SUR L'EVANGILE SELON SAINT LUC
LIVRE 4
Luc 19,28-38. Les Rameaux.
«Et il advint qu'approchant de Bethphagé et de Béthanie, du mont qu'on appelle des
Oliviers, il envoya deux disciples, en disant : Allez au village qui est devant vous; en y entrant vous
trouverez le petit d'une ânesse, attaché, qui n'a pas été monté.»
Il est bien qu'abandonnant les Juifs pour habiter dans le coeur des Gentils, le Seigneur
monte au Temple : tel est en effet le temple véritable, où le Seigneur est adoré non pas selon la
lettre, mais en esprit (Jn 4,24); c'est le temple de Dieu, reposant sur l'appareil de la foi, non sur
des assises de pierre. Ainsi donc abandon de ceux qui haïssent, élection de ceux qui allaient
aimer. Et s'il vient au mont des Oliviers, c'est afin de planter par la vertu d'en haut les jeunes
oliviers (Ps 127,3), dont la mère est «la Jérusalem d'en haut» (Gal 4,26). Sur cette montagne se
tient le céleste jardinier : si bien que, tous étant plantés dans la maison de Dieu (Ps 91,14),
chacun pourra dire pour son compte : «Pour moi, je suis comme un olivier fertile dans la maison
du Seigneur» (Ps 51,10). Et peut-être la montagne même est-elle le Christ : quel autre en effet
portera de tels fruits, non pas d'oliviers ployant sous l'abondance de leurs baies, mais des nations
que rend fécondes la plénitude de l'Esprit ? C'est par Lui que nous montons, et vers Lui que nous
montons. Il est la porte, Il est la voie; Il est ouvert, et Il ouvre; on y frappe à l'entrée, et les parfaits
l'adorent. Il y avait donc dans le bourg un ânon, et il était lié avec l'ânesse; il ne pouvait être
détaché que par l'ordre du Seigneur; la main des apôtres le détache. Voilà l'activité, voilà la vie,
voilà la grâce; soyez cela, vous aussi, afin de pouvoir délier les captifs.
Considérons maintenant qui étaient ceux qui, leur égarement dévoilé, furent chassés du
paradis et liés dans une forteresse. Vous voyez comment, expulsés par la mort, la vie les a
rappelés. Aussi lisons-nous selon Matthieu qu'il y avait ânesse et ânon; de la sorte, comme dans
les deux humains l'un et l'autre sexe avait été expulsé, dans les deux animaux l'un et l'autre sexe
est rappelé. D'une part donc l'ânesse figurait Eve, mère d'erreur; d'autre part son petit
représentait l'ensemble du peuple des Gentils; aussi est-ce le petit de l'ânesse qui sert de
monture. Et réellement «personne ne l'a monté», car personne avant le Christ n'avait appelé à
l'Eglise les peuples des nations; aussi bien avez-vous lu en Marc : «Que nul homme encore n'a
monté.» (Mc 11,2). Or il était tenu captif par les liens de l'incrédulité, livré au maître méchant à qui
son égarement l'avait asservi, mais qui ne pouvait revendiquer ce domaine, l'ayant obtenu non
par droit de nature, mais par une faute. Aussi bien, dire : «le Maître», c'est n'en reconnaître qu'un
seul – car il y a bien des dieux et bien des maîtres, mais en un sens général – un seul Dieu et un
seul Maître. Aussi, bien que le Maître ne soit pas précisé, Il est désigné non par la mention de sa
personne, mais par le caractère universel de sa nature. Marc mentionne : «Lié devant la
porte» (Mc 11,4) : car quiconque n'est pas dans le Christ est dehors, dans la rue; mais qui est
dans le Christ n'est pas au-dehors. «Sur le passage», ajoute-t-il (Ib.) : là pas de propriété assurée,
pas de crèche, pas d'aliments, pas d'étable. Misérable esclavage, dont la condition est indécise :
on a bien des maîtres, faute d'en avoir un. Les autres attachent pour posséder; Celui-ci délie pour
retenir : les dons, Il le sait bien, sont plus forts que les liens.
