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La conscience : connaissance et réalisation

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Chapitre III : La conscience & l’inconscient

Partie 1 : La conscience.
Problème : Connaît-on tout de soi ?

Introduction :
Couramment, la conscience désigne le sentiment que le sujet a de lui-même, de son être au
monde.

• Or, nous pouvons étayer cette première définition en posant que par la conscience, chacun
est simultanément observateur et observé, celui qui vit l’expérience et celui qui se voit la
vivre.

Ainsi, par ce dédoublement, la conscience rend possible la connaissance du monde, de soi et


d’autrui. En effet, elle lui donne aussi la faculté de se prendre lui-même pour objet : la conscience
fait de l’homme non seulement un acteur, mais aussi un observateur et un juge de ses propres
pensées et de ses actes.

Progression de la problématisation :
1. Définition spontanée : la conscience est le sentiment que nous avons de soi.
2. Élargissement : la conscience est la connaissance que nous avons de soi
3. Tension : si la conscience permet en même temps d’agir et de se juger mais aussi de
s’observer, elle pourrait aussi engendrer une distance avec la réalité.

Problématique :
• Comment la conscience peut-elle permettre au sujet de se réaliser pleinement, alors même
qu’elle semble l’exposer à une distance du réel ?
Plan du cours :
I. La conscience : du dévoilement de soi à la réalisation du sujet
• La conscience permet une connaissance intime de soi, une ouverture sur le monde, et la
réalisation du sujet par l’action.
Auteurs :
1. Saint Augustin → l’intériorité de l’âme et la vérité cachée de soi
2. Sartre → conscience et intentionnalité, ouverture sur le monde
3. Hegel → réalisation de soi par l’action et la liberté
4. Nietzsche → responsabilité et « rendre des comptes » à la société
II. Toute conscience est-elle nécessairement morale ?
• La conscience rend possible l’action morale, se confronter à la conscience collective, et
revendiquer l’autonomie morale individuelle.
Auteurs :
1. Hannah Arendt → conscience morale, dialogue intérieur et jugement de soi
(Socrate)
2. Simone de Beauvoir → critique des préjugés et conscience collective
3. John Locke → autonomie de la conscience individuelle et fondement moral
III. La conscience est un effet du langage
• La conscience semble produire une certitude intérieure (cogito), mais sa vérification et son
expression sont médiatisées et structurées par le langage.
Auteurs :
1. Descartes → certitude du cogito, fondement de la connaissance
2. Wittgenstein → conscience comme « jeux de langage », expression du « je »
I. La conscience, connaissance de soi et ouverture au monde :
1. La conscience dévoile l’intériorité de l’être : la connaissance intime de
soi

Idée principale :
• La conscience permet un accès privé et immédiat à nos pensées et à notre vie intérieure.
Développement :
• Nous sommes les seuls à saisir nos pensées ; les autres ne peuvent les connaître qu’à travers
des signes :
• nos mots,
• nos gestes,
• nos expressions.
• Le langage est le moyen de communiquer ce que nous pensons.
• La conscience est donc une connaissance intime de soi, distincte de l’expérience du monde
extérieur.
• Nous avons une connaissance secrète de :
• nos souvenirs,
• nos désirs,
• notre être intérieur.
Références et enjeux philosophiques :
• La science contemporaine tente d’expliquer la conscience par le cerveau (origine
matérielle).
• Saint Augustin (texte 1, p. 66) : l’âme et l’intériorité ne peuvent être réduites au matériel ;
leur vérité se trouve au cœur de la conscience.
« Puis donc, qu’il s’agit de la nature de l’âme, écartons de notre pensée toutes les connaissances
qui nous viennent du dehors par l’entremise des sens corporels, et examinons plus attentivement ce
que nous avons dit, que toutes les âmes se connaissent elles-mêmes et avec certitude.

En effet, est-ce l’air qui a la faculté de vivre, de se souvenir, de comprendre, de vouloir, de


penser, de savoir ? ou est-ce le feu, la cervelle, le sang, les atomes, ou je ne sais quel cinquième
élément ajouté aux quatre autres, ou l’ensemble et l’organisation de notre corps ? C’est une question
sur laquelle les opinions sont partagées, les uns adoptant celle-ci et les autres celle-là.

