Dépendances et santé mentale en Belgique
Dépendances et santé mentale en Belgique
P.P
5000 Namur 1
BC
5588
N° 19 - AVRIL 2008
CONFLUENCES
REVUE DE L’INSTITUT WALLON POUR LA SANTÉ MENTALE
Dossier: DEPENDANCES
Autorisation de fermeture : 5000 Namur 1 - BC5588
Ed. Resp. : C. Bontemps, Rue Henri Lemaître, 78 B-5000 Namur - Bureau de dépôt : Charleroi x
Héroïne, Cocaïne, Alcool et autres Drogues font quotidiennement les choux gras
de l’info. Dépendances aux produits, au Jeu, à Internet, au Sport, ... Assuétudes
chez les jeunes, de très jeunes parfois, chez les adultes comme chez les personnes
âgées… Il y en a pour tous les âges et pour tous les goûts… Un défi lancé ? Un
plaisir immédiat ? Un mode de vie ? Le goût du risque ? …. Peu importe … !
Derrière cette façade se cache souvent - toujours ? - une grande souffrance, une
souffrance qui pousse à la consommation mais aussi une souffrance parce qu’il
éditorial y a consommation…
Loin des feux de l’actualité, c’est à cette souffrance que nous avons voulu nous
intéresser dans ce numéro de Confluences. Nous avons voulu souligner le travail
des intervenants face à cette population qui accepte difficilement de se faire aider
et qui a parfois du mal à trouver sa place dans les structures de soins.
Illustrations : A l’instar de l’ampleur de cette matière, notre dossier déborde largement l’espace
Merci aux artistes qui lui est habituellement réservé… Juste la place dans l’actualité pour vous
du Centre La Pommeraie
Rue Neuve, 15
parler de la nouvelle loi sur l’internement qui balaye aujourd’hui l’ancienne loi
7972 Ellignies - Sainte-Anne de Défense sociale. L’envie aussi de pointer deux des réflexions du secteur qui
(Beloeil ) mettent les usagers au centre du travail, prometteuses de nouveaux dialogues
Institut Wallon entre ceux qui sont fragilisés, ceux qui s’en préoccupent et la société dans
pour la Santé Mentale son ensemble, au profit d’une santé mentale plus participative et plus humaine
Rue Henri Lemaître, 78 encore.
B-5000 Namur
( +32(0) 81 23 50 15 Des pistes à méditer… comme vous le proposera tout bientôt l’Institut Wallon
7 +32(0) 81 23 50 16
confluences@[Link] pour la Santé Mentale qui prépare pour la fin de cette année un large débat sur la
iwsm@[Link] façon dont les réseaux de soins en santé mentale s’organisent en tenant compte
[Link] de l’usager. Rendez-vous le 4 décembre !
Graphisme :
pixFACTORY
Bonne lecture
Christiane Bontemps
Actualités
1
L’internement
des personnes atteintes d’un trouble mental
Une nouvelle loi a vu le jour le 21 avril 20071. Elle orchestre les matières de la Défense sociale retards de paiements. Pour qu’un interné puisse
sans en mentionner les termes. Exit la « Loi de défense sociale à l’égard des anormaux et des être soigné dans un hôpital psychiatrique tout en
délinquants d’habitude » ; voilà dorénavant une « Loi relative à l’internement de personnes bénéficiant de la sécurité sociale, il fallait le libérer
atteintes d’un trouble mental ». C’est évidemment plus respectueux des personnes. conditionnellement. Ce qui n’était possible que
dans certains hôpitaux acceptant que le patient
Paul Lievens ne puisse sortir, pour un WE par exemple, qu’avec
Psychiatre à Bruxelles, Président de Similes l’autorisation du président de la Commission.
Professeur émérite de la Faculté de Psychologie et de l’Ecole de Criminologie de l’UCL
Mais les places dans ces hôpitaux psychiatriques
étaient limitées ; alors l’interné était simplement
Considérations générales à la fois la dangerosité et la durée des traitements. inscrit sur une liste d’attente, et cette attente
Elle prévoyait que la commission pouvait, pour pouvait durer de 6 à 10 mois, parfois plus. On
D
ès le début, l’institution « Défense des raisons thérapeutiques et par décision spé- peut comprendre les complaintes des internés et
Sociale » a été amplement critiquée, cialement motivée, ordonner le placement et le de leurs familles. Mais c’était le système ; tout
pas dans son principe mais dans son maintien dans un établissement approprié quant fonctionnait bien mais pour les soins il fallait
application. Le reproche le plus important a tou- aux mesures de sécurité et aux soins à donner attendre.
jours été, et à juste titre, l’insuffisance des (art. 14). Mais ce n’est que progressivement que
moyens. l’idée de traiter est devenue prédominante et que, La justice pénale a eu besoin de la psychiatrie
lors des séances de la Commission, il est devenu parce qu’elle s’appuie sur le postulat du libre
La première loi de 1930 a été publiée à une question de trouver un lieu de soins et les condi- arbitre. Si un accusé n’est pas capable de répon-
époque où on ne connaissait quasi pas de trai- tions sociales d’une bonne réintégration. dre de ses actes en raison d’un trouble mental, la
tements efficaces, contre les psychoses notam- sanction perd son fondement.
ment, et où on ne parlait pas encore, et ce jusqu’en Alors que les membres de la Commission se A partir de là se mettent en place des mesures,
1950, de traitements psychosociaux. Elle pré- préoccupaient des possibilités thérapeutiques, des procédures et des institutions dont la fina-
voyait des durées d’internement calquées sur le la loi en disait très peu ; elle ne prévoyait rien lité est à la fois le sécuritaire, l’assistance aux
nombre d’années de prison qu’aurait entraîné une d’autre que de placer l’interné dans une institution victimes et le traitement des délinquants malades.
condamnation, ce qui n’était pas logique quand de soins offrant des garanties de sécurité. La justice a assumé le sécuritaire et la réin-
on parle de traitements. sertion sociale par le traitement. Il lui a été
Rappelons que dans la législation réglant l’INAMI, demandé d’être efficace dans un domaine qui n’est
Entre 1930 et 1964 les possibilités de soigner il existe, au Chapitre VI « Du refus des prestations pas le sien. La sanction pénale vise à punir et ne
les troubles psychiques sont devenues réelles. Il de santé », un article 8 disant : « Les prestations contient aucune préoccupation du devenir social
en résulte que l’enfermement en raison de la dan- de santé prévues par la loi du 9 août 1963 sus- du condamné. Elle doit donc, pour les internés,
gerosité s’impose moins parce que les traitements visée sont refusées aussi longtemps que le bé- faire appel à des intervenants médicaux et psy-
en ambulatoire normalisent largement. Beaucoup néficiaire est détenu en prison ou est interné dans chosociaux ; et parce qu’elle veut garantir la sé-
de malades psychiques vivent actuellement hors un établissement de défense sociale ou placé curité, elle le fait selon ses dispositions et dans
de l’hôpital et sont pris en charge par divers ser- dans un dépôt de mendicité. » son cadre. Dans la nouvelle loi, on trouve la même
vices extrahospitaliers, par des praticiens et par détermination.
leur famille. On observe la même chose dans le Ainsi donc, l’interné ne bénéficiait plus, et ne
cadre de la Défense sociale, mais là, il y a plus bénéficie toujours pas, de la sécurité sociale. Par La nouvelle loi
de problèmes en raison des conditions sociales l’article 14, le Ministère de la Justice payait les
qui, souvent, ne sont pas propices. factures des hôpitaux où étaient placés des in- La nouvelle loi, inspirée des travaux de la com-
ternés. « C’était onéreux » et puis certains hôpi- mission Delva, Vandemeulebroeke et Cosyns, est
La deuxième loi, de 1964, a pris en considération, taux n’acceptaient pas cette formule en raison des certainement plus adaptée à la situation actuelle.
De plus en plus sollicitée, la participation citoyenne des usagers en santé mentale se éléments plus globaux encore qui influencent
développe progressivement. notre existence.
Mais où en est-elle aujourd’hui ? Quels processus sont à l’œuvre quand les usagers se
mobilisent ou sont invités à le faire au sein de structures de soins en santé mentale ou Actuellement, la participation des usagers s’en-
dans d’autres lieux ? Quelles sont les avancées mais aussi les obstacles qui se dressent tend surtout au niveau de leur prise en charge et
sur la route de la participation citoyenne, pour ces personnes souvent fragilisées, voire de l’activation du réseau dans lesquelles ils sont
marginalisées ? appelés à prendre une place active3. Elle est éga-
Autant de questions auxquelles Mireille Tremblay1 a tenté d’apporter des réponses2, forte lement encouragée au niveau des structures de
de son expérience de terrain et dans la recherche scientifique, sans oublier son implica- soins, afin d’améliorer la qualité des soins et les
tion dans le développement démocratique. Ajoutez à cela une habilité à donner une réelle conditions de prise en charge. En Belgique, elle
place au débat et à l’échange entre professionnels de la santé mentale (ou de l’éducation), se développe petit à petit au-delà des frontières
usagers et universitaires, et tous les ingrédients sont réunis pour un moment d’échange de des institutions, par exemple lorsqu’ils sont
qualité, cohérence avec la thématique oblige ! amenés à donner leur avis sur l’organisation des
réseaux et circuits de soins pilotes4. Mais ceci
Isabelle Deliége dépasse peu le domaine de l’organisation des
IWSM soins.
Incitation à la participation
Contexte actuel nes) : sortir de l’asile, être considérés comme des
citoyens comme les autres et jouir de leur Par ailleurs, l’Etat cherche aujourd’hui à encou-
L
es changements actuels, tant environne- liberté. rager la participation des citoyens à différents
mentaux, sociaux, démographiques, que Les droits sociaux, économiques et culturels ont niveaux.
technologiques et politiques, risquent bien davantage trait au processus d’inclusion et à la En santé, la participation et l’empowerment
de changer la face de notre planète. Dans ce contribution sociale. Ils se sont considérablement passent, dans l’expérience québécoise, par les
contexte, il se pourrait bien que nous ayons aussi développés, dans les années 80 et 90, avec la Plan de Services individualisés (que la loi exige
besoin d’une nouvelle forme de gouvernance, prise en charge par l’Etat des programmes de que tous les intervenants fassent), les mécanismes
plus démocratique, qui s’appuie sur une citoyen- soins, de réinsertion, etc. destinés aux personnes de plaintes, les comités d’usagers, les conseils
neté globalisée, dans une « société du savoir ». en souffrance psychique. d’administration (postes réservés aux usagers),
Autant de bonnes raisons pour se pencher sur la Les droits politiques, qui impliquent engagement les projets cliniques et la planification des servi-
thématique de la participation en général, et de et participation politique, sont probablement ceux ces, l’élaboration des politiques et les commis-
celle des usagers en santé mentale en particulier. pour lesquels il reste le plus de chemin à par- sions parlementaires.
courir pour les usagers en santé mentale. Ils
Où en est la participation ? supposent des compétences à acquérir. Les per- Facteurs et processus
sonnes marginalisées participent généralement de participation
Les droits de l’homme se décomposent en moins parce que d’une part, elles ne croient pas
droits civils, droits socio-économiques et droits suffisamment avoir une influence si elles parti- Des recherches sur la participation citoyenne, on
politiques. Où en sont les usagers en santé cipent et d’autre part, elles ne disposent pas peut retenir que celle-ci dépend de différents
mentale par rapport à ces différents droits ? toujours des compétences nécessaires. L’exer- facteurs : le sexe (masculin), l’âge (jeunes), le
Le mouvement de désinstitutionalisation, initié cice de ces droits politiques ne se résume pas niveau de scolarité (collégien et universitaire), la
en Italie, a permis aux personnes souffrant d’un au fait d’avoir du pouvoir sur sa vie ou sur les lecture des nouvelles et l’expérience du processus
handicap ou d’une maladie mentale d’acquérir services qu’on fréquente (niveau individuel). Il démocratique (bénévolat, engagement des
des droits civils (liés à la protection des person- s’étend au fait d’avoir du pouvoir sur d’autres parents). Le sentiment de maîtrise de sa vie et la
Aux niveaux wallon et bruxellois, Psytoyens soutient la participation des usagers en santé mentale. Ceux-ci sont notamment impliqués dans les
projets thérapeutiques fédéraux. Un groupe de travail y est à l’œuvre pour relayer le point de vue des usagers et des proches d’usagers
sur les « réseaux et circuits de soins » en cours d’expérimentation.
Contact : Rue Henri Lemaître, 78 à 5000 Namur ( 081/235019 - [Link]
L’Institut du Nouveau monde organise des dialogues citoyens et des conférences citoyennes, réunissant 500 à 600 personnes,
sur des thématiques comme la culture, la santé, la solidarité, etc.
Contact : [Link]
Le Centre Permanent pour la Citoyenneté et la Participation, association d’éducation permanente propose notamment des formations.
Contact : [Link]
A la croisée de la santé mentale et de l'aide sociale, le projet SAMENTA a donné l’occasion de son état physique déplorable sans l'emmener
aux intervenants louviérois de s’offrir un temps de réflexion1 pour questionner et nourrir manu militari consulter un médecin ? C'est que
leurs pratiques quotidiennes. Echanger des savoir-faire, partager l’expertise acquise dans le travailleur psychosocial navigue souvent entre
la rencontre avec les personnes gravement désocialisées, entrevoir une clinique nouvelle2, ingérence et non-assistance à personne en danger.
approcher des projets d'intégration sociale dont les familles précarisées sont elles-mêmes Ce choix n'est pas simple… Il l'est encore moins
co-auteurs3, tout en découvrant des œuvres plastiques4, des sketchs5 ou des illustrations6, lorsqu'on apprend que la lame peut être à double
autant de bonnes raisons pour ces professionnels de prendre le temps de s’arrêter, et pour tranchant : il arrive en effet que certaines person-
nous de vous en parler ! nes souffrant du syndrome d'auto-exclusion
meurent quand on leur a apporté des soins.
Pascale Deverd Rompre l'équilibre précaire permis par les symp-
Psychologue, Coordinatrice PFRCC tômes peut balayer la tentative de solution de la
personne ; et ce n'est pas sans danger !
C
ertaines personnes meurent après avoir ment par rapport à ses proches, par rapport à la
été aidées ! Ces mots résonnent étran- société, par rapport à elle-même. Ainsi, le clivage La subjectivité comme outil
gement aux oreilles des personnes qui peut l'amener à ne plus être en lien, ne plus s'oc-
ont fait de l'aide leur profession. Le sujet qui cuper de ce corps, parfois ne plus penser, ne plus Alors, comment travailler avec ce public sans friser
souffre du syndrome d'auto-exclusion génère un sentir, ne plus ressentir affects et sensations… le découragement, voire atteindre le burn-out ?
malaise certain tant chez les travailleurs sociaux Dans la mise à distance du sujet, la personne Voilà une question qui rejoint directement le titre
que chez les cliniciens. "Les SDF, on ne sait rien trouve un équilibre qui lui permet de rester en du colloque "Et si on changeait le métier ?". Jean
faire avec la majorité d'entre eux", "On ne sait pas vie… pour quelques temps en tout cas. Alors, Furtos propose de dépasser la technicité du métier
par quoi commencer : les problèmes psychiques accepter l'aide serait reconnaître sa souffrance, pour les travailleurs en lien avec ce public et
ou les problèmes sociaux", "Ils refusent l'aide se reconnaître, revenir à soi-même… d'envisager ce qui, en eux, vibre et se ressent. Le
qu'on leur propose", "Ce sont toujours les mêmes malaise ressenti et si compréhensible est, en fin
qui tournent d'un service à l'autre", "Ils n'accep- Donc, constat d'impuissance ! Mais encore…, de compte, utile et constitue même une valeur
tent aucun programme d'intégration", "Dès qu'il pour le professionnel, comment décider quand ajoutée du métier. A travers l'humanité du pro-
y a des règles, ils ne sont pas preneurs", etc. La il faut contraindre un individu en errance à se fessionnel, le sujet revient bel et bien. Se laisser
liste de ces assertions est longue, mais toutes faire soigner ? Comment évaluer la dangerosité émouvoir en tant que sujet offre à la personne en
ont un point commun : l'impuissance et l'échec
de la plupart des actions visant l'aide et l'intégra-
Thibaut Belon – la Louvière 10.03.08
Le syndrome d’auto-exclusion
Tout commence sur un malentendu. Depuis la prison Léon Cassiers est Professeur émérite de psychiatrie à l’Université Catholique de Louvain, ancien doyen
où elle purge sa peine, Michelle Martin fait part à son de la Faculté de médecine de l’UCL, ancien président du Comité consultatif d’éthique, co-fondateur et
avocat de son désir d’écrire. Pour la guider dans ce membre de plusieurs associations et commissions dont l’Unité 21 à l’Hôpital St Luc de Bruxelles…
travail, l’avocat contacte l’écrivain Nicole Malinconi, qui Lors de cet entretien avec Karin Rondia, Léon Cassiers nous livre, avec son « bon sens réaliste »,
accepte de rencontrer la détenue. Dès leur première l’évolution de sa pensée et de ses pratiques dans l’univers de la psychiatrie, tout au long de son parcours
entrevue pourtant, leurs points de vue divergent : alors jalonné de multiples interrogations sur le sens de la vie et la spécificité humaine. Depuis l’étude du cortex
que Michelle Martin souhaite écrire sur ses conditions du singe et de la neuropsychiatrie, en passant par la psychanalyse, la criminologie et la pratique des
de détention, Nicole Malinconi s’efforce de lui faire urgences, Léon Cassiers a toujours cherché à comprendre la nature de l’homme. Dans la grande tradi-
comprendre que c’est une autre parole qui doit advenir, tion médico-philosophique, le Professeur Cassiers place l’homme au coeur de sa recherche, s’interroge
celle qui reconnaîtrait la responsabilité des crimes sur la spécificité de ses pathologies et questionne la psychiatrie sur les réponses qu’elle peut y apporter.
commis. Au gré de leurs rencontres, Nicole Malin-
coni va tenter, patiemment, d’approcher cette vérité POUR UNE PSYCHIATRIE DEMOCRATIQUE - Un entretien avec Micheline Roelandt
essentielle. Elle n’y parviendra jamais vraiment;
souvent, tout au bord de cette parole, Michelle Martin Le Dr Philippe Hennaux s’entretient avec le Dr Micheline Roelandt, figure emblématique du mouvement
esquive, se réfugie dans le silence et le déni. de réforme des institutions psychiatriques au début des années 70.
