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Approche systémique du texte littéraire

Rue de la terre du milieu l'ombre du Mordor de la terre du milieu l'ombre du Mordor de la terre du milieu l'ombre du

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UNIVERSITE DU QUEBEC

MÉMOIRE

PRÉSENTÉ À

L'UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À CHICOUTIMI

PAR

ANNE LAVOIE

B. en études littéraires françaises

LE TEXTE : SYSTEME INFORMATIONNEL OUVERT

MARS 87
UIUQAC
bibliothèque
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reproduits sans son autorisation. permission.
Ce mémoire a été réalisé
à l'Université du Québec à Chicoutimi
dans le cadre du programme
de maîtrise en études littéraires
de l'Université du Québec à Trois-Rivières
extensionné à l'Université du Québec à Chicoutimi
RESUME
Pénétrer en champ littéraire, c'est accepter la confrontation à
des connaissances travaillées par la contradiction. Mais c'est également,
au bout d'un certain temps, chercher à articuler ces connaissances les
unes aux autres par-delà leur apparente contradiction.
Engagée dans cette voie, notre recherche vise, d'une part, une
ressaisie de théories littéraires et/ou linguistiques autour de la notion
de "texte" et, d'autre part, une introduction de l'approche systémique
en domaine textuel.
Plus précisément, dans un mouvement allant du général au parti-
culier, la démarche suivie comporte trois moments, chacun d'entre eux
répondant à un objectif particulier: 1) définir et illustrer les termes
"système" et "information" ; 2) dégager une théorie du texte; 3) camper
une approche systémique du texte et la mettre à l'épreuve.
Au premier moment, sont étudiées deux théories: l'une, traitant
des systèmes, l'autre, de l'information. D'abord-brièvement située histo-
riquement, chacune d'elles fait l'objet d'une circonscription des
concepts qui la sous-tendent. Ainsi, le "système" se voit saisi en
terme d1 "éléments interactifs" , de "structure" et de "fonction" ,
tandis que 1' "information" est examinée en son "aspect statistique"
et en son "aspect communicationnel" . Afin d'expliciter et de relancer
les données élémentaires introduites, deux systèmes informationnels sont
alors pris en compte. C'est ainsi qu'une étude succincte du "corps hu-
main" (un système "matériel") vient mettre en évidence les couples no-
tionnels "fermeture/information-structure" et "ouverture/information
circulante" , couples par la suite entraînés du côté de la "production
esthétique" (un système "conceptuel"). À ce point, découlant d'une mise
en conjonction des données recueillies, un modèle cognitif advient,
permettant l'appréhension globale d'un système informationnel tel la pro-
duction esthétique.
Au second moment, est abordée une théorie du texte opérant à
compter d'une différenciation "écrit"/"texte" . Pour sa part, 1' "écrit"
se conçoit comme application de codes stricts tels ceux ici définis et
illustrés: - en dimension "idéelle" , quatre règles de cohérence, soit
la répétition, la progression, la non-contradiction et la relation; - en
dimension "matérielle" , le commentaire/la narration, le schéma narratif
d'ensemble, les unités narratives distributionnelles et le schéma
actantiel. Quant au "texte" , il se veut transgression préméditée de
codes par le biais d'interventions scripturales générant des effets
IV
précis: la ré-activation de codes à effet rhétorique restreint, la sur-
activation de codes à effet rhétorique élargi, l'exhibition de mécanismes
d'écriture à effet métatextuel et l'appropriation de matériaux externes
à effet intertextuel. L'objet textuel ainsi campé, est alors considéré
l'agent, à la fois lecteur et scripteur, qui préside à sa genèse. Par la
suite, un effort de synthèse mène à une vue d'ensemble des données sur
l'écrit et le texte.
Au troisième moment, est effectuée l'interpénétration des don-
nées systémiques, informationnelles et textuelles précédemment posées.
Cette interpénétration passe, au préalable, par des ajustements
conceptuels et terminologiques touchant les notions "ordre" , "désordre"
et "double aspect informatif du message" . Les ajustements réalisés,
l'articulation, à l'écrit et au texte, d'un modèle systémique vient actua-
liser la pénétration réciproque des données. Le modèle théorique arrêté
est ensuite mis a l'épreuve en contexte analytique, lorsque sollicité
comme support à la représentation des parcours informationnels de
"La chambre secrète" (Alain Robbe-Grillet).
Tel est, en résumé, ce que notre mémoire de recherche offre à
la lecture.
Étudiante
sUtv- ) J«v- •/T—t
£7
Directeur de recherche
AVANT-PROPOS

La recherche implique une ouverture à la modification: ce qui

se trouve établi à son tout premier stade doit souvent être ressaisi peu

de temps après.

Dans le cas précis de notre recherche, le choix du texte

Le palais des très blanches mouffettes (Reinaldo Arenas) pour fin d'ana-

lyse a été remis en question au moment où fut pleinement mesurée

l'ampleur de la visée théorique. En effet, l'articulation "systémique/

texte" laissant fort peu de place au traitement d'une production aussi

longue et complexe que celle d1Arenas, il aurait fallu se résoudre à

n'examiner cette dernière que superficiellement ou à ne se pencher que

sur l'un de ses fragments: deux solutions peu recevables en approche

systémique. C'est ainsi qu'au texte d'Arenas, s'est vu préférer celui,

tout aussi complexe mais beaucoup plus bref, d'Alain Robbe-Grillet,

"La chambre secrète" . La substitution opérée, le titre de la recherche

lui-même a été appelé à la modification: de "Approche systémique en lit-

térature romanesque" à "Le texte : système informationnel ouvert" .

Signalons, par ailleurs, l'éviction de la psychanalyse lacanienne au pro-

fit de théories linguistiques plus immédiatement concernées par notre

objet d'étude.

Mais, si notre recherche n'a pu être menée à bien sans s'ouvrir


VI

à la modification, elle n'a pu, non moins, se passer de la supervision

d'un maître aguerri. Nous profitons donc de l'occasion pour exprimer

notre gratitude à celui qui nous a accompagnée dans notre démarche,

Monsieur Ghislain Bourque. Ses judicieux conseils et son soutien constant

nous ont grandement aidée à atteindre notre but.


TABLE DES MATIERES

page
RÉSUMÉ iii

AVANT-PROPOS v

TABLE DES MATIERES • vii

LISTE DES FIGURES x

INTRODUCTION 1

1. SYSTÉMIQUE ET INFORMATION 7

1.1 L ' amorce théorique --8

1.1.1 théorie des systèmes 9

[Link] aperçu historique , 9


[Link] mise en place du concept "système" 11
[Link].1 éléments en interaction 12
[Link].2 structure 14
[Link].3 fonction 15
[Link].4 typologies 16

1.1.2 théorie de 1 ' information 19

[Link] aperçu historique 19


[Link] mise en place du concept "information" ... 20
[Link].1 aspect statistique 21
[Link].2 aspect communicationnel 23

1.2 Le corps humain : système informationnel 26

1.2.1 fermeture/information-structure 27

1.2.2 ouverture/information circulante 29

1.3 La production esthétique 31

1.3.1 propriétés systémiques 31


Vlll

page
[Link] clôture/ouverture» 31
[Link] fondements de 1 ' ouverture 32
1.3.2 propriétés informationnelles 34
[Link] architecture informationnelle 34
[Link] double aspect informatif 37
1.4 Conjonction 39
1.4.1 notion de "modèle" 39
1.4.2 construction d • un modèle systémique 41
2. THÉORIE DU TEXTE 46
2.1 D'un objet textuel 49
2.1.1 l'écrit 49
[Link] dimension idéelle 50
[Link].1 répétition 50
[Link].2 progression 52
[Link].3 non-contradiction 55
[Link].4 relation 57
[Link] dimension matérielle 57
[Link].1 commentaire/narration 58
[Link].2 schéma narratif d'ensemble 61
[Link].3 unités narratives
distributionnelles 63
[Link].4 structure actantielle 65
2.1.2 le texte 66
[Link] ré-activation de codes 66
[Link].1 niveau base 67
[Link].2 niveau développement 69
[Link] sur-activation de codes 73
[Link] exhibition de mécanismes d ' écriture 76
[Link] appropriation de matériaux externes 78
2.2 D'un agent textué 80
2.2.1 le lecteur 80
IX

page
2.2.2 le scripteur 82

[Link] détermination extra-scripturale 82


[Link] détermination scripturale 85

2.3 Une vue d' ensemble 87

3. APPROCHE SYSTÉMIQUE DU TEXTE 90

3.1 L ' information textuelle 91


3.2 Un modèle systémique du texte 95
3.3 L ' analyse systémique d ' un texte 102
3.3.1 informations dénotatives 102
3.3.2 informations connotatives 108
3.3.3 parcours informationnels 119
CONCLUSION 126

RÉFÉRENCES 137

ANNEXE 1 141

ANNEXE 2 ' 152


LISTE DES FIGURES

page
FIGURE 1.1 la systémique 10

FIGURE 1.2 la chaîne de communication 24

FIGURE 1.3 le processus de communication 25

FIGURE 1.4 l'information-structure de l'organisme humain 28

FIGURE 1.5 l'information circulante de l'organisme humain 30

FIGURE 1.6 l'architecture informationnelle du message 36

FIGURE 1.7 le double aspect informatif du message 38

FIGURE 1.8 la production esthétique 44

FIGURE 3.1 l'écrit 97

FIGURE 3.2 le texte 100

FIGURE 3.3 "La chambre secrète" :


parcours informationnel dénotatif 120

FIGURE 3.4 "La chambre secrète" :


parcours informationnel connotatif (étape I) 122

FIGURE 3.5 "La chambre secrète" :


parcours informationnel connotatif (étape II) 123
Si quelque chose avance dans le
bloc spatio-temporel, ce sont
les consciences qui s'informent.
Joël de Rosnay, Le macroscope
INTRODUCTION
Lorsque, sous la direction de ses aînés, une novice pénètre

dans le champ des "Lettres" , elle se voit entraînée dans bien des di-

rections: certaines fois, elle devra ingurgiter quelques classiques

agrémentés d'herbes rhétoriques, alors que, d'autres fois, elle sera ap-

pelée à mâchonner un roman dit "nouveau" sur un rythme structuraliste;

à certains moments, elle aura à s'interroger sur les motifs ayant pré-

sidé à l'arrangement d'un bouquet abandonné, tandis qu'à d'autres, elle

sera invitée à établir l'arbre généalogique de certaines espèces rares.

Bref, chaque guide initie la novice aux particularités du champ qui lui

sont familières: toujours, il sera question de la chose écrite mais,

jamais de la même façon...

Au bout d'un certain temps, notre novice s'arrête, cherchant à

tresser des liens entre des connaissances fragmentaires travaillées par

la contradiction. Et la voilà qui rêve alors de ressaisir ces connais-

sances pour les regrouper autour d'un terme souvent entendu, le mot

"texte" , et, pourquoi pas, d'échafauder une méthode d'analyse au goût

de l'heure, c'est-à-dire puisant aux sources de la "systémique" et de

1' "information" .

Nantie d'une direction, la recherche voit naître les premiers

points d'interrogation. Les uns surgissent d'une préoccupation inter-

disciplinaire: - quelles connaissances définies par la systémique et

l'information est-il possible d'importer? - jusqu'à quel point certaines

de ces connaissances devront-elles faire l'objet d'un remaniement


lorsque mises en contact avec le "texte" ? - en quoi les dites connais-

sances peuvent-elles faciliter la compréhension de la notion de "texte"

ou d'une actualisation textuelle particulière? Les autres proviennent

de la notion centrale de "texte" : - toute mise à l'écrit peut-elle

être qualifiée de "textuelle" ? - et, sinon, sur quoi repose la spéci-

ficité du "texte" ?

À compter de ces interrogations, viennent à poindre les trois

objectifs généraux de la recherche, à savoir: 1) définir et illustrer

les termes "système" et "information" ; 2) dégager une théorie du

texte; 3) camper une approche systémique du texte et la mettre à

l'épreuve. Du même coup, une démarche en trois temps se propose, soit

un parcours à dominante théorique qui se déroulera du général vers le

particulier dans une jonction progressive des données convoquées.

Au premier temps du parcours se voient mises à l'honneur deux

théories, celle des systèmes et celle de l'information. D'abord briève-

ment située historiquement, chacune d'elles fera l'objet d'une

circonscription des concepts qui la sous-tendent. Le "système" sera

ainsi saisi en terme d' "éléments en interaction" , de "structure" et

de "fonction" , alors que 1' "information" sera examinée en son

"aspect statistique" et en son "aspect communicationnel" . Suivra une

relance de ces définitions élémentaires passant par l'exploration de

deux systèmes. Plus précisément, une étude succincte du "corps hu-

main" (un système "matériel") mettra en évidence les couples notionnels

"fermeture/information-structure" et "ouverture/information circu-


lante" , couples par la suite entraînés du côté de la "production esthé-
tique" (un système "conceptuel"), soit sur la frontière du terrain privi-
légié par cette recherche. Après injection de quelques rudiments de
"modélisation" , une mise en conjonction des données théoriques recueil-
lies pourra alors être effectuée: sera ainsi dégagé un modèle cognitif
permettant d'appréhender globalement un système informationnel ouvert tel
la production esthétique.

Au second temps du parcours se dispose une circulation théori-


que en terrain textuel, circulation opérant à compter d'une différencia-
tion entre "écrit" et "texte" . D'une part, 1' "écrit" , conçu comme
application de codes précis, verra quelques-uns de ses codes définis et
illustrés: en dimension idéelle, quatre règles de cohérence (répétition,
progression, non-contradiction, relation) solliciteront l'attention,
alors qu'en dimension matérielle, seront retenus le commentaire/la nar-
ration, le schéma narratif d'ensemble, les unités narratives distribu-
tionnelles et la structure actantielle. D'autre part, le "texte" ,
conçu comme transgression préméditée de codes, sera envisagé en terme
d'interventions scripturales (ré-activation, sur-activation, exhibition
de mécanismes d'écriture, appropriation de matériaux externes) générant
des effets tels l'effet "rhétorique" (à portée restreinte ou élargie),
le "métatexte" et 1' "intertexte" . Ainsi campé l'objet textuel,
s'effectuera ensuite une convocation de l'agent ayant opéré sa genèse,
agent double s'il en est, à la fois "lecteur" et "scripteur" . Objet
et agent circonscrits, pourra alors advenir la ressaisie des données
recueillies: s'en dégagera une vue d'ensemble du terrain textuel.
Au troisième temps du parcours s'actualise l'interpénétration

des données systémiques, informationnelles et textuelles précédemment

étudiées. Cette actualisation passera, au préalable, par des ajustements

conceptuels et terminologiques découlant de la rencontre du concept

"information" avec celui de "texte" : se trouveront ainsi révisés

1' "ordre" , le "désordre" et le "double aspect informatif du mes-

sage" . Les ajustements réalisés, une interpénétration effective pourra

s'instaurer, ici par le biais d'une articulation, aux notions d1 "écrit"

et de "texte" , d'un modèle à caractère systémique. Suivra une mise à

l'épreuve, en contexte analytique, du modèle théorique établi: une fois

les informations d'un court texte ("La chambre secrète" d'Alain Robbe-

Grillet) identifiées et situées, sera tentée une représentation de leur

parcours à l'aide dudit modèle.

Ainsi projetée, l'entreprise présente, aux yeux de la novice,

des attraits indéniables. D'une part, elle s'inscrit dans la foulée de

recherches contemporaines sur la mise à l'écrit: ne relance-t-elle pas,

en effet, ses propres travaux sur les codes de l'écrit, tout en lui

intimant un approfondissement des ouvrages d'un Jean Ricardou (de

Pour une théorie du nouveau roman à "L'escalade de 1'autoreprésenta-

tion" ), de celui des rhétoriqueurs du Groupe Mû (Rhétorique générale)

ou d'un Umberto Eco (L'oeuvre ouverte) ?... D'autre part, elle opère

une percée du coté de l'inédit: en effet, ne convoque-t-elle pas des

notions (telles "information-structure"/"information circulante" ,

"information denotative ""/"information connotative" , "ré-activation" )

et une approche méthodologique (la modélisation systémique) jusqu'à


présent inexploitées (du moins concurremment et systématiquement) en

analyse textuelle?...

Et il n'en faut pas plus à notre novice pour se lancer dans

cette entreprise alléchante—


SYSTEMIQUE ET INFORMATION
CHAPITRE 1

SYSTÉMIQUE ET INFORMATION

Parler de "systémique" et d1 "information" en champ litté-

raire peut sembler rébarbatif de prime abord. En effet, ces termes demeu-

rent souvent absents des analyses courantes ou, s'ils ont été utilisés,

leur acception risque de ne pas recouvrir celle que nous leur prêtons.

Pour ces raisons, il s'avère primordial de définir ces concepts théori-

ques au départ, d'autant plus qu'ils constituent les catalyseurs de

notre recherche.

Ce chapitre propose donc un survol de la théorie des systèmes

. et de celle de l'information. Plus précisément, chacune fera l'objet

d'un bref aperçu historique, ainsi que d'une articulation de certaines

notions fondamentales. Suivra une relance de ces notions passant par

l'exploration de deux systèmes informationnels, soit le corps humain et

la production esthétique. Les données ainsi recueillies seront par la

suite mises en conjonction, ce qui permettra de dégager l'armature du

modèle théorique éprouvé ultérieurement.

1.1 L'AMORCE THÉORIQUE

Cette amorce théorique se veut double. Il sera d'abord

question de la théorie des systèmes puis, de la théorie de l'informa-

tion: renversement chronologique donc, puisque la seconde a permis

l'avènement de la première, mais également parcours du général au


particulier, la première englobant désormais la seconde.

1.1.1 Théorie des systèmes

Sous cette appellation se sont regroupées de multiples re-

cherches menées en divers secteurs du savoir humain. On retrouve donc, à

la base de cette théorie, des notions suffisamment souples pour ménager

des points de contact entre les secteurs concernés, tout en leur ga-

rantissant un maintien de leur spécificité.

[Link] Ap^cu_h^stO£igjje

Environ quarante années de recherches ont mené à la systémique

telle que nous la connaissons actuellement. Les travaux précurseurs ont

été réalisés par des chercheurs tels:

- BERTALANFFY (biologiste), instigateur de la théorie du

système général (à compter de 1937) et fondateur de la

Société pour 1'Étude des Systèmes généraux (1954);

- WIENER (mathématicien), qui, à partir de rapprochements

entre la neurologie, la physiologie, les mathématiques et

l'ingénierie, met sur pied l'approche cybernétique (1948);

- SHANNON et WEAVER (ingénieurs en télécommunications),

principaux concepteurs de la théorie de l'information

(1948-49);

- MC CULLOGH (neuropsychiatre), qui, suite à des recherches

sur l'intelligence artificielle, fonde la bionique (début

des années '50);


10

- FORRESTER (ingénieur électronicien), qui élargit le champ

d'application de la systémique à la dynamique industrielle

pour finalement élaborer une dynamique générale des systè-

mes (à-compter de 1960).

Née aux États-Unis, la systémique se propage peu à peu dans le

monde entier. Issue de trois mouvements principaux, elle élargit pro-

gressivement son domaine d'application, tout en développant ses outils.

Le schéma suivant rend compte globalement de cette approche relativement

jeune...

Théorie de
I Structuralisme |
1'information

Cybernétique Analogie |

Les mouvements précurseurs Logique


mathématique

Modélisation
Systémique et
simulation

Théorie
Sciences des jeux
Automatismes
sociales
Sciences Graphique
Biologie
économiques
Sciences Les outils
Psychologie
politiques
Écologie

Les domaines d'application

Source: DURAND, Daniel, La systémique, Paris, Presses Universitaires


de France, 1979, p. 68, (Coll. "Que sais-je?", no 1795).
Figure 1.1 La systémique
11

À l'heure actuelle, la systémique se veut une méthodologie

permettant l'étude des systèmes et ce, en vue de "dégager des inva-

riants, c'est-à-dire des principes généraux, structuraux et fonction-

nels, pouvant s'appliquer aussi bien à un système qu'à un autre" . Des

notions en provenance de diverses disciplines viennent donc enrichir

constamment le concept "système" .

[Link] Misejsn £laee du_C£nçe£t_ ^syjstème^

Les deux définitions ci-dessous serviront de tremplin à la

circonscription du concept "système" :

- "ensemble d'éléments en interaction dynamique, organisés en


2
fonction d'un but" ;

- "objet complexe, formé de composants distincts reliés entre

eux par un certain nombre de relations"

Quatre notions importantes peuvent être déduites de ces défi-

nitions générales. L'une d'elles, l'interaction, se veut 1' "action ré-

ciproque modifiant le comportement ou la nature des éléments d'un systè-

me" . Cette interaction pourra se présenter sous diverses formes:

- de cause à effet; - dans laquelle un événement A sera suivi, avec un

certain décalage, d'un événement B; - dans laquelle une action de B sur A

1 Joël de Rosnay, Le macroscope, Vers une vision globale, (s.l.).


Éditions du Seuil, 1975, p. 84, (Coll. "Points", no 800).
2 Ibid., p. 91.
3 Daniel Durand, La systémique, Paris, Presses Universitaires de
France, 1979, p. 7, (Coll. "Que sais-je?", no 1795).
4 Ibid., p. 9.
12

suivra une action initiale de A sur B (rétroaction ou feed-back); - dans

laquelle une action partie de A et passée par B - C reviendra sur A,

soit la mise en place d'un cycle plus ou moins élaboré. Avec la notion

de totalité, un système est considéré comme un "tout non réductible aux

parties qui le composent" . Mais un système est également une organi-

sation, soit un "agencement de relations entre composants" , à double

aspect, c'est-à-dire à la fois structurelle et fonctionnelle. Enfin,

cette organisation peut atteindre des degrés différents de complexité

selon le nombre de ses éléments et les types de relations qu'ils entre-

tiennent entre eux. À cette dernière notion sera lié le caractère spéci-

fique d'un système donné, de même que son apport informatif plus ou

moins important.

Ces notions campent sommairement le concept "système" . Il

convient à présent de le préciser en articulant davantage les termes

"éléments en interaction" , "structure" et "fonction" . Cela fait,

les grands types de systèmes seront plus faciles à cerner.

[Link].1 éléments en interaction

Un "élément" se définit à compter de deux critères: le qua-

litatif (ou propriété) et le quantitatif (ou mesure des données qualita-

tives ). La définition de 1'élément pourra comporter uniquement des don-

nées qualitatives ou des données qualitatives quantifiées, comme elle

1 Loc. cit.
2 Ibid., p. 10.
13

pourra présenter un mélange de ces données.

Cette définition s'avérera fonctionnelle si elle contient

"toutes les caractéristiques qualitatives et quantitatives [d'un] élé-

ment nécessaires pour rendre compte, avec une précision donnée, du rôle

et du comportement de cet élément dans le système étudié" . Exhaustive,

elle comprendra "un nombre suffisant de prédicats pour permettre de

rendre compte du comportement de l'élément dans tous les systèmes pos-


2
sibles, et avec une précision infinie" . Soulignons que 1'exhaustivité

demeure cependant inaccessible par nos moyens scientifiques actuels. La

définition pseudo-exhaustive ou universelle, quant à elle, sera celle ne

prenant en considération que "l'ensemble des systèmes dans lesquels

l'élément est susceptible d'intervenir en pratique" et limitant la

"précision requise, par exemple au maximum accessible compte tenu des


4
possibilités expérimentales à l'époque considérée"

Une fois les éléments définis, il devient possible d'examiner

le système sous l'angle des relations existant entre leurs caracté-

ristiques. Ces relations se répartissent en trois catégories fonda-

mentales: relations de lieu, d'ordre ou de transfert. Exprimant les

relations, les interactions entraînent des effets au niveau des élé-

Pierre Delattre, Système, structure, fonction, évolution,


Essai d'analyse épistemologique, Paris, Maloine/Doin, 1971,
p. 11, (Coll. "Recherches interdisciplinaires").
2 Ibid z.. P- 13.
3 Ibid ._, p. 14.
4 Loc. cit.
14

ments; on observe ainsi soit des modifications des seules caractéristi-

ques quantitatives (ou de certaines d'entre elles), soit une apparition

ou une disparition de caractéristiques qualitatives. Selon le phénomène

rencontré, les éléments (habituellement regroupés en "classes-repères")

seront dits modifiables ou transformables. Un système précis peut donc

s'avérer à "éléments modifiables" , à "éléments transformables" ou

bien encore "mixte" s'il contient les deux sortes d'éléments.

[Link].2 structure

Étudier la structure d'un système, c'est se pencher sur

1 ' "organisation dans 1 ' espace des composants ou éléments de [ce] systè-

me" . Structurellement, un système comporte quatre traits principaux:

- une limite, plus ou moins perméable, séparant le système

du monde extérieur;

- des éléments pouvant être identifiés, dénombrés et classi-

fies;

- des réservoirs où sont stockés énergie, matériaux et

informations ;

- un réseau de communication permettant l'échange d'énergie,

de matière et d'information.

Et signalons que, de par leur caractère statique, ce sont les données

structurelles qui posent la spécificité d'un système.

Joël de Rosnay, op. cit., p. 95.


15

[Link].3 fonction

L'aspect fonctionnel d'un système se conçoit comme un ensemble

de processus, c'est-à-dire de "phénomènes dépendant du temps (échange,

transfert, flux, croissance, évolution, etc.)" . Fonctionnellement, un

système comporte quatre traits principaux:

- des flux quantifiables (à débit) de natures diverses

(énergie, éléments, informations) circulant dans les ré-

seaux et transitant dans les réservoirs;

- des centres de décision ou vannes recevant les informations

et les transformant en actions pour contrôler les débits

des différents flux;

- des délais permettant les ajustements nécessaires à la

bonne marche du système;

- des boucles de rétroaction (feed-back) informant les déci-

deurs de ce qui se passe en aval. Positives, elles génèrent

les changements dans le système; négatives, elles assurent

la régulation et la stabilité du système.

