0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
5 vues448 pages

Pensée d'Auguste Comte : Positivisme et Société

Le document présente une analyse de la pensée d'Auguste Comte, en mettant en lumière ses conceptions philosophiques du positivisme et leur impact sur le passé, le présent et l'avenir social. L'auteur, Adrien Roux, vise à vulgariser les idées de Comte tout en soulignant l'importance de comprendre ces concepts pour les hommes politiques et les citoyens engagés. Il aborde également la biographie de Comte et les défis rencontrés dans la diffusion de ses idées.

Transféré par

alobedavid83
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
5 vues448 pages

Pensée d'Auguste Comte : Positivisme et Société

Le document présente une analyse de la pensée d'Auguste Comte, en mettant en lumière ses conceptions philosophiques du positivisme et leur impact sur le passé, le présent et l'avenir social. L'auteur, Adrien Roux, vise à vulgariser les idées de Comte tout en soulignant l'importance de comprendre ces concepts pour les hommes politiques et les citoyens engagés. Il aborde également la biographie de Comte et les défis rencontrés dans la diffusion de ses idées.

Transféré par

alobedavid83
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

La pensée d'Auguste Comte :

le passé, le présent & l'avenir


social d'après les conceptions
philosophiques du
positivisme [...]

Source [Link] / Bibliothèque nationale de France


Roux, Adrien (1866-1949). Auteur du texte. La pensée d'Auguste
Comte : le passé, le présent & l'avenir social d'après les
conceptions philosophiques du positivisme / Adrien Roux,....
1920.

1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart


des reproductions numériques d'oeuvres tombées dans le
domaine public provenant des collections de la BnF. Leur
réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet
1978 :
- La réutilisation non commerciale de ces contenus ou dans le
cadre d’une publication académique ou scientifique est libre et
gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment
du maintien de la mention de source des contenus telle que
précisée ci-après : « Source [Link] / Bibliothèque nationale
de France » ou « Source [Link] / BnF ».
- La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait
l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation commerciale la
revente de contenus sous forme de produits élaborés ou de
fourniture de service ou toute autre réutilisation des contenus
générant directement des revenus : publication vendue (à
l’exception des ouvrages académiques ou scientifiques), une
exposition, une production audiovisuelle, un service ou un produit
payant, un support à vocation promotionnelle etc.

CLIQUER ICI POUR ACCÉDER AUX TARIFS ET À LA LICENCE

2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de


l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes
publiques.

3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation


particulier. Il s'agit :

- des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur


appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés,
sauf dans le cadre de la copie privée, sans l'autorisation préalable
du titulaire des droits.
- des reproductions de documents conservés dans les
bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont
signalés par la mention Source [Link] / Bibliothèque
municipale de ... (ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à
s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de
réutilisation.

4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le


producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du
code de la propriété intellectuelle.

5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica


sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans
un autre pays, il appartient à chaque utilisateur de vérifier la
conformité de son projet avec le droit de ce pays.

6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions


d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en
matière de propriété intellectuelle. En cas de non respect de ces
dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par
la loi du 17 juillet 1978.

7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition,


contacter
[Link]@[Link].
|l$L10f HÈQUE DE PHILOSOPHIE MODERNE

ADRIEN ROUX
Ancien Elève de l'Ecole Polytechnique

La Pensée
d'Auguste Comte
LE PASSÉ, LE PRÉSENT & L'AVENIR SOCIAL
d'après le» conceptions philosophique* du positivisme

EXPOSE CHRONOLOGIQUE
ET RÉSUMÉ ANALYTIQUE
DE TOUTES LES OEUVRES
«r D'AUGUSTE COMTE JT

PARIS
" ÉDITIONS LIBRAIRIE "
&
Etienne CHIROH, Editeur
*tO, Rue de Seine
I?20
PASSÉ,. PRESENT ET AVENIR SOCIAL
BIBLIOTHÈQUE DE PHILOSOPHIE MODERNE

ADRIEN ROUX
Ancien Elève de l'Ecole Polytechnique

La Pensée
d'Auguste Comte
LE PASSÉ, LE PRÉSENT & L'AVENIR SOCIAL
d'après 'es conceptions philosophiques du positivisme

EXPOSE CHRONOLOGIQUE
ET RÉSUMÉ ANALYTIQUE
DE TOUTES LES OEUVRES
* D'AUGUSTE COMTE M

i
PARIS
" ÉDITÏOMS & LIBRAIRIE "
Etienne CHIROH, Editeur
f'O, Rue de 'Seine
^I?20
PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Beaucoup, môme parmi les disciples d'Auguste Comte,


en parlent sans les bien connaître. Cette ignorance pro-
vient d'un développement réellement effrayant et dans
une phraséologie fatigante que j'ai respectée parfois pour
ne pas dénaturer des idées émises.
Le philosophe lui-môme déclare qu'il n'a pas eu le temps
de rédiger ses livres et pousse encore plus loin la modes-
tie littéraire lorsque, dans sa liste des ouvrages de la
bibliothèque positiviste, il substitue à son Cours de phi-
losophie positive, le résumé qu'en avait déjà publié
miss Marlineau.
L'abrégé qui va suivre a été établi avec lo vif désir
d'être sincère et celui d'éviter aux lecteurs la peine d'ou-
vrir de nombreux et gros volumes, mais je me hâte de
leur dire :
2 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

que j'y ai trouvé, voici un exemple do co que


« Voyez ce
« vous-mêmes y pourrez trouver ; les heures consacrées
« à la méditation de toiles pages sont d'un prix inesti-
« mablc, ot jo voudrais que cet aperçu vous décidât à
« les étudier à fond. »
Toi est en effet le vôritablo but de cette publication qui
n'est ainsi i\u'nne tentative de vulgarisation.
Je n'ai pu accepter toutes les idées ainsi passées par
ma plume, une telle identification de deux esprits est
impossible, j'ai donc adopté les unes, repoussé les autres,
sans m'astrtindre toujours à formuler par des annotations
une opinion personnelle de valeur secondaire. J'ai pu ce-
pendant négliger des passages considérés comme essen-
tiels par des positivistes militants, et dois m'oxeuser à
l'avance si j'en ai involontairement altéré quelques-uns
dans leur signification.
J'estimo qu'il est d'un haut intérêt public d'essayer de
mettre en lumière, de dégager cette oeuvro initiale de
puissante originalité, de cello de continuateurs ardents et
loyaux, mais dont les efforts n'ont encore abouti qu'à de
faibles résultats.
Auguste Comte semble d'ailleurs avoir fait tort à ses
disciples en les entraînant dans la voie d'une propagande
religieuso, au lieu de les inviter simplement à dévelop-
per avec lui le plan génial ébauché par l'immortol Con-
dorcet'.
Une religion était en effet composée de l'intime mélange
de doux choses aujourd'hui distinctes :
> ' r '
'
1. Esquisse d'un tableau historique du progrès de l'esprit r humain,
*
êciitc /
par Condorcct proscrit, à la veille de la mort.
PRÉFACE 3
D'un hommage instinctif do l'homme à uno intelligenco
supérieure;
D'une doctrino intellectuelle et morale qu'il doit sui-
vre pour s'améliorer, chaque fondateur de religion pro-
fessant cette doctrino commo émanéo de la divinité.
Fondée sur ces mêmes principes, la Religion de l'Hu-
manité d'Auguste Comte met on évidence rétablissement
progressif par lo Grand Élro humain d'une doctrine mo-
rale universelle, mais donne peu de satisfaction au besoin
d'hommage de l'homme, co Grand llltrc n'étant manifes-
tement qu'à demi conscient, et infime fraction do l'Univers.
Un pas dangereux a donc été légèroment franchi, la phi-
losophio conduit à l'observation d'une morale scientifi-
quement déterminée après étude et raisonnement :
<c
Au môme titre, dit notre auteur, que nous nous plions
<?
à l'une quelconque des autres lois naturelles, pesan-
« teur, acoustique, optiquo, etc.. »
Mais il y a loin de là à conclure qu'il n'est rien au-des-
sus de l'Humanité, de conscient,de capablo de nous faire
sentir sa volonté. Nul ne lo sait, à commencer par les fon-
dateurs de religions qui ont affirmé le savoir,et en cetto
matière la négation est aussi téméraire que l'affirmation.
Établi dans l'ordro de publication adopté par Auguste
Comte, co résumé semble devoir s'adresser utilement aux
jeunes gens instruits et aux hommes qui participent de
près ou de loin à la conduite des peuples. Issus pour la
plupart d'assemblées locales, le passé do ces derniers no
leur a guero laissé de loisirs pour s'élever aux vues d'en-
semble qui deviennent indispensables dès qu'on prend
part aux affaires d'une nation.
Ils auraient donc intérêt, sinon à s'inspirer aveuglément
4 - PASSE, PRESENT ET AVENIR SOCIAL
,
des idées de notre philosophe, au moius'à les bien con-
naître pour en retenir ce que lo bon sens pratique leur
indique d'acceptable, et pour en rejeter ce qu'il leur dé-
nonce comme dangereux.
Cette dédicace d'un précis philosophique, adressée à
des hommes politiques par un capitaine d'artillerie peut
paraître à certains lecteurs une étrange gageure, mais
penser est permis à tous et si à noire époque d'incohé-
rence, on a pu reléguer au pays natal de Bonaparte un of-
ficier coupable d'avoir gravement inquiété ses chefs en
imprimant des propositions militaires inattendues, nul ne
saurait l'empêcher de publier ce résume de l'oeuvre d'un
penseur profond, et ce qui vaut mieux encore, profondé-
ment honnête.

Fait à Ajaccio.
NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR AUGUSTE COMTE

Né le 19 janvier 1798, Auguste Comte fut mis en pen-


sion dès l'Age de neuf ans, au lycée do Montpellier, ville
où son père était depuis longtemps caissier à la Recette
générale. Elevé ainsi hors de sa famille où vivaient cepen-
dant son frère et sa soeur, il entra en 181V à l'Kcole Poly-
technique.
12 n 1810, des dissentiments entre un répétiteur et les

élèves servirent de prétexte au licenciement de cette école,


et Auguste Comte reconduit dans sa famille fut placé sous
la surveillance de la police.
Après quelques mois il revint à Paris et vécut du pro-
duit de leçons particulières. Il engagea vers 1818 d(S
relations avec Saint-Simon au cours desquelles il publia
une partie de ses opuscules de philosophie sociale, mais
il se défend d'avoir puisé aucune inspiration dans la doc-
îriuc Saint-Simoi ienne et appelle lui-même Condorcct son
père spirituel.
S'étant laissé aller en 1825 à cohabiter quelques mois
avec une fille galante, il l'épousa civilement [Link]é l'op-
position de son père, et les chagrins causés par l'incon-
duitc de cette femme qu'il avait pensé réhabiliter, joints
à des excès de travail, amenèrent un accès d'aliénation
mentale qui le prit en avril 1820 et dura un an.
6 * PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Sa mère accourut pour le soigner mais dut partir avant


guérison complète, la femme coupable en profita pour
reprendre place au foyer conjugal en s'attribuant le mé-
rite du rétablissement de son mari.
Ce n'est qu'après de nouvelles fugues, en août 1842,
qu'Auguste Comte refusa définitivement de reprendre la
vie commune ot s'engagea à servir à cette indigne épouse
une pension viagère.
« Obligationrésultée de ma seule faute vraiment grave »,
déclarc-t-il dans sa Politique positive.
Dès sa guérison complète on 1828, Auguste Comte re-
prenait ses cours publics et commençait la publication du
Cours de philosophie positive.
Il fut successivement répétiteur d'analyse et de méca-
nique, professeur intérimaire, oxaminatcur d'entrée à
l'École Polytechnique, enfin de nouveau répétiteur jus-
qu'en 1851.
Totalement évincé à cette époque pour cause d'opi-
nions ouvertement républicaines, il ne subsista plus qu'au
moyen des subsides de ses admirateurs, subsides qui s'éle-
vèrent peu à peu en huit années successives à dater de
1848, de 2.900 francs à 8.250 francs par an.
Un" silence concerté observé longtemps par la presse
avait paralysé la propagation des ûfées du maître ; ce
silence fut rompu en 1844 par Littré d'abord son disciple,
puis son ennemi acharné, et des diffamations et critiques
retardèrent encore les progrès du Positivisme.
En 1845, Auguste Comte était entré en rapports do pure
amitié avec une jeune dame séparée d'un mari indigne.
Clotildo Dcvaux incarnait, pour notre pauvre philoso-
phe privé d'affections de famille, un sublime idéal fômi-
NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR AUGUSTE COUTE 7
nin que la mort lui enleva bientôt. Vivante ou morte, elle
exerça sur lui une telle influenco morale, qu'il a associé
sa mémoire à colle de sa propre mère et lui a attribué
l'honneur d'avoir inspiré ses derniers ouvrages.
Il mourait à son tour le 5 septembre 1857, laissant à de
fidèles disciples le soin de propager son oeuvre.
SEPARATION GÉNÉRALE ENTRE LES OPINIONS
ET LES DÉSIRS

Juillet 1819.

Les gouvernants voudraient faire admettre la maxime :


« Qu'eux seuls sont susceptibles de voir juste en politi-
que, et que par conséquent, il n'appartient qu'à eux d'avoir
une opinion à ce sujet. »
Ce principe considéré en lui-même, et sans aucun pré-
jugé soit de gouvernant, soit de gouverné, est tout à fait
absurde.
Les gouvernants par leur position, même en les suppo-
sant honnêtes, sont incapables d'avoir une opinion juste et
élevée sur la politique générale. Enfoncés dans la pratique,
ils ne voient pas juste sur la théorie, et une condition capi-
tale pour un homme qui veut se faire des idées politiques
larges, est de s'abstenir rigoureusement de tout emploi ou
fonction publique pour ne pas être à la fois acteur et spec-
tateur.
En combattant la prétention ridicule du savoir politique
exclusif des gouvernants, on a provoqué la naissance chez
lés gouvernés du préjugé non moins ridicule quoique moins
dangereux, que tout homme est apte à se former par le
seul instinct une opinion juste sur le système politique, et
chacun a prétendu pouvoir s'ériger en législateur.
SÉPARATION GÉNÉRALE ENTRE LES OPINIONS ET LES DÉSIRS 9
De même que pour savoir la physique ou l'astronomie il
faut avoir étudié ces sciences, il faut, pour savoir la politi-
que, l'avoir étudiée à l'état de science positive et réellement
fondée comme la physique ou l'astronomie, sur des obser-
vations et des déductions.
Tout homme a intérêt à voir bien conduire les affaires
sociales, car il est naturel que tout citoyen désire la li-
berté, la paix, la prospérité industrielle, l'économie dans
les dépenses publiques, le bon emploi de l'impôt. Mais
lorsque son opinion politique exprime plus que des désirs,
et qu'elle affirme en outre et quelquefois d'une façon très
absolue que ces désirs ne peuvent être satisfaits que par tels
et tels moyens, nullement par d'autres, elle devient ridi-
cule et déraisonnable s'il ne s'est pas formé cette opinion
nette par l'étude et la réflexion.
Ainsi beaucoup de gens veulent sincèrement la liberté et
la paix, mais ont en même temps une idée si fausse des
moyens propres à les procurer, que leurs moyens mis en
pratique amèneraient au contraire le désordre et l'arbitraire.
On doit donc distinguer nettement entre les désirs et les
opinions.
Les opinions politiques des hommes non éclairés ne
peuvent être considérées que comme l'expression de leurs
désirs confondue avec celle des moyens, et en envisageant
ainsi les choses, on constate qu'il existe plus d'uniformité
qu'on ne se l'imaginerait dans les volontés politiques d'une
nation.
On peut déduire de cette observation la part que la
masse d'une nation peut prendre au gouvernement.
Le public ne sait pas toujours ce qu'il lui faut, mais il
sait parfaitement ce qu'il veut,personne ne doit s'aviser de
vouloir pour lui et il doit indiquer te but.
C'est aux savants en politique qu'il appartient exclusi-
10 . :
.
; PASSÉ} PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL
-
V i-
bernent, de s'occuper des moyens d'atteindre le but claire-
ment indiqué par l'opinion publique, car il serait absurde
que. la masse voulût en raisonner.
L'opinion publique doit vouloir, les publicistes propo-
ser les moyens d'exécution, les gouvernants exécuter.
Tant que ces trois fonctions ne seront pas distinctes, il
y aura confusion et arbitraire.
En un mot :
« Lorsque la politique sera devenue science positive, le
public devra nettement indiquer aux publicistes politiques
le but vers lequel il désire les voir travailler ; puis il leur
accordera la même confiance qu'il accorde actuellement aux
astronomes pour l'astronomie, aux médecins pour la mé-
decine. »
Cette confiance a les inconvénients les plus graves tant
que la politique restera vague, mystérieuse, injugeable, en
un mot théologique, mais n'en aura plus quand cette politi-
que sera devenue une science positive, c'est-à-dire fondée
sur l'observation.
SOMMAIRE APPRECIATION DE L'ENSEMBLE
DU PASSÉ MODERNE

Avril 1820.

La marche de la civilisation nous appelle à remplacer un


système qui était la combinaison d'un pouvoir spirituel, le
pouvoir papal ou thcologique, avec un pouvoir temporel,
le pouvoir féodal ou militaire.
La naissance du pouvoir théologique chrétien en Europe,
doit être rapportée au m" ou au iv' siècle. La naissance du
pouvoir féodal peut être rapportée aux premiers démem-
brements de l'empire romain, c'est-à-dire à peu près à la
même époque.
La constitution définitive de ces deux pouvoirs n'eut lieu
qu'au xi* ou au xn* siècle, et sans grandes difficultés car elle
s'était lentement préparée.
Ce système social a donc longtemps coexisté avec le sys-
tème antérieur, c'est-à-dire lo système polythéique. et ses
deux organes principaux pouvoir spirituel et pouvoir tem-
porel, nés ainsi que nous l'avons vu à la même époque,
disparaîtront probablement en même temps pour faire place
à de nouveaux organes appropriés au système futur.
Les éléments de ce système futur prenaient naissance aux
xi° et xn* siècles, juste au moment où le système théologi*
que et féodal atteignait son développement intégral. C'est en
12 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

effet à cette époque que commençait l'affranchissement des


communes, premier embryon d'un nouveau pouvoir tem-
porel, et que l'introduction en Europe par les Arabes des
sciences positives, déterminait la formation de savants laï-
ques, premier noyau d'un pouvoir spirituel.
Quand les sociétés seront enfin convaincues par l'expé-
rience, que le seul moyen d'acquérir de la richesse consiste
dans l'activité pacifique, la direction des affaires temporel-
les devra naturellement passer à la capacité industrielle, et
la force militaire ne sera plus classée qu'en subalterne, force
purement passive et destinée même vraisemblablement à
devenir un jour tout à fait inutile.
L'affranchissement des communes consacra l'existence
d'une propriété industrielle ayant pour origine le travail,
distincte, indépendante, et bientôt rivale de la propriété
territoriale, alors d'origine et de nature purement militaires.
Cette mémorable innovation permettait à la capacité
industrielle de se développer, les nations s'organisèrent alors
dans toutes leurs parties sur une base industrielle, les direc-
teurs seuls de la société restant militaires.
La capacité scientifique positive remplacera de même
l'ancien pouvoir spirituel. La supériorité du positif sur le
conjectural, de la physique sur la métaphysique, fut telle-
ment sentie dès l'origine, même par le pouvoir spirituel,
que plusieurs membres éminents du clergé et entre autres
deux papes, allèrent compléter leur éducation à Cordoue en
y étudiant les sciences d'observation sous des professeurs
arabes.
Ainsi à côté des deux anciens pouvoirs et destinées à les
supplanter, s'élevaient peu à peu deux capacités nouvelles,
la capacité industrielle et la capacité scientifique.
L'ancien pouvoir spirituel fondé sur la révélation, de-
mandait aux hommes le plus haut degré de confiance et de
\
APPRÉCIATION DE L'BNSEMBI.E DU PASSÉ MODERNE 13

soumission d'esprit, conditions indispensables "à son exis-


tence et à son action.
Au contraire la capacité scientifique lorsqu'elle dirigera
les affaires de la société, n'exigera ni croyance aveugle, ni
même confiance de la part de ceux qui seront capables d'en-
tendre ses démonstrations.
La capacité scientifique positive pourra donc être consi-
dérée comme un pouvoir spirituel nouveau, pouvoir de
démonstration susceptible de remplacer l'ancien pouvoir
de révélation.
L'origine de la décadence du pouvoir théologique et féo-
dal est l'extension déjà exposée des capacités scientifique et
industrielle, et si l'attaque de Luther, contestant le prin-
cipe de la croyance aveugle et affirmant le droit d'examen,
marque de fait le renversement de l'ancien pouvoir spirituel,
la protection donnée aux communes par la royauté en France,
par la féodalité en Angleterre, a pour suites en France sous
Louis XIV, cl en Angleterre à la Révolution de 1088, une
combinaison des communes avec la moitié du pouvoir tem-
porel qui leur était favorable.
La découverte de l'imprimerie, celle du mouvement de
la terre, hâtèrent et assurèrent la décadence du système
théologique et féodal.
Pr jpa^e par l'imprimerie,la critique affaiblit rapidement
le prestige du pouvoir temporel et du pouvoir-spirituel, et
les découvertes scientifiques en astronomie, physique, chi-
mie et physiologie, en particulier la découverte sensationnelle
du mouvement de la terre, portèrent des atteintes décisives
à la confiance populaire en un pouvoir spirituel, dont les
prétentions imprudentes et injustifiées au monopole de la
métaphysique générale s'effondraient d'une façon retentis-
sante.
Depuis le xviif siècle, le système théologico militaire
14 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

tombé, n'a "plus que la force strictement nécessaire pour


maintenir l'ordre jusqu'à l'établissement d'un système nou-
veau, mais l'organisation de ce nouveau système est ur-
gente.

Organisation progressive du nouveau système social.

Autant la désorganisation de l'ancien système a eu une


marche orageuse, autant l'organisation du nouveau sys-
tème s'opère avec calme.
Nous avons vu la naissance simultanée au xie siècle, de
la capacité industrielle et de la capacité scientifique, desti-
nées à renverser les anciens pouvoirs, temporel militaire et
spirituel religieux.
Ces deux capacités nouvelles, possédées par des classes
nouvelles distinctes et indépendantes des anciens pouvoirs,
se développèrent librement en prenant dès leur origine un
caractère fondamental d'opposition et d'incompatibilité avec
l'ancien système.
Ceci était tellement nécessaire aux progrès futurs de ces
capacités, que l'on constate leur stagnation dans tous les
pays où elles sont l'apanage exclusif du pouvoir temporel
ou du pouvoir spirituel, qui s'en servent comme d'un puis-
sant moyen' de conservation du système théologique et mi-
litaire.
Par exemple en Russie, où toute entreprise est, en der-
nier ressort, dirigée par les hommes de la classe féodale ;
dans les théocraties de l'Orient, où la culture des sciences
était réservée au pouvoir théologique, situation qui s'est
perpétuée jusqu'à nos jours en Chine et dans l'Inde.
.Au contraire, dès que les communes sont affranchies et
les sciences positives' à peu près exclusivement cultivées
APPRÉCIATION DE L'ENSEMBLE DU PAÔSÉ MODERNE 15

par des laïques, les arts et sciences tendent librement vers


leur plus entier développement, ne laissant'à la carrière des
deux capacités positives, d'autres limites que celles de la
durée de l'espèce humaine.
Le mépris et la haine dont la féodalité et la théologie
poursuivirent dès l'origine les arts et métiers et les scien-
ces d'observation,rendent encore plus évident l'antagonisme
irréductible des deux systèmes ancien et nouveau.
L'organisation nouvelle a-t-elle été conduite par les sa-
vants, artistes et artisans, d'après un plan prémédité, adopté
et suivi depuis le xi* siècle jusqu'à nos jours? Il serait
absurde de le penser, à aucune époque le perfectionnement
de la civilisation n'obéira à une marche conçue par un
homme de génie et adoptée par la masse. Cela est tout à
fait impossible par la nature des choses, les hommes ne sont
que des instruments d'une Loi supérieure des progrès de
l'esprit humain qui entraîne et domine tout ; il ne nous est
pas plus possible de nous soustraire à son influence que de
changer à notre gré l'impulsion primitive qui fait circuler
notre planète autour du soleil.
Tout ce que nous pouvons, c'est obéir à cette loi, NOTRE
VÉRITABLE PROVIDENCE, en connaissance de cause et en nous
rendant compte de la marche qu'elle nous prescrit, au lieu
d'être poussés aveuglément par elle.
C'est en cela que consistera le grand perfectionnement
philosophique réservé à l'époque actuelle, les législateurs
et philosophes anciens tombaient tous dans l'erreur de vou7
loir assujettir la marche de la civilisation à leurs vues sys-
tématiques, alors que leurs plans auraient dû au contraire
lui être subordonnés.
Le procédé d'attribuer aux plans d'un homme une série
d'événements qui semblent s'enchaîner, peut être conservé
dans l'étude de la science politique, mais à titre d'hypothèse,
16, PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL
,

scientifique vraisemblable,que l'on n'utilisera que pour faire


.
ressortir l'enchaînement des faits.
L'une quelconque de nos connaissances ne pouvant deve-
nir science, qu'à l'époque où une hypothèse momentanément
acceptée relie tous les faits qui lui servent de base, cette
première hypothèse formerait le point de départ de la science
politique.
Sans être prémédité, le développement de l'organisation
des communes n'en a pas moins suivi une loi simple :
« S'occuper uniquement d'agir sur la nature pour la mo-
difier de la manière la plus avantageuse à l'espèce humaine,
et ne tendre à exercer d'action sur les hommes que pour
les déterminer à concourir à cette action générale sur les
choses. »
Ce plan instinctivement suivi est si parfait, qu'aujourd'hui
il ne nous reste qu'à l'appliquer sans y rien changer, à la
direction de l'ensemble de la société.
Observons maintenant les progrès civils et politiques de
la capacité scientifique.
Les sciences sont devenues positives, à peu près dans
l'ordre naturel du degré plus ou moins grand de leurs rap-
ports avec l'homme. Cette révolution, à peu près effectuée
pour nos connaissances particulières, tend aujourd'hui à
s'opérer pour la philosophie, la morale, la politique, sur les-
quelles l'influence des doctrines théologique et métaphy-
sique est détruite aux yeux des hommes instruits, sans
que, toutefois, elles soient encore uniquement fondées sur
l'observation. C'est la 3ule chose qui manque au déve-
loppement spirituel du nouveau système social 1.

). Aux yeux des hommes instruits, l'influence de 'a métaphysique en


philosophie, morale et politique, est bien détruite, mais non l'influence
des doctrines théologiques Auguste Comte lui-même, en donnant à la loi
qui régit les progrés de l'esprit humain, le nom de Providence, cl en
APPRÉCIATION DE L'ENSEMBLE DU PASSÉ MOnrnNE 17

Les doctrines religieuses n'ont plus d'influence sur les


esprits, que celle qui tient à ce que la morale leur est encore
attachée. Mais l'empire des croyances théologiques s'étein-
dra pour jamais du moment où la morale aura subi la ré-
volution déjà opérée dans nos connaissances particulières,
car il est très évident que cet état de choses où toutes les
parties de notre système d'idées sont devenues positives
tandis que les idées destinées à servir de lien général sont
restées superstitieuses, ne saurait être que transitoire, sans
cela il impliquerait contradiction dans la marche générale
des choses *.
Les progrès civils du nouveau pouvoir spirituel sont ca-
conslatanl sa domination universelle, obéit involontairement à celle
influence.
L'homme substituerabien probablement un jour une morale fondée sur
l'observation du développement de la société, a la morale révélée, mais
cela n'a aucun rapport avec l'existence ou la non-existence d'un Dieu
qui peut, au lieu de nous avoir révélé la morale véritable, nous l'avoir fait
découvrir et imposée comme une loi de la nature, manifestation palpable
do l'existence d'une volonté ordonnatrice supérieure à nos volontés indi-
viduelles.
1. Cela no me paraît pas très évident. Il y aura réduction, simplifica
tion, systématisation des sciences philosophiques, morales et politiques,
ces sciences prendront à peu prés complétcmcnl une forme positive, et
probablement même l'une ou deux d'entre elles, morale et politique, se
dégageront-elles entièrement de toute influence religieuse, mais j'ai la
conviction que rien ne pourra démontrer l'origine naturelle de toute
chose sans supposer l'intervontion d'une Providence.
On pourra rendre accessible & l'intelligence le développement régulier
et scientifique des lois naturelles, mais en voulant conclure de ce mer-
veilleux progrès du raisonnement humain que l'origine de ces lois n'est
pas d'essence surnalurello, il semble que l'on passe brusquement et sans
raison apparente, de la découverte d'une succession systématique des
cfTots, à la négation de leur cause initiale. Auguste Comte lui-même, co
puissant logicien, ne sait invoquer ici, A l'appui de sa négation, qu'une
vague raison de contradiction dan» là marche naturelle des choses. En
«'avançant ainsi sans être sûr de son terrain, il a fortement contribué a
écarter do lui beaucoup do gens qui eussent examiné son oeuvre avec le
plus grand [Link] les métaphysiciens ont aggravé lo mal'cn invoquant
18 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

ractérisés par la multiplication du nombre des académies,


et par la combinaison nettement internationale des forces
scientifiques des différents pays ».
La masse de la population a contracté peu à peu des ha-
bitudes, et acquis des lumières suffisantes pour vivro sous
le régime nouveau. Le peuple devenu propriétaire a l'amour
de l'ordre et du travail, la prévoyance et lo respect de la
propriété, il a aussi acquis, au moins en France, en Angle-
terre et en Allemagne, le premier degré d'instruction,
Aussi la tranquillité n'est-clleiraintenue aujourd'hui que
par les nouvelles habitudes populaires, l'appareil militaire
du pouvoir temporel et l'appareil infernal du pouvoir spi-
rituel n'y contribuent que très accessoirement.
Le peuple autrefois sujet des chefs qui le dirigeaient,est
peu à peu devenu leur associé, prenant ainsi l'empreinte
des combinaisons industrielles où tous, du patron au der-
nier manouvrier, collaborent par une entente commune à
la même tâche. Il n'existe plus entre eux d'autre inégalité
que celle des capacités et celles des mises, qu'il serait ab-
surde, ridicule et funeste, de prétendre faire disparaître.
La capacité industrielle répugne tout autant par sa nature
à exercer l'arbitraire qu'à le supporter, et dans une société
de travailleurs tout tend naturellement à l'ordre, le désor-
dre venant toujours en dernière analyse des fainéants.
Enfin les progrès de l'industrie, des sciences et des beaux-

l'aulorité.ct en tronquant et défigurant la pensée do leur plus redoutable


ennemi.
Que les esprits cultivés lisent et relisent Auguste Comte, ils seront
rapidement conquis au positivisme, au grand bénéfice de l'organisatio"
de la progression des découvertes scientifiques, et de la généralisation de
l'éducation positive. C'est-à-dire en résumé, au grand bénéfice de l'hu-
manité.
1. Il y a analogie curieuse du développement international des scien-
ces, avec le développement initial du christianisme après l'essaimage
dcsapé.rcs.
APPRÉCIATION DE L'ENSEMBLE DU PASSÉ MODERNE 19

arts, multipliant les moyens do subsistance, diminuant le


nombre des inoccupés, éclairant les esprits, polissant les
moeurs, tendent do plus en plus à faire disparaître les trois
plus grandes causes de désordre, misèro, oisiveté, ignorance.
Aujourd'hui le peuple accorde à l'opinion unanime des
savants le même degré de confiance qu'il accordait dans lo
moyen âge aux décisions du pouvoir spirituel ; est-ce parce
que le peuple a pris connaissance des démonstrations
qui établissent les théories scientifiques? Certainement non,
car ces démonstrations ne sont peut-être pas entendues de
trois mille individus sur toute la population française.
Cette confiance du peuple tient évidemment à l'unanimité
qu'il a reconnue dans les opinions des savants sur les di-
vers points de doctrine, et en fait de sciences, tous ceux
qui ne sont pas susceptibles d'entendre les démonstrations
sont peuple,
II est donc prouvé que le peuple est aujourd'hui spiri-
tuellement confiant et subordonné à l'égard des chefs scien-
tifiques, de même qu'il l'est temporellcment par rapport aux
chefs industriels ; la confiance et la subordination sont
donc convenablement organisées dans le nouveau système.
La confiance populaire en la science est bien un assenti-
ment donné à des propositions admises sans preuves par la
grande majorité, mais cette majorité les sait susceptibles
de vérification, et se réserve toujours le droit de contradic-
tion en cas de nouvelles démonstrations qui infirmeraient
les propositions primitivement acceptées. Les savants dans
diverses branches de la science usent d'ailleurs couram-
ment entre eux de cette confiance réciproque, confiance qui
ne saurait donc être humiliante pour le peuple, et ne pour-
rait jamais avoir pour ses intérêts les conséquences fatales
de la soumission d'esprit aux théologiens.
Le travail à faire pour l'établissement définitif du nou-
20 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

veau système se réduit dono maintenant à la lutte entre les


chefs du nouveau système et ceux de l'ancien, savants con-
tre théologiens, industriels contre militaires, et le peuple a
été éliminé de la question.
C'est pour lui que la question se résoudra mais il y res-
tera extérieur et passif, et le seul danger qu'il ait à crain-
dre, c'est de se laisser détourner du but par les intrigues
des ambitieux qui tendent à se disputer le pouvoir caduc
de l'ancien système.
Le nouveau système est préparé dans tous ses détails, il
n'a qu'un dernier échelon à monter pour parvenir à son
entière organisation et remplacer l'ancien, en complétant
ses progrès au spirituel et au temporel.
Au temporel, il faut s'emparer de la chambre des com-
munes.
Au spirituel, il faut établir la morale sur des principes
uniquement déduits de l'observation.
Tout est préparé pour cela, les moyens existent, il ne
faut que les employer.
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES
NÉCESSAIRES POUR RÉORGANISER LA SOCIÉTÉ

Mai 1823.

Deux mouvements de nature différente agitent aujour-


d'hui la société : l'un de désorganisation, l'autre de réorga-
nisation.
Le premier l'entraîne vers une profonde anarchie morale
et politique qui semble la menacer d'une prochaine disso-
lution.
,
Le second la conduit vers l'état social définitif de l'espèce
humaine le plus convenable à sa nature, celui où tous ses
moyens de prospérité recevront leur plus entier développe-
ment et leur application la plus directe,.
Jusqu'ici la tendance à la désorganisation a été dominante,
et l'esprit critique développé par cette tendance est même
devenu un obstacle qui retarde malencontreusement la des-
truction totale de l'ancien système.
La seule manière de mettre un terme à cette situation,
d'arrêter l'anarchie et de réduire la crise à un simple mou-
vement moral, est de déterminer les nations civilisées à
[Link] direction critique pour prendie la direction orga-
nique, en portant tous leurs efforts vers la formation du
nouveau système social, objet définitif de la crise.
Tel est le premier besoin de l'époque actuelle, tel est aussi
22 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

en aperçu le but général de mes travaux et le but spécial


de cet écrit.
Les rois, les peuples, ont fait des efforts multipliés et con-
tinus pour réorganiser la société, preuve que lo besoin de
cette réorganisation est généralement senti, quoique d'une
manière vague et imparfaite,
Ces deux sortes de tentatives quoique opposées, sont éga-
lement vicieuses et n'ont eu aucun résultat vraiment orga-
nique, au lieu de terminer la crise, elles la prolongent, et
pour faire comprendre celte assertion, nous allons jeter un
coup d'oeil général sur ces essais de réorganisation.
Pour les rois, la réorganisation de la société est le rétablis-
sement pur et simple du système féodal et théologique, il
n'y a pas à leurs yeux d'autre moyen de faire cesser l'anar-
chie qui résulte de la décadence do ce système.
Cette opinion n'est pas uniquement dictée par l'intérêt
particulier des gouvernants, elle a dû se présenter naturel-
lement aux esprits qui cherchent un remède à la crise
actuelle et qui sentent dans toute son étendue le besoin
d'une réorganisation, sans toutefois s'apercevoir que la mar-
che de la civilisation pousse la société vers l'établissement
d'un nouveau système plus parfait et non moins consistant
que l'ancien.
La chute du système féodal et théologique ne lient point
comme beaucoup le croient à des causes récentes, isolées,
accidentelles ; la décadence de ce système s'est effectuée
d'une manière continue pendant des siècles, par une suite
de modifications auxquelles ont concouru toutes les classes
de la société y compris les rois ; elle est en un mot la con-
séquence nécessaire de la marche de la civilisation.
Malgré soi on est de son siècle, les esprits qui croient le
plus lutter contre les idées nouvelles obéissent à leur insu
à leur irrésistible influence, et finissent par la renforcer ;
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 23

les rois ne font pour ainsi dire pas un seul acte, pas une
seule démarche tendant au rétablissement de l'ancien sys-
tème, qui no soient aussitôt suivis d'un acte dirigé dans lo
sens contraire, et souvent la même ordonnance les contient
l'un et l'autre.
Pour être différente, la manière dont les peuples ont conçu
jusqu'à présent la réorganisation de la société n'est pas
moins vicieuse que celle des rois.
Leur opinion sur celle réorganisation se réduit à présenter
comme principes organiques, les principes critiques qui ont
servi à détruire le système précédent ou, en d'autres termes,
à prendre de simples modifications de co système pour
bases de celui qu'il faut établir.
Les doctrines accréditées aujourd'hui parmi les peuples
dépouillent en effet systématiquement lo gouvernement de
tout principe d'activité, et réduisent son action au maintien
de la tranquillité publique. Ce n'est là qu'un objet subal-
terne et lo gouvernement, tête de la société, doit être guide
et agent de l'action générale.
Le gouvernement n'est plus conçu comme un chef de
société destiné à diriger vers un but commun toutes les
activités individuelles, il est représenté comme un ennemi
naturel campé au milieu du système social et contre lequel
on doit se fortifier dans un état permanent de défiance et
d'hostilité défensive.
Si de l'ensemble on passe aux détails, on voit que sous
le rapport spirituel le principe de la doctrine critique est le
dogme de la Liberté illimitée de conscience, or ce dogme
n'est que la traduction d'un fait général, la décadence des
croyances théologiques. Tant .qu'on s'est borné à l'utiliser
pour lutter contre le système théologique il était dans la
ligne des progrès de l'esprit humain, mais si l'on veut y
voir une des bases de la réorganisation sociale, il devient
24 PASSÉ, PRÉSENT El AVENIR SOCIAL

aussitôt aussi nuisible qu'il a été utile et s'oppose à cette


réorganisation.
Proclamant la souveraineté de chaque raison individuelle,
il empêche en effet l'établissement uniforme d'un système
d'idées gérérales sans lequel il ne peut y avoir de société,
car à quelque degré d'instruction que parvienne jamais la
masse des hommes, il est évident que la plupart des idées
générales usuelles ne pourront être admises par eux que de
confiance, non d'après des démonstrations.
Il n'y a point de liberté de conscience en astronomie, en
physique, en physiologie, dans ce sens que chacun trouverait
absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis
dans ces sciences par les hommes compétents ; et s'il en est
autrement en politique, c'est parce que les anciens princi-
pes étant tombés et les nouveaux n'étant pas encore formés,
il n'y a point actuellement de vrais principes établis. Lors-
que l'on veut ériger en dogme ce fait passager, on proclame
par cela seul que la société doit rester toujours sans doc-
trines générales ; or ce dogme-là serait celui de l'anarchie.
On voit aussi, sous le rapport temporel, que le dogme de
la Souveraineté du peuple a été créé pour combattre le
principe du droit divin. Comme le dogme antithéologique,
ce dogme anliféodal a accompli sa destination critique mais
ne peut pas servir de base politique à la réorganisation
sociale.
Le dogme de la liberté de conscience ne représente pas
autre chose que l'infaillibilité individuelle se substituant à
l'infaillibilité papale, et le dogme de la souveraineté du peu-
ple remplace simplement l'arbitraire des rois par celui des
peuples ou plutôt des individus ; il tend au démembrement
général du corps politique en plaçant le pouvoir dans les
classes les moins civilisées, comme le premier tend à l'iso-
lement des esprits en investissant les hommes les moins
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 25
éclairés, d'un droit do contrôle absolu sur le système d'idées
générales arrêté par les esprits supérieurs pour guider la
société.
On peut examiner une aune les idées particulières dont se
compose la doctrino des peuples, on verra que toutes comme
les deux principales no sont autre chose que l'énoncé dogma-
tique d'un fait historique relatif à la décadence du système
féodal et théologique. L'on reconnaîtra que toutes ont une
destination purement critique qui fait leur seule valeur,mais
les rend absolument inapplicables à la réorganisation de la
société. Nées pour détruire, elles sont impropres à fonder,
car des machines de guerre no sauraient par une étrange mé-
tamorphose devenir subitement des instruments de cons-
truction.
Tant qu'il s'est agi de lutter contre l'ancien système la
doctrine critique a eu la plus grande importance pour se-
conder la marche naturelle de la civilisation, mais conçue
comme devant présider à la réorganisation, elle place la
société dans un état d'anarchie constituée au temporel et
au spirituel.
Cette doctrine perd bien peu à peu sa redoutable énergie,
mais les efforts pour ressusciter le droit divin qui inter-
viennent de temps à autre, rendent de la fraîcheur à la sou-
veraineté du peuple et, si l'on ajoute au tableau l'influence
des factions aux projets desquelles un tel état de choses
présente un champ si vaste et si favorable, si l'on observe
leurs efforts pour empêcher la question de s'éclairer, on
aura une juste idée de la triste situation où se trouve au-
jourd'hui la société.
Les deux manières différentes dont les peuples et les rois
conçoivent la réorganisation sociale sont donc anarchiques
au même degré ; la première parce que la société s'y établi-
rait en état permanent d'hostilité envers le gouvernement,
26 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

la deuxième parce que le gouvernement s'y établirait à


dessein en opposition directe et continue avec la société.
Lo moyen de sortir do ce cercle vicieux, source inépui-
sable de révolutions, ne consisto pas dans lo triomphe de
l'opinion des rois ni dans celui de l'opinion des peuples tel-
les qu'elles sont aujourd'hui, il n'y en a pas d'autre que la
formation et l'acceptation générale par les peuples et par
les rois, d'une doctrine organique qui pourra faire quitter
aux rois la direction rétrograde et aux peuples la direction
critique.
Dans l'état do confusion actuel le pouvoir et la société
en sont arrivés à se servir alternativement et indifféremment
dans la pratique, de l'opinion rétrograde ou de l'opinion
critique d'une manière absolument passive, et il s'est établi
une opinion bâtarde, mélange d'idées rétrogrades et d'idées
critiques, dont tous les partis ont adopté le langage. Une
sorte d'équilibre est établi, lorsque les idées rétrogrades
paraissent sur le point d'acquérir la prépondérance, la dis-
position générale des esprits devient auss'tôt favorable aux
idées critiques et inversement. Cette poliliav rend moins
orageuse l'époque révolutionnaire mais prolonge sa durée,
elle deviendrait absurde et dangereuse si on la regardait
comme définitive.
La destination de la société n'est pas comme le pensent
les rois d'habiter à tout jamais la vieille et chétive masure
qu'elle bâtit dans son enfance, ni de vivre éternellement
sans abri après l'avoir quittée comme le pensent les peu-
ples'; mais, à l'aide de l'expérience acquise, de se cons-
truire avec les matériaux accumulés pendant des siècles,
l'édifice le mieux approprié à ses besoins et à ses jouissan-
ces. Telle est la grande et noble entreprise réservée à la
génération actuelle.
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 27

Reoherohe du plan de réorganisation

Le vice de la marche suivie par les peuples et les rois


dans la rechercho du plan do réorganisation consisto en ce
que les uns et les autres se sont fait jusqu'ici une idée
extrêmement fausse de la nature d'un tel travail, et ont
alors chargé de cette mission des hommes incompétents.
Lorsque la société sera vraiment réorganisée, ce sera uu
profond sujet d'étonnement pour nos n'-n ei.v que cette pro-
duction de multiples constitutions, tomes proclamées l'une
après l'autre éternelles et irrévocables, et dont plusieurs con-
tiennent plus de deux cents articles détaillés sans compter
les lois organiques qui s'y rattachent.
Un tel verbiage serait la honte de l'esprit humain en poli-
tique si, dans le progrès naturel des idées, il n'était la tran-
sition inévitable vers une vraie doctrine finale.
La prétention de construire d'un seul jet, en quelques
mois ou quelques années, toute l'économie d'un système
social dans son développement intégral et définitif, est une
chimère extravagante absolument incompatible avec la fai-
blesse de l'esprit humain.
Quand une science se constitue le principe général se
produit, se discute et- s'établit d'abord ; puis par un long
enchaînement de travaux on parvient à former une coordi-
nation de toutes les parties de la science, telle que personne
à l'origine n'eût été en état de la concevoir, pas même
l'inventeur du principe. Ainsi, après que Newton eut dé-
couvert la loi de la gravitation universelle, il fallut près d'un
siècle de travaux très difficiles de la part de tous les géo-
mètres de l'Europe, pour donner à l'astronomie physique
la constitution qui devait résulter de cette loi.
28 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

*
La marche présomptueuse qui a été suivie jusqu'à présent
dans la révolution la plus générale1, la plus importante et la
plus difficile de toutes, celle qui a pour objet la refonte
complète du système social, doit donc paraître bien frivole,
La formation d'un plan d'organisation sociale se compose
nécessairement do deux séries de travaux, distinctes par
leur objet et par leur genre de capacités qu'elles exigent,
L'une, théorique, a pour but le développement do l'idée
mère du plan, du nouveau principe suivant lequel les rela-
tions sociales doivent être coordonnées, et la formation du
système d'idées générales destiné à servir de guide à la
société.
L'autre, pratique, déterminera le mode do répartition du
pouvoir et l'établissement d'institutions administratives
conformes à l'esprit du système arrêté par les travaux théo-
riques.
La seconde série est la conséquence et la réalisation de
la première, par laquelle doit commencer le travail général.
Les peuples ayant exclusivement fixé leur attention sur
la partie pratique du plan, ont cru construire un nouveau
système social alors qu'ils restaient enfermés dans l'ancien.
Il n'y a société que là où s'exerce une action générale et
combinée, et un système quelconque de société est consti-
tué en vue de diriger toutes les forces particulières vers un
but général d'activité.
Il faut donc déterminer d'abord d'une façon précise le but
à atteindre, car le sens dans lequel tout le système devra
être conçu sera ainsi déterminé.
Or, pour une société quelque nombreuse qu'elle soit
comme pour un individu isolé, il n'y a que deux buts d'ac-
tivité : l'action violente sur le reste de l'espèce humaine ou
la conquête, et l'action sur la nature pour la modifier à
l'avantage de l'homme ou la production.
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 29
,
Le but militaire était celui de l'ancien système. ,-
Le but industriel est celui du nouveau, ' '
Les constitutions n'ayant point proclame le but à attein-
dre se sont appliquées exclusivement au détail ou partie
réglementaire do la réorganisation, sans que la partie théo-
rique eût été arrêtée, sans qu'on eût même pensé à l'établir.
Par une conséquence nécessaire de cette erreur première,
on a pris de pures modifications de forme pour un chan-
gement total de l'ancien système et le fond est resté intact.
On s'est uniquement occupé de fractionner les anciens
pouvoirs et d'en opposer entre elles les diverses branches,
les discussions dirigées vers cet objet ont été et sont encore
regardées comme le sublime de la politique dont ^elles ne
sont qu'un détail subalterne. La direction de la société et
la nature des pouvoirs sont toujours restées les mêmes.
En s'occupant de discussions superficielles sur la division
des pouvoirs, on a perdu de vue la division essentielle en
pouvoir spirituel et pouvoir temporel, principal perfection-
nement introduit dans la politique générale par le système
théologique et féodal, et l'on a alors été conduit à cette
monstruosité d'une constitution sans pouvoir spirituel qui,
si elle pouvait être durable, serait une rétrogradation vers
la barbarie. Tout n'a porté que sur le temporel, on n'a vu
que la division en pouvoir législatif et pouvoir exécutif qui
n'est qu'une sous-division.
Ainsi les peuples en sont venus graduellement à consi-
dérer comme système social nouveau ce qui n'est que l'an-
cien dépouillé par la doctrine critique de tout oe qui consti-
tuait sa valeur, et nous marchons vers la complète anarchie '.

1. Celte acerbe critique des innombrables constitutions modernes est


juste, mais à coté de la Constitution écrite il faut considérer la manière
élastique de s'en servir, qui en atténue les imperfections. Auguste Comte
s'indigne de voir qu'on oublie dans la Constitution le pouvoir spirituel,
30 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Il y a nécessité absolue à suivre pour le travail de réor-


ganisation sociale la marche clairement dictée par la nature
de l'esprit humain.
On admet comme vérité élémentaire que l'exploitation
d'une manufacture, la construction d'une route, doivent être
dirigées par des connaisseurs théoriques, et l'on veut con-
fier à des routiniers comme affaire de pure pratique, la réor-
ganisation de la société.
Toute opération humaine se compose inévitablement de
deux parties : conception théorique, exécution pratique, il
n'y a jamais d'action sans spéculation préliminaire.
Ceux qui prétendent ne pas laisser diriger leur esprit
par des théories se bornent simplement, comme on sait, à
conserver des théories devenues surannées sans admettre
les progrès faits par leurs contemporains. Ainsi, ceux qui
affectent fièrement de ne pas croire à la médecine, se livrent
d'ordinaire avec un stupide empressement au charlatanisme
Je plus grossier.
/
Dans la première enfance de l'esprit humain, le même
individu exécutait toutes les opérations, travaux théoriques
et travaux pratiques, mais bientôt ces deux ordres de tra-
vaux se séparèrent comme exigeant des capacités et des
cultures trop différentes. Cette division se prononce et se
généralise toujours davantage, devenant la source de nou-
veaux progrès, et le grand moyen de civilisation est la sépa-
ration des travaux et la combinaison des efforts.
Le christianisme établit pour les actes généraux de la
société cette division de la théorie et de la pratique qui
existait déjà pour toutes les opérations particulières, en

mais l'opinion publique sous la pression de laquelle s'élabore et s'appli-


que celte Constitution, joue d'une manière appréciable le rôle de pouvoir
spirituel. De celte façon indirecto, la religion, les moeurs, les idées phi-
losophiques en cours, font sentir leur influence.
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 31

créant le pouvoir spirituel distinct et indépendant du pou-


voir temporel,
La philosophie superficielle et critique du siècle dernier a
méconnu la valeur de cette création, qui doit être précieu-
sement conservée comme conquête définitive de l'esprit
humain, car la société ne saurait être moins complètement
organisée au xix" siècle, qu'elle ne l'était au xi\
L'histoire présente d'ailleurs à cet égard deux expérien-
ces décisives. L'ensemble du système complètement cons-
titué au xr siècle a été évidemment préparé par les travaux
théoriques faits dans les siècles précédents, et qui datent
de l'élaboration du christianisme par l'école d'Alexandrie.
L'établissement du pouvoir pontifical, autorité spirituelle
européenne suprême, fut la suite de ce développement an-
térieur de la doctrine chrétienne. L'institution générale de
la féodalité fondée sur la réciprocité d'obéissance du faible à
protection du fort,n'était que l'application de cette doctrine
au règlement des relations sociales dans l'état de civilisa-
tion d'alors. L'une et l'autre fondation n'auraient pu avoir
lieu sans le développement préliminaire de la théorie chré-
tienne.
La seconde expérience encore plus palpable parce qu'elle
est presque sous nos yeux, porte sur la décomposition du
système théologique et féodal. Cette décomposition résulte
clairement du développa ment et de l'arrangement systéma-
tiques donnés aux principes critiques par les philosophes
du xviii" siècle. Ces travaux avaient si bien le caractère théo-
rique, que pas un des hommes qui y ont concouru ne se
figurait d'-une manière un peu nette et étendue les modi-
fications qu'ils devaient produire sur la génération suivante.
Pour en avoir la preuve absolue, que l'on essaye de sup-
primer dans les écrits ou les discours des hommes les plus
capables parmi ceux qui .élaborèrent nos prétendues cons-
32 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

titutions,les idées empruntées aux philosophes du xvm* siè-


cle, l'on verra ce qu'il en restera.
Les travaux théoriques de la réorganisation sociale en
cours doivent être distincts d'avec les travaux pratiques,et
il ne peut être rien fait d'essentiel et de définitif à la partie
pratique, tant que la partie théorique ne sera pas établie
ou du moins très avancée. En procédant autrement on fait
passer la forme avant le fond.
Ayant méconnu cette méthode de travail les peuples ne
pouvaient point ne pas se tromper dans le choix des hommes
appelés à l'exécuter, l'incapacité de leurs mandataires a été
ce qu'elle devait être, car nul n'est propre à deux choses
absolument opposées.
C'est principalement la classe des légistes qui a fourni
les directeurs de travaux des prétendues constitutions, car
il ne s'est agi jusqu'aujourd'hui que de modifier l'ancien
système ; les principes critiques destinés à diriger les mo-
difications étant bien établis, l'éloquence devait être la
faculté spécialement mise en jeu, et c'est par les légistes
que cette faculté est habituellement cultivée.
C'est une qualité subalterne puisqu'elle ne se propose que
de faire triompher une opinion sans participer à sa forma-
tion et à son examen, mais elle est éminemment propre à
la propagation.
Les métaphysiciens ont combiné les principes de la doc-
trine critique, les légistes les ont répandus et ont occupé la
scène politique pendant toute la durée de la lulte immé-
diate contre le système féodal et théologique.
lis ne sauraient participer aux travaux organiques dont la
nécessité vient d'être démontrée, car il ne s'agit plus de
mettre en activité l'éloquence, mais le raisonnement, fa-
culté d'examen et de coordination.
Un légiste fait profession de chercher des moyens pour
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 33
persuader «ne opinion quelconque, il acquiert ainsi par
l'exercice de l'habileté dans ce genre de travail, mais de-
vient par cela même impropre à coordonner une théorie
d'après ses'véritables principes.
L'influence des légistes doit donc cesser tant que la par-
tie théorique du travail de réorganisation ne sera pas suf-
fisamment avancée, car il serait absurde d'espérer voir effec-
tuer une vraie réorganisation par une assemblée d'orateurs
étrangers à toute idée théorique positive, et choisis sans
aucune condition déterminée de capacité par des hommes
encore plus incompétents pour la plupart.
Plus tard, lorsque le travail théorique sera très avancé,
les légistes pourront aider à la propagation de la nouvelle
doctrine par leur éloquence et par l'habitude qu'ils ont, plus
qu'aucune autre classe, de se placer aux points de vue po-
litiques. Ceux d'entre eux qui ont fait une étude approfon-
die du droit positif et possèdent la capacité réglementaire,
seront d'un précieux secours aussitôt que la partie purement
spirituelle du travail général de réorganisation sera suffi-
samment avancée.
La classe des savants est la seule qui possède aujourd'hui
une influence spirituelle et une compétence suffisantes pour
déterminer la masse à adopter une nouvelle doctrine orga-
nique. Depuis la fondation des sciences positives la société
est habituée à se soumettre aux décisions des savants pour
toutes les idées théoriques particulières, et les savants éten-
dront aisément celte habitude aux idées théoriques géné-
rales quand ils se seront chargés de les coordonner.
Dès aujourd'hui, ils possèdent en effet à l'exclusion de
toute autre classe les deux éléments fondamentaux du gou-
vernement moral, la capacité et l'autorité théorique.
Enfin la science est intci nationale, et il faut au traite-
ment d'une crise européenne appliquer un traitement euro-
3
34 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

péen, la vraie doctrine organique devra être internationale.


Les liens spirituels établis sous le système théologique
et féodal entre les peuples d'Europe sont rompus depuis
sa chute, et l'on a vainement essayé de les remplacer par
un état d'opposition hostile réciproque déguisé sous le nom
d'équilibre européen.
Ces liens doivent être renoués par le nouveau régime, les
peuples dont les savants auront travaillé en commun à
établir cette doctrine future seront appelés à former vine
véritable société générale, complète et permanente.
Les rois, tout en se dirigeant d'après un plan absurde en
son principe, procèdent d'une manière plus méthodique
que les peuples parce qu'ils suivent une ligne déjà décrite
dans le passé. Ils combinent leurs efforts dans toute l'Eu-
rope tandis que les peuples s'isolent ; fait imr jrtant à re-
marquer.
Pour se libérer de la pression de cette coalition des rois,
les chefs d'opinion des peuples ont été poussés à proclamer
que les différents Jiïats n'ont aucun droit d'intervention
dans les réformes sociales des autres, mais ce principe
n'est autre chose que l'application de la doctrine critique
aux relations extérieures ; il est absolument faux comme
tous les autres dogmes qui composent cette critique, et n'a
été créé que pour obvier aux inconvénients d'un fait mo-
mentané, la dissolution des liens qui existaient autrefois
entre nations européennes.
11 est bien clair au contraire
que les peuples de l'Europe
occidentale, par la conformité et l'enchaînement de leurs
civilisations, forment une grande nation dont les divers
membres ont, l'un envers l'autre, des droits moins éten-
dus sans doute, mais de même nature que les droits réci-
proques des différentes provinces d'un Etat unique.
Cette idée critique a d'ailleurs l'inconvénient d'empêcher
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 33

les peuples de s'unir, et comme une force ne peut être con-


tenue que par une autre, les peuples seront en infériorité
à l'égard des rois, tant que la force des savants, seule eu-
ropéenne, ne présidera pas au grand travail de réorganisa-
tion sociale.
En dernière analyse,les travaux théoriques préliminaires
indispensables pour réorganiser la société devront être con-
fiés aux savants :
1° Parce qu'ils sont seuls compétents pour les exécuter ;
2° Parce qu'ils sont déjà constitués en pouvoir spirituel
du système futur ;
3° Parce qu'ils ont seuls l'autorité morale nécessaire pour
imposer l'adoption d'une nouvelle doctrine organique ;
4° Parce qu'ils sont de toutes les forces sociales existan-
tes, la seule qui soit européenne.
Les savants européens doivent donc établir pour la poli-
tique une théorie positive distincte de la pratique et ayant
pour objet la conception d'un système social nouveau, en
rapport avec l'étal présent des connaissances humaines.
.Tout ceci peut se résumer dans celte seule idée :
Les savants doivent aujourd'hui élever la politique au
rang des sciences d'observations.
Or, par la nature même de l'esprit humain, toute science
est assujettie dans sa marche à passer successivement par
trois é[Link] théoriques différents que j'appellerai :
Etat théologique ou fictif ;
Etat métaphysique où abstrait ;
Etat scientifique ou positif.
Dans le premier état, un petit nombre d'observations
isolées dont se compose la science sont expliquées d'après
une théorie inventée où les idées surnaturelles servent à
établir une première liaison.
Dans le deuxième état, transition entre lo premier et le
36 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

troisième, les faits plus nombreux et mieux compris sont


liés par des idées qui ne sont plus tout à fait surnaturelles,
mais encore incomplètement naturelles. Ces idées sont des
abstractions personnifiées dans lesquelles chaque esprit,
suivant qu'il est plus près de l'état théologique ou de l'état
scientifique, peut voir à volonté le nom mystique d'une
cause surnaturelle, ou l'énoncé abstrait d'une simple série
de phénomènes.
Enfin le troisième état est le mode définitif de toute
science, où les faits sont liés d'après un petit nombre
d'idées ou lois générales d'un ordre entièrement positif, et
sans aucune hypothèse qui ne soit de nature à être vérifiée
un jour par l'observateur.
Il est facile de vérifier l'exactitude de ce résumé de l'his-
toire d'une science, en se rapportant aux sciences fonda-
mentales aujourd hui positives, astronomie, physique, chi-
mie, physiologie. La dernière offre même, surtout pour la
portion qui traite des phénomènes moraux, cette curieuse
particularité qu'elle existe actuellement sous les trois for-
mes : théologique, métaphysique et positive, dans divers
esprits contemporains inégalement avancés :
Les uns considèrent les phénomènes moraux comme le
résultat d'une action surnaturelle continue ;
Les autres les conçoivent comme les effets incompréhen-
sibles de l'activité d'un être abstrait ;
D'autres enfin admettent qu'ils tiennent à des conditions
organiques susceptibles d'être démontrées, et que l'on ne
doit pas remonter au delà de celte explication.
Examinons auquel do ces états se trouve actuellement la
politique :
Elle a déjà passé par les deux premiers états et va attein-
dre le troisième,
1* La doctrine des rois dans laquelle les relations socia-
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 37
les sont basées sur l'idée surnaturelle du Droit divin, re-
présente l'état théologique de la politique.
2° La doctrine des peuples est fondée en totalité sur la
supposition abstraite et métaphysique d'un Contrat social
primitif, antérieur à tout développement des facultés hu-
maines par la civilisation, et ce contrat garantirait des
droits envisagés comme naturels et communs à tous les
hommes au même degré.
Cette doctrine représente l'état métaphysique de la poli-
tique, résumé par Jean-Jacques Rousseau dans un ouvrage
qui sert encore de base aux considérations vulgaires sur
l'organisation sociale.
3" La doctrine scientifique fondée sur l'observation con-
sidérera l'état social comme la conséquence naturelle du
développement de l'espèce humaine, et comme ayant pour
objet final d'augmenter la puissance collective de l'homme
sur la nature afin de la modifier à son avantage.
Elle devra concevoir les combinaisons politiques comme
uniquement destinées à consacrer les progrès dont la déter-
mination théorique aura été préalablement précisée.
Enfin elle devra s'établir en se proposant pour but d'être
applicable à l'état présent de l'espèce humaine civilisée, et
en ne considérant les états antérieurs que comme néces-
saires à observer pour établir les lois fondamentales de la
science.