Et cependant personne ne doute qu’il ait la faculté de vivre, de se souvenir, de comprendre, de


vouloir, de penser, de savoir et de juger. Bien plus, s’il doute, il vit ; s’il doute de l’origine de son
doute, il se souvient ; s’il doute, il comprend qu’il doute ; s’il doute, il veut être certain ; s’il doute, il
pense ; s’il doute, il sait qu’il ne sait pas ; s’il doute, il juge qu’il ne doit pas croire au hasard.
Quelle que soit donc, d’ailleurs, la matière de son doute, voilà des choses dont il ne doit pas
douter ; car, sans elles, il ne pourrait douter de rien. […]

Donc, dès que l’âme se connaît, elle connaît sa substance ; et si elle est certaine de son existence,
elle l’est aussi de sa substance. Or, elle est certaine d’elle-même, comme nous l’avons prouvé plus
haut ; et elle n’est nullement certaine qu’elle soit air, feu, ou corps ou partie d’un corps. Elle n’est
donc rien de cela ; et l’ordre de se connaître elle-même tend à lui donner la certitude qu’elle n’est
aucune des choses dont elle est incertaine, et qu’elle ne doit tenir pour certain que d’être ce qu’elle
sait certainement qu’elle est. »
AUGUSTIN, La Trinité,(v.399-419)
2. La conscience est définie par son intentionnalité :

Idée principale :

• Toute conscience est conscience de quelque chose : elle se dirige vers un objet extérieur à
elle.

Développement :

• Exemple : contempler un paysage → la conscience se projette vers lui, nous fait voyager
mentalement.

• La conscience n’a pas vraiment “d’intérieur” propre (métaphore seulement).

• Sartre (texte 2, p. 67) : même le “moi” est extérieur et opaque ; la conscience du sujet est
structurée comme le monde qu’elle perçoit.

• La conscience est liberté : elle ne se contente pas de connaître le monde, elle peut le
transformer.

• La conscience permet de concevoir des idéaux (ex. justice) et de tendre vers leur
réalisation.
« Que la conscience essaye de se reprendre1, de coïncider avec elle-même, tout au chaud, volet
clos, elle s’anéantit. Cette nécessité pour la conscience d’exister comme conscience d’autre chose
que soi, Husserl2 la nomme « intentionnalité ». […]

La connaissance ou pure « représentation » n’est qu’une des formes possibles de ma conscience


« de » cet arbre ; je puis aussi l’aimer, le craindre, le haïr, et ce dépassement de la conscience par
elle-même, qu’on nomme « intentionnalité », se retrouve dans la crainte, la haine et l’amour. Haïr
autrui, c’est une manière encore de s’éclater vers lui, c’est se trouver soudain en face d’un étranger
dont on vit, dont on souffre d’abord la qualité objective de « haïssable ».

Voilà que, tout d’un coup, ces fameuses réactions « subjectives », haine, amour, crainte,
sympathie, qui flottaient dans la saumure3 malodorante de l’Esprit, s’en arrachent ; elles ne sont que
des manières de découvrir le monde. Ce sont les choses qui se dévoilent soudain à nous comme
haïssables, sympathiques, horribles, aimables. C’est une propriété de ce masque japonais que d’être
terrible, une inépuisable, irréductible propriété qui constitue sa nature même, et non la somme de
nos réactions subjectives à un morceau de bois sculpté. »

Jean-Paul Sartre, « Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl :


l’intentionnalité », (1939), in Situations I (1947), © Gallimard, 1992.

1 Conscience de soi
2 Fondateur de la phénoménologie
3 Solution salée qui sert à conserver les aliments. Sartre critique l’idée d’une vie intérieure conservée par chaque
conscience.
3. La conscience est une réalisation de soi :

