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L'État
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RÉSUMÉ
L'État est le cadre juridique de la société, dé4ni par une constitution qui est la source
des lois et des règles de la vie sociale. La société humaine a existé avant la création
de l'État. Toutefois, la nécessité d'avoir des lois et des règles qui préservaient cette
société s'est vite imposée, notamment parce que l'être humain à l'état de nature fait
souvent l'usage de sa force, se montre violent. L'État doit garantir la paix, la liberté et
la justice. Il existe toutefois de nombreux cas dans l'histoire humaine et aujourd'hui
encore où l'État ne semble pas remplir ce rôle : l'État se montre oppresseur, parfois
totalitaire, et même le libéralisme est actuellement remis en cause, ce qui pousse à
se demander s'il n'est pas possible d'être une société sans État.
I La société avant la création de l'État
Avant la création de l'État, l'être humain vivait en société, c'est-à-dire avec d'autres
semblables, sans institutions. En effet, à l'état de nature, la société humaine existe
déjà, on peut parler d'un contrat social qui organise cette structure sociale. L'idée
même de société est parfois vu comme une contradiction : l'être humain cherche à
vivre avec les autres malgré les contraintes que cette situation entraîne.
A La société et son existence à l'état de nature
La société humaine existe à l'état de nature. C'est notamment ce que pense Aristote,
pour qui la famille est une « société naturelle » qui existe avant l'État. La société est le
résultat d'un processus naturel d'expansion de la famille.
Aristote
« L'homme est naturellement un animal politique. »
La Politique
IVe siècle av. J.-C.
Pour Aristote, il est dans la nature de
l'homme de vivre au sein d'une société.
D'ailleurs, selon lui, un homme qui ne vivrait
INTERPRÉTATION pas en société ne serait pas pleinement un
homme : il serait soit un sous-homme, soit
un surhomme, c'est-à-dire un dieu.
Il existe en effet plusieurs stades dans la socialisation :
Le premier stade est la famille, qui vise la procréation et la vie quotidienne.
Le deuxième stade est le village (une communauté formée de plusieurs familles) qui
est gouverné par un chef et qui procède d'une sorte d'extension du lien familial.
Le troisième stade est la cité, ou polis, (une communauté achevée formée de
plusieurs villages), dont le bien visé n'est pas seulement de vivre, mais de bien vivre.
L'homme s'insérerait donc naturellement dans ces différents niveaux de la vie en
commun. Il faut toutefois distinguer les notions de communauté et de société :
La communauté correspond à une forme d'organisation plus traditionnelle, dans
laquelle l'individu est encadré par la famille ou la corporation. Les membres d'une
communauté partagent un mode de vie commun, une même vision du monde.
La société rassemble des individus obéissant aux mêmes règles, sans pour autant
partager un mode de vie ni des objectifs communs. Elle repose sur un pacte ou une
convention volontairement formée par ses membres a4n de poursuivre leurs
objectifs individuels.
Historiquement, le clan (dé4ni par les liens de parenté naturelle
et par les règles de l'alliance) a précédé la famille. Celle-ci est
issue d'une division du peuple et associée à l'usage d'un nom
REMARQUE particulier. Ce nom est commun à tous les membres de la
famille. Il est dé4ni par des règles de transmission précises pour
chaque type de société ainsi que l'a montré Lévi-Strauss dans ses Structures
élémentaires de la parenté. Les règles en usage dans le clan, en particulier le
mode de transmission du nom (transmission par le père ou par la mère), se
maintiennent dans la famille. La seule « société naturelle », au sens où Aristote
l'entend, serait la horde primitive dont parle Darwin, et où aucune règle n'existe en
dehors des nécessités de la vie. Tout y est « nature », mais il n'y a pas encore de
famille ni même de clan.
B L'idée du contrat social
La société est l'union de différentes familles en vue du bien commun. C'est une
convention passée entre différents individus isolés dans le but du bien commun. Pour
sortir de l'état de nature et entrer dans la société, il faut passer par un contrat social,
tel qu'il a été théorisé d'abord par John Locke en Angleterre et par Rousseau en
France.
