Protagoras : Réinterprétations et Influence
Protagoras : Réinterprétations et Influence
LE SOPHISTE
ET SES RÉINTERPRÉTATIONS
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Suisse
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recherche scientifique.
Cette licence permet à d’autres de remanier, d’adapter et de s’appuyer sur ce travail à des
fins non commerciales. Bien que leurs nouvelles œuvres doivent également faire référence à
ce travail et être non commerciales, ils ne sont pas tenus d’accorder une licence à leurs
œuvres dérivées selon les mêmes conditions.
3
Introduction
Jacqueline de Romilly1
Parvenir vivant jusqu’à nous ? Au mois de juillet 2023, dans les couloirs de
la Sorbonne, il était possible de rencontrer deux personnages en toge devisant
en grec ancien à propos de l’enseignement de l’excellence : rien de moins que
Socrate et Protagoras, qui rejouaient, sous l’œil de la caméra du Platon
Cinematic Universe, la discussion qu’ils tinrent dans la maison de Callias,
environ 2500 ans plus tôt. Cette adaptation cinématographique dirigée par
Louis-Jean Tissot a proposé un nouveau regard, vivant et moderne, sur le
dialogue de Platon, entrainant dans son sillage une exposition de sculptures
inspirée de l’épisode le plus célèbre, le mythe de Prométhée et Épiméthée raconté
par Protagoras. À la même époque, un groupe de chercheurs québecois apporte
la touche finale à un documentaire philosophique intitulé Lumière sur
Protagoras et les sophistes, interrogeant notre perception du phénomène des
sophistes, dans l’Athènes du Ve siècle, et leur activité imagée au moyen de
pétillantes séquences en stop motion. Au printemps 2024, enfin, a paru un
ouvrage de Jean-Marc Narbonne intitulé Protagoras premier penseur de la
démocratie. Une relecture philosophique et historique. Ce texte, première
monographie en langue française exclusivement consacrée au personnage, invite
1
Jacqueline de ROMILLY, Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès, Paris, Editions de
Fallois, 1988, p. 313.
5
Introduction
6
Thrasymaque) que nous regroupons volontiers sous cette catégorie 2. Ainsi, un
poète, un orateur, un peintre ou encore un musicien pouvait être appelé
sophistès, et l’élément que toutes ces personnes avaient en commun, c’était une
connaissance et une maîtrise de leur art réputées excellentes. Dans ce sens, le
terme sophistès peut être traduit avec bonheur en français par « expert », et
désigner alors une personne particulièrement douée, possédant une
connaissance apparemment approfondie d’un sujet. Sophistès ne désigne donc
pas originellement une sorte de catégorie professionnelle bien précise, liée à une
activité d’enseignement, ou un corps de doctrine clairement défini. Au fil du
temps cependant, à partir de la fin du Ve siècle athénien, et notamment dans les
textes de Platon, le terme reçoit une connotation négative, associée à la cupidité
de certains experts, c’est-à-dire à leur habitude de recevoir de l’argent en échange
d’un enseignement. En plus de cet aspect jugé négatif, c’est également la vanité
du contenu de l’enseignement de ces experts professionnels qui est pointée du
doigt, un grief supplémentaire et fatal qui fixe la connotation négative du mot
sophiste, presque jusqu’à nos jours. L’aspect négatif du phénomène n’est donc
pas sans racines anciennes, et surtout platoniciennes, mais il convient, au sujet
des sophistes, de garder une certaine prudence, à cause de la distance et la nature
des sources dont nous disposons pour accéder à leur pensée. En tâchant alors de
préserver un espace pour la nuance, nous pourrions dire que le sophiste est une
personne qui incarne une attitude particulière par rapport au savoir et à
l’éducation, attitude émergeant dans le cadre socio-culturel bien précis de la cité
grecque des Ve et IVe siècles avant Jésus le Christ. Et rien n’empêche ensuite la
nuance et le jugement critique de se porter sur la manière dont telle personne
incarne ce titre et ce rôle d’expert : quel est le contenu de sa science et de son
enseignement, et que vaut-il ? Que fait-elle de son expertise ? Profite-t-elle d’une
sorte d’avantage intellectuel pour éblouir et détrousser ceux qu’elle séduit ? etc.
C’est en suivant une telle perspective que nous nous sommes penchés sur un
expert en particulier, Protagoras3.
Protagoras, originaire de la cité d’Abdère comme Démocrite, a vécu au Ve
siècle av. J.-C. Il serait le premier, selon Platon, à avoir revendiqué le statut de
sophiste professionnel (Protagoras, 349a 2-4) et possède à ce titre une aura
2
Voir l’entrée « σοφιστής » dans Henry G. LIDDELL, Robert SCOTT, Henry S. JONES, A
Greek-English Lexicon, Oxford, Clarendon Press, 1968, p. 1622.
3
Ces rapides considérations au sujet des sophistes sont loin d’être exhaustives. Pour une
introduction plus approfondie, voir Joshua BILLINGS & Christopher MOORE, The
Cambridge Companion to the Sophists, Cambridge, Cambridge University Press, 2023,
p. 1-29 et Luc BRISSON, « Les Sophistes », in Monique CANTO-SPERBER (dir.),
Philosophie grecque, Paris, Presses Universitaires de France, 1998, p. 89-120. On trouvera
de plus dans chacun de ces ouvrages une abondante bibliographie sur le sujet.
7
Introduction
particulière dans la galaxie des experts. Il était ainsi réputé pour demander une
rémunération en échange de son enseignement (Diogène Laërce 9, 55 ;
Philostrate 1, 10, 4). Concernant son œuvre, Diogène Laërce indique que
Protagoras a composé plusieurs traités, dont les titres nous sont ainsi parvenus
tandis que leur contenu a malheureusement été perdu (Diogène Laërce 9, 55).
Sa pensée ne nous est désormais accessible que partiellement et indirectement,
c’est-à-dire soit par des fragments, soit par des citations, et notamment par le
truchement des dialogues platoniciens4.
Plusieurs chercheurs se sont efforcés de retrouver et d’interpréter, à travers
ces témoignages partiels et indirects, le contenu de la pensée de Protagoras, de
même que ses influences et sa réception chez les auteurs antiques5. Ses thèses les
plus marquantes, ou du moins celles qui sont les plus discutées dans les histoires
de la philosophie, concernent sa philosophie politique, sa théologie (ou plutôt
l’absence de celle-ci) ou encore son epistémologie. Il est ainsi connu pour une
célèbre affirmation selon laquelle l’« homme est la mesure de toute chose »6, ou
pour avoir défendu une franche position d’agnosticisme vis-à-vis des dieux
(interprétée ensuite comme de l’athéisme), ou encore pour avoir plaidé en faveur
du système démocratique. Toutes ces thèses et bien d’autres ont été finement
étudiées depuis l’Antiquité déjà, pour elles-mêmes, bien sûr, mais également en
mettant en relief la manière dont la pensée de Protagoras se situe par rapport à
celle de Platon ou celle d’Aristote.
Le personnage et la pensée de Protagoras possèdent encore de nombreux
aspects méritant d’être étudiés plus avant, et c’est à cela que le présent volume
souhaite contribuer. Suivant le titre adopté pour les journées d’étude
(Protagoras le sophiste et ses réinterprétations), nous avons mis l’accent sur
l’activité d’interprétation ou de réinterprétation de ou sur Protagoras. On
trouvera donc ici un ensemble de neuf contributions, réparties en trois sections.
La première section (Protagoras le sophiste) est consacrée à Protagoras
lui-même. Jean-Marc Narbonne (Université de Laval) condense dans un précis
les thèses les plus novatrices de son dernier ouvrage, Protagoras, premier penseur
4
Pour entrer dans les textes antiques concernant Protagoras et sa pensée, outre les dialogues
de Platon (comme le Ménon, le Théétète, le Phèdre et le Protagoras), le point de départ est
Hermann DIELS & Walther KRANZ (éd.), Die Fragmente der Vorsokratiker, Band 2,
Hildesheim, Weidmann, 2016, n° 80 [74].
5
Outre les ouvrages mentionnés précédemment, on trouvera de nombreux repères
bibliographiques dans Michele CORRADI, Protagora. Tra filologia e filosofia. Le
testimonianze di Aristotele, Pisa/Roma, Fabrizio Serra Editore, 2012 ; Johannes M. van
OPHUIJSEN, Marlein van RAALTE & Peter STORK (éd.), Protagoras of Abdera : The Man,
His Measure, Leiden/Boston, Brill, 2013.
6
Cette thèse est attribuée à Protagoras par Sextus Empiricus, Pyr., I, 216.
8
de la démocratie. Charles Brittain (Cornell University) s’applique à reconstituer
l’herméneutique protagoréenne, en confrontant des fragments d’exégèse
iliadique du sophiste à ses parodies dans le dialogue de Platon et Les grenouilles
d’Aristophane.
La deuxième section (le Protagoras de Platon) s’intéresse au dialogue
platonicien, la réinterprétation la plus importante. Frédérique Ildefonse
(CNRS) développe, à la suite de J.-L. Durand, la dimension anthropologique
du mythe raconté par Protagoras. Orlando Poltera (Université de Fribourg)
s’attache à reconstituer la structure métrico-rythmique du poème de Simonide
mobilisé par le sophiste.
La troisième section (Les relectures chrétiennes) s’intéresse quant à elle à
la réception de la figure du sophiste et du dialogue platonicien dans la littérature
chrétienne antique. Sébastien Morlet (Sorbonne Université / Institut
Universitaire de France) propose un panorama des mentions de Protagoras dans
l’Antiquité, païenne et chrétienne, ainsi qu’une réflexion critique sur la
transmission textuelle de ses citations les plus connues. Alexey Morozov
(Université de Fribourg) étudie la façon dont le traité De resurrectione de
Méthode d’Olympe reprend le canevas du dialogue platonicien. Louis-
Jean Tissot (Université de Fribourg / Sorbonne Université) analyse une
réécriture du mythe du Protagoras dans l’Ouvrage incomplet sur Matthieu, un
commentaire latin anonyme du Ve siècle, et son rapport à la philosophie.
Enfin, une quatrième section (Les réinterprétations modernes) rend
compte de différentes relectures « artistiques » développées autour de la figure
de Protagoras ou du dialogue de Platon. Louis-Jean Tissot (réalisateur) revient
sur les partis pris de son adaptation cinématographique du dialogue de Platon.
Enfin, Jérémy Billault (commissaire d’exposition) et Damien Gete (artiste
plasticien) présentent un projet de sculpture et d’exposition autour de la figure
d’Épiméthée dans le mythe raconté par Protagoras.
L’organisation des journées d’études, ainsi que la réalisation de ce volume
n’auraient pas pu se faire sans le concours de plusieurs personnes auxquelles
nous souhaitons adresser ici notre gratitude. Nous remercions ainsi Mme la
Professeure Karin Schlapbach, présidente du département de philologie
classique de l’Université de Fribourg, Mme Néjiba Maamar, coordinatrice du
programme doctoral Edocsa, Mme Alessandre Maigre et M. Romain Chesa, des
éditions Academic Press, l’équipe du Cinéma Rex de Fribourg, dont M. Xavier
Pattaroni. Merci enfin à Mme la Professeure ém. Margarethe Billerbeck pour
son aide précieuse.
9
Protagoras le sophiste
Précis du livre Protagoras, premier penseur de la
démocratie. Une relecture philosophique et
historique, Paris/Québec, Vrin/Pul, 2024
Jean-Marc Narbonne
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Protagoras le sophiste
14
Jean-Marc Narbonne
du Théétète. L’homme est mesure de toutes choses, sans nul doute, mais il ne
peut pas faire fi de ce qu’il reçoit, d’aidôs et de dikê, des proto-vertus sans
lesquelles il ne peut à la base être considéré comme un homme et ne peut
d’ailleurs être maintenu dans la communauté humaine, comme cela est
clairement indiqué dans le texte (Protagoras 322d). Bref, l’homme n’est pas
mesure d’aidôs et de dikê qui le rendent mesure.
Or si cette conclusion est juste, il convient de faire un pas de plus. Si les
hommes ne sont pas mesures d’aidôs et de dikê, s’ils n’en disposent pas comme
ils le veulent, c’est qu’aidôs et dikê ne sont pas de simples coquilles vides, c’est
qu’on ne peut pas en faire ce que l’on veut, mais qu’ils imposent minimalement
certaines limitations. Aidôs (pudeur, respect, vergogne, etc.), ne s’appelle pas aidôs
pour rien, et dikê (sentiment de justice, de rectitude et d’équité) non plus. Le
détail de leur contenu ne nous est pas communiqué dans le texte, mais ils
impliquent forcément certaines limitations, quelque chose par exemple comme
l’interdit du meurtre, de certaines relations sexuelles (inceste), le respect des
morts (comme dans l’Antigone de Sophocle), etc. Le respect zéro, la pure
potentialité du respect, mais dénuée de tout contenu a priori à respecter, ne
serait en fait le respect de rien, la possibilité de ne rien respecter du tout ou
seulement ce qui nous arrange : le soi-disant respect porterait alors bien mal son
nom. Cette interprétation du couple aidôs/dikê comme une pure potentialité
abstraite et neutre1, s’avère selon moi contradictoire, autoréfutative, et de toute
façon on peut vraiment douter qu’elle soit grecque.
Par ailleurs, aidôs et dikê qui comme on l’a vu sont reçues par tous, rendent
aussi compte du fait que tous les citoyens possèdent minimalement la vertu ou
la capacité politique, si bien que tous peuvent participer activement à la vie de
la cité (polis), que tous sont fondamentalement habilités à le faire, Protagoras
1
L’on trouve plusieurs exemples dans la littérature de ce type d’analyse. J’en mentionnerai
deux, qui sont classiques et dont l’influence s’est exercée de diverses manières jusqu’à
aujourd’hui. Adolf HARPF, Protagoras und deren zweifache Moralbegründung kritisch
untersucht (Protagoras et sa double fondation de la morale, interrogé critiquement),
Heidelberg, Verlag von Georg Weiss, 1884 : « Le sens moral, comme Protagoras le conçoit,
ne nous livre rien précisément sur le contenu propre de l’agir éthiquement bon ou sur
l’effort de la volonté, il est, comme Protagoras le comprend, la forme vide (die leere Forme)
du bon agir » (p. 30, notre traduction) ; Adolf MENZEL, « Protagoras, der älteste
Theoretiker der Demokratie », Zeitschrift für Politik 3, 1910, p. 205-238 : « L’idée d’un
droit qui serait naturel est [chez Protagoras] récusée de la manière la plus résolue. Les
termes “juste” et “injuste” coïncident donc avec les termes “légal” et “illégal”. Non
seulement les normes juridiques ont un contenu positif qui est dérivé de l’État, mais le
contenu de la moralité est déterminé exclusivement par la communauté sociale. Même les
normes religieuses, le sacré et le profane, sont établies par l’État » (p. 225, notre
traduction).
15
Protagoras le sophiste
16
Jean-Marc Narbonne
Protagoras, comme chacun sait, est resté célèbre pour autre chose encore
que le principe de l’homo-mensura, à savoir pour cette déclaration dite
« agnostique » qui nous est rapportée dans différentes versions et qui comporte
entre elles quelques variantes :
2
Hermann DIELS & Walther KRANZ (éd.), Die Fragmente der Vorsokratiker, Zweiter Band,
Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1935, p. 265 (notre traduction).
3
Édouard DES PLACES (éd./trad.), Eusèbe de Césarée. La Préparation évangélique.
Livres XIV-XV, SC 338, Paris, Le Cerf, 1987, p. 48 et 168 (pour le texte grec).
17
Protagoras le sophiste
qui touche les dieux… (Fr. 34) ; Héraclite : « […] ils adressent des prières […]
sans savoir ce que sont les dieux et les héros » (B 5 DK) ; Aristote lui-même fera
remarquer : « Or sur les êtres supérieurs et divins que sont les premiers, nos
connaissances se trouvent être très réduites […] » (Partie des Animaux, 644b,
22 sq.). Un peu plus catégorique ou radical dans son questionnement sur les
dieux, Protagoras ne se proclame néanmoins d’aucune manière athée, comme
plusieurs commentateurs l’ont bien souligné4.
Dans la mesure où la pensée de Protagoras ne relève pas d’un strict
anthropomorphisme, comme on l’a indiqué, l’on comprend que sa vision du
monde n’est pas si éloignée de ce que l’on peut lire chez d’autres auteurs de cette
époque ou même plus tardifs. L’idée d’un don divin obligeant d’un point de
vue éthique et servant de fondement à la vie sociale – sorte de théologie
minimale – n’est pas si éloignée d’un scénario contemporain comme celui
rapporté dans l’Antigone de Sophocle où référence est faite aux « règles non
écrites et inébranlables des dieux » (v. 454-455), lesquelles requièrent certaines
conduites de la part des hommes – dans Antigone plus spécialement, le respect
vis-à-vis des défunts, l’héroïne réclamant une sépulture pour son frère Polynice
en dépit de l’interdit prononcé par Créon5 –, un passage qui trouve plusieurs
échos à l’époque chez d’autres auteurs et auquel Aristote lui-même, se basant sur
l’idée d’une justice par nature, se référera à plusieurs reprises 6.
4
Ainsi entre autres Michele Corradi (« L’aporie de Protagoras sur les dieux : le "Peri theôn"
et sa tradition », Philosophie Antique 18, 2018, p. 71-103), qui remarque : « […] cette
absence d’expérience directe [du divin] ne conduit pas Protagoras à la négation de
l’existence des dieux, mais, en anticipant l’épochè des sceptiques, à se contenter de constater
l’impossibilité de parvenir à la solution du problème » (p. 94). Comme l’observe de son
côté F. Teisserenc (« L’être et le non-être des dieux chez Protagoras », in Rosella SAETTA
COTTONE (éd.), Penser les dieux avec les présocratiques, Paris, Édition Rue d’Ulm, 2021,
p. 161-178), « il faut dire de Protagoras que, jusqu’à présent, nul dieu ne s’est montré à lui.
Voilà le seul athéisme, au sens strict, que l’on peut lui attribuer » (p. 169).
5
Antigone : « Je n’ai pas pensé [Créon] que tes proclamations (kêrugmata) avaient une telle
force qu’ainsi l’on pût, étant mortel, outrepasser les règles non écrites et inébranlables des
dieux. Ni d’hier ni d’aujourd’hui, ces règles vivent depuis toujours et nul ne sait d’où elles
ont paru » (SOPHOCLE, Antigone, vers 450-457, notre traduction).
6
ARISTOTE, Rhétorique, I, 13, 1373 b 6-13 : « Car il existe par nature – tous les hommes le
savent comme par divination – une justice et une injustice communes, même en l’absence
de toute vie sociale et de toute convention mutuelle. C’est d’elle, bien évidemment, que
parle l’Antigone de Sophocle quand elle dit qu’il était juste d’ensevelir Polynice malgré
l’interdiction, car c’était là justice selon la nature, "(Justice) qui n’est pas d’aujourd’hui ni
d’hier, mais Toujours vit et dont personne ne sait d’où elle provient" [Antigone, 456-457] » ;
comparer 15, 1375 a 33-35 : « De là ce qui est dit dans l’Antigone de Sophocle : Antigone
se défend en disant qu’elle a enseveli son frère en contradiction avec la loi (nomon) de
18
Jean-Marc Narbonne
Créon, mais non avec la loi non écrite (agraphon) », Pierre CHIRON (trad.), Aristote.
Rhétorique, Paris, Flammarion, 2007, p. 232, 244-245.
19
Protagoras le sophiste
Bibliographie
CHIRON, Pierre (trad.), Aristote. Rhétorique, Paris, Flammarion, 2007.
CORRADI, Michele, « L’aporie de Protagoras sur les dieux : le "Peri theôn" et sa
tradition », Philosophie Antique 18, 2018, p. 71-103.
DES PLACES, Édouard (éd./trad.), Eusèbe de Césarée. La Préparation
évangélique. Livres XIV-XV, « Sources Chrétiennes n° 338 », Paris, Le
Cerf, 1987.
DIELS, Hermann & KRANZ, Walther (éd.), Die Fragmente der Vorsokratiker,
Zweiter Band, Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1935.
HARPF, Adolf, Protagoras und deren zweifache Moralbegründung kritisch
untersucht, Heidelberg, Verlag von Georg Weiss, 1884.
MENZEL, Adolf, « Protagoras, der älteste Theoretiker der Demokratie »,
Zeitschrift für Politik 3, 1910, p. 205-238.
TEISSERENC, Fulcan, « L’être et le non-être des dieux chez Protagoras », in
SAETTA COTTONE, Rosella (éd.), Penser les dieux avec les présocratiques,
Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2021, p. 161-178.
20
L’herméneutique protagoréenne1
Charles Brittain
1
Nous publions ici la version française de l’article issu de la communication effectuée par
Charles Brittain lors des journées d’étude Protagoras le sophiste et ses réinterprétations, dont
la version originale anglaise sera publiée ailleurs. La traduction française est due à Waqas
Mirza que nous remercions chaleureusement pour son concours. Merci également à
Solmeng-Jonas Hirschi pour son aide dans la relecture (note des éditeurs).
2
Parmi les autres chercheurs qui ont tenté de donner des interprétations positives de
l'herméneutique de Protagoras, je dois beaucoup à Aldo BRANCACCI, « Protagora e la
critica letteraria », in M. Serena FUNGHI (éd.), Le Vie della Ricerca, Firenze, Olschki,
1996, p. 109-119.
21
Protagoras le sophiste
3
PLATON, Protagoras 339a 1-3 (éd. Adela ADAM & James ADAM, Cambridge, Cambridge
University Press, 1893, p. 42) : Ἡγοῦμαι, ἔφη, ὦ Σώκρατες, ἐγὼ ἀνδρὶ παιδείας μέγιστον
μέρος εἶναι περὶ ἐπῶν δεινὸν εἶναι. Ἔστιν δὲ τοῦτο τὰ ὑπὸ τῶν ποιητῶν λεγόμενα οἷόν τ' εἶναι
συνιέναι ἅ τε ὀρθῶς πεποίηται καὶ ἃ μή, καὶ ἐπίστασθαι διελεῖν τε καὶ ἐρωτώμενον λόγον δοῦναι.
Sauf mention contraire, les traductions sont les miennes.
22
Charles Brittain
4
Ruth SCODEL, « Literary Interpretation in Plato’s Protagoras », Ancient Philosophy 6/1,
1986, p. 23-37 (au demeurant un excellent article).
5
Detlev FEHLING, « Protagoras und die Orthoepeia », in CLASSEN, Carl Joachim (éd.),
Sophistik, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1976, p. 341-347
6
ARISTOTE, Réfutations sophistiques 14 173b16-23 [DK A28] : ἔστι δὲ τοῦτο καὶ ποιεῖν καὶ
μὴ ποιοῦντα φαίνεσθαι καὶ ποιοῦντα μὴ δοκεῖν, καθάπερ ὁ Πρωταγόρας ἔλεγεν, εἰ ὁ μῆνις καὶ
23
Protagoras le sophiste
ὁ πήληξ ἄρρεν ἐστίν- ὁ μὲν γὰρ λέγων 'οὐλομένην' σολοικίζει μὲν κατ' ἐκεῖνον, οὐ φαίνεται δὲ
τοῖς ἄλλλοις, ὁ δὲ 'οὐλόμενον' φαίνεται μέν, ἀλλ' οὐ σολοικίζει. (Cf. Rhét. III. 5. 1407b6-9.)
7
ARISTOTE, Poétique 19. 1456b15-19 [DK A29] : « Car qui penserait qu'Homère s'est
trompé dans la phrase que Protagoras lui reproche, lorsqu'il croit prier alors qu'il a utilisé
un commandement : "Chante, déesse, la colère..." ? Car, dit-il, ordonner à quelqu'un de
faire ou de ne pas faire quelque chose est un commandement. » (τί γὰρ ἄν τις ὑπολάβοι
ἡμαρτῆσθαι ἃ Πρωταγόρας ἐπιτιμᾶι ὅτι εὔχεσθαι οἰόμενος ἐπιτάττει εἰπών 'μῆνιν ἄειδε θεά' ;
τὸ γὰρ κελεῦσαι, φησί, ποιεῖν τι ἢ μή, ἐπίταξίς ἐστιν. Cf. DIOGÈNE LAËRCE IX.53-54).
8
ARISTOPHANE, Nuées 1247-51 (éd. Victor COULON, Paris, Les Belles Lettres, 1980,
p. 218) :
S : ποῦ 'σθ᾽ οὗτος ἁπαιτῶν με τἀργύριον ; λέγε
τουτὶ τί ἔστι ; C : τοῦθ᾽ ὅ τι ἐστί ; κάρδοπος.
S : ἔπειτ᾽ ἀπαιτεῖς τἀργύριον τοιοῦτος ὤν;
οὐκ ἂν ἀποδοίην οὐδ᾽ ἂν ὀβολὸν οὐδενί,
ὅστις καλέσειε κάρδοπον τὴν καρδόπην.
24
Charles Brittain
9
Mais voir Luuk HUITINK & Andreas WILLI, « Protagoras and the beginnings of
Grammar », The Cambridge Classical Journal 67, 2021, p. 66-92, qui soutiennent que la
théorie de Protagoras était une tentative créative d'expliquer les noms propres grecs
(genrés) et, par suite, les substantifs, sur la base des recherches grammaticales d'Aristote
dans la Poétique 21-22.
10
Scholion sur l'Iliade 21.240 [Pap. Oxy. II p.68 col. XII 20] :
δεινὸν δ' ἀ[μ]φ' Ἀχι{λ}λῆα κυκ̣[ώμενον] ἵστατο κῦ[μ]α·
Πρωταγόρας φησ[ὶ πρὸ]ς τὸ διαλαβεῖν τὴν μάχην τὸ ἐ[πεισό]διον γεγονέναι τὸ τῆ̣ς̣ Ξά[νθου
κα]ὶ θνητοῦ μάχης, ἵν' εἰς τὴν θ̣ε̣ομ[αχία]ν̣ μεταβῆ<ι>- τάχα δὲ ἵνα καὶ τὸ̣ν̣ [Ἀχιλ]λ̣έ[α]
αὐξήση<ι>.( Hartmut ERBSE (éd.), Scholia Graeca in Homeri Iliadem, vol. 5, Berlin, 1977)
25
Protagoras le sophiste
Hector). Le scholion semble donc avoir montré que cette partie de l’Iliade est
bien construite, d’une manière qu’Aristote approuverait.
11
ARISTOTE, Poétique 23. 1459a35-38 : « Homère a pris une partie de la guerre et a utilisé
de nombreux épisodes d'autres parties, comme le catalogue des navires, et il ponctue son
poème d'autres épisodes. Or d'autres poètes écrivent sur une personne, un temps ou une
action, mais en plusieurs parties, comme l'auteur de la Cypria ou de la Petite Iliade » (νῦν
δ᾽ ἓν μέρος ἀπολαβὼν ἐπεισοδίοις <Ὅμηρος> κέχρηται αὐτῶν πολλοῖς, οἷον νεῶν καταλόγῳ
καὶ ἄλλοις ἐπεισοδίοις [δὶς] διαλαμβάνει τὴν ποίησιν. οἱ δ᾽ ἄλλοι περὶ ἕνα ποιοῦσι καὶ περὶ ἕνα
χρόνον καὶ μίαν πρᾶξιν πολυμερῆ, οἷον ὁ τὰ Κύπρια ποιήσας καὶ τὴν μικρὰν Ἰλιάδα).
12
Voir Klaus NICKAU, « Epeisodion und Episode : zu einem Begriff der aristotelischen
Poetik », Museum Helveticum 23, 1966, p. 155-176. Aristote oppose ici Homère à la
poikilia des autres poètes critiqués dans la Poétique 1459a 34.
13
Protagoras 346d7-e4 : « Ainsi, je "loue et j'aime" – remarquez qu'il utilise ici le dialecte
mytilénien, puisqu'il vise Pittacos avec son argument selon lequel "je loue et j'aime
volontiers" – la pause dans la ligne devrait aller ici, après "volontiers" – "tout homme qui
ne fait rien de honteux", alors qu'il y a d'autres personnes que je loue et que j'aime
26
Charles Brittain
involontairement. » (ὡς ἐγὼ πάντας « φιλέω καὶ ἐπαίνημι »-καὶ τῇ φωνῇ ἐνταῦθα κέχρηται
τῇ τῶν Μυτιληναίων, ὡς πρὸς Πιττακὸν λέγων τὸ « πάντας δὲ ἐπαίνημι καὶ φιλέω ἑκών »-
ἐνταῦθα δεῖ ἐν τῷ ἑκών διαλαβεῖν λέγοντα-"ὅστις ἕρδῃ μηδὲν αἰσχρόν", ἄκων δ᾽ ἔστιν οὓς ἐγὼ
ἐπαινῶ καὶ φιλῶ.)
14
L'épisode commenté par Protagoras est intéressant dans l'herméneutique du V e siècle en
ce qu’il pose des questions immédiates sur la nature des dieux homériques, cf. Matthieu
RÉAL, « Noisy Omens and Enslaved Gods: Interpreting Zoilus’ Criticisms of Homer »,
Mnemosyne 77, 2024, p. 548-571.
15
Voir A. BRANCCACI « Protagora e la critica letteraria », 1966, p. 109-119 pour un aperçu
plus détaillé des idées de Protagoras sur le rôle de la poésie dans l'éducation (bien qu'il ne
les relie pas directement aux questions du dialogue, comme je le fais ci-dessous).
27
Protagoras le sophiste
poésie produite par les bons poètes : premièrement, pour son apport en conseils
moraux ainsi qu’en comportements exemplaires et en modèles d’excellence
(325e2-26a4) ; et deuxièmement, pour son inculcation de la modération, tant
physique que psychologique, chez ses étudiants (325a5-b6). Mais, comme le
souligne son manifeste, l’étude de la poésie est également importante dans
l’enseignement de troisième niveau que Protagoras lui-même propose. À ce
niveau, où le professeur fonctionne alors comme un expert en vertu (voir 328a8-
b2), l’enseignement s’étend au-delà de l’éthique de premier ordre jusqu’à la méta-
éthique. Nous pouvons le voir plus loin dans le dialogue, lorsque Protagoras
présente explicitement l’étude de l’Ode à Scopas de Simonide comme un moyen
de poursuivre le débat sur la vertu – à savoir la mesure dans laquelle elle est
enseignable, ainsi que ses parties, leur relation à la connaissance, etc. – dans
lequel Socrate et lui-même se sont lancés (339a3-6)16.
Protagoras s’engage à utiliser la poésie dans le cadre de sa méthode
technique de l’étude et de l’inculcation de la vertu dans l’enseignement de
troisième niveau. Il n’est donc pas plausible de considérer le démantèlement de
Simonide par lequel il lance la dispute avec Socrate comme l’objectif final de son
étude. La structure du débat poétique, comme nous le verrons, ainsi que la
performance bravache de Socrate, font que nous n’obtenons jamais le point de
vue de Protagoras sur le poème de Simonide. Mais il n’est pas difficile d’imaginer
pourquoi il a trouvé ce poème intéressant à étudier : il s’agit d’une discussion
méta-éthique sur la nature de la vertu, puisqu’y est soutenu qu’il existe des
degrés de vertu (lignes 21-40 dans PMG fr. 542) et, par conséquent, que la vertu
(si elle n’est pas au plus haut degré) est insuffisante pour le bonheur (lignes 11-
20 dans PMG fr. 542). Il s’agit là, bien entendu, de deux principes centraux de
la théorie de la vertu civique que Protagoras a exposée dans son Grand Discours
– et le premier d’entre eux est ainsi la cible visée par l’interprétation tendancieuse
du poème que donne Socrate17.
Il y a donc de bonnes raisons de penser que la théorie de l’interprétation
poétique de Protagoras tendait de façon générale vers une critique constructive
ou positive. En ce cas, il reste le problème de l’ensemble surprenant
d’affirmations à propos de la première phrase de l’Iliade qui a donné lieu à
l’interprétation éristique. Mais nous disposons désormais d’un meilleur cadre
16
Pas seulement l'éthique : L'Iliade 20-22 est importante pour la théologie ; voir notes 7 et
14 ci-dessus.
17
Voir Adam BERESFORD, « Erasing Simonides », Apeiron 42/3, 2009, p. 185-220, un autre
excellent article. Notons toutefois qu’il n’est pas nécessaire que Protagoras avec Simonide,
pace BERESFORD 2009 et R. SCODEL, Literary Interpretations, 1986, p. 23-37. Selon moi,
Protagoras pense que la vertu complète est accessible à l’humain : c'est même le niveau
qu’il propose d'enseigner, et c'est ce qui rend la connaissance hégémonique.
28
Charles Brittain
18
Voir Hayden PELLICCIA, « διαλαβεῖν in Plato’s Protagoras », 2006 (non publié).
19
Voir Geoffrey S. KIRK, The Iliad : A Commentary, Volume 1 : books 1-4, ad. loc.,
Cambridge, Cambridge University Press, 1985. Je dois également cette suggestion à mon
collègue Hayden Pelliccia.
29
Protagoras le sophiste
2.1 Le Protagoras
30
Charles Brittain
n’implique pas que les réponses de Socrate reflètent les arguments pour exigés
par la méthode de Protagoras. En effet, puisque Socrate ne s’intéresse
aucunement à l’interprétation poétique, comme il le dit clairement à la fin de
l’interlude (Prt. 347), il est difficile de ne pas déduire qu’il parodie – c’est-à-dire
qu’il reflète avec une tournure comique ou négative – les méthodes formelles de
Protagoras de défense des interprétations poétiques, lorsque ses réponses
reflètent bel et bien une forme systématique et technique d’interprétation.
Notons toutefois que, pour les besoins de cette étude, nous pouvons admettre
que la parodie directe soit restreinte aux réponses comiques initiales de Socrate
dans le Prt. 339-41 – le passage qui nous indique la méthode elle-même – plutôt
que de s’étendre à l’interprétation bravache qu’il propose par la suite, Prt. 342-
346. Je mentionne ceci parce que l’interprétation ultérieure de Socrate applique
des méthodes telles que la contextualisation historique et l’argumentation
philosophique que certains chercheurs tirent d’autres sources20.
Voilà pour le cadre dialectique : il y a donc au moins quelques raisons de
penser que les réponses de Socrate reflètent – ou parodient – les outils
techniques proposés dans la théorie de Protagoras. Sur cette base, examinons
maintenant les méthodes employées lors de l’intermède poétique du Protagoras.
Le débat se déroule de la manière suivante : Protagoras utilise une analyse
structurelle de l’Ode à Scopas pour générer un problème d’interprétation, et
Socrate répond en donnant une série de solutions possibles à ce problème qui
font toutes appel à une technique de distinction. En fait, comme je l’ai soutenu
ailleurs, la défense par Socrate du poème repose sur quatorze ambiguïtés, toutes
conformes à un ensemble de six formes d’ambiguïté lexicale utilisées pour
résoudre les problèmes poétiques dans la Poétique d’Aristote, ch. 2521. Mais il
n’est pas nécessaire de toutes les examiner, car Socrate commence par deux cas
de plaisanterie explicite qui semblent destinés à nous indiquer la méthode
technique qu’il emploie. Il devrait donc suffire d’examiner ces deux cas modèles.
Le débat commence avec Protagoras soutenant qu’il y a une contradiction
entre deux affirmations dans le poème de Simonide, à savoir entre les lignes 1-
3:
20
La contextualisation de Socrate est une parodie de la profession de Protagoras décrite en Prt.
315-16, et son interprétation du poème comme une argumentation continue visant à prouver
que la vertu est une connaissance n’est qu’une importation du point de vue qu'il défend depuis
la fin du grand discours. Il pourrait s'agir dans les deux cas de parodies des outils de la critique
protagoréenne; or Rachel Barney m’a persuadé que la seconde est un cas de "Socrate agoniste"
qui surenchérit sur une technique sophistique existante ; voir Rachel BARNEY, « Socrate
Agonistes : the case of the etymologies in the Cratylus », Oxford Studies in Ancient Philosophy
XVI, 1998, p. 65-98.
21
Voir Charles BRITTAIN, « Deinos (wicked good) at interpretation (Protagoras 334-48) »,
in HARTE, Verity & WOOLF, Raphael (éd.), Rereading Ancient Philosophy : Old Chestnuts
and Sacred Cows, Cambridge, Cambridge University Press, 2018, p. 32-59.
31
Protagoras le sophiste
Dans le cas présent, vois si tu es de mon avis : je ne crois pas que Simonide
se contredise. Mais donne-nous d’abord ton opinion. « Devenir » et
« être » ont-ils le même sens, ou un sens différent ? » — « Un sens
différent, » répondit Prodicos. « Ainsi, repris-je, dans le premier passage,
Simonide, exprimant sa propre pensée, dit qu’il est difficile de devenir
vraiment un honnête homme ?» — « Tu as raison, » dit Prodicos. —
« Et quant à Pittacos, il le blâme non pas, comme le croit Protagoras, pour
avoir dit la même chose que lui, mais pour avoir dit autre chose. Car ce
que Pittacos déclare être difficile, ce n’est pas de « devenir » bon, mais de
l’« être ». Or, Protagoras, « être » et « devenir », selon Prodicos ici
présent, sont choses différentes ; et si « être » n’est pas la même chose que
« devenir », Simonide est exempt de contradiction. Peut-être d’ailleurs
Prodicos et bien d’autres encore seraient-ils prêts à dire que, suivant
Hésiode (Les travaux et les jours 289-91), il est difficile de devenir honnête
homme, et « que les dieux en effet ont mis devant la vertu la sueur ; mais
22
SIMONIDE fr. 542 lignes 1-3 (Page) :
ἄνδρ' ἀγαθὸν μὲν ἀλαθέως γενέσθαι
χαλεπὸν χερσίν τε καὶ ποσὶ καὶ νόωι
τετράγωνον ἄνευ ψόγου τετυγμένον·
23
SIMONIDE fr. 542 lignes 11-13 (Page) :
οὐδέ μοι ἐμμελέως τὸ Πιττάκειον
νέμεται, καίτοι σοφοῦ παρὰ φωτὸς εἰ-
-ρημένον- χαλεπὸν φάτ' ἐσθλὸν ἔμμεναι.