Idée principale :
• La conscience s’exprime comme une liberté en acte, en réalisant l’individu dans ses
actions.
Développement :
• Pour nous reconnaître comme sujets, nous devons nous réaliser par nos actes.
• La connaissance de soi n’est pas a priori ; elle se construit dans et par
l’expérience.
• Hegel (texte 3, p. 68) : le sujet se réalise dans l’action, en exerçant sa liberté dans le monde.
• L’œuvre que nous produisons permet de concrétiser et de reconnaître notre existence et
notre valeur :
• Exemple : l’artiste se reconnaît dans son œuvre.
• Nietzsche (texte 3, p. 69) : se rendre compte, c’est assumer ses responsabilités, pas
seulement affirmer son individualité ; la conscience implique de rendre des comptes à la
société.
« Les choses de la nature n’existent qu’immédiatement et d’une seule façon, tandis que
l’homme, parce qu’il est esprit, a une double existence ; il existe d’une part au même titre que les
choses de la nature, mais d’autre part il existe aussi pour soi, il se contemple, il se représente à
lui-même, se pense et n’est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi. Cette
conscience de soi, l’homme l’acquiert de deux manières : primo théoriquement, parce qu’il doit se
pencher sur lui-même pour prendre conscience de tous les mouvements, penchants et replis du cœur
humain et d’une façon générale se contempler, se représenter ce que la pensée peut lui assigner
comme essence, enfin se reconnaître exclusivement aussi bien dans ce qu’il tire de son propre fond
que dans les données qu’il reçoit de l’extérieur. Deuxièmement, l’homme se constitue pour soi par
son activité pratique, parce qu’il est poussé à se trouver lui-même, à se reconnaître lui-même dans
ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s’offre à lui extérieurement. Il y parvient en
changeant les choses extérieures, qu’il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne
retrouve que ses propres déterminations. L’homme agit ainsi, de par sa liberté de sujet, pour ôter au
monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu’il y
retrouve une forme extérieure de sa propre réalité. Ce besoin de modifier les choses extérieures est
déjà inscrit dans les premiers penchants de l’enfant : le petit garçon qui jette des pierres dans le
torrent et admire les ronds qui se forment dans l’eau admire en fait une œuvre où il bénéficie du
spectacle de sa propre activité. »

Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, Esthétique (1832), trad. S. Jankélévitch, PUF, 1992.
II. La conscience morale :

1. Le choix moral appelle une prise de conscience :

Idée principale :

• Être conscient, c’est agir en connaissance de cause, en réfléchissant à nos actes et à leurs
raisons.

• L’homme, contrairement à l’animal, n’agit pas seulement par instinct ou besoin, mais
par choix réfléchi.

Développement :

• L’animal réagit à ses besoins immédiats et à son environnement.

• L’être humain, lui, se représente les raisons de ses actions et peut les juger
moralement (distinguer le bien du mal).

• La conscience morale apparaît donc comme réflexion sur soi-même avant d’agir.

Limite de pensée courante :

• Nous risquons de confondre la connaissance de soi avec la connaissance de ce que nous


possédons ou de l’image que nous renvoyons.

• Nous nous interrogeons souvent sur ce que nous avons (biens, réussite, apparence) plutôt
que sur ce que nous sommes (notre être moral, nos intentions).

Référence : Hannah Arendt (texte 1, p. 70)

• Arendt montre, à travers Socrate, que la conscience morale consiste à dialoguer avec soi-
même.

• Cette dite intériorité est un dédoublement intérieur : chacun devient à la fois juge
et jugé de ses propres actes.

• Être moral, c’est donc se soucier de soi et rechercher l’accord intérieur entre nos actes et
nos principes.
« Cet ego4, le je-suis-moi, fait l’expérience de la différence dans l’identité, précisément lorsqu’il ne
se rapporte pas aux choses qui apparaissent, mais à lui-même seulement. Sans cette césure 5
originelle – utilisée ensuite par Platon dans sa définition de la pensée comme dialogue silencieux
(eme emautô) entre moi et moi-même – le deux en un présupposé par Socrate lorsqu’il parle de
l’harmonie avec soi, ne serait pas possible. La conscience n’est pas la même chose que la pensée,
mais sans elle la pensée serait impossible. Ce qu’actualise la pensée dans son processus, c’est la
différence donnée dans la conscience. Pour Socrate, ce deux en un signifie simplement que si tu
veux penser, il faut prendre garde à ce que les deux qui entretiennent le dialogue de la pensée soient
en bonne condition, que les partenaires soient des amis. Il vaut mieux, pour toi, souffrir que de
commettre un tort parce que tu peux rester l’ami de la victime : mais qui voudrait être l’ami d’un
meurtrier et devoir vivre avec ? Pas même un meurtrier. »

Hannah Arendt, Considérations morales (1971), trad. M. Ducassou, Payot, 1996.

• Socrate a découvert la conscience dans le souci d’examiner par soi-même son âme, ses
valeurs, sa conduite : ce souci exige de se communiquer à autrui par le dialogue extérieur,
forme extérieure du dialogue avec soi.

4 Le pronom personnel « je » en latin.


5 Coupure, séparation.
2. Le chocs des consciences : l’Autre n’est pas moi, il est un objet, et pour
l’Autre je ne suis pas lui, je suis un objet.

Idée principale :

• La conscience ne se développe pas seule : elle se forme dans le rapport aux autres, au sein
d’une conscience collective.