Le bien commun recouvre ce que l'Antiquité dé4nit comme l'objet même de la vie en
société. Selon Aristote, l'homme étant « l'animal politique », il ne peut que vouloir le bien
qui est le même pour tous : la justice.
Le mot latin societas signi4e « association ». Ainsi se forme l'idée selon laquelle la
société n'est pas « naturelle » mais résulte d'une convention passée entre des individus
isolés, d'un contrat. Ce contrat est un engagement pris par les personnes faisant partie
de la société, il comporte des conditions que les contractants s'engagent à respecter.
DÉFINITION
Contractualisme
Le contractualisme est un courant de philosophie politique selon lequel l'origine de la
société est un contrat passé entre les hommes, par lequel ceux-ci acceptent une
limitation de leur liberté en échange de lois garantissant la perpétuation du corps
social.
La notion de contrat social est essentielle chez des philosophes comme Thomas
Hobbes, John Locke ou encore Jean-Jacques Rousseau.
Théories Explications
contractualistes
La théorie de L'état de nature ne garantit pas la sécurité. Le contrat social
Thomas est un contrat qui soumet l'homme à l'autorité politique. Cette
Hobbes soumission doit être totale, et en échange les citoyens
béné4cient de la sécurité et du respect de leurs biens. C'est
une forme d'absolutisme tolérant l'existence d'une sphère
privée où il n'a pas de pouvoir.
La théorie de L'état de nature permet à l'homme de s'assurer une
John Locke descendance, de punir ceux qui menacent sa vie et d'avoir le
droit de propriété. Toutefois, il ne permet pas toujours la
sécurité, donc l'État est nécessaire. Cependant, le contrat
passé doit permettre à l'homme de garder ses privilèges
naturels. Le gouvernement est légitime si la majorité le
soutient et s'il assure la sécurité et la propriété de chacun.
C'est le libéralisme.
La théorie de L'état de nature était bon, mais l'homme développe, dans
Jean-Jacques certaines conditions historiques (sédentarisation, industrie,
Rousseau propriété) l'amour-propre, l'orgueil et la vanité en société.
Dans cette mesure, le rapport de force apparaît et régit les
relations. Le contrat social doit permettre d'atteindre un État
dans lequel les lois sont légitimes et justes. Par le contrat,
l'homme se donne totalement à la communauté mais
uniquement parce qu'en tant que sujet il jouit des droits qu'il a
fait promulguer en tant que citoyen. Le contrat social doit
instaurer l'égalité juridique entre les hommes malgré les
différences naturelles.
Du contrat social de Jean-Jacques Rousseau, écrit en 1762, étend l'idée de contrat à la
société entière. On sort de l'état de nature et on entre en société par le contrat social.
Jean-Jacques Rousseau
« Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute
la force commune la personne et les biens de chaque associé, et
par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-
même et reste aussi libre qu'auparavant. Tel est le problème
fondamental dont le contrat social donne la solution. »
Du contrat social
1762
Rousseau présente l'idée du contrat social
comme une 4ction : quelque chose qui est
nécessaire pour penser la société, mais qui
INTERPRÉTATION n'a peut-être jamais existé dans les faits. La
représentation du contrat social appartient
en fait à une étape de l'histoire où le lien familial a déjà «
éclaté » sous la pression du développement économique : les
individus vont vivre dans des lieux différents pour exercer
leurs activités.
C La vie sociale, un paradoxe
L'être humain semble voué à vivre en société. Même s'il perd une partie de sa liberté, il
bénéXcie grâce au contrat social d'une sécurité, et c'est seulement en société qu'il
peut se comparer aux autres.
À la 4n du XVIIIe siècle, Emmanuel Kant parle de l'insociable sociabilité de l'homme :
malgré leur individualisme « naturel », les hommes sont poussés à nouer des relations
sociales grâce à leur esprit de concurrence.
