Sans-abrisme féminin : étude en Wallonie
Sans-abrisme féminin : étude en Wallonie
le sans-abrisme au féminin
Recherche-action sur le parcours des femmes avec enfants au sein
de trois structures d’accueil en Wallonie et à Bruxelles
Femmes et enfants en errance,
le sans-abrisme au féminin
Recherche-action sur le parcours des femmes avec enfants au sein
de trois structures d’accueil en Wallonie et à Bruxelles
COLOPHON Femmes et enfants en errance, le sans-abrisme au féminin
Recherche-action sur le parcours des femmes avec enfants au sein de trois
structures d’accueil en Wallonie et à Bruxelles
Comité d’accompagnement
Sophie Croonen, Service du Délégué général aux Droits de l’enfant
Nicolas De Kuyssche, Le Forum Bruxelles contre les inégalités
Pascale De Ridder, SSM Ulysse
Ariane Dierickx-Petit, L’Ilot
Pierre Doyen, Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté
Fouzia Elmarabet, SAJ de Bruxelles
Pierre-André Hallet, Juge de la Jeunesse à Charleroi
Deborah Oddie, Fédération des Maisons d’Accueil et des Services d’Aide aux Sans-Abri
Comité de pilotage
Laurence Bourguignon, Samusocial de Bruxelles
Manu Condé, Comme Chez Nous asbl
Sophie Crapez, Comme Chez Nous asbl
Blandine Despret, CAP48
Déborah Dewulf, Cabinet du Ministre-Président de la Région wallonne, Paul Magnette
Anne-Françoise Genel, Fondation Roi Baudouin, à partir d’octobre 2015
Patrick Italiano, Université de Liège
Floriane Philippe, La Source asbl
Pascale Taminiaux, Fondation Roi Baudouin, jusqu’en octobre 2015
Renaud Tockert, CAP48
Cédric Vranken, Cabinet du Vice-Président du Gouvernement
de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Jean-Claude Marcourt
La très grande précarité et le sans-abrisme touchent un nombre croissant de femmes. Moins visibles
que les hommes dans l’espace public, les femmes en errance présentent des vulnérabilités particu-
lières, d’autant plus qu’elles sont souvent accompagnées d’enfants. Plusieurs projets soutenus lors de
l’édition 2014 de l’opération Viva for Life concernaient d’ailleurs l’accueil et la prise en charge de ce
public particulier.
Il était urgent de mieux connaître cette face cachée de l’exclusion, ses causes et ses conséquences,
et de s’en faire une idée plus précise au travers d’expériences vécues. Voilà pourquoi CAP48 et la
Fondation Roi Baudouin se sont associés pour financer une recherche-action, avec l’aide du Ministre-
Président de la Région wallonne, Paul Magnette, et du Vice-Président du Gouvernement de la
Fédération Wallonie-Bruxelles, Jean-Claude Marcourt. Cette mission a été confiée à Patrick Italiano,
chercheur à l’Université de Liège. L’objectif était, d’une part, de dresser une série de constats
qualitatifs sur les femmes en errance accompagnées d’enfants – les mécanismes d’exclusion qui sont
en jeu, leurs besoins, leur parcours et ses conséquences sur les enfants – et, d’autre part, de formuler
des pistes d’action et des recommandations à l’attention des décideurs et des acteurs de terrain.
Pour ce faire, il a été décidé de s’appuyer sur l’expérience de trois structures d’accueil pour
sans-abri soutenues dans le cadre de Viva for Life (Comme Chez Nous à Charleroi, le Samusocial et La
Source à Bruxelles) et plus spécifiquement sur les récits de vie de femmes qui y sont prises en charge.
Une trentaine d’entre elles, mères d’un ou de plusieurs enfants et pour la plupart victimes de violences
graves, ont été rencontrées et longuement interviewées. Les éléments ainsi recueillis ont été mis en
commun avec des données qualitatives et quantitatives fournies par les trois associations.
Un comité de pilotage, composé des organismes financeurs, des trois services d’accueil et du
chercheur, a coordonné ces travaux. Par ailleurs, un comité d’accompagnement a été mis en place
dans une optique plus large : guider la recherche et, surtout, contribuer à la formulation des recom-
mandations. Il s’est réuni à quatre reprises. La dernière réunion a activement impliqué les membres
dans le développement de pistes d’action. Ces recommandations s’articulent essentiellement autour
de trois grands enjeux (le logement, les besoins des femmes ainsi que les questions touchant à la
parentalité et aux enfants) et de trois moments dans leur parcours (la prévention, la prise en charge et
la sortie de l’urgence).
Les commanditaires de cette recherche-action espèrent que l’analyse des récits de vie et les
propositions formulées pourront contribuer à une meilleure connaissance du public des femmes en
errance accompagnées d’enfants et, bien sûr, à une meilleure politique de prévention et de prise en
charge dans ce domaine.
Ils tiennent à remercier chaleureusement tous ceux qui se sont investis dans ce travail : en
particulier Patrick Italiano, les collaborateurs de Comme Chez Nous, du Samusocial et de La Source,
ainsi que les membres du comité d’accompagnement. C’est grâce à leur contribution active que ce
rapport a pu devenir ce qu’il est : un état des lieux sur une problématique trop méconnue, de même
qu’un plaidoyer pour des mesures ciblées qui prennent mieux en compte l’extrême vulnérabilité des
femmes en errance et qui soutiennent le développement de leurs enfants.
Mieux (faire) connaître la problématique des femmes sans-abri et de leurs enfants ; suggérer des
recommandations politiques en réponse à leurs besoins spécifiques ; mais aussi donner la parole à ce
public extrêmement fragilisé, lui donner une existence, faire écho à des témoignages souvent
poignants : tels étaient les trois grands objectifs de cette recherche-action.
Les parcours de vie de la trentaine de femmes interviewées dans les trois services d’accueil
présentent un grand nombre de similitudes. Ce qui frappe d’emblée, c’est l’omniprésence de la
violence. Àquelques exceptions près, toutes les femmes racontent des épisodes répétés de violence
subie dans l’enfance ou à l’âge adulte, aussi bien de la part d’un conjoint que de membres de leur
famille ou de personnes externes : maltraitances physiques, qui peuvent être liées à des troubles
psychiatriques ou à diverses formes d’assuétude du conjoint, mais aussi harcèlement psychologique,
qui déstabilise la victime, altère son jugement sur ce qu’elle subit et peut ainsi la pousser à endurer
trop longtemps une situation insoutenable.
Plusieurs autres raisons peuvent expliquer pourquoi beaucoup de ces femmes n’ont pas réagi plus
tôt : leur dépendance économique, leur isolement, la précarité de leur statut (notamment pour des
femmes d’origine étrangère venues dans le cadre d’un regroupement familial), leur manque
d’information sur leurs droits ou encore l’espoir que leur conjoint finira par « s’en sortir »… Mais avant
tout, l’intérêt des enfants : certaines mères pensent en effet les protéger en acceptant de prendre la
violence sur elles. D’ailleurs, il n’est pas rare que l’enfant soit aussi le déclic qui les décide à prendre la
fuite, soit parce que le conjoint a franchi la ligne rouge en s’en prenant aussi à lui, soit parce que
l’enfant réagit à la situation en présentant lui-même des signes de mal-être ou de violence.
Les témoignages illustrent à quel point les femmes en errance gardent des traces psychologiques
des violences qu’elles ont subies : elles doutent d’elles-mêmes, se sentent salies, éprouvent un
sentiment de honte ou de culpabilité… C’est bien sûr un facteur aggravant de vulnérabilité, qui vient
souvent s’ajouter à un manque de ressources financières, culturelles et sociales, un faible niveau de
qualification et un réseau social et familial limité, voire des problèmes chroniques de santé mentale.
Les femmes en errance et leurs enfants ont donc des besoins spécifiques auxquels il est urgent de
mieux répondre. Pas forcément en créant de nouvelles structures, mais en mettant plutôt l’accent sur
une amélioration des dispositifs existants, sur une meilleure (in)formation de tous les intervenants
concernés par la problématique de la grande précarité (féminine) et par un développement des
approches transversales. L’étude énumère un certain nombre de pistes.
Une première série de recommandations concerne les maisons d’accueil, qui devraient être
organisées de manière à être plus accessibles à ce public. Ainsi, lorsque des femmes se présentent en
couple, avec un nouveau compagnon qui peut jouer un rôle de soutien, l’obligation de séparation
souvent imposée par la structure d’accueil est très mal vécue et peut amener à refuser les solutions
proposées.
