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Sécurité internationale sans États

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La revue internationale et stratégique, n° 49, printemps 2003

INTRODUCTION

La sécurité internationale sans les États


Pierre Conesa*
PIERRE CONESA 䊏
䊏 LA REVUE INTERNATIONALE ET STRATÉGIQUE

On s’est beaucoup interrogé sur la crise des États depuis la fin de la guerre froide.
Le constat, dressé à travers les différentes contestations du principe de souveraineté1,
de la crise des modèles importés2 ou de la faillite de certaines structures issues de la
décolonisation3, est préoccupant. De plus, la crise actuelle éclate au grand jour avec
l’effondrement du plus gigantesque modèle étatique : l’URSS, symbole même de
l’étatisme idéologique. Cependant, l’attention des chercheurs a été mobilisée par
l’analyse des effets de la mondialisation sur les différents domaines de compétence
des États, plus que par certaines évolutions dans le domaine de la sécurité internatio-
nale, où le monopole traditionnellement exclusif des États se trouve singulièrement
réduit. Les traités de Westphalie avaient instauré un ordre international fondé sur
le principe de la souveraineté des États contre les constructions supra-étatiques
qu’étaient l’empire ou la papauté. La souveraineté est un principe cardinal de la sécu-
rité internationale décalqué des conceptions de Thomas Hobbes, qui percevait l’État
comme « une puissance centralisée et indépendante de la vie internationale qui exerce
son autorité suprême sur un territoire borné, en disposant du monopole de la
force »4.
Toutefois, il est certain que ce principe théorique ne fut pas l’alpha et l’oméga de la
vie internationale, puisque, au XIXe siècle, l’Europe se lança dans l’entreprise de coloni-
sation de la planète. Certes, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, né de la Révo-
lution française, contestait le principe de la souveraineté ; et la revendication anticolo-
niale, légitimée par ce droit, visait à l’obtention d’un État indépendant. Le mouvement
de décolonisation qui secoua l’après-Seconde Guerre mondiale traduisait le droit des
populations colonisées à avoir leur État, défini par le triptyque : territoire-population-
gouvernement. Cette définition exclusive et souveraine fit donc longtemps consensus,
puisqu’elle fut partagée, d’une part, par les pays occidentaux qui, confrontés aux luttes

* Haut fonctionnaire.
1. Bertrand Badie, Un monde sans souveraineté. Les États entre ruse et responsabilité, Paris, Fayard,
1999.
2. B. Badie, L’État importé. Essai sur l’occidentalisation de l’ordre politique, Paris, Fayard, 1992.
3. Ghassan Salamé, Appels d’empire. Ingérences et résistances à l’âge de la mondialisation, Paris,
Fayard, 1996.
4. B. Badie, op. cit., 1992.
PIERRE CONESA 䊏 103

de décolonisation, refusèrent d’accorder à l’Organisation des Nations unies (ONU) un


droit de regard sur ces guerres ; mais aussi par les régimes socialistes, qui se garantis-
saient ainsi contre l’ingérence au nom des droits de l’homme ; et, enfin, par les élites du
Tiers Monde décolonisé, réunies à Bandung en avril 1955, qui se sont servi de cette
définition comme argument d’émancipation et d’affirmation.
Ainsi, pour T. Hobbes, les acteurs non étatiques n’ont pas leur place dans la vie
internationale, et l’idée d’un tribunal jugeant les États est impensable. Il triomphe
alors de Hugo Grotius, qui voyait dans la vie internationale une place pour des limi-
tes religieuses à l’action du Prince1. Plus tard, l’ONU, fondement du consensus inter-
national construit après-guerre, pose le principe de la souveraineté des États mem-
bres, et la guerre ne peut être qu’interétatique. Dans le même temps, le nombre
d’États membres s’accroît tout au long des décennies qui suivent la fin de la Seconde
Guerre mondiale, les grands traités de sécurité, et en particulier le Traité sur la non-
prolifération des armes nucléaires (TNP), étant élaborés sur le postulat de pouvoirs
armés exclusivement étatiques. Qu’en est-il aujourd’hui ? Trois caractéristiques boule-
versent les principes fondateurs de l’ordre de la sécurité internationale et nous inté-
resseront plus particulièrement.

