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Comportements et déterminants du vote

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Comportements politiques : Les analyses du vote

Cette leçon s'articule autour de deux axes principaux :


• Qui se mobilise ?
• Quels sont les déterminants du vote ?
Ces questions relèvent de la sociologie électorale

I. La participation électorale

La participation électorale est officiellement mesurée par le taux de participation (en pourcentage)
qui représente le rapport entre les personnes qui se déplacent pour aller voter et l'ensemble des
inscrits sur les listes électorales. Elle permet également de mesurer le rapport des non-votants par
rapport aux inscrits.
Cependant, cette définition laisse de côté la catégorie des non-inscrits. Pour prendre en compte la
mobilisation électorale, il est nécessaire d'additionner les non-inscrits et les abstentionnistes. Les
non-inscrits représentent environ 10 à 12 % de la population éligible.

Ex : En 2024, on comptait 49,5 millions d'électeurs, dont 1,6 million à l'étranger, ce qui influence la
lecture de la participation électorale

Il existe deux lectures opposées de l'enjeu de la participation électorale :


1. Alexis de Tocqueville a observé l'État social démocratique et s'est inquiété de l'"apathie
citoyenne".
Il y voit le risque que les citoyens se désengagent et ne s'intéressent qu'aux affaires privées,
menant au risque d'un État Léviathan

2. Samuel Huntington soutient que la faiblesse de la participation électorale est un signe de


la consolidation de la démocratie. Une fois la démocratie consolidée (régime relativement
ancien), l'intérêt des citoyens pour la chose publique décline (ils s'impliquent moins et
s'intéressent aux affaires privées). Cela est vu comme un signe d'acquis démocratique, les
citoyens ne s'inquiétant plus pour la démocratie elle-même

A. Les mutations de l'abstention : quelques tendances générales

Depuis 1945, la participation électorale en Europe occidentale a suivi une tendance similaire :
une croissance continue jusqu'aux années 1970 avec des taux d'abstention faibles
Ex : Lors des législatives allemandes des années 1960, le taux d'abstention n'était que de 10 %

À partir des années 1970, on observe un déclin de la participation électorale, une démobilisation et
une crise de la participation dans certains pays (surtout en Europe du Sud), même dans ceux
historiquement les plus mobilisés

En France, les taux d'abstention ont connu une forte hausse :


=> 1958-1988 : environ 20 % d'abstention
=> 1993-2002 : plus de 40 % d'abstention
=> 2017 : 57% d'abstention au second tour des législatives auxquels s'ajoutent les non-inscrits soit
environ 70% de non-votants en tout

La situation actuelle est contrastée et nuancée

Il existe des différences significatives entre les pays d'Europe occidentale


o Il y a un clivage entre les pays très participatifs et ceux où la participation est faible.
Environ 90 % des citoyens votent dans certains pays comme la Belgique où le vote
est obligatoire sous peine de contrainte administrative ou d'amende
D'autres pays se mobilisent bien même si le vote n'est pas obligatoire (Europe
centrale/orientale)
Certains pays connaissent une faible mobilisation (Slovaquie, Bulgarie), souvent liée à des
enjeux géopolitiques
D'autres sont déjà dans une logique de remobilisation (Pologne, Roumanie)

Le diagnostic n'est pas global : la tendance du déclin électoral s'est stabilisée

o L'Allemagne et l'Italie votent à 70 %, affichant un phénomène de remobilisation partielle

o La France s'inscrit dans ce cadre : 66 % de participation aux élections de 2024 ; environ 72 %


aux élections présidentielles. Les élections européennes connaissent également une
remobilisation

Ce phénomène de remobilisation des électeurs est souvent lié à des situations de crise.
La polarisation mobilisatrice se produit lorsque les tensions politiques créent de l'intérêt
Ex : Remobilisation en Pologne liée aux conflits à l'Est avec la Russie ; montée des courants de droite
radicale ; Brexit au Royaume-Uni

• Un autre phénomène est structurel : les élections dites "décisionnelles" sont celles qui
mobilisent le plus, car les électeurs ont le sentiment de pouvoir infléchir la politique. Cela
relativise la crise de participation en France. L'élection la plus mobilisatrice reste l'élection
présidentielle.

