I.
La psychologie des émotions : survol des théories et débats
essentiels
1. Définition : qu’est-ce qu’une émotion ?
• L'émotion est une réponse à un événement excitant perçu par l'individu.
• William James (1884) propose que les émotions sont ressenties après que le corps
ait réagi :
Stimulus → Réactions corporelles → Perception de ces réactions =
émotion
1.1. La théorie de James-Lange (théorie périphérique)
Idée centrale :
• Le corps réagit d'abord, puis l'on ressent une émotion.
• Ex. : Je vois un ours → mon cœur bat → je ressens la peur.
Processus :
Stimulus → Réactions physiologiques (viscérales, musculaires) → Perception → Émotion
Appelée aussi :
• Théorie périphérique / périphéraliste (car basée sur le système nerveux
périphérique).
Hypothèse de rétroaction faciale (Facial Feedback Hypothesis)
• L’expression faciale peut moduler, voire induire l’émotion.
• Idée reprise par Tomkins (1984) : le visage est central dans la régulation
émotionnelle.
3 questions principales :
1. Une expression faciale est-elle nécessaire pour ressentir une émotion ?
2. Est-elle suffisante pour la déclencher ?
3. La force de l'expression est-elle liée à l'intensité de l’émotion ?
Études expérimentales clés
• Lanzetta et al. (1976) : Amplifier l'expression faciale ↔ ressentir plus de douleur.
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• Strack et al. (1988) : Tenir un stylo entre les dents (favorise le sourire) ↔ dessins
animés perçus comme plus drôles.
• Ekman et al. (1983, 1989) :
o Acteurs formés à faire des expressions spécifiques (joie, peur, colère…).
o ↳ Modifient leur physiologie (fréquence cardiaque, température…).
o ↳ Ils rapportent souvent avoir ressenti l’émotion correspondante.
Critiques :
• Possible biais de suggestion ou effet de l’imagination.
• Certaines configurations faciales demandent plus d’effort → influence
physiologique.
Prolongement contemporain : la théorie des marqueurs somatiques
(Damasio, 1994)
• Certaines structures cérébrales (préfrontales) apprennent à associer situations ↔
émotions.
• Les marqueurs somatiques signalent si une option est bonne ou mauvaise →
influencent la prise de décision.
Tâche expérimentale : Iowa Gambling Task (IGT)
• Choisir parmi des tas de cartes avec différents gains/pertes.
• Sujets sains apprennent à éviter les risques.
• Patients avec lésions préfrontales ne s’adaptent pas.
Critiques de la théorie périphéraliste par Cannon et Bard
• Les émotions persistent même sans viscères → réponse viscérale non nécessaire.
• Les mêmes réactions corporelles peuvent apparaître dans différents états (émotion,
digestion…).
• Les réactions viscérales sont lentes et peu sensibles, donc pas adaptées à expliquer
l’émotion.
• Induction artificielle de réponses viscérales ≠ déclenchement systématique d’une
émotion.
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À retenir
Théorie Idée principale Limites / Critiques
L’émotion vient après les réactions Les réactions viscérales sont parfois trop
James-Lange
corporelles lentes ou communes à plusieurs états
Feedback facial Le visage influence ce que l’on ressent Possibles biais expérimentaux
Marqueurs
Les émotions guident nos décisions via Théorie moderne mais complexe à tester
somatiques
des traces corporelles mémorisées totalement
(Damasio)
Cannon-Bard → À venir dans la suite de ton cours
II. La perspective cognitive des émotions
Définition générale :
• Les émotions sont des réactions affectives de courte durée, liées à un événement
spécifique, avec un objet connu (ex. : la peur face à un chien agressif).
• Elles ont une fonction adaptative : elles préparent le corps à réagir (via le système
nerveux autonome).
• Elles sont en lien avec des buts motivationnels clairs (ex. : fuir un danger, se
rapprocher d’une récompense).
Origine de la théorie cognitive des émotions :
• Développée dans les années 1960 avec Magda Arnold et Richard Lazarus.