Par ailleurs, un tel ordre processuel implique nécessairement

des parties en présence. C'est donc dire que la "notion de fonction

d'un objet ou d'un élément quelconque est étroitement liée au comporte-

ment de cet élément et au rôle qu'il joue dans un environnement donné,

Loc. cit.
16

cet environnement étant lui-même constitué d'éléments divers" ^ . L'envi-


ronnement pourra être envisagé de façon restreinte, soit un élément en
rapport avec d'autres éléments d'un même système, ou encore de façon
élargie, soit un système en rapport avec d'autres systèmes. Cet environ-
nement sera qualifié de passif ou d'actif selon le type de rapport (neu-
tre ou interactif) qu'entretient avec lui un élément ou un système.

[Link].4 typologies

Dans un effort de classification des systèmes, diverses typo-


logies ont pu être arrêtées, notamment celles de Lesourne et de Lemoi-
gne. Selon Lesourne, il existe quatre catégories de systèmes:
1) les systèmes à états, régulés de l'extérieur par un méca-
nisme quelconque ou une intervention humaine et
transformant une succession d'entrées en une succession de
sorties ;
2) les systèmes à buts possédant un contrôle intégré, ce qui
leur permet d'assumer leur finalité propre;
3) les systèmes à apprentissage disposant d'un super-contrôle
et d'une mémoire;
4) les systèmes à décideurs multiples, par exemple les
"organisations" qui sont constituées d'un nombre "x" de
systèmes à buts distribués hiérarchiquement selon un ordre
conflictuel ou coopératif.

Pierre Delattre, op. cit., p. 53.


17

Lemoigne, quant à lui, propose neuf catégories de systèmes réparties en


trois niveaux distincts
1) objet passif
2) objet actif
(à comportement)
3) objet actif et régulé Niveau machine
(à comportement marqué (relevant du do-
par des relations de maine de la méca-
feed-back) nique)
4) objet qui s'informe
(à information faisant
suite à la rétroaction
sans se confondre avec
elle)
5) système à centre déci- Niveau vie
sionnel (de la cellule aux
(avec capacité d'éla- mammifères supé-
borer des projets rieurs )
propres) +
machines très
6) système avec mémoire évoluées
(conçues sur le
7) système avec coordina- modèle de l'orga-
tion ou pilotage nisme humain)
8) système à imagination
(avec capacité à gérer
de l'information
"symbolique") Niveau humain
+
9) système à finalisation social
(avec émergence de la
"conscience", de
1' "intentionnalite")

Détaillées différemment, ces deux typologies reposent sur une


base commune, à savoir la classification des systèmes selon un degré
croissant de complexification. Ainsi, par exemple, la catégorie (4) sera
à la fois porteuse des caractéristiques des catégories précédentes et
18

d'une caractéristique supplémentaire, ce qui, schématiquement, se tra-

duit chez Lemoigne de la façon suivante...

1)

2)

3)

4)

Par ailleurs, autre ressemblance, dès qu'il s'agit d'apposer

un exemple à une définition, les typologies en question font toutes deux

appel, dans la plupart des cas, à des systèmes "matériels" . Ce choix

d'exemples concourt certes a la clarté du propos mais il relègue aussi

dans l'ombre les systèmes "conceptuels" • Doit-on alors distinguer

systèmes "matériels" (par exemple un système moléculaire) et systèmes

"conceptuels" (tel l'assemblage de mots d'une phrase courante) ?...

Bien qu'insuffisante, à première vue, pour l'élaboration d'une

typologie rigoureuse (toute connaissance d'un système "matériel" étant

tributaire des interventions des systèmes "conceptuels" de notre esprit),

une distinction semble en effet se dessiner lors de 1'établissement des

relations qu'entretient un système avec son environnement.


19

Ainsi, selon Pierre Delattre, alors qu'un système matériel

peut entrer spontanément en action avec l'un de ses semblables, "les

systèmes [conceptuels] [ ] n'ont pas de spontanéité propre, et les

interactions susceptibles de se produire entre eux requièrent obligatoi-

rement l'intervention de notre esprit" . Appliquée à des systèmes

conceptuels, la notion de "fonction" elle-même "subit un glissement

qui la fait correspondre pratiquement [...] à la notion de significa-


2
tion" . Dès lors, la notion d' "interaction" se comprend plutôt comme

une "interdépendance" des significations propres à chacun des systèmes

conceptuels en présence. Bref, "dire que des systèmes [conceptuels]

interagissent revient donc à dire que la signification de chacun, pour

le tiers système que constitue l'esprit qui les perçoit, est

influencé[e] ou modifié[e] par la présence des autres"

1.1.2 Théorie de l'information

Deux regards théoriques différents peuvent être portés sur le

concept "information" . Alors que l'un allie "information" et "com-

munication" , l'autre isole l'information comme catégorie abstraite.

[Link] Apercu_histo£ique

Vers la fin des années '40, des chercheurs entreprennent, dans

leur domaine respectif (ingénierie des communications et des servoméca-

1 Ibid., P- 7 4 .
2 Ibid., P- 7 5 .
3 Ibid., P- 7 8 .
20

nismes, mathématiques, mécanique statistique, physique), des études vi-

sant la mesure de 1'information, études ayant pour but ultime un rende-

ment amélioré des moyens de transmission et un emploi plus économique de

ces moyens.

Nourrie par ces travaux naîtra finalement la théorie de

l'information, théorie cristallisée dans l'ouvrage des ingénieurs en

télécommunications Shannon et Weaver: The Mathematical Theory of .Commu-

nication (1949).

Permettant l'articulation d'une structure matérielle de

l'information, cette théorie mathématique contribuera à relancer les

études sur la communication humaine.

[Link] Mise_en_ p_lace du_C£nc_ep_t_ ^inf ormatio_n^

La théorie de Shannon et Weaver circonscrit 1'information en

sa nature statistique, la posant comme un ensemble de signes qui, en

leur sélection et en leur regroupement, obéissent à certaines lois.

L'information y est envisagée en tant qu1 "entité abstraite, objective,

dénuée de toute signification humaine"

Les théories modernes de la communication, telle celle

d'Abraham A. Moles, voient plutôt l'information comme composante d'un

circuit: elle devient objet d'échange en circulation entre des destina-

teurs et des destinataires. On pourra alors la définir comme

Joël de Rosnay, op. cit., p. 173.


21

"l'ensemble de ce qui vient de l'extérieur et contribue à modifier

l'environnement du [destinataire]" . -

Nous traiterons donc d'abord de 1'aspect statistique du

concept "information" . Puis, quittant le champ restreint de la théorie

de Shannon et Weaver, nous aborderons l'aspect communicationnel de ce

concept.

1.1-2.2.1 aspect statistique

Dans la théorie de Shannon et Weaver, l'information a partie

liée avec la probabilité. Elle se définit comme "une fonction du rap-

port entre le nombre des réponses possibles avant la réception du mes-


2
sage (P ) et le nombre de réponses qui restent possibles après (P, )"

Imaginons par exemple qu'on demande à quelqu'un de piger une

bille noire dans un sac en contenant sept blanches et une seule noire:

la probabilité qu'il pige cette bille est d'une chance sur huit. Le rai-

sonnement suivant permet d'évaluer la quantité d'information acquise

lors de la pige d'une première bille:

- avant la pige, nous avons huit cas possibles ayant la même

probabilité (P );

- après la pige, nous nous retrouvons dans l'une de ces si-

tuations :

Abraham A. Moles, Sociodynamique de la culture, Paris/La Haye,


Mouton, 1967, p. 115.
Joël de Rosnay, op. cit., p. 172.
22

1) la bille pigée est noire —* la quantité d'information


est fonction du rapport 8/1 et l'information sera
totale;
2) la bille pigée est blanche —• la quantité d'information
est fonction du rapport 8/7 et l'information sera
partielle.
Autrement dit, dans la situation (1), 1'information obte-
nue clôt le jeu en ramenant le nombre de cas possibles
à "1" , alors que, dans la situation (2), elle ne fait
que réduire le nombre de cas possibles. Suite à une situa-
tion (2), la poursuite de la pige verrait à réduire pro-
gressivement le nombre de cas possibles: on peut en dé-
duire que "l'information s'accroît quand l'incertitude
diminue" .

Par ailleurs, avec la théorie de Shannon et Weaver, l'informa-


tion devient exprimable selon une convention mathématique. Comme elle
procède par choix binaires, cette théorie "utilise des logarithmes de
base 2, et désigne 1'unité d'information par le terme de bit (ou binit),
2
contraction des deux mots binary digit (signal binaire)" . si l'on
reprend l'exemple de la pige des billes, on dira que la quantité
d'information acquise lors d'une pige est de trois bits puisqu'en base 2,

1 Loc. cit.
2 Umberto Eco, L'oeuvre ouverte, trad, de l'italien par
Chantai Roux de Bézieux avec le concours d'André Boucourechliev,
(s.l.), Éditions du Seuil, 1965, p. 71, (Coll. "Points",
no 107).
23

le logarithme de huit est trois (8 = 2 3 ) .

Enfin, pour en arriver à mesurer la diminution ou l'augmenta-

tion d'une quantité d'information, la théorie de l'information a recours

à 1'entropie, un concept emprunté à la thermodynamique. De caractère pu-

rement statistique, l'entropie se conçoit comme une "grandeur physique

permettant d'évaluer quantitativement la préférence de la nature pour un

état déterminé" , préférence allant à un maximum de désordre appelé

équiprobabilité. Mettant en rapport entropie et information, les théori-

ciens Shannon et Weaver constatèrent un phénomène d'inversion: alors que

l'entropie constitue la mesure d'un désordre, l'information est la mesure

d'un ordre improbable , une néguentropie. Bref, la mesure d'une quanti-

té d'information passe donc par le degré d'organisation du message la

contenant.

[Link].2 aspect communicationnel

II convient à présent de situer le concept "information" dans

le cadre d'une théorie de la communication, laquelle s'appuie sur la

canonique "chaîne de communication" illustrée en page suivante...

1 Ibid., p. 73.
2 Plus la probabilité de survenue est faible, plus grande est
1'information.
24

Voie de
transmission ..
Message ,,, Message
Dr "Bonsoir"» 1 Codeur| •-> |Emett eurl44±}"Recepteur 1 -» |Décodeur]
"Bonsoir" » De
Dr : destinateur
De : destinataire
Source: DE ROSNAY, Joël, Le macroscope, Vers une vision globale,
(s.l.), Éditions du Seuil, 1975, p. 170, (Coll. "Points",
no 800).
Figure 1.2 La chaîne de communication

Cette chaîne montre comment, à compter d'un destinateur, un message est


transmis à distance jusqu'à un destinataire. Les termes "codeur"/"déco-
deur" , "émetteur"/"récepteur" et "voie de transmission" renvoient
ici à tout l'appareillage technique nécessaire à la circulation du mes-
sage. Issue de la théorie de l'information, cette chaîne, tout en
conservant ses principales composantes, peut être modifiée selon le re-
gard posé sur l'acte de communication.

Ainsi, Abraham A. Moles, dans la foulée de Meyereppler, propose


une schématisation du processus de communication qui met plutôt l'accent
sur le message lui-même
25

Canal physique
Destinateur Destinataire
de communication

Perception

Apprentissage à
longue échéance

Rdr : répertoire du destinateur


Rde : répertoire du destinataire

Source: MOLES, Abraham. A., Sociodynamique de la culture,


Paris/La Haye, Mouton, 1967, p. 110.
Figure 1.3 Le processus de communication

D'après ce schéma, le destinateur puise des signes dans son répertoire

(Rdr) , les rassemble et les transmet à travers un canal de communica-

tion. Quant au destinataire, il reçoit ces signes et les identifie selon

les données de son propre répertoire (Rde) . Pour qu'il y ait communica-

tion d'idées, il faut que les deux répertoires se recoupent en partie

(interpénétration des cercles et quadrillage sur le schéma). Si le pro-

cessus de communication se poursuit un certain temps, le répertoire du

destinataire vient à recouvrir progressivement celui du destinateur

(trajet en pointillés sur le schéma)

Soulignons cependant que, dans une communication interindivi-


duelle, ce processus peut très bien s'inverser de sorte
qu'échangeant leur rôle respectif, destinateur et destinataire
composent une "boucle de communication" où seront modifiables
les deux répertoires en présence.
26

La modification d'un répertoire se voit donc directement liée

au caractère informatif du message. En effet, pour qu'il y ait apprentis-

sage, le message doit véhiculer quelque chose de nouveau, d'imprévisible.

Cependant, l'originalité du message ne peut devenir trop importante car

1'ordre risque de dégénérer rapidement en désordre. La modification d'un

répertoire est donc également tributaire du caractère redondant du mes-

sage, d'une garantie d'intelligibilité. Cette redondance se présente

comme un excès de signes par rapport à ceux qui auraient été indispensa-

bles à la transmission d'une quantité déterminée d'originalité.

Ainsi, s'établit une dialectique, un jeu entre deux


extrêmes également paradoxaux, celui du message parfaite-
ment banal, totalement intelligible qui, quel que soit le
nombre de ses symboles, est intégralement appréhendé
puisque ses symboles sont connus ou connaissables à
priori, et à l'autre pôle, le message parfaitement origi-
nal, possédant la plus grande densité d'information, le
plus riche en possibilités, qui serait totalement
inintelligible au [destinataire].

1.2 LE CORPS HUMAIN : SYSTÈME INFORMATIONNEL

Les considérations du biologiste Henri Laborit placent le

corps humain tout autant sous un éclairage systémique qu'informationnel.

Et, si elles se voient convoquées en ces pages, c'est qu'en plus d'il-

lustrer les données antérieurement posées, elles les précisent et les

articulent les unes aux autres. Dans les lignes qui vont suivre, il sera

certes question du corps humain, mais aussi de notions théoriques qui,

en accord avec la philosophie "systémique" , peuvent émigrer en des

Abraham A. Moles, op. cit., p. 117.


27

régions disciplinaires plus ou moins lointaines.

1.2.1 Fermeture/information-structure

Tout système est porteur d'une structure. Définie antérieure-

ment (cf. [Link].2 , p. 14) comme organisation spatiale, la structure

confère à un système son identité. L'information qu'affiche cette

structure, 1 'information-structure, en est une de "mise en forme" .

La structure de l'organisme humain se compose d'éléments regrou-

pés par niveaux d'organisation, c'est-à-dire selon une complexité (et non

une valeur) croissante. Grâce à cette information-structure, un être hu-

main peut être distingué de- tout autre organisme vivant ou de tout corps

inanimé. Le schéma de la page suivante rend compte de l'information-

structure organique chez un individu...


28
Information-structure
M : molecules
EE ensembles enzymatiques
CM . chaînes métaboliques
OIC organites intracellulaires
c cellules
0 organes
s systèmes
I individu
Source: LABORIT, Henri, La nouvelle grille, Paris, Éditions
Robert Laffont, 1974, p. 39, (Coll. "Libertés 2000"]
Figure 1.4 L'information-structure de l'organisme humain
En ce qui concerne un individu, l'information-structure de-
meure invariante (bien qu'elle s'enrichisse de 1' "acquis mémorisé"),
chaque sous-ensemble de la structure obéissant à la même "finalité"
que l'ensemble, à savoir le maintien de son intégrité dans le temps. Ce
phénomène de régulation ferme donc en quelque sorte le système car
1'information-structure n'est transmissible qu'à une autre échelle par
le biais du code génétique et de la reproduction.
29

1.2.2 Ouverture/information circulante

Tout système est porteur d'une structure dont les éléments

interagissent entre eux. Cet aspect fonctionnel des éléments et du

système qu'ils composent situe éléments et système dans leurs comporte-

ments avec l'environnement (cf. [Link].3 , p. 15-16). L'information

relative à la fonction d'un système, l'information circulante, en est

une de "mise en contact" .

Par ses organes des sens, l'individu tire de son environnement

diverses données transmissibles à son organisme tout entier, lequel,

éventuellement, agira en retour sur l'environnement. Cette circulation

informationnelle s'effectue parce que l'organisme se présente comme une

"chaîne de servo-mécanismes" , soit des systèmes dont la régulation se

fait par une commande qui leur est extérieure. Ainsi, la commande exté-

rieure à un niveau d'organisation déterminé est assurée par un autre ni-

veau de complexité différente. Une information circulant du système

nerveux vers un niveau sous-jacent est qualifiée de "centrifuge" et

inversement, de "centripète" si elle circule vers un niveau sus-jacent

en direction du système nerveux. En page suivante, on peut voir comment

Henri Laborit schématise 1'information circulante de 1'organisme hu-

main ...
30

IPériphérie motrice

î •v^J yS Environnement
^>-—y
*^^\^é^Périphérie sensible

IIlift
^oic7C ir\ \

w
1 1 U'^CM//^ 7 \
twf )
r/l )
^i <s
- — ^ ^^— Information-structure
• ^
M molécules
EE ensembles enzymatiques
CM chaînes métaboliques
OIC organites intracellulaires
C cellules
0 organes
S systèmes
I individu

Source: LABORIT, Henri, La nouvelle grille, Paris, Éditions


Robert Laffont, 1974, p. 39, (Coll. "Libertés 2000")
Figure 1.5 L'information circulante de l'organisme humain

Considéré dans son environnement restreint, l'organisme humain

s'avère donc système ouvert puisque l'information circule d'un niveau

d'organisation à l'autre. Ouvert, il l'est également face à son environ-

nement élargi grâce à ses organes des sens. Cependant, comme les

informations recueillies ne servent qu'au maintien de la structure orga-

nique, cette ouverture seconde ne pourra s'actualiser pleinement. Une

telle actualisation nécessiterait, selon Laborit, 1'englobement de


31

l'individu par un niveau d'organisation supérieur (à savoir le groupe

social); en adoptant la finalité de 1'individu, ce nouveau niveau de-

viendrait à son tour plus ou moins ouvert jusqu'au moment où un niveau

plus complexe viendrait l'englober lui aussi.

1.3 LA PRODUCTION ESTHÉTIQUE : SYSTÈME INFORMATIONNEL

Tout comme le corps humain, la production esthétique peut,

elle aussi, être étudiée en ses propriétés systémiques et information-

nelles. Et, si l'étude qu'en font Umberto Eco et Abraham A. Moles se

voit convoquée en ces pages, c'est qu'en plus d'illustrer et d'enrichir

les données antérieurement posées, elle nous amène à la frontière du

terrain privilégié par cette recherche. Dans les lignes qui vont suivre,

il sera question de production esthétique, mais en des termes peu cou-

rants ou peu reçus dans les milieux qui génèrent cette production.

1.3.1 Propriétés systémiques

En tant que système, la production esthétique présente une

structure définie en relation avec un environnement. Pour Umberto Eco,

ce type de production s'avère donc à la fois clos et ouvert.

[Link] £lôture_/£uve£ture_

II existe plusieurs secteurs en production esthétique: musi-

que, sculpture, peinture, littérature, etc. Privilégiant des matériaux

(les notes en musique ou la pierre en sculpture) et un traitement parti-

culiers, chacun d'eux regroupe des productions structurellement proches


32

les unes des autres. Mais les productions de tous les secteurs se rejoi-

gnent lorsque traitées sous l'angle du rapport clôture/ouverture.

Ainsi, "toute oeuvre d'art, alors même qu'elle est forme ache-

vée et "close" dans sa perfection d'organisme exactement calibré, est

"ouverte" au moins en ce qu'elle peut être interprétée de différentes

façons sans que son irréductible singularité en soit altérée" . En

d'autres mots, la clôture d'une production esthétique a trait au maintien

d'une structure spécifique. Cependant, cette clôture demeure toute rela-

tive puisque, comme système "conceptuel" tributaire d'une intervention

humaine, la production esthétique devient l'objet de "lectures" multi-

ples.

[Link] Fpndements_de l_'£uverture_

Deux particularités fondent l'ouverture de la production

esthétique, soit son caractère transactionnel et son organisation double.

Le caractère transactionnel d'une production esthétique inscrit

cette dernière dans un "rapport de connaissance" : générée par un pro-

ducteur à compter d'un programme opératoire, un produit se trouve soumis

au travail de déchiffrement d'un "lecteur" . Située dans cet ordre

transactionnel, la tâche du producteur "correspond à une manière de

considérer, de sentir et de présenter la matière utilisée, de telle sorte

qu'elle devienne rapidement et efficacement un matériau pour l'élabora-

Umberto Eco, op. cit., p. 17.


33

tion d'une expérience semblable chez [le "lecteur"] " 1 .

Pour réaliser sa communication avec le "lecteur" , le pro-

ducteur élabore un champ de suggestions à 1'intérieur duquel pourra se

mouvoir ce dernier en fonction de son expérience personnelle. Mais en

dotant le champ de suggestions d'un aspect indéfini, le producteur risque

une dispersion de la "lecture" : il doit donc diriger le "lecteur" ,

mettre l'accent sur un ordre de suggestions. Ces suggestions dirigées se

présentent concrètement comme des tentatives d'unir une donnée matérielle

à une donnée "référentielle" ("idéelle" dirions-nous plutôt).

Reprenons ici l'exemple de Umberto Eco pour illustrer ce mode

de fonctionnement. Soit un personnage théâtral, Phèdre, qui s'avère,

avant même le début de l'action, investi d'un-caractère tragique par

Racine: Phèdre est la fille de Minos et de Pasiphaé, l'un "redoutable

par son caractère infernal" , l'autre "repoussante par l'acte bestial"

qu'elle a commis. Mais cette donnée généalogique fort suggestive n'est

pas communiquée au spectateur de façon quelconque, elle est mise en

ordre matériellement: les noms maudits apparaissent dans un seul

alexandrin, répartis dans les deux moitiés du vers avec accent final

portant sur le nom de la mère...

"Depuis que sur ces bords les Dieux ont envoyé


La fille de Minos et de Pasiphaé."

Ce dernier échappe ainsi à la rêverie imprécise du spectateur (réflexions

sur la bestialité, la passion ou la mythopoetique) pour devenir rouage

1 Ibid., p. 47.
34

discursif d'une action théâtrale déterminée.

Des suggestions dirigées, telle celle énoncée ci-haut, consti-

tuent, au dire de Eco, la double organisation de la production esthéti-

que, organisation venant limiter une ouverture qu'elle garantit par ail-

leurs ...

Les suggestions sont voulues, provoquées, appelées dans


les limites déterminées par [le producteur] ou plus
exactement par la machine esthétique qu'il a mise en
mouvement. Cette machine n'ignore pas les capacités
personnelles de réaction [du "lecteur"] ; au contraire,
elle les fait intervenir, elle y voit même la condition
de son fonctionnement et de sa réussite: mais elle les
oriente et les domine. ^

1.3.2 Propriétés informationnelles

Inscrite dans la chaîne de communication par son caractère

transactionnel, la production esthétique devient message. À ce titre,

elle présente une certaine architecture porteuse d'informations,

lesquelles peuvent être appréhendées sous un double aspect.

[Link] Ar chitJjC ture_informationne11£

Un message comporte un nombre "x" de niveaux, chacun d'eux

regroupant un certain nombre de signes. Superposés, ces niveaux s'avè-

rent hiérarchisés "en ce sens qu'à chaque étage de signes des sous-

routines d'assemblages stéréotypées y constituent des "supersignes" ,

valables comme signes simples au niveau du répertoire immédiatement

Ibid., p. 54.
35

supérieur" 1 . Par exemple, dans le langage écrit, une série de niveaux

se superposeront ainsi: taches lumineuses, lettres de l'alphabet, mots,

syntagmes, phrases, etc.

Dès lors, 1'acte de communication se conçoit plutôt comme une

"série de communications" à chacun des niveaux d'un message. Si elles

s'articulent les unes aux autres pour concourir à la globalité du mes-

sage, ces communications partielles conservent cependant une certaine

indépendance: à chacun des niveaux se présente un message partiel complet

en lui-même.

Inspiré d'un tableau d'Abraham A. Moles, le schéma de la page

suivante rend compte de cette architecture informationnelle d'un mes-

sage, en l'occurrence un écrit pour enfant dont nous considérerions qua-

tre niveaux: N]_ - lettres de l'alphabet; ^ - mots; N3 - syntagmes;

N4 - phrases. À chacun de ces niveaux s'établira une interpénétration

plus ou moins grande des répertoires du destinateur (un adulte) et de son

vis-à-vis (un enfant)...

Abraham A. Moles, op. cit., p. 139.


36

Supersignés Dr De NIVEAUX
S
U
C
C
Signes E
S
Supersignes De S
I
F
N- S
D
Signes E
C
Supersignés 0
M
M
N2 U
N
Signes I
C
Supersignés A
T
I
0
N

N : niveau
H : information
Dr : destinateur
De : destinataire

Source: MOLES, Abraham A., Sociodynamique de la culture,


Paris/La Haye, Mouton, 1967, p. 138.
Figure 1.6 L'architecture informationnelle du message
37

Sur ce schéma, on remarque: - au N]_ , une concordance et un recouvrement

des répertoires; - au N£ , une importance plus grande du répertoire de Dr

par rapport à celui de De et une interpénétration marquée des répertoi-

res; - au N3 , une importance marquée du répertoire de Dr par rapport à

celui de De et une interpénétration moyenne des répertoires; - au N 4 ,

une importance marquée du répertoire de Dr par rapport à celui de De et

une interpénétration minime des répertoires. Sans entrer dans les dé-

tails, on déduira, de ces remarques, que l'écrit proposé par l'adulte:

- est accessible à l'enfant en ce qui a trait aux lettres et aux mots

qu ' il recèle ; - pose des problèmes à 1 ' enfant en ce qui concerne les

syntagmes et les phrases qu'il ordonne. Bref, ici, la compréhension de la

globalité du message se voit mise en péril parce que des messages

partiels opposent une résistance locale.

[Link] pjDuble_aspect ^nfjormatif

À chaque niveau de communication entre destinateur et destina-

taire, deux aspects se retrouvent simultanément, selon Moles, dans tout

message. L'un, qualifié de sémantique (ou "dénotatif"), "correspond à

un certain répertoire de signes normalisés, universels" . L'autre,

qualifié d'esthétique (ou "connotatif"), se veut "l'expression des va-

riations que le signal peut subir sans perdre sa spécificité autour


2
d'une norme" . Plus précisément, chaque message partiel parvenant au
destinataire sera envisagé par Moles comme une "somme" d'informations

1 Ibid., p. 137.
2 Loc. cit.
38

sémantiques et esthétiques.

