Marvin Minsky : l’intelligence artificielle débraillée
Frédéric Alexandre
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HOMMAGE
Marvin Minsky : l'intelligence articielle débraillée
Frédéric Alexandre 1
Si le nom de Marvin Minsky 2 , qui vient de dé-
céder à Boston à l’âge de 88 ans, est indissociable
du domaine de l’Intelligence Artificielle, dont il est
un fondateur et reste un des chercheurs les plus in-
fluents, son impact a été encore plus large, aussi
bien dans le domaine de l’informatique (prix Tu-
ring en 1969) que dans celui de la philosophie de
l’esprit ou des sciences cognitives. Il a en effet
aussi bien travaillé à décrire les processus de pensée
des humains en termes mécaniques qu’à dévelop-
per des modèles d’intelligence artificielle pour des
machines. Connu pour son charisme et la qualité de
ses cours, il était professeur d’informatique au MIT
Marvin Minsky en 2008 à Boston, où il a créé dès 1959 le laboratoire d’IA
c Wikipedia avec John Mac Carthy (autre prix Turing, inventeur
du terme « Intelligence Artificielle »). Ce laboratoire
et le plus récent Media Lab, auquel il a également appartenu, ont eu des impacts très
importants dans de nombreux domaines de l’informatique.
Ce que l’on retient en général de Marvin Minsky, c’est sa participation, avec Mac
Carthy, mais aussi Newell et Simon, à la conférence de Dartmouth en 1956, généra-
lement considérée comme fondatrice du domaine de l’intelligence artificielle. Il avait
péché alors par excès d’optimisme en prédisant que le problème de la création d’une
1. Directeur de recherche Inria.
2. [Link]
1024 – Bulletin de la société informatique de France, numéro 8, mars 2016, pp. 1–3
2 FRÉDÉRIC ALEXANDRE ◦◦◦◦•◦◦◦
intelligence artificielle serait résolu d’ici une génération. La tradition veut qu’on re-
tienne également sa participation, avec Seymour Papert, à un livre qui allait montrer
les limitations des réseaux de neurones de type Perceptron 3 et participer à ce que
certains ont appelé l’hiver de l’intelligence artificielle, quand dans les années 70 les
financeurs se sont détournés de ce domaine jugé trop irréaliste.
Ce que Minsky a cherché à montrer tout au long de ses travaux c’est que l’intelli-
gence est un phénomène trop complexe pour être capturé par un seul modèle ou un
seul mécanisme. Selon lui, l’intelligence n’est pas comme l’électromagnétisme : au
lieu de chercher un principe unificateur, il vaut mieux la décrire comme la somme de
composants divers, chacun avec sa justification. Il parlait ainsi d’intelligence artifi-
cielle débraillée (scruffy en anglais). Il insistait cependant sur le fait que chacun de
ces composants pouvait être lui-même dépourvu d’intelligence.
Ce positionnement est très bien rendu dans son livre le plus connu, publié en 1985,
The society of mind, où il décompose l’intelligence en un grand nombre de modules,
ou d’agents, hétérogènes et parfois extrêmement simples, ce qui alimentait sa vision
de l’esprit réductible à une machine. Il a poursuivi cette description dans un livre
plus récent (The emotion machine, en 2006), avec d’autres processus plus abstraits,
comme les sentiments. Avant ces écrits pour le grand public, il avait déjà proposé
des contributions similaires pour le domaine de l’informatique, avec ses travaux sur
le raisonnement de sens commun et la représentation de connaissances à l’aide de
frames qui, dans les années 70, peuvent être vues comme précurseur de la program-
mation orientée-objet et qui lui ont en tout cas permis d’explorer de nombreux do-
maines de l’informatique relatifs à la perception visuelle et au langage naturel, ce
qui l’a amené à être consulté par Stanley Kubrick pour son film 2001, Odyssée de
l’espace, pour savoir comment les ordinateurs pourraient parler en 2001...
Parmi les multiples domaines d’intérêt de ce touche-à-tout génial (dont la mu-
sique et les extra-terrestres), notons que ses premières recherches sur l’intelligence
l’ont aussi amené à réaliser des travaux pionniers en robotique, incluant des disposi-
tifs tactiles, mécaniques et optiques. Il a par exemple inventé et construit le premier
microscope confocal 4 . Autres réalisations à mettre à son actif : des machines in-
utiles 5 , dont une inventée lorsqu’il était sous la direction de Claude Shannon aux
Bells Labs et qui a inspiré un personnage de la Famille Adams.
3. [Link]
4. [Link]
5. [Link]
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◦◦◦◦•◦◦◦ MARVIN MINSKY : L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE DÉBRAILLÉE 3
Enfin, ce que je veux retenir également de Marvin Minsky, c’est que des géné-
rations d’enseignants en intelligence artificielle lui sont redevables d’une des défini-
tions les plus robustes de ce domaine et qui, passé le moment d’amusement, reste au
demeurant un des meilleurs moyens de lancer un débat fructueux avec les étudiants :
« L’intelligence artificielle est la science de faire faire
à des machines des choses qui demanderaient de l’intelligence
si elles étaient faites par des humains. »
Cet article est également paru sur le blog BINAIRE 6 .
6. [Link]
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