TLAN DES TRAVAUX SCIFNTIFIQUES NÉCESSAIRES


POUR RÉORGANISER LA SOCIÉTÉ

Première série : Elever la politique au rang de science


d'observation en formant un système d'observations his-
toriques sur la marche générale de l'esprit humain, pre-
38 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

mière base positive de la politique qui perdra ainsi les


.
caractères théologique ou métaphysique, pour prendre le
caractère scientifique.
Deuxième série: Fonder un système complet d'éducation
positive convenant à une société constituée pour agir sur
la nature.
Troisième série: Concevoir et exposer l'étendue de l'ac-
tion collective que les hommes civilisés peuvent exercer
sur la nature pour la modifier à leur avantage, les combi-
naisons sociales n'étant que des moyens d'y atteindre plus
aisément.

PREMIÈRE SÉRIE DC TRAVAUX

En politique comme dans les autres sciences, il faut dis-


tinguer nettement le rôle de l'observation de celui de l'ima-
gination et subordonner la seconde à la première.
Un caractère défectueux commun aux états théologique
ou métaphysique d'une science est justement la prédomi-
nance de l'imagination sur l'observation, la concéqucnce
d'une telle orientation de l'esprit est de persuader à l'homme
qu'il est le centre du système naturel et par suite, doué
d'une puissance d'action indéfinie sur les phénomènes.
Cette persuasion résulte de la suprématie exercée par
l'imagination, combinée avec le penchant organique en vertu
duquel l'homme est porté à se former des idées exagérées
de son importance et de son pouvoir.
Une telle illusion forme le trait caractéristique le plus
sensible de l'enfance de la raison,
Les révolutions qui ont porté les diverses sciences à l'état
positif ont eu pour effet général d'établir en sens inverse
cet ordre primitif de nos idées; elles ont transport 1 à l'ob-
servation la prépondérance jusque-là exercée par l'imagi-
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 39
nation et l'homme a été déplacé du centre de la nature pour
reprendre le rang qu'il y occupe effectivement.
De même, son action a été renfermée dans ses limites
réelles et réduite à modifier plus ou moins les uns par les
autres, un certain nombre des phénomènes qu'il est capable
d'observer.
Ainsi en astronomie l'homme a commencé par regarder
les phénomènes célestes comme ayant avec tous les détails
de son existence des rapports directs et intimes. 11 a fallu
toute la puissance de démonstrations multipliées pour qu'il •
se résignât à n'occuper qu'une place subalterne et imper-
ceptible dans l'univers.
De même en chimie, il crut d'abord pouvoir modifier au
gré de ses désirs la nature intime des corps, avant de se
réduire simplement à observer les effets de l'action récipro-
que des différentes substances.
Pareillement en médecine, c'est après avoir longtemps
espéré rectifier à sa volonté les dérangements de son orga-
nisme et même résister indéfiniment aux causes de des-
truction, qu'il a enfin reconnu que son action était nulle
quand elle ne concourait pas avec celle de l'organisme, et
surtout lorsqu'elle lui était opposée.
L'état dans lequel se trouve encore la politique corres-
pond avec une analogie parfaite à ce qu'était l'astrologie
pour l'astronomie, l'alchimie pour la chimie, la recherche
de la panacée universelle pour la médecine.
Jusqu'ici l'observation n'a été employée que d'une ma-
nière subalterne dans la politique théorique, nos ouvrages
historiques, même les plus recommandablcs, sont des com-
positions à peu près exclusivement littéraires et se ratta-
chent au genre annales. Or des annales ne sont pas plus de
l'histoire étudiée dans un esprit scientifique, que des re-
cueils d'observations météorologiques ne sont de la phy-
40 PASSÉ, PRESENT ET AVENIR SOCIAL

sique la science historique sociale est dans l'enfance.


,
En politique domine encore l'imagination, l'homme a cru
jusqu'à présent à la puissance illimitée de ses combinaisons
politiques pour le perfectionnement de l'ordre social, en
considérant l'espèce humaine comme n'ayant pas d'impul-
sion politique qui lui soit propre et comme pouvant rece-
voir passivement celle que veut lui donner un législateur
armé d'une autorité suffisante.
Partant de là, les politiques théologique et métaphysique
se proposent d'établir chacune à sa manière un tj'pe éter-
nel d'ordre social parfait, sans avoir en vue aucun état de
civilisation déterminé. Leur caractère est également absolu,
à cela près que la première interdit toute modification im-
portante au plan qu'elle a tracé, tandis que la seconde admet
l'examen à la condition qu'il soit dirigé dans le sens géné-
ral de son orientation.
Toutes deux jugent les régimes des différents peuples
aux diverses époques de la civilisation, uniquement d'après
leur plus ou moins de conformité ou d'opposition avec le
type invariable de perfection qu'elles ont imaginé.
La recherche absolue du meilleur gouvernement possible,
abstraction faite de l'état de la civilisation, est cependant
tout à fait du même ordre que celle d'un traitement général
applicable à toutes les maladies et à tous les tempéraments.
Pour rendre positive la science politique, il faut donc :
1° Y introduire la prépondérance de l'observation sur
l'imagination ;
2J Concevoir l'organisation sociale comme intimement
liée à l'état de la civilisation et déterminée par lui ;
3° Considérer la marche de la civilisation comme assu-
jettie par une loi invariable fondée sur la nature des choses.
Les grandes forces sociales finissent toujours par devenir
dirigeantes, l'organisation réagit bien sur la civilisation,
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 4l
mais son influence secondaire ne peut intervertir l'ordre
naturel de dépendance ; si cette organisation est constituée
en sens contraire de la civilisation, celle-ci finit toujours par
triompher.
Soit dans le présent, soit dans le passé, l'organisation
sociale est donc une dérivation nécessaire de l'état de civi-
lisation de l'époque considérée.
L'expérience du passé prouve que la civilisation se dé-
veloppe d'une marche naturelle et irrévocable dérivée des
lois de l'organisation humaine, cette marche devient à son
tour la loi suprême de tous les phénomènes politiques.
Si l'on envisage en effet l'ensemble de l'espèce humaine
policée, on conviendra qu'elle a fait en civilisation des pro-
grès ininterrompus depuis les temps historiques jusqu'à
nos jours. Sciences, industries, organisation sociale, se sont
constamment améliorées et le régime féodal et théologique
était bien supérieur aux organisationsgrecques ou romaines.
Il y a eu cependant des époques où l'action politique
principale retardait de toutes ses forces le développement
général, ce sont les époques de décadence de systèmes vieil-
lis comme celles de l'empereur Julien, de Philippe II et des
Jésuites, et en dernier lieu celle de Bonaparte.
La guérison de maladies malgré des traitements vicieux,
a fait connaître aux médecins l'action puissante qu'exerce
spontanément tout corps vivant pour rétablir les dérange-
ments accidentels de son organisation ; de même l'avance-
ment de la civilisation malgré des combinaisons politiques
défavorables, prouve clairement qu'elle est assujettie à une
marche naturelle qui domine toutes ces combinaisons ; con-
tre cette marche, les résistances ne semblent servir qu'à
faire atteindre leur plein développement aux forces qui doi-
vent triompher.
Aux différentes époques et sur différents points du globe,
42 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

la remarquable identité de développement de plusieurs so-


ciétés humaines ne peut s'expliquer que par l'existence d'une
loi immuable, réglant la marche de la civilisation. Il faut
donc étudier les progrès de cette civilisation dans le passé,
pour créer la politique positive.
Fixons le but pratique de cette politique et son utilité
dans la grande réorganisation qui s'impose.
Résultat du désir instinctif de l'homme de se perfection-
ner, la loi qui régit la marche de la civilisation assujettit
l'espèce humaine à passer par une série d'états successifs
bien déterminés. Celte loi est donc aussi indépendante do
notre volonté, que le sont les instincts individuels dont la
combinaison produit la tendance au perfectionnement.
Aucun phénomène connu n'autorise à penser que l'orga-
nisme humain soit sujet à des variations capitales, la mar-
che de la civilisation dérivant de cet organisme doit par
suite être inaltérable quant au fond, aucun pas véritable-
ment rétrograde ne peut être fait, aucun des états successifs
auxquels nous sommes assujettis ne peut être franchi.
L'homme n'influe sur le v, vrs de sa propre civilisation
que d'une seule façon, en augmentant ou retardant sa vi-
tesse par plusieurs causes physiques ou morales, et au nom-
bre de ces causes sont les combinaisons politiques.
A chaque époque, la marche naturelle de la civilisation
détermine nettement les progrès que doit subir l'état social
dans ses éléments ou son ensemble, et ces progrès s'exé-
cutent nécessairement, soit avec l'aide des philosophes et
des hommes d'Etat, soit malqré leurs efforts.
Les hommes de génie qui ont exercé une action réelle et
durable sur l'espèce humaine, sont ceux qui ont eu l'ins-
tinct d'entrevoir cette vérité avant qu'elle ne soit établie
sur une démonstration méthodique. Ils ont observé à leur
époque les changements qui tendaient à s'effectuer d'après
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 43
l'état de la civilisation, et les ont proclamés en proposant
à leurs contemporains les doctrines ou institutions favora-
bles à ces changements. Quand leur aperçu a été très con-
forme au véritable état des choses, les changements se sont
produits et consolidés presque immédiatement et de nou-
velles forces sociales qui depuis longtemps vivaient en si-
lence, ont semblé surgir à leur voix sur la scène politique
avec toute la vigueur de la jeunesse.
Des effets aussi frappants ont étonné les hommes, car
l'observation des faits historiques n'a jamais été faite jus-
qu'ici que d'une façon très superficielle. Au lieu de les ins-
truire, ces faits mal compris ont accrédité la croyance su-
perstitieuse en la puissance créatrice du législateur.
Sans l'intervention de ces clairvoyants législateurs, les
mêmes faits se seraient produits avec un retard mais au-
raient eu lieu de la même façon.
Tout le pouvoir de l'homme ne réside donc que dans son
esprit d'observation et son intelligence qui le mettent en
état de découvrir des lois naturelles qu'il ne peut modifier,
mais dont il peut prévoir les effets.
En employant les forces d'une manière conforme à leur
nature, il arrive alors plus promptement à les faire concou-
rir au but final.
Le spectateur, l'acteur lui-même, ignorants de la vérita-
ble nature de l'action exercée, rapportent au pouvoir de
l'homme ce qui n'est dû qu'à sa prévoyance.
Quand une action politique se propose d'opérer des chan-
gements que la force de la civilisation tend à opérer natu-
rellement, cette action est immédiatement suivie d'effets
réels et durables ; mais si le législateur veut entreprendre
des perfectionnements contraires à la marche du progrès
ou troubler l'ordre de cette marche, il échoue invariable-
ment.
44 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL
,
Ainsi Joseph II fit de grandes tentatives qui restèrent
sans effet en voulant civiliser l'Autriche plus que ne le com-
portait son état présent, et les efforts immenses de Bona-
parte pour faire rétrograder la France vers le régime féodal
restèrent frappés de nullité.
La saine politique a donc pour objet de faciliter la mar-
che de l'espèce humaine en l'éclairant, en lui indiquant les
changements qui tendent à s'effectuer dans l'ordre social,
et en lui permettant d'éviter les violentes révolutions qui
marquent trop- souvent ses progrès, lorsque des entraves
malencontreuses arrêtent le développement de la civilisa-
tion.
Il serait chimérique de penser que des mouvements qui
compromettent plus ou moins les ambitions et les intérêts
de classes entières puissent s'opérer dans un calme parfait,
mais jusqu'ici la violence des révolutions orageuses a tenu
surtout à l'ignorance des lois naturelles qui règlent la mar-
che en avant.
On attribue souvent à l'égoïsme ce qui ne tient qu'à
l'ignorance, cette funeste erreur entretient l'irritation entre
les hommes dans leurs relations privées et générales. Nul
ne serait assez insensé pour se constituer sciemment en
insurrection contre la nature des choses, et ne pourrait se
plaire à exercer une action qu'il saurait devoir rester éphé-
mère; les démonstrations de la politique d'observation agi-
raient donc puissamment sur les classes dont les préjugés
et les intérêts sont opposés au sens de la marche de la
civilisation, beaucoup d'aberrations seraient aussitôt évi-
tées.
La connaissance de la politique positive serait aussi utili-
sée par les classes ascendantes, qui apercevant nettement
le but qu'elles sont appelées à atteindre, y marcheraient
d'une manière directe, sans tâtonnements, maîtrisant faci-
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 45
lementles résistances et graduant la transition vers le nou-
vel ordre de choses.
Ainsi le progrès s'effectuerait d'une manière prompte et
aussi calme que la nature des choses le permet.
La donnée fondamentale de la politique pratique générale
son point de départ positif, est donc la détermination de la
tendance de la civilisation afin d'y conformer l'action poli-
tique.
En n'observant que l'état présent de la civilisation on ne
peut pas déterminer la tendance actuelle de la société, car
pour établir une loi il faut au moins trois termes de com-
paraison. La discussion ayant démontré la filiation des deux
premiers termes, on doit pouvoir établir une vérification
au moyen du troisième, sans quoi la loi trouvée ne donne-
rait aucune impression d'exactitude à ceux qui seraient
appelés à s'en servir et resterait lettre merte.
Une fois la lii établie, on notera que l'état social présent
ne peut être bien compris que si l'on connaît le passé et
si l'on se fait une idée exacte de l'avenir vers lequel tend la
société. Alors seulement, on pourra saisirle véritable carac-
tère du présent qui n'est qu'un point mobile.
On doit donc dire en philosophie, le passé, Yavenir, le
présent.
Maintenant que les éclaircissements précédents ont dé-
blayé notre route, nous pouvons voir nettement quel est
l'ensemble des travaux propres à établir une théorie ou loi
politique naturelle, qui exclurait avec la même efficacité
l'arbitraire théologiquc ou droit divin des rois, et l'arbitraire
métaphysique ou souveraineté du peuple.
I. — En premier lieu, faire une étude aussi approfondie,
aussi complète que possible, de tous les états par lesquels
est passée la civilisation depuis son origine jusqu'à nos
jours. Montrer leur coordination, leur enchaînement succès-
46 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

sif, leur composition en faits généraux propres à devenir


des principes, enfin mettre en évidence les lois naturelles
du développement de la civilisation dans le passé.
II, — En deuxième lieu, faire le tableau philosophique
de l'avenir social tel qu'il dérive du passé, puis préciseï
exactement l'état général présent de la société en évolution
vers cet avenir.
III. — Enfin en troisième lieu, se servir de ces résultats
pour déterminer en connaissance de cause la direction que
l'on doit imprimor à l'action politique, afin de faciliter la
transition vers le nouvel état de choses au lieu de s'y
opposer.
Si quelques esprits ne voyaient dans l'empire suprême
d'une loi ainsi déterminée qu'une transformation de l'ar-
bitraire existant, il faudrait les engager à se plaindre aussi
du despotisme inflexible exercé sur la nature par la loi de
la gravitation, et du despotisme non moins réel exercé sur
nous par les lois de l'organisation humaine dont celle de la
civilisation n'est que le résultat.
Déterminons avec exactitude quels devront être les do-
maines respectifs de l'observation et de l'imagination dans
notre politique nouvelle; et nous aurons ainsi achevé d'es-
quisser son esprit général.
L'observation doit avoir le piincipal rôle pour la forma-
lion du nouveau système, l'on devra se borner à constater
vers quelle organisation tend l'état social, en évitant avec
soin de s'imaginer ses avantages ou sa supériorité sur l'état
précédent, sans quoi l'on risquerait de tout brouiller et de
manquer le but.
Mais lorsque ce système futur sera ainsi à peu près dé-
terminé, il est clair que pour entraîner la société à son
adoption définitive, il faudra le lui présenter de telle façon
que cette société se passionne pour poursuivre sa constitu-
.
PLAN DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES 47

tion, condition indispensable pour surmonter les résistances


de classes en décadence, vaincre l'inertie naturelle à l'homme
et exalter ses facultés, enfin secouer le joug puissant des
anciennes habitudes.
On ne passionnera jamais la masse des hommes pour un
système scientifique dont la compréhension n'est à la portée
que d'un très petit nombre d'esprits, on n'arrivera qu'à
produire chez les savants une conviction profonde et opi-
niâtre, résultat de démonstrations positives, mais sentiment
peu communicatif.
Le seul moyen de mettre en jeu les passions, consiste à
présenter aux hommes le tableau animé et même exagéré
des améliorations que doit apporter à la condition humaine
le système nouveau, abstraction faite de sa nécessité et de
son opportunité.
Cette perspective peut seule refouler l'égoïsme, tirer la
.société de l'apathie et lui imprimer une activité permanente.
L'imagination lancée dans la direction établie par les tra-
vaux scientifiques pourra se donner alors libre carrière, et
jouer un rôle prépondérant pour aider à la réussite du nou-
veau système. Plus son mouvement dans cette voie sera
franc et libre, et plus l'action indispensable qu'elle doit
exercer sera complète et salutaire.
Ainsi concourront à cette vaste entreprise toutes les for-
ces positives, celle des savants pour déterminer le plan,
celle des artistes et littérateurs pour provoquei son appli-
cation universelle, celle des industriels pour fonder les ins-
titutions pratiques nécessaires.
Ces trois forces se combineront alors entre elles pour
constituer le nouveau système, comme elles le feront quand
il sera établi pour l'appliquer journellement.
Certains esprits dominés par le préjugé métaphysique
que, hors des mathématiques il n'existe pas de véritable
48 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

certitude, ont projeté de traiter la science sociale comme


une application mathématique, par le calcul des probabili-
tés par exemple comme lo propose Condorcct, Ce serait
refuser à la chimie et à la physiologie où l'analyse mathé-
matique ne joue aucun rôle, d'être deux grandes sciences
positives et elles sont cependant reconnues aussi certaines
que les autres.
Le mouvement social où l'homme, êtro organisé, joue le
premier rôle, ne doit pas être soumis à l'analyse mathéma-
tique.
Une seconde tentative faite par Cabanis dans son ou-
vrage liapporl du physique cl du moral de l'homme, a
eu pour objet de rendre positive la science socialo en la
ramenant à êtro une simple conséquence de la physiologie.
Tout en considérant l'étude sociale comme une véritable
branche de la physiologie, notre développement collectif
doit être conçu d'une manière à peu près indépendante de
l'étude de l'individu, sans quoi l'on attribuerait à cet indi-
vidu une importance exagérée, l'on négligerait l'influence
progressive des générations les unes sur les autres, et l'on
se priverait bien inutilement des résultats de l'observation
directe du passé social.
CONSIDÉRATIONS PHILOSOPHIQUES

SUR LES SCIENCES ET LES SAVANTS

Novembre 1825.

En étudiant lo développement de l'esprit humain, on


constate qu'il a successivement passé par le caractère théo-
logique, le caractère métaphysique, enfin le caractère positif.
On a forcément commencé par concevoir les phénomènes
de tous genres comme dus à l'influence directe et continue
d'agents surnaturels, puis on les a considérés comme pro-
duits par des forces abstraites inhérentes aux corps mais
distinctes d'eux ; enfin l'on s'est borné à les envisager
comme assujettis à des lois naturelles invariables, expression
générale de relations observées dans leur développement.
N'ayant en effet pour point de départ palpable que le sen-
timent de l'action de sa volonté personnelle sur les autres
êtres, l'homme a été d'abord naturellement conduit à se
représenter d'une manière analogue la réaction des corps
extérieurs entre eux, ou sur lui-même.
Si plus tard il change ses conceptions à ce sujet, c'est
uniquement parce que l'expérience et la réflexion l'ayant
désabusé de son erreur primitive, il renonce peu à peu à
pénétrer le mode de production de phénomènes dont sa
nature lui interdit à jamais toute connaissance, pour se li-
miter à observer leurs lois effectives.
50 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Même aujourd'hui, avec toutes les notions positives que


nous avons acquises, nous ne pouvons tenter de concevoir
pour le plus simple phénomène par quelle puissance le
fait que nous appelons cause, engendre celui que nous
apprlons effet, sans être inévitablement entraînés à faire
des suppositions semblables à celles qui ont servi de
base aux premières théories humaines.
Tous les corps qui fixèrent l'attention de l'homme fu-
rent donc nécessairement vus par lui au commencement,
comme autant d'êtres vivant d'une vie analogue à la sienne
mais en général supérieure, en raison de l'action puissante
de la plupart d'entre eux, (Fétichisme.)
Lo développement de ses observations lui fit convertir
cette première hypothèse en celle d'une nature morte, di-
rigée par un nombre plus ou moins grand d'agents surhu-
mains invisibles, indépendants les uns des autres, et char-
gés chacun d'administrer un certain ordre de phénomènes.
(Polythéisme.)
Cette théorie s'étendit plus tard des corps extérieurs à
l'homme lui-même et à la société lorsqu'il en arriva à s'ob-
server, et c'est alors que la philosophie théologique prit
une véritable consistance et influa puissamment sur le pro-
grès de l'esprit humain.
L'amélioration continue de l'observation porta l'homme
à réduire continuellement le nombre des agents surnaturels,
et finit par simplifier le système théologique au point de le
ramener à l'unité. (Monothéisme.)
Dès lors ce fut sur la restriction entre des limites de plus
en plus étroites de l'intervention directe de la grande cause
surnaturelle, que l'action ininterrompue du principe d'ob-
servation produisit s->n effet.
Enfin, lorsque les conceptions naturelles ont acquis une
,
étendue et une généralité suffisantes, l'esprit humain étën-
CONSIDÉRATIONS SUR LES SCIENCES ET LES SAVANTS 51

dant par analogie à tous les phénomènes connus ou incon-


nus ce qui n'est vérifié que pour un certain nombre, les
considère comme soumis à des lois physiques invariables,
dont la découverte précise est désormais le seul but rai-
sonnable des travaux spéculatifs,
La méthode théologique qui jusque-là n'avait pas cessé
d'être on usage est regardée comme no pouvant plus êtro
employée dans nos recherches, et la méthode positive
commence à diriger exclusivement l'activité de notre intel-
ligence.
Une telle marche était indispensable au développement
de la raison, car la culture de la capacité d'imagination doit
précéder celle de la capacité d'observation, pour l'espèce
humaine comme pour l'individu.
La méthode positive est sûre mais très lente, elle néces-
site une longue série d'observations, et l'homme est inca-
pable par sa nature non seulement de combiner des faits et
d'en déduire des conséquences, mais même de les observer
avec attention et de les retcnir,s'il ne les rattache pas im-
mé[Link] à quelque explication.
En un i-iot, il ne peut pas plus y avoir d'observations
suivies sans une théorie quelconque,que de théorie positive
sans observations suivies.
La méthode théologique nous offrit dès l'origine une
théorie provisoire, vague et arbitraire,mais directe et facile,
qui a groupé immédiatement les premiers faits, et à l'aide
de laquelle nous avons pu, en cultivant notre capacité d'ob-
servation, préparer l'époque d'une méthode toute positive.
L'homme devait donc se diriger pendant longtemps par
la méthode théologique, en rejetant avec dédain celle qui
considère comme insolubles toutes questions sur la nature
intime des êtres,sur l'origine et la fin de l'[Link] n est
que bien plus tard qu'il accepte cette méthode positive qui
i'2 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

lui interdit les recherches sur les causes premières et cir-


conscrit le champ de ses travaux dans la découverte des
relations des phénomènes.
La formation des connaissances humaines suppose un
état social déjà compliqué,où une classe d'hommes dispen-
sés des soins do la production matérielle et de ceux do la
guerre, peut se livrer d'une manière suivie à la contempla-
tion de la nature*. Or une société réelle ne se constitue pas
sans adoption préalable d'un système d'idées quelconque,
capable de faire concourir à un ordre constant les tendan-
ces individuelles ; la philosophie théologique joua encore
ce rôle salutaire pour l'humanité.
La conception théologique s'occupe essentiellement de
dévoiler la cause génératrice des phénomènes, tandis que
la conception positive, proclamant la cause inaccessible à
l'esprit humain, s'attache uniquement à découvrir la loi,
c'est-à-dire les rapports de similitude et de succession des
faits entre eux.
Ces deux conceptions étaient trop différentes pour que
notre esprit pût passer brusquement de l'une à l'autre, la
conception métaphysique servit d'intermédiaire.
Les progrès de l'observation poussant l'homme à sim-
plifier ses conceptions théologiques, il remplaça peu à peu
dans chaque phénomène, l'agent surnaturel correspondant
par une entité particulière, à la considération de laquelle il
s'attacha bientôt exclusivement. Ces entités, d'abord éma-
nations de la puissance suprême, ont fini par se spirituali-
ser et n'être plus regardées que comme des noms abstraits
de phénomènes.
Ainsi la théologie et la métaphysique ont rendu de grands
services pour l'éducation de l'intelligence, mais notre esprit
n'est pas destiné à composer indéfiniment des théogonies,
ni à se contenter toujours de logomachies, son état définitif
CONSIDÉRATIONS SUR LES SCIENCES ET LES 8WANTS 53

est bien l'état positif qui ne cessera maintenant qu'avec


l'activité de notre intelligence.
L'attrait des conceptions positives pour les esprits dis-
tingués est tel, que partout où elles ont pu être mises en
concurrence avec les conceptions mystiques et vagues, lo
dégoût pour celles-ci n'a pas tardé à se faire sentir ; le lan-
gage qui,examiné historiquement,présenteun tableau fidèle
des révolutions de l'esprit humain, présente de celles-ci un
sensible témoignage.
Le mot Sciences, qui d'abord n'était appliqué qu'aux
spéculations théologiques et métaphysiques seules existan-
tes, et plus tard à des recherches de pure érudition, ne
désigne plus aujourd'hui quand il est isolé, même dans
l'acceptation vulgaire, que les connaissances positives. Aux
yeux du public actuel, c'est en cela seul que consiste le
véritable savoir.
L'esprit humain passe donc dans toutes les directions où
il s'exerça, par trois états théoriques différents:
L'état théologique, provisoire ;
L'état métaphysique, transitoire;
L'état positif, définitif.
Les connaissances humaines ont commencé avec Bacon,
Descartes, Galilée, à entrer dans le domaino positif, dans le
même ordre qu'elles avaient suivi pour devenir d'abord
théologiques, plus tard métaphysiques.
Astronomie. Physique. Chimie. Physiologie.
Les phénomènes relatifs aux fonctions intellectuelles et
affectives sont sortis après tous les autres du domaine de
la théologie et de la métaphysique pour entrer dans celui
de la physique, mais il reste encore à examiner le point de
vue social pour les êtres qui en sont susceptibles, et surtout
pour l'homme.
Nous possédons maintenant une physique céleste, une
54 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

phys: 4ue terrestre soit mécanique soit chimique, une phy-


sique végétale et une physique animale, il nous en faut une
dernière la physique socialo, afin que le système de nos
connaissances soit complet.
Alors seulement, par un résumé général do toutes nos
diverses notions, nous pourrons construire une véritable
philosophie positive, capable de satisfaire à tous les besoins
réels de notro intelligence, qui ne sera plus obligée sur
aucun point de recourir à la méthode théologique ou à la
méthode métaphysique.
J'entends par physique sociale la science qui a pour
objet propre l'étude des phénomènes sociaux, considérés
dans le même esprit que les phénomènes astronomiques,
physiques, chimiques et physiologiques, c'est-à-dire assu-
jettis à des lois naturelles invariables dont lo développe-
ment a conduit le genre humain, parti d'un état à peine
supérieur à celui des sociétés de grands singes, au point où
il se trouve aujourd'hui dans l'Europe civilisée.
L'influence politique de la théologie et de la métaphysi-
que est aujourd'hui presque annulée, sans que les concep-
tions positives soient encore assez générales pour diriger
la société ; les esprits n'ont donc plus aucun lien réel et
divergent avec la licence que produit l'individualité mal
comprimée.
De là absence complète de morale publique, débordement
universel de l'égoïsme, et prépondérance des considérations
purement matérielles. Enfin, pour dernière conséquence
nécessaire, la corruption est érigée en système de gouver-
nement comme le seul moyen d'ordre applicable à une po-
pulation devenue sourde à tout appel fait au nom d'une
idée générale, et sensible uniquement à la voix de l'intérêt
privé.
La seule manière de détruire le principe de ce désordre
CONSIDÉRATIONS SUR LES SCIENCES ET LES SAVANTS 55
est de ramener par un procédé quelconque le système
intellectuel à l'unité, ou bien en rendant à la philosophie
théologiquo toute l'influence qu'elle a perdue, ou mieux en
complétant la philosophie positive do façon à la rendre capa-
ble de remplacer définitivement la théologio.
Je regarde les sciences comme ayant pour destination
directe et fondamentale, do satisfaire au besoin qu'éprouve
notre intelligence d'un système de conceptions positives
sur tous les phénomènes que nous pouvons observer.
Dans le passé, les sciences ont affranchi notre esprit des
tutelles théologique et métaphysique indispensables à son
enfance, mais qui tendent à se prolonger démesurément.
Dans le présent, les sciences doivent servir par leurs
méthodes ou par leurs résultats généraux, à déterminer la
réorganisation desi théories sociales.
Dans l'avenir, les sciences systématisées seront la base
spirituelle permanente de l'ordre social, autant que durera
l'activité de notre espèce.
L'importance sociale des savants est montrée par ce ré-
sumé sous un point de vue qui s'éloigne des idées ordinai-
res, je vais le développer pour avoir un aperçu complet
de la grande réorganisation qui tend aujourd'hui à s'ac-
complir.
Le premier système social dans lequel l'esprit put com-
mencer à faire des progrès réels et durables, a eu pour ca-
ractère fondamental la confusion des pouvoirs spirituel et
temporel, ou plus exactement la subordination complète
de l'un par l'autre.
Il consista dans la prépondérance générale et absolue
d'une caste savante, organisée sous l'influence de la philo-
sophie théologique. Ce régime a acquis une grande consis-
tance en Egypte, en Chaldée, dans l'Indoustan, dans le
Thibet, en Chine, au Japon, au Pérou et au Mexique.
16 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

On est frappé de voir dans cet état de société lo profond


caractère d'unité et de liaison qui domine complètement dans
lo système spirituel. Cela tient à ce que l'universalité des
connaissances,aujourd'huisi justement regardée comme une
ambitieuse chimère, était alors la caractéristique de la cor-
poration spirituelle dont les membres étaient à la fois as-
trologues, physiciens, médecins, ingénieurs, législateurs et
hommes d'État, Prêtre, philosophe, savant, étaient encore
des. noms rigoureusement synonymes, et la personne do
Moïse est le type lo plus connu de cet état de l'esprit hu-
main.
Le crédit obtenu par les prêtres dérivait donc directe-
ment de leur réputation de savants, et réciproquement le
pouvoir dont ils jouissaient leur permettait de développer
librement leurs spéculations scientifiques.
Dans ce système d'organisation, un grand perfectionne-
ment des théories humaines était impossible comme risquant
d'occasionner un renversement total et immédiat de l'or-
dre politique ; ce vice rendit stationnaires les peuples les
plus fortement organisés.
Le premier degré de division du travail a donc été opéré
par l'institution du régime théocratique, mais les progrès
intellectuels exigeaient une division plus détaillée des tra-
vaux de l'esprit qui ne pouvait s'établir sous ce régime, et
il fallut que la culture de l'esprit humain devînt indépen-
dante de la direction immédiate de la société, afin que la
diffusion et le perfectionnement de nos connaissances pus-
sent avoir lieu sans troubler l'ordre politique. C'est en
Grèce que s'accomplit ce changement indispensable.
Venues dans cette contrée de l'Egypte et de l'Orient, les
connaissances s'y trouvèrent dès l'origine extérieures au
gouvernement ; la très grande activité militaire des socié-
tés grecques empêcha d'autre part l'établissement durable
CONSIDÉRATIONS SUR LES SCIENCES ET LES SAVANTS 57 '
d'une théocratie pure. D'autres causes mirent de puissants
obstacles au plein développement de l'activité militaire, qui
n'absorba pas comme à Rome toutes les grandes forces in-
tellectuelles, et par cet heureux ensemble de conditions, la
division entre la théorie et la pratique s'établit beaucoup
plus complète que dans les théocraties.
Il se forma une classe d'hommes purs de toute ambition
politique, dégagés de toute occupation matérielle, et voués
à une existence entièrement philosophique. Une distinction
tranchée s'établit alors entre le nom de prêtre et celui de
philosophe.
Les philosophes menèrent d'abord de front les conceptions
sur l'homme et la société et celles sur les phénomènes phy-
siques, mais ils sentirent bientôt la nécessité d'une sépara-
tion totale de ces deux genres de recherches, le nom de sa-
vant et celui de philosophe devinrent distincts à leur tour.
On peut voir dans Archimède le type parfait du savant
de cette époque, et son activité si purement spéculative est
bien caractérisée par l'admirable naïveté avec laquelle il
s'excuse envers la postérité,de sacrifier momentanément son
génie h des découvertes d'une utilité matérielle.
Les philosophes s'occupèrent exclusivement d'études mo-
rales et sociales, il s'établit même une rivalité entre la classe
des philosophes et celle des savants. (Platon et Aristote.)
Les organes étaient créés, les sciences isolées pouvaient
s'étendre, se subdiviser,se perfectionner, et devenir d'abord
métaphysiques, puis positives, sans troubler l'ordre social;
La philosophie pouvait déterminer dans la masse des nations
civilisées le passage graduel du polythéisme au monothéisme,
développant ainsi dans toute sa puissance la doctrine théo-
logique pour policer le genre humain.
Voyons enfin quelle doit être, de nos jours, la constitu-
tion du corps des savants :
53 PASSÉ, PRÉSENT ET AVEN-ft SOCIAL

Les géomètres sont naturellement les plus spéciaux, leur


science ne s'appuyant sur aucune autre, mais étant nu con-
traire la base de toute la philosophio naturelle.
Les astronomes, outre l'étude directe des phénomènes
qu'ils considèrent, doivent posséder la connaissance des
sciences mathématiques.
Avant d'aborder la physique, les physiciens doivent con-
naître les mathématiques et l'astronomie.
Avant de faire de la chimie, les chimistes doivent con-
m

naître les mathématiques, l'astronomie' et la physique.


Les physiologistes doivent connaître les mathématiques,
l'astronomie, la physique et la chimie.
Les savants en physique sociale doivent commencer par
apprendre toutes les autres sciences.
Il est bien entendu que cette universalité de connaissan-
ces dont on a tant discuté, consisterait simplement à pos-
séder assez de notions exactes sur chacune dessciencesqu'on
ne veut pas cultiver spécialement, pour en bien compren-
dre l'esprit et sentir profondément leurs relations avec
celle dont on doit s'occuper exclusivement. Cela est non
seulement possible mais indispensable, et existe de fait plus
ou moins dans les diverses classes de savants.
Pour les relations piatiques de la science avec l'industrie,
il doit être en outre formé dans le corps des savants une
sous-division très nette d'ingénieurs, agents directs et né-
cessaires de la coalition entre les savants et les industriels.
CONSIDÉRATIONS SUR LE POUVOIR SPIRITUEL

Mars 1830.

Les systèmes sociaux de l'antiquité avaient pour carac-


tère commun la confusion du pouvoir spirituel et du pou-
voir temporel, soit que l'un d'eux ait été complètement
subordonné à l'autre, soit qu'ils aient directement résidé
dans les mêmes mains, ce qui est arrivé le plus souvent.
En Egypte et dans presque tout l'Orient, le pouvoir tem-
porel n'était qu'un appendice du pouvoir spirituel, en Grèce
et à Rome au contraire, l'activité humaine étant tournée
vers la guerre, le pouvoir temporel dominait le spirituel e*
l'employait régulièrement comme instrument et auxiliaire.
Au moyen âge ce système éprouva une immense amélio-
ration par la fondation parallèle du catholicisme et de la
féodalité, celte division nette entre les deux pouvoirs per-
fectionna la théorie générale de l'organisation sociale.
Les sociétés humaines purent en effet s'établir sur une
échelle beaucoup plus grande et réunir, sous un même gou-
vernement spirituel, des populations trop nombreuses et
variées pour ne pas exiger plusieurs gouvernements tem-
poiels distincts et indépendants. Ainsi se fit la conciliation
jusqu'alors chimérique des avantages opposés de la cen-
tralisation et de la diffusion politiques.
Par là même il est devenu possible de concevoir sans
absurdité, pour un avenir lointain mais inévitable, la réu-
GO PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

nion en une seule communauté de toute la race blanche,peut-


être de tout le genre humain, conception impossible tant
que le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel étaient con-
fondus.
La séparation légale entre le pouvoir moral et le pouvoir
matériel résolut le grand problème politique d'une subor-
dination générale envers le gouvernement nécessaire au
maintien de l'ordre, en consacrant l'existence d'une auto-
rité morale capable de rectifier ce que peut avoir de vicieuse
la conduite de ce gouvernement.
La soumission peut en effet cesser d'être servile en pre-
nant le caractère d'un assentiment volontaire, et la remon-
trance cesse entre certaines limite* d'être hostile, quand elle
peut s'appuyer sur une puissance morale légitimement
constituée.
Avant cette époque, il ne pouvait y avoir d'alternative
entre la soumission la plus abjecte et la révolte directe, tel-
les sont encore par exemple les sociétés organisées sous
l'ascendant du mahométisme, où les deux pouvoirs sont dès
l'origine légalement confondus.
En résumé, par celte division fondamentale organisée au
moyen âge, les sociétés humaines ont pu devenir en même
temps plus étendues et mieux ordonnées, combinaison pro-
clamée impossible par les philosophes et législateurs de
l'antiquité.
Quelque éminente que fût cette valeur du système catho-
lique et féodal pour l'époque de son triomphe, le dévelop-
pement humain dans la double direction scientifique et'
industrielle en a eu raison, et d'autant plus vite que ce sys-
tème était plus favorable à ce développement,
Toutes les fois que l'espèce humaine passe d'un régime
à un autre, il y a une époque d'anarchie au moins morale,
et c'est l'effet qui se produit pendant la période de désor-
CONSIDÉRATIONS SUR LE POUVOIR SPIRITUEL 61

ganisation du système catholique et féodal cédant la place


au système positif et industriel. Toutes les idées antisocia-
les soulevées et réduites en dogmes sont employées à la
démolition de l'ancien système et rallient contre lui les
passions anarchiques qui fermentent dans le coeur humain,
passions comprimées auparavant par la prépondérance d'un
régime social complet.
Le dogme de la liberté illimitée de conscience a été cons-
truit pour détruire le pouvoir théologique.
Le dogme de la souveraineté du peuple a servi à renver-
ser l'ancien pouvoir temporel.
Le dogme de l'égalité a aidé à décomposer l'ancienne
classification sociale.
D'autres idées moins importantes complètent la doctrine
critique, et ont toutes été employées à détruire une pièce
correspondante de l'ancien ordre politique.
Il ne faut pas méconnaître l'utilité et même la nécessité
de cette doctrine critique des trois derniers siècles, elle sa-
tisfaisait à un besoin de la société et tout ce qui se déve-
loppe spontanément dans un pareil but est légitime, au
moins pendant un certain temps. Malheureusement la doc-
trine critique a dû prendre une telle énergie pour remplir
sa destination naturelle, qu'elle a revêtu un caractère absolu
qui la rend hostile non seulement à l'égard du système
qu'elle avait à détruire, mais encore envers toute espèce de
système social. Les esprits habitués à s'en servir depuis
trois siècles ont cru pouvoir la prendre pour base de réor-
ganisation, lorsque la nécessité d'un retour à l'ordre s'est
fait sentir,
Alors par un étrange phénomène, le désordre moral et
politique érigé en système est aujourd'hui présenté comme
le terme de la perfection sociale. Chacun des dogmes de la
kdoctrine critique, pris dans un sens organique, revient ce-
62 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

pendant exactement à poser en principe sous le rapport


correspondant, que la société ne doit pas être organisée.
Ainsi de tous les préjugés révolutionnaires, le plus ancien,
le mieux enraciné, le plus universellement répandu, celui
qui est le fondement général de tous les autres, est le prin-
cipe en vertu duquel il ne doit pas exister de pouvoir spi-
rituel indépendant dans la société.
Rois et peuples qui luttent plus ou moins ouvertement
sur les autres parties de la doctrine critique, sont parfai-
tement d'accord sur ce point de départ.
Dans les pays de protestantisme cet anéantissement du
pouvoir spirituel est complet, dans les pays de catholicisme
le pouvoir temporel a soumis entièrement à s'a dépendance
la hiérarchie sjurituellc, et le clergé s'est volontairement
prêté à celte transformation, en relâchant les liens qui
l'unissaient à son gouvernement central pour se nationaliser.
De nos jours enfin, quelques philosophes très recomman-
dables, ayant tenté de lutter contre ce préjugé, n'ont trouvé
dans leur propre parti que des antagonistes opiniâtres.
La démolition du système ancien ayant commencé par
l'ordre spirituel, l'établissement du système nouveau doit
commencer par l'institution d'un nouvel ordre spirituel.
Comparons l'état de l'espèce humaine sous les organisa-
tions de la Grèce et de Rome avec celui du moyen âge, nous
constaterons que la division entre le pouvoir spirituel et
le pouvoir temporel a opéré un immense progrès, mais ceci
nous entraînerait trop loin, la nécessité de cette division
peut être mise en évidence par le simple examen des in-
convénients qu'a produits, depuis le commencement du
xvi* siècle, l'usurpation du pouvoir spirituel par le pouvoir
temporel.
Tant que le système catholique a conservé une grande
vigueur, les rapports d'État à Etat en Europe étaient sou-
CONSIDÉRATIONS SUR LE POUVOIR SPIRITUEL 63

mis à son influence régulière et permanente, capable d'en-


tretenir entre eux un certain ordre volontaire et de leur
imprimer une activité collective lorsque la situation l'exi-
geait.
On a pu voir alors ce que M. de Maistre appelle avec jus-
tesse le miracle de la monarchie européenne, monarchie bien
faible et incomplète, mais préférable à l'anarchie qui existe
entre les nations depuis qu'elles sont rentrées les unes vis-
à-vis des autres dans l'état sauvage, et que les rois ont
gravé sur leurs canons : Ullima ratio regum.
Les diplomates ont fait d'estimables efforts pour com-
bler le vide immense laissé par l'annulation du pouvoir
spirituel, et pour remplacer ce lien par ce qu'on a appelé
l'équilibre européen, mais on ne peut ainsi constituer un
véritable gouvernement d'Etals, chacun est actuellement
dans l'inquiétude continue d'un envahissement de la part
de quelque grande puissance.
Si elle ne faisait pas de bien sous le rapport internatio-
nal, l'action du pouvoir spirituel pouvait au moins préve-
nir le mal. Cela est moins facile à constater, mais l'on voit
cependant, à la suite de la découverte de l'Amérique, deux
nations rivales, Espagne et Portugal, développer paisible-
ment leurs importantes possessions coloniales, limitées par
une frontière tracée d'après une simple bulle d'Alexandre VI
alors que les autres puissances européennes se disputaient
avec acharnement quelques postes insignifiants.
Enfin l'action collective des croisades qui arrêta les pro-
grès de l'invasion mahomélane et permit à la civilisation
européenne de subsister, fut l'oeuvre du pouvoir spirituel.
L'institution d'un nouveau gouvernement moral est donc
une nécessité impérieuse pour rapprocher entre elles les
nations civilisées.
La même nécessité se fait sentir pour améliorer l'organi-
61 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

sation intérieure de chaque peuple, la disparition de l'an-


cien gouvernement spirituel ayant laissé les sociétés sans
discipline morale.
Ce manque de discipline morale a eu quatre conséquences
funestes :
I. Divagation des intelligences. — II. Absence de morale
publique. — III. Prépondérance sociale accordée à l'inté-
rêt immédiat. — IV. Etablissement du despotisme admi-
nistratif.
I. — Divagation complète des intelligences. L'accord en-
tre deux esprits n'est possible sur aucune question sociale
même très simple, fait non seulement ridicule mais dan-
gereux, car une opinion quelconque ne pouvant se généra-
liser à cause de cette anarchie intellectuelle, le terrain est
livré aux factieux.
II — Absence de morale publique. L'essor des ambi-
tions particulières n'est contenu par rien, la notion du bien
général n'existe plus et se change peu à peu en une vague
intention philanthropique sans action réelle sur la conduite
de la vie, chacun s'occupe de son intérêt particulier, notion
qui seule reste fort claire au milieu du chaos général,
l'égoïsme pur devient le seul mobile capable de diriger
l'existence active.
Ce résultat, très sensible dans la morale publique, atteint
même la morale privée, qui heureusement dépend d'autres
conditions que d'opinions arrêtées et se trouve soutenue
par l'instinct naturel.
La puissance croissante des habitudes d'ordre et de tra-
vail écarte en effet l'idée du vice, l'amélioration générale
des conditions produite par le développement continuel de
l'industrie rend les tentations moins vives, et l'adoucisse-
ment universel des moeurs résulte du progrès de la civilisa-
tion.
CONSIDÉRATIONS SUR LE POUVOIR SPIRITUEL 65

Toutes ces causes contre-balancent l'immoralitéengendrée


par l'absence de principes fixes de conduite, et cependant
la vie réelle se ressent de l'état flottant où sont aujourd'hui
la plupart des idées de devoir, soit dans les relations de
famille, soit dans les rapports ordinaires et mutuels des
supérieurs et des inférieurs, soit enfin dans les relations
réciproques des producteurs et des consommateurs.
Tout ceci se traduit par une prépondérance de théories
morales qui expliquent par l'intérêt personnel tous les sen-
timents de l'homme, ce qui implique l'opinion que la légis-
lation pénale est le seul moyen efficace d'assurer la mora-
lité des classes inférieures.
III. — Prépondérance sociale accordée à l'intérêt immé-
diat. Cette préoccupation se manifeste en tout, ainsi l'on
néglige de plus en plus la portée philosophique des scien-
ces pour les évaluer en raison des services pratiques qu'on
en tire.
Cet esprit matériel est fort sensible en Angleterre, où
cette organisation sociale sans pouvoir spirituel s'est for-
mée dès le xvi" siècle et a pris beaucoup de consistance, de
même aux États-Unis.
Lorsqu'il s'est agi de former des constitutions politiques,
ce caractère d'intérêt immédiat s'est prononcé d'une ma-
nière frappante, l'attention s'est portée exclusivement sur
la partie matérielle du travail. Les formes ont été réglées en
détail sans qu'on ait seulement tenté de déterminer exac-
tement l'esprit du nouveau système établi.
La disposition trop accentuée des peuples à vouloir immé-
diatement des institutions, ou en d'autres termes, à vou-
loir reconstruire le pouvoir spirituel, sera un puissant obs-
tacle à l'adoption d'une marche naturelle, seule efficace»
IV. — Enfin, la dernière conséquence générale du pou-
voir spirituel est l'établissement de cette sorte d'autocratie
66 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

moderne sans analogie exacte dans l'histoire, et qu'on peut


désigner sous le nom de minislérialisme, ou despotisme
administratif.
Son caractère propre est une centralisation de pouvoir
poussée au delà de toutes bornes raisonnables, et son moyen
général d'action est la corruption.
Le gouvernement moral ayant perdu toute énergie dans
la société, le gouvernement matériel, doit redoubler natu-
rellement d'intensité pour lutter contre la décomposition
du corps social ; à défaut d'un esprit commun, le pouvoir
temporel central est obligé de tenir tous les éléments sociaux
dans une dépendance immédiate et continue, sans quoi l'an-
cienne société européenne, aujourd'hui décomposée en natio-
nalités indépendantes, continuerait à se subdiviser.
La centralisation temporelle s'est donc renforcée en rai-
son des progrès de la désorganisation morale, d'ailleurs le
pouvoir spirituel n'est plus là pour contenir les empiéte-
ments du pouvoir temporel et pour empêcher la corruption
d'être érigée en moyen permanent de gouvernement. Ce
honteux régime a pris naissance dans les pays où, la dégra-
dation de l'autorité morale étant complète, la force ou la
corruption étaient les seuls moyens d'action. L'état présent
des sociétés repousse la force, reste la corruption dont
l'emploi est actuellement considéré dans les relations pri-
vées comme le seul mobile énergique, opinion qui conduit
le pouvoir central à en user.
Ce résultat affligeant est la conséquence de notre état
d'anarchie et tient aux fautes mutuelles des gouvernants et
des gouvernés.
Sous le rapport national, l'établissement d'un nouveau
pouvoir spirituel est donc d'une importance encore plus
capitale que sous le rapport européen.
Qu'on ne considère donc plus comme organiques les prin-
CONSIDERATIONSSUR LE POUVOIR SPIRITUEL 67
cipes qui ont conduit à de tels résultats; les penseurs qui
veulent consacrer leurs forces à la grande opération sociale
du xix* siècle, doivent savoir que la société est menacée de
graves dangers si l'anarchie actuelle se prolonge.
Ceux qui ont une tendance progressive sont actuellement
dominés par un désir légitime mais nullement raisonné
d'éviter une théocratie, ils suivent a cause de cela une route
qui conduit fatalement à l'anarchie ou à un despotisme dé-
gradant, celui de la force corruptrice et dépourvue de toute
autorité morale.
Ceux qui ont une tendance rétrograde, et qui méritent
ce qualificatif par les conséquences qu'entraîne l'applica-
tion de leurs doctrines, admettent dans leurs théories la
constitution d'une supériorité morale, correctif et régula-
teur de la force et de la richesse.
Il ne faut suivre ni les uns ni les autres, l'état social
des nations civilisées réclame impérieusement la formation
d'un pouvoir spirituel entièrement nouveau et propre aux
sociétés modernes.
Quelles seront les fonctions du nouveau pouvoir spirituel?
Quel devra être le caractère général de son organisation,
pour répondre à la nature de la civilisation d'aujourd'hui?
Je traiterai plus tard la seconde question, n'examinons
ici que la première.

FONCTIONS DU NOUVEAU POUVOIR SPIRITUEL

Les deux idées de société et de gouvernement sont insé-


parables, sans quoi les diverses parties de la société, ten-
dant par leurs impulsions propres à s'écarter plus ou moins
les unes des autres, finiraient par se dissocier.
Or l'influence d'un gouvernement se manifeste de deux
68 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

façons distinctes : par l'action matérielle réservée au pou-


voir temporel, ou l'action morale dévolue au pouvoir spi-
rituel.
L'action matérielle porte sur les actes, elle détermine
les uns et empêche les autres et est fondée sur la richesse
qui a la force à son service.
L'action morale consiste dans la canalisation des opinions,
des penchants, des volontés, en un mot des tendances ; elle
est basée sur l'autorité morale qui ne résulte, en dernière
analyse, que de la supériorité de l'intelligence et des lumières.
Ainsi concourent au maintien de l'ordre social, les deux
grandes espèces d'inégalité sur lesquelles toute société est
établie, inégalité de richesse et inégalité d'instruction.
Le pouvoir spirituel doit avoir deux grandes classes d'at-
tributions, les unes nationales, les autres européennes ou
universelles.
Dans la nation il a pour attribution le gouvernement de
l'opinion, c'est-à-dire l'établissement et le maintien des
principes qui président aux divers rapports sociaux. Son
rôle principal est la direction de l'éducation générale ou
spéciale, il présidera à la formation d'un système d'idées
et d'habitudes nécessaires pour préparer les individus à
l'ordre social dans lequel ils vivront, et pour adapter cha-
cun d'eux à la destination particulière qu'il peut y remplir.
Il faut comprendre dans l'éducation l'action importante
exercée sur les hommes faits qui est le complément néces-
saire do l'éducation de la jeunesse, action qui consiste à
représenter sans cesse aux individus et aux masses les
principes dont ils ont été pénétrés et à les rappeler à leur
observation s'ils viennent à s'en écarter.
En dehors de la nation, l'action du pouvoir spirituel
embrassera les peuples de civilisation semblable entre les-
quels existe un certain degré de communauté, et dont la
CONSIDÉRATIONS SUR LE POUVOIR SPIRITUEL 69
diversité est assez grande pour exiger autant de gouver-
nements temporels distincts et indépendants les uns des
autres.
Le second grand objet de l'exercice du pouvoir spirituel
sera donc la réunion du plus grand nombre de nations pos-
sible dans la même communion morale, et cette fonction
se réduira comme la fonction nationale à l'établissement
continu d'un système d'éducation uniforme pour les diver-
ses populations.
Par là le pouvoir spirituel se trouvera naturellement in_
vesti devant les peuples et leurs chefs, de la portion d'au-
torité indispensable pour qu'ils soient conduits à soumet-
tre leurs contestations à son arbitrage, et à en recevoir une
impulsion commune si l'intérêt commun exige une action
collective.
Il y aura bien forcément un peu d'enchevêtrement entre
les attributions multiples des pouvoirs spirituel et tempo-
rel, mais la véritable confusion n'aura lieu que si la pos-
session à un haut degré de ces deux pouvoirs a lieu dans
un seul individu ou dans une seule classe d'individus, ce
qu'il est facile d'éviter dans un système social moderne.
La séparation et la spécialisation par les soins du pouvoir
spirituel, des activités particulières des individus et même
des peuples, sera un grand moyen de perfectionnement de
l'espèce humaine, la société tendra à devenir de plus en
plus étendue, peut-être même si la durée de l'activité de
notre espèce est suffisamment prolongée, arrivera-t«elle jus-
qu'à embrasser la totalité du genre humain.
Une telle spécialisation progressive a l'inconvénient de
restreindre l'horizon de l'individu et d'affaiblir par suite
son intelligence ; le pouvoir spirituel devra obvier à cette
cause d'abaissement de l'énergie intellectuelle qui est appré-
ciable, car on peut constater sous le rapport de la généra*
70 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

lité d'esprit et de l'énergie politique, que les peuples an-


ciens y sont notablement supérieurs aux modernes.
Quand on parle des peuples anciens, il ne faut nécessai-
rement avoir en vue que leurs hommes libres, les esclaves
étant alors considérés comme une sorte d'animaux domes-
tiques, et cette restriction fait ressortir quelle immense
amélioration la condition générale du genre humain a éprou-
vée depuis cette époque.
Il ne peut y avoir liaison durable entre individus ou en-
tre peuples, que celle qui est amenée par une similitude
d'intérêts et de principes, et une nation ou une alliance
entre nations exigent, pour être fortement constituées, une
association spirituelle et une association temporelle. Cha-
cune de ces deux sortes d'association augmente en étendue
quand la civilisation se développe, mais diminue en éner-
gie. Finalement, l'association spirituelle peut subsister dans
une certaine mesure alors que l'association temporelle est
dissoute ; on ne peut en effet régir par la force que ce qui
ne peut l'être suffisamment par l'opinion, et le domaine de
l'opinion s'étcndant, le domaine de la force diminue natu-
rellement.
Les hommes en se poliçant deviennent d'une part plus
sensibles aux motifs moraux, et d'autre part, plus disposés
à la conciliation amiable des intérêts ; l'action du pouvoir
temporel décroît donc sans cesse et doit être, dans le nou-
vel état social, moindre que dans tous les états antérieurs.
Au contraire, l'action du pouvoir spirituel augmente sans
cesse, et devra être plus grande dans le système de civili-
sation moderne que dans aucun autre.
Cela montre une fois de plus que l'état d'esprit créé par
les doctrines critiques est profondément vicieux, puisqu'il
porto à concevoir un état social sans pouvoir spirituel,
tandis que tant que la civilisation restera ascendante, c'est
CONSIDÉRATIONS SUR LE POUVOIR SPIRITUEL 71

au contraire le pouvoir temporel qui devient de moins en


moinsimportant et se réduit aune hiérarchie purement civile.
Le dogmatisme est l'état normal de l'intelligence, le
scepticisme n'est qu'un moyen employé pour permettre la
transition d'un dogmatisme à un autre. Cette loi est si na-
turelle, que faute de dogmes nouveaux, la doctrine révolu-
tionnaire a tenté de dogmatiser les idées sceptiques. Mais
l'espèce humaine n'est pas destinée à disserter sans agir,
à se consumer dans une activité .stérilement raisonneuse
sur la conduite qu'elle doit tenir.
Son action nécessite au préalable l'adoption de principes
directeurs qu'un seul individu ou une masse sont également
incapables d'étal.'. u de vérifier autrement que par l'ap-
• -.

plication. Le pouvoir spirituel devra fournir aux classes


actives les règles générales de conduite dont elles ne peu-
vent se dispenser. Elles sont incapables de les établir elles-
mêmes, toute leur capacité de raisonnement devant être
exclusivement tournée à l'application judicieuse de ces rè-
gles à la pratique.
La nature et la société assigneront éternellement des rô-
les très inégalement satisfaisants aux divers individus, le
pouvoir spirituel devra en conséquence s'appliquer à déve-
lopper les aptitudes naturelles de l'homme à la moralité, et
à réduire ses désirs à la mesure voulue, en l'habituant dès "

l'enfance à subordonner volontairement son intérêt parti-


culier à l'intérêt commun. Sans cette salutaire influence
étouffant le mal dans sa source, la société serait constam-
ment obligée d'agir sur les individus par la violence ou par
l'intérêt, pour réprimer des tendances trop librement dé-
veloppées.
Le maintien de l'ordre deviendrait impossible quand cette
indiscipline temporelle serait parvenue au dernier degré
d'exagération qu'elle comporte.
72 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Dans la réalité, la répression temporelle ne devrait jamais


être que le complément de la répression spirituelle, qui à au-
cune époque ne pourra suffire seule au besoin d'ordre social.
Ainsi, sous le rapport intellectuel et sous le rapport mo-
ral, les notions de bien et de mal qui dirigent la conduite
des individus et les relations sociales, doivent se réduire à
ce qui est prescrit ou prohibé par des préceptes positifs,
établis et propagés par un pouvoir spirituel convenablement
organisé, et dont une importante fonction consiste à recher-
cher la vraie doctrine sociale directrice.
Ainsi s'explique le succès de la grande expérience empi-
rique effectuée par la philosophie catholique sur le genre
humain et qui dénote une profonde connaissance expérimen-
tale de sa nature, lorsque n 3 pouvant démontrer les dogmes-
qu'elle proclamait, elle présenta directement la foi, c'est-
à-dire l'habitude de croire sans examen aux affirmations
d'une autorité compétente, comme une vertu fondamentale,
base immuable et nécessaire du bonheur privé ou public.
Vu l'état de la civilisation, c'était en effet la condition
indispensable pour permettre l'établissement durable d'une
véritable communion intellectuelle et morale.
L'individu se bornera, dans les cas normaux, à déduire
la règle pratique qui découle de la doctrine régulatrice et à
consulter l'organe spirituel dans les cas douteux. La cons-
truction ou la modification de la doctrine n'appartiendront
qu'au pouvoir spirituel, qui fera les rectifications nécessai-
ies quand il reconnaîtra fondées les réclamations auxquelles
donnerait lieu l'application de cette théorie.
Les intérêts individuels sont aujourd'hui plus concilia*
blés que dans l'ancienne société, la règle morale plus facile à
établir n'est cependant pas superflue, car l'opposition existe
toujours et n'a fait que changer de place.
L'hostilité entre guerriers et esclaves a disparu, mais
CONSIDÉRATIONS SUR LE POUVOIR SPIRITUEL 73
celle entre ouvriers et patrons n'en est pas moins réelle.
On espère l'atténuer par des institutions temporelles qui
lieront intimement les intérêts matériels des deux classes
et diminueront l'action arbitraire exercée par chacune d'el-
les sur l'autre, mais on n'établira jamais un état fixe solide
sur un antagonisme impossible à supprimer. La solution
de cette difficulté exige l'influence continue d'une doctrine
morale imposant aux patrons et aux ouvriers des devoirs
mutuels, conformes à leurs relations réciproques.
Or cette doctrine ne peut évidemment être fondée et main-
tenue que par une autorité spirituelle embrassant l'ensem-
ble de ces rapports, et assez désintéressée dans le mouve-
ment pratique pour n'être pas suspectée de partialité par
l'une ou l'autre des deux classes ennemies entre lesquelles
elle doit s'interposer.
Sans doctrine, les intérêts antagonistes abandonnés à
eux-mêmes finiront toujours par atteindre le degré d'op-
position directe, car chacun restant juge dans sa propre
cause, sera incapable de s'élever du point de vue particu-
lier au point de vue général, l'ordre social subira des os-
cillations violentes et stériles.
Les démonstrations de l'économie politique pour prouver
la conformité nécessaire des divers intérêts industriels ne
suffiront jamais à les discipliner, car l'homme ne se con-
duit pas par des calculs, et n'est même pas le plus souvent
susceptible de calculer avec justesse.
La morale privée et publique restera flottante et sans
force, tant qu'on prendra comme point de départ pour cha-
que individu ou chaque classe la considération exclusive
de l'utilité particulière ; on substituerait ainsi simplement
le despotisme fondé sur le droit du plus riche, au despo-
tisme du droit du plus fort.

