Devoir
Définition préalable
Qu’est-ce que le devoir ? Venant du verbe latin debere qui signifie « avoir des dettes » ou « être
tenu de faire quelque chose », le devoir désigne une obligation qui impose à l’homme, sans
l’y contraindre, d’accomplir ce qui lui est prescrit.
Obligation : elle désigne une exigence ou un impératif qu’on décide de s’imposer. L’obligation
restreint notre liberté mais ne l’abolit pas, puisqu’on la décide et qu’on peut s’y soustraire.
Contraindre : la contrainte est une force qui s’impose à nous et qu’on subit. Alors que
l’obligation vient de nous-même, la contrainte vient de l’extérieur (les parents, la société, l’État,
etc.).
Prescrit : une prescription est un commandement catégorique, un ordre à suivre.
Quels sont les problèmes ?
1. Qui peut me dire ce que je dois faire ?
C’est parce qu’il vit en collectivité que l’homme a des obligations. On peut cependant se
demander si la société est la seule à lui imposer des devoirs.
2. Qu’est-ce qui fait qu’un devoir est moral ?
Toute morale repose sur des valeurs et des devoirs. Reste à savoir à quelles conditions nos
devoirs peuvent vraiment être dits « moraux ».
3. Comment puis-je savoir ce que je dois faire ?
Fondement de la morale, le devoir n’a pourtant pas l’évidence qu’il prétend. Il est avant tout une
invitation à la discussion et à la réflexion sur les meilleures manières de vivre ensemble.
1. Qui peut me dire ce que je dois faire ?
Nous faisons bien souvent nos devoirs à contrecœur, comme s’il s’agissait d’un fardeau imposé
de l’extérieur qui restreint notre liberté. Il est tentant, mais peut-être trompeur, d’en déduire que
les individus ne sont pas les auteurs de leurs devoirs.
A D’où vient le devoir ?
Il n’y a aucune obligation dans la nature : les animaux ne sont pas tenus de se comporter d’une
certaine manière entre eux. Le devoir est essentiellement humain. Mais, selon Rousseau dans Du
contrat social (1762), les hommes à l’état de nature, c’est-à-dire sans un pouvoir commun
étatique organisant leurs relations, ne connaissent pas le devoir. Ils sont animés par des pulsions
physiques et vivent isolés les uns des autres, dans l’indifférence. Ce n’est qu’en sortant de l’état
de nature et en entrant dans la vie en société qu’ils découvrent l’importance du devoir. Il semble
difficile, en effet, de vivre ensemble si personne ne se sent obligé d’adapter son comportement
par rapport aux autres, de tenir ses promesses, de respecter des valeurs ou d’accomplir ce qu’on
attend de lui.
Lire le texte 1) à la fin du cours
B Le devoir se réduit-il à une contrainte sociale ?
Si le devoir est un fait humain universel, le contenu de nos devoirs varie selon les époques et les
cultures. Par exemple, les parents ont aujourd’hui le devoir de bien s’occuper de leurs enfants,
alors qu’avant le 18ème siècle, l’enfant n’était pas l’objet de tant d’attention et de devoirs, mais
plus souvent un fardeau économique et une main-d’œuvre. On le considérait comme une
grossière ébauche d’humain.
Il est, dès lors, tentant de voir dans nos devoirs l’expression de la société dans laquelle on vit.
C’est là la thèse du sociologue Émile Durkheim (1858-1917) : toutes nos obligations viennent de
l’extérieur et sont intériorisées par chacun de nous. La voix du devoir qui résonne en moi est
celle du groupe auquel j’appartiens, et non la mienne. De même qu’un acteur joue le rôle écrit par
l’auteur, de même un individu accomplit les obligations liées à son statut social.
Lire le texte 2) à la fin du cours
En faisant du devoir une simple contrainte extérieure, ne risque-t-on pas d’être conduits au pire ?
Que l’on songe à Adolf Eichmann, officier nazi qui fut en charge de l’application de la Solution
finale pendant la Seconde Guerre mondiale. Celui-ci s’est défendu, lors de son procès, en
soutenant qu’il n’avait fait qu’accomplir des devoirs liés à sa fonction. Ce qui a frappé la
philosophe Hannah Arendt lorsqu’elle a étudié le cas d’Eichmann, c’est qu’il ne s’est jamais
demandé si ce qu’il avait à faire était juste et s’il était d’accord pour accomplir son prétendu
devoir. Il exécutait les ordres venus d’une autorité supérieure avec une « obéissance de
cadavre ».