D’autre part, l’enfant doit absolument figurer au centre des préoccupations. Il est, à travers tous
les récits, un repère essentiel dans l’existence de ces femmes et un levier possible de réinsertion. Ce
levier reste cependant très vulnérable : en effet, les situations de violences dont l’enfant a été témoin
(ou parfois même victime) laissent souvent des séquelles qui nécessitent une prise en charge profes-
sionnelle dès l’hébergement d’urgence et un soutien psychologique à plus long terme. Des solutions
créatives doivent aussi être trouvées pour s’occuper de l’enfant lorsque la maman veut poursuivre un
travail (même irrégulier) lui procurant un certain revenu ou est contrainte d’effectuer diverses
démarches administratives. Une éventuelle décision de placement ne doit être prise qu’avec la plus
extrême prudence, en tenant compte de l’expérience de violence qu’a connue la femme et du rôle
moteur que peut jouer l’enfant pour elle. Cela implique entre autres une meilleure connaissance
réciproque et des collaborations plus intensives entre le secteur du sans-abrisme et celui de l’aide à la
jeunesse.
Néanmoins, par définition, un hébergement d’urgence ne peut être qu’une solution temporaire,
en réponse à une situation de crise. L’objectif doit donc être de permettre à la femme en errance de
retrouver rapidement un logement durable, à l’abri de l’auteur des violences. Là aussi, plusieurs idées
sont lancées dans l’étude. Elles vont de la promotion de l’habitat partagé au renforcement des agences
immobilières sociales et des divers services d’accompagnement, en passant par le développement
d’outils qui pourraient rassurer des propriétaires privés. On pourrait aussi prévoir des dérogations
pour faciliter une installation provisoire dans un logement qui ne répond pas encore pleinement aux
normes d’habitabilité.
Plus largement encore, d’autres actions devraient être entreprises en matière d’information et
d’accès aux droits et aux services, notamment en réduisant les obstacles administratifs. La santé
(mentale) constitue également un enjeu vital : il faut d’abord veiller à assurer la continuité des soins de
base au cours de l’errance et de l’accueil d’urgence, puis aider les femmes maltraitées à retrouver leur
confiance en soi, par un travail individuel et collectif de plus longue haleine. Enfin, l’étude pointe le
cas des femmes migrantes victimes de violences. Beaucoup sont venues en Belgique dans le cadre d’un
mariage et se voient menacées d’expulsion à la suite de leur séparation avec le conjoint violent. Il faut
leur éviter cette « double peine » en maintenant, au moins temporairement, leur droit de séjour ou en
leur accordant un droit de séjour autonome pour circonstances exceptionnelles.
Dit actieonderzoek had drie grote doelstellingen: de problematiek van dakloze vrouwen en hun
kinderen beter leren kennen en bekend maken; beleidsaanbevelingen voorstellen die inspelen op
hun specifieke noden; en ook een stem geven aan dit uiterst kwetsbaar publiek, de aandacht trekken
op hun bestaan, verspreiden van vaak schrijnende getuigenissen.
Het levenstraject van de zowat dertig vrouwen die werden geïnterviewd in drie opvangdiensten,
vertoont veel gelijkenissen. Wat meteen opviel, is de alomtegenwoordigheid van geweld. Op enkele
uitzonderingen na vertellen alle vrouwen over herhaaldelijk geweld dat ze ondergingen vanaf hun
kindertijd en dat niet stopte toen ze volwassen werden, zowel vanwege een echtgenoot als van leden
van hun familie en externe personen: fysieke mishandeling, die kan worden gerelateerd aan
psychiatrische problemen of allerlei vormen van verslaving van een echtgenoot; maar ook psycholo-
gische intimidatie, die het slachtoffer ontregelt, haar oordeel over wat ze ondergaat verdraait en haar
aldus aanzet om deze onhoudbare situatie te lang te verdragen.
Meerdere andere redenen kunnen verklaren waarom veel van deze vrouwen niet eerder
gereageerd hebben: hun economische afhankelijkheid, hun isolement, een onzeker statuut (in het
bijzonder voor vrouwen van vreemde origine die hier beland zijn via een gezinshereniging), hun
gebrek aan informatie over hun rechten of ook de hoop dat hun echtgenoot er uiteindelijk ‘zal
uitgeraken’… Maar bovenal het belang van de kinderen: sommige moeders denken immers dat ze hen
beschermen door het geweld te aanvaarden en de schuld ervoor op zich te nemen. Het is overigens
niet uitzonderlijk dat een kind de aanzet geeft voor hun beslissing om te vluchten, ofwel omdat de
echtgenoot een rode lijn heeft overschreden door zich ook te vergrijpen aan het kind, ofwel omdat het
kind als reactie op de situatie zelf tekenen van onbehagen en geweld begint te vertonen.
Dakloze vrouwen en hun kinderen hebben dus specifieke noden die dringend beter moeten
worden aangepakt. Niet noodzakelijk door het oprichten van nieuwe structuren, maar veeleer door
de nadruk te leggen op het verbeteren van de bestaande voorzieningen, op een betere voorlichting en
opleiding van alle actoren die betrokken zijn bij de problematiek van grote kwetsbaarheid (van
vrouwen) en door de ontwikkeling van transversale benaderingen. De studie somt een aantal
denkpistes op.
Een eerste reeks aanbevelingen gaat over de opvanghuizen, die zich anders zouden moeten
organiseren om toegankelijker te zijn voor dit publiek. Als vrouwen zich bijvoorbeeld aanbieden als
koppel, met een nieuwe gezel die een ondersteunende rol kan spelen, dan legt het opvanghuis vaak
een verplichte ‘scheiding’ op: dat wordt vaak erg slecht onthaald en kan leiden tot een weigering van
de aangeboden oplossing.
Anderzijds is het kind uiteraard de belangrijkste zorg. Uit alle verhalen blijkt dat een kind in het
leven van deze vrouwen een essentieel houvast is en een mogelijke hefboom voor herinschakeling.
Deze hefboom blijft echter erg kwetsbaar: de geweldsituaties waarvan het kind getuige (of soms zelfs
slachtoffer) was, hebben vaak pijnlijke gevolgen die vanaf de noodopvang professioneel moeten
worden aangepakt en een ondersteuning op langere termijn vereisen. Er moeten voor het kind ook
creatieve opvangoplossingen worden gezocht als de mama wil blijven werken om een, zelfs onregel-
matig, inkomen te hebben of als ze diverse administratieve stappen wil zetten. Een eventuele
plaatsingsbeslissing mag slechts met de grootste omzichtigheid worden genomen: ze moet rekening
houden met het geweld dat de vrouw heeft ervaren en met de drijvende kracht die het kind voor haar
kan zijn. Dat impliceert onder meer een betere wederzijdse kennis en een intensievere samenwerking
tussen de daklozensector en de jeugdbijstand.
Noodopvang is per definitie een tijdelijke oplossing die inspeelt op een crisissituatie: het is de
bedoeling om de dakloze vrouw in staat te stellen snel een duurzame woning te vinden, weg van de
geweldpleger. Ook op dat vlak lanceert de studie meerdere ideeën: het delen van een woning promo-
ten, sociale verhuurkantoren en allerlei begeleidingsdiensten versterken, of instrumenten ontwik-
kelen die verhuurders van privéwoningen kunnen geruststellen. Men zou ook kunnen toestaan dat
een woning die nog niet volledig voldoet aan de bewoonbaarheidsnormen, in afwachting toch al
dienst zou kunnen doen als tijdelijk verblijf.
Pour compléter, renforcer et rendre plus efficace le soutien accordé par CAP48, Viva for Life et la
Fondation Roi Baudouin, avec le support du Ministre-Président de la Région wallonne, Paul
Magnette, et du Vice-Président du Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Jean-Claude
Marcourt, à trois projets d’accueil de femmes en errance avec enfants, il a été décidé à l’été 2015 de
promouvoir une recherche-action sur ce thème. Les objectifs fixés étaient doubles : faire émerger des
constats de terrain afin d’affiner la connaissance du public, de ses besoins, de ses parcours, mais aussi
et surtout de formuler, au terme de la recherche-action, des pistes de recommandations utiles aux
décideurs politiques responsables de certains aspects de ce problème, aux acteurs de terrain, qui les
prennent en charge, et au public en général appelé à soutenir les actions d’aide à ces femmes et ces
enfants.
Cette démarche a d’emblée présenté de grandes forces et de grandes limites. Parmi ces dernières,
les moyens et délais qui ne permettaient pas d’envisager toutes les facettes des problématiques
soulevées, ni de prévoir des démarches méthodologiques de grande ampleur qui auraient permis
d’objectiver quantitativement des profils, des parcours, des évolutions. Il ne s’agissait de toute façon
pas de « réinventer l’eau chaude », puisque des études existent, sous différents angles, raison pour
laquelle le sujet n’est pas méconnu. Toutefois, ces limites ont obligé à faire des choix quant aux
thématiques.
