Laurent FABIUS
La France dans la bataille de la diplomatie économique
Joseph NYE
65
L’équilibre des puissances au XXIe siècle
Emmanuel NIAMIEN N’GORAN
Afrique, les trois piliers du développement : l’État, l’entreprise, la société civile
Laurent FABIUS
François LONCLE
François Hollande et la nouvelle donne diplomatique française
Christian ESTROSI
Les ruses de la « pensée magique », ou les promesses à l’épreuve des réalités
Marina KOVTUN
Mourmansk, carrefour géostratégique
Christian GAMBOTTI
L’Afrique en marche
Joseph S. NYE
S. E. M. Hye-Min LEE
Les enjeux du partenariat Europe-Corée du Sud
Laurence DAZIANO
La ré-industrialistion américaine : le début d’un nouveau cycle économique ?
Frédéric LASSERRE
Enjeux géopolitiques et géoéconomiques contemporains en Arctique
Philippe TIBI
État-providence, géopolitique de la crise, souveraineté
Alain JUILLET Marina KOVTUN
Réflexions sur Global trends 2030 – Alternative worlds
Claude ESCLATINE
Exception culturelle française : étatisme ou chance historique ?
Marc-Antoine de SÈZE
Pour une gestion durable de la forêt française
Eugène BERG
Le « Printemps arabe », secousse géoéconomique majeure
Alain JUILLET
20 euros
Joseph S. NYE
L’équilibre des puissances
au XXIe siècle
Joseph Nye Jr. est Distinguished Service Professor à l’université de Harvard.
Spécialiste reconnu des questions internationales, ancien adjoint au sous-
secrétaire d’État sous l’administration Carter (1977-1979), ancien président
du National Intelligence Council (1993-1994), ancien secrétaire adjoint
à la Défense sous l’administration Clinton (1994-1995), il est l’auteur
d’une abondante littérature, dont Power and Interdependence : World
Politics in Transition (avec Robert Keohane, 1977), Bound to Lead : The
Changing Nature of American Power (1990), The future of Power 19
(2011), et dernièrement de Presidential Leadership and the Creation of
the American Era (2013). Joseph Nye est également le père du concept de
soft power.
C omment s’exerce la puissance à l’ère de l’information
mondialisée du XXIe siècle ?
La puissance est la capacité à développer une réelle influence
sur les autres en les amenant à agir selon son propre intérêt. Elle se
manifeste sous la forme du hard power qui use de méthodes radicales
telles que la coercition et la corruption ou du soft power qui s’emploie
à convaincre par la séduction et la persuasion.
Mais quelles sont les ressources sur lesquelles cette nouvelle
puissance se fonde ? Comment pouvons-nous évaluer l’équilibre des
puissances face à ces nouveaux paradigmes ?
Au XVIe siècle, le contrôle des colonies, et des lingots d’or qui en
découla donnèrent un avantage incontestable à l’Espagne ; au XVIIe
siècle ce furent les Néerlandais qui s’imposèrent grâce au commerce
| Joseph S. NYE |
et à la finance ; au XVIIIe ce fut au tour de la France de dominer le
vieux continent grâce à sa grande population et à l’efficacité de ses
armées ; alors qu’au XIXe siècle l’Empire britannique se constitua
grâce à la révolution industrielle et à sa puissance maritime.
L’historien britannique A.J.P Taylor, dans son œuvre magistrale
sur la lutte pour la suprématie en Europe au XIXe siècle1, définit une
grande puissance comme un pays qui aurait la capacité de remporter
une guerre. En effet, historiquement, on a toujours considéré que
l’État disposant de la plus grande armée gagnerait la guerre. Mais
dans l’ère de l’information que nous connaissons, c’est davantage
l’État (ou l’acteur non étatique) qui développe la meilleure stratégie
de communication qui tire son épingle du jeu.
Aujourd’hui la manière dont on mesure l’équilibre des puissances
est loin d’être claire, et encore moins la manière de développer des
stratégies efficaces pour pouvoir survivre dans ce nouveau monde. La
plupart des projections récentes qui prédisent une modification et un
20
déplacement dans l’équilibre des puissances ne se basent que sur un
seul facteur : les projections de croissance du PIB des États. C’est ainsi
que certains analystes prédisent que la Chine sera le pays dominant de
ce siècle car elle aura le plus grand Produit national brut. Constat qui
met donc en avant la taille de la population chinoise, aspect qui place
la Chine loin derrière les autres pays de la planète en termes de revenu
par habitant, autre élément de mesure de la puissance économique.
