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Noir et Afrique dans Philombe

L'article examine les thèmes du Noir et de l'Afrique dans le roman 'Un Sorcier blanc à Zangali' de René Philombe, en soulignant les mythes et stéréotypes issus de la littérature européenne sur les populations africaines. Il met en lumière la représentation de l'Afrique comme un espace sauvage et inhospitalier, en contraste avec l'Europe, perçue comme un lieu de travail et d'ordre. L'auteur analyse également le cadre physique et humain du récit pour comprendre la vision coloniale de l'infériorité du Noir.

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Noir et Afrique dans Philombe

L'article examine les thèmes du Noir et de l'Afrique dans le roman 'Un Sorcier blanc à Zangali' de René Philombe, en soulignant les mythes et stéréotypes issus de la littérature européenne sur les populations africaines. Il met en lumière la représentation de l'Afrique comme un espace sauvage et inhospitalier, en contraste avec l'Europe, perçue comme un lieu de travail et d'ordre. L'auteur analyse également le cadre physique et humain du récit pour comprendre la vision coloniale de l'infériorité du Noir.

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Honoré Vinck

LE NOIR ET L'AFRIQUE vus dans "Un Sorcier blanc à Zangali" de René Philombe
Author(s): MUTOMBU Yembelang
Source: Annales Aequatoria, Vol. 5 (1984), pp. 79-93
Published by: Honoré Vinck
Stable URL: [Link]
Accessed: 01-11-2015 09:01 UTC

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Annaies Aequatoria 5 (1984) 79 - 93
MUTOMBU Yembelang

LE NOIR ET L'AFRIQUE
vus dans
"Un Sorrier blanc a Zangali" de Rene Philombe

Les themes du Noir et de lf


Afrique sont vieux
dans la litterature europeenne. A partir de la trait
des Noirs et l1 aventure coloniale, en passant par
les exotiques des Pierre Loti, on a vu
transports
naitre une serie de mythes sur le compte des popu
lations africaines. Dans beaucoup de ces ecrits, mal

heureusement, 11 imagination et lfinvraisemblable


tiennent la premiere place, la "fiction lfemporte
sur le documentaire et dans lfimmense majorite des

cas, le resultat est aberrant (l),


la veine/ exotique des annees
Malheureusement,
de ne semble pas avdir disparu. Le "Sorcier
conquete
blanc" du camerounais Rene Philombe nous parait
en ?tre un recent echo (2).
Lfaction se deroule en 1915, au debut de la

guerre mondiale, ce
A moment , le Cameroun
premiere
est en pleine crise En effet,les Allemand
politique.
flairant la se sont mis a quitter le pays
defaite,
la aux Cfest dans cette
pour laisser place Franqais.
d'anarchie que le pere d'origine
periode Marius^
alsacienne alia la Bonne Nouvelle a
repandre

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Zangali, un village repute hostile a la penetration


etrangere. Quelques annees avant, le pere Scroock
avait tente la meme av,enture, mais y avait laisse
sa vie, Heureusement, le courage aidant, et grace
au concours de 1! administrateur colonial, le !!sorcier
blanc" parvient a y planter la croix du sous
Christ,
le regard hebete des autochtones.
Si l'histoire est simple, le discours, lui, donne
matiere a reflexion et merite quelques remarques.
Le ton de ce roman parait d'autant plus singulier
qu'on he le retrouve pas dans les autres publications
de 11ecrivain, notammeht dans Lettres de ma cambuse
(196k) et Sola ma cherie (1966).
Nous vous proposons dfexaminer tour a tour le
milieu physique et le milieu humain pour voir dans
quelle mesure l'auteur se situe dans la vision colo
niale de 11inferiorite du Noir.