Il faut aussi souligner, en contrepartie, la force de ce qui a été mis en place : un travail en partena-
riat étroit entre les services de terrain associés, qui détiennent une connaissance forgée au quotidien
des publics aidés, la coordination scientifique, les ressources des partenaires demandeurs (CAP48 et la
Fondation Roi Baudouin), et les expertises mobilisées dans l’accompagnement de la recherche. Cette
collaboration étroite a permis de cibler de façon pertinente et réaliste les questions de recherche, de
mobiliser les connaissances déjà existantes, tant sur le terrain que dans la « littérature », et de discuter
de façon constructive des pistes d’analyse et de recommandations au fur et à mesure qu’elles
prenaient forme. Le principe de co-construction a été présent dans tous les aspects de la démarche,
depuis la définition de l’angle d’approche avec les services partenaires, en passant par le dialogue
entre les connaissances de terrain et le contenu des interviews, jusqu’à la rédaction des recommanda-
tions avec une participation active des membres du comité d’accompagnement.
Dans l’économie générale du travail, c’est le volet recommandation qui a été privilégié une fois
que le travail de terrain des interviews a été accompli. Non que celui-ci fût pauvre ou peu utile, mais la
valeur ajoutée de la réflexion sur les actions à mener a été considérée, dans le contexte de cette
recherche-action, comme plus grande que le supplément de connaissance, en tant que tel, des
témoignages recueillis. La partie des constats se garde donc de tentatives de généralisation ou de
dénombrements, et relève des récurrences en rapport avec ce que l’on savait ou supposait déjà. L’usage
qui en est fait sert surtout à soutenir les pistes d’action vers lesquelles ce projet tendait dès son
lancement.
Parmi les éléments contextuels ayant amené à la mise en œuvre de cette recherche-action, on peut
inclure les préoccupations de beaucoup d’observateurs voyant augmenter le nombre de femmes avec
enfants dans les structures d’accueil d’urgence. Toutefois, notre mission ne pouvait porter sur une
telle quantification, dès lors que la définition de recommandations ne s’appuie pas sur un dénombre-
ment, et que d’autres démarches, que nous évoquerons plus loin, ont récemment abordé la question.
L’existence de rapports de recherche (à l’époque à paraître – voir infra pour une synthèse de ces
rapports) incluant une tentative d’objectivation était connue, et a conduit à exclure cet aspect. Par
ailleurs, les ressources disponibles imposaient un travail de terrain de type qualitatif.
La question s’est donc posée de l’angle d’approche, ou de la problématique spécifique, que l’on
voulait approfondir quant au parcours et aux besoins du public des femmes en errance. Cette décision
stratégique a été prise conjointement entre les services d’accueil impliqués dans la recherche-action et
la coordination scientifique. Après avoir fait le point sur les connaissances existantes, sur papier
comme sur le terrain, il s’est dégagé une approche possible, qui relie des éléments de parcours
pertinents, et de possibles apprentissages quant aux freins à la prise en charge, via l’identification des
violences subies par les femmes en errance, sous leurs différentes formes. Il apparaît de
l’expérience des services d’aide qu’une part non négligeable des femmes avec enfants arrivant dans les
structures d’urgence sont victimes de violences conjugales. Mais on peut s’intéresser aussi aux autres
types de violences subies dans le parcours de vie susceptibles d’entrer en résonnance avec des
pratiques institutionnelles, ou de faire obstacle à des solutions possibles avant d’arriver à l’errance.
Cette approche par les violences pourrait à la fois éclairer des points communs de parcours très
différents et mettre en lumière des carences ou des obstacles mis en place involontairement par les
intervenants.
L’hypothèse a été évoquée que les femmes en question soient caractérisées par une constitution
psychoaffective fragile spécifique, qui ferait obstacle à la mobilisation de ressources pouvant conjurer
l’errance. L’hypothèse a été retenue plausible, mais avec une difficulté à objectiver ce constat pour
éviter des interprétations empreintes de jugement. La question des violences subies se situe en amont
de cette possible fragilité, comme cause possible, permettant une objectivation via le récit des femmes
concernées.
Il a donc été convenu entre chercheurs et partenaires de solliciter, dans une logique de récit de vie,
les éléments de parcours des femmes oùde la violence a été subie ou ressentie, tant dans des événe-
ments anciens susceptibles d’avoir créé une fragilité, que dans des épisodes de prise en charge sociale
oùdes conditions, exigences ou règles (notamment) seraient perçues comme violences activant la
réticence de la femme à s’inscrire dans le schéma d’aide qui lui est proposé. Il serait aussi fait appel,
lors des interviews, à des témoignages indirects de ces femmes quant à ce qui, dans leur expérience ou
celle d’autres femmes rencontrées, peut constituer des freins à la prise en charge, afin notamment
d’éclairer la question du pourquoi un certain nombre de ces femmes font partie, du point de vue des
partenaires et des réseaux d’aide, de la partie « invisible » de la population.
L’objectif a été fixé de réaliser une dizaine d’interviews dans chaque service d’accueil, soit 10 à
Charleroi (Comme Chez Nous), et 20 à Bruxelles (10 au Samusocial et 10 à La Source). Àcette fin, une
grille d’entretien a été développée, toujours en étroite collaboration, qui inclut des consignes de
passation afin que les intervieweurs, appartenant aux services d’accueil, comprennent comment
procéder avec la souplesse nécessaire aux conditions concrètes d’interview, y compris la déstabilisa-
tion que peuvent amener les émotions suscitées par les thèmes abordés. Cette grille est reprise en
annexe. Elle précise également les critères d’inclusion, des aspects que le cahier des charges de la
recherche ne précisait pas suffisamment.
La réalisation des interviews sur le terrain s’est avérée plus difficile que prévu, et s’est prolongée
au-delà des délais initialement prévus. Malgré les précautions prises dans les conditions d’interview
(possibilité d’interrompre et de reprendre plus tard, délicatesse et éventuelles offres d’aide en aval de
l’interview…), il a été difficile de réunir les conditions minimales pour mener les interviews (lieu,
rendez-vous, calme, disponibilité), et plus encore de les mener à terme, fût-ce en plusieurs fois. Les
situations d’urgence et les détresses ont fait obstacle à beaucoup d’interviews. Au total donc, en
décomptant des interviews trop lacunaires ou non éligibles (dans un cas, il s’est avéré après coup que la
femme n’avait pas d’enfants), nous avons pu récolter 28 interviews d’un niveau de détail variable
puisque les femmes interrogées étaient bien évidemment libres d’approfondir ou non les thèmes
proposés.
1 European Typology of Homelessness and Housing Exclusion (ETHOS) : typologie européenne des diffé-
rentes formes de sans-abrisme développée par la FEANTSA, la fédération européenne des organisations
travaillant avec les sans-abri : FEANTSA (2005) ETHOS – European Typology of Homelessness and
Housing Exclusion (Brussels: FEANTSA).
N’ayant pas eu l’intention de refaire ce qui existait déjà, nous avons prêté attention dès le départ à ce
qui avait déjà été écrit au sujet des femmes en errance en privilégiant deux aspects : d’une part, un état
des lieux de la situation en Belgique francophone, et d’autre part, des études portant sur l’exposition à
la violence ou aux traumatismes des femmes en errance.
Mentionnons ici seulement les grandes lignes de contenu de deux rapports belges. Nous y
renvoyons le lecteur désireux d’approfondir le sujet, d’autant que les deux documents sont récents et
détaillés.
AMA (Fédération des maisons d’accueil et des services d’aide aux sans-abri)
Des familles sans chez-soi : quel accompagnement des enfants et des parents
en maison d’accueil ?
Le rapport de l’AMA se concentre sur le soutien que les maisons d’accueil peuvent apporter à la
parentalité pendant (et après) l’hébergement. Il pose utilement un regard plus large sur le sans-
abrisme, sur son encadrement légal et sur la diversité de l’offre de services organisés spécifiquement,
pour ensuite resserrer son propos sur le cadre de l’accueil en MA, du point de vue réglementaire et
fonctionnel. Ce cadrage permet à la fois de prendre la mesure des dispositions organisées par les
pouvoirs publics et associatifs, mais aussi de leurs limites face à une évolution mettant de plus en plus
à mal les ressources organisées, dans un contexte de croissance générale des difficultés sociales de
publics de plus en plus diversifiés.
