L’œuvre que je me propose de défendre est Salina, les trois exils de Laurent Gaudé.
Transformée en roman en 2018, Salina était à l’origine une pièce de théâtre publiée en
2003.
Je ne pensais pas que ce texte allait me toucher autant. J’avais déjà lu Eldorado du même
auteur, que j’avais trouvé captivant, mais je ne m’attendais pas à être aussi bouleversée par
Salina. Et pourtant, dès les premières pages, j’ai été complètement embarquée.
Quand j’ai refermé le livre, j’ai compris que ce n’était pas qu’un récit imaginaire, mais une
vérité crue, encore vivante dans le monde d’aujourd’hui. Ce qui m’a marquée, c’est à la fois
la dimension mythologique du texte et la douleur presque physique ressentie dans les mots
de Malaka, le fils de Salina, qui raconte l’histoire de sa mère.
Très vite, une figure m’est venue en tête : Médée. Comme elle, Salina est marquée par
l’injustice, la trahison et l’exclusion. Elle est forte, résistante, et refuse de se soumettre. Elle
affronte un clan entier, même au prix de sa propre humanité. Elle sacrifie ses enfants, tout
comme Médée, non par folie, mais parce qu’elle est poussée à bout par une société qui la
rejette. Pourtant, plus j’avançais dans le roman, plus je voyais que Salina n’était pas qu’une
victime : elle est une femme complexe, ambivalente, presque dérangeante.
À ce moment-là, deux autres figures féminines mythiques m’ont traversée : Méduse et la
Loreley. Comme Méduse, Salina est transformée en monstre par le regard des autres,
rejetée et redoutée pour ce qu’elle est. Et comme la Loreley, dans le poème d’Apollinaire,
elle est maudite, enfermée dans une souffrance que personne ne comprend. Le vers suivant
m’a particulièrement marquée :
« Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits / Ceux qui m’ont regardée évêque en ont
péri. »
Ce vers pourrait être prononcé par Salina elle-même. Son regard, son silence, sa présence
dérangent. Elle n’est pas une séductrice, mais une femme qui fait peur parce qu’elle incarne
une souffrance profonde et une révolte silencieuse. Comme Méduse ou la Loreley, elle
devient presque surnaturelle, irréelle, une figure maudite par le monde des hommes.
Ce vers exprime aussi un désespoir total, ce qui m’a conduite à faire un lien avec la
philosophie de Nietzsche, en particulier le nihilisme. Salina vit dans un monde où plus rien
n’a de sens. Ni la justice, ni la famille, ni l’amour ne signifient plus rien pour elle. Elle ne croit
plus en rien. Le sens a disparu. Tout ce qui lui reste, c’est sa douleur, et elle en fait une
force. Elle abandonne un de ses fils, transforme l’autre en instrument de vengeance, et
confie au dernier, Malaka, le soin de porter sa parole. Elle provoque un fratricide, comme
dans les récits bibliques ou les tragédies grecques.
À la fin du roman, Salina n’est plus que l’ombre d’elle-même, consumée par la colère et la
solitude. Et pourtant, malgré tout ce qu’elle fait, je n’arrive pas à la juger. Est-elle une victime
ou une coupable ? Une héroïne ou une anti-héroïne?
En tout cas, son fils en fait une immortelle par le récit et par son enterrement dans l’Iles
cimetière, un lieu seuls les élus des dieux y trouvent sépulture.