• Mais cette appartenance sociale peut aussi devenir source de préjugés et de conflits.

Développement :

• Nous partageons tous une identité collective (famille, culture, nation, religion).

• Cette appartenance influence la manière dont nous nous percevons et dont nous
percevons les autres.

• L’histoire montre que ces représentations collectives ont souvent produit des
discriminations (sexistes, racistes, religieuses…).

Référence : Simone de Beauvoir (texte 2, p. 71)

• Beauvoir montre que les préjugés sociaux enferment les individus dans des rôles (ex : la
femme comme “Autre”).

• Ces représentations dévalorisantes empêchent la reconnaissance mutuelle entre les


consciences.

Ouverture :

• En se confrontant, les consciences peuvent aussi progresser : la discussion et le dialogue


permettent de dépasser les préjugés.

• La reconnaissance réciproque fonde la dignité égale de tous les êtres humains (Ex.
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen).
« […] suivant Hegel6 on découvre dans la conscience elle-même une fondamentale hostilité à
l’égard de toute autre conscience ; le sujet ne se pose qu’en s’opposant : il prétend s’affirmer
comme l’essentiel et constituer l’autre en inessentiel, en objet.

Seulement l’autre conscience lui oppose une prétention réciproque ; en voyage le natif s’aperçoit
qu’il y a dans les pays voisins des natifs qui le regardent à son tour comme étranger ; entre villages,
clans, nations, classes, il y a des guerres, des potlatchs 7, des marchés, des traités, des luttes qui ôtent
à l’idée de l’Autre son sens absolu et en découvrent la relativité ; bon gré, mal gré, individus et
groupes sont bien obligés de reconnaître la réciprocité de leur rapport. Comment donc se fait-il
qu’entre les sexes cette réciprocité n’ait pas été posée, que l’un des termes se soit affirmé comme le
seul essentiel, niant toute relativité par rapport à son corrélatif, définissant celui-ci comme l’altérité
pure ? Pourquoi les femmes ne contestent pas la souveraineté mâle ? Aucun sujet ne se pose
d’emblée et spontanément comme l’inessentiel. »

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (1949), © Gallimard, 1976.

6 La réflexion sur soi se forme par un désir conflictuel. Chaque sujet veut être reconnu comme le seul être conscient
par l’autre, en le traitant comme objet.
7 Compétition rituelle entre groupes, où chacun veut vaincre l’autre groupe invité par une surenchère de cadeaux.
3. La revendication d’autonomie de la conscience morale :

Idée principale :

• La conscience individuelle cherche à s’affranchir des contraintes collectives pour juger par
elle-même.

• Être conscient moralement, c’est vouloir penser et agir librement selon sa propre
raison.

Développement :

• En critiquant les normes imposées, la conscience individuelle revendique son autonomie


morale.

• Elle refuse de se soumettre aveuglément à l’opinion ou à la loi si celles-ci


contredisent sa conviction intime.

Référence : John Locke (texte 3, p. 72)

• Pour Locke, l’identité personnelle repose sur la conscience individuelle :

• c’est elle qui fait de nous le même être à travers le temps ;

• c’est aussi elle qui fonde notre responsabilité morale.

• La conscience fonde donc la morale subjective : chacun doit juger selon sa propre raison.

Exemple :

• Dans un régime autoritaire, une personne peut invoquer une clause de conscience pour
refuser d’agir contre ses principes (ex. refus d’obéir à un ordre injuste).

Conclusion partielle, transition :

• La conscience morale est à la fois liberté intérieure et responsabilité envers soi et autrui.

• Elle n’est pas donnée, mais se construit dans le jugement, le dialogue et parfois la
résistance.
« La personne […] est, je pense, un être pensant et intelligent, doué de raison et de
réflexion, et qui peut se considérer soi-même comme soi-même, une même chose pensante en
différents temps et différents lieux.

Ce qui provient uniquement de cette conscience qui est inséparable de la pensée, et lui est
essentielle à ce qu’il me semble : car il est impossible à quelqu’un de percevoir sans percevoir aussi
qu’il perçoit [être observateur de ses propres expériences]. Quand nous voyons, entendons,
sentons par l’odorat ou le toucher, éprouvons, méditons ou voulons quelque chose, nous savons que
nous le faisons. Il en va toujours ainsi de nos sensations et perceptions présentes : ce par quoi
chacun est pour lui-même précisément ce qu’il appelle soi […].