• Introduction du concept d’“appraisal” ou évaluation cognitive :
➤ Même situation → émotions différentes selon la perception du sujet.
Exemple : un étudiant peut voir un examen comme un défi excitant, un
autre comme une menace stressante.
Magda Arnold (1903–2002) :
• L’émotion est une interface entre soi (corps + esprit) et le monde extérieur.
• Chaque événement est évalué consciemment ou inconsciemment selon :
o Sa pertinence aux objectifs personnels.
o Ses caractéristiques contextuelles.
• Cette approche a ouvert la voie à de nombreuses théories d’évaluation cognitive.
Dimensions principales de l’appraisal (selon Nugier, 2009) :
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1. Pertinence : l’événement me concerne-t-il ?
Ex : un match de foot est pertinent pour un fan, pas pour un non-amateur.
2. Implication : quel est le niveau d’engagement nécessaire ?
Ex : une dispute avec un proche implique émotionnellement plus qu’un désaccord
professionnel.
3. Maîtrise : puis-je contrôler la situation ?
Ex : être coincé dans un embouteillage = faible maîtrise.
4. Signification normative : est-ce acceptable selon mes valeurs ou normes sociales ?
Ex : voir une injustice peut provoquer de la colère si elle viole mes principes.
1. Le modèle des processus composants – Klaus Scherer (1984) :
• L’émotion est un processus dynamique, pas un état figé.
• Elle repose sur l’interaction de 5 sous-systèmes (voir ci-dessous).
• Elle prépare à l’action adaptée à la situation.
Les 5 composantes de l’émotion selon Scherer :
Composante Fonction Exemple
Cognitive Évaluation de la situation Je juge l’examen difficile mais utile.
Neurophysiologique Activation corporelle Le cœur bat plus vite.
Motivationnelle Tendance à l’action Je veux fuir ou me battre.
Expressive Signaux visibles (visage, voix) Visage tendu, voix tremblante.
Subjective Ressenti personnel Je me sens anxieux.
Ex : Lorsqu’on entend un bruit étrange la nuit, toutes ces composantes s’activent : on
évalue la situation (cognitif), on a peur (subjectif), le corps réagit (neurophysiologique), on
est prêt à fuir (motivationnelle), et on exprime l’émotion (expressive).
Synchronisation des sous-systèmes :
• L’émotion est présente tant que ces sous-systèmes réagissent ensemble, en réponse
à une situation jugée pertinente.
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• Les nerves efférents transmettent l’information du cerveau au corps (réactions
physiologiques).
La dynamique séquentielle de l’évaluation :
• L’évaluation se fait en plusieurs étapes successives, influençant toutes les
composantes émotionnelles.
• Cette évaluation évolue dans le temps, pouvant être modifiée par les réactions du
corps ou de l’environnement.
2. Théorie des critères séquentiels (Scherer)
Idée centrale :
• Chaque émotion vécue dépend de l’analyse de
l’événement selon des critères cognitifs liés à la
survie et au bien-être.
Les 3 dimensions principales :
Dimension Signification Exemple de vie réelle
Valence Est-ce bon ou mauvais pour moi ? Recevoir un compliment = positif
Activation Urgence ou intensité de l’émotion Un bruit fort soudain = haute activation
Puissance (controlabilité) Puis-je gérer la situation ? Être contrôlé au travail = faible puissance
Valence = opportunité aux buts/besoins
Activation = urgence
Puissance = potentiel de maîtrise
Les SECs (Stimulus Evaluation Checks) :
• Critères cognitifs de base utilisés par notre cerveau pour analyser une situation
émotionnelle.
• Le but est d’expliquer la diversité des émotions (peur, joie, honte, colère...).
• Exemples de CES :
o Nouveauté : Est-ce inattendu ?
o Prévisibilité : Est-ce compréhensible ?
o Compatibilité avec les buts : Est-ce en accord avec mes objectifs ?
o Responsabilité : Qui est responsable de l’événement ?