32
Charles Brittain
que pour qui en a gravi la cime, elle est ensuite facile à garder, malgré la
peine qu’elle donne. » [Trad. Croiset, 1923, CUF p. 341]24
24
Protagoras 340b2-d5: καὶ νῦν σκόπει εἴ σοι συνδοκεῖ ὅπερ ἐμοί. οὐ γὰρ φαίνεται ἐναντία λέγειν
αὐτὸς αὑτῷ Σιμωνίδης. σὺ γάρ, ὦ Πρόδικε, προαπόφηναι τὴν σὴν γνώμην· ταὐτόν σοι δοκεῖ
εἶναι τὸ γενέσθαι καὶ τὸ εἶναι, ἢ ἄλλο; Ἄλλο νὴ Δί’, ἔφη ὁ Πρόδικος. Οὐκοῦν, ἔφην ἐγώ, ἐν μὲν
τοῖς πρώτοις αὐτὸς ὁ Σιμωνίδης τὴν ἑαυτοῦ γνώμην ἀπεφήνατο, ὅτι ἄνδρα (340c.) ἀγαθὸν
ἀληθείᾳ γενέσθαι χαλεπὸν εἴη; Ἀληθῆ λέγεις, ἔφη ὁ Πρόδικος. Τὸν δέ γε Πιττακόν, ἦν δ’ ἐγώ,
μέμφεται, οὐχ ὡς οἴεται Πρωταγόρας, ταὐτὸν ἑαυτῷ λέγοντα, ἀλλ’ ἄλλο. οὐ γὰρ τοῦτο ὁ
Πιττακὸς ἔλεγεν τὸ χαλεπόν, γενέσθαι ἐσθλόν, ὥσπερ ὁ Σιμωνίδης, ἀλλὰ τὸ ἔμμεναι· ἔστιν δὲ
οὐ ταὐτόν, ὦ Πρωταγόρα, ὥς φησιν Πρόδικος ὅδε, τὸ εἶναι καὶ τὸ γενέσθαι. εἰ δὲ μὴ τὸ αὐτό
ἐστιν τὸ εἶναι τῷ γενέσθαι, οὐκ ἐναντία λέγει ὁ Σιμωνίδης αὐτὸς αὑτῷ. καὶ ἴσως ἂν φαίη
Πρόδικος ὅδε καὶ ἄλλοι πολλοὶ (340d.) καθ’ Ἡσίοδον γενέσθαι μὲν ἀγαθὸν χαλεπὸν εἶναι—
τῆς γὰρ ἀρετῆς ἔμπροσθεν τοὺς θεοὺς ἱδρῶτα θεῖναι—ὅταν δέ τις αὐτῆς εἰς ἄκρον ἵκηται,
ῥηϊδίην δἤπειτα πέλειν, χαλεπήν περ ἐοῦσαν, ἐκτῆσθαι.
25
Voir David WOLFSDORF, « Hesiod, Prodicus, and the Socratics on work and pleasure »,
Oxford Studies in Ancient Philosophy XXXV, 2008, p. 1-18, pour une reconstruction
positive de Prodicos comme interprète d'Hésiode.
33
Protagoras le sophiste
26
Protagoras 341b5-d9 (éd. A. ADAM & J. ADAM, p. 45) : ἴσως οὖν καὶ τὸ « χαλεπὸν » αὖ οἱ
Κεῖοι καὶ ὁ Σιμωνίδης ἢ κακὸν ὑπολαμβάνουσι ἢ ἄλλο τι ὃ σὺ οὐ μανθάνεις· ἐρώμεθα οὖν
Πρόδικον—δίκαιον γὰρ τὴν Σιμωνίδου φωνὴν τοῦτον ἐρωτᾶν—τί ἔλεγεν, ὦ Πρόδικε, τὸ
« χαλεπὸν » Σιμωνίδης; Κακόν, ἔφη. Διὰ ταῦτ’ ἄρα καὶ μέμφεται, ἦν δ’ ἐγώ, ὦ Πρόδικε, τὸν
Πιττακὸν λέγοντα χαλεπὸν ἐσθλὸν ἔμμεναι, ὥσπερ ἂν εἰ ἤκουεν αὐτοῦ λέγοντος ὅτι ἐστὶν
κακὸν ἐσθλὸν ἔμμεναι. Ἀλλὰ τί οἴει, ἔφη, λέγειν, ὦ Σώκρατες, Σιμωνίδην ἄλλο ἢ τοῦτο, καὶ
ὀνειδίζειν τῷ Πιττακῷ ὅτι τὰ ὀνόματα οὐκ ἠπίστατο ὀρθῶς διαιρεῖν ἅτε Λέσβιος ὢν καὶ ἐν φωνῇ
βαρβάρῳ τεθραμμένος; Ἀκούεις δή, ἔφην ἐγώ, ὦ Πρωταγόρα, Προδίκου τοῦδε. ἔχεις τι πρὸς
ταῦτα λέγειν; Καὶ ὁ Πρωταγόρας, Πολλοῦ γε δεῖ, ἔφη, οὕτως ἔχειν, ὦ Πρόδικε· ἀλλ’ ἐγὼ εὖ οἶδ’
ὅτι καὶ Σιμωνίδης τὸ « χαλεπὸν » ἔλεγεν ὅπερ ἡμεῖς οἱ ἄλλοι, οὐ τὸ κακόν, ἀλλ’ ὃ ἂν μὴ ῥᾴδιον
ᾖ ἀλλὰ διὰ πολλῶν πραγμάτων γίγνηται. Ἀλλὰ καὶ ἐγὼ οἶμαι, ἔφην, ὦ Πρωταγόρα, τοῦτο
λέγειν Σιμωνίδην, καὶ Πρόδικόν γε τόνδε εἰδέναι, ἀλλὰ παίζειν καὶ σοῦ δοκεῖν ἀποπειρᾶσθαι εἰ
οἷός τ’ ἔσῃ τῷ σαυτοῦ λόγῳ βοηθεῖν.
27
L’interprétation de Socrate est controversée. Elle fonctionne le mieux comme un jeu sur le
dialecte de Céos/Lesbos s’il affirme que Simonide veut dire « mauvais » passim, mais la
plaisanterie contre Prodicos est meilleure s’il ignore simplement la ligne 1 et fait porter le
problème sur les lignes 11 à 13. Encore une fois, il n'est pas clair si « Un dieu seul peut
avoir ce privilège » (341e) est la critique de Simonide à l’égard de Pittacos (comme je
l'interprète) ou une incohérence dans le point de vue de Pittacos. Je pense qu’une partie
de la plaisanterie réside en ce qu’il n’y a pas de moyen de lire les trois lignes (c’est-à-dire
« difficile de devenir », « difficile d’être », et « seuls les dieux ») de manière cohérente si
l’on admet « difficile=mauvais ».
34
Charles Brittain
J’espère que ces cas suffisent à montrer la méthode qui sous-tend ici
l’humour de Socrate. Telles que je les comprends, ces deux solutions comiques
se veulent exemplaires : le défi dialectique d’une contradiction dans le poème
appelle à analyser la première ligne avec une méthode formelle. Cette méthode
exige que Socrate, qu’il soit répondant ou défenseur, découvre une ambiguïté,
afin que le vers 1 affirme quelque chose que le vers 13 s’avère ne pas contredire.
Il dispose de six mots dans la ligne 1 pour tenter de résoudre cette contradiction,
et comme les mots 5 et 6 n’ont pas fonctionné, l’étape suivante consiste à essayer
les mots 3 et 4, et ainsi de suite... jusqu’à ce qu’il résolve la contradiction. Le
résultat dans chaque cas est qu’on nous propose au moins trois interprétations
du terme en question28.
Le débat initial dans le Protagoras aboutit donc au modèle suivant :
- 1. Le débatteur contre utilise une analyse structurelle du poème pour générer
un problème d’interprétation – ici une contradiction, et donc un problème
artistique.
- 2. Le débatteur pour utilise une technique de distinction lexicale pour générer
une solution au problème interprétatif : dans notre premier cas, en
fournissant une théorie méta-éthique substantielle et, dans notre second
cas, en faisant une affirmation factuelle sur le dialecte.
- 3. Le débatteur contre tente alors de bloquer ces solutions en faisant appel aux
autres problèmes interprétatifs qu’elles impliquent : dans le premier cas,
une seconde contradiction (c’est-à-dire un autre problème artistique) et,
dans le second cas, un problème moral ou théologique.
28
Voir Charles BRITTAIN, « Deinos (wicked good) at interpretation (Protagoras 334-48) »,
2018, où j’ai catalogué les quatre solutions que Socrate propose pour ces vers du poème de
Simonide dans l'appendice 1, ainsi que les solutions restantes que Socrate donne dans ses
propres exposés bravaches du poème dans le Prt. 342-46.
35
Protagoras le sophiste
deux passages est assez étroit, comme l’ont souvent noté les chercheurs29. Cette
scène des Grenouilles, tout comme l’intermède poétique du Protagoras, fait
partie d’une suite de débats entre les deux principaux protagonistes, en
l’occurrence Eschyle et Euripide, qui s’affrontent pour savoir lequel est le
meilleur poète ; et les deux scènes partagent un certain nombre de traits uniques
– plus particulièrement dans l’attention portée sur l’attaque et la défense des
premières lignes d’œuvres littéraires célèbres et dans l’utilisation des ambiguïtés
et de la distinction comme outils pour ce débat. L’importance de ce dernier
point transparaît clairement lors de la première attaque d’Euripide contre le
prologue des Choéphores d’Eschyle dans les Grenouilles 1126-32. (Les
personnages sont Eschyle [A] et Euripide [E], avec Dionysos [D] comme
modérateur comique du débat ; Oreste est le locuteur originel dans les citations
des Choéphores).
29
Voir en particulier le brillant article de Charles SEGAL, « Protagoras’ Orthoepeia in
Aristophanes’ "Battle of the Prologues" », Rheinisches Museum 113, 1970, p. 158-162.
30
ARISTOPHANE, Grenouilles 1126-31 :
Αι. « Ἑρμῆ χθόνιε, πατρῷ' ἐποπτεύων κράτη,
σωτὴρ γενοῦ μοι σύμμαχός τ' αἰτουμένῳ.
ἥκω γὰρ εἰς γῆν τήνδε καὶ κατέρχομαι. »
Δι. τούτων ἔχεις ψέγειν τι ; Ευ. πλεῖν ἢ δώδεκα
Δι. ἀλλ' οὐδὲ πάντα ταῦτά γ' ἔστ' ἀλλ' ἢ τρία.
Ευ. ἔχει δ' ἕκαστον εἴκοσίν γ' ἁμαρτίας.
36
Charles Brittain
31
ARISTOPHANE, Grenouilles 1138-50 :
Αι. « Ἑρμῆ χθόνιε, πατρῷ' ἐποπτεύων κράτη. » 1138
Ευ. οὔκουν Ὀρέστης τοῦτ' ἐπὶ τῷ τύμβῳ λέγει
τῷ τοῦ πατρὸς τεθνεῶτος ; Aι. οὐκ ἄλλως λέγω.
Ευ. πότερ' οὖν τὸν Ἑρμῆν, ὡς ὁ πατὴρ ἀπώλετο
αὐτοῦ βιαίως ἐκ γυναικείας χερὸς
δόλοις λαθραίοις, ταῦτ' « ἐποπτεύειν » ἔφη ;
Αι. οὐ δῆτ' ἐκεῖνος, ἀλλὰ τὸν Ἐριούνιον 1144
Ἑρμῆν χθόνιον προσεῖπε, κἀδήλου λέγων
ὁτιὴ πατρῷον τοῦτο κέκτηται γέρας·
Ευ. ἔτι μεῖζον ἐξήμαρτες ἢ'γὼ'βουλόμην- 1147
εἰ γὰρ πατρῷον τὸ χθόνιον ἔχει γέρας-
Δι. οὕτω γ' ἂν εἴη πρὸς πατρὸς τυμβωρύχος. 1149
Αι. Διόνυσε, πίνεις οἶνον οὐκ ἀνθοσμίαν.
37
Protagoras le sophiste
32
Alex F. GARVIE (éd.), Aeschylus. Choephori, Oxford, Oxford University Press, 1986.
38
Charles Brittain
Il s’agit ici d’un cas plus simple, bien qu’il repose sur un autre type de
problème :
1. Aux lignes 1154-57, Euripide ne parvient pas à distinguer « je rentre »
(ἥκω) et « je suis de retour » (κατέρχομαι) et accuse donc Eschyle de
l’échec artistique de la répétition ou du « rembourrage » (comme il le
dit en 1178 : stoibê).
2. Aux lignes 1160-1165, Eschyle répond en distinguant sans ambiguité
les deux termes, l’un étant une expression standard et l’autre un terme
juridique.
3. Et aux lignes 1167-68, Euripide rejette cette résolution en soulignant
que, puisqu’elle est factuellement fausse au regard de la loi (le retour
d’un exilé étant un fait juridique), elle implique une autre erreur
artistique – il s’agit d’un échec dans la représentation.
J’omets le troisième cas sur le prologue des Choéphores d’Eschyle, qui tourne
autour de l’adresse d’Oreste à son père (aux lignes 1170-79), puisqu’elle semble
servir une fonction dramatique (Dionysos montre qu’il a repris la méthode
33
ARISTOPHANE, Grenouilles 1152-69 :
Αι. « σωτὴρ γενοῦ μοι σύμμαχός τ' αἰτουμένῳ. 1152
ἥκω γὰρ εἰς γῆν τήνδε καὶ κατέρχομαι. »
Ευ. δὶς ταὐτὸν ἡμῖν εἶπεν ὁ σοφὸς Αἰσχύλος. 1154
Δι. πῶς δίς ;
Ευ. σκόπει τὸ ῥῆμ'· ἐγὼ δέ σοι φράσω.
« ἥκω γὰρ εἰς γῆν, » φησί, « καὶ κατέρχομαι·».
« ἥκω » δὲ ταὐτόν ἐστι τῷ « κατέρχομαι ». 1157
Δι. νὴ τὸν Δί', ὥσπερ γ' εἴποι γείτονι,
« χρῆσον σὺ μάκτραν, εἰ δὲ βούλει, κάρδοπον. »
Αι. οὐ δῆτα τοῦτό γ', ὦ κατεστωμυλμένε 1160.
ἄνθρωπε, ταὔτ' ἔστ', ἀλλ' ἄριστ' ἐπῶν ἔχον.
Δι. πῶς δή ; δίδαξον γάρ με καθ' ὅτι δὴ λέγεις ;
Αι. 'ἐλθεῖν' μὲν εἰς γῆν ἔσθ' ὅτῳ μετῇ πάτρας.
χωρὶς γὰρ ἄλλης συμφορᾶς ἐλήλυθεν.
φεύγων δ' ἀνὴρ 'ἥκει' τε καὶ 'κατέρχεται'. 1165
Δι. εὖ, νὴ τὸν Ἀπόλλω. τί σὺ λέγεις, Εὐριπίδη ;
Ευ. οὔ φημι τὸν Ὀρέστην κατελθεῖν οἴκαδε. 1167
λάθρᾳ γὰρ ἦλθεν, οὐ πιθὼν τοὺς κυρίους.
Δι. εὖ, νὴ τὸν Ἑρμῆν· ὅ τι λέγεις δ' οὐ μανθάνω. 1169
39
Protagoras le sophiste
d’Euripide) plutôt que de donner une nouvelle forme d’outil critique. Mais il
est significatif, je pense, que les critiques d’Euripide dans les trois cas se
concentrent très directement sur la légitimité de la cause d’Oreste pour le
meurtre de sa mère plus tard dans la pièce. Cela dépend de ses droits légaux et
de l’autorité divine, qui sont tous deux remis en question ici, quoique de
manière comique.
Le quatrième – et dernier – cas, aux lignes 1182-96, voit les rôles s’inverser,
puisque c’est Eschyle maintenant qui s’attaque aux prologues d’Euripide en
utilisant les deux premières lignes de son Antigone (perdue) :
34
ARISTOPHANE, Grenouilles 1182-96:
Ευ. « ἦν Οἰδίπους τὸ πρῶτον εὐτυχὴς ἀνήρ »— 1182
Αι. μὰ τὸν Δί’ οὐ δῆτ’, ἀλλὰ κακοδαίμων φύσει.
ὅντινά γε πρὶν φῦναι μὲν Ἁπόλλων ἔφη
ἀποκτενεῖν τὸν πατέρα, πρὶν καὶ γεγονέναι·
πῶς οὗτος ἦν τὸ πρῶτον εὐτυχὴς ἀνήρ; 1186
Ευ. « εἶτ’ ἐγένετ’ αὖθις ἀθλιώτατος βροτῶν. » 1187
Αι. μὰ τὸν Δί’ οὐ δῆτ’, οὐ μὲν οὖν ἐπαύσατο.
πῶς γάρ; ὅτε δὴ πρῶτον μὲν αὐτὸν γενόμενον
χειμῶνος ὄντος ἐξέθεσαν ἐν ὀστράκῳ,
ἵνα μὴ ’κτραφεὶς γένοιτο τοῦ πατρὸς φονεύς·
εἶθ’ ὡς Πόλυβον ἤρρησεν οἰδῶν τὼ πόδε·
ἔπειτα γραῦν ἔγημεν αὐτὸς ὢν νέος
καὶ πρός γε τούτοις τὴν ἑαυτοῦ μητέρα·
εἶτ’ ἐξετύφλωσεν αὑτόν
Δι. εὐδαίμων ἄρ’ ἦν, 1195
εἰ κἀστρατήγησέν γε μετ’ Ἐρασινίδου.
40
Charles Brittain
Il s’agit d’une critique plus longue et plus complexe, et plus difficile à cerner
puisque Euripide n’y répond pas. Mais je pense que les principales accusations
sont qu’Euripide se trompe dans les faits, tant dans sa première que dans sa
deuxième ligne (citée en 1182 et 1187) : Eschyle prétend qu’Euripide se trompe
en affirmant qu’Œdipe était heureux puis est devenu misérable. Comme le
montre le commentaire de Dionysos aux lignes 1195-96, transparait également
ici une critique morale ou conceptuelle : Euripide ne semble pas comprendre ce
que sont la chance et le bonheur. Mais il s’agit également d’une critique
artistique plus urgente. Car si Euripide se trompe sur le fait qu’il y a eu un
renversement de fortune pour Œdipe, alors sa pièce est défectueuse in toto parce
qu’elle est basée sur une peripeteia purement apparente.
Au cas où l’on préférerait voir dans la critique d’Eschyle une méthode
critique différente, il vaut la peine d’être remarqué que les accusations qu’il
porte reposent sur des ambiguïtés multiples ou des échecs de distinction, tout
comme celles faites auparavant par Euripide : Eschyle considère le verbe de la
première ligne « était » (ἦν en 1182) comme prédicatif, de sorte qu’il signifie
qu’Œdipe était d’abord un heureux homme, tandis qu’Euripide le prend
vraisemblablement au sens existentiel, ce qui signifie qu’il y a eu un jour une
personne, Œdipe... (Comme l’a souligné Charles Segal, il est tentant de penser
que cette ambiguïté, qui conduit au contraste importé par Eschyle entre ce
qu’Œdipe était par nature et ce qu’il est devenu, est la source de Platon pour les
multiples distinctions entre l’être et le devenir dans la scène parallèle du
Protagoras.35) Le cas d’Eschyle dépend également de l’absence de distinction
entre le fait qu’Œdipe soit heureux ou malheureux et le fait qu’il soit chanceux
ou infortuné (bien qu’il soit difficile d’en être certain, ce problème ayant
également concrètement affecté les scribes et les leçons de nos manuscrits)36. Et
ainsi de suite : une fois l’astuce maitrisée, la méthode d’ambigüisation et de
distinction est inépuisable.
Ce qui est passionnant dans les quatre cas des Grenouilles (à supposer qu’ils
fonctionnent plus ou moins de la manière que j’ai dite) c’est qu’ils nous
fournissent un aperçu de la portée et de l’efficacité critique de la technique que
nous avons identifiée dans la parodie de l’approche protagoréenne (Protagoras
339-41 voir plus haut). Il ne s’agit certes que d’un aperçu, puisque nous n’avons
que des exemples parodiques de critique sophistique. Cependant, cela nous
35
Charles SEGAL, « Protagoras’ Orthoepeia in Aristophanes’ "Battle of the Prologues" »,
1970.
36
Voir Kenneth DOVER (éd.), Aristophane Frogs, Oxford, ad loc., 1993. Au v.1186, tous les
manuscrits ont chanceux, au v.1195 tous ont heureux ; mais les manuscrits sont divisés sur
v.1182 : seul R (le plus ancien des 4 manuscrits principaux) a heureux (préféré par
l’éditeur). Mais le jeu de mots fonctionne avec l'un ou l'autre mot.
41
Protagoras le sophiste
donne une meilleure idée des outils techniques, car la scène d’Aristophane n’est
pas principalement conçue pour ridiculiser la méthode critique par elle-même,
mais plutôt pour l’utiliser afin de se moquer des faiblesses des deux dramaturges.
Ainsi, la scène suivante (l’analyse de la bouteille perdue des prologues
d’Euripide) parodie la structure syntaxique et métrique répétitive des premières
lignes d’un certain nombre de ses pièces. Ce tableau plus complet nous montre
que la méthode peut donner lieu à :
- 1. une critique structurelle de l’ensemble de l’intrigue, comme dans le
4ème cas (Grenouilles 1182-96, les non-péripéties de l’Antigone
d’Euripide), et comme l’atteste la première accusation de
contradiction de Protagoras dans le poème de Simonide (Prt. 339b7-
d9), ainsi qu’au niveau macro pour les chants 20-21 de l’Iliade.
- 2. une critique morale, comme dans le 1er cas (Grenouilles 1138-50,
Hermès négligeant le meurtre d’Agamemnon) et comme l’atteste
également la 2ème solution de Socrate dans Protagoras 341b5-d9 (s’il est
mauvais d’être bon et si les dieux sont bons).
- 3. une critique factuelle, comme dans le 2ème cas (Grenouilles 1152-69,
représentant le retour d’Oreste comme un fait juridique), et le 4ème cas
(Grenouilles 1182-96, représentant Œdipe comme chanceux au départ
malgré ses problèmes antérieurs).
- 4. une critique artistique, comme dans la réponse d’Eschyle dans le 1er cas
(Grenouilles 1138-50, éliminant le fantôme d’Agamemnon des
premières lignes de la scène), et comme attesté dans la 1ère solution de
Socrate dans Protagoras 340b2-d5 (rendant la vertu facile à préserver à
la ligne 13 alors qu’elle est facilement perdue aux lignes 14-16 de
Simonides fr. 542).
Je ne prétends pas que cela suffise à combler tout le fossé entre les critiques
apparemment éristiques de l’Iliade 1.1 et la théorie constructive et novatrice de
la critique poétique que Platon attribue à Protagoras et dont nous avons vu les
résultats positifs dans l’Iliade 21.240. (Bien que, comme indiqué dans la section
1, j’ai quelques idées sur la valeur possible des outils qui ont généré les critiques
éristiques). Mais je pense que cela contribue à rendre plausible le fait qu’une
méthode critique qui inclut ne serait-ce que deux outils techniques – l’analyse
structurelle (de la division de la phrase à la division de la scène et de l’intrigue)
et une méthode formelle de distinction ou d’ambiguïsation – pourrait donner
des résultats positifs.
42
Charles Brittain
43
Protagoras le sophiste
scène, mais surtout du fait que Platon nous montre que Prodicos n’aide pas du
tout Socrate. Cela apparaît dans les deux premiers mouvements de sa défense de
Simonide (Prt. 340-41). Le rôle joué par Prodicos a trois raisons. Premièrement,
ces deux mouvements (la distinction de « être » et « devenir » et le terme
« chalepon ») sont des faux départs plutôt comiques, comme Socrate finit par
admettre. Deuxièmement, Socrate a déjà l’idée de distinguer ces termes avant de
demander à Prodicos d’approuver et donc d’en assumer la responsabilité lorsque
cela tourne mal (voir les premières phrases de ses première et deuxième solutions
dans Prt. 340b2-5 et 341b5-737).
La troisième raison de penser que Prodicos n’est pas utile ici vient de la
façon dont son aide est invoquée pour la première fois par Socrate en 339d10-
40b2, après que Protagoras souligne la contradiction dans le poème de
Simonide :
37
David WOLFSDORF, « Hesiod, Prodicus, and the Socratics on work and pleasure », 2018.
38
Protagoras 339d10-40b2 (éd. A. ADAM & J. ADAM, p. 42-43) : Εἰπὼν οὖν ταῦτα πολλοῖς
θόρυβον παρέσχεν καὶ ἔπαινον τῶν ἀκουόντων· καὶ ἐγὼ τὸ μὲν πρῶτον, ὡσπερεὶ ὑπὸ ἀγαθοῦ
πύκτου πληγείς, ἐσκοτώθην τε καὶ ἰλιγγίασα εἰπόντος αὐτοῦ ταῦτα καὶ τῶν ἄλλων
ἐπιθορυβησάντων· ἔπειτα—ὥς γε πρὸς σὲ εἰρῆσθαι τἀληθῆ, ἵνα μοι χρόνος ἐγγένηται τῇ σκέψει
τί λέγοι ὁ ποιητής—τρέπομαι πρὸς τὸν Πρόδικον, καὶ καλέσας αὐτόν, Ὦ Πρόδικε, ἔφην ἐγώ,
σὸς μέντοι Σιμωνίδης πολίτης· (340a) δίκαιος εἶ βοηθεῖν τῷ ἀνδρί. δοκῶ οὖν μοι ἐγὼ
παρακαλεῖν σέ· ὥσπερ ἔφη Ὅμηρος τὸν Σκάμανδρον πολιορκούμενον ὑπὸ τοῦ Ἀχιλλέως τὸν
Σιμόεντα παρακαλεῖν, εἰπόντα — φίλε κασίγνητε, σθένος ἀνέρος ἀμφότεροί περ / σχῶμεν,
44
Charles Brittain
ἀτὰρ καὶ ἐγὼ σὲ παρακαλῶ, μὴ ἡμῖν ὁ Πρωταγόρας τὸν Σιμωνίδην ἐκπέρσῃ. καὶ γὰρ οὖν καὶ
δεῖται τὸ ὑπὲρ Σιμωνίδου ἐπανόρθωμα τῆς σῆς μουσικῆς, ᾗ τό τε βούλεσθαι καὶ ἐπιθυμεῖν
διαιρεῖς ὡς οὐ ταὐτὸν ὄν, καὶ ἃ νυνδὴ εἶπες πολλά τε καὶ καλά.
39
Voir Andrea CAPRA, « Protagoras’ Achilles : Homeric Allusion as a Satirical Weapon
(Plato’s Protagoras 340a) », Classical Philology 100, 2005, p. 274-77.
40
Voir EUSTATHE DE THESSALONIQUE, Commentaire sur l'Iliade d'Homère (éd. van der
Valk, vol. 4, Leyden, 1987, p. 506) (Cf. Erbse 1977 ad loc.).
41
Le chapitre 6 des Dissoi Logoi esquisse en 12 lignes les principales lignes du débat dans le
Protagoras 315-328 de Platon.
45
Protagoras le sophiste
C’est peut-être aller trop loin : en tout cas, j’espère avoir montré que les faits
permettent de soutenir une reconstruction de la théorie de Protagoras sur
l’interprétation poétique comme étant technique, dialectique et constructive.42
Bibliographie
42
I am very grateful to Karin Schlapbach, Louis-Jean Tissot & Thibault Emonet for their
invitation to me to present this paper at the workshop in Fribourg in May 2024 – and
especially for translating it into more elegant French than my original English. The paper
owes much to an earlier (online) audience at the 2021 Michael Frede lecture. I also thank
Hayden Pelliccia and Katerina Ierodiakonou for originally inciting and abetting my work
on Protagoras (respectively). Charles Brittain.
46
Charles Brittain
47
Protagoras le sophiste
48
Le Protagoras de Platon
Retour sur le mythe du Protagoras, entre
anthropologie et philosophie
Frédérique Ildefonse
1.
Quoi ! Les bêtes ne sont-elles pas aussi des œuvres divines ? Oui, mais non
pas des êtres de premier rang, des parties de dieux (ἀλλ’οὐ προηγούμενα
οὐδὲ μέρη θεῶν). Toi, tu es au premier rang, tu es un fragment du dieu (σὺ
δὲ προηγούμενον εἶ, σὺ ἀπόσπασμα εἶ τοῦ θεοῦ) ; tu as en toi-même une part
de lui (ἔχεις τι ἐν σεαυτῷ μέρος ἐκείνου). Pourquoi donc ignores-tu ta
parenté ? (τί οὖν ἀγνοεῖς σου τὴν συγγένειαν ;)1
1
ÉPICTÈTE, Entretiens, II 8, 11 (je traduis).
51
Le Protagoras de Platon
2
PLATON, Protagoras 322a, trad. Frédérique ILDEFONSE, Paris, Flammarion, 1997 : « C’est
ainsi que l’homme se retrouva bien pourvu pour sa vie et que, par la suite, à cause
d’Épiméthée, Prométhée, dit-on, fut accusé de vol ».
52
Frédérique Ildefonse
l’inégalité parmi les hommes, l’homme, dépourvu d’instinct, est caractérisé par
la perfectibilité.
On notera ici le grand écart : du rien à une caractéristique divine – il ne
s’agit ni d’une dotation providentielle délibérée (comme dans le stoïcisme), ni
même d’une promotion, mais de la seule solution possible – la logique du mythe
requiert que l’homme soit doté, plus qu’elle ne requiert que la frontière
hommes-dieux soit sauvegardée. Et la transgression, le passage dans le territoire
des dieux, n’est pas issue d’une démesure de la part de Prométhée, mais de la
recherche d’une μηχανή, de la sortie d’une aporie.
D’ailleurs, le passage par le séjour divin ne va pas lui non plus sans une
situation par défaut. Le mythe précise que Prométhée dérobe « le savoir
technique d’Héphaïstos et d’Athéna, ainsi que le feu », sans lequel on ne
pouvait ni acquérir le savoir technique, ni s’en servir – que par là l’homme se
trouvait « en possession du savoir qui concerne la vie, mais (qu’) il n’avait pas le
savoir politique ». N’oublions pas à cet égard que l’enquête porte sur le savoir
politique, qu’il s’agit de justifier que l’art politique soit réparti entre tous, que
Protagoras s’engageait à le justifier de deux manières, par un mythe et par un
logos, et qu’il ne justifiait que par le plaisir le choix de raconter un mythe 3.
Dans le premier temps du mythe, il ne s’agit que de la répartition des
qualités pour survivre : ce qu’il faut donner, c’est ce qui permet de survivre. Or
le savoir politique se trouvait non pas dans l’atelier d’Héphaïstos et d’Athéna,
mais dans l’acropole de Zeus. Le passage du mythe est un peu flou, au sens où le
récit mythique fait une boucle et donne l’impression, par cette boucle, qui le fait
repasser par un vol qu’il a déjà commis, que Prométhée a volé le savoir technique
et le feu comme par défaut, par défaut par rapport au vol du savoir politique que
Prométhée n’a pas pu commettre. Pourquoi Prométhée n’a-t-il pas pu voler l’art
politique ? C’est que les sentinelles étaient redoutables, et que Prométhée n’avait
plus le temps, parce que le moment de la présentation des hommes était
imminent. Comme nous l’enseigne le chaudron freudien4, la pluralité des
3
PLATON, Protagoras 320d : Δοκεῖ τοίνυν μοι, ἔϕη, χαριέστερον εἶναι μῦθον ὑμῖν λέγειν.
4
Freud évoque « l’histoire du chaudron emprunté » à deux reprises dans Le Mot d’esprit et
sa relation à l’inconscient. L’histoire racontée par Freud est la suivante : « A a emprunté à
B un chaudron de cuivre. Une fois qu’il l’a rendu, B le fait traduire en justice en l’accusant
d’être responsable du gros trou qui s’y trouve maintenant et qui rend l’ustensile
inutilisable. A présente sa défense en ces termes : “Primo, je n’ai jamais emprunté de
chaudron à B ; secundo, le chaudron avait déjà un trou lorsque B me l’a donné ; tertio, j’ai
rendu le chaudron en parfait état.” Chacune de ces objections prise séparément est bonne
en elle-même, mais, envisagées toutes ensemble, elles s’excluent mutuellement. […] On
53
Le Protagoras de Platon
justifications du fait que Prométhée n’ait pas volé chez Zeus l’art politique est
suspecte, dès lors qu’une seule aurait suffi. De même, comme je l’ai indiqué plus
haut, la fin de cette section est rapidement achevée, pour ne pas dire bâclée :
« Prométhée, dit-on, fut accusé de vol. »
La seconde partie du mythe fait fond tout d’abord sur ce lien divin dont il a
élucidé la provenance. L’homme ainsi doté en vient à reconnaître des dieux,
construit des autels et fabrique des ἀγάλματα des dieux ; puis, grâce à la τέχνη,
« il ne tarde pas à émettre des sons articulés et des mots » et il invente maisons,
vêtements, chaussures, couvertures et aliments qui viennent de la terre. On
remarquera l’ordre ici précisé : l’homme reconnaît des dieux et les vénère avant
même de parler ou de se loger, de se vêtir ou de manger des produits de la terre
qu’il cultive. Il n’est pas précisé comment il se nourrit dans l’intervalle.
En dépit de toutes ces avancées, le premier don par vol ne suffit pas. Les
hommes vivent dispersés, il n’y a pas de cités. « Leur art d’artisans » (ἡ
δημιουργικὴ τέχνη) ne suffisait pas à les rendre victorieux dans la guerre qu’ils
menaient contre les bêtes sauvages et ils succombaient sous leurs coups. Leurs
tentatives de se rassembler « pour assurer leur sauvegarde en fondant des cités »
échouaient. À chaque fois qu’ils étaient rassemblés, ils se comportaient d’une
manière injuste les uns à l’égard des autres, parce qu’ils ne possédaient pas l’art
politique, « dont l’art de la guerre est une partie », « de sorte que, toujours, ils
se dispersaient à nouveau et périssaient ».
Pour sortir de l’aporie où les hommes ne sont pas victorieux face aux
animaux sauvages et risquent de s’entretuer parce qu’ils s’avèrent incapables de
se rassembler, faute de posséder l’art politique, il faut cette fois une intervention
de Zeus, qui dépêche Hermès pour apporter à l’humanité la Vergogne et la
Justice – et qui, à Hermès qui lui demande s’il doit répartir entre les hommes la
Vergogne et la Justice « à la manière dont les arts l’ont été », répond qu’il doit
les distribuer entre tous. Puisqu’il s’agissait de justifier que l’art politique soit
réparti entre tous, on voit ici bien sûr la manière dont Protagoras justifie le fait
que tous les hommes participent à l’art politique. Notons toutefois que la
répartition des autres arts, à laquelle Hermès renvoie – un seul homme qui
possède l’art de la médecine suffit pour un grand nombre de profanes, et il en est
de même pour les autres artisans – n’a été préalablement ni opérée ni
commentée dans le mythe qui ne mentionne que « leur art d’artisans ».
Ainsi, la seconde partie du mythe développe l’idée selon laquelle « le savoir
technique » avec « le feu » ne permet d’assurer qu’une partie de ce qui est requis
pourrait dire, en utilisant d’autres termes, qu’A emploie un “et” là où un “ou bien… ou
bien…” est seul possible » (p. 131-132).
54
Frédérique Ildefonse
2.
par la culture des hommes et de leurs activités. Les dieux sont donc associés
entre eux dans et par ces activités humaines qui seules leur donnent leur
existence. Tandis qu’eux-mêmes donnent forme et intelligibilité à ces
activités humaines par leur présence collective.5
Il écrit encore : « L’ensemble des associations possibles des divinités entre elles
dessine les figures de l’action humaine, c’est-à-dire », je souligne, « la culture
quotidienne des hommes : le polythéisme grec n’est donc pas un panthéisme. »6
De cela il importe de retenir : le lien entre le polythéisme et la culture des
hommes et de leurs activités ; la manière dont « l’ensemble des associations
possibles des divinités entre elles » intervient dans la détermination des
différentes figures de l’action humaine ; et, puisqu’il y a un « c’est-à-dire », la
manière dont Jean-Louis Durand explicite ces différentes « figures de l’action
humaine », comme « la culture quotidienne des hommes » ; en contrepoint, la
distinction entre polythéisme et panthéisme qui s’ensuit.
Si, comme Jean-Louis Durand le rappelle, « la religion en Grèce n’est pas
un secteur de la culture », dans le lien qui unit indissociablement culture et
religion, il est crucial de marquer « la part du sacrifice »7 : « définir l’homme
grec, c’est […] dire qu’il est sacrificateur ». Pourvu qu’on précise que chaque
Grec ne peut sacrifier partout, qu’il sacrifie toujours d’une certaine terre :
sacrifier, c’est […] assurer par le rituel indissociable du sang et des graines
la bonne marche de l’ordre même du cosmos. Seule est humaine une terre
5
Jean-Louis DURAND, Les Mythes grecs, « Horos », Grenoble, Jérôme Millon, 2023, p. 56.
6
Ibid.
7
Ibid., p. 58.
55
Le Protagoras de Platon
En d’autres termes,
Il importe de retenir ce lien qu’on est loin de faire toujours entre sacrifice et
mythe – on ne pense pas toujours que le sacrifice est au centre de la parole
mythique : « Définir l’homme grec, c’est […] dire qu’il est sacrificateur » –
pourvu qu’on précise que chaque Grec ne peut sacrifier partout, qu’il sacrifie
toujours d’une certaine terre). « C’est pourquoi le rite sacrificiel est au centre de
la parole mythique puisqu’il situe culturellement et religieusement les hommes
dans le monde et les implique activement dans son équilibre. »
Jean-Louis Durand précise encore :
8
Ibid., p. 60.
9
Ibid., p. 60-61.
56
Frédérique Ildefonse
10
Ibid., p. 213.
57
Le Protagoras de Platon
Le point essentiel du mythe est à ses yeux que « l’humanité (y) est vue hors
rituel ». Comme il l’écrit, « ce texte extraordinaire » qu’est le mythe de
Protagoras « réussit à construire une humanité sans sacrifice ». Il souligne en
outre que
la seule réalité (y) est celle de la langue, aucune place n’est faite au rituel.
La seule réalité est donc celle prise en compte par les sophistes.
Les catégories qui servent à classer ne sont que des catégories sémantiques.
Les catégories sont mises en relation par des figures de style,
essentiellement l’antithèse et la comparaison. Leur technique de sophistes
est la rhétorique, c’est-à-dire exploiter toutes les possibilités de la langue
grecque.11
Il poursuit :
11
Ibid., p. 213.
