Article
« "Chanter" les morts en pays anyi (Côte-d’Ivoire) »
Véronique Duchesne
Frontières, vol. 20, n° 2, 2008, p. 44-48.
Pour citer cet article, utiliser l'information suivante :
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DOI: 10.7202/018333ar
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R E C H E R C H E
S U R L E Noolo exécuté pour les
CD
funérailles de Koffi Brou
à Kangandissou
« Chanter »
les morts
dans l’après-midi
du 5 décembre 1996.
Durée : 7 min 16 s
en pays anyi
(Côte-d’Ivoire)
Résumé
Dans le sud-est de la Côte-d’Ivoire, les
personnes âgées ont droit à des funé-
railles solennelles faisant une large place À LA MÉMOIRE DE BROU YAH YINI,
aux manifestations musicales, dansées et
DÉCÉDÉE LE 17 AVRIL 2007, À KANGANDISSOU.
chantées. Les lamentations funèbres et le
noolo, expressions plutôt chantées, sont
exécutées en hommage au défunt. Mais si
les lamentations sont plutôt larmoyantes,
le noolo est plutôt vigoureux. Et tandis
que les paroles des lamentations ont trait
à la solitude physique et morale dans
laquelle le mort laisse le vivant, au ques-
tionnement sur son propre sort, au rôle
de médiateur (conféré au défunt) entre
le monde des vivants et celui des morts,
et finalement renvoient à une certaine
impuissance face à la mort, le noolo s’ap-
Véronique Duchesne, Ph. D.,
parente plutôt à un défi lancé à la mort, membre du Centre d’études des mondes africains (CEMAf),
qui vise à inciter les endeuillés au courage CNRS UMR 8171 EPHE, chargée d’enseignement,
pour vaincre la mort. Universités Paris I et Paris VIII.
Mots clés : lamentation funèbre – Dans le sud-est de la Côte-d’Ivoire, en
chant funéraire – veillée funéraire – pays anyi1, une personne âgée a droit à des
hommage.
funérailles solennelles (êsê kpli, « gran-
des funérailles »), véritable couronnement
Abstract dont l’ensemble de sa famille se glorifie. Il
In the south-east of Ivory Coast, the elderly
are entitled to solemn funerals with a
arrive aussi que, faute de moyens suffisants
strong emphasis on musical, danced and dans l’immédiat, la famille décide que le
sung events. The funeral lament and the corps du défunt soit gardé à la morgue en
noolo, mainly sung expressions, are exe- attendant une date ultérieurement définie
cuted as a tribute to the deceased. But (bê butu êsê, littéralement « on recouvre
if lamentations are rather tearful, the les funérailles »). La danse2 occupe dans
noolo is rather lively. And while words of le rituel funéraire une place importante.
lament relate to the physical and moral Pendant les sept jours que durent les funé-
solitude in which the deceased leaves the railles, différentes danses peuvent être
living, to the questioning of one’s own
organisées dans la cour mortuaire, lors
fate, to the role of mediator (given to
the deceased) between the worlds of the
des veillées 3. Chaque danse correspond
living and the dead, and finally refer to a à un groupe constitué de musiciens, de
certain helplessness in the face of death, chanteurs et de danseurs. La danse exé-
the noolo is more a challenge towards cutée varie selon l’âge, le sexe et le statut
death, which strives to give courage to social du défunt. Ainsi kenyan kpli4 est-
the mourning in conquering death. elle exécutée pour les funérailles du roi
Keywords : funeral lament – funeral
ou d’un membre du lignage royal. Seuls
song – funeral vigil – tribute. le roi et la reine sont autorisés à partici-
per à cette danse chaussés et parés d’un
couvre-chef, les autres danseurs devant se
déchausser et se découvrir. Chaque pas, Brou Yah Yini dans son champ d’ignames.