Il y a une erreur de lecture fréquente qui consiste à souvent observer le cas français en comparant
la participation lors des élections législatives
Pour les élections présidentielles, il existe des situations démobilisatrices lorsque le choix de
l'alternance est faible (tendances politiques proches)

• Le record d'abstention à une présidentielle fut atteint en 1969 (31 %) après le décès du
Général de Gaulle
• La présidentielle de 2022 a vu 28 % d'abstention au second tour
• Les élections de 2024 correspondent à cette logique : une élection décisionnelle générant
une forte participation

La question demeure : Ce moment de stabilisation est-il durable ?

B. Les fondements de l'abstention

L'abstention repose sur trois facteurs principaux :

1. Caractéristiques sociologiques

Les propriétés sociales et les groupes d'appartenance créent des différences

• L'âge/Génération : Les plus abstentionnistes sont les jeunes. La distance à l'acte de vote est
un phénomène générationnel : les jeunes votent moins que les plus âgés
o Il existe un "moratoire" (suspension de l'activité élective) lié à la faible intégration
des jeunes dans la société et à une vie sociale peu stabilisée.
Il faut attendre une stabilisation pour que la participation augmente

o Il s'agit d'un phénomène générationnel plutôt que lié au cycle de vie ou à l'âge. La
génération actuelle de jeune vote moins que les générations précédentes (surtout les 18-24
ans). On trouve moins d'électeurs constants dans cette génération.
En général, les jeunes s'abstiennent à plus de 40 %, ce qui est la classe d'âge qui
s'abstient le plus

• Catégories socioprofessionnelles (CSP) et Diplômes : Ceux appartenant aux CSP les plus
élevées et qui sont diplômés votent le plus. La différenciation est fondée sur le capital
culturel et le capital économique liés au statut socioprofessionnel
o Les ouvriers s'abstiennent le plus après les jeunes. En 2024, la moitié des ouvriers
inscrits ne votent pas

o Il s'agit d'un phénomène d'abstention différentielle. Cependant, certains individus avec un


niveau de diplôme élevé s'abstiennent aussi :
• Un tiers des étudiants s'est abstenu lors des élections de 2017
• 20 % des diplômés du supérieur ne se sont pas déplacés en 2022
• 30 % des cadres s'abstiennent

2. Apparition d'un nouveau modèle de citoyenneté

L'après-guerre a été marquée par une élévation continue du niveau de compétence, créant de
nouvelles attentes et un regard critique vis-à-vis de la politique

• Désenchantement : Les enquêtes de confiance montrent qu'environ 80 % des citoyens


interrogés ont un sentiment négatif de la politique, avec seulement 1 % d'enthousiasme

=> Nouvelles formes de pratiques politiques


L'abstention, qui était autrefois jugée inconsidérable pour la génération des "baby-boomers," est
désormais considérée comme une forme légitime de participation politique. Le devoir civique inclut
le droit de ne pas aller voter

Conséquence : l'avènement de l'abstentionnisme intermittent = les citoyens se déplacent


uniquement pour une partie des scrutins, votant "à la carte". Les votants systématiques sont moins
nombreux que les votants intermittents

Il existe deux manières de s'abstenir :


• Abstentionnisme subi : lié à des agrégats sociologiques
• Abstentionnisme protestataire volontaire : correspond à d'autres catégories de population

Cette distinction permet de comprendre la remobilisation électorale lors de certains scrutins au


second tour, notamment en cas de percée de la droite radicale

Ex : Le 21 avril 2002 = 2002 qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle, le


taux d'abstention de 28 % est tombé à 20 % au second tour, illustrant une remobilisation liée à une
conjoncture particulière
Ex : En 2015, on a observé une augmentation de la participation de 8 à 10 points au second tour,
avec une remobilisation plus forte dans les régions où le Front National était en tête
Inversement, ceux qui voient leur courant politique battu au premier tour peuvent se démobiliser au
second tour, c'est l'abstentionnisme débattu

3. Facteurs de type contextuel et structurel

Ces facteurs sont liés à la facilitation ou à la restriction du vote

• Facteurs contextuels/conjoncturels : Enjeux liés à l'offre politique, au petit nombre de


candidats, ou au caractère partiel ou non de l'élection

• Facteurs structurels : Données juridiques et institutionnelles qui affectent le niveau de


mobilisation, comme le mode de scrutin ou le cycle électoral. Les contraintes d'inscription
sur les listes électorales sont un facteur administratif important