Ils ne peuvent pas s'empêcher, par amour-propre, d'entrer en compétition avec les
autres, bien que leur désir premier soit d'ignorer les autres. Ils se sentent, comme l'a
souligné Jean-Jacques Rousseau, dénaturés, c'est-à-dire loin de l'« état de nature » où
ils vivaient seuls, tout en ayant besoin de la société pour se comparer aux autres.
Emmanuel Kant
« Le moyen dont la Nature se sert pour mener à bien le
développement de toutes les dispositions [des hommes] est leur
antagonisme au sein de la Société. J'entends ici par antagonisme
l'insociable sociabilité des hommes, c'est-à-dire leur inclination à
entrer en société, inclination qui est cependant doublée d'une
répulsion générale à le faire. »
Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique
1784
EXEMPLE
Dans la pièce Huis clos de Jean-Paul Sartre, trois personnages que leurs fautes ont
conduits en enfer tentent d'y trouver au moins la solitude. Mais le désir de parler
d'eux et l'ennui les poussent à se rapprocher des autres, quitte à souffrir toujours
davantage de leur confrontation, et ceci éternellement. À la 4n, l'un d'eux déclare : «
L'enfer, c'est les autres ». Ainsi, il est à la fois insupportable de vivre avec les autres
et impossible de vivre sans eux.
Le « contrat social » peut ainsi être vu comme la contrainte paradoxale qui pousse les
hommes à vivre en société contrairement à leur désir. S'il est considéré par Jean-
Jacques Rousseau lui-même comme une 4ction, c'est qu'il demande à être interprété.
L'homme abandonne, par le contrat, tous ses droits naturels en échange des « droits
civils », mais rien ne dit qu'il en soit satisfait, notamment s'il agit en raison de la peur.
Néanmoins, ce dernier sentiment est moins déterminant, chez Rousseau, que celui de
la sécurité, en raison des dangers qui ont suivi l'abandon de l'état de nature par
l'homme.
La société est inévitable, même si l'homme ne s'y sent pas toujours bien. À l'état de
nature, l'homme est en famille, mais même s'il a du mal à vivre avec les autres, il entre
dans la société car il a besoin de se comparer à eux. L'État va s'imposer pour tenter
d'atténuer ce paradoxe et rendre à l'homme ce qu'il a perdu en vivant en société.
II L'État garant de la société
L'État donne un cadre juridique à la société, il est créé dans le but de la protéger,
d'apporter liberté et justice.
A La création de l'État pour protéger la société
Si pour certains philosophes, comme Rousseau, « l'état de nature » est un état de paix
et de solitude, il est plus souvent perçu comme une situation de guerre perpétuelle. La
création de l'État doit permettre de protéger la société, d'empêcher la violence.
Pour Thomas Hobbes, l'état naturel de l'homme est l'état de la guerre de tous contre
tous où la loi du plus fort règne.
« Et certainement il est également vrai, et qu'un homme est un dieu à un autre
homme, et qu'un homme est aussi un loup à un autre homme. L'un dans la
comparaison des Citoyens les uns avec les autres ; et l'autre dans la considération
des Républiques ; là, par le moyen de la Justice et de la Charité, qui sont les vertus
de la paix, on s'approche de la ressemblance de Dieu ; et ici, les désordres des
méchants contraignent ceux mêmes qui sont les meilleurs de recourir, par le droit
d'une légitime défense, à la force et à la tromperie, qui sont les vertus de la guerre,
c'est-à-dire à la rapacité des bêtes farouches. »
Thomas Hobbes
Du citoyen -
1642
Hobbes pense que l'être humain à l'état de nature est en coniit permanent, car il est
animé par le désir, la crainte et l'envie. C'est ce qu'il appelle « la guerre de tous contre
tous ». Ainsi, la société humaine est composée d'être humains qui s'envient et se font
peur. Chacun souhaite être le meilleur. Il n'y a qu'une manière de sortir de cet
affrontement général : la création de l'État.
DÉFINITION
État
On appelle État le cadre juridique de la société, dé4ni par le droit public, la Constitution.
Cette dernière est la source, par le biais des institutions qui la mettent en œuvre
(gouvernement, Parlement), des lois et règles de la vie sociale.