12
Ibid., p. 214.
58
Frédérique Ildefonse
13
Ibid., p. 212-213.
14
Ibid., p. 60.
59
Le Protagoras de Platon
3.
60
Frédérique Ildefonse
que des statues, mais littéralement des objets qui réjouissent la divinité 15, je
proposerai ici de traduire des objets de culte), parler, puisqu’ensuite, « grâce à
l’art, (les hommes) ne tard(èrent) pas à émettre des sons articulés et des mots »,
tout cela ne mène à aucune forme de solidarité entre les hommes qui
reconnaissent ces dieux, leur rendent un culte.
La seconde partie du mythe évoque quelques tentatives de rassemblement
entre les hommes, toutes avortées. Je ne pense bien sûr pas que la présence des
autels et des ἀγάλματα ait échappé à Jean-Louis Durand. Ce qui manque, ce
n’est pas l’adresse aux dieux, ni la présence des autels et des objets rituels, mais la
solidarité entre eux de ceux qui pratiquent un rituel. Et c’est faute de cette
solidarité que les hommes ne s’assemblent pas, ne parviennent pas à s’assembler
et que l’intervention de Zeus est nécessaire.
Et si ce n’est que dans un second temps que les hommes peuvent
consommer les produits de la terre, il semble bien que précédemment ils tuent
des animaux pour se nourrir, mais ce n’est pas dit. La guerre contre les animaux
n’est mentionnée dans la seconde partie du mythe que pour dire que les hommes
la perdent et sont donc dévorés par les bêtes. A fortiori n’est-il fait aucune
mention du sacrifice.
À propos de cette désolidarisation qu’opère Protagoras, désolidarisation
étrange, pour qui s’intéresse au polythéisme grec, entre reconnaître des dieux,
dresser des autels, fabriquer des objets de culte d’une part et sacrifier d’autre part,
désolidarisation d’autant plus étrange que le rapport entre humains et animaux
est au centre du mythe, je voudrais ajouter à la réflexion un passage du chapitre
30 du traité Contre Colotès de Plutarque. Ce passage me paraît revenir en
filigrane sur ces dons que Zeus, dans la seconde partie du mythe du Protagoras,
fait à tous les hommes d’αἰδώς et de δική.
Plutarque dans ce traité réfute le traité d’un épicurien, Colotès, qui vivait
quatre siècles auparavant et dont nous ne disposons plus que par la réfutation
de Plutarque. Dans la dernière section du traité, il critique la position de Colotès
qui soutient que, sans lois, nous vivrions la vie de bêtes sauvages. Plutarque lui
rétorque :
Si l’on fait disparaître les lois tout en laissant subsister les doctrines de
Parménide, de Socrate, d’Héraclite et de Platon, il s’en faudra de
beaucoup que nous nous entre-dévorions et que nous menions une vie
de fauves. Tenus en effet par la peur de la honte et honorant la justice pour
sa beauté, nous penserons que nous avons des dieux pour bien diriger
notre vie et des démons pour la protéger, sans considérer “l’or sur et sous
15
Sur ce point, voir Stéphan DUGAST, Dominique JAILLARD & Ivonne MANFRINI (éd.),
Agalma ou les figurations de l’invisible, « Horos », Grenoble, Jérôme Millon, 2021.
61
Le Protagoras de Platon
C’est lorsque, les lois une fois disparues, ne resteront plus que les discours
qui exhortent au plaisir, lorsqu’on ne croira plus à une providence divine,
qu’on prendra pour des sages « ceux qui crachent sur la beauté dès lors
que ne s’y ajoute pas de plaisir », lorsqu’on se moquera et qu’on rira de ce
vers :
Justice possède un œil qui voit tout ;
De celui-ci :
Se tenant à côté, la divinité regarde de près ;
Ou de ces lignes :
Dieu, tout comme le dit justement la tradition ancienne, tenant à la
fin le début, le milieu et la fin de l’univers, va droit au but en se
déplaçant naturellement en rond ; Justice le suit pour venger les
manquements à la loi divine.17
16
PLUTARQUE, Contre Colotès 30 1124F, trad. J. BOULOGNE, J. BRUNSCHWIG,
D. DELATTRE et A. MONET (très légèrement modifiée), in Daniel DELATTRE & Jackie
PIGEAUD (dir.), Les Épicuriens, Paris, Gallimard, 2010, p. 887.
17
Ibid. (trad. Boulogne, Brunschwig, Delattre et Monet).
62
Frédérique Ildefonse
Voici le second :
Protagoras d’Abdère a été rangé, lui aussi, par certains auteurs dans le
chœur des philosophes qui ont détruit le critère de la vérité : il affirme, en
effet, que toutes les représentations et les opinions sont vraies, et que la
vérité est de l’ordre du relatif puisque tout ce qui est objet de
représentation ou d’opinion pour quelqu’un est immédiatement doté
d’une existence relative à lui. C’est ainsi qu’au début de ses Discours
terrassants il a proclamé : L’homme est la mesure de toutes choses, pour
celles qui sont, de leur existence ; pour celles qui ne sont pas, de leur non-
existence.19
18
EUSÈBE DE CÉSARÉE, La Préparation évangélique XIV, III, 7 (trad. Jean-Louis Poirier) in
Jean-Paul DUMONT (dir.), Les Présocratiques, Paris, Gallimard, 1988, p.1000.
19
SEXTUS EMPIRICUS, Contre les mathématiciens VII, 60 (trad. Jean-Louis Poirier) in Jean-
Paul DUMONT (dir.), Les Présocratiques, Paris, Gallimard, 1988, p. 998.
20
PLATON, Théétète 152a, traduction Michel NARCY, Paris, Flammarion, 2016, p. 153. Voir
la note 87 de M. Narcy.
63
Le Protagoras de Platon
Un autre parallèle me semble à cet égard pouvoir être fait entre le Protagoras
et le traité Contre Colotès – pour ce que Plutarque, prêtre de Delphes, sauvegarde
et pour ce que Protagoras, sophiste, abstrait. Voici comment Plutarque poursuit
son argumentation :
Mais en vérité dans les codes de lois dont précisément Colotès lui aussi
fait l’éloge, l’élément premier et principal est la croyance aux dieux
(πρῶτόν ἐστιν ἡ περὶ θεῶν δόξα καὶ μέγιστον), qui permit à Lycurgue de
placer sous leur protection les Lacédémoniens, comme Numa le fit pour
les Romains, Ion l’Ancien pour les Athéniens et Deucalion pour presque
toute la Grèce : grâce aux prières, serments, réponses oraculaires et
présages mêlant à la fois espérances et craintes, ils obtinrent que leurs
peuples se laissassent affecter par le divin. En voyageant, on pourrait
trouver des cités sans remparts, sans écriture, sans roi, sans maisons, sans
commerce, où la monnaie n’est pas nécessaire, où les théâtres et les
gymnases sont inconnus ; mais une cité sans sanctuaire, sans dieux, qui ne
recourt ni à des prières, ni non plus à des serments, réponses oraculaires
et sacrifices pour obtenir des biens et détourner des maux, personne n’en
a vu ni n’en verra. Une cité aurait plus de chance, à mon avis, de se
constituer et, une fois constituée, de se conserver sans territoire qu’une
communauté de citoyens complètement privée de la croyance aux
dieux. » (ἀνιέρου δὲ πόλεως καὶ ἀθέου, μὴ χρωμένης εὐχαῖς μηδ’ ὅρκοις μηδὲ
μαντείαις μηδὲ θυσίαις ἐπ’ ἀγαθοῖς μηδ’ ἀποτροπαῖς κακῶν οὐδείς ἐστιν οὐδ’
ἔσται γεγονὼς θεατής· ἀλλὰ πόλις ἄν μοι δοκεῖ μᾶλλον ἐδάφους χωρὶς ἢ
πολιτεία τῆς περὶ θεῶν δόξης ὑφαιρεθείσης παντάπασι σύστασιν λαβεῖν ἢ
λαβοῦσα τηρῆσαι.)
On voit bien ici la place du sacrifice dans la cité, la part du sacrifice dans la
cohésion de la cité, dont Plutarque, lui, ne fait en rien l’élision. À vrai dire il faut
préciser pour Plutarque : la part de la divination et du sacrifice.
64
Frédérique Ildefonse
Conclusion
21
Jean-Louis DURAND, Les Mythes grecs, p. 212.
65
Le Protagoras de Platon
est faite sur les relations sociales fondées dans le rituel, qui est essentiellement,
comme l’a montré Jean-Louis Durand, rituel sacrificiel.
Les conditions affectives a priori de la vie en commun, si elles constituent
la manière dont le sophiste justifie la distribution entre nous de l’art politique,
n’ont rien à voir avec la solidarité qui lie ensemble les participants d’un rituel.
Pour que l’intervention de Zeus par le truchement d’Hermès ait un sens, il fallait
bien qu’il n’y eût précédemment entre les hommes aucune forme de solidarité
préalable, donc aussi aucune forme de solidarité rituelle – car si elle avait existé,
elle aurait servi de ciment à la cité. Ce que vient fonder le don réparti entre tous
de l’αἰδώς et de la δική, c’est précisément non seulement l’art politique, mais l’art
politique en tant qu’il fonde entre les hommes la solidarité sans le rite – ce qu’il
faut assurer en l’absence du sacrifice.
Ainsi le fait que Zeus donne αἰδώς et δίκη comme semences ou conditions
de l’art politique suppose bien l’absence de solidarité qui aurait découlé de la
pratique partagée du rituel sacrificiel ; en effet si sacrifice il y avait, c’est-à-dire
rituel sacrificiel, ne ferait pas défaut la solidarité entre humains qui apparaît dans
la seconde partie du mythe : les hommes gagneraient leur guerre contre les
animaux et seraient en mesure de se rassembler.
On a eu tendance souvent, dans ce mythe, à traiter les dieux en présence
comme des personnages du mythe. À vrai dire, même si l’on cherche à grever les
dieux en présence du poids spécifique qu’ils devraient à leur inscription dans le
polythéisme, on n’y parvient pas. C’est qu’en fait Protagoras les traite en effet
non comme des dieux, mais comme des personnages qui sont des dieux. On
remarquera à cet égard que le mythe, à deux petites exceptions près, bien loin
d’articuler les puissances divines comme le fait le polythéisme, fait les
protagonistes divins ou semi-divins se succéder pour ainsi dire sur scène.
Épiméthée entre en scène, il se trompe, Prométhée le remplace. Une fois son
œuvre achevée, il quitte la scène, et on n’en parle plus. Puis Zeus, tel un deus ex
machina, entre en scène – et le seul lien vraiment manifeste entre les dieux est la
conversation entre Zeus et Hermès sur la manière dont doivent être répartis les
deux éléments du don de Zeus – certainement le fait qu’il s’agisse d’Hermès n’est
pas laissé au hasard, pour la puissance de communication qu’il incarne.
Il y a une sorte de roulement des divinités et, ne serait-ce que de ce point de
vue, on notera la distance entre ce mythe et le polythéisme qui fait toujours
intervenir les divinités dans les relations qu’elles entretiennent entre elles. Jean-
Louis Durand, rappelant que l’hymne s’adresse à un dieu, « célèbre la divinité
en disant ce qu’elle est, en lui donnant existence parmi les hommes », rappelle
aussi que
66
Frédérique Ildefonse
22
Ibid., p. 56.
23
Ibid.
67
Le Protagoras de Platon
Bibliographie
68
Réflexions métrico-rythmiques au sujet du poème
de Simonide conservé par Platon dans son
Protagoras
Orlando Poltera
1
Cf. FORD, Andrew, « The Function of Criticism at the Present Time (432 BC): Text,
interpretation and memory in Plato’s "Protagoras" », Poetica 46, 2014, 17-39 ; ici : 22.
2
Cf. FORD (2014), 39. HUNTER, Richard, « Clever about Verses? Plato and the ‘Scopas
Ode’ (PMG 542 = 260 Poltera) », in AGÓCS, Peter & PRAUSCELLO, Lucia (éd.),
Simonides Lyricus. Essays on the ‘other’ classical choral lyric poet, Cambridge, 2020, 197–
216.
69
Le Protagoras de Platon
Platon ; tous les autres auteurs qui en citent des passages, par ailleurs très limités,
puisent en effet dans l’œuvre du grand philosophe athénien3. Cela a son
importance, notamment pour les quelques passages du poème où Platon
abandonne la citation proprement dite pour passer à la paraphrase ; il nous prive
ainsi des paroles exactes de Simonide. Fort heureusement, cela ne lui arrive que
rarement, et si c’est le cas, la structure strophique du poème nous permet sinon
de restituer le texte original de Simonide, du moins de nous en rapprocher.
2. Avant de plonger in medias res, il faut cependant éclaircir la question du
titre sous lequel le poème circule dans nombre d’éditions modernes, à savoir
« la louange de Scopas » ou encore « l’ode à Scopas ». Le personnage évoqué
est un potentat thessalien; le nom de Scopas est mentionné par le personnage de
Protagoras au moment où il s’apprête à citer les vers de Simonide. En effet, c’est
avec ces mots que le sophiste introduit le poème du Céien (339a6–7): λέγει γάρ
που Σιμωνίδης πρὸς Σκόπαν τὸν Κρέοντος ὑὸν τοῦ Θετταλοῦ ὅτι ἄνδρ’ ἀγαθὸν μὲν
κτλ. Or, pour le dire avec les mots de Richard Hunter, « Protagoras’ recital of
name, patronym and geographical affiliation (of Scopas) may drip with
sarcasm », étant donné que Simonide, comme nous l’apprend Plutarque (T 92
Polt.), traite les Thessaliens d’ἀμαθεῖς (stupides), et que les Scopades eux-mêmes
« were such nobodies that no one would ever have heard of them but for
Simonides »4. Mais regardons cette introduction de plus près : Protagoras
annonce la citation immédiate d’un poème de Simonide par les mots λέγει γάρ
που Σιμωνίδης. Ces mots correspondent à la formule consacrée en prose pour
passer à une citation poétique. En revanche, l’ajout πρὸς Σκόπαν τὸν Κρέοντος
ὑὸν τοῦ Θετταλοῦ renvoie, par l’emploi de la préposition πρός, à une situation
dialogique, donc à un échange direct (ou, à la rigueur, à distance) entre
Simonide et le potentat thessalien5. Or le personnage de Scopas n’apporte
absolument rien à la démonstration exégétique que Protagoras se propose de
faire au sujet du poème de Simonide ; au contraire, la mention de Scopas semble
plutôt être contreproductive à l’économie même du poème, car il s’agit d’un
tyran peu recommandable et, est-on tenté de dire, pas du tout ouvert à ce genre
de dialogue éthico-social. S’y ajoute le fait que Platon ne tire aucun profit de la
3
Cf. POLTERA, Orlando, Simonides lyricus. Testimonia und Fragmente. Einleitung,
kritische Ausgabe, Übersetzung und Kommentar, Basel, 2008, 203–209 (F 260) ; 454–467
(Kommentar), ici : 454.
4
HUNTER, Richard, « Clever about Verses? », 2020, 208.
5
Cf. POLTERA, Orlando, « Protagora, Socrate e Simonide: quando il sofisma sfida la
filologia », in CORRADI, Michele & FERRONI, Lorenzo (éd.), Περὶ ἐπῶν δεινὸν εἶναι.
Prospettive filologico-letterarie sul Protagora di Platone, Baden-Baden, 2024, 59-84 ; ici :
67-69.
70
Orlando Poltera
6
La reconstitution proposée par BERESFORD, Adam, « Nobody’s Perfect : A new text and
interpretation of Simonides PMG 542 », Classical Philology 108, 2008, 237–256 est
âprement critiquée par MANUWALD qui voit précisément dans le manque de place pour
la nomination du destinataire du poème un premier élément disqualifiant cette
proposition (MANUWALD, Bernd, « Ist Simonides’ Gedicht an Skopas (PMG 542)
vollständig überliefert? », Rheinisches Museum 153, 2010, 1-24 ; ici : 6-7).
7
Ce n’est pas la seule fois que Simonide s’en prend à une sentence d’un Sage, cf. F 262 Polt.
où il raille Cléobule de Lindos dans une composition annulaire brève et fortement
sarcastique (μωροῦ φωτὸς ἅδε βουλά en clôture de l’extrait cité par Diogène Laërce corrige
en négatif Κλεόβουλον situé à la fin du premier vers volontairement épicisant).
8
Le public grec et encore plus la brochette des intellectuels réunis par Platon étaient
coutumiers de ce procédé d’identification d’une œuvre littéraire ou d’un poème et
n’avaient pas besoin d’être rassurés à ce sujet; aussi la question formulée par Protagoras fait-
elle clairement partie de l’effort dramaturgique de Platon; la réponse de Socrate y participe
à son tour (339b5–6): οὐδὲν δεῖ· ἐπίσταμαί τε γάρ, καὶ πάνυ μοι τυγχάνει μεμεληκὸς τοῦ
ᾄσματος (« Il n’y a pas besoin; je connais le poème en effet, et il se trouve que je m’en suis
occupé à fond »): rien de mieux pour couper l’herbe sous les pieds de Protagoras dans sa
tentative de vouloir briller grâce à sa démonstration exégétique du poème de Simonide…
En revanche, le fait que Socrate s’évertue à citer l’entier du poème même si en réalité il ne
discute en détail qu’une partie de celui-ci pourrait constituer un indice en faveur de la thèse
que le poème n’était finalement pas aussi fameux que les critiques modernes le pensent
généralement.
71
Le Protagoras de Platon
9
Cf. POLTERA (2024) 71.
10
La structure triadique proposée en premier par HERMANN, Gottfried (apud
L. F. HEINDORF, Platonis dialogi selecti, vol. 4, 2, Berolini 1810, 597–599) s’inspire des
épinicies de Pindare ; elle fut reprise par tous les éditeurs jusqu’à la seconde édition des
Poetae lyrici Graeci de BERGK (Lipsiae 1853, 868–871) où elle fut rejetée au profit d’une
structure monostrophique. La forme triadique fut proposée une dernière fois par
GENTILI, Bruno, « Studi su Simonide. II. Simonide e Platone », Maia 16, 1964, 278–
306, sans succès (si l’on excepte quelques émules italiens, cf. POLTERA 2024, 62–64).
11
Pour toute la discussion métrico-rythmique, l’on peut se référer au texte joint en
appendice.
72
Orlando Poltera
ἀνάγκᾳ δ᾽ (str. 3)12. Or il se trouve que ces mots sont suivis d’une part de la
conjonction de coordination τ’, d’autre part de la particule δ᾽, l’une et l’autre
élidées. Cela suggère que Simonide privilégie ici la continuité. Il n’est pas exclu
qu’il cherche ainsi à éviter une double clausule strophique, car en postulant la
fin de vers à cet endroit précis, l’on obtient la suite phérécratien (= forme
catalectique du glyconien: ⎯ ⎯ ⎯ ) / ithyphallique (⎯ ⎯ ⎯ ),
donc deux côla qui l’une et l’autre servent régulièrement de clausules de
périodes, et notamment de periodes de type « éolien »13. Certains éditeurs
proposent alors de restituer τοῖσιν (avec le ν éphelcystique), ce qui élimine le cas
de brevis in longo dans la strophe 2. Or ce phénomène pourrait au contraire
constituer un indice supplémentaire en faveur de la continuité: partant du
principe que le vers respecte le dovetailing caractéristique de la poésie lyrique
chorale14, nous sommes en présence d’un vers long constitué de dod 2ia^. Cette
même interprétation se laisse également défendre si l’on garde le texte transmis.
En effet, il s’agirait simplement de rattacher la syllabe indifferens au côlon
suivant avec la fonction d’élément anceps.
5. La discussion précédente vient de montrer qu’à part la fin d’une période
assurée par l’hiatus respectivement le phénomène de brevis in longo à la fin de la
strophe 3, nous ne disposons pour établir la colométrie du poème de Simonide
que de fins de mot correspondantes dans les trois strophes ; en outre, celles-ci
doivent se situer à des endroits pouvant légitimement être considérés comme la
fin d’un côlon. Dans le schéma métrique proposé en appendice, ces fins de mot
sont marquées par un trait simple. L’on observe alors aisément qu’à l’exception
du début du second vers ainsi que du cas du dernier vers à peine évoqué, ces fins
de mot coincident toujours avec la fin d’un côlon. On peut donc légitimement
y reconnaître une fin de vers. Quant au problème de l’interprétation
12
Dans la première strophe, cette place pourrait être occupée par le terme ἄριστοι, si la
paraphrase de Platon reproduit fidèlement le texte poétique.
13
Cf. GENTILI, Bruno, La metrica dei Greci, Messina-Firenze, 1951, 100, repris dans
GENTILI, Bruno & LOMIENTO, Liana, Metrics and Rhythmics. History of Poetic Forms in
Ancient Greece, Pisa-Roma, 2008, 139.
14
C’est la manière de désigner une fin de mot placée à l’élément métrique qui précède ou qui
suit la jonction de deux côla rythmiquement dissemblables. Pour la description du
phénomène, cf. IRIGOIN, Jean, Recherches sur les mètres de la lyrique chorale grecque: la
structure du vers, Paris, 1953, 40. Il serait cependant faux d’y reconnaître une loi métrique,
cf. ERCOLES, Marco, « Aggiornamento », in MAAS, Paul, Metrica greca. Terza edizione
italiana a cura di Alfredo Ghiselli, Cesena, 2016, 197-267 ; ici : 257-259. Et de fait, LIDOV,
Joel B., « Meter, Colon, and Rhythm: Simonides (PMG 542) and Pindar between Archaic
and Classical », Classical Philology 105, 2010, 25-53 ; ici : 28, penche pour la double
clausule.
73
Le Protagoras de Platon
S’il semble donc juste de placer la fin de vers avant les mots trisyllabiques si
caractéristiques, son interprétation ne fait pas l’unanimité. Hutchinson par
exemple veut y reconnaître un côlon éolien étendu en anticipant sur le caractère
« éolien » du poème de Simonide17, alors que la plupart des autres savants
optent pour l’interprétation dactylo-iambique (D ⎯ ⎯ ), aussi appelée
encomiologique18.
15
WEST, Martin Litchfield, Greek Metre, Oxford, 1982, 66.
16
Cf. BERESFORD (2008) 242 n. 18.
17
HUTCHINSON, Gregory Owen, Greek Lyric Poetry. A commentary on selected larges pieces:
Alcman, Stesichorus, Sappho, Alcaeus, Ibycus, Anacreon, Simonides Bacchylides, Pindar,
Sophocles, Euripides, Oxford, 2001, 203 ; « expanded version of the ‘ibycean’ » ; cf. déjà
WILAMOWITZ-MOELLENDORFF, Ulrich, Sappho und Simonides. Untersuchungen über
griechische Lyriker, Berlin, 1913, 182, qui considère le vers comme un phalécien au premier
pied choriambique.
18
Pour ce vers, cf. GENTILI & LOMIENTO (2008) 116.
74
Orlando Poltera
6. Il est vrai que le schéma métrique global du poème 19 fait la part belle à la
présence de cet élément rythmique qu’on a coutume d’appeler le glyconique:
⎯ ⎯ ⎯ (les y représentent la base éolienne). Ce glyconique est
doublé dans les vers 2 et 3 ; il réapparaît ensuite une dernière fois au vers 5 dans
sa forme simple. Jamais ce côlon n’ouvre cependant son vers respectif ; au
contraire, il est toujours précédé d’un monomètre, qu’il soit ionique (v. 2),
iambique (v. 3 et v. 5)20. À l’exception du v. 3, ils sont également suivis par un
monomètre iambique respectivement trochaïque. Étant donné que le
glyconique est l’équivalent d’un dimètre, le v. 2 correspond ainsi à une séquence
hexamétrique, le v. 3 à une séquence « pentamétrique » et le v. 5 à une séquence
tétramétrique. Or le glyconique est généralement rapproché de la lyrique
éolienne de Sappho et d’Alcée ; mais la régularité avec laquelle Simonide réalise
sa base éolienne par un ‘pied’ trochaïque pour finalement retrouver à chaque fois
la même séquence rythmique de huit syllabes – une sorte de dimètre chiastique
avec une première partie descendante (un monomètre trochaïque) suivie d’une
seconde partie ascendante (un monomètre iambique), la double brève au milieu
servant de pivot – parle contre l’interprétation éolienne de ce côlon ambigu.
Comme le relève Joel Lidov dans son étude métrique de notre ode, on a
l’impression que Simonide utilise cette séquence de huit syllabes comme une
sorte de dimètre de base de sa composition rythmique, comparable à la séquence
D (un hémiépès) dans les structures dites dactylo-épitritiques21. Par ailleurs, l’on
rencontre une variante ‘raccourcie’ du glyconique aux v. 4 et 6 une variante
‘raccourcie’ du glyconique (il manque les deux syllabes finales : ⎯ ⎯ ⎯)22,
et les séquences iambiques initiales des v. 3 et 4 prennent à leur tour des allures
de glyconiques amputés des trois syllabes initiales ( ⎯ ⎯). Ces ouvertures
anapestiques du vers sont anticipées par l’ionique au début du v. 2, à la
différence près qu’à ce moment-là, le rythme « glyconique » qui dominera ce
poème n’est pas encore installé. En effet, le premier vers de la strophe s’adapte
19
Pour cette partie technique, le lecteur peut se référer au texte avec le schéma métrique
donné en appendice.
20
Le monomètre ionique du v. 2 est en quelque sorte l’anaclase d’un monomètre iambique
anticipant ainsi les deux brèves au milieu du glyconique ; cette entame pyrrhique est
répétée par le monomètre iambique du v. 3 qui réalise son élément anceps avec deux brèves,
avant que le monomètre iambique du v. 5 présente à cette même place une longue.
Décidément, Simonide cultive la variation.
21
LIDOV (2010) 30.
22
Cet élément correspond à la première partie de l’asclépiade mineur (gl c chez Snell-Maehler
= Pindarus. Pars I: Epinicia. Post B. Snell edidit H. Maehler, Leipzig, 1980; cf. e.g. O. 5 str.
1), combiné lui aussi avec les glyconiques par Alcée, cf. GENTILI & LOMIENTO (2008)
163.
75
Le Protagoras de Platon
23
C’est la raison pour laquelle l’interprétation ‘éolienne’ du premier vers par HUTCHINSON
(cf. ci-dessus, n. 17) doit être rejetée.
24
Cf. F 2 Polt. χαίρετ᾽ ἀελλοπόδων θύγατρες ἵππων; F 256,7 Polt. ἐς τέλος· οὐ γὰρ ἐλαφρὸν
ἐσθλ[ὸν ἔμμεν·; F 263,1 Polt. σχέτλιε παῖ δολομηδέος Ἀφροδίτας; F 298,3 Polt. τᾶς δ᾽ ἄτερ
οὐδὲ θεῶν ζηλωτὸς αἰών·
25
Pour l’hendécasyllabe phalécien, cf. Sapph. Fr. 96 ^ia gly gly phalaec ||| (ou bien, avec
Sappho et Alcaeus: Fragmenta edidit Eva-Maria Voigt, Amsterdam 1971 : cr 3gl ba), et en
général GENTILI & LOMIENTO (2008) 169.
76
Orlando Poltera
seconde partie du vers, et cela tout en recourant une nouvelle fois à une mini-
construction annulaire qui se joue de la diérèse (εὐρυεδέος – χθονός).
8. Du point de vue sémantique, l’on peut signaler plusieurs passages où le
rythme et le contenu révèlent des phénomènes intéressants. Ainsi, les trois mots
trisyllabiques au début du deuxième vers de la strophe créent chacun
l’aprosdoketon, l’inattendu, en réorientant le contenu du premier vers26:
v. 1–2 ἄνδρ’ ἀγαθὸν μὲν ἀλαθέως γενέσθαι | χαλεπόν
v. 7–8 οὐδέ μοι27 ἐμμελέως τὸ Πιττάκειον | νέμεται
v. 13–14 τοὔνεκεν οὔ ποτ’ ἐγὼ τὸ μὴ γενέσθαι | δυνατόν
Qui plus est, il existe une sorte de paronomase entre la première et la
dernière strophe avec une évolution sémantique significative (de γενέσθαι |
χαλεπόν on passe à μὴ γενέσθαι | δυνατόν)28. C’est également un premier signal
pour la présence d’une structure annulaire globale. Or l’on retrouve quelque
chose de semblable au dernier vers des strophes respectives :
v. 6 ἐπὶ πλεῖστον δὲ καὶ ἄριστοί εἰ|σιν τούς κε θεοὶ φιλέωσιν.
v. 12 πάντα τοι καλά, τοῖ|σί τ’ αἰσχρὰ μὴ μέμικται.
v. 18 μηδὲν αἰσχρόν· ἀνάγ|κᾳ δ’οὐδὲ θεοὶ μάχονται.
Encore une fois, la partie paronomastique se trouve dans les mots qui
concluent la première et la dernière strophe (τούς κε θεοὶ φιλέωσιν est repris en
écho phonique par οὐδὲ θεοὶ μάχονται). Qui plus est, toutes les strophes
terminent par des verbes trisyllabiques, avec un jeu d’alliteration/assonance
entre μέμικται (fin de strophe 2) et μάχονται (fin de strophe 3). C’est aussi à ce
même endroit que l’on observe une isomélie conséquente (6 éléments) avec la
particularité que la descente finale est précédée d’une double montée :
/\ /\\ / \ / / \ \
… to-i-si ta-is-khra me-e me-mik-taj
/ \\ / \ / / \ \
… a-nan-ka-aj do-u-de thjo-i ma-khon-taj29
26
Pour la justification de la colométrie à cet endroit, cf. plus haut § 5.
27
HUTCHINSON (2001) 296 suggère d’écrire οὐδ᾽ ἐμοὶ (repris par BERESFORD 2008, 243),
étant donné que le narrateur exprime son désaccord fondamental par rapport à Pittacos.
Or, la comparaison avec Pindare montre qu’un pronom tonique ne subit jamais
l’abréviation par hiatus de sa syllabe finale.
28
C’est aussi un point fondamental discuté largement par Socrate (340a–341e, 344b–e).
29
Seule la fin de la première strophe (v. 6 … τούς κε θεοὶ φιλέωσιν) échappe à cette isomélie
77
Le Protagoras de Platon
finale, mais instaure néanmoins l’écho phonique avec le v. 18. Pour le concept, cf. Eur. IA
1610–1611 ἀπροσδόκητα δὲ βροτοῖς τὰ τῶν θεῶν | σῴζουσί θ᾽ οὓς φιλοῦσιν.
30
Dans le cas de ἔμμεναι, la fin de période est exigée par l’hiatus, cf. supra § 4.
78
Orlando Poltera
31
Du point de vue métrique, Simonide recourt ici à la forme non contractée du futur -ε-hω
(<-ε-σ-ω).
79
Le Protagoras de Platon
Pour ce qui est de la colométrie, elle fait la part belle au glyconique (cf. § 6).
Ce côlon est spontanément rapproché de la poésie éolienne, même si Simonide
semble plutôt l’utiliser comme un dimètre rythmiquement ambigu. Il n’est
cependant pas exclu qu’il s’agisse d’un clin d’œil malin de Simonide par rapport
à la thématique du poème : en effet, la cible de cette discussion de type
symposiacal est une sentence de Pittacos, ce fameux tyran de Mytilène qui subit
les foudres d’Alcée. On est bel et bien dans un environnement éolien…
Du point de vue du contenu, Simonide utilise deux procédés
complémentaires. D’une part, il confère à chaque strophe une fonction
argumentative precise : la première strophe présente tout l’enjeu du concept
éthico-social de l’ἀνὴρ ἀγαθός ; la seconde strophe présente l’alternative que
Simonide oppose à la sentence de Pittacos qu’il cite en ouverture de strophe en
la jugeant inexacte ; la troisième strophe enfonce le clou en se servant d’un ton
de plus en plus ironique, voire sarcastique. D’autre part, Simonide place sa
propre définition d’un ἀνὴρ ἀγαθός au milieu de la seconde strophe et ainsi
exactement au milieu du poème ; ce passage est caractérisé par l’emploi de deux
adjectifs composés (ἀπάλαμνος et ὀνησίπολιν) dont le second constitue un hapax
legomenon du plus bel effet32. Or Simonide ne tarde pas à nous rappeler la
prépondérance de la structure annulaire à l’aide d’échos sémantico-syllabiques
(cf. § 8 et 9). Quant à la ligne accentuelle, elle permet de trancher la question de
la forme du premier vers (cf. § 5), mais aussi de relever une belle isomélie à la fin
des strophes 2 et 3. Cela montre que Simonide traite les strophes comme des
unités indépendantes (cf. § 8).
Or, toutes ces observations convergent vers un même résultat : Platon nous
a conservé le poème de Simonide en entier et celui-ci comporte trois strophes ;
c’est le mérite d’Adam Beresford de nous avoir ouvert le chemin de la
reconstitution. Les philologues ayant alors accompli le gros de leur tâche – il ne
reste plus que quelques petits passages où le texte original de Simonide reste
caché derrière la paraphrase de Platon –, la balle est maintenant dans le camp
des philosophes : à eux d’affiner l’interprétation du poème de Simonide ainsi
que sa fonction dans le dialogue sur la base de ces nouvelles données.
32
Cf. à ce sujet POLTERA, Orlando, Le langage de Simonide. Étude sur la tradition poétique
et son renouvellement, Bern, 1997, 423-424.
80
Orlando Poltera
Bibliographie
81
Le Protagoras de Platon
82
Orlando Poltera
Appendice
83
Les relectures chrétiennes
La réception du sophiste Protagoras dans la
première littérature chrétienne
Sébastien Morlet
Protagoras fait l’objet d’une réception très diverse dans les textes chrétiens.
D’abord, il faut mettre à part les références au sophiste tel qu’il apparaît dans les
dialogues de Platon. Eusèbe de Césarée (mort vers 340) cite ainsi un passage de
la République (595b sqq.) mentionnant Protagoras aux côtés de Prodicos pour
montrer « comment Platon rejette comme pernicieuse la propédeutique
1
TATIEN, Discours aux Grecs 40, 2 (trad. Hélène GRELIER-DENEUX, in Bernard
POUDERON, Jean-Marie SALAMITO & Vincent ZARINI [éd.], Premiers écrits chrétiens,
Paris, Gallimard, 2016, p. 624) : « Les sophistes de leur époque ont déployé beaucoup
d’efforts inutiles pour essayer de falsifier tout ce qu’ils ont appris des contemporains de
Moïse et de ceux qui s’adonnaient à la philosophie comme lui ».
2
Hermann DIELS, Die Fragmente der Vorsokratiker, Berlin, Weidmannsche
Buchhandlung, 1903, pour la première édition.
3
André LAKS & Glenn MOST (éd./trad.), Early Greek Philosophy, 9 vol., Harvard, Harvard
University Press, 2016.
87
Les relectures chrétiennes
4
EUSÈBE DE CÉSARÉE, La Préparation évangélique XII, 49, 10 (éd./trad. Édouard DES
PLACES, SC 307, Paris, Le Cerf, 1983, p. 174) : Ἀλλὰ Πρωταγόρας μὲν ἄρα ὁ Ἀβδηρίτης καὶ
Πρόδικος ὁ Κεῖος καὶ ἄλλοι πάμπολλοι δύνανται τοῖς ἐφ’ ἑαυτῶν παρεστάναι ἰδίᾳ
συγγιγνόμενοι, ὡς οὔτε οἰκίαν οὔτε πόλιν τὴν αὑτῶν οἰκεῖν οἷοί τε ἔσονται, ἐὰν μὴ σφεῖς αὐτῶν
τῆς παιδείας ἐπιστατήσωσι, καὶ ἐπὶ ταύτῃ τῇ σοφίᾳ οὕτω σφόδρα φιλοῦνται, ὥστε μόνον οὐκ
ἐπὶ ταῖς κεφαλαῖς περιφέρουσιν αὐτοὺς οἱ ἑταῖροι (« Quoi ! Protagoras d’Abdère, Prodicos de
Céos et tant d’autres peuvent en des entretiens privés persuader par leur exemple leurs
contemporains qu’ils ne seront pas capables d’administrer une maison ou un état, s’ils ne
se mettent sous leur direction pour s’en instruire, et on les aime si vivement pour leur talent
que c’est à peine si leurs disciples ne les portent pas en triomphe sur leur tête »). Sauf
mention contraire, je reprends dans cet article les traductions des Sources chrétiennes,
quand elles existent.
5
Ibid. XIV, 4, 1 (éd./trad. Édouard DES PLACES, SC 338, Paris, Le Cerf, 1987, p. 50) : Καὶ
περὶ τούτου πάντες ἐξαίσιοι σοφοὶ πλὴν Παρμενίδου συμφέρεσθον, Πρωταγόρας τε καὶ
Ἡράκλειτος καὶ Ἐμπεδοκλῆς… (« Disons qu’à cette conclusion tous les sages éminents, sauf
Parménide, sont portés d’un mouvement d’ensemble : Protagoras, Héraclite et
Empédocle… »). « Cette conclusion » fait allusion à l’idée qu’il y a un mouvement
perpétuel de toute chose.
6
Lettre 135, 1 (éd./trad. Yves COURTONNE, Paris, Les Belles Lettres, 1961, p. 50) :
Πρωταγόρου τὸ ἀλαζονικὸν καὶ ὑπέρογκον.
7
CLÉMENT D’ALEXANDRIE, Stromates I, 14, 64, 3-4 (éd./trad. Bernard POUDERON, SC
633, Paris, Le Cerf, 2023, p. 222) : Παρμενίδης τοίνυν Ξενοφάνους ἀκουστὴς γίνεται τούτου
δὲ Ζήνων, εἶτα Λεύκιππος, εἶτα Δημόκριτος. Δημοκρίτου δὲ ἀκουσταὶ Πρωταγόρας ὁ
Ἀβδηρίτης καὶ Μητρόδωρος ὁ Χῖος, οὗ Διογένης ὁ Σμυρναῖος, οὗ Ἀνάξαρχος, τούτου δὲ
Πύρρων, οὗ Ναυσιφάνης. τούτου φασὶν ἔνιοι μαθητὴν Ἐπίκουρον γενέσθαι.
