Égalité et droit électoral en démocratie
Égalité et droit électoral en démocratie
É
lire, c’est désigner à plusieurs le titulaire d’une fonction ; c’est trans-
former des volontés individuelles distinctes en une décision unique par
laquelle une collectivité choisit une ou des personnes. L’élection per-
met d’intégrer des opinions diverses, de sorte qu’il en émane un choix précis.
Lorsqu’elle est organisée à l’échelle d’un État démocratique, elle permet de
« ramener à une autorité unique les volontés protéiformes de millions d’indi-
vidus isolés »2. En cela résident à la fois l’intérêt et la complexité de cette
institution politique.
Le processus de transformation qu’implique l’élection suppose l’expres-
sion de suffrages par les membres d’un groupe, auxquels une prérogative
individuelle est ainsi attribuée. Considérée par rapport au résultat final de
l’opération, qui consiste en une décision collective, cette prérogative s’analyse
comme un moyen d’en influencer la détermination. L’ampleur de l’influence
que chaque individu exerce dans ce cadre est forcément limitée par le fait
que d’autres électeurs expriment simultanément une opinion, potentiellement
différente, qui sera elle aussi prise en considération. À chaque élection corres-
pond donc un partage d’influence entre les membres de la communauté qui
y procède.
Or, comme tout procédé qui implique des relations entre des individus,
l’élection est susceptible d’être régie par des normes juridiques, lesquelles
peuvent notamment encadrer la manière dont ce partage d’influence est or-
donné. La présente étude entend montrer que certaines de ces règles tendent à
1. Traduction libre : « Les questions de droit électoral, sont des questions de pouvoir » (Martin
Morlok, « Chancengleichheit ernstgenommen – Die Entscheidung des Bundesverfassungsgerichts
zur Fünf-Prozent-Klausel bei der Europawahl », JuristenZeitung, 2012, pp. 76-80, ici p. 76).
2. G. Sartori, Théorie de la démocratie, Paris, Armand Colin, 1973, p. 13.
3. G. Jellinek, L’État moderne et son droit, Paris, Giard et Brière, 1913, 2ème partie, p. 286.
4. À tout le moins dans sa conception contemporaine. Nous discuterons plus loin de la nature
du lien entre les concepts d’élection et de démocratie. Voy. infra, chapitre liminaire, nos 14 à 18.
5. P. Wigny, Droit constitutionnel, tome 1, Bruxelles, Bruylant, 1952, p. 394. Il pouvait alors se
fonder sur cette idée pour affirmer que « le droit de suffrage a une importance décisive » (ibid.).
6. Sur cette affirmation, voy. nos développements infra, chapitre liminaire, nos 36 à 44.
7. J. Bentham, « Radical Reform Bill », [1819], in J. Bowring (éd.), The work of Jeremy Ben-
tham, vol. 3, Edimbourg, William Tait, 1843, Preliminary explanations. C’est l’auteur qui sou-
ligne.
8. Voy. infra, première partie, chapitre 1er.
9. Voy. infra, première partie, chapitre 2.
10. Voy. infra, première partie, chapitre 3.
11. Voy. infra, deuxième partie, chapitre 1er.
18 BRUYLANT
BRUYLANT 19
person who is subject to the decision must (within the limits of feasibility) be
accurately interpreted and made known »20.
Ces développements sur le rôle fondamental du principe d’égalité en
démocratie n’ont rien perdu de leur force aujourd’hui. Ainsi, Philippe Gérard,
philosophe du droit contemporain, estime que « le premier des principes sur
lequel repose la société démocratique est celui de l’égalité des membres de
la communauté politique »21. Une idée similaire est exprimée par le juriste
oxonien Jacob Rowbottom :
« inequalities in wealth are, to some extent at least, accepted as a part of the
economic system, while equality is a defining feature in a democracy »22.
On retrouve cette pensée dans la littérature allemande. Ainsi, le juriste et
philosophe du droit Ernst-Wolfgang Böckenförde estime que la démocratie et
l’égalité entretiennent les liens les plus étroits : « Demokratie und Gleichheit
gehören aufs engste zusammen »23. C’est également sous une plume allemande
qu’on trouve l’une des expressions les plus claires de cette idée :
« Der Macht der politischen Mehrheit sind alle unterworfen. Um dies auch für
die überstimmte Minderheit zumutbar und erträglich zu machen, ist Gleichheit
der politischen Rechte ein zentrales Postulat im demokratischen Gemeinwesen ;
es muß deshalb möglichst rigoros gesichert werden »24.
L’extension progressive de l’électorat constitue certainement la
manifestation historique la plus remarquable de la mise en œuvre du principe
d’égalité en matière électorale25, mais nous verrons que l’ensemble du droit
électoral peut être l’objet d’un examen critique réalisé à travers ce prisme.
4 – Démocratie et autres objectifs. – Si l’égalité est un principe juridique
fondamental, elle ne constitue cependant pas l’unique critère pertinent à
l’aune duquel il convient d’apprécier une institution démocratique telle que
20. R. Dahl, Democracy and its critics, New Haven et Londres, Yale University Press, 1989,
p. 86.
21. Ph. Gérard, Droit et démocratie. Réflexions sur la légitimité du droit dans la société dé-
mocratique, Bruxelles, Publications des Facultés universitaires de Saint-Louis Bruxelles, 1995,
p. 112. Voy. aussi Ph. Richard, « Le principe d’égalité en tant que principe fondateur des droits
de l’homme et de la démocratie », in Les droits de l’homme et le suffrage universel. 1848 – 1948
– 1998, Paris, L’Harmattan, 1998, pp. 193-202.