UNE GÉOGRAPHIE PLANÉTAIRE DISCONTINUE


ET PLUS EXCLUSIVEMENT ÉTATIQUE

Ces dernières décennies, le processus de mondialisation a largement entamé les


compétences des États. L’exemple sud-américain, analysé par Jean-Jacques Kour-
liandsky, montre de quelle manière, à travers les règles de libéralisation et de dérégu-
lation imposées par les institutions financières internationales, les gouvernements se
sont trouvés dépossédés des moyens d’assurer la sécurité de leur population et de leur
territoire. Les organisations étatiques ne maîtrisant plus la totalité de l’espace, la
carte du globe est dorénavant parsemée de « zones grises », territoires sans organisa-
tions étatiques avérées, livrés à l’action d’acteurs qui n’ont pas toujours comme
objectifs la prise de la capitale ou la reconquête du pouvoir2, mais qui peuvent engen-
drer des risques d’insécurité internationale majeurs, comme le montre le cas des zones
tribales du Nord-Pakistan où se réfugièrent l’essentiel des forces d’Al-Qaïda ou des
talibans. Le phénomène des « collapsed states » est par ailleurs bien étudié.
D’autres évolutions méritent également d’être analysées. Certains modes de résolu-
tion des conflits par la création de non-États, avalisés par la communauté internatio-
nale, sont nouveaux. C’est le cas de la création de l’Autorité palestinienne. Le proces-
sus vise à établir la « paix par le ghetto » et non pas par l’État. La déclaration du
13 septembre 1993, créant l’Autorité palestinienne, ampute soigneusement le principe
de souveraineté en matière de sécurité, bien qu’elle laisse ouverte une possibilité pour
l’avenir, en particulier en ce qui concerne le maintien des colonies juives dans les ter-
ritoires relevant de l’Autorité palestinienne, et dont la sécurité relève de la compé-
tence exclusive de Tel-Aviv. L’achat privé de terres dans les territoires occupés par
des Israéliens vaut donc quasiment transfert d’autorité étatique. « Israël considère
qu’une vente privée de terre arabe à l’un de ses citoyens vaut abandon de souverai-
neté politique », déclara alors Freih Abou Meddein, ministre de la Justice de
l’Autorité palestinienne. Par ailleurs, on retrouve ce système dans certains processus

1. François Châtelet, Olivier Duhamel, Évelyne Pisier, Dictionnaire des œuvres politiques, Paris, PUF,
2001.
2. Voir, à cet égard, l’ouvrage toujours utile de Arnaud de La Grange et Jean-Marc Balencie (sous la
dir.), Mondes rebelles, Paris, Michalon, 2002.
104 䊏 LA REVUE INTERNATIONALE ET STRATÉGIQUE