Par bonheur, la nature des choses préserve la société do
71 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

ses propres aberrations, l'ordre final qui s'établit de lui-


même est toujours supérieur à celui que les combinaisons
humaines indécises avaient prévu à l'avance, et le fonde-
ment solide des vertus sociales se trouve dans l'habitude
des vertus individuelles.
Individus et classes ont cependant besoin d'être dirigés
par des dogmes communs, établis par le pouvoir spirituel
dans l'éducation sociale, et reproduits par lui dans la vie
réelle.
Une fonction également indispensable de ce pouvoir sera
de déterminer au cours de l'éducation publique et de déve-
lopper convenablement, les aptitudes individuelles si mal
comprises dans la plupart des cas, si l'on pense à la mul-
titude de vocations manquées et de fausses positions qui
résultent aujourd'hui de l'absence de toute direction intel-
lectuelle et morale.
Enfin au point de vue général l'activité collective des-
nations devient sinon rigoureusement permanente, au moins
extrêmement fréquente, soit pour des opérations d'une uti-
lité commune, soit pour l'action répressive que les peuples
civilises doivent exercer sur ceux qui le sont moins, dans
l'intérêt commun des uns et des autres.
L'intérêt particulier d'une nation détermine presque tou-
jours exclusivement sa ligne de conduite extérieure, cela
maintient une hostilité permanente de peuple à peuple, et
seule l'institution d'un pouvoir spirituel international per-
mettrait de s'élever au-dessus de cette conception anti-
humanitaire, de gouvernement dans l'intérêt exclusif de la
nation.
Les chefs d'une nation, par un grand effort intellectuel,
parviennent à comprendre à peu près justement quel est en
toute circonstance le véritable intérêt de leur pays au point
de vue exclusivement national, mais ne sauraient sans doc-
CONSIDÉRATIONS SUR LE POUVOIR SPIRITUEL 75
trine internationale scientifiquement établie, arriver à se
placer par exemple au point de vue européen, et saisir
avec quelque justesse le réel intérêt de la race blanche. Une
nation a cependant manifestement des devoirs moraux en-
vers les autres, c'est au pouvoir spirituel qu'il appartient
de déterminer ces devoirs, quand il aura déterminé les
intérêts communs.
En définitive, aujourd'hui comme au moyen âge, l'état
social vers lequel tendent les peuples modernes nécessite
l'établissement d'un pouvoir spirituel, c'est-à-dire intellec-
tuel et moral, dont l'action serait à la fois nationale et euro-
péenne.
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF

1841.

L'évolution de l'esprit humain l'a fait successivement


passer par trois états : État théologique, état métaphysi-
que, état positif.
Dans leur premier essor, toutes nos spéculations manifes-
tent une prédilection spontanée pour les questions les plus
insolubles et les sujets les plus inaccessibles aux investiga-
tions humaines. L'esprit incapable de résoudre le plus
simple problème scientifique recherche alors avidement et
d'une manière presque exclusive l'origine de toutes choses,
les causes essentielles des phénomènes qui le frappent, et
leur mode fondamental de production, en un mot les con-
naissances absolues.
C'est là le caractère du premier état de notre esprit, dé-
signé sous le nom d'état théologique ou fictif.

ETAT THÉOLOGIQUE OU FICTIF

Pour satisfaire au désir inné de tout connaître, l'homme


ne disposait au début que de l'intuition immédiate des phé-
nomènes qu'il pouvait produire lui-même, il ramena donc
tout à la supposition de volontés assimilables à la sienne.
Le FÉTICHISME, première phase de l'état théologique, at-
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF //
tribua à tous les corps une vie et une volonté essentielle-
ment analogues aux nôtres, mais presque toujours plus
énergiques.
LE POLYTHÉISME, deuxième phase de l'état théologique,
marqua le triomphe de l'imagination sur l'instinct et le
sentiment, qui auparavant dominaient seuls les théories
humaines.
La vie, refusée aux objets matériels, était transportée à
des êtres fictifs invisibles, dont l'active intervention fut
considérée comme la source directe des phénomènes exté-
rieurs et des phénomènes humains.
LE MONOTHÉISME, troisième phase de l'état théologique,
limitant la domination trop universelle de l'imagination,
laissa se développer le sentiment de plus en plus vif d'un
assujettissement nécessaire de tous les phénomènes natu-
rels à des lois invariables. L'habitude devint peu à peu gé-
nérale, de négliger pour l'étude de ces lois la recherche de
causes mystérieuses, inaccessibles à notre intelligence, et
dont l'explication nécessitera toujours le recours à l'in-
tervention directe et permanente d'une action surnaturelle.

ÉTAT MÉTAPHYSIQUE OU ABSTRAIT

L'esprit humain conservant encore sa tendance fonda-


mentale aux connaissances absolues, on essaya alors d'ex-
pliquer la nature des êtres, l'origine et la destination de
toutes choses, en se passant de l'emploi d'agents surnatu-
rels et en supposant pour les remplacer des entités ou
abstractions personnifiées.
Chacun de ces êtres métaphysiques, inhérent au corps
correspondant sans se confondre avec lui, pouvait être con-
sidéré à volonté comme une véritable émanation de la
78 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

puissance surnaturelle, ou une simple dénomination abs-


traite du phénomène étudié. Son emploi pouvait donc se
vulgariser, et tout en sacrifiant ainsi à sa tendance opiniâ-
tre à argumenter au lieu d'observer, notre raisonnement se
préparait lentement à un exercice vraiment scientifique.
Cet état d'esprit métaphysique n'a pas réellement suc-
cédé à l'état théologique, mais a coexisté avec lui. Les di-
verses entités particulières qu'il nous avait fait concevoir
se sont assez rapidement subordonnées à une seule entité
générale, la Nature, et ce mouvement de réduction à l'unité
a puissamment aidé l'Humanité à passer du polythéisme au
monothéisme. L'esprit métaphysique fut donc un élément
de progrès au début de son office, mais en s'atlribuant le
piivilège presque exclusif des méditations philosophiques,
il gêne aujourd'hui l'essor de la civilisation et empêche une
organisation nouvelle de prendre corps.

ETAT POSITIF OU RÉI:L

Lorsque l'esprit humain renonça aux recherches abso-


lues qui ne convenaient qu'à son enfance pour circonscrire
ses efforts dans le domaine de la véritable observation,
seule base possible des connaissances accessibles et adaptées
à nos besoins réels, les progrès devinrent rapides.
Après avoir plus ou moins subtilement raisonné sans
aucune preuve suffisante et d'après des principes confus, ce
qui avait l'énorme inconvénient de laisser les débats tou-
jours sans issue, on finit par comprendre que toute propo-
sition non réductible à renonciation d'un fait particulier ou
général ne pouvait offrir de sens réel et intelligible.
La logique spéculative n'emploie donc plus comme prin-
cipes que de véritables faits, plus généraux et plus abstraits
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF 79

que les faits particuliers entre lesquels ils doivent établir


un lien. La pure imagination se subordonne à l'observation
et ne sert, dans nos spéculations positives, qu'à rechercher
ou perfectionner les moyens de liaison entre les faits.
En un mot, la révolution fondamentale qui caractérise la
virilité de notre intelligence, consiste essentiellement à
substituer partout à l'inaccessibledétermination des causes,
la simple recherche des lois, c'est-à-dire des relations cons-
tantes qui existent entre les phénomènes observés.
Qu'il s'agisse de choc, de pesanteur, dépensée, de mora-
lité, nous n'y pouvons vraiment connaître que les diverses
liaisons mutuelles propres à leur accomplissement, sans
jamais pénétrer le mystère de leur production.
En raison de l'étroilesse obligée de nos vues, la science
humaine ne peut prétendre à être absolue, elle doit rester
simplement et modestement relative. Non seulement nos
recherches en tous genres doivent se réduire à l'apprécia-
tion systématique de ce qui est, en renonçant à la décou-
verte de l'origine et de la destination finale, mais en outre
il faut bien sentir qu'en raison de son organisation impar-
faite et de sa situation dans une parcelle de l'univers, l'homme
ne saurait étudier complètement aucune existence effective,
ni même constater toutes les existences réelles dont la ma-
jeure partie doit lui échapper.
La seule acquisition d'un nouveau sens nous dévoilerait
probablement toute une classe de faits dont nous n'avons
maintenant aucune idée; et qui donc oserait affirmer que la
diversité des sens, si différente entre les principaux types
d'animalité, se trouve complète dans notre organisme et
nous permet ainsi l'exploration totale du monde extérieur ?
Ce serait là une supposition gratuite et ridicule.
L'astronomie dont les phénomènes ne peuvent être obser-
vés que par un seul sens, nous offre un exemple éclatant
80 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

des conséquences de la suppression ou de la perfection d'un


sens.
Une espèce aveugle, quelque intelligente qu'elle soit,pour-
rait-elle seulement soupçonner l'existence des astres ?
Les astres obscurs, impossibles à observer par nous, ne
sont-ils pas peut-être les plus nombreux ?
Si seulement l'atmosphère terrestre restait toujours nébu-
leuse, aurions-nous jamais conçu l'existence de inondes
extérieurs au nôtre?
Ainsi toute conception ne peut être raisonnablement con-
sidérée que comme un phénomène relatif à l'humanité, non
pas simplement individuel mais social.
Elle résulte en effet des conditions essentielles de notre
existence individuelle et de l'ensemble de la progression
sociale, elle ne peut donc avoir de fixité absolue ainsi que
l'ont supposé à tort les métaphysiciens.
La loi générale du mouvement de l'Humanité consiste
à cet égard en ce que nos théories tendent de plus en plus
à représenter exactement les sujets extérieurs de nos in-
vestigations, sans que néanmoins la vraie constitution de
chacun d'eux puisse être pleinement appréciée, la perfec-
tion scientifique devant se borner à approcher de cette li-
mite idéale, autant que l'exigent nos divers besoins et que
le permettent nos faibles moyens d'expérience.
Le véritable esprit positif doit se garder autant de l'em-
pirisme que du mysticisme, ces deux aberrations étant éga-
lement funestes. Des phénomènes et des faits ne constituent
par eux-mêmes que d'indispensables matériaux, dont l'ac-
cumulation machinale sans recherche de leurs liaisons réci-
proques constitue l'érudition qui n'est pas du tout la science ;
la science consiste essentiellement dans la connaissance des
lois qui régissent phénomènes et faits.
Le véritable esprit positif servira donc à étudier ce qui a
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF 81
été et ce qui est, afin d'en conclure ce qui sera, d'après le
dogme général de l'invariabilité des lois naturelles ; à voir,
pour pouvoir ensuite prévoir.
Ce dogme fondamental d'invariabilité des lois naturelles,
primitivement méconnu, commença à acquérir quelque con-
sistance pendant les derniers siècles du polythéisme, et à
la fondation de l'astronomie mathématique.
Cette première apparition fut suivie de généralisations
hâtives et injustifiées, appliquées à des phénomènes plus
compliqués avant que leurs lois propres puissent être au-
cunement connues. Peu à peu cependant, l'extension de ce
principe se trouva suffisamment ébauchée, pour qu'une ir-
résistible analogie fît appliquer d'avance aux phénomènes
de chaque ordre ce qui n'a été constaté que pour quelques-
uns d'entre eux.

DE L'HARMOME MENTALE

Peu énergiques dans notre intelligence, les nécessités


purement mentales y existent incontestablement et sont le
premier stimulant de nos efforts philosophiques, que les
impulsions pratiques développent mais ne pourraient faire
naître.
Ces exigences intellectuelles font naître les besoins si-
multanés d'ordre et de progrès, c'est-à-dire de liaison et
d'extension, besoins satisfaits par la découverte de lois sur
les divers phénomènes et par la prévision rationnelle qu'on
en peut déduire, soit par similitude, soit par filiation,
Tous nos désirs intellectuels convergent vers cette desti-
nation :
« Constituer la continuité et l'homogénéité de nos diver-
ses conceptions, pour nous permettre d'y retrouver la cons-
6
82 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

tance au milieu de la variété, et consolider ainsi l'unité


spontanée de notre entendement. »
Bien mieux que les philosophies théologique et méta-
physique, la philosophie positive constituera chez les esprits
bien préparés une unité intellectuelle complète et stable.
La liaison et l'extension, c'est-à-dire ordre et progrès, y
seront pleinement garantis et solidaires l'un de l'autre. Ce
grand résultat philosophique n'exige qu'une double condi-
tion : Restreindre toutes les spéculations aux recherches
vraiment accessibles, et ne considérer les relations de si-
militude et de succession que comme de simples faits géné-
raux qu'on doit tendre à réduire au moindre nombre pos-
sible sans chercher à pénétrer le mystère de leur production
inaccessible à notre intelligence.
La constance des liaisons naturelles est seule vraiment
appréciable et suffit à nos véritables besoins de contempla-
tion ou de direction.
Tous les essais pour obtenir une explication universelle
de la nature n'ont abouti qu'à discréditer une telle entre-
prise désormais abandonnée aux intelligences mal cultivées.
Une judicieuse observation du monde extérieur nous l'a
montré beaucoup moins lié que ne le désire notre faible en-
tendement, trop disposé à simplifier pour faciliter sa pro-
gression.
Il est impossible de tout ramener à une seule loi positive,
mais la science réelle comporte cependant une unité philo-
sophique plus stable que celle autrefois permise avec la
théologie ou la métaphysique.
Une étude quelconque, a dit Kant, peut être considérée
aux deux points de vue objectif ou subjectif.
Sous son premier aspect, représentation du monde réel,
cette étude n'est pas susceptible d'une entière systématisa-
tion à cause de la diversité des phénomènes fondamentaux.
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF 83
On n'y doit rechercher d'autre unité que l'unité de méthode,
en aspirant seulement à l'homogénéité et à la convergence
des différentes doctrines.
Mais sous son autre aspect, résultat naturel de notre évo-
lution mentale destinée à la satisfaction normale de nos
besoins, en un mot rapportée non à l'Univers mais à l'homme
et à l'Humanité, toute étude tend au contraire avec une
spontanéité évidente vers une entière systématisation scien-
tifique et logique.
Ainsi considérées, nos connaissances positives forment
un véritable système d'un caractère pleinement satisfaisant.
Ainsi l'astronomie, science objectivement plus parfaite
que les autres en raison de sa simplicité supérieure, n'est
vraiment telle qu'au point de vue humain, car nos études
y sont nécessairement bornées à notre monde, minime élé-
ment de l'univers.
Toutes nos spéculations sont donc destinées à satisfaire
nos divers besoins essentiels, et ne s'écartent jamais de
l'homme qu'afin de mieux y revenir, soit pour développer
ses forces, soit pour apprécier sa nature et sa condition.
La notion prépondérante de I'HUMVNITÊ doit dès lors
constituer dans l'état positif une pleine systématisation
mentale, équivalente à la grande conception de Dieu ' que
comportait l'état théologique, conception si faiblement rem-

1. La conception d'Humanité remplaçant totalement la conception de


Dieu s'admet difficilement. L'humanité n'est manifestement qu'une créa-
tion d'une volonté pupciieurc, sinon il faudrait décider tout d'abord,
chose aussi arbitraire que la supposition d'un Dieu, que son apparition
fut l'effet d'un pur hasard, d'une force indifférente et inconsciente, et
que l'homme existe .sans mission particulière à remplir.
Si l'on peut facilement croire que notre Créateur ne va pas jusqu'à
connaître individuellement des faits cl gestes de chacun des hommes qui
peuvent exister dm» les diverses planètes des innombrables mondes, il
parait excessif d'admettre qu'il se désintéresse complètement des progrés
de ces diverses Humanités.
81 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

placée pendant la transition métaphysique par la vague pen-


sée de la nature.

INCOMPATIBILITÉ DE LA SCIENCE ET DE LA THÉOLOGIE

La sage réserve avec laquelle l'esprit positif procède


graduellement envers des sujets très faciles, fait ressortir
la folle témérité de l'esprit théologique à l'égard des plus
difficiles questions, mais c'est surtout dans leurs doctrines
qu'apparaît l'incompatibilité des deux philosophies.
Il y a opposition radicale entre deux ordres de concep-
tion où les mêmes phénomènes »ont tantôt attribués à des
volontés directrices comme dans la théologie, et tantôt ra-
menés à des lois invariables comme dans la science. La
mobilité inhérente à toute volonté souveraine ne peut au-
cunement s'accorder avec la constance des relations réelles.
L'incompatibilité devient évidente, lorsqu'on oppose la
prévision rationnelle, caractère de la véritable science, à la
divination par révélation spéciale que la théologie représente
comme offrant le seul moyen légitime de connaître l'avenir.
Cette dernière a en effet toujours repoussé la prétention
de pénétrer les desseins providentiels, de même qu'il serait
absurde de supposer aux divers animaux la faculté de pré-
voir les volontés de l'homme ou des autres animaux supé-
rieurs ; c'est néanmoins à cette folle hypothèse qu'on se
trouverait nécessairement conduit, pour concilier-finalement
l'esprit théologique avec l'esprit positif 1.

1. Kst clic doni si folle, l'hypothèse que la divinité autoriserait l'homme


a entrevoir rationnellement, par un trivail d'observation lent et continu,
le but vers lequel elle veut le \oir se diriger? Il apparaît ici qu'Auguste
Comte confond étroitement le véritable esprit théologique avec celui des
castes sacerdotale*, que des considérations égoïstes ont poussées û des
DÎSC0URS SUR L*ESPRIT POSITIF S5

La pensée continue d'une subite perturbation arbitraire


dans l'économie naturelle est inséparable de toute théolo-
gie, c'est là un obstacle qui s'oppose à une adhésion uni-
verselle à la philosophie positive, adhésion que le spectacle
journalier de l'ordre réel aurait dû déjà déterminer.
La célèbre doctrine scolastique qui assujettit l'action du
moteur suprême à des lois invariables qu'il se serait inter-
dit de jamais changer, n'est qu'une sorte de transaction pas-
sagère entre le principe théologique et le principe positif,
analogue à celle que la situation moderne a fait prévaloir au
sujet de la monarchie constitutionnelle.
Cette analogie n'est nullement fortuite, car le type théo-
logique a fourni la base rationnelle du type politiquel.
Enfin, l'incompatibilité de la science avec la théologie se
manifeste encore si l'on fait ressortir l'imperfection radicale
de l'ordre réel.
Une première analyse de la nature inspira d'abord l'ad-
miration pour le mode d'accomplisscmen* des principaux

affirmations inconsidérées en vue d'accroître ou maintenir leur influence


matérielle.
Interrogés à chaque instant par un public ignorant qui s'imaginait que
les prêtres oiguoilleux de la divinité devaient être omniscients, voulant
répondre à toutes les questions, ces prêtres furent conduit» a donner à
la foi une extension ridicule, remplaçant quand ils étaient embarrassés
les démonstrations par des affirmations solennelles et répétées. Les pro-
grès de la science et de l'esprit positif ont finalement fait crouler ces
inventions.
Cette science, cet esprit positif, n'ont pas réellement détruit a jamais
les religions mais seulement la suprématie intellectuelle et sociale autre-
fois détenue par les castes religieuses.
1. Taine prétend, au contraire, que le type théologique qui s'impose A
l'esprit public est comparé à chaque époque a l'image do la puissance
gouvernementale. Je me rallierais de préférence à es dernier avis, car en
écartant le principe de la révélation divine, l'homme qui suppose un Dieu
cl ne peut l'imaginer de toutes piè[Link] naturellement conduit à l'assi-
miler à la puissance temporelle suprême qu'il a sous les yeux.
86 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCUL

phénomènes, mais cette disposition initiale tendit à dispa-


raître après la découverte du Principe des conditions
d'existence. On put alors cesser de s'étonner que la cons-
titution des êtres naturels fût toujours disposée de manière
à permettre l'accomplissement de leurs phénomènes effec-
tifs, et l'on remarqua les profondes imperfections présen-
tées par l'ordre réel presque toujours inférieur en sagesse à
l'économie artificielle établie par la faible raison humaine.

DÉCOMPOSITION DU SYSTÈME POLITIQUE THÉOLOGIQUE ET FÉODAL

Ce système a été décomposé en France par un mouve-


ment métaphysique et critique, qui a eu pour organes les
Universités et les corporations de légistes, graduellement
hostiles aux pouvoirs féodaux.
Cette hostilité s'étendant de plus en plus, descendit des
docteurs aux littérateurs, et des juges aux avocats. Alors
commença en 1789, la crise qui a tendu à transformer en
mouvement organique de régénération, le mouvement cri-
tique des siècles antérieurs.
Une illusion fatale donna alors à la philosophie méta-
physique négative la présidence générale de la réorganisa-
tion, mais l'expérience a montré d'une manière décisive
l'impuissance organique d'une telle philosophie.
En l'absence de toute autre théorie, et le besoin d'ordre
se faisant sentir, ou dut revenir à une restauration passa-
gère du système théologique.
Le développement de cette action rétrograde a déterminé
en 1830 une nouvelle secousse, montrant bien que le pro-
grès, tout autant que l'ordre, constitue l'ir 3 des deux con-
ditions fondamentales de la civilisation moderne.
A la suite de ces deux épreuves nous sommes placés
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF 87
aujourd'hui (1844), dans une étrange situation. Faute de
philosophie réellement adaptée à l'ensemble de nos be-
soins, rien ne peut être entrepris ni pour l'ordre, ni pour le
progrès.
Tout effort de réorganisation provoque des, craintes de
rétrogradation, toute tentative d'accélération dans la pro-
gression politique provoque des craintes d'anarchie *.
La lutte reste donc engagée entre l'esprit théologique in-
compatible avec un progrès qu'il a été conduit à nier dog-
matiquement, et l'esprit métaphysique qui n'a su aboutir
en philosophie qu'au doute universel, en politique qu'au
non gouvernement, c'est-à-dire au désordre. Dans notre
situation intellectuelle, l'esprit théologique représente l'or-
dre, et l'esprit métaphysique le progrès, ils ne pourront
s'effacer l'un et l'autre, que lorsqu'une même philosophie,
satisfaisant à la fois à ces deux désirs naturels de l'homme,
aura fait disparaître l'école rétrograde et l'école négative.
Nous sommes jusque-là condamnés à l'oscillation entre
deux philosophies opposées, et la situation ne permet que
des institutions provisoires. La tendance des hommes d'Etat
à empêcher tout grand mouvement politique est donc con-
forme aux exigences réelles, mais la réorganisation finale
doit, par une active progression philosophique, s'opérer
dans les idées, puis dans les moeurs, enfin dans les insti-
tutions.
La disposition actuelle des pouvoirs à borner leur action
au maintien de l'ordre matériel, est en harmonie avec la
tendance des populations à une apparente indifférence po-
litique, motivée par l'impuissance des diverses doctrines
en circulation, et qui persistera tant que les débats politi-
ques, faute d'une impulsion convenable, dégénéreront en
luttes personnelles de plus en plus misérables.
1. Celte situation n'est pas encore changée aujourd'hui (1910).
88 PASSE, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL
La philosophie positive doit finir par concilier l'ordre et
le progrès.
Tous les caractères du mot Positif s'appliquent bien à
la philosophie positive, et suffiraient presque à la définir
nettement si, dans le langage, l'usage complétait les divers
sens de ce mot par lo sens suivant :
« Le Relatif, par opposition avec l'absolu, »
Positif désigne déjà en effet :
Le Réel par opposition au-chimérique ;
L'Utile, par opposition à l'oiseux;
La Certitude, par opposition à l'indécision ;
Le Précis, par opposition au vague.
11 convient en outre de proclamer la philosophie posi-
tive, impartiale et tolérante envers ses devancières, qu'elle
considère comme ayant marqué des étapes successives et
nécessaires de l'évolution humaine.
Enfin, les attributs principaux de l'esprit positif sont les
mêmes que ceux du bon sens universel, notre saine philo-
sophie arrachera à la stérile domination de l'esprit théolo-
gico métaphysique les théories morales et sociales, pour les
faire entrer dans le domaine scientifique.
L'ordre constitue la condition fondamentale du progrès,
comme le progrès est le but nécessaire de l'ordre, do même
que sont mutuellement indispensables, dans la mécanique
animale, l'équilibre et la progression.
L'esprit positif satisfait essentiellement au sentiment élé-
mentaire de l'ordre, car il constitue profondément l'harmo-
nie logique, en régénérant les méthodes avant les doctrines ;
il attaque le désordre à sa source mentale en établissant
nettement pour nos difficultés sociales :
1° Leur nature réelle (elles ne sont pas politiques mais
morales);
2* Les conditions de leur saine résolution, qui exige
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF 89
l'adoption préalable de bases réellement scientifiques éta-
blies par des esprits rompus à une véritable discipline men-
tale par l'étude des autres sciences, les discussions sur de
tels sujets étant inaccessibles aux entendements mal orga-
nisés ou insuffisamment préparés ; <

3° La manière de les traiter, qui consistera à toujours


envisager l'état présent comme un résultat obligé de l'en-
semble do l'évolution antérieure, et à écarter les tendances
critiques comme incompatibles avec toute saine appréciation
historique et nuisibles à la conception rationnelle du passé,
Cette conception est absolument nécessaire dans l'examen
des affaires humaines, car notre ordre artificiel doit tou-
jours être scientifiquement considéré comme le prolonge-
ment judicieux spontané d'abord, puis systématique, d'un
ordre naturel régi par un ensemble de lois dont notre sage
intervention ne peut modifier l'action qu'entre des limites
déterminées.
L'esprit positif satisfait encore plus évidemment au pro-
grès qu'au sentiment de l'ordre, puisqu'il trouve dans les
études scientifiques sa plus incontestable manifestation.
La théologie et la métaphysique, d'une nature essentiel-
lement immobile, ne comportent guère plus l'une que l'au-
tre une progression continue vers un but déterminé.
Leurs transformations historiques consistent au contraire
en une désuétude mentale ou sociale croissante, car elles
n'agitent que des questions insolubles.
Les discussions des écoles grecques se sont reproduites
chez les scolastiques du moyen âge, et aujourd'hui nos psy-
chologues ou idéologues nous en donnent l'équivalent.
Vingt siècles de stériles débats n'ont pas seulement pu
aboutir à une démonstration décisive en ce qui concerne
l'existence des corps extérieurs, encore problématique pour
les argumentateurs ; tandis qu'il y a deux siècles, Descartes
90 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

manifestement inspiré par la marche continue des con-


naissances positives, donnait sa célèbre formule philosophi-
que: € Je pense, donc je suis », première notion rationnelle
du progrès humain,étrangèreà toute l'ancienne philosophie,
La nouvelle philosophie positive assigne directement,
comme destination à notre existence personnelle et sociale,
l'amélioration continue de notre condition et de notre na-
ture autant que le comporte l'ensemble des lois extérieures
ou intérieures auxquelles nous sommes soumis. Elle érige
ainsi la notion du progrès en dogme fondamental de la sa-
gesse humaine théorique et pratique, et lui imprime le
caractère le plus complet et le plus noble, en représentant
toujours le progrès théorique comme supérieur au progrès
pratique. Enfin cette philosophie démontre que le perfec-
tionnement de l'individu et de l'espèce consiste à faire pré-
valoir de plus en plus les attributs qui distinguent l'hu-
manité de la simple animalité, c'est-à-dire l'intelligence et,
la sociabilité, facultés solidaires qui se servent mutuelle-
ment de moyen et de but.
On ne saurait parvenir au point d'empêcher que notre
principale activité ne dérive de nos penchants inférieurs,
auxquels notre constitution laissera toujours nécessairement
la prépondérance, mais nos efforts devront tendre à nous
rapprocher constamment de cette limite idéale du perfec-
tionnement humain.
Pour arriver à la réorganisation totale qui terminera la
grande crise moderne, l'on doit d'abord constituer une théo-
rie sociologique expliquant convenablement l'ensemble du
passé, et l'esprit positif en est seul capable puisque l'esprit
théologique et l'esprit métaphysique se sont montrés au-
dessous de cette tâche.
Le passé de la société humaine a certainement évolué en
phases déterminées ou grandes époques historiques, dont
DISCOURS SUR L'ESPniT POSITIF 91
chacune résultait de la précédente et préparait la suivante
d'après des règles invariables.
Par l'explication scientifique rationnelle de cet ensemble,
l'esprit positif prendra le grand ascendant moral qui lui
est nécessaire pour présider à l'organisation de l'avenir, et
l'on n'aura pas à lui reprocher l'aveugle tendance critique
qu'a professée le catholicisme à l'égard du polythéisme anti-
que, défaut dont il accuse aujourd'hui avec raison les mé-
taphysiciens révolutionnaires qui s'attaquent au régime
théologique.

L'ESPRIT POSITIF PRÉSENT*: UNE APTITUDE [Link]ÉE


A SYSTÉMATISER LA MORALE IlUMAINi:

Dans l'organisme polythéique antique, la morale subor-


d onnée à la politique ne pouvait acquérir ni la dignité, ni
l'universalité convenables. Son indépendance et son ascen-
dant résultèrent enfin du régime monothéique du moyen
âge, où le catholicisme rendit à l'humanité 1 immense ser-
vice social de déterminer la séparation nécessaire entre la
puissance morale et la puissance politique.
La morale humaine, dès lors à l'abri d'impulsions passa-
gères, put fixer des règles générales pour l'ensemble de no-
tre existence, personnelle, domestique et sociale.
Mais cette morale, liée à une doctrine qui ne devait pas
rester longtemps progressive, se trouva affectée lorsque la
théologie devint rétrograde et antipathique à la raison mo-
derne. Sous l'action dissolvante de la métaphysique, elle
reçut des atteintes dangereuses, incomplètement réparées
en pratique par la rectitude et la moralité naturelles à
l'homme.
L'esprit positif doit venir mettre un terme à ces anarchi-
9£ PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

ques divagations, qui obscurciraient toutes les notions un


peu délicates de la morale usuelle, sociale, domestique, et
même personnelle, Cependant, au milieu de leurs vains dé-
bats, catholiques et méthaphysiciens s'accordent pour décla-
rer que cet esprit positif est incapable de régler des ques-
tions aussi fondamentales, sous l'unique prétexte que son
génie trop partiel s'est borné jusqu'ici à des sujets plus
simples,
On doit reconnaître que la première introduction de toute
règle morale s'est opérée partout sous les inspirations théo-
logiques, autrefois seules susceptibles de constituer des
opinions suffisamment générales ; mais le passé démontre
que cette solidarité primitive a décru avec l'ascendant de
la théologie, les préceptes moraux ont été de plus en plus
ramenés à une consécration purement rationnelle, à mesure
que le vulgaire devenait plus capable d'apprécier l'influence
de chaque conduite sur l'existence individuelle ou sociale.
En réduisant l'intervention surnaturelle à la formation
de règles générales dont l'application particulièreétait con-
fiée à la sagesse humaine, le catholicisme a contribué à dé-
veloppsr cette tendance. Il a abandonné à la raison publi-
que une foule de prescriptions spéciales que les anciens
sages avaient cru ne pouvoir jamais se passer d'injonctions
religieuses, par exemple la plupart des pratiques hygiéni-
ques. Aussi, philosophes et magistrats païens faisaient-ils
de sinistres prédictions sur l'immoralité qu'allait entraîner
le catholicisme, et aujourd'hui les diverses écoles monothéi-
ques nous renouvellent des prédictions analogues qui n'em-
pêcheront pas l'esprit positif d'achever la conquête du
domaine moral, livré de plus en plus à la raison.
Il ne reste qu'à systématiser nos inspirations particuliè-
res, et il sera enfin permis à l'Humanité de fixer ses règles
de conduite d'après des motifs rationnels et non chiméri-
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF 03

ques, l'opposition désastreuse qui se manifeste entre ses


besoins moraux disparaîtra.
La morale doit être indépendante de la théologie, sans
cela elle se décomposerait avec lo régime monothéique de-
venu inconciliable avec l'essor du libre examen individuel;
beaucoup d'aberrations antisociales que le bon sens seul
rejette, par exemple les utopies subversives contre la pro-
priété ou la famille, sont émanées d'intelligences incomplè-
tement émancipées, poursuivant une soi te de restauration
théologique fondée sur un vague et stérile déisme, ou un
protestantisme équivalent.
Enfin son adhérence à la théologie est devenue funeste à
la morale, parce qu'elle s'oppose à sa solide reconstruction
sur des bases purement humaines. On peut en effet fonder
une morale sur la connaissance positive de l'Humanité, ou
bien sur l'injonction surnaturelle, mais si les convictions
rationnelles ont parfois secondé les croyances théologiques,
puis s'y sont graduellement substituées, l'opération inverse
est impossible.
La moralité pratique s'est améliorée depuis le moyen âge;
cet heureux résultat ne saurait être attribué à l'esprit théo-
logique dégénéré, mais seulement à l'action croissante de
l'esprit positif sous sa forme spontanée, le bon sens univer-
sel, quia surmonté diverses aberrations qui émanaient sur-
tout de divagations religieuses.
Ainsi lorsque la théologie protestante altérait l'institution
du mariage par la consécration formelle du divorce, la rai-
son publique en neutralisait les effets en imposant presque
toujours le respect pratique des moeurs antérieures, seules
conformes au vrai caractère de la sociabilité moderne.
D'irrécusables expériences faites sur une vaste échelle
ont prouvé aussi que le prétendu privilège exclusif des
croyances religieuses pour déterminer de grands sacrifices
91 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

ou d'actifs dévouements, pouvait tout aussi bien apparte-


nir à des opinions directement opposées, et s'attachait en
général à toute profonde conviction, qu'elle qu'en puisse
être la nature.
Les nombreux adversaires du régime théologique qui ga-
rantirent avec héroïsme notre indépendance nationale contre
la coalition rétrograde de 1793, montrèrent une abnégation
au moins aussi constante que les bandes superstitieuses
de Vendée.
Pour finir d'apprécier les prétentions de la philosophie
théologico-métaphysique à la systématisation exclusive de la
morale usuelle, citons la doctrine dangereuse et contradic-
toire que les progrès'de l'émancipation mentale l'ont forcée
d'établir. Elle a organisé partout, sous une forme plus ou
moins explicite, une sorte d'hypocrisie collective.
Ne pouvant empêcher l'essor de la raison chez les esprits
cultivés, elle s'est proposé d'obtenir d'eux, en invoquant
l'intérêt public, un respect apparent des antiques croyances
afin d'en maintenir chez le vulgaire l'autorité jugée indis-
pensable.
Cette transaction systématique, fond essentiel de la tacti-
que des Jésuites, ne leur est nullement particulière, l'esprit
protestant lui a aussi imprimé à sa manière une consécra-
tion encore plus intime, plus étendue et plus dogmatique.
Les métaphysiciens l'adoptent tout autant que les théo-
logiens ; le plus grand d'entre eux, Kant,a même été entraîné
à la sanctionner essentiellement, en établissant d'une part
que les opinions théologiques ne comportent aucune véri-
table démonstration, et d'autre part que la nécessité sociale
oblige à maintenir indéfiniment leur empire.
Une telle doctrine tend à vicier les sources de la mora-
lité'humaine, en la faisant reposer sur un état continu de
fausseté et de mépris des supérieurs envers les inférieurs ;
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF 95

sa pratique a été possible quoique fort précaire, tant que


ceux qui participaient à cette dissimulation systématique
restaient peu nombreux, mais elle est devenue ridicule et
odieuse quand l'émancipation se fut un peu étendue, et que
celte sorte de pieux complot dut embrasser, comme il le fau-
drait aujourd'hui, la plupart des esprits actifs. Enfin avec
ce prétendu système, la moralité des intelligences affran-
chies serait abandonnée à leur pure spontanéité, déjà juste-
ment reconnue insuffisante chez la classe soumise.
On admettra donc facilement, pour ces esprits émancipés,
la nécessité d'une vraie systématisation morale reposant
sur des bases positives.
Mais pourquoi borner sa destination à la classe éclairée?
Une telle restriction ne saurait changer la nature do cette
construction philosophique, et serait illusoire en un temps
où la culture mentale devient de plus en plus universelle.
D'irrécusables démonstrations, appuyées sur l'immense
expérience que possède aujourd'hui notre espèce, doivent
déterminer exactement l'influence réclle,directe ou indirecte,
privée ou publique, propre à chaque acte, à chaque habi-
tude, à chaque penchant, ou à chaque sentiment.
De ces démonstrations résulteront comme autant de véri-
tables corollaires, les règles de conduites générales et spé-
ciales les plus conformes à l'ordre universel, et qui par suite
devront se trouver ordinairement les plus favorables au
bonheur individuel.
Malgré l'extrême difficulté de ce grand sujet, j'ose affir-
mer que convenablement traité, il comporte des conclusions
tout aussi certaines que celles de la géométrie elle-même.
On ne pourra jamais rendre accessibles à toutes les in-
telligences ces preuves positives des règles morales desti-
nées à la vie commune, mais lorsque par exemple nos •
marins risquent journellement leur existence sur la foi de
90 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

théories astronomiques qu'ils ne comprennent pas, pourquoi


une égale confiance no serait-elle pas accordée à des notions
plus importantes?
Les marins reçoivent périodiquement, d'un observatoire
astronomique, les indications et perfectionnements utiles à
leurs opérations, de même le nouveau régime de morale
positive exigera évidemment l'intervention systématique
d'uno autorité spirituelle, qui rappellera avec énergie les
maximes fondamentales et dirigera sagement leur appli-
cation.
Cette autorité remplira ainsi le grand office social que le
catholicisme n'exerce plus, mais devra soigneusement in-
corporer à sa doctrine les résultats acquis sous les divers
régimes antérieurs, suivant en cela la tendance ordinaire de
l'esprit positif qui, par exemple, lorsque l'astronomie mo-
derne écartait irrévocablement les principes astrologiques,
n'en conserva pas moins toutes les notions vraies obtenues
sous leur domination.

ESSOR DU SENTIMENT SOCIAL

La philosophie positive,en développant l'esprit d'ensem-


ble, consolide le sentiment du devoir naturellement lié à cet
esprit. L'opposition qui existe depuis le moyen âge entre
les besoins intellectuels et moraux sera spontanément dis-
sipée par ce nouveau régime mental, puisque toute spécu-
lation nouvelle devra concourir à constituer une universelle
prépondérance de la morale, le point de vue social devenant
le lien scientifique et le régulateur logique de tous les au-
tres aspects positifs.
Le sentiment social est la base de toute saine morale, or
la philosophie de l'antique régime mental était essentielle-
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF 97
ment personnelle, par là même antisociale, Co sentiment
n'était donc autrefois stimulé qu'à l'aido do pénibles artifi-
ces, et la sagesse sacerdotale seule a pu contenir la tendance
naturelle à la dissociation qui résultait de cette tare fonda-
mentale.
Quant à l'esprit métaphysique, il n'a jamais pu aboutir
en morale qu'au désastreux système de l'égoïsme si usité
aujourd'hui malgré beaucoup do déclamations contraires.
Sa philosophie, réduite à l'intuition proprement dite, ne
pouvait comporter aucune application collective; ses for-
mules ordinaires se réduisent à la pensée dominante du
moi, tout le reste étant confusément enveloppé dans le non
moi ; la notion du nous n'y trouve aucune place directe et
distincte.
Ce caractère de personnalité constant dans la métaphy-
sique n'est qu'une modification dissolvante de la théologie,
qui occupait chaque croyant d'intérêts spirituels essentiel-
lement individuels dont la prépondérance absorbait toute
autre considération.
L'opposition fréquente des intérêts chimériques et des
intérêts réels a fourni à la sagesse sacerdotale un puissant
moyen de discipline morale, qui a souvent commandé au
profit de la société d'admirables sacrifices qui pourtant
n'étaient tels qu'en apparence, et se réduisaient toujours à
une prudente pondération d'intérêts.
98 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Aux yeux de la foi, la vie sociale n'ayant pas un but qui


lui soit propre, n'existe pas; chacun n'est occupé que de
son seul salut, et ne participe à celui d'autrui que pour
mieux mériter le sien. Celte philosophie est si imparfaite,
que la prudence sacerdotale qui a su en retirer longtemps
une haute utilité pratique est vraiment digne d'admiration.
L'âge est enfin venu d'une économie plus conforme à
notre nature intellectuelle et affective, pour l'esprit positif
l'homme n'existe pas, il ne peut exister que l'Humanité
puisque tout notre développement individuel est dû à la
société dont nous faisons partie, l'individu n'étant réelle-
ment qu'une abstraction de notre intelligence \
Le sentiment intime de la solidarité sociale doit nous
devenir involontairement familier, l'active recherche du
bien public sera sans cesse représentée comme le mode le
plus propre à assurer communément le bonheur privé, et
la principale source de félicité personnelle sera le complet
exercice de nos penchants généreux quand bien même il ne
devrait nous procurer comme récompense qu'une profonde
satisfaction intérieure.
Le bonheur résulte surtout d'une sage activité, d'une cer-
taine compression permanente des impulsions personnelles
nuisibles à l'harmonie de l'ensemble social, et d'une incor-
poration complète de l'individu à l'espèce, seule façon pour
lui de satisfaire à sa tendance naturelle à s'éterniser, à se
prolonger après sa mort.
Chacun pourra ainsi obtenir toute l'intensité de vie que
comporte l'ensemble des lois réelles, et cette identification
sera d'autant plus intime que la vie individuelle et la vie

1. L'individu abstraction de notre intelligence! Auguste Comte exagère


ici sa pensée et se laisse entraîner par un enthousiasme compréhensible
chez l'auteur d'un aussi saisissant exposé de la progression du sentiment
social.
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF 99
collective ont toutes deux le même but dans la nouvelle
philosophie, la progression continue, la tendance à faire
prévaloir sur l'animalité proprement dite le combinaison de
l'intelligence avec la sociabilité.

AVÈNEMENT DE L'ÉCOLE POSITIVE. A QUI DOIT-ELLE ADRESSER DE


PRÉFÉRENCE SON ENSEIGNEMENT? QUEL MODE D'ACTION DOIT-
KLLE EMPLOYER?

A notre stérile agitation politique doit se substituer un


immense mouvement mental, on laissera momentanément
de côté le problème insoluble qui consiste à maintenir un
certain ordre politique au milieu d'un profond désordre
moral.
Pendant cette période, les gouvernements devront renon-
cer à toute sérieuse restauration du passé pour se borner
à maintenir l'ordre matériel, et les populations éviteront
tout grave bouleversement de leurs institutions, la nouvelle
philosophie ne demandant pour son développement que la
liberté et l'attention publique.
Sous ces conditions, l'école positive tendra d'un côté à
consolider les pouvoirs actuels chez leurs possesseurs quel-
conques ; de l'autre, à imposer aux gouvernants des obli-
gations morales de plus en plus conformes aux vrais besoins
des peuples.
Une mûre appréciation montre que la nouvelle philoso-
phie trouvera d'énergiques résistances chez presque tous les
esprits maintenant actifs, principalement chez ceux qui cul-
tivent aujourd'hui les sciences, à cause de l'aveugle et dis-
persive spécialisation qui caractérise de nos jours l'esprit
scientifique. Cette marche défectueuse du développement
de l'esprit scientifique, marche que la routine académique
s'efforce d'éterniser, ne développe la positivité de chaque
100 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

intelligence qu'envers une faible portion du système mental


et abandonne tout lo reste à un vague régime théologico-
métaphysique, ou bien à un empirisme oppressif, en sorte
que le véritable esprit positif qui correspond à l'ensemble
des divers travaux scientifiques ne peut être pleinement
compris par aucun de ceux qui l'ont ainsi partiellement pré-
paré.
Les savants de notre siècle ont ordinairement une insur-
montable aversion contre toute idée générale et ne peuvent
apprécier réellement les conceptions philosophiques ; la
science naicsante du développement social trouvera donc
une intime antipathie dans les préjugés de la seule classe
qui pourrait lui offrir un point d'appui spéculatif, et dans
laquelle elle ne peut espérer de longtemps que des adhésions
individuelles.
L'école positive n'a d'autre ressource que de s'efforcer de
propager dans la masse active les études scientifiques pro-
pres à y constituer la base indispensable de sa grande éla-
boration scientifique.
Le public, qui ne veut devenir ni géomètre, ni astronome,
ni chimiste, éprouve cependant le besoin simultané de tou-
tes les sciences fondamentalesréduites à leurs notions essen-
tielles, et il retrouve ce même besoin dans les diverses
applications concrètes des sciencesqui dépendent tcîutesplus
ou moins les unes des autres.
La vulgarisation des sciences réelles aurait un autre avan-
tage, en formant en dehors de la classe spéculative propre-
ment dite un vaste tribunal impartial et irrécusable, formé
delà masse des hommes sensés, et devant lequel viendraient
s'éteindre irrévocablement les fausses opinions scientifi-
ques. Toutes les classes doivent pouvoir participer à cette
vulgarisation des sciences, qui deviendrait la base systéma-
tique de la sagesse humaine active et spéculative, remplis-
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF 101

sant l'indispensable office qui se rattachait jadis à l'univer-


selle instruction chrétienne.
Le peuple proprement dit est la portion de la société
actuelle la mieux disposée à accueillir favorablement h nou-
velle philosophie, malgré l'obstacle initial que présente chez
lui l'absence de toute culture spéculative. Quelques études
mathématiques préliminaires sont en effet indispensables
pour faciliter par exemple, l'enseignement populaire de la
philosophie astronomique.
Mais cette même lacune existe aussi chez la plupart des
autres classes, car l'instruction positive est aujourd'hui bor-
née en France à certaines professions spéciales qui se rot-
tachent à l'Ecole Polytechnique ou aux écoles de médecire.
Il n'y a donc là rien de particulier aux prolétaires, leur
défaut dé culture régulière est au contraire un notable avan-
tage pour la rectitude de leur jugement, car la plupart des
hommes reçoivent actuellement une vaine instruction de
mots, puis d'entités, qui absorbe les précieuses années de
leur jeunesse et constitue une préparation irrationnelle cl
dangereuse à la vie réelle, active ou même spéculative.
Ceux qui ont été ainsi élevés conçoivent ordinairement
un dégoût presque insurmontable du travail intellectuel, ou
bien s'ils s'y livrent spécialement, ils sont inaptes à la vie
réelle et ont le dédain des professions vulgaires.
L'impuissance d'apprécier aucune conception positive et
l'antipathie qui en résulte bientôt, les disposent trop sou-
vent à seconder une stérile agitation métaphysique que
d'inquiètes prétentions personnelles ne tardent pas à ren-
dre politiquement perturbatrice, car l'influence d'une vi-
cieuse érudition historique fait prévaloir dans leur pensée
une fausse notion du type social antique et les empêche de
comprendre la sociabilité moderne.
Presque tous ceux qui dirigent maintenant les affaires
102 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

humaines y ont été ainsi préparés, on ne peut donc être


surpris de la honteuse ignorance qu'ils manifestent souvent
sur les moindres sujets, ni de leur disposition à négliger le
fond pour la forme en plaçant au-dessus de tout l'art de
bien dire.
Aussi toutes les aberrations qui surgissent l'e [Link] anar-
chie mentale sont-elles avidement accueillies par nos clas-
ses gouvernantes et lettrées, et l'on doit admirer profon-
dément la rectitude et la sagesse naturelles des masses qui
contiennent spontanément ces dangereuses fluctuations,
conséquences de notre absurde système d'éducationgénérale.
Nos prolétaires étaient autrefois profondément dominés
par la théologie catholique, mais faute de rencontrer dans
leur esprit la culture spéciale sur laquelle elle fait reposer
ses sophismes perturbateurs, la métaphysique a glissé sur
eux. La philosophie positive peut donc les saisir car la cé-
lèbre table rase de Bacon et de Descartes, est plus facile
à réaliser chez eux qu'en aucune classe quelconque.
Chez les modernes, l'action de l'humanité sur le monde
extérieur exige la combinaison de deux classes distinctes,
l'une peu nombreuse disposant des matériaux, de l'argent,
du crédit, et ayant surtout affaire à la société, les entre-
preneurs.
L'autre formant l'immense majorité des travailleurs, vi-
vant d'un salaire périodique et ne se préoccupant pas spé-
cialement du but final, les opérateurs directs immédiate-
ment aux prises avec la nature, les ouvriers.
Les entrepreneurs préoccupés de leurs affaires, n'ont ni
le loisir, ni la liberté d'esprit nécessaire pour s'intéressera
la rénovation philosophique, tandis que les prolétaires peu-
vent dans leurs repos, atteindre à un véritable calme in-
tellectuel et moral qui les rend plus accessibles à l'ensei-
gnement de l'école positive.
DISCOURS SU R L'ESPRIT POSITIF 103
La propagation de cet enseignem nt chez des hommes
qui le recevraient sans vues intéressées sans chercher
comme le font toujours plus ou moins les classes supérieu-
res à en retirer" des avantages matériels, serait pour eux
une douce diversion à leurs peines journalières.
On objecte quelquefois avec apparence de raison, que
cette vulgarisation spéculative tendrait à augmenter une
disposition déjà très prononcée au déclassement universel.
C'est une erreur qui provient de la confusion irrationnelle
de l'instruction positive, esthétique et scientifique, avec
l'instruction métaphysique et littéraire seule maintenant
organisée.
Cette dernière si on la répandait chez les prolétaires, y
développerait comme elle le fait chez les lettrés, le dégoût
des occupations matérielles et d'exorbitantes ambitions.
Mais des éludes positives sagement dirigées, s'alliant
par leur nature à tous les travaux pratiques, en confirme-
raient au contraire le goût en anoblissant leur caractère
habituel. Ces études positives conduiraient d'ailleurs à une
saine appréciation des diverses positions sociales et des né-
cessités correspondantes, elles disposeraient donc à sentir
que le bonheur réel est compatible avec toutes les condi-
tions, pourvu qu'elles soient honorablement remplies et
raisonnablement acceptées.
La philosophie générale qui en résulte représente l'hu-
manité comme le premier des êtres connus, appelé à per-
fectionner autant que possible l'ordre naturel et à se mettre
ainsi à l'abri de toute inquiétude chimérique. Cela relève
le sentiment de la dignité humaine et tempère 1 orgueil, en
montrant avec évidence que nous restons sans cesse fort au-
dessous du but à atteindre.
Enfin il n'existe encore aucune politique populaire et
seule la nouvelle philosophie peut la constituer. Le peuple
104 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

n'est en effet intervenu jusqu'ici que comme auxiliaire dans


la crise moderne, les débats qui se rapportaient à la pos-
session du pouvoir étaient concentrés entre les classes su-
périeures ou moyennes.
Tous les résultats que pouvaient attendre les prolétaires
de la substitution des métaphysiciens et légistes aux clas-
ses sacerdotales et féodales sont actuellement réalisés, les
luttes politiques ne représentant plus pour eux que de misé-
rables rivalités personnelles doivent leur être indifférentes.
Le peuple ne s'intéresse essentiellement qu'à l'usage
effectif du pouvoir et non à sa conquête; il est donc natu-
rellement disposé à désirer que la vaine et orageuse dis-
cussion des droits soit enfin remplacée par une féconde et
salutaire appréciation des divers devoirs essentiels, géné-
raux ou spéciaux, appréciation dont Je premier résultat so-
cial consistera à imposer comme obligation morale à cha-
que agent individuel ou collectif, des règles de conduite
conformes à l'harmonie générale.
Dans les classes supérieures ou moyennes, on est au
contraire plus touché des avantages de la possession du
pouvoir que des dangers qui résultent de son vicieux exer-
cice. Le peuple reste donc indifférent à la possession di-
recte du pouvoir politique, mais ne pourra cependant jamais
renoncer à sa participation continue au pouvoir moral, seul
accessible à tous sans danger pour l'ordre universel, et
autorisant chacun au nom d'une commune doctrine fonda-
mentale, à rappeler les plus hautes puissances à leurs
devoirs.
Nos prolétaires touchés par les préjugés inhérents à l'état
transitoire ou révolutionnaire ont de fâcheuses illusions sur
la portée indéfinie des mesures politiques, cela les empê-
che d'apprécier combien la satisfaction des intérêts popu-
laires dépend davantage des opinions et des moeurs que des
DISCOURS SUR L'ESPRIT POSITIF 105

institutions elles-mêmes, dont la régénération exige au préa-


lable une réorganisation spirituelle. L'école positive fera
pénétrer son salutaire enseignement dans les esprits popu-
laires et assurera à tous d'abord l'éducation normale, en-
suite le travail régulier.
Tel est au fond le vrai programme social des prolétaires,
et il n'y aura plus de véritable popularité que pour la po-
litique qui tendra vers cette double destination.
La doctrine propre à la nouvelle école philosophique,
concentrant nos pensées et notre activité sur la vie réelle
de l'humanité et écartant toute vaine illusion, ralliera l'ad-
hésion morale et politique du peuple. Celui-ci discernera
bientôt avec son judicieux instinct, que cette école donne
une impulsion continue vers l'amélioration de sa propre
condition générale, progrès dédaigneusement ajourné jus-
qu'ici devant la perspective des chimériques espérances
compensatrices de toutes les misères de la vie terrestre !
Les classes inférieures doivent donc avoir une affinité
naturelle pour la philosophie positive, tandis que la philo-
sophie théologique ne convient qu'aux classes supérieures
dont elle tend à éterniser la prépondérance, et que la philo-
sophie métaphysique plaît surtout aux classes moyennes,
car elle seconde leurs actives ambitions.
Il importe donc de vulgariser les études positives pour
préparer chez les prolétaires une saine doctrine sociale, or,
l'éducation officielle de nos jours ne forme que des sophis-
tes et des rhéteurs dont l'influence anarchique se propage
ensuite dans les classes inférieures par les romans, les jour-
naux et le théâtre.
Il faut espérer que les gouvernants sentiront bientôt
combien la propagation des connaissancesréelles pourrait
seconder leurs efforts pour le maintien de l'ordre, mais on
ne peut attendre ni même désirer d'eux un concours actif
106 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

pour cette grande opération, qui doit résulter du zèle privé


soutenu par de profondes convictions philosophiques.
Au milieu de notre désordre mental et moral, les gou-
vernants sont en effet absorbés par le maintien d'une gros-
sière harmonie politique, et tenus à un point de vue trop
inférieur pour pouvoir entreprendre un tel travail. Ils de-
vront simplement en entrevoir l'importance. Si par zèle in-
tempestif ils tentaient de le diriger, ils risqueraient de le
faire dégénérer en une incohérente accumulation de spé-
cialités superficielles. L'école positive pour accomplir son
grand office social ne doit demander à nos gouvernements
occidentaux que la liberté d'exposition et de discussion
dont jouissent les deux autres écoles, l'école théologique
dans ses mille tribunes sacrées, l'école métaphysique dans
de nombreuses chaires entretenues par la munificence na-
tionale.
Sans prétendre à de tels avantages que le temps seul doit
lui procurer, l'école positive ne demande aujourd'hui qu'un
droit d'asile régulier dans les locaux publics, pour pouvoir
propager son enseignement systématique par l'intermédiaire
volontaire et gratuit de ses rares promoteurs. Ceux-ci de-
v^ttt s'abstenir d'y introduire toute spéculation vague qui
serait contraire à la destination fondamentale d'un tel en-
seignement, car ils ranimeraient l'esprit métaphysiqup qui
fait obstacle à l'avènement social de la nouvelle philo-
sophie.
Il n'y a rien à redouter de cette liberté laisséo aux philo-
sophes positifs, ils se sentiront toujours presque aussi in-
téressés que les pouvoirs publics au double maintien con-
tinu de l'ordre intérieur et de la paix extérieure, car ils y
voient la condition la plus favorable à une véritable réno-
vation mentale et morale.
COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE

Première partie : Méthode positive.


Deuxième partie : Science sociale.

AVERTISSEMENT DE VAUTEUR

J'ai négligé la partie exclusivement scientifique du cours


de philosophie positive, elle n'offre un vif intérêt qu'aux
savants pour les engager à coordonner leurs études, ou à
des hommes possédant une culture générale complète.
Je la leur signale ici en regrettant, cinquante ans après
la mort d'Auguste Comte, que la nécessité d'étudier la phi-
losophie des sciences et l'histoire de leur formation soit
encore si peu comprise dans nos écoles supérieures.
PREMIÈRE PARTIE
MÉTHODE POSITIVE

SOMMAIUB DB LA PIlEMlÙnB PAIUII!