Les conditions d'inscription pèsent sur la participation. Il existe trois modèles principaux :

• Modèle universel : Absence de forte contrainte administrative ; pas de démarche


spécifique pour s'inscrire, généralement lié à la domiciliation

• Modèle de démarche volontaire (USA) : Obligation de faire une démarche spécifique, mais
la démarche est aisée et la contrainte faible.
* En 1993, le Voter Registration Act (Bill Clinton) a réduit le délai d'inscription (jusqu'à un mois avant
l'élection, voire le jour du vote dans certains États où voter correspond à l'inscription).
On observe la propagation des votes anticipés aux États-Unis (vote par correspondance ou
déplacement sur plusieurs jours jusqu'à la date butoir). L'objectif est de rapprocher les électeurs du
vote

• Démarche volontaire contraignante (historique en France) : La démarche administrative


constitue une barrière au vote.
En France, le phénomène de la "mal inscription" a touché les citoyens pendant des décennies. La
distance entre le bureau de vote et la domiciliation des inscrits est cruciale : plus le bureau de vote
est éloigné, moins les gens se déplacent

En 2022, plus de 16 % des électeurs (environ 7 millions) étaient des mal inscrits. Cette catégorie
comprend des professionnels mobiles, des étudiants, et des populations issues des milieux
défavorisés qui changent de domicile sans penser à se réinscrire.
Près de 50 % des jeunes sont mal inscrits, ce qui explique leur fort abstentionnisme

Par contraste, les "bien inscrits" comptent beaucoup moins d'abstentionnistes systématiques,
tandis que les "mal inscrits" sont souvent des abstentionnistes systématiques qui finissent par ne
plus se déplacer, illustrant la barrière au vote

Politiques volontaristes et des ajustements juridiques ont conduit la France vers un modèle
volontaire moins contraignant :

=> 1997 : Introduction de l'inscription automatique sur les listes électorales


Cependant, il y avait des limites (étudiants non domiciliés, personnes ayant eu 18 ans avant 1997,
nécessité de se réinscrire en cas de changement de domicile)

=> À partir de 2016 : Mise en place d'un répertoire unique géré par l'INSEE (centralisation) et
possibilité de s'inscrire en ligne Le délai d'inscription a été raccourci à un mois avant l'élection. Une
personne ayant 18 ans entre les deux tours peut voter au second tour
L'ensemble de ces dispositifs a mené à la chute des non-inscrits en France : 95 % sont désormais
inscrits sur les listes électorales (le taux de non-inscrits a été divisé par deux)

Facteur institutionnel eu des effets secondaires indirects sur la participation électorale


=> 2002 : Réforme du quinquennat qui a :
• Couplé les élections présidentielles et législatives (même durée de mandat).
• L'élection présidentielle a lieu avant les élections législatives
Effet sur la participation : Cette réforme a donné la primauté à la présidentielle. Les législatives
sont devenues des élections de confirmation, conduisant à une participation forte lors des
présidentielles, puis à un déclin lors des législatives
Historiquement, la réforme a rendu l'élection présidentielle "décisionnelle"

II. Les conditionnements de l'orientation du vote

Trois grandes approches sont privilégiées pour comprendre l'orientation du vote

1. L'Approche de Columbia (USA) : Née après la guerre (fin des années 1940, début des années
1950) et menée à partir d'une enquête locale dans l'Ohio pour mesurer l'effet des
campagnes sur l'orientation du vote

o Les travaux de Paul Lazarsfeld, dans The people's choice ont constaté la faiblesse de l'effet
des campagnes électorales
Les électeurs les plus politisés ont une intention de vote stabilisée
La majorité des citoyens sont passifs, peu politisés et s'intéressent peu à la campagne
L'effet des médias est très limité
Conclusion : ce qui compte, c'est la propriété sociale.
Les caractéristiques sociales déterminent les caractéristiques politiques
Ex : La catégorie socio-économique favorisée, protestante et vivant en zone rurale vote plus
républicain

2. Le Modèle explicatif de l'université de Michigan (USA) : Développé dans les années 1960
par Philip Converse dans The American Voter et se base sur des questionnaires

o La plupart des répondants se positionnent par héritage partisan et familial, la transmission


est un facteur crucial

3. La Dimension relationnelle du vote : Développée dans les années 2000, travaux sur
les personal network as context for political behavior
o Importance des leaders d'opinion qui exercent une influence dans leur entourage
o Le phénomène du vote n'est pas individuel. On vote généralement en groupe (en
couple, en famille) par discussions et influence mutuelle