1. MILIEU PHYSIQUE

Dans ce
premier point, nous allons nous arreter

uniquement au cadre naturel. Nous parlerons specia


lement de lf espace africain que nous opposerons
eventuellement a lrespace colonial et occidental,
Comme nous venohs de le dire, lfaction du roman
se deploie au Cameroun, chez les Beti, successivement
a Nsimeyong, et Zangali, en passant par Pala
Mvolye
et quelques anonymes.. Nous sommes
petits villages
done essentiellement en milieu rural, Cela est impor
tant dans la mesure ou cet environnement, n'etant pas
encore touche la civilisation occidentale, nous
par
offre le benefice de [Link] devant une peinture
de lf Mais ce choix, a notre
authentique Afrique.
devient il repond a
avis, plus significatif quand
de l'auteur^ celui de camper les
l'objectif premier
evenements dans une encore a l'etat de
Afrique
nature,

"Non loin de au flane' de cette cdtLine, tapi


la,
sous une riche frondaison, s'etendait Nsimeyong
a comme tous les villages beti
pertede'vue avec,
de ses cases basses aux murs d'ecorces
l'epoque,

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d'arbre et au toit de
nattes de raphia, sa cour uni
que ou flottait en
permanence l'odeur de fiente,
ses tams-tams, qui bramaient des messages a longeur
de journee et de nuit, ses coutumes, ses rites et
ses dieux protecteurs" (p,7)
Dans ce passage, nous pouvons retenir quelques touches
cles, a savoir: la riche frondaison, les cases aux
murs d'ecorces d'arbre, l'odeur de fiente et les tams
tams qui au lieu de transmettre des messages, les
brament a longueur de journee et de nuit. Autant dire
que lfAfrique annoncee dans cet ouvrage est un milieu
rustre, presque nu et sauvage a la limite.
Zangali et les petits villages environnants pre
sentent un paysage inhospitalier. Pour y arriver, le
pretre blanc doit affronter foret une
"eternellement
debout", emprunter une route
parsemee de cloaques, de
nids de poules, de fondrieres et disparaissant par
endroits sous un epais buisson. Kn plus du mauvais
etat de la route, le missionnaire doit faire face a
la nuit, Cette terrible nuit africaine, peuplee d'une
myriade insolite de bruits d'insectes et de betes
sauvages et qui, lorsqu'elle ne beneficie pas de la
generosite de la lune, est d'une obscurite effarante.

ffIl commence a realiser qu'il est seul. II le re


alise, face a une route qui persiste a devenir de
plus en plus face a une vegetation
inhospitaliere,
tendue de mysteres. Imperturbablement sinistre, la
nuit jette deja sur la nature tout ce qu'elle
couve d'ombres hideuses, de bruits fantastiques
que de temps a autre, subitement, etranglent des
pans de silence d'une profondeur hallucinante"(p.53)

Ici, comme dans Au Pays des fetiches, e'est l'immensite


des territoires qui effraye, "une indicible stupeur
plane sur tout, et le morne, 1'effrayant, l'incroyable
silence africain prend possession de la terre et de
l'oiide" (3). Mais la ou nous touchons au comble de 1'
e'est quand nous arrivons a Zangali:
epouvante,
"Un nom aux consonnances metalliques, pleines d'
evocations lugubres, Un nom qui, pour les allo
genes comme pour les autochtones, symbolisait le

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berceau de toutes les puissances sorcieres du


pays beti(...) Un pays ou l'on semble toujours
entendre des hallalis, des chants de guerre, des
clameurs d'un monde mythologique, et toile de
fond mystique, les ricanements des dieux triomphct
teurs..." (p. 103.)
Tout a 2angali'est entoure d'une aura de mysteres.
Tout y fait peur,"la nature et les hommes. Tout
inspire la mefiance. Et Bett-Belongo ou le mission
naire/est invite a s'etablir est un village longtemps
abandonne pour des raisons obscures. Aujourd'hui,
ce n'est plus qu'une epaisse foret ou gitent des
peuples de singes, d'antilopes et d'oiseaux. Quelle
similitude avec le mythe negrier ou le continent
noir etait vu comme ffune vaste foret pleine de .betes
feroces de toutes especes et tres faiblement eclairee
de quelques rayons de soleil" (k). Bett-Belongo est
aussi un ancien cimetiere, jonche d'ossements de
toutes sortes,de cranes aux rires menagants. Dans ce
coin de brousse infeste de moustiques, le pretre
europeen nfa-t-il pas raison de se croire "enterre
au centre d'un rampart sauvageff ? N'est-il pas aussi
normal qu'il deplore cet enfer terrestre pour cares
ser le souvenir de son Eden natal ?
?! C'est d'abord l1 Alsace dans
qu'il revoyait
ses captivantes reveries. II la revoyait, claire
comme a l'ecran de cinema, avec ses villes tumul
tueuses et ronflantes d'usines, ses campagnes
tapissees de vignes, ses cathedrales hautes com
me des montagnes. Une succession de paysages
remues, transformes a vue d'oeil
artificiels,
par la mecanique'1 (p. 129)