Inspirée à la fois par la notion d’ « Institution totalitaire » et par l’ouverture des questions psychiatriques
Dans une écriture dense et précise, Nicole Malinconi à l’ensemble de la société, Micheline Roelandt pointe du doigt la façon dont le fonctionnement institu-
égrène au plus près le fil des heures passées dans le tionnel surdétermine le statut de malade.
parloir, et ce combat toujours repris contre l’évitement Lors de cet entretien, Micheline Roelandt retrace son parcours de chef de clinique à l’hôpital Brugmann
du réel. Elle restitue avec justesse, et bien loin des à Bruxelles et évoque cette période « révolutionnaire » durant laquelle elle a littéralement bousculé les
clichés et du sensationnalisme, le portrait d’une femme structures hiérarchiques de l’hôpital.
longtemps sous emprise, qui rejette aujourd’hui toute En complément de cet entretien, le Dr Micheline Roelandt nous donne son point de vue sur la toxicomanie
responsabilité sur l’enfermement mental que lui ont et retrace son engagement dans la Ligue Anti-prohibitionniste.
fait subir sa mère puis Marc Dutroux.
CHERCHER POUR COMPRENDRE - Un entretien avec Emile Meurice
Au-delà du cas de Michelle Martin, le livre de Nicole
Malinconi est aussi une réflexion passionnante et Karin Rondia s’entretient avec le Dr Emile Meurice, directeur honoraire de l’Hôpital Psychiatrique Pro-
audacieuse sur la question du mal, de sa banalité, de vincial de Lierneux, lequel retrace son parcours de psychiatre dans la région de Liège, brossant au
son inscription au coeur de nos vies. Ni plaidoyer ni passage un portait de l’évolution des pratiques depuis les années 50.
réquisitoire, le récit s’efforce plutôt d’éclairer ce qu’est « Ce que disent les insensés n’a-t-il pas de sens ? » C’est au départ de cette question que, cherchant à
« un homme avec sa part d’inhumanité ». Il renvoie comprendre ce qui « dysfonctionne » dans le cerveau humain, Emile Meurice a passé de nombreuses
chacun à la face sombre de la nature humaine et à la années à chercher des outils d’analyse de la psychose et à s’interroger sur le sens du délire.
difficulté d’accepter cette condition divisée, « ce Fondateur du GIERP et de Psycholien, il publie aujourd’hui des monographies de personnalités attein-
mélange d’humain et d’inhumain qui est en nous ». tes de ce qu’il appelle « un excès d’implication ».
Nicole Malinconi pose ces questions avec lucidité et Production : Psymages ([Link]), Centre National Audiovisuel en Santé Mentale -
une profonde intelligence, poursuivant un chemin CNASM - Lorquin ([Link]), Ligue Bruxelloise Francophone de Santé Mentale - LBFSM
d’écriture exigeant et salutaire. ( [Link]), Institut Wallon pour la Santé Mentale – IWSM ([Link])
Anouk Delcourt, Librairie Point Virgule, Namur. Diffusion : IWSM, in-folio : 081/23.50.12 et chez les coproducteurs – PAF : 15 €
Appréhender la question des assuétudes, c’est avant tout plonger dans une confusion fondamentale
(dés)organisatrice d’un ensemble constitué de « niveaux logiques » différents. Jugement moral,
fantasmes, nosologies, étiologies, comportements et symptômes se confondent souvent dans les
représentations collectives. Pour beaucoup, être dépendant reste avant tout une erreur morale et
être « toxicomane » revient à s’être volontairement déshumanisé dans le seul but de satisfaire sa
propre jouissance. C’est ainsi que « tox » et « alcoolos » appartiennent à une caste « d’intouchables »
dossier
dont se détournent la plupart des gens, professionnels compris !
Se questionner sur les dépendances, c’est donc interroger ces images. Qu’en est-il de notre
propre représentation de la dépendance et de nos propres dépendances ? Qu’en est-il des
représentations socialement dominantes ? Comment ces représentations contribuent-elles à
rajouter un surplus de souffrance ou d’humanité ? En quoi ces représentations génèrent-elles
des problèmes ou des solutions ?
Si la confusion règne sur les représentations, elle existe forcément dans les réponses aux
problèmes d’assuétudes : pénales d’un côté, préventives et curatives de l’autre. Il s’agit là d’une
cohabitation avec des moyens et des objectifs parfois antinomiques, qui amène souvent les
intervenants à faire le grand écart.
Au niveau du soin, l’offre est variée en Région wallonne : hôpitaux, communautés thérapeutiques,
services ambulatoires spécialisés ou généralistes, omnipraticiens, etc. , avec des seuils d’exigence
différents et des objectifs qui se déclinent de la RDR (Réduction Des Risques) minimaliste à
l’abstinence au long cours, en passant ou non par un traitement de substitution. Cette pluralité
d’approches est surtout une richesse et ce serait une erreur fondamentale de croire qu’un
dispositif est meilleur qu’un autre. Pour peu que le travail d’orientation se fasse correctement,
la diversité permet à chacun de trouver sa « solution », là où il en est, à un moment donné de
sa vie.
Enfin, au départ et à l’arrivée, nous ne pouvons faire l’économie d’un indispensable questionnement,
transversal à l’ensemble du secteur de la santé mentale. Ne sommes-nous pas tous plongés
dans des injonctions paradoxales concernant la consommation et la dépendance ? Abondamment
nourris du discours « moderne » (publicitaire) qui fait la promotion d’une jouissance immédiate
et consumériste et nous fait miroiter l’illusion de notre « toute-puissance », nous pouvons
presque oublier que nous ne sommes rien sans les autres, intrinsèquement dépendants. Mais
la dépendance se rappelle à nous par le truchement des symptômes… Elle n’est plus dépendance
assumée de l’homme à ses pairs, mais une façon parmi d’autres d’être absent à soi-même
(c’est-à-dire narcissiquement défaillant). Derrière tout ça, il est question de lien social, d’identité,
de narcissisme, d’angoisses et d’abandon, toutes réalités qui sont aujourd’hui au cœur du
quotidien des travailleurs en santé mentale.
Autant de questions, abordées dans ce dossier, qui nous renvoient à notre propre condition
humaine et à nos nécessaires limites. Une réflexion à poursuivre, sans modération !
Pascal Minotte
IWSM
11
Derrière un concept…
Quel est le lien ou, plutôt, quels sont les liens entre usage de drogues, dépendance et santé amener à une tolérance (le corps s’habitue et pour
mentale ? avoir un même effet, il faut augmenter le dosage
Que l’on pense aux patients souffrant de dépendance dont les pathologies psychiatriques de la prise), voire à une dépendance ; certaines
sont parfois extrêmement marquées1. Que l’on pense à la souffrance, physique, psychique drogues étant plus addictogènes que d’autres.
ou même sociale, qui mobilise la personne dans une démarche de demande d’aide. Que
l’on pense au questionnement perpétuel sur la relation : relation patient-soignant, relation A ce titre, l’alcool est reconnu aujourd’hui par le
au produit/au traitement, relation aux proches,…Toutes questions, qui peuvent trouver monde médical, comme « la drogue la plus dure »,
des pistes de réponses par le biais médical ou dans le tissu social. Toutes questions qui la plus problématique (l’alcolo-dépendant, dans
renvoient, in fine, à une dimension humaine, personnelle, intime. le sens médical du terme, s’expose à de graves
Ceci nous rappelle que, quelle que soit la réponse apportée aux besoins identifiés, aux dangers physiologiques s’il arrête sa consomma-
demandes formulées par les patients, la question de la dépendance est bien une question tion brutalement sans aide médicale). Le langage
de santé mentale, de façon intrinsèque. courant restreint pourtant le terme « drogue »
aux seules substances illicites, aux seuls stupé-
fiants, et cela nous oblige à réfléchir à de nouveaux
Eléonore de Villers types de formulation afin d’englober toutes les
Coordinatrice de l’asbl Citadelle substances, alcool y compris.
Réseau d’aide en toxicomanie à Tournai
Cette définition qui limite la drogue à une subs-
tance pose un autre problème. En effet, comment
L
a question du vocabulaire, du choix des niveau de la consommation, du médicament alors intégrer les comportements, les actes, les
concepts que nous allons évoquer pour prescrit ; en fonction du professionnel qui reçoit consommations de certains biens qui peuvent se
servir d’argument à notre réflexion se pose le patient, de la relation avec le pharmacien, de révéler extrêmement problématiques, compulsifs,
d’emblée. la consultation chez le psychologue, de l’aide destructeurs et entraîner l’usager dans une spirale
sociale, etc. d’assuétudes ? Pensons aux jeux d’argent, au
Assuétude(s)? Et la réussite du traitement dépendra en grande virtuel, aux achats compulsifs, dont on se dit
partie de la rencontre entre les attentes de chacun parfois qu’il s’agit de vraies « drogues » dans la
Si la porte d’entrée est la notion « d’assuétudes », et les mythologies (comment chacun perçoit la mesure où l’on ne sait plus s’arrêter, qu’il y a un
il peut être bon de se rappeler que les usages de « guérison »), tant du côté des professionnels aspect non maîtrisable dans le rapport à l’objet.
drogues et leurs effets peuvent varier selon les que des patients. Ainsi, ici, à contrario de ce qui fut dit pour l’al-
personnes, le moment, l’environnement. Sans cool, le langage populaire devrait pouvoir nous
être encore de l’ordre de la dépendance, un usage Mais voilà que nous parlons de « drogue », de aider à intégrer dans le terme « drogue » des
peut être extrêmement problématique alors que, traitement, de médicament. comportements dont on reconnaît des effets psy-
parfois, certaines dépendances ne sont pas ou chologiques, neurologiques (excitation, jouis-
pas encore un problème. Drogue, alcool et autres sance dans le lien à l’objet) et un risque potentiel
Le rapport au produit peut donc différer sensi- dépendances (sans que cela ne soit automatique) de dévelop-
blement selon les raisons pour lesquelles la pement d’une tolérance, voire d’une dépendance
personne décide de consommer, selon le produit Nous avons amorcé la réflexion à partir de plus ou moins problématique.
lui-même et ses effets intrinsèques ou selon le « la drogue » dans son appellation la plus
contexte dans lequel cette consommation se courante, à savoir : une substance psycho-active Usage(s) de drogue
passe. (qui a un effet sur le cerveau, qui modifie l’état
De la même façon, le rapport au traitement se de conscience, les perceptions) pouvant poten- Si l’on se met d’accord pour intégrer dans le terme
construira en fonction du patient lui-même, du tiellement (sans que cela ne soit automatique) « drogue », à la fois les substances illicites telles
Demande d’aide
Ici la dépendance n’est pas nécessairement pro-
blématique si cela n’a pas de conséquence phy- C’est alors généralement le fait d’avoir « touché
sique ou mentale, si l’entourage et la personne le fond2» ou d’avoir eu « la trouille », qui encou-
elle-même le vivent bien,… rage la personne à demander de l’aide, à prendre 1 Ce que l’on appelle co-morbidité.
contact par téléphone puis à se rendre, qui chez 2 Ce qui est très variable pour chacun.
Décrire le paysage institutionnel des assué- contre le tabagisme » et le « Fonds de lutte contre Notons également que la « réduction des
tudes et de ses implications au niveau du les assuétudes » avec, pour objectif, de soutenir risques » fait partie des missions de Promotion
terrain ? L’auteur nous prévient d’emblée…: des projets spécifiques novateurs. Les Fédérations de la Santé mais qu’elle entre également dans
d’aucuns verront dans cet article un certain (FEDITOs et VAD1) sont particulièrement impli- celles des Régions.
désordre. C’est donc que le texte reflète quées dans le second Fonds, au niveau du Comité
bien le paysage en question. d’Accompagnement. Les Régions
Le Ministère de l’Action sociale et de la
Jacques Van Russelt
Le Ministère de l’Intérieur via le Secrétariat Santé de la Région wallonne2 organise et
Coordinateur du Centre ALFA à Liège
Président de la Fédito wallonne Permanent à la Politique de prévention gère les subventionne l’accueil et la prise en charge am-
« Plans Stratégiques de Sécurité et de Préven- bulatoire en matière d’assuétudes.
L
e paradigme des « assuétudes » interpelle tion » au niveau des Communes. Mais leur Il octroie « des subventions facultatives » à un
chaque société, chaque culture, chaque orientation vise essentiellement la prévention des certain nombre de services ou d’équipes.
individu. Nul n’y échappe. Nous sommes nuisances publiques liées aux usages de drogues Ce système insécurisant et aléatoire est amené à
tous peu ou prou dépendants d’une chose, d’un plutôt que la prévention des toxicomanies, à moins être remplacé par le « Décret organisant l’agrément
être, d’un comportement. D’où la complexité de de se placer dans une optique prohibitionniste consi- et le subventionnement des réseaux d’aide et de
cette matière et ses multiples facettes. dérant la répression et la sanction comme préventive soins et des services spécialisés en assuétudes »
de l’usage donc des toxicomanies. L’intervention de du 27 novembre 2003. Il devrait permettre l’agré-
Un premier niveau de complexité, très pragmati- la police dans les écoles au nom de la prévention des ment quinquennal et le subventionnement récur-
que, tient aux caractéristiques institutionnelles toxicomanies relève de ce point de vue. rent de « centres spécialisés ». Ce décret est
du pays où les matières et compétences politiques rempli d’imprécisions et d’incohérences, ce qui
se partagent âprement le terrain. Chaque niveau La Communauté française explique les difficultés à le mettre en place. Il est
de pouvoir est impliqué dans la gestion des ques- En matière d’Assuétudes, elle gère le domaine de loin de correspondre aux attentes du secteur, no-
tions d’assuétudes. la prévention. La prévention des Assuétudes entre tamment en matière de sécurisation des équipes
dans le cadre du « Décret de Promotion de la et des travailleurs, donc des services aux usagers.