Il n'est pas non plus sans intérêt que deux disciples soient envoyés – Pierre à Corneille (Ac
10,24), Paul aux autres … Aussi bien n'a-t-on pas spécifié les personnes, mais indiqué le nombre.
Si pourtant quelqu'un réclame des personnes, il peut songer à Philippe, que l'Esprit envoya à
Gaza quand il eut baptisé l'eunuque de la reine Candace, et qui d'Azot à Césarée a semé dans
toutes les cités la parole du Seigneur (Ac 8,26 ssq.).
Enfin n'oublions pas la promesse de renvoyer bientôt, car il allait envoyer ceux qui
prêcheraient le Seigneur Jésus dans les contrées des Gentils.
En détachant l'ânon, ces envoyés ont-ils parlé de leur propre mouvement ? Nullement : ils
ont dit ce que leur avait dit Jésus, pour vous faire reconnaître que ce n'est point par leurs
discours, mais par la parole de Dieu, ni en leur propre nom mais en celui du Christ, qu'ils ont
répandu la foi parmi les peuples de la Gentilité; et que les puissances ennemies, qui
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revendiquaient pour elles les hommages
des nations, se sont rendues aux ordres
divins. Aussi les apôtres étendent-ils sous
les pas du Christ leurs propres vêtements,
soit parce qu'ils devaient relever la
splendeur de l'événement en prêchant
l'évangile ? car souvent dans les divines
Écritures les vêtements sont les vertus ? et
celles-ci devaient amollir quelque peu la
rudesse des Gentils par leur propre
efficacité, si bien qu'ils procureraient par
leur zèle empressé le bon office d'une
chevauchée aisée et sans heurt. Car le
Maître du monde n'a pas mis son plaisir à
faire porter son corps visible sur l'échiné
d'une ânesse; mais Il voulait, par un
mystérieux secret, sceller l'intime de notre
âme, s'installer au fond des cœurs, s'y
asseoir, cavalier mystique, y prendre place
comme corporellement par sa divinité,
réglant les pas de l'âme, bridant les
soubresauts de la chair, et habituer le
peuple des Gentils à cette aimante
d i r e c t i o n a fi n d e d i s c i p l i n e r s e s
sentiments. Heureux ceux qui ont accueilli
sur le dos de leur âme un tel cavalier !
Heureux vraiment ceux dont la bouche,
pour ne pas se répandre en bavardages, a
été retenue par la bride du Verbe céleste !
Quelle est cette bride, mes frères ? Qui m'enseignera comment elle serre ou délie les lèvres des
hommes ? Il m'a fait voir cette bride, celui qui a dit : «afin que la parole me soit donnée pour
ouvrir mes lèvres» (Ép 6,19). La parole est donc bride, la parole est aiguillon; aussi «il vous est
fâcheux de regimber contre l'aiguillon» (Ac 9,5; 26,14). Il nous a donc appris à ouvrir notre cœur, à
endurer l'aiguillon, à porter le joug; qu'un autre nous apprenne encore à supporter le frein de la
langue : car plus rare est la vertu du silence que celle de la parole. Oui, qu'il nous l'apprenne, celui
qui, comme muet, n'a pas ouvert la bouche contre l'imposture, prêt pour les fouets (Ps 37,14) et
ne refusant pas les coups, pour être une docile monture à Dieu. Apprenez d'un familier de Dieu à
porter le Christ, puisque Lui vous a porté le premier, quand, pasteur, II ramenait la brebis égarée
(Lc 15,6); apprenez à prêter de bonne grâce le dos de votre âme; apprenez à être sous le Christ,
afin de pouvoir être au-dessus du monde. Ce n'est pas le premier venu qui porte aisément le
Christ, mais celui qui peut dire : «Je me suis courbé et abaissé à l'extrême; je rugissais sous la
plainte de mon coeur» (Ps 37,9).