Par ailleurs, de telles projections ignorent les autres dimensions de
la puissance qui inclut tout à la fois le hard power que représente la
puissance militaire, et le soft power incarné par le discours officiel et
la posture, sans parler des difficultés politiques qu’il y a à combiner
ces différents facteurs en stratégies efficaces. Dans le siècle que nous
vivons, toute entreprise de puissance menée par un État devra donc
combiner à la fois les ressources du hard et du soft power en vue
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1. A.J.P. Taylor, The Struggle for Mastery in Europe, 1848-1918, Oxford University Press, In-
corporated, 1955.
d’établir des stratégies de smart power.
Comme je le soutiens dans The future of Power2, la notion de
puissance connaît au XXIe siècle deux principales évolutions autour
de sa transition et de sa diffusion.
La transition de la puissance d’un État dominant à un autre est
un processus historique connu que certains tentent d’expliquer,
notamment pour ce qui est du déclin américain, en faisant des analogies
avec le déclin de l’Empire britannique ou celui de l’Empire romain.
Néanmoins, il ne faut pas oublier que Rome resta un État dominant
pendant plus de trois siècles après son apogée, et sa chute ne fut pas
liée à la montée d’un autre État, mais davantage à de nombreuses crises
internes et aux attaques incessantes des tribus barbares. Ce sont donc
bien des difficultés internes qui ont engendrées la chute de Rome et
non la menace ou le développement d’une puissance concurrente.
Quelles que soient les nombreuses difficultés actuelles des États-Unis
– la plus grande puissance de ce début de siècle –, celles-ci n’ont rien
21
à voir avec les problèmes internes de la Rome antique.
De là, plutôt que de suivre les prédictions à la mode sur la Chine,
le Brésil et l’Inde qui dépasseraient la puissance américaine dans les
prochaines décennies, peut-être la principale menace à la puissance
américaine est-elle à chercher du côté de nouveaux acteurs violents,
barbares et non étatiques. Dans un monde d’information basé sur la
cyber insécurité, la diffusion de la puissance peut être une menace
bien plus importante que la transition de la puissance, puisque la
plupart des évènements et des menaces se produisent (et se diffusent)
dorénavant hors du contrôle des États, même les plus puissants.
Les États restent bien évidemment les principaux acteurs de
la scène internationale, mais cet espace se réduit et de nouveaux
entrants le rendent difficilement contrôlable. Une part de plus en plus
importante de la population a dorénavant accès à la puissance issue de
l’information. Les gouvernements se sont d’ailleurs toujours souciés
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2. Joseph S. Nye, The future of power, Public Affairs, 2010
| Joseph S. NYE |
de la circulation et du contrôle de l’information et la période que nous
vivons actuellement n’est certainement pas la première à connaître
de tels changements dans la technologie d’information. Pensez par
exemple à Gutenberg et à l’invention de l’imprimerie au XVe siècle
avec tout ce que cela a impliqué pour la Réforme et les guerres de
religions qui ont troublé l’Europe par la suite. Les révolutions ne sont
pas choses nouvelles, tout comme ne le sont pas les phénomènes de
contagion transnationale ou encore les acteurs non étatiques. Ce qui
est nouveau – et que l’on voit se manifester actuellement au Moyen-
Orient et ailleurs – c’est l’accélération et la réduction des coûts de
communication et l’autonomisation technologique d’un large éventail
d’acteurs. L’actuelle révolution de l’information nous renvoie à la loi
de Moore qui affirmait en 1975 que le nombre de transistors des
microprocesseurs sur une puce de silicium doublerait tous les deux
ans. Tout ceci s’est avéré exact et a permis, en quelques décennies, de
baisser le prix des machines électroniques tout en augmentant leur
22 puissance.
Cela signifie que la politique mondiale ne sera pas l’apanage des
seuls gouvernements. À l’instar des prix de l’informatique et des coûts
de communication qui ont fortement chuté ces dernières décennies,
les barrières d’accès aux marchés s’effondrent une à une. Que ce soit
des individus ou des organisations privées, des entreprises aux ONG,
ou même des organisations terroristes, ils auront tous les capacités
et la possibilité de jouer un rôle direct dans les affaires du monde.
Ce phénomène actuel de propagation rapide et universelle de
l’information est la source d’une répartition plus large de la puissance
à un plus grand nombre d’acteurs présents sur la scène internationale.