22. J. Rowbottom, Democracy distorted. Wealth, Influence and Democratic Politics, Cam-
bridge, Cambridge University Press, 2010, p. 1.
23. E.-W. Böckenförde, « Demokratie als Verfassungsprinzip », in J. Isensee et P. Kirchhof
(éds.), Handbuch des Staatsrecht, 3ème édition, Munich, Beck, 2004, pp. 429-495, ici p. 457.
24. H. von Armin, « Der strenge und der formale Gleichheitssatz », Die Öffentliche Verwal-
tung, 1984, pp. 85-92, ici p. 86. C’est l’auteur qui souligne. Traduction libre : « Tout le monde
est soumis au pouvoir de la majorité politique. Pour que cela soit acceptable et supportable pour
la minorité dégagée par le vote, l’égalité des droits politiques est un postulat central de la société
démocratique ; elle doit donc être assurée, autant que possible, d’une manière rigoureuse ».
25. T. Balmelli, Le financement des partis politiques et des campagnes électorales. Entre exi-
gences démocratiques et corruption, Fribourg (Suisse), Éditions universitaires Fribourg, 2001,
p. 172.
20 BRUYLANT
26. Max Weber estimait qu’un inconvénient de la démocratie est que ce régime est relativement
dépendant de facteurs émotionnels (« von emotionalen Momenten »), contrairement à l’aristo-
cratie, qui a la tête plus froide (« kühleren Kopf »). Voy. M. Weber, Wahlrecht und Demokratie
in Deutschland, Berlin, Die Hilfe, 1918, p. 27.
27. R. Aron, Démocratie et totalitarisme, Paris, Gallimard, 1965, p. 132.
28. Sur la formation d’une majorité capable de gouverner comme objectif du droit électoral,
voy. not. E. Jesse, Wahlrecht zwischen Kontinuität und Reform, Düsseldorf, Droste, 1985, p. 48.
29. H. F. Pitkin, The concept of representation, Berkeley et Los Angeles, University of Califor-
nia Press, 1967. D’autres auteurs ont traité de la difficulté de définir le concept de représentation
(voy. not. G. Haarscher, « La crise de la représentation », Administration Publique (Trimes-
trielle), 1996, pp. 153-159, ici p. 153) ou ont mis en exergue son caractère évolutif (voy. not.
V. de Coorebyter, « Les partis et la démocratie », Dossiers du CRISP, 2005, n° 64, p. 82).
BRUYLANT 21
30. H. F. Pitkin, The concept of representation, Berkeley et Los Angeles, University of Califor-
nia Press, 1967, p. 60.
31. L’expression « Spiegelbild » est utilisée par la doctrine allemande (voy. par exemple E. Jesse,
Wahlrecht zwischen Kontinuität und Reform, Düsseldorf, Droste, 1985, p. 48). Pitkin utilise
l’expression « descriptive representation », car il s’agit du modèle dans lequel une personne en
représente d’autres parce qu’elle est « sufficiently like them » (H. F. Pitkin, The concept of repre-
sentation, Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 1967, p. 80).
32. « Dans une démocratie réellement égale, tout parti, quel qu’il soit, serait représenté dans une
proportion, non pas supérieure, mais identique à ce qu’il est. Une majorité d’électeurs devrait
toujours avoir une majorité de représentants ; mais une minorité d’électeurs devrait toujours
avoir une minorité de représentants » (J. S. Mill, Le gouvernement représentatif, [Considera-
tions on representative government, 1861], Paris, Guillaumin, 1865, p. 152).
33. H. F. Pitkin, The concept of representation, Berkeley et Los Angeles, University of Califor-
nia Press, 1967, p. 142.
34. H. Pünder, « Wahlrecht und Parlamentsrecht als Gelingensbedingungen repräsentativer
Demokratie », in Ch. Walter et allii (éds.), Repräsentative Demokratie in der Krise ?, Berlin,
De Gruyter, 2013, pp. 191-267, ici p. 201. Traduction libre : « La démocratie ne se résume pas
à la démoscopie ».
35. H. Krüger, Allgemeine Staatslehre, Kohlhammer, Stuttgart, 1966, p. 252. Traduction libre :
« Le député doit se constituer une nouvelle volonté indépendamment de l’électorat. La mesure
dans laquelle le député doit se constituer une volonté nouvelle et meilleure découle des mots
suivants : représentant de tout le peuple. Ceci signifie que le représentant ne doit pas raisonner
selon des critères purement personnels, mais doit s’efforcer de dégager la véritable et exacte
volonté du peuple ».
22 BRUYLANT
36. Hans Kelsen a affirmé cela d’une façon simple : « There exists not only a democratic but
also a nondemocratic type of representation » (H. Kelsen, « Foundations of democracy », Eth-
ics, 1955, pp. 1-101, ici p. 7).
37. En ce sens, M. Immink, « Définition du concept de représentation politique », Revue de
l’Université de Bruxelles, 1951-1952, pp. 89-101, ici p. 98. Voy. aussi P. Lauvaux, Les grandes
démocraties contemporaines, Paris, Presses universitaires de France, 1990, p. 82.
38. M. Immink, « Définition du concept de représentation politique », Revue de l’Université de
Bruxelles, 1951-1952, pp. 89-101, ici p. 98.