La partie centrale de ce rapport se focalise sur les besoins de la famille en termes de soutien à la
parentalité, et de l’enfant en termes d’accompagnement des « ruptures » que représente le passage en
maison d’accueil. Les enjeux identifiés concernent un apprentissage de compétences parentales
propres à aider à la fois l’enfant dans sa croissance et les parents eux-mêmes dans leur rôle. Les enjeux
pour l’enfant sont déclinés en deux volets. D’une part, on se concentre sur la gestion de l’entrée et de la
sortie du cadre de la MA (y compris, en rapport direct avec notre angle d’approche, la manière pour
l’enfant de gérer sa présence dans des contextes de violence si celle-ci se reproduit). D’autre part, on
analyse la gestion des repères de l’enfant pendant son séjour : gestion des émotions et recherche d’une
forme de stabilité qui permet de retrouver une forme de sécurité mise à mal par les épisodes de vie
antérieurs et l’arrivée dans un nouveau contexte. Les dimensions de création de liens de confiance, de
relation stable avec un référent, d’accès à des lieux adaptés à son âge oùse poser et s’exprimer sont
illustrées par de « bonnes pratiques » reprises parmi les MA ayant participé à l’étude. Toutes les
difficultés liées à la triangulation entre parent(s), éducateurs et enfants sont développées dans la
partie reprenant des témoignages, mettant en évidence l’énorme difficulté d’une intervention
« éducative » dirigée vers un développement des compétences de parentalité sans déborder dans des
jugements blessants ou irrecevables (dans le contexte) sur les comportements existants. Les limites
des capacités d’intervention des MA sont aussi développées en rapport avec leur cadre de fonctionne-
ment et de financement.
tion de s’occuper de l’enfant pendant leur durée. Mais elles sont aussi de plus en plus pensées avec des
objectifs éducationnels adaptés à l’âge de l’enfant et à ses besoins de développement.
Un autre aspect important souligné dans ce rapport, notamment quant aux conditions d’une
réintégration d’une vie autonome après l’hébergement, est le développement du réseau social de la
famille, souvent très faible. La manière d’atteindre ce but dépend toutefois très fortement de la
qualité de la relation entre la famille et l’éducateur, qui n’a pas de moyens opérationnels directs en la
matière. Dans la richesse des témoignages et éclairages reproduits dans le rapport, on trouve écho à
bon nombre de nos observations à partir des entretiens menés, notamment quant à la nature
ambivalente du rapport mère-enfant, à la fois accroche, fierté, mais aussi source de culpabilité.
Ce rapport porte, rappelons-le, sur un public plus large que celui du strict cadre de l’urgence (en
maison d’accueil, selon la situation concrète, on pourra considérer qu’elles ont été prises en charge par
un avant-dernier filet de sécurité), parmi lequel on trouve des femmes seules avec enfants, mais aussi
beaucoup de familles. Nous en retiendrons en particulier qu’il met l’accent sur les enjeux de l’accom-
pagnement post-hébergement, condition essentielle pour une réinsertion positive dans un logement
autonome. Les nécessités de la continuité des soins et accompagnements sont soulignées, tant pour les
parents que pour les enfants. Le rapport insiste sur le fait que cet accompagnement demande du
temps aux équipes éducatives, et n’est pas reconnu en matière de subsidiation à Bruxelles, ou
insuffisamment en Wallonie.
Le rapport, dans une de ses parties, tente d’éclairer la question de la quantification. Des chiffres
analysés, il ressort que l’impression subjective d’augmentation de la population de femmes en errance
correspond à une réalité mesurable en termes absolus, mais non en termes relatifs : c’est la population
totale des sans-abri recensés par les services d’urgence qui augmente (les chiffres mobilisés sont
principalement ceux du Samusocial de Bruxelles), tandis que la proportion de femmes est stable.
Observation importante qui oblige donc à replacer la question spécifique des femmes en errance avec
enfants dans son contexte sociétal : il s’agit d’une part, particulièrement dramatique, de phénomènes
sociaux plus vastes. Dans cette optique, elles ont certes besoin de prises en charge spécifiques à leur
situation et à leur parcours, mais l’objectif d’en réduire le nombre suppose de s’attaquer à l’ensemble
de la problématique dont elles sont l’expression poignante, tant en matière d’hébergement que de
violence. C’est ce que La Strada emprunte à l’article de Schwartz et al. dans la publication FEANTSA
de 2010 : « des efforts et des solutions systémiques et sociétales sont nécessaires pour lutter de façon efficace
contre le sans-abrisme chez les femmes. »
Les travailleurs des services d’urgence fournissent ensuite au rapport le matériau pour une
typologie de profils de femmes en rue et en urgence. Deux catégories émergent : les femmes avec des
problèmes avérés de santé mentale, en errance « chronique », qui se mettent régulièrement en échec,
en rupture sociale avec tout, qui ne formulent plus de demande et se retrouvent dans les services « par
défaut », ou par habitude. La seconde catégorie dominante est constituée des femmes victimes de
violence familiale ou conjugale, souvent d’origine étrangère et dont le droit au séjour est menacé par
la séparation d’avec le conjoint violent. La vulnérabilité de leur statut les a souvent maintenues
longtemps sous l’emprise de la relation violente. À côté de ces deux grandes catégories s’égrènent des
cas plus minoritaires : celles qui reproduisent une situation vécue dans leur enfance et fréquentent les
services « en boucle » ; des femmes plus âgées, victimes d’un accident de la vie et plus faciles à
réorienter ; des femmes en groupe (rare) ou en couple, demandeuses d’aide, mais oùla relation de
couple est en conflit avec les règles d’accueil ; enfin, les Roms, nombreuses parmi les mendiantes.
Cette typologie nous intéresse en particulier puisque, à part la condition d’avoir ou non des enfants,
elle concerne bien le public auquel nous nous intéressons. Une seconde analyse est développée par les
travailleurs des maisons d’accueil. Elle comporte essentiellement les mêmes deux premières
catégories présentées ci-dessus (santé mentale et victimes de violence), mais s’attarde davantage aux
difficultés spécifiques de la parentalité. L’ambivalence est mise en évidence par le rôle salvateur qu’il
peut avoir pour « sortir par le haut » d’une situation difficile, mais aussi par les dysfonctionnements
de la relation avec l’enfant pour les profils perturbés psychologiquement, l’enfant étant alors
potentiellement en danger. Les difficultés d’organisation matérielle sont également soulignées. À
nouveau, ces observations recoupent largement notre sujet.
Le rapport de La Strada se conclut aussi sur des pistes de recommandations en quatre grandes
catégories. La première concerne l’abaissement du seuil d’accès à des structures d’accueil pour
femmes. La deuxième porte sur des mesures de prévention et de protection des femmes migrantes
victimes de violences conjugales (statut protégé, informations sur les droits et aides dans leur langue,
formation des professionnels à la spécificité, coopération entre secteurs migration et sans-abrisme).
La troisième porte sur la facilitation d’accès aux aides (zones réservées aux femmes, ouverture de
places pour couples, augmentation des services d’aide aux victimes de violences conjugales). La
quatrième, plus générale, vise un accès plus facile à des besoins de base : logement accessible et prise en
charge des enfants (crèches et écoles).
Parmi les autres éléments figurant dans le rapport, nous pouvons retenir la description des
trajectoires de « boucles » entre rue, urgence, accueil, et retour : qui décrit l’échec des solutions mises
en place pour une sortie positive résumée par « un grippage de la mécanique de l’aide classique en
escalier », constat militant en faveur de l’expérience de « logement d’abord ».
La description des stratégies de survie en rue, favorisant la discrétion afin d’éviter les risques
d’agression, nous permet de faire la transition vers les autres sources de la littérature internationale.
Nous nous sommes intéressés aux articles traitant de la violence dans le parcours des femmes en
errance. Les premiers écrits que nous avons trouvés (Wenzel et al) concernent justement l’exposition
des femmes en rue à la violence (y compris sexuelle), qui n’est cependant pas notre sujet d’intérêt
principal.
Chose importante pour éclairer notre démarche, les auteurs relèvent que les deux groupes ont
connu dans de grandes proportions (65 à 75 %) des violences physiques durant l’enfance, sans qu’il
existe des différences significatives entre les uniques et les multiples. Concernant les abus sexuels, dans
le deuxième groupe, les femmes sont deux fois plus nombreuses à en avoir été victimes durant
l’enfance que les uniques. Le fait d’avoir été placées durant l’enfance et d’avoir fugué est également
significatif. La violence durant l’enfance est donc très présente, mais le placement hors de la famille
concerne aussi environ la moitié des femmes interrogées.
2 Par facilité, nous utiliserons cette expression pour désigner celles qui ont été plusieurs fois en errance,
par opposition aux « uniques ».
Se pose ensuite la question de savoir ce qui différencie les femmes qui ont gardé leur logement
après une première errance de celles qui l’ont à nouveau perdu après relogement (ce qui est ici abordé
distinctement de la multiplicité des errances antérieures). Ce sont les violences de la part du parte-
naire récent qui sont la variable explicative décisive. Ainsi, les mères qui se sont de nouveau retrou-
vées sans domicile ont trois fois plus de risque d’avoir subi des violences conjugales récemment que
celles ayant conservé leur logement.