C Le devoir vient de moi
L’exemple d’Eichmann permet de montrer que le devoir est une obligation, et non plus une
contrainte, dès lors qu’il est mûrement réfléchi et accepté par l’individu. L’obligation nous lie à
nous-même : ainsi, on ne dit pas « J’ai fait le devoir », mais bien « J’ai fait mon devoir », comme
si celui-ci nous engageait personnellement.
Dans Ou bien… ou bien… (1843), Sören Kierkegaard insiste sur le fait que l’existence humaine
est faite de choix, et que ceux-ci doivent servir de point de départ pour nos devoirs sous peine
de sombrer dans l’injustice et l’aveuglement coupable. Faire son devoir, c’est choisir de
l’accomplir en s’investissant personnellement, après s’être confronté à l’épreuve d’un dilemme :
dois-je ou non accomplir mon devoir ? Aussi impersonnel et général qu’il puisse paraître, le
devoir n’a de consistance que chez les individus qui le font librement, en leur âme et conscience.
L’individu est à la fois le destinataire et l’émetteur de ses obligations.
Lire le texte 3) à la fin du cours
Conclusion : Ce n’est donc pas seulement la société, mais aussi moi qui peux me dire ce que je
dois faire.
2 Qu’est-ce qui fait qu’un devoir est moral ?
La morale désigne l’ensemble des valeurs, ainsi que les devoirs qui en découlent, dans chaque
société. Reste à savoir quels critères doit remplir le devoir pour être moral.
A Le devoir doit être désintéressé
Si je triche à un examen et que j’obtiens une bonne note, je serai peut-être satisfait, mais je
saurai au fond de moi que ce n’est pas ce que j’aurais dû faire. Selon Kant, cette voix qui retentit
en moi (ma « conscience morale ») est celle de la raison, véritable juge intérieur de mes actions :
tout homme a en lui le sens du devoir – une « loi morale », dit Kant, capable d’obliger ma volonté
à agir « par devoir ».
Une action est morale, selon Kant, quand elle est accomplie uniquement par devoir (ce qu’il
nomme un « impératif catégorique ») et non par un intérêt personnel ou parce que les
conséquences de mon action seront bonnes (ce qui ne serait qu’un « impératif hypothétique »).
Le devoir vraiment moral est désintéressé et indifférent aux conséquences. Par exemple, si je
sauve un enfant de la noyade seulement par goût de la gloire, les conséquences de cette action
seront bonnes pour ses parents et intéressantes pour moi, mais mon action ne sera pas morale.
Je n’aurai pas vraiment fait mon devoir. En revanche, si je lui jette une bouée avec l’intention
d’accomplir mon devoir conformément à ce que m’ordonne ma raison, mais que je l’assomme par
accident et qu’il se noie, j’aurai néanmoins accompli mon devoir.
Lire le texte 4) à la fin du cours
B Le devoir doit viser l’universalité et le respect de l’humanité
Lorsque nous sommes dans une situation problématique et que la question « Que dois-je
faire ? » se pose, il nous faut, selon Kant, réfléchir grâce à notre raison et répondre à deux
questions :
– Puis-je ériger le principe de mon action en loi universelle ? Cette question est celle du premier
impératif catégorique : « Agis seulement d'après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en
même temps qu'elle devienne une loi universelle ». Autrement dit, puis-je vouloir que tout
homme, en tout temps et en tout lieu, indépendamment de la société dans laquelle il vit, agisse
comme je m’apprête à le faire ? Si une telle action peut passer ce test d’universalité sans
difficulté, alors je dois agir. Par exemple, je trouve un portefeuille et j’éprouve l’envie de le garder
pour moi. Puis-je vouloir d’un monde dans lequel personne ne respecte jamais le droit de
propriété et s’empare de tout ce qu’il rencontre selon ses envies ? Un tel monde sombrerait
rapidement dans le chaos. C’est pourquoi il est de mon devoir de rendre le portefeuille.