Et si vous souhaitez ne pas trébucher, posez sur les vêtements des saints vos pas purifiés;
prenez garde en effet d'avancer les pieds boueux. Gardez-vous de prendre la traverse,
abandonnant le chemin jonché pour vous, les voies des Prophètes : car pour ménager aux
nations qui viendraient une marche plus assurée, ceux qui précédèrent Jésus ont couvert le
chemin de leurs propres vêtements, jusqu'au temple de Dieu. Pour vous faire avancer sans heurt,
les disciples du Seigneur, dépouillant le vêtement de leur corps, vous ont, par leur martyre, frayé
la voie à travers les foules hostiles. Si pourtant quelqu'un veut l'entendre ainsi, nous ne
contestons pas que l'ânon marchait également sur les vêtements des Juifs. Mais que veulent dire
ces rameaux brisés ? A coup sûr, ils embarrassent habituellement les pas qui les foulent. Je serais
bien perplexe, si plus haut le bon jardinier du monde entier ne m'avait appris que «déjà la cognée
est mise aux racines des arbres» (Lc 3,9) : à la venue du Seigneur Sauveur elle abattra les stériles,
et jonchera le sol de la vaine parure des nations sans fruit, que fouleront les pas des fidèles, afin
que, renouvelés dans leur âme et esprit, les peuples puissent, comme les pousses de nouveaux
plants, surgir sur les vieilles souches.
Ne méprisez donc pas cet ânon : de même que la peau des brebis peut couvrir des loups
rapaces (Mt 7,15), de même inversement un coeur humain peut se cacher sous les dehors d'une
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bête; car sous le vêtement du corps, qui nous est commun avec les animaux, vit l'âme que Dieu
remplit. Qu'il y ait là une figure des hommes, saint Jean l'a mis en pleine clarté, quand il ajoute
qu'ils prirent en mains la fleur des palmiers (Jn 12,13); car «le juste fleurira comme le palmier» (Ps
91,13). Ainsi, à l'approche du Christ, se dressaient, dépassant les épaules des hommes, les
étendards de la justice et les emblèmes des triomphes. Pourquoi la foule s'étonne-t-elle du
mystère qui s'accomplit ? Bien qu'ignorant ce qui l'étonné, elle admire pourtant que sur cet ânon
la Sagesse ait pris place, la vertu soit assise, la justice établie. Ne méprisez pas non plus cette
ânesse : jadis elle a vu l'ange de Dieu, qu'un homme ne pouvait voir (Nom 22,23 ssq.). Elle a vu,
elle s'est rangée, elle a parlé, pour vous apprendre que dans les temps qui suivraient, à
l'avènement du Grand Ange (Is 9,6) de Dieu, les Gentils, ânes jusque-là, parleraient.
Avec à-propos Luc nous fait lire que les foules qui louaient Dieu vinrent à sa rencontre au
pied de la montagne, pour marquer que l'ouvrier du mystère spirituel leur était arrivé du ciel. La
foule donc reconnaît Dieu, l'acclame roi, rappelle la prophétie : «Hosanna au Fils de David», en
d'autres termes déclare que le Rédempteur attendu de la maison de David est venu, et qu'il est
aussi fils de David par la chair : oui, cette même foule qui dans un instant le crucifiera. Marque
vraiment mémorable de l'action divine ! Elle leur arrache, malgré eux, un témoignage contre eux-
mêmes, puisqu'ils renient dans leurs cœurs Celui que leurs voix proclament. De là cette parole du
Seigneur : «S'ils se taisaient, les pierres crieraient»; et ce ne serait pas merveille que, contre leur
nature, les rochers fassent retentir les louanges du Seigneur, quand, plus durs que les roches, ses
meurtriers le proclament; ou encore, c'est que, les Juifs se taisant après la Passion du Seigneur,
les pierres vivantes dont parle Pierre devaient crier (I Pierre 2,5). Donc la foule, bien qu'avec des
sentiments contradictoires, escorte Dieu à son temple avec des louanges.
Luc 19,45-46. Les vendeurs chassés du Temple.
Mais Dieu ne veut pas que son temple soit un rendez-vous pour les marchands, mais une
demeure de sainteté; II inculque que le ministère des prêtres doit s'accomplir non en vendant les
services de la religion, mais par un dévouement gratuit. Considérez donc quel modèle de vie vous
tracent les actions du Seigneur.