de décolonisation avortée (comme au Cambodge en 1954), dans la création des ban-


toustans inventés autrefois par l’État sud-africain ou dans le statut donné par les
États-Unis à Porto Rico. Mais, pour la première fois, la communauté internationale
avalise ce mode de règlement des conflits. À cet égard, ce cas mériterait en soi une
analyse qui ne peut être faite ici.
En ce qui concerne le phénomène des enclaves, il est, de manière générale, moins
étudié. En effet, certaines parcelles de territoire sont séparées de leur métropole et
relèvent d’une logique de sécurité très particulière, le phénomène des enclaves étant
devenu suffisamment fréquent pour faire l’objet d’une étude en soi. L’éclatement de
l’URSS, laquelle était construite sur les découpages administratifs identitaires de
Staline, est le plus atteint par ce phénomène (Kaliningrad, Haut-Karabakh, Trans-
nistrie, Crimée, Nakhitchevan, etc.), mais ce n’est pas le seul continent touché par ce
phénomène : la sécurité de l’enclave pétrolière angolaise de Cabinda, que se partagent
des compagnies pétrolières française et américaine, est probablement un enjeu bien
supérieur pour l’avenir des État environnants (le Congo, la République démocratique
du Congo ou même l’Angola). À ce sujet, l’article de Susanne Nies ne fait que dresser
un rapide tableau de ce phénomène, porteur de problèmes à venir.
Ainsi, certains États n’ont plus qu’une maîtrise relative des moyens d’assurer la
sécurité dans certaines parties de leur territoire. Il nous a donc paru intéressant
d’étudier le cas de l’Extrême-Orient russe, qu’analyse le docteur Kyong-wook Shim,
chercheur au Korea Institute for Defense Analyses. En effet, dans cette région du
monde, l’articulation entre les pouvoirs locaux et centraux se joue en particulier
autour de l’entretien des forces de l’ancienne armée soviétique, et le traditionnel
monopole étatique de la force s’y pose en des termes nouveaux. Par ailleurs, le cas
des États péninsulaires mériterait un examen, au regard de l’évolution d’un pays
comme l’Indonésie (13 000 îles) ou des Philippines.
Autre exemple, l’action internationale, plus intrusive dans la dernière décennie
qu’elle ne l’avait jamais été depuis la naissance de l’ONU, a dessiné à la surface de la
planète des territoires sous mandat international, contre la volonté de leur capitale
(Kurdistan irakien, Bosnie, Kosovo, Timor Oriental, etc.) sans pour autant que
l’objectif final affiché soit nécessairement l’indépendance. L’exemple du Kurdistan
irakien, étudié par Magali De Postis, fonctionnaire à l’ONU, montre les premiers erre-
ments en la matière. La résolution 688, adoptée par le Conseil de sécurité le
5 avril 1991 et destinée à protéger les populations kurdes de la répression exercée par
le gouvernement irakien, donnait mandat à la communauté internationale dans une
affaire interne. L’opération « Provide Comfort », menée par les alliés occidentaux, ne
fit jamais l’objet d’une approbation du Conseil de sécurité tout en excluant la respon-
sabilité de Bagdad. Lorsque, le 31 août 1996, Massoud Barzani, chef du Parti démo-
cratique du Kurdistan (PDK), en appela à Saddam Hussein contre l’Union patrio-
tique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani, soutenu par l’Iran, on atteignit le
comble de l’absurde pour la communauté internationale, mobilisée pour « sauver les
populations kurdes ». Les divers acteurs kurdes doivent alors tenir compte du fait
qu’un jour ou l’autre Bagdad pourrait rétablir sa souveraineté sur la région.
Il en est de même pour l’Autorité bosniaque, où chacune des entités ethniques
garde sa responsabilité dans tous les domaines non expressément attribués à la Con-
fédération. Ainsi, les communautés serbe et croate ont signé avec leur mère patrie des
accords dérogatoires qui rattachent chaque citoyen à une double allégeance, l’identité
ethnique prévalant sur la citoyenneté. Mais l’analyse établie par le général de Courti-
vron montre de quelle manière les leçons tirées des expériences précédentes ont per-
mis à la communauté internationale de gérer plus efficacement l’administration du
Kosovo, bien que la question du statut final du territoire reste entière.
PIERRE CONESA 䊏 105