FRONTIÈRES ⁄ PRINTEMPS 2008 44
chaque geste y ont un sens : rien n’y est gra- sonnelle décline les qualités ou les bonnes sition sonore et dans un ordre tout à fait
tuit. Autrefois, seuls les hommes et femmes actions du défunt, sous la forme mélo- improvisé. Pour les maintenir en forme,
libres pouvaient la danser mais, l’esclavage dieuse de louanges adressées au défunt de la boisson leur est offerte par le lignage
étant aboli, on a tendance à être moins encore présent. Les lamentations ne sont endeuillé. Quand la performance est ter-
rigoureux. La danse fokwé5 exclusivement entonnées que par des femmes, le plus sou- minée, les bâtons utilisés pour rythmer les
masculine est réservée aux hommes appar- vent âgées7, qui connaissent bien le défunt chants sont jetés à l’entrée du village, ils
tenant au groupe — aujourd’hui tous âgés. et avec lesquelles ce dernier avait tissé un ne devront plus servir à un autre usage. Le
La danse abodan comme la danse kokoubè certain nombre de relations. Les paroles noolo peut être exécuté dès le premier jour
sont organisées lors de la célébration des se rapportent toujours au vide que la mort des funérailles ou bien être organisé au
funérailles solennelles mais aussi au cours a introduit dans leurs relations personnel- cours d’une ou plusieurs veillées. En pays
des réjouissances populaires, elles ne com- les. Elles font référence à un passé com- anyi, on peut l’entendre indifféremment
portent pas d’exclusive sociale : hommes, mun, proche ou lointain8. L’expression-clé dans la journée ou dans la nuit10.
femmes, enfants, vieillards, peuvent en autour de laquelle s’organise rythmique- Précisons que le noolo est aussi exé-
jouir. Alors qu’abodan est dansée par les ment tout le texte est l’affirmation de la cuté en dehors des funérailles mais avec
plus anciens, kokoubè est exécutée par de souffrance, omniprésente et éternelle. quelques variantes. Il est alors pratiqué
jeunes gens, en majorité des jeunes filles. par les petites filles, jeunes filles ou jeunes
Les funérailles solennelles sont aussi le Exemple femmes : disposées en cercle, elles enton-
lieu d’autres expressions sonores (plutôt À Kangandissou, en novembre 1999, nent des chants tout en frappant dans leurs
« chantées » que « dansées ») que je sou- à la mort de sa « fille » [fille de sa sœur], mains. Chaque participante invente son
haite étudier plus particulièrement : les une vieille femme entonna la lamentation couplet en fonction du refrain choisi par
lamentations funèbres et le noolo. funèbre suivante : le groupe, ou se contente simplement de
chanter un proverbe. Dès qu’elle a fini,
Ablan, je suis morte
LES LAMENTATIONS FUNÈBRES elle se laisse tomber, le dos le premier,
Dans la cour mortuaire, aussitôt l’an- Tu nous as laissé. dans les bras de deux de ses compagnes en
nonce de la mort et les gestes rituels accom- Ablan, que va-t-on devenir sans toi ? prononçant le nom du garçon qu’elle aime
plis (toilette, maquillage avec du kaolin et La famille est complètement détruite. ou celui d’un amant fictif. Ses camarades
habillage du défunt), le corps est exposé Tu nous as laissé. la relèvent en lui faisant faire un saut. C’est
sur un lit d’apparat, le plus souvent dans Tous t’adressent leurs condoléances là le noolo ordinaire. Celui des funérailles,
le salon qui, pour l’occasion, est décoré (voir Duchesne, 1999, filmographie). par contre, est réservé aux adultes et se
de somptueux pagnes tissés aux couleurs caractérise par l’absence de la dernière
chatoyantes. En présence du mort, cha- Associant souffrance et éloge, ce partie de la danse : la chute et le saut pen-
cun exprime alors son chagrin d’une façon « chant » monodique permet d’atténuer la dant qu’on prononce le nom d’un amant.
démonstrative et sonore, en gémissant ou douleur que représente le départ définitif Cela peut toutefois se produire si la défunte
criant, cheveux ébouriffés, mains sur la imminent du mort et de consoler à la fois est une jeune fille.