39. Nous aurons l’occasion d’y revenir ; voy. infra, conclusions générales, n° 801.
40. L’historien anglais R. J. Evans montre comment les institutions allemandes se sont transfor-
mées en quelques mois pour substituer à la démocratie parlementaire de Weimar la dictature du
IIIème Reich (R. J. Evans, Le Troisième Reich. Tome 1er : L’avènement, Paris, Flammarion, 2009,
720 p.). En ce qui concerne le démantèlement des partis politiques, c’est le parti communiste –
accusé de l’incendie du Reichstag – qui fut la première victime du gouvernement Hitler : toutes
ses activités furent interdites dès le 6 mars 1933 (ibid, p. 408) et ses biens furent affectés aux
États allemands par une loi du 26 mai 1933 (ibid, p. 415). Quant au parti social-démocrate, le
gouvernement procéda à une saisie judiciaire de ses biens le 10 mai 1933 (ibid, p. 432) et inter-
dit le parti par un ordre du ministre de l’Intérieur du 21 juin (ibid, p. 434). La disparition du
parti du centre – autre formation majeure sous la République de Weimar – se produisit dans un
cadre juridique bien différent puisque celui-ci prononça lui-même sa dissolution le 5 juillet 1933
(ibid., p. 440) ; il est toutefois clair que cette opération fut provoquée par les violentes pressions
exercées par le gouvernement. C’est dans un contexte semblable que disparurent les autres partis
BRUYLANT 23
Si le droit est mal armé pour lutter contre la force des chars, il peut en
revanche contribuer à empêcher ou à restreindre l’accès de forces politiques
anti-démocratiques au sein des institutions de l’État41. Certaines règles de
droit électoral peuvent ainsi viser à tenir les candidats et les partis politiques
qui sont opposés aux règles fondamentales de la démocratie à l’écart des
organes élus, afin de défendre le régime démocratique contre ses principaux
détracteurs. Cet objectif s’est développé après la Seconde Guerre mondiale42 ;
les normes qui sont adoptées dans cette perspective sont une réponse aux
propos cyniques de Joseph Goebbels, qui avait affirmé : « Es wird immer
einer der besten Witze der Demokratie bleiben, dass sie ihren Todfeinden die
Mittel selbst stellte, durch die sie vernichtet wurde »43.
L’évocation de ces trois objectifs – efficacité, représentativité et pérennité
des institutions démocratiques – montre que le principe d’égalité n’est pas
la seule considération susceptible d’inspirer l’auteur de normes électorales
dans un contexte démocratique. Ces objectifs, choisis ici à titre d’exemple,
mais aussi d’autres notions que nous n’avons pu envisager dans nos propos
introductifs, peuvent constituer des buts qui semblent a priori dignes d’être
poursuivis par l’autorité qui entreprend d’établir des règles électorales.
5 – Relations entre l’objectif d’égalité et les autres objectifs. – Dans le domaine
du droit électoral, un certain nombre d’objectifs démocratiques différents de
la notion d’égalité, que nous avons présentée comme le principe fondamen-
tal des élections démocratiques, coexistent donc avec celle-ci. La question se
pose alors de savoir quelles relations ces différents concepts entretiennent les
uns envers les autres.
Il apparaît à cet égard que les objectifs que nous venons d’évoquer sont
intrinsèquement distincts de la notion d’égalité, dans le sens où ceux-là ne
politiques : le parti d’État (ancien parti démocrate allemand) prononça sa dissolution le 28 juin
(ibid, p. 443) et le parti populaire allemand se résolut à annoncer sa dissolution le 4 juillet (ibid,
p. 444) ; quant au Front nationaliste, qui formait la coalition gouvernementale avec le parti
nazi, il prononça sa dissolution le 27 juin 1933 (ibid, p. 448 ; E. Weibel, Mille ans d’Allemagne.
Histoire et géopolitique du monde germanique, Paris, Ellipses, 2007, p. 542). L’ensemble de
l’opération fut couronné par l’adoption de la loi du 14 juillet 1933 qui interdit tous les partis à
l’exception du Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei.
41. Sur la question juridico-philosophique du caractère démocratique des normes qui visent à
lutter contre les mouvements antidémocratiques, voy. not. H. Dumont, « Les partis liberticides
et le loyalisme démocratique », Administration Publique (Trimestrielle), 1996, pp. 109-116, en
particulier pp. 112-113.
42. Un commentateur actuel de l’œuvre de Hans Kelsen relève ainsi que l’auteur autrichien
n’avait pas pris en considération l’émergence de formations antidémocratiques dans sa théorie
favorable aux partis politiques. « Kelsen did not assume that political parties might be in certain
cases anti-democratic, and thus constitute a danger to democracy » (Y. Mersel, « Hans Kelsen
and political parties », Israel Law Review, 2006, pp. 158-181, ici p. 168).
43. Cité notamment par G. Boventer in Grenzen politischer Freiheit im demokratischen Staat :
das Konzept der streitbaren Demokratie in einem internationalen Vergleich, Berlin, Duncker et
Humblot, 1985, p. 38. Traduction libre : « Cela restera toujours l’une des meilleures farces de la
démocratie d’avoir elle-même fourni à ses ennemis mortels le moyen par lequel elle fut détruite ».
24 BRUYLANT
BRUYLANT 25
*
* *
7 – Cadre ratione loci de l’étude. – Pour soutenir cette thèse, nous proposons
de focaliser notre attention sur les règles juridiques qui concernent l’élection
directe des assemblées législatives nationales, et ce en Allemagne, en Belgique
et au Royaume-Uni. Nous posons donc le choix d’étudier une partie seule-
ment du droit électoral, que nous définirons ultérieurement avec davantage
de précision47, et d’entreprendre un exercice de droit comparé articulé sur
trois États de référence. La double limitation de notre cadre de recherche à
trois ordres juridiques étatiques et aux seules règles qui concernent l’élection
directe des assemblées législatives nationales est nécessaire pour faire tenir
notre projet dans des limites raisonnables ; cela étant, la problématique ainsi
esquissée nous paraît constituer un terrain de recherche suffisamment vaste
pour donner une assise solide à nos conclusions. La limitation aux seules
élections législatives nationales facilitera par ailleurs les comparaisons entre
les États de référence48.