Le modèle de Michigan s'adapte peu au modèle français et européen, car l'affiliation partisane est
moins présente en France et en Europe occidentale, où la logique d'affiliation se fait plutôt par bloc
(gauche/droite). Néanmoins, les autres traditions ont été traduites et reprises
A. L'effet des déterminants sociologiques : les "variables lourdes"

Le Modèle de Columbia est transcrit dans les études européennes, qui s'intéressent aux "variables
lourdes". Elles ont été des invariants originels du vote, fonctionnant fortement des années 1960 aux
années 1980

1. Les enjeux socio-économiques

• Le Revenu :
o Les plus hauts revenus votent plutôt à droite et les plus faibles à gauche. Cependant, cet
agrégat n'est pas discriminant pour l'ensemble des citoyens ; pour un revenu médian, il n'est
pas du tout discriminant. La logique de revenu n'est pas suffisante car elle est corrélée à
d'autres pratiques : l'acquisition de patrimoine oriente vers la droite

Ex : Les revenus médians votaient de la même manière pour Sarkozy et Hollande en 2012, et même
en 2022 pour Mélenchon, Macron et Le Pen

o Les ouvriers ayant épargné toute leur vie ont une plus grande propension à voter à droite
(l'acquisition de patrimoine oriente vers la droite). C'est l'"effet patrimoine" (ou
"capitalisme populaire" prôné par Margaret Thatcher) qui corrige l'effet du revenu

• Catégories socioprofessionnelles (CSP) :


o Les CSP sont définies par l'INSEE (niveau de revenu, profession, secteur d'activité,
hiérarchie/poste occupé)
o Le poids des CSP a été marquant pour comprendre l'orientation du vote durant
l'après-guerre
Ex : Le SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands), parti social-démocrate, attirait surtout les
ouvriers et les classes populaires
La CDU (Christlich Demokratische Union), parti conservateur et chrétien-démocrate, rassemblait
davantage les classes moyennes et supérieures, ainsi que les catholiques pratiquants

• Le Vote de Classe : Fait référence à la logique marxiste et néo-marxiste. Il réintroduit la place


de l'individu dans les rapports de position (détenteurs des moyens de production contre
employés ; indépendants contre salariés)

o Il implique une logique de lutte des classes, où des partis prennent en charge les
revendications sociales d'un groupe contre un autre. Plus le sentiment d'appartenance à une
classe sociale est important, plus l'effet est important
Ex : Les indépendants (commerçants et artisans) sont ceux qui ont la plus grande propension à voter
à droite (Sarkozy a capté 70 % de ce vote en 2012)

2. La variable religieuse

C'est historiquement la variable la plus discriminante en termes de vote. Ses effets varient selon le
contexte historique et national

• L'effet de la variable catholique :


o En France, le vote catholique correspond durablement à la droite modérée classique
o Au Royaume-Uni, les catholiques ne votent pas pour le parti conservateur (souvent
descendants d'Irlandais, ils s'opposent aux conservateurs sur la question nord-
irlandaise) et ont tendance à voter à gauche (vote travailliste)
o Aux États-Unis, le vote catholique, lié à un vote de minorité, penche généralement
pour les démocrates, bien que cette tendance évolue (Ex : vote républicain en 2016,
tension en 2020)

• L'enjeu principal est celui d'être pratiquant. La variable concerne surtout les pratiquants,
créant une opposition entre les sans-religion et les pratiquants
o Les catholiques pratiquants ont une plus grande propension à voter à droite (80 %
ont voté pour Sarkozy en 2012 ; deux tiers des participants de la droite et du centre
étaient catholiques)
o Le clivage le plus important est celui entre le vote laïque et le vote religieux
o Historiquement, être catholique pratiquant était une barrière pour voter pour
l'extrême droite (seulement 10-12 % pour Le Pen)

Synthèse des variables lourdes : Les catégories populaires ouvrières de l'industrie votent à gauche,
tandis que les catégories socio-économiques privilégiées ou indépendantes votent à droite