– Mon action respecte-t-elle l’humanité d’autrui de manière inconditionnelle et absolue ?
Autrement dit, me conduit-elle à considérer l’autre comme un individu méritant le respect pour
lui-même ? C’est ce qui est au cœur du deuxième impératif catégorique : « Agis de façon telle
que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en
même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen ». Si mon action est
respectueuse de l’humanité d’autrui, alors je dois agir ; en revanche, si elle traite autrui comme
un simple moyen, et non comme une fin en soi, alors je dois renoncer à agir, même si cela peut
avoir des conséquences néfastes pour l’humanité tout entière.
Concept clé : « les devoirs envers soi-même ». Selon Kant, nos devoirs ne concernent pas
que les autres, mais aussi nous-mêmes : je dois moi aussi me considérer comme une personne
ayant une dignité qui doit être respectée, comme une fin en soi. Il s’ensuit selon Kant que toutes
les pratiques dans lesquelles je m’instrumentalise (vente d’organes, location de corps) ou ne
respecte pas ma dignité (manque d’hygiène ou alcoolisation excessive) sont considérées comme
immorales.
C Le devoir moral doit être libre
Citation clé : « Le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. » Cette phrase de Kant
oppose deux règnes : d’un côté, le règne de la nature soumis à des lois nécessaires, représenté
par le ciel étoilé ; de l’autre, le règne de la morale, dont les lois garantissent l’indépendance et la
liberté humaine par rapport au règne naturel. Écouter la loi morale en nous, c’est opposer notre
force morale aux lois naturelles et affirmer ainsi notre autonomie.
Selon Kant, l’action faite par devoir est l’action libre par excellence : agir volontairement, en
n’écoutant que notre raison, nous arrache à nos penchants naturels (le désir, la cupidité…) et
nous permet de dépasser le déterminisme naturel et d’échapper aux contraintes politiques et
sociales susceptibles de nous inciter à mal agir.
Bien loin de restreindre notre liberté, un tel devoir que l’on s’impose à soi-même en toute
« autonomie » est la preuve de notre liberté, affirme Kant.
Lire le texte 5) à la fin du cours
Conclusion : Un devoir est donc moral quand il est désintéressé, respectueux, porteur
d’universalité et accompli librement.
3 Comment puis-je savoir ce que je dois faire ?
Tout homme a en lui le sens du devoir. Pourtant, bien des situations nous mettent dans
l’embarras, et nous ne savons pas toujours quoi répondre à la question « Que dois-je faire ? ».
A Le conflit des devoirs
Selon Kant, chaque être humain sait au fond de lui, grâce à sa raison, ce qu’il doit faire ; il serait
même plus facile de connaître notre devoir que de savoir ce qui nous rend heureux. Pourtant, la
multiplication des devoirs engendre souvent des contradictions qui plongent les individus dans
des dilemmes. Prenons le cas de l'euthanasie. Dans une perspective kantienne, l'assistance au
suicide est moralement inacceptable puisqu'elle consiste à nier le respect de la vie et de la
dignité de celui qui souhaite mourir, en le réduisant à un moyen. Pourtant, si un être humain est
maintenu en vie de manière disproportionnée, par acharnement thérapeutique, ne risque-t-il pas
de perdre justement sa dignité en devenant un simple prolongement des machines médicales ?
De plus, refuser l'assistance au suicide de celui qui la réclame (au nom d'un devoir de respect de
la vie), n'est-ce pas manquer de respect envers sa liberté ?
B Bien juger d’une situation pour savoir ce que l’on doit faire
Benjamin Constant a soulevé, contre Kant, le problème d’un devoir abstrait et aveugle aux
circonstances. Imaginons qu’un individu poursuivi par un assassin vienne se cacher chez moi.
Dois-je lui dire, s’il me le demande, où s’est caché celui qu’il poursuit ? Dire la vérité, n’est-ce
pas manquer à mes devoirs envers l’individu que je cache chez moi ? Selon Kant, il est de notre
devoir de dire la vérité ; au mieux, je peux m’abstenir de répondre et garder le silence face à
l’assassin pour ne pas mentir. Mais, selon Constant, il faut introduire un principe intermédiaire
entre le devoir universel et les circonstances particulières. Ainsi, certaines personnes mal
intentionnées (tel un assassin) ne méritent pas qu’on leur dise la vérité : nous aurions ainsi le
droit de leur mentir.