Nous pouvons remarquer que dans ce roman, comme


dans lalitterature negriere, l'espace africain est
l'espace du non-travail, de l'oisivite. L'espace
europeen est au contraire celuiMde l'Ordre, de la
Raison et du Travail*. L'homme n'y vit plus pour
subsister mais pour dominer. Lf Afrique, c'est des

villages perdus et mornes. L'Europe, des villes


tumultueuses et ronflantes d'usines, une terre re
muee et transformee par 1'ingeniosite de l'homme.

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"Lfespace qui resiste au travail et que lf
Africain
abandonne a la foret, l'Europeen le redoute et ne l1
imagine que malefique" Gfest pourquoif des son
arrivee a Beti-Belongo, le pere Marius sfattaque avec

hargne a "cet immense bosquet dense et sombre11 (p. 122)


Uhe demie lui suffit pour eriger une rudimen
journee
taire batisse dominant pourtant les lieux comme ffun
gros champignon" (p.124). Les
premiers jours, il glane
au hasard des vivres dans le bois - Robinson Crusoe
se de - mais moins de deux
nourrissant fruits sauvages
mois apres, ce qui etait la demeure des fantomes de
vient un veritable site touristique que les habitants
de Zangali ne peuvent sfempecher de venir admirer
a la derobee.

"En effet, avec ses cases artistiquement coiffees


d'un toit de chaume, avec son allee et sa grande
cour bien propres et fleuries, avec ses champs
et son jardin potager ou s'alignent des plants
en quinconce, Beti-Belongo, apres deux mois, res
suscitait a vue d'oeil" (p. 1^6)

Lfespace colonial, celui que l1Europeen recree en


Afrique, abhorre toute nature libre, toute nature nf
ayant pas ete maitrisee. Lfalignement et la symetrie
y sont de rigueur. C*est un espace qui obeit a l'ordre
et a l'art, ou lfutile est lie a lfagreable (6).

Zangali, pour tout dire, est une terre de malheur


Une sombre malediction y plane depuis des generations
Dans cette contree systematiquement decimee par le
paludisme et ou lfon respire partout lfodeur des
fantomes et de la mort, les genies malfaisants se
montrent hostiles a la presence de lfhomme.
En reussissant a s'implanter a Zangali4 le pretre
blanc s,acquitte bien de son devoir dfhomme et de

predicateur, car f,le missionnaire-apotre, dans la


brousse africaine, est un eclaireur charge d'amener
tout a la lumiere, les ames et la. nature incultes"
(p. 122).