B. Les mutations des effets des variables sociologiques

Les variables lourdes continuent de produire leurs effets, mais ceux-ci ne sont plus les mêmes

1. Mutation de la variable religieuse

o Changement quantitatif : Le nombre de croyants a décliné, ce qui affaiblit l'effet de cette


variable sur le vote, car elle s'applique à un électorat réduit (tournant dans les années 1990)
o Bien que l'électorat catholique pratiquant se soit diversifié (pratiques individuelles,
rencontres festives, etc.), l'effet de la variable reste notable sur un électorat réduit
En Allemagne : Déclin de l'impact religieux sur le vote pour l'Union chrétienne-démocrate (CDU)
o La pratique du catholicisme n'est plus un rempart pour le vote de la droite radicale.
En 2022 et 2024, on observe une progression et une percée du Rassemblement National (RN) auprès
des catholiques déclarés et même des catholiques pratiquants

2. Mutation du vote de classe

o Le sentiment d'appartenance de classe est en déclin => éclatement du vote au sein des
différentes catégories sociales
Ex : Le nombre d'ouvriers a baissé (20 % de la population), tandis que les employés représentent 40
%
o La peur du déclassement s'est substituée au sentiment d'appartenance à une classe sociale
o L'abstention est très forte chez les ouvriers (premier groupe social, 40 % d'abstention)
o Désalignement du vote ouvrier par rapport à la gauche. Ce vote reste à gauche, mais il est
fluctuant et l'affiliation a disparu
Illustration
Le pic du vote pour les socialistes chez les ouvriers (7 % au 1er tour) a été atteint avec Lionel Jospin
en 2002
F. Hollande a capté le vote ouvrier en 2012
o Les ouvriers ont aujourd'hui tendance à voter pour l'extrême droite, ce qui conduit à un
fractionnement des catégories sociales
o Le déplacement des votes ouvriers vers l'extrême droite date des années 1990, avec
l'avènement de l'"ouvriero lepénisme" (J.-M. Le Pen captait déjà une partie du vote ouvrier).
Ce phénomène s'étend à l'ensemble de l'Europe
En 2024 : Lors des élections législatives, 51 % des ouvriers au premier tour ont voté pour le RN. Si
seuls les ouvriers votaient, le RN obtiendrait la majorité absolue
o Transformation structurelle du vote ouvrier : Les ouvriers d'aujourd'hui ne sont plus ceux
d'hier. Ils travaillent dans les secteurs tertiaires et ne sont plus les ouvriers d'usine

L'éclatement du vote touche d'autres groupes sociaux :


o Le vote des indépendants se ventile entre Mélenchon, Macron et le RN, n'étant plus
seulement capté par la droite classique
o Les cadres et professions libérales votent aussi pour la droite radicale
o Clivage "géo-social" (selon Julia Cagé et Thomas Piketty) : d'un côté, les classes populaires
rurales qui ont une plus grande propension à voter pour l'extrême droite, et de l'autre, les
classes populaires urbaines avec des votes plus diffus

C. De nouveaux clivages électoraux ?

1. Clivage secteur public / secteur privé ?

Cette interrogation visait initialement les fonctionnaires (votant plus à gauche) et les indépendants
(votant plus à droite)
o Ce clivage est apparu en Grande-Bretagne dans les années 1980 (vote travailliste)
o Il y a 10-15 ans en France, il était très important : Hollande captait 65 % des fonctionnaires,
tandis que Sarkozy captait les artisans et les indépendants

Situation actuelle : Ce clivage n'est plus déterminant en 2024 (reflux important durant la période
macroniste).
Être fonctionnaire n'est plus un facteur électoral unitaire
Les enseignants ne se classent plus majoritairement à gauche (40 % se placent à gauche, le
reste étant éclaté entre différents partis)
Le RN a réalisé une nouvelle implantation : lors des régionales de 2015, le parti a capté la
catégorie C (moins diplômée) ainsi que les employés de l'aide publique et des entreprises
publiques
De nouvelles études (2024) sur les fonctionnaires du secteur régalien montrent que plus de la
moitié d'entre eux votent pour le RN

2. Clivage ethnique

Cette question, longtemps traitée aux USA (pays d'immigration) depuis 1948, concerne l'identité ou
le "race vote" (notamment pour les Afro-Américains)