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Exemple concret global :
Situation : Vous ratez un entretien important.
Appraisal :
• Pertinence : Oui, c'était un poste que vous vouliez.
• Implication : Élevée, vous y avez mis beaucoup d’effort.
• Maîtrise : Faible, vous n’avez pas été sélectionné.
• Signification : Cela touche votre estime personnelle. → Émotion ressentie :
Tristesse, frustration ou colère selon l’interprétation.
Résumé final :
• Les émotions ne dépendent pas que de l’événement, mais de l’évaluation
personnelle (appraisal).
• La perspective cognitive permet de comprendre pourquoi une même situation peut
générer des émotions différentes.
• Les modèles de Scherer, Arnold et Lazarus montrent comment nos pensées et
jugements façonnent notre vécu émotionnel.
3. La nature des critères d’évaluation de stimulus (CES)
Idée principale :
• Le modèle de Scherer propose que les émotions résultent de l’évaluation subjective
de certains aspects d’un événement.
• Ces évaluations sont organisées autour de 4 grands objectifs que l’organisme doit
traiter pour adapter sa réponse.
Les 4 objectifs évaluatifs :
1. Pertinence : Est-ce que cet événement me concerne ?
o Ex. : Recevoir un mail de votre superviseur peut être pertinent si vous attendez
une réponse importante.
2. Implications : Quelles sont les conséquences possibles ?
o Ex. : Si ce mail contient une critique, cela peut impacter votre motivation ou
estime de soi.
3. Potentiel de maîtrise : Ai-je les ressources pour gérer cela ?
o Ex. : Vous pouvez relativiser et répondre calmement si vous êtes sûr de vos
compétences.
4. Signification normative : Est-ce que cela est cohérent avec mes valeurs, mes normes
sociales ?
o Ex. : Une remarque déplacée peut heurter vos valeurs personnelles, même si
elle n’est pas importante objectivement.
Ces évaluations sont subjectives et varient selon :
• L’individu (personnalité, histoire…)
• La culture
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• L’humeur du moment
• Le contexte social (pression de groupe…)
3.1 La détection de la pertinence (niveau de base)
L’organisme doit détecter en continu ce qui mérite son attention et si une réaction est
nécessaire.
A. Critère de nouveauté (ou soudaineté)
• Un stimulus soudain attire automatiquement notre attention → réflexe d’orientation.
• Ex. : Un klaxon brusque dans la rue → vous vous retournez par réflexe, car c’est
nouveau et potentiellement dangereux.
• Ce mécanisme est automatique, lié à notre système d’alerte ancestral.
B. Critère d’agrément intrinsèque
• On évalue si un stimulus est plaisant ou déplaisant indépendamment de nos buts.
• Ex. : Une chanson que vous aimez déclenche une sensation agréable, même si vous
êtes pressé.
• Ce n’est pas toujours congruent avec nos objectifs :
o Ex. : Le gâteau au chocolat est plaisant, mais entre en conflit avec votre
objectif de régime.
• → Réaction fondamentale : attirance (approche) ou rejet (évitement).
C. Critère de congruence aux buts/besoins
• Évalue à quel point le stimulus est important par rapport à nos buts personnels.
• Ex. : Rater un examen est beaucoup plus perturbant si votre objectif est d’obtenir une
bourse.
• Plus un événement touche un but prioritaire (survie, estime, relations), plus il est
émotionnellement significatif.
Explication des points complexes :
• Orthogonalité entre agrément et congruence :
o Un stimulus peut être agréable mais nuisible à vos buts (ex. plaisir immédiat
vs. Objectif à long terme).
o Cela montre que l’émotion ne se limite pas à « j’aime » ou « je n’aime pas »,
mais implique une évaluation complexe.
• L’évaluation est dynamique et subjective :
o Ce n’est pas l’événement en soi qui déclenche une émotion, mais la manière
dont il est interprété.
o Ex. : Une remarque ironique peut faire rire quelqu’un mais blesser une autre
personne selon l’histoire, les attentes et les valeurs.