Pour notre recherche, nous pouvons donc retenir que les violences vécues durant l’enfance
semblent avoir une influence considérable sur la capacité à conserver un logement stable. Cela entre
en résonnance avec l’idée d’une « fragilité psychologique » ou d’une plus grande difficulté à construire
un projet de réinsertion et à le mettre en place concrètement. Les violences conjugales « immédiates »
sont la cause de « nouveaux accidents de parcours », mais les auteurs distinguent ces « accidents de
parcours » de la « chronicité » de l’errance. Malgré la mise en œuvre de techniques statistiques
élaborées pour expliquer la chronicité par opposition à l’épisode unique d’errance, l’article conclut en
premier lieu à la nécessité d’une offre plus abondante de logements bon marché pour éviter le
sans-abrisme grâce à une meilleure accessibilité du logement. Cela permettrait en effet à toutes les
femmes économiquement défavorisées d’être autonomes. En second lieu, il appelle à une attention
particulière dans les services sociaux pour les conséquences des violences subies, et à une politique de
prévention du lien entre pauvreté et violence.
Firdion cite plusieurs études montrant que les personnes ayant connu des événements doulou-
reux durant l’enfance ont une plus grande probabilité de se retrouver sans logement autonome stable
à l’âge adulte. Parmi ces événements douloureux, le placement semble occuper une place particulière-
ment importante : les personnes ayant été placées sont surreprésentées parmi les sans-domicile (23 %,
contre 2 % dans la population totale). Cette tendance est encore plus marquée chez les jeunes et chez
les femmes : 41 % des femmes sans domicile de 18 ans à 24 ans ont été placées durant leur jeunesse. Le
placement joue sans doute ce rôle via l’isolement dans la mesure oùil peut provoquer une rupture des
relations familiales, alors même que la famille représente un filet important qui peut protéger du
sans-abrisme (en particulier pour les femmes avec enfants comme nous l’avons vu plus haut). Ce place-
ment est lui-même lié, selon le schéma explicatif de l’auteur, à de graves problèmes avec les parents,
comme la violence (ou la disparition précoce d’un d’eux). Placement et violences agiraient à l’âge
adulte via leur impact, comme événements difficiles à vivre, sur l’estime de soi. Le lien entre violence
et placement, dans l’enfance, fait que l’on ne peut distinguer l’effet spécifique du placement, mais les
deux augmentent nettement la probabilité d’être sans-abri. Dans les chiffres présentés, les femmes
sans-abri semblent plus touchées que leurs homologues masculins par les événements violents vécus
durant l’enfance.
La moitié des femmes interviewées ont subi au moins une agression au cours des deux dernières
années, soit nettement plus que les hommes (29 %). Comme Marpsat, l’auteur nuance : il peut être plus
difficile pour un homme d’avouer avoir été victime d’une agression que pour une femme.
On remarque cependant qu’avoir connu des situations de violence dans la famille double le risque
d’agression au cours des deux dernières années (quel que soit le genre). Les femmes ayant vécu de telles
difficultés durant l’enfance ont des contacts peu fréquents avec leurs parents, elles citent plutôt des
tiers comme personnes ressources en cas de besoin. L’interprétation est que la famille, étant donné les
conflits passés, ne serait pas en mesure de jouer un rôle de protection (par exemple, vis-à-vis du
conjoint violent), de soutien ou d’entraide, à l’âge adulte. Les femmes plus jeunes rapportent moins de
violences (qui sont souvent conjugales), car elles vivent moins souvent en couple. Àl’inverse, pour la
raison symétrique, avoir des enfants augmente de plus de 40 % le risque d’avoir subi une agression au
cours des deux dernières années. L’exposition à la violence à l’âge adulte est expliquée à la fois
(c’est-à-dire de façon cumulative et indépendante) par la violence subie dans l’enfance et par le
placement. L’auteur explique cela par les règles de neutralité des établissements et familles d’accueil,
privant ainsi le jeune de tout rapport affectif et ne favorisant pas l’expression du mal-être lié à la
violence. L’institution est un contexte rude pour l’enfant, car l’affect n’y a pas sa place, mais égale-
ment parce que les relations entre pairs sont faites d’épreuves de force. Ces modes de relations privent
l’individu des capacités de coopération, de gestion et de résolution de conflits, ce qui peut avoir pour
conséquence davantage de violence agie et subie à l’âge adulte. Pour les femmes, ce sont les placements
de courte durée (2 ans ou moins) pendant l’adolescence qui ont les effets les plus importants. L’inter-
prétation passe à nouveau par un impact important sur l’estime de soi, qui est un facteur de protection
important contre la dépression, les comportements violents et à risques.
Comme indiqué dans l’introduction de ce rapport, nous avons mobilisé pour cette recherche toutes les
ressources disponibles. La partie empirique de récolte d’interviews de femmes en errance est le
« cœur » du travail de terrain. Mais l’approche et l’interprétation de ce matériau se sont faites en
référence à ce que les équipes des services d’aide aux femmes en errance savaient de leur expérience
quotidienne, connaissance qui se trouve aussi consignée dans les deux rapports résumés ci-dessus
dans la partie théorique. Disposer d’une trentaine d’interviews autobiographiques donne une bonne
idée des différentes configurations pouvant exister dans les histoires, les dynamiques, les trajec-
toires, les réactions. Cela ne permet cependant pas de quantifier (mais ce n’est pas le but d’une
démarche qualitative). Il n’empêche que certaines récurrences, lorsqu’elles sont très répandues,
méritent d’être relevées. Le compte rendu du contenu des interviews ci-dessous est forcément
sommaire au regard de la diversité et de la dramaticité des récits. Par ailleurs, il convient de resituer
l’exercice : le contenu de ces interviews ne peut (et c’est rassurant!) surprendre les professionnels qui
côtoient ces femmes au quotidien. Par ailleurs, l’objectif principal de la démarche était la rédaction de
recommandations à partir de ces constats. L’articulation entre constats et construction de recom-
mandations a donc été faite dans les documents de travail, tandis que le chapitre de rapport qui suit se
veut seulement un résumé descriptif thématisé selon les angles d’approche choisis.
On pointera aussi, parmi les interviews « atypiques », celle d’une femme n’identifiant pas de
violence dans son parcours, sinon pour en avoir été témoin dans sa famille en Afrique. Pourtant,
l’élément déterminant de son récit, dans ce qui l’a amenée à une première errance, est la violence
économique subie de la part de son mari, qui dilapidait l’argent qu’elle gagnait, mais ne payait pas le
loyer ni les charges. De même, les violences verbales n’étaient pas considérées comme significatives
par elle. La violence économique se répète chez le frère de cette femme, qui l’héberge et la contraint à
une seconde errance et à l’hébergement d’urgence.
Àces rares exceptions près, toutes les autres femmes interrogées racontent des épisodes de
violence subie au moins à l’âge adulte, dans des proportions variables, mais parfois insoutenables.
L’hypothèse initiale quant à l’angle choisi pour la recherche se trouve validée : dans presque tous les
cas rencontrés, la violence a une place prépondérante dans le parcours qui mène une mère à se trouver
en errance. Il n’est pas rare que les récits présentent des répétitions de violences, de la part de conjoints
successifs ou dans des contextes différents impliquant la famille ou des personnes externes.
Ce sont donc souvent des femmes qui ont connu la violence de façon répétée et/ou pendant des
périodes très longues. Cette exposition prolongée à une violence considérable a souvent, les récits le
mentionnent, des conséquences par ailleurs bien connues : la femme doute d’elle-même, se sent
coupable, internalise la causalité. Les violences sexuelles donnent l’impression d’être « sale » et
génèrent des sentiments de honte. L’impact délétère sur l’estime de soi, dont le rôle d’« interface » entre
les événements pénibles de la vie et les difficultés ultérieures, relevé dans la littérature, se trouve donc
bien confirmé dans les récits. Sous cet angle, on peut aussi trouver les mécanismes à l’œuvre lorsque,
dans le parcours raconté, la violence conjugale semble faire écho voire reproduire des violences subies
à un âge plus jeune.
Comme nous l’avons relevé plus haut, les problèmes de santé mentale, « objectivés » au travers du
récit dès lors que celui-ci comporte des mentions d’épisodes psychiatriques, de traitements ou de suivi
médical, sont un facteur plus large que l’expérience de violence dans l’enfance et y trouvent parfois
leur origine, mais pas toujours. Les parcours relatés comportent aussi quelquefois un passé (plus ou
moins révolu) d’alcoolisme et/ou de toxicomanie, qui est aussi corrélable à un pragmatisme et un
activisme limités dans les démarches de réinsertion. Il nous faut mentionner qu’une des femmes
interrogées s’est suicidée peu de temps après l’interview, ce qui témoigne dramatiquement du niveau
de souffrance des vies évoquées.