Aux USA : Initialement, les Afro-Américains votaient pour le parti républicain (parti anti-esclavagiste
d'Abraham Lincoln).
Le basculement s'est produit dans les années 1930 avec le New Deal (Roosevelt), et ils sont depuis
durablement captés par les démocrates
o Ils votent pour le parti qui prend en charge les demandes des plus défavorisés et qui les
protège et les défend = "vote du parti protecteur"
Ex : En 2016, Clinton a capté 90 % des votes afro-américains, tendance qui perdure malgré un léger
déclin chez les minorités asiatiques et hispaniques
o Même si l'élévation du niveau de diplôme d'une classe moyenne afro-américaine (avocats,
employés de bureau) est apparue dès les années 1970, cela n'a pas conduit à un
réalignement électoral : le vote ethnique existe aux USA

En Europe :
o Au Royaume-Uni, les communautés immigrées du Commonwealth votent majoritairement
pour le parti travailliste
o En France, il y a eu longtemps un manque de travaux sur cette question pour des raisons
culturelles et historiques (modèle républicain universel, opposition au recensement ethnique,
et interdiction légale des statistiques de religion, origine ou identité)
Des enquêtes récentes, permises par dérogation, se sont intéressées à la variable
religieuse. Le vote musulman penche en grande majorité à gauche (LFI, Socialistes), à 60-
70 %.
L'enquête de La Croix de 2024 montre que 62 % des musulmans votent LFI : 80 %
considèrent la question palestinienne comme centrale, et 78 % jugent que la lutte
contre les discriminations est essentielle pour leur vote
o La variable religieuse est secondaire : les populations immigrées catholiques votent
majoritairement à gauche = La variable réelle est celle de l'immigration

3. Un nouveau clivage spatial ou géographique ?

Les géographes ont catégorisé un vote d'avènement périurbain : un vote pour les bourgs situés à
une certaine distance des métropoles, qui ont tendance à voter pour le RN, on parle de "France
périphérique"

• Un nouvel indicateur mesure la distance kilométrique au centre culturel et politique. Dans la


zone des 20-50 km des métropoles on observe un déclin du vote macroniste et une
captation significative du RN, phénomène qui perdure en 2024
Relativisation de cette analyse :
o Ce critère territorial ne fait que traduire territorialement les catégories socio-économiques
classiques
o Cette mesure est trop globale : il faut dissocier les types de périurbains. Il y aurait des
périurbains "choisis" ou "subis". Le "capital résidentiel" (valeur et désirabilité du lieu de
résidence) joue un rôle
Exemples contrastés : L'Isle-Adam dans le Vexin (moins de 20 % Le Pen) contre le sud de l'Aisne,
Villers-Cotterêts (plus de 37 % Le Pen)
o La question de la mobilité est corrélée à la disponibilité des transports publics. Le sentiment
de relégation (manque de transport) peut générer du ressentiment et des votes radicaux.
Ex : C'était un motif de mobilisation des Gilets Jaunes et une transcription de l'état des catégories
socio-professionnelles

III. L'effet du moment électoral

A. Un vote sur enjeu ?

À partir des années 1980, l'intérêt s'est porté sur le déclin des variables lourdes. La question est de
savoir si un vote sur enjeu a succédé aux clivages sociologiques

Le modèle de l'électeur rationnel : explique le vote comme le résultat d’un calcul individuel et
stratégique : l’électeur choisit le candidat ou le parti qui maximise ses intérêts (économiques,
sociaux, politiques) après avoir évalué les coûts et avantages des différentes options
o Ce modèle explicatif doit être relativisé car il comporte beaucoup de limites (il n'est pas un
modèle substantif face aux déterminants sociologiques), il s'intéresse aux effets
d'information et aux effets à court terme

Le vote rétrospectif : évaluation de la situation et des politiques publiques


o Il peut mener à un vote de confirmation (reconduisant les gouvernants comme l'accès de
Merkel en Allemagne)
o Il peut aboutir à un vote sanction ou vote en négatif correspondant davantage à la France
(alternance politique à chaque élection nationale entre 1981 et 2017)
Ce cycle a été réintroduit en 2022-2024 avec une situation de majorité relative
=> On peut définir la "politique en négatif" :
o Abstention ou vote de défiance (vote contre) : les candidats élus sont soutenus par des
citoyens qui ont préféré ne pas voter pour leur adversaire
o Montée des courants populistes, radicaux
Ex : Le vote barrage pour Macron contre Le Pen en 2022 (40 % de son électorat)
Ce modèle insiste sur un vote "évaluatif" basé sur l'idée d'électeurs stratèges agissant comme des
consommateurs rationnels