tête, parfois en se roulant dans la poussière. le mort (encore représenté par son corps) Le corpus des chants du noolo est
C’est le temps ritualisé des pleurs (esunê). et la famille en pleurs. Une autre perfor- vaste, il ne comporte pas de partie fixe,
Hommes, femmes, enfants, participent de mance, collective cette fois, remplit aussi commune à toutes les funérailles. Tous les
cet événement sonore qui retentit jusqu’à cette fonction, mais d’une autre façon. chants sont admis, que ce soient les chants
l’extrémité du village. Chacun lance ses de distraction, de fiançailles ou la plainte
appels à son gré, appelant le défunt par LE NOOLO d’une femme à l’égard de son mari. Pour
son nom, et tous les morts de la cour un à À la différence des danses présentées la circonstance, un couplet évoque sou-
un : « Viens secours-moi ! Je suis perdu, tu précédemment (et qui toutes font référence vent le souvenir du disparu ou de celui des
m’as laissé seul. Je suis devenu orphelin. à un groupe formellement constitué), le membres de sa famille ayant déjà rejoint
J’ai froid. » Les pleurs constituent un adieu noolo9 est exécuté par un groupe infor- le séjour des morts. Certains préfèrent
collectif de la communauté à l’un des siens. mel constitué à chaque fois de personnes improviser des invectives contre la mort :
Ils avertissent également les ancêtres de différentes. Chaque rituel funéraire voit se « Mort, si tu étais un homme, je te ferais la
l’arrivée d’un nouveau membre jouissant produire un noolo différent. guerre », ou évoquer la douleur et l’absence
de toute l’estime de la communauté. Passé le temps des pleurs, des femmes de l’être cher. À part quelques rares cou-
Passé ce temps des pleurs, les hommes se rassemblent — de rares hommes peuvent plets réservés au rituel funéraire, les chants
se retirent et s’installent sur des bancs dans également participer — et se munissent de du noolo n’ont, par leur nature, aucune
la cour et seules les femmes restent auprès bâtons de bambou coupés dans la lon- relation directe avec le thème de la mort.
du corps. Dans l’espace confiné du salon, gueur. Dès qu’elles sont en nombre suffi- Pour ce qui est de la structure formelle,
le fracas des pleurs a laissé place au silence sant (environ une dizaine), elles forment les chants du noolo exécutés collectivement
et à la retenue dans les gestes et les paroles. un cercle et, debout, elles commencent ont une structure responsoriale oppo-
Soudain une longue complainte s’élève, à chanter, chacune frappant l’un contre sant un soliste à un chœur, dont la forme
a cappella : une voix tremblante laisse l’autre deux bâtons (appelé ndê) à un est donc : ABA’BA’’B, etc. [A = soliste,
échapper une tirade de paroles plaintives rythme très rapide. Un tambourinaire assis, B = chœur]. S’agissant d’une structure
entrecoupées de sanglots. Cette expression non loin du cercle, son tambour (appelé responsoriale, le chœur répète générale-
sonore strictement individuelle, dont la kpindrin) entre les genoux, frappe, de ses ment une phrase constante, les variations
structure formelle s’apparente à celle d’un mains, les rythmes d’accompagnement. relevant de la période du soliste. Certains
chant monodique (sans accompagnement À tour de rôle, une chanteuse entonne éléments de variations peuvent aussi être
musical ou dansé) est ce qu’on nomme en un bref couplet tandis que les autres lui intégrés par le chœur. Dans ce cas, la
français une lamentation funèbre (en anyi répondent en chœur. La performance peut structure peut revêtir la forme suivante :
esunê bubulê, littéralement « des pleurs durer plusieurs heures. Les solistes se suc- ABA’BA’’B’ ou toute autre combinaison
cassés »6 ). Cette improvisation très per- cèdent sans aucune interruption ou tran- de ce type.