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8*f

2. LE MILIEU HUMAIN

L'univers du roman est peuple d'une multitude


de personnages. Notre intention n*est pas de les
presenter tous. Nous nous arreterons a ceux qui sont
le plus en vue: Angula Beti, l'Otombo-nnam Ateba
Kanse, le couple Tumbe-Kuya, les villageois de Pala,
Andela et Etienne Azombo.
Dans la description de ces personnages, nous
avons note une prise de position manifesto du con
teur, notamment dans 1'emploi de certains qualifica
tifs et dans 11 interpretation pejorative de leurs
gestes. Cette impression se confirme davantage lorsqu1
on oppose le bloc des autochtones au personnage im
posant du pere Marius.
En effet, lorsqufon jette un
coup d'oeil sur le
groupe des Noirs, une premiere constatation se de
gage. Cfest qu'ils sont tous tires de la masse in
culte. Aucun intellectuel. A peine un moniteur et un
catechiste venus ignares que le
d1ailleurs?aussi
gros de la plebe. Bien entendu, la chose va de soi
quand on considere la date a laquelle se situe lf
action ^ais" quel'auteur se limite a evoquer le souvenir
du moniteur et du catechiste alors qu'il s'etend
largement sur les autres personnages ne manque pas
de trahir un choix judicieux. Car, en l'operant, il
pose a coup sur une option. La consequence qui en
decoule est nettement previsible; a lfexception de
quelques noms qui jouissent de l'estime du narrateur,
les autres Africains donnent la malheure*fee impression
d'etre des sous-hommes.
Certes, la ferule coloniale y est pour beaucoup
dans cet abetissement. C'est a cause d1elle que tous
les Beti, grands et petits, sont devenus !tdes bouts
de bois d'ebene de meme taille et de meme grosseur"
(p. 8). Mais vu de plus pres, le joug colonial n'est
qu'un trompe-11oeil. Car le narrateur voit plus dans
la conduite de ces etres: une inclination deliberee
a la
grossi^rete.
Un des personnages grossiers que nous pouvons
citer en exemple^ c'est l1 Otombo-nnam Ateba Kanse,

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dont le narrateur dit qu'il fftenait


physiquement df
un singe et moralement dfune
panthere" Avant
(p.19).
que le puissant maitre blanc ne lui porte correction
par une pluie de coups de crosse et de cravaches,
Ateba affiche une cruaute plus que bestiale qui fait
trembler tout son entourage, Et le narrateur d'ajouter
ff ses acces
que de colere, grossissant davantage ses
yeux, leur conferaient un regard de monstre" (p. 19).
Sous la ferule cynique de ce'personnage, sont
tenus Kuya et Tumbe, "1'un des couples les plus ob
scurs de Nsimeyong" (p.17). Ces souffre-douleurs ne
connaissent ni parents ni tribu, Leur physique a lui
seul constitue deja un signe eloquent: lfun porte des
oreilles taillees en biseau, l'autre le petit orteii
gauche ampute. C'est dire qu'ils trainent sur leur
frele conscience le double chagrin dfavoir ete crees
"peints de noir, et surtout dans la race rampante
"
des esclaves noirs (p,17). A leur"condition sociale
deja precaire s'ajoute lfindigence permanente dans
laquelle ils vivent. Kuya et Tumbe nichent dans une
masure encombree de pots, dfecuelles, de paniers, de
corbeilles, de buches de bois et de fetiches au milieu
desquels trone ,!miserablement un Jesus-Christ couron
ne dfepines, sous les insultes impunies de la poussiere
et de la suieft (p.27). Le triste engrenage dans le
quel ils sont pris, ajoute a l'aprete de la vie colo
niale, les predispose a solliciter la bienveillance
du pritre blanc, a qui ils vouent un culte plus que
totemique. Comme des enfants, ils se laissent emer
veiller par les cadeaux les plus insignifiants que
ce dernier leur offre: "medicaments de rebut, paquets
de sel, morceaux de savon, vieilles caisses d^m
ballage, bidons vides, sans oublier des images" (p.29)
L'ebahissement a propos de tout, un defaut negre ?
C'est du moins ce que semble insinuer le narrateur.
Pour nous, la situation se comprend fort bien dans
la mesure ou Kuya et Tube cherchent par ce moyen a
echapper aux tracasseries coloniales. Cfest dans ce
m^me sens qu'il faut expliquer 1'agitation morbide
a laquelle s'abandonnent les villageois de Pala
pour accueillir le missionnaire.