LA PARTICIPATION D’UN NOMBRE CROISSANT D’ACTEURS ARMÉS NON ÉTATIQUES


À LA SÉCURITÉ INTERNATIONALE

En ce qui concerne les groupes non étatiques, force est de constater qu’ils ne sont
pas tous armés, bien qu’ils participent également à la définition de la sécurité inter-
nationale. À cet égard, on connaît depuis longtemps le rôle important joué par les
organisations non gouvernementales (ONG) – le « sans-frontiérisme » étant, dans sa
dénomination même, une négation du principe de la souveraineté des États. Le phé-
nomène des ONG a été beaucoup étudié, et les États cherchent même à en récupérer
les bienfaits quand ce ne sont pas les actions elles-mêmes. Le rôle joué par certaines
diasporas dans la détermination de certaines crises est également bien connu1. Ce
phénomène est particulièrement pertinent aux États-Unis lorsqu’on analyse le rôle
des lobbies juif, arménien, philippin, haïtien, cubain, coréen ou l’histoire du Black
Caucus2, par exemple. On parle même de « balkanisation diplomatique de la super-
puissance »3.
Par le passé, des formes supra-étatiques de solidarité ont également existé, sous la
forme de l’institution du califat dans l’islam ou de la papauté dans le catholicisme.
Des rémanences sont toujours possibles, comme l’ont démontré les fatwah contre
Salman Rushdie ou Taslima Nasreen. Au XIXe siècle, les différents avatars du pantur-
quisme, du panarabisme ou du panslavisme en ont été d’autres manifestations. Par
ailleurs, l’internationalisme communiste, dirigé par Moscou et qui a longtemps été un
thème actif de la vie internationale, meurt assez rapidement avec le stalinisme.
Aucune de ces solidarités n’a survécu à la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, le « pri-
mordialisme » culturel qui prévaut aujourd’hui dessine de nouvelles solidarités qui,
en contestant l’identité citoyenne, peuvent déboucher sur la violence4. L’ethnicisation
croissante de certains pays dépossède progressivement l’État de son monopole de la
force, et aboutit à faire prévaloir des conceptions ethniques de la sécurité. L’Afghan
peut alors se définir un jour comme afghan, le lendemain comme pashtoun, et le sur-
lendemain comme taliban, mais il considérera toujours que sa sécurité relève d’abord
de lui-même.
Certains acteurs armés non étatiques sont devenus de véritables puissances, déve-
loppant des stratégies internationales, et méritent d’être étudiés comme un ensemble.
En effet, le concept weberien du monopole de la force pour caractériser l’État est
moins pertinent aujourd’hui. Cependant, le crime organisé comme acteur de la vie
internationale, pourtant largement évoqué à l’occasion du Kosovo, a été peu étudié5,
la vision pénale et interne l’emportant encore dans les études sur l’analyse de sciences
politiques. Toutefois, les attentats du 11 septembre 2001 ont démontré la capacité de
nuisance propre à certains groupes terroristes. On ne peut pas envisager Al-Qaïda
comme un simple appendice du régime des talibans, qui lui offrait le gîte et la protec-
tion6. Le groupe terroriste islamiste est en effet totalement autonome et structuré
comme un mini-État mais n’affiche aucune revendication territoriale. Ses objectifs

1. Voir, en particulier, le no 53 de la revue Hérodote consacré à la « Géopolitique des diasporas »,


2e trimestre 1989.
2. Le Black Caucus était l’expression utilisée pour qualifier le vote noir aux États-Unis.
3. Yossi Shain, « Multicultural Foreign Policy », Foreign Policy, janvier 1995.
4. Olivier Roy, « L’islam au pied de la lettre », Le Monde diplomatique, avril 2002.
5. Pierre Conesa (sous la dir.), « Dossier : Les relations internationales illicites », La revue internatio-
nale et stratégique, no 43, automne 2001.
6. Jean-Charles Brisard, Guillaume Dasquié, Ben Laden : la vérité interdite, Paris, Denoël, 2001.
106 䊏 LA REVUE INTERNATIONALE ET STRATÉGIQUE

sont millénaristes, déterritorialisés et supranationaux, comme par exemple le rétablis-