Ci-contre, on peut voir comment Abraham A. Moles schématise ce

double aspect informatif du message dans le processus de communication...

Réalisation

Ri
:
Dr
RSem ^Esth

Réception

ESTH : esthétique
SEM : sémantique
R : répertoire
Dr : destinateur
De : destinataire

Source: MOLES, Abraham A., Sociodynamique de la culture,


Paris/La Haye, Mouton, 1967, p. 137.
Figure 1.7 Le double aspect informatif du message

Qu'elle soit sémantique ou esthétique, l'information transmise

par un message ne doit cependant pas dépasser un certain seuil sinon le

destinataire ne pourra l'appréhender efficacement. Même le message

"artistique" dont le propre est "d'apporter au [destinataire] toujours


39

"un peu trop" d'information, un peu trop d'originalité" ^ n'échappe pas

à cette règle. Le producteur devra donc voir à utiliser des facteurs

intégrants pour instaurer une certaine redondance indispensable à

l'intelligibilité de sa production. À l'instar de l'information, ces

facteurs seront d'ordre sémantique (par exemple le mot-clé) ou esthétique

(un procédé stylistique tel la comparaison par exemple).

1.4 CONJONCTION

Pour éviter d'être submergé par une information trop importante,

il convient de faire périodiquement le point: les données théoriques re-

cueillies jusqu'ici feront donc maintenant l'objet d'une mise en

conjonction. Cette mise en conjonction prenant appui sur la notion de

"modèle" , ladite notion sera au préalable circonscrite. À compter d'une

synthèse des données théoriques sera ensuite amorcée la construction d'un

modèle systémique de la production esthétique.

1.4.1 Notion de "modèle"

Fondé sur un raisonnement analogique, le modèle se définit au

sens large comme la représentation d'un système "réel" . Pour camper

cette représentation, le concepteur d'un modèle peut faire appel à trois

langages principaux: linguistique, iconique ou logico-mathématique.

Conçu dans le but de "représenter de façon plus intelligible

Ibid., p. 140.
40

[un] système naturel compliqué" 1 , le modèle s'avère une aide précieuse

à la résolution de problèmes ou à l'enseignement. Selon la fonction qu'il

remplit, un modèle appartient à l'un ou l'autre des groupes suivants:

- cognitif : mettant en évidence les seules propriétés

jugées intéressantes d'un système que l'on

veut connaître;

- prévisionnel permettant de déduire le comportement, dans

des situations nouvelles, d'un système étu-

dié en une situation donnée;

- décisionnel permettant une prise de décision optimale

dans la réalisation d'objectifs spécifi-

ques;

- normatif mettant en évidence, de manière aussi pré-

cise que possible, les propriétés souhai-

tées d'un système à créer.

Quel que soit le groupe auquel il appartient, "tout modèle

comporte à priori deux parties: une cinématique dont l'objet est de pa-

ramétrer les formes ou les états du processus considéré; une dynamique,


2
dont l'objet est de décrire l'évolution temporelle entre ces formes"

Autrement dit, la conception de tout modèle passe obligatoirement par

1'identification et la classification des éléments d'un système (aspect

1 Daniel Durand, op. cit., p. 52.


2 R. Thom cité par Jean-Louis Lemoigne dans La théorie du systè-
me général. Théorie de la modélisation, Paris, PUF, 1977,
p. 171, (Coll. "Systèmes-Décisions").
41

structurel), ainsi que par leur mise en relation (aspect fonctionnel).

1.4.2 Construction d'un modèle systémique

Un système se compose d'un certain nombre d'éléments définissa-

bles qualitativement, quantitativement ou à compter d'un mélange de don-

nées qualitatives et quantitatives. Selon son envergure, la définition

des éléments s'avère fonctionnelle, exhaustive ou universelle. Les élé-

ments entretiennent entre eux des relations de lieu, d'ordre ou de

transfert qui s'expriment en interactions. Interactifs, les éléments sont

appelés à se modifier ou à se transformer.

L'organisation spatiale des éléments constitue la structure

d'un système, le côté statique de ce dernier; par exemple, le système

organique humain se présente comme une série de niveaux d'organisation,

comme un englobement d'éléments selon une complexité croissante. Cette

organisation comporte une limite, des éléments, des réservoirs et un ré-

seau de communication.

La fonction d'un système, quant à elle, relève d'un ordre pro-

cessuel présentant des flux, des centres de décision, des délais et des

boucles de rétroaction. Cet ordre processuel implique un rapport à un

environnement restreint ou élargi, rapport déterminant le caractère pas-

sif ou actif de cet environnement. Dans un organisme humain, ce rapport

s'effectue grâce à l'existence d'une chaîne de servo-mécanismes.

Les systèmes peuvent être classifies d'après leur degré de

complexification. En outre, il n'est pas sans intérêt de poser la diffé-


42

rence entre systèmes "matériels" et systèmes "conceptuels" . Mais

qu'il soit complexe ou non, matériel ou conceptuel, tout système tente

d'échapper à la prévisibilité entropique. Pour y arriver, il maintient un

ordre imprévisible spécifique, cet ordre néguentropique ayant pour mesure

l'information.

Tout système s'avère ainsi porteur d'une information-structure

lui assurant le maintien de sa spécificité et d'une information circu-

lante lui permettant les échanges avec l'environnement nécessaires à ce

maintien. La première ferme donc en quelque sorte le système en lui

octroyant une finalité, alors que la seconde l'ouvre à la communication.

Prise dans le circuit de la communication, l'information doit

cependant être dosée sous peine de rupture entre destinateur et destina-

taire. Attentif au répertoire de son vis-à-vis, le destinateur essaiera

donc d'établir une dialectique entre 1'aspect informatif constituant

l'originalité de son message et l'aspect redondant en garantissant

1'intelligibilité.

Comme objet de communication inscrit dans un rapport de con-

naissance, la production esthétique se trouve investie d'un caractère

transactionnel. La transaction particulière à ce système "conceptuel"

se fonde sur la mise en place d'un champ et d'un ordre de suggestions.

Concrètement, ces suggestions se présentent comme des tentatives d'union

entre données matérielles et données référentielles (ou idéelles).

À l'instar de tout message, la production esthétique comporte


43

plusieurs niveaux hiérarchisés constituant une architecture information-

nelle . L'information véhiculée à chacun des niveaux s'avère double: d'une

part, "sémantique" (ou "denotative"), et d'autre part, "esthétique"

(ou "connotative"). Sémantique ou esthétique, cette information est

contrebalancée par la présence de facteurs intégrants et ce, pour assurer

l'intelligibilité du message.

Le modèle cognitif de la page suivante permet de mieux camper

la production esthétique—
44

EVT
élargi

RE4 < IS 1
IE
R E 3 < IS
IE
Information Information
circulante circulante
centrifugé TU- • IS
—» centripète EVT
restreint

1
Information-structure
ou
architecture informationnelle
RE répertoire d'éléments
IS information ' ' sémantique ' '
IE information "esthétique"
Dr destinateur
De destinataire
EVT environnement
Figure 1.8 La production esthétique
45

Sous l'appellation "production esthétique" sont regroupées

des oeuvres provenant de différents-secteurs de travail: il devient donc

indispensable de s'arrêter à l'un d'eux en particulier pour arriver à

détailler ce modèle systémique. Dans les pages qui vont suivre, nous nous

arrêterons donc à la production esthétique de type littéraire.


THÉORIE DU TEXTE
CHAPITRE 2

THÉORIE DU TEXTE

Nommer l'objet à l'étude, c'est déjà en révéler certains para-

mètres, tout en le plaçant sous un angle particulier d'observation.

Ainsi, parler de "production esthétique de type littéraire" revient à

introduire un objet ouvré ("production") rattaché à une institution so-

ciale ("littéraire") et envisagé de manière philosophique ("esthétique").

En outre, l'objet se retrouve ici sous un angle idéologique spécifique où

"production littéraire" a partie liée avec "culte du Beau" . Substituer

le mot "texte" à l'expression "production esthétique de type litté-

raire" vient placer l'objet sous un angle où le Beau cède le pas à l'ef-

ficace d'un travail sur des matériaux particuliers.

Comme matériau de base se propose l'élément linguistique appelé

couramment "mot" , à savoir un élément fortement codé à fondement bi-

dimensionnel : une dimension idéelle en fait "un ensemble de sèmes dans

leur utilisation étymologiquement courante" , alors qu'une dimension

matérielle le pose comme "ensemble de lettres et de sons dans leur arti-

culation orthographiquement correcte" . La disposition des mots par le

biais de la graphie mènera à 1'engendrement d'un second matériau que

Jean Ricardou nomme "écrit" .

Bien que réalisation aux apparences textuelles (à savoir un dé-

veloppement du mot jusqu'au livre, c'est selon), l'écrit se distingue


48

cependant du texte parce qu'il demeure sous domination d'un énoncé anté-

rieur. Cette sujétion en fait une copie, si l'énoncé antérieur est

couché sur papier, ou une transcription, lorsque l'énoncé antérieur est

oral ou mental. En outre, au même titre que le mot dont il est issu,

l'écrit s'avère bi-dimensionnel et fortement codé.

Une fois disposés en un écrit, les mots peuvent être soumis aux

opérations "transformatives" dites d'écriture qui entraîneront une pro-

duction textuelle effective. Ces opérations viseront plus précisément

l'accroissement des relations entre les matériaux: "ce que l'on propose

d'appeler tzxte., c'est un écrit dont certains composants, outre la longi-

tudinale liaison de la suite des mots, se trouvent en rapport par di-

verses relations transversales" . Plus encore, elles exploiteront da-

vantage le potentiel en germe dans la bi-dimension des matériaux, les

faisant jaillir hors des cadres limitatifs du code.

S'inscrivant dans la foulée de la recherche ricardolienne, ce

chapitre propose une étude du texte passant par une préalable

circonscription de 1' "écrit" pour en arriver à un dégagement de

quelques opérations d'écriture. L'objet ainsi campé, pourra alors être

cerné le statut de l'agent ayant opéré sa genèse. Les données recueillies

seront par la suite ressaisies afin d'en dégager une vue d'ensemble.

Jean Ricardou, "L'escalade de 1'autoreprésentation", in Texte,


no 1, 1982, p. 17.
49

2.1 D'UN OBJET TEXTUEL

La constitution de l'écrit se veut avant tout application de

codes précis: la circonscription de cette réalisation passe donc par une

identification et une caractérisation de ces codes. L'élaboration

textuelle, quant à elle, s'accomplit par transgression préméditée de

codes: sont alors repérables des effets produits à compter de précises

opérations.

2.1.1 L'écrit

En son développement, l'écrit se conçoit comme un élargissement

linéaire et littéral de syntagmes en phrases, de phrases en paragraphes,

de paragraphes en chapitres, pour finalement en arriver au livre. À

chacun des moments de son développement, l'écrit demeure bi-dimensionnel,

mais cette bi-dimension présente un certain déséquilibre: habituellement,

la dimension matérielle se trouve assujettie à la dimension idéelle

Mais, dominante ou dominée, chacune des dimensions de l'écrit obéit à

certaines conventions qui ont fait l'objet de recherches tant chez les

linguistes que chez les littéraires.

L'inverse est également possible. À preuve, ces exercices aca-


démiques qui permettent d'apprendre les syllabes de la langue
française et où le jeu de sonorité l'emporte sur l'effet de
sens...
Ba, be, bi, bo, bu,
Baf, la belette en bikini boxe avec une buse.
Pa, pe, pi, po, pu,
Pak, le petit pivert se pose sur une puce.
50

[Link] Dimension idéelle

Envisagé dans sa dimension idéelle, l'écrit se veut un

"ensemble de propositions sémantiquement cohérent qui réfère au dévelop-

pement d'un thème" .

Selon le regard porté sur eux, les composants propositionnels

prendront les noms de syntagmes verbaux (SV) et nominaux (SN) ou ceux

d'actions, de personnages et de marques spatio-temporelles. Qu'ils

soient dénommés de manière plus abstraite (SN, etc.) ou suivant une mise

en rapport anthropomorphique (personnages, etc.), les composants propo-

sitionnels s'avèrent porteurs d'une identité spécifique: "nager" n'est

pas "méditer" , un "étang" ne peut être confondu avec une "salle à

dîner" , une "baleine" diffère d'un "elfe" .

Constituant des lieux de rencontre pour diverses identités, les

propositions verseront facilement dans 1'anarchie sémantique si elles ne

se soumettent pas à une logique garantissant leur participation effective

au développement d'une commune thématique. Selon Michel Charolles, la

cohérence du réseau sémantique s'obtient par l'application de quatre

règles: répétition, progression, non-contradiction et relation.

[Link].1 répétition

L'écrit sémantiquement cohérent "comporte dans son dévelop-

pement linéaire des éléments à récurrence stricte" . Cette redondance

Michel Charolles, "Introduction aux problèmes de la cohérence


des textes", in Langue française, no 38, 1978, p. 14.
51

s'établit à compter de quatre procédés linguistiques: la pronominalisa-

tion, la définitivisation, la substitution lexicale et le recouvrement

présuppositionnel.

La pronominalisation repose sur l'utilisation d'un pronom re-

prenant à distance un syntagme ou une phrase. Anaphorique, elle convie à

une retrospection (<-); cataphorique, elle avance un pronom dont 1'inter-

prétation ne se fera qu'ultérieurement (->). La séquence suivante, par

exemple, présente le procédé en ses deux variantes: "Un chien enragé

s'est introduit dans la cour de notre école. (<-) Il_ n'a heureusement

blessé personne. Mais je ne te le_ (->) cacherai pas: l'incident a causé

plusieurs chocs nerveux." .

La définitivisation, pour sa part, instaure, à compter d'un

article défini, la répétition d'un élément précédemment cité: "Ma soeur

possède une table en bois massif et des chaises à hauts dossiers. (<-) La

table a été achetée chez un antiquaire célèbre." . Cependant, dans

certains cas, par exemple lorsque la répétition suit de près l'élément

premier, un déictique supplante l'article défini: "Ma soeur possède une

table. (<-) Cette table a été achetée chez un antiquaire célèbre." .

Une substitution lexicale vient parfois s'adjoindre à la défi-

nitivisation, la reprise pure et simple de l'élément premier se voyant

alors préférée une reprise synonymique ou globalement équivalente:

"Tous les cygnes ont déserté les bassins du jardin municipal. («-) Ces

magnifiques oiseaux aquatiques sont allés passer l'hiver sous des cieux

plus cléments." .
52

Le recouvrement présuppositionnel, quant à lui, asseoit la

continuité propositionnelle sur une part implicite de son contenu. Par

exemple, en vertu de ce procédé, la question "Bernard boit-il de

l'alcool?" peut entraîner une réponse du type "Non, il boit une tisa-

ne." (Bernard boit quelque chose), mais non une réponse telle "Non, il

préfère les chaussettes à mi-jambe." qui échappe complètement à son

champ présuppositionnel. Soulignons que ce procédé s'apparente à la

reprise d'inference qui, elle aussi, reprend une part implicite d'un

contenu propositionnel: "Bernard pratique le droit. Depuis qu'il est

membre du Barreau, il n'a cessé de défendre les intérêts des défavori-

sés." (dans la société québécoise, pour pratiquer le Droit, il faut

d'abord être reçu au Barreau).

[Link].2 progression

L'écrit sémantiquement cohérent montre un développement qui

"s'accompagne d'un apport sémantique constamment renouvelé" . Contreba-

lançant la redondance pour éviter un enlisement de l'écrit, la progres-

sion vise l'ajout de données nouvelles mais toutefois intégrées à un

thème. Si plusieurs procédés linguistiques, tels la mise en place d'arti-

culateurs temporels ("d'abord" , "ensuite", etc.) ou logiques ("or",

"par conséquent", etc.),peuvent assurer la progression de l'écrit,

Bernard Combettes, pour sa part, identifie trois types de progression

ayant le "thème" pour charnière, soit les progressions: linéaire, à

Ibid., p. 20.
53

thème constant et à thèmes dérivés.

La progression linéaire se réalise lorsque la donnée nouvelle

(le "rhème" (RH.)) introduite dans une phrase (P.) à la suite d'un

thème (TH.) devient elle-même point de départ de la phrase subséquente

selon la formule que voici

P.l : TH.l + RH.l

P.2 : TH.2 (=RH.l) + RH.2


l
P.3 : TH.3 (=RH.2) + RH.3
La séquence suivante illustre la dite formule...

P.l : Josée (TH.l) joue au bilboquet (RH.l) .

P.2 : Le bilboquet (TH.2 = RH.l) vient lui heurter le

front (RH.2) .

P.3 : Ce violent impact (TH.3 = RH.2) la conduit tout

droit à l'infirmerie (RH.3) .

La progression à thème constant développe plusieurs rhèmes dont

le point de départ demeure le thème initial, soit une élaboration à

compter de la formule suivante

P.l : TH.l + RH.l


l
P.2 : TH.2 (=TH.l) + RH.2

P.3 : TH.3 (=TH.l) + RH.3

La séquence ci-contre répond de cette formule

P.l : Le chat (TH.l) bande ses muscles (RH.l) .

P.2 : .11 (TH.2 = TH.l) s'élance à la poursuite de

l'écureuil (RH.2) .
54

P.3 : L'impitoyable chasseur (TH.3 = TH.l) traque sa


proie jusque dans un arbre (RH.3) .

La progression à thèmes dérivés met en scène un hyperthème (H.)


qui se décompose progressivement pour former les thèmes des phrases
ultérieures, la formule se lisant alors comme suit...
P.l : TH.l (=H. ) + RH.l
P.2 : TH.2 (=composante de H.) + Rh.2
l
P.3 : TH.3 (=composante de H.) + RH.3
La séquence ci-dessous obéit à cette formule
P.l : Toute l'équipe (TH.l = H.) fonce vers le filet
adverse (RH.1) .
P.2 : Trois joueurs (TH.2 = composante de H.) arrivent
jusqu'au gardien (RH.2) .
P.3 : L'un d'eux (TH.3 = composante de H.) compte
un but (RH.3) .

Signalons que, si chacun des types précédents permet d'ac-


croître la cohérence, cette dernière peut également être le fruit d'une
combinaison des trois types de progression à l'intérieur d'une même sé-
quence. Diverses formules s'avèrent alors possibles: voici l'une d'entre
elles...

P.l : TH.l (=H.) + RH.l


P.2 : TH.2 (composante de H.) + RH.2
X
P.3 : TH.3 (=Rh.2) + RH.3
4,
P.4 : TH.4 (=TH.3) + RH.4
55

La séquence suivante est bâtie à compter de cette formule...

P.l : La horde (TH.l = H.) envahit la cour

d'honneur (RH.l) .

P. 2 : L'un des rebelles (TH.2 = composante de H.)

lança un javelot (RH.2) .

P.3 : Ce javelot (TH.3 = Rh.2) siffla aux

oreilles du roi (RH.3) .

P.4 : L'arme mortelle (TH.4 = TH.3) poursuivit sa

course sans blesser personne (RH.4) .

[Link].3 non-contradiction

L'écrit semantiquement cohérent n'introduit, dans son dévelop-

pement, "aucun élément sémantique contredisant un contenu posé ou pré-

supposé par une occurrence antérieure ou déductible de celle-ci par

inference" . Selon Charolles, trois types de contradiction peuvent

surgir dans un écrit qui contrevient à cette règle, à savoir les contra-

dictions: énonciative, presuppositionnelle, de monde(s) ou de repré-

sentation de monde(s).

Avec la contradiction énonciative s'insinue une infraction soit

au niveau des temps verbaux de l'écrit, soit à celui de son fonctionne-

ment discursif. Par exemple, au niveau temporel, l'infraction pourra

consister en une venue intempestive du "présent" dans une continuité

située au "passé" , alors qu'au niveau discursif, elle se traduira par

1 Ibid., p. 22.
56

une évacuation inattendue du narrateur omniscient au profit d'un narra-

teur prenant part aux événements. Ainsi en est-il dans la séquence sui-

vante: "L'enfant sortit de la cave. Il titube jusqu'à la cuisine. De

nombreuses meurtrissures couvraient mon corps décharné." .

Pour sa part, la contradiction presuppositionnelle s'avère

contradiction d'un présupposé propositionnel par une proposition envi-

ronnante: "Lucie a cassé ses skis. Lucie n'a jamais possédé de skis." .

S'y apparente la contradiction inférentielle: "Patricia est fille uni-

que. Lorsqu'elle étudie, son jeune frère la dérange constamment." .

Quant aux contradictions de monde(s) ou de représentation de

monde(s), elles apparaissent lorsque deux univers référentiels viennent

se heurter. Tel qu'en fait foi l'exemple ci-contre, la contradiction de

monde(s) se joue à compter de traits proprement linguistiques et peut

être résolue par une simple modification d'ordre linguistique...

"La fillette rêve d'avoir une colombe [monde^] . Cette co-

lombe adore caresser les enfants de son aile [monde-'-] ."

[contradiction: impossibilité de prédiquer, dans M^, quelque

chose d'un élément n'existant que dans M^]

"La fillette rêve à une colombe. Cette colombe adore caresser

les enfants de son aile."

[résolution de la contradiction]

La contradiction de représentation de monde(s), elle, a partie liée avec

la pragmatique: elle passe par une interprétation des mondes représentés,

interprétation opérant à partir de schemes culturellement déterminés.


57

Ainsi, la séquence qui va suivre serait porteuse d'une telle contra-

diction car elle introduit un élément étranger à la représentation d'un

monde quotidien: "Je roulais tranquillement sur l'autoroute. Tout à

coup, j'aperçus quelque chose sur la voie. Je réussis à m'arrêter au

dernier moment pour laisser passer un troupeau de mammouths." .

[Link].4 relation

L'écrit sémantiquement cohérent propose un monde représenté

dans lequel les "faits" sont "reliés" . Autrement dit, les proposi-

tions d'un écrit doivent entretenir entre elles des rapports de cause à

effet, de conséquence ou de condition, par exemple: "Le chien a soif. Il

se dirige vers son écuelle." Cil a soif donc il va à son écuelle] .

Évidemment, une relation demeure objet d'évaluation car les

propositions qui entrent en contact appartiennent à un monde représenté

de nature spécifique. Ainsi, seul un contexte merveilleux accrédite la

relation entre les propositions de cette séquence: "Le chevalier abat-

tit son épée sur la fourmi. Celle-ci en attrapa la pointe et projeta

l'épée, de même que son propriétaire, à deux lieues de là." .

[Link] Dimensiori matérielle

Envisagé dans sa dimension matérielle, l'écrit se veut un

"ensemble de stratégies compositionnelles (ou principes d'arrangement)

qui permettent l'exposition des propositions et en accréditent la cohé-

rence" .
58

Tout en venant conforter la logique linéaire de 1'engendrement

sémantique, les stratégies compositionnelles font de l'écrit un message

communiqué: les unes, en oeuvrant au niveau des instances de communica-

tion, les autres, agissant à celui de l'organisation interne du message.

Les stratégies ici retenues régissent un message particulier

nommé "récit" , à savoir un écrit dont la raison d'être s'avère une

relation d'actions: elles concourent donc à asseoir l'efficace de la re-

lation, de même que la coordination des actions (tant à un niveau global

que local) et des agents gravitant autour de ces actions.

C'est ainsi que les travaux de Weinrich et de Genette, entre

autres, mettent en lumière deux stratégies principales axées sur les

instances de communication, à savoir: le commentaire et la narration.

Quant à ceux de Larivaille, Barthes et Greimas, ils circonscrivent

quelques-unes des stratégies organisatrices d'un message: le schéma nar-

ratif d'ensemble, les unités narratives distributionnelles et la

structure actantielle.

[Link].1 commentaire/narration

Selon Weinrich, toute situation de communication implique une

"attitude de locution" , c'est-à-dire que le locuteur délivre le mes-

sage d'une certaine manière à son interlocuteur. Deux possibilités s'of-

frent en fait au locuteur, soit la position de commentaire ou celle de

récit.

Occupant la première, le locuteur introduit une forte tension


59

dans son discours: "ses propos s'en trouvent aiguisés, car ce dont il

parle le touche de près, et il lui faut également toucher celui à qui il

s'adresse" . Les écrits tels dialogue dramatique, editorial, essai phi-

losophique sont caractéristiques de cette première position. En position

de récit ou de "narration" , le locuteur choisit un relâchement de la

tension, indiquant ainsi à son interlocuteur qu'il n'attend pas de lui

une "réaction immédiate" . Récit historique, nouvelle journalistique,

histoire de jeunesse font preuve d'un tel relâchement de tension.

Toujours selon Weinrich, l'attitude de locution se manifeste

principalement par l'utilisation de temps verbaux venant différencier

commentaire et narration: présent, passé composé et futur simple (et

antérieur), pour le premier; passé simple (et antérieur), imparfait (et

plus-que-parfait) et conditionnel présent (et passé), pour la seconde.

Weinrich ajoute qu'en un écrit comportant les deux groupes de temps

verbaux, une dominance s'établit en faveur de 1'un ou 1'autre de ces

groupes.

Si Weinrich propose une distinction entre narration et com-

mentaire à compter des temps verbaux, Genette concentre ses efforts sur

l'instance narrative "qui parle" .

Chez Genette, l'étude de l'instance narrative passe par la

"voix" : " "aspect, dit Vendryès, de l'action verbale considérée dans

1 Harald Weinrich, Le temps, Le récit et le commentaire, trad, de


l'allemand par Michèle Lacoste, Paris, Editions du Seuil, 1973,
p. 33, (Coll. "Poétique").
60

ses rapports avec le sujet" - ce sujet n'étant pas ici seulement celui

qui accomplit ou subit 1 "action, mais aussi celui (le même ou un autre)

qui la rapporte" . Mais ce sujet "qui parle" ne peut cependant voir

son statut défini à compter de la grammaire, tel que le souligne

Mieke Bal en accord avec Genette: "Un narrateur "à la troisième person-

ne" n'existe pas par définition: s'il y a narration, il y a un sujet


2
narrant, toujours, virtuellement, première personne" . Le statut de
l'instance narrative s'établit plutôt à partir d'une mise en rapport

entre narration et événements narrés.