Le Fédéral Santé » de 1997. Celui-ci recouvre principalement Les difficultés que ce décret génère ont amené les
Le Ministère de la Santé et des Affaires des programmes d’information, de sensibilisation trois Ministres successifs à envisager sa réforme.
sociales gère et réglemente les hôpitaux généraux et de formation de professionnels ou d’intervenants La FEDITO, très critique dès son élaboration,
et psychiatriques dont certains disposent de ser- confrontés à la question d’usages de drogues, en appelle de ses vœux cette révision. Ce décret
vices spécifiques pour personnes dépendantes. ce compris l’alcool et le tabac. définit les missions suivantes : identifier les
Il en va de même pour les « Communautés théra- Elle reconnaît et organise des « Centres locaux besoins, organiser la concertation (idem pour les
peutiques », structures d’hébergement bénéficiant de Promotion de la Santé » qui ont principalement Plates-formes en Santé Mentale), assurer les
de conventions de réadaptation fonctionnelle. des missions de coordinations locales, des fonctions d’accueil et d’information, l’accompa-
Les Plates-formes de Concertation en Santé « Points d’appuis » chargés également de liaison gnement, les soins, les intervisions cliniques et
Mentale, basées sur un découpage provincial, et de coordination à l’intention des établissements la réduction des risques.
développent des missions de coordination de scolaires. Enfin, elle finance certains programmes Enfin, depuis 1996, six équipes spécifiques en
soins en assuétudes depuis fin 2002 – dont un de prévention développés par des associations Assuétudes sont subventionnées dans le cadre du
des objectifs est de favoriser la concertation ou spécialisées. « Décret de Santé Mentale ». Il s’agit là du modèle
le développement de projets pilotes dans une Notons qu’elle ne reconnaît pas, pour ces asso- de subventionnement et d’organisation préconisé par
optique de « circuits de soins » : Projets ciations, le statut de « services » ce qui pose selon la FEDITO wallonne pour les Centres spécialisés.
« Alcool », « Toxicomanies », « Doubles dia- la FEDITO wallonne un problème majeur en La mise en place de « Relais Sociaux » à Liège,
gnostics », « Accueil de crise »,… matière de stabilité et de sécurité des travailleurs Charleroi et bientôt à Namur, La Louvière et Mons
En 2005, ont été mis en place le « Fonds de lutte et des associations. permet également de développer des actions
férents niveaux (fédéral, entités fédérées) en vue Le débat entre « Justice » et « Santé » est tout feditowallonne@[Link]
de définir des politiques de santé coordonnées. autant imprégné de cette dialectique. [Link]
Les récents plans de « cancer » et « alcool » en
1Fédération Flamande (Vereniging voor Alcohol- and andere Dru-
sont des exemples. Dans le même ordre d’idées, la « réduction des gproblemen).
2 A Bruxelles, un décret de la COCOF,Commission Communautaire
risques » reste à l’heure actuelle très peu ou mal Francophone, du 27.04.95 organise et subventionne le secteur.
Le problème des coordinations se pose à tous considérée auprès de certaines instances. On dis- 3 Futurs « Plans de cohésion sociale » (2008).
Qui, mieux que l’usager, peut témoigner des souffrances liées au produit et à ce qu’il pro- Durant mon parcours, j’ai rencontré beaucoup de
voque en lui et chez les autres ? Qui peut mieux évoquer les questions soulevées dans le difficultés. Ma consommation quotidienne était
parcours d’aide et de soins, les appuis qu’il espère trouver et les obstacles rencontrés ? l’héroïne. Avec ce produit, j’avais une sensation de
Merci à Marie et à Pascal de nous proposer un éclairage à partir de leur propre histoire1. « bien-être ». Je ne ressentais plus de joie, de tris-
tesse, de colère, ni de peur. Je fuyais la réalité, je me
Iron man, c’est mon surnom, l’homme de fer. Rien ne peut l’arrêter, il réussit là où les autres s’arrêtent. mentais à moi-même ainsi qu’à mon entourage, je
Pourtant, l’homme de fer un jour est tombé, dans l’alcool, les drogues et l’excès de médicaments. Une chute volais…Je me refermais beaucoup et la solitude
lente, sur 20 ans, avec au bout, l’impossibilité de se relever seul… à l’agonie, en souffrance et en silence. était fort présente.
Mon parcours est un « classique ». Jusqu’au jour où j’ai vraiment touché le fond, j’avais
Fumeur de joints à 19 ans, une bonne « descente » dans les guindailles d’étudiants, puis une forte dé- vraiment besoin d’aide. C’est alors que j’ai passé la
pression à 22-23 ans et je m’enfonçais un peu plus, dans l’alcool en commençant des drogues plus porte d’un centre de jour pour usagers de drogues.
dures : speed, coke, speed bol, héro, xtc, champignons,… J’y reçois de l’aide, de l’écoute, du soutien, un ac-
A 30 ans, je décrochais, seul et porté par l’amour pour ma femme, avec l’envie de construire quelque chose compagnement, un suivi psychologique, des ré-
et non plus détruire tout…. ponses à mes questions, et je participe à des groupes
A 36 ans, elle me quittait, ce fut un tremblement de terre, et je rechutais dans l’alcool, à dose très excessive. thérapeutiques.
A 39 ans, j’étais une épave, en attente de la mort, sans plus aucun désir, j’avais bien essayé de m’en sortir, On m’apprend à me réinsérer dans la société, et à
passant de médecins à psychologues, …en vain. Il me restait juste un seul rêve : vivre sans alcool et sans vivre sans drogues. A ce jour, des centres comme
drogue, être enfin libre. celui-ci sont mis à notre disposition. Admettre que
l’on a une dépendance face à un produit est difficile.
Par hasard, à 39 ans, je passais la porte de l’asbl, où je rencontrais 2 assistantes sociales qui me parlaient Passer la porte d’un centre pour toxicomanes aussi.
sans me juger, sans me condamner, et qui comprenaient ma détresse. Ce jour-là, j’ai repris espoir, et j’ai Mais il faut surmonter ces difficultés et admettre que
continué à me faire aider et soigner au Centre. J’y rencontrais des valeurs, un soutien, et je compris très l’on a besoin d’aide. Pour celui qui veut s’en sortir,
vite que je pourrais m’en sortir grâce à eux. Enfin, … je n’étais plus seul. vivre mieux, se procurer un bien-être, vivre purement
ses émotions, rétablir un contact sain avec soi-
J’ai ensuite fait une cure de désintoxication, suite à leurs conseils très pertinents : 6 semaines à l’hôpital. même et ses proches, ne pas rejeter l’aide mise à
Les premiers jours furent l’enfer, la souffrance, la douleur,… j’y ai sorti mes tripes, gerbé mes souffrances, sa disposition !
en silence mais accompagné.
A ce jour, je peux dire que jamais je n’aurais remonté
J’ai ensuite réintégré l’asbl en étant pour la première fois depuis 20 ans, hors consommation. Aujourd’hui, la pente seule. Bien sûr, se remettre dans le « droit
cela fait 2 mois que je vis sans consommation. J’ai retrouvé l’envie, l’espoir et l’amour ; j’ai des ambitions chemin » prend du temps. Mais qui penserait que
professionnelles ; j’ai rencontré une dame que j’aime énormément, et nous passons ensemble des moments c’est une perte de temps d’apprendre à mieux vivre
magiques et fantastiques. et sereinement ??? Que ce soit une dépendance à
l’alcool, à la cocaïne, à la marijuana, aux jeux, ou
Si j’ai su arriver à ce stade, c’est grâce au soutien que l’asbl et l’hôpital m’ont accordé. Bien sûr il faut de la encore à la nourriture…, une dépendance reste une
volonté et du caractère, mais cela n’était pas suffisant. Je ne peux que leur dire merci, de même qu’à ma dépendance. Il faut prendre ce que l’on nous donne
famille, d’avoir pu atteindre mon rêve, de pouvoir vivre aujourd’hui indépendant et de baigner dans l’amour comme aide et surtout il faut y croire… parce que,
que j’ai retrouvé. l Pascal oui, on mérite d’être heureux, oui, on va faire un
travail énorme, oui, on va s’en sortir…. Il faut rester
1Témoignages recueillis au sein de l’asbl Phénix, avec l’aimable collaboration de Laurence Vanvrékom, psychologue. optimiste et y croire. Personne n’a dit que c’était
Asbl «Phénix» : Avenue Jean Materne, 165 à 5100 JAMBES facile, mais il faut se battre, parce que OUI la vie est
( 081/22.56.91 7 7 081/22.47.68 - info@[Link] - [Link] belle !!! l Marie
« Être un toxicomane, un drogué, un Ce secteur n’est donc pas indifférent aux débats cueillent ces fugitifs avec une certaine com-
camé », … autant de titres qui tiennent qui traversent plus largement la cité, notamment passion) ;
lieu d’identité et derrière lesquels s’éta- dans sa volonté unanime de témoigner d’un point de la mise en vogue des contrats thérapeutiques
blissent un scénario, un destin, une his- de vue « subjectivant », c’est-à-dire qui rend (« Tu signes là, au bas de ce parchemin, et si
toire qui défient la cité et lui imposent compte de l’humanité du sujet qui se situe à la tu faillis, hors de l’unité, aussitôt, tu jaillis ») ;
des réponses cohérentes, courageuses, marge des us et des normes comportementales ; de l’abstinence comme épreuve de réalité et
complexes, forcément complexes. un respect qui signe le continuum et la proxi- son miroir, la rechute, qu’on attend, inélucta-
Au cours de ces 40 dernières années, la mité, au contraire du rejet qui combat en l’autre ble, pour montrer les sens uniques de la
« drogue » a structuré un secteur spécia- la part obscure de soi-même. drogue au tournant de laquelle se déploie le
lisé dédicacé à la prévention, à l’accueil, pouvoir d’interpréter.
aux soins et, finalement, à la réduction Mais alors que de grands pas ont été franchis au
des risques à l’adresse de celles et ceux cours de ces dernières années, issues provisoires La rechute. On a longtemps tenu ce passage pour
qui consomment ou sont susceptibles de de ces débats et combats d’idées, il subsiste, un passage à l’acte et une transgression au marché
consommer des drogues. semble-t-il pour longtemps encore, que l’usage conclu, comme si la consommation n’était pas
Conjugaison en quatre temps…, du de drogue demeure hors-la-loi (même si la lettre au contraire du côté du respect docile des lois
passé au présent vers le futur. de cette loi ne l’a jamais admise), hors la norme. neuro-chimiques ou de l’économie intra-psychi-
Figure emblématique de l’étranger, en son monde, que ou systémique.
Serge Zombek ou hors le nôtre, le toxicomane est celui qui passe
Psychiatre à Bruxelles les bornes, celui qui est ailleurs ou d’ailleurs, Après la désintoxe, alors, seulement, bien méritée,
Président de la Fédito bruxelloise
bien que parmi nous, celui qui semble obéir à la communauté thérapeutique ouvre ses bras à
Interstices CHU Saint-Pierre et Mass
d’autres règles, celles du produit qui le contraint, ceux qui veulent poursuivre le chemin de l’abs-
L
a drogue touche à tous les aspects de la le dévie du « droit » chemin. tinence. C’est aussi le beau temps des sectes qui
vie des humains, et, peut-être bien, cette viennent jusqu’à récupérer leur transfuge lorsqu’il
ubiquité constitue-t-elle le moteur des Cette identité est un piège solitaire et reste un défi vient à l’hosto se désintoxiquer autant du produit
inquiétudes, ces étranges inquiétudes mêlées collectif traversé, au fil du temps, par différentes transitionnel que de la Communauté Patriarcale.
d’intérêts en sens multiples : le plaisir et la tendances et évolutions.
douleur, l’interdit et la transgression, l’excès et En ces temps-là règne en maître l’idéal du bon
la conscience, la dépendance et l’autonomie, le Les années 80 : toxico en repentance, modèle presque absolu, et
poison et le remède, …. Autant de couples qui Prévention primaire et Abstinence donc le rejet de l’usager de drogues en « phase
retrouvent leur double, contrasté jusqu’à la active », et ce par la majorité des cliniciens, et de
caricature, dans les dispositifs qui se sont long- En ces temps-là, au début des années 80, il était la santé, et de la santé mentale. L’exception est
temps structurés autour de cette thématique : une fois… des toxicomanes qui étaient encore incarnée par quelques généralistes et psychiatres
répression et soins, substitution et/ou psycho- priés de se désintoxiquer ou de se déclarer « dis- qui oseront déjà, en franc-tireur, la substitution
thérapie, normalisation et réinsertion, etc… posés à » pour pouvoir bénéficier de soins, pour des opiacés et seront pour quelques longues
la plupart résidentiels. Telle est alors la voie royale, années, sous la haute surveillance ordinale et par
Le secteur de l’aide aux personnes (potentiel- la voie officielle, la voie autorisée. elle régulièrement inquiétés1. Ainsi, le clivage
DOSSIER
lement) usagères de drogues, qui s’est orga- entre les mauvais toxicos toujours à côté et les bons
nisé ces 40 dernières années, jouxte imman- C’est aussi le temps : qui tombent pile dans l’offre sera reproduit dans le
quablement d’autres secteurs : police, justice, de la demande d’asile hospitalier (qui atteint champ thérapeutique, entre le bon traitement visant
douane, commerce, sociologie, criminologie, des sommets en France où le toxico peut la désintoxication et le deal en blouse blanche.
politique, environnement, enseignement, échapper à l’autorité judiciaire en se réfugiant
etc… sous X dans les salles de psychiatrie qui ac- La surveillance ordinale sera doublée (alliance de
de leur vie où l’arrêt de la consommation est bien rien à l’intérêt de ces traitements bien compris pour
éloigné de l’ordre du jour. Dans le champ des usages, les vieilles drogues ce qu’ils sont réellement.
connaissent une seconde « jeunesse » par leur
C’est ce « compromis » idéologique qui a permis démocratisation (la cocaïne par le crack et les En ce qui concerne le cadre législatif qui
l’éclosion des maisons d’accueil socio-sanitaires opiacés, entre autre par les produits pharmaceuti- structure, et les usages et les traitements, cet em-
(MASS), ces maisons de tolérance maximale (à ques disponibles en rue) et l’intensification des ballement n’a pas manqué de brouiller encore quel-
Pour répondre aux demandes d’aide relati- sont traitées. Une telle étude permettrait d’ob- son problème de violence et, à la fois pour
ves aux problématiques d’usage de drogue, server si les échecs thérapeutiques dans les celui d’abus de substances (alcool, héroïne).
se pose inévitablement la question des pra- cas d’usage problématique de drogue sont dus Quelle lecture, quelle écoute et donc quelle
tiques généralistes. On peut avoir le senti- à l’absence ou non d’approche thérapeutique action thérapeutique privilégier dans une si-
ment qu’il y a, d’une part, un secteur de la spécifique. En tout cas, chaque équipe devrait, tuation judiciaire, sociale, familiale, psycho-
santé mentale qui ne serait pas censé s’oc- pour ces cas comme pour d’autres questions logique, culturelle complexe ? Où, dès lors,
cuper des usagers de drogues et, d’autre cliniques spécifiques d’ailleurs, mener une orienter cet homme ? Vers une structure d’aide
part, un secteur de l’aide aux « toxicoma- réflexion interne sur la manière particulière de pour toxicomanes, vers une équipe de psychia-
nes » hyper-spécialisé, sans passerelles ni traiter un problème particulier. Certaines trie transculturelle, vers une équipe spécialisée
chevauchement entre ces deux secteurs. Ce équipes l’ont fait, et c’est ainsi que des équipes dans l’aide aux justiciables ou vers un service
qui, bien sûr - et vous le verrez à la lecture spécialisées ont vu le jour, avec les subventions d’aide en groupe pour hommes ayant un pro-
des différents témoignages proposés dans qui vont de paire. Le risque apparaît alors, afin blème de violence ? Ou bien cet homme doit-il
ce dossier -, ne correspond pas à la réalité de justifier des subventions, de ne mettre en se faire aider par les quatre services spéciali-
de terrain. avant au sein d’une problématique complexe, sés et passer de l’un à l’autre ?
qu’une seule des différentes dimensions de
cette complexité et d’en arriver à ne traiter que Une prise en charge ne doit pas se faire en
Paul Jacques le symptôme le plus manifeste, sans re-con- fonction du seul critère de subvention pour
Psychologue, Psychothérapeute textualiser le problème, qui est, en clinique, lequel un service consulté est agréé. Si on s’en
Clinique de l’exil à Namur toujours multidimensionnel. tient aux strictes missions pour lesquelles on
est payé, on en arrive à un morcellement et un
Au sein de notre équipe spécifique3 « Clinique cloisonnement, absurdes du point de vue de
S
elon mon expérience1, des demandes de l’Exil », nous avons récemment été confron- la personne. Dans la rencontre, c’est d’abord
d’aide pour usage de drogue (alcool, té à cette question, au sujet d’une demande de la qualité humaine qui prime, ensuite, c’est la
cannabis, drogues dures) arrivent au prise en charge faite par la « Maison de Justice mise en place d’un réel travail pluridiscipli-
Service de Santé mentale (SSM), mais ces de- » de Namur. Il s’agit d’une personne d’origine naire où les différentes dimensions du pro-
mandes sont traitées de la même manière que Congolaise, qui s’exprime bien en français et blème sont prises en compte, dans le respect
toute autre demande, et non selon une méthode réside légalement en Belgique depuis 10 ans. de la personne. l
spécifique. Honnêtement, il faut reconnaître qu’en Marcel, appelons le ainsi, a commis différents
SSM, les demandes pour usage problématique délits pour lesquels il a été condamné : vio- Clinique de l’Exil
de drogue, selon la définition qu’en donne Eléo- lence, rébellion, vols divers en lien avec sa IPOG, Province de Namur
nore de Villers2 dans le présent dossier, ne sont toxicomanie, violence conjugale, … L’assis- Rue Dr Haibe, 4 à 5002 St Servais
pas très fréquentes, et que les succès thérapeu- tante sociale de la Maison de Justice s’adres- ( 081/73.67.22
tiques ne sont pas nombreux non plus. La ques- se à notre équipe, pensant qu’il faut prendre [Link]@[Link]
tion se pose alors de savoir si en tant qu’équipe en compte la dimension culturelle du problème
généraliste, on se sent compétent pour traiter le de cet homme. Pourquoi privilégier la dimen-
problème et aussi celle de savoir à partir de quand sion culturelle d’un problème de criminalité ?