sement du califat.
Face à cette privatisation de la violence, s’est organisée une privatisation de la
sécurité, soit sous forme de milices para-étatiques, comme en Algérie, soit sous forme
de milices privées, comme en Amérique latine. Ce phénomène, qualifié de « centre-
américanisation », est très caractéristique. Il doit être complété par l’analyse des mili-
ces antifédérales américaines. Par ailleurs, la privatisation du marché de la sécurité
commence à changer les mœurs, et, depuis une quinzaine d’années, des sociétés inter-
nationales de sécurité sont nées, afin de répondre aux besoins des grands intervenants
qui agissent dans les zones de crises (ONG, agences onusiennes, entreprises, etc.). Les
groupes armés non étatiques sont analysés ici, sous ces trois angles différents, par
l’auteur de ces lignes.
L’armement de tous ces groupes est facilité par le dérèglement du monde post-
soviétique. Politiquement, l’URSS a perdu la guerre froide, mais pas militairement,
puisqu’elle laisse derrière elle des hommes, des armes et une technologie moderne
inemployée. En Occident aussi, la réduction des moyens militaires a surtout démobi-
lisé des hommes. La privatisation de la sécurité internationale, sous la forme du mer-
cenariat et des trafics d’armes (comme dans l’affaire Falcone), s’est donc développée
ces dernières années. Pour ne parler que de la France, en 2000, les interpellations
pour port et détention d’armes prohibées (essentiellement des armes de guerre) sont
passées de 18 174 en 1996 à 31 719 en 2001, soit une augmentation de 74 %. De plus,
une cinquantaine de kalachnikovs et une dizaine de lance-roquettes ont été saisies1.
En Allemagne, l’écroulement du Rideau de fer aurait entraîné la mise en circulation
de près de 20 millions d’armes illégales.
Ainsi, certains moyens d’action modernes donnent à des groupes ou à des indivi-
dus malintentionnés des capacités de nuisance considérables, comme le montre
l’analyse faite par Marie Stella des cyber-conflits.
Les entreprises de taille mondiale développent des stratégies planétaires, au rythme
de la mondialisation mais aussi des vides laissés par des États en décomposition. Le
phénomène n’est pas nouveau puisque depuis longtemps certaines entreprises ont su
activer les États occidentaux pour défendre leurs intérêts ( « Ce qui est bon pour
General Motors est bon pour l’Amérique » ). Leur taille en fait des acteurs beaucoup
plus puissants que certains États. Ainsi, le chiffre d’affaires de la plus grande com-
pagnie pétrolière mondiale (Exxon) est supérieur au produit intérieur brut (PIB) de
n’importe quel pays d’Afrique subsaharienne. Elles sont devenues des acteurs impor-
tants et autonomes de la sécurité internationale. La révolte de l’île de Bougainville en
Papouasie-Nouvelle-Guinée, par exemple, est née de la résistance à la volonté de la
compagnie minière australienne (CRA) de capter les plus grands gisements de cuivre
du monde et d’en expulser les propriétaires coutumiers. Ces entreprises sont d’ailleurs
considérées comme des acteurs à part entière par certains États. Des lois comme
la loi américaine Helms-Burton, du 12 mars 1996, ou D’Amato-Kennedy, du
5 août 1997, visant respectivement à punir les sociétés étrangères travaillant avec
Cuba ou avec l’Iran et la Libye, traduisent cette nouvelle indépendance des acteurs
économiques. En effet, ces deux textes conféraient une compétence exclusive aux juri-
dictions américaines contre des entreprises étrangères, pour faire appliquer des déci-
sions d’embargo exclusivement américaines. D’autre part, le souhait de protéger les
entreprises d’outre-Atlantique écartées de certains marchés va de pair avec la volonté
de considérer celles-ci comme des acteurs à part entière de la sécurité internationale.