Les éléments de constat quant aux violences subies, comme nous les avons repris ci-dessus,
montrent que les femmes en errance auxquelles nous nous intéressons présentent certaines caractéris-
tiques déjà bien étudiées dans le contexte plus vaste des violences conjugales : dynamiques relation-
nelles, freins à la mise à l’abri, conséquences immédiates et à plus long terme... Ces femmes en errance
ne sont pas réductibles à l’ensemble des victimes de violences conjugales. Toutefois, la place centrale de
cette violence dans l’histoire qui les mène à l’errance fait que nous tendrions à les considérer comme les
plus vulnérables de ces victimes. Elles ont connu les mêmes « pièges » relationnels, mais ont moins de
ressources que d’autres pour s’en extraire, ce qui devrait orienter notre attention vers les « portes de
sortie » à identifier pour leur faciliter une mise à l’abri et une reconstruction.
4 Au sens sociologique de « capital scolaire » et non en référence aux cultures nationales ou ethniques.
l’enfance (elles sont peu nombreuses, mais il y en a) ont montré les limites du soutien qu’elles étaient
en mesure de fournir lorsque la femme a été confrontée à la violence de son conjoint. Même quand ces
familles n’étaient pas elles-mêmes porteuses d’un climat de violence, l’éloignement géographique, les
normes culturelles prônant l’abstention d’immixtion dans la vie de couple, ou le décès prématuré de
ceux qui auraient pu servir de soutien ont fait en sorte que la femme s’est retrouvée sans assistance.
Lorsque des personnes de l’entourage sont mentionnées comme ressources, elles sont presque
toujours peu nombreuses et identifiées individuellement. Les interventions obtenues de la part de
membres de la famille sont souvent décrites comme insuffisantes, inadéquates, décevantes. On
pourra évidemment considérer que si ces interventions avaient été adéquates, la femme en question
ne serait probablement pas à la rue, mais les descriptions de quasi-trahisons, d’aide parcimonieuse ou
de désintérêt restent nombreuses. Il est rare que des réseaux d’amis significatifs soient mentionnés,
mais l’une ou l’autre femme interviewée a quelques ressources sociales de ce type. On relèvera
cependant que quelques-unes ont, au moment de l’interview, un « nouveau » compagnon décrit comme
un soutien, auquel elles tiennent. Cela pose parfois des difficultés d’hébergement supplémentaires.
Au départ du choix thématique des violences, nous avions fait l’hypothèse que certains aspects de
l’accueil puissent être mis en rapport avec les violences passées et constituer un frein à l’hébergement,
parce que des conditions posées ou offertes entreraient en résonnance négative avec des expériences
antérieures. Cette hypothèse ne trouve guère de confirmation dans les récits, oùpeu de commen-
taires sont faits, même sous sollicitation directe, quant à l’accueil. Quelques témoignages se rappor-
tant aux maisons d’accueil pointent l’acceptation difficile de règles de vie (horaires, interdiction de
consommations…) ou du principe de la gestion financière par l’institution, jugée « infantilisante ». Cette
critique est courante et connue, et il nous faut relever que celles qui s’expriment ainsi parmi nos
interviews appartiennent au groupe présentant des problèmes avérés de santé mentale ou d’assué-
tude. D’autres commentaires sur l’accueil sont dominés par le soulagement d’être à l’abri de la violence
que ces femmes ont fui, de telle sorte que le calme et la sécurité, ainsi que le bien-être des enfants,
quand ils sont présents, sont les critères principaux.
De ce point de vue, certaines femmes se plaignent, en contraste avec ces attentes, des comporte-
ments d’autres hébergées, dont sont stigmatisés les comportements « asociaux » et l’emprise de
substances. Les violences rapportées dans le cadre des services d’accueil concernent le plus souvent des
conflits entre bénéficiaires, exceptionnellement des comportements jugés violents ou injustes de la
part des accueillants, en particulier lorsque des sanctions sont prises. La protection contre les
éventuelles tentatives d’approche des ex-conjoints est effective, même si dans certains cas elle a été
prise en défaut : aucune plainte ne ressort, les épisodes étant jugés comme un concours de circons-
tances. Par contre, en particulier pour le premier jour d’accueil, des critiques récurrentes concernent
le manque d’hygiène et la promiscuité : soit ils dérangent la femme elle-même, soit celle-ci regrette
que ses enfants y soient exposés.
Des difficultés spécifiques sont cependant évoquées, qui font parfois obstacle à l’hébergement.
Cela concerne en particulier l’accueil de femmes accompagnées de grands enfants, ou de (nouveaux)
conjoints considérés comme étant un appui. L’obligation de séparation, soit d’une partie de la fratrie,
soit du compagnon actuel, est particulièrement mal vécue, voire source de refus des solutions
proposées. On relèvera que dans certains récits, il apparaît que le centre d’hébergement a proposé
l’accueil du conjoint, qui n’est donc pas un obstacle dans tous les cas. L’opportunité de cet héberge-
ment fait aussi l’objet d’évaluations par l’équipe d’accueil et la femme elle-même.
Plusieurs enjeux se présentent pour les femmes accompagnées de leurs enfants. Comme évoqué
plus haut concernant le rapport de l’AMA, la gestion des enfants dans le cadre de l’accueil peut donner
lieu à des difficultés (comportement, gestion du respect des horaires...). Si ces mères sont générale-
ment contentes, mais un peu honteuses, d’avoir ainsi emmené les enfants loin de la violence de leur
foyer, elles accordent beaucoup d’importance à ce que les enfants retrouvent un apaisement. Par
contre, pour celles qui sont engagées dans des démarches administratives actives, ou qui ont un
travail se pose la question de la garde des enfants pendant leur absence. Les règles en vigueur dans
l’hébergement d’urgence, interdisant de confier l’enfant à un tiers, sont extrêmement pénalisantes
pour certaines, qui sont ainsi empêchées de poursuivre le travail (fût-il en noir) qui leur assurait un
certain revenu. Pour les migrantes en difficulté quant à leur droit au séjour, c’est d’autant plus
important que le travail est susceptible de leur (ré)ouvrir un droit. La gestion de la scolarité est
également source d’inconforts majeurs lorsqu’il faut s’imposer des horaires de réveil inconfortables
pour permettre à l’enfant de rejoindre son école.
En général, le soutien reçu des équipes d’accueil est salué (sauf lorsque des conflits entre hébergées
amènent des sanctions), au moins pour rassurer et accompagner à l’arrivée. La déception, manifestée
par quelques-unes, concerne l’efficacité de l’aide à trouver un logement.
d’un discours socialement désirable : lorsque la mère déclare à la fois souhaiter voir plus souvent ses
enfants, confiés à la grand-mère dans une autre ville, et ne pas s’y rendre faute de billet de train, par
exemple, il est permis de mettre en regard les difficultés économiques, sans doute réelles, et le degré
de motivation ou les affects contradictoires qui y sont liés. Plus dramatique : la situation oùles
enfants sont confiés à la grand-mère, elle-même désignée comme auteur significatif de violences dans
le parcours de la mère. Il y a à la fois une loyauté familiale qui a empêché de porter plainte pour les
violences subies, le soupçon que la grand-mère manipule les enfants pour les monter contre leur mère,
la souffrance liée à tous ces événements, la conviction avancée qu’ils sont mieux à l’abri là-bas qu’en
rue avec elle, et l’espoir de la femme de renouer un contact positif avec ses enfants une fois qu’elle sera
relogée.
Dans des situations familiales complexes, mais oùla violence conjugale était bien présente, on
peut s’étonner de la réaction, d’après les récits, de services supposés aider la famille, la femme et/ou les
enfants. Il en va ainsi de réunions organisées par le SAJ remettant en contact la mère et le père, et
permettant ainsi la reprise des violences, ou encore le refus de la police d’intervenir sur une plainte
d’une femme parce qu’elle avait repris contact avec son ex-conjoint depuis la plainte précédente. Ces
épisodes, que nous ne sommes pas en mesure de quantifier, appellent, par leur seule existence, à un
rappel ou une redéfinition des règles d’intervention des services lorsqu’il y a soupçon de violence ou
lorsque celle-ci est avérée.
Lorsque les violences conjugales ont eu lieu dans un noyau familial dont les enfants faisaient
partie, on remarque que ces derniers sont plus souvent un facteur de résignation à la violence que
d’émancipation. Souvent, le récit indique que l’acceptation par la femme des violences du conjoint
était liée à la protection des enfants sous différentes formes. Soit la femme prenait des coups pour
éviter que l’homme s’en prenne aux enfants ; soit elle restait dans cette situation en pensant que ce
cadre de vie était préférable pour les enfants à l’inconnu d’une séparation ; soit encore il était trop
difficile pour la mère d’organiser la fuite avec ses enfants, et elle préférait les « protéger » en restant
plutôt que de partir sans eux. Dans ce genre de cas, les enfants ont pu être utilisés par le conjoint
comme chantage pour obtenir le retour de la femme au foyer. Certaines interviews mentionnent
explicitement des séquelles diagnostiquées chez les enfants comme conséquence des violences dont
ils ont été témoins. La culpabilité de les avoir exposés est explicitement présente dans plusieurs récits.