I. —Attaque contre la psychologie métaphysique et définition du rôle


de la philosophie positive.
II. — Classification des sciences positives.
III. — Des hypothèses scientifiques.
ATTAQUE CONTRE LA PSYCHOLOGIE MÉTAPHYSIQUE
ET DÉFINITION DU RÔLE DE LA PHILOSOPHIE POSITIVE

Certains métaphysiciens ont imaginé par une subtilité


singulière de distinguer deux sortes d'observations, l'une
extérieure, l'autre intérieure.
La première s'appliquerait aux phénomènes extérieurs à
l'homme, la dernière serait uniquement destinée à l'étude
des phénomènes intellectuels.
Cette prétendue contemplation de l'esprit par lui-même
est une pure illusion.
On conçoit en effet que l'homme puisse s'observer lui-
même sous le rapport des passions qui l'animent, par cette
raison anatomique que les organes, sièges des passions,
sont distincts de ceux destinés aux fonctions observatrices.
Encore le meilleur moyen de connaître les passions sera-t-il
toujours de les observer en dehors de soi, car l'état de pas-
sion prononcé, c'est-à-dire le plus facile et le plus essentiel
à examiner, est nécessairement incompatible avec l'état
d'observation.
Mais quant à observer de la même manière les phéno-
mènes intellectuels pendant qu'ils s'exécutent, il y a im-
possibilité manifeste.
L'individu pensant ne saurait se partager en deux, dont
l'un raisonnerait pendant que l'autre se regarderait raison-
ner. L'organe observé et l'organe observant étant dans ce
112 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL
.

cas identiques, comment l'observation pourrait-elle avoir


lieu ?
Cette prétendue méthode psychologique est donc radi-
calement nulle dans son principe.
D'un côté, on vous recommande de vous isoler de toute
sensation extérieure, il faut surtout vous interdire tout tra-
vail intellectuel. Après avoir enfin atteint cet état de som-
meil intellectuel, vous contemplerez les opérations qui
s'exécuteront dans .votre esprit, lorsqu'il ne s'y passera
plus rien !
Nos descendants verront sans doute de telles prétentions
transportées un jour sur la scène l
Les résultats d'une aussi étrange manière de procéder
sont parfaitement conformes au principe, car depuis deux
mille ans que les métaphysiciens cultivent ainsi la psycholo-
gie, ils n'ont pu encore convenir d'une seule proposition
intelligible et solidement arrêtée.
Cuvier et Broussais ont donc raison en disant :
Le premier, « que la psychologie emploie ses métapho-
res pour des raisonnements » ; la deuxième, « qu'elle n'est
qu'un jeu d'imagination à peu près analogue à la poésie ».
' Toutes nos connaissances doivent être fondées sur l'ob-
servation extérieure, et nous pourrons alors tantôt procé-
der des faits aux principes, et tantôt des principes aux
faits.
Ce sera là la méthode de travail de la philosophie posi-
tive, [Link] but sera d'étudier :
1° La manifestation des lois que suivent nos fonctions
intellectuelles quand elles s'exercent, et par suite la con-
naissance précise des règles à appliquer pour procéder sûre-
ment à la recherche de ia vérité.
2° La refonte de notre système d'éducation.
Il est urgent de remplacer notre éducation européenne
ATTAQUE CONTRE LA PSYCHOLOGIE MÉTAPHYSIQUE 113

encore essentiellement théologique, métaphysique et litté-


raire, par une éducation vraiment rationnelle et adaptée
aux besoins de la civilisation moderne.
La base essentielle de cette éducation positive sera le
groupement des diverses sciences, réduites d'abord stric-
tement à ce qui constitue leur esprit, c'est-à-dire à leurs
méthodes principales et résultats les plus importants. Ce
groupement serait ainsi présenté comme le tronc unique de
diverses branches, dont on développerait ultérieurement
un certain nombre correspondant aux diverses éducations
spéciales qui succéderaient à l'éducation générale commune.
Cette façon de donner ainsi une première instruction gé-
nérale contribuerait puissamment aux progrès particuliers
des diverses sciences dont les divisions actuelles sont peut-
être artificielles; ainsi Descaries, géomètre et analyste, com-
bina deux sciences qui semblaient totalement distinctes et
découvrit la géométrie analytique changeant la face de la
science mathématique.
3° Enfin, la Philosophie Positive semble la seule base
d'étude solide de la réorganisation sociale qui doit terminer
l'état de crise dans lequel se trouvent depuis si longtemps
les nations les plus civilisées '.
11 faut en effet, pour obtenir un véritable ordre social, que
les intelligences individuelles donnent d'abord leur assenti-
ment unanime à un certain nombre d'idées générales capables
de former le fonds d'une doctrine commune.
Tant que cette adhésion ne sera pas obtenue, l'état des
nations restera forcément révolutionnaire et ne pourra coin*

1. Y aura-t-il vraiment réorganisation sociale définitive? La société


oltoindra-l-elle jamais l'état d'équilibre stable ? N'cst-cllc pas plutôt, ainsi
que tout corps organisé, en état perpétuel de renouvellement et de pro-
gression, coupé pai* des périodes de faiblesse comparables aux maladies
que subirait un être vivant ?
8
114 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL
.

porter que des institutions provisoires, car la crise politique


et morale des sociétés actuelles tient uniquement à l'anar-
chie intellectuelle.
La Philosophie Positive, en voie de progrès continu, fera
l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, puis les résu-
mera en un seul corps de doctrine dont l'adoption univer-
selle rétablira l'ordre.
Aujourd'hui, la philosophie théologique et la philosophie
métaphysique se disputent une tâche au-dessus de leurs
forces, celle de réorganiser la société. La philosophie posi-
tive n'est encore intervenue entre elles que pour les criti-
quer toutes deux et s'en est assez bien acquittée pour les
discréditer entièrement.
Qu'elle prenne enfin un rôle actif, et, sans s'inquiéter plus
longtemps de débats inutiles, qu'elle complète la vaste
opération commencée par Bacon, Descartes, Galilée, en cons-
truisant le système d'idées générales destiné à prévaloir
dans l'espèce humaine, et à mettre fin à la crise révolution-
naire qui tourmente les peuples civilisés !
II

CLASSIFICATION DES SCIENCES POSITIVES

Grâce aux travaux d'un grand nombre de génies supé-


rieurs, qui successivement ont consacré toute leur vie et
toutes leurs forces à l'étude d'un même sujet, la science
humaine est devenue considérable.
Le grand problème général de l'éducation intellec-
tuelle consiste à faire parvenir en peu d'années un seul
entendement le plus souvent médiocre, au point de déve-
loppement ainsi atteint après une longue suite de siècles.
Ce résultat ne pourra être obtenu que par une combinai-
son étudiée d'un ordre dogmatique indispensable, avec
l'historique des découvertes.
L'ordre dogmatique seul laisserait ignorer le mode de for-
mation des diverses connaissances humaines, et c'est ce-
pendant un point du plus haut intérêt pour tout esprit phi-
losophique. On ne connaît pas complètement une science
tant qu'on n'en sait pas l'histoire, mais cette étude histo-
rique doit être conçue comme distincte de l'étude propre
de la science.
Il faut de plus, déterminer à l'avance la hiérarchie natu-
relle des sciences positives, et cette hiérarchie est fixée par
le degré de complication de chacune d'elles. Les plus sim-
ples qui doivent être étudiées les premières sont logique-
ment celles qui exigent le plus bref examen des phénomènes
naturels et les plus simples observations expérimentales.
116 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

On a ainsi une première classification immédiate :


I. — Sciences mathématiques ;
II. — Sciences des corps bruts ;
III. — Sciences des corps organisés.
Toute science consiste en réalité :
1° Dans l'observation des faits ; 2° Dans leur coordina-
tion.
L'observation des faits est un acte direct de l'intelligence,
mais leur coordination exige d'abord la connaissance des
calculs cl arrangements propres à résoudre les questions
de nombre, et par extension de l'analyse mathématique.
Cette science est la plus dégagée des observations expé-
rimentales, les idées qu'elle considère sontlcs plus simples,
c'est donc la première des sciences à étudier.
m

DES HYPOTHÈSES SCIENTIFIQUES

Quelle peut être l'utilité scientifique de la conception des


fluides et éthers imaginaires auxquels on rapporte les phé-
nomènes de chaleur, lumière, électricité, magnétisme, pe-
santeur ?
Elle fausse profondément les notions essentielles de la
physique, engendre des débats sans issue, et inspire à beau-
coup de bons esprits une répugnance funeste pour une étude
qui offre tant de caractères d'arbitraire.
Ces fluides ou milieux sont imaginés comme invisibles,
intangibles, impondérables et inséparables des substances
qu'ils animent. Notre raison ne saurait donc avoir sur eux
la moindre prise.
Par la toute-puissance de l'habitude, ceux qui croient fer-
mement aujourd'hui a l'existence du calorique, de l'éther
lumineux ou des fluides électriques, osent prendre en pitié
les esprits élémentaires de Paracelse dont la notion n'est pas
plus étrange. Ils pourraient tout aussi bien admettre les

Anges et les Génies.
On a vu de tels physiciens repousser dédaigneusement
comme indigne d'examen scientifique l'idée d'un fluide
sonore proposée par le grand naturaliste Lamark, et le seul
tort de cette hypothèse est d'être venue trop tard, après que
l'acoustique était pleinement constituée.
118 PASSÉ, pnÉSENT ET AVENIR 80CIAL

Imaginé dès la naissance de cette science, ce fluide eût


probablement fait la même fortune que les autres.
Cet usage antiscientifique ne tient qu'à une dernière et
inévitable influence de la philosophie métaphysique, dont
le joug prolongé pèse encore sur nous ;
Il se rattache au désir de s'expliquer la nature intime des
choses qui caractérise en tout genre l'enfance de l'esprit
humain, et qui inspira primitivement la conception des dieux,
devenus ensuite des âmes, et finalement transformés en
fluides imaginaires.
Notre faible raison ne peut passer brusquement de l'état
métaphysique à l'état positif sans une période transitoire,
et physiciens, chimistes, physiologistos, publicistes, traver-
sent actuellement cette période. Les premiers, près d'en
sortir définitivement à la suite des géomètres et des astro-
nomes, les autres embarrassés pour un temps plus ou moins
long en raison de la plus grande complication de leurs études.
Ce positivisme bâtard a cependant rendu des services car
l'esprit humain n'aurait jamais eu la force de renoncer brus-
quement aux théories métaphysiques, qui lui permettaient
en apparence d'avoir la connaissance intime des êtres et du
mode de production des phénomènes.
La science naissante a dû satisfaire à cette exigence pro-
fondément habituelle et donner le change à notre esprit, en
créant ce système général d'hypothèses qui a permis à
l'intelligence humaine de passer des habitudes métaphysi-
ques aux habitudes positives '.

1. Cn ne tire pas facilement parti de matériaux épars, on ne procède


pas sans but à la besogne ingrato d'observation,et Auguste Comte s'élève
un peu vivement contre cet cchafaudige d'hypothèses qui est absolument
nécessaire à l homme pour lui permettre : 1° de concevoir le plan d'une
constructionvéritable ; 2' de diriger ses raisonnements avec quelque suite,
11 fallut ces constructions primitives qu i ont servi ri servent encore
HYPOTHÈSES SCIENTIFIQUES | 19
Chaque hypothèse a évolué ou évoluera de façon identi-
que :
i* Sa création ; 2* son usage temporaire ; 3* son rejet défi-
nitif quand elle aura rempli sa destination réelle, qui ne
peut être qu'éphémère,
Ainsi les fameux tourbillons de Descartes ont été un
puissant moyen de développement pour la saine philosophie,
en introduisant l'idée fondamentale d'un mécanisme quel-
conque là où le grand Kepler lui-même n'avait osé con-
cevoir que l'action incompréhensible des âmes et des génies,
Toute hypothèse vraiment scientifique doit être d'une
vérification possible, elle devra dono porter exclusivement
sur les lois des phénomènes, jamais sur leurs modes de
production.
Ainsi :
I. — La lumière se transmet en ligne droite est une hypo-
thèse admissible, parce qu'on peut concevoir immédiate-
ment des modes de vérification de cette ldi.
II. — La lumière a pour agent de transmission l'éther
est une hypothèse à rejeter, car nous ne concevons aucun
moyen de constater l'existence de cet agent impondérable.
L'hypothèse de l'émission de la lumière n'était en réalité
qu'une tentative pour rattacher l'optique à la mécanique,
en considérant les phénomènes lumineux comme compara-
bles à ceux du mouvement ordinaire d'un point matériel»
L'hypothèse des ondulations de l'éther n'est qu'une ten-
tative analogue pour assimiler les phénomènes lumineux
aux phénomènes sonores,

en modifiant lonrs plans défectueux, à nous faire entrevoir des édifices


définitifs dont la perspective entretient chez nous la fécondante illusion
que toutes nos découvertes nous approchent de la vérité.
DEUXIÈME PARTIE

Science sooiale

SOMMAIRE DE LA DEUXIÈME PARTIE :

I. Évolution de la société, son état anarchlque actuel/



H. — Le Problème social.
III. — Marche de l'évolution sociale.
IV. — Du rôle social de l'intelligence.
V. — La séparation des pouvoirs spirituel et temporel.
VI. — Transformations amenées par le régime catholico-féodal,
VII. — Origines du mouvement spirituel moderne.
VIII. — Do l'essor industriel.
IX. —L'évolution métaphysique ou révolutionnaire.
X. — Appréciation d'ensemble sur la crise révolutionnaire.
XI. — Historique do la crise révolutionnaire.
XII. — Des relations entre peuples.
XIII. — Examen du présent, hypothèses sur l'avenir.
AVANT-PROPOS

Dans cette deuxième partie Auguste Comte va faire preuve


d'un sens de la philosophie de l'histoire, inconcevable de
son temps.
Cette branche des connaissances humaines n'existait alors
qu'à l'état embryonnaire ainsi que le montrent des progrès
rapides, mais récents. Il a fallu que notre auteur joignît à
sa vaste érudition historique un véritable don d'intuition,
pour pouvoir retirer de relations littéraires tronquées et
faussées selon les tendances et les intérêts des auteurs et
des gouvernants, la laborieuse exposition d'une histoire
sociale dont on n'a pas encore contesté sérieusement la
véracité.
ÉVOLUTION DE LA SOCIÉTÉ, SON ETAT ANARC1UQUE ACTUEL

Le vice principal de notre situation sociale consiste en ce


que les idées d'ordre et de progrès sont encore profondé-
ment séparées, et semblent même nécessairement antipa-
thiques.
Trois politiques ont dirigé ou tendent à diriger la société :
La politique théologique. — La politique métaphysique.
— La politique positive.
La première en date est la politique théologique sous la
bienfaisante tutelle de laquelle se sont formées et dévelop-
pées les sociétés modernes, mais qui de nos jours a une
influence rétrograde et enraye de toutes ses forces le progrès.
Le développement et la propagation des sciences, des
industries, des beaux-arts, l'ascendant graduel de l'esprit
scientifique ont déterminé sa décadence irrévocable malgré
les concessions faites par elle au progrès, Bonaparte lui-
même a échoué dans son essai de restauration de cette
politique.
La politique métaphysique a succédé à la politique théo-
logique et elle n'a en réalité opéré que la démolition gra-
duelle de l'ancien système, et produit un interrègne anar-
chique. Cet interrègne est indispensable d'ailleurs pour
permettre à un système nouveau de prendre corps, de
recevoir peu à peu l'institution politique, et enfin par l'expé-
ÉVOLUTION DE LA SOCIÉTÉ, SON ÉTAT ANARCUIQUE ACTUEL 125

rience des inconvénients de l'anarchie, pour stimuler à une


nouvelle réorganisation.
Aujourd'hui par une exagération inévitable mais abusive,
la métaphysique révolutionnaire après démolition du sys-
tème théologique et féodal et en vertu de l'essor qu'elle a
donné à l'esprit d'anarchie, entrave l'institution d'un nouvel
ordre politique rationnel.
Cela tend à faire supposer quela politique métaphysique
devenue ainsi directement hostile à sa destination primor-
diale, démolir pour permettre de reconstruire, est proche
de la décadence et que son activité doit bientôt cesser.
Après la déchéance de la politique métaphysique, vien-
dra l'avènement de la politique positive.
Le grand métaphysicien Jean-Jacques Rousseau a repré-
senté l'état de civilisation moderne comme une dégénéres-
cence et une dégradation de l'état primitif de l'espèce
humaine ', et les métaphysiciens en général ont un vieux
reste d'esprit théologique qui les convainc de l'existence
passée d'un âge d'or.
Ce n'est qu'un démarquage du dogme théologique du
péché originel.
L'école révolutionnaire a aussi admis cette erreur, puis
en haine d'un catholicisme arriéré, elle a essayé d'instituer
une sorte de polythéisme métaphysique. Ainsi par une ré-
trogradation caractérisée elle voulait, pour remplacer l'ordre
politique du moyen âge, prendre comme modèles les régi-
mes inférieurs des Grecs et des Romains.
L'esprit scientifique lui-même fut déclaré incompatible
avec le rétablissement de l'égalité originelle et condamné

1. J.-J. Rousseau s'est contredit lui-môme en s'élevant énergiquement,


dans ses confessions, contre la croyance à un homme primitif doué do
toutes les vertus.
126 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

comme tendant à instituer une aristocratie de l'intelligence.


Lavoisier, Condorcet furent proscrits.
Le régime protestant et constitutionnel anglais, compro-
mis transitoire entre l'esprit rétrograde et l'esprit révolu-
tionnaire, n'a pu être acclimaté en France ou ailleurs qu'en
Angleterre. Il n'a réussi chez nos voisins que pour des rai-
sons très particulières. Ce régime qui a le mérite d'essayer
de concilier l'ordre et le progrès, a en revanche le gros incon-
vénient de conduire à une stagnation chronique de leur
antagonisme. 11 atténue le conflit, mais l'éternisé.
En France, on est passé directement de l'état franche-
ment catholique à l'état franchement révolutionnaire, sans
la halte intermédiaire du protestantisme.
L'anarchie intellectuelle en a été plus violente, les aber-
rations qui en sont résultées se sont exagérées davantage,
et cela semble devoir hâter la réorganisation finale car les
divagations tomberont une à unp devant le simple sens com-
mun \
Au lieu d'attribuer les maux politiques aux idées et
moeurs sociales, on les a jusqu'ici attribués à tort à l'im-
perfection des institutions, et on en cherche le remède dans
des changements de gouvernement ; or l'anarchie intellec-
tuelle seule permet le développement continu de la corrup-
tion politique, ou plutôt l'exige comme l'unique moyen pra-
ticable pour déterminer une certaine convergence effective
des forces sociales.
Toute conviction étant affaiblie par cette anarchie intel-

[Link] au nombre des divagations visées par A. Comte :


Suppression des monnaies et retour aux échanges directs ;
Destruction des capitales comme foyers de corruption sociale ;
Idée d'un minimum ou d'un miximum de salaire journalier;
Egalité de rétribution entre tous les travaux possibles ;
Suppressioi de la peine capitale et assimilation des scélérats à de sim-
ples malades.
ÉVOLUTION DE LA SOCIÉTÉ, SON ÉTAT ANARCHIQUE ACTUEL 127

lectuelle, les individus ne considèrent plus comme solides


et efficaces que les coopérations déterminées par l'intérêt
privé et le développement graduel du système de corrup-
tion politique doit dono être imputé aux gouvernés aussi
bien qu'aux gouvernants.
A défaut d'autorité morale, le maintien de l'ordre maté-
riel exige ou l'usage de la terreur, ou un recours à la cor-
ruption qui ne cesseront d'être nécessaires qu'au jour où
la société commencera à pouvoir comporter une meilleure
discipline.
Cette corruption s'exerce habituellement :
Par l'usage de faire passer les intérêts publics après les
intérêts privés ;
Par les distinctions honorifiques ;
Par la multiplication à l'infini des fonctions publiques et
le renouvellement fréquent des titulaires, renvoyés préma-
turément pour faire place à de nouveaux clients.
L'ensemble des choix faits depuis un demi-siècle pour
les plus éminentes fonctions politiques permet d'ailleurs
à tout ambitieux d'y aspirer, quelle que soit sa médio-
crité.
Les divers pouvoirs sociaux devraient faciliter de toutes
leurs forces l'évolution intellectuelle et morale qui les dis-
penserait enfin d'expédients aussi dégradants et aussi insuf.
lisants, puis quand la doctrine sociale nouvelle serait con-
venablement dessinée, les gouvernements l'appliqueraient
graduellement.
Des modifications à l'ordre politique sont indispensables
au préalable pour rendre cet ordre plus ouvert au progrès
et compatible avec l'évolution désirée ; il faut surtout y évi-
ter la confusion fréquente du spirituel et du temporel.
L'ordre temporel ne pourra jamais régler ce qui dé-
pend de l'ordre spirituel et un gouvernement qui confond
128 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

ces deux ordres devient responsable des maux de la so-


ciété.
Les opinions et les moeurs sont les principaux remèdes
au mal social, ainsi les attaques violentes et anarchiques
contre la propriété tomberont seules, la maladie sociale que
l'on s'entête à regarder comme physique est morale,
De nos jours, tout gouvernement est paralysé par l'hos-
tilité systématique des gouvernés, ce qui fortifie de plus en
plus l'esprit d'anarchie. La démolition de toutes les maxi-
mes sociales, l'amoindrissement continu de l'action politi-
que, tendent à éloigner des carrières politiques les âmes
élevées et les intelligences supérieures, nous restons livrés
à la domination du charlatanisme et de la médiocrité.
Cet état de demi-convictions et de demi-volontés qui
tient à notre anarchie intellectuelle et morale, devrait ce-
pendant faciliter le triomphe universel d'une vraie concep-
tion sociale.
Pendant les trois derniers siècles, les esprits éminents se
sont dirigés vers les sciences, et ont d'ordinaire essentielle-
ment négligé la politique, ce qui n'avait pas lieu dans l'an-
tiquité ou le moyen âge.
Cette disposition s'accentue, il arrive que les testions
urgentes et difficiles sont livrées à des intelligences incom-
pétentes et mal préparées. L'expression, écrite ou orale, tend
à détrôner la conception.
Enfin, au lieu de comprimer la tendance des classes ins-
truites à l'égoïsme et à la séparation, les uns s'efforcent de
lui donner artificiellement un essor monstrueux en osant
représenter les prolétaires comme des sauvages prêts à les
envahir; les autres entreprennent de précipiter les masses
contre leurs véritables chefs naturels en excitant leurs plus
basses passions. Cela est trop facile, car des masses igno-
rantes sont incapables de comprendre que les améliorations
ÉVOLUTION DE LA SOCIÉTÉ, SON ÉTAT ANARCIIQUB ACTUEL 120

de leur condition sociale ne peuvent être accomplies que


sous la direction de chefs instruits et capables.
En définitive, le seul progrès réellement propre à la poli-
tique révolutionnaire est la suppression des diverses résis-
tances opposées à l'extension continue de la liberté, sup-
pression qui permet peu à peu aux facultés humaines de
prendre leur essor.
II

LE PROBLÈME SOCIAL

' La masse de notre espèce est évidemment destinée à res-


ter composée d'hommes vivant d'une manière précaire des
fruits successifs d'un travail journalier. Le vrai problème
social consiste donc à améliorer la condition fondamentale
de cette immense majorité, sans la déclasser nullement et
sans troubler l'indispensable économie générale.
Je voudrais voir étendre des sciences à la politique, l'es-
prit positif qui ne saurait être convenablement développé
que chez des gens ayant reçu une forte éducation scientifi-
que. Les spéculations mathématiques sont en effet bien loin
d'avoir un caractère aussi spécial que l'imaginent les esprits
disposés à confesser naïvement leur inaptitude à cet égard,
sans soupçonner la portée des indications qu'ils fournissent
ainsi contre eux à toute observateur philosophe.
L'esprit mathématique, loin de constituer une aptitude
isolée et spéciale, présente toutes les variétés que peut offrir
l'esprit humain dans ses autres exercices.
Des philosophes d'esprit positif pourraient continuer
l'office du catholicisme qui pendant longtemps a servi d'or-
gane général au développement naturel de la raison hu-
maine, précieux service qui constituera toujours,aux yeux
impartiaux des vrais philosophes, un de .ses plus beaux
litres à notre impérissable reconnaissance.
LE PROBLÈME SOCIAL 131

Le développement de l'intelligence et de la sociabilité


tend de plus en plus à transformer artificiellement l'espèce
humaine en un seul individu, immense et éternel, doué
d'une action constamment progressive sur la nature exté-
rieure, et Pascal a dit que toute la succession des hommes
pendant la longue suite des siècles doit être considérée
comme un seul homme qui subsiste toujours, et apprend
continuellement.
La conception positive de l'harmonie sociale devra four-
nir spontanément le fondement scientifique d'une saine
théorie élémentaire de l'ordre politique, soit spirituel, sbit
temporel. On considérera l'ordre artificiel et volontaire
comme un simple prolongement de l'ordre naturel et invo-
lontaire vers lequel tend la société humaine.
En un mot, il ne s'agit pas de créer ce qui serait impos-
sible, il s'agit de contempler l'ordre existant et de le perfec-
tionner en tenant compte de toutes les tendances spontanées.
Tout homme d'État est d'ailleurs bientôt convaincu par
sa propre expérience personnelle de la réalité des limites
imposées ù l'action politique par l'ensemble des influences
sociales, auxquelles il lui faut bien attribuer l'avortement
habituel des vains projets qu'il avait d'abord secrètement
rêvés.
L'évolution fondamentale de l'humanité'peut être conçue
comme modifiable à un certain degré quant à sa simple
vitesse, mais sans aucun renversement quelconque dans
l'ordre du développement continu, et sans'qu'aucun éche-
lon intermédiaire un peu important puisse être entièrement
franchi.
Il ne semble y avoir que trois causes influant notable-
ment sur la variation sociale :
La race. Le climat.L'action politique envisagée dans son
acception scientifique.
132 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

La prévoyance est la seule vraie source d'une action poli-


tique durable; ne voit-on pas dans l'histoire contemporaine
les expériences les plus désastreuses incessamment renou-
velées, avec des modifications aussi insignifiantes qu'irra-
tionnelles? Les premiers échecs eussent dû suffire pour
faire apprécier l'efficacité et le danger des expédients pré-
posés.
Quelqu'un qui s'occupe d'action politique ou d'études
sociales, doit se rappeler que des populations très considé-
rables et très variées n'ont encore atteint qu'à des degrés
différents du développement social général, en sorte que
les divers états antérieurs des nations les plus civilisées se
retrouvent sensiblement chez des peuples contemporains
répartis en divers lieux du globe.
Ce sont des exemples vivants dont on tiendra précieuse-
ment compte.
Notre anarchie intellectuelle permet le renouvellement
perpétuel d'aberrations surannées ; ainsi, par une mons-
trueuse exagération de l'indispensable influence de la
société sur l'éducation de la jeunesse, on parle souvent
d'ôter aux parents la direction réelle et presque la simple
connaissance de leurs enfants. Quelquefois encore on
se propose de priver les fils de la transmission héré-
ditaire des ressources paternelles accumulées à leur inten-
tion.
Ces deux aberrations tendraient à détruire l'obéissance
et le commandement, et ruineraient l'un des principaux
mobiles d'encouragement au travail et à l'épargne, le
plaisir des parents à travailler pour le bien-être futur de
leurs enfants.
Or, le travail et l'épargne sont les véritables sources de
la richesse. '
Le principe de la division du travail multiplie les rende-
LE PROBLEME S0CI\L 133

ments, mais a l'inconvénient de fractionner la société en


une multitude de classes étrangères les unes aux autres
faute d'analogie de moeurs et d'esprit, et l'intelligence
moyenne a tendance à se rétrécir.
Il en est de même dans Tordre intellectuel ; l'emploi ex-
clusif d'un cerveau humain à la résolution de quelques
équations ou au classement de quelques insectes a un
résultat analogue et finit par lui inspirer une désastreuse
indifférence pour le cours des affaires humaines, pourvu
qu'il y ait sans cesse des équations à résoudre et des insec-
tes à classer.
Le rôle spirituel du gouvernement devra être de préve-
nir autant que possible cette fatale tendance à la dispersion
des idées, des sentiments et des intérêts, qui finirait peut-
être par arrêter la progression sociale sous tous les rap-
ports importants.
Si les hommes étaient aussi indisciplinables qu'on le
suppose, comment auraient-ils pu jamais être disciplinés?
Il est au contraire évident que nous sommes tous plus
ou moins enclins à respecter involontairement chez nos
semblables une supériorité quelconque, surtout intellec-
tuelle ou morale, cet instinct de soumission n'est en
réalité que trop souvent prodigué à des apparences men-
songères.
Une lutte indispensable et permanente s'établit sponta-
nément entre l'instinct de conservation sociale, caractère
habituel de la vieillesse, et l'instinct d'innovation, attribut
ordinaire de la jeunesse.
J'ai découvert en 1822 le véritable mode d'action de
l'intelligence humaine, et la grande loi philosophique de la
succession constante et indispensable des trois états géné-
raux par lesquels passe toujours notre intelligence, en un
genre quelconque de spéculations :
134 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

1* État théologique ; 2" état métaphysique ; 3° état posi-


tif «.

1. Jo crois mettre plus de clarté dans ce bref énoncé de sa découverte


par Auguste Comte, en disant qu'il semble appeler :
1° Étal théologiqne, l'étal de flottement primitif dans lequel se trouve
l'esprit qui formule de vagues hypothèses et ébauche des conception»
sur les faits,qui se présentent à lui.
2» Étal métaphysique, l'état de doute laborieux dans lequel se trouve
l'esprit qui discute la réalité cl la véracité de l'hypothèse ou conception
qu'il s'est précédemment formulée.
3" État positif, l'étal de certitude complèto dans lequel se trouve l'es-
prit qui, ayant formulé, puis discuté une hypothèse ou conception,
l'a acceptée définitivement comme vraie, ou l'a rejetée comme fausse.
Tout «.eci ressemble singulièrement aux diverses phases d'un problème :
Knorvcs, DISCUSSION, CONCLUSION .
Cette façon serrée de traiter tout sujet vaut bien, j'imagino, la manière
djs rhéteurs qui s'abstiennent perpétuellement de conclure.
III

MARCHE DE L'ÉVOLUTION SOCIALE

On se forme souvent une très fausse idée de l'intervention


sociale de l'esprit théologique, en le concevant comme
un simple artifice appliqué par des hommes supérieurs
au gouvernement usuel de la multitude.
C'est un point de vue beaucoup trop étroit.
On a ainsi étrangement tenté de faire à la dissimulation
et même à l'hypocrisie une réputation de haute habileté
politique. Il est heureusement incontestable, d'après l'ex-
périence universelle et l'étude de la nature humaine, qu'un
homme vraiment supérieur n'a jamais pu exercer une
grande action sur ses semblables sans être d'abord lui-
même intimement convaincu.
L'évolution théologique est naturelle dans la formation
des sociétés, et a progressé ainsi que je l'ai dit, en :
Fétichisme, polythéisme et monothéisme.
L'état polythéique était spécialement favorable à l'essor
de l'activité militaire, car les attributions spirituelles et
temporellesy étaient communes à tous les chefs, prêtres et
guerriers à la fois. Chacun combattait pour ses dieux na-
tionaux, les vaincus réduits en esclavage devaient embras-
ser la religion de leurs maîtres, et ainsi toute guerre deve-
nait guerre de religion.
Mais la morale paternelle, domestique ou sociale, était
136 PASSÉ, "PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

profondément viciée chez les anciens par cette existence de


l'esclavage, la servilité de la majeure partie de l'humanité
était une grande cause de dégradation. Le maître pouvant
satisfaire tous ses caprices sur des esclaves, la cruauté,
l'absence d'empire sur soi-même, le libertinage, se dévelop-
paient sans entraves.

L'état social des femmes était alors très inférieur à ce
qu'il est devenu sous l'influence du christianisme. Ce ré-
gime a assuré la dignité de leur situation par la consécra-
tion de la monogamie et de l'indissolubilité fondamentale
du mariage, mais il a justement concentré leur activité dans
l'existence domestique.
Chez les peuples civilisés, on considère comme une honte
d'assujettir la femme à la pratique des travaux pénibles ; elle
est attachée, d'une manière de plus en plus exclusive, à
ses nobles attributions caractéristiques d'épouse et de mère.
Enfin le monothéisme, tout en consacrant solennelle-
ment l'autorité paternelle, a aboli le despotisme qui la ca-
ractérisait chez les anciens. Ainsi, en dehors de la sphère
territoriale du monothéisme, le meurtre ou l'abandon des
nouveau-nés est encore considéré comme essentiellement
légitime.
L'origine du mouvement monolhéiquc se rattache à l'ex-
tension de la puissance romaine qui fit naître le besoin de
plus en plus senti d'une morale vraiment universelle, des-
tinée à lier des peuples forcés à une vie commune.
L'initiative de ce mouvement devait appartenir à la por-
tion de l'empire la mieux préparée au monothéisme, et qui,
douée d'une nationalité intense et opiniâtre, souffrait depuis
la conquête de la séparation morale dressée entre elle et son
vainqueur. En cherchant à renverser cette barrière sans
renoncer à sa propre foi, elle tendit à l'universelle propa-
gation de ses croyances.
MARCHE DE L'ÉVOLUTION SOCIALE 137

La petite théocratie juive prit ainsi la tête du mouve-


ment ; dérivation de la théocratie égyptienne, peut-être
chaldéenne, elle émanait probablement d'une sorte de co-
lonisation exceptionnelle de prêtres, parvenus au mono-
théisme par leur propre développement mental, et conduits
à instituer, à titre d'asile ou d'essai, une colonie pleinement
monothéiste *.

1. La succession cl les textes des divers Evangiles, attribués dans l'or-


dre chronologique A saint Marc,'saint Matthieu, saint Luc et saint Jean,
montrent que le christianisme évolua dès l'origine comme évoluait la
civilisation.
Parti de la conception étroite de Jésus-Christ Messie de l'impérieux et
cruel Jéhovah, s'élevant et s'épurant de plus en plus, il aboutit au bout
d'un temps que Renan évalue à plusieurs siècles à la poétique et ma-
gistrale expression d'une religion universelle fondée sur l'amour du
prochain. *>

La cause déterminante de ce succès semble bien être le besoin d'un


lien moral commun entre éléments disparates de l'empire romain, mais
le triomphe complet d'une religion qui a su se superposer aux diverses
civilisations, vivre à côté des religions antiques el finalement les annihi-
ler, doit tenir non seulement à uno supériorité incontestable de sa mo-
rale, miis encore a l'élasticité du système de tradition orale adopté par
les apôtres.
La tradition orale seule permit aux missionnaires de s'adapter instinc-
tivement aux milieux qu'ils évangélisaicnl, milieux variables avec les
climats, les nations, les époques. Mais du jour où la tradition écrite se
substitua à la tradition orale, toute plasticité disparut, la religion était
figée, la discussion sur ses origines imprécises, ouverte. Celle modifica-
tion a forl influé sur le développement ultérieur du chtislianisme.
L'Eglise catholique ayant conservé sa précieuse centralisation revien-
dra pjut être un jour à la tradition orale pour exercer de nouveau sur
l'humanité son irrésistible séduction. Son essor serait rapide, car les
races européennes, étendant do plus en plus Wir autorité sur la surface
du globe, jouent en ce moment le rôle civilisateur de l'ancien empire
romain. Le champ d'influence de la morale euiopécnne grandit ainsi
de jour en jour, bientôt cette morale pénétrera toutes les civilisations
de la terre.
IV

DU RÔLE SOCIAL DE L'INTELLIGENCE

Les plus grands succès pratiques, militaires ou indus-


triels, exigent beaucoup moins de force intellectuelle que la
plupart des travaux théoriques d'une certaine importance,
esthétiques, scientifiques ou philosophiques.
Cependant ils inspireront toujours un intérêt plus vif et
une plus parfaite gratitude, ainsi qu'une estime mieux sen-
tie et une plus profonde admiration.
Les considérations spéculatives sont par leur nature trop
abstraites, trop indirectes et trop lointaines, pour que les
esprits vraiment contemplatifs puissent jamais devenir les
plus propres au gouvernement usuel qui consiste surtout en
opérations spéciales et immédiates.
L'examen journalier de Ja vie individuelle confirme clai-
rement que l'activité mentale n'y est habituellement entre-
tenue que par l'exigence continue des divers besoins hu-
mains dont l'immédiate satisfaction n'est point heureusement
possible sans efforts durables, et que cette activité s'amor-
tit sous l'influence prolongée de circonstances trop favora-
bles.
Cependant l'essor mental persiste éminemment chez cer-
tains esprits vraiment spéculatifs, et même avec beaucoup
plus d'efficacité individuelle ou sociale, après que ce gros-
sier aiguillon primordial a cessé de se faire sentir.
RÔLE SOCIAL DE L'INTELLIGENCE 139

La nouvelle impulsion qui les fait travailler est une légi-


time tendance vers un ascendant social qui, de toute néces-
sité, se dérobe heureusement à leur infatigable poursuite.
Telle est la vraie source générale des plus admirables
efforts intellectuels.
Destiné à lutter et non à régner, l'esprit ne serait point
assez énergique, même chez les plus heureux organismes,
pour résister à l'influence délétère d'un succès complet; il
tendrait aussitôt à s'atrophier dans l'admiration de l'ordre
dans lequel,il serait créateur et arbitre.
L'intelligence ainsi détournée de son véritable office ne
conserverait qu'une activité corruptrice, vouée à raffermir
contre les plus justes attaques le maintien de sa domination.
Elle agirait ainsi selon la marche finale de toutes les théo-
craties proprement dites.
L'esprit doit donc tendre de plus en plus à la suprême
direction des affaires humaines, sans cependant y parvenir
jamais. II doit avoir voix consultative, sans donner habi-
tuellement l'impulsion.
Et cela est bien, car le règne réel de l'intelligence, son
empire absolu, serait très dangereux et bientôt hostile au
progrès, faute de stimulation continue de cette intelligence.
L'esprit est né pour modifier, ev non pour commander, car
alors il s'absorberait à maintenir son monstrueux ascendant
au lieu de suivre noblement sa grande destination au per-
fectionnement.
Le grand problème politique dû moyen âge consistait à
donner une satisfaction régulière à cet irrésistible désir d'as-
cendant social de l'esprit, tout en écartant les rêveries dan-
gereuses de la philosophie grecque sur la souveraineté de
l'intelligence.
Cette nouvelle puissance qui s'était manifestée depuis des.
siècles avait été tenue en dehors de l'ordre légal, envers
140 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

lequel elle se trouvait ainsi en état d'insurrection latente


intime et continue, soit sous le régime grec, soit d'une ma-
nière encore plus marquée sous le régime romain.
Entre les hommes d'action et les hommes de pensée
s'éternisait donc une lutte déplorable, paralysant les plus
précieux éléments de la civilisation humaine.
Il fallait organiser entre eux une heureuse conciliation
permanente, convertir un vicieux antagonisme en une utile
rivalité tournée vers la satisfaction des besoins sociaux ; et
assigner à chacune de ces deux grandes forces des attribu-
tions distinctes et indépendantes dans le système politique.
V

LA SÉPARATION DES POUVOIRS SPIRITUEL ET TEMPOREL

Le catholicisme surmontant toutes les difficultés, à tra-


vers tous les obstacles, a institué enfin au moyen âge la
division fondamentale entre le pouvoir spirituel et le pou-
voir temporel.
Malgré les préjugés actuels, la saine philosophie fera de
plus en plus reconnaître que cette division est la principale
cause de supériorité de la politique moderne sur celle de
l'antiquité, et le plus grand perfectionnement qu'ail reçu
jusqu'ici la vraie théorie générale de l'organisation sociale.
Le pouvoir temporel, seul, peut dire : JE VEUX ; mais
comme correctif apporté à la puissance temporelle, le pou-
voir spirituel doit avoir toute liberté pour dire ou écrire :
Tu DOIS.
Cette mémorable solution a été d'abord essentiellement
empirique, sa véritable conception pMlosophique n'a pu naî-
tre que de l'examen de faits accomplis.
Le génie éminemment social du catholicisme a surtout
consisté, en constituant un pouvoir purement spirituel, dis-
tinct et indépendant du pouvoir politique proprement dit,
à faire graduellement pénétrer la morale dans la politique à
laquelle jusqu'alors elle avait toujours été essentiellement
subordonnée. Cette tendance fondamentale, résultat et agent
des progrès de la sociabilité humaine, a survécu à la déca-
142 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

dence du catholicisme et fait la supériorité radicale de la


civilisation moderne sur les civilisations antiques.
Dès sa naissance, le catholicisme a pris spontanément
comme attitude sociale la soumission constante envers tous
les gouvernements établis, mais en les assujettissant hau-
tement aux rigoureuses maximes de la morale universelle
dont il se constituait l'actif gardien. Les empiétements ulté-
rieurs du système catholique sur les attributions tempo-
relles ne sont que des déformations amenées par la déca-
dence de ce système.
Un fait n'a jamais été jusqu'ici nettement saisi, c'est que
la position respective des deux pouvoirs, spirituel et tem-
porel, tend fortement à devenir la suivante :
Le pouvoir spirituel sera essentiellement relatif à l'édu-
cation, formation et conservation morale des individus ;
Le pouvoir temporel devra essentiellement se borner à
l'action.
Chacun de ces deux termes, action et éducation, doit être
pris dans son entière acception sociale.
Chacun des deux pouvoirs doit être pleinement souverain
en ce qui concerne sa destination propre, et avoir seule-
ment voix consultative en ce qui concerne la mission spé-
ciale de l'autre.
Il faut signaler ici la légèreté des aveugles adversaires
du catholicisme, qui, confondant le régime catholique avec
les théocraties antiques qui en étaient si distinctes, lui ont
d'autre part amèrement reproché le célibat ecclésiastique.
Or, ce célibat est justement la garantie que le catholicisme
ne pourra jamais tourner en pure théocratie, et que les di-
gnités sacerdotales seront toujours accessibles à tous les
rangs sociaux.
On reproche aussi au catholicisme l'exercice de la souve-
raineté temporelle par le pape, mais cette souveraineté était
SÉPARATION DES POUVOIRS SPIRITUEL ET TEMPOREL 143

nécessaire à une époque proche du polythéisme où l'état


social général était la confusion étroite des deux pouvoirs.
Sans cette indépendance du pape, le prince le plus voisin
l'eût assujetti à n'être que son chapelain, pour concentrer
en lui-même ces deux pouvoirs.
On ne pouvait naïvement compter sur une miraculeuse
lignée de souverains tels que Charlemagne, disposés à res-
pecter et protéger dignement la haute indépendance ponti-
ficale.
VI

TRANSFORMATIONS SOCIALES AMENÉES PAR LE RÉGIME


CATIIOLICO-FÉODAL

L'organisation féodale essentiellement militaire comme


l'organisation romaine en diffère cependant d'une façon
essentielle car elle a une aptitude défensive très prononcée,
et une efficacité offensive à peu près négligeable.
Le catholicisme agit puissamment ' pour activer cette heu-
reuse transformation qui devait d'ailleurs se faire naturel-
lement, car une fois la conquête romaine terminée, les
efforts militaires devaient ensuite se tourner simplement
vers la conservation de l'ordre de choses établi.
L'organisation féodale est caractérisée par le morcelle-
ment du pouvoir temporel, suite naturelle de l'organisation
militaire défensive qui s'est imposée, tandis que la guerre
de conquête exigeait une puissante centralisation.
Enfin, l'organisation féodale combinée avec les progrès
de la morale catholique amène peu à peu la transformation
de l'esclavage en servage, et le relèvement moral de la
classe servile.
Les guerres de l'antiquité alimentaient le commerce des
esclaves par l'afflux des prisonniers de guerre ; la cessation
de ces guerres annula la traite extérieure, et ralentit la

1. Notamment par l'institution de la Trêve de Dieu.


TRANSFORMATIONS SOCIALES 115

traite intérieure par suite de la tendance des familles à con-


server leurs propres esclaves héréditaires, Quand on ven-
dit ou céda des propriétés, on fut amené à vendre ou cé-
der en même temps la main-d'oeuvre employée à les faire
valoir, d'où introduction naturelle du servage aux lieu et
place de l'esclavage, en même temps que la condition des
serfs s'améliorait sous l'influence continue du christianisme,
Les Croisades ne furent pas de véritables conquêtes, mais
des contre-attaques destinées à mettre un terme décisif à
l'envahissement du mahométismo, elles ont pleinement
atteint leur but.
Les ordres de chevalerie qui s'étaient développés en vue
des Croisades, dégénérèrent aussitôt que ces expéditions se
ralentirent, Ils osèrent alors rêver à leur profit une nouvelle
concentration du spirituel et du temporel, ambition contraire
à l'esprit et aux conditions du système total.
C'est en principe l'histoire célèbre des Templiers, dont
on voit ainsi l'explication générale ; ils menaçaient à la fois
la Royauté et la Papauté, celles-ci se sont unies pour les
détruire.

lO
VII

ORIGINES DU MOUVEMENT SPIRITUEL MODERNE I1

Les nations qui ont réellement participé au mouvement


fondamental de civilisation de l'Europe occidentale sont :
L'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Espa-
gne.
Dès le milieu du moyen âge on peut les considérer
comme constituant, malgré de grandes diversités, un peu-
ple unique alors intégralement soumis au régime catholi-
que et féodal. Cette avant-garde civilisatrice de notre espèce
a depuis lors été livrée à toute une évolution organique,
dont les effets ont différé suivant les peuples et les circons-
ances.
Tout le mouvement spirituel moderne remonte à cette
époque si irrationnellement qualifiée de ténébreuse par une
vaine critique métaphysique dont le protestantisme fut le
premier organe.
Le moyen âge, au lieu d'être obscur, a vu au contraire
l'émancipation progressive des travailleurs et une lente

1. Relisez avant d'entreprendre ce sujet les magnifiques pages que


Taine a écrites sur les doux idées maîtresses de la civilisation euro-
péenne d'aujourd'hui ; Honneur et Conscience, c Ces deux idées nouvel-
les, y dit-il en substance, mesurent la distance énorme qui sépare l'âme
antique de l'âme moderne, la Conscience est incontestablement d'origine
chrétienne, l'Honneur, d'origine féodale. >
ORIGINES DU MOUVEMENT SPIRITUEL MODERNE 117

disparition de l'esclavage, d'où tendance à l'épargne des


moteurs humains et utilisation des forces naturelles, L'in-
vention si remarquable des moulins à eau et à vent n'a pas
eu d'autre origine, la fastidieuse besogne de broyage du
grain qui constituait jusqu'alors un formidable et indispen-
sable travail journalier, s'en trouva réduite dans de telles
proportions que l'activité humaine put se porter sur d'au-
tres objets.
La substitution du travail libre à la main-d'oeuvre servile,
suite naturelle de l'abolition de l'esclavage, amena la pré-
dominance de la vie industrielle sur la vie militaire et le
développement industriel devint le point de départ d'un
changement radical dans l'existence humaine, autrefois
éminemment guerrière, dès lors de plus en plus pacifique.
Il est à noter que l'usage normal de l'intelligence pour
la conduite pratique est communément plus prononcé dans
la vie industrielle des modernes que dans la vie militaire
des anciens, si l'on compare naturellement des organismes
équivalents, pareillement placés dans les deux hiérarchies.
L'ardeur guerrière, considérée isolément de toute disci-
pline morale et abstraction faite de toute destination so-
ciale, n'est autre chose au fond qu'une combinaison spon-
tanée de l'aversion naturelle du travail avec l'instinct d'une
domination brutale.
Dès l'ouverture du xiv' siècle, le travail d'organisation
des sociétés actuelles commence à être bien caractérisé :
I. — Apparition sur la scène politique de tout l'occi-
dent européen de l'élément communal sous divers noms,
luttant contre les pouvoirs qui gênent son développement.
II. — Apparition en Italie des armées soldées, caractère
propre aux nations industrielles modernes.
III. — Inventions nombreuses(boussole, armes à feu, etc.).
IV. — Essor industriel.
148 ' PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

V, — Essor esthétique (poésie, peinture, musique, archi-


tecture),
VI, — Essor scientifique (anatomio, astronomie, alchi-
mie).
VII, — Essor philosophique (étude des anciens, scolas-
lique, controverses).
On peut distinguer deux phases principales dans cette
transformation de la société antique en société moderne :
Première phase : développement de l'industrie agricole,
manufacturière et commerciale ;
Deuxième phase : évolution collective, célèbre sous le
nom d'affranchissement des communes, et conséquence di-
recte du développement industriel.
Il reste aujourd'hui à consolider et à compléter ce que
le catholicisme avait si heureusement organisé au moyen
âge en proclamant spontanément d'une manière plus ou
moins explicite l'affranchissement des serfs comme un vé-
ritable devoir chrétien, à mesure que la population mani-
festait sa tendance et son aptitude à la liberté.
La bulle d'Alexandre III sur l'abolition de l'esclavage
dans la chrétienté ne fut assurément qu'une simple consé-
cration d'un usage devenu irrévocable, sous l'impulsion
graduelle du catholicisme.
Si, douze siècles auparavant, on avait annoncé aux phi-
losophes grecs cette abolition universelle de l'esclavage et
l'assujettissement volontaire de l'homme libre à des tra-
vaux jusqu'alors serviles, les plus hardis et les plus géné-
reux penseurs auraient proclamé l'absurdité d'une utopie
dont rien n'indiquait la possibilité, tant il est vrai que les
changements spontanés et graduels finissent toujours par
dépasser beaucoup les plus audacieuses spéculations primi-
tives.
Le catholicisme a fait surgir ses cathédrales, véritables
ORIGINES DU MOUVEMENT SPIRITUEL MODERNE 149

musées où se consacraient à une glorification unique la mu-


sique, la peinture, la sculpture et l'architecture. On a donc
tort de lui reprocher d'avoir étouffé le mouvement esthé-
tique,
Mais il a ensuite complètement oublié sa haute et anti-
que mission qui consistait à rappeler aux puissances tem-
porelles leurs devoirs envers les faibles.
Tombé en pleine décadence, trois siècles après la dispa-
rition de l'esclavage en Europe, il sanctionne et même pro-
voque l'extermination de races entières et l'institution de
l'esclavage colonial, alors qu'au temps de son mouvement
ascendant il avait peu à peu réussi à supprimer l'esclavage
continental.
Aujourd'hui cet esclavage colonial a à peu près disparu
mais les nations civilisées en imposant aux peuplades sau-
vages leur domination sous prétexte de les policer, rempla-
cent l'ancien esclavage individuel par une sorte d'esclavage
collectif. C'est l'exploitation des peuples arriérés par les
peuples civilisés '.

1. Les peuples civilisés doivent avoir un intérêt quelconque à élever le


degré intellectuel des sauvages, sinon ils ne se dérangeront pas pour
améliorer leur situation. Ils ont profit à exploiter les peuples exotiques
c'est vrai, mais ces exotiques retirent un profit encore plus grand de
celle exploitation môme,d'où bénéfice pour tous et ce qu'avance Auguste
Comte est un paradoxe qui pourrait devenir dangereux s'il était recueilli
par des ignorants ou des malveillants.
VIII

DE i/ESSOR INDUSTRIEL

L'essor industriel a été la cause directe d'un grand nom-


bre de transformations de l'état social; il a contribué à
diminuer l'antique dépendance trop absolue des enfants
envers leurs parents, il a altéré également la subordina-
tion du sexe féminin en permettant aux femmes de se
créer une existence indépendante, enfin il a hâté l'irrévo-
cable abolition des castes en mettant en rivalité la nais-
sance avec la richesse acquise par le travail.
Cet essor industriel amènera graduellement le triomphe
du principe de la conciliation des intérêts sur l'esprit, hos-
tile au début, puis litigieux, qui a dominé jusqu'ici dans
les opérations privées. Sous sa poussée a eu lieu la pre-
mière apparition des règlements et tribunaux de commerce,
dus aux sages inspirations des négociants hanséatiques ;
l'intervention ultérieure des légistes en cette matière.n'a
fait qu'altérer les qualités primordiales de ces institutions.
Le despotisme industriel si décrié est beaucoup moins
oppressif et plus indirect que l'ancien despotisme militaire,
puisqu'il remplace le droit de tuer par celui de supprimer
le travail pour entraver l'existence du petit.
Un historien anglais, M. Hallam,a convenablement établi
que,de notre temps,le salaire des ouvriers est sensiblement
inférieur comme puissance d'achat de denrées indispensa-
L'ESSOR INDUSTRIEL 151

bles, au salaire des ouvriers du moyen âge. L'extension


d'un luxe immodéré, l'emploi croissant des machines, la
condensation progressive des ouvriers dans d'énormes manu-
factures, expliquent ce triste résultat,
La position morale de l'ouvrier moderne est également
inférieure à celle de l'ouvrier du moyen âge, car la prépon-
dérance des anciennes classes rejetait patrons et travailleurs
dans la même catégorie, d'où rapprochement plus fraternel
des entrepreneurs et ouvriers et meilleure existence morale
de ces derniers *,
On peut distinguer trois phases dans l'évolution indus-
trielle :
1° Marche purement spontanée, seulement secondée par
des alliances naturelles avec les divers pouvoirs sociaux.
2° Marche encouragée par les différents gouvernements
européens, s'appuyant sur l'élément industriel pour s'assu-
rer la suprématie^ politique.
Ainsi les rois de France écrasèrent la noblesse féodale
avec le concours des communes et la réduisirent en servi-
tude.
L'aristocratie saxonne, au contraire, annihila la royauté
en s'appuyant sur les villes.
3» L'essor industriel est érigé en but permanent de la
politique européenne qui met partout la guerre à son ser-
vice. L'Angleterre tient la tête de ce mouvement, qu'elle
exagère même fortement.