Concrètement, trois assemblées répondent aux critères que nous venons
d’énoncer : le Bundestag allemand, la Chambre des représentants de Belgique
et la Chambre des communes britannique (House of Commons). Il est exact
qu’il existe par ailleurs au sein de chacun de ces États une seconde chambre
législative de niveau national, mais ces assemblées ne sont pas directement
26 BRUYLANT
élues par les citoyens ; elles demeurent donc pour cette raison étrangères à
notre champ d’investigation49.
Nous voudrions aussi dire un mot à propos du choix des trois États
précités. Ceux-ci présentent à la fois des points communs et des différences
qui permettront, à notre sens, de réaliser des comparaisons enrichissantes.
L’Allemagne, la Belgique et le Royaume-Uni présentent d’abord des élé-
ments communs : les trois sont des démocraties européennes bien établies et
sont membres tant de l’Union européenne que du Conseil de l’Europe. Dans
le cadre de cette dernière organisation, ils ont tous trois ratifié le Protocole
additionnel à la Convention européenne des droits de l’homme50 dont l’ar-
ticle 3 présente une grande importance pour notre sujet51. Ils partagent par
ailleurs un autre trait important en droit public : ils sont constitutionnelle-
ment organisés selon le régime parlementaire, forme de gouvernement qui
suppose la responsabilité du gouvernement devant une assemblée législative
– dans notre cas, respectivement le Bundestag, la Chambre des représentants
et la Chambre des communes. Ce dernier élément facilite notre travail de
comparaison, car il est plus aisé de comparer les normes qui régissent la com-
position d’assemblées lorsque celles-ci exercent, dans leur schéma institution-
49. Le Bundesrat allemand est composé de membres désignés par les gouvernements des seize
Länder qui constituent la fédération (voy. l’article 51 de la Loi fondamentale allemande). La
Chambre des Lords britannique réunit des membres désignés à vie (Life peers) par la Couronne,
des hauts magistrats (Law Lords), 26 dignitaires du clergé anglican (Lords Spiritual) et 92
membres de l’aristocratie qui portent un titre de noblesse héréditaire (Hereditary peers). Sur la
composition de cette assemblée voy. not. A. Bradley et K. Ewing, Constitutional and adminis-
trative law, 15ème édition, Harlow, Pearson Education Limited, 2011, pp. 173-177. Avant 1999,
tous les titulaires d’un titre de noblesse héréditaire (hereditary peerage) étaient qualitate qua
membres de la Chambre des Lords. Depuis l’adoption du House of Lords Act 1999, les individus
qui relèvent de cette catégorie élisent parmi eux 90 représentants qui siègent à la Chambre des
Lords. Le nombre de 92 est atteint par l’ajout automatique, en sus des 90 élus, du Earl Marshall
et du Lord Great Chamberlain. Quant au Sénat belge, il est, depuis la sixième réforme de l’État,
composé seulement de membres élus en tant que parlementaires fédérés ou cooptés par leurs
pairs (voy. l’article 67 de la Constitution dont la révision a été promulguée le 6 janvier 2014,
Moniteur belge, 31 janvier, 1ère édition).
50. Le Royaume-Uni a ratifié le Protocole additionnel dès le 3 novembre 1952, le Royaume de
Belgique y a procédé le 15 juin 1955 et la République fédérale d’Allemagne le 13 février 1957.
51. Selon cette disposition, « Les Hautes Parties contractantes s’engagent à organiser, à des
intervalles raisonnables, des élections libres au scrutin secret, dans les conditions qui assurent la
libre expression de l’opinion du peuple sur le choix du corps législatif ». On relève que l’objet de
l’étude, tel que nous l’avons présenté dans les pages précédentes, est intégralement inclus dans
la notion de « corps législatif » qui délimite le champ d’application de la disposition. Le fait que
nous excluons l’étude des chambres hautes correspond également à la dynamique de l’article 3 :
d’après les travaux préparatoires du Protocole additionnel, les membres du Conseil de l’Europe
voulurent s’assurer que, dans les systèmes bicaméraux, au moins une des deux chambres légis-
latives nationales entrerait dans le champ d’application de l’article 3, mais pas nécessairement
les deux (voy. Recueil des Travaux préparatoires de la Convention européenne des droits de
l’homme, vol. VIII, Nijhoff, La Haye, 1977, p. 42), ce que la Cour confirma dans sa jurispru-
dence (Cour eur. D.H., arrêt Mathieu Mohin c. Belgique, 2 mars 1987, § 53). Sur cette question,
voy. not. Y. Lécuyer, Les droits politiques dans la jurisprudence de la Cour européenne des
droits de l’homme, Paris, Dalloz, 2009, pp. 77 et s.
BRUYLANT 27
52. « [T]he institutions of different legal systems can be meaningfully compared only if they
perform the same task, if they serve the same function » (K. Zweigert et H. Kötz, Introduction
to comparative law, Oxford, Clarendon Press, 1987, vol. 1, p. 42).