DOSSIER
référer vers une équipe spécialisée. Il serait, à cet Comme s’il n’y avait pas de délinquants en
1
Le propos se réfère à la fois à une pratique de plus de 20 ans
égard, intéressant de réaliser une étude dans RDC ! D’autant qu’en même temps, lorsque dans un SSM généraliste et à une pratique de 7 ans dans un projet
spécifique d’aide aux réfugiés et demandeurs d’asile.
l’ensemble des SSM en Région wallonne qui nous la rencontrons une première fois avec 2
Voir article pp.12&13.
décrirait combien de demandes pour usage de Marcel afin d’établir un cadre clair de prise en 3
Pour rappel, notre équipe, en même temps que celles de « Tabane »
(ex Racines Aériennes) à Liège et « Santé en Exil » à Charleroi, a
drogue sont faites en SSM, par qui, pour quels charge contrainte, il apparaît que la demande un agrément de la RW depuis 2002 en tant que projet spécifique
pour migrants, réfugiés, demandeurs d’asile ou victimes de vio-
problèmes particuliers et comment ces demandes de la Justice est d’aider Marcel, à la fois pour lence organisée.
Beaucoup de choses ont été écrites sur les violence. Et quand le questionnement est occulté ouvrent un troisième front dans cette probléma-
modalités de prise en charge des usagers (« Je viens pour de la métha, je suis tombé dans tique, un front au cœur même de la vie, en nous
de drogues en médecine générale. Peu de l’héro depuis deux ans »), nous savons que le interrogeant sur nos pratiques. Avec eux, sommes-
choses, par contre, ont été dites sur l’apport chemin sera probablement encore plus long à nous dans le normal ou dans le pathologique ? La
spécifique de ces patients pour la pratique réinstaller une parole chargée de sens. majorité de ces jeunes adultes sont exempts de
de médecin de famille. La relation thérapeu- toute pathologie organique, du moins au début
tique pourtant est à double sens et cet arti- A la longue, tout cela n’est pas sans nous amener de leur toxicomanie. Et la plupart de ceux qui sont
cle esquisse ici un juste retour des choses. à nous poser des questions sur l’utilité réelle de suivis en médecine générale ne relèvent pas d’une
Rédigé fin des années nonante, il n’a rien notre métier, sur notre fonction dans la société affection psychiatrique à proprement parler. Dans
perdu de sa pertinence. en tant que médecin, citoyen, parent… Par quelle galère nous embarquons-nous, dès lors ?
exemple, le contact avec ces patients aura un
Baudouin Denis, Axel Hoffman, impact certain sur la façon dont nous regardons Avec eux, sommes-nous dans le médical, le ju-
Christian Jacques, grandir nos propres enfants. Bref, il s’agit de diciaire, le social, le psychologique ? Les limites
Jean-Baptiste Lafontaine patients constamment interpellants. A force de de notre rôle se mettent à trembler. Quel sens a
et Jean-Georges Romain (†) nous faire partager leur insoluble, ils finissent vraiment notre travail d’accompagnement et de
Médecins de famille, Réseau ALTO2
par nous faire douter de nos propres solutions. « lutte » contre la drogue quand persistent les
Il apparaît en effet rapidement que nos propres blessures existentielles auxquelles cette drogue
1. Les « jeunes chroniques » réponses existentielles, plus ou moins satisfai- apporte un soin palliatif ? Faut-il décréter que,
santes pour nous-mêmes, leur sont d’une aide quand elle se cherche une réponse dans la chimie
L
es toxicomanes ont considérablement dérisoire. De même, notre cadre médical tradi- illégale, toute souffrance psychologique devient
rajeuni la population de nos salles d’at- tionnel qui privilégie une démarche linéaire (dia- maladie mentale à médicaliser ou que toute forme
tente. En médecine générale, la notion de gnostic, étiologie, traitement) se révèle inadéquat d’auto-exclusion ou d’incongruence sociale
patients chroniques recouvre la plupart du temps en la matière. Un des apports incontestables des devient sociopathie à criminaliser ? Ou encore
des personnes âgées, avec lesquelles nous en- groupes d’intervision est de permettre de gérer que, la frontière entre ces maux étant ténue et
tretenons généralement une relation nous sem- ce questionnement de façon à ce qu’il nous poreuse, l’usager de drogues sera perpétuellement
blant peu impliquante sur le plan existentiel. (…). apporte une valeur ajoutée dans nos rapports écartelé entre la blouse blanche et la robe noire ?
L’irruption de jeunes dépendants dans nos consul- avec nos jeunes patients en général, et ne nous Ces questions que nous feignons de nous poser
tations vient fortement perturber cette sérénité. déstabilise pas outre mesure : ces groupes sont à nous-mêmes, ce sont eux qui nous les posent
Dans le cadre des traitements substitutifs, nous aussi thérapeutiques de notre éventuelle décom- très concrètement. De mille manières : demande
les voyons tous les dix ou quinze jours pendant pensation professionnelle, de notre « burn-out ». de documents « pour la probation », jeux de
des mois ou des années. L’apprentissage de la pouvoir où ils demeurent plus que tout autre
relation particulière avec ces jeunes chroniques 2. Mise en tension des limites patient maîtres du proposé thérapeutique, mise
est une nouveauté pour nous. Et ce grand courant de la médecine en ballottage de nos schémas d’intervention par
d’air frais dans nos cabinets n’est pas sans nous la diversité de leurs vécus et de leur devenir.
décoiffer. Plus question ici de propos banaux, Les progrès de la médecine posent autant de
nous sommes constamment mis sur la sellette : questions nouvelles qu’ils n’apportent de répon- Loin d’être théorique, ce questionnement qu’ils
il est question, en vrac, de mal de vivre, de la ses à d’anciennes interrogations. Des manipula- nous imposent éclabousse notre approche des
mort parfois côtoyée au quasi-quotidien, de souf- tions génétiques sur l’embryon à la prolongation autres patients : il situe clairement l’intervenant
france existentielle, de révolte ou de fuite vis-à-vis de la vie dans des conditions très différentes d’une polyvalent qu’est le médecin généraliste à l’inter-
d’une société sans avenir pour eux, de difficulté vie « normale », la dimension éthique prend une section de domaines artificiellement cloisonnés,
douloureuse à communiquer, de l’absence de place croissante dans l’intervention médicale au l’amenant à se redéfinir sans cesse. Deux exem-
repères familiaux et sociaux, d’exclusion et de début ou à la fin de la vie. Les usagers de drogues ples parmi tant d’autres. La prescription de mé-
les premiers temps, nous avons tous entendu des sont d’une sur-fréquence frappante chez ces pa- passe dans le contexte d’une politique de réduc-
phrases du genre : « Vous êtes le seul qui savez tients, avec l’image en miroir d’une mère cou- tion des risques, qui exacerbe la crainte du
m’en sortir », ou « Vous, au moins, vous me veuse, surprotectrice et fonctionnant sur un mode médecin de se voir fonctionner comme agent de
comprenez ». Prenons garde à ce piédestal car parfois encore fusionnel avec son grand enfant. normalisation sociale et sanitaire et non plus
le ton risque fort de changer dans les jours qui Ce n’est donc pas par hasard que le thérapeute, comme thérapeute. Hormis le cas apparemment
suivent : « Je n’ai jamais vu un nul comme vous », s’il réussit à établir une relation de confiance insoluble de la collaboration entre le médecin et
Dans les services psychiatriques des hôpitaux généraux, le « toxicomane » n’est pas marginalité ou n’y entre pas.
nécessairement le patient rêvé... Et pourtant, nombreux sont-ils à se présenter réguliè-
rement au portillon ! Les accueillir dans leurs particularités et leur proposer des soins Refuser l’accès aux soins généraux et spécialisés
appropriés reste un défi à relever. Comment rencontrer cette pluralité de demandes à ces patients, c’est les condamner à l’exclusion
tellement complexes si ce n’est en diversifiant les modalités de prises en charge et sociale, à la maladie mentale et aux pathologies
en s’appuyant sur le réseau intra et extra-muros ? Un combat à mener au quotidien, somatiques lourdes associées (hépatite, sida,
d’abord contre les préjugés et dans le respect de la singularité de chacun de ces sujets autres,...) qui péjorent très gravement leur espé-
en souffrance. rance de vie (que dire de leur qualité de vie !).
D
’emblée, je souhaiterais insister sur Que dire alors concernant les patients présentant tranche d’âge correspond un produit susceptible
la richesse des interventions de une assuétude : « Si l’on consomme, c’est qu’on de générer une assuétude chez un sujet prédis-
l’hôpital général dans le champ des le veut bien ! ». La notion de responsabilité est posé (par un contexte et non par une tare quel-
assuétudes et, dans le même temps, parado- transformée en notion de culpabilité. Et le pro- conque) :
xalement, souligner le manque d’outils et de blème est encore plus épineux quand on est L’usage occasionnel de drogues illicites débute
moyens mis à disposition des praticiens pour confronté à un usager de drogues illicites auquel à l’adolescence.
soutenir la tâche ardue et complexe de faire l’étiquette de « toxicomane » est attachée de façon L’usage de cannabis est en pleine expansion dans
face, là, à la demande accrue des usagers de indélébile dans son parcours de soins. Etre usager toutes les franges de la population et commence
substances. occasionnel de cannabis, voire de cocaïne, ne dès la pré-adolescence (12 – 13 ans).
représente en aucun cas être « toxicomane » au Fumer un joint ne rend pas « toxicomane » à
ère
La 1 mission du service de psychiatrie sens clinique du terme ou au regard des nomen- l’héroïne mais doit être éclairé par des adultes,
d’hôpital général est d’accueillir et de traiter clatures internationales. Quand il s’agit d’un parfois par des professionnels non jugeants
les situations psychiatriques aiguës des pa- consommateur de produit illicite, on assiste à un et non permissifs pour éviter que l’adolescent
tients de sa zone géographique, et ce, évi- réel amalgame, à des raccourcis terribles. Le ne se discrimine de plus en plus vers des
demment, eu égard au contexte institutionnel produit est diabolisé et la prise en charge du consommations plus dures - en lieu et place
dans lequel il se situe avec ses prérogatives, patient en est parfois bien compromise. de se singulariser, de s’autonomiser.
ses priorités, ses moyens et son financement L’usage et l’abus d’alcool se généralisent chez
(public/privé). Produits illicites - Patients illicites les adolescents ; une ébauche de proposition
Hors cadre de soins ! d’écoute et d’étayage doit aussi se faire de
La psychiatrie a toujours été un peu le parent façon non-discriminatoire.
pauvre au sein de l’hôpital général. Les pa- C’est donc le caractère illicite du produit qui crée
tients psychiatriques sont dérangeants par cet amalgame fâcheux où le patient est consi- Usage ‡ Toxicomanie
essence parce que leur pathologie ne peut déré résolument comme en marge, fauteur de Toxicomanie ‡ Délinquance
se résumer à un diagnostic médical avec à troubles, hors cadre. Et pourtant, certains « toxi-
DOSSIER
la clé des stratégies rationnelles d’interven- comanes » sont adaptés socialement, et ce, parce Tel est l’adage que le professionnel de la santé devrait
tion. Le patient psychiatrique rend compte que la dépendance peut être compensée par un ne pas oublier !
de l’humain, de ce qui déborde et nous produit de substitution (Méthadone, Buprénor- L’usage peut amener à la « toxicomanie », si l’usager
échappe. phine) prescrit dans un cadre médical strict. ne rencontre pas de repères structurants. La « toxi-
L’intervention médicale est donc indispensable comanie » ne mène pas à la délinquance, si le sujet
pour qu’un usager de drogue illicite sorte de la est reconnu dans son addiction, qui est à son tour
est le mot transgression. « Il a consommé, il La question de l’assuétude peut enfin être débat- accès à une offre de soins, de bénéficier d’un
transgresse le cadre ». La transgression continue tue avec le patient, resocialisé, inscrit dans une accueil différencié et d’une concertation entre les
d’évoquer la faute, la culpabilité, la honte... toutes stratégie de soins (somatiques, psychiques). intervenants. Parce qu’ils dialoguent et partagent
choses qui empêchent la mise à plat de la situa- L’exigence du sevrage, si peu médicale et si peu leur expérience clinique, ceux-ci développent une
tion. La consommation doit pourtant pouvoir être éthique, est enfin mise au rancart. expertise autour des meilleurs soins possibles à
analysée avec le patient (quelle est la fonction du fournir aux patients.