45 FRONTIÈRES ⁄ PRINTEMPS 2008
Exemple 211 Exemple 313 « Madame » Nyanda dit « Le jour où
Noolo exécuté pour les funérailles du Noolo exécuté pour les funérailles de mon- je verrai Kakou Amanê, je construirai
roi Nanan Nganza II à Kangandissou, sieur Koffi Brou à Kangandissou, dans mon campement
dans la nuit du 23 janvier 1991, par l’après-midi du 5 décembre 1996, par Brou toute seule. »
Anzera Akouman, Ehoukou Ama, Akissi, Yah Yini, Brou Ahou, Anzera Akouman, Kakou Amanê dit « Le jour où
Kohuwa, Adjua, Afoua, Adjoba, les chan- Anzera Etien, Nguetta Ahou, Ehoukou je verrai Yao Yah, je construirai mon
teuses, et Kadjo et François, les chanteurs, Ama, Ehouman Adjua, Eba Akoua, campement toute seule. »
accompagnés par le tambourinaire Yakpo Kohuwa, Nguessan, les chanteuses, et Yao Yah ee
Anzera. Akpagni Brou, chanteur, accompagnés par
Chœur : oo oo, je construirai
Soliste 1 : Moi l’oiseau (bis) le tambourinaire Brou Kamelan.
mon campement toute seule.
Quel oiseau m’a prédit Soliste 1 : Ebi Dia, le jour où je verrai
Soliste 6 : Ma sœur, je construirai
qu’un jour je connaîtrai la souffrance. mon père, je construirai
mon campement toute seule
mon campement toute seule.
Chœur : Moi l’oiseau (bis) je suis morte, je construis
Quel oiseau m’a prédit Chœur : oo oo, je construirai
mon campement toute seule.
qu’un jour je connaîtrai la souffrance. mon campement toute seule.
Chœur : oo oo, je construirai
Soliste 2 : Je vous remercie Soliste 2 : Ebi Dia, le jour où je verrai mon campement toute seule ee.
« madame » Ngô, je construirai
Monsieur Koffi, je vous remercie Soliste 6 et soliste 1 : Jouons noolo,
mon campement toute seule.
pour la boisson donnée. soyons énergiques, jouons noolo.
[Ngô surnom de Gbalôgô]
« Madame »12 Adjua, je vous remercie Mesdames messieurs, nous jouons
Chœur : oo oo, je construirai
Pour la boisson donnée. noolo.
mon campement toute seule.
Kouamé oi Kouamé, je te remercie Chœur : ee ee Jouons noolo.
Soliste 3 : Ebi Dia, le jour où je verrai
Pour la boisson donnée. « madame » Maye, je construirai Soliste 6 et soliste 1 : Jouons noolo,
« Madame » Afouo, pour moi c’est fini. mon campement toute seule. Chœur : ee ee Jouons noolo.
Chœur : oo oo. [Maye est la mère de la soliste] Soliste 6 : ee jouons noolo, mesdames
Soliste 3 : Il n’y a pas de remède « Madame » Maye dit « Le jour où je messieurs, jouons noolo
pour celui qui est médisant verrai monsieur Brou, je construirai
Chœur : ee ee Jouons noolo.
[on ne peut pas changer celui mon campement toute seule »
[Koffi Brou, le défunt] Soliste 6 : Messieurs mesdames, jouons
qui est médisant].
monsieur Brou dit « Le jour où je noolo
Si ton ennemi est présent quand
on juge une affaire, verrai madame Yah, je construirai Chœur : ee ee Jouons noolo.
mon campement tout seul » Soliste 6 : Jouons noolo,
L’affaire ne finira pas.
« Madame » Yah dit « Le jour où je Chœur : Jouons noolo, soyons
Chœur : Il n’y a pas de remède
verrai madame Ablan, je construirai énergiques, jouons noolo
pour celui qui est médisant.
mon campement toute seule »
Soliste 4 : Boson Ma e [un nom propre] soyons énergiques, jouons noolo.
« Madame » Ablan dit « Le jour où je
Mon champ, la forêt. verrai Gbalôgô, je construirai mon Soliste 6 : Messieurs mesdames, jouons
Chœur : Boson Ma ee. campement toute seule » noolo
Ee Ebi Dia, je suis morte Mesdames messieurs, jouons noolo
Soliste 5 : « Madame » Eba ee
Chœur : oo oo, je construirai Monsieur Bedia est mort, nous jouons
On sait que tu es quelqu’un de bien.
mon campement toute seule. noolo
Chœur : Elle a fait beaucoup « Madame » Gbalôgô, je joue noolo
d’enfants, ee. Soliste 4 : Ebi Dia, le jour où je verrai
[sœur décédée de la soliste]
mon père, je construirai mon
Soliste 5 : « Madame » Eba ee « Madame » Anzera Nyanda, je
campement toute seule.