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L1episode de Pala merite qu'on s1y arrete un


instant parce qu'il constitue l'un des moments les
plus grotesques du roman. A ces pages, nous notons
une forte recurrence des adjectifs comme :naiVf, en
diable, craintif, imprudent, niais, impulsif, fana
tique et simiesque pour qualifier le comportement
des indigenes, et des verbes comme: jacasser, begayer,
gazouiller .. pour designer leur acte de parler. La
troupe de reconnaissance envoyee par le chef au de
vant de l'etranger paraxt a peine comme des "ombres
imprecises sous le voile crepusculaire (...) vetus
d'un derisoire pagne d'obom attache a la taille" (P.55)
Au lieu de s'acquitter dignement de la mission qui
leur est confiee, ces hommes se mettent a tournoyer
comme des chiens autour du blanc, jabotant a gorge
que-veux-tu et se livrent a des trivialites de gens
en mal d'occupation. Non seulement ils evitent df
aborder le pretre, qu'ils prennent pour un Commandant,
mais aussi ils ont peur de fouiller son vehicule
sous peine de sfy surprendre "les mains collees, ou
brulees ou coupees" . La seule vue de l'arme brandie
par le boy suffit pour les mettre en deroute:

"Chacun courait, tombait, se relevait, bouscu.


laitLe voisin, se blessait avec sa propre arme,
puis courait toujours vers le village sans trop
savoir comment" (p.6l)
Et le narrateur de conclure que "la naj'vite est
une maladie propre aux ames naturelles"
Mais^^oute lapopulation indigene du roman, Azom
bo et Andela sont certainement les cas les plus
interessants. Hormis leurs differences sociales, ces
deux adolescents presentent beaucoup de similitudes,
surtout du point de vue psychologique. Andela est
une princesse. C'est la fille du chef de Pala. Tout
son ^tre respire une beaute rustique, non sophisti
quee. Comme tout vetement elle porte "un ebui de teint
rouge, sorte de cache-sexe fait de fibres de raphia"
En guise de pendants d1oreilles, elle a deux petits
morceaux d'ivoire de la grosseur d'une allumette.
Le tout agremente par un tatouage vertical (a peine
visible, precise l'auteur) qui marque son front
large.

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Azombo, lui, est


jeune un
adolescent de dix sept
ans environ, Fils Tumbe deet Kuya, il est lfombre
du pere Marius, Sa grande taille contraste avec son
tricot aux couleurs criardes et sa culotte qui lui
descend jusqu'aux jarrets. Ses tennis de toile noire,
ecules et dechires, laissent jaillir des orteils de
formes par les chiques (p.63).
Moralement, Andela et Azombo affichent , a l'egard
du pretre, une infirmite dfesprit qui contraste avec
leur age, Vivre aux cotes d'un homme blanc constitue
pour eux une progression des tenebres a la lumiere.
Puisqu'ils ont un bon maitre, ils ne se soucient que
de singer ses valours sans jamais remettre en ques
tion les rapports de domination. La presence du
missionnaire leur offre l1occasion, non seulement
de se gaver de bonne soupe, mais aussi de s'eloigner
de la tourbe des illettres et des horizons etroits
et sombres de leur terroir (p.66). Sans l'avenement
de la colonisation, Azombo pourrait-il se vanter
de savoir balayer le sol, dresser le lit, cirer les
chaussures, orner l'autel, preparer les hosties,
prier en latin et les sonner
cloches ? Le bapteme
dans la religion chretienne ne fait-il pas decouvrir
a Odilia la bassesse dont etait charge son patronyme
df Andela ? Coupables de lf asservissement jusque
dans leurs noms; domines, on dirait, a chaque appel.
Si Andela nous rappelle le mythe colonial de la
belle negresse, repos du cavalier blanc, Azombo pour
sa part, represente lfindigene en voie d1assimilation
Dans la litterature coloniale, ce personnage est
partout "dote des memes caracteristiques: obsequieux,
applique a copier les manieres et les habitudes des
colons, il sfefforce d'etablir une respectability
nouvelle liee a la puissance colonisatrice, en re
dans un passe revolu a jamais, les coutumes
jetant
et les valeurs de son pays (...) Ridicule, odieux
ou pathetique, selon les circonstances et les tem
peraments, ce personnage illustre parfaitement lf
attitude du colonisateur que Albert Memmi a appelee
"la derision1' (7).

