Le MARXISME
La doctrine de Marx et d’Engels, puis le courant de
pensée, passablement hétérogène, qui s’en réclame. C’est un
matérialisme dialectique, appliqué surtout à la vie sociale : la lutte des
classes est le moteur de l’histoire, qui mène nécessairement – on
reconnaîtra là une Aufhebung très hégélienne – à une société sans classes
et sans État, le communisme, dont nous ne sommes plus guère séparés
que par une dernière révolution et une dernière dictature (celle du
prolétariat)… Science ? Philosophie ? Ce serait l’une et l’autre, qu’on
distingue parfois sous les deux appellations de matérialisme historique
et de matérialisme dialectique, dont la conjonction serait le marxisme
même. Cela aboutira à des dizaines de milliers d’ouvrages, aujourd’hui
presque tous illisibles, mais qui forment pourtant, c’est la moindre des
choses, un massif théorique qui reste impressionnant. Quant au corps de
la doctrine, Marx en avait donné lui-même un résumé fameux, qui
mérite d’être cité largement :
« Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de
vie social, politique et intellectuel en général. Ce n’est pas la conscience des
hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui
détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les
forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les
rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression
juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues
jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils
étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de
révolution sociale. […] À grands traits, les modes de production asiatique,
antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d’époques
progressives de la formation sociale économique. Les rapports de production
bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de production
sociale […]. Les forces productives qui se développent au sein de la société
bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre
cette contradiction. Avec cette formation sociale s’achève donc la préhistoire
de la société humaine » (Critique de l’économie politique, Préface).
• Le matérialisme historique
Les conditions dans lesquelles les hommes produisent les moyens de leur
existence, auxquelles l’analyse marxiste se réfère en parlant de « mode de
production », ont trait aux « rapports (sociaux) de production », c’est-à-dire
aux rapports des hommes entre eux, et aux « forces productives » qui
désignent à la fois les moyens de production matériels, les travailleurs et leur
savoir-faire.
Chaque type de société s’érige sur la base d’un mode de production certes
spécifique (l’esclavagisme, le féodalisme, le capitalisme) mais dont les
rapports de production sont toujours marqués par une domination des «
maîtres des conditions de production » sur les « producteurs directs », les
travailleurs.
Cette domination, et l’antagonisme entre ces deux classes sociales, prend des
formes différentes d’un type de société à l’autre (transparente dans
l’esclavagisme et le féodalisme, voilée dans le capitalisme) et concerne le
partage de ce qui est produit.
La succession historique des types de société consiste alors en une évolution,
dont la cause principale réside dans les contradictions apparaissant entre les
forces productives (en développement inéluctable) et les rapports de
production ainsi que leur expression juridique, les rapports de propriété. Sur
la base de ces contradictions s’érige la « lutte des classes », véritable moteur
de l’histoire dans l’analyse marxiste.
Dans le capitalisme, cette lutte oppose les propriétaires des moyens de
production à ceux qui leur vendent leur force de travail – que Marx appelle
parfois « prolétaires » –, parce qu’ils n’ont que cela à vendre pour vivre.
Cette façon que propose Marx de penser le capitalisme comme un lieu de
conflit– avec ce que cela suppose comme gaspillages, souffrances et
désordres – en perpétuelle évolution, s’oppose à la vision avant lui des
économistes classiques (Adam Smith, David Ricardo) et, après lui, des
néoclassiques (Stanley Jevons, Léon Walras, Alfred Marshall). Ceux-là
insistent, au contraire, sur l’harmonie qui résulte des « forces du marché »
permettant, telle l’action d’une « main invisible », de coordonner les choix de
la multitude d’individus dont est formée la société capitaliste.