88
Sébastien Morlet
Euripide, l’auteur de tragédies, est tenu pour célèbre, ainsi que Protagoras
le sophiste, dont les Athéniens, par décret public, brûlèrent les livres.12
L’allusion à la décision soi-disant prise par les Athéniens de vouer les livres
du sophiste au feu ne sert pas qu’à rapporter un événement marquant. Il est
notable que, dans la vie de Protagoras, Eusèbe n’ait que cet événement à
8
EUSÈBE, La Préparation évangélique X, 14, 16 (éd./trad. Édouard DES PLACES & Guy
SCHROEDER, SC 369, Paris, Le Cerf, 1991, p. 470) : Τούτου δὲ Λεύκιππος ἀκουστὴς γέγονε,
Λευκίππου δὲ Δημόκριτος, οὗ Πρωταγόρας, καθ’ ὃν ἤκμασε Σωκράτης.
9
Je renvoie ici à Friedrich Wilhelm August MULLACH (éd.), Fragmenta philosophorum
Graecorum, Paris, Didot, 1881, t. III, p. 206-221. Une édition plus récente a été constituée
par Hermann HEILAND (éd.), Aristoclis Messeni Reliquiae, Giessen, Druck von O. Meyer,
1925 (d’accès très difficile, je n’ai pas pu la consulter). Voir surtout Maria Lorenza
CHIESARA, Aristocles of Messene : Testimonia and Fragments, New York, Oxford
University Press, 2001.
10
EUSÈBE, La Préparation évangélique XIV, 17, 10 (« Contre Xénophane et Parménide, qui
abolissent les sensations ») (SC 338, p. 146) : Τοιοίδε μὲν οὖν οἱ ἀμφὶ τὸν Ξενοφάνην, ὃς δὴ
λέγεται συνακμάσαι τοῖς ἀμφὶ Πυθαγόραν καὶ Ἀναξαγόραν. Ξενοφάνους δὲ ἀκουστὴς γέγονε
Παρμενίδης· τούτου Μέλισσος, οὗ Ζήνων, οὗ Λεύκιππος, οὗ Δημόκριτος, οὗ Πρωταγόρας καὶ
Νεσσᾶς·
11
Josef KARST (éd.), Eusebius Caesariensis. Werke. Die Chronik, Leipzig, J. C. Hinrichs,
1911, p. 193.
12
Je cite ici la traduction de Jérôme de la « Chronique », (Rudolf HELM (éd.), Eusebius
Caesariensis. Werke. Die Chronik des Hieronymus, Berlin, Akademie-Verlag, 1956,
p. 113) : Euripides tragoediarum scriptor clarus habetur et Protagoras sophista, cuius libros
decreto publico Athenienses combusserunt.
89
Les relectures chrétiennes
évoquer. Même si la raison de cette décision des Athéniens n’est pas donnée, la
note est implicitement négative à l’encontre du sophiste – Eusèbe n’a pas besoin
d’en dire plus pour que le lecteur comprenne qu’il s’agissait dans son esprit d’un
auteur impie. Le fait que le sophiste soit associé à Euripide peut s’expliquer ou
bien par l’idée que le Tragique aurait fait allusion dans l’Ixion au prétendu
naufrage qui aurait suivi le soi-disant procès de Protagoras13, ou bien à l’idée que
le sophiste aurait lu, chez Euripide, son texte sur les dieux 14. Quant aux raisons
de la colocation du nom de Protagoras à une année qui pour nous correspond à
l’an -443, elles ne sont pas claires.
Un peu plus tard, Cyrille d’Alexandrie cite de nouveau Protagoras parmi
une liste de sages grecs, mais cette fois pour dénoncer la divergence de leurs
opinions, selon un lieu commun de l’apologétique chrétienne :
13
Voir DIOGÈNE LAËRCE IX, 55 (citant pour cette idée l’atthidographe Philochore).
14
Voir DIOGÈNE LAËRCE IX, 54.
15
CYRILLE D’ALEXANDRIE, Contre Julien, I, 4 (éd./trad. Paul BURGUIÈRE & Pierre
ÉVIEUX, SC 322, Paris, Le Cerf, 1985, p. 116) : Οὐκοῦν ἐπειδήπερ Ἑλλήνων παῖδες ἐπί γε
τοῖς σφῶν αὐτῶν διδασκάλοις φρονοῦσι μέγα καὶ καταπτοεῖν οἴονταί τινας, Ἀναξιμάνδρους
ἡμῖν καὶ Ἐμπεδοκλεῖς Πρωταγόρας τε καὶ Πλάτωνας ὀνομάζοντες, προσεπάγοντες δὲ τούτοις
καὶ τοὺς ἑτέρους, οἳ τῶν ἀνοσίων αὐτοῖς δογμάτων γεγόνασιν εὑρεταὶ καί, ἵν’ οὕτως εἴπω, τῆς
ἀμαθίας πηγαί, φέρε λέγωμεν ὅτι διαφόροις μὲν δόξαις ἀντεγειρομένους ὥσπερ ἀλλήλοις
καταθρῆσαί τις ἂν αὐτούς, ἀσύμβατον δὲ καὶ ἐφ’ ἑκάστῳ τῶν ὄντων τὴν ἀπολογίαν
εἰσφέροντας.
90
Sébastien Morlet
la doctrine du Stagirite ? quels sont ceux qui se gouvernent d’après les lois
de Platon ?16
Le propos est étonnant, car la plupart des figures mentionnées ici passaient,
dans l’Antiquité, pour avoir eu des disciples, et Protagoras lui-même était
souvent crédité d’un certain nombre de disciples17. Théodoret semble l’ignorer,
ou fait semblant de ne pas le savoir.
Pour moi en tout cas, lorsque je lis, étant tombé là-dessus par hasard, le
traité de Protagoras De l’être contre ceux qui prétendent que l’être est un,
je surprends Platon à user d’objections du même genre18 ; car je me suis
efforcé de m’en rappeler le texte sous sa forme littérale.19
Eusèbe utilise le passage pour illustrer la tendance supposée des Grecs (ici
Platon) à être des plagiaires. On peut rattacher au même cadre doxographique
la façon dont, à plusieurs reprises, Eusèbe de Césarée présente Protagoras
comme un penseur qui aurait fait de la sensation le critère de vérité :
16
THÉODORET DE CYR, Thérapeutique des maladies helléniques V, 65 (éd./trad. Pierre
CANIVET, SC 57, Paris, Le Cerf, 1958, p. 247) : Εἰ δὲ οὐκ ἀληθῆ λέγω, εἴπατε, ὦ ἄνδρες, τίνα
Ξενοφάνης ὁ Κολοφώνιος ἔσχε διάδοχον τῆς αἱρέσεως; τίνα δὲ Παρμενίδης ὁ Ἐλεάτης; τίνα
Πρωταγόρας καὶ Μέλισσος; τίνα Πυθαγόρας ἢ Ἀναξαγόρας; τίνα Σπεύσιππος ἢ Ξενοκράτης;
τίνα Ἀναξίμανδρος ἢ Ἀναξιμένης; τίνα Ἀρκεσίλαος ἢ Φιλόλαος; τίνες τῆς Στωϊκῆς αἱρέσεως
προστατεύουσιν; τίνες τοῦ Σταγειρίτου τὴν διδασκαλίαν κρατύνουσιν; τίνες κατὰ τοὺς
Πλάτωνος πολιτεύονται νόμους;
17
Voir par exemple le Euathlos/Euanthlos signalé à la n. 64. DIOGÈNE LAËRCE évoque
également un certain Archagoras (IX, 54).
18
Je corrige ici la traduction des SC, qui me semble fautive (« des objections que voici »).
19
EUSÈBE, La Préparation évangélique X, 3, 25 (l’ouvrage de Porphyre était dialogué, c’est
Calliétès qui parle) (SC 369, p. 372) : Ἐγὼ δ’ οὖν, ᾗ κατὰ τύχην περιπέπτωκα, Πρωταγόρου
τὸν Περὶ τοῦ ὄντος ἀναγινώσκων λόγον πρὸς τοὺς ἓν τὸ ὂν εἰσάγοντας τοιαύταις αὐτὸν εὑρίσκω
χρώμενον ἀπαντήσεσιν· ἐσπούδασα γὰρ αὐταῖς λέξεσι τὰ ῥηθέντα μνημονεύειν.
91
Les relectures chrétiennes
Reste à examiner aussi les gens qui ont suivi la voie opposée et défini qu’il
fallait en tout croire les sensations du corps ; de ce nombre sont
Métrodore de Chios et Protagoras d’Abdère.21
La même critique revient un peu plus loin, à partir d’un autre extrait
d’Aristoclès (fr. 5 Mullach = fr. 6 Chiesara), « Contre les disciples de Métrodore
et de Protagoras, pour qui il ne faut croire que les sensations » :
Il y a eu des gens pour tenir qu’il ne faut croire que la sensation et les
représentations. Certains prétendent qu’Homère insinue cela quand il
érige l’Océan en principe absolu, vu que les choses sont dans un flux ; à ce
que nous savons, Métrodore de Chios paraît s’exprimer de même, et c’est
ce qu’a dit expressément Protagoras d’Abdère. D’après lui, l'homme est la
mesure de toutes choses : pour celles qui sont, mesure de leur être ; pour
celles qui ne sont pas, mesure de leur non-être ; car telles les choses
apparaissent à chacun, telles aussi elles sont ; sur le reste, nous ne pouvons
rien affirmer.22
20
Ibid. XIV, 2, 4 (« Des dissentiments et conflits des philosophes entre eux ») (SC 338,
p. 44) : Περιέξει δ’ ἡμῖν τὸ στάδιον ἐν τῷ γυμνικῷ τῷδε ἀγῶνι γυμνοὺς ἀληθείας ἁπάσης πρὸς
τοῖς δηλωθεῖσι καὶ τοὺς πᾶσιν ὁμοῦ τοῖς δογματικοῖς φιλοσόφοις ἐξ ἐναντίας ἀραμένους τὰ
ὅπλα, τοὺς ἀμφὶ Πύρρωνα λέγω, μηδὲν εἶναι καταληπτὸν ἐν ἀνθρώποις ἀποφηναμένους, καὶ
τούς τε κατ’ Ἀρίστιππον μόνα λέγοντας τὰ πάθη εἶναι καταληπτὰ καὶ αὖ πάλιν τοὺς κατὰ
Μητρόδωρον καὶ Πρωταγόραν μόναις δεῖν φάσκοντας ταῖς τοῦ σώματος πιστεύειν αἰσθήσεσιν.
21
Ibid. XIV, 19, 8 (SC 338, p. 168) : Ἕπεται τούτοις συνεξετάσαι καὶ τοὺς τὴν ἐναντίαν
βαδίσαντας καὶ πάντα χρῆναι πιστεύειν ταῖς τοῦ σώματος αἰσθήσεσιν ὁρισαμένους, ὧν εἶναι
Μητρόδωρον τὸν Χῖον καὶ Πρωταγόραν τὸν Ἀβδηρίτην. Ici et pour le texte cité à la note
suivante, je modifie un peu la traduction des SC. Ce fragment n’a pas été repris, je ne sais
pourquoi, dans la collection de Chiesara.
22
Ibid. XIV, 20, 1-2 (SC 338, p. 170) : Γεγόνασι δέ τινες οἱ ἀξιοῦντες τῇ αἰσθήσει καὶ ταῖς
92
Sébastien Morlet
φαντασίαις μόναις δεῖν πιστεύειν. ἔνιοι μέντοι φασὶ καὶ τὸν Ὅμηρον αἰνίττεσθαι τὸ τοιοῦτο
πάντων ἀποφαίνοντα τὸν Ὠκεανὸν ἀρχήν, ὡς ἐν ῥύσει τῶν πραγμάτων ὄντων· ὧν δ’ ἴσμεν ἔοικε
μὲν καὶ Μητρόδωρος ὁ Χῖος τὸ αὐτὸ τοῦτο λέγειν, οὐ μὴν ἀλλ’ ἄντικρύς γε Πρωταγόρας ὁ
Ἀβδηρίτης εἶπεν. οὗτος γὰρ ἔφη ‘μέτρον εἶναι πάντων χρημάτων τὸν ἄνθρωπον, τῶν μὲν ὄντων
ὡς ἔστι, τῶν δ’οὐκ ὄντων ὡς οὐκ ἔστιν·’ ὁποῖα γὰρ ἑκάστῳ φαίνεται τὰ πράγματα, τοιαῦτα καὶ
εἶναι· περὶ δὲ τῶν ἄλλων μηδὲν ἡμᾶς δύνασθαι διισχυρίσασθαι.
23
CICÉRON, Premières académiques 142 (éd. James S. REID, Hildesheim, Georg Olms
Verlagsbuchhandlung, 1966, p. 343) : Aliud iudicium Protagorae est qui putet id cuique
verum esse quod cuique videatur…
24
Aristoclès est situé entre la fin du Ier s. avant notre ère et le début du Ier s. après (Simone
FOLLET, « Aristoclès de Messine », in Richard GOULET [éd.], Dictionnaire des
philosophes antiques, t. I, Paris, CNRS Éditions, 1989, p. 382-384).
25
HERMIAS, Satire des philosophes, 9 (éd. Richard P. C. HANSON /trad. Denise JOUSSOT,
SC 388, Paris, Le Cerf, 1993, p. 104-106) : Ἀλλ’ ἐπὶ θάτερα Πρωταγόρας ἑστηκὼς ἀνθέλκει
με φάσκων· ὅρος καὶ κρίσις τῶν πραγμάτων ὁ ἄνθρωπος καὶ τὰ μὲν ὑποπίπτοντα ταῖς
αἰσθήσεσιν ἔστιν πράγματα, τὰ δὲ μὴ ὑποπίπτοντα οὐκ ἔστιν ἐν τοῖς εἴδεσι τῆς οὐσίας. τούτῳ
τῷ λόγῳ κολακευόμενος ὑπὸ Πρωταγόρου τέρπομαι, ὅτι τὸ πᾶν ἢ τὸ πλεῖστον τῷ ἀνθρώπῳ
νέμει.
26
DIDYME L’AVEUGLE, Commentaire sur les Psaumes (éd./trad. Michael GRONEWALD &
Adolphe GESCHÉ, Bonn, Rudolf Habelt Verlag, 1969, p. 222). L’exégète livre à cette
occasion ce qu’il présente comme un extrait du sophiste : φαίνομαι σοὶ τῷ παρόντι
καθήμενος·τῷ δὲ ἀπόντι οὐ φαίνομαι καθήμενος· ἄδηλον εἰ κάθημαι ἢ οὐ κάθημαι (« Je te
semble, à toi qui es là, être assis ; mais, pour celui qui n’est pas là, je ne semble pas être assis ;
93
Les relectures chrétiennes
Protagoras chez Philon concerne déjà l’homo mensura, comprise plutôt dans le
sens où l’intellect (et non les sensations) seraient la mesure de toute chose 27.
Il faut que le gnostique soit savant, et, puisque les Grecs prétendent, dans
le sillage de Protagoras, opposer un discours à tout discours, se préparer
aussi à ce que soit dit ce qui convient contre de tels discours.28
Le chrétien reprend ici une idée très courante dans l’Antiquité 29, et son
propos est ambivalent. Car si l’on sent, à travers l’allusion à ce que disent les
Grecs, un jugement critique, opposer un discours à un discours est bien ce que
Clément compte faire contre les gnostiques.
Une autre idée est prêtée à Protagoras par Tertullien, dans son traité sur
l’âme. À propos de la doctrine qui place la partie rectrice de l’âme, l’hégémonikon,
dans le sang, le latin écrit : « Protagoras aussi, comme Apollodore et Chrysippe,
partage ces sentiments. »30 Au jugement de Jerónimo Leal, la phrase intervient
il n’est pas clair si je suis assis ou si je ne suis pas assis »). L’intérêt de ce passage est qu’il
intervient dans la réponse que Didyme adresse à une question posée par un disciple, dans
un commentaire censé reproduire l’enseignement oral du maître. La référence à Protagoras
est donc venue spontanément à l’esprit de l’exégète, sans usage, semble-t-il, d’une
quelconque source livresque.
27
PHILON, Sur la postérité de Caïn 35 (trad. Roger ARNALDEZ, OPA 6, Paris, Le Cerf,
1972, p. 64) : Τίς οὖν ἐστιν ἀσεβοῦς δόξα ; μέτρον εἶναι πάντων χρημάτων τὸν ἀνθρώπινον
νοῦν· ᾗ καὶ τῶν παλαιῶν τινα σοφιστῶν ὄνομα Πρωταγόραν φασὶ χρήσασθαι, τῆς Κάιν
ἀπονοίας ἔκγονον.
28
Stromates, VI, 8, 65, 1 (éd./trad. Patrick DESCOURTIEUX, SC 446, Paris, 1999, p. 192) :
Πολυμαθῆ δὲ εἶναι χρὴ τὸν γνωστικὸν καί, ἐπειδὴ Ἕλληνές φασι Πρωταγόρου
προκατάρξαντος παντὶ λόγῳ λόγον ἀντικεῖσθαι, παρεσκευάσθαι καὶ πρὸς τοὺς τοιούτους τῶν
λόγων <ἃ> ἁρμόζει λέγεσθαι. Je donne ici ma propre traduction.
29
SÉNÈQUE, Lettre 88, 43 (éd. François PRÉCHAC / trad. Henri NOBLOT, Paris, Les Belles
Lettres, 1965, p. 172) : Protagoras ait de omni re in utramque partem disputari posse ex
aequo et de hac ipsa, an omnis res in utramque partem disputabilis sit ; DIOGÈNE LAËRCE,
IX, 51 (éd. Tiziano DORANDI, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, p. 693) :
Καὶ πρῶτος ἔφη δύο λόγους εἶναι περὶ παντὸς ἀντικειμένους ἀλλήλοις. Voir encore la Souda
(π2958) : πρῶτος… τοὺς ἐριστικοὺς λόγους εὗρεν (éd. A. ADLER, t. IV, Stuttgart, 1989,
19351).
30
Sur l’âme 15, 6 (éd. Jerónimo LEAL / trad. Paul MATTÉI, SC 601, Paris, Le Cerf, 2019,
p. 226) : Etiam Protagoras, etiam Apollodorus et Chrysippus haec sapiunt, ut uel ab istis
retusus Asclepiades capras suas quaerat sine corde balantes et muscas suas abigat sine capite
uolitantes, et omnes iam sciant se potius sine corde et cerebro uiuere, qui dispositionem
animae humanae de condicione bestiarum praeiudicarint.
94
Sébastien Morlet
Mais si Protagoras est le plus souvent cité par les auteurs chrétiens, c’est,
sans surprise, pour ses idées supposées sur les dieux. Du côté grec, ce qui
correspond au fr. 4 DK apparaît chez Théophile d’Antioche, après la mention
des « athées » Clitomaque l’Académicien et Critias32. Avant lui, l’auteur juif
Flavius Josèphe avait déjà mentionné les idées de Protagoras sur les dieux, dans
un texte intéressant et particulièrement prudent33. Eusèbe de Césarée, dans le
livre XIV de La Préparation évangélique, est le premier à mentionner le passage
pour illustrer les divergences des philosophes. Il faut d’abord, écrit Eusèbe,
réfuter les « physiciens »,
31
Voir SC 601, p. 227 n. 11.
32
THÉOPHILE D’ANTIOCHE, À Autolykos III, 7 (trad. Marie-Ange CALVET-SEBASTI, in
Bernard POUDERON, Jean-Marie SALAMITO & Vincent ZARINI [éd.], Premiers écrits
chrétiens, Paris, Gallimard, 2016, p. 761) : « En effet, s’il y a des dieux, je ne peux rien dire
d’eux, ni montrer ce qu’ils sont. Beaucoup de raisons en effet m’en empêchent ».
33
FLAVIUS JOSÈPHE, Contre Apion, II, 266 (éd. Théodore REINACH / trad. Léon BLUM,
Paris, Les Belles Lettres, 1930, p. 165-166). Le passage intervient dans un catalogue de
personnages inquiétés par les Athéniens pour leurs idées religieuses (trad. personnelle) :
« Et Protagoras, s’il n’avait pas fui rapidement, aurait été arrêté et serait mort, parce qu’il
avait passé pour avoir écrit quelque chose que n’admettaient pas les Athéniens au sujet des
dieux » (καὶ Πρωταγόρας εἰ μὴ θᾶττον ἔφυγε, συλληφθεὶς ἂν ἐτεθνήκει γράψαι τι δόξας οὐχ
ὁμολογούμενον τοῖς Ἀθηναίοις περὶ θεῶν). Ce qui est remarquable, dans ce texte, c’est que
Josèphe, contrairement à toute une tradition, ne dit pas que Protagoras serait mort suite à
une condamnation, mais que, justement, il n’a pas été condamné, et n’en est pas mort. Mais
il retient tout de même l’idée d’une fuite. Ensuite, il est singulièrement prudent dans sa
référence au texte sur les dieux, ne tranchant pas sur la question de savoir si Protagoras était
athée ou agnostique (voir infra), mais notant seulement qu’il avait écrit « quelque chose »
qui déplaisait aux Athéniens (sans dire quoi). Comme le rappelle Michele Corradi
(« L’aporie de Protagoras sur les dieux. Le Peri theon et sa tradition », Philosophie antique
18, 2018, p. 71-103, p. 12 n. 42), l’idée d’une fuite de Protagoras pour échapper à la
condamnation se trouve aussi chez SEXTUS EMPIRICUS, Math., IX, 55-57 et CYRILLE
D’ALEXANDRIE, Contre Julien, VI, 189, PG 76, col. 789B, « si l’on accepte la conjecture
de Meier 1833, p. 447 n. 100, Πρωταγόρᾳ à la place de Διαγόρᾳ des manuscrits » (mais
cette conjecture ne me paraît pas nécessaire : il est possible que le texte de Cyrille ait
confondu les deux figures). Le même auteur rappelle le débat historiographique autour de
la réalité du procès de Protagoras, sans doute une fiction, puisqu’il contredit les
affirmations de Platon selon lesquelles le sophiste vécut heureux jusqu’à la fin de ses jours.
Corradi mentionne aussi l’hypothèse de W. MÜLLER (« Protagoras über die Götter »,
Hermes 95, 1967, p. 148-159), selon laquelle ce serait à Philochore (mentionné par
DIOGÈNE LAËRCE, IX, 55) que remonterait la tradition sur la persécution de Protagoras.
95
Les relectures chrétiennes
eux qui brillaient avant Platon et sur les divisions desquels Platon lui-
même nous renseigne : c’est lui qui réfute les Protagoras, les Héraclite, les
Empédocle, quand ils attaquent Parménide et son école. Car celui qui
avait été l’adepte de Démocrite, Protagoras, se fit une réputation d’athée ;
on rapporte de lui, en tout cas, une entrée en matière de ce genre dans son
traité Des dieux : ‘Des dieux je ne sais ni qu’ils existent ni qu’ils n’existent
pas ni quelle en est la forme.’ (je reviendrai plus tard sur cette traduction
du fr. 4).34
Puis vient une citation de Démocrite. Plus loin, Eusèbe répète ce propos,
juste après une citation d’Aristoclès (fr. 4), dont on a vu qu’il était, pour lui, une
source d’information sur Protagoras. Il est donc probable qu’il doit sa
connaissance du fr. 4 de Protagoras au même auteur :
Protagoras, lui, passe pour avoir reçu le nom d’athée ; son traité à lui, Des
dieux, usa d’une entrée en matière de ce genre : « Des dieux, je ne sais ni
qu’ils existent ni quelle en est la forme, car nombreux sont les
empêchements à ce que je connaisse chacun d’eux. » Les Athéniens le
condamnèrent à l’exil et brûlèrent publiquement ses livres en pleine
agora.35
On voit donc que, à deux reprises, ce fragment, dont Eusèbe donne une
forme intéressante, est compris par lui comme une affirmation d’athéisme. La
même interprétation se retrouve un peu plus tard chez Jean Chrysostome, qui
simplifie considérablement le texte prêté à Protagoras, et l’associe désormais à
deux autres « athées » célèbres :
Protagoras, chez eux, après qu’il eut osé dire : « Je ne connais pas de
dieux », et alors que ce n’est pas sur toute la terre qu’il allait et venait et
faisait cette proclamation, mais dans une seule cité, fut exposé à un danger
extrême. Et Diagoras de Milet, et Théodore dit l’Athée, bien qu’ils aient
34
EUSÈBE, La Préparation évangélique XIV, 3, 6-7 (« De l’accord des croyances
hébraïques ») (SC 338, p. 48) : Οἳ δὴ πρόσθεν ἢ Πλάτωνα διαλάμψαι λεγόμενοι ὅπως πρὸς
ἀλλήλους ἐστασίασαν παρ’ αὐτοῦ μαθεῖν ἔστι τοῦ Πλάτωνος· ὃς δὴ τῶν ἀμφὶ Πρωταγόραν
Ἡράκλειτόν τε καὶ Ἐμπεδοκλέα τὴν πρὸς Παρμενίδην καὶ τοὺς ἀμφ’ αὐτὸν διαμάχην
ἐξελέγχει. ὁ μὲν γὰρ Δημοκρίτου γεγονὼς ἑταῖρος, ὁ Πρωταγόρας, ἄθεον ἐκτήσατο δόξαν·
λέγεται γοῦν τοιᾷδε κεχρῆσθαι εἰσβολῇ ἐν τῷ Περὶ θεῶν συγγράμματι· « Περὶ μὲν θεῶν οὐκ
οἶδα οὔθ’ ὡς εἰσὶν οὔθ’ ὡς οὐκ εἰσὶν οὔθ’ ὁποῖοί τινες ἰδέαν. »
35
Ibid. XIV, 19, 10 (SC 338, p. 168) : Τὸν δὲ Πρωταγόραν λόγος ἔχει κεκλῆσθαι ἄθεον. γράφων
γέ τοι καὶ αὐτὸς περὶ θεῶν εἰσβολῇ τοιᾷδε ἐχρήσατο· « Περὶ μὲν οὖν θεῶν οὐκ οἶδα οὔθ’ ὡς εἰσὶν
οὔθ’ ὁποῖοί τινες ἰδέαν· πολλὰ γάρ ἐστι τὰ κωλύοντά με ἕκαστον τούτων εἰδέναι. » τοῦτον
Ἀθηναῖοι φυγῇ ζημιώσαντες τὰς βίβλους αὐτοῦ δημοσίᾳ ἐν μέσῃ τῇ ἀγορᾷ κατέκαυσαν
(traduction personnelle). Le texte n’a pas été inclus parmi les fragments d’Aristoclès par
Chiesara.
96
Sébastien Morlet
eu des amis et de la puissance oratoire, et qu’ils aient été admirés pour leur
philosophie, cependant, rien de tout cela ne leur fut profitable.36
36
JEAN CHRYSOSTOME, Sur la première épître aux Corinthiens, PG 61, 36. 54-59 : Καὶ γὰρ
Πρωταγόρας παρ’ αὐτοῖς, ἐπειδὴ ἐτόλμησεν εἰπεῖν, ὅτι οὐκ Οἶδα θεοὺς, οὐ τὴν οἰκουμένην
περιιὼν καὶ κηρύττων, ἀλλ’ ἐν μιᾷ πόλει, περὶ τῶν ἐσχάτων ἐκινδύνευσε. Καὶ Διαγόρας ὁ
Μιλήσιος, καὶ Θεόδωρος ὁ λεγόμενος Ἄθεος, καίτοι φίλους εἶχον καὶ δύναμιν τὴν ἀπὸ τῶν
λόγων, καὶ ἐπὶ φιλοσοφίᾳ ἐθαυμάζοντο, ἀλλ’ ὅμως οὐδὲν τούτων αὐτοὺς ὤνησε.
37
ÉPIPHANE DE SALAMINE, Panarion haer. 65-80. De fide 9, 20, (éd. Karl HOLL, Berlin,
Akademie-Verlag, 1985, p. 506) : Πρωταγόρας ὁ τοῦ Μενάνδρου Ἀβδηρίτης ἔφη μὴ θεοὺς
εἶναι, μηδὲ ὅλως θεὸν ὑπάρχειν ; ibid., 9, 21, p. 506 : Διογένης ὁ Σμυρναῖος, κατὰ δέ τινας
Κυρηναῖος, τὰ αὐτὰ τῷ Πρωταγόρᾳ ἐδόξασε (traduction personnelle). La mention « fils de
Ménandre » est étonnante. Pour plusieurs auteurs, Protagoras était fils d’Artémon
(Diogène Laërce, Souda). Mais Diogène Laërce mentionne l’hypothèse d’Apollodore et de
Dinon, qui en font le fils de « Méandre » (IX, 50).
38
J’ignore qui est ce personnage (sans doute une méprise ou une invention d’Épiphane). Il
n’est pas recensé dans la Realencyklopädie der classischen Altertumswissenschaft, VI.1,
1907, col. 884-885.
39
ÉPIPHANE DE SALAMINE, Ancoratos 104, 2 (éd. Karl HOLL, Marc BERGERMANN &
Christian-Friedrich COLLATZ, Berlin/Boston, De Gruyter, 2013, p. 124) : Ἄλλος δέ,
κωμικὸς Εὐδαίμων τοὔνομα, φησίν « εἴπερ εἰσὶ θεοί, οὐ δύναμαι περὶ αὐτῶν λέγειν οὐδ’ ὁποῖοί
τινές εἰσι ἰδέαν δηλῶσαι. πολλὰ γάρ εἰσι τὰ κωλύοντά με » (traduction personnelle).
97
Les relectures chrétiennes
Mais aussi bien Protagoras, qui avait auparavant mis en doute l’existence
des dieux, que Diagoras, qui, plus tard, les a rejetés, et qu’un certain
nombre d’autres, qui n’ont pas cru à l’existence des dieux, qu’ont-ils
obtenu d’autre sinon que l’on croie qu’il n’y a pas de providence ?42
40
THÉODORET DE CYR, Thérapeutique II, 113 (SC 57, p. 169) : Φεύξεται δὲ καὶ τῶν Στωϊκῶν
τὴν ἀπρεπῆ περὶ τοῦ θείου δόξαν· σωματοειδῆ γὰρ οὗτοι τὸν θεὸν ἔφασαν εἶναι· βδελύξεται δὲ
καὶ Πρωταγόρου τοὺς ἀμφιβόλους περὶ τοῦ θεοῦ καὶ ἀπίστους λόγους· ἐκείνου γάρ ἐστι τὰ
τοιάδε· «Περὶ μὲν οὖν τῶν θεῶν οὐκ οἶδα, οὔτε εἰ εἰσίν, οὔθ’ ὡς οὐκ εἰσίν, οὐθ’ ὁποῖοί τινες τὴν
ἰδέαν εἰσίν. »
41
Ibid. VI, 6 (SC 57, p. 255) : Τοὺς μὲν οὖν ἀμφὶ τὸν Διαγόραν φασὶν ἀθέους ἐπίκλην
ὀνομασθῆναι διὰ τὸ πάμπαν ἀρνηθῆναι τὸ θεῖον· Πρωταγόραν δὲ ἀμφίβολον περί γε τούτων
ἐσχηκέναι λέγουσι δόξαν· φάναι γὰρ αὐτὸν εἰρήκασιν οὐκ εἰδέναι, οὔτε εἴπερ εἰσὶ θεοί, οὔτε εἰ
παντάπασιν οὐκ εἰσίν. Ἐπίκουρος δὲ ὁ Νεοκλέους καὶ ἡ ἐκείνου ξυμμορία εἶναι μὲν ἔφασαν τὸν
Θεόν, πρὸς αὑτὸν δὲ ἀπεστράφθαι καὶ μήτε ἔχειν πράγματα μήτε παρέχειν ἄλλοις ἐθέλειν.
42
LACTANCE, Institutions divines I, 2, 2 (éd./trad. Pierre MONAT, SC 326, Paris, Le Cerf,
1986, p. 42) : Sed et antea Protagoras qui deos in dubium uocauit et postea Diagoras qui
exclusit et alii nonnulli qui non putauerunt deos esse quid aliud effecerunt nisi ut nulla esse
prouidentia putaretur ?
98
Sébastien Morlet
43
LACTANCE, Sur la colère de Dieu 9, 1, 1 (éd./trad. Christiane INGREMEAU, SC 289, Paris,
Le Cerf, 1982, p. 120) : Primus omnium Protagoras extitit temporibus Socratis, qui sibi
diceret non liquere utrum esset aliqua diuinitas necne.
44
AUGUSTIN, Contra les lettres de Petilien, III, 21, 25 (éd. Michael PETSCHENIG, CSEL 52,
Vindobonae/Lipsiae, 1909, p. 182) : Quid hic facit atheus Protagoras, qui esse deum
negauit… (traduction personnelle). L’apparat critique de Petschenig rappelle que les
Mauristes ont édité (par conjecture ?) Diagoras.
45
MINUCIUS FELIX, Octavius 8, 3 (éd./trad. Jean BEAUJEU, Paris, Les Belles Lettres, 1964,
p. 11) : Cum Abderiten Protagoram Athenienses uiri consulte potius quam profane de
diuinitate disputantem et expulerint suis finibus et in contione eius scripta deusserint…
(« Les hommes d’Athènes chassèrent de leur territoire Protagoras d’Abdère, qui dissertait
sur la divinité en raisonneur plutôt qu’en impie, et brûlèrent ses écrits en assemblée… »).
46
Voir par exemple JUSTIN, Apologie, I, 46, 3 (éd./trad. Charles MUNIER, SC 507, Paris,
2006, p. 250).
99
Les relectures chrétiennes
remettre en cause, non pas tant l’existence de la divinité, que celle des dieux
païens.
Ce dossier patristique suggère déjà à lui seul que les sources païennes des
auteurs chrétiens exprimaient des opinions divergentes concernant Protagoras,
considéré tantôt comme un athée (Aristoclès ?), tantôt comme un auteur
sceptique et agnostique (Ps.-Plutarque). On ajoutera que cette seconde
interprétation était aussi celle d’autres auteurs comme Maxime de Tyr 47,
Galien48, et déjà Cicéron49, source probable de Minucius Felix50, inspirée peut-
être par l’épicurien Philodème51. Ces parallèles montrent que les réflexions des
chrétiens s’inscrivent dans des axes de réception de la figure de Protagoras déjà
attestés du côté « païen ».
47
MAXIME DE TYR, Dissertations 11, 5 (éd. Michael B. TRAPP, Stuttgart / Leipzig, Teubner,
1994, p. 92) : Κἂν μὴ εἶναι φῇς, ὡς Διαγόρας· κἂν ἀγνοεῖν τι φῇς, ὡς Πρωταγόρας.
48
GALIEN, Sur mes propres opinions. 2 (éd. Ioannis POLEMIS & Sophia XENOPHONTOS,
Berlin/Boston, De Gruyter, 2023, p. 98) : Ἆρ’ οὖν καὶ περὶ θεῶν ἀπορεῖν φημι καθάπερ ὁ
Πρωταγόρας ἔλεγεν, ἢ καὶ περὶ τούτων ὁποῖοι μέν εἰσι τὴν οὐσίαν ἀγνοεῖν, ὅτι δ’ εἰσίν, ἐκ τῶν
ἔργων γιγνώσκειν ;
49
CICÉRON, Sur la nature des dieux, I, 2 (éd. Wilhelm AX, Stuttgart, Teubner, 1961, p. 1) :
Velut in hac quaestione plerique, quod maxime ueri simile est et quo omnes sese duce natura
uenimus, deos esse dixerunt, dubitare se Protagoras, nullos esse omnino Diagoras Melius et
Theodorus Cyrenaicus putauerunt ; I, 29 p.13 : Nec uero Protagoras, qui sese negat omnino
de deis habere quod liqueat, sint non sint quales ue sint, quicquam uidetur de natura deorum
suspicari ; I, 117, p. 45-46 : Nisi forte Diagoram aut Theodorum, qui omnino deos esse
negabant, censes superstitiosos esse potuisse ; ego ne Protagoram quidem, cui neutrum licuerit,
nec esse deos nec non esse.
50
Voir surtout ce passage du De natura deorum, I, 63 p. 25 : Nam Abderites quidem
Protagoras, cuius a te modo mentio facta est, sophistes temporibus illis uel maximus, cum in
principio libri sic posuisset 'de diuis neque ut sint neque ut non sint habeo dicere',
Atheniensium iussu urbe atque agro est exterminatus libri que eius in contione combusti; ex
quo equidem existimo tardioris ad hanc sententiam profitendam multos esse factos, quippe
cum poenam ne dubitatio quidem effugere potuisset.
51
Au jugement de H. Diels (voir sa note au fr. A23, qui cite Philodème, Sur la piété 22 : ἢ
τοὺς ἄγνωστον εἴ τινές εἰσι θεοὶ λέγοντας ἢ ποῖοί τινές εἰσιν). On pourra ajouter dans cette
tradition le texte d’Élien (IIe-IIIe s.), qui cite les athées illustres en faisant allusion au passage
de Protagoras sur les dieux, mais sans citer le nom du sophiste (éd. Mervin R. DILTS,
Leipzig, Teubner, 1974) : Καὶ τίς οὐκ ἂν ἐπῄνεσε τὴν τῶν βαρβάρων σοφίαν; εἴ γε μηδεὶς
αὐτῶν ἐς ἀθεότητα ἐξέπεσε, μηδὲ ἀμφιβάλλουσι περὶ θεῶν ἆρά γέ εἰσιν ἢ οὔκ εἰσιν, καὶ ἆρά γε
ἡμῶν φροντίζουσιν ἢ οὔ. οὐδεὶς γοῦν ἔννοιαν ἔλαβε τοιαύτην, οἵαν Εὐήμερος ὁ Μεσσήνιος ἢ
Διογένης ὁ Φρὺξ ἢ Ἵππων ἢ Διαγόρας ἢ Σωσίας ἢ Ἐπίκουρος οὔτε Ἰνδὸς οὔτε Κελτὸς οὔτε
Αἰγύπτιος (Histoire variée II, 31 ; cf. aussi I, 23).
100
Sébastien Morlet
Il convient pour finir de revenir sur le fameux propos de Protagoras sur les
dieux, afin de comprendre ce que le dossier patristique peut apporter pour sa
compréhension52.
