Chapitre : Langage – Inconscient
Problème : Suis-je ce que je dis ?
Introduction
Définitions :
Langage : système de signes (quelque chose qui renvoie à autre chose) soumis
à des règles, ayant pour fonction de transmettre un message.
Langue : système de signes articulés propre à une communauté ou une société
(il existe environ 7000 langues dans le monde).
Parole : acte individuel par lequel une personne utilise sa capacité de langage
et les outils de sa langue pour communiquer.
Communication : action de transmettre des informations ou des
connaissances pour les mettre en commun. Elle est avant tout utilitaire.
Activité préparatoire :
Écrire 5 phrases commençant par « Je suis… »
Problématisation :
1. Il semble d'abord que je sois bel et bien ce que je dis : me dire permet de me
définir, de me délimiter, donc d’exprimer ce que je suis.
2. Mais le langage, outil de communication sociale, exprime des généralités. Or, ce
que je suis dépasse ce que les mots peuvent saisir : ma singularité échappe à
cette description.
I. Dire, un étiquetage qui dénature ?
Références : Descartes, Bergson
Les mots sont des généralités. Ils regroupent sous une même étiquette des cas
pourtant uniques.
Le mot ne saisit que ce qui est commun à une chose : Bergson explique que les
mots fixent les choses dans leur fonction ou leur apparence la plus banale.
« Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect
banal. »
Exemple :
Pomme : fruit rond, juteux, issu du pommier.
Mais dire « une pomme » ne rend pas compte de l’expérience sensible, unique,
d’une pomme particulière.
Ainsi, parler de soi revient à s’enfermer dans des généralités. Les mots « ratent » la
richesse et la complexité de notre intériorité. Le langage simplifie, neutralise la
singularité, comme si je devenais impersonnel en parlant de moi.
➡️ Il y a donc toujours un écart entre ce que je veux dire et ce que je dis
effectivement.
Transition : Hegel, Philosophie de l’esprit
1. Peut-on penser sans langage ?
2. Pourquoi n’arrive-t-on pas à exprimer avec précision ce que l’on pense ou
ressent ?
3. La réalité est-elle vraiment plus riche que ce que le langage peut dire ?
II. Il n’y a pas de monde hors du langage
Références : Saussure, Sapir-Whorf, Lévi-Strauss, Barthes, Bourdieu, Orwell,
Eribon
Le langage structure la pensée. Il ne reflète pas le monde, il le découpe selon
des catégories propres à chaque langue.
Pour Saussure, le signe linguistique est formé d’un signifiant (ex. : « cheval »)
et d’un signifié (concept).
Un mot n’a de sens que par opposition aux autres mots dans un système.
« Ce qui importe dans le mot, ce ne sont pas les sons eux-mêmes, mais les
différences phoniques. »
Saussure, Cours de linguistique général.
Chaque langue construit une vision du monde.
André Martinet : Apprendre une autre langue, c’est apprendre à analyser autrement
l’expérience.
« En fait, à chaque langue correspond une organisation particulière des données de
l’expérience. Apprendre une autre langue, ce n’est pas mettre de nouvelle étiquettes
sur des objets connus, mais s’habituer à analyser autrement ce qui fait l’objet de
communications linguistiques. »
André Martinet, Eléments de linguistique générale, 1960.
Lévi-Strauss : un peuple qui ne connaît pas la cuisson n’a pas de mot pour dire « cuit
», donc pas de mot pour dire « cru » non plus.
Hypothèse Sapir-Whorf :
La langue que nous parlons influence notre manière de penser, de percevoir et même
de ressentir.
Exemples :
Les Himbas (Namibie) perçoivent de nombreuses nuances de vert, mais ne
distinguent pas clairement le bleu du vert.
En coréen, plusieurs mots désignent différents types de pluie.
En tagalog (Philippines), le mot gigil exprime une émotion « la mignonerie »
qui n’existe pas en français.
➡️Le langage est donc prescriptif : il façonne notre rapport au monde.
Conséquence :
Le langage est aussi une forme d’inconscient. Il structure ce que nous pouvons
percevoir et dire de nous-mêmes.
Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux : « Il y a des gens qui
n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient pas entendu parler d’amour. »
Bourdieu : le langage, outil de domination sociale
La langue légitime (celle des classes dominantes) est valorisée par l’école, les
institutions, etc.
Les enfants issus de milieux favorisés disposent d’un capital langagier plus
riche, avec plus de mots, de syntaxes complexes.
Les enfants issus de milieux populaires disposent souvent d’un lexique plus
restreint, moins valorisé scolairement. Et ce langage ne les permet pas de se
valoriser eux-mêmes.