I. Observez la dureté et les façons arrogantes d'un ouvrier parvenu à


l'égard de ses anciens camarades, et je crois que vous penserez au con-
traire qu'au moyo n âge, la généralité des patrons devait se dédommager
sur leurs ouvriers, des insolences de nobles et grossiers clients.
IX

L'ÉVOLUTION MÉTAPHYSIQUE OU RÉVOLUTIONNAIRE

En France, la royauté appuyée sur le peuple auquel elle


accorde des concessions aux dépens de ses suzerains directs,
asservit peu à peu ces suzerains, puis, lorsque ces derniers
ont accepté sans retour sa tutelle définitive, un revirement
complet la dispose, par affinité de race et sentiment des exi-
gences croissantes du peuple, à pactiser avec ses anciens
ennemis.
A mesure que s'opérait sur la royauté la centralisation
du pouvoir, se dessinait la création d'une nouvelle force
politique, le pouvoir ministériel.
C'était un aveu involontaire de l'impuissance du pouvoir
central qui, après avoir absorbé toutes les attributions po-
litiques, était conduit à abdiquer spontanément la direction
effective, altérant ainsi gravement sa dignité sociale et sa
propre indépendance.
Louis XI paraît être en Europe le dernier roi qui ait
vraiment dirigé lui-même ses affaires, malgré la vaine pré-
tention de quelques-uns de ses successeurs, de Louis XIV
par exemple. Cette nouvelle disposition politique a permis
de se faire jour à un Richelieu.
Le roi renonçant de même au commandement des armées,
la noblesse s'éloignant de plus en plus des hauts comman-
dements militaires, la décomposition du système s'accentue
et la profession des armes se subalternise.
L'ÉVOLUTION MÉTAPHYSIQUE OU RÉVOLUTIONNAIRE 153

En Angleterre s'offre un exemple social exceptionnel, la


décomposition féodale y consacre l'ascendant politique de
l'aristocratie sur la royauté, et il faut se garder du dange-
reux empirisme qui prétend borner le grand mouvement
européen à une uniforme transplantation du régime tran-
sitoire particulier à l'évolution anglaise.
Cette évolution a été anormale par suite de deux condi-
tions qui ne se rencontrent guère ailleurs :
1" Développement politique sans aucune perturbation
extérieure grâce à la situation insulaire du pays.
2° Provocation d'une coalition aristocratique par les abus
d'une royauté absolue gouvernant un pays conquis, et se
trouvant aux prises avec deux noblesses :
Noblesse saxonne, abaissée par la conquête, mais aidée
par les classes industrielles et se combinant avec elles.
Noblesse normande, appui primitif de la royauté, mais
souvent abandonnée par cette royauté que les circonstan-
ces obligent à s'allier, tantôt au parti normand, tantôt au
parti saxon.
.
Cette anomalie n'est pas d'ailleurs absolument particu-
lière à l'Angleterre, le développement politique de la Suède
et celui de Venise offrent pour les mêmes causes une marche
fort analogue.
Le mouvement métaphysique ou révolutionnaire fait suite
à la période d'évolution politique qui vient d'être exposée,
et s'est dessiné à deux époques principales, la première
purement protestante, et la dernière essentiellement déiste
et d'un caractère plus complet et plus décisif.
Le protestantisme avec sa multitude de sectes ne laisse
ressortir que deux caractères fondamentaux :
1* Un assujettissement national trop absolu d'une autorité
spirituelle divisée à l'infini, à la puissance temporelle.
2° La suppression de la centralisation et de l'unité de
151 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

direction, d'où succès naturel du protestantisme chez les


peuples éloignés du centre catholique, succès favorisé par
les tendances de la Papauté à s'italianiser de plus en plus
en s'absorbant dans la conservation de ses intérêts tempo-
rels.
Par son active opposition à la propagation du protestan-
tisme, le catholicisme a inconsciemment servi l'évolution
naturelle de l'humanité. En effet, premier essor incomplet
de l'esprit d'examen, le protestantisme procurait à la rai-
son humaine des demi-satisfactions qui flattaient directe-
ment l'inertie naturelle de notre orgueilleuse intelligence,
Aussi les nations protestantes, devançant d'abord les peu-
ples catholiques, sont-elles demeurées en arrière pour le
développement final du mouvement révolutionnaire.
La France a été le terrain le plus favorable au deuxième
mouvement révolutionnaire, car le levain protestant y avait
excité à l'émancipation spirituelle, sans obtenir toutefois un
[Link] qui eût enrayé le développement ultérieur.
X

APPRÉCIATION D'LNSEMIILE SLR LA CRISE RÉVOLUTIONNAIRE

La dernière phase révolutionnaire a pris naissance en


France, mais l'ébranlement philosophique s'étend silencieu-
sement sur les autres nations, catholiques d'abord, puis
protestantes. Parti de la classe des philosophes, il a trouvé,
dans la classe des littérateurs, d'actifs agents de propagation.
Le régime métaphysique actuel est caractérisé :
1° Par une lutte continuelle entre l'instinct progressif et
la résistance rétrograde, d'où stériles et dangereuses oscil-
lations qui dégradent la morale.
2° Par l'extension nécessaire d'une corruption systémati-
que, et la prépondérance permanente des littérateurs et
avocats, devenus dans tous les partis les directeurs natu-
rels d'une lutte dégagée de toutes convictions profondes.
On a bien essayé par la codification d'ériger une sorte
de culte métaphysique en l'honneur de la loi, on n'a abouti
au fond, qu'à consacrer l'universelle domination des légistes.
L'absence de véritables principes sains se manifeste par
une déplorable fécondité en lois où sont noyées les notions
vraiment fondamentales, et les plus habiles jurisconsultes'
sont devenus impuissants à les en dégager.
Tous les dogmes de la philosophie révolutionnaire peu-
vent en réalité être réduits à un seul :
« Liberté individuelle de parler, penser, écrire, agir, sans
156 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

autres réserves sociales que celles relatives à l'équilibre


permanent des diverses individualités. »
Aussi, restreignant toujours leur action politique, les
gouvernements modernes abandonnent-ils de plus en plus
la direction effective du mouvement social pour tendre à
assurer simplement le maintien de l'ordre matériel, qui
devient difficile à concilier avec un développement continu
de l'anarchie mentale et morale. L'école économiste elle-
même affirme nettement sa tendance révolutionnaire, en
demandant la consécration absolue de l'esprit d'individua-
lisme, et de l'état de non gouvernement.
Ce système politique qui réduit le pouvoir à de simples
fonctions répressives, sans attributions directrices et sans
prétentions à poursuivre la régénération intellectuelle et
morale, nécessite aujourd'hui la vaste extension permanente
d'une corruption organisée, sans laquelle il se décompo-
serait sous la poussée des ambitions perturbatrices. Il en
résulte un accroissement continu des plus onéreuses dépen-
ses publiques, indispensable condition pratique d'un régime
vanté pour sa nature éminemment économique.
Le régime officiel a renoncé à toute prétention sérieuse
sur la réorganisation spirituelle, or cette incompétence
tacitement avouée livre nécessairement la puissance intel-
lectuelle et morale à quiconque veut s'en saisir.
D'où domination spirituelle du journalisme échue à de
purs littérateurs d'une éducation politique absolument in-
suffisante pour ce rôle, et disposés dès lors à faire dégéné-
rer le raisonnement en discussions passionnées qui n'avan-
cent en rien la situation.
Helvétius, par une exagération inverse, attribue à l'édu-
cation et au gouvernement le pouvoir de modifier arbitrai-
rement l'humanité, mais ce n'est là qu'un pur sophisme.
Toute notre évolution métaphysique est dominée par une
LA CRISE RÉVOLUTIONNAIRE 157

passion fondamentale, l'amour systématique de l'égalité,


qui, abstraction faite de toute hypocrisie, ne tient point
essentiellement à un actif sentiment généreux, mais à la
haine instinctive de toute supériorité quelconque. L'orgueil,
l'envie, sont ses puissants auxiliaires permanents.
A ce reproche fondé sur l'impureté des origines de la
philosophie métaphysique,l'on peut répondre que la philo-
sophie théologique est responsable de cette tare. Elle accorde
en effet une importance inévitable, mais vraiment exorbi-
tante à la préoccupation du salut personnel, et la philoso-
phie métaphysique, remplaçant les calculs relatifs aux inté-
rêts éternels par des calculs relatifs aux intérêts temporels,
a mis sur pied toute une théorie d'égoïsme et d'intérêt,
XI

HISTORIQUE DE LA CRISE RÉVOLUTIONNAIRE

Au début de la Révolution, le besoin de régénération


vaguement ressenti veut se concilier avec le régime ancien
réduit à ses dispositions fondamentales et dégagé de tous
les abus secondaires ; mais la saine appréciation de la situa-
tion sociale manque totalement, d'où absence de doctrine
réelle et confusion complète du gouvernement politique et
du gouvernement moral.
On veut cependant tout réglementer et la réglementation
nouvelle, donnée pour définitive, change forcément à cha-
que instant.
Au moment où commence la crise, la prépondérance abso-
lue du pouvoir royal caractérisait seule l'ancien système,
et, irrationnellement, on ne voulait pas toucher à ce pou-
voir, les plus hardis novateurs n'osant alors concevoir sa
disparition.
Les métaphysiciens constitutionnels rêvèrent l'union du
principe monarchique avec l'ascendant populaire, et celle
de la constitution catholique avec l'émancipation mentale.
C'est là le premier témoignage de l'aberration et de l'in-
cohérence modernes, qui s'entêtent à réduire la régénération
fondamentale en cours à une initiation universelle de la
constitution transitoire anglaise.
Cette imitation fut l'utopie politique des chefs de l'As-
HISTORIQUE DE LA CRISE RÉVOLUTIONNAIRE 159
semblée Constituante, qui en poursuivirent la réalisation
autant que le comportait sa contradiction radicale avec les
tendances sociales françaises.
Après la lutte des deux pouvoirs temporels anciens,
royauté et noblesse, terminée en France par la subalter-
nisation irrévocable de la noblesse, et en Angleterre par
celle de la royauté, l'évolution naturelle devait amener
logiquement l'écrasement du pouvoir resté le plus fort,
c'est-à-dire joindre à l'extinction française de la puissance
aristocratique, l'abaissement anglais du pouvoir monarchi-
que.
De là vient la tendance naturelle des esprits français du
siècle qui précède la Révolution, à une imitation irréfléchie
du type anglais, de même que réciproquement la tendance
révolutionnaire anglaise doit être l'imitation du mode fran-
çais.
De part et d'autre on arrive comme période de transition
à la dictature populaire, et toutes les théories sur la chimé-
rique pondération des pouvoirs ont été imaginées après
coup par les métaphysiciens.
L'heureux instinct démocratique de la population fran-
çaise, représenté par la ferme volonté des Parisiens, empê-
cha les chefs de l'Assemblée Constituante de poursuivre
effectivement l'organisation de leur utopie, c'est-à»dire d'opé-
rer un recul de cinq siècles.
On peut également démêler à cette époque une tendance
systématique de la condition spirituelle vers le gallicanisme,
étrange tentative chez une population élevée par Voltaire
et Diderot.
Quant à la condition d'êgoïsme et d'isolement national
qui caractérise si fortement le régime anglais, elle reste son
apanage, car il faut proclamer bien haut, qu'à celte époque
initiale d'élan universel comme plus tard, aucune affection
160 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

anti-européenne n'a pu avoir de prise sur la généreuse po-


pulation française.
Un écrivain au caractère élevé et loyal, Rabaut Saint-
Étienne, disait dans un essai historique célèbre qu'après
l'acceptation royale de la Constitution, la crise révolution-
naire était close, alors que son cours irrésistible devait,
l'année suivante, disperser sans effort tout ce vain écha-
faudage.
Rien ne peut mieux justifier le besoin d'une vraie théo-
rie pour diriger scientifiquement les observations sociologi-
ques, que cette impuissance de nos subtils docteurs empi-
riques à apprécier le milieu social où ils vivent.
La Convention Nationale, justement opposée aux fictions
politiques de l'Assemblée Constituante, est aussitôt con-
duite à regarder l'entière abolition de la royauté comme le
préambule indispensable de la régénération sociale, but de
la Révolution française.
L'abolition du pouvoir royal ne suffisait pas, les condi-
tions intellectuelles héréditaires étaient telles, l'organisa-
tion sociale ancienne était si enchevêtrée et si solidaire de
l'ancien régime, qu'il fallut porter la destruction dans tout
cet organisme à tendances rétrogrades confuses, dont l'exis-
tence devenait une source d'entraves au progrès. La des-
truction de la noblesse, des corps de métier, des corpora-
tions, des congrégations,des compagnies savantes, et même
l'audacieuse suppression légale du christianisme devaient
s'ensuivre, puisqu'on voulait tenter une rénovation totale.
Ceci n'est pas dit pour excuser les odieuses persécutions,
impolitiques autant qu'injustes, suscitées par une haine
aveugle.
L'instinct progressif de la grande dictature révolution-
naire a donc été rarement en défaut en étendant ses opé-
rations de '^molition aux diverses corporations, entre
HISTORIQUE DE LA CRISE RÉVOLUTIONNAIRE 161
autres aux légistes, ce qui était loyal de la part de démo-
lisseurs qui, presque tous, étaient issus de ce milieu.
Quant aux destructions d'établissements et compagnies
scientifiques,la création simultanée de l'Ecole Centrale des
Travaux publics prouve suffisamment que ces suppressions
n'étaient pas le résultat de sauvages antipathies, mais ve-
naient d'une certaine prévision générale juste, quoique con-
fuse, de nouveaux besoins de l'esprit humain.
Une preuve évidente de la justesse de cette action révo-
lutionnaire est donnée par la prompte coalition des gouver-
nements européens contre une révolution radicale,où l'ini-
tiative française entamait une crise qui devait nécessairement
s'étendre à l'ensemble de la république européenne.
L'oligarchie anglaise elle-même, quoique désintéressée
en apparence dans la dissolution des monarchies, se plaça
immédiatement à la tête de cette alliance rétrograde, for-
mée pour la conservation du système militaire et théologi-
que menacé sous toutes ses formes.
Cette formidable coalition provoqua en France une mé-
morable identité de sentiments, et même à certains égards
de vues politiques, indispensable au succès de la plus juste
et la plus sublime défense nationale que l'histoire puisse
jamais offrir. Elle détermina, ou du moins maintint l'éner-
gie n c et la rectitude mentale qui caractérisent la Con-
vention Nationale en regard de l'Assemblée Constituante.
Poussée par la philosophie métaphysique à des concep-
tions vagues et absolues, la Convention Nationale, après
avoir donné à cette inévitable tendance généralo quelques
satisfactions, est bientôt conduite par les actives exigences
de sa mission politique à ajourner respectueusement une
vaine constitution, pour s'élever enfin à l'admirable con-
ception du gouvernement révolutionnaire proprement dit,
envisagé comme régime provisoire parfaitement adapté
il
162 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

à la nature transitoire du milieu social correspondant.


Renonçant à fonder, comme le voulurent leurs prédéces-
seurs, puis leurs successeurs, d'éternelles institutions qui
duraient un jour faute d'avoir aucune base positive pour les
établir, les Conventionnels organisèrent provisoirement
une vaste dictature temporelle, dirigée d'après une juste
appréciation générale de sa destination et de sa durée
limitée.
En la constituant sur la base indispensable delà puissance
populaire, ils furent conduits à énoncer les caractères essen-
tiels de la rénovation finale :
I. — Essor des sentiments de fraternité universelle.
II. — Inspiration aux classes inférieures d'une juste cons-
cience de leur valeur politique.
III. — Vulgarisation populaire d'une juste prédilection
pour certains intérêts généraux supérieurs, liberté, patrio-
tisme, égalité, satisfaction des besoins sociaux, etc.,.
Ils en furent aussitôt récompensés par de sublimes et
touchants dévouements qui élevèrent le moral d'une popula-
tion où, tous les gouvernements ultérieurs, ont au con-
traire systématiquement tendu à développer un abject
égoïsme.
Cette époque mémorable a laissé au peuple français d'inef
façables souvenirs et de profonds regrets, qui ne disparaî-
tront que lorsqu'on donnera satisfaction de nouveau aux
instincts correspondants.
11 faut noter dans celte organisation de la dictature révo-
lutionnaire, la tendance spontanée à une appréciation géné-
rale vogue, mais réelle, de la division fondamentale de tout
gouvernement des sociétés modernes en gouvernement tem-
porel et gouvernement moral,
Les clubs et comités de salut publicjouèrent confusément
le rô[Link] gouvernement moral, et par des indications lumi-
HISTORIQUE DE LA CRISE RÉVOLUTIONNAIRE 163

neuses 1, dirigèrent la marche du gouvernement proprement


dit.
La tentative de décentralisation girondine pour décom-
poser la France en républiques partielles au moment même
d'une agression extérieure, était un danger qu'écarta la
progression révolutionnaire.
Aussitôt que la dictature eut garanti la France de l'in\
sion et poussé la guerre jusqu'à la conquête provisoire de
la Belgique et de la Savoie, son rôle nécessaire était terminé,
les impulsions de la métaphysique régnante rendaient son
existence difficile, et c'est alors que l'on vit se produire
dans son caractère d'horribles déviations qui effacent pres-
que aujourd'hui le souvenir des services rendus.
Sous l'absurde prépondérance de purs déclamateurs, les
membres du gouvernement révolutionnaire commirent la
grossière erreur de remonter au delà du moyen âge, pour
emprunter à la sociabilité antique grecque ou romaine, un
prétendu modèle de gouvernement, rétrograde et contra-
dictoire avec l'état de la société moderne. Ce fut une
parodie des moeurs de l'antiquité, il ne manquait à la
copie, que l'esclavage et le polythéisme pour être ressem-
blante.
Une admirable réaction de l'instinct pratique nous a per-
mis de traverser sans naufrage ce régime mental voisin de
la folie.
A ce moment, étaient aussi en grand honneur les décla-
mations contre la richesse et le luxe, appuyées sur de faus-
ses notions sociales que notre vicieuse éducation puise encore
exclusivement dans le type antique. Ces déclamations re-
nouvelées par de prétendus moralistes modernes, dérivent

1. Les indications lumineuses des clubs et comités do salut public I


Cela me parait fort exagère et ce gouvernement spirituel semble avoir
été d'une autorité morale discutable. *
s
164 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

la plupart du temps de calculs personnels où se manifestent


les instincts de ruse et de cupidité propres à des représen-
tante ataviques d'esclaves émancipés.
Où aboutissent d'ailleurs toutes ces belles théories ? Fa-
talement à pousser la populace au pillage. L'amour du pil-
lage est-il donc plus moral, ou même plus noble que l'amour
du gain ?
L'industrie fut désorganisée par les encouragements à
l'insubordination des classes laborieuses envers leurs véri-
tables chefs naturels, les entrepreneurs de travaux ; Robes-
pierre tenta de rendre légale son étrange religion déiste,
enfin les savants et tous les hommes de valeur furent mis
à mort par des littérateurs, des avocats et des ignorants
de toute espèce.
Il faut se féliciter de voir la figure du grand Carnot, sor-
tir glorieusement d'une telle collision.
A la chute du régime conventionnel l'aveugle imitation
de la constitution anglaise revint en faveur, les tentatives
de pondération des diverses fractions du pouvoir temporel
recommencèrent, et toutes ces chimères finirent par la dic-
tature de Bonaparte.
Napoléon n'eut aucune éminente supériorité mentale sauf
celle relative à un incontestable talent pour la guerre, dé-
pendant bien plus de l'énergie morale que de la force intel-
lectuelle. Il fut plus nuisible à l'humanité qu'aucun autre
personnage historique, et une étrange aberration le fait par-
fois proclamer le principal représentant d'une révolution
dont il fut le plus dangereux ennemi.
En rétablissant le culte catholique, il a imposé au clergé
comme condition tacite d'une dotation désormais facultative
l'obligation de renoncer à toute influence politique et de
borner ses fonctions religieuses à ceux seulement qui con-
sentent à y recourir. La religion catholique n'est ainsi main-
HISTORIQUE DE LA CRISE RÉVOLUTIONNAIRE 165

tenue en France et en pays catholiques en général qu'ar-


tificiellement, elle tomberait du jour où chacun devrait payer
son prêtre comme aux États-Unis '.
I. A. Comte se contredit lui-même sur ce point en déclarant, quelques
lignes plus loin, qu'aux États-Unis co régime est très favorable à la pro-
fession sacerdotale.
XII

DES RELATIONS ENTRE PEUPLES

Les guerres européennes sont aujourd'hui terminées ainsi


que les guerres coloniales importantes, et après le triomphe
de la Révolution américaine, disparaît essentiellement dans
l'ensemble de la république européenne la dernière source
générale des guerres sérieuses.
L'active participation des armées au maintien de l'ordre
public constituera désormais leur attribution principale et
constante, et l'agitation intérieure des diverses populations
avancées garantira l'impossibilité des chocs nationaux \
I. Il est certain que la mise en balance des avantages réels retirés de
la guerre la plus heureuse, et des portes matérielles cl morales qu'elle
cause, doit exciter to it esprit pratique à repousser un tel fléau ; mais il
y a fort loin de celle tendance rationnelle pacifique à la réalité des faits,
ainsi que se chargent de le prouver les événements postérieurs à Au-
guste Comte.
Depuis son affirmation très risquée, ont eu lieu les guerres :
De Crimée (1855), d'Italie 11859), du Mexique, du Danemark (1864), de
Bohême el d'Italie (1863', do France (1870), de Turquie (1877), do Grèce
(18?7i,dcs États-Unis et de l'Espagne à Cuba, du Transvaal (1899), do Chine
(1000), enfin la longue et sanglante guerre russo-japonaise, sans compter
d'innombrables guerres coloniales Une assurance aussi peu fondée dans
la paix future est fort intéressante à relever, car elle dénote chez le pro-
fesseur C'>mto, un étal d'esprit si fort a la modo chez beaucoup de pro-
fesseurs de notre temps, qu'ils essaient de lo communiquer à la masse de
la population françaUo. Faut-il croire que la guerre civile remplacera la
guerre internationale? Notre auteur semble presque le prédire. Non, ce
n'est pas là le cours naturel du progrès. Les guerres se font plus rares,
mais plus tcrriblos qu'autrefois.
RELATIONS ENTRE PEUPLES 167

Aujourd'hui d'ailleurs, il est clair que les procédés mili-


taires sont infiniment au-dessous de la puissante extension
que pourraient recevoir les appareils destructifs, si les na-
tions modernes recevaient par une situation exceptionnelle
une stimulation même passagère '.
Les relations croissantes des populations d'élite avec le
reste de l'humanité doivent être subordonnées à d'actifs
sentiments d'une fraternité vraiment universelle, et non res-
ter entièrement dominées par un orgueil féroce ou un e
ignoble cupidité.
Un développement considérable de l'activité industrielle
a vicié, surtout en Angleterre, les habitudes mentales de
l'ensemble de la population par une prépondérance exorbi-
tante du point de vue concret et de l'utilité immédiate.
Enfin, il y a eu corruption des moeurs nationales anglai-
ses par l'ascendant universel d'un orgueil intraitable et
d'une cupidité effrénée, qui ont isolé profondément le peuple
anglais de tout le reste de la famille occidentale.
Jamais la prépondérance du Jésuitisme n'a pu réaliser
sur le continent, l'institution d'une hypocrisie légale aussi
hostile à l'émancipation humaine, que celle dont la consti-
tution anglicane dirigée par l'oligarchie britannique, nous
offre encore l'exemple journalier.

1. Cela était vrai du temps d'Auguste Comte, aujourd'hui la situation


exceptionnelle dont il parle s'est produite.
Une nation qui s; croit ccptMilanl, ol se dit à tout propos d'une civi-
lisation supérieure, délient priso iniers contre leur gré djs millions do
l'Yançais,de Pot mai* cl de Danois. Par un app'reil militaire formidable,
elle oblige l'tëuropc & consacrer a sa défense la meilleure part de son in-
telligence et de ses revenus.
XIII

EXAMEN DU PRÉSENT, HYPOTHÈSES SUR L'AVENIR

Le travail scientifique actuel déplorablement organisé,


s'oppose à ce que la philosophie de la science soit réelle-
ment comprise de personne, car chaque section de savants
n'en connaît que des fragments sans liaison décisive.
L'admirable perfection partielle que manifeste le système
de nos connaissances scientifiques produit fréquemment une
profonde illusion sur la valeur réelle des savants qui ont coo-
péré à leurs découvertes successives. Chacun d'eux n'y a
guère contribué que pour une part minime et facile. D'ail-
leurs, le public ignore que la spécialisation outrée conduit
à une excessive restriction intellectuelle, et que chaque sa-
vant ne pourrait offrir en dehors de son mérite particu-
lier, qu'une inqualifiable médiocrité mentale, MÊME SCIENTI-
FIQUE.
Par celte aberration, d'abord intellectuelle puis morale,
les savants d'aujourd'hui sont généralement impropres et
même hostiles à une réorganisation spirituelle.
En principe, l'évolution humaine est bien caractérisée par
une influence toujours croissante de la vie spéculative sur la
vie active, mais celle-ci conserve cependant l'ascendant
effectif, car le prétendu règne de l'esprit rêvé par la méta-
physique grecque, est une conception dangereuse et chimé-
rique. Elle ne tendrait sous de spécieuses apparences qu'à
organiser une dégradante immobilité analogue à celle des
EXAMEN DU PRÉSENT, HYPOTHÈSES SUR L'AVENIR 169

théocraties, en livrant le monde à des intelligences privées


de frein et de stimulation.
Stuart Mill qualifie ce système de Pédanlocralie, domi-
nation oppressive à tous égards et surtout mentalement, de
médiocrités ambitieuses dont la valeur philosophique se
réduit à une vaine érudition. Le régime chinois immobile
depuis des siècles, semble le plus rapproché d'un pareil type.
Le règne nécessaire de la prépondérance matérielle doit
être cependant assujetti au respect continu des lois mora-
les, dont toute activité pratique soit privée soit publique,
tend toujours à s'écarter faute de vues élevées et de senti-
ments généreux.
La légitime suprématie sociale n'appartient ni à la force
ni à la raison, mais à la morale dominant les actes de la
force et les conseils de la raison.
Telle est la limite idéale dont la réalité doit graduellement
se rapprocher.
Par une aveugle antipathie contre toute séparation régu-
lière des deux puissances temporelle et spirituelle, les hom-
mes d'État prolongent eux-mêmes indéfiniment les embar-
ras croissants que leur causent les confuses prétentions
politiques de la capacité, les conflits seront inextricables
tant que l'on n'aura point accepté une division fondamentale
entre les fonctions spirituelles et les fonctions temporelles.
11 y a en effet nécessité de plus en plus urgente dans toute
civilisation avancée, à voir exister à côté d'un pouvoir tem-
porel s'appliquant seulement aux actes, un pouvoir spiri-
tuel distinct, indépendant, destiné à régir les opinions et les
moeurs.
Le pouvoir temporel résidera peut-être un jour dans la
classe des banquiers, naturellement placés par leur ascen-
dant pécuniaire à la tête du mouvement industriel. Cette
classe sera réelbment digne de la prépondérance tempo-
170 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

relie quand son éducation intellectuelle et morale sera en


harmonie avec cette destination sociale, car l'habitude des
entreprises abstraites et étendues développe chez elle l'es-
prit d'ensemble et une grande aptitude aux combinaisons
politiques.
Le pouvoir spirituel futur, première base d'une véritable
réorganisation, résidera probablement dans une classe en-
tièrement nouvelle, sans analogie avec celles qui existent
et composée de membres issus, suivant leur propre voca-
tion individuelle, de tous les ordres quelconques de la so-
ciété actuelle.
D'après l'aperçu le plus probable le contingent scienti-
fique n'y devra même nullement prédominer.
L'avènement graduel de cette "salutaire corporation sera
d'ailleurs spontané, car son ascendant social ne peut néces-
sairement résulter que de l'assentiment volontaire des in-
telligences aux nouvelles doctrines successivement élabo-
rées, et l'action sociale d'un tel pouvoir doit inévitablement,
comme cela a eu lieu pour l'action de la puissance catho-
lique, précéder son organisation légale.
La marche générale de la réorganisation spirituelle exi-
gera, surtout en France, l'abolition préalable du vain simu-
lacre d'éducation publique que le passé nous a transmis,
ainsi que de l'étrange corporation universitaire qui s'y rat-
tache et qui est la source principale d'une pernicieuse in-
fluence métaphysique, incompatible avec une véritable
régénération moderne. D'ailleurs l'existence de cet appareil
décrépit dissimule la nécessité d'un vrai système d'éduca-
tion universelle.
Il est évident en principe qu'aucun art proprement dit,
pas plus l'art de penser que d'écrire, de parler, de lire, de
mar-iher, d'instruire, n'est susceptible d'un enseignement
dogmatique. Il ne peut être appris qu'après un judicieux
EXAMEN DU PRÉSENT, HYPOTHÈSES SUR L'AVENIR 171

exercice suffisamment prolongé, et l'art de raisonner plus


que tout autre, ne peut être appris que de cette façon.
Aussi n'est-il rien de plus irrationnel que la moderne
institution française qualifiée d'Ecole Normale par un naïf
.orgueil métaphysique, et où l'on se propose d'enseigner
dogmatiquement l'art même de l'enseignement, sans être
choqué du cercle vicieux qui résulte d'une pareille préten-
tion.*.
Aucune supériorité personnelle ne peut 'dispenser notre
faible intelligence de recourir à l'exercice initial des mathé-
matiques pour se former un type inaltérable de positivité
rationnelle,susceptible de résister aux motifs spontanés de
divagation.
L'esprit le mieux organisé éprouvera même le besoin '
instinctif de venir souvent retremper ses forces élémentai-
res dans la salutaire contemplation de notions parfaites
purement spéculatives. Une trop fréquente expérience mon-
tre que, faute d'une pareille base, les plus éminents pen-
seurs peuvent être entraînés aux plus grossières aberra-
tions, quand le sujet qu'ils traitent est un pau complexe.
Aussi la science mathématique m'a-t-elle heureusement
fourni, dès ma première jeunesse, le point de départ le plus
convenable à l'ensemble de mes longues méditations, et
ensuite par un commerce intime et journalier, le meilleur
moyen de restaurer toujours les forces élémentaires de mon
intelligence.
Je reconnais d'ailleurs qu'elle est impuissante à diriger
seule la formation d'une philosophie réelle et complète.
La métaphysique ancienne, scolaslique, ou moderne, est
également impuissante ; elle n'a jamais pu s'élever au-des-
sus du simple point de vue individuel dont elle s'efforce, de
t. Le polytechnicien Auguste Comte se laisse ici entraîner un peu loin
par quelque vieille rancune contre les Universitaires et leur esprit.
172 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

consacrer dogmatiquement la prépondérance absolue, et


comme elle rappelle toujours des pensées d'isolement et de
concentration personnelle, malgré de vaines prétentions
morales elle doit le plus souvent développer des sentiments
d'égoïsme.
Le point de vue humain doit être cependant de toute
nécessité éminemment social, et pas seulement individuel.
L'homme proprement dit n'est au fond qu'une pure abs-
traction ; il n'y a de réel que l'Humanité, surtout dans
l'ordre intellectuel et moral.
La philosophie théologique est encore jusqu'ici la seule
qui ait effectivement satisfait à sa manière à cette évidente
condition générale, et à cet égard, malgré son extrême ca-
ducité, elle n'est pas encore suffisamment remplacée.
POLITIQUE POSITIVE

RÉSUMÉ DE LA PRÉFACE

Mars 18:1,

Les deux traités de Philosophie et de Politique positive


diffèrent en ce que l'esprit prévaut dans le premier pour
établir la supériorité intellectuelle du positivisme, et le
coeur dans le deuxième pour montrer la supériorité morale
du positivisme sur le théologisme.
La méthode subjective va succéder à la méthode objec-
tive, et la première partie de ce traité établira la concor-
dance de ces deux logiques, organisant ainsi l'unité ency-
clopédique.
La deuxième partie, statique sociale, exposera la théorie
de l'ordre humain.
La troisième partie, dynamique sociale, montrera la loi
que suit le progrès.
La quatrième partie instituera la religion positive, tirée
do la doctrine sociologique qui se dégage de l'examen de
notre passé.
A vingt-deux ans, Auguste Comte publiait son premier
travail, et à vingt-quatre ans, sa découverte des lois so-
ciologiques fixait sa carrière philosophique.
Cette précocité et la résolution de sacrifier toute vanité
littéraire, lui permit d'avancer rapidement son immense
174 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

travail, et il eut le temps de vivre deux vies philosophiques


très différentes.
Ce dédain de la forme a empêché bien des lecteurs de
comprendre ses conceptions, et elles auraient gagné beau-
coup à être exposées d'une façon plus claire et plus concise.
Enfin, au début de sa seconde carrière, il reçut une véri-
table impulsion nouvelle, par l'influence de Clotilde de Vaux
personnifiant pour lui le type du perfectionnement de notre
nature morale.
Il associe à ce souvenir, celui de sa propre mère qu'il
dit n'avoir pas assez aimée, puis témoigne de sa reconnais-
sance pour les soins dévoués de sa servante :
« Le vertueux ensemble de ces trois types féminins,
ayant bien cultivé en lui chacun des trois instincts sympa-
thiques, attachement entre égaux, vénération pour les su-
périeurs, bonté envers les inférieurs, il put comprendre la
réalité de sa conception du véritable état social, où l'ordre
normal doit résulter de la combinaison des philosophes
avec les femmes et les prolétaires. »
VUES D'ENSEMBLE

Le positivisme se compose d'une philosophie qui cons-


titue la base, et d'une politique qui constitue le but d'un
système où l'intelligence et la sociabilité se trouvent com-
binées.
11 généralise la science et systématise l'art social.
Nos classes dirigeantes, aujourd'hui en proie à une aveu-
gle agitation politique et dominées par l'empirisme méta-
physique ou l'égoïsme aristocratique, sont incapables de
nous conduire à une véritable rénovation.
Prolétaires et femmes, préservés d'une vicieuse culture
métaphysique et ressentant vivement le besoin d'un gou-
vernement moral qui les garantisse de l'oppression, patron-
neront la nouvelle doctrine, chargée de régler l'existence
individuelle ou collective, et de subordonner l'intelligence
et l'activité à la sociabilité.
L'office de la philosophie est d'établir une notion théori-
que exacte de l'existence, celui de la politique est d'activer
l'évolution naturelle complexe de l'humanité, en diminuant
ses déviations, ses retards, ses incohérences.
Quoique bien distinctes, elles sont étroitement reliées
par la morale, application de la philosophie, et guide de la
politique ; ainsi s'associent les trois aspects de notre exis-
tence, physique, intellectuelle et morale,
Beaucoup d'observateurs consciencieux désespèrent de
l'avenir social, parce qu'ils reconnaissent l'impuissance des
176 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

anciens principes de gouvernement sans s'apercevoir de


l'avènement de nouvelles bases morales.
La nouvelle philosophie repoussant la prétendue supré-
matie de l'intelligence, sanctionnera l'expérience universelle
en proclamant que l'unité humaine résulte de la prépon-
dérance du sentiment sur la raison et même sur l'activité.
Même dans la vie privée, la volonté sincère et habituelle
de faire le bien n'est inspirée que par cette prépondérance
du sentiment, penchant aveugle qui utilise la raison pour
connaître les vrais moyens de se satisfaire, puis l'activité
pour mettre en oeuvre ces moyens.
Sans ce mobile, intelligence et énergie s'épuisent en ten-
tatives stériles, et dans la vie individuelle ou publique,
l'affection doit diriger la spéculation et l'action.
Aucun calcul personnel ne peut remplacer l'amour uni-
versel, seul instinct social capable de réunir en communauté
beaucoup d'êtres indépendants et d'assurer leur concours.
Si nos affections bienveillantes s'effacent trop souvent
devant nos affections égoïstes, la durée prolongée de l'exis-
tence sociale en regard des existences individuelles produit
cet admirable effet, que l'essor des premières est continu
et illimité, tandis que celui des secondes est constamment
comprimé.
Le progrès se mesure d'après l'accroissement incessant
de cette prépondérance.
La principale destination de l'esprit est donc de travail-
ler à développer la sociabilité, noble but qui donne de pro-
fondes satisfactions, et celte subordination de la vie inte£
lecluelle à la vie affective a été empiriquement ébauchée
par le régime théologique, mais entachée du vice radical
d'un conflit permanent entre le dogme et l'intelligence.
Le coeur pose des questions qu'il n'appartient qu'à l'es-
prit de résoudre.
VUES D'ENSEMBLE 177
L'humanité renoncera au système théologique qui rejette
ce principe, et admettra le système positif où la domina-
tion du coeur ne peut plus devenir hostile à l'esprit, puis-
que l'office de l'intelligence y est destiné à éclairer nos
instincts bienveillants sur les moyens pratiques de se satis-
faire.
Le positivisme, malgré son origine purement théorique,
convient donc autant aux âmes tendres qu'aux esprits mé-
ditatifs et aux caractères énergiques, mais il systématise
les pensées avant les sentiments, et ceux-ci avant les actes.
Le sentiment et l'activité dominent bien la raison dans
notre véritable nature, mais l'intelligence nous ayant prouvé
que nos penchants bienveillants sont conformes aux lois
naturelles de la sociabilité, cette conviction puissante rem-
placera la croyance spontanée aux volontés surnaturelles.
Les meilleurs esprits ont encore une conception insuffi-
sante de l'ordre extérieur, et se laissentprendre à la puissance
apparente d'argumentations métaphysiques qui ne reposent
sur aucune théorie vraiment scientifique ; ils pourraient enfin
accepter la base objective suivante :
« Tous les événements, y compris ceux de notre existence
individuelle et collective, sont assujettis à des lois de suc-
cession et de similitude indépendantes de notre interven-
tion. »
Cet ordre extérieur immodifiablc est d'ailleurs indispen-
sable à notre direction, loin d'améliorer notre destinée, l'in-
dépendance absolue rêvée par l'orgueil métaphysique em-
pêcherait bientôt tout essor de notre existence publique ou
privée ; il nous faut ce point d'appui inaccessible à nos va-
riations spontanées pour diminuer l'indécision, l'inconsé-
quence et la divergence de nos desseins.
L'élude exclusive de phénomènes immuables pourrait
nous pousser au fatalisme, si nous ne remarquions que ces
12
178 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

phénomènes compliqués deviennent profondément modifia-


bles par la volonté.
Il en est ainsi des lois de l'existence individuelle et sur-
tout de l'existence collective, au point que cette dernière a été
longtemps considérée comme affranchie de toute règle fixe.
L'ordre des choses établi est toujours imparfait ainsi que le
montre le régime naturel le plus simple, le régime astro-
nomique. Nous éviterons donc de retarder la sage pour-
suite d'améliorations possibles par une vaine recherche du
bien absolu et une admiration stupide de l'ordre naturel.
Le judicieux concours de nos efforts continus peut adou-
cir et soulager nos maux, et au point de vue de l'avenir
social cette conception de l'homme, devenu entre certaines
limites l'unique arbitre de sa destinée, est plus satisfaisante
que la fiction providentielle qui le suppose toujours passif.
Le lien social est notre principale ressource contre les
misères de notre condition et nous pouvons alors compren-
dre toute l'importance de la culture intellectuelle.
L'univers sera étudié pour l'humanité et non pour lui-
même, car hors de notre domaine, nos connaissances res-
tent imparfaites et oiseuses.
Lorsque cet examen nous aura fait comprendre l'ensem-
ble de la condition humaine, la synthèse positiviste décou-
vrira la vraie théorie de notre évolution individuelle et col-
lective, à la fois sociale et intellectuelle.
Par déduction historique, on établira ensuite les lois fon-
damentales de la sociabilité, on déterminera les limites de
variation de l'ordre naturel et on mettra en lumière ses
imperfections.
Alors il deviendra possible de caractériser et de circons-
crire sagement notre utile intervention.
Le préambule scientifique de la nouvelle philosophie lui
a attiré la grave imputation de matérialisme, qualification .
VUES D'ENSEMBLE 179
qui flétrit justement l'aberration scientifique par laquelle on
dégrade les plus nobles spéculations en les assimilant aux
plus grossières.
Le matérialisme provient d'une initiation scientifique vi-
cieuse, mal qui pénètre aujourd'hui tous éléments de notre
hiérarchie scientifique, et se manifeste dans la tendance des
mathématiciens à absorber la géométrie ou la mécanique
par le calcul, dans l'usurpation de la physique par les ma-
thématiques, de la chimie par la physique, de la biologie par
la chimie ; enfin dans la disposition d'éminents biologistes
à concevoir la science sociale comme appendice de la leur.
Partout le même vice, abus de la logique déductive, a
produit le même résultat, la domination des études supé-
rieures par les études inférieures.
Tous nos savants sont ainsi plus ou moins matérialistes,
le vrai positivisme dissipera ces aberrations en donnant le
juste sentiment des rapports encyclopédiques, mal compris
par l'empirisme actuel.
Ce défaut a été un peu contenu par une réaction de l'es-
prit théologico-métaphysique sous forme de spiritualisme ; le
positivisme écarte le matérialisme comme anarchique et le
spiritualisme comme rétrograde. La vraie hiérarchie scien-
tifique doit assurer à chaque étude son libre essor induc-
tif, sans altérer sa subordination déductive.
Par cela seul qu'il reprend sur meilleures bases pour la
rendre inaltérable, l'admirable division du spirituel et du
temporel opérée au moyen âge, le positivisme est complè-
tement opposé au matérialisme qui méconnaît ce principe
fondamental de l'art social.
L'esprit positiviste perd son caractère fataliste en s'éle-
vant des études mathématiques aux recherches physiques,
chimiques ou biologiques, de plus en plus accessibles aux
variations imposées par la volonté humaine.
180 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Loin de nous pousser à la torpeur, le dogme positiviste


nous incite à l'activité plus énergiqucment que le dogme
théologiste, car dissipant tout vain scrupule ou tout retour
chimérique, il ne nous détourne d'intervenir qu'en cas d'im-
possibilité constatée.
Destination sociale du positivisme. — Faute d'une suf-
fisante manifestation historique du mouvement continu de
l'humanité, l'ordre était dans l'antiquité conçu comme im-
mobile. Au moyen âge, ce mouvement devint assez percep-
tible pour susciter un premier sentiment de notre perfecti-
bilité, source de l'universelle persuasion de la supériorité
du catholicisme sur le polythéisme ou le judaïsme, et de
l'ardeur progressive qui anime la grande famille occiden-
tale.
Il faut au moins trois termes de comparaison pour cons-
tituer la notion fondamentale du progrès, et l'on n'en avait
que deux en comparant le moyen âge à l'antiquité. Cela fit
représenter le système catholico-fédéral comme doué d'une
perfection définitive, et jusqu'à la décadence de la théolo-
gie, empêcha de supposer l'avènement ultérieur d'un terme
nouveau.
Les plus éminents penseurs d'il y a seulement un siècle,
ne concevaient pas de progression continue pour l'humanité
qui leur semblait condamnée à un mouvementcirculaire ou
oscillatoire. Cette notion a surgi en France d'abord puis
dans tout l'Occident, et l'impulsion révolutionnaire a donné
la première idée du troisième terme essentiel le régime
moderne, entrevu dans une lointaine et confuse perspec-
tive.
Le principe républicain résuma la première partie de la
Révolution en interdisant le retour d'une royauté qui, de-
puis la seconde moitié du règne de Louis XIV, coalisait
toutes les tendances rétrogrades. 11 commença la régêné-
VUES D'ENSEMBLE 181

ration en proclamant la subordination de la politique à la


morale et en consacrant d'une façon permanente, toutes les
forces au service de la communauté.
Faute de doctrine dominante l'ordre spirituel est encore
impossible, le sentiment social dépourvu de principes de-
vient lui-même perturbateur, et un régime de corruption
reconnu déplorable se prolonge indéfiniment.
Chaque fois que l'anarchie est imminente, s'opère une
compression plus ou moins passagère, mais les essais de
rétrogradation sont toujours neutralisés par d'incohérentes
concessions.
Théologiens, psychologues,idéologues, déistes ou disciples
de Rousseau et Robespierre, docteurs en guillotine dont
les sophismes systématisèrent de sang-froid des fureurs
exceptionnelles, toutes les écoles sont tombées en un dis-
crédit qui facilite l'avènement du positivisme, seul conforme
aux tendances et aux besoins du xix* siècle,
La vraie liberté émanera de ses doctrines, seules capa-
bles de supporter la discussion complète, car seules elles
reposent sur de véritables démonstrations.
La sagesse vulgaire imposera aux vrais philosophes
l'obligation de renoncer à toute domination temporelle et
de restreindre leurs efforts à la domination des esprits et
des coeurs. La pleine liberté d'examen et d'exposition leur
sera accordée s'ils respectent les conditions d'ordre.
Emanées de suffrages incompétents, dépourvues de toute
sanction spirituelle, les autorités républicaines peuvent dé-
terminer l'obéissance au nom de l'ordte, mais ne sont res-
pectées que si elles se renferment scrupuleusement dans
celte attribution temporelle, la suprématie mentale étant
réservée aux penseurs libres, aux philosophes.
Le lien de confraternié des nations occidentales à l'épo-
que catholico-féodale, tend à se rétablir sous une nouvelle
182 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

forme d'après les affinités résultées de la prépondérance


universelle de la vie i ndustrielle, d'une semblable évolution
delà vie esthétique, et d'une évidente solidarité scientifique.
La France mieux préparée a pris l'initiative de la crise
finale, et les sympathies universelles excitées par le début
de notre révolution, ne furent suspendues que par nos aber-
rations militaires.
La paix rendant à ce sentiment de solidarité une activité
nouvelle, chaque élément occidental a suivi plus ou moins
rapidement une marche équivalente à la nôtre. La régé-
nération spirituelle sera commune à ces diverses popula-
tions, mais leur organisation temporelle pourra présenter
de profondes variétés nationales.
Sous l'influence d'un pouvoir spirituel commun, dirigeant
un même système d'éducation générale, une doctrine com-
mune et des moeurs semblables s'établiront, puis la réor-
ganisation temporelle s'accomplira suivant les convenances
de chaque peuple.
L'esprit positif dissipera les antipathies entre nationalités
sans altérer les qualités naturelles de chacune d'elles, et
toutes reconnaîtront que c'est à la précieuse distinction des
deux puissances spirituelle et temporelle que nous devons
la naissance de notre actif sentiment de dignité personnelle,
combiné avec le désir de fraternité universelle.
Une iainc appréciation historique montre en effet que
tous les effets sociaux, vulgairement attribués à 1 excel-
lence de la doctrine chrétienne, ne se sont produits que
dans les pays où exista cette séparation, à l'exclusion de
ceux où régnèrent même foi et même morale sans celte
indispensable condition.
La séparation ne fut d'ailleurs pleinement réalisée que
dans l'esprit de quelques éminents personnages, on flotta en
réalité entre la théocratie et l'empire,
VUES D'ENSEMBLE 183-

Cette séparation nioderne entre l'esprit scientifique et


l'activité industrielle se présente comme une division né-
cessaire, entre la théorie et la pratique déjà empiriquement
mais universellement admise, car si l'on veut réunir dans
le même Organe l'influence impérative et l'influence con-
sultative, on n'obtient que la domination de médiocrités
incapables dans les deux genres.
A la deuxième influence reviennent l'éducation et la mo-
rale, à la première l'action et la politique.
Il y a bien ascendant des sentiments égoïstes et conser-
vateurs sur l'instinct social, puisque la théorie catholique
va jusqu'à présenter les affections bienveillantes comme
étrangères à notre nature et inspirées par une grâce surhu-
maine.
Cet instinct l'emporte cependant peu à peu sur la per-
sonnalité, comprimée par les contacts sociaux.
Exigeant la prépondérance du sentiment social, la morale
positive fera consister le bonheur dans le plus grand essor
possible des affections bienveillantes, les plus douces à
éprouver, les seules dont l'expression puisse être simulta-
née chez tous.
L'homme sort de sa personnalité par les affections de fa-
mille et ne s'élève qu'ensuite à la sociabilité finale. Toute
tentative pour supprimer l'échelon moyen de cette progres-
sion naturelle est donc utopique et désastreuse, et au lieu
de constituer un progrès, ne produit qu'une rétrogradation.
L'affection filiale développe notre'instinct de la continuité
et nous rattache à l'ensemble du passé humain.
L'affection fraternelle fortifie notre instinct de solidarité.
L'affection conjugale, par sa mutualité et son indissolu-
bilité, est le modèle de l'union par excellence, puis la pa-
ternité termine notre initiation à la sociabilité, en nous
apprenant à chérir nos successeurs.
181 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

De tous ces sentiments, le moins puissant, la fraternité


est le plus important, car elle est une transition des affec-
tions purement domestiques aux affections sociales.
La domesticité fusionne les relations de famille et de so-
ciété, et constitue un complément de la vie privée destiné
à terminer notre éducation du sentiment social par un ap-
prentissage de l'obéissance et du commandement, subor-
donnés tous deux au principe d'amour mutuel.
Les préceptes moraux ayant été ramenés à de véritables
démonstrations susceptibles de surmonter toute discussion,
les convictions qui en découleront seront plus profondes
que celles inspirées par les démonstrations des sciences pro-
pres, car on se rendra compte de leur importance supé-
rieure.
Une éducation morale entreprise dès l'âge le plus tendre
précédera l'éducation mentale, et l'autorité spirituelle pui-
sera en outre une grande force dans l'organisation de l'opi-
nion publique par un système de commémoration distri-
buant l'éloge ou le blâme, que le manque d'une saine
théorie historique a jusqu'ici empêché de répartir avec
justice.
Ainsi l'on célébrerait les mémoires de César, type de
l'antiquité ; Charlemagne, type du moyen âge ; saint Paul,
véritable fondateur de ce qu'on nomme improprement le
christianisme, lien qui réunit ces deux grandes époques.
Enfin l'on réprouverait comme il convient l'influence fu-
neste de Julien et de Bonaparte.
Le rôle d'apaiser les conflits entre les classes et les na-
tions qui auront admis sa doctrine et son éducation, re-
viendra au pouvoir spirituel chargé de la direction intellec-
tuelle et morale.
Les progrès matériels de notre condition extérieure
inspirent un vif attrait qui ne doit pas nous détourner des
VUES D'ENSEMBLE 185

progrès de notre nature intérieure, principal caractère de


l'humanité qui comporte des améliorations physiques, intel-
lectuelles et morales.
Le gain d'un accroissement de longévité ou d'une conso-
lidation de santé ne serait-il pas préférable par exemple, à
un perfectionnement de nos rivières ou de nos véhicules?
Les animaux présentant quelques tendances à ce genre
de progrès, quant à la propreté, début naturel de la série
des perfectionnements physiques,l'humanité n'est essentiel-
lement caractérisée que par le progrès intellectuel ou moral.
Notre amélioration intellectuelle est elle-même moins dé-
sirable que notre amélioration morale, car aucun progrès
intellectuel n'équivaut par exemple à un accroissement de
bonté et de courage.
Enfin il convient de savoir quelle politique devra être
suivie jusqu'à l'ascendant décisif de la doctrine rénovatrice,
car en l'état anarchique des esprits, une reconstitution immé-
diate est impossible ; on ne peut qu'élaborer la réorganisa-
tion spirituelle dont les progrès détermineront la régénéra-
tion temporelle.
La République profitant de l'indifférence publique à
l'égard des institutions politiques, causée par l'avortement
de tentatives incohérentes, livrera la rénovation intellec-
tuelle et sociale à la libre concurrence de tous les penseurs,
en évitant toute consécration d'une croyance officielle.
Nos hommes d'Etat étant étrangers aux hautes études
scientifiques dont la connaissance est nécessaire pour com-
prendre la doctrine générale, seront bientôt forcés d'avouer
leur impuissance à se prononcer, et le public n'accordera
confiance qu'aux penseurs qui auront renoncé à toute élé-
vation politique, pour se vouer à leur destination philosophi-
que. Ainsi se fera la séparation normale des deux puissan-
ces élémentaires.
186 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

On doit proclamer l'entière liberté d'enseignement et


d'association et la prépondérance du pouvoir central sur le
pouvoir local.
Dans l'avenir, l'enseignement appartiendra bien en fait à
un nouveau pouvoir spirituel et moral, mais dès aujourd'hui
l'État doit renoncer à tout système complet d'éducation
générale, sauf encouragements aux branches trop négligées
par les entreprises privées, en particulier à l'instruction
primaire.
La division entre la puissance executive et la puissance
législative est une erreur métaphysique, vicieux reflet de
la séparation entre le spirituel et le temporel ; quand le
pouvoir central sera véritablement progressif, l'opinion sera
disposée à restreindre le pouvoir local, à réduire le nombre
de ses représentants, et à borner leurs attributions au vote
périodique de l'impôt.
Le mode représentatif se discréditera comme perturba-
teur et insuffisant, la vraie liberté exige la prépondérance
énergique du pouvoir central renonçant à toute suprématie
spirituelle, contenant les tendances oppressives des doctri-
nes incompatibles avec la séparation des deux puissances
sociales, et fondant provisoirement la communion mentale
sur une compression matérielle.
Aucune autre philosophie que le positivisme n'est capa-
ble aujourd'hui d'aborder la question que l'élite de l'huma-
nité pose désormais à tous ses directeurs spirituels :
« Réorganiser sans dieu ni roi, sous la seule prépondé-
rance privée et publique du sentiment social, assisté de la
raison positive et de l'activité. »
Efficacité populaire du positivisme. — Les conceptions
politiques des classes qui ont jusqu'ici détenu l'autorité, se
rapportent à la possession du pouvoir, au lieu de concer-
ner sa destination et son exercice.
VUES D'ENSEMBLE 187

Elles considèrent la révolution comme terminée par l'adop-


tion du régime parlementaire, spécialement favorable à leur
ambition, et la régénération sociale complète est presque aussi
redoutée do-; classes moyennes que des anciennes classes
supôricuies.
Elles s'accordent donc pour prolonger, sous des formes
républicaines, un système d'hypocrisie théologique qui offre
le double attrait d'assurer la respectueuse soumission des
masses, sans prescrire aux chefs aucun devoir rigoureux.
Elles craignent par-dessus tout l'avènement d'une nouvelle
autorité morale qui se fera sentir surtout aux puissants.
Riches et lettrés feront donc mauvais accueil à la philoso-
phie positive, qui n'obtiendra d'adhésions collectives qu'au
sein des classes prolétaires, étrangères à une vicieuse ins-
truction de mots et d'entités, et qui animées d'une active
sociabilité sont les fermes appuis du bon sens et de la
morale.
Philosophes et prolétaires ont de nombreuses affinités,
même instinct de la réalité, même prédilection pour l'uti-
lité, égale tendance à subordonner les pensées de détail aux
vues d'ensemble, enfin pareil dédain des grandeurs tem-
porelles. Mais si les prolétaires sont nombreux, il faut re-
connaître qu'il n'existe que quelques types isolés d'une
véritable classe philosophique.
La fierté inspirée par l'acquisition de la grandeur ou de
la richesse, et par les triomphes pratiques industriels ou
militaires est peu justifiée, car ces succès dépendent sur-
tout du caractère, non de l'esprit et du coeur. Ils exigent
la combinaison d'un certain degré d'énergie avec beaucoup
de prudence et une suffisante persévérance, la médiocrité
intellectuelle ou l'imperfection morale n'empêchent pas
d'utiliser ainsi les circonstances favorables qui procurent
ces succès. Aussi, bien que respectant toute élévation lé-
188 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

gilime, la philosophie n'en saurait conclure en faveur des


grands ou des riches une véritable supériorité.
Préoccupées de calculs personnels, les classes supérieu-
res et moyennes goûtent peu les affections domestiques qui
se développent plus librement dans le peuple ; ces affections,
combinées avec d'activés sympathies résultées de leur expé-
rience personnelle des maux de l'humanité produisent entre
prolétaires un profond sentiment de solidarité ; aussi au-
cune autre classe no montre-t-clle d'exemples aussi fré-
quents et décisifs d'une franche et modeste abnégation en
chaque vrai besoin public. L'esprit populaire étant émancipé
do l'influence théologique et ne recevant aucune véritable
éducation régulière il faut bien admettre que ces hautes
qualités morales sont propres au prolétariat.
,
Ceci explique pourquoi la Convention eut l'instinct de
chercher dans le peuple son principal appui dans un danger
exceptionnel, et aussi pour poursuivre une régénération
dont elle ne pouvait déterminer nettement la nature. Mais
en appelant le peuple à l'exercice de l'autorité politique,
elle conçut cette alliance dans un esprit contraire à son
but principal.
Le peuple peut prêter exceptionnellement main forte à
l'autorité et cette intervention subalterne est même la ga-
rantie indispensable de tout régime normal, mais sa par-
ticipation directe au gouvernement politique ne peut être
qu'illusoire ou anarchique.
Le positivisme n'admet donc pas le dogme métaphysique
de la Souveraineté populaire, mais il justifie le droit d'in-
surrection, ressource extrême indispensable à toute société
en cas de tyrannie; crise réparatrice quelquefois nécessaire à
la vie [Link] il ne conseillera l'obéissance passive,
mais comme l'exigent le bon sens et la dignité, conciliera
une subordination habituelle avec la révolte exceptionnelle.
VUES D'ENSEMBLE 189

Les questions et choix politiques no peuvent être soumis


à des juges par trop incompétents qu'il faut savoir dispo-
ser à la libre abdication de ces droits anarchiques, l'exercice
de la souveraineté populaire consiste simplement : d'une
part, à proclamer au nom de la masse sociale les déci-
sions spéciales intéressant l'existence de la communauté,
jugements de tribunaux, déclarations de guerre, etc., ;
d'autre part, à diriger l'action politique vers le bien com-
mun, en particulier celui du peuple en raison de son im-
mense supériorité numérique.
L'empire de l'opinion publique, principal caractère du
régime final, sera constitué par association des philosophes
et des prolétaires.
La moralité naturelle ne suffisant pas, les illusions théo-
logiques seront remplacées dans leur office par l'obligation
pour chacun de vivre au grand jour afin de permettre un
contrôle efficace de son existence ; l'estime universelle cons-
tituera la meilleure récompense de la bonne conduite, cha-
cun ne désire-t-il pas vivre dignement dans la mémoire des
autres ? Dans l'état positif, l'obtention de ce résultat sera
la seule manière de satisfaire notre désir intime d'éterniser
l'existence.
L'empressement à former des clubs vient du désir de
remplacer provisoirement l'église, et de préparer le temple
où la nouvelle doctrine fera prévaloir le culte de l'Humanité.
Entre la doctrine et le public doit exister un organe phi-
losophique, car toute doctrine suppose des fondateurs et
des docteurs habituels, et par leur influence sera trans-
formée la manière dont l'esprit révolutionnaire concevait
l'intervention des prolétaires. A l'orageuse discussion des
droits succédera la paisible détermination des devoirs, aux
vains débats sur la possession du pouvoir se substituera le
contrôle sur son sage exercice.
190 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Si le pouvoir spirituel doit so ramifier partout pour rem-


plir son but social, le bon ordre exige au contraire la con-
centration du pouvoir temporel.
Faute d'une meilleure doctrine, le célèbre communisme
a servi à formuler la manière populaire do concevoir la
principale question sociale. Sa propagation rapide montre
que le peuple a enfin senti que la propriété lui importait
davantage que le pouvoir, et il doit être distingué des au-
tres aberrations écloses dans notre anarchie spirituelle, par
le travail incohérent d'esprits mal préparés.
Le communisme est l'expression du progrèsspontané, plus
affectif que rationnel, qui pousse l'esprit révolutionnaire à
rejeter au second plan les questions politiques pour s'occu-
per de questions morales.
Le communisme est bien encore politique, puisqu'il pré-
tend régler l'exercice de la propriété par lo mode de pos-
session, mais cette question exige tellement une solution
morale, sa solution politique serait si insuffisante et sub-
versive, qu'il devra être fait appel au positivisme pour don-
ner issue à ce besoin de régénération des opinions et des
moeurs.
De cette solution utopique on doit apprécier les nobles
sentiments et non les vaines théories provisoires ; nos pro-
létaires peu métaphysiques lui accordent d'ailleurs beaucoup
moins d'importance que nos lettrés. Dès qu'ils connaîtront
une meilleure expression de leurs voeux, ils n'hésiteront
pas à préférer des notions claires et susceptibles d'une effi-
cacité paisible et durable, aux vagues et confuses chimè-
res dont leur instinct reconnaîtra la tendance anarchi-
que.
Us adhèrent au communisme parce qu'il est le seul organe
qui pose avec énergie la question la plus importante, les
dangers que fait craindre cet'idéal actuel fixent l'attention
VUES D'ENSEMBLE 191

générale et empêchent l'égoïsme des classes dirigeantes


d'écarter ou dédaigner un tel sujet.
La philosophie positive ralliera la plupart des prolétaires
français sur lesquels les abstractions ont peu d'influence, et
ils reconnaîtront son aptitude à résoudre le principal pro-
blème social.
Ils ont bien accepté le problème des communistes, mais
en adoptant l'heureuse expression de socialisme ils ont
écarté déjà leurs solutions qui tendaient à perpétuer la
confusion révolutionnaire entre les deux puissances spiri-
tuelle et temporelle.
Le positivisme en systématisant la nature sociale de la
propriété et la nécessité de la régler, viendra satisfaire les
pauvres, rassurer les riches et faire disparaître toutes ces
dénominations passagères.
En attribuant aux propriétaires le droit d'user et d'abu-
ser de leur propriété, les juristes ont émis une théorie an-
tisociale, car aucune propriété ne peut être créée ni même
transmise sans une indispensable coopération publique ; son
exercice ne peut donc être purement individuel, la commu-
nauté intervient pour le subordonner aux besoins sociaux
et s'associe de plus en plus par l'impôt à chaque fortune
particulière.
Les maximes métaphysiques des économistes interdisent
toute régularisation sociale des fortunes personnelles, or
chaque citoyen est un véritable fonctionnaire public qui a
à la fois des obligations et des devoirs ; la possession de la
propriété est une fonction sociale, destinée à former, con-
server et administrer des capitaux, sans lesquels chaque
génération ne pourrait prép'arer les travaux de la suivante."
Cette appréciation normale ennoblit la possession sans
restreindre sa juste liberté, elle la fait même mieux respec-
ter que toute autre, 'J
192 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Ici s'arrête toute concordance entre la saine théorio et


les inspirations spontanées de la sagesse populaire, les po-
sitivistes écartent absolument ces solutions insuffisantes et
subversives, car en voulant recourir aux moyens politiques
là où ne peuvent prévaloir que les moyens moraux, on mé-
connaît la prépondérance naturelle de l'instinct personnel et
on comprime l'individualité.
Un libre développement de l'individualité est absolument
nécessaire à notre existence sociale, pour y permettre la
variété des efforts simultanés qui la rend si supérieure à
toute existence personnelle. Le problème consiste à conci-
lier cette libre division avec une convergence non moins
nécessaire, mais dont la préoccupation trop exclusive dé-
truirait toute activité et toute vraie dignité, en supprimant
la responsabilité.
Le seul défaut d'indépendance rend intolérables les des-
tinées qui se consument sous un patronage exagéré de la
famille, que serait-ce donc si chacun se trouvait dans une
situation analogue envers une communauté indifférentes?
Tel est le grand danger des utopies qui sacrifient la vraie
liberté à une égalité anarchique, ou même à une fraternité
exagérée.
La constitution naturelle de l'industrie est aussi mécon-
nue par le communisme lorsqu'il veut écarter ses chefs in-
dispensables ; aucune grande opération n'est possible si cha-
que exécutant est en même temps administrateur, et si la
direction est confiée à une communauté inerte et irrespon-
sable.
A un petit nombre de chefs puissants, on imposerait fa-
cilement leurs vrais devoirs habituels envers leurs subor-
donnés, et l'on devra favoriser la tendance de l'industrie
à agrandir ses entreprises, leur dispersion rendrait difficile
et illusoire une action efficace. Enfin, les communistes né-
VUES D'ENSEMBLE 191

gligent le passé et n'apprécient pas l'importance de l'héré-


dité, leur esprit antihistorique suppose toujours une société
sans ancêtres, même lorsqu'ils s'occupent des générations à
venir.
Certaines institutions communistes, contraires à l'essor
dos affections domestiques, ont été par malheur officielle-
ment adoptées, telles que les salles d'asile, crèches, etc..,
Sans s'attarder à une discussion orageuse et vaine sur
l'origine et l'étendue des possessions, on doit établir des
règles morales relatives à leur destination sociale et se bor-
ner à rectifier les imperfections d'une répartition de forces
qui défie notre intervention.
Quelles que soient les mains qui détiennent le pouvoir
o.u la propriété, il n'importe essentiellement au public que
son utile exercice, et à cet égard, nos efforts très efficaces,
en réglant la destination, réagiront indirectement mais puis-
samment sur la possession.
Ces règles morales seront générales et non spéciales, ceux
qui les subiront les ayant volontairement adoptées par
l'éducation, et les observant en toute liberté.
L'assimilation des propriétés à des offices publics ne les
assujettira point à des prescriptions tyranniques, ce qui
détruirait l'initiative et la responsabilité, et cet équilibre
normal, appliqué en sens inverse aux fonctionnaires, les con-
solidera sans ébranler les propriétaires.
A mesure que l'évolution humaine développe mieux la
liaison de chacun à tous, les peines et récompenses spiri-
tuelles prévalent de plus en plus sur les temporelles; l'iné-
vitable complément de la législation et dès répressions ma-
térielles deviendra peu à pou accessoire.
L'appréciation superficielle du communisme condamnant
l'hérédité de la propriété est étroite et perturbatrice, car la
possession initiale de la richesse fait désiror vivement la
13
194 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

considération, et par une sage organisation des opinions et


des moeurs, ceux qu'on flétrit comme oisifs pourraient de-
venir les plus utiles de tous les riches.
Ces existences oisives sont d'ailleurs de plus en plus ra-
res, il devient difficile de vivre sans industrie et les abus
tendant à disparaître d'eux-mêmes, il est inutile de boule-
verser la société.
Sans oser régler les autres facultés humaines, l'utopie
communiste se préoccupe exclusivement des richesses,
comme si elles étaient les seules forces sociales mal répar-
ties ou mal administrées. Le positivisme, au contraire, af-
firme la prépondérance du sentiment social sur tous les
modes de notre activité, son assimilation morale des fonc-
tions privées aux offices publics, s'applique au savant, à
l'artiste et au simple propriétaire.
Les biens spirituels comporteraient en effet beaucoup
mieux le communisme que les biens matériels et ses apôtres
sont souvent zélés partisans de la prétendue propriété lit-
téraire, inconséquence qui montre l'inanité de leur doctrine.
L'essor des activités partielles est très vif lorsque leur
tendance sociale est véritablement morale, et la civilisation
remet de plus en plus à l'industrie privée des fonctions
matérielles autrefois réservées aux gouvernements, mouve-
ment opposé aux théories communistes.
L'antagonisme de ' la richesse et du nombre ne s'est pas
encore beaucoup développé, car la coalition n'a jusqu'ici été
permise qu'aux riches ; mais dès que les travailleurs se
concerteront aussi librementque leurs'chefs, les conflits exi-
geront l'intervention d'un régulateur spirituel dont la con-
ciliation, sans prétendre à bannir entièrement les moyens
extrêmes, en restreindra et adoucira l'usage.
Dans ces conflits les voeux légitimes du prolétariat, pu-
rifiés de toute tendance anarchique et proclamés par une
VUES D'ENSEMBLE 193

autorité philosophique impartiale et éclairée, acquerront une


force irrésistible.
Les seuls moyens extrêmes légitimes sont, de part et d'au-
tre, le refus de concours permis à charpie libre agent pour
faire senlirl'importancc méconnue de sa fonction habituelle,
l'ouvrier ne peut pas plus être contraint à travailler que
l'entrepreneur à administrer. La puissance morale se con-
tentera de réprouver les abus faits par l'un ou l'autre, de
cette extrême protestation.
Dans les temps les plus réguliers, tout fonctionnaire a
pu suspendre exceptionnellement son office comme le firent
souvent au moyen âge les prêtres, les professeurs, les ju-
ges, etc.. ; il faut se borner à régler une telle faculté, et
quand le pouvoir philosophique, consulté sur semblables
mesures comme en toute autre grave occurrence publique ou
privée, aura conseillé la suspension ou l'interdit, cette haute
sanction procurera à une telle mesure une efficacité qu'elle
' ne peut avoir aujourd'hui.
Au fond, ceci revient à adapter aux relations industriel-
les la faculté d'insurrection déjà admise comme ressource
extrême de tout organisme collectif, et l'intervention phi-
losophique, par son approbation ou son blâme, influera beau-
coup sur le résultat.
A tort, on s'efforce de régler le travail avant de consti-
tuer l'éducation ; en faisant le contraire, la marche de notre
régénération, d'empirique et révolutionnaire, deviendrait
rapidement rationnelle et pacifique.
L'éducation catholique affirmait la prépondérance de la
morale sur la science, mais inspirait aux opprimés une ré-
signation passive sans leur donner aucune véritable culture
intellectuelle. Subversive dans l'ordre ancien lorsqu'elle
imposait aux chefs des devoirs, elle est devenue dans l'or-
dre moderne servile et insuffisante, car elle ne satisfait
196 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

point aux besoins intellectuels et sociaux des prolétaires.