Dans le Léviathan, Thomas Hobbes voit dans la création de l'État la moins mauvaise
des solutions : les êtres humains reconnaissent le pouvoir absolu de l'État et renoncent
à la violence de l'état de nature et s'en protège. L'État permet de protéger la société, il a
pour but de faire régner l'ordre et la paix. Ainsi, l'être humain créé l'État pour être en
sécurité.
Thomas Hobbes
« En vertu du pouvoir conféré par chaque individu dans l'État, il
dispose de tant de puissance et de force assemblées en lui que, par
la terreur qu'elles inspirent, il peut conformer la volonté de tous en
vue de la paix à l'intérieur et de l'entraide face aux ennemis de
l'étranger. »
Léviathan
1651
B L'État pour apporter la liberté et la justice à la société
L'État est la structure qui permet d'apporter la liberté et la justice à la société.
En 1820, dans ses Principes de la philosophie du droit, Hegel présente l'État comme la
plus haute des institutions. Selon lui, il permet de réaliser le plus haut degré de la
liberté, il est « Dieu sur terre ». Hegel le présente comme l'arbitre des rivalités entre
familles ou des luttes entre classes sociales. Il parle de la « classe universelle », les
fonctionnaires, qui poursuivent une entreprise universelle : la justice, qui coïncide avec
la liberté. L'État est même « au-dessus » de la famille et de la société civile parce que
son droit (le droit public ou constitutionnel) est le plus élevé : c'est le droit qui permet
aux individus d'acquérir la liberté et la justice.
Georg Wilhelm Friedrich Hegel
« L'État est la réalité effective de la liberté concrète. »
Principes de la philosophie du droit
1820
Les mots « effective » et « concrète »
soulignent, chez Hegel, que l'État est bien
plus qu'un concept. Étant dé4ni par le droit
INTERPRÉTATION (la Constitution), l'État est, comme toute
réalité juridique, « liberté réalisée ». Le droit
privé, le droit des personnes, réalise aussi la liberté : c'est le
cas dans la propriété qui réalise la liberté individuelle, ou
encore celle du commerce et de l'échange dans la société
civile. Il y a également un droit familial. Toutefois, le droit de
l'État est au-dessus de tous les autres, parce qu'il garantit ce
que nous appelons les libertés publiques, communes à tous
les citoyens (aller et venir, penser et s'exprimer librement,
pratiquer une religion).
L'État tend à protéger la société et à lui apporter la liberté, il est nécessaire pour
dépasser la violence.
III Les rapports complexes entre société et État
L'État peut être facteur d'injustice, suscitant des révoltes individuelles ou sociales
légitimes : il peut exercer une forme d'oppression sur la société et même se
transformer en État totalitaire. Le libéralisme, ou « société ouverte », semble une
solution pour empêcher que l'État prenne trop de pouvoir. On observe également le
rejet de l'État par certaines sociétés.
A L'État, une forme d'oppression sur la société
Alors qu'il peut apporter protection et liberté, l'État peut également être une source
d'oppression. Pour lutter contre cette oppression, la séparation des pouvoirs est une
solution.
Au fur et à mesure que les États se sont agrandis - passant de la cité grecque, par
exemple, à l'Empire d'Alexandre le Grand, puis de César ou de Napoléon - ils sont
devenus plus autoritaires, écrasants par rapport aux populations. Là où l'État n'est pas
un empire, il cherche à le devenir (comme dans l'Allemagne nazie ou en Russie
soviétique) et ses chefs deviennent des dictateurs.
EXEMPLE
George Orwell, dans son roman 1984, a même imaginé un système dont on ne
connaît pas le chef, « Big Brother », mais auquel tous les individus sont soumis par
la terreur.
Friedrich Nietzsche
« L'État est le plus froid des monstres froids. »
Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne
1883-1885
Pour lutter contre un État oppressif, l'homme peut toutefois se rebeller.
