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La renaissance de Frank Sinatra en 1953

Frank Sinatra, icône des années 1940, connaît une chute de popularité dans les années 1950, marquée par des échecs professionnels et des problèmes personnels, notamment son divorce et ses liens avec la Mafia. Sa renaissance en 1953, symbolisée par un rôle marquant dans le film 'Tant qu'il y aura des hommes', le ramène sur le devant de la scène, suivi d'une période prolifique chez Capitol. Malgré sa réussite musicale, sa vie personnelle tumultueuse et son image publique complexe continuent de le hanter jusqu'à sa mort en 1998.

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La renaissance de Frank Sinatra en 1953

Frank Sinatra, icône des années 1940, connaît une chute de popularité dans les années 1950, marquée par des échecs professionnels et des problèmes personnels, notamment son divorce et ses liens avec la Mafia. Sa renaissance en 1953, symbolisée par un rôle marquant dans le film 'Tant qu'il y aura des hommes', le ramène sur le devant de la scène, suivi d'une période prolifique chez Capitol. Malgré sa réussite musicale, sa vie personnelle tumultueuse et son image publique complexe continuent de le hanter jusqu'à sa mort en 1998.

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La double

Le Dossier

vie de
Voix d’ange, coureur, proche
de la Mafia… Sinatra, star
absolue dans les années 1940,
ringard dix ans plus tard,
a su reconquérir avec brio

Frankie
sa place de crooner.
Par François Gorin

mptvimages/Reproduced with permission from Sinatra/The Photographs by Andrew Howick/ABRAMS/Fall 2015


belle
En 1952, Frank Sinatra est au fond du trou. Sa brillante
carrière, en panne sèche. Les années 1940 ont fait de lui une
star incontestée de la chanson, puis du cinéma. New York
avait succombé à sa voix d’ange, Hollywood à ses yeux bleus,
à sa prestance diabolique. Il était partout : à la radio, où ses
émissions faisaient un tabac ; à la télé, où son tempérament
explosif devait en principe crever l’écran. Mais The Frank
Sinatra show est interrompu au bout de deux saisons, faute
d’audience. Le film Meet Danny Wilson, où il joue l’ascension

gueule
et la chute d’un jeune chanteur, fait un flop. Chez Columbia,
sa maison de disques depuis 1943, les dissensions avec le di-
recteur artistique Mitch Miller ont raison de sa patience. Las
qu’on lui fasse « chanter n’importe quoi », Sinatra claque la
porte après avoir enregistré Why try to change me now ?
A quoi bon le changer en effet ? Après avoir beaucoup
gagné, ce joueur dans l’âme s’est mis à perdre. George Evans,
l’agent qui avait orchestré son triomphe, est mort en 1950,
épuisé à la tâche. Coureur invétéré, Frankie belle gueule di-
vorce l’année suivante de Nancy, avec qui il a eu trois enfants,
pour convoler avec Ava Gardner, LA femme fatale hollywoo-
dienne. La lune de miel est brève. Il se sent soudain seul.
Tout en désapprouvant son peu de sens de la famille, ses
« amis » de la Mafia lui procurent de rares engagements.
Lui qui n’en avait jamais assez doit s’en contenter. Le grand ☞

