Intro 1: Publié en 1731, Manon Lescaut est un roman de l’abbé Prévost qui raconte les amours contrariées et
tumultueuses d’un jeune cadet de bonne famille, Des Grieux, et d’une jeune fille d’origine modeste, Manon
Lescaut. Réduits à employer des moyens malhonnêtes et immoraux pour vivre, ils tentent de duper un riche
et vieux libertin qui avait des vues sur Manon, M. de G… M… mais sont arrêtés et incarcérés. Dans notre
extrait, Des Grieux, après s’être lui-même évadé de la prison de Saint-Lazare, exécute, non sans maladresse,
le plan mis au point pour faire évader Manon de l’Hôpital Général.
Lecture du texte
Intro 2 : Nous sommes dans la 1e partie du roman, Des Grieux essaie de faire évader Manon Lescaut de
l’Hôpital après s’être lui-même évadé, en la travestissant (déguisant) en homme.
Projet de lecture : En quoi cette évasion particulièrement romanesque prend-elle une tournure comique ?
Mouvement du texte :
1re partie (l. 1 à 11) : Le travestissement de Manon
2e partie (l. 11 à 16) : L’exécution du plan d’évasion
3e partie (l. 17 à 27) : Les réticences du cocher
1re partie (l. 1 à 11) : Le travestissement de Manon
1. Le réalisme :
Il est présent dans le cadre spatio-temporel (CCtemps « le matin » + cclieu « à l’Hôpital »). L’énumération
des vêtements masculins ancre le texte dans la réalité de son temps, permet de renvoyer le lecteur du xviiie
siècle, à des éléments concrets qui font partie de son quotidien.
+ informations sur le travestissement = aspect réaliste d’un plan soigneusement mis en place.
+ 1e personne du pluriel, et du singulier : Des Grieux et M. de T = récit du genre témoignage.
2. Présence du romanesque et de la théâtralité :
Le motif de l’évasion de prison est un topos romanesque dans la littérature. On le retrouve par exemple chez
Alexandre Dumas dans Le Comte de Monte Cristo (voir texte complémentaire : Edmond Dantès fait le mort
et garde la maîtrise de son corps. Il survivra à la chute vertigineuse/ Son statut de prisonnier fait de Dantès un
individu mis au ban de la société, un marginal comme Manon).
Le travestissement est un motif théâtral, qui renvoie à l’univers de la comédie.
Cf. Beaumarchais, Le mariage de Figaro (Chérubin en fille pour tromper le Comte Almaviva)
3. Une scène burlesque :
Un effet comique, voire burlesque, est présent dans le texte : dans le contexte romanesque d’une évasion
nocturne, l’oubli de la culotte est le grain de sable qui vient perturber le plan soigneusement mis en place par
Des Grieux. Sans ce vêtement, une partie de l’anatomie masculine est exposée.
Le substantif « oubli » + les antithèses « rire / sérieux », « désespoir / bagatelle » + mise en scène théâtrale
de la sortie
2e partie (l. 11 à 16) : L’exécution du plan d’évasion
1. Rapidité et brièveté de l’action :
Les phrases brèves contribuent à donner l’impression que les actions s’enchaînent rapidement.
Les verbes d’action au passé simple = actions brèves de premier plan et importantes = rythme rapide
d’actions qui vont permettre l’évasion de Manon.
Lignes 13 à 15 : Succession de 4 propositions juxtaposées brèves : rythme rapide des actions qui se
succèdent.
2. Impatience et imprudence de Des Grieux :
L’adverbe « Enfin » (connecteur temporel) souligne l’impatience de Des Grieux et son envie de passer à
l’action. Cela recentre l’attention sur l’action.
Dans son élan amoureux, Des Grieux révèle maladroitement tout ce que ses précautions tendaient à cacher :
le fait que Manon est une jeune femme et qu’elle est sa maîtresse.
3. Le décalage des registres :
Une réplique comique : la réponse de Des Grieux peut faire sourire car son lyrisme habituel est ici peu à sa
place, dans la mesure où le cocher demande une information précise, non une déclaration.