ILLUSTRATION
Antigone
Dans la tragédie antique Antigone de Sophocle, Antigone est une jeune 4lle révoltée
contre la loi de la cité (c'est-à-dire l'État) représentée par son oncle Créon : ses deux
frères s'étant entretués au cours d'une bataille pour le pouvoir, l'un d'eux a été privé de
sépulture par Créon. Antigone veut l'enterrer religieusement. Dans cet exemple, Hegel
voit le coniit du droit familial, représenté par Antigone, et du droit de l'État, représenté
par Créon. Non seulement la jeune 4lle ne reconnaît pas le droit de l'État, mais elle
invoque également des valeurs sacrées, légitimes pour Hegel parce qu'elles sont au-
dessus de l'État lui-même.
La séparation des trois pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire, vise à atténuer
l'absolutisme de l'État et donc à atténuer les possibilités d'oppression. Montesquieu
parle de distribution des pouvoirs dès 1748 dans De l'esprit des lois. Il écrit que « le
pouvoir arrête le pouvoir » : cela sous-entend que le pouvoir doit être distribué car ainsi
plusieurs pouvoirs s'affrontent et une balance peut être trouvée. L'indépendance de la
justice est particulièrement importante a4n que l'État reste un « État de droit » où un
chef ne puisse plus dire, à l'instar de Louis XIV : « L'État, c'est moi », en monopolisant et
en concentrant les pouvoirs entre ses mains.
EXEMPLE
En démocratie, le pouvoir appartient au peuple. Le pouvoir législatif ne peut être
exercé par le gouvernement lui-même. Il suppose la représentation par un
Parlement issu d'élections libres. Ce système de séparation des pouvoirs dé4nit la
démocratie par opposition à la dictature. La souveraineté populaire s'oppose ainsi
à la souveraineté nationale, qui peut être représentée par un seul individu. La
souveraineté (le principe du pouvoir) n'est pas le gouvernement.
B L'État contre la société : le totalitarisme
L'oppression de l'État sur la société peut se transformer en véritable totalitarisme.
L'État est alors contre la société humaine qu'il contrôle voire détruit.
Le pouvoir est alors dans les mains d'un seul dictateur. Tous les exemples d'États
totalitaires dans l'histoire supposent l'acceptation d'une partie de la société. Cela
s'explique car la tentation est grande pour les hommes de s'en remettre à la seule
autorité de l'État, dont on a vu qu'elle les protège d'eux-mêmes en tant qu'êtres
potentiellement violents.
EXEMPLE
Les historiens soulignent que si Hitler a légalement accédé au pouvoir dans
l'Allemagne de 1933, c'est qu'il satisfaisait les désirs de revanche d'une « petite-
bourgeoisie » ruinée par la grande crise de 1929 et aussi ceux d'un peuple « humilié
» par la défaite de la Première Guerre mondiale.
L'État « totalitaire » est un État maximal qui concentre toute l'autorité au point de
règlementer lui-même la société, l'économie et les libertés publiques. Ces dernières
tendent à disparaître du fait du poids de la censure et de la police. Les juges eux-
mêmes ne sont pas indépendants. Le totalitarisme rejette toute forme de contrat social
et de contrôle du gouvernement par le peuple ou ses représentants.
Pour Hannah Arendt, qui a beaucoup étudié les totalitarismes du XXe siècle, le
totalitarisme est plus qu'un régime politique. Dans Le Système totalitaire, elle étudie
deux formes de totalitarisme, l'Allemagne nazie et l'URSS stalinienne. Elle considère que
le totalitarisme est un phénomène de « masses ». Pour elle, ces « masses » sont
perdues, elles ont besoin d'un modèle et acceptent facilement les idéologies
totalitaires.
« Le terme de masses s'applique seulement à des gens qui, soit du fait de leur seul
nombre, soit par indifférence, soit pour ces deux raisons, ne peuvent s'intégrer
dans aucune organisation fondée sur l'intérêt commun, qu'il s'agisse de partis
politiques, de conseils municipaux, d'organisations professionnelles ou de
syndicats. »
Hannah Arendt
Les Origines du totalitarisme -
© Le Seuil, coll. Points (1972), 1951
Le discours totalitaire est un discours qui plaît, c'est un discours qui repose sur des
images fortes, sur la violence, il anime les foules. Un parti unique s'installe, et ce parti
devient tout, les êtres humains n'existent que pour et à travers ce parti et son idéologie.