Ces nouveaux réseaux informels vont par ailleurs continuer à éroder
le monopole de la bureaucratie gouvernementale. L’accélération de
la temporalité liée à la vitesse d’Internet ne permet désormais plus
aux gouvernements de maîtriser leur agenda. Les leaders politiques
disposeront donc de moins en moins de liberté car ils devront tout
d’abord faire face aux évènements, puis partager la scène avec encore
plus d’acteurs influents.
Aujourd’hui, la puissance dans les affaires internationales est
répartie sur un modèle ressemblant à un jeu d’échecs complexe en
3D. Sur l’échiquier du haut, nous trouvons la puissance militaire
qui est essentiellement unipolaire et détenue par les États-Unis qui
apparaissent encore aujourd’hui comme les seuls capable de projeter
leur puissance militaire à l’échelle mondiale pendant un certain
temps.
À l’inverse, sur l’échiquier du milieu, le pouvoir économique
est devenu multipolaire depuis plus d’une décennie, avec les États-
Unis, l’Europe, le Japon, la Chine comme acteurs principaux, et de
nouveaux acteurs qui gagnent en importance. Lorsque l’Europe
se positionne comme une puissance unie elle démontre une force
économique bien supérieure à celle des États-Unis. Aucun acteur ne
peut donc dominer les autres.
L’échiquier du bas est le royaume des relations transnationales
23
qui traversent les frontières sans contrôle des gouvernements, et
qui comprennent des acteurs non-étatiques aussi divers que des
sociétés effectuant des transferts de fonds supérieurs à de nombreux
budgets nationaux, des terroristes qui chercheraient à vendre des
armes ou des hackers menaçant la cyber sécurité d’un État. C’est
sur cet échiquier que l’on retrouve également les nouveaux défis tels
que les pandémies ou le changement climatique qui peuvent avoir
des conséquences aussi grave qu’une guerre sans avoir à tirer une
seule balle. Sur cet échiquier, la puissance est très largement répartie
et on ne peut plus, dès lors, parler d’unipolarité, de multipolarité,
d’hégémonie, d’empires ou d’autres termes communément utilisés
par les chercheurs, politiciens et autres experts. En effet, notre façon
d’analyser l’équilibre des puissances à travers des polarités peut alors
nuire à la clarté et à la pertinence de l’analyse.
Dans le cadre de ces politiques et relations transnationales, la
révolution de l’information réduit considérablement le coût de l’accès
aux technologies informatiques et de communication. Il y a 40 ans, la
| Joseph S. NYE |
communication instantanée était possible mais coûteuse et réservée
aux gouvernements et aux grandes entreprises. Alors qu’aujourd’hui,
cela est gratuit avec des services comme Skype.
Dans les années 1970, les États-Unis et l’Union soviétique ont
dépensé des milliards dans des photographies satellites secrètes
d’une résolution d’un mètre à peine. Aujourd’hui, tout le monde peut
télécharger gratuitement des photos satellites bien plus précises sur
Google Earth.
En 2001, c’est une organisation non-étatique qui causa bien plus
de morts Américains que le gouvernement japonais n’en a tué à Pearl
Harbor.
C’est ce que l’on pourrait appeler la privatisation de la guerre.
Une pandémie qui serait propagée par des oiseaux migrateurs ou
des voyageurs à bord d’avions pourrait causer plus de morts que les
deux premières guerres mondiales.
24 Inévitablement, la puissance sera donc exercée à l’avenir par des
organisations non-étatiques aussi bien que par des États qui seront
actifs dans le domaine diffus des cyber-interactions.
En quoi cela peut-il impacter le rôle des États-Unis, qui sont
actuellement la plus grande puissance internationale ? Le déclin
américain semble être une affirmation trompeuse pour décrire le
contexte actuel de sa puissance. Heureusement, la réélection récente
du président Barack Obama a permis de rejeter cette argumentation
fallacieuse faisant état d’une soi-disant stratégie de gestion du
déclin.
Les États-Unis ne sont pas actuellement dans une phase de déclin
absolu. Au contraire, on peut encore raisonnablement dire que les
États-Unis sauront rester plus puissants que tout autre État dans les
prochaines décennies. Nous ne sommes pas dans un « monde post-
Amérique », même si, il est vrai, nous ne vivons plus non plus dans
« l’ère américaine » de la fin du XXe siècle. Il apparaît donc raisonnable
de penser que les États-Unis resteront « les premiers » mais qu’ils ne
seront peut-être plus « les seuls ».