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Nous pouvons conclure avec Ojo-Ade qu'Azombo et


Andela incarnent la categorie rampante des Africains
par trop fanatiques de la race blanche. Le malheur
1fcfest que les Blancs ne font que se moquer de leurs
imitateurs idiots. Ges Blancs s'adressant aux Noirs
se comportent exactement comme un adulte avec un
gamin, (p.8)
Nous nous en voudrions cepandant de clore ce
point si nous ne reconnaissons pas que tous les
Africains nfapparaissent pas sous des traits depre
ciatifs. II se voit sans peine que le chef de Pala
eb ses notables sont'des gens honorables. Non seule
ment ils reservent au pere un accueil digne d'un chef
blanc comme l'exigeait la coutume, mais aussi ils
restent reflechis tout au cours de son sejour. Dans
les conseils qu'ils donnent a son boy, ils envisagent
l'avenir de lf Afrique avec optimisme et savent que
la nouvelle generation devra sfefforcer de secouer
le joug du colonisateur.
Le peuple de Zangali jouit lui aussii quoique
en partie;de l'estime du narrateur. Ce peuple a
resiste aux envahisseurs blancs, par haine contre
ces mechants et par jalousie pour son patrimoine
culturel. Quand le missionnaire se declare a porte
il tient un long conseil qufil mene en "sage" et
en "erudit". Pour eviter les represailles de lfad
minififcrateur, il
assigne au pretre un lieu malsain
ou il trouverait la mort sans 11 intervention des
hommes. Son chef, Angula Beti, est craint et respecte
de tous: le pere Marius le sait. Sfil veut rester
en bonstermes avec les Blancs, ce n'est pas par
lachete mais bien pour eviter lfextermination de son
peuple. Le mauvais sort du peuple de Nkol-Ombani
lui sert largement d'exemple. Sa mort est un acte
dfheroisme. II refuse la solution de fuite que lui
offrent les policiers noirs, car il ne veut pas que
11 la un
posterite sache et dise jour que l'ancetre
Angula Beti de Nanga avait fui'la mort comme une
fernrne11 (p. 178).

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3. INTERPRETATION

Si I'on
tient compte de cette nuance, on ne peut
pas sfempecher de supposer qu'une certaine ironie ait
bien voulu accompagner la peinture depreciative de
l1 Afrique. Le mythe d'une Afrique sauvage et bar
bare a ete cree pour justifier lfintervention brutale
du colonisateur. Or, a considerer lfaction globale
du roman, cette intervention est visiblement denoncee.
Done le mythe aussi qu{ la justifie. L'auteur semble
dire aux envahisseurs que meme si le contexte etait
tel qu'ils lfont decrit, ils n'ont pas raison dfavoir
procede comme ils l'ont fait,
C'est pourquoi le Commandant Doubi, apotre achar
ne de la violence, est manifestement de'sapprouve par
le narrateur. Ce que lui et ses predecesseurs appel
lent barbare est qualifie par le narrateur de "coutu
mes les plus sacrees". n'allons
Mais pas en tenir
rigueur au commandant, il tant
s'avere que "moins le
Blanc est intelligent, plus le Noir lui parait beteff
(p.9). II faut plutot accorder plus dfattention a lf
evolution du pere Marius, car elle represente la re
mise en question des pratiques coloniales. Ce mission
naire avait aussi ete partisan des methodes dures,
Mais aujourd'hui il en eprouve du remords et se montre
pret a changer.
11Avait-il vraiment le droit de saccager le cagibi
de tel ou de tel sorcier; de demanteler tel ou tel
harem ( ..) Chambarder les coutumes les plusjacrees
dfun peuple constitue bel et bien un acte de pro
vocation" (p. 184-185)
La croisade du pere Marius ressemble a plus dfun
point a celle entreprise par le pere S. Drumont dans
Le pauvre Christ de Bomba de Mongo Beti. Comme ce
dernier, le pere Marius "s'est fait une fausse idee
de sa mission; il s'est comporte plutot comme un ad
ministrateur colonial que comme un religieux". Mais
la prise de conscience du veritable drame negre lui
fait decouvrir "le vrai message du Christ, comprehen
sion, patience, ouverture aux autres, tolerance" (10)