Car la conscience accompagne toujours la pensée, elle est ce qui fait que chacun est ce qu’il
appelle soi et qu’il se distingue de toutes les autres choses pensantes.

Mais l’identité personnelle, autrement dit la mêmeté 8 ou le fait pour un être rationnel d’être le
même, ne consiste en rien d’autre que cela. L’identité de telle personne s’étend aussi loin que cette
conscience peut atteindre rétrospectivement toute action ou pensée passée [cette identité de soin
rendue possible par la conscience se fonde aussi sur le vécu, le passé, sujet pensant, elle est
passée et présent.] […]

[Responsabilité personnelle] supposons que j’aie totalement perdu la mémoire de certaines


parties de mon existence, ainsi que la possibilité de les retrouver, en sorte que je n’en serai plus
jamais conscient, ne suis-je pas cependant la même personne à qui on a commis ces actes, ou ces
pensées dont j’ai eu conscience, même si je les ai maintenant oubliées ? À quoi je réponds que nous
devons ici faire attention à nous qui appliquons le mot « je ». Or dans ce cas il ne s’agit que de
l’homme : on le présume que le même homme est la même personne, ou supposons aisément que le
mot « je » représente aussi la même personne. Mais s’il est possible que le même homme ait
différentes consciences détachées et sans souvenir les unes des autres, il ne saurait être une seule et
même personne9. »

John Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain (1690).

Référence culturelle : le film SPLIT. L’unité psychique de cet individu est fracturée, et est
représentée par les différentes personnalités qu’il manifeste. Existe-t-il encore une unité de sa
conscience ?

8 Le fait d’être identique à soi, ne pas changer.


9 La responsabilité juridique considère le même homme comme deux personnes inégalement responsables selon qu’il
est dans son bon sens, ou qu’il est fou.
III. La conscience : entre certitude immédiate et médiation du
langage
1 La certitude du cogito :

Idée principale :

• La conscience nous donne un accès immédiat à nos pensées, et permet une certitude
intérieure.

Développement :

• Penser, c’est accéder directement aux idées que nous produisons dans notre esprit.

• La conscience est alors raison intuitive : le savoir qu’elle produit est absolument certain,
car je sais ce que je pense.

• Descartes (texte 1, p. 74) : le doute méthodique consiste à nier la vérité de toute


réalité extérieure.

• Même en doutant de tout, il est certain que nous pensons : « Je pense, donc
je suis » (cogito).

Conclusion partielle, et transition :

• La conscience est le fondement de la certitude de l’existence du sujet à lui-même. J’ai une


connaissance certaine de mon existence car je pense continuellement.
« J’avais dès longtemps remarqué que, pour les mœurs10, il est besoin quelquefois de suivre des
opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables 11, ainsi qu’il a
été dit ci-dessus ; mais pour ce qu’alors, je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je
pensai qu’il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce
en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, [La nécessité du doute méthodique pour fonder
une connaissance certaine] afin de voir s’il ne resterait point, après cela, quelque chose qui fût
entièrement indubitable.

[Explicite la fonction du doute, et sa méthode] Ainsi, à cause que nos sens nous trompent
quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avait aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font
imaginer. Et, parce qu’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus
simples matières de géométrie, et y font des paralogismes 12, jugeant que j’étais sujet à faillir autant
qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avais prises auparavant pour
démonstrations.

Et enfin, considérant que toutes les pensées que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi
venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de
feindre que toutes les choses qui étaient en mon esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de
mes songes.

[Résultat obtenu à la suite du doute : une première vérité indubitable,]Mais, aussitôt après,
je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement
que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : Je pense, donc je
suis, était si ferme et si assurée que les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas
capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de
la philosophie que je cherchais. »

René Descartes, Discours de la méthode (1637), © Gallimard, 1953.

10 Les habitudes de vie d’un groupe qui fondent sa morale.


11 Certaines.
12 Raisonnement faux qui paraissent valides.
2. La limite de la vérité produite par l’introspection : la nature du langage.

Idée principale :

• L’introspection seule a des limites : la pensée doit souvent se structurer et s’exprimer pour
être partagée ou comprise.

Développement :

• Le langage est l’intermédiaire entre notre pensée et autrui.

• Les signes (mots, phrases, expressions) permettent de communiquer nos idées.

• Pour comprendre notre propre pensée, nous devons d’abord la formuler intérieurement,
avant de la partager.

• La pensée dépend du langage:

• Elle est un ensemble d’idées muettes.

• Dire « je pense » atteste de l’expression d’une pensée, pas directement du contenu de


la pensée.