L’ensemble des témoins qui le transmettent, en plus de tous les textes déjà
évoqués, comporte d’abord des attestations indirectes, qui se présentent comme
des reformulations. Le témoin le plus ancien en est Platon, qui imagine ce que
pourrait dire Protagoras « ou un autre pour sa défense » :
…de sorte que (?), ensuite, parmi les sophistes, à Protagoras, dont la parole
ne manquait ni de clarté, ni de réflexion, ni de facilité ; ils voulaient mettre
ses écrits au feu, parce qu’il avait écrit qu’il ne connaissait pas les dieux, et
qu’il ne pouvait percevoir ni comment ils sont, ni s’ils sont quelque chose,
en observant la plus grande précaution, avec mesure. Ces mots ne lui
profitèrent pas, mais il tâta de la fuite, afin de ne pas boire la froide boisson
de Socrate, et de ne pas plonger comme lui dans l’Hadès.54
52
En plus de l’article de W. MÜLLER déjà cité, le texte a fait l’objet de plusieurs études,
discutées dans le bilan historiographique dressé par M. CORRADI (voir la n. 33). Je renvoie
donc à cet article pour une liste plus exhaustive des études antérieures.
53
PLATON, Théétète 162d (éd./trad. Auguste DIÈS, Paris, 1976, p. 188) : Πρὸς γὰρ ταῦτα ἐρεῖ
Πρωταγόρας ἤ τις ἄλλος ὑπὲρ αὐτοῦ· « Ὦ γενναῖοι παῖδές τε καὶ γέροντες, δημηγορεῖτε
συγκαθεζόμενοι, θεούς τε εἰς τὸ μέσον ἄγοντες, οὓς ἐγὼ ἔκ τε τοῦ λέγειν καὶ τοῦ γράφειν περὶ
αὐτῶν ὡς εἰσὶν ἢ ὡς οὐκ εἰσίν, ἐξαιρῶ, καὶ ἃ οἱ πολλοὶ ἂν ἀποδέχοιντο ἀκούοντες, λέγετε ταῦτα…
Je corrige ici la traduction d’A. Diès.
54
Fr. 779 Lloyd-Jones – Parsons (Hugh LLOYD-JONES & Peter PARSONS [éd.],
Supplementum Hellenisticum, Berlin/New-York, De Gruyter, 1983, p. 370) :
† ὥστε καὶ μετέπειτα σοφιστῶν
οὔτ’ ἀλιγυγλώσσῳ οὔτ’ ἀσκόπῳ οὔτ’ ἀκυλίστῳ
101
Les relectures chrétiennes
Vient ensuite l’épicurien Diogène d’Oenoanda (Ier ? IIe s. ?), qui fit graver la
doctrine épicurienne sur les murs de sa cité :
Puis viennent deux auteurs du IIIe s. D’abord, Philostrate, qui met le texte
en relation avec l’éducation soi-disant perse de Protagoras :
Et Protagoras, quand il affirme ‘ne pas savoir s’il existe des dieux ou non’,
me semble tirer cette parole impie de son éducation perse, car si les mages
prennent à témoins les dieux dans leurs rituels secrets, en public ils cessent
de professer leur existence, ne voulant pas paraître tenir d’eux leur propre
pouvoir. Et cette impiété le fit bannir de toute terre par les Athéniens, à la
suite d’un procès selon certains, ou à la suite d’un vote sans procès selon
d’autres.56
102
Sébastien Morlet
Il fut le premier à dire que sur toute chose il y a deux arguments, qui
s’opposent entre eux ; et il proposait ces arguments opposés, chose qu’il
fut le premier à faire. En outre, il commença un livre de la façon suivante :
‘De toutes choses, la mesure est l’homme : de celles qui sont, qu’elles
sont ; de celles qui ne sont pas, qu’elles ne sont pas’. Il disait que l’âme n’est
rien en dehors des sensations, comme le dit Platon dans le Théétète (cf.
152a sqq.), et que toutes choses sont vraies. Il commença un autre livre
de la façon suivante : ‘Des dieux, je ne puis savoir ni qu’ils existent, ni
qu’ils n’existent pas : car beaucoup d’obstacles empêchent de le savoir,
l’obscurité (de la question) et la brièveté de la vie de l’homme’. À cause de
ce début de son livre, il fut expulsé par les Athéniens, qui brûlèrent ses
livres en place publique, après les avoir collectés par voie de héraut auprès
de chacun de ceux qui en avaient acquis.58
Il est très intéressant, j’y reviendrai, que Diogène associe aussi étroitement
la pratique des antilogies, le texte sur l’homo mensura (fr. 1 Diels), l’idée que
l’âme se réduit aux sensations, et le fameux passage sur les dieux (fr. 4 Diels).
Tous ces éléments, chez Diogène, s’éclairent mutuellement et viennent nourrir
une seule et même conception de la vérité.
Puis vient Sextus Empiricus, dans le texte qui précède la citation qu’il
donne de Timon de Phlionte :
57
DIOGÈNE LAËRCE IX, 24 (éd. T. DORANDI, p. 674) : Ἀλλὰ καὶ περὶ θεῶν ἔλεγε μὴ δεῖν
ἀποφαίνεσθαι· μὴ γὰρ εἶναι γνῶσιν αὐτῶν.
58
DIOGÈNE LAËRCE IX, 51 (éd. T. DORANDI, p. 693) : Καὶ πρῶτος ἔφη δύο λόγους εἶναι περὶ
παντὸς πράγματος ἀντικειμένους ἀλλήλοις· οἷς καὶ συνηρώτα, πρῶτος τοῦτο πράξας. ἀλλὰ καὶ
ἤρξατό που τοῦτον τὸν τρόπον· ‘πάντων χρημάτων μέτρον ἄνθρωπος, τῶν μὲν ὄντων ὡς ἔστιν,
τῶν δὲ οὐκ ὄντων ὡς οὐκ ἔστιν.’ ἔλεγέ τε μηδὲν εἶναι ψυχὴν παρὰ τὰς αἰσθήσεις, καθὰ καὶ
Πλάτων φησὶν ἐν Θεαιτήτῳ, καὶ πάντα εἶναι ἀληθῆ. καὶ ἀλλαχοῦ δὲ τοῦτον ἤρξατο τὸν τρόπον·
‘περὶ μὲν θεῶν οὐκ ἔχω εἰδέναι οὔθ’ ὡς εἰσίν, οὔθ’ ὡς οὐκ εἰσίν· πολλὰ γὰρ τὰ κωλύοντα εἰδέναι,
ἥ τε ἀδηλότης καὶ βραχὺς ὢν ὁ βίος τοῦ ἀνθρώπου.’ Διὰ ταύτην δὲ τὴν ἀρχὴν τοῦ
συγγράμματος ἐξεβλήθη πρὸς Ἀθηναίων· καὶ τὰ βιβλία αὐτοῦ κατέκαυσαν ἐν τῇ ἀγορᾷ, ὑπὸ
κήρυκι ἀναλεξάμενοι παρ’ ἑκάστου τῶν κεκτημένων. Traduction : Marie-Odile GOULET-
CAZÉ (dir.), Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Paris, Le Livre de
Poche, 1999, p. 1088-1089.
103
Les relectures chrétiennes
Ce dossier « païen » est ensuite relayé par le dossier patristique que j’ai
rappelé plus haut. On voit donc que les auteurs chrétiens qui citent le propos
prêté à Protagoras s’inscrivent dans une tradition qui accorde déjà une grande
importance à ce texte. Paradoxalement, cette tradition, si elle commence très tôt,
avec Platon, ne livre les mots-mêmes qui auraient été ceux de Protagoras que
très tardivement, pas avant Diogène Laërce. Et ces mots eux-mêmes, tant chez
les « païens » que les chrétiens ne sont pas toujours les mêmes. Le texte édité
par Diels comme provenant d’un écrit « Sur les dieux » pose donc, en réalité,
un certain nombre de problèmes.
Premier problème : Protagoras a-t-il vraiment écrit quelque chose intitulé
« Sur les dieux » ? Le τὸ περὶ θεῶν σύγγραμμα n’apparaît que chez Eusèbe, que
Diels mentionne pour justifier son hypothèse. Mais Eusèbe savait-il de quoi il
parlait ? Ni Timon, ni Diogène d’Oenoanda, ni Philostrate ne disent où
Protagoras aurait tenu ces propos, mais Timon parle des Athéniens, qui
voulurent « jeter au feu ses ouvrages, συγγράμματα ». La plupart des sources
(Cicéron notamment) évoquent un « dit », une pensée qui n’est référée à aucun
ouvrage en particulier. Une étape est franchie avec Aristoclès de Messine (ou
Messène), la source probable d’Eusèbe, qui dit : γράφων περὶ θεῶν, mais qui
n’évoque toujours pas le lieu. Diogène Laërce dit que le sophiste aurait tenu ce
propos περὶ θεῶν (IX, 24), ἀλλαχοῦ, « ailleurs », dans un σύγγραμμα (IX, 51).
La critique a peut-être été troublée par le fait que le même Diogène prétend, sur
un mode très affirmatif, que le texte « sur les dieux » aurait été « le premier de
ses discours », πρῶτον δὲ τῶν λόγων, et qu’il l’aurait même lu à Athènes, dans la
maison d’Euripide ou de Mégaclide, ce qui explique qu’on ait parfois voulu le
59
SEXTUS EMPIRICUS, Contre les physiciens IX (= Contre les physiciens), 55-57
(éd. Jürgen MAU, Leipzig, Teubner, 1954 ; trad. J. Grenier) : Συμφέρεται δὲ τούτοις τοῖς
ἀνδράσι καὶ Θεόδωρος ὁ ἄθεος καὶ κατά τινας Πρωταγόρας ὁ Ἀβδηρίτης, ὁ μὲν διὰ τοῦ περὶ
θεῶν συντάγματος τὰ παρὰ τοῖς Ἕλλησι θεολογούμενα ποικίλως ἀνασκευάσας, ὁ δὲ
Πρωταγόρας ῥητῶς που γράψας· “περὶ δὲ θεῶν οὔτε εἰ εἰσὶν οὔθ’ ὁποῖοί τινές εἰσι δύναμαι
λέγειν· πολλὰ γάρ ἐστι τὰ κωλύοντά με”. Παρ’ ἣν αἰτίαν θάνατον αὐτοῦ καταψηφισαμένων
τῶν Ἀθηναίων διαφυγὼν καὶ κατὰ θάλατταν πταίσας ἀπέθανεν.
104
Sébastien Morlet
rattacher aux Antilogies (la liste d’ouvrages donnés par Diogène Laërce ne
comporte, de fait, pas de Peri théôn60). Mais que valent ces détails ?
Sextus Empiricus, à la même époque que Diogène, dit que Protagoras a
écrit sur les dieux « quelque part », που. Le τὸ περὶ θεῶν σύγγραμμα mentionné
par Eusèbe a donc toutes les chances d’être une déduction personnelle de
l’évêque de Césarée à partir du témoignage d’Aristoclès, dont il dépend (ou peut-
être d’une autre source, si le passage en question ne dépend pas d’Aristoclès, mais
le plus simple est de penser que les différents passages d’Eusèbe sur Protagoras,
en PE XIV, dépendent de la même source, et la seule que cite Eusèbe est
Aristoclès). Le fait que Diogène Laërce parle quant à lui d’un « logos » sur les
dieux, indépendamment d’Eusèbe, ne doit pas nous conduire à croire
immédiatement à l’existence d’un traité intitulé « Sur les dieux ».
On a parfois pensé que l’expression περὶ θεῶν reprenait simplement les
premiers mots du texte mais en réalité, on voit qu’elle s’est introduite dans la
tradition du passage plutôt pour en qualifier la thématique. L’existence d’un
σύγγραμμα sur les dieux, et même d’un σύγγραμμα tout court me semble donc
très discutable. Le texte pourrait être un « bon mot », une parole réelle ou
apocryphe61 qu’on a cherché, dans un second temps, à rattacher à un texte. La
plupart des témoins disent que Protagoras a « dit » ce texte. L’idée qu’il l’aurait
écrit (γράφων) n’apparaît qu’à partir d’Aristoclès, ou en tout cas de la source
d’Eusèbe. À part Aristoclès, le témoin le plus ancien de cette idée est Diogène
Laërce.
L’idée que le passage faisait partie d’un écrit pourrait paraître à première vue
confirmée par l’allusion à une « entrée en matière » (εἰσβολή), évoquée par
Eusèbe, sans doute sous la dépendance d’Aristoclès. La même idée est suggérée
par Diogène Laërce, qui utilise le verbe, κατάρχειν, « commencer » et avant lui
par Cicéron, qui dit in principio libri. Mais aucune autre source ne donne ce
genre de précision. Et le terme εἰσβολή pourrait avoir eu plutôt, originellement,
le sens de « pique », « attaque », « assaut » (cf. εἰσβάλλω62). Il est possible que
60
Les traducteurs français de Diogène Laërce estiment pour cette raison qu’il doit y avoir
une lacune au début de la liste (cf. traduction dirigée par M.-O. GOULET-CAZÉ, p. 1091,
n. 3). Mais le raisonnement est circulaire et il vaut mieux déduire de l’absence d’un Peri
théôn la conclusion qu’un tel traité n’a jamais existé.
61
La thèse d’une parole apocryphe me paraît devoir être considérée sérieusement, dans la
mesure où le témoin le plus ancien du texte est Platon, comme on l’a vu, qui imagine ce
que pourrait dire Protagoras. Bien sûr, il peut parodier un texte réel. Mais il est tout aussi
possible qu’on ait, assez vite, reconstitué, à partir du texte de Platon, une parole qu’on aura
attribuée au sophiste.
62
Le sens dont je fais l’hypothèse pour εἰσβολή n’est pas donné par les dictionnaires, mais l’on
y trouve tout de même le sens d’ « attaque, invasion » (Bailly, p. 601 ; LSJ, p. 494).
105
Les relectures chrétiennes
la thèse d’un incipit se soit imposée du fait d’un contresens sur le terme εἰσβολή,
mais aussi parce que les Anciens mentionnent d’autres entrées de matière de
Protagoras. Outre Diogène Laërce, qui affirme que la maxime « l’homme est la
mesure de toutes choses » serait aussi un incipit, on peut ainsi citer Aulu-Gelle,
Nuits attiques V, 10, 9 : Et cum ad iudices coniciendae consistendaeque causae
gratia uenissent, tum Protagoras sic exorsus est: 'Disce,' inquit 'stultissime
adulescens, utroque id modo fore, uti reddas, quod peto, siue contra te
pronuntiatum erit siue pro te ; « Comme ils étaient venus auprès des juges pour
plaider et établir leur cause, Protagoras commença ainsi : ‘Apprends, dit-il,
stupide jeune homme, que, de toute manière, tu devras me donner ce que je
demande, que l’on prononce pour toi ou contre moi » (éd./trad. René
MARACHE, Paris, Les Belles Lettres, 1978, p. 15 ). Il est un peu étrange
qu’autant d’incipits de Protagoras ait été conservés (à moins qu’une collection
d’incipits ait circulé assez tôt63), mais celui que rapporte Aulu-Gelle est
probablement apocryphe (le cadre du récit dans lequel il s’insère, le soi-disant
procès du sophiste avec l’un de ses élèves Euathlus, présente tous les traits d’une
fiction64).
Il reste donc tout à fait possible que le texte qui nous intéresse soit issu d’un
ouvrage ou d’un discours, et qu’il en constitue même l’incipit. L’analyse des
sources et de leurs relations, cependant, incite à une certaine prudence. Peut-
être le propos de Protagoras n’était-il qu’une « pique », un bon mot, et
n’ouvrait-il aucun ouvrage ni aucun discours.
La reconstitution même du propos pose des problèmes, et pourrait étayer
l’idée que ce texte se suffisait à lui-même – c’est-à-dire, qu’il n’était suivi par rien.
H. Diels édite le texte suivant :
περὶ μὲν θεῶν οὐκ ἔχω εἰδέναι, οὔθ’ ὡς εἰσὶν οὔθ’ ὡς οὐκ εἰσὶν οὔθ’ ὁποῖοί τινες
ἰδέαν· πολλὰ γὰρ τὰ κωλύοντα εἰδέναι ἥ τ’ ἀδηλότης καὶ βραχὺς ὢν ὁ βίος τοῦ
ἀνθρώπου.
63
Le texte de Diogène Laërce (IX, 51, voir n. 58), qui affirme qu’on avait « collecté » les
textes de Protagoras, pourrait renvoyer à la constitution d’un fonds, ou peut-être d’un
florilège, peut-être centré sur les incipits du sophiste. Comme nous ne savons pas comment
une telle collecte a eu lieu (si elle a vraiment eu lieu), il ne faut pas exclure, à mon avis, que
s’y soient trouvés mêlés des textes authentiques du sophiste et des textes de nature plus
douteuse (cf. ma note 61).
64
L’élève est appelé Euanthlos chez Diogène Laërce, qui donne une autre forme de l’anecdote
(IX, 54).
106
Sébastien Morlet
65
Pierre CHIRON a très bien étudié ces phénomènes et prend justement l’exemple d’une
particule μέν insérée dans un texte de Démosthène (Cor. 198) par Tibérios pour lui donner
une autonomie particulière et en même temps suggérer une antithèse qui ne vient pas (la
suite attendue avec δέ est manquante) (« Tibérios, citateur de Démosthène », in Laetitia
CICCOLINI, Charles GUÉRIN, Stéphane ITIC & Sébastien MORLET [éd.], Réceptions
antiques, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2006 p. 107-129 ; p. 121-122).
66
J’ajouterai à tous les textes déjà cités les Scholies à la République de Platon 600c, qui
donnent : οὔτε ὥς εἰσιν οὔτε ὡς οὔκ εἰσιν, et la Souda (π 2958), qui fournit le même texte
(éd. citée, p. 247).
67
Voir la n. 54.
107
Les relectures chrétiennes
- Ne faut-il pas non plus retenir les mots ἕκαστον τούτων utilisés par la
source d'Eusèbe (Aristoclès ?) et par Sextus ?
Le seul problème qui semble s’être posé dans l’antiquité est de savoir si
Protagoras était un athée ou simplement un « sceptique » agnostique. Ce
point, à la lecture du texte, n’est pourtant pas problématique. Protagoras ne
soutient aucune doctrine. Il dit qu’il ne sait pas. En revanche, d’autres questions
se posent :
- À supposer que le texte dise : οὔθ’ ὡς εἰσὶν οὔθ’ ὡς οὐκ εἰσὶν, le ὡς signifie-t-
il vraiment « que » comme on le pense en général, et pas plutôt « comment »
(« je ne puis savoir comment sont les dieux et comment ils ne sont pas ») ?
- S’agit-il d’un propos universel (on ne peut pas connaître les dieux) ou
d’une confidence personnelle (moi, Protagoras, je ne peux pas les connaître) ?
Dans le premier cas, Protagoras ferait de la théologie négative avant l’heure.
Dans le second, il formulerait simplement un aveu d’impuissance. Le οὐκ ἔχω
irait plutôt dans le sens de la seconde hypothèse ; l’allusion à « la vie de
l’homme », à la fin, pourrait étayer la première, sans cesser de s’appliquer à
l’homme Protagoras. Si le texte disait τὰ κωλύοντά με, la dimension personnelle
serait plus importante que dans le texte édité par Diels.
- Quel est le lien éventuel avec le texte « l’homme est la mesure de toutes
choses » ? Diogène Laërce, nous l’avons vu, cite le fr. 4 juste après le texte sur
l’homme mesure, comme si, dans le texte sur les dieux, Protagoras faisait une
application particulière du « relativisme » exprimé dans l’autre texte. Plus
largement, comment le texte sur les dieux s’intégrait-il à sa pensée ?
- Faut-il situer ce texte dans un contexte polémique (contre des
philosophes ? contre les poètes ? contre la religion des cités ?). La mention de la
« forme » ou de « l’aspect » des dieux, ἰδέαν, pourrait impliquer une polémique
contre les représentations des dieux (poétiques ou civiques). On l’a vu, certains
témoins tardifs veulent que Protagoras ait mis en doute « le divin » 68 ou
l’existence de « Dieu » au singulier69, mais le texte parlait bien des « dieux », ce
qui peut conduire à penser que le propos trouvait son sens dans un contexte
concret, et moins abstrait qu’on ne le dit d’habitude.
Je terminerai par remarquer que, quelle que soit la façon dont on édite ce
texte, le propos prêté à Protagoras pourrait très bien se suffire à lui-même, à
moins que l’allusion initiale aux « dieux » n’ait préparé autre chose – un
discours « sur les hommes », περὶ ἀνθρώπων ? Si tel est le cas, c’était sans doute
plutôt ce sujet qui occupait Protagoras dans son discours ou son ouvrage. Et
c’est ce même ouvrage qui peut avoir contenu le fameux passage sur l’homo
68
Minucius Felix, Lactance.
69
Théodoret.
108
Sébastien Morlet
mensura, bien que certains témoins veulent que ce texte soit, comme celui sur
les dieux, une entrée en matière. Mais nous avons vu qu’il fallait rester prudent
sur ce genre d’information. Par ailleurs, jusque-là, nous avons parlé
d’« incipit », c’est-à-dire des tout premiers mots d’un texte. Mais quand les
auteurs anciens disent que Protagoras a utilisé tels mots au début d’un texte, ils
ne veulent pas forcément parler de l’incipit au sens propre du terme. Si les deux
textes ont figuré dans le même ouvrage ou le même discours, ils peuvent y avoir
figuré au début sans en constituer les premiers mots. Ou bien, l’un des deux était
peut-être l’incipit, et l’autre peut s’être trouvé un peu après.
Mais puisque nous en sommes aux hypothèses, une dernière, plus précise,
mérite d’être envisagée. Dans la tradition des textes prêtés à Protagoras, le
passage sur l’homo mensura (fr. 1 Diels) est toujours distingué du texte sur les
dieux. Pour cette raison sans doute, on n’a jamais pensé, à ma connaissance, à les
lire dans la continuité l’un de l’autre. Pourtant, nous avons vu que Diogène
Laërce les rapproche, et déjà Platon avant lui (cf. Théétète 162d-e), et il faut
ajouter que les deux textes présentent des points communs de sens et de style
(notamment le balancement ὡς/ὡς οὐκ + verbe être). Je ne peux pas revenir ici
sur l’édition du fr. 1 Diels, et je ne chercherai pas non plus à déterminer l’édition
exacte du fr. 4. Mais, si je reprends les deux fragments qui m’intéressent tels
qu’ils sont cités, à quelques mots de distance, par Diogène Laërce, et si je les
agglutine, on aboutit au texte suivant (dans le fr. 4, je remplace seulement περὶ
μὲν par περὶ δέ) :
Πάντων χρημάτων μέτρον ἄνθρωπος, τῶν μὲν ὄντων ὡς ἔστιν, τῶν δὲ οὐκ
ὄντων ὡς οὐκ ἔστιν. Περὶ δὲ θεῶν οὐκ ἔχω εἰδέναι οὔθ’ ὡς εἰσίν, οὔθ’ ὡς οὐκ
εἰσίν· πολλὰ γὰρ τὰ κωλύοντα εἰδέναι, ἥ τε ἀδηλότης καὶ βραχὺς ὢν ὁ βίος τοῦ
ἀνθρώπου.
De toutes choses, la mesure est l’homme ; de celles qui sont, qu’elles sont
(ou : comment elles sont), de celles qui ne sont pas, qu’elles ne sont pas
(ou : comment elles ne sont pas). Or sur les dieux, je ne peux savoir ni
qu’ils sont (ou : comment ils sont), ni qu’ils ne sont pas (ou : comment
ils ne sont pas). En effet, nombreux sont les obstacles qui empêchent de
le savoir, l’obscurité (de la question), et la brièveté de la vie humaine.
Si cette proposition est valable, elle aurait sans doute des conséquences sur
le sens à donner à l’un et l’autre fragments (avec une forte antithèse entre
l’homme, au début, et « moi » Protagoras, dans la seconde partie). Resitué dans
ce contexte hypothétique, le fr. 1 pourrait, par exemple, signifier simplement
que les hommes ont une propension à juger de tout. Dans le fr. 4, Protagoras
109
Les relectures chrétiennes
70
Voir la n. 27.
71
L’usage de la particule μέν ou μὲν οὖν, chez certains témoins du fr. 4, pourrait s’expliquer
dans ce contexte, en ce qu’elle avait peut-être pour but d’autonomiser le texte, et peut-être
aussi de renforcer l’idée qu’il s’agissait d’un incipit au sens propre (cf. n. 65).
110
Sébastien Morlet
Conclusion
Bibliographie
111
Les relectures chrétiennes
112
Sébastien Morlet
113
Les relectures chrétiennes
114
Résonances platoniciennes : la présence du dialogue
Protagoras dans le De resurrectione de Méthode
d’Olympe
Alexey Morozov
L’héritage de Platon a exercé une influence profonde sur les auteurs qui lui
ont succédé, y compris les écrivains chrétiens. Parmi eux, un auteur de
l’Antiquité tardive qui s’est fortement inspiré des dialogues platoniciens pour
composer ses propres écrits est Méthode, évêque d’Olympe en Lycie. Son œuvre
a joué un rôle significatif lors des controverses anti-origéniennes. Pourtant,
malgré la reconnaissance dont il jouit chez les auteurs ultérieurs, sa biographie
reste largement méconnue. La seule source ancienne fournissant des
informations sur sa vie et sa mort est l’ouvrage De viris illustribus de Jérôme de
Stridon (Vir. Ill. 83)1. Jérôme rapporte que Méthode fut évêque d’Olympe,
puis de Tyr, et qu’il subit le martyre soit au début du IVe siècle, durant les
dernières persécutions contre les chrétiens, soit au milieu du III e siècle sous les
empereurs Dèce et Valérien. Dans sa notice, Jérôme mentionne également une
liste d’œuvres attribuées à Méthode, parmi lesquelles trois traités rédigés contre
Origène : Sur la résurrection, Sur le libre arbitre, et Sur la pythonisse. C’est à
partir de la première œuvre de cette trilogie anti-origénienne, le De resurrectione,
que nous proposons d’étudier la manière dont Méthode fait usage du dialogue
Protagoras de Platon.
1
Ernest C. RICHARDSON (éd.), Hieronymus. Liber de viris inlustribus. Gennadius. Liber
de viris inlustribus, « TU 14/1a », Leipzig, J. C. Hinrichs, 1896, p. 43-44. Sur la vie de
Méthode, voir aussi : Emanuela PRINZIVALLI, « Méthode d’Olympe », in Bernard
POUDERON (dir.), Histoire de la littérature grecque chrétienne des origines à 451. III. De
Clément d’Alexandrie à Eusèbe de Césarée, Paris, Les Belles Lettres, 2017, p. 399-412, ici
401. Sur la question de l’épiscopat de Méthode, voir : Katharina BRACHT, « The
Question of the Episcopal See of Methodius of Olympus Reconsidered », Studia Patrisica
34, 2001, p. 3-10.
115
Les relectures chrétiennes
I. Le dialogue De resurrectione
Car chacun d’entre nous doit donc à son tour faire connaître sa manière
de comprendre et la montrer à Théophile, que l’un des hétérodoxes
présente d’abord les questions, en les ayant multipliées et approfondies,
sans laisser aucun des problèmes étrangers derrière lui, mais en les reliant
tous ensemble par les pensées les plus profondes. C’est ainsi que l’on se
met vigoureusement en lutte, de sorte que ceux-là n’auront plus rien à
dire à l’appui de leur thèse, en dehors de ce qui a été dit ici. Quant à celui
qui confronte avec les arguments solides les sophismes présentés, il
1
Sur la datation de la rédaction de ce dialogue, voir : Alexey MOROZOV, Le De resurrectione
de Méthode d’Olympe : édition critique, traduction, commentaire. Volume I. Étude, Thèse
de doctorat (Sorbonne Université – Université de Fribourg, 2024), p. 82-85.
2
Pour plus de détails sur la question de la transmission de ce texte en grec, vieux slave et
syriaque, voir : ibid., p. 95-185.
116
Alexey Morozov
3
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione de Méthode d’Olympe : édition critique, traduction,
commentaire. Volume II. Édition critique, Thèse de doctorat (Sorbonne Université –
Université de Fribourg, 2024), p. 4-5 :
117
Les relectures chrétiennes
5
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 43 : Ὦ Αὐξέντιε, νομίζω, ἔφην,
μὴ μάτην λελέχθαι τὸ ποιητικόν· Σύν τε δύ’ ἐρχομένω. Καὶ γὰρ οἱ ἀνταγωνισταὶ δύο. Διὸ σθένος
ἀμφότεροι ἀμφοτέρων περ σχῶμεν. Συναντιλήπτορα γὰρ καὶ συναγωνιστὴν αἱροῦμαί σε τῆς
πρὸς αὐτοὺς μάχης, μὴ ἡμῖν ὁ ᾿Αγλαοφῶν μετὰ Πρόκλου καὶ ᾿Ωριγένους τοῖς ἀνατρεπτικοῖς
καθ’ ἡμῶν ὡπλισμένος λόγοις ἐκπέρσῃ τὴν ἀνάστασιν. Trad. française : Alexey MOROZOV,
Le De resurrectione. Volume III, op. cit., p. 37-38.
6
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 182 :
Trad. française :
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume III, op. cit., p. 146.
118
Alexey Morozov
Mais aussi Platon lui-même connaît cela comme le corps. En tout cas
Socrate a dit dans le Phédon : « Pensons-nous par hasard que la mort n’est
rien d’autre que la séparation de l’âme du corps ? Être mort, c’est bien
ceci : à part de l’âme et séparé d’elle, le corps existe en lui-même, tandis que
l’âme, séparée du corps » (Res. I, 62, 3).11
7
L’analyse de toutes ces sources d’inspiration de Méthode est donnée dans : Alexey
MOROZOV, Le De resurrectione, Volume I, op. cit., p. 271-326.
8
Albert RIVAUD (éd., trad.), Platon. Œuvres complètes. Tome X. Timée – Critias, Paris, Les
Belles Lettres, « CUF. Collection Grecque », 1985, p. 152 : Χρόνος δ’ οὖν μετ’ οὐρανοῦ
γέγονεν, ἵνα ἅμα γεννηθέντες ἅμα καὶ λυθῶσιν.
9
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 12 :
Trad. française : Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume III, op. cit., p. 14.
10
Léon ROBIN (éd., trad.), Platon. Œuvres complètes. Tome IV, 1e Partie. Phédon, Paris, Les
Belles Lettres, « CUF. Collection Grecque », 1926, p. 13 : Ἆρα μὴ ἄλλο τι ἢ τὴν τῆς ψυχῆς
ἀπὸ τοῦ σώματος ἀπαλλαγήν; καὶ εἶναι τοῦτο τὸ τεθνάναι, χωρὶς μὲν ἀπὸ τῆς ψυχῆς ἀπαλλαγὲν
αὐτὸ καθ’ αὑτὸ τὸ σῶμα γεγονέναι, χωρὶς δὲ τὴν ψυχὴν [ἀπὸ] τοῦ σώματος.
11
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 151-153 : Ἀλλὰ καὶ ὁ Πλάτων
καὶ αὐτὸ τοῦτο σῶμα καὶ αὐτὸς ἐπίσταται. Ἐν γοῦν τῷ Φαίδωνι ὁ Σωκράτης· Ἄρα μὴ ἄλλο τι
τὸν θάνατον ἡγούμεθα εἶναι, ἔφη, ἢ <τὴν> τῆς ψυχῆς ἀπὸ τοῦ σώματος ἀπαλλαγήν ; Καὶ εἶναι
τοῦτο <τὸ> τεθνάναι, χωρὶς μὲν ἀπὸ τῆς ψυχῆς ἀπαλλαγὲν αὐτὸ καθ’ ἑαυτὸ τὸ σῶμα γεγονέναι,
χωρὶς δὲ τὴν ψυχὴν <ἀπὸ> τοῦ σώματος ; Trad. française : Alexey MOROZOV, Le De
resurrectione. Volume III, op. cit., p. 120-121.
119
Les relectures chrétiennes
12
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 279 : Ὄχημα ἄλλο ὁμοιοειδὲς
τῷ αἰσθητῷ τούτῳ μετὰ τὴν ἐντεῦθεν ἐκδημίαν ἔχειν ἐκτιθέμενος τὴν ψυχήν, ἀσώματον ὑπό τι
Πλατωνικῶς ἀποφαίνεται αὐτήν. Trad. française : Alexey MOROZOV, Le De resurrectione.
Volume III, op. cit., p. 212.
13
Albert JAHN (éd.), S. Methodii Opera et S. Methodius Platonizans. Pars I. S. Methodii
Opera, Halis Saxonum, Pfeffer, 1865 ; Albert JAHN (éd.), S. Methodii Opera et
S. Methodius Platonizans. Pars II. S. Methodius Platonizans, Halis Saxonum, Pfeffer,
1865.
14
Nathanael BONWETSCH (éd.), Methodius, « GCS 27 », Leipzig, J. C. Hinrichs, 1917,
p. 535-537.
120
Alexey Morozov
15
Voir : Herbert MUSURILLO, « Introduction », in Herbert MUSURILLO (éd.) & Victor-
Henry DEBIDOUR, Méthode d’Olympe. Le Banquet, « SC 95 », Paris, Le Cerf, 1963,
p. 13-30.
16
Pour la première fois, cette identification a été proposée par nous dans : Alexey
MOROZOV, « Les dialogues de Platon et le De Resurrectione de Méthode d’Olympe », in
Tiziana SUAREZ-NANI & Tamar TSOPURASHVILI (éd.), Héritages platoniciens et
aristotéliciens dans l’Orient et l’Occident (IIe–XVIe siècles). Actes du colloque de Tbilissi, juin
2019, « Scrinium Friburgense 54 », Wiesbaden, Reichert Verlag, 2021, p. 39-53. Dans le
présent article, nous reprenons certains éléments de ce dossier, publié en 2021.
17
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 3 :
18
Sur différentes variantes du titre de cet ouvrage, voir : Alexey MOROZOV, Le De
resurrectione. Volume I, op. cit., p. 70-78.
19
Pierre CHANTRAINE, Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots.
T. I : Α–Δ, Paris, Éd. Klincksieck, 1968, p. 12.
121
Les relectures chrétiennes
De son côté, le nom Ἀγλαοφῶν est formé de ἀγλαός, qui, selon Chantraine,
évoque la splendeur ou la gloire20, et de φωνή, signifiant « voix ». Ce nom peut
être interprété comme « voix éclatante » ou « voix glorieuse », ce qui renforce
l’idée d’une figure liée à la parole puissante et influente, tout comme le
personnage de Protagoras. En associant ainsi Aglaophon à l’éloquence, Méthode
pourrait avoir intentionnellement choisi un nom symbolique pour son
adversaire dans le De resurrectione, établissant une connexion thématique avec
l’importance de la parole et de l’argumentation, un aspect central du Protagoras
de Platon.
Ces noms, ancrés dans le lexique de l’expression et de la persuasion,
soulignent l’importance de la dialectique dans les deux dialogues. Méthode, en
reprenant ces codes platoniciens, semble non seulement imiter la structure du
dialogue philosophique, mais aussi s’inscrire dans une tradition où l’éloquence
et le débat sont les principaux outils pour défendre des idées théologiques ou
philosophiques.
Comme mentionné précédemment, les trois premiers chapitres du
prologue du De resurrectione, conservés uniquement en vieux slave, présentent
la mise en scène du dialogue en décrivant le lieu, les personnages et les
circonstances dans lesquelles se déroule cette discussion. De plus, à travers le
personnage de Sistélius, Méthode y énonce les règles que les participants de ce
débat théologique doivent respecter. Dès le tout premier paragraphe de son
œuvre, l’auteur précise que la discussion a eu lieu à Patare : « Avant ces jours-là,
j’allai à Patare avec Proclus de Milet en souhaitant voir Théophile. Car, j’avais
appris, comme on me l’avait dit, qu’il y avait débarqué à cause de la tempête
pour y rester quelques jours » (Res. I, 1, 1)21.
Ce détail constitue le deuxième point de comparaison avec le Protagoras de
Platon, où l’auteur commence également par une mise en scène détaillée,
introduisant le cadre de la discussion et ses interlocuteurs. Dans les deux
œuvres, la description du lieu et des circonstances de la rencontre sert à ancrer
le dialogue dans un contexte précis, tout en préparant le lecteur à suivre un
échange argumentatif structuré selon des règles clairement établies. Cependant,
bien que le début du De resurrectione de Méthode puisse rappeler celui du
Protagoras de Platon, où Protagoras, étranger de passage, arrive à Athènes,
20
Ibid., p. 11.
21
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 3 :
122
Alexey Morozov
22
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 3 :
123
Les relectures chrétiennes
23
Alfred CROISET & Louis BODIN (éd., trad.), Platon. Œuvres complètes. Tome III, 1e Partie.
Protagoras, Paris, Les Belles Lettres, « CUF. Collection Grecque », 1984, p. 27-28 (texte
grec et traduction) : Ἐπειδὴ δὲ εἰσήλθομεν, κατελάβομεν Πρωταγόραν ἐν τῷ προστῴῳ
περιπατοῦντα, ἑξῆς δ’ αὐτῷ συμπεριεπάτουν ἐκ μὲν τοῦ ἐπὶ θάτερα Καλλίας ὁ Ἱππονίκου καὶ ὁ
ἀδελφὸς αὐτοῦ ὁ ὁμομήτριος, Πάραλος ὁ Περικλέους, καὶ Χαρμίδης ὁ Γλαύκωνος, ἐκ δὲ τοῦ
ἐπὶ θάτερα ὁ ἕτερος τῶν Περικλέους Ξάνθιππος, καὶ Φιλιππίδης ὁ Φιλομήλου καὶ Ἀντίμοιρος
ὁ Μενδαῖος, ὅσπερ εὐδοκιμεῖ μάλιστα τῶν Πρωταγόρου μαθητῶν καὶ ἐπὶ τέχνῃ μανθάνει, ὡς
σοφιστὴς ἐσόμενος.
24
Alfred CROISET & Louis BODIN (éd., trad.), Platon, op. cit., p. 28 (texte grec et
traduction) : Τὸν δὲ μετ’ εἰσενόησα, ἔφη Ὅμηρος, Ἱππίαν τὸν Ἠλεῖον, καθήμενον ἐν τῷ κατ’
ἀντικρὺ προστῴῳ ἐν θρόνῳ· περὶ αὐτὸν δ’ ἐκάθηντο ἐπὶ βάθρων Ἐρυξίμαχός τε ὁ Ἀκουμενοῦ
καὶ Φαῖδρος ὁ Μυρρινούσιος καὶ Ἄνδρων ὁ Ἀνδροτίωνος καὶ τῶν ξένων πολῖταί τε αὐτοῦ καὶ
ἄλλοι τινές. ἐφαίνοντο δὲ περὶ φύσεώς τε καὶ τῶν μετεώρων ἀστρονομικὰ ἄττα διερωτᾶν τὸν
Ἱππίαν, ὁ δ’ ἐν θρόνῳ καθήμενος ἑκάστοις αὐτῶν διέκρινεν καὶ διεξῄει τὰ ἐρωτώμενα.