Selon les cas, l’évaluation du degré avec lequel ces femmes ont « protégé » leurs enfants de la violence
en la prenant sur elles-mêmes est variable. La préoccupation d’avoir, malgré elles, emmené leurs
enfants dans une répétition générationnelle de ce qu’elles avaient elles-mêmes vécu est parfois
explicite aussi.
Le paradoxe de la présence des enfants quant à l’acceptation des violences se révèle en particulier
dans les parcours où,à un certain point, c’est un enfant qui déclenche le déclic du départ. Deux cas de
figure se présentent. Soit le conjoint s’en prend, à un certain moment, à un enfant et cela constitue la
ligne rouge pour la femme (qui dans ce cas voit s’effondrer sa construction cognitive selon laquelle
elle le protège), et elle prend alors la décision de s’enfuir ; soit c’est la réaction d’un enfant lui-même à
une situation insupportable pour lui de voir sa mère maltraitée qui constitue le déclic (par exemple,
un cas mentionne que la femme décide de partir quand son fils émet l’intention de tuer son père pour
qu’il cesse de frapper sa mère).
L’enfant est donc, à travers tous ces récits, un repère essentiel, sinon le principal, de l’existence de
ces femmes. Àla fois source de culpabilité, mais aussi de mobilisation pour leur assurer un maximum
de bien-être, il est un levier possible de réinsertion. Ce levier reste cependant vulnérable dès lors que
sa présence dans le contexte de violences qui a le plus souvent précédé l’errance a souvent laissé des
traces qui nécessitent une prise en charge professionnelle dès l’hébergement, et vraisemblablement
encore pour un certain temps après le relogement.
femmes se heurtent, vu leurs faibles ressources financières, à un marché du logement quasi inacces-
sible quant aux loyers et garanties demandées. Comme évoqué plus haut, elles sont en attente d’une
aide spécifique dans cette recherche de logement. Il est rare qu’elles puissent constituer une épargne
pour une garantie locative, et celle proposée par le CPAS, quand elle leur est accessible, est stigmati-
sante et de ce fait souvent refusée par les propriétaires.
Si en principe les CPAS peuvent assurer un soutien à l’obtention d’un logement pour ces femmes,
souvent après que les services d’aide spécialisés les aient aidées à recouvrer leurs droits, il apparaît
aussi dans les récits des situations dans lesquelles les CPAS n’ont, pour le moins, pas rendu des services
optimaux. Au moment oùune prévention de l’arrivée dans le circuit de l’urgence est encore possible,
les difficultés causées par l’éloignement souhaitable du conjoint violent entrent en conflit avec les
règles d’intervention des CPAS : c’est au moment oùla femme aurait le plus besoin d’un soutien
efficace, lorsqu’elle fuit le contexte de violence et veut mettre une distance physique, qu’elle doit gérer
le passage d’un CPAS d’origine, pour qui la compétence territoriale cesse si elle déménage, au CPAS de
la nouvelle commune qui ne va pas forcément l’accueillir avec la célérité et la prévenance dont elle
aurait besoin. Les transmissions de « patates chaudes » sont un phénomène connu en la matière. Au
final, c’est là une cause directe d’entrée dans le circuit de l’urgence dès lors que l’absence de structures
d’accueil disponibles immédiatement, même dans de grandes villes wallonnes, conduit à l’orientation
de la femme et de ses enfants vers le Samusocial de Bruxelles.
Lors de la tentative de relogement, pour sortir de la situation d’urgence, s’ajoutent aux obstacles
économiques les discriminations des propriétaires : soit quant au statut de bénéficiaires d’allocations
sociales, soit quant à l’origine étrangère des migrantes. L’une d’elles mentionne qu’elle ne téléphone
plus elle-même pour répondre aux annonces, car son accent l’exclut d’emblée.
Le logement privé apparaît dans certains récits comme une sorte de « graal », condition nécessaire
voire suffisante pour que ces femmes retrouvent leur dignité de mère, soit en rendant à leurs enfants,
s’ils les accompagnent, des conditions de vie correctes après le parcours chaotique, soit en vue de
retrouver un droit de garde ou de visite lorsque les enfants sont placés.
La diversité des parcours rencontrés rend difficile, à ce stade, l’analyse en termes d’ « occasions
manquées » dans les parcours, dès lors que ceux-ci mettent en jeu des situations trop différentes,
notamment lorsqu’une partie du parcours se déroule en migration. De même, en matière de « freins »,
on a pu voir comment les enfants ou la famille peuvent, selon les cas, jouer le rôle de freins ou de facili-
tateurs. Ces angles d’analyse devront être davantage approfondis, le cas échéant, en travaillant sur des
groupes de femmes aux parcours plus similaires.
Le processus de recherche-action mis en place par Viva for Life, CAP48 et la Fondation Roi Baudouin,
avec le support du Ministre-Président de la Région wallonne, Paul Magnette, et du Vice-Président du
Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Jean-Claude Marcourt, avait pour objectif
l’identification de recommandations pour des actions de soutien aux femmes en errance avec
enfant(s) fondées sur des constats de terrain.
Ce processus a mobilisé le maximum de sources de connaissance disponibles pour étayer les pistes
d’action à proposer, à savoir :
• une étude des publications déjà existantes sur le sujet ;
• une trentaine d’interviews de femmes en errance avec enfant(s) sur leur parcours, en particulier
sur leur expérience de violences subies ;
• la connaissance de ce public accumulée par les trois partenaires de la recherche impliqués sur ce
terrain depuis de nombreuses années ;
• l’expertise des membres du comité d’accompagnement, provenant d’organismes, autorités et
associations impliquées dans différents aspects des enjeux liés aux situations des femmes en
errance.
Sur la base de l’expérience des partenaires actifs sur le terrain, la recherche s’est concentrée sur les
expériences de violence, identifiée comme récurrente dans les parcours. Ceci a été confirmé par le
contenu des interviews et est donc un thème central pour l’identification des situations nécessitant
des actions de prévention et de renforcement de la prise en charge.
Une fois les constats récoltés, ils ont été organisés selon trois grands enjeux :
• les enjeux liés au logement et à l’hébergement ;
• les enjeux liés aux besoins des femmes ;
• les enjeux liés à la parentalité et aux enfants.
Ces enjeux ont par ailleurs été répartis analytiquement en trois « moments » :
• la prévention ;
• la prise en charge ;
• la sortie de l’urgence.
Selon ce schéma, un nombre substantiel de propositions a été soumis à l’ensemble des partenaires
de la recherche afin de déterminer des priorités et de les développer en propositions plus précises.
• un accompagnement spécifique (par exemple, inspiré de la logique des experts du vécu) devrait
être mis en place pour faciliter la transition entre la situation de détresse et le travail de groupe.
5.4. Transversalité
D’une manière générale, plutôt que de créer de nouvelles structures ou de nouvelles fonctions, il
conviendrait d’augmenter l’efficacité des services existants par rapport à la problématique
spécifique des femmes en errance en renforçant la formation de tous les intervenants concernés.
Il serait utile que les travailleurs sociaux, les éducateurs, les puéricultrices, les enseignants, etc.
connaissent mieux le public en grande précarité pour pouvoir mieux repérer des situations
problématiques, mieux y réagir, et connaître les ressources éventuellement nécessaires. Les possibili-
tés de collaboration évoquées plus spécifiquement dans les recommandations ci-dessus en seraient
renforcées.
À l’intérieur des institutions potentiellement concernées, les travailleurs en contact avec des
sans-abri devraient avoir l’opportunité, sous forme de formation continue, de passer un temps en
« immersion » dans des services pour sans-abri afin d‘en connaître le cadre, la déontologie, et les
règles de fonctionnement.
BASSUK E ; PERLOFF J. ; DAWSON R., Multiply homeless families: the insidious impact of violence,
Housing Policy Debate, volume 12, n°2, 2001, pp. 299-319.
FIRDION J.-M., Influence des événements de jeunesse et héritage social au sein de la population des utilisa-
teurs des services d’aide aux sans-domicile, ÉCONOMIE ET STATISTIQUE, n° 391-392, 2006, pp. 85-114.
LA STRADA, Femmes en rue, dans les services d’hébergement d’urgence, et les maisons d’accueil bruxelloises.
Rapport, Bruxelles, décembre 2014.
MARPSAT Maryse. Un avantage sous contrainte : le risque moindre pour les femmes de se trouver sans abri,
Population, 54e année, n°6, 1999, pp. 885-932.
PLANCHE Maëlle, L’errance des mères : du tri entre les situations aux registres de justification des
orientations dans un contexte de maternité, Pensée plurielle, 1/2014 (n°35), p. 101-112.
