Différence entre science et opinion
Différence entre science et opinion
La science Philosophie
RÉSUMÉ
La recherche d'un critère qui différencierait une hypothèse scientifique d'une hypothèse non scientifique fut
l'un des problèmes principaux de la philosophie des sciences du XXe siècle. L'empirisme logique a affirmé
qu'une hypothèse scientifique qui a du sens se reconnaissait car elle pouvait être décomposée en énoncés
simples directement vérifiables par l'expérience. Thomas Samuel Kuhn a critiqué cette vision simpliste de la
science en établissant qu'elle progressait par paradigmes, et qu'on ne pouvait réduire la scientificité à
l'analyse des énoncés. Karl Popper a proposé la réfutabilité comme critère pour reconnaître une hypothèse
scientifique.
I
Reconnaître la science
Si la science peut se distinguer de l'opinion par sa recherche des fondements, des raisons et des causes, il
existe toutefois des discours qui prennent la forme de la science, et qu'il faut pouvoir distinguer de la
science elle-même.
Platon
Ménon -
Un énoncé scientifique se distingue d'une opinion vraie car il peut être justifié par une explication des causes.
Pour produire un savoir, et s'approcher de la science, il faut ainsi fonder ce que l'on affirme en explicitant les
raisons et les principes.
EXEMPLE
Dire que l'eau bout à 100 °C est une opinion vraie ; elle ne devient un énoncé scientifique que justifiée par
les lois de la thermodynamique.
Certaines théories scientifiques sont invalidées, nuancées, ou considérées fausses. C'est le développement
normal de la science, qui vient corriger les énoncés passés, ou en proposer de nouveaux expliquant d'une
meilleure façon les phénomènes naturels. Il faut toutefois remarquer qu'une théorie scientifique, dont on a
identifié qu'elle était fausse, peut rester dans sa forme et dans ses méthodes, de la science.
Le problème est alors que certains discours prennent la forme de la science : ils proposent des principes, des
causes, mais ne peuvent être qualifiés de scientifiques. C'est pour reconnaître la science et pour la définir qu'il
est alors nécessaire de trouver un critère qui la distingue de ces discours non scientifiques.
EXEMPLE
Le créationnisme refuse la théorie de la sélection naturelle comme moteur de l'évolution. Ses partisans
remplacent l'évolution par des récits où une création divine serait la seule explication valable de la vie et de
l'univers tel qu'on le connaît.
Ainsi, pour l'empirisme logique du cercle de Vienne, les seuls énoncés qui ont un sens sont ceux qui peuvent
être décomposés en énoncés simples, appelés « énoncés protocolaires », vérifiés par une observation directe
de l'expérience.
EXEMPLE
L'énoncé suivant est protocolaire : à 10 h 52, le vendredi 12 octobre, un précipité vert est apparu dans le
tube à essai numéro 13.
Le problème d'une telle conception de la science est sa rigidité excessive. Une théorie scientifique mise en
difficulté par une expérience n'est pas nécessairement abandonnée. Dans les faits, la science ne s'est pas
construite par une accumulation progressive d'observations directement vérifiables par les sens.
Les « généralisations symboliques », ce sont les lois formelles connues, ou les formules mathématiques, qui
appartiennent au paradigme et à la communauté scientifique.
Les exemples-types, que sont les problèmes scientifiques et leurs solutions habituellement rencontrés dans
les manuels, dans les laboratoires, ou dans les salles de travaux pratiques.
Les modèles ou principes qui déterminent les conceptions du monde auxquelles tous les scientifiques
adhèrent. Ils permettent d'avoir une certaine idée de la réalité. Ce sont les croyances fondamentales de la
communauté scientifique. La physique mécanique en est un exemple.
Les valeurs partagées par la communauté scientifique, qui définissent ce qui est acceptable et ce qui ne l'est
pas comme preuve, ou comme conditions de vérité.
L'idée fondamentale de Thomas Samuel Kuhn est que la scientificité, c'est-à-dire le fait qu'une théorie soit
scientifique ou non, dépend d'un cadre contextuel plus large que la seule analyse des théories. Elle dépend des
paradigmes dans lesquels les théories sont constituées et interprétées. Toute observation n'intervient qu'à
l'intérieur d'un paradigme qui lui donne sens. Ce sont donc les théories qui correspondent aux normes du
paradigme actuel qui sont scientifiques. C'est ce que Kuhn appelle la « science normale ».
EXEMPLE
La différence entre la physique d'Aristote et celle de Newton ne doit pas se comprendre en termes de
progression de l'une à l'autre, et de vérité de l'une ou de l'autre. Il faut davantage identifier la révolution
scientifique et les différences radicales de paradigmes entre ces différentes conceptions du mouvement.