124
Alexey Morozov
Toutefois, au lieu des questions portant « sur la Nature et sur les choses du
ciel », c’est la nature du corps et le mystère de la résurrection qui deviennent les
sujets de débat. En transposant ainsi le cadre et la dynamique du dialogue
platonicien, Méthode conserve la structure d’une discussion savante tout en la
réorientant vers des thèmes chrétiens fondamentaux. Ce choix souligne non
seulement l’influence de Platon, mais aussi la manière dont Méthode
s’approprie et adapte les codes philosophiques antiques pour structurer une
réflexion théologique sur des sujets comme la résurrection, tout en utilisant des
motifs familiers à ses lecteurs érudits.
Il est également important de noter que les deux dialogues, celui de
Méthode et celui de Platon, se déroulent dans une salle réservée aux hôtes. Dans
le Protagoras, Platon écrit : « Quand nous fûmes dans la salle, après le court
délai nécessaire pour nous rendre compte du spectacle, nous nous avançâmes
vers Protagoras et je lui dis » (Prot. 316a)25. Cette similitude entre les cadres des
deux dialogues ancre les discussions dans des lieux où les rencontres et les débats
intellectuels étaient traditionnellement tenus.
De plus, les deux textes abordent également la question du choix d’un juge
ou d’un arbitre pour réguler la discussion. Dans le De resurrectione, dès les
premières pages (Res. I, 1, 4 – 3, 8), Méthode introduit une discussion à ce sujet.
Initialement, Aglaophon propose Euboulios comme arbitre (Res. I, 1, 4), mais
Memianus suggère ensuite Théophile pour ce rôle (Res. I, 1, 7–8). Théophile
accepte finalement cette tâche et fixe quelques règles pour la discussion
(Res. I, 3, 1–8). Cependant, il est frappant de constater que, par la suite, le juge
disparaît totalement du dialogue et n’intervient plus.
Dans le Protagoras (Prot. 337c – 338e), on observe également une réflexion
sur le choix d’un arbitre. Hippias propose l’idée : « Faites ainsi et, si vous m’en
croyez, choisissez un arbitre, un épistate, un prytane qui maintienne pour
chacun de vous les dimensions de son discours dans les limites convenables »
(Prot. 338ab)26. Pourtant, une différence majeure existe entre les deux
dialogues : dans le texte de Méthode, le rôle d’arbitre est accepté par Théophile
(Res. I, 3, 1), tandis que dans le dialogue de Platon, Socrate rejette cette
proposition (Prot. 338b–e).
Un autre point intéressant à souligner est la reprise par Méthode d’une
phrase spécifique du Protagoras. Après la réplique de Sistélius, où il énonce les
25
Alfred CROISET & Louis BODIN (éd., trad.), Platon, op. cit., p. 28 (texte grec et
traduction) : Ἡμεῖς οὖν ὡς εἰσήλθομεν, ἔτι σμίκρ’ ἄττα διατρίψαντες καὶ ταῦτα διαθεασάμενοι
προσῇμεν πρὸς τὸν Πρωταγόραν, καὶ ἐγὼ εἶπον.
26
Idem.
125
Les relectures chrétiennes
Donc, voilà pourquoi il arrive que les discours fondés sur le vraisemblable
et ornés pour la beauté et le plaisir, sont parfois considérés par beaucoup
de gens comme plus sérieux que les résultats obtenus par des enquêtes
précises, puisque les enseignants rivalisent, non pour ce qui est meilleur
et digne du respect, mais pour plaire et pour réussir, comme les sophistes
qui prennent de l’argent pour leurs discours et soldent la sagesse pour des
éloges (Res. I, 27, 3).29
27
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 5 :
Trad. française : Alexey MOROZOV, Le De
resurrectione. Volume III, op. cit., p. 8.
28
Idem.
29
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 43-45 : Ἐντεῦθεν γοῦν τοῖς
πολλοῖς οἱ ἐκ τῶν εἰκότων ἔσθ’ ὅτε λόγοι πρὸς κάλλος καὶ ἡδονὴν πεποικιλμένοι μᾶλλον τῶν
εἰς ἀκρίβειαν ἐξητασμένων νομίζονται σπουδαιότεροι, τῶν διδασκάλων οὐ πρὸς τὸ βέλτιον
ἁμιλλωμένων ἔτι καὶ σεμνόν, ἀλλὰ πρὸς τὸ ἀρέσαι καὶ εὐημερῆσαι, καθάπερ οἱ σοφισταί, οἳ
126
Alexey Morozov
μισθὸν ἄρνυνται τῶν λόγων, ἐπευωνιζόμενοι τὴν σοφίαν ἐπαίνοις. Trad. française : Alexey
MOROZOV, Le De resurrectione. Volume III, op. cit., p. 38-39.
30
Léon ROBIN (éd., trad.), Platon, op. cit., p. 60 : ἐγὼ δὲ τοῖς διὰ τῶν εἰκότων τὰς ἀποδείξεις
ποιουμένοις λόγοις σύνοιδα οὖσιν ἀλαζόσιν, καὶ ἄν τις αὐτοὺς μὴ φυλάττηται, εὖ μάλα
ἐξαπατῶσι, καὶ ἐν γεωμετρίᾳ καὶ ἐν τοῖς ἄλλοις ἅπασιν. ὁ δὲ περὶ τῆς ἀναμνήσεως καὶ μαθήσεως
λόγος δι’ ὑποθέσεως ἀξίας ἀποδέξασθαι εἴρηται.
31
Alfred CROISET & Louis BODIN (éd., trad.), Platon, op. cit., p. 70 (texte grec et
traduction) : καὶ οὕτω πεπίστευκας σαυτῷ, ὥστε καὶ ἄλλων ταύτην τὴν τέχνην
ἀποκρυπτομένων σύ γ’ ἀναφανδὸν σεαυτὸν ὑποκηρυξάμενος εἰς πάντας τοὺς Ἕλληνας,
σοφιστὴν ἐπονομάσας σεαυτόν, ἀπέφηνας παιδεύσεως καὶ ἀρετῆς διδάσκαλον, πρῶτος τούτου
μισθὸν ἀξιώσας ἄρνυσθαι.
32
Voir : Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume I, op. cit., p. 96-99 et 107-114.
127
Les relectures chrétiennes
Dans les deux manuscrits les plus anciens utilisés pour établir le texte du
Panarion33, on trouve une divergence concernant le verbe utilisé dans cette
phrase clé. Le manuscrit Urb. gr. 18 emploie le verbe ἐροῦνται, tandis que le
manuscrit de Venise (Marc. gr. Z. 125), utilisé pour l’édition de Bonwetsch du
De resurrectione, donne αἴρονται. Ce dernier verbe a été retenu par Bonwetsch
dans son édition34. Cependant, K. Holl, dans son édition du texte d’Épiphane,
propose une correction en αἱροῦνται35.
Ce qui rend cette question encore plus fascinante est l’apport de Nicéphore
de Constantinople, qui, dans son Adversus iconomachos, présente une version
différente, utilisant le verbe ἄρνυνται dans l’expression οἳ μισθὸν ἄρνυνται τῶν
λόγων36, ce qui correspond parfaitement à l’expression trouvée dans le dialogue
platonicien Protagoras : μισθὸν... ἄρνυσθαι. Cette correspondance textuelle
entre les deux œuvres illustre bien comment les textes platoniciens peuvent
éclairer les variantes textuelles dans les manuscrits de Méthode. En effet, le verbe
ἄρνυνται, employé par Nicéphore et correspondant à l’usage platonicien, semble
non seulement plus approprié, mais aussi renforce la cohérence avec le contexte
de la critique des sophistes. Le choix de ce terme, qui évoque la demande d’un
salaire pour des discours, souligne l’influence de Platon sur Méthode et aide à
clarifier une divergence textuelle qui a longtemps été problématique dans
l’établissement du texte.
Un autre exemple très significatif de la présence textuelle du dialogue
Protagoras se trouve au début du chapitre 27 du premier livre du dialogue
méthodien De resurrectione. Le passage en question est une longue réplique
d’Euboulios—qui représente Méthode—en réponse au discours de Proclus, qui
avance plusieurs arguments inspirés d’Origène contre la résurrection charnelle,
thèse centrale que Méthode d’Olympe défend fermement.
33
Il s’agit des manuscrits : Ms. Vaticano, Biblioteca Apostolica Vaticana, Urb. gr. 18 (Xe s.) et
Ms. Italia, Venezia, Biblioteca Nazionale Marciana, gr. Z. 125 (coll. 0470) (XIe s.).
34
Nathanael BONWETSCH (éd.), Methodius, op. cit., p. 255.
35
Karl HOLL (éd.), Epiphanius. Panarion, « GCS 31 », Leipzig, J. C. Hinrichs, 1922, p. 431.
36
Voir dans l’apparat critique de l’édition : Alexey MOROZOV, Le De resurrectione.
Volume II, op. cit., p. 45.
128
Alexey Morozov
lorsque deux marchent ensemble, n’est pas prononcée en vain ; car les
adversaires sont deux, c’est pourquoi tous les deux retenons la violence des
deux. Eh bien, je te choisis comme mon allié et mon défenseur pour la
bataille contre ceux-ci. Afin qu’étant armé des paroles de réfutation,
dirigées contre nous, Aglaophon, avec Proclus et Origène, ne nous
détruise pas la résurrection » (Res. I, 27, 1).37
37
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 43 : Ὡς οὖν ἐπαύσατο μόγις ὁ
Πρόκλος καὶ σιγὴ τῶν παρόντων ἦν ἐπὶ πολύ, καταβληθέντων ἱκανῶς πρὸς ἀπιστίαν, καὶ ἐγὼ
ᾐσθόμην ὅτι τῷ ὄντι πεπαυμένος εἴη, ἠρέμα τὴν κεφαλὴν ἐπάρας καὶ ἀναπνεύσας ὥσπερ οἱ
πλέοντες τοῦ κύματος ἤδη λωφῶντος, ὑποτρέμων ἔτι καὶ σκοτιζόμενος, — ἐβεβλήμην γάρ, ὡς
πρὸς ὑμᾶς εἰρῆσθαι, τῇ δεινότητι κατηντλημένος τῶν λόγων, — τρέπομαι πρὸς τὸν Αὐξέντιον
καὶ καλέσας αὐτόν· Ὦ Αὐξέντιε, νομίζω, ἔφην, μὴ μάτην λελέχθαι τὸ ποιητικόν· Σύν τε δύ’
ἐρχομένω. Καὶ γὰρ οἱ ἀνταγωνισταὶ δύο. Διὸ σθένος ἀμφότεροι ἀμφοτέρων περ σχῶμεν.
Συναντιλήπτορα γὰρ καὶ συναγωνιστὴν αἱροῦμαί σε τῆς πρὸς αὐτοὺς μάχης, μὴ ἡμῖν ὁ
᾿Αγλαοφῶν μετὰ Πρόκλου καὶ Ὠριγένους τοῖς ἀνατρεπτικοῖς καθ’ ἡμῶν ὡπλισμένος λόγοις
ἐκπέρσῃ τὴν ἀνάστασιν. Trad. française : Alexey MOROZOV, Le De resurrectione.
Volume III, op. cit., p. 37-38.
38
Sur des textes homériques chez Méthode, voir : Vinzenz BUCHHEIT, « Homer bei
Methodius von Olympos », RMP 99/1, 1956, p. 17-36.
129
Les relectures chrétiennes
39
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 43.
40
Paul MAZON, Pierre CHANTRAINE, Paul COLLART & René LANGUMIER (éd., trad.),
Homère. Iliade. Tome IV (Chants XIX-XXIV), Paris, Les Belles Lettres, « CUF. Collection
Grecque », 1963, p. 57.
41
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 43.
42
Alfred CROISET & Louis BODIN (éd., trad.), Platon, op. cit., p. 58-59.
130
Alexey Morozov
43
Ibid. : νομίζω, ἔφην, μὴ μάτην λελέχθαι τὸ ποιητικόν· Σύν τε δύ’ ἐρχομένω. Trad. française :
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume III, op. cit., p. 38.
44
Alfred CROISET & Louis BODIN (éd., trad.), Platon, op. cit., p. 69 : ἡγοῦμαι γὰρ πάνυ λέγειν
τι τὸν ῞Ομηρον τὸ— σύν τε δύ’ ἐρχομένω, καί τε πρὸ ὃ τοῦ ἐνόησεν.
45
Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume II, op. cit., p. 101 : Πρόσσχες γὰρ ὅπως
ὥσπερ ἀκοντιστὴς ὁ ἀπόστολος δεινὸς συνεστραμμένα ῥήματα τῶν λόγων εἰς μέσον ἐμβαλὼν.
Trad. française : Alexey MOROZOV, Le De resurrectione. Volume III, op. cit., p. 79.
46
Alfred CROISET & Louis BODIN (éd., trad.), Platon, op. cit., p. 62 (texte grec et
traduction) : γνοῖτε δ’ ἂν ὅτι ἐγὼ ταῦτα ἀληθῆ λέγω καὶ Λακεδαιμόνιοι πρὸς φιλοσοφίαν καὶ
λόγους ἄριστα πεπαίδευνται, ὧδε· εἰ γὰρ ἐθέλει τις Λακεδαιμονίων τῷ φαυλοτάτῳ συγγενέσθαι,
τὰ μὲν πολλὰ ἐν τοῖς λόγοις εὑρήσει αὐτὸν φαῦλόν τινα φαινόμενον, ἔπειτα, ὅπου ἂν τύχῃ τῶν
λεγομένων, ἐνέβαλεν ῥῆμα ἄξιον λόγου βραχὺ καὶ συνεστραμμένον ὥσπερ δεινὸς
ἀκοντιστής, ὥστε φαίνεσθαι τὸν προσδιαλεγόμενον παιδὸς μηδὲν βελτίω.
131
Les relectures chrétiennes
***
47
Sur l’identité des adversaires du Ps.-Justin, voir : Bernard POUDERON, « Le contexte
polémique du De resurrectione attribué à Justin », Studia Patristica 31, 1997, p. 143-166,
ici 144-145.
132
Alexey Morozov
Bibliographie
133
Les relectures chrétiennes
134
Une réécriture du mythe du Protagoras dans
l’Ouvrage incomplet sur Matthieu (Opus
imperfectum in Matthaeum)
Louis-Jean Tissot
1
Le texte de référence reste celui édité dans la Patrologie Grecque de Migne (PG 56, 611-
946), à compléter avec les fragments inédits publiés par Raymond ÉTAIX, « Fragments
inédits de l’Opus imperfectum in Matthaeum », Revue Bénédictine 84/3-4, 1974, p. 271-
300. Le tout formant quatre parties, divisées en 54 subdivisions appelées chapitres. Entre
2020 et 2025, le projet FNS 192376 : Édition critique, traduction française et commentaire
de la première partie (prologue et homélies 1 à 22) de l’Opus imperfectum in Matthaeum
(CPL 707), dirigé par F. Mali (Université de Fribourg), a préparé l’édition critique de la
partie A, avec la collaboration de J. van Banning, dont la préface publiée (Joop VAN
BANNING, Opus imperfectum in Matthaeum : Praefatio, Turnhout, Brepols, « CCSL
87b », 1988) constitue la référence sur la tradition textuelle de l’ouvrage, et notamment
sur la nouvelle numérotation des chapitres de la partie B, suite à la découverte des
nouveaux fragments. Le texte cité dans cet article est celui établi dans ce cadre pour
l’édition critique dont la parution est prévue dans la collection des Sources Chrétiennes,
avec, pour les chapitres (ex-« homélies ») 1 à 22 (partie A), la numérotation en paragraphe
envisagée. Pour les autres parties, nous utilisons un texte gracieusement fourni par J. van
Banning, amélioré sur la base des manuscrits par rapport à celui de la PG, mais pas encore
définitif. Dans tous les cas, nous donnons entre parenthèses la référence à la PG 56,
dernière édition disponible pour le moment. Les traductions de l’OIM sont les nôtres.
2
Plutôt que l’étiquette hérésiologique « ariens », que ces chrétiens refusent, ou le moderne
« homéens », peu représentatif, nous préférons qualifier de « riminiens » ces théologiens
subordinationistes qui se réclament de la croyance formulée lors de la grande assemblée
occidentale de Rimini en 359. Voir Louis-Jean TISSOT, L’Ouvrage incomplet sur Matthieu
(Opus imperfectum in Matthaeum) et les commentaires en latin sur l’évangile de Matthieu
de l’Antiquité. Comparaison exégétique et stylistique ciblée sur la partie A (Mt 1-8), thèse de
doctorat (Université de Fribourg / Sorbonne Université, 2024), disponible en ligne :
[Link] « L’auteur : un riminien », p. 35-72. Sur la
théologie riminienne, les meilleures synthèses sont celles de Roger GRYSON, Scolies
ariennes sur le concile d’Aquilée, Paris, Les Éditions du Cerf, « Sources Chrétiennes
n° 267 », 1980, introduction p. 173-200, et Richard P. C. HANSON, The search for the
Christian doctrine of God, Édimbourg, T. & T. Clark, 1988, « Homoian Arianism »,
p. 557-597.
135
Les relectures chrétiennes
3
Les principales études d’ensemble sur l’OIM sont l’article de Manlio SIMONETTI, « Note
sull’Opus Imperfectum in Matthaeum », Studi medievali 10/3, 1969, p. 117-200, et Joop
VAN BANNING, The Opus Imperfectum in Matthaeum : Its provenance, theology and
influence, thèse de doctorat (Université d’Oxford, 1983). Voir aussi notre présentation
dans Louis-Jean TISSOT, op. cit., « Présentation du corpus : l’Ouvrage incomplet sur
Matthieu », p. 25-100.
4
Sur les liens entre l’OIM et Origène, l’étude de référence reste celle de Franz MALI, Das
« Opus imperfectum in Matthaeum » und sein Verhältnis zu den Matthäuskommentaren
von Origenes und Hieronymus, Innsbruck-Wien, « Innsbrucker theologische Studien
21 », 1993. La thèse selon laquelle l’ancienne traduction latine du Commentaire sur
Matthieu d’Origène serait à attribuer à l’auteur de l’OIM remonte à Germain MORIN,
« Quelques aperçus nouveaux sur l’Opus imperfectum in Matthaeum », Revue
Bénédictine 37, 1925, p. 239-262. Nous avons proposé récemment de nouveaux éléments
à l’appui : Louis-Jean TISSOT, op. cit., « L’ancienne traduction latine du Commentaire sur
Matthieu d’Origène », p. 717-748, repris et amélioré dans Louis-Jean TISSOT, « L’auteur
de l’Ouvrage incomplet sur Matthieu est-il le traducteur du Commentaire sur Matthieu
d’Origène ? Aperçus nouveaux. », Revue d’Études Augustiniennes et Patristiques 71, 2025.
5
Cf. Louis-Jean TISSOT, op. cit., « Bilan », p. 687-716.
6
On trouvera de bonnes synthèses sur les sources déjà chez Heinrich BOEHMER-
ROMUNDT, « Über den litterarischen Nachlass des Wulfila und seiner Schule »,
Zeitschrift für Wissenschaftliche Theologie 46, 1903, p. 372-378, et Joseph STIGLMAYR,
« Das Opus imperfectum in Matthaeum: Zur Frage über Grundsprache, Entstehungszeit,
Heimat und Verfasser des Werkes », Zeitschrift für katholische Theologie 34/1, 1910, p. 14-
28.
7
PLATON, Protagoras 320d-322d.
136
Louis-Jean Tissot
histoire : les deux titans sont chargés par les dieux d’attribuer les facultés aux
différentes espèces animales. Épiméthée, celui-qui-réfléchit-après, s’y attèle avec
enthousiasme, mais oublie l’homme dans la distribution. Pour réparer ce
déséquilibre et permettre à l’homme de survivre, Prométhée, celui-qui-réfléchit-
avant, dérobe aux dieux le feu et la maîtrise des arts techniques, et Zeus ordonne
à Hermès de fournir à l’humanité le respect et la justice, permettant la vie en
société. Ces capacités innées à l’humain, conclut Protagoras, sont les
fondements naturels qui rendent chacun capable de recevoir un enseignement
sur l’excellence, pour les développer.
Dans un premier temps, nous analyserons la reprise du récit discernable
dans ce commentaire chrétien, puis nous en étudierons les sources possibles et
sa thématique principale, et nous proposerons, dans un dernier volet, un
développement sur le rapport de l’auteur de l’OIM à la philosophie.
I. Analyse du passage
Au chapitre 18, la première interprétation du verset de Mt 7, 7, Demandez
et il vous sera donné, est une réflexion sur la faveur divine (gratia), un thème
particulièrement d’actualité au Ve siècle. L’auteur de l’Ouvrage incomplet sur
Matthieu relève que les commandements donnés par le Christ dans son
discours sur la montagne (ne pas se mettre en colère, ne pas désirer, apprécier ses
ennemis) sont hors de la mesure humaine (quantum ad naturam humanam
supra naturam) : pour être capable de les accomplir, le chrétien a donc besoin
de la faveur de Dieu (per gratiam Dei)8. C’est dans ce cadre que l’auteur propose
ce qui nous apparaît être une réécriture du mythe du Protagoras :
8
OIM 18, 2 (PG 56, 730) : quoniam ergo maiora erant mandata, quam uirtus humana est,
transmittit eos ad Deum, cuius gratiae nihil impossibile est, dicens : Petite, et dabitur uobis :
ut quod ex hominibus consummari non potest, per gratiam Dei adimpleatur. « Sachant
donc que ces commandements étaient plus grands que la puissance humaine, le Maître a
remis les hommes à Dieu, par la faveur duquel rien n’est impossible, en disant : Demandez,
et il vous sera donné : pour que ce qui ne peut pas être réalisé par les hommes soit accompli
par la faveur de Dieu ». On notera au passage le rôle d’intermédiaire du Christ,
caractéristique de la théologie riminienne attentive à bien distinguer les personnes : le
Christ remet l’humain au Père, seul vrai Dieu.
137
Les relectures chrétiennes
sic disposuit, ut uirtus illius sit ipse. Et in eo, quod infirmiorem eum fecit
omnibus, in ipso fortiorem eum uoluit esse in se.9
Nam sciens Deus quia cognoscere et colere Deum uita aeterna est; ignorare
autem et contemnere perditio sempiterna: nec ita infirmum eum creauit,
ut omnino nihil boni facere possit – ne quem super omnia, et propter
quem omnia fecerat, omnibus inueniretur esse deterior –; nec ita
potentem eum creauit, ut etiam sine Dei auxilio ex seipso facere posset
quod uult: ut infirmitatis suae necessitate coactus, semper necessarium
habeat Dominum suum. Et uere iustissima res est, ut factura necessarium
habeat suum factorem. Si enim omnis uirtus hominis in Deo est, et tamen
contemnit omnium bonorum suorum auctorem, quanto magis
negligeret Deum, si potentia eius esset in ipso ?10
Dans ces lignes, l’auteur explique que Dieu n’a pas créé l’homme faible au
point d’être absolument incapable du bien, ni assez fort pour faire ce qu’il veut.
L’homme, esclave de Dieu dans sa faiblesse, a toujours besoin de son Maître
(semper necessarium habeat Dominum suum), la créature a besoin de son
créateur. C’est donc l’explication de la parole du Christ, Demandez et il vous sera
9
OIM 18, 2 (PG 56, 730) : « Chaque créature sensible, Dieu l’a créée armée et équipée. En
effet il a équipé les uns de pattes rapides pour courir, il en a armé d’autres de griffes, d’autres
de plumes rapides, d’autres de dents, d’autres de cornes, tandis que l’homme seul, il l’a
arrangé de façon à être lui-même la puissance de l’homme. Et autant qu’il l’a fait plus faible
que tous, autant il a voulu qu’il soit plus fort en lui, Dieu ».
10
OIM 18, 2 (PG 56, 730) : « Car Dieu, qui savait que connaître et honorer Dieu est la vie
éternelle, tandis que l’ignorer et le mépriser est la perte éternelle, ne l’a pas créé faible au
point de ne pouvoir faire absolument rien de bon (pour qu’on ne trouve pas que celui qu’il
avait fait au-dessus de tout, et pour lequel il avait tout fait, soit pire que tout), ni ne l’a créé
assez puissant pour pouvoir faire ce qu’il veut, même sans l’aide de Dieu : pour que, forcé
par la nécessité de sa faiblesse, il ait toujours besoin de son Maître. Et en vérité c’est la chose
la plus juste, que ce qui est fait ait besoin de celui qui l’a fait. En effet si toute la puissance
de l’homme réside en Dieu et que pourtant il méprise l’auteur de tous ses biens, combien
davantage négligerait-il Dieu si tout son pouvoir était en lui-même ? ».
138
Louis-Jean Tissot
Voici les traits qui nous permettent d’identifier ce passage comme une
réécriture du mythe de Prométhée et Épiméthée : d’abord le contexte de création
des espèces, avec une entité supérieure à la manœuvre. Ensuite la démarche
d’attribution des facultés aux animaux, présentée dans les deux cas avec une liste
d’exemples. Le texte latin semble s’inspirer du passage platonicien pour
développer la liste des facultés, et même en reprendre certaines tournures.
C’est par exemple le cas pour l’attribution de la vitesse, que Platon décrit
ainsi : τοὺς δ’ ἀσθενεστέρους τάχει ἐκόσμει, « il orne les plus faibles de la
vitesse »11. La phrase latine alios muniuit ueloci pedum cursu en reproduit la
structure, avec l’énumération τοὺς δὲ, τοῖς δὲ rendue par alios / alios, et la
construction du verbe avec la vitesse exprimée au datif, ici sous la forme d’un
adjectif rattaché à cursus. Les sabots de corne (ὁπλή) du texte grec12
réapparaissent en latin, également à un cas indirect : alios armauit unguibus. La
« fuite ailée » (πτηνὸν φυγὴν) du texte grec13 devient en latin des « plumes
rapides » (uelocibus pennis). L’évocation d’un régime alimentaire carnivore14
inspire peut-être le motif des crocs (dentibus), tandis que les cornes (cornibus)
s’inscrivent parmi les autres moyens de conservation (ἄλλην δύναμιν εἰς
σωτηρίαν) imaginés par Épiméthée15.
Le parallèle ne s’arrête pas là. Dans les deux textes, l’abondance des facultés
attribuées aux bêtes s’oppose à l’état de l’humain, avec des structures adversatives
semblables : τὸν δὲ ἄνθρωπον γυμνόν16 est repris en latin par hominem autem
solum. Les deux textes insistent sur le statut exceptionnel de l’humain, traité à
11
PLATON, Protagoras 320d, Alfred CROISET & Louis BODIN (éd., trad.), Platon. Œuvres
complètes. Tome III, 1e Partie. Protagoras, Paris, Les Belles Lettres, « CUF. Collection
Grecque », 1984, p. 35. Notre traduction.
12
PL., Prt. 321a, op. cit., p. 35 : καὶ ὑποδῶν τὰ μὲν ὁπλαῖς « Il chaussa les uns de sabots » (trad.
CUF).
13
PL., Prt. 320e, op. cit., p. 35 : « À ceux qu’il revêt de petitesse, il attribue la fuite ailée ou
l’habitation souterraine » (trad. CUF).
14
PL., Prt. 321b, op. cit., p. 35 : ἔστι δ’ οἷς ἔδωκεν εἶναι τροφὴν ζῴων ἄλλων βοράν. « À
quelques-uns il attribua pour aliment la chair des autres » (trad. CUF).
15
PL., Prt. 320e, op. cit., p. 35 : τοῖς δ’ ἄοπλον διδοὺς φύσιν ἄλλην τιν’ αὐτοῖς ἐμηχανᾶτο δύναμιν
εἰς σωτηρίαν. « Pour ceux dont la nature est désarmée, il invente quelque autre qualité qui
puisse assurer leur statut » (trad. CUF).
16
PL., Prt. 321c, op. cit., p. 36 : Προμηθεὺς ... ὁρᾷ τὰ μὲν ἄλλα ζῷα ἐμμελῶς πάντων ἔχοντα,
τὸν δὲ ἄνθρωπον γυμνόν τε καὶ ἀνυπόδητον καὶ ἄστρωτον καὶ ἄοπλον. « Prométhée … voit
toutes les autres races harmonieusement équipées, et l’homme nu, sans chaussures, sans
couvertures, sans armes » (trad. CUF).
139
Les relectures chrétiennes
part, et bénéficiant d’un lien direct avec la divinité : lorsque Platon décrit dans
le mythe la situation de l’humain après l’intervention de Prométhée 17, deux
éléments qui caractérisent le rapport de l’humain au divin réapparaissent dans
l’Ouvrage incomplet sur Matthieu, aux premières lignes du paragraphe suivant18.
Cognoscere rappelle le fait de concevoir des dieux (θεοὺς ἐνόμισεν), tandis que
colere19 évoque plutôt le fait de construire des autels et des statues des dieux
(ἐπεχείρει βωμούς τε ἱδρύεσθαι καὶ ἀγάλματα θεῶν). La double dimension
spirituelle et matérielle du rapport au divin est donc mobilisée.
Le thème du secours divin rapproche encore les deux textes. Malgré
l’intervention de Prométhée, Zeus est obligé d’intervenir personnellement pour
éviter la disparition de l’espèce humaine (μὴ ἀπόλοιτο πᾶν).20 Dans l’Ouvrage
incomplet sur Matthieu également, la nécessité de la faiblesse de l’humain
(inifirmitatis suae necessitate) fait qu’il a besoin de Dieu 21.
Le mot uirtus bien présent dans notre passage peut également rappeler le
sujet du débat entre Socrate et Protagoras. Enfin, dans le dialogue de Platon, le
mythe est raconté par Protagoras pour défendre l’enseignement des sophistes :
ce n’est peut-être pas un hasard si, dans les paragraphes suivants, l’auteur de
l’OIM distingue deux types de connaissance, la connaissance spirituelle et la
connaissance corporelle22.
17
PL., Prt. 322a, op. cit., p. 36 : Ἐπειδὴ δὲ ὁ ἄνθρωπος θείας μετέσχε μοίρας, πρῶτον μὲν διὰ τὴν
τοῦ θεοῦ συγγένειαν ζῴων μόνον θεοὺς ἐνόμισεν, καὶ ἐπεχείρει βωμούς τε ἱδρύεσθαι καὶ
ἀγάλματα θεῶν. « Parce que l’homme participait au lot divin, d’abord il fut le seul des
animaux à honorer les dieux, et il se mit à construire des autels et des images divines » (trad.
CUF).
18
OIM 18, 2 (PG 56, 730) : Nam sciens Deus quia cognoscere et colere Deum uita aeterna est;
ignorare autem et contemnere perditio sempiterna.
19
Pour accréditer le rapprochement, on remarquera que le verbe colere dans l’OIM est
presque exclusivement utilisé pour évoquer la religion païenne et la dimension matérielle
du culte. Cet emploi en lien avec le Dieu des chrétiens est donc plutôt inhabituel et semble
trahir une source étrangère.
20
PL., Prt. 322c, op. cit., p. 37 : Ζεὺς οὖν δείσας περὶ τῷ γένει ἡμῶν μὴ ἀπόλοιτο πᾶν, Ἑρμῆν
πέμπει ἄγοντα εἰς ἀνθρώπους αἰδῶ τε καὶ δίκην. « Zeus alors, inquiet pour notre espèce
menacée de disparaître, envoie Hermès porter aux hommes la pudeur et la justice » (trad.
CUF).
21
OIM 18, 2 (PG 56, 730) : nec ita potentem eum creauit, ut etiam sine Dei auxilio ex seipso
facere posset quod uult: ut infirmitatis suae necessitate coactus, semper necessarium habeat
Dominum suum.
22
OIM 18, 5 (PG 56, 730-731) : Et infideles quidem, et non timentes Deum, inueniunt
scientiam legendo et studendo, sed non illam quae ex Deo est, quae per Spiritum sanctum
datur. Sed hanc, quae est ex natura carnali, quae per exercitationem carnis acquiritur,
quam habuerunt etiam et gentilium studiosi. Multa enim differentia est inter scientias
140
Louis-Jean Tissot
istas. L’auteur oppose la connaissance « charnelle » des païens lettrés (gentilium studiosi),
celle qui vient seulement de la lecture (ex solis lectionibus), à la connaissance « spirituelle »
des chrétiens, qui vient du coeur (ex corde).
23
OIM 18, 1 (PG 56, 729) : Transitum consequentem de capitulo ad capitulum inuenire
difficile est : ideo diuersa proponimus secundum diuersas aestimationes interpretum. « Il est
difficile de trouver l’enchaînement qui fait suivre un passage d’un autre passage : c’est
pourquoi nous proposons des interprétations différentes, selon les différentes idées des
commentateurs ».
24
OIM 18, 1-2 (PG 56, 730).
25
OIM 18, 3-7 (PG 56, 730-731).
26
OIM 18, 8-9 (PG 56, 731-732).
141
Les relectures chrétiennes
27
HILAIRE DE POITIERS (in Matth. 6, 2, éd. Jean DOIGNON, Paris, Les éditions du Cerf,
« Sources Chrétiennes n° 254 », 1978, p. 172) insiste sur l’effort (quaerendum est)
personnel nécessaire au chrétien, ce qui se rapprocherait plutôt de l’interprétation 2 de
l’OIM. Jérôme (in Matth. 7, 7, éd. Émile BONNARD, Paris, Les éditions du Cerf,
« Sources Chrétiennes n° 242 », 1978, p. 142) fait porter l’injonction morale sur les
fautifs, renversant le raisonnement dans une perspective culpabilisante : celui à qui l’on n’a
pas donné ce qu’il demande (cui non datur) n’a évidemment pas bien demandé (non bene
petierit). L’accent est mis sur l’objet de la demande, qui ne doit pas consister en choses
charnelles (carnalia). CHROMACE D'AQUILÉE (in Matth. 33, 4, éd. Raymond ÉTAIX &
Joseph LEMARIÉ, Turnhout, Brepols, « CCSL 9a », 1974, p. 360-361) insiste sur le fait
que la demande ne doit pas concerner la gloire de cet âge ni les richesses du monde (non
saeculi gloriam nec diuitias mundi), mais les dons célestes (dona caelestia) qu’il énumère,
développant l’idée à l’aide de nombreux témoignages scripturaires.
28
Pas même dans le commentaire du discours sur la montagne qu’AUGUSTIN écrit à la fin
du IVe siècle (de serm. dom. 2, 21, 71, éd. Almut MUTZENBECHER, Turnhout, Brepols,
« CCSL 35 », 1967, p. 169).
29
Le même verset sera encore lié à la faveur divine en OIM 32 (PG 56, 803) : Quod autem
dicit Quibus datum est non hoc significat, quoniam quibusdam datur, quibusdam non
datur, sed illud ostendit quia nisi auxilium gratiae acceperimus, nihil ex nobis ualemus.
Quoniam autem uolentibus gratia non denegatur, in Euangelio Dominus dicit : Petite et
dabitur uobis... « Et ce qu’il dit, À qui cela a été donné, ne signifie pas que c’est donné à
certains, et ce n’est pas donné à d’autres, mais montre ceci : que si nous n’avons pas reçu
l’aide de la faveur divine, nous ne sommes capables de rien par nous-mêmes. Et le fait que
la faveur n’est pas niée à ceux qui la veulent, le Maître le dit dans l’Évangile : Demandez, et
cela vous sera donné ».
142
Louis-Jean Tissot
Nam Deus ita nos disposuit esse, ut nec studentes et laborantes circa
Scripturas acquiramus salutem scientiae sine gratia Dei – ut ne nobis
imputemus quod scimus –; nec tamen gratiam acquiramus, nisi
studuerimus et laborauerimus circa Scripturas, ne donum Dei
negligentibus detur. Gratia enim adiutorium est infirmitatis humanae:
30
Voir par exemple Ali BONNER, The Myth of Pelagianism, Oxford, British Academy
Monograph, 2018.
31
Frederic W. SCHLATTER, « The Pelagianism of the "Opus Imperfectum in Matthaeum" »,
Vigiliae Christianae 41/3, 1987, p. 276-284, considèrait ainsi l’OIM comme
« predominantly and basically a Pelagian work », dont il proposait d’identifier l’auteur
avec le diacre Annianus de Celeda, soutien de Pélage et traducteur de discours de Jean
Bouche-d’or (Frederic W. SCHLATTER, « The Author of the "Opus Imperfectum in
Matthaeum" », Vigiliae Christianae 42/4, 1988, p. 364-375).
32
Cf. Manlio SIMONETTI, « Note sull’Opus Imperfectum … », op. cit., p. 158 : « Inserendosi
- con tutta probabilità - in senso antiagostiniano nelle polemiche sulla grazia e il libero
arbitrio, l’autore dal’Opus in Mt afferma senza incertezza: Debet autem uoluntas
praecedere, et sic sequitur gratia (803d), e formula cosi il suo sinergismo che vede l’uomo
cooperatore ineliminabile della volontà salvifica di Dio ».
143
Les relectures chrétiennes
33
OIM 18, 4 (PG 56, 730) : « Car Dieu nous a arrangés de sorte que d’une part, même en
nous appliquant et en peinant sur les Écritures, nous n’acquérions pas le salut de la
connaissance sans la faveur de Dieu (pour éviter que nous ne nous imputions ce que nous
savons), et d’autre part que nous n’acquérions pas cette faveur sans avoir étudié ou peiné
sur les Écritures (pour éviter que le don de Dieu ne soit donné aux négligents). En effet sa
faveur est une aide pour la faiblesse humaine, et on ne donne pas une aide à ceux qui
dorment, mais à ceux qui s’activent sans être assez forts ».
34
La plupart déjà rassemblés et commentés par Joop van BANNING, The Opus Imperfectum
in Matthaeum : Its provenance…, p. 221-224.
144
Louis-Jean Tissot
1. Mentions positives
35
OIM 22, 19 (PG 56, 753) : « Un campagnard est davantage loué pour un petit discours
sage qu’un philosophe pour un grand, puisqu’il est grand qu’un campagnard dise quelque
chose avec sagesse, tandis qu’il n’est pas étonnant qu’un philosophe parle avec sagesse ».