A l’hôpital psychiatrique, nombreux sont les cularité de n’induire des effets problématiques, la « rechute » et sur un risque de reprise d’une
patients qui présentent une consommation insupportables pour le consommateur ou son consommation toxicomaniaque.
problématique d’un produit. Personne ne va entourage, qu’au bout d’une durée relativement
s’en étonner lorsqu’on connaît la prévalence longue ; à l’inverse d’autres substances dont la En fait, actuellement, l’hôpital psychiatrique n’a
des problèmes d’assuétudes dans la popu- consommation peut engendrer des problèmes pas les moyens de faire face à ce fonctionnement
lation générale1. Comment l’hôpital psy- beaucoup plus rapidement, notamment en raison propre au toxicomane. Il faut pouvoir mettre en
chiatrique peut-il accueillir ces situations ? de leur caractère illicite ou de leur prix prohibitif. place un dispositif de soins et un cadre de vie
Peut-il offrir les mêmes chances à chacun ? strict - comme par exemple dans les communau-
Témoignage de l’un d’entre eux. Quel que soit le produit consommé, ce qui semble tés thérapeutiques - pour tenter d’assurer une
réunir ces personnes à l’hôpital psychiatrique, c’est solidarité constructive avec ces patients. C’est
Thierry Lottin que – par rapport à d’autres consommateurs (non pourquoi, la plupart des hôpitaux psychiatriques
Psychologue problématiques) – elles utilisent une ou plusieurs refusent d’accueillir plus d’un toxicomane à la
CHS Notre Dame des Anges à Liège de ces substances pour soulager leur souffrance fois dans une unité infirmière alors qu’ils y favori-
Administrateur IWSM et leur mal-être et éviter la confrontation à leur sent l’accès des personnes dites « alcooliques ».
réalité vécue comme insoutenable. Dit autrement,
E
voquer la dépendance à un produit en en hôpital psychiatrique, le toxicomane et l’alcoo- La situation est toute différente en ambulatoire et
hôpital psychiatrique suppose d’emblée lique sont généralement des patients qui présentent dans les structures spécialisées et la perception
de distinguer les consommateurs d’al- une importante détresse psychique et tentent de des intervenants quant à cette différenciation y
cool, étiquetés « alcooliques », de ceux que l’on se soigner avec ces substances ayant à leurs yeux semble plus nuancée. Reste à savoir si les patients
appelle communément des « drogués » ou valeur de « médicament miracle ». qui se présentent dans l’un ou l’autre cadre sont
« toxicomanes ». Dans notre culture, la repré- bien les mêmes… !
sentation habituelle du drogué correspond à un Au-delà de ce point commun, bien des éléments
homme ou une femme âgé de 15 à 30 ans en train les différencient, particulièrement dans leur fonc- Actuellement, l’hôpital psychiatrique, sur base de
de snifer, fumer ou s’injecter une substance contri- tionnement psychique. Par exemple, si dans l’une ce témoignage en tout cas, semble d’abord conve-
buant à sa déchéance alors que l’alcoolique est comme dans l’autre catégorie, ces patients tendent nir aux consommateurs d’alcool. Mais gageons
plutôt perçu comme un buveur excessif d’au à se regrouper entre eux, cette tendance prend que le travail en réseau de soins en santé mentale
moins 40 ans, ivre, accoudé au comptoir d’un une coloration très différente dans chaque cas de modifiera progressivement cette distribution en
café... Cette représentation caricaturale corres- figure. Pour les alcooliques, cette solidarité permettant à toute personne présentant un pro-
pond aussi à une certaine réalité dans le monde semble d’emblée constructive. En effet, les pa- blème d’assuétude de tirer davantage parti de
hospitalier où la plupart des patients souffrant tients hospitalisés pour un problème d’alcoo- l’ensemble des ressources existantes en santé
d’assuétudes sont des consommateurs d’alcool lisme se comportent entre eux en partageant un mentale. l
alors que les « drogués » n’y sont acceptés qu’au vécu commun et visent à s’entraider mutuellement
compte-gouttes. dans le soin. C’est ainsi que s’explique sans C.H.S Notre Dame des Anges
doute, pour une part, le succès des groupements rue E. Vandervelde, 61 à 4000 Liège
Cette différenciation de sens commun se trouve néphalistes2 pour alcooliques (comme les A.A.). ( 04/224.73.21 - [Link]
notamment confirmée au niveau de l’âge de ces Les toxicomanes, par contre, semblent chercher,
DOSSIER
Toxicomanie, alcoolisme et autres drogues amènent souvent ceux qui en souffrent dans la Je comprends, à la qualité de son accueil, qu’il
rue. Pas d’emploi, perte de statut, manque d’argent, plus de logement, isolement, crise, … et se préoccupe de la situation et qu’il a un très bon
c’est la spirale infernale et le décrochage. Comment s’y prendre avec Alain, Gérard, Patricia contact avec l’intéressé.
ou Jean-Marie qui ont besoin de soins alors qu’ils sont paumés, SDF, et qu’ils ne deman- Lors de la discussion, je prends rapidement
dent rien à personne !? Un défi quotidien pour ceux qui travaillent dans la rue et vont à leur conscience que c’est Maurice qui est en face de
rencontre sans attendre la demande. moi. Même si je ne le connais pas personnelle-
ment, nous sympathisons rapidement car il s’avère
que nous avons une connaissance commune qu’il
Roger Collinet apprécie énormément. Il s’agit du responsable
Travailleur social1, d’un restaurant social qui, il y a quelques mois,
Coordinateur adjoint du Relais social du Pays de Liège a trouvé avec lui un appartement situé dans le
quartier du Centre X et l’a mis en contact avec
cette institution pour un suivi.
F
in juin 2007, je reçois un appel télépho- infructueux, je rencontre finalement, sur un Devant lui et avec son accord, je prends contact
nique de Ludo, le référent de Maurice au banc public, deux de ses amis. Je me présente avec le Centre qui tient une permanence le week-
Centre X. L’intéressé occupait un appar- et j’explique aux intéressés qu’à la demande du end pour donner des nouvelles. Nous convenons
tement sur le territoire de l’institution mais, depuis Centre X, je suis à la recherche de Maurice. Ils que dès le lundi suivant, le référent de Maurice
plusieurs semaines, il a disparu. Il n’a plus donné le connaissent et m’expliquent : « Maurice va mal et moi-même, nous viendrons à la piscine pour
signe de vie, il a quitté son appartement et ne et ne veut plus y aller ». J’apprends qu’ils ont trouver une solution. Je remarque également que
prend donc plus son traitement neuroleptique. tenté, à plusieurs reprises, sans succès, de le Maurice est assez alcoolisé.
Lorsqu’il est en crise, Maurice consomme beau- convaincre de reprendre contact avec l’institution J’explique alors en quelques mots la situation au
coup d’alcool, ce qui n’arrange rien à sa situation. qu’ils connaissent bien : « Finalement, on s’est préposé : dans l’immédiat nous ne saurons rien
Ludo s’est régulièrement rendu chez lui et dans engueulé et depuis une semaine, Maurice a foutu faire et les jours de Maurice ne semblent pas en
le quartier pour tenter de le rencontrer, sans le camp car il boit comme un trou et déconne danger mais dès lundi nous le rencontrerons pour
succès. Il s’adresse à moi car, en tant qu’éducateur complètement. On ne sait plus où il est mais en tenter de l’hospitaliser. Rassuré, le préposé sait
de rue, je pourrai peut-être l’aider. Il m’apprend tout cas, on ne le voit plus dans le quartier. » également qu’en cas de gros problème, il peut
que la situation de Maurice s’est dégradée depuis Quelques jours plus tard, je suis contacté par un contacter la permanence du centre.
le décès d’une de ses connaissances dans l’ap- Agent de Prévention et de Sécurité de la ville. Il Le jour dit, après plus d’une heure de discussion
partement qu’il occupait, et ce, après une « soirée est attaché au quartier où se trouve la piscine avec Maurice qui refuse la proposition d’hospi-
arrosée ». Suite à ce décès, Maurice a été incar- communale. Depuis quelques jours, il a remarqué talisation, un compromis est trouvé : nous irons
céré quelques mois et inquiété pour non assis- qu’un SDF dormait la journée sous l’auvent de la ensemble à l’hôpital en urgence pour reprendre
tance à personne en danger. A sa sortie de prison, piscine. Il a également été interpellé par un tra- un traitement. A l’hôpital, nous sommes directe-
très perturbé, il a assez rapidement perdu le vailleur de la piscine à ce sujet et me propose de ment reçus par le Dr R. Il fait à Maurice une in-
contact avec le Centre. le contacter. Ce dernier est très en colère. Il ne jection de neuroleptique retard. Il est convenu
Lors de ce contact téléphonique, nous convenons comprend pas pourquoi on n’aide pas mieux celui que celui-ci limitera sa consommation d’alcool à
que Ludo m’accompagnera en rue la semaine qui est devenu rapidement son protégé : « Même quelques bières et retournera régulièrement au
suivante, dans le cadre de sa permanence. Nous un chien, on ne le laisserait pas dormir comme Centre X pour rencontrer Ludo. On se donne
visiterons ensemble différents quartiers de la ville cela. » quelques jours pour trouver une solution au pro-
pour tenter de retrouver la trace de Maurice. Nous sommes samedi et je travaille en rue. Je blème de logement. Si la situation n’évolue pas
En attendant cette « patrouille commune », je propose au préposé de le rencontrer avec l’inté- rapidement, Maurice sera hospitalisé pour un
me rends dans le quartier habituellement fré- ressé. L’entretien a lieu dans la cafétaria de la séjour court et ce, même s’il n’est pas d’accord.
quenté par Maurice. Après quelques passages piscine où celui-ci nous offre une tasse de café. Ludo embarque dans la voiture du service les
puie de plus en plus fréquemment sur un travail essentiellement dans une optique sécuritaire - par
de proximité. Il s’agit de mettre en place un ac- les pouvoirs locaux (c’est l’agent de prévention
1 Le propos de l’auteur se réfère à une expérience de travail longue
compagnement à partir du milieu de vie. La prise qui nous a mis sur la piste de Maurice). Ils sont de 20 années au Centre Alfa à Liège et de 7 années au Relais social
du Pays de Liège, où il a notamment été responsable de l’équipe
en charge à partir de consultations « sur rendez- souvent les premiers en contact avec les personnes des éducateurs de rue. Pour en savoir plus sur le travail de rue :
voir la contribution de l’auteur dans l’ouvrage collectif (repris en
vous » montre très vite ses limites et particuliè- en « perdition ». Comment collaborer avec eux en réf. 17, Bibliographie p. 48), chap. IX « Les disciplines profes-
sionnelles et leurs attributions », 1er point « Le travail de rue et
rement en situation de crise. En effet, une per- respectant la déontologie du travail social ? Où d’accompagnement », pp. 213 à 220.
Parler du suivi de la personne toxicomane au Justice (s’)est-elle adaptée à la réalité de la vitré - où chaque nouveau arrivant, qu’il soit
sein de la prison et à fortiori du soutien toxicomanie ? détenu, gardien ou intervenant, aperçoit les
psychologique peut paraître banal tant il saute visiteurs et les visités dans des moments de
aux yeux, pour les personnes un peu aver- Comment éviter de faire le procès des prisons où discussion de l’ordre du personnel ou de l’in-
ties, que l’aide actuelle est insuffisante au le personnel n’est pas préparé à l’accueil d’une time - accentue ce sentiment et ne permet que
vu des besoins. Souvent issues d’initiatives population nosologiquement tellement hétéroclite, difficilement au détenu (comme à l’intervenant)
privées, ces aides restent limitées en temps, où les consommateurs rencontrent une offre de de se départir, ne fut-ce que provisoirement
en personnel, en diversité. L’auteur souhaite produits licites ou illicites et où - comble du para- d’une certaine vigilance.
sensibiliser toute personne concernée doxe - certains s’y initient. Comment le milieu
- décideurs, bonnes volontés ou profes- carcéral (s’)est-il préparé à recevoir cette population Je pourrais aisément continuer à lister les difficul-
sionnels compétents - à cette question au visage multiple mais qui, au grand damne de tés matérielles et concrètes rencontrées lors des
cruciale de l’accès aux soins et aux services certains, semble inexorablement et compulsivement visites : prison surpeuplée, vétuste, cumulant ainsi
en milieu carcéral. attirée par le produit ? les inconvénients pour nous comme pour le per-
La réalité n’est en effet pas toute rose et sonnel et les détenus.
cette expérience partielle1, à défaut d’appor- Un travail concret, réaliste,
ter toutes les réponses, ouvrira peut-être proche du terrain et Maintenir le lien
certaines pistes pour ceux qui ne seront pas de la rencontre interpersonnelle
découragés par l’ampleur de la tâche, par Pourtant, dans cet univers dur, souvent spartiate,
les embûches pratiques et la complexité du Sans doute plus encore que dans d’autres situations hautement déshumanisé, les consultations en prison
phénomène. de travail social, la démarche qui le conduit au sein sont parfois l’occasion d’atténuer cette réalité.
de la prison amène l’intervenant à accepter de nom- L’objectif que nous poursuivons en consultant en
Philippe Giltay
Psychologue, Fly,Tox à Liège breuses limites. Ce cadre, il va sans dire, n’offre prison est, je le rappelle, le maintien du lien pour
pas les meilleures conditions tant pour le détenu les patients du service ambulatoire, suivis, majori-
Une perspective lui-même que pour l’intervenant. tairement, dans le cadre de la délivrance d’un trai-
qui soulève des questions tement de substitution (méthadone).
La notion du temps prend en prison une di-
C
omment parler de la pertinence du suivi mension inconfortable. Outre l’attente liée au En ce sens, continuité du lien signifie aussi conti-
de la personne toxicomane dans le milieu passage au portique, aux contrôles divers nuité du traitement médical. Tout un chacun connaît
carcéral sans questionner la nécessité de (détecteur de métaux, ouverture et fermeture les effets du manque de produit et, en collaboration
soins, alors qu’on sait que ceux-ci ne peuvent être des portes successives), aux mouvements des avec le service médical de la prison de Lantin, nous
qu’insuffisamment délivrés en prison ? En d’autres détenus, aux changements d’équipe s’ajoutent transmettons l’information sur le traitement en cours
termes : la place du toxicomane est-elle en prison, régulièrement les arrêts de travail et les grèves afin d’assurer la continuité. La condition néces-
ou en quoi la prison peut-elle servir dans le parcours parfois prolongées, liés aux conditions de saire est bien sûr que nous soyons prévenus par le
du toxicomane ? travail du personnel, qui entravent la régula- patient de son incarcération et de son souhait d’ob-
rité des rencontres. tenir le maintien de son traitement. Pour certains,
Comment envisager la pertinence du suivi de ces Je ne puis passer sous silence l’état dans la prison est toutefois l’occasion de décrocher du
personnes en milieu fermé sans mettre en perspec- lequel les détenus se présentent à nous : l’uni- traitement de substitution qui est parfois vécu de
tive l’accompagnement psycho-médico-social avec forme pénitentiaire souvent usagé, voir dépa- manière aliénante. Ce qui semble « impossible »
le fonctionnement de la Justice ? La lenteur des reillé, parfois trop grand…, peut atteindre le au dehors est alors réalisé de facto intra-muros.
démarches « rattrape » parfois certains, des années détenu dans sa dignité, son sentiment de honte Tout comme certains départs à l’étranger, le passage
après les faits, alors qu’ils tentent de mettre en place étant souvent abordé dans ce cadre. en prison semble parfois permettre une rupture avec
les ingrédients d’une réinsertion ? Comment la Dans le quartier « homme », le long couloir le produit.
le plus adéquat pour « observer la personne ». N’en mer dans une position de victime du système. à la prison de Lantin.
reste pas moins qu’elle peut offrir un contenu inté- Rue du Ruisseau, 17 à 4000 Liège
ressant et que les difficultés ne devraient pas consti- S’appuyer sur le réseau familial ( 04/228.07.04 - info@[Link]
tuer un frein au maintien du lien thérapeutique. La et institutionnel
prison représente en effet, souvent, l’occasion d’as- 1 Les réalités pénitentiaires sont en effet sensiblement différentes
et cet article n’a pas la prétention d’englober l’ensemble des situa-
seoir celui-ci. La question de la parentalité, parfois éludée à tions du pays.
Q
uelques principes fondamentaux dans un autre organisme.
Des principes généraux traversent tous Des services ambulatoires
les services qui développent une appro- "Premiers Contacts" est la porte d'entrée de Un programme thérapeutique
che communautaire : Trempoline. Ce service se situe à 100 mètres de résidentiel
- La toxicomanie est une forme destructive de la la gare. Il accueille toutes les personnes dépen- Trempoline propose aux personnes toxicomanes
gestion du stress et des besoins, liée à des ca- dantes, leur famille ou leurs proches ainsi que les qui ont besoin d'un lieu d'accueil résidentiel un
rences d’apprentissage dans la gestion des émo- professionnels qui recherchent des réponses face séjour communautaire en trois phases :
tions, les relations à autrui et la résolution de aux difficultés liées à l'abus de drogues (légales
problèmes. ou non), par exemple : les possibilités de traitement La phase d'Accueil dure deux à trois mois et
- Tout toxicomane peut apprendre à mieux gérer à Trempoline ou ailleurs, l'analyse de la demande, représente un sas de décompression après la rue
ses émotions et ses besoins afin de pouvoir l'orientation, la préparation au sevrage. ou la prison. Durant cette période, le résident fait
vivre sans se droguer et avoir un mode de vie un bilan général de sa situation médicale, sociale,
épanouissant. "Accompagnement ambulatoire" : les per- familiale et judiciaire. Au fil des entretiens indivi-
- L’environnement joue un rôle déterminant dans sonnes qui n'ont pas besoin d'un accueil résiden- duels, des activités thérapeutiques, sportives et de
l’apparition des comportements positifs ou né- tiel peuvent recevoir un "accompagnement ambu- la vie communautaire, il va travailler sa motivation
gatifs d’un individu. latoire" afin de faire évoluer leur capacité de gérer et se préparer à entrer en phase communautaire.