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Télérama 3439 09 / 12 / 15
Le Dossier Il était une voix… Sinatra
atmosphère », résumait Crosby, assez fair-play. Les puristes
ont toujours reproché à Sinatra un certain manque de na-
turel. Lui n’a jamais caché qu’il avait bossé comme un fou à
mettre toutes les chances de son côté. Obsédé par l’hygiène
et l’élégance vestimentaire, il se compose avec acharne-
ment un personnage cool et décontracté, alors qu’à ses dé-
☞ public, qui l’admirait à défaut de l’aimer vraiment, ne le suit À LIRE buts son jeu de scène se résumait à écarter les bras. Son
plus. Se revoyant au début de 1953, Sinatra dira : « J’étais un Sinatra 100, énergie déborde ? Il enchaîne une séance pour Columbia,
has been, assis à côté d’un téléphone qui refusait de sonner. » éd. Fonds avec au programme une fournée de standards empruntés
Dix ans plus tôt, il était la nouvelle coqueluche de l’Amé- Mercator, 288 p., aux meilleurs musicals de Broadway ; puis le tournage
rique. Depuis ses débuts avec l’orchestre de Harry James en 49,95 €. d’une comédie légère où il s’efforce de suivre le tempo et les
1939, puis celui de Tommy Dorsey, le « gamin maigre aux L’album officiel, pas de Gene Kelly (Escale à Hollywood ou Un jour à New
oreilles décollées » (Dorsey dixit) captait l’attention. Bientôt, beau livre truffé York) ; puis encore un enregistrement de l’émission Your hit
les collégiennes en socquettes blanches (bobbysoxers) se de photos rares. parade ; un concert au Waldorf Astoria…
presseraient en foule au Paramount. Leurs cris feraient se Sinatra. Chéri des foules, Sinatra a vu sa réputation entaillée par
retourner un Benny Goodman incrédule — « Qu’est-ce qui se The Photographs, un premier coup de canif dès 1943, quand les jeunes gens
passe ici ? » La sinatramania a précédé de plus de vingt ans d’Andrew Howick, de son âge partaient à la guerre, mais pas lui, accusé de lâ-
la beatlemania. Tout le monde n’était pas convaincu. Pour éd. Abrams, 2015. cheté. Son excuse ? Un tympan perforé. 1946 est l’année de
un journaliste anglais, The Voice (label inventé par George ses premiers 78-tours en petite formation, et il compte deux
Evans) est « juste un baryton faiblard magnifié par le micro ». À voir mille fan-clubs à sa dévotion. C’est aussi l’ouverture en fan-
N’importe, le kid de Hoboken (New Jersey), fils unique All or nothing fare du Flamingo, à Las Vegas, début d’une liaison mouve-
d’un couple d’émigrés italiens, chouchouté par une mère at all, mentée avec la capitale du jeu. Peu de temps après, Sinatra
excessive, a démodé Bing Crosby. Avec l’introduction en documentaire est vu à La Havane avec le parrain Lucky Luciano… Traqué
1924 des micros pour la scène, Crosby révolutionnait la (2 × 120 mn), par des journalistes qui ne demandent qu’à le coincer, et re-
chanson. Fini les mains en porte-voix : on peut susurrer à mercredi filent parfois leurs tuyaux au FBI, le chanteur fait volontiers
l’oreille, appuyé sur un swing léger. De ce style aérien, le jo- 23 décembre, le coup de poing. Il voue à la presse une haine qu’il entre-
vial Bing est l’incarnation rassurante. En écoutant la radio, 20h55, Arte. tiendra toute sa vie. Guetté de toutes parts, envié, jalousé,
le petit Frank fredonne avec son idole. Poussant plus loin la Sinatra semblait cuirassé, à toute épreuve. Puis un soir
notion de chanteur de charme — au point que le mot croo- À écouter de 1950, sans prévenir, sa voix le lâche lors d’un concert au
ner semble avoir été inventé pour lui —, le jeune Sinatra va Journée Sinatra, Copa de New York. Faiblesse passagère ?
susciter un autre sentiment d’intimité. Il veut que chaque le 12 décembre La renaissance du crooner déchu en 1953 est souvent
auditeur l’écoute exclusivement, et tant mieux si c’est une de 9h à minuit, symbolisée par le succès inespéré de Tant qu’il y aura des
auditrice. Il a la voix pour, se sait doué. « Frank crée une France Musique. hommes. Le film de Fred Zinnemann est resté dans les mé-
moires pour la scène où Burt Lancaster et Deborah Kerr
font des roulades au bord de l’eau. Mais Sinatra y donnait à
l’écran une de ses quelques performances dignes d’intérêt,
dans le rôle a priori ingrat d’un soldat victime des mœurs
violentes de l’armée américaine. Il a fait des pieds et des
mains pour l’obtenir — la rumeur parlera même d’une tête
de cheval sanglante déposée dans le lit de Harry Cohn, le
boss de la Columbia, scène fantasmée reprise plus tard
dans Le Parrain —, et sa conviction lui vaut un oscar du
second rôle, sur les huit glanés par le film.
Son prestige hollywoodien retrouvé n’est pourtant rien
à côté de la période musicale qui s’ouvre avec sa signature
chez Capitol. Dans la décennie précédente, il a enregistré

ABC Photo Archives/Getty Images | Mondadori via Getty Images


des chansons par douzaines, la plupart puisées aux bons
auteurs : Cole Porter, George et Ira Gershwin, Richard Rod-
gers et Lorenz Hart… Sa voix encore juvénile et caressante
faisait des merveilles, et certains spécialistes lui vouent en-
core leur préférence. Mais le Sinatra du milieu des an-
nées 1950 n’a plus le même timbre. Il est cassé, défait, un
voile d’amertume, en plus des effets du tabac et de l’alcool
consommés sans modération, donne à son chant un grain
nouveau. The Voice est fêlée.

Première émission
du Frank Sinatra show,
le 18 octobre 1957.
A droite : The joker
is wild (Le Pantin
brisé), de Charles
Vidor, 1957.