36
OIM 23 (PG 56, 758. L’homélie 23 de Migne appartenant en réalité à Chromace
d’Aquilée, le chapitre 23 de l’OIM correspond donc à l’homélie 24 de la PG) : « "Tu ne
nous as pas trouvés en train de lire des livres philosophiques sur le Capitole, mais en train
de jeter des filets dans la mer" ».
37
Joseph STIGLMAYR, « Das Opus imperfectum in Matthaeum: zur Frage über
Grundsprache, Entstehungszeit, Heimat und Verfasser des Werkes », Zeitschrift für
katholische Theologie 34/1, 1910, p. 1-38 et 34/3, 1910, p. 473-499, et Pierre NAUTIN,
« L’Opus Imperfectum in Matthaeum et les ariens de Constantinople », Revue d’Histoire
Ecclésiastique 67/2, 1972, p. 381-408.
38
CODE THÉODOSIEN 14, 9, 3, éd. T. MOMMSEN-P. KRUEGER, Berlin, Berolini, 1904,
p. 787. Ce décret règle aussi la composition des chaires de la nouvelle université, dont une
chaire de philosophie en grec. Voir Alessandro GARCEA, « Latin in Byzantium : Different
Forms of Linguistic Contact », in Alessandro GARCEA, Michela ROSSELINI, Luigi
SILVANO (éd.), Latin in Byzantium I : Late Antiquity and Beyond, Turnhout, Brepols,
2019, p. 57.
39
SOCRATE DE CONSTANTINOPLE (HE 7, 6, 3, éd. Pierre MARAVAL & Pierre PÉRICHON,
Paris, Les Éditions du Cerf, « Sources Chrétiennes n° 506 », 2007, p. 33) : « À l’époque
145
Les relectures chrétiennes
Dans ce discours fictif, lire des livres philosophiques est considéré comme
une marque de qualité et de supériorité intellectuelle, du point de vue des
pêcheurs que sont les élèves du Christ. Cependant cette affirmation doit plutôt
être comprise comme une marque d’abaissement de la part des futurs envoyés,
et met en valeur la pitié du Christ, qui les a choisis au-dessus des lettrés. De fait,
les autres mentions des philosophes ne seront plus aussi positives.
Ajoutons ainsi deux passages où le jugement sur les philosophes est mitigé.
Dans un autre discours fictif, au chapitre 10, l’auteur met dans la bouche des
païens une critique des philosophes : « Non sicut nostri philosophi, qui magna
loquuntur, et nec modica faciunt »40. Les païens critiquent leurs propres
philosophes, qui parlent beaucoup (magna loquuntur) mais agissent peu (nec
modica faciunt). Là-encore leur éloquence est reconnue, mais elle est considérée
comme creuse, en comparaison du mode de vie chrétien. L’auteur de l’OIM
insiste beaucoup dans son ouvrage sur les actions comme preuve de la croyance,
sur l’accord entre la théorie et la pratique.
Dans ce discours fictif, nostri philosophi transmet le point de vue des païens.
On pourrait se demander si l’auteur conçoit en regard des philosophes
chrétiens : la suite montrera que la réponse est très certainement négative. Un
passage du chapitre 24 reconnaît également aux philosophes une certaine
qualité d’âme :
de ce Barbas, la religion arienne eut la chance de bénéficier de deux hommes cultivés qui
avaient la dignité de prêtre : Timothée était le nom de l’un, Georges de l’autre. Mais
Georges était davantage expert en culture grecque, pendant que Timothée s’attachait aux
Écritures sacrées. Georges avait toujours dans les mains les œuvres d’Aristote et de Platon,
mais Timothée tirait son inspiration d’Origène, et lorsqu’il interprétait en public les
Écritures sacrées, il n’ignorait pas non plus la langue des hébreux » (trad. SC).
40
OIM 10, 5 (PG 56, 687) : « Non pas comme nos philosophes, qui disent de grandes choses
mais ne font même pas des petites ».
41
OIM 24 (PG 56, 765) : « Et tous ceux qui ont une qualité spirituelle n’ont pas forcément
la qualité d’Israël. Car même les païens ont une qualité d’âme : la qualité de la grammaire,
de la rhétorique et de la philosophie, mais ce n’est pas la qualité d’Israël, parce qu’elle
n’arrive pas à cause de Dieu, mais à cause de la vaine gloire ».
146
Louis-Jean Tissot
2. Critiques générales
42
On se souvient des deux types de connaissance distinguées en OIM 18, 15, cf. supra
note 22.
43
OIM 20, 9 (PG 56, 745) : « Et les fleuves sont du mauvais côté les hommes remplis d’un
esprit impur, et canalisés par le bavardage, comme le sont les philosophes des divers
dogmes, les orateurs, les grammairiens, et les autres professeurs de sagesse de cet âge, et des
fleuves d’eau morte sortent de leurs ventres ».
147
Les relectures chrétiennes
considérée en générale comme une activité du monde, au même titre que les
métiers militaires ou les jeux :
Vtputa professio philosophiae una est uia ; professio militiae altera est
uia ; mundiales dignitates altera est uia mundi ; professio ludorum altera
uia mundi. Et quid plura dicam ? Quantae sunt diuersitates actuum in
hoc mundo, tantae sunt uiae : quae omnes uiae ducunt ad diabolum,
generalem uiam perditionis.44
44
OIM 41 (PG 56, 864) : « Par exemple, le métier de la philosophie est un chemin, celui des
armes un autre chemin, les dignités du monde sont un chemin du monde, le métier des
jeux est un autre chemin du monde. Et que dire de plus, il y a autant de chemins qu’il y a
de variété d’actes dans ce monde, et tous ces chemins conduisent au diable, le chemin
général de la perte ».
45
OIM 37 (PG 56, 834) : Et obliti generationem suam caelestem, facti fuerant serui
passionum suarum et daemonum, quibus resistere non ualebant: et quicumque daemonum
uel philosophorum cuiuscumque erroris uel dogmatis alicuius sarcinam eis uoluisset
imponere, sufferebant. « Et, oublieux de leur origine céleste, ils étaient devenus les esclaves
de leurs affects et des démons, auxquels ils n’étaient pas capables de résister. Et quiconque
voulait leur imposer le fardeau de l’erreur des démons ou du dogme des philosophes, ils le
supportaient ».
148
Louis-Jean Tissot
3. Critiques doctrinales
Il arrive en effet que l’auteur de l’OIM porte un jugement sur le fond, sur la
pensée des philosophes. Commentant la parabole de l’homme stupide qui
construit sa maison sur le sable (Mt 7, 26), l’auteur compare les grains de sables
dispersés et labiles aux dogmes des philosophes.
Non sunt uniti, nec unum sapiunt, sed sunt per diuersas opiniones
dispersi: et alius quidem dicit sic, alius autem sic. Sic et dogmata
philosophorum nos docent quae sunt contraria sibi semper, et modo
perfidia haereticorum, qui numquam sapiunt unum, sed quot sunt, tot
sententias habent.46
Ici, notre auteur recycle une critique répandue contre les différentes écoles
philosophiques dans l’antiquité, l’accusation d’inconséquence et de diversité.
Comme les grains de sables, les non-croyants ne sont pas unis (non sunt uniti)
mais ont des opinions différentes (per diuersas opiniones dispersi). Notre auteur
donne deux exemples : le premier est celui des dogmes des philosophes
(dogmata philosophorum) qui sont toujours contraires entre eux (contraria sibi
semper), et un exemple plus actuel (modo), la croyance dévoyée des hérétiques
(perfidia haereticorum), ce qui vise principalement chez lui les hérétiques
trinitaires, les Nicéens. Ces deux groupes s’opposent évidemment dans son
esprit à l’unique vérité chrétienne.
Ce passage confirme que les philosophes sont considérés comme des
ennemis quelque peu dépassés par rapport aux hérétiques, les ennemis actuels
(modo). Notre auteur reprend peut-être cette exégèse allégorique à une source
particulière, par exemple Origène : un passage du Commentaire sur Matthieu
de l’Alexandrin, dans la traduction latine de notre auteur, glose ainsi les bruits
de combats de Mt 24, 6 comme les « bruits de combats de la philosophie »
(auditiones proeliorum philosophiae)47, sous-entendant la même critique
46
OIM 20, 5 (PG 56, 744) : « Ils ne sont pas unis, et ils n’ont pas un seul avis, mais ils sont
dispersés en différentes opinions, et ainsi l’un dit une chose, et l’autre une autre. Ainsi aussi
les dogmes des philosophes nous enseignent des théories toujours contraires les unes aux
autres, ainsi qu’à présent la croyance dévoyée des hérétiques ».
47
ANONYME, Orig. in Matth. 35, éd. Erich KLOSTERMANN & Ursula TREU, Berlin, De
Gryuter, « GCS 38 », 1976, p. 66 : Audierint auditiones proeliorum philosophiae et uanae
seductionis secundum traditionem hominum. « Ils entendront les bruits des combats de la
philosophie et du vain détournement, selon la coutume des hommes ». Auparavant,
Origène avait associé les philosophes aux hérétiques, en leur reconnaissant un bon mode
de vie, mais un faux dogme : ANONYME, Orig. in Matth. 35, ibid. p. 61 : Si enim sufficeret
conuersatio morum bonorum hominibus ad salutem, quomodo apud gentes philosophi et
149
Les relectures chrétiennes
Qui autem non festinat uiuere digne Deo, legens non Deum quaerit ad
salutem suam, sed scientiam Dei ad gloriam uanam. Ideo etsi semper
legat, numquam inuenit : sicut nec philosophi inuenerunt, qui ipsam
causam quaerebant.49
150
Louis-Jean Tissot
Au chapitre 42, sur Mt 22, 29, l’auteur de l’OIM critique ceux qui
recherchent la connaissance de Dieu pour la vaine gloire qu’elle procure
(scientiam Dei ad gloriam uanam). C’est le cas des philosophes, qui, alors qu’ils
recherchaient la cause première (qui ipsam causam quaerebant), ne l’ont même
pas trouvée (nec inuenerunt). Cette critique plus précise semble viser
particulièrement des philosophies métaphysiques, comme celle de Platon,
plutôt que des écoles de vie comme le stoïcisme, l’épicurisme ou le cynisme. On
pense notamment à Aristote et au premier moteur 50.
C’est ce motif que nous retrouvons enfin dans le passage le plus développé
de l’ouvrage sur les philosophes, qui apparaît dans le chapitre 27, sur Mt 11, 25 :
Je te loue, Père, parce que tu as caché cela aux sages et que tu l’as révélé aux petits
enfants.
50
Voir Joop van BANNING, The Opus Imperfectum in Matthaeum : Its provenance…, p. 222.
51
OIM 27 (PG 56, 776) : « Qui sont les savants ? Les anciens philosophes et les orateurs,
qui, aveuglés par leur sagesse naturelle et par la pratique des lettres, tentaient de chercher
la nature de Dieu, non pas parce qu’ils souhaitaient trouver Dieu, mais parce qu’ils
convoitaient le fait d’apprendre les choses les plus élevées. Ils ont été vaincus en intelligence,
ils ont manqué de mot. À la fin ils ont reconnu qu’ils n’avaient rien pu trouver de plus, si
ce n’est que Dieu est impossible à connaître ! Et pourquoi donc as-tu tant peiné, si tu es
ignorant après avoir cherché comme tu l’étais avant de chercher ? En effet de même que
celui qui prétend naviguer sur un océan impossible à naviguer, comme il ne peut pas le
traverser, revient nécessairement par le même chemin par lequel il était parti, ainsi eux aussi
ont commencé par l’ignorance et ont fini par l’ignorance. Quel homme savant, mais
surtout stupide ! »
151
Les relectures chrétiennes
52
La possibilité d’une connaissance complète de Dieu est en effet l’un des points de
désaccord qui séparent Eunomiens et Riminiens (Richard P. C. HANSON, The search …,
p. 635). Eunome affirme la possibilité d’une connaissance complète de Dieu par l’humain,
et son élève PHILOSTORGE (HE 3, 3, éd. Bruno BLECKMANN, Doris MEYER et Jean-Marc
PRIEUR, Paris, Les éditions du Cerf, « Sources Chrétiennes n° 564 », 2013, p. 192, et
HE 1, 2, op ; cit., p. 144) reproche à Arius et à Eusèbe de Césarée de tenir la divinité pour
incompréhensible. Le verset de Mt 11, 27 est clair pour l’auteur de l’OIM, qui affirme à cet
endroit, dans un paragraphe qui trahit une influence origénienne, que les humains ne
connaissent le Père et le Fils que selon leurs capacités : Aut certe ita : Secundum
plenitudinem Patris Patrem nemo cognoscit nisi Filius, et secundum plenitudinem Filii
Filium nemo cognoscit nisi Pater, quia incomprehensibilem naturam comprehendere non
potest comprehensibilis creatura : quoniam etsi de Patre Filius reuelet, aut de Filio Pater,
tamen reuelant non quantum sunt, sed quantum ille cui reuelatur potest capere (OIM 27
[PG 56 778]). « Ou alors il faut comprendre ainsi : pour ce qui est de la complétude du
Père, personne ne connaît le Père sauf le Fils, et pour ce qui est de la complétude du Fils,
152
Louis-Jean Tissot
incomprehensibilis est53. Ce qu’il défend, c’est l’idée qu’il est possible de dire
davantage sur Dieu que le fait qu’il est impossible à connaître. Cette définition
aboutit en effet au dieu abstrait des philosophes, pur principe conceptuel, et
non au Dieu des chrétiens avec ses spécificités, duquel le mode de vie (serua ergo
mandata Dei) et la sensibilité spirituelle (sanctifica cor tuum) permettent de
s’approcher davantage.
personne ne connaît le Fils sauf le Père, parce qu’une créature douée de compréhension ne
peut pas comprendre une nature impossible à comprendre : puisque, même si le Fils révèle
au sujet du Père, ou le Père au sujet du Fils, ils ne révèlent pourtant pas ce qu’ils sont, mais
ce que celui à qui cela est révélé peut saisir ». Notre auteur attaque d’ailleurs explicitement
les partisans d’Eunome, sur des motifs christologiques, dans le chapitre 1b (OIM 1b, 14
[PG 56, 636]). Voir Louis-Jean TISSOT, op. cit., « Riminiens et Eunomiens », p. 48-52.
53
OIM 27 (PG 56, 777) : Deus incomprehensibilis est. Quis ergo eum potest comprehendere,
nisi ipse se comprehendat ? Serua ergo mandata Dei, sanctifica cor tuum, ita ut Deus habitet
in te, et quotidie magis ac magis inuenies Deum. Non ergo tu Deum, sed Deus inuenit te.
« Dieu est impossible à comprendre. Qui donc en effet peut le comprendre, s’il ne se
comprend pas lui-même ? Donc garde les commandements de Dieu, sanctifie ton cœur,
de sorte que Dieu habite en toi, et chaque jour tu trouveras Dieu de plus en plus. Donc ce
n’est pas toi qui trouves Dieu, mais Dieu qui te trouve ».
54
Voir le dossier réuni par Sébastien MORLET, « “Il est difficile de trouver celui qui est
l’auteur et le père de cet univers…”. La réception de Tim. 28 c chez les Pères de
l’Église », Études platoniciennes 5, 2008, p. 91-100. Les deux passages en question sont
Timée 28c (Τὸν μὲν οὖν ποιητὴν καὶ πατέρα τοῦδε τοῦ παντὸς εὑρεῖν τε ἔργον καὶ εὑρόντα εἰς
πάντας ἀδύνατον λέγειν. « Il est difficile de trouver celui qui est l’auteur et le père de cet
univers, et il est impossible, une fois qu’on l’a trouvé, de le dire à tous ») et Lois 968d 3-4
(ἃ δεῖ μανθάνειν οὔτε εὑρεῖν ῥᾴδιον οὔτε ηὑρηκότος ἄλλου μαθητὴν γενέσθαι, « Ce qu’il faut
apprendre, il n’est pas facile de le trouver, et, une fois qu’un autre l’a trouvé, il n’est pas
facile de devenir son disciple »). Références et traductions S. Morlet.
55
CICÉRON, nat. deor. 1, 30, éd. Harris RACKHAM, Cambridge, Harvard University Press,
« Loeb Classical Library n° 268 », 1933, p. 82 : « Il serait long d’évoquer le manque de
constance de Platon. Dans le Timée, il nie qu’on puisse donner un nom au père de ce
153
Les relectures chrétiennes
Les deux passages de Platon cités par Cicéron étaient donc compris dans
l’Antiquité comme exprimant l’inconnaissabilité de Dieu 56. D’ailleurs, le mot
incognoscibilis lui-même, présent dans notre passage de l’OIM, est un adjectif
latin tardif, apparaissant au IVe siècle, pour lequel on ne trouve qu’une dizaine
d’occurrences dans le Thesaurus Linguae latinae (ThlL VII, 1, 964, 46 - 60, s.v.
incognoscibilis) et dans la Library of Latin Text (décembre 2024). Et la moitié se
trouvent justement chez Marius Victorinus, qui était professeur de rhétorique
et philosophe néo-platonicien au IVe siècle, avant de se tourner vers le
christianisme. Les cinq occurrences d’incognocibilis (ou incognoscibiliter)
apparaissent dans ses ouvrages pro-nicéens contre Arius et les anti-trinitaires57,
écrits dans un langage éminemment philosophique, par exemple : Sed cum in
uno omnia uel unum omnia aut cum unum omnia uel nec unum nec omnia, fit
infinitum, fit incognitum, indiscernibile, incognoscibile et quod uere dicitur
ἀοριστία, id est infinitas et indeterminatio58.
monde et dans les livres des Lois, il est d’avis qu’on ne doit pas chercher à savoir ce qu’est
Dieu ». La mention dans notre passage de l’OIM des philosophes et orateurs, ainsi que
l’expression de Dei natura, pourraient viser en particulier l’ouvrage de Cicéron.
56
C’est ainsi également que le philosophe païen Celse comprend ce passage du Timée :
Platon affirmerait que trouver Dieu et la vérité est impossible. ORIGÈNE, Cels. 7, 42,
éd. Marcel BORRET, Paris, Les Éditions du Cerf, « Sources Chrétiennes n° 150 », 1969,
p. 110 : Ὁρᾶτε ὅπως ζητεῖται θεοπρόποις καὶ <φιλοσόφοις> ἀληθείας ὁδός, καὶ ὡς ᾔδει Πλάτων
ὅτι ταύτῃ βῆναι πᾶσιν ἀδύνατον. « Voyez donc comment les interprètes de Dieu et les
philosophes cherchent la voie de vérité, et comment Platon savait qu’il était impossible
à tous d’y marcher » (trad. SC). Origène, défendant une conception élitiste de
l’enseignement chrétien, conteste cette lecture dans sa réfutation (ibid., p. 112) : <οὐκ>
«ἀδύνατον» ἐμφαίνων εἶναι τῇ ἀνθρωπίνῃ φύσει τὸ εὑρεῖν κατ’ ἀξίαν τὸν θεόν, ἢ εἰ μὴ κατ’
ἀξίαν ἀλλ’ ἐπὶ πλεῖόν γε καὶ παρὰ τοὺς πολλούς. « Il (Platon) laisse entendre qu’il n’est pas
impossible pour la nature humaine de découvrir Dieu comme il le mérite, du moins
davantage et mieux que la foule » (trad. SC).
57
MARIUS VICTORINUS (CANDIDUS), gen. diu. 1, 3, 1, éd. Pierre HADOT, Paris, Les
Éditions du Cerf, « Sources Chrétiennes n° 68 », 1960, p. 112. MARIUS VICTORINUS,
gen. diu. uerb. 1, 13, op. cit., p. 148. MARIUS VICTORINUS, Adu. Arium 1, 3, op. cit.,
p. 196. IDEM., Adu. Arium 4, 23, op. cit., p. 568. IDEM., Adu. Arium 4, 23, op. cit., p. 570.
58
MARIUS VICTORINUS, Adu. Arium 4, 23, op. cit., p. 568 : « Mais, puisqu’on l’appelle à la
fois “ tout-en-un ” et “ un-tout ”, ou encore, puisqu’on l’appelle à la fois “ un tout ” et “ ni-
un, ni-tout ”, il en résulte qu’il est infini, qu’il est inconnu, réfractaire à toute distinction,
inconnaissable et qu’il est ce qu’on appelle au propre l’ἀοριστία, c’est-à-dire l’infinité et
l’indétermination » (trad. SC).
154
Louis-Jean Tissot
G. Piemonte avait justement proposé que ce soit Marius Victorinus qui soit
visé par notre passage59. Ce n’est pas impossible, puisqu’il utilisait le mot
« inconnaissable », qu’il correspond parfaitement à la double définition de
philosophe et d’orateur, et que ses ouvrages pro-Nicée ne devaient pas le rendre
sympathique aux yeux des Riminiens anti-trinitaires. Mais à notre avis, la
critique de l’auteur de l’Ouvrage incomplet sur Matthieu porterait difficilement
sur un philosophe chrétien, tant les philosophes pour lui semblent résolument
liés au paganisme.
On retiendra cependant que le mot incognoscibilis est un mot important
dans la tradition néo-platonicienne, et notre auteur l’a peut-être entendu chez
des contemporains. Ainsi J. van Banning propose comme cible de ce passage le
néo-platonicien Proclus, qui devait vivre à peu près à la même époque que notre
auteur : « Who are these philosophers in the Ancient World who confessed that
God was unknowable? Certainly one of them was the Neo-Platonist Proclus,
who lived in the fifth century »60. De fait, dans son commentaire sur le Timée
de Platon, Proclus évoque la difficulté de concevoir le démiurge autrement que
par intuition, et de le traduire en mots61.
59
Gustavo A. PIEMONTE, « Recherches sur les Tractatus in Matheum attribués à Jean
Scot », in VAN RIEL, Gerd, STEEL, Carlos & MCEVOY, James (éd.), Iohannes Scottus
Eriugena : the Bible and hermeneutics, Proceedings of the Ninth International Colloquium
of the Society for the Promotion of Eriugenian Studies, Leuven, Leuven Universty Press,
1996, p. 321-342. Il faut cependant relever que le reste de l’article, dans lequel l’auteur tente
d’attribuer la partie B de l’OIM à l’auteur irlandais Jean Scot Érigène sur la base de
rapprochements génériques qui d’ailleurs se retrouvent aussi dans les autres parties de
l’ouvrage, n’a aucune pertinence et ne peut qu’induire en erreur. Rappelons que les doutes
soulevés par Jean-Paul BOUHOT, « Remarques sur l’histoire du texte de l’Opus
imperfectum in Matthaeum », Vigiliae Christianae 24/3, 1970, p. 197-209, sur
l’authenticité des parties B et D de l’OIM, d’après la transmission textuelle, ont été
rapidement réduits à néant par Raymond ÉTAIX, « Fragments inédits… », op. cit., et
Manlio SIMONETTI, « Per una retta valutazione dell’Opus imperfectum in Matthaeum »,
Vetera Christianorum 8/1, 1971, p. 87-97, et que l’authenticité des quatre parties du texte
ne fait aucun doute du point de vue de la critique interne. N’est-ce pas d’ailleurs paradoxal
d’identifier un parallèle critiquant la pensée de Marius Victorinus, philosophe trinitaire du
IVe siècle, pour en conclure que le texte en question serait à attribuer à Jean Scot Érigène,
auteur du IXe siècle et admirateur du rhéteur, plutôt qu’à un auteur du V e qui aurait de
bonnes raisons de lui en vouloir ?
60
Joop van BANNING, The Opus Imperfectum in Matthaeum : Its provenance…, p. 222.
61
PROCLUS, in Ti., 2, 303 : ὅπου γὰρ οὐδὲ τὴν τῶν ἄλλων πραγμάτων οὐσίαν πέφυκεν ἢ δι’
ὀνόματος αἱρεῖν ἢ δι’ὁριστικῆς ἀποδόσεως ἢ δι’ ἐπιστήμης, ἀλλὰ διὰ νοήσεως μόνης, ὥς φησιν
ἐν ταῖς Ἐπιστολαῖς αὐτός, πῶς ἂν τὴν οὐσίαν τοῦ δημιουργοῦ δύναιτο τρόπον ἕτερον εὑρεῖν ἢ
νοερῶς; « Puisqu’en effet l’âme n’est même pas naturellement capable de saisir l’essence des
155
Les relectures chrétiennes
Conclusion
Faut-il alors s’étonner de ce que notre auteur, qui critique les philosophes
et particulièrement les philosophes platoniciens, propose dans son ouvrage une
reprise du mythe de Prométhée et Épiméthée, présent dans le Protagoras de
Platon ?
La réponse est négative. Les auteurs antiques n’avaient pas l’esprit de
système sectaire, et pouvaient parfaitement s’inspirer d’auteurs qui ne
correspondaient pas à leur communauté. L’auteur riminien de l’OIM par
exemple emprunte plusieurs de ses interprétations au nicéen Chromace
d’Aquilée, malgré leurs différences de position sur la Trinité. Enfin, si notre
auteur reprend à Platon ce mythe, c’est sans doute pour ses qualités évocatrices
et littéraires. Et la maîtrise des lettres et de la parole est justement le seul point
que notre auteur accorde aux philosophes.
autres réalités soit par un nom, soit par une définition limitative, soit par raisonnement
scientifique, mais seulement par une intuition, comme dit Platon dans ses Lettres,
comment pourrait-elle trouver l’essence du Démiurge d’une autre manière
qu’intuitivement ? » (Trad. A. J. Festugière, PROCLUS, Commentaire sur le Timée, trad.
A. J. FESTUGIÈRE, Paris, Vrin, 1967, p. 156.).
156
Louis-Jean Tissot
Bibliographie
157
Les relectures chrétiennes
158
Louis-Jean Tissot
159
Les réinterprétations modernes
Adapter Protagoras : aspects cinématographiques
du dialogue platonicien
Louis-Jean Tissot
1
Louis-Jean TISSOT, Protagoras VOSTF, 65 minutes, 2024. Disponible à l’adresse :
[Link] Ce projet a bénéficié du
financement de plusieurs organismes universitaires : le FSDIE de Sorbonne Université, le
CROUS de Paris, le Fonds d’action des collaborateurs scientifiques de l’Université de
Fribourg, et l’UFR de grec de Sorbonne Université, et a été porté par l’association
étudiante Cinéfac (Benjamin Choiselat-Meyohas et Patrick Maus, que nous remercions).
163
Les réinterprétations modernes
I. L’esthétique cinématographique
2
Nous utilisons le texte grec édité dans Alfred CROISET & Louis BODIN, Platon. Œuvres
complètes. Tome III, 1e Partie. Protagoras, « CUF. Collection Grecque », Paris, Les Belles
Lettres, 1984. La traduction a été largement remaniée pour le film.
3
Louis-Jean TISSOT, Hippias minor VOSTFR, 29 minutes, 2022. Disponible à l’adresse :
[Link] Cette esthétique était déjà mise en
œuvre dans notre première adaptation de texte antique, celle de la pièce Mostellaria de
Plaute : L.-J. TISSOT, Mostellaria VOSTFR, 58 minutes, 2021. Disponible à l’adresse :
[Link]
164
Louis-Jean Tissot
1. Les experts
a. Hippias
Hippias, l’antagoniste principal des deux dialogues qui portent son nom,
est dans le Protagoras non seulement un personnage d’arrière-plan, mais même
un personnage comique. Parodiant explicitement Homère, Platon l’introduit
dans une posture de majesté, expliquant du haut de son trône les phénomènes
165
Les réinterprétations modernes
célestes à son public4. Si dans l’Hippias mineur, et aussi dans l’Hippias majeur,
l’expert, polymathe reconnu et ambassadeur politique, se montrait capable
d’échanger avec Socrate sur le faux et le beau, il est ici réduit à la fonction de
personnage comique d’arrière-plan. Il suffira pour s’en convaincre de considérer
les deux uniques répliques que Platon lui attribue. La première, une longue
tirade, est un pastiche d’éloquence sophistique, mobilisant les concepts
galvaudés de loi et de nature, par laquelle Hippias donne à Socrate et à
Protagoras des conseils avec une extrême condescendante5. Après que Socrate a
donné une longue exégèse d’un poème de Simonide, Hippias a droit à une
seconde réplique pour proposer à son tour sa propre explication6. Dans ces deux
répliques, l’expert d’Élis apparaît donc comme suffisant et prétentieux, faisant
étalage de son savoir, pour tenter de se mettre en avant. La réaction des autres
personnages montre bien qu’Hippias est un personnage bouffon et
insignifiant : Socrate refuse sa proposition d’arbitrage au prétexte que nul ne
serait supérieur à Protagoras7. Quant à l’exégèse hippienne de Simonide,
Alcibiade s’en débarrasse avec un « une autre fois » méprisant !8
Notre adaptation en film de l’Hippias mineur avait déjà mis l’accent sur la
vanité de l’expert d’Élis, en développant notamment toute une gamme de
merchandising à son image (tasses, tableau, boite à meuh…), et en le dotant d’un
garde du corps (Thibault Emonet)9. Ces choix sont reconduits de façon
cohérente dans le Protagoras : Antoine Régnier, avec ses lunettes de soleil et son
sourire condescendant, rend toute la morgue d’Hippias. Son costume en
velours doré et paillettes violettes reflète le style vestimentaire clinquant auquel
Platon fait souvent allusion10. D’autres objets à son image ont été créés pour
l’occasion (pin’s, boule à neige, verres …). Au niveau de la stylistique
cinématographique, l’égocentrisme d’Hippias se traduit par un plan séquence
4
PLATON, Protagoras 315c, éd. Alfred CROISET & Louis BODIN, Paris, Les Belles Lettres,
1984, p. 28. Dans le PCU, le trône d’Hippias apparaîtra à l’écran dans notre adaptation en
film de l’Hippias majeur !
5
PL., Prt. 337cb, op. cit., p. 55-56. Ce long discours est ironiquement attribué à Ἱππίας ὁ
σοφὸς.
6
PL., Prt. 347a, op. cit., p. 68 : Καὶ ὁ Ἱππίας, εὖ μέν μοι δοκεῖς, ἔφη, ὦ Σώκρατες, καὶ σὺ περὶ
τοῦ ᾄσματος διεληλυθέναι· ἔστιν μέντοι, ἔφη, καὶ ἐμοὶ λόγος περὶ αὐτοῦ εὖ ἔχων, ὃν ὑμῖν
ἐπιδείξω, ἂν βούλησθε. « Hippias reprit : "Tu me parais, Socrate, avoir habilement expliqué
ce poème ; de mon côté, cependant, j’ai aussi sur le sujet un discours intéressant, que je suis
prêt à vous faire entendre, si vous le voulez bien". »
7
PL., Prt. 337c, op. cit., p. 56.
8
PL., Prt. 347a, op. cit., p. 68 : Καὶ ὁ Ἀλκιβιάδης, ναί, ἔφη, ὦ Ἱππία, εἰς αὖθίς γε.
9
Voir L.-J. TISSOT, « Adapter Hippias : aspects cinématographiques des dialogues
platoniciens », dans L.-J. TISSOT et A. RÉGNIER, Hippias le sophiste et ses
réinterprétations, Fribourg, Academic Press, 2026 à paraître.
10
Cf. PL. Hippias majeur 291a. Voir aussi PL. Hippias mineur 368 b-e, où Hippias est réputé
pour avoir confectionné tous ses vêtements lui-même.
166
Louis-Jean Tissot
panoramique dans lequel l’expert fait le tour des autres personnages pour
rabaisser littéralement Prodicos et prodiguer ses conseils successivement aux
autres personnages.
b. Prodicos
Si son rôle dans le dialogue est plus actif, le second expert, est également
représenté d’une manière caricaturale. Introduit explicitement sous le
patronage de Tantale11, Prodicos de Céos se caractérise par son goût pour les
nuances de mots. La précision du vocabulaire devient ainsi le trait distinctif de
son personnage, avec une intensité qui confine à la caricature. Uniquement dans
sa première réplique, lorsqu’il se joint à ceux qui dissuadent Socrate de sortir,
Prodicos réussit à distinguer l’équité (κοινοὺς) de l’égalité (ἴσους), l’écoute
équitable (κοινῇ ἀκοῦσαι) du jugement égal (ἴσον νεῖμαι)12, la discussion
(ἀμφισβητοῦσι) et la dispute (ἐρίζουσιν)13. Ce gimmick se retrouve dans plusieurs
de ses autres interventions et le caractérise également comme un personnage
comique : dans la dernière partie du dialogue, Socrate demande à Prodicos (πρὸς
σὲ λέγω, ὦ Πρόδικε) son avis à propos des mots « crainte » (δέος) et frayeur
(φόβος). Pourtant lorsque l’expert de Céos tente de les différencier, Socrate
l’expédie d’un lapidaire « peu importe » (οὐδέν διαφέρει) !14
Cette caractérisation ridiculisante du personnage influence le traitement de
son interaction principale. Pris de cours par Protagoras, Socrate se tourne vers
Prodicos pour élucider une contradiction entre deux vers de Simonide15. Il fait
11
PL., Prt. 315b, op. cit., p. 28.
12
PL., Prt. 337ab, op. cit., p. 55 : χρὴ γὰρ τοὺς ἐν τοιοῖσδε λόγοις παραγιγνομένους κοινοὺς μὲν
εἶναι ἀμφοῖν τοῖν διαλεγομένοιν ἀκροατάς, ἴσους δὲ μή—ἔστιν γὰρ οὐ ταὐτόν· κοινῇ μὲν γὰρ
ἀκοῦσαι δεῖ ἀμφοτέρων, μὴ ἴσον δὲ νεῖμαι ἑκατέρῳ. « Ceux qui assistent à des débats de ce
genre doivent être impartiaux entre les deux adversaires, mais non pas neutres. Ce n’est pas
la même chose en effet : nous devons à chacun d’eux une attention impartiale, mais non
pas un jugement neutre. »
13
PL., Prt. 337ab, op. cit., p. 55 : ἀμφισβητεῖν μέν, ἐρίζειν δὲ μή— ἀμφισβητοῦσι μὲν γὰρ καὶ
δι’ εὔνοιαν οἱ φίλοι τοῖς φίλοις, ἐρίζουσιν δὲ οἱ διάφοροί τε καὶ ἐχθροὶ ἀλλήλοις. « … discuter
entre vous, mais non de disputer. Ce n’est pas la même chose, en effet : on discute entre
amis avec bienveillance, mais on dispute entre rivaux et ennemis. »
14
PL., Prt. 358e, op. cit., p. 82 : καὶ ἆρα ὅπερ ἐγώ; (πρὸς σὲ λέγω, ὦ Πρόδικε). προσδοκίαν τινὰ
λέγω κακοῦ τοῦτο, εἴτε φόβον εἴτε δέος καλεῖτε. — Ἐδόκει Πρωταγόρᾳ μὲν καὶ Ἱππίᾳ δέος τε
καὶ φόβος εἶναι τοῦτο, Προδίκῳ δὲ δέος, φόβος δ’ οὔ. — Ἀλλ’ οὐδέν, ἔφην ἐγώ, Πρόδικε,
διαφέρει· « "C’est à toi que je m’adresse, Prodicos. J’appelle ainsi, quant à moi, une certaine
attente du danger, qu’on l’appelle d’ailleurs crainte ou frayeur." - Protagoras et Hippias
furent d’avis que les deux noms convenaient à la chose, mais Prodicos accepta crainte et
rejeta frayeur. – Je répondis : "Peu importe le mot, Prodicos." »
15
PL., Prt. 340-342, op. cit., p. 58-61.
167
Les réinterprétations modernes
16
PL., Prt. 341a, op. cit., p. 60 : ἡ Προδίκου σοφία θεία τις εἶναι πάλαι, ἤτοι ἀπὸ Σιμωνίδου
ἀρξαμένη, ἢ καὶ ἔτι παλαιοτέρα. « La science de Prodicos paraît bien être une science
d’origine divine, qu’elle remonte à Simonide ou qu’elle soit plus ancienne encore. »
17
Jusqu’à accepter de rendre synonymes les mots δεινός (terrible) et χαλεπός (difficile), PL.,
en Prt. 341c, op. cit., p. 60 !
18
PL., Prt. 341e, op. cit., p. 61 : ἀκόλαστον γὰρ ἄν τινα λέγοι Σιμωνίδην ὁ Πρόδικος καὶ οὐδαμῶς
Κεῖον. « À ce compte Prodicos nous représenterait Simonide comme un impudent, qui
n’aurait rien de Céos. »
19
PL., Prt. 341e, op. cit., p. 60 : Ἀλλὰ καὶ ἐγὼ οἶμαι, ἔφην, ὦ Πρωταγόρα, τοῦτο λέγειν
Σιμωνίδην, καὶ Πρόδικόν γε τόνδε εἰδέναι, ἀλλὰ παίζειν καὶ σοῦ δοκεῖν ἀποπειρᾶσθαι εἰ οἷός τ’
ἔσῃ τῷ σαυτοῦ λόγῳ βοηθεῖν. « Moi aussi, Protagoras, repris-je, j’estime que c’est bien là ce
que Simonide a voulu dire, et je crois que Prodicos aussi le sait parfaitement, mais qu’il
plaisante, et te met à l’épreuve pour savoir si tu sauras défendre ta propre thèse. »
20
Une première version du scénario, abandonnée au tournage, prévoyait d’ailleurs un suicide
de Prodicos dans la bibliothèque de l’UFR de latin de la Sorbonne. La tonalité de la fin du
film et l’appréhension du personnage de Socrate auraient alors été radicalement
différentes…
168
Louis-Jean Tissot
c. Protagoras
Sommet de cette trinité rigoureusement hiérarchisée, Protagoras,
l’interlocuteur principal de Socrate et celui qui donne son nom au dialogue,
bénéficie d’un traitement différent. L’ampleur du dialogue fait comprendre que
le personnage est d’importance, et l’adversaire de Socrate n’est pas n’importe
qui : Protagoras est alors le plus respecté des sophistes, vénérable et célèbre, et sa
visite à Athènes est un événement à ne pas manquer 21. Platon met dans sa
bouche certains des passages les plus marquants du dialogue, comme l’histoire
de Prométhée et Épiméthée. Faut-il absolument y voir une parodie de
l’éloquence sophistique ? Si Hippias et Prodicos sont des caricatures
bouffonnes, Protagoras est un interlocuteur à la hauteur de Socrate. Il répond
avec habileté au philosophe, introduit des nuances dans ses raisonnements les
plus rigides, et se montre capable de contre-attaquer. Il est permis de penser que
l’échange de compliment qui clôt le dialogue22 n’est pas de la simple politesse,
mais reflète une estime réciproque.