La prétendue éducation universitaire donnée depuis la
fin du moyen âge n'est que l'extension aux laïques de l'ins-
truction spéciale du clergé, étude de la langue sacrée, cul-
ture didactique nécessaire à la défense des dogmes, la mo-
rale restant adhérente à la seule éducation théologique.
L'insuffisance de cette éducation métaphysique et litté-
raire est aujourd'hui manifeste, nos classes nouvelles des-
tinées à l'action demandent une tout autre préparation,
aussi ce prétendu système universel n'a-t-il jamais embrassé
les prolétaires.
L'éducation positive comprendra deux parties, l'une spon-
tanée, et l'autre systématique.
L'éducation spontanée s'accomplira autant que possible
au sein de la famille, sans autres études que celles relati-
ves à la culture esthétique; elle finira à la puberté ou au
début de l'apprentissage industriel.
Sa première moitié sera consacrée, sous la direction des
mères, à l'éducation physique et à la culture do nos sens
et de notre adresse, à l'exclusion d'études proprement dites,
même de lecture ou d'écriture. L'instruction s'y réduira
aux faits qui attirent spontanément l'attention naissante,
et à la culture des bons sentiments.
Dans les sept années comprises entre la seconde denti-
tion et la puberté, tout en s'accomplissant sans quitter la
famille, celte éducation dirigée par des parents que leur
goût mieux cultivé rendra propres à pareil office, embras-
sera la musique, le dessin, les langues occidentales, dont
l'étude généralisée dissipera bien des préventions nationa-
les et déterminera l'apparition naturelle d'une commune
langue européenne.
Cette éducation systématique exigera des leçons publi-
ques et les parents n'y auront qu'un rôle accessoire, sans
VUES D'ENSEMBLE 197

toutefois priver l'enfant de la vie de famille indispensable


à son évolution morale ; le régime de nos cloîtres scolasli-
ques altérant presque inévitablement la moralité personnelle
et domestique.
La loi encyclopédique trace la marche do cette deuxième
éducation, et du prolétaire au philosophe, les études scien-
tifiques se rapporteront successivement de notre condition
inorganique, à notre propre nature, personnelle puis sociale.

IDeux ans d'études mathématiques cl


astronomiques (2 leçons hebdoma-
daires). Début de l'apprentissage in-
dustriel pour lo prolêldire.
Deux ans d'études physiques et chi-
miques (1 leçon hebdomadaire).
Eludes biologiques. — Une année (I leçon hebdomadaire).
Eludes sociologiques. — Une année (1 leçon hebdomadaire).
Exposition méthodique de la morale. — Une année (1 leçon
hebdomadaire).
Si les goûts naturels se trouvent sagement encouragés,
les exercices esthétiques se prolongeront volontairement
au milieu des travaux scientifiques, et les études grecques
et latines se feront à titre de complément poétique, car le
grec intéresse beaucoup nos origines esthétiques, et le la-
tin est encore plus utile au sentiment de notre filiation so-
ciale.
L'évolution philosophique de l'individu aura lieu libre-
ment au cours de cette éducation, et la réaction croissante
de l'esprit de discussion le fera passer spontanément et
successivement, du polythéisme primitif au monothéisme,
puis au déisme, à l'athéisme, enfin au vrai positivisme.
Chaque système de cours n'exigera que sept professeurs
dont chacun parcourra successivement avec ses élèves ces
sept degrés encyclopédiques.
198 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Le petit nombre de leçons de cet enseignement septen-


nairo, trois cent soixante' leçons, pourrait faire craindre
qu'on n'embrasse pas convenablement ces études fondamen-
tales, mais quand l'esprit d'ensemble prévaudra dignement,
les leçons seront substantielles et se borneront à diriger au
lieu de le remplacer le travail personnel, qui seul donne
des suites durables.
L'extension actuelle de nos cours tient à leur spécialité
habituelle et à l'empirisme dispersif des professeurs, suite
de notre déplorable régime scientifique.
L'éducation indiquée est destinée surtout aux prolétaires
et à mes yeux il ne doit pas exister d'autre enseignement
organisé, du moins général.
Toute instruction spéciale sera un développement partiel
ou une application déterminée de l'instruction générale,
chacun devenant par elle susceptible d'accomplir seul cette
initiation secondaire.
Jusque dans les grands arts, l'apprentissage professionnel
résultera uniquement de l'exercice sans comporter jamais
aucun véritable enseignement méthodique.
L'Etat ne doit l'instruction qu'aux prolétaires et peut,
en l'organisant sagement, se dispenser de toute institution
spéciale.
Cette éducation ne pourra être instituée que lorsque le
positivisme aura^partout triomphé, comme transition il faut
s'efforcer par la presse, la parole et une suite de cours po-
pulaires sur les sciences positives y compris l'histoire dé-
sormais digne d'un tel rang, d'établir chez les adultes des
convictions systématiques.
Pour éviter toute doctrine officielle ces cours resteront
indépendants du gouvernement, ceux qui coopéreront à ce
grand office transitoire donneront gratuitement leur con-
cours.
VUES D'ENSEMBLE 199

Ainsi alliés avec le peuple, les philosophes imposeront lo


respect aux chefs temporels qui auront recours à leur in-
fluence dans les soulèvements.
Sans disposer h leur gré de la volonté des prolétaires,
ils pourront modifier beaucoup leurs passions et leur con-
duite en appliquant leur influence morale au profit tantôt
de l'ordre, tantôt du progrès. En retour le peuple impo-
sera aux gouvernants le respect de directeurs spirituels
dont les prétentions devront être pures de toute vaine am-
bition.
La modestie populaire s'imagine que seuls les hommes
instruits sont aptes à gouverner, méprise excusable mais
qui conduit souvent à choisir des guides incapables.
Malgré l'orgueil de nos lettrés et même de nos savants,
la plupart des esprits vraiment puissants se trouvent parmi
les praticiens si dédaignés, parfois chez les plus illettrés
prolétaires.
Rectitude, sagacité, cohérence, sont des qualités généra-
lement indépendantes de l'instruction, leur culture résul-
tant de la vie pratique plutôt que d'un apprentissage
théorique. L'esprit d'ensemble, base de toute aptitude po-
litique, manque particulièrement aux classes lettrées, or il
y a confusion entre diverses sortes d'instruction, le peuple
accorde une déplorable confiance politique aux littérateurs,
aux avocats, et le prestige pédantocratique survit aux pres-
tiges théologique et monarchique.
Les talents d'expression écrite ou orale n'entraînent pas
l'aptitude à la conception, leurs possesseurs sont au con-
traire souvent incapables de toute appr/ciation personnelle
nette et décisive, d'où absence de convictions fixes.
Avec leurs puérilités académiques et leur indifférence
des grandes questions sociales, nos savants sont antipathi-
ques au peuple qui place ces questions au-dessus de la poli-
200 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

tique, et veut des guides intellectuels dégagés de toute


prétention au gouvernement, voués uniquement au service
de l'Humanité.
En facilitant au peuple l'accès individuel des positions
supérieures, on le détourne par ce genre de corruption de
sa mission sociale ; on a tort aussi de lui prôner des habi-
tudes d'épargne qui ne conviennent qu'aux classes moyen-
nes, pour accumuler et administrer des capitaux.
Philosophes et prolétaires repousseront ces moeurs qui
dégraderaient leurs caractères sans améliorer ordinairement
leurs situations ; chez eux, l'absence de toute grave respon-
sabilité, le libre essor de la vie affective et spéculative,
constituent les vraies conditions du bonheur, l'ambition
temporelle ou l'avidité pécuniaire les détournent du gou-
vernement spirituel de l'humanité.
Ne formant point une véritable classe, les prolétaires
constituent la masse sociale d'où émanent les classes spé-
ciales comme autant d'organes nécessaires; c'est parmi eux
que se recruteront les chefs temporels, mais après qu'ils
auront exercé dans des travaux privés une autorité prati-
que indispensable à leur éducation politique. L'ordre final
des sociétés assurera le pouvoir temporel aux principaux
chefs des travaux industriels qui peuvent dès maintenant
remplir les divers offices spéciaux, mais sont encore inca-
pables de remplacer la royauté dans son office centrai,
parce qu'ils manquent jusqu'ici d'élévation de vues et de
sentiments.
Quant à nos savants, le régime académique leur a tellement
rétréci l'esprit, desséché le coeur et énervé le caractère,
que la plupart d'entre eux, inhabiles à la vie réelle, sont
indignes du moindre commandement, même scientifique.
fin raison de l'inaptitude de ces diverses classes, nos
prolétaires peuvent seuls fournir de dignes possesseurs du
VUES D'ENSEMBLE 201

suprême pouvoir temporel, jusqu'à la fin de l'interrègne


spirituel.
Leur défaut de notions et habitudes administratives les
rend impropres aux offices spéciaux, mais ils peuvent rem-
plir les hautes fonctions qui n'exigent qu'une vraie généra-
lité sans aucune spécialité ; leur sage et modeste instinct
trouvera les auxiliaires convenables dans les classes qui les
ont fournis jusqu'ici.
Tous les éléments temporels du régime actuel peuvent
ainsi fournir de précieux agents pour notre transition finale,
surtout les militaires et les juges, aisément susceptibles
d'une sincère transformationrépublicaine, sous la puissante
impulsion prolétaire qui assurera le caractère pratique et
l'esprit progressif du gouvernement.
Une telle suprématie aurait l'avantage de rassurer et
calmer la masse populaire sans exiger de compression ha-
bituelle, et de réagir sur les chefs d'industrie pour les ren-
dre peu à peu dignes d'une haute élévation temporelle. 11
faut absolument se garder de faire du pouvoir local une sorte
d'apprentissage pour le pouvoir central, ce mode ne laisse
surgir que de vains discoureurs sans aptitudes publiques,
suivant le type girondin.
Les prolétaires sont d'ailleurs peu propres à s'élever
ainsi, et s'ils avaient le malheur d'y parvenir ils auraient
perdu la rectitude et la spontanéité qui constituent leurs
seuls titres à ce commandement exceptionnel. D'emblée,
sans aucun circuit parlementaire, ils devront monter au
poste temporaire que leur assigne le positivisme.
La marche vers la régénération positive prendra alors un
caractère paisible et énergique', par le concours de philo-
sophes purs de toute ambition et de dictateurs issus du
peuple et étrangers à toute tyrannie spirituelle.
Tout docteur qui voudra commander et tout gouverneur
202 PASSÉ, PRÉSENT BT AVENIR SOCIAL

qui voudra enseigner, seront flétris comme perturbateurs


et arriérés. En un mot, notre gouvernement aura subi l'in-
time transformation qu'eût exigée celui de la Convention s'il
avait duré jusqu'à la paix générale.
Action féminine du positivisme. — Les femmes rappor-
tent au moyen âge leurs prédilections sociales, par juste
regret de la décadence d'une époque où la chevalerie avait
dignement organisé le culte de la femme, un peu aussi par
sympathie naturelle de l'élément le plus moral de l'huma-
nité pour le régime qui affirma la prépondérance de la mo-
rale sur la politique :
Ces regrets font croire que les femmes ont une tendance
rétrograde, mais si l'on subordonne définitivement la force
à la morale, elles s'empresseront de seconder les efforts des
philosophes et des prolétaires pour changer les débats poli-
tiques en transactions sociales ; des moeurs républicaines
fondées sur le sentiment chevaleresque leur feront aimer
cette seconde partie de la révolution.
La femme mérite notre vénération comme étant le type
moral le plus pur de l'Humanité qu'on ne se représente
jamais sous forme masculine; cette prééminence ne saurait
lui procurer d'ascendant social, car l'homme la surpasse
évidemment par tous les genres de force, non seulement
de corps, mais d'esprit et caractère.
S'il ne fallait qu'aimer la femme régnerait, mais il faut
agir et penser, la vie pratique dominée par la force exige
une pénible activité, et l'homme malgré sa moindre mora-
lité doit commander.
L'instinct de leur supériorité affective inspire d'ordinaire
aux femmes le désir de dominer, mais l'expérience leur rap-
pelle que l'empire appartient par nécessité au plus puissant,
ce conflit continu aboutit seulement à une modification per-
manente de la prépondérance masculine.
VUES D'ENSEMBLE 203
Dans le système positif les femmes seront la source do-
mestique du pouvoir modérateur, les philosophes en seront
l'organe systématique et les prolétaires la garantie politi-
que.
Ces derniers n'agissent que par leur nombre, force indi-
recte et précaire, exclue du gouvernement politique et ne
pouvant servir qu'à faire respecter l'influence morale.
L'autre source de force, la richesse qui multiplie peu à
peu les moyens de faire subsister ceux qui ne possèdent rien,
prendra fatalement la direction politique, mais tempérée par
cette influence morale constituée du concours étroit des phi-
losophes et des femmes, alliés avec les prolétaires.
Lorsque nous sommes dégagés de l'oppression théologi-
que et de la sécheresse métaphysique, nous sentons que le
bonheur consiste à développer la sociabilité et à n'accorder
à la personnalité ses satisfactions indispensables, qu'à titre
d'infirmités inévitables.
Prêtresses spontanées de l'Humanité, les femmes cultivent
le principe affectif de l'unité humaine et les abus de la rai-
son et de l'activité sont signaléset combattus par leuramour
qui en souffre directement. Leurs douces remontrances rap-
pellent les autres éléments du pouvoir modérateur à leurs
devoirs, combattent la tendance des prolétaires à obtenir
par la violence ce qu'ils doivent attendre d'un libre assen-
timent, et rectifient chez les philosophes l'abus du raison-
nement.
Ces trois éléments du pouvoir modérateur auront comme
lieux de réunion des temples où présideront les philosophes,
des clubs où dominera l'élément populaire, des salons où la
femme exercera sa douce morale, où le prolétaire se puri-
fiera des germes de violence ou d'envie, où le philosophe,
par des avis affectueux, sera détourné d'orgueilleuses diva-
gations, où enfin grands et riches, après une délicate répar-
201 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

tition d'éloge ou de blâme, sentiront qu'une supériorité


quelconque a comme destination morale le service des infé-
riorités.
Le positivisme apprécie la femme d'abord comme simple
compagne de l'hornm.3, le mariage constituant le degré le
plus élémentaire et le plus parfait de la vraie sociabilité.
L'union conjugale complète et consolide l'éducation du
coeur et est le meilleur type de la véritable amitié qu'em-
bellit une incomparable possession mutuelle. Aucune autre
liaison volontaire ne comporte pareille plénitude de con-
fiance et d'abandon, elle est la seule source où nous puis-
sions goûter entièrement le vrai bonheur consistant à vivre
pour autrui.
Outre sa valeur propre, cette union est la base indispen-
sable de l'amour universel, car celui qui ne peut s'attacher
profondément à l'être qu'il avait choisi pour la plus intime
association, sera toujours fort suspect dans le dévouement
qu'il étale envers une foule inconnue.
Plus se développe l'empire moral de la femme, et mieux
on apprécie la profonde sagesse de l'usage vulgaire qui
chercha toujours dans la vie privée les meilleures garanties
de la vie publique.
La dé[Link] isition inhérente à notre anarchie mentale
ressort de la honteuse législation suivant laquelle, depuis
trente ans, toute vie privée fut murée en France par des
psychologues qui sans doute avaient besoin d'un tel mur.
Le mariage n'atteint son but essentiel, qu'à la condition
d'être exclusif et indissoluble, car aucune intimité ne peut
être profonde sans concentration et sans perpétuité, la
seule idée du changement provoque au changement, or no-
tre courte vie n'est pas trop longue pour que deux êtres
aussi divers que l'homme et la femme aient le temps de se
bien connaître et de s'aimer dignement.
VUES D'ENSEMBLE 205

On a prétendu réduire à une simple condition de climat


le choix entre la polygamie et la monogamie, cette hypo-
thèse frivole est contraire aux faits. Perfectionnant tou-
jours l'institution du mariage ainsi que toute autre, par-
tout notre espèce part de la plus complète polygamie pour
tendre à la plus parfaite monogamie.
En remontant assez le cours des âges sociaux, au Nord
comme au Sud, on retrouve l'état polygame sur lequel pré-
vaut l'état monogame à mesure que la sociabilité se déve-
loppe. L'Orient lui-même y touche aujourd'hui chez ses
populations les plus occidentalisées et la monogamie occi-
dentale a peut-être contribué plus qu'aucune autre insti-
tution, à l'éclatante supériorité de la grande famille mo-
derne.
Le divorce n'est qu'une aberration temporaire contenue
par les répugnances du sentiment féminin et de l'instinct
prolétaire, et le positivisme saura n'accorder sans aucune
conséquence énervante, que des concessions exceptionnelles
qu'interdit le caractère absolu de la doctrine théologique.
Sans injonctions légales, nos moeurs finiront par consa-
crer le devoir du veuvage éternel complément final de la
vraie monogamie, et l'instinct vulgaire a toujours honoré
cette scrupuleuse concentration du coeur. Le positivisme
prescrira dogmatiquement ce veuvage allant même jusqu'à
instituer la communauté de sépulture comme complément
suprême de la monogamie.
La théorie sociologique de la femme se complète en con-
cevant l'office maternel comme l'extension de sa mission
morale. A l'épouse serait attribuée la direction de l'éduca-
tion domestique, comme au représentant naturel du pouvoir
spirituel dans la famille. La partie morale de l'éducation
ne serait plus négligée au profit de la partie intellectuelle,
car si les femmes sont peu propres à diriger l'instruction
206 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

ainsi qu'elle est actuellement conçue, elles pourraient plus


facilement présider à une éducation où domineraient la
morale et les exercices esthétiques.
Les hommes ne sont indispensables que pour l'instruction
théorique et pratique, les philosophes assurant l'éducation
morale et leur influence principale s'exerçant surtout sur
les hommes faits, pour les amener à appliquer convenable-
ment, dans leur vie privée ou publique, les principes incul-
qués à la jeunesse.
L'éducation des sentiments qui affecte le plus l'ensemble
de la vie, la morale spontanée, dépendra essentiellement
des mères, et l'on supprimera les cloîtres scolastiques pour
laisser l'élève dans sa famille.
L'ordre artificiel consiste toujours à consolider et amé-
liorer l'ordre naturel, on ne peut donc systématiser que ce
qui préexiste spontanément. Ainsi, les divers sentiments
doivent avoir un essor propre et antérieur à toute doctrine,
leur culture commence avec la vie et dure pendant tout le
cours du développement physique, revenant nécessairement
aux mères ou à défaut à une étrangère bien choisie qui s'en
acquittera mieux que le père lui-même, si elle s'incorpore
assez à la famille.
La prépondérance maternelle continuera à diriger l'essor
du coeur jusqu'au mariage, puis l'homme contractera envers
son épouse, pour le reste de sa carrière, une subordination
volontaire. Destiné à l'action, il fera consister son principal
bonheur à subir dignement le salutaire ascendant de l'être
voué à l'affection.
En retour, la femme doit renoncer à l'activité habituelle
du sexe dirigeant, car sa délicatesse do sentiment s'altére-
rait dans la vie active, l'autorité nuisant à la pureté des
affections en développant les impulsions égoïstes.
Cette tendance est très sensible dans les classes supé-
VUES D'ENSEMBLE •
207

rieures où la femme riche jouit d'une funeste indépendance


et d'un pouvoir abusif, cette richesse encore plus que la
dissipation et l'oisiveté produit une dégradation morale.
Nos progrès continus ont exclu peu à peu la femme des
fonctions sacerdotales, de la royauté et de toute autre auto-
rité politique ; ils tendent à l'écarter des diverses profes-
sions industrielles et l'existence féminine se concentre de
plus en plus dans la famille, ce qui développe mieux son
légitime ascendant moral.
Dans la loi naturelle de notre espèce l'homme doit nour-
rir sa compagne, règle qui se perfectionne à mesure que
l'évolution humaine s'accomplit. Tout effort pénible doit
être épargné à la femme, le principe positiviste sur les obli-
gations matérielles de l'homme envers elle écartera le reste
de barbarie qu'est la honteuse vénalité résultée de l'usage
des dots, déjà presque nul chez les prolétaires. On inter-
dira aux femmes tout héritage et on empêchera les parents
d'éluder celte interdiction par un escompte spontané.
A 1 homme seul doivent revenir les capitaux, instruments
de travail, la femme étant dispensée de toute production
matérielle.
Cette mesure la préservera d'indignes poursuivants, et ne
deviendra légale qu'après avoir librement prévalu dans les
moeurs '.
Il ne doit y avoir de vraiment particulière à l'homme que
l'éducation professionnelle, résultée d'un judicieux exercice
succédant à un sage essor théorique, et le système d'édu-
cation générale sera étendu aux deux sexes, pour que les
mères, chargées de présider à l'éducation de leurs enfants,

t. 11 est a remarquer que l'emploi des femmes dans l'industrie et l'usage


des dots, nu lieu de diminuer, se sont plutôt développés depuis l'époque
où écrivait A. Comte : cela est d'ailleurs regrettable et évidemment nui-
sible à la salutaire influence morale de la femme sur l'homme.
208 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

aient participé à l'éducation systématique qui la com-


plète. *

Les leçons publiques ne seront pas communes aux deux


sexes, leurs réunions n'auront lieu qu'au temple, au club,
au salon ; un contact prématuré à l'école empêcherait cha-
cun d'y développer son véritable caractère, et les études en
seraient troublées.
Tant que de part et d'autre les sentiments ne sont pas
formés, il importe que les relations restent partielles et cir-
conscrites, surveillées par les mères, sans pour cela insti-
tuer pour les femmes des professeurs spéciaux, car cette

identité d'organes rehaussera la dignité des études fémini-
nes et ramènera spontanément les professeurs aux vues
d'ensemble.
En retour de son précieux ascendant moral comme mère,
puis comme épouse, la nouvelle doctrine instituera le culte
public et privé de la femme.
La chevalerie a laissé de son admirable tentative à cet
égard, des souvenirs impérissables auxquels nous devons la
meilleure partie de nos moeurs occidentales, altérées cepen-
dant par l'anarchie.
La grande institution de la chevalerie répondait au besoin
qui se développe à mesure que l'humanité progresse, d'un
protectorat envers tous les faibles. Sous notre régime indus-
triel ce sentiment chevaleresque changera de mode d'ex-
pression, et nos chefs temporels consacreront non plus leur
épée, mais leur fortune, leur activité et leur énergie, à la
libre défense des opprimés. Or les êtres les plus exposés
aux persécutions sont les femmes, les philosophes et les
prolétaires.
Ce dévouement des forts aux faibles sera une suite natu-
relle de la subordination de la politique à la morale, le pou-
voir modérateur trouvera de généreux patrons au sein même
VUES D'ENSEMBLE 203
du pouvoir directeur qu'il est chargé d'astreindre à ses sé-
vères devoirs sociaux.
Les sympathies pour la femme n'ont surgi qu'en luttant
contre l'égoïste austérité du régime catholique, qui ne con-
sacrait le mariage qu'à titre d'inévitable infirmité, défavo-
rable au salut personnel.
Le vrai bonheur privé ou public résulte au contraire de
l'influence de la femme sur l'homme, comme mère d'abord,
puis comme épouse. Ce culte émané de la reconnaissance
doit être développé par un exercice assidu et le positivisme
retrouvera ainsi la haute efficacité morale que le catholicisme
"retirait de la prière.
Dans l'état normal de l'humanité, la prière purifiée- de
tout calcul personnel deviendra une solennelle effusion jour-
nalière des sentiments généreux, propre à combattre les
impulsions égoïstes et les idées étroites qu'inspire ordi-
nairement la vie active.
La prière humaine aura finalement en vue l'humanité,
mais ce but est vague et l'on doit y être préparé par le
culte féminin, d'abord privé, puis public
Nul n'est assez malheureux pour ne pas trouver parmi les
femmes, soit comme épouse, soit comme mère, un digne
objet d'affection ; ce culte individuel loin d'être détruit par la
mort sera consolidé et épuré par elle. Ceux-là mêmes qui
sont dépourvus d'un digne objet d'affection personnelle,
pourront instituer ce culte privé de la femme en prenant
comme idéal, ainsi que faisaient nos chevaleresques aïeux,
un type féminin adapté à leur nature et choisi parmi les
personnes célèbres do l'antiquité.
Pour satisfaire un besoin analogue chez l'autre sexe il
faudrait lui assigner un exercice semblable, mais suscepti-
ble de développer plutôt le courage que l'amour. Je signale
ici une lacune qu'il m'est impossible de combler, car il
U
210 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

faudrait mieux- que je ne le sais, connaître les besoins inti-


mes des coeurs féminins dont on n'obtiendra l'adhésion,
que lorsqu'une personne de leur sexe aura pleinement adapté
l'exposition de la doctrine positiviste à leur nature et à leurs
habitudes. A une femme seule appartient cette tâche que
je réservais à l'éminente collègue dont je déplore la perte
prématurée.
L'émancipation mentale de l'Occident a commencé chez
les éléments septentrionaux par l'ascendant du protestan-
tisme, puis elle continua dans le centre par une évolution
à tendances anarchiques. La France franchit le calvinisme
pour entrer en plein négativisme voltahïen.
Pourquoi l'Italie et l'Espagne, attardées au catholicisme,
ne franchiraient-elles pas ainsi le déisme ?
Les hommes ont initié au positivisme l'Angleterre et la
Hollande, avant-garde delà Germanie ; aprèsl'appel d'une
Française aux Italiennes et aux Espagnoles, les femmes le
feraient peut-être triompher chez ces populations méridio-
nales détachées du catholicisme avant les nations du Nord,
ainsi que l'attestent leurs monuments et leur poésie.
Aptitude esthétique du positivisme. — D'Homère à Cor-
neille, tous les éminents génies esthétiques ont conçu l'art
comme destiné à améliorer, à charmer la vie humaine, mais
sans devoir jamais la diriger. La suprématie intellectuelle
ne doit pas appartenir à l'imagination, car nos facultés de
représentation et d'expression sont nécessairement subor-
données aux fonctions de conception et de combinaison.
L'art, devenu le but de l'existence, se dégraderait en se
bornant aux agréments sensuels sans aucune tendance mo-
rale, et finirait par provoquer un abject égoïsme chez ceux
qui auraient mis leur principal bonheur à goûter des sons
ou des formes.
L'admiration des populations suscita chez les artistes,
VUES D'ENSEMBLE 211

surtout les poètes, de vicieuses prétentions politiques ; du


rôle de libres auxiliaires de la décomposition dirigée par
métaphysiciens et légistes, les littérateurs élèvent leurs am-
bitions jusqu'à rêver une sorte de pédantocratie esthéti-
que, alors qu'ils ne sont que membres accessoires du pou-
voir intellectuel.
Si les philosophes sont impropres à l'action, la consulta-
tion leur convient, mais les poètes ne peuvent en général
prétendre ni à l'une ni à l'autre. Idéaliser, stimuler, tel est
leur double office naturel, assez noble et étendu pour absor-
ber ceux qui s'y trouvent vraiment destinés, et une misé-
rable agitation politique est plus favorable aux médiocrités
spécieuses qu'aux supériorités réelles.
Une déplorable aptitude à exprimer ce qu'on ne sent ni ne
croit, procure aujourd'hui un ascendant regrettable à des
talents littéraires ou oratoires incapables de toute création
esthétique ou de toute conception scientifique, et la culture
des arts spéciaux est d'autre part souillée par l'avidité pé-
cuniaire.
Un véritable essor de l'art exige autant la compression
des médiocrités que l'encouragement des supériorités, toute
faible production choque vivement un sincère appréciateur,
et l'heureux privilège d'un chef-d'oeuvre esthétique est de
susciter une admiration que les siècles n'amortissent pas,
et qui nous préserve du prétendu besoin d'entretenir le goût
avec des nouveautés qui l'altèrent.
Pour caractériser l'aptitude esthétique du positivisme, il
convient de donner sa théorie générait de l'art.
Sous peine d'impuissance et d'aberration, l'idéalité doit
toujours restei subordonnée à la réalité et l'art consiste en
une représentation idéale de ce qui est, destinée à cultiver
notre instinct da la perfection. Son domaine est donc aussi
Ctcndu que celui de la science.
212 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Celle-ci apprécie les réalités, l'autre les embellit en sui-


vant le même cours naturel des spéculations les plus sim-
ples et les plus extérieures, aux plus compliquées et plus hu-
maines.
«
Une échelle fondamentale commune au vrai, au beau et
au bon, établit 1 intime harmonie entre les trois grandes
créations humaines, philosophie, poésie et politique.
Le positivisme assigne à la poésie une position entre la
philosophie et la politique, comme émanant de la première
et préparant l'autre.
L'art remplira sa mission en construisant des images
vraies, mais dépassant la réalité afin de nous pousser à
l'améliorer lorsque la contemplation de ces images aura
perfectionné nos sentiments et nos pensées.
Ces émotions artificielles, efficaces pour la vie privée,
sont encore plus puissantes envers la vie publique par suite
de l'excitation mutuelle résultée du concours des impres-
sions personnelles.
La politique se proposant d'améliorer l'ordre naturel est
obligée de le connaître, de même la poésie quoiqu'elle se
borne à pousser aux améliorations sans prétendre à les réa-
liser. Ses embellissements imaginaires, même aux âges où
l'on se formait d'autres notions qu'aujourd'hui de la réalité
extérieure, sont toujours assujettis à cette règle. L'évolu-
tion naturelle de l'enfant reproduit cette marche et on le
voit toujours disposé à subordonner son idéal à ses concep-
tions successives du réel.
L'art, par sa nature intermédiaire, est donc également
propre à stimuler le sentiment chez ceux qui le négligent
pour un exercice trop exclusif de l'intelligence, et à déve-
lopper le goût de la contemplation chez ceux qui, sans lui,
se borneraient aux sentiments affectueux.
La léalité étant la source de l'art, il comporte
VUES D'ENSEMBLE 213

trois degrés essentiels, imitation,' idéalisation, expression.


h'imitation constitue la première manifestation des ap-
titudes esthétiques dans notre enfance individuelle ou col-
lective.
Cette représentation ne reçoit le nom d'art, que si elle
est embellie pour faire ressortir les traits principaux ; c'est
en cela que consiste le deuxième degré du développement
artistique, l'idéalisation.
L'élaboration se termine par l'expression proprement
dite, sans la perfection de laquelle les plus sublimes créa-
tions restent méconnues parce que leur communication au
public est incomplète 1.
On rangera les divers beaux arts suivant un ordre de
conception et de succession analogue à celui du régime
scientifique.
La base de celte hiérarchie, l'art le plus général et le
moins technique est la poésie, simple perfectionnement de
l'idiome vulgaire dont la prosodie peut facilement s'appren-
dre en quelques jours d'exercice, et qui a la prééminence
sur tous les arts spéciaux qui lui empruntent presque tou-
jours leurs sujets.
L'art musical est perçu par l'ouïe, sens dont la fonction
est involontaire, ce qui contribue à rendre ses émotions
spontanées et profondes.
La musique, dont une pédanterie intéressée exagère les
besoins techniques nécessaires pour la goûter ou même la

1. L'oeuvre d'Auguste Comte elle-même est un curieux exemple de la


nécessité do l'etpression. Faute d'avoir été clairement <-t éloqucmmcnt
présentée, elle est resléo tellement peu connue du public môme lettré,
qu'une foule dî pligiaires ont pu y puiser pour se taill *r de belles re-
nommées sans grands ff lis d'intelligence. Je souhaite sincèrement que
quelque jeune littérateur de talent y trouve le motif d'une véritable oeu-
vre artistique, l'essai que j'en présente no pouvant passer que pou/ un
résumé.
214 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

produire, est le second des arts et à tous égards le plus


populaire et le plus social des arts spéciaux.
Trois arts s'adressent à la vue, peinture, sculpture, ar-
chitecture.
La peinture développe tous les moyens d'expression vi-
suelle, formo et coloris ; la sculpture n'agit que par la forme,
enfin l'architecture, presque bornée à la beauté matérielle,
n'exprime plus la beauté morale que par des artifices tels
que l'harmonie des proportions. Elle donne bien cependant
la plus imposante formule de chaque phase sociale lors-
qu'elle combine tous les beaux arts en un siège commun,
ainsi qu'elle l'a fait dans nos admirables cathédrales.
On exagère les inclinations esthétiques de l'antiquité po-
lythéique ; sa philosophie fut favorable à un grand essor
de 1 art dans la vie publique, mais les affections domestiques
ou personnelles participaient peu à ces progrès.
Malgré toutes les préventions, le système social du moyen
âge fut plus favorable aux beaux arts qui surmontèrent la
tendance anti-esthétique des croyances dominantes.
Un sentiment très nouveau de la dignité personnelle,
compatible avec le dévouement social, y rendit possible
l'idéalisation de l'existence individuelle, l'émancipation de
la femme permit en outre de développer toutes les émotions
domestiques.
L'influence métaphysique commença la décomposition
des moeurs avant que la langue et la société fussent suffi-
samment formées pour donner de véritables chefs-d'oeuvre
artistiques ; l'art, condamné à idéaliser des croyances et
des moeurs en déclin, trouva une issue factice en prenant
dans le type ancien les moeurs fixes et prononcées qu'il ne
trouvait pas autour de lui. Le régime classique servit d'ex-
pédient mais supprima l'originalité et la popularité qui ca-
ractérisaient l'art au moyen âge.
VUES D'ENSEMBLE 215
Cet artifice est épuisé, Goetho et Byron l'ont poussé jus-
qu'à idéaliser passagèrement le doute lui-même ; mais mal-
gré tous les obstacles l'art a grandi en s'incorporant de
plus en plus à l'existence individuelle et l'avenir sera la
principale époque de l'essor esthétique humain.
Le positivisme, généralisé et devenu source de convictions
fixes et communes, rendra facilement idcalisable l'existence
domestique ou sociale, car toute émotion profondément sen-
tie et spontanément partagée est vraiment esthétique.
Peut-on concevoir régime plus favorable à l'art que celui
qui érige le sentiment en base n'cessaire de l'unité humaine,
et qui assigne pour buta l'existence le perfectionnementuni-
versel surtout moral,?
L'éducation individuelle ayant lieu sous la présidence du
sentiment, la science n'interviendra que pour systématiser
ce que l'art aura spontanément ébauché.
Ainsi les éludes historiques commenceront par une repré-
sentation poétique des diverses phases sociales et l'éloge
de leurs promoteurs essentiels, ce n'est qu'ensuite qu'on
abordera l'histoire proprement dite, les impressions esthé-
tiques ayant ainsi précédé les explications scientifiques.
Le sacerdoce philosophique s'occupera donc du travail
esthétique de l'exposition, beaucoup plus spécialement que
de la conception scientifique ; déjà Corneille, Walter Scott,
Man7cni, poussés par la prépondérance croissante de l'es-
prit historique, ont cherché à idéaliser certaines phases de
l'humanité. Possesseur de la filiation scientifique de tous les
états anléiieurs, le poète positiviste dégagé de l'esprit ab-
solu de la théologie ou de la métaphysique pourra s'iden-
tifier avec un âge quelconque et réveiller nos sympathies
pour lui.
L'art nouveau fera revivre tous les âges antérieurs, dont
quelques-uns seulement sont déjà dignement idéalisés, et
316 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

lormera une suite presque inépuisable d'heureuses créa-


tions.
Comme nous no pouvons idéaliser et peindre quo ce qui
nous est devenu familier, la poésie repose toujours sur quel-
que philosophie capable d'imprimer une direction fixe à l'en-
semble de nos pensées et de nos sentiments. Aussi tous les
vrais poètes, depuis Homère jusqu'à Corneille, ont-ils pro-
fondément participé à la plus forte éducation générale que
comportait leur époque, car il faut que le génie esthétique
ail tout conçu avant de tout représenter.
En notre anarchie où prévaut la spécialité empirique, nos
prétendus poètes se croient dispensés d'initiation philoso-
phique et empruntent en réalité celte base indispensable à
des systèmes arriérés, théologiques ou métaphysiques. Leur
éducation spéciale, bornée au seul talent de formuler, nuit
à leur esprit et à leur coeur, leur interdit toute conviction
profonde, et ne leur laisse développer qu'une habileté techni-
que machinale qui les empêche d'apprécier l'idéalisation,
principal caractère de leur art.
Encore plus technique, notre éducation pour les quatre
arts spéciaux est encore plus vicieuse car toute vocation es-
thétique doit commencer par l'éducation commune à tous,
prolétaires, femmes, poètes, artistes et philosophes.
Aucune autre instruction, même professionnelle, ne de.
vra être conservée, et les arts spéciaux s'apprendront comme
l'industrie par un judicieux exercice subordonné à une digne
initiation. L'impuissance notoire des écoles publiques des-
tinées à former des musiciens et des peintres et qui ne peu-
vent que contrarier les véritables vocations, dispense à cet
égard de toute autre explication.
L'intime connexité de tous les beaux arts doit rendre sus-
pectes les aptitudes de ceux qui se glorifient de n'en sentir
qu'un seul, car l'universalité de leur appréciation a toujours
VUES D'PVSEMBLE 3|7
caractérisé les grands maîtres, même pendant les derniers
siècles.
Une éducation convenable ayant préparé interprètes et
auditeurs à goûter la perfection et à repo'«s»r la médio-
crité, tous les rangs sociaux fourniront, domine on l'a vu
souvent, de dignes organes du pouvoir philosophique dont
les deux missions, instruire et conseiller, exigent un mé-
lange d'aptitudes esthétiques et scientifiques.
Il n'y a aucune incompatibilité entre ces deux génies, ils
diffèrent par leurs combinaisons, concrètes et idéales chez
l'un, abstraites et réelles chez l'autre, mais tous deux em-
ploient l'analyse pour leurs élaborations préliminaires, et
ont pour but final la synthèse.
S'ils n'ont pas les mêmes organes, c'est que leurs offices
ne sauraient être simultanés ; la fixité est indispensable à
l'art, ce qui rend impropre au véritable essor poétique tout
état social qui nécessite de grands efforts philosophiques ;
l'ensemble du passé montre donc les révolutions de la poésie
succédant à celles de la philosophie, sans jamais coexister
avec elles.
En étudiant les types intellectuels qui n'ont pu trouver
un milieu convenable, on reconnaît aisément que les mêmes
esprits auraient cultivé avec un égal succès la philosophie
ou la poésie, selon l'époque de leur apparition.
En un temps plus esthétique, Diderot eût sans doute été
un grand poète, et Goethe un éminent philosophe sous une
autre impulsion publique ; tous les savants qui ont plus
induit que déduit offrent des signe,** évidents d'aptitude
poétique.
En raison des exigences techniques, les arts spéciaux
exigeront une spécialisation, mais moins grande qu'actuel-
lement car les natures fortement esthétiques goûtent tous
les beaux arts et peuvent, comme on l'a vu en Italie au
218 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

xvr siècle, cultiver à la fois les trois arts concernant la


forme.
En raison de ces exigences techniques les femmes ne
cultiveront guère les arts spéciaux, mais elles sont plus pro-
pres que les hommes aux compositions poétiques qui ne
demandent point une contention intense et prolongée, celles
qui concernent par exemple l'existence personnelle ou do-
mestique, Sauf les grands poèmes épiques ou dramatiques,
destinés à idéaliser la vie publique, la femme pourrait par-
faitement prendre pour apanage spéculatif la plupart des
travaux poétiques et même musicaux ; elle réussirait à
combiner la grâce naïve de Lafontaine et la suave délica-
tesse de Pétrarque avec une tendresse plus pure et plus
profonde, de manière à procurer aux opuscules poétiques
une perfection encore inconnue.
Les prolétaires étant privés de l'existence spéculative que
supposent de telles créations, leur aptitude esthétique sera
moins prononcée, sauf peut-être dans des compositions peu
étendues où l'énergie et l'insouciance constituent les prin-
cipales sources d'inspiration '.
En résumé, sauf quelques maîtres spéciaux, plus de
classes esthétiques proprement dites ; seulement une édu-
cation générale qui favorise la culture de tous les modes
d'idéalisation.
En construisant des types dont la science lui fournirales
bases, l'art participera au mouvement "de régénération ;
après avoir glorifié les mérites moraux et politiquesanciens
et ranimé le passé pour rendre à tous familière, sa liaison
naturelle avec le présent, il nous offrira des tableaux anti-
cipés de la vie humaine sous tous ses aspects susceptibles
d'idéalisation.

1. La chanson par exemple.


VUES D'ENSEMBLE 219
Conclusions cl religion de l'Humanité. — Le principe
affectif, la base rationnelle et le but actif du positivisme, so
rapportent à la grande conception de VHumanilé, qui vient
éliminer irrévocablement celle do Dieu '.
Le caractère do ce nouveau Grand Etre consiste à être
composé d'éléments séparables, et son existence repose sur
l'amour qui lie ses diverses parties, sans qu'aucun calcul
puisse jamais tenir lieu d'un tel instinct,
La raison participe à celle condensation finale, car à la
prépondérance universelle du sentiment social correspond
un essor continu de l'esprit d'ensemble, et la notion du
véritable Etre suprême se complète de la connaissance
de toutes les conditions extérieures et intérieures de son
existence.
L'activité fait également partie de l'unité positiviste, car
cet être composé réagit sur son milieu pour le modifier tout
en s'y subordonnant, et de celle réaction vient le progrès.
A la seule humanité dont nous sommes sciemment les
membres, se rapporteront nos contemplations pour la con-
naître, nos affections pour l'aimer, nos actions pour la ser-
vir ; notre vie deviendra donc un véritable culte aussi
intime qu'usuel, exaltant et épurant nos sentiments, agran-
dissant et éclaircissant nos pensées, anoblissant et conso-
lidant tous nos actes.
Le positivisme est ainsi une véritable religion destinée à
prévaloir sur toutes les systématisations provisoires éma-
nées du théologisme initial.
Une fois fondée la vraie science sociale constituée par la
théorie historique, les véritables savants s'élevant à la di-
gnité philosophique et érigés en prêtres de l'Humanité,
obtiendront un immense ascendant intellectuel et moral,

1. Pourquoi? L'une n'oxclul nullement l'autre.


220 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

s'iis restent étrangers à toute autorité temporelle pour


assurer la division entre théorie et pratique et éviter une
dégénération théocratique.
Tous les travaux seront anoblis, la science sera destinée
à étudier l'Humanité, la poésie à la chanter, la morale à
l'aimer, et la politique à la servir.
Nul mystère dans le nouvel Etre suprême ; assujetti aux
fatalités ordinaires, mathématiques, astronomiques, chi-
miques, biologiques, imposées à chaque être réel, il dépend
en outre de fatalités sociologiques étrangères aux natures
moins éminentes.
Ce grand organisme,véritable chef de notre monde, réa-
git par contre puissamment sur lui et possède un caractère
qui n'appartient qu'à lui, la faculté de subdivision de son
existence en vies séparables, d'où deux ordres de fonctions
fondamentales, activité et liaison.
Seules les parties séparables sont directement actives,
mais l'efficacité de leurs actes dépend de leur concours.
Comme l'organisme individuel il comprend une vie de
nutrition dirigée par le pouvoir temporel chef des activités
personnelles, et une vie de relation réglée par le pouvoir
sjiirilucl chargé de donner satisfaction aux instincts de
sociabilité, en assurant la convergence des activités vers le
progrès.
Ni immobile, ni absolu, c'est le plus vivant des êtres
connus, il s'étend de plus en plus par la succession con-
tinue des générations, mais ses modifications comme ses
fonctions fondamentales suivent des lois invariables.
L'ensemble de ces lois enveloppe et domine nos desti-
nées et constitue un spectacle plus imposant que celui de
l'inertie, coupée d'inexplicables caprices, de l'ancien Etre
suprême.
L'étude de son passé nous permettra de déterminer son
VUES D'ENSEMBLE 221

avenir et de caractériser clairement son état présent, ainsi


l'extension continuo de l'idée de fraternité patriotique,
d'abord si étroite, a été le prélude de la conception de so-
lidarité universelle que renferme l'idée d'humanité.
La science, fondement systématique du culte universel,
prend désormais un caractère vraiment sacré. Le génie es-
thétique a devant lui une carrière inépuisable, destiné qu'il
est à idéaliser et vulgariser une conception universelle de
l'existence collective dont l'antiquité n'offrait qu'une bien
faible ébauche, et son essor antérieur n'ayant été qu'une
préparation accomplie avec impatience. Echappé avant la
science au joug théocratique, il n'a jamais accepté franche-
ment que le régime polythéique qui, permettant de repré-
senter des dieux naïvement conformes au type humain,
lui facilitait une idéalisation de nos sentiments élémen-
taires.
A. ces dieux actifs et sympathiques mais sans dignité ni
moralité, le monothéisme avait substitué une divinité ma-
jestueuse tantôt inerte et impassible, tantôt impénétrable
et inflexible ; chacun reconnaîtra dans le nouvel Être su-
prême un supérieur d'où dépend sa propre destinée, mais
en retour chaque digne individualité se sentira indispen-
sable à un organisme qui n'est suprême que par notre
concours.
Aucune terreur dégradante ne viendra troubler notre
amour pour lui, et loin de le supposer parfait nous étudie-
rons avec soin ses imperfections afin de les corriger, l'ai-
mant ainsi d'une affection aussi noble qu'éclairée.
Goethe et Byron ont déjà pressenti la grandeur morale
de l'homme affranchi de toute chimère oppressive, mais ils
n'ont abouti qu'à des types insurrectionnels, conformes à
leur office révolutionnaire. Pour pouvoir chanter dignement
le nouvel homme en présence du nouveau dieu, il faut sor-
222 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

tir de l'état négatif où était retenu leur génie et s'élever à


la contemplation de l'ensemble des lois réelles,
L'art présidera aux fêtes qui constitueront la majeure
partie du culte, office pour lequel les prêtres de l'Humanité
appliqueront leur aptitude esthétique plutôt que leur talent
scientifique.
La synthèse chrétienne repoussait l'imagination et crai-
gnait la raison ; le nouveau Grand Etre ne redoute pas
l'examen et provoque un vaste essor de l'imagination. La
sociabilité érigée en principe de la vraie morale établira sans
artifice ni oppression la prépondérance de l'affection sur la
contemplation et l'action, en respectant la personnalité.
Vivre pour autrui devient le bonheur suprême, s'incor-
porer intimement à l'humanité est le but de chaque exis-
tence.
L'égoïsme atténué par une constante discipline ne peut
entièrement disparaître, mais notre bonheur consistant sur-
tout à aimer, un empire croissant sur notre propre nature
deviendra la meilleure mesure du perfectionnement public
ou privé.
La morale qui correspond à ces principes réunit les avan-
tages de la démonstration et de la spontanéité ; elle ne
comporte aucun subterfuge capable d'éluder les remords
causés par une infraction réelle et nous sommes obligés de
nous juger sans condescendance.
Éclairés par la véritable science, nous sentons qu'une
activité continue est l'unique providence capable d'amélip-
rer notre destinée, et pouvons écarter une prévoyance exa-
gérée autant qu'une stupide indifférence.
Se résigner à tous les maux insurmontables, intervenir
avec une sage énergie dans les cas modifiables, tel est le
caractère de l'existence positiviste individuelle ou collective.
La supériorité de la morale démontrée sur la morale
VUES D'ENSEMBLE 223
révélée se résume par la substitution de l'amour de l'hu-
manité à l'amour de Dieu, résultat d'une lente et difficile
éducation du coeur secondé par l'esprit.
Sa principale préparation consiste dans la tendresse mu-
tuelle des deux sexes, précédée et suivie des autres affec-
tions domestiques ; l'art et la morale tendent à former une
combinaison sur laquelle reposeront nos nouvelles desti-
nées .
Sans la supériorité intellectuelle, l'ascendant moral ne
saurait être un véritable pouvoir spirituel capable de tem-
pérer l'énergique prépondérance de la force matérielle, le
positivisme en constituant la science sociale terminera l'in-
surrection de l'esprit contre le coeur qui dure depuis la
dernière phase du moyen âge, et dont l'origine remonte
même à l'essor de la métaphysique grecque.
Quand la société n'admettra d'aulre providence que la
sienne, elle sera assez disposée à favoriser dans l'établisse-
ment de sa hiérarchie les individus d'une réelle capacité
intellectuelle. Mais la vraie prééminence personnelle est
rare, la vie sociale se consumerait en débats stériles si l'on
prétendait toujours conférer chaque fonction à son meilleur
organe et cette tendance serait profondément perturba-
trice.
11 y a en revanche beaucoup d'avantages moraux et au-

cun danger politique à manifester combien diffèrent parfois


l'ordre de puissance et l'ordre de mérite; l'estime accordée
au plus digne ne compromet pas l'autorité du plus puissant.
Ce contraste des deux classements n'est pas subversif, il
concourt au contraire au perfectionnement moral de tous
et montre que tout organisme compliqué est nécessaire-
ment imparfait.
Une activité égoïste suscitée par des besoins irrésistibles
domine notre existence et enraye l'essor de la raison et du
324 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

sentiment ; le double pouvoir intellectuel et moral qui sem-


blerait destiné à diriger doit par suite se borner à modi-
fier. Mais si le coeur s'efforce de réaliser le bien quand il
en connaît les conditions, l'esprit n'est pas aussi sage et se
résigne difficilement à servir au lieu do régner ; par sa
vaine ambition il trouble davantage le monde que la gran-
deur et la richesse auxquelles il reproche tant de pertur-
bations. Le positivisme réglera celte ambition en lui assi-
gnant la légitime satisfaction d'être un élément modérateur,
mais non directeur.
Pour mieux subordonner la personnalité à la sociabilité,
on substituera dans la régénération décisive les devoirs aux
droits.
Le mot droit doit être autant écarté du langage politi-
que, que le mot cause du langage philosophique.
Il ne put exister de droits véritables que tant que les
pouvoirs réguliers émanèrent de volontés surnaturelles;les
prétendus droits humains introduits par la métaphysique
ne comportaient qu'un office négatif en regard des préten-
dus droits divins, et aussitôt que l'on a tenté de donner à
ces droits de l'homme une destination organique, ils ont
manifesté leur nature antisociale en exagérant d'une façon
monstrueuse l'individualité.
L'état positif n'admettant plus les titres cé[Link]
n'y aura plus aucun droit, mais chacun y aura des devoirs
et envers tous. La garantie individuelle qui résulte de celte
réciprocité d'obligations, équivalent moral des droits anté-
rieurs, n'offre pas leurs dangers politiques, car nul ne
possède plus d'autre droit que celui de faire toujours son
devoir.
Etudier et célébrer l'Humanité a surtout pour but de
nous disposer à la bien servir, sa conservation et son per-
fectionnement exigent notre activité continue tandis que
VUES D'ENSEMBLE 225
l'ancien Etre suprême n'avait aucun besoin réel de nos
services, raison qui fit souvent dégénérer en quiétismo les
cultes théologiques.
L'étude d'un phénomène social exige le concours de
toutes les existences contemporaines et antérieures, coopé-
ration nécessaire qui fait bien sentir combien est immorale
et fausse la notion du droit individuel. Les hommes doi-
vent être conçus non comme autant d'êtres indépendants,
mais comme les divers organes d'un seul Grand Etre, cha-
que citoyen étant considéré comme un fonctionnaire public
qui remplit bien ou mal son office, principe fondamental
qui avait prévalu empiriquement mais qui est méconnu de-
puis le début de notre transition révolutionnaire.
Sans l'intervention scientifique et esthétique d'un nou-
veau sacerdoce, le sentiment social resterait borné à la
simple solidarité actuelle, or la première source de notre
évolution est la coopération des générations successives,
et les aberrations hostiles à l'hérédité sont dues à la mé-
connaissance de la continuité historique.
Chaque génération produit au delà de ses propres besoins
des richesses destinées à faciliter le travail et préparer la
subsistance de la suivante. Les organes de cette transmis-
sion deviennent des chefs industriels dont l'ascendant pra-
tique s'établit d'autant mieux, que les capitaux s'accumu-
lent chez les plus prudents et les plus habiles, véritables
organes nutritifs du Grand Être, recueillant, préparant et
distribuant partout les matériaux. Fiers de cette impor-
tance directe et journalière, ils ont tendance à en abuser
pour imposer le joug d'une ignoble nécessité ; cet empire
inaccessible au sentiment et à la raison a besoin d'être tem-
péré par le concours des forces morales, par le pouvoir
modérateur.
Ces forces morales doivent débattre avec la puissance
15
296 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

politique, des intérêts matériels qui se trouvent réglés par


ces deux principes généraux ;
L'homme doit nourrir la femme ;
La classe active doit nourrir la classe contemplative.
La devise révolutionnaire, Liberté, Égalité, repousse
toute organisation réelle, car un libre essor développe né-
cessairement des différences mentales et morales, et pour
maintenir l'égalité on ne peut comprimer l'évolution.
Lorsque se termina la rétrogradation commencée par
Robespierre, continuée par Bonaparte et les Bourbons, la
célèbre formule Liberté, Ordre public, concilia les deux#
conditions indispensables à la continuation de la révolu-
tion.
La notion antisociale d'égalité était éliminée,, es avanta-
ges moraux se retrouvèrent sans danger politique dans le
sentiment indestructible de la fraternité universelle, qui
depuis le moyen âge n'a plus besoin d'être distinctement
formulé.
La devise de l'avenir sera Ordre et Progrès, mais elle
ne suffira que lorsque l'interrègne spirituel sera terminé.
Il faut en attendant instituer une politique provisoire
destinée à maintenir l'ordre nécessaire à la transition, et
ériger un nouveau gouvernement révolutionnaire aussi bien
adapté à la partie positive de la révolution,que le fut pour
sa partie négative l'admirable création politique de la Con-
vention.
Ce gouvernement sera caractérisé par le plein essor de
la liberté d'exposition et de discussion et par la prépondé-
rance pratique d'un pouvoir central dignement régénéré.
Le rôle de l'assemblée française se bornera au vote de
l'impôt et à l'approbation des comptes proposés par le co-
mité gouvernant ; toute mesure politique, législative ou
executive, appartiendra au pouvoir central obligé seule-
VUES D'ENSEMBLE 227

ment de la soumettre à l'avance à la libre discussion des


journaux, des réunions populaires, des penseurs isolés, sans
que cette universelle condition puisse lui susciter des en-
traves.
Le comité directeur formé de trois prolétaires, dirigeant
l'un le dedans, l'autre le dehors et le troisième les finan-
ces, réunira les attributions ministérielles et les fonctions
royales '.

l.(Suit une description imprévue et puérile du comité positiviste occi-


dental et d'accessoires bizarres, drapeau positiviste, gendarmerie et
flotte positivistes, etc..)
INTRODUCTION AU SYSTÈME DE
POLITIQUE POSITIVE