STREET C. et ODDIE D., Des familles sans chez-soi : quel accompagnement des enfants et des parents en
maison d’accueil ?, AMA, 2012.
WENZEL S., KOEGEL, P., GELBERG L., Antecedents of Physical and Sexual Victimization Among
Homeless Women: A Comparison to Homeless Men, juin 2000, volume 28, n°3, pp 367-390.
WENZEL S., LEAKE B., GELBERG L., Risk Factors for Major Violence Among Homeless Women, Journal
of Interpersonal Violence, août 2001-16, pp. 739-752.
1.1. Thème général : historique des violences subies et éventuels échos ressentis
avec des situations ou dispositifs d’aide
Prémisse : l’approche « récit de vie » au sens strict risquerait d’entraîner une longueur excessive des
interviews par rapport au contenu utile à l’objet de recherche. Par contre, l’acceptabilité et la facilité à
raconter en seraient meilleures. La discussion approfondie en groupe de travail a conclu que
l’interview chronologique, partant de l’enfance, risquait de mettre le doigt d’emblée sur les épisodes
les plus douloureux. L’approche a donc été renversée, préférant remonter le temps à partir
d’événements récents. Dès lors, on utilisera trois grandes périodes de vie, avec la possibilité de passer
d’une période à l’autre si l’on remarque que certains épisodes évoqués sont trop douloureux.
La proposition est donc une grille d’entretien hybride, oùl’on commence par ouvrir la
perspective assez largement, laissant à la personne le choix du point de départ, tout en annon-
çant le thème des violences, mais oùla grille investigue plus en détail ces épisodes de violence, le
vécu associé, les associations avec d’autres épisodes, etc.
Les questions et formulations proposées ici ne sont pas conçues comme des phrases à
énoncer nécessairement telles quelles. Il va de soi que compte tenu du thème, du public, des
circonstances, c’est avant tout à la sensibilité de l’intervieweur qu’il est fait appel pour suivre la
philosophie de la démarche plutôt qu’« ânonner » des formules toutes faites. Il est plus important
d’être conscient et d’éviter les incompréhensions et les sources de biaisement ou d’induction
de réponses (même celles auxquelles on ne pense pas a priori) que d’utiliser nécessairement tel mot
plutôt qu’un synonyme.
Il est proposé que, dans un délai à définir ensemble, chaque partenaire réalise une première
interview, puis de réaliser ensemble une révision de la grille et des consignes afin de lever les
difficultés et ambiguïtés éventuelles.
L’objectif est que chaque partenaire réalise une dizaine d’interviews. Selon les cas, il est souhai-
table de les avoir réalisées avant le début de la période hivernale. Dans d’autres cas, cette période est au
contraire susceptible de donner accès à une population plus diversifiée.
A. Identification de l’intervieweur
Il est entendu que les interviews seront conduites par des personnes ayant une connaissance du
public et surtout une sensibilité adéquate vu le thème abordé. Chaque partenaire définira les
personnes appelées à réaliser les interviews : responsables de service, travailleurs sociaux connaissant
le public, personnes en contact professionnel avec les femmes en errance. On évitera, pour ne pas
mélanger les casquettes, que l’intervieweur soit la personne de référence de la femme interrogée dans
la structure. Le nom et la fonction de l’intervieweur seront précisés dans le compte rendu.
SANS ABRI
1 Personnes vivant dans la rue
2 Personnes en hébergement d’urgence
SANS LOGEMENT
3 Personnes en foyer d’hébergement pour personnes sans domicile
3.1 Foyer d’hébergement d’insertion
3.2 Logement provisoire
3.3 Hébergement de transition avec accompagnement
4 Personnes en foyer d’hébergement pour femmes (femmes hébergées du fait de violences
domestiques et quand l’intention est que la durée du séjour soit courte)
5 Personnes en hébergement pour immigrés (?)
7 Bénéficiaires d’un accompagnement au logement à plus long terme
7.2 Logement accompagné pour anciens sans-abri
LOGEMENT PRÉCAIRE
8 Personnes en habitat précaire
8.1 Provisoirement hébergé dans la famille/chez des amis
8.2 Sans bail de (sous-)location. Occupation d’une habitation sans bail légal
8.3 Occupation illégale d’un terrain
Vous souvenez-vous, depuis que vous avez des difficultés de logement, d’avoir subi ou ressenti des
épisodes de violence ?
Pouvez-vous me retracer, parmi trois grandes périodes de votre vie (la ou les périodes oùvous
n’avez pas/n’aviez pas de logement stable, la ou les périodes de votre vie adulte oùvous aviez le cas
échéant un logement, oùvous étiez en couple, ce que l’on pourrait considérer comme des périodes
de vie « insérée » ; votre jeunesse voire votre enfance) les épisodes de vie qui pour vous ont une
importance dans la suite de votre parcours ? Nous nous arrêterons éventuellement sur les épisodes
de violence que vous avez subis, ou que vous avez ressentis comme tels, pour détailler un peu, si vous
le voulez bien, ce qui s’est passé, comment vous avez réagi et les conséquences que ces épisodes ont eu
sur vous, sur votre rôle de mère, sur votre vie.
On entend par « violence » aussi bien la violence physique (coups, blessures, privations…) et la
violence sexuelle que la violence psychologique (menaces, hurlements, déni de droits humains,
harcèlement, chantage…) ou symbolique (négation de la personne, de l’identité, exigences contradic-
toires ou paradoxales…).
2.3. Approfondissements
Pour chaque épisode de violence évoqué, essayez de préciser :
• le contexte : lieu, époque, situation de la femme à cette époque sur des aspects pertinents pour la
compréhension de ce qui s’est passé ;
• l’auteur (relation avec la femme, seule, plusieurs, personne agissant à titre individuel ou au nom
d’une institution...) ;
• la réaction de la femme : a-t-elle essayé de se défendre ? A-t-elle porté plainte ou dénoncé les faits
d’une manière ou d’une autre ? En a-t-elle parlé à quelqu’un ?
• les conséquences sur la victime : convalescence ; changements en termes de comportement,
d’image de soi, de confiance en soi ou vis-à-vis des autres ; hypersensibilité à certaines choses… ;
• a-t-elle ressenti ou craint un jugement sur elle suite à ces événements ? De la part de qui, de quel
type de personnes ? En général ? De la part de proches ?
• En particulier : cette expérience a-t-elle trouvé des échos dans des situations ultérieures ?
L’enfant a-t-il été victime de violence ? A-t-il subi des conséquences, même indirectes, de la
violence subie par la femme ?
La présence de l’enfant a-t-il eu des conséquences quant à l’acceptation ou au refus par la femme de
propositions d’aide, de prise en charge ? Préciser autant que possible le contexte et les raisons, en
respectant la confidentialité.
La mère a-t-elle pu recevoir les soins dont elle avait besoin pendant la période de difficultés ?
A-t-elle modifié ses choix, ses décisions ou actes en fonction de l’accès aux soins, pour elle-même et/ou
pour l’enfant ?
Un ou des enfants sont-ils nés durant une période d’errance ? La femme a-t-elle souhaité avoir un
enfant pendant les périodes difficiles ? Ou au contraire eu des enfants non désirés pendant cette
période ?
A-t-elle connu des épisodes de violence (ou vécus comme tels) dans le cadre d’une structure
d’accueil, de la part d’autres bénéficiaires, de travailleurs ou d’autres personnes ?
Y a-t-il des situations qui ont été induites par les conditions de l’aide ou de la prise en charge
qu’elle a particulièrement mal vécues ? Est-ce en rapport avec l’expérience de violences plus
anciennes ? Est-ce vécu comme une violence symbolique, un déni de droits... ?
Y a-t-il des situations vécues par d’autres femmes rencontrées dans les lieux ou services
d’accueil qu’elle considère comme une forme de violence faite à ces femmes ?
2.7. Évaluation par la femme de ses liens sociaux ou de son état d’isolement
Ressources sociales disponibles (famille, amis) : évaluation, satisfaction, importance de la
recherche de contacts sociaux.
La Fondation organise également des journées d’études, des tables rondes et des expo-
sitions. Elle partage des expériences et des résultats de recherche dans des publications
(gratuites). Elle noue des partenariats et stimule la philanthropie ‘via’ et non ‘pour’ la
Fondation Roi Baudouin.
2.155 personnes mettent leur expertise à disposition dans nos commissions d’experts,
comités d’accompagnement, comités de gestion et jurys indépendants. Leur engagement
bénévole garantit des choix de qualité, l’indépendance et le pluralisme.
La Fondation a été créée en 1976, à l’occasion des 25 ans de règne du roi Baudouin.
Merci à la Loterie Nationale et à tous les donateurs pour leur précieux soutien.
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Femmes et enfants en errance,
le sans-abrisme au féminin
Recherche-action sur le parcours des femmes
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