53. Dans le même sens, voy. H. Nicolaus, Demokratie, Verhältniswahl & Überhangmandate.
Eine Studie zum Wahlverfassungsrecht, Heidelberg, Manutius, 1995, p. 44. Sur la base de ce
critère, on aurait certes pu intégrer des États – tels la 5ème République française – qui connaissent
un régime semi-présidentiel : le gouvernement doit aussi y disposer de la confiance d’au moins
une chambre du parlement pour conserver l’ensemble de ses prérogatives ; dès lors, les élections
législatives ont aussi un impact direct sur la formation dudit gouvernement.
54. Utilisé habituellement en économie pour caractériser « un type de marché dans lequel l’offre
n’est proposée que par deux vendeurs à un grand nombre d’acheteurs » (Dictionnaire de l’Aca-
démie française, 9ème édition, version informatisée), le terme duopole vise ici une situation poli-
tique où deux grands partis se partagent la plus grande partie des suffrages émis par les électeurs.
55. M. Duverger, L’influence des systèmes électoraux sur la vie politique, Paris, Armand Colin,
1950, p. 22.
28 BRUYLANT
est vaste : « study of elections is one of the fields in which historians can
expect to stave off redundancy for ever. Each constituency is different, each
election is unique. The materials are vast, so that no individual can hope
to master »56. Nous ne sommes pas historien, mais juriste : a fortiori, nous
adopterons une attitude modeste face à l’histoire et nous nous limiterons à
décrire et examiner les évolutions juridiques majeures qui ont marqué les
19ème et 20ème siècles.
Plus précisément, nous proposons de nous intéresser à la période qui
s’ouvre au début des années 1830. Ce moment correspond en effet notamment
à deux évènements majeurs pour le sujet que nous voulons traiter : d’une part,
la naissance de l’ordre constitutionnel belge – et de son régime parlementaire
– date de 1831 ; d’autre part, la première grande réforme du droit électoral
britannique fut adoptée l’année suivante, en 1832. Elle marque une certaine
rupture en droit constitutionnel britannique et constitue pour cette raison un
repère chronologique important57.
La détermination du cadre ratione temporis appelle quelques précisions
supplémentaires en ce qui concerne l’Allemagne. Créée en 1949, la République
Fédérale est un État plus jeune que les autres, mais il serait inopportun de se
fonder sur cette rupture dans l’ordre constitutionnel pour décider de ne pas
du tout étudier le droit en vigueur en Allemagne avant la Seconde Guerre
mondiale. Un tel choix méthodologique donnerait l’impression erronée que
ce pays n’aurait pas connu d’élections avant le milieu du 20ème siècle. Pour
éviter cet écueil, nous incorporerons les éléments d’analyse utiles tirés des
ordres juridiques allemands qui ont précédé l’actuelle république, à savoir
l’Empire allemand (1871-1918)58, la République de Weimar (1918-1933) et
le IIIème Reich (1933-1945). Nous tiendrons par ailleurs compte de certains
éléments saillants du droit électoral en vigueur en Prusse entre 1850 et
l’unification de 1871, dès lors que cet État dominait l’espace germanique
à cette époque et fut – au point de vue politique – le principal prédécesseur
de l’Empire allemand. Cet aménagement nous permettra d’étudier, dans les
56. D. Beales, « The Electorate before and after 1832 : the right to vote and the opportunity »,
Parliamentary history, vol. 11, 1992, pp. 139-150, ici p. 140.
57. La très longue continuité historique de l’ordre juridique anglo-britannique nous amènera
certes à consacrer de temps en temps quelques lignes à l’état du droit au cours des siècles précé-
dents, car bon nombre de règles puisent directement leur source dans des institutions ancestrales.
58. La première assemblée élue par des citoyens et compétente sur un territoire qui dépassait les
frontières d’une principauté allemande particulière est le Reichstag, tel qu’il fut instauré en 1867
par les articles 20 à 32 Constitution de la Confédération d’Allemagne du Nord (Verfassung des
Norddeutschen Bundes) et remplacé en 1871 par le Reichstag de l’Empire allemand (Deutsches
Kaiserreich). Avant cela, la Bundesversammlung de la Confédération germanique (1815-1866) –
seul organe compétent sur l’ensemble du territoire confédéral – n’était pas élue par des citoyens,
mais était composée de représentants des États souverains membres de la Confédération. À ce
propos, voy. not. Baron de Schütz, La Confédération germanique. Aperçu des lois et des autres
institutions fédérales, Wiesbade et Paris, Kreidel et Treuttel & Würtz, 1847.
BRUYLANT 29
trois États de référence, la période qui s’étale entre le milieu du 19ème siècle
et aujourd’hui.
*
* *
9 – État de la recherche. – Il nous reste, avant d’achever nos propos intro-
ductifs, à exposer l’état d’avancement de la recherche dans les domaines qui
sont voisins de notre sujet. En effet, bien d’autres chercheurs, avant nous, se
sont intéressés à des questions proches de celles que nous envisageons d’exa-
miner ici. Ainsi, l’idée d’étudier les règles électorales n’est pas originale en
soi et on relève plusieurs ouvrages de première importance qui traitent de ce
sujet. Notre projet présente toutefois des caractéristiques qui permettent de
le distinguer tant des travaux de science politique consacrés aux effets poli-
tiques des systèmes électoraux (9.1) que des études juridiques qui ont trait
aux élections (9.2).