Pour Thomas Samuel Kuhn, lorsqu'un paradigme présente de trop nombreuses anomalies face à de nouvelles
expériences, ou lorsque de nouveaux problèmes vont sembler trop difficiles à résoudre à l'intérieur du
paradigme, la science va entrer en crise jusqu'à potentiellement produire une révolution scientifique. Les
anciens problèmes vont alors être abandonnés car une nouvelle manière d'aborder les phénomènes va
émerger. C'est la création d'un nouveau paradigme.
Il faut toutefois remarquer que cette conception de la science rend très difficile la comparaison de théories
appartenant à différents paradigmes. Ces théories sont « incommensurables » selon Thomas Samuel Kuhn,
car elles n'ont rien de commun, pas même le sens des mots. Les paradigmes de Thomas Samuel Kuhn sont
alors utilisés par les relativistes pour affirmer que la vérité d'une théorie dépend seulement d'une idéologie,
d'un moment de l'histoire, ou de son utilité. C'est alors le problème de la vérité scientifique qui ne trouve pas
de solution.
3. La réfutabilité
Karl Popper affirme que la science se distingue des autres discours non scientifiques car elle produit des
énoncés réfutables. La scientificité se reconnaît alors par la réfutabilité. Pour qu'une hypothèse soit
scientifique, il doit être possible d'imaginer des expériences qui pourraient la réfuter. Une hypothèse qui
résiste à la réfutation est corroborée.
Il est toujours facile, pour une hypothèse donnée, d'imaginer des expériences qui lui seront favorables. La
confirmation n'est pas un critère suffisant pour assurer la scientificité d'un énoncé. Une bonne hypothèse
scientifique ne s'identifie pas par sa décomposition en observations vérifiées par l'expérience.
EXEMPLE
L'hypothèse « il pleut tous les jours » peut être confirmée par deux semaines de pluie consécutives, sans
pour autant être ni une hypothèse vraie ni une hypothèse scientifique.
La confirmation par une expérience ou par une observation est insuffisante, et c'est à cette insuffisance que
s'attaque Karl Popper.
Il est important de remarquer que, si la confirmation par une expérience singulière n'est pas suffisante pour
assurer la vérité d'une hypothèse, la réfutation par une expérience singulière peut assurer la fausseté d'une
hypothèse.
EXEMPLE
Observer des semaines entières de pluie ne permet pas d'assurer la vérité de l'hypothèse « il pleut tous les
jours » tandis qu'un seul jour sans pluie permet de réfuter l'hypothèse.
C'est face à cette différence fondamentale entre la confirmation et la réfutation que Popper affirme la priorité
de la réfutation pour assurer la scientificité d'une théorie. Pour qu'une hypothèse soit scientifique, il doit
exister des expériences possibles qui pourraient réfuter l'hypothèse par des observations contradictoires. Si
une hypothèse se prête à la réfutation par des expériences, et si elle résiste à ces expériences qui auraient pu
la réfuter, elle est alors provisoirement vraie. Une hypothèse qui a résisté à la réfutation est dite corroborée.
Karl Popper
Conjectures et réfutations : la croissance du savoir scientifique, (Conjectures
and refutations) -
trad. Michelle-Irène Buhot de Launay, Marc Buhot de Launay, © Payot, collection
Bibliothèque scientifique (2006), p. 64-65, 1963
L'hypothèse la plus scientifique est toujours chez Popper celle qui a le plus de falsificateurs virtuels.
DÉFINITION Falsificateurs scientifiques
Les falsificateurs virtuels sont des faits possibles, ou des effets observables qui, s'ils existaient, réfuteraient
l'hypothèse scientifique. À l'inverse, une hypothèse qui n'a pas de falsificateur virtuel n'est pas scientifique.
EXEMPLE
Provenant d'un horoscope, l'énoncé « Jupiter vous apportera soutien et force durant cette journée » n'est
pas réfutable. Il est toujours facile de confirmer cette hypothèse par une expérience, mais il n'est possible
d'imaginer aucune expérience qui mettrait précisément en difficulté cette hypothèse.
À l'inverse, l'énoncé « toute planète a une orbite ellipsoïdale dont le Soleil occupe l'un des foyers »
présente un grand nombre de falsificateurs virtuels ou, autrement dit, d'expériences imaginables qui
pourraient réfuter la théorie ; l'hypothèse y résiste, et est donc corroborée.
II
Induction, théorie et expérience
Si une certaine vision de la science consiste à croire qu'elle repose sur le principe de l'induction, il est
nécessaire de nuancer cette conception de la méthode scientifique en s'intéressant à la relation
qu'entretiennent la théorie et l'expérimentation.