Dans notre adaptation, nous avons donc choisi de prendre au sérieux le
personnage de Protagoras. Plusieurs fois, Platon met en avant ses capacités
oratoires, comme lors de l’enchaînement histoire-discours à propos de
l’excellence23, qui laisse Socrate sans voix, ou cette impressionnante tirade
relativiste24. Ce qui ne signifie pas qu’il soit sans personnalité ni traits
d’humeur : l’interrogatoire serré de Socrate énerve l’expert, qui tente de mettre
fin à l’entretien25. Lorsque l’auditoire le persuade de reprendre la discussion,
Protagoras riposte avec une controverse sur l’exégèse poétique qui met Socrate
dans les cordes, selon la métaphore pugiliste utilisée dans le texte 26. Protagoras
est donc capable de rivaliser avec Socrate, voire de prendre le dessus.
21
PL., Prt. 310e, op. cit., p. 22.
22
PL., Prt. 361e, op. cit., p. 86.
23
PL., Prt. 320c-328d, op. cit., p. 34-44.
24
PL., Prt. 333e-334c, op. cit., p. 51-52.
25
PL., Prt. 334e-335b, op. cit., p. 51 : Καί μοι ἐδόκει ὁ Πρωταγόρας ἤδη τετραχύνθαι τε καὶ
ἀγωνιᾶν καὶ παρατετάχθαι πρὸς τὸ ἀποκρίνεσθαι. « Il me parût que Protagoras commençait
à se rebiffer, qu’il souffrait et que ces questions le mettaient au supplice. » Et ibid. p. 52 :
Καὶ ἐγώ—ἔγνων γὰρ ὅτι οὐκ ἤρεσεν αὐτὸς αὑτῷ ταῖς ἀποκρίσεσιν ταῖς ἔμπροσθεν, καὶ ὅτι οὐκ
ἐθελήσοι ἑκὼν εἶναι ἀποκρινόμενος διαλέγεσθαι. « Je m’aperçus qu’il était peu satisfait de ses
réponses précédentes, et peu disposé à continuer ainsi l’entretien. »
26
PL., Prt. 339e, op. cit., p. 58 : Εἰπὼν οὖν ταῦτα πολλοῖς θόρυβον παρέσχεν καὶ ἔπαινον τῶν
ἀκουόντων· καὶ ἐγὼ τὸ μὲν πρῶτον, ὡσπερεὶ ὑπὸ ἀγαθοῦ πύκτου πληγείς, ἐσκοτώθην τε καὶ
ἰλιγγίασα εἰπόντος αὐτοῦ ταῦτα καὶ τῶν ἄλλων ἐπιθορυβησάντων· ἔπειτα—ὥς γε πρὸς σὲ
εἰρῆσθαι τἀληθῆ, ἵνα μοι χρόνος ἐγγένηται τῇ σκέψει τί. λέγοι ὁ ποιητής—τρέπομαι πρὸς τὸν
169
Les réinterprétations modernes
Πρόδικον, καὶ καλέσας αὐτόν. « Ces paroles excitèrent dans l’assistance une bruyante et
générale approbation, et quant à moi, comme si j’avais reçu un coup de poing d’un bon
pugiliste, je me sentis dans le premier moment tout enténébré et pris de vertige, au milieu
de l’enthousiasme qui les avait accueillies. Ensuite pour te dire toute la vérité, désirant me
donner le temps de réfléchir, à ce qu’avait voulu dire le poète, je me tourne vers Prodicos
et l’interpellant… »
27
PL., Prt. 317c, op. cit., p. 31 : ὑπώπτευσα γὰρ βούλεσθαι αὐτὸν τῷ τε Προδίκῳ καὶ τῷ Ἱππίᾳ
ἐνδείξασθαι καὶ καλλωπίσασθαι ὅτι ἐρασταὶ αὐτοῦ ἀφιγμένοι εἶμεν. « Soupçonnant qu’il avait
le désir de parader devant Hippias et Prodicos et de leur faire admirer la chaleur du
sentiment qui nous avait amenés auprès de lui »
28
PL., Prt. 118b, op. cit., p. 32 : τὰς γὰρ τέχνας αὐτοὺς πεφευγότας ἄκοντας πάλιν αὖ ἄγοντες
ἐμβάλλουσιν εἰς τέχνας, λογισμούς τε καὶ ἀστρονομίαν καὶ γεωμετρίαν καὶ μουσικὴν
διδάσκοντες—καὶ ἅμα εἰς τὸν Ἱππίαν ἀπέβλεψεν. « Alors que (les jeunes gens) cherchent à
fuir les sciences trop techniques, les sophistes les y ramènent de force, en leur enseignant
le calcul, l’astronomie, la géométrie, la musique, - et en disant ces mots il lançait un coup
d’œil vers Hippias »
29
PL., Prt. 337b, op. cit., p. 56 : ὣς οὖν ποιήσετε, καὶ πείθεσθέ μοι ῥαβδοῦχον καὶ ἐπιστάτην καὶ
πρύτανιν ἑλέσθαι ὃς ὑμῖν φυλάξει τὸ μέτριον μῆκος τῶν λόγων ἑκατέρου. « Faites ainsi, et, si
vous m’en croyez, choisissez un arbitre, un épistate, un prytane qui maintienne pour
chacun d’entre vous les dimensions de son discours dans les limites convenables ».
170
Louis-Jean Tissot
2. Socrate
30
PL., Prt. 315b, op. cit., p. 28.
31
PL., Prt. 328d, op. cit., p. 44 : Πρωταγόρας μὲν τοσαῦτα καὶ τοιαῦτα ἐπιδειξάμενος
ἀπεπαύσατο τοῦ λόγου. καὶ ἐγὼ ἐπὶ μὲν πολὺν χρόνον κεκηλημένος ἔτι πρὸς αὐτὸν ἔβλεπον ὡς
ἐροῦντά τι, ἐπιθυμῶν ἀκούειν. « Protagoras, après avoir ainsi déployé toute son éloquence,
cessa de parler. Pour moi, encore sous le charme, je restai longtemps à le contempler,
espérant qu’il allait dire encore quelque chose et avide de l’entendre. »
32
PL., Prt. 339e, op. cit., p. 58 : ἵνα μοι χρόνος ἐγγένηται.
33
PL., Prt. 332a-333b, op. cit., p. 48-50. La manière par laquelle Socrate démontre l’identité
entre le savoir (σοφία) et la sagesse (σωφροσύνη), en ce qu’ils sont tous deux des contraires
de la sottise (ἀφροσύνη), peut sembler quelque peu simpliste.
34
PL., Prt. 342-347, op. cit., p. 61-68.
35
PL., Prt. 334cd, op. cit., p. 52.
171
Les réinterprétations modernes
tentative de sortie, qu’il n’esquisse que pour mieux être retenu36. Socrate
représente ainsi un facteur chaotique, et imprévisible, une figure anarchique et
subversive. On prendra plaisir à le voir en sandales marcher sur les dossiers des
bancs de l’amphithéâtre de la Sorbonne !
Il convient enfin de lui associer un dernier personnage. Dans le Protagoras
comme dans plusieurs autres dialogues 37, Socrate se retranche parfois derrière
un personnage fictif pour éviter de confronter directement ses interlocuteurs.
Le cinéma permet de donner corps à cette fiction dialogique : une marionnette
à l’effigie de Socrate rend vivant cet interlocuteur fictif, que l’on devine être son
double, et fait ressortir toute la dimension dramaturgique de ces scènes où
Socrate répond à sa créature38, la dispute39, et même la détourne sur
Protagoras40. La puissance comique du dialogue de Platon transparaît alors dans
tout son éclat. Dans la mise en scène cinématographique, l’interlocuteur fictif,
à qui reviendra encore la conclusion du dialogue41, prend alors une vie propre
et autonome.
36
PL., Prt. 335c, op. cit., p. 53 : ἐλθεῖν γάρ ποί με δεῖ—εἶμι· ἐπεὶ καὶ ταῦτ’ ἂν ἴσως οὐκ ἀηδῶς
σου ἤκουον. Καὶ ἅμα ταῦτ’ εἰπὼν ἀνιστάμην ὡς ἀπιών. « "Je suis attendu, et je dois te quitter.
Sans cela, j’aurais sans doute eu grand plaisir à t’entendre." En disant ces mots, je me levai
pour partir. »
37
Ce procédé est particulièrement développé dans l’Hippias majeur.
38
PL., Prt. 330c, op. cit., p. 46 : Τί οὖν; εἴ τις ἔροιτο ἐμέ τε καὶ σέ· “Ὦ Πρωταγόρα τε καὶ
Σώκρατες, εἴπετον δή μοι, τοῦτο τὸ πρᾶγμα ὃ ὠνομάσατε ἄρτι, ἡ δικαιοσύνη, αὐτὸ τοῦτο
δίκαιόν ἐστιν ἢ ἄδικον;” ἐγὼ μὲν ἂν αὐτῷ ἀποκριναίμην ὅτι δίκαιον· σὺ δὲ τίν’ ἂν ψῆφον θεῖο;
τὴν αὐτὴν ἐμοὶ ἢ ἄλλην; « Eh bien, si quelqu’un nous demandait : "Dites-moi donc,
Protagoras et Socrate, cette chose que vous venez de nommer ainsi, cette justice, est-elle en
soi une chose juste ou injuste ?" Je répondrais, quant à moi : "Une chose juste". Que t’en
semble ? Ton suffrage serait-il d’accord avec le mien ? »
39
PL., Prt. 330d, op. cit., p. 46 : “Πότερον δὲ τοῦτο αὐτὸ τὸ πρᾶγμά φατε τοιοῦτον πεφυκέναι
οἷον ἀνόσιον εἶναι ἢ οἷον ὅσιον;” ἀγανακτήσαιμ’ἂν ἔγωγ’, ἔφην, τῷ ἐρωτήματι, καὶ εἴποιμ’ ἄν·
Εὐφήμει, ὦ ἄνθρωπε. « "Et selon vous, la nature de cette chose consiste-t-elle à être sainte,
ou le contraire ?" Cette question, dis-je, me mettrait en colère, et je répondrais à
l’interrogateur : "Ne blasphème pas, malheureux !" »
40
PL., Prt. 330e, op. cit., p. 47 : ἐδόξατέ μοι φάναι <τὰ> τῆς ἀρετῆς μόρια εἶναι οὕτως ἔχοντα
πρὸς ἄλληλα, ὡς οὐκ εἶναι τὸ ἕτερον αὐτῶν οἷον τὸ ἕτερον·” εἴποιμ’ ἂν ἔγωγε ὅτι Τὰ μὲν ἄλλα
ὀρθῶς ἤκουσας, ὅτι δὲ καὶ ἐμὲ οἴει εἰπεῖν τοῦτο, παρήκουσας· Πρωταγόρας γὰρ ὅδε ταῦτα
ἀπεκρίνατο, ἐγὼ δὲ ἠρώτων. « "Il me semblait que vous disiez que les parties de la vertu
étaient entre elles dans des rapports de telle sorte qu’aucune ne fût semblable à l’autre ?" Je
lui dirais : "Pour le reste, tu nous as bien entendus ; mais où tu fais erreur, c’est quand tu
m’attribues cette opinion : elle est de Protagoras, et moi je l’interrogeais." » Attirons
encore une fois l’attention sur l’intérêt exclusivement comique de ce type d’échange.
41
PL., Prt. 361abc, op. cit., p. 85.
172
Louis-Jean Tissot
3. Le public
Dans le dialogue de Platon, les sophistes sont les hôtes du riche Athénien
Callias, dont la maison devient le point de rencontre de bon nombre
d’intellectuels et de personnalités42. Nous avons préféré laisser de côté les autres
personnages connus du dialogue, dont la présence muette se prêtait moins à la
dimension cinématographique ; de même pour certains qui possèdent une
réplique, comme Callias, ou Alcibiade qui rate ainsi l’occasion de faire ses débuts
dans le PCU (partie remise). Le jeune Hippocrate, fils d’Apollodore, qui
demande à Socrate de l’introduire auprès de Protagoras43 et l’accompagne dans
cette ambassade, aurait également été un poids mort pour la mise en scène. Son
absence laisse tout latitude au personnage de Socrate, qui semble alors agir de
façon autonome. La question de la formation d’Hippocrate, sujet rapidement
abandonné, devient ainsi seulement un prétexte, cheval de Troie par lequel
Socrate s’introduit au milieu des experts.
Ce choix de réduire les personnages nommés permet de recentrer le film
sur les trois experts, et de transposer la situation dans un contexte
d’enseignement. Cette modification rend compte de l’enjeu principale du
dialogue, la possibilité d’enseigner l’excellence, et de la relation des experts avec
leurs publics : Protagoras affirme que ses élèves lui donnent plus que ce qu’il
réclame44, scène que nous avons choisi de représenter dans le film. L’appât du
gain des experts et leur prétention à l’enseignement sont régulièrement
brocardés par Socrate45.
42
En PL., Prt. 314e, op. cit., p. 28. sont nommés Callias et son frère, Paralos, Charmide,
Xanthippe, Philippidès, Antimoeros ; rejoints par d’autres en PL., Prt. 316ab, op. cit.,
p. 29, dont Alcibiade.
43
PL., Prt. 310e, op. cit., p. 22.
44
PL., Prt. 328b, op. cit., p. 44 : Ὧν δὴ ἐγὼ οἶμαι εἷς εἶναι, καὶ διαφερόντως ἂν τῶν ἄλλων
ἀνθρώπων ὀνῆσαί τινα πρὸς τὸ καλὸν καὶ ἀγαθὸν γενέσθαι, καὶ ἀξίως τοῦ μισθοῦ ὃν πράττομαι
καὶ ἔτι πλείονος, ὥστε καὶ αὐτῷ δοκεῖν τῷ μαθόντι. « Je crois être un de ceux-là, et pouvoir
mieux que personne rendre aux autres le service d’en faire des hommes parfaitement élevés,
et mériter par là le salaire que je réclame, ou plus encore, de l’avis de mes disciples. »
45
Cf. par exemple PL. Hippias majeur 282 b-d.
173
Les réinterprétations modernes
1. L’ouverture
46
PL., Prt. 314d, op. cit., p. 27.
47
Nous remercions le rectorat de Paris pour nous avoir donné l’autorisation de tourner dans
ce bâtiment historique, ainsi que Yann Migoubert et la Direction des Affaires Culturelles
de la Sorbonne, pour le prêt de matériel à cet effet.
48
PL., Prt. 337d, op. cit., p. 55 : σοφωτάτους δὲ ὄντας τῶν Ἑλλήνων, καὶ κατ’ αὐτὸ τοῦτο νῦν
συνεληλυθότας τῆς τε Ἑλλάδος εἰς αὐτὸ τὸ πρυτανεῖον τῆς σοφίας καὶ αὐτῆς τῆς πόλεως εἰς τὸν
μέγιστον καὶ ὀλβιώτατον οἶκον τόνδε. « … étant les plus savants des grecs et par cette raison
nous étant réunis dans cette cité, le Prytanée même de la science, dans cette demeure, la
plus illustre et la plus opulente de la cité »
49
C’est également dans l’amphithéâtre Richelieu qu’a eu lieu le 18 mars 2024 la première du
film, en ouverture du festival de théâtre antique des Dionysies. La projection, présentée
par des spécialistes universitaires de la Sorbonne (Pierre Pontier, David Lefèbvre et Marie-
Pierre Noël) et par l’équipe du film, a rassemblé plus de 200 personnes.
174
Louis-Jean Tissot
2. Acte I
50
PL., Prt. 315b, op. cit., p. 28.
51
Nous en profitons ici pour remercier les figurants constituant le public de Protagoras,
particulièrement notre oncle Philippe Duley et notre cousine Jeanne Duley, nos amis
Gautier Coudor, Ambre Baumgarten, Amélie Lougsami et Geneviève Toussaint, ainsi que
nos collègues doctorants de la Sorbonne Mathilde Bernardot et Dimitri Mézière.
175
Les réinterprétations modernes
3. Acte II
4. Entracte
L’acte précédent ayant pu être assez difficile à suivre, avec des raisonnements
philosophiques parfois techniques, la fausse sortie de Socrate, qui avait une fois
encore anticipé les réactions des autres personnages, constitue un moment
d’entracte musical appréciable. Une distribution de champagne organisée par le
clinquant Hippias et son garde du corps donne l’occasion de découvrir les
personnages secondaires, qui prennent alors la parole pour la première fois.
Hippias, dans un discours prétentieux, vante le prestige du lieu et le statut des
experts, se proposant comme arbitre de la discussion, tandis que Prodicos, avec
ses habituelles distinctions de synonymes, en appelle à la poursuite du dialogue,
ce à quoi Protagoras consent.
5. Acte III
52
PL., Prt. 339bc, op. cit., p. 58.
176
Louis-Jean Tissot
ensuite les développements portant sur des mots précis de l’une et de l’autre.
D’autant plus que la seconde citation de Simonide contredit une autorité,
Pittacos, l’un des sept sages antiques, ajoutant pour le spectateur non familier
un nom à retenir, qui ressemble en outre à celui de Prodicos. La discussion se
clôt enfin par une longue réplique de Socrate53, proposant l’exégèse du poème
de Simonide dans son ensemble.
Nous avons choisi de traiter ces difficultés de plusieurs façons : d’une part,
le tableau blanc de l’amphithéâtre Richelieu trouve ici une réelle utilisation.
L’écriture des deux citations, bien qu’en grec ancien original, permet de montrer
visuellement au spectateur les mots qui sont analysés, et de suivre les
raisonnements de Socrate à cet égard. D’autre part, notre mise en scène
s’applique à rendre compte des différentes dynamiques de cette scène, grâce
notamment au talent comique d’Alex Meyer, qui met en relief les réactions de
Socrate. Le philosophe est d’abord « sonné » par la contre-attaque de
Protagoras : Socrate hésite, vacille, et le spectateur ressent son embarras face à la
trinité des experts, réunie pour l’occasion dans un plan inspiré par les duels de
western. Pour « gagner du temps », le philosophe fait alors appel à Prodicos,
originaire de la même île de Céos que Simonide. L’acteur surjoue alors la
complicité avec un Prodicos flatté que l’on s’intéresse à lui, et qui s’enhardit
jusqu’à rebondir sur les propositions de Socrate, au grand mépris d’Hippias et
de Protagoras. Lorsque ce dernier met un terme à cet échafaudage, s’opposant
brutalement à Prodicos, Socrate retourne également sa veste : humilié, Prodicos
quitte alors les lieux avec la dernière bouteille de champagne. Cette exagération
des relations entre les personnages permet au spectateur de suivre les
dynamiques de la scène.
Resté seul sur scène, Socrate en profite alors pour développer sa propre
exégèse, souvent commentée comme une parodie d’analyse littéraire. Pour
rendre compte de cette dimension, Socrate reprend la théâtralisation mise en
scène par Protagoras, le spectacle son et lumière, pour en proposer une version
jazz. La marionnette de Socrate s’installe naturellement au piano. Socrate, qui
avait auparavant reproché à Protagoras ses longs discours, prend alors la lumière
pour exposer son interprétation. Le renversement carnavalesque des rôles est
opéré, les sophistes constituent maintenant le public, tandis que Socrate est
devenu le centre de l’attention. Au terme de la prestation, Hippias tente alors de
reprendre le contrôle en donnant lui aussi son avis. Lorsque la marionnette,
reprenant une réplique d’Alcibiade, met un terme à sa tentative en rallumant
brutalement les lumières, c’en est trop pour Hippias qui quitte alors la scène,
laissant place au face à face final.
53
PL., Prt. 342-347, op. cit., p. 61-68.
177
Les réinterprétations modernes
6. Acte IV
Pour cet acte, qui reprend la discussion technique sur l’excellence entamée
dans l’acte II, l’enjeu consistait alors à rendre du dynamisme au dialogue, pour
relancer l’attention du spectateur. Ceci se produit à travers une séquence
déambulatoire : Socrate et Protagoras poursuivent leur discussion en sortant du
bâtiment. Cette séquence, qui rappelle la philosophie péripatéticienne, permet
de mettre en valeur les décors de la Sorbonne, particulièrement les espaces
prestigieux du palais académique, rarement accessibles au public. Il s’agit d’un
cadre adapté à Protagoras, représentant le respect qui lui est dû en tant que plus
vénérable des experts. Nous reconnaissons cependant qu’il s’agit de la partie du
dialogue dont nous avons le plus abrégé le raisonnement philosophique.
7. Final
54
PL., Prt. 361abc, op. cit., p. 85.
55
PL., Prt. 361d, op. cit., p. 86.
178
Louis-Jean Tissot
56
PL., Prt. 320d-322d, op. cit., p. 35-37. Voir dans ce volume sa curieuse reprise dans un
commentaire latin sur l’évangile de Matthieu du Ve siècle : Louis-Jean TISSOT, « Une
réécriture du mythe du Protagoras dans l’Ouvrage incomplet sur Matthieu (Opus
imperfectum in Matthaeum) », p. 135-159.
179
Les réinterprétations modernes
57
PL., Prt. 320d, op. cit., p. 35 : τυποῦσιν αὐτὰ θεοὶ γῆς ἔνδον ἐκ γῆς καὶ πυρὸς μείξαντες. « Les
dieux façonnent les races mortelles à l’intérieur de la terre avec un mélange de terre et de
feu ».
58
Sur ce projet et l’exposition qui en a résulté, voir dans ce volume Jérémy BILLAULT &
Damien GÈTE, « Damien Gete et le mythe d’Épiméthée », p. 183-191.
180
Louis-Jean Tissot
Bilan
Ces pages sont donc revenues sur les partis pris qui ont dirigé notre
adaptation cinématographique du dialogue Protagoras de Platon. Nous avons
tenté de montrer comment les éléments fondamentaux du dialogue avaient
influencé la mise en scène, et que le film n’avait fait qu’accentuer les tendances
comiques bien présentes dans l’ouvrage. Si l’adaptation de l’Hippias mineur
n’était encore qu’un essai isolé, c’est véritablement Protagoras qui constitue
l’acte de naissance du Platon Cinematic Universe.
181
Damien Gete et le mythe d’Épiméthée
Jérémy Billault / Damien Gete
1
Louis-Jean TISSOT, Prométhée et Épiméthée, 2023, disponible en ligne sur la chaîne
YouTube Studio suo quisque ducitur sur l’URL : [Link]
watch?v=jUbhNQjRmH0
2
Voir dans ce volume Louis-Jean TISSOT, « Adapter Protagoras… », p. 163.
3
PLATON, Protagoras 320 d, éd. Alfred CROISET & Louis BODIN, Platon. Œuvres
complètes. Tome III, 1e Partie. Protagoras, « CUF. Collection Grecque », Paris, Les Belles
Lettres, 1984, p. 35.
183
Les réinterprétations modernes
avec le feu et la terre » que le titan utilise et qu’il connaît si bien. Ainsi, sous l’œil
de la caméra, il distribue aussi “convenablement” que possible « toutes les
qualités dont elles avaient à être pourvues », dans un geste performatif
caractéristique de son travail.
Il résulte de cette expérience un film, donc, mais surtout, en ce qui nous
concerne, une série de figurines, de sculptures d’une grande délicatesse ; la
majorité représentant quelques spécimens de ces « races mortelles » cuites et
figées avec leurs qualités idoines, la dernière représentant l’homme, sans les
siennes. Avant cuisson, il équipe ses différentes figurines de terre, tenant
chacune dans la paume d’une main, qui de petites plumes plantées sur les flancs
pour figurer des ailes, qui de fines pointes de bois sur le dos pour symboliser des
épines, etc.
À bien y réfléchir, ce qui venait de se dérouler sous nos yeux, matérialisé par
cet ensemble de sculpture, offre l’opportunité de plus amples recherches dans
nos champs respectifs, de l’image à la pratique artistique plasticienne jusqu’à la
critique. C’est ainsi qu’est née l’exposition Damien Gete/Épiméthée, dans
laquelle les animaux et l’Homme façonnés à l’occasion du film ont occupé une
place centrale, renouvellement de la réflexion que porte l’artiste sur son propre
travail, passé ou présent, accroché dans la galerie de la faculté de Jussieu, à Paris,
du 13 au 24 mai 2024. Le tout à la lumière du mythe tel qu’il est raconté par
Protagoras, ou mythe de Prométhée qu’il s’agira, si ce n’est de le prendre à
rebours, d’embrasser dans son ensemble, sa dualité.
Quelques mois après le décrochage de cette exposition, le présent texte
s’attache à poursuivre cette réflexion, toujours à lumière du travail plastique de
Damien Gete, tout en mobilisant d’autres ressources, tant pour comprendre cet
Épiméthée trop souvent éclipsé par la symbolique de son frère que pour
esquisser une approche contemporaine (bien évidemment contrariée) de
l’expérience artistique et de la réception que nous en avons. En Épiméthée,
l’artiste n’a pas trouvé un modèle. Loin de lui l’idée d’une quelconque
réinterprétation. Cette histoire est celle d’une affinité fortuite. D’un a posteriori.
184
Jérémy Billaut / Damien Gete
Prométhée occupe une place importante dans l’histoire de l’art, par son
sacrifice, par le symbole du feu qu’il offre à l’homme, a fortiori aux artistes,
comme par son supplice.
Plus encore, celui des deux titans auquel nous devons la tekhnè devient
progressivement l’incarnation de la notion de progrès, la projection essentielle
des sociétés occidentales modernes. Que reste-t-il alors d’Épiméthée ? Un
fautif ? Un étourdi ? Dans notre approche très concrète du mythe, force est de
constater que dans le mythe tel qu’il est raconté par Protagoras dans le dialogue
de Platon, Prométhée n’a pas le monopole de la création. Et pour cause, il
n’intervient que dans celle de l’homme, palliant l’oubli de son frère en allant
voler chez les Dieux.
Par ailleurs, le travail créateur d’Épiméthée brille par sa justesse pour
l’ensemble des « races mortelles », à l’exception, donc, de l’homme (disposait-il
donc de suffisamment de “qualités” à pourvoir ?). Si nous devons le feu créateur,
notre supériorité technique, à Prométhée, nous, humains, sommes entourés des
espèces façonnées par Épiméthée. Une harmonie de nombreux points de vue,
un chaos du nôtre. Dans les mains d’Épiméthée, à l’écran et à l’intérieur des
fours qui serviront à cuire les sculptures de l’artiste, un seul et même feu, celui
des Dieux. Prométhée est ce qui nous lie à cette force divine. Épiméthée, lui,
nous donne à voir une façon de faire.
Si l’on y pense, il était bien naturel de confier à un plasticien, sculpteur a
fortiori, la tâche d’incarner non seulement Épiméthée, mais surtout de
reproduire son geste performatif avec la plus grande liberté et la plus grande
sincérité possible. Fidèle à lui-même, Damien Gete touche du bout des doigts
une affinité créatrice profonde et spontanée.
4
PL., Prt. 320d, op. cit, p. 35.
185
Les réinterprétations modernes
2. Esthétique du tâtonnement
Dans cette distribution, il donne aux uns la force sans la vitesse ; aux plus
faibles, il attribue le privilège de la rapidité ; à certains, il accorde des
armes ; pour ceux dont la nature est désarmée, il invente quelque autre
qualité qui puisse assurer leur statut. À ceux qu’il revêt de petitesse, il
attribue la fuite ailée ou l’habitation souterraine. Ceux qu’il grandit en
taille, il les sauve par là même. Bref, entre toutes les qualités, il maintient
un équilibre.5
C’est ici qu’en ce qui nous concerne, les pratiques s’entrechoquent. Chez
Damien Gete, le rapport à l’œuvre sort aisément du cadre de la matière ; la forme
est rarement définitive, elle évolue au gré des ajouts, des retraits, des aléas, son
ambition est ailleurs. Comme les visiteurs de l’exposition ont pu s’en apercevoir,
la sculpture de Damien Gete est mouvement, geste essentiellement performatif
ou, pour reprendre ses mots, « une ruée dans la matière ».
À l’image de l’impressionnante Ligne de coups, agglutinement de moulages
de ses poings, l’œuvre se fait trace de ce qu’il concède être l’acte « d’un désir de
vie, d’exister ». Acte interprété dans son occurrence la plus crue sur Portique,
5
PL., Prt. 320 d, trad. Alfred CROISET & Louis BODIN, op. cit., p. 35.
186
Jérémy Billaut / Damien Gete
pièce de laquelle émerge une partie du visage de l’artiste, tuméfié, désolé, son nez
de plâtre dégoulinant de cire rouge entouré, de part et d‘autre, par des traces de
ses points serrant avec force des colonnes antiques aux airs de barreaux de
prison.
Confronté à la matière, Damien Gete progresse par tâtonnement. Rien
n’est dû au hasard, l’instant du geste s’inscrit dans une réflexion plus vaste dont
l’œuvre sera une tentative d’incarnation. Chaque espèce porte ainsi les stigmates
d’un instant de création pure, « toutes les races » sont « harmonieusement
équipées ». L’homme, lui, est-il dénué de la trace du titan ? Essentialisé par le
cadeau que lui a offert Prométhée, l’homme ne porte-t-il pas en lui la marque
immatérielle de son jumeau ?
Au centre de la galerie, les sculptures incarnant les espèces animales de la
main d’Épiméthée et assemblées devant la caméra sont présentées sur les étages
d’une commode en bois, comme on expose des trouvailles archéologiques, les
premiers spécimens des animaux qui peuplent notre monde. À quelques
mètres, l’homme, infime, isolé, seul sous un projecteur. Autour d’eux, d’autres
expérimentations. De Damien Gete, cette fois. Enfin, pour l’un et l’autre
ensemble, la scène du mythe extraite du film est diffusée dans un cabinet
intimiste. À travers cette exposition personnelle, Damien Gete parvient alors à
se saisir de la « sagesse imparfaite » caractéristique d’Épiméthée, avec tout ce
qu’elle comprend d’insouciance et de méditation a posteriori sur sa pratique.
187
Les réinterprétations modernes
Aussi dur que soit l’impact visuel, aussi violente que soit la beauté plastique
qui nous rappelle à notre condition, l’artiste parvient, dans son travail, à donner
à voir un entre-deux, qui relève du fugace autant que de l’infini, par-delà la
forme, par la trace d’un geste. Par tout ce qu’on en retiendra.
Dans sa critique de la société industrielle, Ivan Illich, grand réhabilitateur
moderne de la figure d’Épiméthée, utilise le titan en l’opposant à son jumeau
pour appeler à un autre rapport au monde, détaché du Prométhée perçu comme
le champion du progrès.
6
Bernard STIEGLER, La technique et le temps, Paris, Fayard, 2018, p. 224.
188
Jérémy Billaut / Damien Gete
pouvons nous rencontrer […] Pourquoi ne pas appeler ces frères et ces
sœurs, porteurs de notre espoir, les Epiméthéens ?7
Chez Illich, parce qu’il n’a pas été doté de « qualités » destinées à affronter,
appartenir, au monde réel que les Dieux viennent de concevoir, l’homme, par
l’oubli d’Épiméthée, ne compte pas parmi les mortels. C’est donc vers lui qu’il
faudrait tendre, l’erreur originelle étant finalement attribuée à Prométhée quand
il « se décida » d’aller dérober « l’habileté d’artiste » et le feu. Cette volonté de
se recentrer sur une certaine vision de l’humain débarrassé autant qu’il le peut
du fardeau prométhéen trouvera peut-être un écho, et ce n’est désormais plus si
paradoxal, chez les artistes. Quand Bernard Stiegler appelait à reprendre à la
technologie son monopole de l’esthétique8, Nicolas Bourriaud dessine, dans son
manifeste Esthétique relationnelle, une tendance grandissante des artistes à sortir
de l’utopie, de la quête de progrès, au nom d’une autre façon de penser, d’une
autre façon de faire.
Les œuvres ne se donnent plus pour but de former des réalités imaginaires
ou utopiques, mais de constituer des modes d’existence ou des modèles
d’action à l’intérieur du réel existant, quelle que soit l’échelle choisie par
l’artiste. L’artiste habite les circonstances que le présent lui offre afin de
transformer le contexte de sa vie (son rapport sensible au monde
conceptuel) en un univers durable.9
J.B.
***
7
Ivan ILLICH, « Renaissance de l’homme épiméthéen », Une société sans école,
trad. G. Durand, Paris, Points/Seuil, 2015, p. 172-188.
8
« À quoi sert l’art ? Par Bernard Stiegler », disponible sur l’URL : [Link]
[Link]/watch?v=-3mrwqeFGao
9
Nicolas BOURRIAUD, Esthétique relationnelle, Dijon, Les presses du réel, 1998, p. 11-12.
189
Les réinterprétations modernes
190
Jérémy Billaut / Damien Gete
D.G.
Bibliographie
191
Images
Lumière sur Protagoras et les sophistes, un
documentaire philosophique
195
Images
196
Lumière sur Protagoras et les sophistes, un documentaire philosophique.
197
Images
Protagoras
Adaptation cinématographique du dialogue de Platon
2023. 65 minutes, en grec ancien avec sous-titres français
Réalisation : Louis-Jean Tissot
Avec : Angeliki Boikou, Alex Meyer, Antoine Régnier, Valentin Hiegel
198
Protagoras, un film de Louis-Jean Tissot
199
Images
200
Protagoras, un film de Louis-Jean Tissot
201
Images
202
Protagoras, un film de Louis-Jean Tissot
203
Images
204
Damien Gete : Épiméthée, l'exposition
205
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Damien Gete : Épiméthée, l'exposition.
207
Images
208
Damien Gete : Épiméthée, l'exposition.
209
Images
210
Index des sources antiques
211
Index des sources antiques
212
35 : 149 PLATON, Gorgias
ORIGÈNE, Contre Celse 484b : 14
7, 42 : 154 PLATON, Hippias majeur
Ouvrage incomplet sur Matthieu 282 b-d : 173
(Opus imperfectum in 291a : 166
Matthaeum) PLATON, Hippias mineur
1b, 14 : 153 368 b-e : 166
10, 5 : 146 PLATON, Phédon
18, 1 : 141, 146 64c : 119
18, 1-2 : 141 85d : 120
18, 2 : 137, 138, 140 92d : 127
18, 3-7 : 141 113d : 120
18, 4 : 144
PLATON, Phèdre
18, 5 : 140
247b : 120
18, 8-9 : 141
18, 15 : 146 PLATON, Protagoras
20, 5 : 149 118b : 170
20, 9 : 147 310a-311b : 123
22, 19 : 145 310e : 169, 173
23 : 145 314e : 173
24 : 146 314e-315a : 124
27 : 151, 152, 153 315-16 : 31
32 : 142 315b : 167, 171, 175
37 : 148 315bc : 124
41 : 148 315c : 166
42 : 150 316 d : 27
49 : 150 316-17 : 27
316a : 125
PHILODÈME, Sur la piété
316c : 27
22 : 100
317b : 27
PHILOSTORGE, Histoire 317c : 170
ecclésiastique 320c-322d : 16
3, 3 : 152 320c-328d : 169
PHILOSTRATE, Vies des sophistes 320d : 53, 136, 139, 185,
1, 10, 4 : 8 186
I, 10, 2 : 102 320d-322d. : 136
PLATON, Cratyle 320e : 139
385e-386a : 16 321a : 139
321b : 139
321c : 139
213
Index des sources antiques
214
4 : 95, 96, 101, 102, 103, 298,3 : 76
109, 110 542 : 23, 26, 28, 32, 33, 42
SAPPHO, Fragments SOCRATE DE CONSTANTINOPLE,
fr. 96 : 76 Histoire ecclésiastique
Scholies à la République de Platon 7, 6, 3 : 145
595b : 87 SOLON, Fragments
600c : 107 Fr. 17 W : 17
SÉNÈQUE, Lettres SOPHOCLE, Antigone
88, 43 : 94 v. 450-457 : 18
88, 45 : 110 v. 456-457 : 18
SEXTUS EMPIRICUS, Contre les THÉODORET DE CYR,
mathématiciens Thérapeutique des maladies
7.60 : 45 helléniques
VII, 60 : 45, 63 II, 113 : 98
IX, 55-57 : 95 V, 65 : 91
IX, 57 : 102 VI, 6 : 98
SEXTUS EMPIRICUS, Esquisses THÉOPHILE D'ANTIOCHE, À
pyrrhoniennes Autolykos
I, 216 : 8 III, 7 : 95
SIMONIDE, Fragments TIMON DE PHLIONTE, Silles
2 : 70, 71, 76, 82 779 : 101
256,7 : 76 XÉNOPHANE, Fragments
262 : 71 34 : 17
263,1 : 76
215
Index des études
217
Index des études
218
Petschenig, Michael, 99 Scodel, Ruth, 23, 28
Pfeiffer, Rudolf, 21, 25 Segal, Charles, 36, 41
Piemonte, Gustavo A., 155 Simonetti, Manlio, 136, 143, 155
Polemis, Ioannis, 100 Stiegler, Bernard, 188, 189, 191
Poltera, Orlando, 9, 69, 70, 72, 80 Stiglmayr, Joseph, 136, 145
Pouderon, Bernard, 87, 88, 95, Teisserenc, Fulcan, 18, 20
115, 132 Tissot, Louis-Jean, 5, 9, 46, 135,
Préchac, François, 94 136, 153, 163, 164, 179, 183,
Prinzivalli, Emanuela, 115 198, 199, 200, 201, 202, 203,
204, 205, 206, 207, 208, 209
Rackham, Harris, 153
Trapp, Michael B., 100
Reid, James S., 93
Treu, Ursula, 149
Reinach, Théodore, 95
Valk, Marchinus van der, 45
Richardson, Ernest C., 115
West, Martin Litchfield, 74
Rivaud, Albert, 119
Wilamowitz-Moellendorff,
Robin, Léon, 119, 127
Ulrich von, 74
Romilly, Jacqueline de, 5
Willi, Andreas, 25
Schlatter, Frederic W., 143
Xenophontos, Sophia, 100
Schroeder, Guy, 89
219
Biographie des contributeurs
221
Biographie des contributeurs
222
Louis-Jean Tissot et Thibault Emonet, lors de la projection du
film au cinéma Rex de Fribourg pour les journées d'étude
Protagoras et ses réinterprétations.
© L.-J. Tissot.
223