Cette situation est soumise à des effets d'information (débats publics, thématiques)
Ex : En 1988, une partie des électeurs de droite ayant voté pour leur candidat au premier tour se sont
rabattus sur Mitterrand au second
Exemple d'effet d'information : Après les attentats de 2015, la question de la sécurité est passée en
tête (60 % la jugeant primordiale), alors qu'elle était en 7e position avant (derrière le chômage)
=> L'enjeu de la sécurité est discriminant en termes d'électorat (plus de 80 % pour le RN, plus de 90
% pour les soutiens de Zemmour). La percée du RN en 2015 laisse penser que la mise à jour de cet
enjeu a eu un impact significatif

Ce modèle doit être nuancé :


• Il présuppose que l'électeur est très politisé et capable de raisonner sur les questions
politiques, or les enquêtes montrent que cela ne correspond qu'à une minorité de citoyens.
Il peut modifier les résultats à la marge, mais pas à la masse
• Ce modèle ne s'oppose pas aux déterminants sociologiques. Les déterminants sociaux sont
des prédispositions au vote, et le moment électoral apporte des correctifs qui amplifient ou
corrigent des positions
C'est la dynamique de l'"entonnoir de causalité" du vote

B. Le rôle des campagnes électorales

Le terme "campagne" renvoie à une logique militaire : une activité visant à rallier les suffrages, c'est
aussi une séquence temporelle précédant l'élection avec des conjonctures très différentes

Les campagnes ont évolué en démocratie, un sujet étudié par Pippa Norris (politologue anglo-
américaine) en lien avec l'organisation, le rapport aux médias et la mobilisation :

• Période prémoderne (avant 1950) : Courte durée, peu coûteuses, rôle des médias limité,
importance de l'affichage et des tracts ("tenir les murs")
• Période moderne (1950-1980) : Les campagnes s'allongent, coordination accrue au niveau
national, affinement des techniques, augmentation des coûts
• Période post-moderne : Campagnes gérées en interne et en externe (consultants) avec le
développement de nouveaux supports (internet, démarchage téléphonique)

L'impact des réseaux sociaux :


Les RS ont une importance significative pour s'informer en politique. Facebook est le RS le plus utilisé
en Europe
o Les 18-24 ans sont ceux qui utilisent le plus les RS (l'âge est la variable la plus discriminante).
Aux USA, au moins 60 % des utilisateurs s'informent sur X
o Il existe des espaces numériques très fractionnés. Les citoyens cherchent des informations
qui confortent leur position ("biais de confirmation"). Ces communautés numériques
fermées ont tendance à mener à une radicalisation des points de vue

Effets sur le comportement politique

o Ceux qui utilisent intensément les RS ont tendance à être plus critiques envers les
professionnels de la politique (défiance)
o Pour le reste, il n'y a pas de corrélation statistiquement vérifiée entre l'usage des RS et la
radicalité du vote
o Les RS sont plutôt des amplificateurs ou des indicateurs de positionnement antérieur,
permettant la cristallisation des opinions

Il faut noter une continuité entre les périodes : il s'agit toujours de "tenir les murs" avec une
professionnalisation notable
Ex : Obama a utilisé massivement les RS pour le financement de sa campagne mais l'utilisation des RS
restait corrélée au mode traditionnel de la campagne physique. En 2012, il a ciblé les Swing States et
a développé 120 permanences électorales dans l'Ohio, contre seulement 40 pour son opposant

o Au Royaume-Uni, pratique du micro-ciblage téléphonique pour mobiliser les électeurs


o En France : Corrélation entre nouveaux modes et formes classiques (première diffusion
intégrale des grands meetings à la télé en 2012), l'évolution des moments de campagne
relativise le rôle des RS

À quoi sert une campagne électorale ?