Si je savais que l’on vient et qu’ensuite m’amuse [sœur décédée de la soliste]
Chœur : oo oo, je construirai
on meurt Yao Yah, je m’amuse
mon campement toute seule.
Je n’allais pas venir. Koffi Brou, je m’amuse [le défunt].
Soliste 5 : Ebi Dia, le jour où je verrai ma
Chœur : Elle a fait beaucoup Chœur : Jouons noolo, soyons
maman, je construirai
d’enfants, ee. énergiques, jouons noolo
mon campement toute seule.
Soliste 5 : « Madame » Eba ee Chœur : oo oo, je construirai soyons énergiques, jouons noolo.
Si je savais que l’on vient et qu’il y a mon campement toute seule. Soliste 7 : Gbaniye, je suis morte (ter).
la pauvreté
Soliste 6 : Ebi Dia, le jour où je verrai Ce que tu feras en chemin, on le saura
Je n’allais pas venir. monsieur Brou, je construirai mon Où tu dormiras, on le saura.
Chœur : Elle a fait beaucoup campement toute seule. [le défunt] e Asafo ee (bis)
d’enfants, ee. Monsieur Brou dit « Le jour où je Je n’irai pas là-bas.
Seules deux solistes font référence expli- verrai madame Ngô, je construirai
Monsieur Houphoüet, ne te fâche pas
citement à la mort. La soliste 2, pour sa mon campement toute seule. »
[feu Houphoüet Boigny, président de
part, rend hommage à différentes person- « Madame » Ngô dit « Le jour où je la République de Côte-d’Ivoire].
nes vivantes en citant leur nom (bê bubu verrai madame Nyanda, je construirai
edjo, littéralement « casser le chant »). mon campement toute seule. »
FRONTIÈRES ⁄ PRINTEMPS 2008 46
Chœur : Anungble.
Soliste 5 : Notre village.
Chœur : Anungble.
Soliste 6 : ee Ana ee ee (bis)
Chœur : a a.
Soliste 7 : Asafue, je vous remercie.
Chœur : ee
Soliste 7 : On vous remercie.
Chœur : an an.
Soliste 7 : Koffi Brou dit qu’il vous
remercie [le défunt].
Chœur : ee.
Soliste 8 : Avant je ne savais pas.
Maintenant j’ai compris.
Chœur : Maintenant j’ai compris,
Avant je ne savais pas.
Amorcer un noolo constitue une
réponse immédiate et énergique des pro-
ches (parents, alliés, amis) qui refusent que
l’abattement moral et physique envahisse
Brou Yah Yini prépare le repas de la veuve (funérailles de Koffi Brou, Kangandissou, le 5 décembre 1996). les deuilleurs14. L’orchestre du noolo est
d’ailleurs facilement constitué puisqu’il
comprend des idiophones (les bâtons)
dont la fabrication n’est pas difficile et un
membranophone (un tambour à une mem-
brane) couramment utilisé non seulement
dans les rituels funéraires mais également
dans les rites pour les jumeaux ou pour les
cérémonies de divination publique.
Les lamentations funèbres et le noolo
ont pour caractéristique commune de faire
une large place à l’improvisation : on ne
sait pas à l’avance qui va entonner une
lamentation ou bien qui va exécuter un
noolo. Dans les deux cas, en réaction à
l’émotion liée à la disparition d’un proche,
des individus choisissent de s’exprimer à
travers ces manifestions plus ou moins
chantées. Mais si les lamentations sont
plutôt larmoyantes, le noolo est plutôt
vigoureux (leur tempo diffère d’ailleurs
complètement : très lent et très rapide). Et
tandis que les paroles des lamentations
ont trait à la solitude physique et morale
dans laquelle le mort laisse le vivant, au
questionnement sur son propre sort, au
rôle de médiateur (conféré au défunt) entre
Repas rituel de la veuve (funérailles de Koffi Brou, Kangandissou, le 5 décembre 1996). le monde des vivants et celui des morts,
et finalement renvoient à une certaine
impuissance face à la mort, le noolo s’ap-
Tous ceux qui font du mal, Anungble Anungble, deux queues parente plutôt à un défi lancé à la mort, qui
montre-leur qui tu es. d’animal jumelles vise à inciter les deuilleurs au courage pour
Anungble Anungble deux queues Chœur : Anungble vaincre la mort. Tandis que les lamenta-
d’animal jumelles tions exécutées dans l’intimité du salon en
Soliste 6 : Notre village.