«Et Il chassait tous ceux qui vendaient et achetaient dans le temple; et Il renversa les
tables des changeurs et les sièges des vendeurs de colombes.»
Il a donc enseigné plus haut qu'en général les tractations séculières doivent être absentes
du temple de Dieu, et en particulier Il a expulsé les changeurs. Quels sont ces changeurs, sinon
ceux qui cherchent à
s'enrichir du trésor du
Seigneur, et ne distinguent
pas entre le bien et le mal ?
L'argent du Seigneur, c'est la
divine Ecriture : car au
moment de partir Il a
distribué les deniers aux
serviteurs et leur a partagé
les talents (Mt 25,14; Lc
19,13); et pour le traitement
du blessé Il a laissé deux
pièces à l'hôtelier (Lc 10,35) :
car c'est par les deux
Te s t a m e n t s q u e n o s
blessures sont guéries. Mais
vous, en bon changeur,
encaissez les «paroles du
Seigneur, paroles chastes,
argent éprouvé au feu» (Ps
11,7), purifié par l'Esprit aux
sept dons. N'acceptez pas
pour un change impie une
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fausse effigie du Roi : car «Satan même se transfigure en ange de lumière» (II Cor 11,14). Ne
mêlez pas à votre trésor une image de votre prince amoindrie par la ruse et la mauvaise foi
arienne. Ne tentez pas l'oreille des croyants par le son de l'argent, en sorte que le tintement de la
monnaie empêche d'écouter religieusement les Ecritures, ou que le désir de paraître se glisse
dans les cœurs religieux. Ce ne sont donc pas tous les changeurs qui doivent être proscrits, car il
en est de bons; aussi bien «vous auriez dû, est-il dit, donner mon argent aux changeurs, et à mon
retour je l'aurais repris avec intérêts» (Mt 25,27). S'il existe une monnaie des Ecritures, il y a aussi
les intérêts des Ecritures. Quant aux sièges des vendeurs de colombes, je ne comprends pas, au
sens littéral, pourquoi II les renversa; car les marchands d'oiseaux ne pouvaient revendiquer la
distinction d'un siège d'honneur au marché; quel privilège de dignité comportent donc les
colombes ? Cependant l'ordonnance du baptême du Seigneur – quand l'Esprit saint descendit
sous forme de colombe – nous avertit qu'à l'exemple de ces marchands chassés du temple,
ceux-là ne sauraient avoir place en l'Eglise de Dieu qui trafiquent de la grâce de l'Esprit saint.
«Vous avez reçu gratuitement, est-il dit, donnez gratuitement» (Mt 10,8). Aussi bien Simon, qui
pensait que le don de sanctifier pouvait lui être conféré pour de l'argent, a reçu de Pierre cette
réponse : «Que ton argent périsse avec toi, puisque tu crois que la grâce de Dieu peut s'obtenir
pour de l'argent. Il n'y a pour toi nulle part, nulle société avec cette foi» (Ac 8,20). Les vendeurs de
brebis et de bœufs sont, je pense, les infâmes trafiquants qui sont à l'affût et exploitent le travail
ou la simplicité d'autrui. Ou encore, puisque les brebis et les bœufs sont chassés, et qu'il fait
emporter les colombes, c'est, semble-t-il, l'exclusion du peuple juif – car «Ephraïm est une
colombe» (Os 7,11) – parce que le Seigneur déteste leurs héritages et leurs travaux. La monnaie
est éparpillée, pour que la grâce soit recueillie; la table des changeurs renversée, pour que celle
du Seigneur la remplace; le bûcher abattu, pour que s'érigent les autels. Et tout cela Il le faisait
sans aucune escorte armée ni richesses; mais avec un fouet de cordes Il frappait la foule (Jn
2,15), et nul n'osait résister. Tantôt Il use de la verge, tantôt du fouet – car «c'est une verge droite
que la verge de votre royauté» (Ps 44,7) – : de la verge, pour redresser; du fouet, pour persuader.
