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Lutte nocturne et visions urbaines

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1-

Za me réveille violemment. C'est un coup dans les reins.


C'est la nuit. Za manze la poussère. Za souffoque et cerce mon souffle. Za me lève de mon
trottoir d'Andavamamba. C'est ainsi que Za me réveille. La nuit. Toutes les nuits.
Eskuza-moi. La nuit, Za lutte avec l'Anze. Eskuza-moi. La nuit. Toute la nuit. Lutte nue de
sair à sair. L'Anze me donne un violent coup dans les reins. Za manze la poussère et perd mon
souffle. L'Anze reprend mon souffle et le zette dans le caniveau. Za rampe zusqu'au caniveau
et y verse mon vizaz. L'Anze me reprend par la nuque et m'assène contre le bitume.
Une fois. Mes lèvres éclatent. Deux fois. Za hurle et me vrille sur la route. L'Anze me
poursuit. Za me vrille en panique. Za hurle. Personne n'entend. C'est la nuit. La ville est
morte.
Coule le fleuve de cellophane. Za voit les ailes de l'Anze se refléter dans l'eau. L'eau est sale.
Canettes pourries et bouts de bois. Za entend le souffle de l'Anze, le battement de ses ailes.
Za bondit sur la buse qui coupe le fleuve. Passe le fleuve. Pénètre la cité. Za attend que mon
souffle me revienne sain et sauf. Za respire à nouveau mais sait. La lutte avec l'Anze.
L'infernale nuit infinie. Sait. La nuit des labyrinthes. Sait. La cité des tau-dis. Sait. Les murs
qui dépassent des ruelles. Les toits qui égouttent la misère. Za n'ignore pas le sursis qui pèse
sur ma tête telle l'épée de Damoclès une nuit d'orzie et de ripailles.
L'Anze viendra m'étreindre et m'étouffera de ses bras puis-sants. Dans la cité, Za m'enfonce et
m'efforce de ne bruiter aucun de mes pas. Ici la nuit, tous les bruits sont coupables et
résonnent à l'hallali. Ici, les zens sortent vite en coupe-coupe-macettes et en venzeurs zusticés.
Les siens et clébards attendent d'aboyer à mon allure de caravane avant que leurs maîtres ne
zaillissent comme des dagues folles. Za n'a aucune sance. Les siens aboyeront de toute façon.
Les macettes santeront. Sous la gorze. Sous ma gorze. Za n'a aucune sance. Aucune. Sauf
d'espérer la venue de l'Anze. La nuit. Toute la nuit. À lutter avec lui. Il m'étreint et étouffe ma
voix. Il m'entraîne. Sutes et effondrements. Nul ne peut nous entrevoir désormais. Le combat
de l'Anze se déroule dans l'arène des sans-regards.
Les zens défenestrent leurs regards. Ils ne voient rien. Ils refererment les volets, se boucent les
oreilles…. (Za : 23-24)

2-
Il tira un chargeur, en répétant nerveusement « celle-ci ? ». Il tira un deuxième chargeur à
l'endroit exact où il devinait le cœur de la loque-père, toutes les balles firent leur chemin
jusqu'au mur, la bouche de la loque-père s'ouvrit lentement et la phrase sortit en une voix
calme et limpide. Le Guide Providentiel quitta son air de supplication et ragea longuement, il
se fit apporter son grand sabre aux reflets d'or et se mit à abattre la loque-père en jurant
furieusement sur ses trois cent soixante-deux ancêtres, rappelant par sa hardiesse et sa fougue
les jours lointains où ces mêmes ancêtres abattaient la forêt pour construire la toute première
version d'un village qui devait devenir Yourma, la capitale; il enfonçait des bouts de phrases
obscènes au fond de chaque geste. La loque-père fut bientôt coupée en deux à la hauteur du
nombril, les tripes tombèrent avec le bas du corps, le haut du corps restait là, flottant dans l'air
amer, avec la bouche saccagée qui répétait la phrase. Puis le Guide Providentiel se calma et
retomba dans son air de supplication, épongeant la sueur qui mettait son visage en nage, il
poussa des pieds le bas du corps, se fit apporter une chaise de salle à manger, la fit mettre
devant le haut du corps, y prit place, fuma un cigare complet avant de se relever.
- Enfin, Martial, sois raisonnable.
Il se mordait fortement la lèvre inférieure, une violente rage lui gonflait la poitrine, faisant
tournoyer ses petits yeux semés au hasard du visage. L'instant d'après, il parut plus calme,
tourna longuement autour du haut du corps suspendu dans le vide, considéra avec un début de
compassion cette boue de sang noire qui en goudronnait la base.
— Sois raisonnable, Martial, et dis-moi quelle mort tu veux mourir ?
Aucune voix ne sortit de la loque-père ; le Guide Providentiel pensa à une de ces gammes de
poisons dont il se servait quand il avait eu pitié d'une loque et qu'il avait décidé de lui
accorder la grâce d'une mort en vitesse.
- C'est parfait, dit-il. Tu as gagné, Martial: tu l'auras.
Il alla lui-même chercher la dose, la versa dans le verre qui lui avait servi à boire les vins
vendus aux Quatre Saisons, il y ajouta du champagne jusqu'au bord.
- Une mort au champagne, maugréait le Guide Providentiel. Pour un chiffon d'homme qui a
blessé la République d'une vingtaine de guerres civiles, la mort au champagne devient un
hommage. Je te la donne à contrecœur, Martial.
Il versa le contenu du verre dans la bouche ouverte de la loque-père, le liquide traversa la
gorge, sortit par le trou du couteau, coula le long du torse nu, vint se mêler aux torchons de
viande déchiquetée avant de s'égoutter comme un faux sang sur le sol carrelé. Le Guide
Providentiel attendit, il y eut un long silence, puis la voix sortit, moitié par la bouche, moitié
par la blessure du couteau. (La Vie et demie : 14-16)

3-

Le Monstre apparut dans la ville, lors d’un tremblement de terre mémorable […] Le monstre
se retira pendant la nuit. On voyait ses empreintes : murs lézardés, morceaux de verre,
voitures et maisons abandonnées, visages de revenants à chaque coin de rue. De quoi croire à
la résurrection ! (Tryptique de Rabat : 417)
Le Faucon magique vécut en symbiose avec la ville, la protégeant contre les aventuriers de la
mer […] C’est lui notre auguste allégorie, qui grava sa force visuelle sur les hauteurs de la
ville. C’est lui qui ajusta la forme de Rabat à notre rêverie : Forteresses, enceintes, portes
sculptées de pierre, cimetières, demeures ou palais de mosaïque et de marbre.
(Tryptique de Rabat : 419)
Loin de nous le temps des villes où les dieux venaient se reposer, où les anges y construisaient
les jardins, et les djinns : labyrinthes et souterrains. Maintenant qu’il est informé par satellite
et qu’il s’approche de la ville à basse latitude, puis à vol d’oiseau, le Faucon magique retient
entre ses mains tous les minarets et leurs trois boules […] Il ajuste de nouveau les pierres, les
immeubles, les rues, les places, par une surimposition éblouissante. Couches d’images
volantes, courantes, croisées entre elles. Montage où l’habitant semble marcher, travailler,
aimer, dormir, rêver sans qu’il sache d’où proviennent sa fragilité actuelle, sa perte de
mémoire et son trouble d’identité.
(Tryptique de Rabat : 469)

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