Du point de vue de l'électeur


o Elle sert à prendre connaissance des programmes et de la personnalité des candidats
o Aux USA, un courant évoque l'enjeu du "vote personnel" : les qualités des candidats peuvent
infléchir le vote
La campagne est un moment de gestion d'image autour de ce vote personnel

Du point de vue du candidat


o Elle ne sert pas tant à capter de nouveaux électeurs, mais avant tout à contrôler le débat
public
o L'objectif est de contrôler les enjeux traités par les médias et perçus par les citoyens
o C'est une "compétition pour l'emprise des perceptions dans l'espace public" : fournir des
informations et les mettre en forme

Ceci met en lien trois types d'agendas en période de campagne :


• L'agenda des médias (organisation du traitement de l'information)
• L'agenda du politique (sélection et organisation des thèmes portés par les candidats)
• L'agenda du public (attentes des électeurs)
L'enjeu pour le candidat est d'imposer son agenda et de dominer les deux autres.
La campagne ne peut pas changer ce que le citoyen pense mais à quoi il pense
Ex : Royaume Uni, corrélation entre la domination de la thématique sécuritaire et le vote pour les
courants conservateurs
Ex : France 2002, la question sécuritaire dominait l'agenda de Chirac en période de cohabitation.
Chirac a réussi à maintenir cette question dans l'agenda lors des municipales. Jospin, bien que
conscient que cette thématique le desservait, fut forcé de la traiter

C. Opinion sondagière et décision électorale : "les sondages font-ils l'élection" ?

La France est le deuxième pays après les USA à publier le plus de sondages

1. Effet sur la sélection des candidatures

Les sondages permettent à une personnalité politique d'évaluer sa capacité à se présenter, ils
agissent comme un substitut aux primaires américaines

• Rôle d'élimination (Veto) : Un score trop faible dans les sondages d'intention de vote
empêche le maintien d'une candidature
Ex : En 2017, Hollande ne s'est pas présenté à cause des sondages d'intention de vote, qui
montraient qu'il risquait de ne même pas être choisi par son propre parti
Ex : En 1965, Gaston Deferre s'est retiré de la course contre De Gaulle suite à un échec dans les
sondages (moins de 15 % d'intentions de vote), permettant à Mitterrand de se présenter

• Construction de la figure du "présidentiable" : Ils définissent la légitimité d'une personnalité


à prétendre à l'élection suprême
Ex : En 1995, Balladur, encouragé par les sondages le plaçant mieux que Chirac, décide de se
présenter
Ex : En 2007, Ségolène Royal, élue régionale et bien testée par les instituts est jugée favorable pour
représenter le P

• Absence de veto : A contrario, l'absence de veto permet le maintien d'une candidature


Ex : Fillon en 2017, malgré un scandale a maintenu sa candidature et fini 3e

2. Effet sur la stratégie des hommes politiques

La croyance dans les effets des sondages produit des stratégies et des comportements de
campagnes, jouant avant tout sur l'agenda du politique

o Les candidats anticipent leur stratégie en fonction des sondages défavorables (Ex : Chirac)
o Ils commandent beaucoup de sondages, y compris des études qualitatives ou "sondages
glissants" (échantillons de citoyens interrogés en face à face)
Ex : En 2022, Macron a été le candidat ayant dépensé le plus en sondages (325 000 euros)

3. Effet sur le vote des citoyens

C'est l'effet le plus difficile à mesurer et probablement le plus faible

• On observe le "third person effect" : les citoyens déclarent que les sondages d'intention de
vote produisent des effets sur les élections, mais seulement sur les autres, pas sur eux-
mêmes

Pour qu'un sondage ait des effets, il faut trois conditions :


• Connaître les sondages
• Avoir une intention de vote non déterminée (pas de consistance du vote)
• Avoir un degré de politisation élevé

Deux effets psychologiques sont observés :


L'Effet Bandwagon (se rattacher au wagon) : Les citoyens sont menés par conformisme à soutenir les
candidats en tête dans les sondages. C'est une logique stratégique consistant à soutenir le candidat
de son courant ayant le plus de chance de l'emporter
Ex : Macron et Fillon en 2017
Ce soutien au potentiel gagnant est lié à un effet "bookmaker" : il est valorisant de soutenir
quelqu'un qui a des chances de gagner

L'Effet Underdog (soutenir un perdant) : Lorsqu'un candidat est en difficulté, on est


psychologiquement tourné à le soutenir. Cet effet est ciblé, observé surtout lors des primaires
américaines
Ex : candidats afro-américains comme Jesse Jackson soutenus par leur communauté

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