Le premier enseignement est rigide, celui-ci humain et comme flexible, fouettant la conscience
du pécheur comme d'un coup atténué. Autre chose est la manière terrifiante des Prophètes, autre
la persuasion des apôtres; de part et d'autre pourtant, c'est l'éducation par la même parole. Et s'il
a fait un fouet avec des cordes, c'est que «les cordeaux, est-il dit, m'ont donné une belle part;
oui, ma part d'héritage est splendide» (Ps 15,6) : il s'agit des cordeaux avec lesquels les
arpenteurs déterminent les limites des champs à mesurer. Ainsi, comme un bon arpenteur, il fixait
les frontières de la Synagogue, et faisait sortir du temple les profanateurs de l'Eglise; car un
nouvel appréciateur de la fertilité des âmes était arrivé, pour évaluer la qualité des champs, non
leurs surfaces. C'est d'ailleurs à bon droit que les cordes ne sont pas tendues pour enserrer une
certaine étendue de domaine, ne fixent pas de bornes à la foi comme à un objet délimité; mais le
fouet libre étend à l'infini les confins de l'Eglise, et chasse les Juifs vers un exil non pas limité,
mais sans fin, en sorte qu'il ne reste plus jamais place pour la Synagogue dans le monde.
Luc 20,9-19. Les vignerons homicides.
«Un homme planta une vigne.»
Beaucoup rattachent des interprétations variées à ce mot de vigne; mais Isaïe a
clairement rappelé que la vigne du Dieu des armées, c'est la maison d'Israël (Is 5,7). Cette vigne,
quel autre que Dieu l'a créée? C'est donc Lui qui l'a louée et qui est parti bien loin : non pas que
le Seigneur soit parti d'un lieu pour un autre heu, Lui qui toujours est partout, mais parce qu'il est
davantage présent à ceux qui l'aiment, absent pour ceux qui le négligent. Or Il fut longtemps
absent, pour que sa réclamation ne parût pas précipitée; car plus la libéralité est indulgente, plus
inexcusable est l'opiniâtreté. Vous lisez donc à propos en Matthieu qu'il l'entoura d'une haie,
c'est-à-dire la fortifia du rempart de la protection divine, de peur qu'elle ne fût d'un abord facile
aux incursions des fauves spirituels. «Et il y creusa un pressoir.» Comment entendre ce qu'est le
pressoir ? Peut-être parce que des psaumes sont intitulés : «Pour les pressoirs», du fait que les
mystères de la Passion du Seigneur, tel un vin nouveau, y ont bouillonné avec plus d'abondance,
dans la chaleur de la sainte inspiration des Prophètes. Aussi bien on a cru ivres ceux en qui se
déversait l'Esprit saint (Ac 2,13). Donc Lui aussi creusa un pressoir, où le fruit intérieur du raisin
des âmes se répandrait en un écoulement spirituel. «Il construisit une tour» : en élevant le faîte de
la Loi. Et cette vigne ainsi défendue, équipée, parée, Il la loua aux Juifs. Et à la saison des fruits il
envoya ses serviteurs. Il a bien fait d'écrire la saison des fruits, et non leur récolte : car les Juifs
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n'ont donné aucun fruit; nul a été le rapport de cette vigne, dont le Seigneur dit : «J'ai compté
qu'elle produirait des raisins, mais elle a produit des épines» (Is 5,2). Dès lors, ce n'est pas le vin
d'allégresse, le moût de l'Esprit, mais le sang vermeil des Prophètes, que les pressoirs ont
dégorgé. Aussi bien Jérémie a-t-il été jeté dans une fosse (Jér 44,6) : car tels étaient désormais
les pressoirs des Juifs, remplis non de vin, mais de bourbe. Et bien que les prophètes semblent
indiqués en termes généraux, le texte nous donne à entendre que celui qui fut
lapidé, c'est Naboth : il est vrai que nous n'avons recueilli de lui aucune prophétie verbale; mais
nous avons recueilli une prophétie par le fait, car par son propre sang il a prophétisé que cette
vigne aurait bien des martyrs. Et quel est celui qui est blessé à la tête ? Evidemment Isaïe : car la
scie a plus aisément sectionné la charpente de son corps qu'elle n'a fait plier sa foi, usé sa