Plus précisément, ce statut repose à la fois sur l'appartenance

à un niveau narratif (récit premier = narrateur "extradiégétique" et ré-

cit second = narrateur "intradiégétique") et sur une relation à l'action

(participation = narrateur "homodiégétique" et non participation = narra-

teur "hétérodiégétique"). En combinant niveau et relation, Genette

obtient quatre types fondamentaux de statut du narrateur: 1) "extra-

hétérodiégétique" , soit un narrateur au premier degré rapportant des

événements dans lesquels il n'est pas impliqué; 2) "intra-hétérodiégé-

tique" , à savoir un narrateur de second degré relatant des événements

d'où il est absent; 3) "extra-homodiégétique" , c'est-à-dire un narra-

teur au premier degré racontant sa propre histoire; 4) "intra-homodié-

gétique" , soit un narrateur de second degré relatant son histoire

1 Gérard Genette, Figures III, Paris, Éditions du Seuil, 1972,


p. 226, (Coll. "Poétique").
2 Mieke Bal, "Narration et focalisation", in Poétique, no 29,
1977, p. 110.
61

propre. Les exemples ci-contre illustrent ces types de narrateurs

- "Sans préambule, le jeune conteur entreprit de relater


[1]
l'histoire de Blanche-Neige...

"Il était une fois, dans un pays lointain, un

roi et une reine qui se.désolaient de ne pas


[2]
avoir d'enfant. Un jour que la reine cousait

à sa fenêtre..."

"... J'commençai alors à fréquenter le pub du quartier.

Un soir que j'buvais tranquillement à ma table, un


[3]
p'tit homme vint me conter sa ben curieuse aventu-

re. ..

"Ce jour-là, je pris la décision d'aller visiter

le manoir de la région. J'y avais à peine mis

[4] les pieds, qu'un courant d'air venu de nulle

part m'arracha mon couvre-chef. Je sentis au

même moment un souffle glacé sur ma joue "

[Link].2 schéma narratif d'ensemble

Le schéma narratif d ' ensemble a trait à la succession des évé-

nements dans le récit. Celui de Larivaille comporte cinq moments: 1) la

situation de départ, situation d'équilibre où sont campés les personna-

ges dans un univers spatio-temporel; 2) la provocation, perturbation

événementielle venant rompre 1'équilibre initial pour enclencher une


62

dynamique transformationnelle; 3) 1'action, mouvement visant le redres-


sement du déséquilibre; 4) la sanction, résultat ponctuel de l'action;
5) la situation d'arrivée, nouvelle situation d'équilibre venant clore le
récit.

Le récit qui va suivre illustre la succession d'événements


selon le schéma de Larivaille...
COEUR DE DRAGON
1) En des temps lointains vivait tranquillement, près
d'un lac enchanteur, une famille de dragons roses: le
père, la mère, un bébé de quelques mois et son frère.
Jaloux de l'affection accordée au nouveau venu, l'aîné
tardait à lui manifester de l'attention, ce qui n'était
pas sans contrarier la mère dragon.
2) Un jour, comme la famille pique-niquait sur la rive du
lac, bébé dragon, échappant à la vigilance de ses pa-
rents, s'aventura sur la mince couche de cristal qui
recouvrait l'eau à cette époque de l'année.
3) Alertés par un craquement sinistre, tous aperçurent
alors le téméraire: à plusieurs mètres du rivage,
celui-ci s'enfonçait lentement, risquant ainsi la
noyade puisqu1 aucun dragon rose ne sait nager ni vo-
ler! Mais les parents restaient là, pétrifiés, et leur
fils aîné comprit que lui seul était assez léger pour
atteindre le petit en péril. N'écoutant que son coeur,
il s'élança sur la surface du lac et, à la dernière
seconde, réussit à attraper bébé dragon par la queue.

4) De retour sur la rive, il remit un bébé trempé, mais


sain et sauf, à maman dragon: les larmes aux yeux,
celle-ci caressa tendrement la tête de son aîné.
5) Depuis ce jour, bébé dragon n'a plus l'occasion de
commettre des imprudences car son frère aîné exerce
sur lui une surveillance affectueuse.

Bien qu'appliqué ici à un récit merveilleux, le schéma de Lari-


vaille, contrairement à celui de Propp, s'avère assez large pour l'être à
63

d'autres types de récits. Ce schéma vient en outre perfectionner la sé-

quence élémentaire de Brémond, Larivaille considérant que: - l'équi-

libre initial ne peut mener à la dynamique transformationnelle sans qu'un

événement bien précis (la "provocation") ne survienne; - l'acte trans-

formateur doit être reconnu en son aboutissement (ou "sanctionné") pour

que puisse prendre place l'équilibre final.

[Link].3 unités narratives distributionnelles

Alors que Larivaille se penche sur la "macro-structure" du

récit, Barthes envisage plutôt ce dernier sous son aspect "micro-

structurel" , soit dans le détail des unités narratives ou segments

fonctionnels. "Transportables" d'un récit à un autre, les unités dites

"distributionnelles" renvoient aux actions du récit en tant que consé-

cutives et conséquentes. Ces unités se répartissent en deux sous-classes:

les noyaux et les catalyses.

Les noyaux occupent une position centrale car ils s'avèrent

indispensables au déroulement logique du récit. Ils se développent loca-

lement selon un "procès" en trois phases: "une ouverture où surgit la

possibilité d'une conduite à tenir ou d'un événement à prévoir; une réa-

lisation où prend forme cette virtualité; une fermeture où un résultat

est atteint" . Par exemple, dans Blanche-Neige et les sept nains,

Séquence en trois moments: 1) situation initiale ouvrant une


possibilité d'action; 2) actualisation de la possibilité;
3) résultat.
Groupe MQ, Rhétorique générale, Paris, Librairie Larousse,
1970, p. 190, (Coll. "Langue et Langage").
64

évacuer la séquence en trois phases de la pomme empoisonnée (acceptation

de la pomme, morsure dans la pomme, empoisonnement) rendrait incompré-

hensible la suite du récit. S'il est porteur de plusieurs procès, un ré-

cit pourra voir ceux-ci s'articuler selon une succession en paliers ou

un encastrement de l'un dans le développement de l'autre. Ainsi, notre

séquence de Blanche-Neige ne constitue qu'un palier du récit puisqu'elle

est précédée des actions menant au don de la pomme et suivie du procès

menant à l'intervention du prince. Le conte de La Belle au Bois dormant

nous fournit, pour sa part, un très bel exemple d'encastrement: l'arrivée

intempestive de la fée Carabosse (procès du mauvais sort) interrompant la

fête au moment de la réception des présents.

Les catalyses, quant à elles, entretiennent un rapport de

complémentarité avec les noyaux. Plus précisément, elles inscrivent dans

ces derniers une "extension descriptive" plus ou moins longue qui pour-

rait être évacuée sans que la trame logique du récit en souffre vérita-

blement. Il en est ainsi des étapes de fabrication d'une potion magique

(mises entre crochets) dans cet extrait tiré de La petite sirène ...

La sorcière prit alors son grand chaudron et concocta sa


potion magique. [ "La propreté avant tout!" dit-elle en
frottant le chaudron avec une poignée d'escargots et de
crapauds. Puis elle écorcha sa poitrine écailleuse, en
fit tomber quelques gouttes d'un sang noir, tout en
continuant à ajouter des ingrédients. Les épaisses va-
peurs qui se dégageaient de cet affreux mélange prenaient
des formes si effrayantes que la petite sirène en frémit
d'horreur. On entendit alors monter un grognement sourd,
comme des gémissements de crocodiles en larmes, et enfin

James Riordan, "La petite sirène", Contes merveilleux du monde


entier, trad, de l'anglais par Monique Chassagnol, Paris,
Editions G.P., 1984, p. 118.
65

le breuvage se fit clair et pur comme de l'eau: il était


prêt à être consommé.]
La petite sirène emporta la potion...

[Link].4 structure actantielle

La structure actantielle d'un récit, c'est l'organisation de

ses divers personnages en regard de leur participation à l'action. Selon

Greimas, cette structure se compose de six rôles ou actants articulés en

oppositions binaires: le destinateur vs le destinataire, le sujet vs

l'objet, l'adjuvant vs l'opposant.

Plus précisément, les actants peuvent être définis de la façon

suivante: 1) le destinateur: celui qui signale un objet manquant et fait

appel à un sujet-quêteur; 2) le destinataire : celui qui, au terme de la

quête, reçoit l'objet manquant; 3) le sujet: celui qui restitue l'objet

manquant à son possesseur initial; 4) l'objet: l'élément manquant;

5) 1'adjuvant: celui qui aide le sujet dans sa quête; 6) 1'opposant : ce-

lui qui cherche à entraver la quête du sujet. Le scénario ci-contre il-

lustre la définition des actants...

La police [destinateur] mandate un détective privé


[sujet] afin qu'il retrouve le diamant [objet] de
Madame X qui a été volé. Aidé de son assistant [adju-
vant] , le détective déjoue les nombreuses ruses du vo-
leur [opposant] . Une fois en possession du diamant, le
détective remet celui-ci à Madame X [destinataire] .

Soulignons toutefois que la notion de personnage ne recouvre pas néces-

sairement celle d'être humain ou animal: un rôle actantiel peut très bien

se voir assumé par une instance abstraite (par exemple, l'amour comme

destinateur) ou un objet matériel (une arme comme adjuvant, par exemple).


66

2.1.2 Le texte

En son élaboration, le texte se conçoit d'abord comme un

accroissement des relations transversales entre certains composants de

base ou du développement. Cet accroissement s'effectue tantôt à compter

de la dimension idéelle des composants (translitteralite), tantôt à

partir de leur dimension matérielle (translinéarité), ou prend en compte

simultanément les deux dimensions. Deux interventions scripturales sont

ici principalement convoquées, à savoir la "ré-activation" de codes et

la "sur-activation" de codes. Mais le texte peut également se concevoir

comme réflexion sur sa propre pratique et comme saisie de matériaux sup-

plémentaires de source extérieure, la transversalité élargissant en ce

cas son champ d'action. Les interventions scripturales alors en jeu

s'avèrent être l'exhibition de mécanismes d'écriture et l'appropriation

de matériaux externes.

[Link] RedactOvation de_codes

La ré-activation instaure une transgression sporadique des co-

des de la communication courante ou, en d'autres termes, génère locale-

ment des effets dits rhétoriques. Les effets rhétoriques s'obtiennent

habituellement par l'application, sur un composant, de l'une des quatre

opérations suivantes: la suppression, l'adjonction, la suppression-

adjonction, la permutation. Afin de mieux cerner le travail de la ré-

activation, nous considérerons huit de ces effets rhétoriques, quatre au

niveau de la base et autant au niveau du développement.


67

[Link].1 niveau base

Les effets rhétoriques obtenus par ré-activation des composants

de base, à savoir les mots et leurs unités inférieures (syllabes et

lexemes, phonèmes et morphèmes), se répartissent, d'après le Groupe Mû,

en deux grandes catégories: les métasémèmes (dimension idéelle) et les

métaplasmes (dimension matérielle).

Avec les métasémèmes, il s'agit de remplacer une partie d'un

sémème (ou un sémème entier), c'est-à-dire un effet de sens, par un

autre. La modification (ou la substitution) touche donc la "forme du

contenu" du mot, autrement dit son signifié. Ainsi en est-il de la

comparaison et de la métaphore in absentia, métasémèmes engendrés (à

l'écriture) et analysables (à la lecture) par opération logique de sup-

pression, pour le premier, et de suppression-adjonction, pour le second.

Examinons le détail de ces opérations à la lecture de la comparaison

"ses joues comme des roses" et de la métaphore in absentia "sur son

visage, deux roses" ...

Confronté à notre comparaison, le lecteur marquera un arrêt:

comment peut-on comparer des joues à des roses? Une suppression de sèmes

s'ensuivra afin de retrouver le sème commun fondant le rapprochement des

termes en cause. Le lecteur éliminera ainsi des sèmes tels "humain" ou

"velues" du côté de "joues" et "végétal" ou "odoriférantes" du

1 Énoncé cité par le Groupe Mû, op. cit., p. 114.


2 Loc. cit.
68

côté de "roses" pour ne retenir que des sèmes tels "fraîches" ou

"soyeuses" . Au terme de cette opération, un retour au contexte viendra

sanctionner la pertinence du ou des sème(s) dégagé(s).

Rencontrant notre métaphore in absentia, le lecteur réagira

encore plus fortement: comment des roses peuvent-elles se retrouver sur

un visage à moins qu'il ne soit masqué ou mutant? Une suppression-

adjonction de sèmes permettra de résoudre ce mystère. Dans un premier

temps, le lecteur supprimera les sèmes de "roses" non compatibles avec

ceux du terme contextuel "visage" ("végétal" et "odoriférantes" par

exemple). Toujours en s'appuyant sur le contexte ("visage" et ses

alentours), il viendra, dans un second temps, adjoindre à "roses" un

ensemble de sèmes qui, en fait, appartiennent également à un sémème éva-

cué, en l'occurrence "joues" . Dès le début de l'analyse, le contexte

joue ici un rôle primordial: lui seul, en effet, fonde la métaphore et la

rend compréhensible.

Avec les métaplasmes, il s'agit d'altérer la continuité des

phonèmes ou des graphèmes d'un mot. L'altération touche donc la "forme

de l'expression" du mot, autrement dit son signifiant. Ainsi en est-il

des métaplasmes appelés "mot-valise" et "anagramme" , l'un engendré

par opération logique d'adjonction, l'autre, par permutation. Examinons,

pour chacun, le détail de l'opération en cause

Le mot-valise "consiste en l'interpénétration et la fusion de

deux mots possédant un certain nombre de caractéristiques formelles


69

communes" 1 . Par exemple, la fusion de "électricité" et de "effi-

cacité" nous mène à 1' "électrïfficacité" mise de l'avant par 1'Hydro-

Québec. Il y a ici phénomène d'adjonction puisqu'un des termes, en l'oc-

currence "électricité" , demeure prépondérant semantiquement: on a

simplement intercalé dans sa continuité la suite "ffica" contenue dans

"efficacité" .

L'anagramme, quant à elle, s'obtient en transposant les lettres

(ou les sons) d'un mot premier. De "rame" , par exemple, on tire

"arme" , "amer_" et "mare" , tous pouvant très bien se côtoyer dans une

même phrase: "Amer, il rame sans arme sur la mare." .

[Link].2 niveau développement

La ré-activation des composants du développement, à savoir le

syntagme et les unités qui lui sont supérieures (phrase, paragraphe, cha-

pitre, livre) , entraîne des effets rhétoriques soit en dimension

idéelle, soit en dimension matérielle.

Se situant dans 1'idéel, ces effets prendront leur source dans

un manquement à la cohérence sémantique ou, plus précisément, aux règles

qui la régissent. À titre d'exemple, deux entorses retiendront notre at-

tention: l'une, affectant la règle de répétition par opération de sup-

1 Groupe Mû, op. cit., p. 56.


2 Notre définition du "développement" s'écarte de celle du
Groupe Mû à qui nous empruntons ce terme: pour nous, le déve-
loppement va de la phrase jusqu'au livre, alors que pour le
Groupe Mû, il se limite à la phrase.
70

pression; l'autre, contrevenant à la règle de non-contradiction par opé-


ration de suppression-adjonction.

Selon la règle de répétition, rappelons-le, le développement


linéaire d'un écrit doit comporter des "éléments à récurrence stricte" .
Transgresser cette règle peut alors consister en une suppression straté-
gique de certains éléments: l'effet qui en résulte en sera un d'ambiguïté
ou d'énigme. Ainsi en est-il dans la séquence suivante où se trouve
suspendue un long moment l'interprétation d'un pronom, ce qui entraîne le
développement d'une ambiguïté "passionnelle" ...
C'est alors que je la vis. Un étrange mystère l'envelop-
pait toute entière et attirait mes sens éblouis. Comme un
somnambule, je contemplais ses formes arrondies, invita-
tion à une merveilleuse aventure. Timidement, je m'appro-
chai de celle qui avait su attiser le feu couvant en moi
depuis si longtemps. Soudainement, un homme s'interposa
entre elle et moi:
- Vous n'êtes pas le premier, monsieur, à tomber
sous le charme de notre grande séductrice.
Quelle superbe automobile, n'est-ce pas?...

Conformément à la règle de non-contradiction, rappelons-le, le


développement linéaire d'un écrit ne doit comporter "aucun élément ve-
nant contredire un contenu posé antérieurement" . La transgression de
cette règle peut reposer sur une suppression-adjonction de sèmes visant à
"biffer" une réalité: l'effet qui en découle se nomme communément
"paradoxe" . La séquence ci-dessous met en scène un paradoxe semant
momentanément la confusion...
Après une heure de description minutieuse d'objets quoti-
diens, Ludovic exhiba un nouvel objet en posant l'éternel-
le question "Qu'est-ce que c'est?" . Prenant la parole,
un élève répondit:
71

- Cela est un bâton de bois aux bouts arrondis et


long d'environ quatre-vingt-dix centimètres.
Ce à quoi Ludovic répliqua avec sérieux:
- Cela n'est pas un bâton.
Un grand silence accueillit cette déclaration saugrenue,
puis ce fut le tollé général. Ludovic entra alors en
action: sous nos yeux, ses mimes firent apparaître tour à
tour la flûte d'un virtuose, la canne d'un aveugle et
l'aviron d'un canoteur. Sans préavis, notre maître nous
avait fait franchir la mince frontière entre réalité et
imaginaire!

En dimension matérielle, les effets rhétoriques sont issus d'un

manquement aux stratégies compositionnelles. À titre d'exemple, deux

entorses retiendront ici notre attention: l'une, affectant la continuité

du récit par opération d'adjonction; l'autre, bouleversant le schéma nar-

ratif par opération de permutation.

Pour sa part, la transgression, par adjonction, à la continuité

du récit, s'effectue sur le mode de la digression, que ce soit par

insertion d'un micro-récit intempestif ou par intervention commentative

du narrateur. Les séquences qui vont suivre sont porteuses de telles di-

gressions, véritables parasites perturbant le cours de la lecture...

- ... La première énigme allait enfin être résolue. Avec


précaution, Enrico souleva le couvercle du coffret.
Une clameur monta soudain de la rue...
- J'ai tout vu, monsieur l'agent. Voici comment
ça s'est passé. Il était onze heures lorsque la
petite sortit, comme à l'accoutumée, pour aller
jouer au parc. Elle descendit l'escalier puis,
une fois au bord de la rue, regarda soigneuse-
ment à droite et à gauche. Ces précautions pri-
ses, elle entreprit de rejoindre le trottoir
opposé. À ce moment-là, une automobile arriva
en trombe et heurta la petite qui fut projetée
dans les airs. L'enfant retomba violemment sur
la chaussée, alors que l'automobile allait
72

percuter contre l'arbre que vous voyez là-


bas. ..
Mais, à l'intérieur, Enrico absorbé par sa tâche,
n'avait rien entendu. Il retournait maintenant dans sa
main une clé étrange. Tout à coup, il mit la clé dans
la poche de sa veste et sortit au pas de course de son
appartement...

... Comme j'allais enfin sortir de ce piège à rats,


l'un de mes bourreaux franchit le seuil de la tente
et, m'attrapant par les pieds, me ramena à l'inté-
rieur . Un homme gigantesque s'approcha alors, une
corde à la main Que va-t-il m'arriver encore? Je
crois que, de toute ma vie, je n'ai jamais senti la
mort me serrer d'aussi près. J'en ai traversé pourtant
des dangers: crocodiles affamés, sables mouvants, ava-
lanches et j'en passe... Cette fois, je ne vois vrai-
ment pas comment me tirer d'affaire: mes bourreaux
sont trop nombreux et je me sens de plus en plus af-
faibli par le manque de nourriture. Quel malheur 1
et pas un seul régiment de cavalerie à 1'horizon!
Mais... que fait-il ce monstre?... En moins de temps
qu'il n'en faut pour le dire, je me retrouvai ficelé
comme un saucisson. M'ayant jeté sur son épaule, le
géant sortit de la tente et se dirigea vers un énorme
bûcher...

La transgression, par permutation, à la succession des événe-

nements du récit vient, quant à elle, rompre la coincidence entre les

deux temps du récit: le temps de la narration et le temps de la fiction.

L'effet produit, appelé "anachronie" , se présente sous l'une ou l'autre

de ces formes: - la prolepse, "manoeuvre narrative consistant à raconter

ou évoquer d'avance un événement ultérieur" ; - 1'analepse, "évocation

après coup d ' un événement antérieur au point de 1 ' histoire où 1 ' on se

trouve" . Les séquences ci-contre sont porteuses de tels sauts tempo-

rels brisant la linéarité du récit: la première voit la "sanction"

1 Gérard Genette, op. cit., p. 82.


2 Loc. cit.
• 73

ouvrir le récit (prolepse), alors qu'en la seconde, la "provocation'


nous est livrée après l 1 "action" (analepse)...
- Ils entrèrent en triomphe dans la ville. Malgré les
démonstrations d'allégresse, ils restaient de marbre,
l'oeil obscurci par l'incroyable aventure dont ils
émergeaient à peine. //
Tout avait commencé en ce premier jour de l'an 2020.
Du haut des remparts, la sentinelle montait la garde
avec, pour seule compagnie, le bruit du vent dans les
poutrelles d'acier. Pour la millième fois depuis le
lever du soleil, elle scruta le paysage champêtre
environnant. En un point éloigné de l'horizon, son
regard vigilant décela alors une lueur étrange qui
allait en' s'amplifiant...
- Cette année-là, le gala s'ouvrit sur une apparition de
rêve: une jeune femme au port altier s'avançait dans
un halo lumineux, effleurant à peine le parquet ciré.
Mais voilà qu'au grand ébahissement du public, la
beauté angélique se mit à vaciller, battant l'air de
ses mains gantées. Elle plongea finalement vers
l'avant pour venir s'étaler lourdement sur le sol.
Derrière la malheureuse, une chaussure luxueuse repo-
sait dans le halo lumineux: // elle s'était ancrée
par le talon entre deux planches disjointes. // Les
rires déferlèrent alors sur la salle...

[Link] Sur-activâtion_de codes_

La sur-activation instaure la transgression soutenue des codes


de la communication courante, ce qui entraîne leur désintégration pro-
gressive. Elle opère par propagation réglée de composants ré-activés
jusqu'à l'émergence d'un code textuel spécifique. Afin de mieux cerner le
travail de la sur-activation, nous nous pencherons brièvement sur une
production particulière.
74

Leçon de choses 1 (voir annexe 1 pour les premières pages)

débute sur une séquence descriptive. Cette description, "anti-diégéti-

que" en ce qu'elle empêche le récit de démarrer, se campe à compter de

précis effets rhétoriques:

- le redoublement (métaplasme - adjonction), par exemple:

° "gris" - "débris" - "frise" (p. 9, lignes 2-3-9);


° "brisé" - "débris" - "briques" (p. 9, lignes 11-12-14);
° "décollé" - "éparpillés" - "vermillon" - "feuilles"
(p. 9, lignes 1-3-8-9);

- la synonymie (métaplasme - suppression-adjonction), par

exemple :
° "débris" (p. 9, ligne 12) - "fragments" (p. 9, ligne 13) -
"morceaux" (p. 10, ligne 8) - "lambeau" (p. 10, ligne 19);
° "décollé" (p. 9, ligne 1) - "détachés" (p. 10, ligne 10);
° "éparpillés" (p. 9, ligne 12) - "dispersés" (p. 10,
ligne 12);

- la comparaison (métasémème - suppression), par exemple:

° "morceaux de plâtre C... ] comme les pans détachés d'une


falaise" (p. 10, lignes 9-10);
° "les plus grands [...] ressemblent à ces tables rocheuses"
(p. 10, lignes 13-14);

- la parenthèse (ingérence énonciative venant entraver la

progression - adjonction), par exemple:

° "un galon (ou bandeau?)" (p. 9, ligne 7);


° "ampoule de faible puissance (on peut sans être aveuglé
en fixer le filament)" (p. 10, lignes 3-4).

Puis, un premier récit, celui des promeneuses, finit par

Claude Simon, Leçon de choses, Paris, Les Éditions de Minuit,


1975, 182 p.
75

s'amorcer (p. 15) sur une antithèse, animation d'un paysage "encadré"

succédant à la description d'une tempête immobilisée sur une image. Sa

situation de départ à peine posée advient une suspension abrupte (at-

teinte à la règle de progression). Y fait suite un second récit, celui

des soldats (p. 17), sans apparente relation avec le premier (transgres-

sion de la règle de relation). Ce deuxième récit garde captif le récit

des promeneuses (image du calendrier, p. 18) pour se retrouver lui-même

suspendu un peu plus loin par le récit des maçons (atteinte aux règles

de progression et de relation).

De l'unité recitative simple, on passe donc à une multiplicité

(le triplé), une adjonction où les second et troisième récits s'avèrent

digressions par rapport au récit premier. Enfreignant la règle de rela-

tion au niveau de la logique causale, ces récits optent pour un enchaî-

nement par relais synonymiques (métaplasme - suppression-adjonction),

ainsi:

° "embrasure" - "oeilleton" (récit 1, p. 15, ligne 16 et


récit 2, p. 17, ligne 2);
° "coquelicots" - "(pavots?)" (récit 1, p. 16, ligne 9 et
récit 2, p. 17, ligne 5);
° "explosions [ ] lointaines" - "coups sourds"
(récit 2, p. 18, lignes 8-9 et
récit 3, p. 20, ligne 15);
° "sénile" - "âgé" (récit 2, p. 20, ligne 14 et
récit 3, p. 20, ligne 19).

Évacuée à l'enchaînement, la logique causale pourra cependant ressurgir

à 1'improviste tel le "duvet en suspension dans un poulailler"

(description précédant le récit 1, p. 15) qui finit par retomber sur le

soldat (récit 2, p. 19).


76

Par ailleurs, on remarque une autre ré-activation uniformisante

dans ces récits: tous nous sont livrés sur les temps verbaux du com-

mentaire. Mais alors que les récits 1 et 3 nous sont exclusivement livrés

au présent de l'indicatif (présent "historique") comme si tout se dérou-

lait dans 1'ici-maintenant, le récit 2 contient des futurs "prolepti-

ques" , deux "simples" et un "antérieur" , annonçant en page 19 (li-

gnes 4 à 7) une action qui ne se réalisera qu'en page 135 (lignes 5

à 14).