- L’approche communautaire répond bien aux le mode de gestion de leur vie quotidienne dans
besoins thérapeutiques spécifiques des person- leur contexte familial et professionnel habituel. Cet La phase de CT (Communauté Thérapeutique)
nes dépendantes et permet simultanément de accompagnement se fait en collaboration avec le est conçue comme une école de vie dans laquelle
tenir compte des besoins particuliers des conjoint ou les parents ainsi qu'avec l'école s’il chaque résident apprend à se connaître, à vivre
individus. s'agit de mineurs pour lesquels le problème avec les autres, à s'occuper de soi et à prendre du
- En CT, chaque patient est invité à devenir l’acteur concerne l'environnement scolaire. Le cadre de plaisir à vivre. La vie communautaire, la prise de
principal de sa thérapie. Son principal partenaire référence de ces entretiens individuels et familiaux responsabilités, l'entraide face aux épreuves et le
thérapeutique est le groupe de ses semblables. réguliers se base sur les mêmes principes psycho- respect de soi et d'autrui sont les moteurs de la
- Le groupe des patients peut agir de façon auto- pédagogiques que ceux décrits pour le "program- thérapie. La bonne gestion des moments de loisirs,
nome si les encadrants définissent des règles me résidentiel" (voir ci-après). Ce service est le sport et certaines formations (informatique,
simples. subventionné par le Ministère des Affaires Socia- cuisine pour collectivités, horticulture, etc) font
- La clarté des règles et de leur application crée un les de la Région wallonne et les entretiens sont partie du programme. Les maîtres-mots de la psy-
climat de confiance et de sécurité indispensable gratuits. chopédagogie de Trempoline sont un contexte
etc. Des groupes de parole et des séminaires ont manes vieillissent et meurent en toxicomanes. [Link] et [Link] .
lieu sur des thèmes tels l'hygiène et l'alimentation Faut-il, pour autant, considérer qu’il s’agit là d’une Rue Grégoire Soupart, 25 à 6200 Châtelet
de l'enfant, la relation mère-enfant, etc. maladie « inguérissable » et renoncer à l’ob- ( 071/24 30 24 - [Link]
jectif de « guérison » ? Ce débat est à l’origine
1 Voir Bibliographie, p. 48, réf. 7 et 8.
"Horus" : certains anciens résidents reviennent du développement de deux dynamiques de 2 Respectivement «Disease Oriented Integrated System» et «Reco-
vers Trempoline lorsqu'ils connaissent un épisode réseaux qui se fondent sur des objectifs différents very Oriented Integrated System» : Voir ROIS-DOIS, Georges De
Leon, Actes du Congrès EFTC, Ljubljana 2007.
Dans le but d’améliorer son offre de service, l’équipe « Assuétudes » du Centre de santé motivées : démarche spontanée, orientation par les
mentale du CPAS de Charleroi pose les premiers jalons d’une réflexion de grande envergure. multiples structures psycho-médico-sociales, juri-
Il y est question d’articuler davantage les deux axes de travail qui l’animent : diques et scolaires, injonctions thérapeutiques....
- Le curatif, défini dans le cadre de la mission spécifique du décret «santé mentale» de la Si cela s’avère nécessaire, nous nous déplaçons vers
Région wallonne ; les patients (à domicile, à l’hôpital,…).
- La prévention et promotion à la santé : travail communautaire de quartier, interventions Nous développons également du travail collectif, au
dans les écoles.… travers de projets spécifiques (soutien aux parents
L’équipe a accepté d’illustrer ici le premier axe sous l’angle clinique, ce qui ne doit pas fai- (ex)usagers de drogues, groupe de sophrologie…).
re oublier les nombreux autres aspects de son travail, notamment sa légitimité en tant que
formateur auprès de différents relais, professionnels ou non, et comme acteur dans le dé- La relation d’aide au sens large peut passer par un
veloppement du travail en réseau ou sa participation, tant sur le plan local que régional et accompagnement aux démarches visant une res-
communautaire, à divers lieux de mise en débat des politiques publiques : groupes de travail, ponsabilisation et/ou une revalorisation du patient,
commissions d’avis et de concertation… voire par une réconciliation avec le corps et le res-
senti, au travers de séances de sophrologie. La
Marie-Paule Giot, Responsable pratique clinique proprement dite (exercée par deux
Daniel Burkel, Thérapeute et Sophrologue psychologues et trois psychothérapeutes) se déploie
Lydia Schoeters, Psychologue à partir d’un éventail large de possibilités qui va de
Valérie Tronquoy, Intervenante psycho-sociale
l’écoute à la psychothérapie. Nous pouvons propo-
Equipe Assuétudes - Centre de santé mentale du CPAS de Charleroi
ser des suivis individuels, de couple ou familiaux,
d’orientation systémique et analytique.
Mise en place du décor… … et présentation du programme
Madame R. téléphone parce que son fils J., âgé
H
istoriquement, l’équipe « Assuétudes » Au plan de l’organisation pratique, les consultations de 18 ans, fume du cannabis. Après avoir pris les
est venue renforcer celle d’un service se font sur rendez-vous, ce qui est parfois une premiers renseignements, la secrétaire transfère la
de santé mentale dit « généraliste » gageure avec notre public. Afin de limiter l’effet communication à un thérapeute. Il écoute une
déjà bien implanté dans le paysage Carolo, de sélection de ce mode de travail, nous program- maman inquiète, en proie à des émotions très in-
construisant peu à peu avec elle des liens d’en- mons généralement d’emblée plusieurs rendez- confortables qu’elle n’arrive plus à gérer. Elle semble
richissement mutuel, sur les plans théorique et vous. Si un patient manque son premier rendez- soulagée de pouvoir enfin partager ses impressions
pratique. L’équipe de base a connu bien des muta- vous et reprend rapidement contact avec nous, il avec un professionnel.
tions, gardant toujours le souci de perfectionner son dispose ainsi d’une deuxième, voire d’une troi- La prise de contact avec le centre pour obtenir un
approche de la problématique des assuétudes. sième occasion d’être reçu à brève échéance. Ce premier rendez-vous, donne l’occasion au patient
La « neutralité » de l’espace dans lequel nous rece- dispositif augmente les chances de contact, mais ou à son envoyeur d’exposer la difficulté dans la-
vons notre public (pour la majorité, des (ex)-con- les agendas se remplissent d’autant plus rapide- quelle il est pris.
sommateurs de psychotropes et leurs proches) est ment. Aussi nous pouvons rarement répondre aux
un atout revendiqué, contribuant à limiter la stigma- urgences ou ce qui nous est exprimé comme tel. Le thérapeute propose à Madame R. de la rencontrer
tisation et à rendre notre service plus accessible. Le La contribution financière est modulée selon les avec son fils, dans un souci de triangulation. Il apprend
fait que nous ne dispensions pas de traitements de moyens du patient et ne doit en aucun cas consti- que s’ils en sont là, c’est parce qu’à l’école, J., dont la
substitution offre aussi la possibilité pour celui qui tuer un obstacle, de sorte que la gratuité est conduite était irréprochable, s’est évanoui dans les
en bénéficie ailleurs, de venir se déposer dans un largement pratiquée. toilettes, après avoir fumé du cannabis une matinée
lieu symboliquement et spatialement éloigné de celui entière en compagnie de deux amis.
de la prescription médicale. Dans le même ordre d’idées, nous répondons A l’issue de ce premier entretien, le thérapeute aura
sans exclusive à des demandes très diversement identifié et clarifié les soubassements de la démarche.
CASA offre un accompagnement psycho- problématique d’assuétude anonyme et, enfin, de à le faire par moi-même... On ne m’a jamais appris
médico-social et éducatif, à domicile, aux prendre en compte les personnes éprouvant des à faire cela, j’ai un manque à ce niveau-là… je ne
personnes ayant (eu) une problématique difficultés de mobilité. veux pas qu’on les fasse à ma place, je veux y arriver
d’assuétudes, sous la supervision d’un mé- par moi-même, je veux devenir autonome ».
decin psychiatre. Suivi en consultation individuelle depuis plu- En plus des entretiens de soutien, plusieurs ac-
L’usager est soutenu dans son projet indi- sieurs années à l’antenne ambulatoire d’Ellipse, compagnements psycho-médico-sociaux et
viduel, et dans le respect de sa demande. Monsieur A. était hospitalisé en vue d’effectuer éducatifs ont été effectués avec lui. A la suite de
L’objectif est de l’amener à une autonomie un énième sevrage. Il a pris contact avec l’équipe l’un d’entre eux, l’équipe a dû gérer une situation
« positive » parce que voulue, organisée et du projet CASA avec le désir de mettre en place extrêmement difficile avec une institution. Il nous
travaillée progressivement avec lui. un accompagnement à domicile. La première fait remarquer qu’il n’aurait pas pu aller au bout de
Deux constats à l’origine de cette initiative : rencontre a eu lieu au sein de l’hôpital. Ce jour-là, cette démarche sans notre présence à ses côtés :
l’isolement des personnes souffrant ou ayant il nous dit « Je suis content maintenant qu’il y a « Heureusement que tu étais là... grâce à ta pré-
souffert d’une dépendance et la difficulté CASA car lorsque je sors de cure ou d’un séjour sence lors de cette mission, j’ai pu garder mon
pour ces personnes d’aller vers les services de post-cure, je me sens seul, isolé et perdu. calme... si j’avais été seul, je me serais énervé
qui proposent une offre de soins. Là-bas, je suis comme dans un cocon, je suis sur le personnel et je serais parti fumer mon
soutenu dans tout et, ensuite, il n’y a plus rien et héroïne dans le parc à côté ».
Sara Destrebecq, Psychologue le risque de replonger est très grand ».
Teresa Mancini, Assistante sociale Des rencontres régulières sont effectuées au sein Cette situation nous fait comprendre que notre
Projet CASA - asbl Ellipse – La Louvière
du service en vue de préparer son retour à domi- objectif n’est pas de rendre les usagers dépendants
cile. Dès sa sortie, il nous confie qu’il a re-con- de notre service - même si dans un premier temps
N
otre pratique clinique nous amène à sommé de l’héroïne. Il nous parle de ses craintes, nous alimentons en quelque sorte cette dépen-
nous rendre sur le lieu de vie de la de son avenir et nous dit : « Je veux m’en sortir… dance - mais bien de les amener à une autonomie,
personne qui demande… Cette A chaque fois, je recommence tout à zéro, ça fait d’améliorer leur qualité de vie et de créer du lien...
demande peut être diverse et devenir multiple. Il trop longtemps que ça dure ». Au cours de nos au cas par cas... l
peut s’agir d’une demande de soutien, d’écoute, entretiens à domicile, il nous fait part de son
de non jugement, d’accompagnement physique projet : « Je souhaiterais faire une cure de sevrage
dans les démarches ; de suivi individualisé per- et, après, avoir un appartement supervisé. À ce
mettant une meilleure intégration, qu’elle soit moment-là, je pourrai chercher un travail dans
sociale, médicale ou autre, voire une « non ex- le gardiennage ».
clusion ». Par l’accompagnement à domicile, Dans son discours, l’équipe perçoit le lien entre
nous pensons pouvoir favoriser l’accès et le lien l’ennui, l’absence de travail et la consommation : CASA est un Service d’accompagnement à
aux services de soins et/ou thérapeutiques. Le « le fait de ne pas avoir de travail me donne l’envie domicile de personnes souffrant ou ayant
service se situe à la fois en aval et en amont des de consommer car j’ai rien d’autre à faire ». Les souffert d’assuétude(s). Ce projet pilote du
offres de soins existantes actuellement. Son aspect démarches administratives qu’il doit entreprendre « Fonds Assuétudes » se développe depuis
er
novateur réside dans le fait que ce n’est plus le alors lui paraissent infranchissables. Il doit re- le 1 juillet 2007 dans 14 communes des
sujet qui va vers les professionnels mais les pro- nouveler sa carte d’identité et sa carte SIS, effec- régions du Centre et de Soignies.
fessionnels qui vont vers la personne, à leur do- tuer une requête pour une administration provi-
micile et dans le respect de leur désir. Le domi- soire de ses biens, prendre contact avec des Rue de Belle-Vue, 83
cile, où se réalise l’entretien, permet de rencontrer structures de soins pour sortir de la consomma- 7100 La Louvière
la personne dans son milieu, ce qui favorise l’ex- tion. Il nous dit alors « J’aimerais bien qu’on ( 0473/79.33.25
pression et permet d’apprécier la qualité de vie, m’apprenne à remplir tous ces papiers et à les [Link]
d’avoir des contacts avec l’entourage, de garder la déposer au bon endroit, pour qu’ensuite j’arrive
L’alcool est une drogue dure en vente libre. Consommée de façon prolongée, elle mène à la dans le groupe d’attache beaucoup d’intimité mais
folie, à la mort. Avec l’aide de ses pairs, l’alcoolique peut s’en sortir. Nous avons rencontré en même temps, souvent, nous ne savons pas la
Claudine et Eric, abstinents depuis une petite dizaine d’années. Ils sont aujourd’hui très investis profession de celui qui est assis à côté de nous,
au service des AA. Ils témoignent de leur parcours et de leur reconnaissance envers le mouve- où il habite, sa situation familiale, etc (…) un souci
ment qui leur a permis de se reconstruire en leur proposant un nouveau mode de vie. de confidentialité mais surtout et avant tout un souci
Claudine et Eric d’humilité. (…) Envisager l’abstinence jour après
Responsables régionaux « Alcooliques Anonymes » jour : (…) un seul jour à la fois… il ne faut donc
Entretien réalisé par Christine Gosselin – IWSM pas se tracasser pour hier ou demain mais vivre
rien qu’aujourd’hui ». AA se présente comme un
C : J’ai appelé la permanence téléphonique E : Je ne savais pas vivre sans boire et j’ai dû nouvel horizon pour apprendre à se connaître
un vendredi et le lundi, j’allais à ma première aller jusqu’à la tentative de suicide pour me autrement et retrouver une certaine dignité et une
réunion. Quand j’ai annoncé cela à ma fille, rendre compte, devant ma femme et mon fils, liberté devant l’alcool. « Il n’existe pas de médica-
j’entends encore son commentaire : « C’est que ce n’était pas vivre. J’ai appelé la perma- ment pour arrêter de boire, seulement pour se
le plus beau cadeau que tu peux me faire ! » nence téléphonique des AA. Il y a toujours sevrer. AA est une solution. (…). Il apprend un
C’est en pleurs que je suis arrivée à la pre- quelqu’un au bout du fil chez AA, pas de répon- nouveau mode de vie. »
mière réunion, je me posais mille et une deur. J’ai tout de suite accroché avec celui qui
questions. J’ai rencontré à mon grand éton- allait devenir mon parrain. Lui aussi. Il a pris Le mouvement, autonome financièrement, est
nement des gens heureux et souriants qui ne de mes nouvelles chaque jour durant les quatre présent dans près de 160 pays. Pour la partie fran-
m’ont pas jugée, ils m’ont expliqué que l’al- jours qui séparaient mon appel de la première cophone et germanophone du pays, il compte 220
coolisme était une maladie et m’ont encou- réunion. Ce n’est pas la procédure classique… groupes. Son action s’appuie sur des bénévoles.
ragée à ne pas prendre le premier verre, 24h Chez AA, on ne fait pas de retape, chacun est Qu’il s’agisse de la permanence téléphonique, des
à la fois. Ils m’ont offert des petits « trucs » libre d’adhérer ou non…, mais parfois, ça se informations publiques, de la santé, des milieux
pour ne pas prendre ce verre. J’ai accroché passe comme ça. Il a senti que j’en avais besoin. pénitenciers, tout service rendu avec amour ren-
de suite et j’étais fière d’annoncer à la réunion C’était son application du serment de Toronto : force l’estime et la confiance en soi. « Il ne s’agit
suivante que j’étais abstinente. J’ai fréquenté « N’importe qui, n’importe quand, n’importe pas de se réaliser ou de réaliser quelque chose que
ce groupe pendant plus d’un an, mais sans où, tend la main en quête d’aide, je veux que la l’on n’a pu faire ailleurs. Mais plutôt d’exprimer la
avoir compris le programme. J’ai cru que main de AA soit toujours là, et de cela je suis profonde gratitude envers le mouvement qui nous
j’étais rétablie, que je pouvais reboire norma- responsable. » Ma vie a commencé quand je a sauvé la vie, un moyen de se sentir membre actif,
lement et me passer des réunions. Je me suis entré chez AA. maillon d’une chaîne de sollicitude, créateur d’une
trompais. Je mentais aux autres et à moi- unité plus profonde. » l
même. Je me suis mentie ainsi pendant cinq
ans. Cinq années pendant lesquelles, j’orga- Lors de réunions hebdomadaires, les AA partagent
nisais à nouveau ma vie autour de l’alcool. leurs expériences avec tous ceux qui demandent
Jusqu’au moment où un déclic, ce qu’on de l’aide pour leur problème d’alcool ; sans juger,
appelle le « magic moment » s’est produit et sans conseiller. Ils proposent un programme de
où j’ai compris que je devais arrêter de boire rétablissement qui s’apparente à un nouveau mode Alcooliques Anonymes
DOSSIER
pour moi. Je suis retournée en courant aux de vie permettant d’être heureux sans alcool : Boulevard Clovis, 81 à 1000 Bruxelles
réunions et j’ai cette fois mis le programme « Espace de compréhension, nous pouvons y ( 02/511.40.30
des AA en application. Aujourd’hui je rate témoigner de ce que nous sommes ; nous nous info@[Link]
rarement une réunion. J’y recharge mes bat- reconnaissons dans les témoignages des autres, [Link]
teries pour la semaine. (…) ne pas se prendre au sérieux, resituer les Permanence nationale 24h/24 : 078/15.25.56
choses à leur juste valeur. (…) Nous partageons
Au Centre Résidentiel de Post-Cure pour aussi lui qui, par son entrée en cure, peut donner présent de la relation.