constance, ou rogné la vigueur de son âme. Par la suite il advint qu'en ayant envoyé plusieurs
autres, que les Juifs renvoyèrent sans honneur et profit pour eux, n'ayant pu rien en tirer,
finalement il envoya son Fils unique; et ces perfides, voulant se débarrasser de l'héritier, le tuèrent
en le crucifiant, le rejetèrent en le reniant. En peu de mots que de grandes choses ! D'abord qu'il
existe une bonté de naturel, qui souvent se fie à des indignes; puis que le Christ est venu comme
le remède suprême des maux; ensuite que renier l'héritier, c'est désespérer du Père. Or le Christ
est tout ensemble héritier et testateur : héritier, parce qu'il survit à sa propre mort, et recueille en
nos progrès comme le bénéfice et l'héritage des Testaments qu'il a Lui-même rédigés. Il est donc
bien qu'il interroge, afin qu'ils se condamnent par leur propre arrêt. Le maître de la vigne va venir,
dit-Il, parce que dans le Christ réside également la majesté du Père, ou parce que dans les
derniers temps sa présence se fera sentir davantage aux cœurs des hommes. Donc ils rendent
eux-mêmes la sentence contre eux : que les méchants périssent, et que la vigne passe à d'autres
métayers. Quels sont les métayers, qu'est la vigne ? Regardons. La vigne est notre figure. Car le
peuple de Dieu, enraciné sur la souche de la vigne éternelle, s'élève au-dessus de terre, et, parure
d'un sol sans beauté, tantôt pousse bourgeons et fleurs, tantôt s'entoure d'un vêtement de
verdure, tantôt accueille le joug aimable , lorsqu'elle a grandi et que ses bras développés sont les
sarments d'un vignoble fécond. Le vigneron est le Père tout-puissant, la vigne est le Christ, et
nous, les sarments; et si nous ne portons pas de fruit dans le Christ, la serpe du vigneron éternel
nous retranche. Il est donc juste d'appeler vigne le peuple du Christ, soit parce qu'il orne son
front du signe de la Croix, soit parce qu'on récolte ses fruits à la dernière saison de l'année , soit
parce que, comme pour les rangées de la vigne, ainsi pour tous, pauvres et riches, humbles et
puissants, serviteurs et maîtres, il y a dans l'Eglise de Dieu mesure égale, nulle distinction.
Comme la vigne épouse les arbres, ainsi le corps s'unit à l'âme, et l'âme au corps. Comme la
vigne attachée se redresse, comme l'émonder n'est pas l'amoindrir, mais la faire croître, ainsi le
peuple saint lié se dépouille, humilié se redresse; la taille le couronne. Bien plus : comme le tendre
rejeton, prélevé sur un vieil arbre, est greffé sur le surgeon d'une autre racine, ainsi le peuple saint,
une fois débridées les cicatrices du vieux rejeton, nourri sur l'arbre de la Croix comme au sein
d'une mère aimante, se développe; et l'Esprit saint, comme répandu dans les sillons profonds
d'un terroir, se déverse dans la prison de ce corps, effaçant par le bain de l'eau salutaire tout ce
qui est fétide, et redressant la tenue de nos membres vers une conduite céleste. Cette vigne, le
diligent vigneron a coutume de la sarcler, de l'attacher, de la tailler; déblayant l'entassement des
masses de terre, tantôt Il brûle de soleil les secrets de notre corps, tantôt Il les arrose de pluie. Il
aime à sarcler son terrain, pour que les ronces ne blessent pas le bourgeon, pour que les feuilles
n'épaississent pas leur ombre, et que la vanité stérile des paroles, portant ombrage aux vertus,
n'arrête pas la maturation du naturel et du caractère. Mais Dieu nous garde de craindre un
détriment quelconque pour cette vigne, que le gardien vigilant du Seigneur Sauveur a fortifiée
contre toutes les entreprises de la malice du siècle par le mur de la vie éternelle ! «Elle a poussé
ses rejetons jusqu'à la mer» (Ps 79, 12); car «la terre appartient au Seigneur» (Ps 23,1) : partout
Dieu le Père est honoré, partout le Seigneur Christ est adoré.