On pourrait également objecter à Kant que sa morale du devoir, faisant une croix sur l’intérêt, est
difficilement tenable car elle nous éloigne trop du bonheur. Comment agir moralement en étant
désespéré ? L’absence d’une perspective heureuse, pour moi ou autrui, ne décourage-t-elle pas
le devoir ? Selon la morale utilitariste de Mill, c’est le bonheur du plus grand nombre qui doit
fournir la règle guidant nos devoirs. Autrement dit, pour agir moralement, il faut calculer et
anticiper les conséquences de nos actions, et choisir d’accomplir celle qui est la plus utile et
heureuse pour tous. Ainsi, s’il faut tuer un homme (un tyran, par exemple) pour en sauver des
milliers d’autres, alors il est moral de le faire selon Mill ; au contraire, tuer un homme selon Kant,
même si son exécution augmente le bien-être de tous, ne peut jamais être considéré comme
moral, car ce serait porter atteinte à la dignité de la personne humaine dont il est porteur.
Lire le texte 6) à la fin du document
Concept clé : le « conséquentialisme ». Une morale conséquentialiste, par exemple celle de
Mill, soutient qu’une action est bonne si ses conséquences sont bonnes pour le plus grand
nombre. Par exemple, si je dois sacrifier un individu pour en sauver des millions d’autres, alors
une telle action sera morale – comme dans le jeu The last of us. La morale conséquentialiste
s’oppose à la morale déontologique, qui est une morale du devoir, comme celle de Kant : une
action est morale quand elle est accomplie par devoir, quand elle est davantage soucieuse des
principes moraux qui l’animent que de ses conséquences. Ainsi, aucune conséquence positive ne
saurait jamais justifier le sacrifice d’un individu, lequel est une fin en soi et possède une valeur
absolue. Contre le conséquentialisme et la morale déontologique, la morale du sentiment, par
exemple celle de Rousseau, est une morale du cœur : une action est bonne si elle est accomplie
avec de bons sentiments (l’amour, le souci de la souffrance de l’autre, etc.), au-delà de tout
calcul et de tout principe abstrait.
C Le devoir moral naît de la discussion
Ces exemples montrent que si le devoir est discutable, c’est précisément parce qu’il n’est pas
une réponse définitive à nos questions. La réponse à la question « Que dois-je faire ? » ne prend
pas nécessairement la forme d’un ordre autoritaire, mais celle d’une invitation à une discussion
autour de la possibilité d’une vie en communauté.
Prenons l’exemple des menaces écologiques actuelles. Face aux progrès techniques qu’a connus
le 20e siècle et à leurs retombées souvent néfastes pour la planète, Hans Jonas, dans Le
Principe responsabilité (1979), propose de transformer le devoir moral de Kant en y intégrant un
calcul prudent des conséquences : « Agis de façon que les effets de ton action soient
compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre. » Ainsi, faut-il
davantage développer le nucléaire pour satisfaire nos besoins en énergie ou renoncer à cette
énergie du fait de la menace qu’elle fait planer sur l’environnement ? C’est la communauté
humaine toute entière qui doit résoudre ce dilemme par une réflexion concertée et raisonnées.
Loin d’être une réponse systématique, le devoir est un questionnement toujours ouvert sur la
moralité de nos actions et sur notre rapport aux autres. Cf. cours sur la technique.
Exemple clé. La « bioéthique » désigne une branche de la morale qui s’intéresse aux
problèmes posés par les progrès en biologie, en médecine ou en génétique : par exemple, faut-il
autoriser le clonage ou l’interdire absolument ? Faut-il breveter le vivant ? Faut-il autoriser
l’euthanasie ? Ces problèmes difficiles font l’objet de débats et de délibérations collectives dans
des comités de bioéthique composés d’intervenants venant de disciplines différentes.
Conclusion : Il n’y a donc pas de réponse évidente à la question « Que dois-je faire ? », parce
qu’il n’y a pas de vérité définitive en morale et que cette dernière est une invitation permanente à
discussion.