Chœur : Anungble Anungble. présence du défunt expriment l’antithèse
Chœur : Anungble. de la vie, le noolo exécuté à l’extérieur,
Soliste 6 : Papa je suis morte (bis). devant les deuilleurs, avant l’enterrement
Soliste 6 : J’ai fait jusqu’à je n’ai pas fait
Je suis là, le problème de cette année d’enfants. ou pendant les veillées, exprime la vie sous
Si on n’arrive pas à le régler Chœur : Anungble. un angle plus clément.
Il faut le confier aux militaires. Par conséquent, il ne faut pas s’éton-
Soliste 6 : Notre village. ner de l’apparition récente, au cours des
47 FRONTIÈRES ⁄ PRINTEMPS 2008
3. Voir le site Internet <http ://[Link].
com/[Link]?navig=fiche&no_piece=31>
où un auteur de théâtre ivoirien, François
Amon d’Aby, traite de ce sujet dans sa pièce :
Kwao Adjoba.
4. Kenyan kpli qui signifie « grand tambour »,
désigne à la fois l’instrument de musique et
la danse qu’il accompagne.
5. Fokwe désigne à la fois le long tambour frappé
à l’aide de deux bâtons recourbés, la danse et
le groupe constitué.
6. Les Anyi Bona emploient l’expression
bê yi ayilê, « on parle tout en pleurant »
(Eschlimann, 1985, p. 157, note 6).
7. Eschlimann, qui a travaillé en pays anyi-bona,
précise que : « [La lamentation funèbre] ne
peut être exécutée que par les vieilles femmes
ou par celles qui ont fait au moins six enfants.
Les jeunes filles ne peuvent s’y mêler. On craint
que la stérilité et la mort les frappent si elles y
participent et que, vu leur jeune âge, elles ne
soient tentées de se servir de la lamentation
comme d’un amusement » (1985, p. 157).
8. Ce que mentionne Perrot, qui a étudié l’histoire
des Anyi-Ndényé: «De même que le mort, dont
Les enfants mangent les restes du repas de la veuve (funérailles de Koffi Brou, Kangandissou, le 5 décembre 1996). le corps est étendu sur le lit d’apparat, entr’ouvre
la barrière qui sépare les vivants des morts et
parvient chez ceux-ci chargé des messages que
funérailles anyi, de nouvelles expressions OPOKU, A. M. (1970). « The dance in leur confient, au nom de leur proches, les pleu-
festives du triomphe de la vie sur la mort, Traditional African Society », Research reuses, de même les lamentations des femmes
dans la continuité du noolo. Beaucoup de Review, vol. 7, no 1. font revivre pour les assistants un passé proche
veillées sont aujourd’hui animées par un OWUSU-SARPONG, C. (2000). La mort ou lointain» (1982, p. 7-8).
DJ qui fait écouter les cassettes des artistes akan. Étude ethno-sémiotique des textes 9. Alors que certains auteurs — comme
régionaux et nationaux, musiques sur les- funéraires akan, Paris, L’Harmattan. Eschlimann (1985) et Guerry (1970, p. 62-63)
quelles dansent surtout les plus jeunes. Par PERROT, C.-H. (1982). Les Anyi-Ndényé et — qualifient le noolo de « danse », je dois
ailleurs, lorsque le défunt est de confession le pouvoir aux XVIIIe et XIXe siècles, Abidjan – préciser que l’expression anyi utilisée est
Paris, Ceda – Publications de la Sorbonne. bê bo noolo traduite par « jouer noolo » (ou
chrétienne, la chorale de l’Église (catho- « frapper noolo »), l’expression bê si noolo,
lique ou protestante) tient désormais une SAHIRI, Léandre (2004). Les obsèques de «danser noolo» n’est jamais utilisée. Le même
place importante au cours de ces veillées Bahi Oromé, Abidjan, Kasimex. verbe (bê bo) est par ailleurs utilisé pour bê
religieuses. Enfin, expressions du statut bo kenyan, « jouer du tambour » ou pour bê
social du défunt mais aussi de la situa- Filmographie bo njuru, « jouer du xylophone », ainsi que
tion économique de sa famille, l’animation pour bê bo aosi, « jouer aosi », où aosi est un
DUCHESNE, V. (1999). Funérailles d’Ablan
groupe constitué d’un orchestre spécifique et
musicale — tout comme la nourriture et la Yôbouô, DV Cam, Dépôt Base de données
partageant un même répertoire de chants.