L'antiquité accordait la suprématie à l'action sur la spécu-


lation, puis 16 moyen âge les subordonna toutes deux à l'af-
fection, source normale de l'unité humaine ; bientôt la reli-
gion démontrée remplacera la religion révélée, comme
celle-ci remplaça jadis la religion inspirée.
Cette nouvelle religion comprendra le dogme philosophi-
que qui concerne nos pensées, le régime politique qui con-
cerne nos actes, le culle poétique qui concerne nos sen-
timents.
Toute religion subordonnant notre existence à une puis-
sance extérieure, doit commencer par apprécier ce maître
suprême et déterminer ensuite la conduite qu'il prescrit et
la vénération qu'il comporte.
Le régime suppose donc le dogme, et le culte se déduit
du dogme et du régime. Ainsi théocratie et théolatrie repo-
sèrent sur la théologie, et sociocratie et sociolatrie repose-
ront sur la sociologie.
La composition hybride de ces trois mots nouveaux
résulte de l'insuffisance de racines purement grecques et
semble d'abord regrettable; cette imperfection grammati-
cale est cependant compensée par l'aptitude d'une telle struc-
ture à rappeler le concours historique des deux sources
antiques de la civilisation moderne, l'une sociale et romaine,
l'autre mentale et grecque.
SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE 229
Le positivisme s'attachera à développer l'efficacité morale
de l'intelligence et celle que possède le sentiment pour
exciter et même inspirer la raison. Cette philosophie éma-
née de la science ne pourra surmonter les oppositions et
s'élever à la dignité de religion, que si elle s'assure l'adhé-
sion des prolétaires et des femmes.
Une profonde connaissance de l'humanité justifie l'em-
ploi logique du sentiment, appui spontané de la raison
naissante, car si l'on a souvent prôné l'efficacité des saines
pratiques corporelles pour seconder le travail intellectuel,
on a méconnu la vertu nécessairement supérieure des saines
impulsions morales, et la religion démontrée devra nous
familiariser avec l'usage intellectuel de l'affection.
L'ancien Grand Etre du monothéisme était simple et ab-
solu, le nouveau sera, par nature, relatif et composé ; de là
résultent l'omnipotence du premier et la dépendance du
second.
La complète autocratie de Dieu était inconciliable avec
une intelligence sans bornes et une bonté infinie, car elle
excluait l'omniscience. Celui qui peut tout apprécier par
simple inspection n'a pas besoin d'intelligence, la médita-
tion n'étant utile que pour suppléer à l'insuffisance des ob-
servations.
De même, les volontés d'un être tout-puissant se rédui-
sent à de purs caprices et ne comportent aucune véritable
sagesse, puisque la sagesse est toujours relative à une néces-
sité extérieure d'approprier les moyens au but. La toute-
puissance est donc incompatible avec une parfaite bonté.
Quand le monothéisme eut prévalu, ces contradictions
tourmentèrent le3 penseurs, car le type divin ne se rappro-
chait plus assez du type humain caractérisé par la combi-
naison de l'activité avec le sentiment et la raison. Dès que
le monothéisme eut consacré l'usage religieux du raisonne-
230 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

ment en s'en servant dans sa lutte contre le polythéisme,


les doutes surgirent.
Le nouveau Grand Etre est au contraire caractérisé par
la prééminence intellectuelle et morale, l'Humanité ne se
compose pas indifféremment de tous les êtres ou groupes
humains passés, présents ou futurs, elle exclut les existen-
ces qui ne furent qu'un fardeau pour l'espèce, et n'accepte
que celles qui se trouvent vraiment associables à son en-
semble.
Elle est à ce titre essentiellement composée de morts,
seuls pleinement jugeables, et en outre les plus nombreux.
L'admission des vivants y est provisoire, pour accomplir
l'épreuve qui leur procurera ou leur interdira l'incorpora-
tion définitive. Tous les vrais éléments de l'Humanité sont
donc nécessairement honorables, et l'on écartera même de
leur souvenir, les imperfections qui pendant leur vie les
poussaient à la discordance.
Le dogme positiviste réalise ainsi l'indispensable combi-
naison entre l'homogénéité et la prépondérance, pénible-
ment cherchée par le dogme catholique avec l'insuffisante
fiction du Christ.
La source d'alimentation et de stimulation de notre vie
intellectuelle comme de notre existence matérielle, est notre
dépendance envers le monde extérieur. Sans cette fatalité
nécessaire qui règle nos plus hautes fonctions, leur cours
spontané serait désordonné et le principal exercice de notre
intelligence consiste à éclnirer notre intervention ou notre
résignation.
L'action, ainsi que la spéculation normale destinée à la
préparer, ont ainsi la même sphère essentielle.
Toute culture théorique par les grands efforts personnels
qu'elle exige, suscite un sentiment excessif d'individualité
qui fait méconnaître l'universelle solidarité, et dispose à
SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE 231

l'immoralité en développant la sécheresse et l'orgueil. Ce-


pendant, à cet égard comme à tout autre,.c'est toujours le
Grand Être qui produit.
La vie pratique qui exige un concours immédiat nous
dissimule moins notre dépendance, aussi la suffisance méta-
physique n'a-t-elle jamais osé y étendre sa fiction de l'in-
dividu construisant tout par sa seule action personnelle. La
vie théorique ne sera préservée des illusions d'un orgeuil
insociable, que par une constante discipline religieuse qui
la ramènera à son office sacré.
L'esprit moderne peut rentrer librement sous la juste do-
mination du coeur, la preuve en est dans la naissance d'une
religion qui reconstruira la prépondérance normale de l'af-
fection, et commencera son office disciplinaire en écartant
au nom de la vraie sociabilité, les théoriciens subalternes
qui persistent dans une anarchie intéressée.
Le dogmatisme renonçant à la vainc recherche des cau-
ses, l'empirisme à la stérile étude des faits, se diviseront le
travail pour concourir au même but, étude des événements
pour améliorer les êtres.
L'empirisme s'arrête à la considération de la famille et
s'élève difficilement à celle de la Patrie ; la science abs-
traite seule put fournir une conception générale de l'Huma-
nité lorsqu'elle eut fondé la sociologie.
La distinction entre études abstraites et études concrètes
se réduit à la division entre théorie et pratique, il n'existe
pas à proprement parler de science concrète ; toute science
devient abstraite quand elle commence à se dégager assez
de l'art qui en dépend, et les études concrètes gagneraient
beaucoup à être conçues et cultivées de cette manière essen-
tiellement pratique.
L'étude de la philosophie sociale doit avoir pour préam-
bule celle de la philosophie naturelle, composée de deux
232 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

grandes sciences, cosmologie ou étude du monde inorgani-


que, biologie ou étude de la vie. Les cosmologistes qui veu-
lent réduire la biologie à une émanation de leur propre
science, et les biologistes qui ne subordonnent pas l'étude
de la vie à celle du monde, sont entraînés à une sorte de
rétrogradation.
Ces deux aberrations, matérialiste ou spiritualiste, sont
contraires au génie de la philosophie natui elle, et la cons-
tance des relations résulte d'une conciliation permanente des
lois biologiques avec les lois cosmologiques.
Mon premier traité a déterminé la hiérarchie des sciences
et le dogme des lois naturelles sera établi par la méthode
objective.
Il faut maintenant revenir sur l'exclusion provisoire de la
méthode subjective.
Renonçant enfin à la recherche des causes, elle servira à
la seule découverte des lois et deviendra ainsi sociologique,
au lieu de rester théologique.
Directrice de l'esprit d'ensemble et ayant acquis ainsi la
positivité qui lui manquait, elle évitera les aberrations théo-
riques à la méthode objective, directrice de l'esprit de détail.
En un mot, la méthode objective ou analyse ayant servi
à tirer de la science une philosophie, la méthode subjective
ou synthèse, convertira cette philosophie en religion.
Le concours alternatif de ces deux procédés de travail,
permet de réparer leur épuisement respectif et d'utiliser
complètement nos forces mentales, si inférieures à leur des-
tination. En outre, les dogmes de la religion finale ne sau-
raient être bien établis qu'après avoir été démontrés par"
les deux méthodes, confirmation décisive qui permettra à la
nouvelle foi de surmonter tout esprit de discussion.
La nouvelle logique religieuse est plus morale que l'an-
cienne, puisque la théologie concevait l'ensemble des êtres
SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE 233

comme créé pour l'homme, tandis que la sociologie destine


l'homme à perfectionner la faible portion de l'ordre univer-
sel qui comporte son intervention. La morale monothéique
si vantéu, ne consistait qu'en un immense égoïsme opposé
à toute vraie sociabilité.
Cosmologie. — L'étude des .existences inorganiques
qui intéressent l'Humanité, comporte deux grandes divi-
sions, cosmologie céleste, appréciant les relations delà Terre
avec les autres astres, et cosmologie terrestre, étudiant spé-
cialement la Terre.
La cosmologie céleste comprend les mathématiques et
l'astronomie.
Les mathématiques se subdivisent en calcul, étude de la
géométrie des anciens, application du calcul à la géométrie
selon l'admirable conception de Descartes, enfin étude ra-
tionnelle de la mécanique avec le secours du calcul et de
la géométrie. On évitera soigneusement les ravages intel-
lectuels causés par l'esprit académique, qui au lieu de cul-
tiver le calcul pour la géométrie et la mécanique, ne voit
dans ces dernières que des sujets d'exercice pour un facile
essor analytique où les signes tiennent lieu d'idées.
Cette prétention des algébristes n'est due qu'au désir
d'abuser de l'aveugle crédit que leur accorde le public, pour
en obtenir à peu de frais d'égoïstes satisfactions matérielles.
La véritable loi du régime préliminaire, démontrée de
nos jours et pressentie et appliquée par tous les véritables
savants, consiste à cultiver chaque science inférieure autan t
que l'esprit en a besoin pour s'élever à la science suivante,
jusqu'à ce qu'il parvienne à la station finale, étude systé-
matique de l'Humanité.
Excès de calcul en mathématiques, usurpation de la phy-
sique par les mathématiciens, de la chimie par les physi-
ciens, de la biologie par les chimistes, tout découle d'un
231 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

vicieux régime qui doit être rectifié dans son défaut ina-
perçu, l'abus de la juste influence déductive de chaque
science sur la suivante.
La première science terrestre à étudier est la physique
dont les trois premières branches, pesanteur, chaleur et
lumière, se rattachent naturellement à l'astronomie. Ensuite
viendra l'acoustique, puis l'électricité qui se reliera à la
chimie.
Malgré les tentatives des géomètres pour ériger la phy-
sique en une sorte de corollaire des sciences mathématiques,
elle devra rester expérimentale.
Enfin la chimie clôturera la cosmologie ; l'esprit y sent
facilement la supériorité de la logique inductive exigeant
une source objective et une certaine coopération sociale,
sur la logique déductive qui excite trop facilement l'orgueil
scientifique, l'esprit s'imaginant que ses conceptions sont
exclusivement tirées de lui-même sans concours extérieur,
et l'usage immoral d'enseigner les sciences sans indications
historiques, aggravant cette erreur.
La chimie ébauche les procédés inductifs particuliers à
la biologie, comme intermédiaire naturel entre l'étude du
monde et celle do la vie ; elle termine l'appréciation de
l'existence inorganique dans son mode le plus intime et le
plus varié, et révèle une activité si rapprochée de la spon-
tanéité vitale, que notre raison eut grand'pcine à l'en dis-
tinguer.
Seule elle permet l'étude rationnelle de l'existence végé-
tative sur laquelle repose l'animalité et même l'humanité,
son influence encyclopédique prépare l'esprit aux habitudes
biologiques et fait naître lidée d'une progression dans la
spontanéité vitale, d'abord végétative ou de nutrition, puis
animale ou de relation, enfin humaine ou sociale.
L'intime constitution des corps est à la fois impénélra-
SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE 235
ble et oiseuse, mais la chimie sera toujours autorisée à con-
sidérer une substance formée de plus de deux corps sim-
ples, comme résultant d'une combinaison binaire dont les
deux éléments peuvent être eux-mêmes déjà une ou plu-
sieurs fois assujettis à semblables décompositions.
Cette conjecture est fortifiée par l'origine biologique de
la plupart des substances équivoques, comme la vie ne
peut susciter que de faibles combinaisons, ce dualisme four-
nit l'explication normale d'un fait qui semble paradoxal.
Ce dualisme universel pourrait être regardé en chimie,
comme l'équivalent de l'inertie en mécanique, ou de l'hy-
pothèse corpusculaire en physique.
Ces trois hypothèses invérifiables ne sont peut-être pas
vraies, mais leur adoption est légitime si elle aide à cons-
tituer l'unité philosophique des sciences correspondantes.
Biologie. — Chez les anciens, l'essor de l'esprit positif
résulta des notions astronomiques, puis des spéculations
chimiques. a
Chez les modernes, sa préparation dépend surtout des
éludes biologiques.
Le développement de cette science émanée de Linné,
Buffon, Haller, eut lieu lorsque la chimie fut constituée et
à la suite des immortels efforts de Bichat, Lamarck, Caba-
nis, Gall et Broussais.
A ce brillant début a succédé une situation anarchique
et rétrograde, qui montre le danger de cultiver isolément
celle des sciences qui exige le plus le régime encyclopé-
dique.
On ne peut contester la subordination'objectivede la bio-
logie envers l'ensemble de la cosmologie, et pourtant nos
biologistes restent étrangers aux méthodes et doctrines ma-
thématiques, astronomiques, physiques et même chimiques.
Dès lors, l'application de la cosmologie à l'étude des
236 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

corps vivants échoit à de purs cosmologistes, incapables


de la bien diriger. Les biologistes dont l'éducation encyclo-
pédique est insuffisante,restreignent alors leur science à la
direction de l'art médical,et ne peuvent que protester contre
son invasion par le matérialisme cosmologique. Tant qu'on
méconnaîtra que la destination principale de la biologie est
de préparer la science sociale, elle oscillera entre ce maté-
rialisme corrosif et un impuissant spiritualisme ; mais toute
vue d'ensemble scientifique ou logique gênant les préten-
tions de la médiocrité ou du charlatanisme, est repoussée
par notre régime académique qui augmente sans cesse le
morcellement et la divagation.
On avait pu croire inébranlable la grande construction
hiérarchique qui forme la base de la biologie, mais les ob-
jections superficielles d'un académicien plutôt écrivain que
penseur, prévalurent sur les conceptions philosophiques de
Lamarck, Oken et Blainville.
Préparée par Cabanis, fondée par Gall, la partie transcen-
dante de la biologie est en stagnation faute de direction
systématique ; elle donne lieu à de stériles débats entre un
matérialisme empirique et un ténébreux idéalisme idéologi-
que ou psychologique, nos biologistes étant aussi incapa-
bles que nos géomètres de concevoir et d'exposer l'ensem-
ble de leur science.
Le génie de la saine biologie doit être synthétique et ten-
dre à établir la théorie abstraite de la vie.
La vitalité des êtres organisés consiste dans leur conti-
nuelle rénovation matérielle, attribut qui les distingue des
corps inertes dont la composition est fixe.
Toutes les autres propriétés vitales reposent d'abord sur
cette existence nutritive ; en un mot, on voit souvent des
corps sans âme, mais on ne voit aucune âme sans corps.
La vie, particulière à certaines substances, ne se montre
SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE 237

que temporaire chez les molécules qui la comportent ; tout


organisme devient donc inerte puis se dissout, si ses'maté-
riaux ne sont point renouvelés.
Nous ne pouvons pas plus expliquer cette instabilité que
cette spécialité ; nous ne saurons jamais pourquoi l'oxy-
gène, l'hydrogène, l'azote, le carbone, sont susceptibles de
former des corps vivants, alors que le chlore, le soufre,
l'iode, ne vivent aucunement ; de même, nous ne pouvons
savoir pourquoi la vitalité ne persiste pas indéfiniment chez
les matériaux susceptibles de l'acquérir.
Comme les organismes inférieurs, l'Etre suprême est
assujetti à l'obligation permanente du renouvellement élé-
mentaire, rénovation qui détermine en lui les deux autres
attributs de la vie universelle ; d'une part le développement
qui se termine parla mort individuelle, d'autre part la repro-
duction qui perpétue l'espèce, chaque être vivant émanant
toujours d'un autre semblable.
Seuls les végétaux vivent directement aux dépens du
milieu inerte, les autres êtres organisés ne peuvent s'ap-
proprier la matière inorganique qu'après son élaboration
végétale.
Les plantes composent donc le premier échelon de la hié-
rarchie biologique, et sont chargées de compenser la faible
puissance assimilatrice des natures plus éminentes, en leur
procurant des matériaux doués déjà d'un premier degré de
vitalité.
Par opposition à la continuité des fonctions végétales,
Bichat a fait ressortir l'intermittence des fonctions anima-
les, propriété qui a donné naissance à la faculté de l'habitude,
première origine des sensations et des mouvements, et base
nécessaire du perfectionnement individuel.
Ainsi surgissait la vie de relation au-dessus de la vie de
nutrition.
238 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Entre les deux attributs de la vie animale, l'un passif la


sensibilité, l'autre actif la conlraclilité, s'en trouve un troi-
sième indispensable à la liaison des premiers, la personna-
lité, qui affectée par les sensations, inspire les mouvements.
L'association entre l'humanité et les espèces animales
disciplinables nous fournit la base systématique de la poli-
tique positive, appelée à diriger la nature vivante dans son
action contre la nature inerte, afin d'exploiter le domaine
terrestre.
Le Grand Etre avec ces animaux comme agents volon-
taires, et les végétaux pour instruments matériels, s'adjoin-
dra ensuite comme auxiliaires aveugles les forces inorga-
niques, à mesure qu'elles se trouveront conquises.
Chaque espèce animale tend à l'empire exclusif de la
terre, comme chaque population humaine à la domination
sur les autres, mais seules les races inoffensives qui nous
sont d'une utilité quelconque, matérielle, physique, intel-
lectuelle ou morale, se propageront et se perfectionneront
sous notre active providence, tandis que les autres dispa-»
raîtront sous nos efforts.
Nous agissons de même sur le règne végétal.
La tendance finale de toute vie est bien la formation d'un
Grand Etre plus ou moins analogue à celui formé par l'Hu-
manité, mais ce ne sont là qu'ébauches éparses qui retom-
bent sous l'empire presque universel de l'égoïsme ; le ré-
gime complet de l'altruisme n'est particulier qu'à notre
race, où il exigea même une longue préparation préalable,
à peine terminée aujourd'hui chez les populations d'élite.
On peut attribuer la prépondérance humaine, d'abord à
notre organisation cérébrale supérieure, ensuite à deux pri-
vilèges physiques précieux, station bipède et structure de
la main, enfin à certaines particularités organiques propres
à stimuler l'exercice de nos facultés principales, particula-
SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE 239
rites parmi lesquelles on doit signaler notre nudité excep-
tionnelle.
Ici se termine mon appréciation systématique des trois
modes propres à la vitalité, végélalilé, animalité et socia-
lilé. A l'existence d'abord mathématique, puis physique,
enfin chimique des êtres inertes, succède naturellement
l'existence d'abord végétale, puis animale, et enfin sociale
des êtres vivants ; l'enchaînement successif de ces six modes
essentiels d'existence constitue la hiérarchie fondamentale
concrète et abstraite, par laquelle la philosophie positive
remplace les aperçus primitifs sur la coordination univer-
selle ; le contraste nécessaire entre la vie et la mort ne
comporte aucun autre lien réel.
Ayant ainsi posé les bases d'un véritable traité abstrait
de la vie, je compléterai ce travail philosophique en carac-
térisant l'esprit, puis le plan de cette vaste construction
scientifique dont l'exécution ne m'appartient pas. Toute
conception biologique repose sur une double harmonie entre
l'organisme et le milieu, ou plutôt entre les agents et les
actes.
La première de ces deux relations est générale, mais la
seconde est spéciale puisqu'elle coordonne les divers genres
d'activité.
Plus les phénomènes se compliquent et moins notre esprit
peut les séparer d'un siège quelconque, ainsi toutes les
études sur notre nature intellectuelle et morale n'ont abouti
qu'à des doutes indéfinis, jusqu'à ce que le génie de Gall
y ait fixé certaines notions fondamentales, à l'aide d'une
hypothèse très hasardée sur l'appareil cérébral.
La considération des organes ne serait-elle point indis-
pensable pour diriger l'action et même l'éducation, qu'elle
deviendrait nécessaire afin de guider la pure spéculation ;
ce besoin est tel, que faute d'hypothèses propres à devancer
210 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

leur vraie détermination, il peut y être satisfait d'une ma-


nière provisoire par l'usage de sièges indéterminés, dont
l'emploi rend moins vagues les pensées physiologiques.
Bichat, en décomposant de nombreux organes en quel-
ques tissus uniformes, partout doués des mêmes attributions
fixes et en rapport avec leur structure, a permis de systé-
matiser en biologie l'harmonie des deux ordres statique et
dynamique.
Le rapport entre l'organisme et le milieu devient pleine-
ment appréciable, puisqu'il est désormais caractérisé par un
tissu convenable.
A la vie végétative, seule universelle, correspond le tissu
cellulaire, unique base de toute structure organique. Sur
cette trame fondamentale se forment les deux tissus propres
aux deux attributs caractéristiques de l'animalité.
Des biologistes sans éducation mathématique ne peuvent
surmonter les hautes difficultés logiques de leur propre do-
maine, ils doivent se familiariser avec les autres études
cosmologiques et leurs méthodes, afin de ne pas être obli-
gés de renoncer entièrement à l'exploration expérimentale
qui seconde la méditation sans cependant en dispenser.
La judicieuse observation des malades institue envers les
êtres vivants une suite d'expériences indirectes, propres à
éclaircir bien des notions dynamiques et même statiques.
Broussais a établi que les phénomènes de la maladie
coïncident essentiellement avec ceux de la santé, dont ils
ne diffèrent que par l'intensité.
Ce lumineux principe est devenu la base de la patholo-
gie ainsi subordonnée à l'ensemble de la biologie ; un usage
étendu et approfondi de ce puissant moyen d'observation
pourrait presque dispenser d'expériences proprement dites.
Ce principe n'a pas encore été convenablement appliqué
aux fonctions intellectuelles et morales, en sorte que
SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE 241

leurs maladies étonnent et émeuvent sans nous éclairer.


Il faut d'autant plus compter sur l'assistance systéma-
tique de l'analyse pathologique, que la profession médicale
est destinée à devenir un accessoire régulier du sacerdoce
sociologique, comme elle émana jadis du sacerdoce théolo-
gique ; ce sage moyen d'exploration, outre son efficacité
pour les questions biologiques, constituera une heureuse
préparation aux procédés analogues envers la science finale.
Je ne crains pas d'assurer que le principe de Broussais
peut être étendu à l'organisme collectif, car je l'y ai sou-
vent appliqué pour confirmer ou perfectionner les lois so-
ciologiques.
L'analyse des révolutions ne saurait donc éclairer l'étude
positive de la société, sans l'initiation logique résultée de
l'observation des cas plus simples que présente la biologie.
Enfin le principal résultat des études biologiques est l'es-
sor qu'elles ont donné à la logique comparative en créant
la théorie des classifications, troisième mode d'induction
encore plus différent de l'expérimentation, que celle-ci ne
l'est de la simple observation. Les avantages de cette forte
élaboration préparatoire se feront sentir lors du développe-
ment de la méthode historique, seule propre à rallier et ré-
gler toutes les autres.
On a tenté de prolonger la série biologique, surtout ani-
male, au-dessous jusqu'à sa source végétale, mais nul n'a
songé à un prolongement bien plus utile au-dessus, jus-
qu'au terme social.
L'esprit logique et scientifique delà biologie étant appré-
cié, il me reste à caractériser rapidement son plan dogmati-
que par la simple exposition des leçons du cours de biologie,
sujet de la cinquième année de l'enseignement positiviste.
Ce cours comprendra : préambule statique, doctrine
dynamique, conclusion synthétique.
10
212 PASSÉ, PnÉSENT ET AVENJR SOCIAL

Le préambule expliquera ; la nature, la destination, le


pion do la biologie systématique ; ensuite les perfectionne-
ments qu'elle apporte aux méthodes fournies par la cosmo-
logie ; enfin l'ensemble des procédés logiques qui lui sont
propres. Il continuera par la philosophie anatomiquo (étude
des tissus, dos organes, des appareils), et se terminera par
les classifications (des êtres et des organes, de la hiérar-
chie biologique), enfin par l'explication de l'ascension ani-
male, des mollusques aux vertébrés.
La doctrine développera les indications du préambule sur
les trois modes essentiels de vitalité, végétalité, animalité,
socialité.
La conclusion caractérisera l'unité générale de l'être, sa
subordination envers le milieu, l'ensemble de sa réaction
conservatrice.
Je vais placer ici vxne rénovation de la théorie des fonc-
tions intérieures du cerveau qui constituent l'existence in-
tellectuelle et morale.
Cette rénovation, préparée parle génie de Gall, attendait
son accomplissement de l'inspiration sociologique.
Toutes les écoles réduisaient les attributs humains à la
seule intelligence, lorsque Gall détruisit cette ténébreuse
unité des psychologues et idéologues. Etablissant la plura-
lité nécessaire des organes intellectuels et moraux, il attribua
l'ensemble des fonctions supérieures au seul appareil céré-
bral, alors que les passions étaient encore rapportées aux
viscères végétatifs.
La doctrine cérébrale doit être subjectivement instituée,
car la détermination des organes cérébraux ne peut résul-
ter que de 1 examen de l'exercice des fonctions mentales,et
morales, l'étude de la structure d'un appareil quelconque
indiquant rarement ses fonctions.
,
Les localisations tentées jusqu'ici sont insoutenables faute
SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE 2^3
d'une appréciation approfondie do l'existence intellectuelle
et morale.
La nature et la marche des facultés et penchants étant
les mêmes dans l'espèce que chez l'individu, la connaissance
do la sociologie permettra do bien aborder le problème,
l'observation servira ensuite a vérifier les lois ainsi dévoilées
par l'évolution sociale.
Ce sujet ne sera qu'ébauché en biologie, et l'inspiration
sociologique sera contrôlée et consolidée par l'appréciation
zoologique.
Le génie trop analytique de Gall l'a entraîné à mécon-
naître que le cerveau ne doit pas être considéré isolément
de l'ensemble do l'organisme et l'on rectifiera cette dévia-
tion.
Avant lui, les physiologistes n'étudiaient dans le cerveau
que les fonctions passives pour sentir, et actives pour mou-
voir, en négligeant les opérations intermédiaires intellec-
tuelles ou affectives, qui succédant aux sensations et précé-
dant les mouvements, constituent leur lien nécessaire. Ces
fonctions intérieures étaient attribuées aux viscères ou sim-
plement niées. Gall sentit la nécessité de les distinguer et
de réunir leur ensemble dans un même appareil, le cerveau,
qu'il décomposaen plusieurs organesintellectuelsouaffeclifs.
Il négligeait l'évidente réaction mentale et affective des
viscères végétatifs qui était déjà consacrée, et souleva ainsi
de nombreuses et légitimes réclamations, d'autant plus
justifiées que ses disciples n'imitèrent guère que ses dé-
fauts en érigeant une doctrine cérébrale .entièrement sépa-
rée de la physiologie générale.
Cela fit avorter sa tentative, qui détermina cependant
l'impulsion qui se terminera par une construction systéma-
tique.
Gall et ses disciples ont multiplié les organes cérébraux
244 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

faute d'avoir bien analysé leurs fonctions, car la pure ana-


tomio est incompétente pour effectuer leur dénombrement
ou déterminer leur situation.
Me bornant aux limites actuelles de positivité, et lais-
sant à mes successeurs l'emploi ultérieur du mode objectif
lorsqu'il sera devenu convenable, je vais construire subjec-
tivement la vraie doctrine cérébrale.
Sa puissance est constatée par l'ensemble de ce traité, car
elle m'a souvent guidé secrètement dans le discours préli-
minaire.
La grande difficulté est de classer les fonctions intel-
lectuelles et morales d'après une saine appréciation de la
nature humaine et animale, mais ce classement bien fait,
détermine aussitôt le nombre et le siège des organes cé-
rébraux.
Par une erreur qui m'a longtemps arrêté, Gall établis-
sait entre les penchants et les sentiments, une distinction
dont l'inanité se manifeste par l'impossibilité de l'appli-
quer aux diverses fonctions affectives.
Chacune d'elles est un sentiment tant qu'elle reste pas-
sive, et constitue un penchant dès qu'elle devient active.
Il n'y a donc de distinction réelle, que celle nécessaire
entre les deux modes alternatifs de toute force.
Après avoir écarté cette inutile division, je sanctionnai en-
core plus systématiquement que Gall, la différence vulgaire
entre l'esprit et le coeur.
Celte différence est ébauchée en biologie où l'ensemble
de l'animalité la manifeste, et la prépondérance du coeur
est nettement marquée dans ma classification cérébrale où
le coeur fournil treize éléments statiques ou dynamiques,
et l'esprit cinq seulement.
On observe aussi que les organes moraux sont en géné-
ral plus volumineux que les organes intellectuels, ce qui
SYSTEME DE POLITIQUE POSITIVE 245
achève de caractériser anatomiquement l'énergie supérieure
des attributs correspondants,
Pour qu'ils soient mieux liés aux appareils sensitifs, on
est conduit à placer en avant du cerveau les organes intel-
lectuels, et surtout en arrière les organes moraux qui com-
mandent les appareils moteurs. Cette conception binaire
doit devenir ternaire, si l'on veut se représenter la marche
générale d'un tel ensemble.
Il faut en effet diviser les fonctions morales en affectives
et actives, car le langage, interprète naturel de la sagesse
pratique, indique nettement celte division sous deux for-
mes équivalentes, par le double sens moral de chacun des
deux mots, coeur, caractère, désignant tantôt l'affection
qui dispose a agir, tantôt la force qui dirige l'action.
Le cerveau est donc réparti entre trois groupes de fonc-
tions intérieures, intellectuelles,affectives, actives. Sa prin-
cipale masse surtout postérieure, est affectée au sentiment,
sa partie antérieure à l'intelligence, et sa portion moyenne
à l'activité.
Je conçois la région affective comme dépourvue de rela-
tions immédiates avec les appareils sensitifs et locomo-
teurs ; et rattachée indirectement au dehors par les deux
autres régions cérébrales, de sorte qu'elle ne peut recevoir
les impressions extérieures et transmettre les impulsions
émanées de ses propres désirs, que par leur intermé-
diaire.
La spontanéité résidera donc surtout dans la région affec-
tive du cerveau, bien que chacune des deux autres ait aussi
ses tendances propres et éprouve le besoin d'un exercice
qui lui procure satisfaction, indépendamment de toute des-
tination.
Ainsi tous les animaux supérieurs présentent l'impor-
tant phénomène de l'ennui, lorsque leur existence maté-
216 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

riello se trouve suffisamment assurée pour ne pas les préoc-


cuper constamment.
Si l'exercice intellectuel n'était point habituellement su-
bordonné à une destination affective, il n'aboutirait qu'a
de vagues et incohérentes contemplations, et le moteur
moral indispensable pour le diriger et le coordonner, est
soit personnel, soit social.
L'harmonie fondamentale de l'âme est toujours caracté-
risée par ce vers :
Agir par affection, et penser pour agir.
Les trois ordres de fonctions du cerveau sont certaine-
ment assujettis à l'intermittence qui caractérise tous les
attributs d'animalité, et l'on éprouve un certain embarras
h concilier l'alternative nécessaire d'action et de repos, avec
la continuité qu'exige l'efficacité d'opérations quelconques.
La symétrie des appareils cérébraux résout cette difficulté,
en permettant au dedans comme au dehors, l'usage alter-
natif des deux moitiés droite et gauche de chaque organe.
Il faut faire une distinction entre la région affective du
cerveau et les deux autres.
Celles-ci, par suite de leurs relations directes avec les
appareils extérieurs de sensation et de mouvement, sont
assujetties comme eux à la loi de sommeil, mais la prépon-
dérance de la vie affective exige de son siège cérébral une
activité plus soutenue.
Je regarde en effet celui-ci comme ne se reposant jamais,
sauf l'alternance de ses parties symétriques : Le sommeil
en suspendant impressions extérieures et mouvements, en-
gourdit périodiquement les deux autres régions, mais la
masse affective veille toujours pour maintenir la continuité
et l'unité de chaque existence animale. Comme il faut en
outre conserver l'assistance cérébrale nécessaire aux fonc-
SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE 247

lions végétatives, cette région du cerveau doit, à ce double


titre, fonctionner davantage dans le sommeil que pendant
la veille, pour suppléer au repos des deux autres. L'inertie
de celles-ci permet cependant rarement la manifestation
de telles opérations affectives, qui ne laissent presque ja-
mais de traces distinctes et durables. Les rêves ou délires
fournissent seul un indice des inclinations dominantes, li-
bres de toute contrainte extérieure.
Fondions affectives, — La vie affective qui domine et
coordonne l'existence, se décompose en personnalité et
sociabilité, égoïsme et altruisme.
La personnalité, même chez notre espèce, a une prépon-
dérance nécessaire pour assurer l'existence végétative in-
dividuelle, mais le progrès social pousse h l'inversion de
l'économie individuelle, et développe le plus faible instinct
en comprimant le plus énergique.
Le conflit permanent entre sociabilité et personnalité est
la base de la vraie théorie de la vie affective, dont l'ébau-
che appartient à la biologie et l'essor décisif a la science
sociale.
L'égoïsme comprend l'instinct de conservation, qui se
subdivise en instincts nutritif, sexuel, maternel, et l'ins-
tinct de perfectionnement, qui se subdivise en instincts
militaire et industriel.
Deux penchants relient l'égoïsme à l'altruisme, l'orgueil
ou besoin de domination, qui nous pousse à commander,
la vanité ou besoin d'approbation, qui nous pousse à per-
suader en conseillant. Ces deux penchants sont les premiè-
res sources de nos deux pouvoirs élémentaires, puissance
temporelle et puissance spirituelle.
L'altruisme ou désir de vivre pour autrui se complète
par les penchants supérieurs d'attachement, de vénération
et de bonté ou d'amour universel.
248 PA"SSÉ, PRÉSENT
ET AVENIR SOCIAL

L'attachement suppose l'égalité et ne lie profondément


que deux êtres a la fois, la vie domestique lui suffit et il a
produit la monogamie, poussée parfois jusqu'au veuvage
complet.
La vénération beaucoup plus étendue, a pour caractère
essentiel la soumission volontaire, et s'adresse surtout aux
chefs, constituant une transition naturelle entre la ten-
dresse particulière et l'amour universel.
Quant à cette dernière inclination, elle n'admet aucune
division, tout en comportant beaucoup de degrés, depuis
l'amour de la tribu jusqu'au plus vaste patriotisme et
même jusqu'à la sympathie envers tous les êtres assimila-
bles, s'affaiblissant mais s'ennoblissant à mesure qu'elle
s'étend.
Les anciens attributs intellectuels des doctrines des psy-
chologues et idéologues, mémoire, imagination, connais-
sance, jugement, sont purement intellectuels, un seul ap-
partient au domaine affectif, la volonté, dernier état du
désir, quand la délibération mentale a reconnu la conve-
nance d'une impulsion dominante.
Fonctions mentales, — Il y en a de deux sortes, les
unes relatives à la conception, les autres à l'expression. •
Si l'expression suppose la conception, elle en est le
complément indispensable pour la transmission, et aussi
comme épreuve de maturité et moyen de perfectionne-
ment.
La contemplation et la méditation sont les fonctions
mentales relatives à la conception, qui s'opère toujours
par quatre opérations successives :
Observation des êtres, observation des événements, éla-
boration des principes, prévision des conséquences.
Quant à l'expression ou langage proprement dit, elle exige
le concours de toutes les fonctions intellectuelles.
SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE 240
Pour terminer ma théorie cérébrale, il me reste h parler
du fonctionnement pratique du cerveau. Le principe d'im-
pulsion émano des régions affectives et le moyen consulta*
tif appartient exclusivement à l'esprit, mais l'exécution dé-
pend du caractère,
Tout être actif doit être doué de courage pour entrepren-
dre, de prudence pour exécuter, et de fermeté pour accom-
plir.
Ces trois qualités indépendantes du coeur et de l'esprit
constituent le caractère, et c'est de leur concours que dé-
pend tout succès pratique.
Rapports entre le physique et le moral. — Ils ont lieu
par relation active ou passive entre viscères végétatifs et cer-
veau, par suite de la connexité entre les vaisseaux et les nerfs
qui s'assistent réciproquement pour la nutrition et l'excita-
tion. La liaison finale n'a lieu qu'avec la partie affective du
cerveau qui concerne les instincts personnels et conserva-
teurs. L'instinct de conservation de l'espèce en particulier,
exige une liaison immédiate du cerveau aux appareils or-
ganiques correspondants, les deux sexes différant en ce que
la sexualité domine chez l'homme, et la maternité chez la
femme. Chacun des appareils corrélatifs affecte donc le cer-
veau par action directe et spéciale, et en outre par le sang
qu'il en reçoit. Les liquides sécrétés par ces organes sont
susceptibles de résorption lorsqu'ils ne, sont point expul-
sés, et cette résorption stimule ou calme le cerveau, sui-
vant qu'elle s'opère sur du liquide fécondateur ou du
liquide alimentaire.
La femme surpassant l'homme par un développement
très complet des deux systèmes nerveux et vasculaire, se
trouve le meilleur type de l'influence réciproque entre vie
cérébrale et existence corporelle. La réorganisation de la
société la place à la tête de la sociocratie et l'utopie de la
250 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Vierge-Mère peut devenir pour les plus pures et les plus


éminentcs, une limite idéale qui les poussera à systémati-
ser la procréation en l'ennoblissant. La solution réelle d'un
tel problème n'est peut-être pas inaccessible si l'on songe
?i l'empire, à peine ébauché jusqu'ici, que l'espèce la plus
modifiable peut exercer sur sa propre constitution.
Il faut déplorer ici la désuétude que le monothéisme a
fait subir aux spéculations polythéiques sur le phénomène
des rêves ; lorsqu'on se sera formé du sommeil des notions
positives, la connaissance do l'influence des viscères végé-
tatifs sur le cerveau permettra d'apprécier les altérations
de la vie intérieure, corporelle et cérébrale, causées par cette
suspension de rapports extérieurs.
Suivant ma théorie cérébrale, l'état de sommeil ne pré-
sente jamais le caractère purement passif, la vie affective
et la vie végétative y persistent et peuvent produire des
résultats appréciables en modifiant l'intelligence et même
l'activité, plus profondément que lorsque leur influence se
complique de celle du milieu.
D'après ce principe', la science sacrée pourra systémati-
ser l'interprétation des rêves, ou régler leur cours par des
impressions convenables, cérébrales ou corporelles.
STATIQUE SOCIALE

La statique sociale caractérise l'ordre humain sous cha-


cun de ses aspects fondamentaux, puis détermine pour cha-
cun d'eux le régime normal qui correspond à notre nature.
Elle se divise en sept parties :
La première établit la théorie générale de la religion.
La deuxième pose l'ensemble du problème humain,
,
d'après les lois de notre nature fournies par la biologie.
La troisième établit le véritable type de la famille, élé-
ment naturel de la société et base nécessaire de notre essor
moral.
La quatrième montre la transition entre la famille et la
société établie par l'institution du langage, surgie de la
première et développée par la deuxième.
La cinquième apprécie la structure des sociétés et mon-
tre leur identité essentielle parmi leurs diversités appa-
rentes.
La sixième montre les fonctions des organes sociaux en
tous temps et en tous lieux, et manifeste clairement l'iden-
tité fondartientale du type naturel.
La septième apprécie les limites des modifications pro-
pres au système social, l'étendue des variations qui résul-
tent des temps et des lieux, et celle des modifications dues
à l'intervention humaine.
On pourra ensuite aborder l'étude de l'évolution humaine
ou dynamique sociale.
THÉORIE DE LA RELIGION OU DE L'UNITE
HUMAINE

D'abord spontanée, ensuite inspirée, puis révélée, la reli-


gion devient enfin démontrée.
Sa constitution normale doit satisfaire à la fois le senti-
ment, l'imagination, le raisonnement, et embrasser en outre
l'activité, ce que ne firent jamais le fétichisme, le poly-
théisme, ni surtout le monothéisme.
Les caractères communs aux trois régimes provisoires se
retrouveront évidemment dans le régime définitif, dont la
véritable nature est indiquée par la succession naturelle des
religions précédentes.
Il faut dissiper l'incertitude présentée par la signification
du mot religion.
II indique l'état de pleine harmonie entre l'existence in-
dividuelle et l'existence collective, quand toutes leurs par-
ties sont dignement reliées et coordonnées.
Le coeur, l'esprit, l'activité, concourent à cette unité.
La religion est alors pour l'âme, un consensus normal
comparable à celui de la santé pour le corps.
L'existence humaine étant à la fois individuelle et col-
lective, chacun de ces deux modes suscite une attribution
correspondante de la religion, qui règle chaque existence
personnelle et rallie les diverses individualités.
Toute doctrine propre à satisfaire pleinement un seul es-
THÉORIE DE LA RELIGION OU DE L'UNITÉ HUMAINE 253
prit, est par cela même capable de rallier graduellement
tous les autres, dont le nombre n'influe que sur la rapidité
du concours. De là la confiance involontaire des rénova-
teurs dans l'ascendant social et le succès de leurs systèmes,
dignement sanctionnés par cette épreuve personnelle.
Le règlement devient ainsi la base du ralliement.
,
Tout état religieux, exige le concours continu du raison-
nement et du sentiment, isolément impropres à établir une
véritable unité.
L'intelligence nous fait connaître la puissance extérieure
à laquelle est subordonnée notre existence, et nous som-
mes d'autre part animés d'une affection capable de rallier
nos semblables, de sorte que notre soumission extérieure
et notre discipline intérieure se secondent naturellement,
Dcns l'anarchie actuelle,le sentiment seul maintient une
certaine convergence, et ce fait nous entraîne à concevoir
l'unité humaine comme fondée sur la seule condition mo-
rale. L'imperfection évidente d'un tel ordre suffit à mon-
trer l'insuffisance de ce seul principe pour nous régler et
nous rallier.
Lorsque la croyance h une puissance extérieure est chan-
celante, les plus purs sentiments sont impuissants à em-
pêcher d'immenses divagations et de profondes dissidences ;
si l'on suppose l'existence entièrement indépendante du de-
hors, notre bienveillance s'épuise bientôt par un exercice
stérile et incohérent *.
La religion doit donc, avant tout, nous subordonner à
une puissance extérieure.
Ce grand dogme sociologique n'est que le développement
de la notion biologique de subordination nécessaire de l'or-

1. Lire & ce sujet l'orgueilleux Nietzsche, parlant des < Hom es'de
troupeau ».
254 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

ganisme envers le milieu, et le plus orgueilleux rêveur ne


peut la méconnaitro puisqu'elle détermine sa conduite ha-
bituelle.
L'acceptation de cette nécessité ne suffit pas pour assu«
rer le bonheur et la dignité de l'homme, il lui faut aussi la
liberté des affections bienveillantes qui le poussent à une
soumission volontaire, bien différente d'une servilité dégra-
dante.
Pour que cette soumission soit complète, elle doit venir
de l'amour et du respect, combinés dans le sentiment de la
reconnaissance,
La combinaison des deux conditions aimer et croire est
donc la base de l'état religieux, la foi ne saurait être entière
sans l'amour qui incite à croire en surmontant l'orgueil,
tandis que la foi dispose à aimer en prescrivant la soumission,
Tels sont les offices respectifs du sentiment et de la rai-
son dans la constitution de l'unité humaine.
Le concours de l'amour et de la foi ne donne point un
véritable équilibre, mais un mouvement continu dont la loi
consiste à tendre toujours vers une meilleure union ; notre
nature devient ainsi de plus en plus religieuse, quelque
étrange que doive sembler aujourd'hui une telle loi.
Pour compléter la théorie abstraite de la religion, il reste
à définir sa composition.
Concernant à la fois l'esprit et le coeur, elle est formée
d'une partie intellectuelle ou dogme, qui détermine l'ensem-
ble de l'ordre extérieur auquel est subordonnée notre unité,
et d'une partie morale dérivée du dogme, et composée du
culte et du régime. '
Le culte règle nos sentiments. Le régime, d'abord moral,
puis politique, règle nos actes privés ou publics.
Ainsi sont embrassées les trois faces essentielles de notre
existence: penser, aimer, agir.
THÉORIE DE LA RELIGION OU DE L'UNITÉ HUMAINE 255

L'usage universel caractérise la religion surtout par son


culte, mais elle a le dogme pour guide, et le régime pour but.
Pour bien l'apprécier, il est donc avantageux de la dé-
,
composer : dogme, culte, régime ; se superposant bien net-
tement aux trois formes de l'existence : scientifique, esthé-
tique, pratique ; et combinant les trois grandes constructions
humaines: philosophie, poésie, politique.
Le fondement, la composition et la destination de la re-
ligion étant ainsi établis, la difficulté consiste à obtenir
que l'ordre extérieur règle le dedans sans altérer sa spon-
tanéité. La vanité de toute construction intellectuelle non
subordonnée à cette puissance indépendante étant bien
démontrée, cela nous astreint à une première discipline
qui nous fait chercher en dehors de nous les fondements de
notre propre conduite, et forme la base d'une moralité du-
rable.
La chimérique indépendance rêvée par l'orgueil métaphy-
sique, déterminerait au contraire une incurable prépondé-
rance de la personnalité.
L'union mutuelle se présente en second lieu comme notre
principale ressource contre une telle destinée, et, en effet,
une grande partie de l'industrie humaine est employée à
atténuer pour nous les effets de lois immodifiables telles que
celles des heures, des saisons, des climats, développant
ainsi l'essor de nos instincts sympathiques.
La théorie de la vraie religion unira donc l'homme et le
monde, et notre raison se dégagera de l'absolu pour recon-
naître la nature relative de l'ordre extérieur.
Kant l'a dignement senti, la notion" de cet ordre exige
autant un esprit qui le perçoive, qu'un monde qui le pré-
sente, or nos tendances mentales se mêlant aux indications
extérieures, en modifient le résultat définitif. Ainsi l'organe
comparatif cherche des analogies pour former des hypothè-
256 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

ses et aspire sans cesse à construire des systèmes ; cette


inclination cérébrale participe à la notion finale qui devient
dans notre esprit plus régulière qu'elle ne l'est en réalité.
Cette subjectivité accessoire a poussé d'ignorants succes-
seurs de Kant, à un idéalisme immoral qui rejette docto-
ralement toute vie collective, et consacre involontairement
une complète personnalité.
D'autre part, les savants dépourvus d'instruction ency-
clopédique aboutissent à une ridicule exagération de l'in-
dépendance de l'ordre naturel.
Si l'exactitude des lois construites après examen des
matériaux antérieurs n'est jamais qu'approximative, elle
suffit à nos besoins actifs. Ainsi la loi de la gravitation ne
convient pas mieux à toute distance que celle de Mariottc à
toute pression ; ces lois fournissent cependant des bases
légitimes à notre mécanique céleste et à la théorie des gaz.
Leur continuité subjective et illusoire permet même seule
de s'en servir avec avantage. L'harmonie extérieure existe,
sans quoi notre esprit eût été incapable de la concevoir,
mais elle ne se vérifie en aucun cas autant que nous le sup-
posons, et les faits généraux ne sont jamais que des hypo-
thèses assez confirmées par l'observation.
Le monde fournissant la matière et l'homme la forme
de chaque notion positive, leur fusion ne devient possible
que par des concessions mutuelles.
Le dogme caractérisera les changements normaux que
comporte l'économie naturelle) le progrès consistera à amé-
liorer graduellement l'ordre fondamental par l'action des
êtres vivants.
Ce progrès est donc limité à une évolution sans être ca-
pable d'une création proprement dite, mais Tordre est dé-
vcloppable et l'on /doit écarter l'antique hypothèse de son
immobilité.
THÉORIE ni! LA RELIGION OU DE L'UNITÉ HUMAINE 257
Le progrès est le développement de l'ordre, ce principe
lie partout les lois dynamiques aux lois statiques, et la
notion philosophique de loi naturelle consiste à saisir la
constance dans la variété.
La puissance humaine se manifeste d'aboijd à l'extérieur
mais elle est non moins réelle envers le domaine intérieur»
et l'échelle du progrès, matériel, physique, intellectuel,
enfin moral, résulte du classement naturel de nos fonctions
essentielles, végétatives, animales, mentales et sociales.
Notre résignation nécessaire se trouve alors convertie en
une soumission active, attitude normale de l'humanité, qui
s'aidera de tous les agents organiques ou inorganiques sus-
ceptibles de concourir au perfectionnement de l'économie
naturelle. Le succès dépend de notre sagesse beaucoup
plus que de notre puissance, ainsi la première appréciation
de l'ordre naturel est due bien davantage à la raison qu'à
d'orgueilleuses contemplations. Partout le besoin de pré-
voir pour mieux agir a suscité des efforts continus pour
découvrir les lois réelles, et il est oiseux et même vicieux
d'étudier l'ordre naturel au delà de ce qu'exige la cons-
truction de l'ordre artificiel.
La fixité principale de l'ordre fondamental et sa perfec-
tibilité secondaire sont aujourd'hui assez caractérisées et
l'on peut repousser également une fatalité immodifiable <

une perfectibilité illimitée, d'où la conciliation entre sta-


bilité et mouvement qui constitue le dogme positif, dont
l'application détermine le vrai caractère de notre existence,
soumission active.
Cela semblerait laisser hors du dogme le sentiment, mo-
teur réel de notre existence, mais si l'on considère la source
de nos acquisitions les plus importantes, le plus orgueil-
leux savant ne peut méconnaître combien ses propres dé-
couvertes dépendent de l'ensemble des travaux humains,
17
258 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

antérieurs ou actuels. Chaque saine initiation positive


excitera donc des sentiments de vénération et de recon-
naissance envers le Grand Être auquel sont dues toutes ces
constructions théoriques et pratiques, tandis que jusqu'ici,
faute d'objets réels, la vénération et la reconnaissance ins-
pirées par les bienfaits de la sagesse humaine s'adressaient
à des êtres imaginaires.
Nos hommages iront à ce Grand Être actif, intelligent,
qui n'a créé ni les matériaux qu'il emploie, ni les lois qui
déterminent les résultats, mais dont l'affectueux ministère
nous rend l'existence tolérable ; cela même quand il exis-
terait une providence encore plus éminente, d'où émanerait
sa propre puissance *.
L'ensemble des études positives exclut radicalement
cette dernière hypothèse, dont la discussion est devenue
aussi oiseuse pour le coeur que pour l'esprit, car nos vrais
besoins intellectuels théoriques ou pratiques exigent seu-
lement la connaissance de l'ordre universel que nous de-
vons subir et modifier, nous devons nous abstenir de cher-
cher sa source, pour ne pas détourner nos efforts spéculatifs
de leur vraie destination, l'amélioration continue de notre
condition et de notre nature '.
Quand bien même nous trouverions une puissance supé-
rieure, ce n'est pas à elle qu'il faudrait faire hom pg" de *
notre gratitude, mais à l'auteur direct des bienfa. rec s, .-

à l'Humanité.
1. Auguste Comte montre ici nettement qu'il est près d'admettre un
pouvoir supérieur à son Grand Être; il le sent si bien que les lignes qui
suivent immédiatement sont une négation de ce pouvoir, faiblement
motivée mais énergique.
3. Le christianisme, après avoir affirmé, l'cxistouce de Dieu, défend de
la discuter. A. Comte interdit aussi la controverse sur cette existence,
mais après l'avoir niée. SJS raisons pour empêcher le débat ne semblent
pas plus acceptables que celtes de la doctrine chrétienne, bien que fort
différentes.
THÉORIE DE LA RELIGION OU DE L'UNITÉ HUMAINE 259
Ceux qui s'efforcent de prolonger l'adoration des puis-
sances fictives la tournent à leur insu contre sa juste des-
tination, qui fut de diriger l'essor provisoire de nos bons
sentiments pendant la longue minorité de l'Humanité.
L'existence prépondérante du Grand Être est démontrée
par l'étude de l'ordre universel, et nos affections, nos pen-
sées, nos actions, doivent aller toutes à cet arbitre de notre
sort.
Nous travaillerons à le conserver et à l'améliorer, ser-
vice continu qui consolidera notre unité et nous rendra
meilleurs et plus heureux, et dont le dernier résultat con-
sistera à nous incorporer à lui si nous avons convenable-
ment secondé son développement.
Les organes du Grand Être sont eux-mêmes individuels
ou collectifs et chacun comporte deux existences succes-
sives, l'une passagère ou objective où il agît directement,
l'autre perpétuelle et subjective où son service se prolonge
indirectement par tes résultats laissés à ses successeurs.
La première vie est une épreuve destinée à mériter la
seconde, qui ne s'obtient d'ordinaire qu'après l'achèvement
de la première.
Ces existences subjectives prévalent de plus en plus
dans la composition de l'Humanité, et les vivants sont de
plus en plus dominés par les morts.
L'homme sert donc comme être pendant sa vie, comme
organe après sa mort, et l'Humanité ne se compose que des
existences susceptibles d'assimilation, en n'admettant même
de chacune d'elles que sa partie incorporable, et en oubliant
tout écart individuel.
Le culte des hommes vraiment supérieurs formera la
partie essentielle du culte de l'Humanité.
Les femmes sont des intermédiaires naturels entre
l'homme cl l'Humanité, par suite de leurs aptitudes
260 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

à subordonner au sentiment, l'intelligence et l'activité.


Ces gardiens de la moralité comportent trois types natu-
rels, la mère, l'épouse et la fille, ensemble qui embrasse
les trois modes de solidarité, obéissance, union, protec-
tion, et les trois degrés de continuité, passé, présent,
avenir.
Chacun de ces types correspond à l'un de nos instincts
altruistes: vénération, attachement et bonté.
Notre existence individuelle ou collective doit être domi-
née par la formule sacrée des positivistes, l'amour pour
principe, l'ordre pour base, le progrès pour but, et la
religion de l'Humanité anoblira et disciplinera jusqu'à nos
plus grossiers instincts.
Les soins qu'exige la conservation de l'individu se trou-
veront ainsi sanctifiés comme permettant à chacun de mieux
remplir son office social ; les austérités qui altèrent la valeur
de l'individu et troublent sa fonction ordinaire seront par
suite condamnées.
Le régime altruiste érigera en biens principaux les trois
conditions fondamentales de l'existence sociale, amour, foi
et espérance, conditions qui semblent altérées dans les temps
d'anarchie où domine la tendance au désespoir privé ou
public.
La destination de notre existence objective est d'amélio-
rer et de transmettre à nos successeurs l'héritage progres-
sif reçu de nos prédécesseurs. Ainsi conçu, le service de
l'Humanité est essentiellement gratuit ; puisque chaque
génération reçoit gratuitement l'héritage de la précédente,
elle doit !e rendre gratuitement à la suivante, et les amé-
liorations qu'elle y a ajoutées ne représentent qu'une faible
fraction de la valeur totale.
Tout travail humain consommant certains matériaux, le
salaire subvient au renouvellement des provisions et des
THÉORIE DE LA RELIGION OU DE L'UNITÉ HUMAINE 261

instruments, mais ne concerne pas le service rendu qui n'est


récompensé que par une juste réciprocité.
Cette vraie synthèse rallie sans comprimer et consacre
l'indépendance et le concours, chose nécessaire puisque les
fonctions collectives exigent finalement des organes indivi-
duels.
Des sources individuelles ne donnent que par libre con-
cours une bonne impulsion collective et toute oppression
paralyse le service social ; ce concours doit donc être facul-
tatif, sauf juste appréciation des motifs qui détermineraient
à le refuser.
Le régime altruiste suppose et produit la confiance,
comme il exige et développe la responsabilité ; il consacre
toute supériorité naturelle ou acquise au service des faibles,
et loin de disperser la puissance, il la concentre pour la
mieux adapter à son office social. En appréciant le passé,
il honore les individualités qui ont amélioré les destinées
humaines, et exalte ainsi le juste sentiment de la valeur
individuelle.
La science est la base du dogme, mais la poésie reste
l'âme du culte dont l'importance est plus immédiate et plus
pure que celle du dogme, car, après l'habitude des bonnes
actions, rien ne tend mieux à développer les instincts sym-
pathiques que la pratique familière des dignes effusions.
S'adressant à des êtres mieux connus et plus sympathi-
ques qu'autrefois, la prière purgée de tout caractère égoïste
comportera une pleine extension de nos meilleurs senti-
ments.
Initiation nécessaire avant rétablissement de l'unité,

L'objectivité ne peut suffire seule à construire une syn-
thèse, toute synthèse est subjective et indispensable à
l'homme pour coordonner ses pensées et diriger sa conduite.
Tant que les lois réelles sont inconnues, l'esprit poursuit
262 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

la vaine détermination des causes, c'est-à-dire des origines


et des destinations absolues. Un tel problème ne comporte
d'autresolution que l'explication du monde d'après l'homme,
philosophie intuitive où les volontés tiennent lieu des lois.
Ce n'est que peu à peu que surgit la prépondérance de
l'étude des lois sur la connaissance des faits et la recherche
des causes, et la synthèse définitive se montre alors de plus
en plus inconciliable avec la synthèse provisoire, mois néces-
saire du début.
L'amour, encore à peine suffisant, était d'abord tellement
restreint que la haine dominait et que toute l'activité col-
lective n'émanait que des instincts inférieurs.
Cette tendance institua une sociabilité préliminaire en
cimentant l'union intérieure, et en poussant à 1 incorpora-
tion extérieure. La Patrie préparait l'Humanité, et l égoïsme
national nous a finalement disposés 'à l'amour univer-
sel
Par suite de leur opposition aux exigences pratiques, le
régime guerrier et le dogme fictif sont restés incomplets ;
sous le premier est née l'activité industrielle, et sous le second
l'esprit positif.
Ces éléments nouveaux et définitifs ont peu h peu préparé
l'avènement de la véritable unité.
L'activité militaire conservera toujours un office subal-
terne envers les individus ou les animaux qui violeraient
l'harmonie universelle sans pouvoir y être ramenés, mais
la foi surnaturelle devra s'éteindre, son autorité n'acceptant
pas la suballernité.
Si l'ordre universel est exactement apprécié, ceux qui
voudraient activer pour les populations qui offrent aujour-
d'hui un degré de civilisation analogue à celui de nos ancê-
tres, la lente évolution qui nous a fait passer du fétichisme
au polythéisme et au monothéisme, pourraient peut-être
THÉORIE DE LA RELIGION OU DE L'UNITÉ HUMAINE 263
les conduire au positivisme en leur évitant la phase mono-
théique.
A la dissolution de l'empire romain naquit le premier
pouvoir spirituel, seul capable de rallier des populations
hétérogènes qui ne pouvaient supporter la concentration
temporelle ; cette division des deux puissances sociales
constitue la supériorité du monothéisme occidental sur l'is-
lamisme, dont la morale est aussi satisfaisante que celle du
catholicisme, et dont la doctrine choque moins la raison.
Sa moindre efficacité sociale ne tient qu'au vice de la
situation sacerdotale qui, dans celte théocratie, est toujours
oppressive ou opprimée.
La notion de progrès continu existait dès l'antiquité,
puisque ses penseurs avaient conscience de la supériorité
des Romains sur les Grecs ; elle existait même au moyen
âge, malgié la théorie dominante du catholicisme, qui mé-
connut tes antécédents romains el grecs en se rattachant
au monothéisme exceptionnel d'une petite province asiati-
que.
A cette époque, tous les Occidentaux étaient noblement
préoccupés de l'amélioration des sentiments et des pensées
pour arriver au perfectionnement de la conduite, et le but
égoïste assigné par la théologie à cette tendance la rendit
très énergique bien qu'il en souillât la pureté.
Le sacerdoce catholique fonda dès son début un premier
système d'éducation universe le, destiné à diriger l'ensem-
ble de la vie, et suppléa au défaut de base objective par la
révélation. Implantée dans la vie privée, la morale s'étendit
peu à peu à la vie domestique, puis à la vie publique, toutes
les relations humaines se trouvèrent ainsi améliorées. Nos
sentiments furent assujettis à une admirable discipline sus-
ceptible de déraciner les moindres germes de Corruption, la
culture du coeur fut partout préférée à celle de l'esprit, enfin
264 PASSÉ, PRÉSENT ET AYEN1R SOCIAL

le catholicisme introduisit à sa manière, dans l'éducation


universelle, l'histoire générale de l'Humanité.
Ces premiers essais de systématisation de la vie humaine
sont dus à la sagesse sacerdotale et à l'instinct public, qui
obtinrent pareils résultats malgré les vices intellectuels et
les dangers moraux de la doctrine, car telle est la douceur
naturelle des bons sentiments, qu'une fois éveillés ils ten-
dent à se développer par leur propre charme.
Toutes ces acquisitions exigeaient l'indépendance du sa-
cerdoce et s'arrêtèrent dès qu'il perdit son caractère pro-
gressif.
Le moyen âge ébaucha les premières conditions de la
sociocratie finale en faisant surgir ses éléments essentiels ;
le célibat ecclésiastique préparait l'abolition du régime des
castes en détruisant l'hérédité des principales fonctions, ce
qui développa des tendances analogues pour les autres offi-
ces ; la systématisation de la morale substituait les devoirs
aux droits et permettait à la législation d'édicter révocation
des offices et confiscation des biens, comme punition d'une
violation des devoirs.
Cette discipline, réglée par une claire appréciation de
l'intérêt commun, différait essentiellement de l'arbitraire
théocratique des anciennes autorités ; elle fut décisive dans
les relations internationales, lorsqu'à l'incorporation forcée
de la conquête romaine, le moyen âge substitua l'association
libre fondée sur la communauté de foi et d'éducation, sans
autre autorité commune que le pouvoir spirituel correspon-
dant, Cette transformation politique s'accomplit peu à peu
et se précisa sous la dictature de l'incomparable Charlemagnc.
Enfin le moyen âge émancipa la femme, et en abolissant
l'esclavage fit surgir le prolétariat.
La civilisation grecque avait tout sacrifié à l'intelligence,
la civilisation romaine faisait trop prévaloir l'activité, à son
THÉORIE DE LA RELIGION OU DÉ L'UNITÉ HUMAINE 265

tour l'ordre catholico-féodal exagéra l'ascendant du senti-


ment.
Émané de la discussion, le monothéisme a succombé plus
tard sous la discussion métaphysique, dont le conflit avec
la philosophie monothéique rend urgente l'adoption d'une
doctrine nouvelle, capable de concilier l'ordre et le progrès
et d'utiliser l'ensemble de l'héritage humain, antiquité et
moyen âge.
Il fallait pour cela attendre que les conflits militaires
fussent devenus antipathiques aux moeurs occidentales, et
que l'essor de l'industrie manifestât partout l'avènement de
l'activité pacifique du Grand Etre.
Déjà les populations modernes ont une tendance marquée
à constituer une immense famille dont l'activité pratique
est employée à exploiter le domaine terrestre au profit de
l'Humanité ; le théologisme et la guerre ont disparu chez
l'élite de notre espèce '.
La synthèse universelle permettra à la religion positive
de fonder, sur un dogme inébranlable et d'après un culte
complet, un régime où l'intelligence, l'activité et le senti-
ment auront un essor simultané.
Ses apôtres seront les successeurs des penseurs grecs,
des chefs romains, des grands hommes du moyen âge ; con-
servateurs et régénérateurs, ils accepteront l'ensemble des
divers programmes antérieurs et substitueront aux modes
provisoires des moyens définitifs, adaptés à notre nature
véritable.