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Si la fraîcheur de Songs for young lovers (1954) Derrière le crooner suave s’agitait un gangster manqué, et
fait encore illusion, l’ombre d’Ava plane sur dans la fascination pour le personnage entre ce côté canaille.
plusieurs de ses albums suivants, ceux des Sa face obscure prenait aussi la lumière. Certes il n’a pas
petites heures solitaires et des fins de nuit cessé de faire des bons disques en quittant Capitol pour fon-
accoudé au bar, ceux où toute la tristesse du der son propre label, Reprise. Mais cette initiative partant
monde finit par s’envoler sur un d’un sentiment louable — octroyer plus de droits aux au-
tapis de violons — les plus beaux. In the teurs… et aux interprètes — trahissait un goût prononcé des
wee small hours, Close to you, Where affaires. De toute sorte, y compris la politique, à laquelle il
are you ?, Only the lonely, No one cares n’entendait rien, et les casinos, dont il prenait des parts.
ne se contentent pas d’égrener les Aveuglé par le pouvoir comme un lapin pris dans la lu-
complaintes sophistiquées. Ici mière des phares, Sinatra s’est fait balader par le clan
s’invente le concept album. Kennedy, humilier par ses protecteurs mafieux.
Soit une douzaine de chan- Tout ce qu’il voulait, c’était être entouré, et que la fête
sons glissant sur un même ne s’arrête jamais. Avec ses comparses du Rat Pack, ce
thème, avec des échos entre groupe d’amuseurs en smoking qui fit les folles nuits
elles. De ces films sonores, du Vegas des sixties, il était un grand frère ambigu. Ad-
Frank Sinatra est à la fois le mirant la désinvolture de Dean Martin en sachant que
scénariste et l’acteur. Il re- celui-ci ne lui ferait pas d’ombre. Accablant Sammy
cycle des morceaux de mu- Davis Jr de blagues racistes
sicals déjà visités, crée de après avoir parrainé son as-
nouveaux titres en sollici- cension depuis la misère de
tant Sammy Cahn (pour les Harlem, en avocat précoce
textes) et Jimmy Van Heu- des droits civiques — un court
sen (pour la musique), deux métrage humaniste et un peu
auteurs de sa bande. Capitol neuneu, The house I live in, lui
lui offre les meilleurs arran- a valu dès 1945 d’être fiché
geurs : à Billy May le swing hérité pour sympathies commu-
du son des big bands, à Gordon Jenkins nistes. Moins de trente ans
les orchestrations satinées, et Nelson après, on le retrouvera du côté
Riddle fait un peu tout ça et le reste, excel- de Nixon, puis de Reagan…
lant dans les ambiances intimistes. A mesure que se sont épaissis
La discographie du Sinatra des fifties est la silhouette de Sinatra et son
un peu schizophrénique. Il y a les albums dossier d’individu douteux,
swing, avec ce mot dans le titre et des points l’intérêt pour sa musique a
d’exclamation (A swingin’ affair !, Come fly fatalement diminué, secoué
with me !, etc.). Parfaits pour démarrer la seulement par des soubresauts.
journée du bon pied. Mais c’est dans le re- Ainsi pour un enfant des an-
gistre assez paradoxal du pauvre type délaissé, nées 1960, il était le type assez
rêveur et sentimental que le crooner est le ringard, chapeau sur la mou-
plus touchant. A chaque disque un rôle, illus- moute, qui faisait doubidoubidou à
tré par sa pochette. Les yeux clos, cravate gris la fin de Strangers in the night. Cette
perle, poing serré sur le micro. Visage grimé scie que le chanteur détestait presque au-
comme un clown, un trait rose dessinant une tant qu’il avait haï le rock’n’roll (traitant les
larme. En imper au comptoir, contemplant le chansons d’Elvis d’« aphrodisiaque au goût rance »),
fond du verre et l’idée d’en prendre un der- lui valut de dégommer du numéro 1 les Beatles aux Etats-
nier pour la route. Au moment d’enregistrer Unis et les Rolling Stones en Angleterre. C’était en 1966.
No one cares, en 1959, Frankie n’est plus le sui- Trois ans plus tard voici My way, un kidnapping en règle du
cidaire de 1953. C’est de nouveau un homme Comme d’habitude de Claude François. Devenu hymne viril
puissant, braquant sur lui les feux de la gloire. à soi-même, ce credo grandiloquent est le morceau qu’on
Mais il chante la déprime avec un talent fou. n’a plus cessé de lui associer. De ses premiers faux adieux à
Sinatra n’a jamais été meilleur acteur que la scène, en juin 1971, jusqu’à l’extinction en avril 1998 d’un
dans ses disques. Il y mettait d’ailleurs un soup- corps qui le lâchait de partout, les trois dernières décennies
çon de mise en scène, enregistrant en direct au mi- de Frank Sinatra se partagent entre l’autocélébration, la re-
lieu de l’orchestre, sans cloison ni cabine, en pré- cherche d’un nouveau souffle et l’incurable appétit pour les
sence d’une coterie d’invités. Cravate dénouée, excès. En septembre 1984, lors d’un gala de charité parisien
chapeau en arrière. C’est l’image un peu cliché mais au Moulin-Rouge, on pouvait le voir marmonner, comme
assez classe qu’on aimerait garder de lui. Celle qui en pilotage automatique, un chapelet de ses plus fameux
transcende en musique la trilogie « cigarettes, whisky standards. Le teint cireux, les gestes mesurés, on aurait dit
et p’tites pépées ». Celle que ce fichu caractère, frimeur, un hologramme. Peu de temps auparavant, EMI avait eu la
tyrannique, emporté, ne perdait pas une occasion d’abî- bonne idée de ressortir l’ensemble des albums Capitol, ruti­
mer par ses abus divers, en privé comme en public. lants. Le crooner s’est fait enterrer avec une flasque de Jack
Pâture idéale pour chroniqueurs en peine de sensation. Daniel’s et un Zippo. Nous, on a gardé les disques •

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