9.1 – Distinction par rapport aux travaux de science politique. – Dans la pre-
mière catégorie, au moins deux publications importantes sont dues au juriste
et politologue Maurice Duverger ; il s’agit de L’influence des systèmes élec-
toraux sur la vie politique, ouvrage collectif publié en 195059, et du célèbre
traité sur Les partis politiques dont la première édition est sortie de presse
l’année suivante60. L’œuvre de Duverger montre notamment que le choix du
mode de dévolution des sièges (d’une formule électorale) par le constituant
ou le législateur se répercute sur le nombre de partis qui obtiennent des sièges
au sein des assemblées législatives et a dès lors des implications sur l’ensemble
du système politique de l’État considéré (loi de Duverger)61. Son modèle, qui
se concentre sur l’opposition entre les formules majoritaire et proportion-
nelle, est validé dans les grandes lignes par l’observation jusqu’à nos jours62.
Dans la même veine, mais sous une plume américaine, on relève les tra-
vaux influents de Douglas Rae, publiés en 1967 sous le titre The political
consequences of electoral laws63. À l’aide d’instruments mathématiques, l’au-
teur approfondit la réflexion de Duverger en s’intéressant non seulement aux
variantes des formules électorales classiques (electoral formula), mais aussi
30 BRUYLANT
64. Voy. D. Rae, The political consequences of electoral laws, New Haven et Londres, Yale
University Press, 1971, pp. 114 et s.
65. B. Grofman et A. Lijphart (éds.), Electoral laws and their political consequences, New
York, Agathon Press, 1986, 335 p.
66. A. Lijphart, Electoral systems and party systems, Oxford, Oxford University Press, 1994
[réimpression : 2000], 209 p.
67. Ibid., p. 9.
68. Ibid., p. 139.
69. R. Taagepera et M. Shugart, Seats and votes : the effects and determinants of electoral
systems, New Heaven, Yale University Press, 1989, 292 p.
70. A. Blais, « The classification of electoral systems », European Journal of Political Research,
1988, pp. 99-110.
71. R. Katz, Democracy and elections, Oxford, Oxford University Press, 1997, 352 p.
72. G. Cox, Making votes count. Strategic coordination in the world’s electoral systems, Cam-
bridge, Cambridge University Press, 1997, 340 p.
73. P. Martin, Les systèmes électoraux et les modes de scrutin, 3ème édition, Paris, Montchres-
tien, 2006, 156 p.
74. D. Nohlen, Wahlrecht und Parteiensystem, 6ème édition, Leverkusen, Budrich, 2009, 528 p.
75. Sur le caractère empirique et la difficulté, selon l’auteur, de tirer des conclusions universelles
sur les effets du droit electoral, voy. en partculier D. Nohlen, Wahlrecht und Parteiensystem,
6ème édition, Leverkusen, Budrich, 2009, pp. 450 et s.
BRUYLANT 31
tendent à avoir des effets différents dans les nouvelles démocraties et dans les
démocraties considérées comme établies76.
Tous ces travaux constituent pour nous de riches sources de réflexion, en
particulier pour l’identification des effets déployés par les règles électorales,
mais notre étude s’en distingue sur au moins deux points.
Premièrement, les travaux que nous venons d’évoquer se focalisent es-
sentiellement sur les principes qui régissent la transformation des suffrages
en sièges (en particulier sur les modes de scrutin), afin d’en rechercher les
conséquences politiques ; ils n’abordent en revanche pas de nombreuses
autres questions électorales, comme la détermination des électeurs, la sélec-
tion des candidats77 ou la réglementation des campagnes, que notre projet
incorpore78.
Deuxièmement, et plus fondamentalement, ces contributions ne s’ins-
crivent pas, contrairement à la nôtre, dans le domaine de la science juridique.
Même si les auteurs précités ont pris le droit en considération, ainsi que les
titres de leurs ouvrages le laissent souvent entendre, l’objet de leurs travaux,
lui, n’est pas proprement juridique. La science politique, comme la plupart
des disciplines scientifiques, s’attache en effet à décrire ce qui est, c’est-à-dire
la réalité telle qu’elle se présente à l’observation, alors que le propre de la
science juridique est d’étudier ce qui doit être79. En ce qui concerne la thé-
matique des élections, la première tend notamment à décrire la manière dont
les rapports de force politiques sont traduits dans le choix des institutions
électorales80 et les effets que leur mise en œuvre produit ; la seconde cherche
à définir les institutions électorales telles qu’elles doivent être, telles que les
76. R. Moser et E. Scheiner, Electoral systems and political context : how the effects of rules
vary across new and established democracies, Cambridge, Cambridge University Press, 2012,
304 p. L’idée selon laquelle des règles électorales similaires déploient des effets différents selon
les contextes politiques dans lesquels elles sont mises en oeuvre fait également l’objet d’autres
études. Voy. not. V. Bogdanor et D. Butler (éds.), Democracy and elections. Electoral systems
and their political consequences, Cambridge, Cambridge University Press, 1983, 267 p. ; K. Ben-
oit, « Electoral laws as political consequences : Explaining the Origins and Change of Electoral
Institutions », Annual Review of Political Science, 2007, pp. 363-390.
77. Pour ce sujet, qui sera développé dans le premier chapitre de la deuxième partie, nous nous
baserons notamment sur deux ouvrages de référence en science politique : M. Gallagher et M.
Marsch (éds.), Candidate selection in comparative perspective. The secret garden of politics,
Londres, Sage, 1988, 294 p. ; R. Hazan et G. Rahat, Democracy within parties. Candidate se-
lection methods and their political consequences, Oxford, Oxford University Press, 2010, 212 p.
78. Sur l’extension de la notion de droit électoral qui sera utilisée dans la présente étude, voy.
infra, chapitre liminaire, nos 19 et s. On peut considérer que l’ouvrage publié en 2004 par Massi-
cotte, Blais et Yoshikana, intitulé Establishing the rules of the game, Election laws in democracies
(Toronto, University of Toronto Press, 2004, 191 p.) constitue une exception partielle à cette der-
nière tendance, puisqu’il aborde une plus grande variété de questions électorales, sans toutefois
couvrir tout le champ du droit électoral tel que nous le définissons.