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Pourtant si le mythe de l'Afrique sauvage est


manie avec une agreable ironie par Mongo Beti, dans
la mesure ou toutes les reflexions passent par le
cerveau dfun boy dont la jeunesse le dispute a la
niaiserie, il devient difficile de debrouiller la
position de Rene Philombe face a cette image, tant
certains details nous laissent perplexe.
S'il est un fait que sa peinture de lf Afrique
est negative, il semble aussi vrai que certains
qualificatifs et certaines situations soient plut$t
dus a la pauvrete du vocabulaire et a la maladresse
dans la presentation des donnees. Son vocabulaire,
liofite au domaine animal, assimile sans cesse le parler
des hommes aux cris des betes, cela aussi bien pour
les Africains - dans une moindre mesure
que quoique
pour les Europeens. Bien plus, les qualificatifs de
naifs et de craintifs qu'il assene aux eclaireurs de
Pala s'averent inconsequents compte tenu de la si
tuation qu'il a
creee lui-meme:
(1) La peur qui dicte le comportement de ces indi
genes nfest pas propre aux ames naturelles comme
il le dit, mais trouve son origine dans les brutalites
coloniales qu'il explique si bien au premier chapitre.
(2) Le deguisement qu'emprunte le pere Marius peut
aussi tromper n'importe qui, surtout quand il s'agit
d'une personne qu'on ne voit pas tous les jours. Or,
ici, le pretre, qui passe pour la premiere fois chez
les Pala, est habille en Commandant, qui lui non plus
ne leur est pas familier.
(3) Que ces gens admirent le vehiculedu pere n'a
rien de particulier, puisque tout le monde admire
une nouveaute qu'il voit de pres pour la premiere
fois,
(^f) Enfin, le moment ou l'auteur situe la rencontre
n'est pas de nature a faciliter le travail de decou
verte aux villageois. Comment peut-on identifier un
hote dans l'obscurite, surtout un etranger ?

Outre ces faits


qu'on peut placer sous le signe
de la y a lieu de noter le plaisir
maladress^il
delibere que prend l'auteur a denigrer certaines
situations. Le repas copieux offert au pretre en signe
d' hospitalite est pergu d'un oeil moqueur par le

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narrateur. ^ans
l'esprit de ce dernier, manger avec
un Blanc est, pour les une des rares
villageois,
occasions qufil soit donne a un negre, alors que le
missionnaire, devant "cette societe aux gestes simies
ques11, se domine a peine, le corps en nage et le coeur
gonfle de nausees (p. 76).

"Autour des ecuelles de


pleines de viandes,
bois
d'ignames et de
bananes, faiblement eclairees par
des lampes huile, a plus de deux cents villageois
sfaffairaient de ravissement par terre . Chacun
y plongeait une main qui, de temps en temps, ne
se retenait point a gratter le corps, a chasser
les moustiques, a bousculer des chiens, a ramasser
un morceau tombe.,. .a eponger un nez irrite
coulant,
par le piment ( ) Lfon assistait a ces memes
manifestations effrenees se livrent
auxquelles
des natures incultes quand elles font ripailles"
Cp.76)
Be meme, la
danse organisee en lfhonneur de l'etranger
se reduit a
une bachanale obscene ou l'hysterie du
rythme epouse le dechainement des torses et des seins
nus pour s'eteindre dans un elan extatique vers les
espaces sideraux, accouplement du ciel et de la terre,
Le tam-tam coltj Gette unique invention africaine,
Essentiellement marquee par la bestialite, la lubri
cite et la folie. La bamboula chere aux ecrivains
exotiques.