En4n, Hannah Arendt analyse la façon dont le parti totalitaire va supprimer les libertés,
d'abord ce qu'elle appelle la liberté extérieure (les droits) puis ce qu'elle nomme la
liberté intérieure (les idées, la pensée). Les sociétés totalitaires désignent des groupes
humains comme étant des ennemis : ce sont souvent les intellectuels. Ainsi, dans les
sociétés totalitaires, la population est complètement surveillée, elle vit dans la terreur,
chacun a peur d'être dénoncé tandis que d'autres traquent les « ennemis du régime ».
Pour Hannah Arendt, les régimes totalitaires mettent ainsi en place la déshumanisation
des êtres humains.
C La « société ouverte » pour lutter contre le pouvoir de l'État
: le libéralisme
Le philosophe Karl Popper oppose au totalitarisme le concept de société ouverte, qui
permet de lutter contre le pouvoir de l'État. Cette idée d'une société ouverte se
rapproche du libéralisme tel qu'il a été pensé par le philosophe John Locke.
La société ouverte est la société « libérale » dans laquelle l'État ne joue qu'un rôle
minimal, le rôle sécuritaire. Le libéralisme « anglo-saxon » dont parle John Locke
valorise le commerce et le droit privé. Les individus, sujets de droit à part entière, ne
peuvent que s'épanouir dans le « libre-échange » que populariseront par la suite Jeremy
Bentham et John Stuart Mill. Les nations s'épanouissent par le commerce, qui ne doit
connaître aucune entrave. La société comme l'échange reposant sur un contrat, le droit
privé suvt, l'État est à peine nécessaire, sauf sur le plan pénal, a4n que les contrats et
la sûreté individuelle soient respectés.
Pour les penseurs libéraux, le « contrat social » est la société elle-même. L'État n'est que
le produit d'un contrat parmi d'autres (un « contrat de gouvernement ») et les
gouvernants peuvent être révoqués par le peuple s'ils ne donnent pas satisfaction. L'État
« libéral » est un État minimal qui assure la sécurité sans gêner le libre-échange qu'il
favorise le plus possible.
John Locke
« L'État, selon mes idées, est une société d'hommes instituée dans
la seule vue de l'établissement, de la conservation et de
l'avancement de leurs intérêts civils. »
Lettre sur la tolérance
1689
Comme son nom l'indique, le libéralisme préfère la liberté à la justice, ou plutôt il pense
qu'elles peuvent coïncider, à condition que l'État remplisse exactement son rôle. La
société ouverte et l'État peuvent, selon John Rawls dans sa Théorie de la justice,
s'accommoder de certaines injustices et inégalités. Ainsi, une répartition inégalitaire
des biens entre les individus est acceptable si les individus qui béné4cient du moins de
biens dans ce modèle de société disposent tout de même de plus de biens que s'ils se
trouvaient dans un autre modèle.
EXEMPLE
L'État peut intervenir dans le domaine de la propriété individuelle (expropriation)
mais seulement si c'est en faveur des individus défavorisés (intérêt général) et
sans léser les autres.
Adam Smith est un autre philosophe qui défend le libéralisme. Pour lui, l'État ne doit pas
intervenir dans l'économie, la justice se fait d'elle-même. Il estime qu'il existe un
principe naturel de régulation qui aboutit à ce que les divers intérêts particuliers servent
l'intérêt général : c'est la main invisible. L'idée est que la mise en concurrence permet
une utilisation optimale des ressources disponibles ; les mobiles égoïstes des individus
aboutissent ainsi à la meilleure utilisation possible des ressources à l'échelle de la
société. Ceci est rendu possible par deux faits :
la tendance qu'ont les individus à employer leur capital à faire valoir l'industrie
nationale ;
la tendance qu'ils ont à diriger cette industrie de manière à lui faire acquérir la plus
grande valeur possible.