79. Voy. la distinction opérée par Hans Kelsen entre sollen et sein (H. Kelsen, Théorie pure du
droit, 2ème édition, [Reine Rechtslehre, 1960], Paris, Dalloz, 1962, pp. 6 et s.).
80. Sur cet aspect, voy. par exemple J. Colomer, « It’s parties that choose electoral systems (or
Duverger’s Laws upside down) », Political studies, 2005, pp. 1-21 ; K. Benoit, « Electoral laws
32 BRUYLANT
autorités étatiques peuvent les forger dans le respect des règles juridiques
qui s’imposent le cas échéant à elles. À cette fin, la science juridique accorde
notamment une importance particulière aux normes nationales et interna-
tionales hiérarchiquement supérieures ainsi qu’à la jurisprudence qui précise
leur portée.
9.2 – Distinction par rapport aux autres travaux juridiques. – Si notre projet
se différencie de la science politique pour les raisons que nous venons d’évo-
quer, il se démarque également de la littérature juridique existante.
Le présent travail se distingue notamment des ouvrages généraux consa-
crés au droit électoral qui ont été publiés à propos des trois ordres juri-
diques étudiés. La doctrine allemande connaît une certaine tradition dans
ce domaine et peut s’enorgueillir de plusieurs travaux d’importance81 ; elle
ne compte cependant aujourd’hui plus qu’un grand commentaire général et
actuel de la législation électorale, dont plusieurs éditions ont été publiées
par Wolfgang Schreiber82. On trouve également des ouvrages généraux de
droit électoral belge83, mais on n’en recense aucun pour la période récente84.
Quant à la littérature britannique, elle a produit un certain nombre de traités
de droit électoral85, mais elle ne révèle que quelques ouvrages publiés dans
les trente dernières années86. De manière générale, les études d’une certaine
as political consequences : Explaining the Origins and Change of Electoral Institutions », Annual
Review of Political Science, 2007, pp. 363-390.
81. Voy. par exemple L. von Savigny, Das parlamentarische Wahlrecht im Reiche und in Preu-
ßen und seine Reform, Berlin, Carl Heymann, 1907, 109 p. ; G. von Below, Das parlamentari-
sche Wahlrecht in Deutschland, Berlin, Karl Curtius, 1909, 170 p. ; M. Weber, Wahlrecht und
Demokratie in Deutschland, Berlin, Die Hilfe, 1918, 47 p. ; K. Braunias, Das parlamentarische
Wahlrecht, Berlin et Leipzig, Walter de Gruyter, 1932, deux volumes ; K.-H. Seifert, Bundes-
wahlrecht, 3e éd., Munich, Franz Vahlen, 1976, 455 p.
82. W. Schreiber, Handbuch des Wahlrechts zum Deutschen Bundestag. Kommentar zum Bun-
deswahlgesetz, 9e éd., Carl Heimann, Cologne, 2013.
83. Voy. par exemple L. Dupriez, L’organisation du suffrage universel en Belgique : vote plural,
vote obligatoire, représentation proportionnelle, Paris, Laros, 1901, 264 p. On relève en outre
qu’Oscar Orban consacrait le 1er titre du 2ème volume de son Droit constitutionnel de la Bel-
gique (Liège et Paris, Dessain et Giard & Brière, 1908) à des questions de droit électoral ; la place
ainsi réservée au sujet (près de 150 p.) dans une monographie de droit constitutionnel démontre
qu’il intéressait les juristes de l’époque, sans doute davantage que ceux d’aujourd’hui.
84. Tout au plus peut-on signaler, deux ouvrages collectifs récents qui abordent la thématique du
droit électoral Centre de droit public de l’ULB, Les élections dans tous leurs états, Bruxelles,
Bruylant, 2001 ; F. Bouhon et M. Reuchamps (éds.), Les systèmes électoraux de la Belgique,
Bruxelles, Bruylant, 2012.
85. L’un des plus fameux est celui de S. Warren, A Manual of the parliamentary election Law of
the United Kingdom of Great Britain and Ireland, Londres, Butterworths, 1852, 490 p.
86. Voy. H. Rawlings, Law and the electoral process, Londres, Sweet et Maxwell, 1988 ;
R. Blackburn, The electoral system in Britain, Londres, MacMillan, 1995 ; B. Watt, UK Elec-
tion Law, a critical examination, Londres, Glasshouse, 2006, 245 p. Ce dernier ouvrage ne pré-
sente cependant pas une description complète du droit électoral britannique, mais a davantage
vocation à critiquer certains de ses aspects.
BRUYLANT 33
ampleur consacrées intégralement au droit électoral sont assez rares87. S’il est
exact que ces ouvrages généraux constituent une mine d’informations pré-
cieuses que nous exploiterons régulièrement dans la suite de notre réflexion,
leur objet consiste principalement à décrire l’état du droit électoral et à indi-
quer les réponses qu’il convient de donner aux multiples questions techniques
qui relèvent de cette matière. Notre étude s’en démarque précisément par sa
vocation à exposer et soutenir une thèse.