D'ores et déjà sont jetées les assises d'un code textuel spéci-

fique. Sur fond de reproduction (idéelle et matérielle) du même dans le

différent, Leçon de choses se propose: d'une part, comme texte "débris"

(fractionnement d'objets) et "des bris" (fragmentation d'une linéa-

rité); d'autre part, comme texte de "conquête" "d'êtres (la conquête

devenant "quête du con" dans le cas du récit 1), de choses et de récits.

Bref, une entreprise d'annexion où le moindre fragment joue un rôle

selon de minutieux circuits que seule une lecture, tout aussi minutieuse,

pourra retracer.

[Link] ExhiMtionde £e£[Link]écriture

L'exhibition de mécanismes d'écriture instaure "la venue, dans

le texte, de la théorie de ce texte" , ce qui facilite le repérage du

code mis en place par la sur-activation. Nommée métatexte, cette exhibi-

tion survient lorsque le texte, dans ce qu'il raconte, parle de ce qu'il

Jean Ricardou, op. cit., p. 17.


77

fait. Selon le cas, le métatexte pourra être qualifié de "global" ou de

"partiel" , d1 "explicite" ou d1 "implicite" .

Global, il regroupe un ensemble de mécanismes d'écriture opé-

rant sur toute l'étendue du texte:

Les différentes étapes, peut-être concentriques, de cette


aventure dans le temps comme dans l'espace, se jouent
parfois au niveau du millimètre, du minutieux.
Et, plutôt que par une juxtaposition linéaire, chaque
épisode s'insère dans l'économie de l'ensemble en le
mimant, en l'invoquant notamment au niveau du moindre dé-
tail par divers jeux de consonnance entre les formes et
les nombres, les couleurs et les déplacements, les gestes
et les émotions; par les paradoxales vertus de la compo-
sition et d'une prose byzantines - étoiles sémantiques,
paronymes, relais rythmiques, distorsions imperceptibles
de la syntaxe, réitérations textuelles, aberrations cy-
cliques ... - le rendant toujours en quelque manière pré-
sent. 1

Partiel, il met l'accent sur un mécanisme particulier exerçant son action

dans le texte: "Les sons semblent jouer à se poursuivre, tantôt

alternant, nettement séparés, tantôt se rapprochant, se confondant (les

deux masses frappant au même moment ), puis se dissociant de nou-


2
veau..." .

Explicite, il affichera sans détour un mécanisme opératoire:

"Habitée de ruines mystérieuses, l'île des Sels, au milieu du lac,

s'entend l'île d'S.L. Telles analogies s'entrecroisent sans doute en

tous points du texte et composent une matière lucide où s'accomplissent

Jean Ricardou, La Prise de Constantinople, Paris, Les Éditions


de Minuit, 1965, (A, V(6e), 3e page).
Claude Simon, op. cit., p. 20.
78

d'innombrables reflets de transparence et de réflexion." 1 . Implicite,

il sous-entendra ce mécanisme: "Nane est devenue experte dans les bonds,


2

elle dit que "ça fait tomber dans un autre étage du réel" ..." , soit

ici une allusion aux bonds spatio-temporels, de même qu'au rapport

réalité-fiction, qui travaillent le texte.


[Link] Ap£cop£iation dematérlauxexternes

L'appropriation de matériaux externes instaure la venue, dans

le texte, d'un autre texte (ou d'un écrit) ou, en d'autres termes, génère

un intertexte. Cette capture d'un texte par un autre peut être opérée, à

des fins diverses, selon deux modes principaux: le collage et le tissage.

Capturé sur le mode du collage, le captif garde son organisa-

tion propre. Son rôle se limite à une mise en place d'une toile de fond

culturelle et/ou à une redite illustrative. Ainsi en est-il, par exemple,

d'un titre de livre (chanson, film, etc.) surgissant dans un texte:

"Le lendemain, sa peine d'amour à lui était toute raccommodée; la mienne

ne faisait que commencer. Tremblante, erratique, furieuse, je me suis

précipitée à la Librairie des Femmes pour acheter [Link]-nou.-6 de.

[Link] de Suzanne Brôgger." , ou encore d'une citation tel cet

exergue de départ: "1Z y a dzi kommzi, n'ayant [Link] minion pafinû. lti>
que. de. t>[Link] d'Â.[Link]-6 ; on Izà ^KanohÀX comme. dzi> pont*,

1 Jean Ricardou, op. cit., ( A, V (8e), 8e et 9e pages).


2 Yolande Villemaire, La vie en prose, Montréal, Éditions
Les Herbes Rouges, 1980, p. 37.
3 Ibid., p. 228.
79

eX l'on va plu* loin. Flaubert, L'[Link] A&ntùnantalz" ! .

Capturé sur le mode du tissage, le captif voit son organisation

subvertie ou répercutée. Le rôle qu'il remplit alors en est un de "géné-

rateur" . La subversion nous mène, par exemple, à la parodie, soit, selon

Gérard Genette, à une modification du sujet mais non du style: "La ré-
2
serve est l'apprentissage des esprits." (au lieu de l'aphorisme de

Vauvenargues: "L'apprentissage est la réserve des esprits."). Elle peut

également mener au travestissement burlesque, à savoir, toujours d'après

Genette, à une modification du style mais non du sujet:

Sans doute, un marron sur la trogne


Lui fit passer le goût du pain.
Requiescat! il fut ivrogne,
Coureur et poseur de lapin.
(extrait du Phèdre de Georges Fourest)

Quant à la répercussion, elle nous entraîne, entre autres, du côté de

l'éclatement régulateur ou de la règle obsédante. Pour ce qui est de

l'éclatement régulateur, Jean Ricardou en repère un dans La Bataille

de Pharsale (Claude Simon) lorsqu'à partir d'un exergue ("Achille immo-

bile à grands pas!"), fragment du Cimetière marin (Paul Valéry), il

induit la présence de la strophe entière (la 21e) et la retrace: - dès le

Mario Vargas Llosa, Pantaleôn et les Visiteuses, trad, de l'es-


pagnol par Albert Bensoussan, [s.l.], Éditions Gallimard, 1975.
Isidore Ducasse, "Poésies", Oeuvres complètes, Paris, Librairie
Générale Française, 1963, p. 386, (Coll. "Le Livre de Poche").
Tiré de Gérard Genette, Palimpsestes, La littérature au second
degré, Paris, Éditions du Seuil, 1982, p. 75, (Coll. "Poéti-
que").
Dans Pour une théorie du nouveau roman, Paris, Éditions du
Seuil, 1971, p. 124-127, (Coll. "Tel Quel").
80

début du texte, multiples reprises littérales ou par synonymie des mots

de la strophe: "percé" , "ailé" , "tue" , etc.; - plus avant dans le

texte, reprise de motifs: lumière, ombre, immobilité et mouvement. Pour

ce qui est de la règle obsédante, Ricardou en produit une lorsque, dans'

Le théâtre des métamorphoses, il transporte, "venue de La Prose de

Constantinople Vz^icacz d'un iyithnz numzfiat cozficÂXi^: azlui du

quaXfiz zt dz.i, huit" , pour ensuite le faire fructifier par "pullula-

tion" des cas qu'il régit (le nombre de parties de l'ouvrage, quatre;

les rôles de la pièce, huit; le nombre des fragments qui composent le

commentaire, seize; etc.).

2.2 D'UN AGENT "TEXTUÉ"

La genèse du texte sous-entend la présence d'un agent. Cet

agent, selon Jean Ricardou, s'avère "lecteur" prenant en considération

une matière à travailler. Cet agent s'avère non moins, toujours d'après

Ricardou, "scripteur" transformant une matière langagière et trans-

formé en retour par 1'écriture.

2.2.1 Le lecteur

Afin de mener à bien la production textuelle, l'écrivain doit

se faire lecteur car "zyvtKZ la. gfiaphiz zt V [Link], 4 'intzficœiz


2
[Link]. d'unz activiez [Link] [ . . . ] : l a izcXufiz." .

Jean Ricardou, Le théâtre des métamorphoses, Paris, Éditions


du Seuil, 1982, p. 174, (Coll. "Fiction & Cie").
Jean Ricardou, "Ecrire en classe", in Pratiques, no 20,
juin 1979, p. 24.
81

Mais l'élaboration textuelle projetée entraîne l'écrivain vers une atti-

tude lecturale autre que celle en vigueur dans le champ de l'écrit: de la

"retrouvaille" au "déchiffrement" se marque en effet un écart considé-

rable...

Pour sa part, la retrouvaille focalise sur le quelque chose à

dire: lire "revient, à mesure que l'oeil parcourt les lignes, non point à

saisir ce qui se trouve effectivement écrit, mais bien à seulement hallu-

ciner ce qu'on prétendait dire" . Cette lecture se conçoit donc comme

une traversée d'éléments devant offrir un maximum de "transparence" .

Avec le déchiffrement, les perspectives se modifient

puisqu'alors, lire "consiste, à mesure que l'oeil parcourt les lignes,

non point à fallacieusement ressentir ce qu'on voulait dire, mais bien à

prendre en compte, de façon plus ou moins intense, la configuration de

l'écrit et, conjointement, à se montrer sensible à tels effets de sens


2
qu'elle provoque." . Cette lecture se conçoit donc comme une scrutation

d'éléments susceptibles d'opposer un minimum de "résistance" , scruta-

tion menant à la désignation de dispositifs particuliers que l'écriture

pourra relancer en procédant à diverses opérations (prolifération réglée,

inscription métatextuelle, etc.).

Bref, non seulement "inévitable" , l'activité lecturale, telle

que définie par Ricardou, s'avère si étroitement "articulée" au travail

1 Loc. cit.
2 Loc. cit.
82

d'écriture que souvent, "ce qui empêche l'écriture, c'est d'abord un

défaut de lecture"

2.2.2 Le scripteur

S'engageant dans la production textuelle, l'écrivain échappe à

la catégorie d1 "auteur" (celle du "quelque chose à dire") pour devenir

un scripteur préoccupé par le "quelque chose à faire" : "l'auteur,

c'est, d'abord, le propriétaire d'une richesse sémantique antécédente et,

ensuite 1'exécuteur de sa manifestation [... ] le scripteur, c'est,

d'abord, l'agent des opérations transformatrices d'un écrit et, ainsi,


2
l'opérateur d'un énoncé nouveau" . Instance en chasse d'une transforma-

tion scripturale, le scripteur joue du "réservoir" : cela le situe en sa

détermination extra-scripturale.

Mais, se frottant à ce travail d'écriture, l'écrivain s'y pique

car "la transformation de l'agent d'élaboration fait partie de la pro-

duction textuelle" . Instance en contact avec une transformation

scripturale, le scripteur voit son "réservoir" mis en joue: cela le

situe en sa détermination scripturale.

[Link] Déjberndnation extra-scri£tural£

Le "réservoir" , c'est "d'une part comme ce que certains

1 Loc. cit.
2 Ibid., p. 40.
3 Jean Ricardou, Nouveaux problèmes du roman, Paris, Éditions du
Seuil, 1978, p. 321, (Coll. "Poétique").
83

appellent une encyclopédie, c'est-à-dire, dans un sens large, l'état du

savoir de l'écrivain au moment où ce dernier travaille son texte, et,

d'autre part, comme un ensemble de langues, celui avec lequel il envisage

de travailler." .

Autrement dit, le réservoir se conçoit comme une masse d'élé-

ments potentiels à compter de laquelle seront faits les choix des élé-

ments textualisables mais une masse spécifique, celle d'un individu à un

moment "x". Il ne saurait donc revêtir un caractère "innocent" :

A tel moment, le réservoir, pour tel écrivain, se trouve


à la rencontre de déterminations multiples: historique et
géographique (la période et le lieu où il vit), sociale
(la place qu'il occupe dans la société), idéologique (les
idées et comportements qui lui sont imposés ), psychanaly-
tique (la configuration particulière de son inconscient),
biographique (les divers aspects de son existence) et
ainsi de suite. 2

Somme toute, il échappe plutôt: - à la neutralité, des secteurs particu-

liers le caractérisant; - à la fixité, la "métamorphose" d'un secteur

pouvant entraîner sa transformation; - à l'indifférenciation, les ar-

rangements en vigueur dans chacun des secteurs se répercutant sur l'orga-

nisation de ses éléments.

Cette détermination extra-scripturale du scripteur n'est pas

sans effet sur l'élaboration du texte: "ce que le réservoir tend à

fournir, ce n'est pas, automatiquement, toutes les solutions apparemment

possibles, c'est de préférence celles qui relèvent d'une certaine

1 Ibid., p. 322.
2 Loc. cit.
84

familiarité.•• 1

Par exemple, en phase initiale de l'élaboration du texte

La Prise de Constantinople, le nom de "Saint Jean de la Croix" , malgré

un potentiel textuel important, se voit ignoré au profit d'un autre nom à

forte textualité , en l'occurrence celui de "Villehardouin" . Cette

mise à l'écart offre deux possibilités d'interprétation, l'une relevant

de la contenance du réservoir (aspect "quantitatif"), l'autre, de son

organisation (aspect "qualitatif"). Selon la première, le nom en question

ne surgit pas parce qu'il ne figure pas dans le réservoir, absence ne

pouvant cependant être qualifiée de "fortuite" :

L'envergure culturelle d'un individu tient, en effet,


pour une large part, à la situation qui est la sienne
dans la société: elle provient entre autres, dans ses
perspectives comme dans ses éléments, de l'éducation
induite par l'appareil familial, de l'instruction
fournie par l'appareil scolaire, et ainsi de suite. 3

Selon la seconde, le nom en question n'intervient pas à l'initiale parce

qu'il ne figure pas, dans le réservoir, à une "place immédiatement ac-

cessible" . Au dire de Ricardou, comme le nom de "Jean de la Croix"

faisait effectivement partie de son réservoir, c'est la seconde interpré-

tation qui est à retenir:

Par suite d'une éducation résolument athée, par suite du


lien fréquent du clergé avec les classes au pouvoir, il
se trouve que notre attention était proche de tel chroni-
queur historique, distante de tel écrivain mystique, et

1 Ibid., p. 324.
2 Forte textualité (élément à ... ) : élément jugé insérable dans
tel état de texte d'après les nombreuses liaisons qu'il entre-
tient avec ce dernier.
3 Loc. cit.
85

que celui-là en conséquence [ ... ] s'est montré plus


actif que celui-ci, qui ne s'est pas offert à nous. ^

Bref, 1'élaboration textuelle a ici subi 1'influence d'une détermination

extra-scripturale de type idéologique du scripteur.

[Link] £é^ermination_ scr_i£turale_

Une autre détermination, à 1'instar de la détermination extra-

scripturale, marque l'agent d'écriture. En effet, le réservoir du

scripteur reçoit une détermination "textuelle" du travail même qu'il

effectue.

Cette détermination s'avère particulièrement agissante

lorsqu'un élément textualisable se voit refuser l'accès au texte par

suite d'une influence extra-scripturale. Plus précisément, le texte

dispose alors une riposte visant le renversement de cette domination, ce

qui n'est pas sans effet sur le scripteur. Une reprise de l'exemple pré-

cité, le nom "Saint Jean de la Croix" , nous permettra d'illustrer les

tenants et les aboutissants de cette riposte.

L'essentiel de la riposte textuelle repose sur la convocation

de l'élément refusé avec accroissement de son "coefficient de textua-

lité" . En ce qui a trait à "Saint Jean de la Croix" , la convocation

passe par la venue au texte du mot "carme" et d'une définition précise

tirée d'un dictionnaire bien déterminé: "II suffit de solliciter le

premier tome du Larousse en deux parties [ — ] pour affirmer que [ — ] le

1 Loc. cit.
86

CARME est le coup qui suscite huit par les deux quatre au jeu de tric-

trac." . Mais le "carme" peut évoquer tout autre chose et être défini

différemment: "Or, à la même page, ce dictionnaire apprend, d'une part,

qu'un carme est le religieux appartenant à un ordre fondé en

au douzième &j.è.cZe. et, d'autre part, que la réforme de cet ordre fut
2
entreprise par un certain saint lnjoun. de. Za Cioix." . Ce qui se trouve

alors porté à l'attention du scripteur, c'est non seulement le nom lui-

même de "Saint Jean de la Croix" , mais également ses relations multi-

ples avec le texte: "son rapport au nom carme, [...] sa liaison avec

l'objectif de la croisade et, [...] par le douze, son appartenance au

système numérique du texte."

Dès lors convoqué, "le nom Jean de la Croix suscite inévita-

blement, chez le scripteur, un certain désir d'en savoir davantage."

Agréer à cette injonction textuelle équivaut, pour le scripteur, à une

transformation de son réservoir. Quantitativement, ce dernier se verra

enrichi suite, par exemple, à une lecture des écrits de l'auteur mysti-

que. Qualitativement, il se verra possiblement affecté dans son organi-

sation: "Au lieu de demeurer dans un éloignement périphérique, les

textes de Jean de la Croix se déplacent vers le centre du réservoir"

1 Jean Ricardou, La Prise de Constantinople, Paris, Les Éditions


de Minuit, 1965, (A, V (7e), 4e page).
2 Jean Ricardou, Nouveaux problèmes du roman, Paris, Éditions du
Seuil, 1978, p. 333, (Coll. "Poétique").
3 Loc. cit.
4 Ibid., p. 335.
5 Ibid., p. 337.
87

Bref, le texte aura ici influencé, de façon déterminante, le scripteur.

2.3 UNE VUE D'ENSEMBLE

À la base de l'objet textuel se trouve le mot. Élément forte-

ment codé, le mot repose sur un fondement bi-dimensionnel, c'est-à-dire:

- une dimension idéelle qui en fait un ensemble de sèmes dans leur utili-

sation étymologiquement courante; - une dimension matérielle qui le pose

comme ensemble de lettres et de sons dans leur articulation orthographi-

quement correcte.

Disposant une suite de mots, la graphie engendre un nouveau

matériau, l'écrit. À l'instar du mot, l'écrit demeure bi-dimensionnel

mais un déséquilibre survient dans sa bi-dimension, l'idéel tendant habi-

tuellement à imprimer sa visée, le développement linéaire d'un thème, au

matériel. Ainsi, s'il se profile, en sa dimension idéelle, comme un

ensemble de propositions engagées dans le développement d'un thème,

l'écrit, en sa dimension matérielle, se veut ensemble de stratégies

compositionnelles visant l'exposition des propositions et l'accréditation

de leur cohérence.

La cohérence de cet engendrement à dominante idéelle passe,

dans chacune des dimensions, par l'application de certaines conventions.

En dimension idéelle, quatre règles garantissent cette cohérence: répéti-

tion, progression, non-contradiction et relation. En dimension matériel-

le, cinq stratégies conventionnelles parmi d'autres peuvent être rete-

nues: certaines, telles le commentaire et la narration, oeuvrant au


88

niveau des instances de communication; d'autres, telles le schéma narra-

tif d'ensemble, les unités narratives distributionnelles et la structure

actantielle, agissant au niveau de l'organisation interne du message.

Accroissant les relations transversales entre certains compo-

sants de base ou du développement, 1'écriture engendre le texte. Quatre

interventions scripturales sont ici principalement convoquées: la ré-

activation de codes, la sur-activation de codes, l'exhibition de méca-

nismes d'écriture et l'appropriation de matériaux externes.

Avec la ré-activation s'instaure une transgression sporadique

des codes de la communication courante. Repérable en terme d'effets rhé-

toriques , cette transgression s'effectue selon 1'une ou 1'autre des opé-

rations suivantes: suppression, adjonction, suppression-adjonction,

permutation. Au niveau de la base, les effets rhétoriques se répartissent

en deux catégories: les métasémèmes (dimension idéelle) et les méta-

plasmes (dimension matérielle). Au niveau du développement, ils s'avèrent

manquements aux règles de cohérence sémantique (dimension idéelle) ou aux

stratégies compositionnelles (dimension matérielle).

Avec la sur-activation s'instaure une transgression soutenue

des codes de la communication courante. Cette transgression opère par

propagation réglée de composants ré-activés jusqu'à 1'émergence d'un code

textuel spécifique.

L'exhibition de mécanismes d'écriture, quant à elle, fait

advenir, dans le texte, la théorie de ce texte. Appelée métatexte, cette


89

exhibition facilite le repérage du code mis en place par la sur-

activation; elle pourra être qualifiée de globale ou partielle, d'expli-

cite ou implicite.

Pour ce qui est de l'appropriation de matériaux externes, elle

fait advenir, dans le texte, un autre texte (ou écrit); autrement dit,

elle génère un intertexte. Le collage et le tissage sont les deux modes

possibles à compter desquels s'effectue la capture. Sur le mode du col-

lage, le captif garde son organisation propre qui autrement, sur le mode

du tissage, se trouve sùbvertie ou répercutée.

Par ailleurs, la genèse du texte sous-entend la présence d'un

agent à la fois lecteur et scripteur. En tant que lecteur, l'agent se

conçoit comme instance de déchiffrement opérant une scrutation qui lui

indique les dispositifs particuliers à relancer par le travail d'écri-

ture. En tant que scripteur, il se conçoit comme instance à double dé-

termination car il reçoit: - du réservoir à partir duquel il travaille,

une détermination extra-scripturale qui oriente l'écriture; - de son tra-

vail même d'écriture, une détermination scripturale qui transforme son

réservoir.

Sur ces données se clôt une définition du texte (et de l'écrit)

en ses différents niveaux. Les pages qui vont suivre verront la jonction

des données textuelles et des données systémiques recueillies antérieu-

rement.
APPROCHE SYSTEMIQUE DU TEXTE
CHAPITRE 3

APPROCHE SYSTÉMIQUE DU TEXTE

La jonction de données pluridisciplinaires passe souvent, au

préalable, par des ajustements terminologiques et/ou conceptuels: ici,

particulièrement, l'importation du concept "information" requiert

certaines précautions. Dans un premier temps, ce chapitre tente d'évacuer

les sources de confusion découlant de ladite importation.

Les imprécisions parasites écartées, la jonction des données

pluridisciplinaires peut se concrétiser: ici, spécifiquement, dans une

articulation desdites données en un modèle théorique à caractère systé-

mique. Dans un second temps, se dispose, en ce chapitre, la phase finale

d'élaboration du modèle systémique ébauché à la clôture du chapitre pre-

mier.

Mais camper un modèle systémique n'est pas qu'une entreprise

théorique: encore faut-il procéder à une mise à l'épreuve de ce modèle

pour en vérifier la pertinence. L'analyse d'un court texte de fiction

à compter du modèle théorique arrêté: voilà ce qui, dans un troisième

temps, fait l'objet de ce chapitre.

3.1 L'INFORMATION TEXTUELLE

Selon la théorie du texte précédemment posée, la production

textuelle s'élabore comme une perturbation des codes de la communication


92

courante. Juxtaposer "information" et "texte" , c'est, dès lors,

introduire une apparente contradiction: 1'information se concevant en

terme d1 "ordre" , le texte, en terme d1 "atteinte à l'ordre" .

Mais déduire aussitôt que le texte entretient des liens plus

étroits avec l'entropie (mesure du désordre) qu'avec l'information (me-

sure d'un ordre) ne règle en rien le problème: peut-on, en effet, compa-

rer le désordre élémentaire auquel tend la nature à celui programmé par

1'élaboration textuelle?...

En fait, d'après Umberto Eco, le texte a partie liée tout

autant avec le désordre qu'avec l'ordre, à la condition, toutefois, de

bien vouloir raisonner de la façon suivante—

D'une part, un texte se bâtit à compter d'éléments linguisti-

ques , soit d'une langue qui, par son organisation, s'avère ordre impro-

bable pour la nature et échappe ainsi au désordre entropique élémentaire.

Au départ improbable pour la nature, cette organisation qu'est la langue

"détermine à son tour, à l'intérieur des règles qui la régissent, 4<z

piopKe. ckaZnt de piobabÂJUXiit" . Par exemple, en français, une phrase

écrite se termine par un point (simple, d'interrogation, etc.) et la

phrase subséquente débutera sur une lettre majuscule.

Cependant, cette chaîne réglée peut être soumise à certains

dérèglements, écarts retentissant sur la signification du message

linguistique communiqué. Dans un texte, par exemple, l'énoncé "Je com-

Umberto Eco, op. cit., p. 76.


93

mence à comprendre, ma chère, mais, du tout, il faudrait certes en débat-

tre." contrevient à la regfe posée ci-haut. Évidemment, il y a ici

désordre, mais non "retour" à l'entropie de la nature car la contesta-

tion d'une règle n'équivaut pas au rejet de toute l'organisation:

En étudiant l'emploi, au sein du discours poétique, d'un


désordre orienté vers la communication, il faudra donc
tenir bien présent que pareil désordre ne peut pas être
identifié au concept statistique d'entropie, sinon en un
•ôen4 déXouini: le désordre qui communique est désordre-
par-rapport-à-un-ordre-antérieur . 1

D'autre part, en prenant appui sur le désordre, un texte

instaure une organisation nouvelle au fil d'un apport informatif spécifi-

que relancé par des facteurs intégrants (ou éléments de redondance).

C'est ainsi que de l'énoncé pré-cité se dégage finalement une significa-

tion lorsque le lecteur, ayant par exemple rencontré un ou deux autres

énoncés de ce type dans le texte, finit par découvrir que le "." doit

ici véritablement se lire "point" .

Bref, ce raisonnement de Eco situe bien le désordre et l'ordre

en matière textuelle: "toute rupture de l'organisation banale suppose un

nouveau type d'organisation, JuxquoJULz. 2.6Ï dii>oidn.z pcan. [Link] à Voiga-


yilicution [Link].nt2., mcu.6 [Link].0. [Link] Kocppoit aux [Link]êXK&6 du nouv&au
di.6coûte" . Par ailleurs, on peut en déduire que le texte s'avère pro-

duction hybride. En effet, bien que s'affichant comme ordre nouveau issu

1 Ibid., p. 85-86.
2 Ibid., p. 87.
94

d'une transformation de l'ordre prévu par le système linguistique * , il

demeure astreint à reprendre cet ordre linguistique préalable s'il aspire

à la communication.

