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La Religieuse : Révolte contre l'Oppression

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La religieuse : les vœux forcés

Publié en 1796 à titre posthume, La Religieuse met en scène l’histoire de


Suzanne Simonin, jeune fille contrainte par sa famille à entrer au couvent. Écrite sous
la forme d’un faux mémoire adressé au marquis de Croismare. Le passage étudié se
situe au moment crucial de la profession de Suzanne, moment où elle est censée
prononcer librement ses vœux. La scène nous montre pourtant que la jeune fille est
contrainte à prendre le voile : la cérémonie religieuse devient un dispositif d’oppression
où la parole de Suzanne se heurte à une autorité prête à l’écraser. On peut alors se
demander comment Diderot transforme ce rituel sacré en véritable scène de
dénonciation de l’enfermement religieux. Pour répondre à cette question, on montrera
d’abord comment la première partie du passage met en évidence la passivité
apparente et forcée de Suzanne, réduite au silence par l’institution, avant d’analyser la
seconde partie dans laquelle la jeune fille tente de se révolter, affrontant l’autorité et la
pression sociale.

La première partie du passage dévoile une cérémonie oppressive à l'égard de


Suzanne. L‘auteur décrit un public « debout », « monté sur des chaises » et « attaché
aux barreaux de la grille ». Cette accumulation souligne la dimension spectaculaire du
rituel : la profession devient une scène observée, où la jeune fille est exposée comme
un objet. Le « profond silence » qui précède l’interrogatoire crée une atmosphère de
tension. Face à cette mise en scène, la parole de Suzanne est immédiatement réduite.
Le prêtre, désigné par la périphrase impersonnelle « celui qui présidait à ma profession
», est présenté comme le détenteur arbitraire du pouvoir. À la question « Est-ce de votre
plein gré… ? » la réponse « non » est aussitôt contredit par les femmes qui
l’accompagnent. Cette intervention brutale révèle une confiscation de la parole : le «
oui » collectif écrase la réponse individuelle de Suzanne. Le moment clef intervient
lorsque le prêtre demande à Suzanne de prononcer les vœux de « chasteté, pauvreté et
obéissance ». L’hésitation de la jeune fille souligne son dilemme : elle lutte entre sa
volonté propre et la pression sociale et familiale. Malgré son premier « non » le prêtre
répète la question, comme si la réponse devait obligatoirement être conforme à
l’attente. La répétition de la question, associée à la pression du silence des assistants,
manifeste l’idée que la cérémonie n’est qu’un acte mécanique visant à obtenir une
adhésion apparente. Ainsi, toute cette première partie montre Suzanne encore écrasée
par la cérémonie, dont la voix peine à exister. Elle n’est pas passive par choix, mais
parce que le cadre rituel et social est conçu pour la réduire au silence. Suzanne se
heurte à une institution qui exige d’elle soumission et effacement.
Dans la seconde partie du passage, la voix de Suzanne, se fait entendre et
transforme la cérémonie en véritable scène de résistance. Le prêtre réitère sa question
puisque Suzanne n’a pas suivi se dialogue imposé par l'église ou elle se devait de
répondre ”oui”, mais cette fois, Suzanne n’est plus hésitante : elle répond « d’une voix
plus ferme ». Le contraste entre la rigidité de l’autorité religieuse et la détermination
nouvelle de la jeune fille souligne l’émergence d’une conscience qui refuse
l’humiliation. En répétant « non, monsieur, non », Suzanne déstabilise le rituel : là où
l’on attend une obéissance docile, elle impose une parole qui contredit toute la mise en
scène. Face à cette résistance, le prêtre tente de la ramener à l’ordre en adoptant un
ton paternaliste : « Mon enfant, remettez-vous… ». Mais Suzanne ne cède pas. Sa
réponse, calme et structurée (« vous me demandez… je vous ai bien entendu… je vous
réponds que non »), la montre lucide, en pleine possession de sa raison. Diderot
inverse donc le rapport de force : ce n’est plus elle qui vacille, mais le cadre religieux
qui ne sait reagir face à ce refus. Le point culminant de cette rébellion apparaît
lorsqu’elle se tourne vers les assistants et tente de s’adresser publiquement à eux,
invoquant même la présence de ses parents. Mais cette tentative est immédiatement
réduite au silence : « une des sœurs laissa tomber le voile de la grille ». Le voile qui
tombe, c’est la censure, l’opacité du couvent qui se referme sur elle. Le système
religieux déploie alors toute sa violence. Les religieuses « l’entourent » et « l’accablent
de reproches » : le pluriel montre l’acharnement, presque la meute autour de Suzanne
seule. La scène, qui avait commencé sur une solennité cérémonielle, bascule en une
forme de lynchage moral. Enfin, l’enfermement physique vient répondre à la parole
libre : Suzanne est « conduite dans [sa] cellule » et « enfermée sous la clef ». Le dernier
geste est froid, autoritaire, et met en lumière la mécanique de répression : toute
tentative de liberté entraîne une sanction immédiate. Ainsi, cette seconde partie
montre que la résistance de Suzanne, bien que courageuse, se heurte à une institution
qui, dès qu’elle se sent menacée, dévoile son véritable visage : un système autoritaire
qui ne survit qu’en étouffant la vérité et en enfermant les individus qui refusent de se
soumettre.

Ce passage montre que Suzanne n’est pas une jeune fille passive : malgré la
pression de la cérémonie et l’autorité religieuse, elle refuse de se laisser enfermer dans
le rôle qu’on lui impose. Sa révolte, annonce le mouvement général du roman :
Suzanne subit des injustices successives mais y répond toujours avec une ténacité qui
force l’admiration. Ce qui frappe particulièrement dans cet extrait, c’est le jeu de
contrastes que Diderot met en place pour souligner son isolement. La salle est pleine,
mais Suzanne est seule ; la scène alterne entre un « profond silence » qui écrase et les
bruits incessants. Ces oppositions renforcent l’idée que la jeune fille lutte à contre-
courant d’un système tout entier. En transformant la cérémonie religieuse en moment
de dénonciation, Diderot dévoile déjà les mécanismes d’oppression qui structureront
tout le récit.

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