1. Source : Ministère de l’Intérieur, Le Monde, 11 avril 2002.


PIERRE CONESA 䊏 107

Les accords du Cocom (Comité de coordination pour le contrôle multilatéral des


exploitations), visant à interdire l’exportation de technologies sensibles vers les pays
communistes, associaient les États à la définition des technologies et des pays bannis,
et se chargeaient de faire appliquer les interdits. Est-ce toujours le cas aujourd’hui
lorsqu’on constate que les contournements des réglementations de non-prolifération
nucléaire en Irak ont surtout été le fait d’entreprises américaines et allemandes,
contre la politique de leurs gouvernements ?
Les stratégies des acteurs non étatiques sont d’autant plus importantes à étudier que
les véritables risques de l’insécurité internationale à venir proviennent de la proliféra-
tion des technologies d’armes de destruction massive, qui fait intervenir beaucoup plus
intensément des entreprises diverses (chimie, pharmacie, etc.), au-delà des traditionnels
interlocuteurs de l’armement, au bénéfice d’États mais aussi de groupes non étatiques
(secte Aoum, par exemple). Le terrorisme est l’arme par excellence des groupes armés
non étatiques face aux États possédant une supériorité militaire conventionnelle.

LA CONSTRUCTION D’UN ORDRE MÉTA-ÉTATIQUE


PAR LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE

Simultanément, la communauté internationale a construit un ordre méta-étatique


qui structure la sécurité internationale d’une manière de plus en plus évidente.
Le développement du multilatéralisme a eu pour conséquence la signature de près de
35 000 traités depuis 1945. Certains d’entre eux, comme par exemple le TNP ou
le Traité sur l’interdiction complète des essais nucléaires (TICE), approuvé par
l’Assemblée générale des Nations unies le 10 septembre 1996, délimitent précisément
le droit des États selon qu’ils sont légalement nucléaires ou qu’ils ne le sont pas, le
contrôle de ces textes étant dévolu à un organisme international aux pouvoirs éten-
dus. Le même mécanisme a été conçu pour le traité de 1993 relatif à l’interdiction des
armes chimiques. Dans tous ces cas, la souveraineté est autolimitée par la volonté des
États, mais le processus reste irréversible. Un État comme la Corée du Nord, qui
s’est retirée du TNP après l’avoir ratifié, reste interdit d’armes nucléaires, alors que
des États comme le Pakistan et l’Inde, qui n’y ont jamais adhéré, conservent le droit
de posséder des armes nucléaires.
Par ailleurs, les États effondrés (« collapsed states ») ont ouvert un droit à la
communauté internationale de constater la carence et d’intervenir, comme le démontre
la résolution 794 du Conseil de sécurité du 3 décembre 1992 pour la Somalie. Ce pou-
voir exorbitant peut poser problème. Ainsi, le 28 août 1997, Kofi Annan s’interrogea
publiquement sur la capacité de l’Algérie à résorber le niveau insupportable de vio-
lence interne, rencontrant de la part des autorités d’Alger l’accusation d’ « inaccep-
table ingérence ». Or, qui d’autre que ces organisations internationales peut s’occuper
des populations sans État, étudiées par Luc Legoux ? Le phénomène des 13 à 18 mil-
lions de réfugiés et déplacés, selon les chiffres officiels du Haut Commissariat des
Nations unies pour les réfugiés (HCR), est connu et va croissant. Mais les États qui
accueillent aujourd’hui ces réfugiés ne cherchent plus à les intégrer comme ils avaient
pu le faire par le passé, tout en sachant que, le plus souvent, ils ont peu de chances de
retourner dans leur pays, comme c’est le cas pour les Palestiniens ou les Tibétains.
L’ancienne autorité exclusive de l’État d’accueil est ainsi progressivement supplantée
par le rôle du HCR, le seul à même de prendre en charge ces réfugiés sans espoir.
Depuis peu, le phénomène des sans-papiers se développe, dont les demandeurs d’asile,
qui représentent environ 400 000 demandes pour l’Union européenne, et les migrants
illégaux dans les pays développés qui, pour ne pas risquer de retourner dans leur pays,
108 䊏 LA REVUE INTERNATIONALE ET STRATÉGIQUE