Voilà notre vendange. Dans la joie donc et la sécurité, que les uns chargent en leur sein les
grappes des raisins savoureux, que d'autres goûtent aux présents du ciel, qu'un bon nombre
expriment sous les pieds de leur bon vouloir le fruit du bienfait divin, et, leurs chaussures
enlevées, colorent leurs pieds nus du vin qui ruisselle51 : car le lieu où nous sommes est une terre
sainte (Ex 3,5), et dès lors il faut quitter les chaussures, en sorte que le pas de notre âme,
gravissant les degrés du trône très saint, soit dégagé des liens et entraves du corps. Il convient
qu'il y ait vendange du monde entier, puisque c'est la vigne du monde entier. «Voici le temps
favorable» (II Cor 6,2) : l'année ne frissonne plus sous les frimas d'hiver et les brumes de la fausse
foi; l'écorce difformé du blasphème ne s'épaissit plus sous les neiges entassées et la gelée
persistante; mais, affranchie des bourrasques du sacrilège, la terre déjà conçoit de nouveaux
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fruits, produit les anciens. Oui, la bourrasque de toutes les dissensions est tombée; tous les feux
des convoitises du monde, toute la flamme dont l'incendie embrasait le peuple de l'Italie, jadis
l'erreur juive, récemment l'arienne, est maintenant tempérée par un calme zéphyr. La tempête est
apaisée, la concorde fait voile, la foi souffle, les nautoniers de la foi rentrent à l'envi aux ports
qu'ils avaient quittés et pressent de doux baisers les rivages de leur patrie, se félicitant d'être
délivrés des périls, libérés des égarements. Salut, vignoble digne d'un tel gardien ! Tu as été
consacré par le sang non du seul Naboth, mais de Prophètes sans nombre, et, qui plus est, par le
sang précieux du Seigneur. Sans doute Naboth n'a pas été effrayé par les menaces du roi; sa
constance n'a pas ployé sous la crainte; les plus riches présents n'ont pu l'amener à vendre son
attachement religieux; mais résistant aux désirs du roi, qui voulait planter dans ses jardins herbes
et légumes en coupant la vigne, ne pouvant faire autre chose il éteignit de son propre sang le feu
qui menaçait les ceps. Mais enfin il défendait une vigne éphémère; toi, c'est pour l'éternité que t'a
plantée à notre intention la mort d'une multitude de martyrs; la croix des apôtres, reproduisant la
Passion du Seigneur, t'a provignée jusqu'aux extrémités du monde entier.
Luc 20,21-26. Le tribut à César.
«De qui porte-t-il l'effigie et l'exergue ?»
Le Seigneur nous apprend en cet endroit que nous devons être circonspects dans nos
réponses aux hérétiques ou aux Juifs. Ailleurs Il a dit : «Soyez habiles comme les serpents» (Mt
10,16); passage que beaucoup entendent ainsi : puisque le serpent suspendu (Nomb 21,8)
annonçait la Croix du Christ, par laquelle Il devait éliminer le venin de serpent de l'esprit mauvais,
il semble que l'on doive être habile comme le Christ, simple comme l'Esprit. Vous avez ici le
serpent, qui protège toujours sa tête, esquive la blessure mortelle. Interrogé par les Juifs s'il avait
reçu son pouvoir du ciel, Il répondit : «Le baptême de Jean, d'où est-il ? du ciel, ou des
hommes ?» (Lc 20,4), afin que, n'osant pas nier qu'il soit du ciel, ils se réfutent eux-mêmes
comme insensés s'ils nient que son auteur est du ciel. Demandant un didrachme, Il s'enquiert de
l'effigie; car autre est l'effigie de Dieu, autre l'effigie du monde, et c'est pourquoi tel nous avertit :
«De même que nous avons porté l'effigie du terrestre, portons aussi l'effigie du céleste» (I Cor
15,49). Le Christ ne porte pas l'effigie de César, car Il est l'Image de Dieu. Pierre ne porte pas
l'effigie de César, car il a dit : «Nous avons tout quitté et vous avons suivi» (Mt 19,27). On ne