L 14 et 15 : Discours direct, réponse de Des Grieux au cocher, avec métaphore « Touche au bout du monde »
= registre lyrique (sentiments personnels) voire poétique en décalage avec la situation + aveu du prénom de
Manon, femme = réponse inadaptée à la demande du cocher qui demande une information précise, elle peut
faire sourire, avec en plus l’aveu de l’évasion d’une femme (+ que Manon est une jeune femme et est sa
maîtresse).
3e partie (l. 17 à 27) : Les réticences du cocher
1. Un texte ironique :
Le terme « transport », souvent employé par Des Grieux quand il parle de son amour pour Manon, est ici
associé à une mésaventure comique. Ce mot appartient au vocabulaire de la tragédie désignant la passion
amoureuse et désigne la perte des capacités des Des Grieux à cause de l’amour (idée début XVIIIe s). Or, il
n’est pas maître non plus du transport (le fiacre) au sens propre puisque le cocher va être aussi un obstacle.
2. L’inversion des rôles maître/valet :
Un effet de réel : l’épisode avec le cocher reflète une forme de brutalité dans les rapports de classe au xviiie
siècle ; Des Grieux qualifie le cocher de « coquin » et se comporte en homme habitué à être servi et à
commander. De son côté, le cocher profite de la situation pour inverser les rôles maîtres/serviteurs et faire «
filer doux » celui qui appartient à la classe dominante. Cet épisode contribue ainsi à ancrer le texte dans une
réalité sociale à le rendre plus vraisemblable.
3. Une fin comique :
« il me répondit qu’il craignait que je ne l’engageasse dans une mauvaise affaire ; qu’il voyait bien que ce
beau jeune homme qui s’appelait Manon était une fille que j’enlevais de l’hôpital, et qu’il n’était pas
d’humeur à se perdre pour l’amour de moi . »
Les propos du cocher, rapportés au discours indirect par Des Grieux, contribuent au comique du texte dans la
mesure où le cocher pointe ironiquement l’erreur commise par Des Grieux et invoque ses scrupules moraux
uniquement pour lui extorquer plus d’argent.
Une chute comique : la dernière phrase (« Il m’aurait aidé, après cela, à brûler l’hôpital même ») , assez
brève, contraste fortement avec la longue phrase développant les faux scrupules moraux du cocher, qu’elle
invalide totalement, renversant le point de vue sur ce dernier. L’hyperbole (« à brûler l’Hôpital même »)
contribue également à cet effet de chute comique.
Conclusion :
Nous nous sommes demandés en quoi cette évasion particulièrement romanesque prend une tournure
comique.
Et pour répondre à cette question, nous nous sommes appuyés sur le travestissement de Manon, l’exécution
du plan d’évasion et enfin, les réticences du cocher.
Cette épisode d’évasion nocturne, ponctué d’imprévus et de frayeurs, met en scène un héros qui, quoique
courageux et prêt à tout par amour, s’avère pour le moins maladroit et ridicule. Il participe au plaisir du
lecteur qui s’amuse aux dépends du personnage.
Nous pouvons évoquer en ouverture la fameuse scène d’évasion d’Edmond Dantès dans Le Comte de Monte
Cristo d’Alexandre Dumas qui est un véritable topos romanesque.
Question de grammaire : Analysez la négation dans le 1er § : « Nous retournâmes le matin à l’Hôpital.
J’avais avec moi, pour Manon, du linge, des bas, etc., et par-dessus mon justaucorps un surtout qui ne laissait
rien voir de trop enflé dans mes poches. Nous ne fûmes qu’un moment dans sa chambre. M. de T*** lui
laissa une de ses deux vestes. Je lui donnai mon justaucorps, le surtout me suffisant pour sortir. Il ne se
trouva rien de manque à son ajustement, excepté la culotte, que j’avais malheureusement oubliée ».
Ne rien : adverbe + pronom = négation partielle Ne qu’ : adverbes = négation restrictive = fausse négation
correspondant à une affirmation Ne rien : id 1e Excepté : préposition, À l'exception de, en excluant (placé
devant le nom). Négation lexicale. Malheureusement : adverbe avec préfixe privatif « mal » = Négation
lexicale