Quant au double aspect informatif tel que posé par Moles

(cf. [Link] , p. 37-38), il revêt un caractère très pertinent dans une

étude qui envisage l'hybridité du texte. Bien que nous préférions écarter

les termes "sémantique" (risque de confusion avec "idéel") et "esthé-

tique" (cf. ouverture du second chapitre) au profit des termes "dénota-

tif" et "connotatif" , nous retiendrons les définitions qu'en donne

Moles, en les plaçant toutefois sous un éclairage particulier.

Ainsi, dans le cadre de cette recherche, lesdites définitions

s'entendront comme suit: les signes normalisés de la dénotation partici-

pent au maintien de l'ordre antérieur tel qu'on le retrouve dans l'écrit

ou encore au niveau plus théorique des règles linguistiques, alors que

les variations connotatives mettent en place un ordre nouveau proprement

textuel. L'information denotative se marquera donc comme un élargissement

de connaissances face aux règles de l'écrit en général ou à un contenu

sémantique spécifique régi par ces règles, tandis que 1'information con-

notative, se posant en écart, viendra ébranler lesdites règles et en

générer d'autres à portée textuelle.

Ou par les codes de communication courante qui en découlent à


une époque donnée.
95

3.2 UN MODÈLE SYSTÉMIQUE DU TEXTE

Aborder le texte en terme d'hybridité, c'est concevoir ce

dernier comme coprésence de deux systèmes entretenant entre eux une

tension dialectique. Et cette coprésence peut être envisagée d'au moins

deux façons différentes.

 la manière ricardolienne, les systsres en présence sont cernés

en cours de production. Plus précisément, l'écrit se dispose et l'écri-

ture le travaille peu à peu en accroissant les relations translinéaires:

l'analyste est scripteur et souvent, scripteur ayant déjà, grâce à la

mise en application de consignes strictes à orientation textuelle, amorcé

le texte au stade de l'écrit. Bref, la lecture analytique doit nécessai-

rement participer du processus même de l'écriture du texte: autrement

dit, une alternance entre opérations d'écriture et de lecture s'impose.

Avec 1'analyse traditionnelle, les systèmes en présence sont

repérés après coup. Plus précisément, un résultat se propose, lieu de

rencontre d'un ordre ancien et d'un ordre nouveau: l'analyste s'avère

agent externe de décryptage tentant de retracer l'efficace des divers

codes qu'ordonne une production spécifique. Bref, la lecture analytique

ne collabore au processus global de l'écriture du texte qu'en position

d'observation: autrement dit, s'effectue une mise à distance des opéra-

tions d'écriture au profit des opérations de lecture.

Pour notre part, nous adopterons le point de vue analytique

traditionnel, au sens où nous nous placerons en situation de théorisation


96

plutôt qu'en situation de production intégrale. Par contre, le modèle à

partir duquel opérera l'analyse s'inscrit résolument dans la modernité,

puisqu 'élaboré à compter de la distinction écrit/texte et axé sur une

circulation d'informations aux divers niveaux du texte.

Afin de faciliter la compréhension de ce modèle, il convient,

au préalable, d'en articuler un à la notion d1 "écrit" , ce qui viendra,

du même coup, compléter l'exposé du chapitre second sur ladite notion..,


97

EVTé

R3 6
_ DM
~RZ5 ~
ICP DM I
"RÏ4"
DM 1
I "R=3
DM
ICC
r DI
•K ~ n
__ DM .
fc K H *
REi , EVTr
-»l 5 -*_DI_ _.DM_j

| |

L __ _ I
I I
I _ I !
I _ J
IS (ou AI)

RE : répertoire d'éléments
(1) mots (et unités inférieures)
(2) syntagmes
(3) phrases
(4) paragraphes
(5) chapitres
(6) livre
DI : dimension idéelle
DM : dimension matérielle
ICC • information circulante centrifuge
ICP information circulante centripète
IS information-structure
(ou AI) ' (ou architecture informationnelle)
A : auteur
L : lecteur
EVTé : environnement élargi
EVTr : environnement restreint
Figure 3.1 L'écrit
98

Le modèle cognitif de la page précédente nous montre l'écrit

comme objet de communication entre un auteur (A) et un lecteur (L).

Ouvert (tracé discontinu marquant la frontière d'un niveau) parce que

d'une nature conceptuelle nécessitant l'intervention de l'esprit humain,

cet objet est porteur d'une information-structure (IS) pouvant comporter

jusqu'à six niveaux d'organisation (RE]_ à REg). Chacun de ces niveaux

présente une dimension idéelle (DI) et une dimension matérielle (DM).

Cependant, cette double dimension se trouve irrémédiablement en déséqui-

libre (position du tracé vertical continu traversant 1'IS), 1'idéel revê-

tant plus d'importance que le matériel et ce, à tous les niveaux d'orga-

nisation. Plus encore, comme la dimension matérielle ne sert qu'à accré-

diter la thématique idéelle selon les règles de codes figés, 1'informa-

tion (en tant qu'originalité) en circulation (ICC et ICP) n'est guère

concevable qu'en dimension idéelle, du moins pour un lecteur moyen

Soulignons que, par rapport à la figure 1.8 (cf. p. 44), une modification

majeure a été apportée quant à l'orientation de l'information circulante:

ce qui était là-bas "centrifuge" devient ici "centripète" et vice

versa. La raison en est fort simple: là-bas, nous avions un modèle calqué

sur celui de l'organisme humain où c'est le système nerveux qui reçoit et

transmet l'information (cf. figure 1.5 , p. 30) alors qu'ici, c'est-à-

dire dans un écrit (tout comme dans un texte d'ailleurs), la propagation

d'information s'effectue à partir du "mot" , point premier focalisé par

Certains lecteurs pourraient se voir informés, accidentellement


dirions-nous, en dimension matérielle: apprenti lecteur,
lecteur de culture étrangère, etc. Mais la visée première de
l'écrit demeure le "quelque chose à dire".
99

la lecture.

Il en va tout autrement dans un modèle articulé à la notion de

"texte" ...
100

EVTé

ICP H-ICP

ICC ICC

EVTr

IS (ou AI)

RE répertoire d'éléments
(1) mots (et unités inférieures)
(2) syntagmes
(3) phrases
(4) paragraphes
(5) chapitres
(6) livre
DI dimension idéelle
DM dimension matérielle
ICC information circulante centrifuge
ICP information circulante centripète
IS information-structure
(ou AI) (ou architecture informationnelle)
LS lecteur-scripteur
Up) s lecteur (potentiellement)scripteur
EVTé environnement élargi
EVTr environnement restreint
Figure 3.2 Le texte
101

Considéré du point de vue de l'information-structure (IS), ce

nouveau modèle colle au modèle de 1 ' écrit ( REQ_ à REg ). De plus, tout

comme ce dernier, il accuse une information circulante (ICC et ICP) du

côté de la dimension idéelle (DI). Mais là s'arrête la ressemblance et

des différences fondamentales s'instaurent. Ainsi, en accord avec la

théorie du texte, le destinateur abandonne la position d'auteur pour

adopter le double statut de lecteur et de scripteur (LS), alors que son

vis-à-vis, le destinataire, devient un lecteur familier avec le travail

d'écriture (LS) ou potentiellement orienté vers ce travail (L(p)S). En

outre, l'information circulante (ICC et ICP) s'installe en dimension ma-

térielle (DM), venant rétablir un équilibre global au sein de la double

dimension (tracé vertical central traversant l'IS). Au gré de l'informa-

tion circulante locale, cet équilibre global peut cependant fluctuer

(discontinuité du tracé vertical marquant la mobilité). Plus encore, une

information prenant sa source en dimension matérielle peut très bien se

voir projetée et mise en circulation en dimension idéelle ou vice versa

(intercalation de points, dans la discontinuité du tracé vertical,

marquant la possibilité d'une mise en contact).

Bref, tout en englobant le système de l'écrit, le système

textuel s'en écarte résolument. Mais la spécificité du texte a ceci de

particulier qu'elle prend appui sur une circulation d'information et non

sur une modification de structure comme on aurait pu s'y attendre

(cf. [Link].2 , p. 14 et 1.2.1 , p. 27).


102

3.3 L'ANALYSE SYSTËMIQUE D'UN TEXTE

Effectuer une analyse à compter du modèle systémique élaboré,


c'est donc, prioritairement, se pencher sur l'information en circulation
dans un texte: ici, "La chambre secrète" (voir annexe 2) , tirée des
2
Instantanés d'Alain Robbe-Grillet

Plus précisément, la démarche analytique comportera trois temps:


1) l'identification et l'articulation des informations dénotatives;
2) l'identification et l'articulation des informations connotatives;
3) à l'aide du modèle systémique, la représentation du parcours informa-
tionnel dénotatif, d'une part, et connotatif, d'autre part.

3.3.1 Informations dénotatives

Les informations dénotatives, rappelons-le, entraînent le


lecteur vers un élargissement de sa connaissance des règles de l'écrit,
d'une part, et d'un contenu sémantique spécifique à vocation interpréta-
tive univoque, d'autre part.

En ce qui concerne les règles de l'écrit, "La chambre secrète"


n'apprend rien à un lecteur qui déjà les connaît: autrement dit, les si-
gnes normalisés s'avèrent ici, pour nous, plutôt redondants qu'informa-
tionnels. Ainsi en est-il en dimension matérielle où l'on retrouve:

Une information-structure à cinq niveaux: REi = mots; RE2 =


syntagmes; RE3 = phrases; RE4 = paragraphes; RE5 = "chapitre"
(dans ce cas-ci, communément appelé "nouvelle").
Alain Robbe-Grillet, "La chambre secrète", Instantanés, Paris,
Les Éditions de Minuit, 1962, p. 95-109.
103

- une uniformité de l'instance narrative, à savoir un narrateur extra-

hétérodiégétique; - une dominance des temps du commentaire, principale-

ment de l'indicatif présent. En dimension idéelle, les règles ne font

pas l'objet d'une application systématique, bien qu'on puisse retracer

une action sporadique de la règle de répétition

- par pronominalisation:

"L'homme est encore à demi-penché sur elle, debout à un

• mètre de distance. _I1_ contemple..." [paragraphe XVI,

p. 106];

- par definitivisation:

" les surfaces plus incertaines où se perdent les limi-

tes de la salle.

Il est difficile de préciser les dimensions de

celle-ci..." [paragraphes VI-VII, p. 100];

- par recouvrement présuppositionnel:

"II est difficile aussi de dire d'où vient la lumière. Aucun

indice, sur les colonnes ou sur le sol, ne donne la di-

rection des rayons." [paragraphe VIII, p. 101];

et de la règle de progression

- linéaire:

"C'est d'abord une tache rouge [ ... ] Elle forme une

rosace " [paragraphe I, p. 97];

- à thèmes dérivés:

"Cette silhouette massive masque en grande partie la chair

nue où la tache rouge [ ] coule en longs filets [TH.l = H]


104

qui se ramifient [ ] L'un d'entre eux [TH.2 = composante

de H] a atteint [...]; d'autres [TH.3 = composante de H]

ont descendu [...]. Trois ou quatre veinules [TH.4 = compo-

sante de Th.3 qui devient alors H.2] se sont avancées..."

[paragraphe XVII, p. 107];

- combinée (plusieurs types):

"L'homme s'est éloigné [ ] JQ [à thème constant] est

maintenant déjà sur les premières marches de 1'escalier

qu'il s'apprête à gravir. Les marches inférieures [linéai-

re] sont longues et larges..." [paragraphe IX, p. 101-

102].

Il en va tout autrement en ce qui a trait au contenu sémantique

spécifique, "La chambre secrète" introduisant progressivement le

lecteur dans un univers particulier. En d'autres termes, à leur première

apparition dans la linéarité du texte, les signes normalisés revêtiront

un caractère informationnel, chaque sens "original" s'ajoutant au pré-

cédent dans le développement d'un (ou plusieurs) thème(s) unificateur(s).

Rappelons que, en vertu de la normalisation, l'ambiguïté est évacuée de

ce "mot à mot" unidirectionnel: le lecteur doit percevoir un sens domi-

nant et non s'adonner au vagabondage sémantique.

Premier signe se présentant à l'oeil du lecteur, le titre revêt

un caractère informationnel spécial puisqu'il donne une orientation thé-

matique de départ. À cet égard, le titre "La chambre secrète" s'avère

très alléchant pour le lecteur: on lui propose d'accéder à un lieu


105

désigné bien sommairement (de quelle sorte de chambre s'agit-il?) et

investi de mystère (qu'a-t-il de secret cet endroit?). La dédicace

"A Gustave Moreau" suivant ce titre s'avère également informationnelle,

le lecteur cherchant instinctivement à identifier ce Gustave Moreau (nom

attribué, au XIXe siècle, à un peintre français) pour établir un lien

entre celui-ci et le destinateur ("La chambre secrète" est écrite en hom-

mage posthume à un artiste-peintre). Puis défilent les vingt-et-un para-

graphes qui instruiront le lecteur sur la nature de trois thèmes princi-

paux, à savoir un décor (a), un homme (b) et une femme (c), de même que

sur les rapports qu'ils entretiennent entre eux

PARAGRAPHE THÈME EN DÉVELOPPEMENT RAPPORT INTER-THEMES

I Indéterminé: une "ta- —


che" [(a), (b) ou-(c)]

II (a) Localisation: situation par


rapport à la "tache" en (I)
—» en éloignement vers le
haut

III Indéterminé mais se Localisation: situation par


précisant: une "ta- rapport à la "tache" en (I)
che sur un corps" —* tout contre
[(b) ou (c)]

IV 1. (b) Localisation: situation par


rapport à un élément de (a)
[l1 "escalier"]-» en haut
et en éloignement vers plus
haut
2. (a) Jonction situationnelle:
trait d'union entre (b) en
(IV, 1) et 1'indéterminé en
(III) -» mise en contact du
haut et du bas
3. Indéterminé mais Localisation: situation par
(c) par déduction rapport à un élément de (a)
[le "haut pied"] —» en bas
106

et proche

V (c) Localisation: situation par


rapport à des éléments de
(a) ["coussins", "sol",
"tapis", "étoffe"]-» tout
contre

VI Élément de (a): Localisation: situation par


"velours violet" rapport à (c) -» tout contre

VII (a) Grandeur: place occupée par


(c) dans (a)

VIII 1. (a)
2. (c) Transfert: un élément habi-
tuellement lié à (a) se re-
trouve issu de (c)

IX 1. (b) Localisation: situation par


rapport à un élément de (a)
Cl' "escalier"]-* en bas
mais en éloignement vers le
haut
2. (a)

X (b) Localisation: situation par


rapport à un élément de (a)
Cl1 "escalier"] -» en bas
mais en éloignement vers
plus bas

XI (b) Localisation: conjonction


des rapports en (IX) et en
(X)

XII 1. (b) Localisation: situation par


rapport à (c) -* proche mais
plus haut
2. (c) Localisation: situation par
rapport à un élément de (a)
[la "colonne"] -» proche et
en bas

XIII (c) Localisation: situation par


rapport à un élément de (a)
identique à celui en (XII)
[une autre "colonne"] -»
proche et en bas
107

XIV (c) Localisation: situation par


rapport à un élément de (a)
[le "sol"]-» tout contre

XV (c) Localisation: situation par


rapport à un élément de (a)
[un "tapis"] -» tout contre

XVI (b) Localisation: situation par


rapport à (c) -* tout proche
mais plus haut

XVII 1. (b) Localisation: situation par


rapport à (c) -» au-dessus
2. Élément de (c):
la "tache"

XVIII 1. (c) —
2. (b) Localisation: situation par
rapport à (c) -» tout contre
1 7 " (c) ~~
XIX (b) Localisation: situation par
rapport à un élément de (a)
[l1 "escalier"]-» tout en
haut

XX (a) —

XXI 1. (O
2. Élément de (a): Localisation: situation par
la "fumée du rapport à (c) -> en éloigne-
brûle-parfum" ment du bas vers le haut

Le trajet des informations dénotatives, dans "La chambre se-

crète" , se présente donc comme suit: 1) au départ, prédominance des

informations relatives au thème "décor" (I à IX); 2) à compter de la mi-

parcours, prédominance des informations concernant les thèmes "homme"

et "femme" (X à XX); 3) en finale, prédominance des informations ayant

trait au thème "décor" . En outre, on remarque, du côté des relations


108

inter-thèmes: - une prédominance de l'aspect situationnel avec le "bas"

comme pôle d'attraction: (I) bas-» (II) haut-» (III) bas -» (IV) de haut

en bas -» (V à XVIII) bas -> (XIX) haut -» (XX-XXI) de bas en haut; - une

capacité plus large du thème "homme" à la mise en rapport: il se situe

par rapport à chacun des deux autres thèmes, ce qui n'est pas le cas pour

ceux-ci. Ayant rassemblé toutes ces informations, le lecteur pourra déga-

ger une interprétation uniformisante, de type paraphrastique, dépourvue

d'ambiguïté: "La chambre secrète" , c'est, dans un décor imposant (la

chambre), la descente d'un criminel vers sa victime suppliciée (le secret

résidant dans la chambre).

3.3.2 Informations connotatives

Les informations connotatives, on s'en souvient, entraînent le

lecteur vers un ébranlement des règles de l'écrit et, simultanément, vers

une implantation de règles à portée textuelle.

Afin d'ébranler les règles de l'écrit, "La chambre secrète"

propose au lecteur une série d'infractions et ce, tant en dimension

idéelle que matérielle. Chacune de ces ré-activations de codes constitue

une information connotative au moment où le lecteur la relève . Le

relevé qui va suivre situe les informations connotatives au moment où

elles s'inscrivent, pour nous, dans "La chambre secrète" ...

Il est difficile de fixer un' moment précis au relevé effectif


de 1'information connotative car il varie d'un lecteur à un
autre, selon la compétence de ce dernier, et d'une infraction
à l'autre, selon la nature de celle-ci.
109

PARA- LIGNE/ ÉLÉMENT RÉ-ACTIVATION DIMENSION


NIVEAU
GRAPHE PAGE INFORMATIONNEL
I ° 2/97 base "brillant" synonymie: idéelle
reprise de
"vif11 [li-
gne 2, p..97]
° 2/97~~ base "sombre" oxymore: un idéelle
"rouge bril-
lant" mais
"sombre" Cli-
gne 2, p. 97]
° 3/97 base "ombres" anagramme: matérielle
reprise de
"sombre" Cli-
gne 2, p. 97]
° 8-9- base "pâleur d'une antithèse: idéelle
10/ (et surface [—] rapport à la
97 déve- mate" "tache" d'un
loppe- - "rouge bril-
ment: lant, mais
deux sombre" [li-
phra- gnes 1-2,
ses) p. 97]
° 4/98~ base "pénombre" sur- matérielle
anagramme:
contient
"ombre" Cli-
gne 1, p. 98]

synonymie: idéelle
reprise de
"blancheur
atténuée"
" l à ~ base ° plusieurs matérielle
13/ mots avec
97 la lettre
"S"
redoublement
1 à ° plusieurs
4/98 mots à
double
consonne

III ° 14/ déve- ° "escaliersj1 ° contra- idéelle


98 loppe- diction
ment pré-suppo-
sition-
110

nelle: en
(et) (II), on
dit "un
vaste esca-
lier" Cli-
gne 9,
p. 98]
IV ° 4-5/ ° " Dans le ° contra-
99 fond, vers diction
le haut de pré-suppo-
1'escalier, sition-
s'éloigne nelle: en
une (III), on
silhouette dit " Tout
noire " ce décor
est vide,
escaliers
et colonna-
des "
[lignes 14-
15, p. 98]

IV ° 4-5/ déve- " Dans le renvers ement matérielle


99 loppe- fond, vers le temporel dans
haut de le déroule-
(et) 1'escalier, ment de
s'éloigne une 1'action
silhouette
noire [ ] +
IX ° 25- L'homme utilisation
26/ s'est éloi- des temps du
101 gné déjà de commentaire
+ quelques pas. en position
1-2/ Il est mainte- de récit
102 nant déjà sur
les premières
marches de
1'escalier
qu'il s'ap-
prête à
gravir."

D'entrée de jeu, "La chambre secrète" pose son orientation


textuelle au niveau de la base, à la fois en dimensions idéelle et maté-
rielle . La reprise s'y voit mise à 1'honneur, axée, selon le cas, sur le
Ill

semblable (approximation), l'identique (redite) ou l'antithétique

(contradiction).

Campée à la base, la reprise poursuit son action au niveau du

développement par la mise en place de deux contradictions apparentes. La

seconde d'entre elles retiendra pour l'instant (nous reviendrons à la

première ultérieurement) notre attention: s'il effectue un retour sur

l'ensemble du texte, le lecteur constate que cet élément informationnel,

localement contradictoire dans l'idéel, participe à une ré-activation

plus large en dimension matérielle, celle du schéma narratif. En effet,

ce schéma a passablement été perturbé: 1) par permutation: - ouverture

du texte sur des éléments de la sanction: une tache sur un corps;

- inversion d'un moment de l'action: après un recul jusqu'à la perpétra-

tion du méfait, retour à un moment antérieur à ce recul ("tout en haut"

de l'escalier); 2) par suppression: absence de la situation initiale et

de la provocation. Bref, le texte s'ouvre sur une prolepse à partir de

laquelle on remonte le cours des événements (évacuation de la contra-

diction), mais ce retour se voit interrompu par une analepse: le rideau

s'abaisse alors sur la situation finale, sans qu'aucune information quant

aux antécédents des antagonistes et au mobile de 1'acte criminel ne nous

ait été fournie.

Par ailleurs, toujours dans son regard global sur le texte, le

lecteur perçoit d'autres ré-activations majeures en dimension matérielle.

Les premières touchent les unités narratives distributionnelles: 1) pré-

sence d ' un seul noyau se situant vers la fin du texte ( paragraphe XVIII ) ;
112

2) gommage de la phase centrale du noyau: l'homme pose une action vio-

lente mais le lecteur ignore laquelle; 3) dominance des catalyses ou

actions secondaires, soit les divers moments de la descente et un moment

de la remontée; 4) dissémination des catalyses (paragraphes IV-IX-XVI-

XIX) ou morcellement de ce qui constitue 1' "extension descriptive" du

récit. Les secondes s'établissent en regard de la structure actantielle,

structure ici à quatre "personnages" , à savoir l'homme, la femme, le

décor et "x" : 1) suppression d'actants s'exprimant dans une fusion des

rôles: - l'homme est à la fois sujet et destinataire; - la femme s'avère

objet et opposant (lorsqu'elle se débat); - le décor, principalement

l'escalier, se veut tout autant opposant (ramenant le sujet vers l'objet

consommé donc "inutile") qu'adjuvant (permettant une seconde consomma-

tion, par le sujet, de l'objet réanimé); 2) indétermination du destina-

teur: il semblerait que ce soit une force à caractère psychologique (pas-

sion, haine, etc.) mais impossible d'en préciser la nature exacte, le

sujet et l'objet étant décrits de l'extérieur et non de l'intérieur.

Mais, à y regarder de plus près, la majorité de ces reprises du

même et du différent semblent largement procéder d'un élément informa-

tionnel fondamental: le mot "escalier" . En dimension idéelle, l'esca-

lier, c'est: 1) fonctionnellement: - un élément permettant la jonction de

deux plans antithétiques, soit le bas et le haut, en des lieux divers;

- un élément ici immobile autorisant une mobilité (encore une antithèse)

marquée du sceau de la réversibilité (progression d'avant en arrière ou

vice versa); 2) structurellement: - une unité n'existant que par la

jonction d'éléments identiques (multiplication de l'identique: réduction


113

ici de la contradiction " escaliers_" ); - en perspective, une ligne brisée

unitaire composée de droites formant des angles divers (le semblable);

- une unité qui, "montant en tournant" , a ici partie liée avec la

courbe (antithèse par rapport à 1'angulaire). En dimension matérielle,

l'escalier, c'est ce qui doit être lu et relu ("c'es[t] à lire" et "relis

{ç£") pour qu'en surgisse le potentiel: 1) désignation d'une lettre capi-

tale (l1 "s ai(s'entend "est") cler(s'entend "clé")"), une lettre se

concevant comme une stylisation de l'escalier idéel (la courbe) et comme

un double mouvement de scission/renversement ( S- -» deux demi-cercles dont

l'un, renversé, s'accroche à la base de l'autre); 2) mise en présence du

lien et de la séparation: "ça relie" , "lacer" , "rails" / "série" /

"scier" , "escale" , "casier" , "crise" ; 3) réservoir d'éléments

textualisables: "il écrase" , "L(s'entend "elle") crie (ou "a crié")" ,

"case(r)" , "sac" , "cas" , "caler" , "Ch]ier" , "salir" , "ra-

le(s)" , "acier" , "salé(e)" , "rai" ou "rais" , "cri(s)" ,

"aïe" , "ail" , "sacre" , "sacrée(s)" , "ciel" , "cire" .

Revues à compter de cet élément fondamental, la plupart des

données relevées précédemment sous l'étiquette "informations connota-

tives" se conçoivent plutôt comme des "actualisations informationnelles

connotatives" . Le relevé qui va suivre situe ces actualisations en rap-

port avec le mot-origine "escalier" ...