Le problème de l'induction consiste à se demander s'il est légitime de passer d'observations particulières à
une conclusion générale. Comment, sur la base d'un nombre même répété d'expériences particulières, est-il
possible de passer à une conclusion générale ? Est-il possible d'identifier le nombre suffisant d'observations
singulières pour passer à la conclusion générale ? Et y a-t-il un principe qui permettrait de justifier ce passage
de l'expérience particulière à la loi générale ? Si les observations particulières trouvent leur fondement dans
l'expérience, l'énoncé général n'est pas lui-même tiré de l'expérience.
EXEMPLE
Karl Popper a utilisé un exemple aujourd'hui célèbre : un individu qui n'aurait jamais rencontré un cygne noir,
et qui aurait observé un grand nombre de cygnes blancs, pourrait être tenté de conclure que « tous les
cygnes sont blancs ». Cet énoncé ne provient pas lui-même de l'expérience. Il suffirait à cet individu de
croiser un seul cygne noir pour qu'il reconnaisse la fausseté de cet énoncé. Il faut alors se demander s'il
était légitime de passer par induction de « un très grand nombre de cygnes, tous blancs, ont été observés »
à « tous les cygnes sont blancs ».
Francis Bacon
Novum Organum - 1620
B Théorie et expérience
Si une théorie scientifique n'est pas produite à partir de la généralisation d'expériences particulières, c'est
parce qu'une théorie doit toujours précéder l'expérience pour la déterminer et l'organiser. Dans l'examen de
la méthode expérimentale, généralisation et expérimentation ne doivent pas être abstraitement distinguées.
Concevoir la méthode scientifique comme simplement inductive revient à oublier la place que joue la théorie
scientifique dès l'observation et l'expérimentation.
En effet, dans la suite de son ouvrage Qu'est-ce que la science ?, après avoir exposé le problème de l'induction,
Alan Francis Chalmers remarque que le point de vue « inductiviste naïf » a un présupposé implicite
fondamental, qui est « que la science commence par l'observation ». Il existe en effet une certaine vision de la
méthode expérimentale qui consiste à croire que l'expérience apporte des données sans préjugés qui sont
seulement ensuite interprétées. Ainsi, selon cette vision de la méthode expérimentale, toute hypothèse
scientifique débuterait par une observation neutre de la réalité, et par le recueil de faits exempts de toute
théorie scientifique.
Il est important toutefois de remarquer que la réalité des pratiques expérimentales contredit largement cette
vision de la méthode scientifique. En effet, les processus expérimentaux sont conçus à partir d'hypothèses de
recherches. C'est-à-dire qu'une certaine théorie scientifique détermine l'observation des faits, et que les
expériences sont menées dans le but de répondre à une certaine problématique. Il est donc difficile d'affirmer
que la science commence par l'observation et par l'expérience, car l'expérience est toujours déterminée par la
théorie qui la nécessite. C'est ce point que Bergson développe dans son discours prononcé au Collège de
France en 1913 sur « la philosophie de Claude Bernard ».
Henri Bergson
La Pensée et le Mouvant. Essais et conférences. VII - « La philosophie de
Claude Bernard » -
1969
La vision de la science expérimentale qui fait de l'induction le cœur de sa méthode n'est pas satisfaisante. La
science ne progresse pas depuis un recueil neutre des données d'observation pour aller vers des
généralisations, des lois, et des théories scientifiques. Toute expérience a comme point de départ une
certaine théorie qui détermine son élaboration, son sens, le recueil des données, les concepts utilisés pour
observer, sélectionner les faits, et les organiser.
Claude Bernard
Introduction à l'étude de la médecine expérimentale - 1865
III
L'ambition scientifique
Si l'ambition de la science consiste à décrire le réel et à se donner les moyens d'agir sur ou avec lui, il n'est
pas certain que l'objet de cette ambition soit le réel lui-même. L'analyse du cas particulier de l'expérience
vécue met en difficulté l'ambition scientifique qui voudrait réduire toute connaissance à des connaissances
physiques ou matérielles.
Auguste Comte
Cours de philosophie positive, deuxième leçon - 1830-1842
Ainsi, la science aurait à la fois une fin en soi, recherchant la connaissance du réel pour la seule connaissance,
et serait un moyen en vue d'une action sur le réel. On pourrait d'ailleurs remarquer que de nombreuses
sciences se divisent en une science dite « fondamentale », et une science dite « appliquée ».