« En préférant le succès de l'industrie nationale à celui de l'industrie étrangère, il ne
pense qu'à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant
cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne
pense qu'à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d'autres cas, il est
conduit par une main invisible à remplir une 4n qui n'entre nullement dans ses
intentions. »
Adam Smith
Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations -
1776
Le libéralisme est très critiqué et remis en question aujourd'hui,
avec la crise. On lui reproche notamment de donner tous les
pouvoirs au monde de la 4nance, devant lequel même les États
REMARQUE semblent impuissants, la gouvernance semblant s'être déplacée
du politique au 4nancier, et de l'État à l'international. La question
de la monnaie, en particulier, gouverne les échanges entre les États eux-mêmes
mais est gérée au niveau international.
EXEMPLE
La Banque centrale européenne (BCE) est indépendante des États européens.
Elle 4xe librement la création de la monnaie ainsi que les taux d'intérêt,
avantageant ou désavantageant indirectement tel ou tel État (iniation) ce qui
peut fragiliser la cohésion européenne comme on l'a vu au moment de la crise
grecque (« Grexit »).
D Des sociétés rejetant l'État
Il existe également des sociétés qui ont fait le choix de rejeter l'État. L'ethnologue
Pierre Clastres en a notamment étudié certaines.
Dans son livre La Société contre l'État, l'ethnologue Pierre Clastres, ayant observé
différentes « sociétés premières » d'Amazonie, avrme que ces sociétés n'ignorent pas
l'État comme on l'a toujours pensé, mais le rejettent.
Ce sont des sociétés qui font le choix de se passer d'État.
Pierre Clastres
« L'histoire des peuples sans histoire [c'est-à-dire
géographiquement indépendantes et sans interaction] c'est [...]
l'histoire de leur lutte contre l'État. »
La Société contre l'État
© Éditions de Minuit, collection Critique, 1974
Les « peuples sans histoire » correspondent
à ce que Claude Lévi-Strauss appelle les «
sociétés froides », qui se préservent de
INTERPRÉTATION l'interaction avec d'autres, et par conséquent
des coniits historiques. Il semblerait alors
que les sociétés continuant d'évoluer sans avoir d'État ne
connaissent pas les mêmes troubles que les autres et sont
plus heureuses (c'est l'un des sens que l'on peut donner à «
sans histoire »).
Selon Pierre Clastres, les « sociétés premières » n'ont pas besoin de l'État comme juge
ou arbitre de leurs coniits. Elles ont des chefs, mais elles les « contrôlent » a4n qu'ils ne
deviennent pas trop puissants et ne fondent des États. Les guerres elles-mêmes,
internes ou extérieures, ont pour fonction d'éloigner le « spectre » de l'État.
En effet, en temps de paix, ces sociétés sont une sorte de « démocratie directe » où
société et État se confondent : elles réalisent le rêve de Rousseau. Elles ne sont pas,
précise Clastres, « sans État » ou anarchiques (sans ordre), car elles sont suvsamment
organisées. Elles représentent ce que Marcel Mauss appelle le « fait social global »,
sans différenciation de classes ou de métiers, ou encore par la propriété.
Ces sociétés sont paci4ques tant que la forme de l'État ne s'impose pas comme une
contrainte par rapport à la vie sociale elle-même. Elles entrent en guerre les unes contre
les autres dans la mesure où elles craignent que l'une d'entre elles leur impose le cadre
de l'État et donc les opprime et les domine, en détruisant leur équilibre interne.
Les sociétés luttent contre l'État comme contre une menace, à la manière de quelqu'un
qui se débat, se défend contre l'angoisse ou contre une maladie dont il pense qu'elle lui
sera fatale.
EXEMPLE
Les « sociétés sans État » sont aujourd'hui extrêmement minoritaires et ne
concernent guère que quelques groupes de « chasseurs-cueilleurs » d'Amazonie ou
de Nouvelle-Guinée, ou encore le peuple Ayoreo du Paraguay, État où Pierre
Clastres avait observé, vers 1970, les Indiens Guayaki, exemple de ce qu'il appelle
une « société contre l'État ».