Nous ne pouvons prédire l’avenir mais les projections établies par le
National Intelligence Council (NIC, qui fait partie de la communauté
du renseignement américain) fin 2012 sur les tendances globales en
20303, semblent des plus pertinentes quand elles affirment que même
si l’unipolarité et la domination de la puissance américaine semblent
révolues, les États-Unis sont susceptibles de rester le primus inter pares
face aux autres grandes puissances de 2030, en raison notamment de
la nature complexe de sa puissance et de son héritage du leadership.
Les États-Unis vont donc devoir faire face à l’augmentation de la
puissance de beaucoup d’autres acteurs, étatiques et non-étatiques.
C’est donc la capacité des leaders américains à maintenir des
alliances et à créer de nouveaux réseaux qui permettra aux États-
Unis de mettre en place une stratégie de smart power. Le problème
du rôle de l’Amérique au XXIe siècle n’est pas un simple problème de
« déclin » ; ils sont davantage dans le développement d’une intelligence
contextuelle qui permettrait de comprendre que même l’un des plus
grands pays du monde ne peut atteindre tous ses objectifs sans l’aide 25
des autres. Éduquer le public à comprendre et à agir avec succès dans
le cadre de cette ère de l’information mondiale sera la véritable tâche
d’Obama et de ses successeurs.
Sous l’influence de la révolution de l’information et de la
mondialisation, la politique mondiale est en train d’évoluer d’une
manière qui empêche aujourd’hui les États-Unis d’atteindre tous leurs
objectifs internationaux en agissant seuls. Par exemple, la stabilité
financière internationale est vitale pour la prospérité des Américains,
mais les États-Unis ont besoin de la coopération des autres États
pour s’assurer de cette stabilité. Il en va de même avec le changement
climatique planétaire qui affecte la qualité de vie de toute l’humanité
mais que les États-Unis ne peuvent résoudre seuls. Dans un monde
où les frontières deviennent plus perméables que jamais, où les
drogues, le terrorisme ou les maladies infectieuses peuvent circuler
.................................................................................................................................
3. National Intelligence Council, Global Trends 2030 : Alternative Wolrds, décembre 2012.
| Joseph S. NYE |
sans entraves, les nations vont devoir mettre en place des stratégies
de soft power afin de développer des réseaux et créer des institutions
pour répondre aux menaces et défis communs à notre planète. En ce
sens, la puissance devient un jeu à somme positive. Il ne suffit pas de
penser à se positionner par rapport aux autres. Il faut aussi mettre en
œuvre une stratégie commune avec d’autres acteurs pour accomplir
des objectifs partagés. Sur de nombreux enjeux transnationaux,
l’émancipation d’autres puissances peut nous aider à atteindre nos
propres objectifs. Dans ce monde, les réseaux et connexions sont
devenus une importante source de puissance.
Aux États-Unis, il existe une forte tendance historique à utiliser
les instruments du hard power tels que la coercition et l’argent plutôt
que ceux du soft power basés sur la séduction et la persuasion.
C’est, en partie, le reflet de la culture politique américaine et de ses
institutions. Une culture qui fait qu’aucun politicien ne veut apparaître
comme « soft », et que le Congrès préfèrera toujours augmenter le
26
budget du Pentagone plutôt que celui du département d’État. Cette
tendance a été renforcée par les théories universitaires dominantes
sur les relations internationales. Cette approche dite « réaliste » des
relations internationales, qui se base sur les écrits de Thucydide
ou Machiavel, affirme que dans les conditions anarchiques de la
politique mondiale, où il n’existe aucune autorité politique au-dessus
des États, ces derniers doivent donc compter sur leurs propres forces
pour préserver leur indépendance et utiliser la force comme dernier
recours (ultima ratio). Pour les « réalistes », le monde n’est composé
que d’États souverains qui visent à préserver leur sécurité et qui, pour
se faire et si besoin, sont prêts à utiliser la force. Cette théorie se vérifie
au long des siècles passés où la guerre a été un élément constant des
affaires internationales.
Bien qu’il existe différents types de « réalistes », tous ont tendances
à penser que la politique mondiale est régie par des politiques de
puissances et que l’équilibre des puissances est un élément central des
relations internationales. En cela ils ont raison, mais certains limitent
leur compréhension du monde en concevant trop étroitement la
notion de puissance. Un « réaliste » pragmatique ou qui concevrait le
monde d’une manière plus moderne doit tenir compte de l’ensemble
des ressources de la puissance que sont devenues les idées, la
persuasion et la séduction.