Alcooliques et Toxicomanes des Hautes- l’impulsion d’un changement. Il peut être vu, dans
Fagnes, le travail familial fait partie inté- le système familial, comme l’élément sensible, po- [Link] groupes de couples et de familles
grante du programme thérapeutique du tentiellement dynamique, celui qui a « disjoncté » Les groupes de couples réunissent les résidants et
résidant. mais aussi celui qui peut rétablir « le courant ». leur conjoint sur des thèmes très immédiats, tels
Dans le respect de chacun, l’approche des Concrètement, cela signifie que nous ne demandons que les difficultés du fait de la cure (enfants, argent,
situations y tient compte de l’entourage. pas à la famille de changer mais nous misons sur solitude...) les visites au Centre, les retours en WE,
Un travail « familles admises » qui se le résidant pour induire des changements dans sa la confrontation au produit, les incompréhensions
construit à différents niveaux… famille : c’est lui notre « client ». sur la thérapie, etc…
L’intérêt de ces groupes se situe dans les interactions
Eva Franssen
b) La fonction familiale du toxique croisées entre couples, entre sensibilités féminine
Thérapeute familiale et Animatrice de Groupe
Centre des Hautes-Fagnes - Malmédy Dans certaines configurations familiales, l’appro- et masculine, entre responsabilités familiales et
che peut s’élargir, avec l’adhésion du résidant et professionnelles des uns et des autres ; la question
1. L’entretien familial, un apport pour le de sa famille, à un questionnement sur la fonction de la consommation devenant alors une probléma-
travail thérapeutique communautaire de la consommation pour l’entourage et sur les tique parmi d’autres. Le rôle de l’animateur se limite
Les entretiens familiaux éclairent le programme comportements qu’elle a impliqué de part et d’autre. à la régulation des échanges ; l’approfondissement
thérapeutique de manière à ce qu’il tienne compte La réflexion se porte sur ce qui les unit… et ce qui des contenus dépend du climat du groupe et du
du vécu de la famille sur ‘ce que le toxicomane les différencie ; ce qu’ils attendent les uns des désir d’investissement de chacun.
fait à l’autre en consommant’. L’évocation des autres, ce qu’il leur est possible de changer et ce L’organisation de ces groupes est irrégulière
tentatives inefficaces de la famille pour aider le à quoi ils doivent renoncer. Le conjoint ou les puisqu’elle dépend du nombre de personnes en cure
résidant constitue, en outre, autant d’indications parents se reconnaissent ainsi directement impli- qui ont encore un couple !
sur ce qu’il faudra éviter de faire. qués dans la consommation et dans le processus
vers l’abstinence. L’issue de cette réflexion peut Les groupes de familles permettent à l’entourage
2. L’interrelation entre la famille et la vie être la mise à distance, la séparation. familial de sortir de l’isolement dans lequel beaucoup
communautaire Le parcours idéal d’une famille de toxicomane se sont enfermés. Il s’agit (comme pour beaucoup
Les nouveaux comportements expérimentés par le pourrait être décrit comme suit : la famille tente de résidants) d’apprendre à parler de soi et à écouter
résidant dans la vie communautaire devront être d’abord de lui éviter les conséquences négatives les autres : d’être rassurés par l’expérience commune
transférés dans la sphère familiale. Les entretiens de ses actes, elle LE protège ; puis, devant l’inuti- et stimulés par les réponses différentes aux
familiaux deviennent ainsi des lieux d’expérimenta- lité de ses efforts, elle SE protège en mettant de la problèmes.
tion (dans lesquels le résidant peut, par ex., s’affirmer, distance ; si le lien familial est suffisamment fort, Il ne s’agit pas de groupes thérapeutiques au sens
faire des demandes) et le lieu où se discute l’impact cela suscite une volonté de se soigner ; ensuite, propre ; ils ont néanmoins une fonction d’aide à l’abs-
sur la famille, des comportements initiés en cure. c’est un chemin en sens inverse qui doit s’amorcer, tinence et à l’amélioration de la vie en famille. l
Ils permettent à la famille et à la cure de tenir compte la famille se re-mobilise et réfléchit avec le toxi-
l’une de l’autre plutôt que ‘d’écarteler’ le toxicomane comane (à jeun) sur leur relation, leurs conditions
entre des attentes éventuellement divergentes et le de vie et participe activement à des changements Centre Résidentiel de Post-Cure
recentrent sur l’objectif de réinsertion familiale. concrets. pour Alcooliques et Toxicomanes
Le travail avec les familles se réalise donc à des des Hautes-Fagnes
[Link] hypothèses théoriques, systémi- niveaux différents : pour toutes les familles, il y a Rue Malgrave, 1 à 4960 Malmedy
ques, à la base des interventions apport et échange d’informations, et, pour certaines ( 080/799830 7 080/799839
a) Le toxicomane comme moteur de changement d’entre elles, questionnement et changement plus secretariat@[Link]
Si le résidant, par sa consommation, a « montré» profonds. Les entretiens familiaux aident les fa- [Link]
un disfonctionnement personnel et/ou familial, c’est milles et les couples à se repositionner dans le
Lorsque survient la question de l’usage de drogue, comment chacun réagit-il ? Quelles sont lieu respectif de travail (maisons médicales et services
ses ressources ? De quelles compétences a-t-il besoin ? Que demande l’usager ? Et les de santé mentale), se retrouvent lors des rencontres
proches ? … Autant de questions qui taraudent le professionnel de la santé, qui se sent hebdomadaires centrées sur l’intervision clinique.
parfois bien démuni … C’est à ce moment-là, aux « réunions du jeudi », que
Pour lui permettre de mettre sa propre pratique en perspective, de s’outiller et d’acquérir de « l’équipe prend forme » et que, ensemble, des déci-
nouvelles compétences, Citadelle, une petite équipe tournaisienne propose depuis quelques sions sont prises concernant les traitements (entame
années, en collaboration avec les médecins généralistes d’Alto-SSMG, des rencontres sur de la substitution, suivi des familles…). Pour les
ces questions. Elles offrent un espace « protégé », un temps de « pause », aux intervenants traitements de substitution (qui restent la majeure
de la région. partie des demandes), nous demandons au patient de
Eléonore de Villers voir au moins une fois un médecin, qui sera le pres-
Coordinatrice du réseau Citadelle à Tournai cripteur, l’assistante sociale et un(e) psychologue. Ceci
nous permet de prendre la décision de façon collé-
C
omme leur nom l’indique, les ren- insérée dans le chapitre sur le sevrage étant donné giale en bénéficiant de points de vue différents. Cette
contres « Pratiques partagées que l’orateur préconise un arrêt total du comporte- méthodologie est pour nous d’autant plus essentielle
autour des assuétudes » postulent ment avec des mesures particulières pour soutenir que derrière la demande purement « médicale » du
que les pratiques sont diverses et qu’il peut le patient. patient, se dissimule des questions révélant parfois
être utile d’échanger à leur sujet. Du débat une grande souffrance psychique et sociale. Les di-
entre professionnels d’horizons divers sur- Au-delà du produit, de la dépendance et du mensions « Santé mentale » se révèlent essentielles
gissent des pistes de travail, de réflexions, traitement : une question de relation pour décoder, comprendre la situation et aider au
des perceptions de ce secteur mouvant en Notre espoir, dans ce cadre, est de parvenir à ce que, mieux le patient.
perpétuel changement. en filigrane, le lecteur puisse découvrir de nouveaux
repères, de nouveaux points de rencontre autour de Un atout pour le patient
Méthodologie la question centrale, celle qui interroge le lien ; lien L’équipe souhaite ainsi offrir une aide diversifiée
Un invité présente son argument, évoque qui se noue et se dénoue ; lien à soi, à l’autre, au aux patients pris dans leur singularité sans créer
son travail en tant que psychiatre, médecin, produit, au traitement, au thérapeute… de ghetto. Le patient est reçu dans un lieu où
pharmacien, psychologue, anthropologue, … d’autres personnes viennent pour soigner telle ou
Sous le thème central des assuétudes, les Prise en charge pluridisciplinaire telle maladie ou pour trouver tel ou tel théra-
angles de vue présentés sont très divers et Cette réflexion s’articule avec un travail concret au peute, familial ou individuel, etc. L’image du
parfois indirects de façon à élargir les ho- quotidien. Depuis 1989 en effet, à Tournai, une équipe « tox » peut ainsi laisser la place à d’autres
rizons de la réflexion. de médecins, psychologues et assistantes sociales perceptions, d’autres regards. l
propose une aide et un suivi aux usagers en diffi-
Un ouvrage accessible au grand public culté de vie, ainsi qu’à leurs proches. L’association
Le succès de ces rencontres et la demande Citadelle a pour particularité d’offrir un service spé- Citadelle :
de disposer des textes nous ont amenés à cialisé en assuétudes en organisant des consultations Rue de la Citadelle, 135 à 7500 Tournai
publier un recueil : « usage de drogues, des décentralisées, intégrées dans des lieux généralistes. info@[Link]
professionnels vous en parlent1». Le pari ici Un point central existe néanmoins : une perma- [Link].
DOSSIER
est nouveau. Il s’agit de s’adresser aussi au nence est assurée tous les après-midi, du lundi au
tout venant, aux patients comme aux vendredi, au siège de l’ASBL, afin d’offrir un premier
proches… La charpente du livre a été conçue accueil et une orientation à toute personne en 1 Voir Bibliographie p.48, réf. 43.
par thématiques2 et a parfois créé des asso- questionnement par rapport aux produits, aux 2 Les thématiques : Familles en devenir (précarité, grossesse, hy-
peractivité), Jeunes et nouveaux usages (adolescence, cannabis,
ciations inattendues. C’est ainsi qu’une thé- dépendances. Internet, réduction des risques), Thérapies de substitution (métha-
done et Subutex, le rôle du pharmacien), Sevrage (alcool, opiacé,
rapie proposée pour le jeu pathologique est Les membres du réseau, répartis dans la cité sur leur jeu) et Autres façons de faire (outil de prévention, entraide).
A travers une revue de la littérature récente1, l’auteur essaie de relever ce qui fait la particu- morbidité serait aussi surreprésentée.
larité de la prise en charge des patients présentant une association de troubles psychiques
et d’usage de substances. Quels facteurs de risques associés ?
Il cherche aussi à dégager quels sont les outils thérapeutiques significatifs et les obstacles
majeurs à l’offre de soin psycho-médico-sociale pour ces situations. Le deuxième obstacle majeur de la prise en charge
Nous comprendrons dès lors quels défis doivent relever les prises en charge ambulatoires concerne les facteurs de risques associés : pre-
de ce public. mière hospitalisation précoce, symptômes psy-
chiatriques nombreux et sévères, troubles cogni-
Renaud Brankaer tifs et des fonctions exécutives, risque de rechute
Psychiatre et de nouvelles hospitalisations, dépression et
Babel, Bruxelles
risque de suicide, incarcération, perte de loge-
ment, problèmes familiaux, risque de violence et
De qui parle-t-on ? d’individus répondant aux critères de coexis- négligence à l’égard des enfants, violence fami-
tence d’un trouble mental et d’un trouble lié aux liale, augmentation du risque de violence tout
L
e premier obstacle à franchir lorsqu’on substances. court, infection par VIH, risque de victimisation,
s’intéresse à cette population est de savoir besoin particulier des femmes en traitement, dif-
à qui l’on s’adresse ? Dans les échantillons cliniques, les taux de pro- ficultés fonctionnelles comme le chômage, l’ins-
blèmes liés aux substances sont plus nombreux tabilité au travail et les conflits interpersonnels
En effet, plusieurs terminologies coexistent dans que dans la population générale. Les chiffres sont chroniques.
la littérature à ce sujet avec des spectres de re- particulièrement éloquents dans les services pour Ceux-ci augmentent les probabilités d’abandon
couvrement variables. C’est ainsi qu’on retrouve, la toxicomanie ; le taux de comorbidité n’y est prématuré du traitement, avec, à la clef, des ré-
en fonction de la localisation et de la grille de jamais inférieur au tiers des sujets dans l’ensem- percussions négatives sur les résultats des trai-
lecture employée, les termes de double diagnos- ble des études de prévalence qui ont utilisé des tements. Ces abandons prématurés seraient liés
tic, de comorbidité, de troubles jumelés, de trou- instruments diagnostiques standardisés. Chez aux difficultés rencontrées au moment de l’entrée
bles concomitants et de cooccurrence de toxico- les alcooliques, la prévalence à vie de la schi- en traitement et dans l’établissement d’une
manie et de troubles de santé mentale. zophrénie est de l’ordre de 4,5 à 6% et chez les alliance thérapeutique.
Lorsque l’on essaye en outre de préciser les re- toxicomanes, d’environ 7%. Ceci est à confron- Dans les cas où les patients poursuivent leur trai-
présentations, on butte sur de nouveaux signi- ter au taux de 1% de la population générale. En tement, l’intensité et la durée nécessaires dépassent
fiants liés d’une part, à la santé mentale (les contrepartie, chez les patients schizophrènes, la souvent les normes des autres services.
troubles psychologiques, psychiatriques, la psy- présence à vie d’un trouble d’abus de substance
chose et autres diagnostics,…) et d’autre part, à est de 34% pour l’alcool et 28% pour les drogues. Quels outils thérapeutiques ?
l’usage de substances (toxicomanie, dépendance, Chez les patients bipolaires, la prévalence à vie
addiction,…). d’un trouble relié à l’alcool est de 46% et la pré- La troisième difficulté découle de l’absence d’outil
valence de la toxicomanie est de 41%. Les taux thérapeutique spécifique reconnu.
Ainsi, lorsqu’on lit les études et rapports en lien de comorbidité sont donc particulièrement élevés
avec la problématique, il s’agit d’être très attentif chez les populations avec un trouble mental grave, Une remarquable méta-analyse2 n’a pas permis
au public concerné. particulièrement chez celles traitées en psychia- de trouver de traitement spécifique à cette as-
trie. Drake et coll. en 1991 estiment que 30 à 50% sociation. Par contre, elle reconnaît que les
Parmi la population générale, ce sont les études des cas psychiatriques seraient des cas de traitements efficaces pour réduire les symptômes
américaines et canadiennes qui font référence, comorbidité. psychiatriques et diminuer l’usage de substan-
vu leur plus grand échantillonnage. C’est ainsi ces le sont aussi chez les patients à double
qu’elles relèvent un taux d’environ 20 à 30% Chez les personnes sans domicile fixe, cette co- diagnostic.
Ceci est corroboré par l’étude réalisée par Warren tic en amont et en aval.
et collègues de l’UCLA qui évalua le rôle du
support social et du self help dans un groupe Quelles perspectives ?
de 350 clients présentant des troubles liés à
1 Voir Bibliographie, p. 48, réf. 10, 11, 12, 26 et 27.
l’usage de substances ainsi que des troubles En conclusion, nous devons donc travailler avec 2 36 études randomisées et contrôlées.
mentaux sévères dans des programmes résiden- un échantillonnage très hétéroclite de patients 3 45 études dont 22 expérimentales.