Cette thèse, que nous avons décrite plus haut88, nous amène à entre-
prendre un examen juridique critique de l’ensemble du droit électoral à l’aune
du principe d’égalité, ce qui n’a, à notre connaissance, pas encore été réalisé
en ce qui concerne les ordres juridiques belge et britannique. Il existe en re-
vanche, en droit allemand, quelques thèses relativement récentes qui portent
sur des questions similaires. Ainsi, Winfried Bausback consacre une des trois
parties de son travail doctoral au principe d’égalité dans le cadre des élec-
tions du Bundestag89. Dans la même veine, Andreas Kißlinger propose une
réflexion sur le droit à l’égalité des chances en politique90, tandis que Michael
Wild, dans une thèse intitulée Die Gleichheit der Wahl91, disserte sur le prin-
cipe d’égalité appliqué en droit électoral allemand92. Mais même à l’égard de
ces études, la nôtre présente des différences, notamment en ce que la délimi-
tation de son champ repose sur une définition plus large du droit électoral et
présente des dimensions comparative et diachronique qu’on ne retrouve pas
87. Ce constat est souvent répété par les auteurs qui entreprennent de l’étudier. Voy. par exemple
H. Rawlings, Law and the electoral process, Londres, Sweet et Maxwell, 1988, p. v ; R. Black-
burn, The electoral system in Britain, Londres, MacMillan, 1995, pp. xiii-xiv ; B. Watt, UK
Election Law : a critical examination, Londres, Glasshouse, 2006, [Link]-viii ; J.-Cl. Scholsem,
« Conclusion générale », in F. Bouhon et M. Reuchamps (éds.), Les systèmes électoraux de la
Belgique, Bruxelles, Bruylant, 2012, pp. 521-531, ici pp. 523-524 ; H. Nicolaus, Demokratie,
Verhältniswahl & Überhangmandate. Eine Studie zum Wahlverfassungsrecht, Heidelberg, Ma-
nutius, 1995, p. I. Cela pourrait s’expliquer par le fait que les questions électorales apparaissent
parfois comme des problèmes techniques qui se situeraient à la périphérie de la réflexion juri-
dique et relèveraient davantage d’autres disciplines. « [E]lection law was late to be recognized
as a subject in American universities because it ‘falls at junctions formed by other subjects’ » (D.
Lowenstein, « Election law as a subject – a subjective account », Loyola of Los Angeles Law
Review, 1999, pp. 1199-1212, ici p. 1199).
88. Voy. supra, n° 6.
89. W. Bausback, Verfassungsrechtliche Grenzen des Wahlrechts zum Deutschen Bundestag,
Francfort-sur-le-Main, Peter Lang, 1998, 315 p.
90. A. Kisslinger, Das Recht auf politische Chancengleichheit, [thèse, Universität Jena, 1998],
Baden-Baden, Nomos, 1998, 183 p. Sur un sujet proche, voy. déjà H.-C. Jülich, Chancengleich-
heit der Parteien. Zur Grenze staatlichen Handelns gegenüber den politischen Parteien nach dem
Grundgesetz, Berlin, Duncker & Humblot, 1967, 164 p.
91. M. Wild, Die Gleichheit der Wahl. Dogmengeschichtliche und systematische Darstellung,
Berlin, Duncker et Humblot, 2003, 283 p.
92. Voy. en particulier les pp. 173 à 191 de l’ouvrage précité. On peut également mentionner ici
une thèse qui étudie la question de l’égalité à propos d’un aspect particulier du droit électoral
allemand : H. Jacob, Überhangmandate und Gleichheit des Wahl. Ein Beitrag zur aktuellen
Wahlrechtsdiskussion, Francfort-sur-le-Main, Peter Lang, 1998, 200 p.
34 BRUYLANT
dans les études déjà citées93. Comme nous l’avons expliqué précédemment94,
notre projet porte sur le droit électoral tel qu’il a évolué depuis le 19ème siècle
en Allemagne, en Belgique et au Royaume-Uni. Cette perspective nous per-
mettra de chercher à vérifier notre thèse sur plusieurs terrains et de dégager
éventuellement des tendances communes entre les États de référence95.
En résumant les lignes qui précèdent, nous pensons que l’originalité et
la pertinence de notre projet reposent sur la juxtaposition de plusieurs élé-
ments qui le caractérisent et qui, à notre connaissance, ne se trouvent pas
réunis dans les travaux qui abordent des sujets proches. Il s’agit du caractère
juridique de son objet et de sa méthode, de son champ matériel étendu à
une conception large du droit électoral, de ses dimensions comparative et
diachronique et, enfin, de la perspective critique – menée à l’aune du prin-
cipe d’égalité – qui caractérise l’approche. Plus généralement, nous espérons
que l’étude que nous allons entreprendre pourra contribuer à la réflexion sur
une matière trop peu étudiée ; car, comme le rappelle le constitutionnaliste
britannique Robert Blackburn, « few subjects in politics are as important as
the way in which the people of a country choose who will govern them »96.
93. Inversement, il existe bien entendu des études intéressantes de droit électoral comparé, mais
elles ne traitent pas comme la nôtre du principe d’égalité. Voy., par exemple, T. Baedermann,
Der Einfluss des Wahlrechts auf das Parteiensystem, Baden-Baden, Nomos, 2007, 368 p.
94. Voy. supra, nos 7 et 8.
95. Sur ce point, notre projet se rapproche des études de sciences politiques que nous avons
évoquées supra (voy. le n° 9.1). En règle, leur objet dépasse les limites d’un seul État et elles
visent le plus souvent à dégager des principes généraux en ce qui concerne les effets des normes
électorales. Comme nous l’avons déjà dit, elles se distinguent cependant de notre travail parce
qu’il ne s’agit pas d’études juridiques et parce qu’elles se focalisent sur certaines questions élec-
torales uniquement.
96. R. Blackburn, The electoral system in Britain, Londres, MacMillan, 1995, p. xiii.
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