boisson — est plus que jamais essentielle Santé-Maladie-Malheur, Paris, Muséum
lors de ces cérémonies : certaines veillées national d’histoire naturelle, SMM. 10. Selon Guerry (1970, p. 62), en pays voisin
baoulé, la « danse funèbre » — il s’agit du
funéraires qui souvent ont lieu le samedi noolo — « ne doit jamais être commencée en
Notes
soir sont ainsi appelées « Tonnerre » — plein jour ».
nom d’une émission de variétés télévisée 1. La Côte-d’Ivoire compte plus de 400 000 locu-
teurs anyi. Se reconnaissent réciproquement 11. Je remercie Koffi Kouadio pour son aide
ivoirienne très populaire — parce qu’on précieuse dans la traduction des paroles des
être des Anyi : les Sanwi, les Morofouè, les
est certain de bien s’amuser toute la nuit Ndényé, les Diabé ou Djouabli, les Bini et chants présentés ci-après.
tandis que celles qui sont organisées par les Bona. Depuis 1990, je mène des enquêtes 12. Traduction du mot anyi Mo qui est une
une famille pauvre sont qualifiées de « Bal ethnographiques auprès des Anyi Morofouè marque de respect envers une femme.
poussière ». Si la célébration des funé- dans le département de Bongouanou. Ce sont
13. Reproduit sur le CD accompagnant ce numéro
railles évolue rapidement en pays anyi15, mes photos qui accompagnent le texte.
de Frontières.
ces changements, en définitive, concernent, 2. Dans le contexte anyi — et plus généralement
14. Un vieil homme baoulé explique à Vincent
davantage la forme que l’esprit ! dans le contexte africain —, il est vain de cher-
cher à distinguer danse, chant et musique et Guerry, étonné par l’ambiance joyeuse que
Bibliographie à les définir abstraitement : en effet un même manifeste le noolo : « Nous sommes tous dans
nom propre sert à identifier à la fois un réper- la tristesse et nous souffrons beaucoup de la
DUCHESNE, V. (1996). Le cercle de kaolin. mort de notre frère. Mais il n’est pas bon que
Boson et initiés en Côte d’Ivoire, Paris, Institut toire de chants, un orchestre (un ensemble
d’instruments) et des pas de danse. Pourtant la famille du défunt reste seule toute la nuit
d’ethnologie. à pleurer, il faut les distraire de leur chagrin ;
les performances mentionnées ci-après sont
ESCHLIMANN, J. P. (1988). Les Agni devant bien désignées par le même terme anyi bê si, c’est pourquoi nous jouons, nous dansons
la mort, Paris, Karthala. traduit en français par « danser » : on dit bê si devant eux » (1970, p. 63).
GUERRY, V. (1970). La vie quotidienne dans kenyan kpli pour « danser kenyan kpli », bê 15. L’écrivain ivoirien Léandre Sahiri aborde le
un village baoulé, Abidjan, INADES. si fokwe pour « danser fokwe », bê si abodan sujet de l’évolution récente des cérémonies
pour « danser abodan », bê si kokoubè pour funéraires, qui dépasse le seul contexte anyi,
NKETIA, J. H. Kwabena (1969). Funeral
« danser kokoubè ». dans son dernier roman : Les obsèques de
Dirge of the Akan People, New York, Negro
Bahi Oromé (2004).
University Press.
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