ère
Avec l’émergence du concept de « Double Diagnostic », des projets pilotes sont mis en 1 hospitalisation et ce malgré le caractère contrai-
place pour répondre aux nombreuses questions posées par le diagnostic et le traitement gnant de la mesure. Un projet de sortie ambitieux
de cette problématique. Le service Dédale est un de ceux-là. Né en mars 2003 sur le site est mis en place : retour progressif au sein de son
Agora du Centre Hospitalier Psychiatrique de Liège, il est subsidié par le Ministère fédéral appartement, mise en place d’un réseau afin d’as-
de la Santé publique. Après 5 ans de fonctionnement, il nous livre un témoignage de son surer la continuité des soins (SPADI, maison médi-
expérience avec et pour Confluences. cale, consultation polyclinique, suivi de sa trithéra-
pie par un hématologue, traitement par neuroleptique
René Antognini, Infirmier en chef et Samuel Lebrun, Criminologue, Dédale dépôt, mise en place d’une gestion de biens, ren-
Stéphane Hoyoux, Responsable des psychologues contres avec la famille et contact régulier avec le
CHP Liège
case manager).
C
hristophe, 36 ans, est adressé à Dédale par portable. Au travers de la psycho-éducation, nous Désormais, le patient vit seul. Il a retrouvé une qualité
son médecin traitant inquiété par ses com- tentons de l’aider à mettre des mots sur ce qu’il vit… de vie satisfaisante, et ce, depuis 3 ans. Le suivi
portements. L’anamnèse confirme le bien La phase d’opposition passée, nous remarquons SPADI a été arrêté en commun accord avec Chris-
fondé d’une orientation : Christophe présente de une évolution positive, caractérisée par une lente tophe. Le traitement par neuroleptique dépôt a été
nombreux symptômes d’hallucinations visuelles et prise de conscience et l’expression de projets. converti en prises orales d’antipsychotiques qu’il
auditives sur fond de consommation d’alcool et de associe à la prise de sa trithérapie. Il gère sa consom-
cannabis, avec comme conséquences, la perte de Nos actions thérapeutiques combinées à une médi- mation de cannabis tout en maintenant son absti-
son logement, de nombreux conflits intra familiaux, cation régulière ont permis progressivement de nence à l’alcool… Des contacts ponctuels avec le
des hospitalisations à répétition et un arrêt de son stabiliser ses symptômes et de négocier un contrat service Dédale sont entretenus.
traitement VIH. Le refus de toute médication ali- thérapeutique : la recherche d’un nouvel appartement,
menté par une anosognosie2 emporte notre déci- un accompagnement du SPADI ( Soins Psychiatri- Cette vignette rend compte de l’importance du travail
sion : Christophe est attendu au sein de l’unité de ques à Domicile Intégrés) et une consultation psy- à effectuer avec ce public à vulnérabilités multiples
soins 2 jours après un entretien préliminaire. chiatrique mensuelle. En concertation avec les et au style de vie chaotique. Les éléments essentiels
structures du réseau et après des sorties à l’essai, dans le traitement intégré des patients à double
ers
Les 1 jours d’hospitalisation ne sont pas faciles à une date de fin d’hospitalisation est fixée. Christophe diagnostic sont : l’observation, la psycho-éducation,
vivre pour Christophe. Sensation d’enfermement, pourra également bénéficier de l’appui du case un travail de motivation, la prise régulière d’une
fuite des idées, envie de consommation, sentiment manager de Dédale. médication adaptée, une intégration de la famille,
de persécution nous font craindre une sortie préma- un soutien socio-administratif continu, un cadre de
turée… Nous l’encourageons à rester et il s’accro- Pendant un an, le patient se maintient à l’extérieur travail structuré et une continuité des soins sans
che. Au fil des jours, le patient s’apaise quelque peu, sans trop de difficultés. Néanmoins, au fil du temps, cesse renouvelée. Regroupés en 4 thèmes-clés,
le dialogue, l’observation et un lien de confiance une non observance au traitement, une dégradation ceux-ci balisent le travail de l’unité et permettent
s’installent. progressive de sa qualité de vie, une augmentation d’appréhender la réalité clinique quotidienne.
de sa consommation de cannabis couplées à une
La collaboration et l’observance au traitement sont réapparition des troubles délirants interprétatifs sont [Link] et diagnostic
compliquées. Le délire interprétatif de Christophe à déplorer. Des tentatives de réhospitalisation sont
freine le travail thérapeutique. Constamment, le mises en échec… Nous décidons de lancer une Le processus d’observation et de diagnostic com-
patient tente de négocier la diminution de sa médi- procédure de mise en observation aboutissant à une mence lors des entretiens préliminaires. Une fois
cation. Malgré une période d’abstinence, nous mesure de maintien de 6 mois. l’admission effectuée, nous appliquons des échel-
constatons la persistance des hallucinations visuel- les d’évaluation afin de déterminer le double dia-
les et auditives. Le diagnostic se confirme et l’an- Ce temps sera mis à profit pour concrétiser une gnostic. Les patients présentant une comorbidité
nonce du diagnostic de schizophrénie lui est insup- alliance thérapeutique et consolider les acquis de la sont souvent renvoyés de services psychiatriques
consommations et à comprendre sa maladie seront 4. Continuité des soins au travers Rue Montagne Ste Walburge, 4A à 4000 Liège
autant d’éléments qui l’orienteront vers un projet de du « case manager » ( 04/224.62.11
vie adapté. Phase 2. salle122@[Link] - [Link]
Si la philosophie de la continuité et du travail en
1 En référence au colloque organisé sur ce thème par le CHP de
Les démarches entreprises après cette étape ont pour réseau est l’affaire de tous, le case manager joue un Liège, le 11 mai 2007.
objectif la concrétisation d’un projet. Phase 3. rôle clé dès la fin de l’hospitalisation. C’est lui qui 2 Ignorance ou refus d’admettre la maladie.
L’usage abusif de substances psychotropes sociétales qui existent çà et là. L’on conviendra dre de leur attachement pathologique ou morbide à
est sociologiquement le spectre d’un dysfonc- cependant de l’hypocrisie régnante sur le vaste quelqu’un ou à quelque chose. Il s’agit d’une clinique
tionnement de la société. La drogue est sa pire marché du narcotrafic et des plantureux bénéfices de la rencontre vers une symbolisation possible pour
ennemie et les drogués sont aussi l’objet d’une illégaux du commerce de la drogue. mettre du tiers et analyser la dépendance.
chasse aux sorcières. En tant que jouisseurs
et délinquants, ils rappellent, par leur anomie Au-delà du discours… Dépendance et Produit,
(sans loi), notre mauvaise conscience morale, voire « Non-Produit »
le désordre et la désorganisation sociale. C’est ce Pourtant, les drogues sont « consubstantielles » du
que l’on entend dans le discours de l’Autre : du genre humain (c’est-à-dire qu’elles coexistent avec Maintenant, une nouvelle science est née et est en-
Politique, des Médias et du Juridique en tous les hommes).Elles ont toujours existé et depuis seignée dans l’enseignement supérieur et à l’univer-
cas... Les gouvernements nationaux comme que l’homme est homme, il consomme de la sité, elle se nomme ‘addictologie’ où nous nous
les médias et les organisations internationales drogue! Et sa dépendance est sa condition d’être apercevons que nous sommes tous des ‘addicts’,
en dénoncent « le fléau ». Nous pouvons dire humain ; l’autonomie, une utopie sociale et un idéal des ‘accrocs’, des camés. La psychiatrie ne relève,
que nous sommes tous « accrocs » à la dro- dont la férocité pour ne pas l’atteindre fait des quant à elle, que la mise en évidence nosographique
gue, et ... surtout au discours qu’on en tient ! ravages. Nous ne plaidons pas pour une coercition de comportements faciles à repérer. Nous n’omet-
et une prohibition d’un fait anthropologique (toutes trons pas de parler aussi des assuétudes aux drogues
Stéphan Luisetto, les sociétés, tous les hommes) mais souhaitons licites tel l’alcool (qui est une drogue dure !) et des
Master en Santé Publique, Psychanalyste plus de compréhension. dépendances aux jeux d’argent, au poker, à l’Internet,
Président de la Commission « Assuétudes » aux consoles d’ordinateurs, au Lotto, au pari sur le
de la Région wallonne A l’heure des « evidence based medecine », beau- foot, les courses de chevaux, ...
Membre de la Fédito wallonne coup de toxicomanes nous ont dit avoir trouvé leur
Administrateur IWSM
produit de prédilection, la drogue, qui leur permet Il est aussi une assuétude que l’on ne peut que relever
Directeur de Ellipse
de soulager leur difficulté d’être et d’exister, leur avec sourire après avoir épuisé la liste des objets
angoisse de vivre. Et les compagnies pharmaceu- sources de dépendance possible. Après le sexe, le
I
l y a toujours un incontournable lorsque l’on tiques l’ont bien compris en créant les molécules travail et le chocolat, dans la taxonomie des produits,
parle de drogue et il passe par le travail sur les du bonheur (prozac and companies) relayées en Voici un Nouveau Produit ou plutôt un Non-
représentations sociales et mentales. Beaucoup cela par un capitalisme sans âme prônant la Produit. C’est ce que l’on appelle les « assué-
de préjugés, de catastrophisme et d’angoisses consommation (tiens!) à tout va ! Jusqu’à la mort tudes sans drogues », nouvellement mises en
surgissent. De manière « provocatoire » et d’un du consommateur ! Certains citoyens sont lobo- avant ! Avouez que cela nous concerne tous !
point de vue politique, il y aurait lieu de « désin- tomisés et dépendants de l’industrie des benzo- Comme pour nous rappeler l’inconsistance clinique
toxiquer » le discours que l’on tient à propos des diazépines par manque d’écoute et d’action sociale du « drogué » sauf dans le manuel de psychiatrie
drogues et des drogués. Pour celles et ceux qui et économique. DSM4. Et l’inconsistance du « toxicomane » que
travaillent dans la clinique du toxicomane, c’est- l’on réduit à ses symptômes pour en saisir la per-
à-dire à la rencontre singulière de ces sujets-là, et Pour ce qui regarde la société, se droguer semble sonnalité et valider l’étiquette. D’aucuns de lui donner
au nom du soin, une position « abstinencielle » qui inadmissible. Pourtant, il y a un symptôme de toutes les consistances et typologies caractéristiques
fait l’économie de projections individuelles, morales déliaison indéniable du lien social, un délitement : voleur, violeur, jouisseur, menteur, manipulateur,
ou sociales, est une position éthique. des valeurs de solidarité et de bien-être en société ; psychopathe, paumé, martyr, … que l’on retrouve
une difficulté de vivre qui s’est accrue ces der- ailleurs.
Les politiques se saisissent du phénomène drogue nières années, une pauvreté alarmante mais aussi
de manière prohibitoire depuis toujours. L’interdit des lueurs d’espoir ou d’acceptation (ou de lucide Des réponses politiques ?
est la référence fondamentale la plus répandue ; résignation). Aussi, dans le colloque singulier, il
l’emprisonnement ou l’exécution, des réponses y a lieu d’écouter ces sujets qui viennent se plain- Pour ce qui concerne notre pays, il est patent de
Le Décret est inspiré du courant de Santé publique Il faut signaler que les assuétudes en Région wal- Savez-vous encore que, depuis 2003, tous les
communautaire pratiqué ailleurs comme au Québec lonne sont sous financées de manière structurelle réseaux ne sont pas opérationnels ? Et comme il a
par exemple. Il est la mise en forme juridique d’une et ne concernent que la prise en charge ambula- fallu débuter, les initiatives locales subséquentes
expérience de concertation en assuétudes en toire. Le résidentiel et l’hospitalier relèvent de la sont la reproduction des premières initiatives
Région wallonne. Ces expériences de Santé com- compétence fédérale. agréées…
munautaire redonnent leur place citoyenne de
décideur, au niveau local, dans les matières qui On est ‘parti’ en 2003, et avant ce Décret, avec Le texte de loi précise les statuts des associations
regardent leur santé, à chaque réseau. Celui-ci moins d’1 million d’euros pour toute la Wallonie à créer... C’est donc que cela est bien complexe,
définit son diagnostic de santé local, sa politique et une trentaine d’équipes inéquitablement subsi- sans parler de l’inertie, la lenteur voire la lourdeur
d’intervention, sa stratégie communautaire, ses diées ! Avouez que c’est bien faible pour la prise administrative… Pour exemple, plus d’un an est
actions prioritaires et ses modalités de réponse en charge « politique » de la santé de ces sujets nécessaire à l’agrément d’un réseau en tenant
aux toxicomanies. souffrant d’assuétudes ! Quant on sait que l’AWIPH compte des renvois d’ascenseur entre l’adminis-
absorbe 67% du budget de la Santé et des Affaires tration, la commission d’avis en assuétudes, le
La Wallonie est découpée géographiquement en sociales wallonnes... cabinet du Ministre de tutelle, le terrain, ... On aurait
+/- 12 bassins de soins ; et 12 réseaux d’aide et souhaité des moyens complémentaires aux asso-
DOSSIER
de soins se sont créés et se créent encore... parce Pour une politique de réseau ciations de terrain travaillant avec les bénéficiaires,
qu’il faut le signaler, la législation est très com- (des politiques !) besoins humains criant de travailleurs psycho-
plexe et lente à appliquer. Son découpage géogra- médico-sociaux et consolidation, pérennisation
phique peut être critiquable mais il prévaut pour Les réseaux et leur coordination locale coûtent cher des initiatives locales remises, chaque année, en
d’autres problématiques sanitaires et sociales en et une fédération comme la Fedito, fédération des question… l
Région wallonne et donc, il fût adopté... institutions pour toxicomanes, criait déjà « haro
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LES ADMINISTRATEURS :
= J.- M. Bienkowski - Psytoyens - Concertation des usagers en Wallonie = C. Brilot - PFC de la province du Luxembourg =
G. Debacker - PFC Picarde =F. Dumont - AEPS (Association des Établissements Publics de Soins) = J.-P. Evlard - LWSM
(Ligue Wallonne pour la Santé Mentale) = M. Fierens - LUSS (Ligue des Usagers des Services de Santé) = L. Leroy -
FCPF-FPS (Fédération des Centres de Planning familial des F.P.S.) = B. Jacob - LWSM = G. Jonard - Groupement des
hôpitaux de jour psychiatriques = A. Kupperberg - (AFIS Association Francophone d’Institutions de Santé) = F. Lange
- LWSM = T. Lottin - Cobéprivé (Confédération belge des établissements privés de soins de santé) = S. Luisetto - Fédito
wallonne (Fédération des intervenants en toxicomanie en Région wallonne) = C. Nigot - ATSMA (Association des Tra-
vailleurs de Santé Mentale Ambulatoire) = M. Minet - Fédération des équipes SOS = G. Paulus - Fédération des Cen-
tres de Réadaptation Ambulatoire = A. Sansterre - PFC du Brabant wallon = R. Sterck - PFC du Centre et Charleroi = M.
Thiteux - FSPST (Fédération des Structures Psycho - Socio - Thérapeutiques) = F. Turine - LWSM = M. Valfer - APOSSM
(Association des Pouvoirs Organisateurs de SSM en Wallonie) = P. Vandergraesen - FFIHP (Fédération Francophone des
Initiatives d’Habitations Protégées) = M. Vandervelden - FIH (Fédération des Institutions Hospitalières) = T. Wathelet -
Fédération wallonne des Maisons médicales.=
« Confluences » est la revue de l’Institut Wallon pour la 4 25 € pour l’abonnement “standard” (3 nOS par an).
Santé Mentale. Elle s’adresse à tous ceux qui y interagissent et, 4 40 € pour l’abonnement “plus” qui vous donne,
au-delà, à tous ceux qui s’intéressent aux questions de santé en outre, accès aux informations qui circulent au sein de
mentale. l’association.
Trois fois par an « Confluences » propose un dossier 4 75 € pour l’abonnement“de soutien”,si vous êtes prêts,
thématique et donne un écho de l’actualité dans le secteur, en en plus, à encourager le projet associatif.
Wallonie ou ailleurs. 4 Conditions spéciales pour les affiliés des membres
de l’Institut.
Les colonnes de « Confluences » vous sont ouvertes pour
partager votre expérience, témoigner de votre pratique, donner L’abonnement prend cours dès réception du paiement
une information, soulever une question,... Et susciter le débat. au compte n° 068-2330070-60 de l’IWSM.
Merci d’indiquer sur votre bulletin de versement votre nom,
Vos propositions à confluences@[Link]. vos coordonnées et la mention «Confluences».