détruisent leurs documents. Longtemps, le rêve de l’émigrant était d’avoir un passe-


port. Désormais, il lui faut le détruire pour exister et rester dans le pays d’accueil, ren-
trant ainsi dans la catégorie des individus sans État.
Cependant, les déréglementations de la mondialisation ont surtout atteint les
mécanismes économiques et financiers. Le Fonds monétaire international (FMI) ou la
Banque mondiale (BM) sont des institutions qui s’inscrivent dans l’ordre international
du libéralisme économique et des principes de « good governance », qui empiètent sur
la souveraineté des États1. La récente crise argentine en est une démonstration fla-
grante. Mais quelle est la cause de la faillite de ce pays, alors que la Turquie, endettée
de la même manière, n’a pas connu l’humiliation de la faillite ? Probablement
l’importance stratégique de cette dernière, située à la charnière des espaces balka-
nique, moyen-oriental et méditerranéen. Les États ont montré leur impuissance face
aux forces du marché. Aujourd’hui, aucun gouvernement ne peut prétendre contrôler
la sphère financière internationale, où circulent aussi bien l’argent propre que l’argent
sale ou l’argent du terrorisme. L’analyse de la « deuxième mondialisation » faite par
Jean de Maillard montre de quelle manière les États-Unis, tout en favorisant
l’affaiblissement des États dorénavant soumis aux règles des marchés, ont conservé
pour leurs entreprises les moyens de leur prééminence. À la suite des attentats du
11 septembre 2001, la « deuxième mondialisation » vise à externaliser vers ces mêmes
États, trop vite considérés comme désuets par les tenants de la « première mondiali-
sation », la charge de la sécurité américaine. L’article démontre comment les attentats
du 11 septembre ont modifié l’analyse américaine en la matière.
La mise en place de la Cour pénale internationale (CPI), analysée par Me William
Bourdon, est la manifestation la plus concrète de cette nouvelle conception de la
sécurité, croisement de la nouvelle opinion publique internationale et du droit
d’ingérence contre la souveraineté étatique. Elle ne représente pas la justice des vain-
queurs, comme l’avaient été les tribunaux de Nuremberg et de Tokyo, mais celle de
l’opinion publique internationale. Ratifié par 60 États, le traité de Rome instaurant
la CPI peut désormais entrer en vigueur. Le texte crée une sorte de droit positif de
l’action judiciaire internationale, que seuls les États membres du Conseil de sécurité
pourront empêcher si les juridictions nationales dédaignent d’agir contre des crimes
contre l’humanité, des génocides ou des crimes de guerre. Le nouveau droit pénal est
essentiellement consacré aux différents aspects de la sécurité internationale, qui
s’impose aux États plus que le droit de la guerre ne le faisait traditionnellement. Il
faudra encore attendre pour savoir comment fonctionnera la machine, mais
l’impulsion a été donnée tant par des juridictions nationales (les justices espagnole et
britannique dans l’affaire Augusto Pinochet, la justice belge en ce qui concerne Ariel
Sharon) qu’internationales (le Tribunal pénal international pour le Rwanda, établi
par la résolution 955 du Conseil de sécurité du 8 novembre 1994, et le Tribunal pénal
international pour l’ex-Yougoslavie, établi par la résolution 808 du 22 février 1993).
Mais, comme le constate W. Bourdon, les plus grands États, représentant la moitié
de la population de la planète, manquent à l’appel, et l’avenir de la justice pénale
internationale n’est pas assuré.
Enfin, de nombreux États conçoivent désormais l’action militaire unilatérale comme
étant exceptionnelle. La règle devient l’action militaire multilatérale. La guerre améri-
caine en Afghanistan apparaît ici comme une exception, que Washington justifie par