Conclusion partielle, et transition :

• La conscience est certaine pour soi, mais sa communication et sa validation à soi et à


autrui dépendent du langage.
3. La conscience est un effet du langage :

Idée principale :

• Le rapport entre conscience et langage montre que ce que nous appelons « conscience de soi
» n’est pas une donnée intérieure immédiate, mais dépend des usages linguistiques au sein
desquels nous apprenons à nous reconnaître comme sujets.

Développement :

• Wittgenstein (texte 2, p. 75) : le concept de conscience ne renvoie pas à une réalité intérieure
privée ; il tire son sens des jeux de langage dans lesquels nous apprenons à employer des
expressions psychologiques (« penser », « vouloir dire », « se parler à soi-même »).

• Nous ne « découvrons » pas la conscience en nous, nous apprenons à parler de nous-mêmes


en utilisant certains mots et certaines formes grammaticales.

• Ainsi, dire « je pense », « je veux dire », « je me parle intérieurement » relève d’un usage
appris du langage, et non d’une introspection qui révélerait une entité intérieure nommée «
conscience ».

• Les pronoms personnels — « je », « tu », « il » — appartiennent à un système linguistique


qui rend possible notre façon de nous situer comme individus. Par leur usage, nous nous
identifions comme sujets, mais cela ne prouve pas l’existence d’un « moi » intérieur
indépendant du langage.

• Les « certitudes » de la conscience de soi (par exemple : être certain de ressentir quelque
chose, ou de penser) ne sont pas des faits psychiques privés ; elles reposent sur des formes
de vie et d’expression publique : c’est dans le langage que nous apprenons ce que signifie «
être conscient », « ressentir », « avoir une pensée ».

Conclusion de la sous-partie :

• La conscience apparaît comme une certitude pour le sujet, mais cette certitude n’est pas
fondée sur une intériorité ineffable : elle est médiatisée par le langage et par les pratiques
communes au sein desquelles nous apprenons à nous rapporter à nous-mêmes comme sujets.
§ 357 Nous ne disons pas qu’il pourrait se faire qu’un chien se parle à lui-même. Est-ce parce
que nous connaîtrions si bien son âme ? On pourrait certes dire que, quand on voit le comportement
d’un être vivant, on voit son âme. – Mais est-ce que je me dis aussi de moi que je parle à moi-même
parce que je me comporte de telle ou telle manière ? – [Nous disons d’un être qu’il a une
intériorité en observant les symptômes de celle-ci] Ce n’est pas l’observation de mon
comportement qui me le fait dire. Pourtant cela n’a de sens que parce que je me comporte de cette
manière-là. – Ce n’est donc pas parce que je veux dire quelque chose que ce que je dis a un sens ?

§ 358 [La volonté, ou l’intention, d’exprimer une pensée, prouve l’existence d’une pensée]
Mais n’est-ce pas notre vouloir dire qui donne un sens à la phrase ? (présupposé : Étant entendu
qu’on ne peut pas vouloir dire une suite de mots dénués de sens.) Et le vouloir dire relève du
domaine psychique. [+] Mais c’est aussi quelque chose de privé ! C’est l’insaisissable quelque
chose, qu’on ne peut comparer qu’à la conscience elle-même. Comment ne trouverait-on pas cela
ridicule ! Car c’est pour ainsi dire un rêve de notre langage.

§ 359 Une machine pourrait-elle penser ? – Pourrait-elle ressentir la douleur ? – Doit-on dire du
corps humain qu’il est une telle machine ? Il s’en faut pourtant de peu qu’il soit une telle machine.

§ 360 Mais une machine ne peut pas penser ! – Est-ce là une proposition d’expérience ? Non. Ce
n’est des hommes et de ce qui leur ressemble que nous disons qu’ils pensent. Nous le disons aussi
des poupées, et certainement aussi des esprits. Considère le mot « penser » comme un instrument !

§ 361 […] Comment est-ce quand on se parle intérieurement à soi-même [au moyen du langage
que nous employons pour parler à haute voix] ? Que se passe-t-il alors ? Comment vais-je
l’expliquer ? Seulement à la façon dont tu peux enseigner à quelqu’un l’expression « se parler à soi-
même » [ Thèse : nous parlons intérieurement par imitation du dialogue extérieur]. Et cette
signification, nous l’apprenons dans notre enfance. – Personne ne dira pourtant alors que celui qui
nous enseigne nous dit « ce qui se passe alors ».

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