EXEMPLE
On peut distinguer, au sein de la biologie, la biologie fondamentale qui tente entre autres de décrypter les
mécanismes cellulaires, et la biologie appliquée qui utilise ces connaissances notamment à des fins
médicales.
Le réalisme affirme que les entités et objets examinés par la science, qu'ils soient directement observables
ou non (la gravité), existent au même sens que les objets les plus communs (un stylo). La science décrirait
alors le réel lui-même.
Cependant, dans le cas de ces deux finalités, il est présupposé que la science vise le réel lui-même, c'est-à-dire
les choses telles qu'elles sont indépendamment de l'être humain. Qu'il s'agisse de connaître le réel, ou d'agir
sur lui, c'est toujours le réel lui-même qui est visé, en considérant ainsi que la science a un accès véritable à
l'essence des choses. Cette position philosophique s'appelle le réalisme scientifique.
DÉFINITION Réalisme scientifique
Le réalisme scientifique est la thèse selon laquelle les objets dont parle la science, ses concepts, ses entités,
existent tels qu'ils sont décrits, sans dépendre de la connaissance que nous en avons.
Ian Hacking
Concevoir et expérimenter : thèmes introductifs à la philosophie des sciences
expérimentales -
trad. Bernard Ducrest, © Christian Bourgois Éditeur, p. 59, 1989
Ainsi, pour un partisan du réalisme scientifique, la science décrit le réel lui-même ou, autrement dit, le monde
tel qu'il est. Les concepts utilisés par les scientifiques, mêmes ceux non directement visibles tels que la
gravité, un courant électrique, ou des photons, sont alors des descriptions précises de la réalité telle qu'elle est
en elle-même. Dire que ces entités existent, c'est dire qu'elles sont au même sens qu'un stylo, une pierre, ou
une table.
L'argument le plus connu utilisé pour défendre simplement le réalisme scientifique est celui du philosophe
américain Hilary Putnam.
Hilary Putnam
« L'argument positif pour le réalisme est
que c'est la seule philosophie qui ne rend
pas le succès de la science miraculeux. »
Il est possible de défendre la position inverse, que l'on appelle « antiréalisme scientifique ».
DÉFINITION Antiréalisme
Selon l'antiréalisme, les objets dont parle la science qui ne sont pas directement observables, tels que les
gènes, un courant électrique ou un photon, n'existent pas au même sens qu'un arbre, un verre ou une pierre.
Ian Hacking
« L'antiréaliste s'oppose à ces entités qui
ne sont pour lui que fictions,
constructions logiques ou éléments d'un
processus intellectuel d'appréhension du
monde. »
Pierre Duhem
La Théorie physique. Son objet, sa structure - 1906
L'expérience vécue, ou « l'effet que cela fait » de vivre, de percevoir, de ressentir, a toutefois mis en difficulté ce
présupposé des sciences physiques. En effet, s'il est facile d'accepter que les sciences physiques pourront
dans le futur donner toutes les informations physiques, chimiques, à propos par exemple de la vision d'une
couleur ou du ressenti d'un sentiment, il semble difficile d'admettre que « l'effet que cela fait » d'éprouver un
sentiment, ou de voir une couleur, pourra être réductible à des propriétés physiques.
EXEMPLE
Frank Jackson, dans son article Ce que Marie ne savait pas (What Mary Didn't Know) (1982), propose une
expérience de pensée célèbre. Il imagine que l'on enferme depuis toujours une brillante scientifique dans
une pièce sans aucune couleur. Elle apprend alors toutes les connaissances physiques possibles à propos,
par exemple, de la couleur rouge, sans avoir jamais vu cette couleur. Frank Jackson demande alors : « Que
se produira-t-il quand Marie sortira de sa chambre noire et blanche (…) ? ». Marie fera en effet l'expérience,
pour la première fois, de la couleur rouge, de « l'effet que cela fait » de voir une couleur, et on peut donc
conclure que l'expérience vécue n'était pas réductible aux connaissances physiques du rouge.
On appelle qualia les propriétés de l'expériences vécue, telles que l'effet que cela fait de voir une couleur, ou le
fait d'éprouver un sentiment, qui semblent irréductibles à toute connaissance physique. L'expression « effet
que cela fait » provient d'un article célèbre de Thomas Nagel.
Thomas Nagel
Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ?, (What is it like to be a bat?) -
The Philosophical Review (n° 83, 4), octobre 1974
L'ambition scientifique de réduction du réel à des explications physiques et de description à partir des
sciences physiques semble mise en difficulté par l'expérience vécue, ou par le phénomène de la conscience.
Les qualia semblent en effet résister à la description qui réduirait « l'effet que cela fait » à des informations
physiques.