1. Bonnie Campbell, « Débats actuels sur la reconceptualisation de l’État par les organismes de finan-
cement multilatéraux et l’USAID », in Groupement d’intérêt scientifique. Économie mondiale, Tiers Monde,
Développement, Les avatars de l’État en Afrique, Paris, Karthala, coll. « Hommes et sociétés », 1997,
p. 79 et s.
PIERRE CONESA 䊏 109

l’agression qu’ont représentée les attentats du 11 septembre 2001 et qu’il entend rapi-
dement remettre entre les mains de la communauté internationale. De véritables forces
militaires multinationales sont donc apparues en Bosnie, au Kosovo, en Haïti et au
Timor Oriental. Cependant, le déclaratoire l’emporte parfois sur l’efficacité. La com-
munauté internationale avait ainsi déclaré six « zones de sécurité » en Bosnie, dont elle
n’a jamais pu assurer la sécurité. La responsabilité est alors diluée entre l’organisation
internationale et les forces nationales, aboutissant parfois à des drames, comme celui
de Srebrenica. Que penser de l’action de l’ECOMOG (ECOWAS Monitoring Group,
Groupe d’Observation militaire de la Communauté économique des États d’Afrique
de l’Ouest, CEDEAO) au Liberia, qui est allée du pillage des usines de diamant de Lofa
jusqu’au démontage d’équipements du port de Buchanan ? Quels insondables problè-
mes de responsabilité pose ce nouveau type d’action multinationale !

Pour conclure, trois remarques seront développées. Tout d’abord, les États sont
toujours les acteurs essentiels de la sécurité internationale. Remarquer que certains
d’entre eux sont, plus que d’autres, des acteurs réellement souverains est un truisme.
Mais jamais l’écart n’a été aussi grand entre les États jouissant pleinement de leur
autonomie de décision – comme les États-Unis, qui refusent de soumettre leur sécu-
rité à un quelconque traité international – et, à l’autre extrême, des États qui n’ont
plus que l’apparence de l’indépendance – comme l’Irak – ou des attributs d’États
– comme l’Autorité palestinienne et l’entité croato-bosniaque. Aujourd’hui, la ques-
tion n’est pas de savoir s’il faut revenir à plus ou moins d’État, mais de constater que
le processus de dégradation différencié qui se développe actuellement a peu de chan-
ces de s’inverser. La sécurité internationale est assurée aujourd’hui par certains États
de pleine compétence, par d’autres États à compétence très réduite et, enfin, par des
organisations armées non étatiques.
Par ailleurs, certains acteurs armés non étatiques sont en mesure de peser davan-
tage sur la sécurité internationale. Leur but n’est plus l’obtention d’un territoire,
comme ce fut le cas pendant les guerres de décolonisation, mais des objectifs messia-
niques, criminels ou antiétatiques (milices antifédérales). Peu de conflits sont encore
totalement internationaux. Des entrepreneurs religieux, tribaux, ethniques, privés ou
mafieux contribuent à la privatisation de la violence et de la force et, à l’heure de la
criminalisation du politique, aucune souveraineté n’est absolue1. Face à ces acteurs,
des sociétés internationales de sécurité assurent des prestations dans des conditions
mal régulées, avec le risque évident d’un retour du néomercenariat.
Enfin, rien ne permet de penser que le monde va revenir à des formes traditionnel-
les d’actions étatiques. Tant géographiquement que méthodologiquement, les formes
infra- ou méta-étatiques d’action internationale resteront probablement notre pain
quotidien, d’autant que, au regard de la suprématie absolue des armées occidentales,
les difficultés qui nous attendent ne sont plus d’affronter des conflits conventionnels
interétatiques, mais plutôt des après-guerres non pacifiées avec des acteurs dépourvus
de logique étatique.

1. Martin Van Creveld, The Transformation of War, New York, Free Press, 1991 ; et Kalevi J. Holsti,
The State, War, and the State of War, Cambridge, Cambridge University Press, 1996. Voir également
Didier Bigo, Jean-Yves Haine, « Troubler et inquiéter : les discours du désordre international », Cultures et
conflits, no 19-20, automne-hiver 1995, p. 3-178.

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