« Le langage bourgeois permet de dire la tristesse. Le langage populaire crie la rage,
se tait, ou insulte. »
(Didier Eribon, Retour à Reims)
➡️ Ne pas avoir les mots pour dire une injustice, c’est souvent ne pas pouvoir en
prendre conscience, donc ne pas pouvoir agir.
Conséquence :
Apprendre de nouveaux mots, c’est étendre notre pensée, mieux nous comprendre,
mieux comprendre le monde. Attention à apprendre un maximum de mots.
Exemple littéraire : Orwell, 1984
Le Parti crée une langue officielle la novlangue, qui a pour but de réduire
progressivement le champ de la pensée critique. (Syme : « Ne voyez-vous pas que le
but de la novlangue est de restreindre la pensée ? A la fin, nous rendrons le crime de
pensée littéralement impossible, parce qu’il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »).
Les mots « liberté », « justice », « révolte » sont supprimés ou vidés de leur sens. « La
guerre, c’est la paix » / « La liberté, c’est l’esclavage » / « L’ignorance, c’est la
force » / Mauvais devient « nonbon ». Le contrôle du langage c’est le contrôle de la
pensée.
➡️Le contrôle du langage permet le contrôle des esprits.
Transition : le langage comme performatif
Références : Austin, Foucault
J. L. Austin, Quand dire, c’est faire :
Il distingue deux types d’énoncés :
1. Constatatifs : décrivent une réalité (« Il pleut »).
2. Performatifs : produisent une réalité (« Je vous déclare mari et femme
»).
Conséquences :
Dire « Je suis timide », « Je suis rebelle », ce n’est pas seulement décrire un
fait : c’est agir, se constituer une identité.
Le langage devient auto-réalisateur : je finis par devenir ce que je dis de moi.
➤ On devient ce qu’on apprend à dire de soi.
Foucault :
Les discours des institutions nous construisent comme sujets :
o « Vous êtes dépressif » (psychiatre)
o « Vous êtes coupable » (juge)
o « Vous êtes un élève moyen » (école)
➡️Ces discours assignent une identité, produisent un effet de vérité.
Conséquence :
Je suis ce que je dis de moi, mais à condition que ma parole soit authentique,
consciente, libre.
Sinon, je ne fais que répéter des discours sociaux intériorisés, qui me déterminent
sans que j’en sois maître. Attention à ne pas me ranger dans ce que le langage ma
laisse comme place, à devenir ce que les disent les mots comme s’ils avaient le
dernier mot quant à ce que nous sommes.
IV. Le langage n’énonce rien du néant.
« Le langage est la maison de l’Être »
(Heidegger, Lettre sur l’humanisme)
Le langage est le propre de celui qui est être-au-monde, de celui qui est ouvert aux
choses, qui a un monde. Et, comme nous l’avons vu en deuxième partie, le langage
est ce qui fait advenir le monde à la conscience. Les mots éclairent les étants. On se
souvient qu’il n’y a des étants que parce qu’il y a un étant pour lequel il y a
de l’être, donc des étants (Dasein). Le langage est donc ce qui permet de montrer,
dévoiler les étants, et ainsi soi-même.
Mais le langage, dans sa capacité à définir, donc à fixer les choses, oublie ou nous
fait oublier bien souvent la question de l’Être (Pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que
rien ?). Le langage est ce qui fait émerger l’être du néant, mais dès qu’il accomplit cet
avènement, il le cache. Pourquoi ? Parce que les mots ne disent jamais vraiment
l’Être, mais seulement des aspects (des manifestations, des étants) de l’Être ; et
parce qu’ils ne disent pas le néant, c’est-à-dire ce qui rend possible qu’il y ait des
choses, que nous séparions les étants les uns des autres pour les singulariser. Le
rien n’est jamais manifesté par le langage mais il est en même temps la condition du
langage.
Le langage dit donc ce que nous sommes dans la mesure où ce n’est que par lui
que nous pouvons nous dévoiler à nous-mêmes. Mais en faisant cela, il nous
dénature, car il nous réduit à des étants, alors même que nous sommes des êtres
ouverts, des Dasein, des ek-sistants. Le seul langage valable pour exprimer un
individu est un langage poétique, c’est-à-dire un langage ouvert, qui, par
définition, fait penser, renvoie, ouvre à l’interprétation.
➡️ Le langage permet de nous dévoiler, mais il nous réduit aussi. Il nous enferme
dans des définitions.
Conclusion :
Nous ne pouvons pas exister sans langage : il est la condition de notre conscience.
Mais ce que nous disons de nous-mêmes ne résume jamais entièrement ce que nous
sommes. Nous sommes toujours plus que ce que nous disons, car le langage réduit et
structure.
➡️Seul un langage poétique, ouvert, suggestif, est peut-être à la hauteur de l’humain
dans sa complexité.