trouve l'effigie de César ni chez Jacques ni chez Jean, parce que fils du Tonnerre. Mais on la
trouve en mer (Mc 3,17), où les monstres ont la tête écrasée sous les eaux, tandis que le monstre
principal, la Jeté écrasée, est donné en nourriture aux peuples de l'Ethiopie (Ps 73,13 ssq.). Si
donc Il n'avait pas l'effigie de César, pourquoi a-t-il payé l'impôt ? Il ne l'a pas payé de son bien,
mais a rendu au monde ce qui était au monde. Vous aussi, si vous voulez ne rien devoir à César,
ne possédez pas ce qui est au monde. Mais vous avez des richesses : vous êtes redevable à
César. Si vous voulez ne rien devoir au roi de la terre, quittez tous vos biens et suivez le Christ. Et
c'est à bon droit qu'il décide d'abord ce qu'il faut rendre à César : car on ne peut appartenir au
Seigneur si d'abord on ne renonce au monde. Mais tous nous y renonçons, en paroles; nous n'y
renonçons pas de coeur : car, lorsque nous recevons les mystères, nous renonçons. Quelle lourde
chaîne ! promettre à Dieu, et ne pas s'acquitter ! «Mieux vaut pour vous, est-il dit, ne pas vouer
que vouer et ne pas rendre» (Ec 5,4). Un contrat de foi est plus sérieux qu'un contrat d'argent.
Accomplissez votre promesse tandis que vous êtes en ce corps, avant que le créancier ne vienne
vous jeter en prison : «En vérité, je vous le dis, vous n'en sortirez pas que vous n'ayez payé le
dernier denier» (Mt 5,25).
Luc 20,27-37. La femme aux sept maris.
«Si le frère de quelqu'un vient à mourir…»
Les sadducéens, c'est-à-dire la fraction la plus détestable des Juifs, tentent le Seigneur en
cet endroit. Au sens obvie leur sottise est reprise; au sens mystique leur opinion est réfutée, et le
cas de chasteté qu'ils ont tiré de leur propre fonds, puisque selon la lettre une femme doit se
marier même contre son gré, pour que le frère du défunt lui donne une postérité. Donc la lettre tue
(II Cor 3,6), telle une entremetteuse des vices, tandis que l'Esprit est maître de chasteté. Voyons
donc si cette femme ne serait pas la Synagogue. Elle a eu sept maris, tout comme il est dit à la
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SUR L'EVANGILE SELON SAINT LUC
Samaritaine : «Vous avez eu cinq maris» (Jn 4,18) : car la Samaritaine ne suit que cinq livres de
Moïse; la Synagogue en suit, princièrement, sept, et, par sa mauvaise foi, n'a eu d'aucun une
descendance, une postérité, des héritiers. Aussi n'aura-t-elle point part avec ses époux à la
résurrection, parce qu'elle a détourné un précepte spirituel dans un sens charnel. Il n'était pas
question du frère de quelqu'un selon la chair pour donner une postérité au frère défunt, mais de
ce Frère qui devait recueillir du peuple mort des Juifs la connaissance du culte divin comme une
épouse, et en avoir une descendance en la personne des apôtres : demeurés au sein de la
Synagogue comme restes informes des Juifs défunts, ils ont obtenu d'être conservés, grâce à
l'élection de la grâce, par l'alliage d'une nouvelle semence. Quant à la Synagogue, elle reçoit
souvent l'étole, marque du mariage, parce qu'elle est mère des croyants; souvent aussi on la
montre répudiée, parce qu'elle est mère d'incroyants. Pour elle la Loi corporelle est morte, pour
ressusciter spirituelle. Donc le peuple saint de Dieu, s'il aime les sept livres de la Loi comme d'un
amour conjugal, et obéit à ses ordres comme à ceux d'un mari, aura dans la résurrection cette
union céleste, où nulle souillure du corps ne fera rougir sa pudeur, mais où les dons de la grâce
divine l'enrichiront.
Signature numérique de
archimandrite Cassien
DN : cn=archimandrite
Cassien, o=VCO, ou,
email=vco@[Link],
c=FR
Date : 2015.07.04
08:51:47 +02'00'
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