CONCLUSION

Derriere la peinture du Cameroun beti se dessine


en filigrane toute Tine vision du monde, celle de l1
Afrique tropicale, Dans le cas qui nous concerne, il
s'avere que le tableau est dans sa majeure partie
negatif. La question que nous nous sommes posee est
celle de savoir si l'auteur a toutsimplement suivi
les sentiers battus par les litterateurs coloniaux,
ou si, voulant justement detruire ce mythe, il n'est
pas tombe lui-m$me dans le piege qu'il a tendu. Toute

ga^deenous avons duopter pour la deuxieme


proportion
alternative, Iterriere le personnage qui raconte

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il y a en effet lieu
de deviner f,un auteur cache
[Link] les coulisses, en qualite de metteur en scene,
montreur de marionettes" peu importe qu'il soit
different de l'homme reel (11). II est etonnant de
voir la profondeur de lfengagement du conteur dans
la peinture des milieux, la description des person
nages et
la relation des evenements, II est egalement
curieux de constater lfaffluence des expressions
depreciatives ou melioratives employees par le narra
teur selon qu'il s'agit des indigenes ou des Europeens.
Dans quelle mesufe cette peinture est-elle vraie
ou fausse ? La n'est point notre propos. Cfest pour
quoi nous n'avons pas juge necessaire de confronter
le contenu du roman a la realite camerounaise de
1915? ^es moyens meme nous en feraient defaut. Nous
esperons seulement avoir donne
quelques elements qui,
meme manipules a rebours, peuvent
permettre au lec
teur de lf approcher. Car,loin de vendre une image
tronquee de la realite pour satisfaire la boulimie
de certains consommateurs en mal de depaysement (12),
cette oeuvre, par une de ces faces, se veut certaine
ment un bl&me lance aux impe'rialistes, anciens et
modernes. C*est pourquoi il est opportun de faire
intervenir trois autres dimensions: le choc culturel,
le systeme d1 evangelisation et 1'exerciCe colonial.
Sous cet angle, lfesprit du roman nepeut sfen trouver
que rehabilite. Une fagon comme une autre d'appre
hender le probleme.

NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES

1. Anonyme, "L1 Afrique vue par les Occidentaux",


dans: Afrique litteraire et artistique,
Les cinemas africains en 1972 n? 20,1972,p.281

2. PHILOMBE Un sorcier blanc a Zangali, Yaounde,


R.,
CLE, 1969i 187 p. Toute citation simplement
dans cette etude renvoie a cette
paginee
edition.

3. VTGNE D1 OCTON P., cite par Martine Astier-Loufti,

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dans: Litterature et colonialisme. Lfexpansion


coloniale vue dans la litterature romanesque
frangaise (1871-1914), Paris,Moutdn,1971.
4. SEBBAR-PIGNON L., ffLe My the du Bon Negre ou 1'
ideoiogie coloniale dans la production romanes
que du XVIIIe siecle" dans : Les Temps Modernes
n? 336, juillet 1974, p. 2370.
5. Ibidem, p.2370
6. Ibidem, p. 2370
7. ASTIER-LOUFTI M, Litterature et colonialisme...
p. 61. Les romanciers africains onfc repris cette
image pour denoncer les troubles psychologiques
crees par la colonisation. Est-ce sous cet angle
que l'auteur presente Azombo et Andela ? Nous
repondons plus loin a cette question.

8. OJO-ADE F., "Le theatre engage de Bernard Dadie"


dans: L'Afrique litteraire et artistique, n? 31 ,
P. 71.

9. GIDE A., cite par Jules Sasserath, dans: Le Noir


eongolais vu par, nos ecrivains coloniaux.
Bruxelles 1953, p. 63
10. DANINOS G., "Mongo Beti, Le Pauvre Christ de Bomba"
dans Notre Librairie. Images du Blanc dans la
litterature africaine n. 35-36, avril-juin 1977
p. 23-24.

11. BARTHES R., et autres, Poetique du recit,


Paris^c^
Seuil, p. 92-93.

12. Lfexpression originale est tiree de l1 Anonyme,


"L1 Afrique vue par les Occidentaux.. ,p.283.
+ + + + + +

MUTOMBU YEMBELANG
Assistant a 1* I.S.P.
MBANDAKA - Zaire

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