L’approche réaliste des relations internationales est une bonne
première base pour dresser le portrait des relations internationales.
Toutefois, comme nous venons de le décrire, dans le monde
d’aujourd’hui, les États ne sont plus les seuls acteurs influents des
affaires internationales ; la sécurité n’est plus l’unique objectif et la
force n’est plus la seule ni le meilleur instrument pour affirmer ses
ambitions. En effet, ces conditions d’interdépendance complexe sont
typiques des relations entre des pays post industriels et développés
tels que les États-Unis, le Canada, l’Europe, l’Australie et le Japon. Le
partage des valeurs de la démocratie, de la culture libérale et un vaste
réseau de liens transnationaux montrent que l’anarchie décrite par les
« réalistes » peut, dans ce contexte, ne pas être la source de tensions et 27
de conflits entre les acteurs de la scène internationale.
Toutefois, ce n’est pas uniquement dans les relations entre pays
développés que le soft power joue un rôle important. Dans cette
ère de l’information que nous vivons actuellement, les stratégies de
communication deviennent plus importantes et les objectifs sont
atteints non seulement par celui qui détient la meilleure armée
mais également et surtout par celui qui aura développé la meilleure
stratégie de communication. Dans la lutte contre le terrorisme, par
exemple, il est essentiel de développer un discours qui touchent le
grand public pour ainsi limiter, voire empêcher, leur recrutement par
les extrémistes. Bien évidemment, il était nécessaire d’utiliser la force
pure et dure contre Oussama Ben Laden puisqu’il était quasiment
impossible de l’amadouer. Mais les instruments du soft power ont
néanmoins été et restent nécessaires pour influencer la population
(« gagner les cœurs et les esprits ») et ainsi diminuer le flux de
nouvelles recrues...
| Joseph S. NYE |
Les stratégies du smart power doivent donc inclure des stratégies
d’information et de communication. La lutte qui s’engage dans la
définition des normes et des enjeux gagne en importance. Par exemple,
alors que CNN et la BBC ont définis les enjeux de la première guerre
du Golfe en 1991, c’est Al Jazzera qui, en 2003, a joué un grand rôle
dans l’élaboration du récit de la guerre en Irak. Il en va de même
lorsque l’on regarde les institutions internationales où il y a une réelle
différence entre des négociations entre 8 acteurs et des invités et des
négociations entre 20 acteurs de même rang !
Si la puissance est la capacité d’influer les autres pour obtenir les
résultats escomptés, les Américains et les autres acteurs de la scène
internationale doivent prendre en compte l’importance qu’il y a à
exercer la puissance avec les autres, tout autant que contre les autres.
Les stratégies du smart power exigeront l’alliance des instruments de
hard power que sont la coercition et l’argent, et ceux du soft power que
sont la séduction et la persuasion. Il ne sera dès lors plus possible de
28 définir une « grande puissance » comme un pays capable de remporter
une guerre puisque dans l’ère de l’information, que nous connaissons
actuellement, le succès dépend également de l’histoire que l’on
raconte. C’est le genre de changement que nous devons considérer
lorsque nous essayons de comprendre l’équilibre des puissances au
XXIe siècle.
Résumé
Comment s’exerce la puissance à l’ère de l’information mondialisée du XXIe
siècle ? Aujourd’hui la manière dont on mesure l’équilibre des puissances est
loin d’être claire, et encore moins la manière de développer des stratégies
efficaces pour pouvoir survivre dans ce nouveau monde. Afin de répondre aux
menaces et défis communs de notre planète, les nations vont devoir mettre
en place des stratégies de soft et de hard power. Ainsi, toute entreprise de
puissance menée par un État devra combiner à la fois les ressources du hard
power telles que la coercition et l’argent et celles du soft power telles que la
séduction et la persuasion en vue d’ établir des stratégies de smart power.
Abstract
What will it mean to wield power in this global information age of the 21st
century ? Today, it is far from clear how we measure a balance of power,
much less how to develop successful strategies to survive in this new world. To
answer the threats and the common challenges of our planet, nations must set
up strategies of soft and hard power. Thus, success will require smart power 29
strategies that combine both hard power of coercion and payment and soft
power of attraction and persuasion resources.
| Joseph S. NYE |
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