114

LIEN AVEC ESCALIER LIEN AVEC ESCALIER


DIMENSION ACTUALISATION MATÉRIEL
IDÉEL

idéelle "brillant"/ juxtaposition du parenté avec "rai"


"vif" semblable (ou "rais") [la
lumière]

idéelle "sombre"/ jonction antithé- rapport antithéti-


"brillant" tique que à "rai" (ou
"rais")

maté- "ombres"/ juxtaposition du rapport antithéti-


rielle "sombre" semblable + que à "rai" (ou
parcours d'avant "rais")
en arrière du "s"

ideselle "pâleur d'une jonction antithé- rapport antithéti-


surface [...] tique que de "mate" à
mate"/"tache" "rai" (ou "rais")
d'un rouge [lumière vive]
"brillant
mais sombre"

maté- "pénombre"/ juxtaposition du rapport antithéti-


rielle "ombre" semblable que à "rai" (ou
"rais")

idéelle "pénombre"/ juxtaposition du rapport antithéti-


"blancheur semblable sur que à "rai" (ou
atténuée" fond antithétique "rais")

maté- redoublement répétition de focalisation sur


rielle du "s" 1'identique une lettre capi-
tale , stylisation
de l'escalier
idéel

maté- redoublement répétition de —


rielle de consonnes 1'identique

idéelle "escaliers"/ multiplication focalisation sur


"un vaste de l'identique une lettre capi-
escalier" tale , stylisation
de l'escalier
idéel
11
ideielle Dans le
fond, vers le
haut de
1'escalier,
115

s'éloigne une
silhouette
noire"/
" Tout ce
décor est
vide, esca-
liers "

maté- schéma narra- mobilité marquée •[h]ier"


rielle tif de réversibilité
d'ensemble

maté- dissémination mouvement de


rielle des catalyses scission

maté- fusion oppo- jonction antithé-


rielle sant/adjuvant tique tributaire
["escalier"] de la mobilité
réversible

Plus encore, outre les actualisations jusqu'ici situées, des

actualisations complémentaires sont mises à jour grâce à un examen du

mot-origine:

- duel (en dimension matérielle) entre le couple antithétique

"récit"/"description" (mobilité/immobilité -» escalier

idéel) : injections descriptives massives scindant (ligne

brisée) le récit jusqu'à ce qu'il "cale" (pendant que sont

décrits décor et antagonistes, aucun événement diégétique

n'a lieu) / injection de mouvement (verbes d'action;

adverbes de temps ; multiplication, jusqu'au vertige, des

liens idéels et/ou matériels entre les mots; alternance de

plus en plus rapide entre les blocs descriptifs des thèmes

homme/femme en seconde partie du texte) dans la description

jusqu'à la convocation du récit alors libéré (se trouvant


116

"animé", le temps "littéral" qui s'écoule lors de la

description finira par permettre au récit un bondissement

"logique" d'un stade à un autre);

manifestation du lien-tension (escalier matériel) entre le

récit et la description: utilisation des temps du commentai-

re (dimension matérielle) même en position de récit;

répercussion de l'antithèse "courbe"/"angle" (escalier

idéel) en dimension idéelle: - le vocable "courbes" appa-

raît dès le premier paragraphe (ligne 12, p. 97), annoncé

par les mots "rosace" , "sinueux" et "arrondi" ; - le

vocable "angle" surgit au troisième paragraphe, tel quel

(ligne 23, p. 98) en terme de vision (annoncé par les

expressions "au-delà" et "au premier plan") et par le biais

du mot "pointe" (ligne 24, p. 98) en terme de figure;

répercussion, dans 1'idéel, de la matérialité du "s" (esca-

lier matériel): amorcée au premier paragraphe (lignes 4 et

11, p. 97) avec la "rosace" .(multiplication de la courbe

dans un cercle) et le "demi-globe" (scission d'un cercle),

elle marque également la stratégie descriptive (progression

thématique selon un double mouvement d'encerclement et de

scission);

relance de sous-anagrammes (escalier matériel) en dimension

idéelle: réalisation d'un acte violent ("il écrase",

"L crie", "cri(s)", "râle(s)", "aiïe") un peu "salé" (victi-

me nue) envisageable sous l'angle du mal ("cas" -• crime,


117

"sac"-» saccage, "salir", "acier"-» dur, "ail"-» vampi-

risme), de-la folie ("case"-> une en moins, d'où la venue

au texte du "garde-fou") ou du rituel sacré ("sacre", "sa-

crée(s)", "ciel", "cire").

Engendrant, par ses actualisations, une véritable spirale de

sur-activation, le mot "escalier" en favorise à la fois le repérage:

nul besoin alors de doter "La chambre secrète" d'indices métatextuels

pour en faciliter le décryptage. De fait, réduit à sa plus simple expres-

sion, soit deux indices à portée globale (la "tache" s"étendant "de plu-

sieurs côtés" en "se divisant" [paragraphe I, lignes 1 à 7, p. 97] et le

"désordre très composé" [paragraphe V, lignes 4-5, p. 100]), le méta-

texte pourra aisément passer inaperçu, d'autant plus qu'il revêt un

caractère implicite.

Si le métatexte marque peu l'activité textuelle, 1'intertexte,

lui, s'y inscrit fortement sur le mode du tissage. Connotative en ce

qu'elle participe à 1'articulation des règles textuelles, 1'information

intertextuelle est signalée au lecteur au moyen de la dédicace

"A Gustave Moreau" . Y gîte, en effet, un fort potentiel informationnel

pouvant se traduire en ces mots: la spécificité d'un travail pictural

qualifié de symboliste. De ce potentiel informationnel se verront tirées

les actualisations suivantes:

- de la peinture, un lexique: "tache" , "plan" (et l'idée

de perspective), "silhouette" , "corps nu" (ou modèle),

"scène" , "profil" , "fond" , "ligne" , "dessiné" ,


. 118

"trait" , "contre-joue" , "toile" ;

- du symbolisme pictural , plus précisément:

° du rôle majeur de la matérialité (le "plastique") avec

accent mis sur le décor et les formes plutôt que sur le

sujet lui-même: nombreuses ré-activations en dimension

matérielle et désignation de l'escalier comme générateur

textuel;

° de la faveur dévolue au clair-obscur: franche opposition

lumière/ombre et atténuation de la lumière par l'ombre

("pénombre");

- du symbolisme pictural de Moreau , plus précisément:

° de 1'allégorie des sujets : une victime et un bourreau

(blanc/noir), incarnation du Bien et du Mal;

° d'une prédilection pour la chose religieuse: lexique du

sacré ("rosace", "cathédrale", "brûle-parfum", "sacri-

fiée", "temple", "croix") et association "descente de

l'homme/sang-chair de la femme" reprenant Saint-Jean

("Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi.");

° des personnages figés aux attitudes hiératiques: positions

des antagonistes et participation à l'enlisement du récit;

° des détails à profusion: minutie de la description et

abondance de liens entre les mots.

Renseignements tirés de 1'Encyclopedia Universalis, "Symbolisme


et art", vol. 15, Paris, 1968, p. 624-629.
Renseignements tirés de 1'Encyclopedia Universalis,
"Moreau (Gustave)", vol. 11, Paris, 1968, p. 321-323.
119

Au total, "La chambre secrète" s'avère fort riche en informa-

tions connotatives. Produites par "reprise" , c'est par leur reprise

également, soit les nombreux facteurs intégrants (ou éléments de re-

dondance), que se consolidera le code propre à ce texte. Une fois déchif-

fré par le lecteur, ledit code viendra jeter un éclairage nouveau sur le

titre du texte: "La chambre secrète" , c'est une enceinte matérielle

("chambre" = lieu où sont couchés des mots) où s'effectuent des opéra-

tions particulières ("chambre" au sens technique) de production

("chambre" qui secrète) selon de précis mécanismes à découvrir ("chambre"

à secret).

3.3.3 Parcours informationnels

Le parcours informationnel dénotatif de "La chambre secrète"

se pose comme suit...


120

Ol
y
I LS )
EVTé

:
1
n±Di
1
1
DI ~*

DM
-V n
DM '

1 F" R E3
1 DI DM
1 | R]E.2 DM '
Ii J j j 1_p,DI_ _ 1

L • HT E EVTr
i DM !
_ _ _i
2

1 1 1
1 _ 1
1
L _J
'1 T I
•IS (ou AI)

RE : répertoire d'éléments
(1) mots (et unités inférieures)
(2) syntagmes
(3) phrases
(4) paragraphes
(5) "chapitre" (ou "nouvelle")
DI dimension idéelle
DM dimension matérielle
IS information-structure
(ou AI) (ou architecture informationnelle
LS lecteur-scripteur
L • lecteur
EVTé environnement élargi
EVTr environnement restreint
l : premier moment du parcours
(information circulante centripète: ICP)
2 : second moment du parcours
(information circulante centrifuge: ICC)
3 . troisième moment du parcours
(information circulante centripète: ICP)

Figure 3.3 "La chambre secrète" : parcours informationnel dénotatif


121

Accordant la primauté à la dimension idéelle (position du tracé

vertical continu traversant 1'IS), le destinataire fait ici abstraction

de son orientation vers le travail d'écriture (L plutôt que L(p)S). Avant

tout "dénotatif " , un parcours informationnel en trois moments se pré-

sente, dès lors, à lui: 1) comme point de départ s'affiche un titre,

syntagme porteur d'une information très vague demandant à être précisée;

2 ) des mots s ' accrochent ensuite les uns aux autres de syntagmes en

phrases et en paragraphes pour constituer une "nouvelle" , unidirection-

nalité des mots donc qui, au fil des pages, camperont peu à peu le décor

et les antagonistes qui s'y retrouvent; 3) au point d'arrivée ressurgit

le titre, maintenant particularisé dans son information. Somme toute,

"La chambre secrète" met en place un circuit informationnel dénotatif

sans complexité qui se referme sur lui-même.

Pour sa part, le parcours informationnel connotatif de

"La chambre secrète" se dispose, en deux étapes, de la façon suivante...


122

EVTé

EVTr
r i f b£ ilh i 111

L__
I
I ^_
RE répertoire d'éléments
(1) mots (et unités inférieures)
(2) syntagmes
(3) phrases
(4) paragraphes
(5) "chapitre" (ou "nouvelle")
DI dimension idéelle
DM dimension matérielle
IS information-structure
(ou AI) (ou architecture informationnelle)
LS lecteur-scripteur
L(p)S lecteur(potentiellement)scripteur
EVTé environnement élargi
EVTr environnement restreint
premier moment du parcours (information circulante interne
(entre éléments de base) à orientation centrifuge: ICC)
second moment du parcours
(information circulante centrifuge: ICC)
troisième moment du parcours
(information circulante centripète: ICP)

Figure 3.4 "La chambre secrète" parcours informationnel connotatif


(étape I)
123

symbolisme pictural de Moreau


LS symbolisme pictural général
peinture EVTé
T
<—* 3

PI
-i
J2I _ L _ L PM «

<—
•—» — *

|
f Ie... • ' J al ai.
*- - -[- QM -M -k te-—q <—i
I
-J EVTr

L' IS (ou AI)


I
RE répertoire d'éléments
(1) mot "escalier" (et unités inférieures)
(2) syntagmes
(3) phrases
(4) paragraphes
(5) "chapitre" (ou "nouvelle")
DI dimension idéelle
DM dimension matérielle
IS information-structure
(ou Al! (ou architecture informationnelle)
LS lecteur-scripteur
L(p)S lecteur(potentiellement)scripteur
EVTé environnement élargi
EVTr environnement restreint
premier moment du parcours
(information circulante centrifuge: ICC)
second moment du parcours
(information circulante centrifuge: ICC)
troisième moment du parcours
(information circulante centripète: ICP)

Figure 3.5 "La chambre secrète" parcours informationnel connotatif


(étape II)
124

Orienté vers le travail d'écriture, le destinataire (L(p)S et

non plus L) prend en compte tout autant la dimension matérielle que la

dimension idéelle: exploitées tour à tour (discontinuité du tracé verti-

cal, celui traversant l'IS, marquant la mobilité), elles finissent par

atteindre un certain équilibre global (position centrale dudit tracé).

Dès lors, s'offre à lui, en trois moments, la première étape d'un

parcours informationnel "connotatif" : 1) au départ, un surplace pro-

ductif (multiplication d'éléments de base à partir de leurs semblables)

met en évidence l'opération de "reprise" ; 2) étendant ensuite son champ

d'action, l'opération produit des effets, en dimension matérielle, sur

l'ensemble du texte (schéma narratif d'ensemble, etc.) et, en dimension

idéelle, jusqu'en certains paragraphes (contradictions présupposition-

nelles); 3) la prise en considération des «effets produits mène à la mise

en relief d'un élément de base (le mot "escalier").

Si, au terme de cette première étape, la textualité se trouve

inscrite, elle demeure plutôt faible. Cette constatation, jointe à la

désignation du mot "escalier" , entraîne le destinataire vers les trois

moments d'une seconde étape du parcours informationnel "connotatif" :

1) de la base au "chapitre" (ou "nouvelle"), migrent (1'intercalation

de points dans la discontinuité du tracé vertical traversant 1 ' IS en il-

lustre la possibilité) des composants idéels et matériels du mot "esca-

lier" , c'est-à-dire que se voit opéré un transfert de l'idéel dans le

matériel et vice versa; 2) accrédité dans l'environnement restreint, le

phénomène migratoire s'étend alors dans une autre direction, la dédicace

(un syntagme) suggérant des liens entre le texte et un "hors-texte" ,


125

en l'occurrence une oeuvre picturale; 3) "capturés" , les éléments

externes sont injectés dans le texte et ce, jusqu'à sa base qui se voit

confirmée dans son statut de centre opérationnel. Somme toute,

"La chambre secrète" met graduellement en place un circuit information-

nel connotatif assez complexe, circuit doté d'un foyer et ouvert à la

mise en contact (interne et externe).

Ainsi utilisé dans une "ressaisie" d'informations, le modèle

systémique a permis une représentation générale des parcours information-

nels inhérents à "La chambre secrète" . Et c'est sur cette représenta-

tion que s'abaisse le rideau, du moins jusqu'au rappel...


CONCLUSION
127

Tout travail de recherche appelle, à son terme, un bilan: notre

novice le sait très bien. Et la voilà qui se remémore les principaux mo-

ments de la recherche, histoire de se préparer à franchir l'ultime

étape...

Ont été étudiées, au premier moment, deux théories: l'une,

traitant des systèmes, l'autre, de l'information.

Débouchant sur une méthodologie à caractère interdisciplinaire,

la première s'appuie sur une définition du système mettant en évidence

trois notions-clés: 1) "éléments en interaction" , soit les composants

de base du système qui entretiennent des relations de lieu, d'ordre ou de

transfert; 2) "structure" , à savoir l'organisation spatiale du système;

3) "fonction" , c'est-à-dire l'ordre processuel du système. Cette défi-

nition campée, il devient possible d'arrêter certaines typologies classi-

ficatoires de systèmes (telle celle de Lesourne ou de Lemoigne) ou

encore, des distinctions entre systèmes (systèmes matériels/ systèmes

conceptuels).

La seconde, quant à elle, propose une approche du concept

"information" en sa nature statistique (Shannon et Weaver) ou communica-

tionnelle (Abraham A. Moles). En sa nature statistique, l'information,

exprimable selon une convention mathématique (le "bit"), se conçoit en

terme de probabilité: elle est la mesure d'un ordre improbable (une


128

"néguentropie") s'opposant au désordre entropique. En sa nature communi-

cationnelle, l'information, objet d'échange entre destinateur et destina-

taire, a partie liée avec l'originalité: elle est la donnée d'un message

qui contribue à modifier le répertoire du destinataire.

Toujours au premier moment, deux systèmes informationnels ont

été pris en compte afin d'expliciter et de relancer les données élé-

mentaires (tant systémiques qu'informationnelles) introduites.

L'un d'eux, le corps humain (tel que défini par Henri Laborit),

présente: 1) une "information-structure" , à savoir une information de

mise en forme des éléments (des niveaux d'organisation de complexité

croissante) qui vient fermer le système en lui conférant une identité

spécifique; 2) une "information circulante" , soit une information de

mise en contact des éléments (une chaîne de servo-mécanismes), à

caractère centrifuge ou centripète, qui vient ouvrir les divers niveaux

d•organisation du système en les mettant en rapport avec 1'environnement

(restreint ou élargi).

Quant à l'autre, la production esthétique (telle que vue par

Umberto Eco et Abraham A. Moles), elle se veut: 1) forme close, par son

achèvement calibré, et ouverte, par son caractère transactionnel (champ

de suggestions inscrit dans un rapport de connaissance entre producteur

et "lecteur") et son organisation double (ordre de suggestions disposant

une jonction entre données matérielles et données référentielles ou

"idéelles"); 2) message porteur d'une architecture (signes regroupés

selon des niveaux hiérarchisés) revêtant un aspect informatif "sémanti-


129

que" ou "dénotatif" (signes normalisés) et "esthétique" ou "conno-

tatif" (signes en variation autour d'une norme).

En finale du premier moment, une fois circonscrite la notion de

"modèle" , une ressaisie des données recueillies s'est actualisée en un

modèle cognitif articulé à la production esthétique.

A été abordée, au second moment, une théorie du texte opérant

à compter d'une différenciation "écrit"/"texte" .

Issu de la graphie, l'écrit s'avère élargissement linéaire et

littéral de syntagmes en phrases, de phrases en paragraphes, de paragra-

phes en chapitres, de chapitres au livre. Bi-dimensionnel à l'instar des

mots qu'il aligne, 1'écrit accuse cependant un certain déséquilibre dans

sa bi-dimension: la dimension idéelle imprime habituellement sa visée,

l'expansion thématique, à la dimension matérielle. En sa dimension

idéelle, l'écrit se veut donc développement propositionnel d'un thème,

développement régi par des règles qui en garantissent la cohérence sé-

mantique: - la répétition ou récurrence d'éléments; - la progression ou

renouvellement de 1'apport sémantique; - la non-contradiction ou

concordance d'un contenu "x" avec un contenu posé (ou présupposé) anté-

rieurement; - la relation ou mise en rapport (logique de cause à effet,

de conséquence ou de condition) des faits du monde représenté. En sa di-

mension matérielle, il se conçoit uniquement en terme de stratégies

compositionnelles permettant l'exposition des propositions et accréditant

la cohérence de ces dernières: - le commentaire/la narration ou attitudes

de locution; - le schéma narratif d'ensemble ou macro-structure événe-


130

mentielle du récit; - les unités narratives distributionnelles ou micro-

structure événementielle du récit; - la structure actantielle ou organi-

sation des personnages en regard de leur participation aux événements du

récit.

Issu de l'écriture, le texte s'avère accroissement des relations

translinéaires et translittérales entre certains composants de base (les

mots) ou du développement (l'écrit). Exploitant davantage le potentiel en

germe dans la bi-dimension des matériaux, il fait jaillir ceux-ci hors

des codes de la communication courante: autrement dit, les codes en

question font l'objet d'une.ré-activation (transgression sporadique) ou

d'une sur-activation (transgression soutenue). Avec la première, se

voient générés des effets rhétoriques locaux tels: - en dimension idéel-

le, comparaison et métaphore (niveau base) ou encore ambiguïté et para-

doxe (niveau développement); - en dimension matérielle, mot-valise et

anagramme (niveau base) ou encore parasite digressif et anachronie (ni-

veau développement). Avec la seconde, se trouvent propagés, de manière

réglée, des composants ré-activés et ce, jusqu'à l'émergence d'un code

textuel spécifique. Mais la transversalité textuelle peut également

s'exercer par exhibition de mécanismes d'écriture et par appropriation de

matériaux externes. L'une instaure la venue au texte de la théorie de ce

texte (effet métatextuel), l'autre, celle (sur le mode du collage ou du

tissage) d'un autre texte ou d'un écrit (effet intertextuel).

Toujours au second moment, a été considéré l'agent, à la fois

lecteur et scripteur, qui préside à la genèse du texte.


131

Comme lecteur, cet agent opère un déchiffrement de l'écrit dans

le but de repérer les dispositifs particulièrement susceptibles d'être

relancés par l'écriture. En se pliant à ce travail de scrutation,

l'agent-lecteur se donne, par le fait même, les moyens de mener à bien

l'élaboration textuelle.

Comme scripteur, cet agent opère une transformation de l'écrit

au texte. Engagé dans ce travail d'élaboration, 1'agent-scripteur se

trouve nanti d'une double détermination: - l'une, extra-scripturale, le

travail s'effectuant à compter d'un réservoir (sorte d'encyclopédie

personnelle); - l'autre, scripturale, la domination du réservoir pouvant

subir un renversement (d'où modification du réservoir) par suite d'une

riposte textuelle.

En finale du second moment, une vue d'ensemble des données sur

l'écrit et le texte s'est concrétisée dans un effort de synthèse.

A été dégagée, au troisième moment, une approche systémique du

texte conjoignant l'ensemble des données pluridisciplinaires précédemment

circonscrites.

De prime abord, la jonction des concepts "information" et

"texte" pose problème car le premier se conçoit en terme d1 "ordre" ,

alors que le second se démarque comme "atteinte à l'ordre" . Par contre,

il est difficile de soutenir une adéquation entre le désordre entropique

et celui programmé par le texte. En fait, le texte a partie liée tout

autant avec le désordre qu'avec l'ordre, à la condition, toutefois, de


132

redéfinir ces notions: - textuellement, le désordre provient d'une

introduction de dérèglements dans l'ordre d'une langue qui, par son orga-

nisation, avait échappé au désordre entropique; - textuellement, l'ordre

s'instaure dès que, prenant appui sur un désordre textuel, se profile une

organisation particulière. Autrement dit, le texte est désordre, puisque

transgressant l'organisation linguistique courante, mais également ordre,

puisque porteur d'une organisation discursive nouvelle. Par ailleurs,

bien que le texte affiche un certain désordre, face aux codes de la commu-

nication courante, il ne peut évacuer totalement ces derniers sous peine

d'incommunicabilité: le texte s'avère donc production hybride. Dès lors,

les informations disposées par celui-ci peuvent être de nature "denota-

tive" (élargissement des connaissances quant aux règles de l'écrit ou

à un contenu sémantique précis régi par ces règles) ou "connotative"

(ébranlant les règles de l'écrit et en générant d'autres à portée

textuelle).

Ces précisions apportées, il devient possible d'arrêter un mo-

dèle systémique du texte. Articulé à une production hybride, ce modèle

reprend celui de l'écrit (information-structure identique, information

circulante en dimension idéelle), tout en s'en écartant résolument car il

présente: - un destinateur en position de lecteur-scripteur et un desti-

nataire en position de lecteur(potentiellement)scripteur; - une informa-

tion circulante en dimension matérielle, laquelle favorise un équilibre

global entre les deux dimensions; - la possibilité d'une fluctuation de

l'équilibre global entre les dimensions au gré de l'information circu-

lante locale; - la possibilité d'une projection de l'information maté-


133

rielle en dimension idéelle et vice versa.

Toujours au troisième moment, a été effectuée l'analyse systé-

mique d'un texte d'Alain Robbe-grillet: "La chambre secrète" .

L'information denotative de "La chambre secrète" est, pour

nous, strictement rattachée à la spécificité d'un contenu sémantique (au-

cune information quant aux règles de 1'écrit). Orienté thématiquement dès

le titre et la dédicace, le texte introduit progressivement trois thèmes

(décor, homme, femme) en accordant localement la prédominance au dévelop-

pement d'un thème (au départ et à l'arrivée: décor) ou de deux thèmes

(à compter de la mi-parcours: homme, femme). En outre, il dispose princi-

palement des rapports de localisation (avec le "bas" comme pôle d'at-

traction) entre ces trois thèmes, octroyant à un de ces thèmes (homme)

une capacité plus large à la mise en rapport (rapports avec les deux au-

tres thèmes). Ayant relevé ces éléments informationnels à caractère déno-

tatif, nous sommes à même d'interpréter le texte: "La chambre secrète" ,

c'est, dans un décor imposant (la chambre), la descente d'un criminel

vers sa victime suppliciée (le secret résidant dans la chambre).

L'information connotative de "La chambre secrète" s'inscrit,

pour nous, dès les premières lignes du texte par des opérations de re-

prise (approximation, redite, contradiction) effectuées principalement,

bien que non exclusivement, au niveau de la base. Mais, dans un regard

global sur le texte, nous pouvons également situer d'importantes ré-

activations informationnelles au niveau du développement: - perturbation

du schéma narratif d'ensemble par permutation et par suppression;


134

- présence d'un seul noyau dont la phase centrale se trouve gommée;

- suppression d'actants et indétermination du destinateur. À y regarder

de plus près cependant, toutes ces informations connotatives s'avèrent

plutôt être des "actualisations informationnelles connotatives" ,

puisqu'elles procèdent d'un unique élément informationnel ("escalier").

Et, une fois situé 1'élément-origine, nous découvrons des actualisations

informationnelles supplémentaires, véritable spirale de sur-activation.

Par ailleurs, si l'information connotative demeure assez pauvre du côté

métatextuel, elle reprend de la vigueur intertextuellement, la dédicace

("A Gustave Moreau") entraînant la venue au texte d'actualisations

complémentaires. Ayant relevé ces éléments informationnels à caractère

connotatif, nous pouvons risquer une nouvelle interprétation du texte:

"La chambre secrète" , c'est une enceinte matérielle ("chambre" = lieu où

sont couchés des mots) où s'effectuent des opérations particulières

("chambre" au sens technique) de production ("chambre" qui sécrète) selon

de précis mécanismes à découvrir ("chambre" à secret).

Une fois identifiées informations dénotatives et connotatives,

il devient possible de visualiser clairement leur parcours en utilisant

le modèle systémique arrêté précédemment: - l'un, le parcours informa-

tionnel dénotatif, se présente en trois moments et n'offre aucune

complexité, circuit se refermant tout bonnement sur lui-même; - l'autre,

le parcours informationnel connotatif, se dispose en deux étapes de trois

moments chacune et porte une notable complexité, circuit doté d'un foyer

et ouvert à la mise en contact (interne et externe).


135

Tel est donc le chemin parcouru depuis le surgissement des

interrogations initiales. À présent, un bilan s'impose en ses données de

fermeture et d'ouverture.

Avec les premières, des résultats probants s'alignent. Ainsi,

une différenciation "écrit"/"texte" situe plus précisément des théories

indistinctement qualifiées de "textuelles" et, du même coup, facilite

la circonscription d'opérations spécifiques à l'écrit et au texte. En

outre, une approche systémique du texte permet la jonction effective de

ces théories qui, souvent, demeurent isolées les unes des autres dans la

pratique analytique. Plus encore, elle introduit une méthodologie de tra-

vail qui, privilégiant les contacts pluridisciplinaires, vient enrichir

la théorie et l'analyse textuelles, sans pour autant subordonner leur


«

objet à un champ disciplinaire étranger. Issu de cette approche, le mo-

dèle cognitif articulé à la notion de "texte" , s'avère, quant à lui,

fonctionnel dans son rôle de support analytique. Bref, sur ces données du

bilan, se ferme la recherche, au sens où les principaux objectifs de dé-

part se voient atteints.

Avec les secondes, des approfondissements se trouvent convo-

qués. Ainsi, des précisions complémentaires apportées du côté de l'écrit

(prise en compte de stratégies compositionnelles autres), comme du texte

(prise en compte d'effets rhétoriques supplémentaires), permettraient de

détailler davantage la différenciation "écrit"/"texte" . Un tel travail

[Link]écision passerait, bien sûr, par une ressaisie d'études concernant

divers types d'écrits et par un recoupement des diverses recherches


136

effectuées en rhétorique. En outre, une caracterisation accrue des champs

d'action impartis à la dénotation et à la connotation viendrait situer

plus précisément la langue en ses règles fondamentales, de même que

l'écrit et le texte en tant que manifestations langagières différenciées.

Un tel effort de caracterisation serait déployé, il va .sans dire, à

partir d'un examen de théories linguistiques (celle de Hjelmslev entre

autres) et/ou communicationnelles (telle celle de Wilden). Par ailleurs,

un affinement du modèle systémique arrêté (prise en compte des délais,

des boucles de rétroaction, de la redondance informationnelle, etc.)

augmenterait son potentiel de support analytique (aptitude à l'appré-

hension d'une production textuelle en ses développements locaux ou à

celle de "textes-limites"). Une telle entreprise d'affinement nécessite-

rait, cela va de soi, un retour sur certaines notions systémiques, ainsi

qu'un dépouillement d'études de systèmes réalisées en diverses discipli-

nes. Bref, sur ces données du bilan, s'ouvre à nouveau la recherche, au

sens où, prenant sa source à des résultats ponctuels, une incitation à

la relance se dispose.

Et déjà, voilà notre apprentie aux prises avec des complexités

systémiques qui l'entraînent loin du noviciat...


RÉFÉRENCES
138

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Mixte

RICARDOU, Jean, Le théâtre des métamorphoses, Paris, Éditions du Seuil,


1982, 300 p., (Coll. "Fiction & Cie").
ANNEXE 1
1
LEÇON DE CHOSES

Les langues pendantes du papier décollé laissent

apparaître le plâtre humide et gris qui s'effrite,

tombe par plaques dont les débris sont éparpillés sur

le carrelage devant la plinthe marron, la tranche

supérieure de celle-ci recouverte d'une impalpable

poussière blanchâtre. Immédiatement au-dessus de

la plinthe court un galon (ou bandeau?) dans des tons

ocre-vert et rougeâtres (vermillon passé) où se répète

le même motif (frise?) de feuilles d'acanthe dessinant

une succession de vagues involvées. Sur le carrelage

hexagonal brisé en plusieurs endroits (en d'autres

comme corrodé) sont aussi éparpillés parmi les débris

de plâtre divers objets ou fragments d'objets (mor-

ceaux de bois, de briques, de vitres cassées, le châssis

démantibulé d'une fenêtre, un sac vide dont la toile

rugueuse s'étage en replis mous, une bouteille cou-

chée, d'un vert pâle, recouverte de la même poussière

Claude Simon, Leçon de choses, Paris, Les Éditions de Minuit,


1975, p. 9-20.
143

blanchâtre et à l'intérieur de laquelle on voit une

pellicule lilas de tanin desséché et craquelé déposée

sur le côté du cylindre, etc.). Du plafond pend une

ampoule de faible puissance (on peut sans être aveu-

glé en fixer le filament) vissée sur une douille de

cuivre terni.

Au-dessous du minuscule et immobile déferlement

de vagues végétales qui se poursuivent sans fin sur

le galon de papier fané, l'archipel crayeux des mor-

ceaux de plâtre se répartit en îlots d'inégales gran-

deurs comme les pans détachés d'une falaise et qui

se fracassent à son pied. Les plus petits, de formes

incertaines, molles, se sont dispersés au loin après

avoir roulé sur eux-mêmes. Les plus grands, parfois

amoncelés, parfois solitaires, ressemblent à ces tables

rocheuses soulevées en pans inclinés par la bosse

(équivalent en relief du creux - ou d'une partie du

creux - laissé dans le revêtement du mur) qui en

constitue l'envers et sur laquelle ils reposent. Sur

leur face lisse adhère quelquefois encore un lambeau

de feuillage jauni, une fleur.

La description (la composition) peut se continuer

Pagination originale.
144

(ou être complétée) à peu près indéfiniment selon la

minutie apportée à son exécution, l'entraînement

des métaphores proposées, l'addition d'autres objets

visibles dans leur entier ou fragmentés par l'usure,

le temps, un choc (soit encore qu'ils n'apparaissent

qu ' en partie dans le cadre du tableau ), sans compter

[10]

les diverses hypothèses que peut susciter le spectacle.

Ainsi il n'a pas été dit si (peut-être par une porte

ouverte sur un corridor ou une autre pièce) une

seconde ampoule plus forte n'éclaire pas la scène, ce

qui expliquerait la présence d'ombres portées très

opaques (presque noires) qui s'allongent sur le car-

relage à partir des objets visibles (décrits) ou invi-

sibles - et peut-être aussi celle, échassière et dis-

tendue, d'un personnage qui se tient debout dans

l'encadrement de la porte. Il n'a pas non plus été

fait mention des bruits ou du silence, ni des odeurs

(poudre, sang, rat crevé, ou simplement cette senteur

subtile, moribonde et rance de la poussière) qui

régnent ou sont perceptibles dans le local, etc., etc.

["11"]
145

EXPANSION

Les flots verdâtres, les rochers violets, l'écume, le

ciel bas, sont figurés indifféremment au moyen de

petits coups de pinceau en forme de virgules ou de

minuscules croissants. De loin, dans l'ensemble papil-

lotant se dessinent des masses aux contours estompés

cependant que les milliers de touches semblent vol-

tiger, comme ces tempêtes chatoyantes mêlées de

duvet en suspension dans un poulailler après une

bataille de coqs,. s 'élevant, tournoyant et retombant

en se balançant. De tout-près on peut distinguer la

matière de chacune des touches dirigées de droite à

gauche, d'abord empâtée, puis s'élargissant, déra-

pant en même temps qu'elle se relève comme une

queue. L'image de l'immobile tempête est collée sur

un papier pelucheux qui l'entoure d'une marge gris-

vert. Elle est punaisée à côté de la fenêtre dont l'em-

brasure encadre un paysage champêtre avec, sur la

droite, un petit bois à la corne duquel débouche un

C15]

chemin qui, après un tournant, se dirige vers le vil-

lage. Avant de disparaître, caché par la haie du jar-

din, il franchit sur un pont de pierre le ruisseau dont

par endroits on voit luire la surface au milieu des


146

prés. A gauche du bois, le terrain se relève en pente

sur le versant d'un coteau planté d'arbres fruitiers

clairsemés, comme un verger à 1'abandon ou mal

entretenu au sol couvert de longues herbes et

constellé de pastilles (ombelles, coquelicots?) blanches

ou rouges. Trois femmes au teint sans doute fragile

qu'elles protègent du soleil par des ombrelles des-

cendent la pente du verger. Elles portent des robes

claires, d'un style démodé, très serrées à la taille, aux

manches à gigot. L'une d'elles agite autour de son

chapeau et de son buste un rameau feuillu pour

chasser les taons. Des feuilles de noyer froissées

s'exhale un parfum entêtant, encore épaissi par la

chaleur de l'après-midi. Les taons ont des ailes allon-

gées, grisâtres, piquetées de noir, et une tête noire.

En avant des femmes marche une petite fille vêtue

d'une robe claire et coiffée d'un canotier de paille

brillante dont les larges brins aplatis sont tressés en

chevrons. Elle tient à la main un bouquet de fleurs

des champs. La folle avoine, les graminées balayées

par les longues jupes font un bruit rêche. La bande

avançant à la queue leu leu laisse derrière elle au

flanc du coteau un sillon irrégulier au fond duquel

[16] •

l'herbe ne se relève que lentement. Lorsque le tireur


147

écarte la tête et cesse de fixer la mire à travers 1'oeil-

leton de visée, il peut voir le calendrier des Postes sus-

pendu sur le mur tapissé d'un papier peint aux

grandes fleurs (pavots?) d'un rouge passé. L'arme se

détache en noir sur le fond lumineux du paysage où

rien ne bouge, ni un animal, ni une forme humaine,

ni un véhicule quelconque. Toutefois les bords du

chemin et le chemin lui-même sont parsemés d'objets,

de débris éparpillés, comme les épaves abandonnées

par quelque rivière en décrue, le trop-plein d'une

benne d'ordures conduite par des éboueurs négli-

gents, les papiers déchirés que laisse derrière elle une

foule à la sortie d'un stade, d'un hippodrome ou

d'une foire. En regardant plus attentivement, on

reconnaît des objets familiers, des valises ouvertes ou

crevées, des baluchons, des linges. Avant le pont,

obstrué par un amoncellement confus, se trouve une

automobile, penchée sur le côté, l'une de ses roues

avant dans le fossé et deux de ses portières ouvertes.

Sur la droite, au milieu d'un pré, se dressent quatre

piquets rigides et parallèles qui semblent encadrer

une masse claire que l'herbe dissimule à moitié. A

1'extrémité du canon de 1'arme est vissé un cône

percé de trous appelé cache-flammes. Un peu en

arrière, le tube de poussée des gaz est enserré par une


148

bague d'acier où viennent se réunir les deux jambes

C17] •

du bipied en V renversé. Chacun des pieds est pourvu

d'une semelle rectangulaire percée d'un trou. Le

tireur est couché sur une longue table de cuisine

disposée légèrement en oblique devant la fenêtre, la

crosse de l'arme contre son épaule droite, sa main

gauche refermée sur la béquille dont un manchon

fileté permet de régler la hauteur. On n'entend aucun

bruit, sauf, parfois, ceux d'une série d'explosions,

mais très lointaines, et le chant d'un oiseau solitaire,

dans le bois probablement, qui lance son cri à inter-

valles réguliers, sur trois notes, toujours les mêmes,

entrecoupées de longs silences, comme s'il attendait

une réponse avant de répéter son appel monotone.

A l'intérieur de la pièce s'élève la respiration embar-

rassée, comme un gargouillis, d'un dormeur. Les

branches des arbres du coteau s'étalent et plient sous

le poids des fruits. Leurs extrémités plus légères se

retroussent comme les angles des toits des pagodes.

Entouré sur le calendrier par les colonnes de noms

de saints ou de martyrs, le groupe insouciant des

promeneuses continue à dévaler le coteau. Les

ombrelles aux couleurs pastel (rose, jonquille, per-

venche ) sous lesquelles s'abritent les femmes oscillent


149

de façon désordonnée, comme des fleurs, aux rythmes

différents de leurs pas. De chaque côté on peut lire

les suites de noms aux consonances familières,

bibliques ou barbares, évoquant des supplices, des

[18]

fers rougis au feu, des bêtes fauves ou des ermites:

Saint Etienne, Sainte Blandine, Saint Ulrich, Sainte

Agathe, Saint Sébastien, Saint Gilles, Saint Jérôme.

Il s'exhale de l'arme luisante et noire une fade odeur

d'huile qui s'amplifiera, lourde et rance, lorsque

quelques rafales auront été tirées et que le métal

s'échauffera. La ligne imaginaire qui passe par

l'oeilleton et la mire aboutit à la corne du petit bois.

Un concert de caquetages affolés s'élève de la cour

voisine de la maison et peu après un soldat pénètre

dans la pièce, tenant deux poules mortes par les

pattes. Ses cheveux, son visage, sa tunique et sa

culotte sont parsemés de plumes cuivrées aux reflets

mauves ou roses. Il souffle à plusieurs reprises entre

ses lèvres serrées pour décoller les fins duvets. Au

bout des cous flasques les têtes des poules se

balancent mollement. Leurs paupières membra-

neuses, grises et ridées, sont closes. Les commissures

tombantes de leurs becs confèrent aux têtes mortes

une expression revêche, outragée. Sur la lèvre infé-


150

rieure du soldat et épousant sa courbe reste accroché

un brin de duvet de forme concave au mince tuyau

ivoire, aux barbes d'une extrême finesse que son

souffle rebrousse sans parvenir à le détacher. A la

fin il le décolle de l'index et crache par terre. Ache-

vant de traverser la pièce, il s'assied sur le sol, le dos

au mur, et déposant les poules entre ses jambes

[19]

écartées à demi repliées il entreprend de les plumer.

Les soldats sont très jeunes. Toutefois leurs mêmes

traits tirés, leurs mêmes yeux rougis par le manque

de sommeil et leurs mêmes joues mangées par une

barbe de cinq jours les [Link] une sorte d'ano-

nymat, comme si leur jeunesse avait été non pas

exactement effacée mais pour ainsi dire si soudaine-

ment flétrie qu'ils évoquent ces adolescents frap-

pés par quelque mal foudroyant, quelque brutale

déchéance morale ou physique. Sur leurs visages,

dans leur regard à la fois hébété et aigu, semblent se

superposer, coexister le souvenir aboli, déjà loin-

tain, des jours insouciants et l'expérience préma-

turée, sénile, condensée et inguérissable du malheur.

Les coups sourds qui ébranlent la maison sont frap-

pés à intervalles réguliers mais pas à la même

cadence, soit que chacun des ouvriers rencontre des


151

résistances différentes, soit que l'un d'eux, peut-être

âgé, travaille avec peine...

[20]
ANNEXE 2
1
LA CHAMBRE SECRETE

A Gustave Moreau.

C ' est d'abord une tache rouge, d'un

rouge vif, brillant, mais sombre, aux

ombres presque noires. Elle forme une

rosace irrégulière, aux contours nets,

qui s'étend de plusieurs côtés en larges

coulées de longueurs inégales, se divi-

sant et s'amenuisant ensuite jusqu'à

devenir de simples filets sinueux. L'en-

semble se détache sur la pâleur d'une

surface lisse, arrondie, mate et comme

nacrée à la fois, un demi-globe rac-

cordé par des courbes douces à une

étendue de même teinte pâle - blan-

C97] 2

cheur atténuée par 1'ombre du lieu :

cachot, salle basse, ou cathédrale -

Alain Robbe-Grillet, "La chambre secrète", Instantanés, Paris,


Les Éditions de Minuit, 1962, p. 95-109.
Pagination originale.
154

resplendissant d'un éclat diffus dans

la pénombre.

Au-delà, l'espace est occupé par les

fûts cylindriques des colonnes qui se

multiplient et s'estompent progressive-

ment, vers des profondeurs où se dis-

tingue l'amorce d'un vaste escalier de

pierre, qui monte en tournant un peu,

de plus en plus étroit à mesure qu'il

s'élève, vers les hautes voûtes parmi

lesquelles il disparaît.

Tout ce décor est vide, escaliers et

colonnades. Seul, au premier plan,

luit faiblement le corps étendu, sur

lequel s'étale la tache rouge - un

corps blanc dont se devine la matière

pleine et souple, fragile sans doute,

vulnérable. A côté du demi-globe en-

sanglanté, une autre rondeur identi-

que, intacte celle-là, se présente au

regard sous un angle à peine différent;

mais la pointe aréolée qui le cou-

ronne, de teinte plus foncée, est ici

tout à fait reconnaissable, alors que la

[98]
155

première est presque entièrement dé-

truite, ou masquée du moins par la

blessure.

Dans le fond, vers le haut de l'es-

calier , s'éloigne une silhouette noire,

un homme enveloppé d'un long man-

teau flottant, qui gravit les dernières

marches sans se retourner, son forfait

accompli. Une fumée légère monte en

volutes contournées d'une sorte de

brûle-parfum posé sur un haut pied

de ferronnerie aux reflets d'argent.

Tout près repose le corps laiteux où

de larges filets de sang coulent du

sein gauche, le long du flanc et sur la

hanche.

C'est un corps de femme aux formes

pleines, mais sans lourdeur, entière-

ment nu, couché sur le dos, le buste

à demi soulevé par d'épais coussins

jetés à même le sol, que recouvrent

des tapis aux dessins orientaux. La

taille est très étroite, le cou mince et

long, courbé de côté, la tête rejetée en

arrière dans une zone plus obscure où


156

se devinent pourtant les traits du vi-

C99]

sage, la bouche entrouverte, les grands

yeux ouverts, brillant d'un éclat fixe,

et la masse des cheveux longs, noirs,

répandus en ondulations au désordre

très composé sur une étoffe aux plis

lourds, un velours peut-être, sur lequel

reposent aussi le bras et l'épaule.

C'est un velours uni, violet sombre,

ou qui semble tel sous cet éclairage.

Mais le violet, le brun, le bleu, parais-

sent aussi dominer dans les teintes

des coussins - dont l'étoffe de ve-

lours ne cache qu'une faible part et

qui dépassent plus bas largement sous

le buste et sous la taille - ainsi que

dans les dessins orientaux des tapis

sur le sol. Plus loin, ces mêmes cou-

leurs se retrouvent encore dans la

pierre elle-même des dalles et des co-

lonnes, les arcs des voûtes, l'escalier,

les surfaces plus incertaines où se

perdent les limites de la salle.

Il est difficile de préciser les dimen-


157

sions de celle-ci; la jeune femme sacri-

fiée semble au premier abord y occu-

per une place importante, mais les

[100]

vastes proportions de l'escalier qui des-

cend jusqu'à elle indiqueraient au

contraire qu'il ne s'agit pas là de la

salle entière, dont l'étendue considé-

rable doit en réalité se prolonger de

toute part,, a droite et à gauche, comme

vers ces lointains bruns et bleus où

s'alignent les colonnes, dans tous les

sens, peut-être vers d'autres sofas,

tapis épais, amoncellements de cous-

sins et d'étoffes, d'autres corps sup-

pliciés, d'autres brûle-parfum.

Il est difficile aussi de dire d'où

vient la lumière. Aucun indice, sur les

colonnes ou sur le sol, ne donne la

direction des rayons. Il n'y a d'ail-

leurs aucune fenêtre visible, aucun

flambeau. C'est le corps laiteux lui-

même qui semble éclairer la scène, la

gorge aux seins gonflés, la courbe des

hanches, le ventre, les cuisses pleines,


158

les jambes étendues, largement ouver-

tes, et la toison noire du sexe exposé,

provocant, offert, désormais inutile.

L'homme s'est éloigné déjà de quel-

ques pas. Il est maintenant déjà sur

[101]

les premières marches de l'escalier

qu'il s'apprête à gravir. Les marches

inférieures sont longues et larges,

comme les degrés menant à quelque

édifice, temple ou théâtre; elles dimi-

nuent ensuite progressivement à me-

sure qu'elles s'élèvent, et amorcent en

même temps un ample mouvement

d'hélice, si atténué que l'escalier n'a

pas encore accompli une demi-révolu-

tion au moment où, réduit à un étroit

et raide passage sans garde-fou, plus

incertain d'ailleurs dans l'obscurité qui

s'épaissit, il disparaît vers le haut des

voûtes.

Mais 1'homme ne regarde pas de

ce côté, où vont cependant le porter

ses pas; le pied gauche sur la seconde

marche et le droit déjà posé sur la troi-


159

sième, genou plié, il s'est retourné

pour contempler une dernière fois le

spectacle. Le long manteau flottant

qu'il a jeté hâtivement sur ses épaules,

et qu'il retient d'une main à hauteur

de la taille, a été entraîné par la rota-

tion rapide qui vient de ramener

[102]

la tête et le buste dans la direction op-

posée à sa marche, un pan d'étoffe

soulevé en l'air comme sous l'effet

d'un coup de vent; le coin, qui s'en-

roule sur lui-même en un S assez lâche,

laisse voir la doublure de soie rouge

à broderies d'or.

Les traits de l'homme sont impas-

sibles, mais tendus, comme dans l'at-

tente - la crainte peut-être - de

quelque événement soudain, ou plutôt

surveillant d'un dernier coup d'oeil

l'immobilité totale de la scène. Bien

qu'il regarde ainsi en arrière, tout son

corps est resté légèrement penché vers

l'avant, comme s'il poursuivait encore

son ascension. Le bras droit - celui


160

qui ne retient pas le bord du man-

teau - est à demi tendu vers la

gauche, vers un point de l'espace où

devrait se trouver la rampe si cet es-

calier en comportait une, geste inter-

rompu, à peu près incompréhensible, à

moins qu•il ne s'agisse là que d'une

ébauche instinctive pour se retenir à

1•appui absent.

[103]

Quant à la direction du regard, elle

indique avec certitude le corps de la

victime qui gît sur les coussins, ou-

verte, les membres étendus en croix,

le buste un peu soulevé, la tête rejetée

en arrière. Mais peut-être le visage

est-il caché aux yeux de 1'homme par

une des colonnes, qui se dresse au bas

des marches. La main droite de la

jeune femme touche le sol juste au

pied de celle-ci. Un épais bracelet de

fer enserre le poignet fragile. Le bras

est presque dans l'ombre, la main

seule recevant assez de lumière pour

que les doigts fins, écartés, soient net-


161

tement visibles contre le renflement

circulaire qui sert de base au fût de

pierre. Une chaîne en métal noir l'en-

toure et passe dans un anneau dont

est muni le bracelet, liant ainsi étroi-

tement le poignet à la colonne.

A l'autre extrémité du bras, une

épaule ronde, soulevée par les coussins,

est, elle aussi, bien éclairée, ainsi que

le cou, la gorge et l'autre épaule,

l'aisselle avec son duvet, le bras gau-

[104]

che également tendu en arrière et le

poignet fixé de la même façon à la

base d'une autre colonne, toute pro-

che au premier plan; ici le bracelet

de fer et la chaîne sont en pleine évi-

dence, dessinés avec une netteté par-

faite dans leurs moindres détails.

Il en va de même, au premier plan

encore mais de l'autre côté, pour une

chaîne semblable, bien qu'un peu

moins grosse, qui emprisonne directe-

ment la cheville, en fait deux fois le

tour et l'immobilise contre un fort


162

anneau scellé au sol. A un mètre en-

viron en arrière, ou à peine plus, le

pied droit se trouve enchaîné d'une

manière identique. Mais c'est le gau-

che et sa chaîne qui sont représentés

avec le plus de précision.

Le pied est petit, délicat, modelé

avec finesse. La chaîne par endroit a

écrasé la chair, y creusant des dépres-

sions sensibles quoique de faible éten-

due. Les maillons sont de forme ovale,

épais, de la taille d'un oeil. L'anneau

ressemble à ceux qui servent à atta-

[105]

cher les chevaux; il est presque cou-

ché sur la dalle de pierre à laquelle

il est fixé par un piton massif. Le

bord d'un tapis commence quelques

centimètres plus loin; il se soulève

ici sous l'effet d'un plissement, provo-

qué sans doute par les mouvements

convulsifs, bien que forcément très li-

mités, de la victime, quand elle a

essayé de se débattre.

L'homme est encore à demi-penché


163

sur elle, debout à un mètre de dis-

tance. Il contemple son visage ren-

versé, les yeux sombres agrandis par

le fard, la bouche grande ouverte

comme si elle était en train de hurler.

La position de l'homme ne laisse voir

de sa propre figure qu'un profil perdu,

mais que 1'on devine en proie à une

exaltation violente en dépit de 1'atti-

tude rigide, du silence, de l'immobi-

lité. Le dos est un peu voûté. La

main gauche, seule visible, tient assez

loin du corps une pièce d'étoffe, quel-

que vêtement de teinte foncée, qui

traîne jusque sur le tapis, et qui doit

[106]

être la longue cape à doublure brodée

d'or.

Cette silhouette massive masque en

grande partie la chair nue où la tache

rouge, qui s'est répandue sur l'arrondi

du sein, coule en longs filets qui se

ramifient en s'amenuisant, sur le fond

pâle du torse et de tout le côté. L'un

d'entre eux a atteint 1'aisselle et trace


164

une fine ligne presque droite le long

du bras; d'autres ont descendu vers

la taille et dessiné sur un côté du ven-

tre, la hanche, le haut de la cuisse,

un réseau plus hasardeux qui déjà se

fige. Trois ou quatre veinules se sont

avancées jusqu'au creux de 1'aine et

réunies en un trait sinueux, qui re-

joint la pointe du V formé par les

jambes ouvertes, et se perd dans la

toison noire.

Voilà, maintenant la chair est en-

core intacte : la toison noire et le ven-

tre blanc, la courbe molle des hanches,

la taille étroite et, plus haut, les seins

nacrés qui se soulèvent au gré d'une

respiration rapide, .dont maintenant le

[107]

rythme se précipite encore. L'homme,

tout contre elle, un genou en terre,

se penche davantage. La tête aux

longs cheveux bouclés, qui seule a

conservé quelque liberté de mouve-

ment, s'agite, se débat; enfin la bou-

che de la fille s'ouvre et se tord, tan-


165

dis que la chair cède, le sang jaillit

sur la peau tendre, tendue, les yeux

noirs au fard savant s'agrandissent de

façon démesurée, la bouche s'ouvre en-

core plus, la tête va de droite et de

gauche, avec violence, une dernière

fois, puis plus doucement, pour à la

fin retomber en arrière et s'immobili-

ser, dans la masse des cheveux noirs

répandus sur le velours.

Tout en haut de l'escalier de pierre,

la petite porte est ouverte, laissant en-

trer une lumière jaune mais soutenue,

sur laquelle se détache à contre-jour la

silhouette sombre de 1'homme enve-

loppé dans sa longue cape. Il n'a plus

que quelques marches à gravir pour

atteindre le seuil.

Ensuite, tout le décor est vide, 1'im-

[108]

mense salle aux ombres violettes avec

ses colonnes de pierre qui se multi-

plient de tous côtés, l'escalier monu-

mental sans garde-fou qui monte en

tournant, plus étroit et plus incertain


166

à mesure qu'il s'élève dans l'obscurité,

vers le haut des voûtes où il se perd.

Près du corps dont la blessure s'est

figée, dont l'éclat déjà s'atténue, la

fumée légère du brûle-parfum dessine

dans l'air calme des volutes compli-

quées: c'est d'abord une torsade cou-

chée sur la gauche, qui se relève en-

suite et gagne un peu de hauteur, puis

revient vers l'axe de son point de

départ, qu'elle dépasse même sur la

droite, repart de nouveau dans l'au-

tre sens, pour revenir encore, traçant

ainsi une sinusoïde irrégulière, de plus

en plus amortie, qui monte, vertica-

lement, vers le haut de la toile.

[109]

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