1. Celte assertion fort hasardéo a l'époque où l'émettait Auguste Comte,


a éli ébranlée par les faits historiques qui ont succédé, mais semble
aujourd'hui moins improbable. Il y a tendance marquée a ce progrés
chez les nations qui ont sincèrement accepté la création du tribunal
international de La Haye pour atténuer les motifs de conflits internatio-
naux.
266 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Le progrès théorique accompli jusqu'ici se résume essen-


tiellement en ces deux constatations:
1* Il est impossible d'établir une synthèse purement
objective ;
2* 11 faut avoir une base scientifique pour établir une syn-
thèse subjective.
Empruntant au fétichisme la méthode subjective, et con-
sacrant comme lui la prépondérance du sentiment, la reli-
gion positive s'en distinguera en substituant l'adoration des
produits à celle des matériaux, et complétera sa théorie
par l'étude de sa préparation, histoire qui embrasse et
résume toute notre évolution.
Cet ensemble de notre passé a préparé, par une synthèse
absolue et égoïste qui seule pouvait d'abord surgir, la syn-
thèse finale relative et altruiste.
ENSEMBLE DU PROBLÈME HUMAIN
i.
ET THÉORIE DE LA PROPRIÉTÉ MATÉRIELLE

Après avoir construit la théorie de la religion, il faut en


préciser les notions envers chacun des deux modes néces-
saires de notre existence, domestique et politique.
La famille est la source et l'élément de la société ; d'au-
tre part, l'existence politique modifie profondément l'exis-
tence domestique, puisqu'elle en règle l'essor successif.
On ne peut donc séparer ces deux existences, mais en
statique sociale oa a besoin de traiter le cas le plus simple
avant d'apprécier le plus complexe ; les lois de la société
sont plus faciles à saisir dans la vie domestique, dont le
développement complet pour tous constitue lu vraie desti-
nation de la vie publique.
L'unité domestique ne paraît fondée que sur l'amour, la
foi n'est indispensable que pour l'unité politique ; cependant
la première ne peut pas plus se passer d'une certaine com-
munauté d'opinions, que la seconde d'une suffisante con-
formité d affections, les temps d'anarchie morale ou men-
tale ne prouvent que trop cette nécessité. Avant d'étudier
la famille, nous allons caractériser sociulogiquement le grand
problème humain qu'elle est appelée à résoudre.
Ce problème a été réduit déjà à subordonner l'égoïsme
à l'altruisme, ce qui s'opère par la réaction de la vie col-
lective sur la vie individuelle. Si l'on supposait l'alimen-
268 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

tation solide aussi commode à se procurer que la nutrition


liquide ou gazeuse, cas qui se réalise assez bien chez des
classes privilégiées que leur situation dispense de ces gros-
sières sollicitudes, on pourrait admettre que la nature hu-
maine développerait librement son essor affectif et intellec-
tuel, sans exercer'[Link]é.
Tel doit même devenir dans le régime futur l'état nor-
mal de chacun pendant sa jeunesse, l'Humanité pourvoyant
à l'existence matérielle de ses futurs serviteurs ; afin de
bien assurer leur préparation morale et mentale.
Dans cette hypothèse, les instincts personnels privés de
l'excitation continue produite par les besoin* physiques, se
trouveraientaisémentcontenus par les an tag> nismes résultés
des contacts [Link] serait amené à développer sur-
tout ses instincts sympathiques, qui seuls comportent un
essor universel; nos spéculations pratiques et notre culture
scientifique, perdant leur utilité essentielle qui est d'éclairer
l'activité industrielle, s'affaibliraient beaucoup. Quant aux
instincts théoriques qui font chercher l'explication des phé-
nomènes, ils sont trop faibles pour inspirer des efforts sou-
tenus, notre intelligence suivrait donc librement sa prédi-
lection pour les travaux esthétiques, ses fonctions de
conception se subordonnant à la fonction d'expression.
Celte apparente inversion de notre économie réelle se
réduirait au fond à diriger vers les sentiments le principal
exercice du langage, et comme l'activité ne saurait s'étein-
dre, son exercice deviendrait esthétique tout en restant su-
bordonné aux impulsions affectives ; les actea individuels
se transformeraient essentiellement en jeux, purs moyens
d'exercice et d'expansion, les actes collectifs s'applique-
raient aux fêtes, destinées à manifester et développer les
communes affections,
La prépondérance des instincts sympathiques se marque-
ENSEMBLE DU PROBLÈME HUMAIN 269

rait par un développement complet de la vie de famille et


un moindre essor de la vie de société, enfin le sexe actif
et spéculatif se subordonnerait volontairement au sexe af-
fectif.
La suppression des exigences matérielles rendrait donc
le type humain plus pur, plus net, et aussi son évolution
libre et rapide.
Les besoins irrésistibles auxquels notre activité doit pour-
voir étant, personnels, notre existence pratique a forcément
un caractère personnel et les efforts intellectuels suscités
par l'activité matérielle nous détournent des émotions sym-
pathiques en nous donnant un sentiment exagéré de notre
valeur individuelle.
Cette activité commandée par nos besoins physiques
exerce donc une influence doublement corruptrice, directe
sur le coeur, indirecte sur l'esprit.
Cette fatalité ne prévaut cependant qu'autant que l'exis-
tence pratique demeure strictement individuelle, dès qu'elle
commence à devenir sociale, le caractère de l'industrie pri-
mitive est transformé par une coopération continue, soit
simultanée, soit surtout successive.
Celte modification ne peut être scientifiquement appré-
ciée qu'en établissant d'abord deux lois, méconnues jus-
qu'ici, de notre existence matérielle. Leur ensemble cons-
titue la théorie des accumulations sans lesquelles notre
activité n'aurait jamais pu prendre un caractère social.
Aussi l'admirable sagesse spontanée qui dirige l'institu-
tion graduelle de notre langage, a-t-elle partout qualifié de
capital, chaque groupe durable de produits matériels, afin
de mieux indiquer son importance fondamentale pour l'en-
semble de l'existence humaine.
La première de ces lois économiques est que chaque
homme peut produire au delà de ce qu'il consomme, la
270 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

deuxième, que les matériaux obtenus peuvent se conserver


au delà du temps qu'exige leur reproduction.
Cette double propriété se borne à la simple existence phy-
sique, car l'accumulation continue des richesses intellec-
tuelles ne présente aucune difficulté puisqu'elles ne se con-
somment et ne se perdent point. Aussi ces nobles trésors
se forment-ils avant les autres, auxquels ils servent de base
initiale.
Il serait important de connaître combien de ménages peul
nourrir habituellement un seul travailleur, afin de déter-
miner H proportion normale de la population agricole à
l'ensemble de la société.
Dans tout milieu moyennement favorable, le travail d'une
famille agricole peut en nourrir au moins une autre équi-
valente, souvent deux ou trois.
Dans les autres arts, chaque opérateur peut aisément
subvenir aux besoins de beaucoup d'autres individus.
Nous jouissons donc d'une aptitude réelle à vivre non
seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour autrui.
La seconde loi économique est incontestable pour les sub-
stances alimentaires, que quelques précautions simples per-
meti-mt de conserver longtemps ; de même que la première,
cette propriété s'accentue à mesure que l'industrie matérielle
élève sa destination et concentre son élaboration. Les arts
relatifs au logement et même au vêtement en comportent
des vérifications séculaires.
Le rapprochement et la combinaison de ces deux lois per-
mettent l'accumulation des richesses, trésors matériels qui,
une fois nés, grossissent à chaque génération; l'institution
fondamentale des monnaies permet d'échanger à volonté
les productions les moins durables, contre d'autres qui pas-
sent aisément à nos descendants.
Telle est la première base nécessaire de toute civilisation.
ENSEMBLE DU PROBLÈME HUMAIN 271
Une accumulation quelconque exige une appropriation
personnelle ou collective des produits qu'elle concerne, et
comme l'efficacité des accumulations résulte de la possibilité
d'en transmettre les résultats, il faut examiner la théorie
des transmissions.
Le travail, c'est-à-dire notre action sur le monde exté-
rieur, est la source initiale de toute richesse, car avant de
pouvoir servir, tous les matériaux exigent une intervention
humaine, dût-elle se borner à les recueillir pour les trans-
porter à destination.
D'un autre côté, la richesse ne comporte de haute effica-
cité sociale, que si elle est concentrée à un degré supérieur
à celui qui résulte ordinairement de la simple accumula-
tion des produits du travail d'un seul individu.
Les trésors réunis par plusieurs travailleurs doivent
donc, pour être bien utilisés, se réunir par un mode de
transmission quelconque entre les mains d'un possesseur
unique qui présidera à leur emploi.
La transmission des richesses peut être libre ou forcée.
Dans le premier cas elle est tantôt gratuite, tantôt inté-
ressée (don, vente ou échange).
Dans le second cas elle est légale ou violente (héritage
ou conquête).
Les produits matériels se transmettent donc par l'un de
ces quatre modes généraux.
' Comme dans toute civilisation un peu développée, la
formation des cipitaux utiles se fait par transmission plu-
tôt que par production directe, les lois naturelles qui régis-
sent cette transmission mériteront le caractère d'inviolabi-
lité sociale.
La première formation de grands capitaux eut lieu par
dons et conquête, mais les modes usuels chez les peuples
modernes sont l'échange et l'héritage.
2/2 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

La conquête tombera en désuétude, mais le don subsis-


tera toujours ; systématisé par le positivisme, il sera l'auxi-
liaire du pouvoir spirituel pour rendre la richesse à la fois
plus utile et mieux respectée.
Une saine appréciation de l'efficacité mentale et morale
de ces réservoirs de richesse devrait dissiper les tendances
anarchiques à discuter inutilement leur origine, alors qu'il
ne faut examiner que leur emploi.
La formation des grands capitaux passe par trois phases :
Production, conservation, transmission.
La première de ces opérations est seule appréciée par
notre raison anarchique, et cependant les deux dernières mé-
ritent tout autant de respect, puisque sans elles la richesse
ne pourrait avoir d'efficacité sociale.
Réaction de la richesse sur le sentiment et l'intelligence,
son inPuence sur l'organisation sociale, domestique cl
politique. — Sans les accumulations simultanées et succes-
sives, les besoins matériels donneraient à l'existence un pro-
fond caractère de précarité, et par suite de féroce égoïsme.
Avec elles au contraire, cette impulsion est atténuée et cela
permet finalement la prépondérance de l'altruisme.
Chaque travailleur peut, avec leur secours, donner à son
activité une destination d'abord domestique, puis sociale.
On ne produit des trésors qu'afin de les transmettre volon-
tairement, l'héritage n'est qu'une forme de don, les lois
ou coutumes suppléent aux volontés formelles du testateur."
L'institution de capitaux permet d'autre part la division
du travail qui conduit chaque citoyen à travailler volontai-
rement pour les autres. Le travailleur s'élève, il est vrai,
assez rarement au sentiment de sa véritable dignité sociale
et persiste à regarder son office comme une simple source
de profits personnels; ces moeurs primitives résultées de la
servitude et prolongées par notre anarchie disparaîtront
ENSEMBLE DU PROBLÈME HUMAIN 273

peu à peu, chacun finira par acquérir la pleine notion de


sa fonction réelle et par sentir qu'il travaille non seule-
ment pour lui, mais pour ses semblables.
Aidées par le développement de cette idée, nos aptitudes
aux inclinations bienveillantes exerceront une profonde
réaction sympathique; elles ont déjà modifié notre consti-
tution morale à mesure que la situation pratique leur deve-
nait plus favorable et l'existence guerrière par exemple,
plus dominée qu'aucune autre par les penchants person-
nels, n'a pu se développer que par l'union habituelle des
coopôrateurs. Cette seule condition suffit à déterminer
d'admirables dévouements, au point que l'enfance de l'hu-
manité en usa comme d'une véritable école pratique de
vertus sociales.
Lorsque le travail pacifique systématisé donnera à cha-
que coopérateur le juste sentiment de son importance so-
ciale, la vie industrielle aura la même efficacité morale.
Nos plus nobles penchants personnels se concilient peu
avec l'attachement et la vénération, mais ils développent la
bonté envers les êtres qui acceptent notre protection. La
cupidité, le plus personnel des penchants, excite les senti-
ments d'attachement et vénération, lorsque l'expérience
manifeste l'utilité privée des relations sociales. Enfin ces
relations sont puissamment stimulées par les instincts
sexuel et maternel.
L'initiative de toute activité continue émane presque tou-
jours de quelque instinct personnel, mais aussitôt que les
résultats de cette activité nous ont placés dans une situation
propre à laisser se développer les penchants sociaux, ceux-ci
prennent rapidement la direction de notre conduite.
La vie publique fournit d'éclatants exemples d'une sem-
blable efficacité sympathique.
L'activité prescrite par nos besoins matériels n'est donc
18
271 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

pas aussi corruptrice que l'indique sa tendance directe, sous


son influence l'amour comporte peut-être un plus vaste es-
sor que sous un régime hypothétique plus rapproché du
type idéal de l'humanité, car l'affection mutuelle pourrait
alors prendre un caractère quiétiste peu favorable à son
développement.
Aimer consiste surtout à bien vouloir et ensuite à bien
faire, la pratique des bonnes oeuvres même inspirée par des
motifs personnels est le meilleur moyen de cultiver les
bons sentiments ; on voit même 1 expression stimuler d'au-
tant mieux le sentiment, qu'elle s'accomplit dans un lan-
gage plus rapproché de celui qu'inspire spontanément
l'action.
De même, nos plus hautes facultés mentales resteraient
engourdies si l'on annihilait l'impulsion irrésistible de nos
besoins physiques ; il n'y aurait plus véritable essor ainsi
qu'il a été dit, que pour les fonctions esthétiques vouées à
l'expression idéale des bons sentiments.
Partout l'esprit positif, caractérisé par la prévision ration-
nelle, émane des notions pratiques et notre vrai développe-
ment théorique est dû à l'apparition d'existences dispensées
de travail matériel, organes spéciaux qui dirigent leur ac-
tivité vers de grands et lointains résultats.
La puissance de l'impulsion théorique vient donc de cette
formation des capitaux,qui a tourné de plus en plus vers l'es-
pèce une activité destinée d'abord à l'individu. Ils garantis-
sent le concours des générations, le vrai génie philosophi-
que peut alors construire lentement la conception de l'ordre
universel qui finira par tout embrasser, même le monde
moral cl social. Nous tendons ainsi vers le principal per-
fectionnement intellectuel, consistant ù transformer notre
cerveau en miroir fidèle du monde qui nous domine, et
une telle harmonie entre le subjectif et l'objectif s'explique
ENSEMBLE DU PROBLÈME HUMAIN 275

d'après la loi naturelle qui nous force à tirer du dehors


tous les matériaux de nos constructions mentales.
Cet admirable concours est l'un des plus grands résultats
de la sagesse humaine, qui l'a institué par une préparation
de vingt-cinq siècles étendue laborieusement des événe-
ments les plus simples aux plus compliqués.
L'activité industrielle prescrite par nos besoins physiques
nous pousse à construire la science, puis à perfectionner la
poésie et la morale dont elle semble nous détourner lors-
que son essor est restreint.
Sa réaction morale vient de l'habitude qu'elle nous donne,
d'une soumission constante à l'ordre extérieur sur lequel
elle veut agir, précieuse discipline qui s'élève des actes aux
sentiments.
Cette fatalité est la principale source de notre grandeur,
et cette transformation, triomphe de notre espèce, repose
sur la substitution graduelle du caractère social au carac-
tère personnel, amenée par la concentration des capi-
taux.
Sans capitaux, notre activité resterait toujours personnelle
et étoufferait nos meilleurs attributs domestiques ; oppres-
sion des femmes, esclavage des enfants, abandon des vieil-
lards, empêcheraient les affections domestiques de réagir sur
notre moral.
Aussitôt au contraire que les accumulations lui permet-
tent de ne plus se préoccuper exclusivement de sa seule
existence, l'obligation même de travailler pousse l'homme
à développer et fortifier ses liens domestiques et à produire
au delà de ses besoins individuels. Il commence à connaî-
tre et chérir le devoir de nourrir la femme ; ses enfants dis-
pensés de pourvoir de bonne heure à leur propre subsis-
tance ont le temps de recevoir une véritable éducation ; les
vieillards que la pénurie primitive exposait à une affreuse
276 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

destinée, acquièrent sur lui un vénérable ascendant et peu-


vent utiliser leur expérience.
Le gouvernement domestique présente déjà les caractères
essentiels de la vraie constitution politique, car on y re-
trouve nettement :
Domination temporelle du chef de famille, influence mo-
rale des femmes, ascendant intellectuel des vieillards.
La prépondérance personnelle, physique, intellectuelle et
surtout morale, est la source du pouvoir temporel, mais il
ne devient stable que chez les familles qui peuvent en nour-
rir d'autres au moyen de capitaux suffisants. Cette condi-
tion dispose les subordonnés à une soumission que la vé-
nération ennoblit bientôt, en même temps que la bonté
adoucit l'instinct dominateur des familles prépondérantes.
Ainsi s'étend le bonheur de vivre pour autrui.
Le gouvernement spirituel, fondé sur le vrai mérite per-
sonnel, ne peut se développer que dans des familles dispen-
sées de travail matériel par la providence des générations
antérieures.
Toutes ces transformations reposent sur la condensation
des capitaux, qui seuls établissent une \éritable solidarité
entre les générations successives.
THEORIE DE LA FAMILLE

Sauf Aristote, les philosophes grecs ont méconnu la vé-


ritable nature de la famille et ses relations nécessaires avec
la société ; les utopistes actuels en sont encore aux aberra-
tions antidomestiques.
Ces erreurs seront dissipées par une vraie théorie de la
famille, fondée sur l'exacte connaissance de la nature hu-
maine.
Cette théorie peut se construire d'après deux modes dis-
tincts mais également naturels, l'un moral, l'autre politique.
Tous deux conçoivent la famille comme l'élément initial
de la société, ou ce qui est équivalent, comme l'association
la moins étendue et la plus spontanée.
La décomposition de l'humanité en individus ne consti-
tue en effet qu'une analyse annrchique, irrationnelle et ini-
moralc qui tend à dissoudre l'existence sociale au Heu de
l'expliquer, puisqu'elle ne devient applicable que quand
l'association cesse.
Elle est aussi vicieuse en sociologie, que le serait en
biologie la décomposition de l'individu en molécules irré-
ductibles, dont la séparation n'a jamais lieu pendant la vie.
Une profonde altération de l'état social affecte à un cer-
tain degré la constitution domestique et c'est là un grave
symptôme d'anarchie ; mais on remarque alors une ten-
dance spontanée au maintien des anciens liens domestiques
278 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

et à la formation de nouvelles familles plus homogènes et


plus stables.
Un système quelconque ne peut être formé que d'élé-
ments semblables à lui et seulement moindres, un volume
ne peut être décomposé qu'en volumes, pas du tout en li-
gnes ou en points. La société n'est de même pas décompo-
sable en individus, mais seulement en familles. De cette
véritable unité élémentaire dérivent les groupes plus com-
posés, classes, cités, etc., dont on n'a le droit de séparer
la famille que par abstraction pour faciliter l'étude des lois
générales d'un organisme collectif.
La famille sans société n'existe en effet que chez les ani-
maux, et temporairement pendant l'éducation des petits.
Lorsqu'elle dure au delà de ce temps, on observe aussi
une tendance constante à la formation d'associations plus
vastes.
Notre élément social peut donc être regardé, soit comme
source spontanée de notre éducation morale, soit comme
base naturelle de notre organisation politique.
Sous le premier aspect, la famille actuelle prépare la
société future ; sous le second, une nouvelle famille étend la
société présente.
Moralement, la vie domestique nous aide à nous dégager
de la pure personnalité, pour nous élever jusqu'à la socia-
bilité. L'énergie de ses affections vient de ce que leur nature
est moins pure que celle des affections sociales plus élevées,
car elles sont mélangées de personnalité. Ainsi l'instinct
sexuel et l'instinct maternel, particuliers à la vie de famille,
ont un caractère très personnel et égoïste, leur perfection-
nement doit les faire devenir do plus en plus sociaux, sans
rien diminuer de leur intensité.
L'éducation de nos trois instincts sociaux, vénération,
amitié, bonté, commence avec les relations involontaires
THÉORIE DE LA FAMILLE 279

qui résultent de notre naissance et nous font sentir d'abord


la continuité, puis la solidarité.
Nous subissons le joug du passé avant que le présent
ne nous affecte, la vénération filiale ennoblit une obéis-
sance longtemps involont lire, et complète un premier pas
vers la moralité qui consiste surtout à aimer ses supérieurs.
Ce respect grandit et survit à toute protection matérielle,
et s'étend d'abord aux ancêtres diiects, puis à l'ensemble
des prédécesseurs quelconques, enfin au Grand Etre.
En même temps se produit l'essor de la solidarité, déve-
loppée par les rapports fraternels, pur attachement exempt
d'idées de protection et de concurrence.
La plus puissante affection domestique, le lien conjugal,
vient développer ensuite solidarité et continuité ; le temps,
qui affaiblit tous les autres noeuds domestiques, resserre
davantage la seule liaison qui puisse déterminer une com-
plète, identification personnelle, but de nos efforts sympa-
thiques.
Le pur théologisme représente le mariage comme unique-
ment relatif à la propagation de l'espèce et érige le célibat
en type de la perfection morale, aberrations qui résultent
d'une fausse théorie de l'humanité, où l'on suppose les af-
fections désintéressées étrangères à notre nature.
L'attachement formé sous l'impulsion sexuelle, surtout
chez l'homme, subsiste ensuite indépendamment de toute
brutale satisfaction, il devient même plus intense et plus
fixe lorsqu'il résulte de relations pures, perfection conju-
gale qui Svira développée par le régime final pour régler la
procréation hum une jusqu'ici livrée à d'aveugles impulsions,
alors que nous avons au contraire établi pour les animaux
de très sages principes.
Un dernier ordre d'affections, la paternité, complète no-
tre évolution morale dans l'existence domestique. Comme
280 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

fils nous avons appris à vénérer nos supérieurs, comme frè-


res, à aimer nos égaux, et comme pères à chérir et proté-
ger nos inférieurs.
La paternité habituelle n'est pas un sentiment très pur,
l'orgueil et la vanité y participent, parfois la cupidité ; de
plus, le défaut de choix empêche souvent son plein essor,
elle s'exercerait mieux et plus volontairement si l'extension
de l'usage de l'adoption venait l'améliorer. Enfin ce grand
sentiment est un peu faible chez le père qui pourtant devrait
le posséder davantage, puisque dans la famille le protecto-
rat lui appartient.
L'existence domestique dégage ainsi peu à peu le coeur
humain de sa personnalité primitive, le prépare à la vraie
sociabilité, et, par déduction de cette théorie morale de la
famille, on pourra établir la constitution politique qui per-
mettra le mieux son complet développement.
Une famille commence par le couple propagateur, la po-
lygamie produit un mélange de familles diverses, état con-
fus qui ne persiste que dans les espèces où l'instinct sexuel
est très développé alors que l'attachement lVst peu ; la sta-
tique sociale ne considérant que l'état normal, ne s'occu-
peia que de la monogamie, base de la constitution domes-
tique.
Toute union repose sur les trois parties essentielles de
l'existence cérébrale, sentiment, intelligence, activité, et une
foi commune doit y consolider l'amour mutuel.
Comme il n'y a pas plus de société sans gouvernement
que de gouvernement sans société, les plus audacieux ni-
vcleurs n'ont point osé étendre leurs utopies égalilaires
jusqu'à la communauté conjugale, cl reconnaissent qu'entre
deux êtres ralliés par une profonde affection mutuelle, l'har-
monie ne saurait persister que si l'un commande et l'autre
obéit.
THÉORIE DE LA FAMILLE 281
La femme doit accepter avec reconnaissance la juste do-
mination pratique de l'homme, pour mieux développer sa
supériorité morale. Si elle s'y soustrait, son caractère au lieu
de s'anoblir se dégrade profondément, car le libre essor de
l'orgueil ou de la vanité empêche le développement des
sentiments qui distinguent la nature féminine. La femme
n'obtient l'ascendant que par affection, et la vraie monoga-
mie met en évidence la bienfaisante réaction de ses con-
seils sur le commandement, sans laquelle le mariage ne rem-
plirait pas son office pour le perfectionnement mutuel des
deux sexes. De là résultent les deux caractères essentiels
de la véritable constitution conjugale, l'affranchissement de
tout travail extérieur de la femme, et sa surintendance gé-
nérale de l'éducation domestique.
La paternité consolide et développe la constitution do-
mestique, car un but commun, également cher aux deux
époux, fortifie leur tendresse mutuelle et prévient ou mo-
dère les conflits. L'entière fixité du lien conjugal, allant
jusqu'à prescrire la perpétuité du veuvage, est nécessaire
pour éviter de placer les enfants dans une trop triste situa-
tion.
L'enfant reçoit du père la protection matérielle, et sur-
tout de la mère sa préparation morale et même intellec-
tuelle, au moins jusqu'à la fin de l'éducation purement
domestique.
Par folle tendresse, les pères veulent transmettre à leurs
enfants une position équivalente à la leur, alors qu'ils ne
leur doivent normalement qu'une éducation complète et les
secours indispensables à l'honorable inauguration de la car-
rière qu'ils ont choisie. Toute forte largesse ultérieure tend
à les dispenser de travail, et est un véritable abus d'une
richesse affectée tacitement à une destination sociale.
La sollicitude du père doit avoir une intensité moins aveu-
282 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

gle, et il importe que son champ s'étende par un meilleur


usage de l'adoption, qui permettrait aux couples stériles,
dignes de goûter les douceurs de la paternité, d'alléger les
charges des familles nombreuses.
Les rapports fraternels ne furent vraiment réglés que
pendant le moyen âge, et seulement dans les classes supé-
rieures, où la suprématie du fils aîné était moins défavora-
ble au développement moral de la vraie fraternité, que
l'anarchique égalité qui y a passagèrement succédé.
Dégagé de toute entrave inspirée par l'égoïsme domesti-
que, le père libre de tester doit pouvoir transmettre hors
de sa famille les capitaux acquis ou conservés, et les fils
cessant de convoiter la richesse paternelle comme ils ont
déjà renoncé à la succession des offices, développeront sans
trouble leur affection mutuelle, unis pour exercer un com-
mun protectorat envers leurs soeurs, habituellementexclues
de la succession paternelle.
11 faut enfin comprendre comme supplément naturel de
la famille la domesticité proprement dite, car même sous
l'antique servitude, l'étymologic du mot famille indiquait
l'assimilation aux enfants, des esclaves derniers sujets du
chef commun.
La domesticité tend aujourd'hui à instituer un ordre com-
plémentaire de relations privées entre riches et pauvres,
développant la vénération et la bonté et sanctifiant l'obéis-
sance et le commandement. Au moyen âge, les plus nobles
natures s'honoraient de remplir des offices domestiques,
pourvu que ce fût envers des chefs éminents.
Cet exercice faisait partie de l'éducation chevaleresque,
même sous une subordination féminine; de même, une vé-
ritable phase de domesticité a surgi dans la préparation du
travailleur industriel moderne.
Le régime final régularisera cette institution et l'étendra
THÉORIE DE LA FAMILLE 283
convenablement à toutes les classes, pour former dans l'édu-
cation un état intermédiaire entre l'âge des liens involon-
taires et celui des relations volontaires, et pour préparer au
commandement par l'obéissance 1.
Pour connaître complètement l'organisation de la famille,
il faut examiner ses rapports généraux avec la société.
Le régime politique repose toujours sur le régime domes-
tique, mais les variations de celui-ci proviennent des mo-
difications graduelles du premier.
Comme conception d'ensemble, il suffit de considérer la
famille comme destinée à développer convenablement l'ac-
tion de la femme sur l'homme.
Comme mère, comme soeur, comme épouse, comme fille,
enfin accessoirement comme domestique, la femme est
destinée à préserver l'homme de la corruption inhérente à
son existence pratique et théorique.
La femme est le centre moral de la famille, car nous
sommes à tous égards beaucoup plus les fils de nos mères
que de nos pères, et la tendresse féminine l'emporte de
beaucoup sur la nôtre.
Les relations continues de la famille nous poussent à la
générosité de sentiments, puis la société fait surgir l'essor
mental qui nous élève à la généralité des pensées.
La condensation morale s'accomplit spontanément au-

1. No pourrait-on aujourd'hui comprendre ainsi le service militaire


obligatoire pour les jeunes gens, apprentissage de l'obéissance, services
domestiques mutuels cnlro soldats, commencement d'apprcnlissago du
commandement pour les plus méritants, fréquentation étroite et obligée
de toutes les classas ? No peut-on ainsi imaginer pour tes jeunes filles,
un servie; dans les hôpitaux cl écoles également obligatoire, pendant le-
quel on leur apprendrait les soins domestiques, l'hygiène du corps, de
l'habitation, celle de l'alimentation, la puériculture, les soins à donner
aux malades et aux blessés, la façon de commencer à développer physi-
quement et inlcllcclueltcinint les jeunes enfants,toutes choses nécessai-
res à de futures mères et encore si mal connues d'elles ?
281 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

tour de la femme, la condensation mentale doit aussi avoir


un organe, le sacerdoce proprement dit, caste distincte
chargée de modifier par l'intelligence la puissance maté-
rielle surgic de l'existence pratique, comme la femme mo-
difie par le sentiment l'autorité qui régit l'existence domes-
tique.
La constitution politique consiste surtout à régler l'ac-
tion «lu pouvoir spirituel sur le pouvoir matériel.
L'organisme collectif ainsi conçu est conforme à un orga-
nisme individuel ; dans l'existence domestique ou politique
comme dans l'existence personnelle, sentiment et intelli-
gence concourent pour diriger l'activité, et cette organisa-
tion commune à l'individu et à l'espèce caractérise la
pleine unité, c'est-à-dire le véritable état religieux.
Le régime domestique présentant des imperfections, les
institutions familiales doivent se perfectionner en même
temps que la société. Les affections n'y sont jamais entiè-
rement pures, il s'y mêle des instincts égoïstes car il est
trop facile à chacun d'abuser des autres membres de sa
famille.
Suivant la direction qui prévaut, l'on voit s'y dévelop-
per égoïsme ou altruisme, or cette direction est surtout
déterminée par l'influence de la société qui épure sans
cesse le caractère des éléments qui la composent, de façon
à réaliser de plus en plus leur destination.
.
La vie de famille suscite un égoïsme collectif presque
aussi funeste que l'égoïsme personnel, et d'ailleurs très
propre à lui servir de voile. Sans dissimuler ce danger, on
ne doit y voir qu'un inconvénient commun à toute asso-
ciation partielle, la patrie mérite des reproches analogues,
et pourtant sa bienfaisante influence morale n'est pas con-
testable.
Quels que soient les dangers offerts par les premières
THÉORIE DE L\ FAMILLE 285
impulsions, il importe avant tout de secouer la torpeur
initiale de nos instincts sympathiques, lorsque la situation
devient assez favorable, un essor ultérieur de ces instincts
corrige l'impureté primitive et c'est là qu'intervient l'ac-
tion continue de la société pour adapter les groupements
inférieurs à une destination plus générale.
Malgré son féroce caractère initial, la Patrie a pu seule
nous élever graduellement à l'Humanité, de même l'exis-
tence domestique, d'une efficacité morale vive et assidue,
nous pousse peu à peu au pur sentiment social.
Le développement graduel de l'existence pratique modi-
fie donc profondément la constitution domestique, aussi
voit-on le sacerdoce s'occuper surtout de perfectionner sys-
tématiquement la famille chaque fois que l'état politique
lui laisse une suffisante indépendance, soit dans les anti-
ques théocraties, soit pendant le triomphe du mono-
théisme.
Sous l'influence combinée du pouvoir politique et du sa-
cerdoce, l'activité pacifique dissipera la contradiction qui
existait entre les bienveillantes inclinations de la famille
et les instincts sanguinaires de la société;la vie de famille
se développera d'autre part dans l'immense milieu prolé-
taire qui peut le mieux la goûter, et fut privé jusqu'ici de
cette unique compensation morale à sa détresse maté-
rielle.
Une théorie vraiment positive servira de guide à l'action
du pouvoir spirituel sur notre perfectionnement moral, et
dissipera l'alternative où flottent aujourd'hui tant d'obser-
vateurs consciencieux, qui ne savent prévoir qu'une im-
mense dissolution de l'ordre domestique et politique, ou la
pleine réalisation des voeux admirables vainement indiqués
dans toutes les utopies.
Toute systématisation partielle exige au préalable une
286 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

synthèse générale, co principe a été puisé dans l'ordre scien-


tifique puis étendu à la coordination intellectuelle et à la
réorganisation sociale, enfin appliqué aux existences domes-
tique et politique qui ne sauraient être régénérées que l'une
par l'autre,
THÉORIE DU LANGAGE

Instrument de réaction de la vie politique sur la vie do-


mestique, le langage relie les diverses unités sociales dont
la propriété consolide l'existence et dont la famille permet
l'essor moral.
De cette triple base s'élève l'édifice de la religion, dont
la propriété rend possible la destination véritable, l'essor
discipliné et continu de l'activité, dont la famille fournit la
force morale, dont enfin le langage est l'instrument d'ap-
plication et de transmission.
Comme la religion, le langage inspiré par le "coeur est
construit par l'esprit, l'élaboration intellectuelle s'y subor-
donne toujours à l'inspiration morale pour exprimer les
affections ou pour mieux satisfaire aux besoins éprouvés.
Son essor et son extension dérivent de ces besoins, il for-
mule les notions qui règlent notre activité et il s'étend
ainsi successivement de l'affection à l'action, puis à la spé-
culation.
La fausse philosophie intervertit cet ordre naturel en
exagérant l'office de la réflexion et en méconnaissant celui
de la spontanéité.
L'existence collective fournit au langage sa principale
destination et le concours des générations lui est aussi in-
dispensable que celui des individus.
Tout signe résulte d'une liaison entre un mouvement et
une sensation, le mouvement reproduit objectivement la
288 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

sensation, ou du retour cérébral de celle-ci résulte la repro-


duction du mouvement,
La communication suit la mémo marche essentielle,l'ap-
pareil moteur et l'appareil sensitif appartenant au même
individu ou à deux êtres distincts.
Kn liant le dehors au dedans, en vertu du précepte de la
subordination universelle du subjectif à l'objectif, nous
procurons à notre existence cérébrale la constance et la
régularité qui caractérisent l'ordre extérieur, fixité qui cons-
titue la principale propriété du langage ainsi obtenue en
rattachant l'homme au monde.
Le langage involontaire ou langage d'action, où les actes
accomplis sont les seuls signes des penchants qui los ins-
pirent, est spontanément entendu de tous les êtres orga-
nisés.
Le langage volontaire est artificiel, même chez les ani-
maux qui comme nous le modifient et l'adaptent aux exigences
extérieures. Les signes s'appliquent ensuite au perfection-
nement de l'existence individuelle, surtout mentale, faculté
qui se borne à peu près à l'espèce humaine, mais n'aurait
jamais suffi à déterminer leur formation.
La comparaison zoologique offre donc une aide précieuse
pour établir la théorie positive du langage humain, qu'elle
rapporte convenablement à sa source biologique.
Notre langage emploie deux systèmes de signes, l'un
s'adressant à la vue et l'autre à l'ouïe, leur application aux
fortes émotions a formé les deux arts de la mimique et de la
musique.
Dans les civilisations primitives, la mimique prévaut, mais
tombe en désuétude dès qu'elle a engendré les deux prin-
cipaux arts de la forme, sculpture et peinture.
La partie visuelle du langage, gestes et écriture, dérive
de ces arts, surtout du dessin, car toute écriture provient
THÉORIE DU LANGAGE 28'J

d'un dessin primitif, et ces dessins étaient destinés à per-


pétuer des attitudes expressives.
L'expression musicale est la plus puissante, car l'appareil
vocal est dans une intime dépendance du cerveau,et en second
lieu elle est un véritable monologue où chacun s'adresse à
lui-même et s'entend [Link] la décompose en deux parties,
poésie, et prose dont le nom rappelle clairement l'origine,
et qui permet seule un libre développement du langage.
Après l'écriture hiéroglyphique dont le sens était con-
servé par une caste spéciale, vint comme heureux complé-
ment du langage, l'écriture alphabétique ou syllabique qui
assura notre continuité intellectuelle,
Dans l'ensemble de la logique humaine, l'office du lan-
gage est de compléter nos moyens de combinaison men-
tale, par l'emploi d'expressions où chaque mot rappelle
autantque possible une image,et chaque image un sentiment.
Après la pratique proprement dite, le langage est le meil-
leur stimulant du sentiment, toutes les religions utilisèrent
empiriquement cette aptitude pour perfectionner la culture
morale par un exercice régulier de la prière.
La réaction du langage sur le sentiment est d'autant plus
vive que l'expression est plus complète; aussi des trois
modes de communication des pensées, la mimique agit sur
le spectateur mais modifie faiblement l'interprète; la parole
accompagnée des gestes convenables a plus d'efficacité ainsi
que le prouve la prière religieuse, mais l'expression écrite
par son action silencieuse et solitaire, nous modifie encore
davantage car seule elle comporte assez de plénitude et de
précision.
L'influence morale du langage se prononce lorsqu'il s'élève
à la dignité d'art, en joignant à ses signes artificiels un heu- •
reux emploi des formes ou des sons.
Son énergie est alors bien montrée par l'influence des
10
290 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

cérémonies religieuses ou esthétiques sur les spectateurs les


plus passifs.
Après avoir reconnu combien le langage assiste nos plus
puissantes fonctions cérébrales, on doit pressentir son im-
portance envers l'élaboration mentale,
Dans toute préparation scientifique il faut distinguer
deux phases naturelles, l'une provisoire où les conceptions
ne sont point encore communicables,l'autre où elles le devien-
nent et qui seule est définitive. Le langage n'assiste la pre-
mière phase méditative qu'en fournissantquelques notes pro-
pres à jalonner la route spontanée de l'esprit, mais lorsque
arrivée à maturité l'action mentale tend à la communication,
il vérifie la réalité des conceptions et prouve qu'elles ont
acquis précision et consistance.
Aussi, même s'il s'agit de conceptions uniquement des-
tinées à notre usage personnel, si elles ne sont pas vraiment
communicables c'est qu'elles sont trop peu travaillées et
celte seule épreuve les démontre vagues et confuses.
L'efficacité logique se manifeste d-ms la communication
orale, puis écrite. La première constitue chez le penseur
une épreuve préliminaire, privée ou publique, qui si elle
réussit ne peut suffire, car la rapidité de la production et
de l'appréciation ne permettent pas un examen approfondi.
Le perfectionnement définitif est assuré par l'exposition
écrite, et toute grande conception préparée par une suffi-
sante méditation n'a surgi irrévocablement que sous la plume.
Dans l'existence collective, le langage accomplit pour la
vie spirituelle un office équivalent à celui qu'exerce la pro-
priété envers la vie matérielle. Il dirige notre essor esthé-
tique, consacre l'acquisition des connaissances humaines
théoriques ou pratiques, enfin sert à les transmettre à de
nouveaux coopérateurs.
Pour des productions destinées à satisfaire des besoins
THÉORIE DU LANGAGE 291

personnels qui les détruisent nécessairement, la propriété a


des conservateurs individuels et son efficacité est augmentée
par une sage concentration, mais envers des richesses intel-
lectuelles qui comportent une possession simultanée sans
subir aucune altération, le langage a pu instituer une pleine
communauté où tous, puisant librement au trésor universel,
concourent à sa conservation,
Malgré cette différence les deux systèmes d'accumulation
suscitent des abus équivalents, dus au désir de jouir sans
produire. Les riches peuvent dégénérer en arbitres exclusifs
de l'emploi des richesses, trop souvent dirigé vers leurs
satisfactions égoïstes, et ceux qui n'ajoutent vraiment rien
au trésor spirituel, peuvent s'en parer de façon à usurper
un éclat qui les dispense de tout service réel, tendance para-
site plus fréquente que l'autre parce qu'elle est facilitée par
la nature collective du trésor ',
Le langage créé pour communiquer et perfectionner sen-
timents et pensées, sert trop souvent à formuler des émo-
tions factices et à dissimuler l'absence de conceptions ori-
ginales ; on conserve encore un étrange respect pour ceux
qui prétendent l'enseigner dogmatiquement, comme il ast
l'émanation spontanée d'un essor universel, les grammai-
riens sont encore plus absurdes que les logiciens.
Le Grand litre l'a formé, conservé et développé avec une
incessante sollicitude, qu'aucune puissance personnelle ne
saurait remplacer.
Le dévot remercie son dieu des bienfaits dus à notre vraie
providence, en proférant ses prières antisociales dans une
langue créée par l'Etre Suprême qu'il n'admet pas. Pareil-
lement, l'individualiste qui rejette aveuglément la continuité

1. Reaucoup d'écrivains postérieurs a Auguste Comte ont ainsi large-


ment puisé dans son oeuvre sans signaler l'origine de leurs idées, et se
sont Tait à peu de frais une réputation imméritée.
292 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

humaine, prêche ses utopies anarchiques au moyen do for-


mules construites par l'ensemble des générations antérieures.
L'existence politique développe beaucoup plus le langage
que ne le fait l'existence domestique; 'es peuplades où les
familles ne s'unissent que temporairement, pour des expé-
ditions de chasse ou de guerre, ne possèdent qu'un très
minime vocabulaire.
La transmission individuelle du langage à laquelle prési-
dent les mères, est une véritable fonction sociale accomplie
par ces auxiliaires domestiques du pouvoir spirituel,
Son essor s'opère à mesure que les rapports s'étendent et
se compliquent.
Prêtres, poètes, philosophes, savants, l'utilisent sans pou-
voir le créer, pas plus que l'état social ; c'est à la sponta-
néité populaire, à la fois conservatrice et progressive, que
toutes nos langues doivent leur admirable rectitude,
Le public prend ainsi une part fondamentale à toute cons-
truction scientifique ou esthétique, et les lois essentielles du
langage sont même beaucoup mieux observées par les enfants
et par le peuple, que par la plupart des philosophes ou des
grammairiens.
Les ambiguïtés attribuées à la pénurie populane, attes-
tent souvent au contraire de profonds rapprochements, saisis
par le sens commun plusieurs siècles avant que la raison
systématique y puisse atteindre.
Je cite ici en particulier, les équivoques vraiment admira-
bles des mots:
Juste, ordre, propriété, humanité, peuple, etc..
L'évolution du langage comporte moins qu'aucune autre
une étude séparée de celle de l'évolution humaine, et elle
consiste à développer de plus en plus sa destination, appré-
ciable dès son premier essor.
Appliqué à la vie domestique, le langage différait d'abord
THÉORIE DU LANGAGE 233
d'une famille à l'autre, puis il suivit la même marche que
le développement de la communauté d'opinions et de moeurs
qu'il suppose entre individus parlant le même idiome.
Au milieu des luttes les plus acharnées, l'homme éprouve
une involontaire répugnance à détruire un ennemi lui de-
mandant merci dans sa propre langue; la communauté de
langue pousse donc les populations à s'unir, et enfin le lan-
gage doit tendre à une même unité finale, car il serait absurde
de concevoir l'union pacifique et active des populations
diverses, si elles parlent ou écrivent des langues trop diffé-
rentes.
Chaque organe de la future spiritualité dirigera à sa ma-
nière l'essor de la religion et du langage, la femme fera
connaître à l'enfant dès les premières communications ora-
les, la commune mère qui les a peu à peu instituées, et par
l'analyse religieuse de la langue, le sacerdoce révélera l'im-
muable économie intérieure et extérieure dont elle consti-
tue le perfectionnement général.
Le langage tendra ainsi directement à sa sainte destina-
lion, mieux coordonner le dedans en l'unissant davantage
au dehors.
THÉORIE DE L'ORGANISATION SOCIALE

Les éléments nécessaires de l'ordre social ont été sépa-


rément appréciés dans les chapitres précédents, théorie de
la propriété, théorie de la famille et théorie du langage.
Ces trois appréciations caractérisent successivement:
Les relations que doit régler la religion, les sentiments
qu'elle invoque, enfin l'institution qui sert de base à son
enseignement.
Cette progression naturelle nous élève des impulsions les
plus personnelles, jusqu'aux plus vastes rapports collectifs?
par l'intermédiaire des liens de famille.
Les bases de l'existence collective la plus compliquée sont
ainsi connues, et l'on peut s'occuper de l'étendue et de la
durée des groupements plus grands que la famille, car les
lois qui les régissent sont très régulières.
Plus l'association est étendue et durable, plus la dépen-
dance de chacun de ses éléments envers les autres s'accentue.
Toute vraie force sociale résulte d'un concours résumé
en un organe individuel, et ce concours pouvant être sub-
jectif ou objectif, il présente ordinairement à la fois ces
deux caractères.
Seule la force physique est purement personnelle, encore
ne mérite-t-clle ce titre,que si elle ne recourt à aucun instru-
ment qui suppose une certaine coopération actuelle ou anté-
rieure ; cette force personnelle est facile à surmonter par
la moindre coalition.
THÉORIE DE L'ORGANISATION SOCIALE 295
Malgré l'orgueil qu'elle inspire, la puissance intellec-
tuelle est surtout due aux travaux do prédécesseurs et do
contemporains; elle ne constitue pas en outre à elle seule
une force réelle, capable de déterminer des actes, et si son
influenco peut produire un concours, elle no peut en dis-
penser.
Un concours qui ne se résumorait jamais resterait entiè-
rement stérile, et il faut que la forco qu'il détermine rallie
diverses individualités autour d'une seule prépondérante.
Quand cette influence centrale précède les dispositions
partielles, le concours est systématique parce qu'il résulte
de l'action du chef sur les membres ; si au contraire les
convergences particulières surgissent d'abord, cas le plus
fréquent, le concours et par conséquent la force, n'existent
réellement qu'à partir de l'apparition d'un centre commun.
Les notions vagues et subversives qui prévalent encore
envers les pouvoirs politiques, reposent sur une apprécia-
tion superficielle et abstraite qui méconnaît ce besoin de
condensation personnelle comme caractère décisif du con-
cours social.
Il faut tenir compto de cette condition sous peine d'illu-
sion théorique et d'anarchie politique, car cette combinai-
son nécessaire représente bien le véritable organisme humain,
collectif dans sa nature et individuel dans ses fonctions.
Chacune des forces sociologiques est à la fois matérielle,
intellectuelle et morale, bien que le plus important de ses
trois caractères fournisse seul sa dénomination usuelle.
La force matérielle a deux sources, le nombre et la ri-
chesse.
La première est la plus irrésistible mais non la plus op-
pressive, car l'union qu'elle exige est facilement modifiable
par les impressions morales.
La seconde au contraire, susceptible d'une extrême con-
210 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

centration, prend aisément un caractère égoïste et tyran-


nique, puisqu'elle détient les matériaux indispensables à
toute existence.
En l'état normal ces deux influences matérielles se com-
binent, mais la diversité de leurs tendances respectives à
l'expansion et à la concentration, et la fréquente opposition
de leurs intérêts, les rendent facilement séparnbles. Dans
les temps d'anarchie intellectuelle, la divergence s'accen-
tue et compromet l'ordre, seules les puissances intellectuel-
les ot morales les ramènent à l'harmonie universelle, car
le nombre est accessible à l'influence morale et la richesse
à l'influence intellectuelle.
La force intellectuelle se décompose en conception et ex-
pression, nécessaires l'une à l'autre, mais dont la séparation
est malheureusement trop fréquente.
Les talents d'expression sont plus communs et plus cul-
tivables que les talents de conception, cela permet à des
esprits incapables de rien produire, d'exercer ces aptitudes
sur des pensées empruntées.
Les vrais penseurs deviennent toutefois assez facilement
propres à l'exposition et les prétendus cas d'impuissance
didactique ne concernent que des méditations insuffisantes,
où le vague des conceptions empêchait seul leur expression.
Cela détermine une véritable discipline intellectuelle qui
fait prévaloir les penseurs sur les parleurs ou les écrivains,
sauf dans les âges de transition où les vrais rénovateurs
sont souvent opprimés par la facile popularité de ceux qui
se bornent à renouveler la forme des anciennes doctrines.
Cette perturbation affecte peu l'humanité, mais relarde
souvent la juste appréciation de ses dignes organes indivi-
duels jusqu'après leur mort.
L'expression associée au nombre a une force directe, la
richesse associée à la conception une force indirecte, et
THÉORIE DE L'ORGANISATION SOCIALE 297

lorsque l'ordre social n'est pas trop troublé, ce sont ces


dernières qui détiennent le pouvoir,
La force morale se décompose d'après ses deux sour-
ces spontanées, le coeur qui dispose à obéir, le caractère
qui dispose à commander.
Directement relatif à l'exécution, le caractère prévaut
et détermine l'ascendant moral, surtout pendant la vie ob-
jective ; mais quand l'état social se régularise, le coeur
l'emporte. Le caractère contribue en effet énergiquement
à la formation de la force sociale, mais le coeur seul, main-
tient et régularise cette force.
Dans la famille, le chef actif, le vieillard et la femme, sont
les centres respectifs de la puissance matérielle, de la pré-
éminence intellectuelle et de l'influence morale.
La prépondérance marquée du premier indique bien la
disproportion naturelle de ces trois forces sociales, dont le
progrès diminue l'inégalité, mais ne parviendra pas à la faire
disparaître, même dans le régime final.
L'importance capitale de notre vie végétative doit enfin
faire accorder au travail matériel une attention philosophi-
que proportionnée à sa dignité sociale ; en représentant le
travail comme résulté d'une malédiction divine, la religion
provisoire constituait un dogme irrationnel et immoral ; la
religion finale érigera au contraire l'activité matérielle en
condition fondamentale de notre unité.
La prépondérancesociale de la force matérielle est en effet
aussi normale que l'assujettissement de l'ordre social en-
vers l'ordre vital,et de celui-ci envers l'ordre inorganique.
La force matérielle résultée du nombre exige un concours
volontaire qui ne surgit pas sans une suffisante conformité
d'opinions et d'affections ; un ébranlement de cette base
rend instables les diverses puissances pratiques dans les
temps d'anarchie.
298 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Si le pouvoir matériel repose sur la richesse, une base


intellectuelle et morale est aussi nécessaire, car l'existence
et l'emploi des capitaux dépendent beaucoup des sentiments
qui ont cours.
Les spéculations économiques où la vie matérielle est con-
çue indépendammentde toute influence mentale ou affective,
sont aussi creuses qu'ignobles, car l'intelligence et le sen-
timent ont part intime à la formation et au maintien de la
richesse, et la soumission envers le nombre ou le capital,
offre rarement le caractère de servilité que lui reprochent
les déclamateurs.
Le régime final réglera l'emploi de la puissance, plutôt
qu'il ne discutera sa source ; il réduirr» à sa juste mesure
l'estime que méritent les riches par la seule existence de
leur fortune ; regardés comme de vrais fonctionnaires char-
gés d'administrer le capital de l'humanité,ils acquerront une
considération plus élevée que s'ils conservaient l'individua-
lité qui fait leur aveugle orgueil.
Après la richesse, la puissance intellectuelle est la plus
énergique des forces sociales ; si elle n'obtient aucun com-
plément matériel, c'est qu'elle est insuffisante.
L'intelligence dépourvue de moralité obtient rarement un
ascendant social, et si le passé nous offre des exemples con-
traires, c'est que des services rendus dans la connaissance
de l'ordre naturel, ou la découverte de moyens propres à
le modifier utilement, ont déterminé le public à accorder à
leurs auteurs une reconnaissance 'ûgitime malgré les imper-
fections morales qu'il pouvait leur reprocher.
11 y a vingt-deux siècles qu'Aristote a découvert les
ca-
ractères essentiels de toute organisation collective, la sépa-
ration des offices et la combinaison des efforts.
Pour pouvoir atteindre son but qui est de modifier notre
milieu pour satisfaire aux exigences de la vie végétative,
THÉORIE DE L'ORGANISATION SOCIALE 299
toute association doit posséder des instruments, les provi-
sions qui sont immédiatement nécessaires, et une certaine
étendue de territoire.
Dans l'existence primitive nomade, la propriété conserva
longtemps le caractère collectif, puis devint partout indivi-
duelle et forma la base de l'association.
La famille fut dès lors rattachée aux autres êtres hu-
mains par le langage, et au sol parla propriété territoriale.
L'institution de la Patrie spécifia ensuite la subordina-
tion de l'organisme envers le milieu et disposa notre intel-
ligence à subordonner normalement le subjectif à l'objectif.
L'état final de l'Humanité doit procurer aux moindres
citoyens, la sécurité du lendemain qu'assure aux riches la
possession territoriale.
L'étymologie du mot patrie, et l'usage de confondre la
famille avec la maison, indiquent l'intime connexité de la
possession du sol et de l'existence domestique.
L'amour de la patrie nous conduit à regarder la soumis-
sion à ses nécessités, comme notre meilleure garantie con-
tre des volontés arbitraires, son influence est telle, qu'il
serait nécessaire de rectifier les exagérations qu'il a susci-
tées chez les économistes.
La notion du sol et celle de l'ordre social étant combi-
nées dans l'institution de la patrie, les véritables organes
du Grand Etre seront les cités, ainsi que l'indique le mot
de civilisation. Ces organes sont aussi des êtres complets,
chacun d'eux est susceptible d'une existence distincte, et
aspire à devenir le principal noyau de l'Humanité.
Par comparaison avec un organisme biologique, la patrie
est composée de familles qui en constituent les cellules élé-
mentaires, de classes ou castes qui en forment les tissus,
enfin de cités ou communes qui sont ses véritables organes.
Cette conception permet, au moyen du principe d'Aris-
300 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

tote, « Séparation des offices et combinaison des efforts »,


de construire la théorie de l'ordre social.
Sans séparation des offices il n'y aurait pas association,
mais agglomération; les théories qui n'admettent que le
pur individualisme sont profondément anarchiques, car les
classes résultent des combinaisons propres aux trois élé-
ments de la force sociale, et diffèrent forcément puisque
leurs attributs respectifs ne se développent que par la divi-
sion des occupations.
Cette division salutaire fait d'ailleurs sentir à chaque
famille l'importance des autres et sa propre utilité, ce qui
développe entièrement le caractère altruiste de l'existence.
Le concours des efforts est assuré partout par une insti-
tution appelée gouvernement, et chargée de contenir et de
diriger.
Chaque existence humaine est décomposée par la sépara-
tion des offices en deux fonctions sociales, l'une spéciale et
l'autre générale. Chacun retire de l'exercice de sa fonction
spéciale un certain sentiment de l'harmonie universelle à
laquelle il participe, et devient ainsi naturellement gouver-
nable.
Cette disposition est utilisée par le gouvernement qui
surgit après l'essor donné aux diverses inégalités humaines
par la séparation des offices. La tendance à commander
est très répandue, mais ne devient efficace que si elle est
accompagnée d'une supériorité d'esprit et surtout de carac-
tère, aidée par l'assistance d'une situation favorable, der-
nière condition qui est rarement en notre pouvoir. Ce pen-
chant tourmente beaucoup plus de familles qu'il ne peut
en satisfaire, et produit la maladie morale des déclassés ; il
est au contraire un véritable bienfait social dans une famille
organisée et placée de façon à commander dignement, et
a prépondérance constitue un gouvernement.
THÉORIE DE L'ORGANISATION SOCIALE 3C1

Toute domination exige l'adhésion universelle, expresse


ou tacite, et beaucoup moins aveugle et servile que ne le pré-'
tendent les théories qui apprécient si vicieusement l'obéis-
sance, qu'elles érigent en vertu la disposition à la révolte
qui n'émane que d'une active personnalité. Une soumission
trop prolongée ne résulte que de la difficulté d'obtenir une
meilleure domination, l'habitude ou une vénération exagé-
rée n'y contribuent guère. Ces théories métaphysiques éri-
gent à tort en dévouement au bien public, l'instinct de
commandement qui n'émane que de la personnalité ; sans
cet instinct les sociétés ne seraient jamais pourvues de
gouvernement ou ne pourraient le modifier. Mais le succès
même de l'ambitieux finit par lui inspirer le dévouement
social qui n'existait pas en lui, à moins que sa nature ne
soit trop vicieuse ou indisciplinée.
Le gouvernement doit émaner, non de la fonction géné-
rale par laquelle les citoyens concourent à la conservation
et au perfectionnement de l'État, mais de leurs diverses
fonctions spécîalesqui feront surgir des pouvoirs parliels,dont
la combinaison déterminera un gouvernement plus étendu.
L'activité militaire, seule réellement organisée jusqu'ici,
produisait des coalitions durables, car elle ne pouvait s'exer-
cer avec succès que collectivement.
L'existence industrielle sera aussi bien que la précédente
une école de discipline et de gouvernement, car lorsqu'elle
se développe librement, elle ne tarde point à susciter des
chefs permanents.
Ainsi le seul principe de la coopération sur lequel re-
pose la société politique, suscite le gouvernement qui la
maintient et la développe ; une telle puissance est essen-
tiellement matérielle puisqu'elle résulte de la grandeur ou
de la richesse, et l'ordre social ne peut avoir d'autre base,
ainsi que l'a dit Ilobbes.
302 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Si une force énergique, c'est-à-dire matérielle, n'offrait


une salutaire résistance aux impulsions perturbatrices, elles
empêcheraient tout progrès continu.
Nos temps d'anarchie confirment cette nécessité, tous
voulant commander et chacun espérant y parvenir, on
n'obéit qu'à la force et on ne cède presque jamais par rai-
son ou par amour. De là résulte une affligeante dégrada-
tion chez ceux-là mêmes qui déplorent la prétendue servi-
lité de leurs prédécesseurs.
La force est le premier fondement de l'organisation so-
ciale mais ne suffit pas, elle doit être complétée par un
esprit d'ensemble exercé.
Résulté de la coopération, fondé sur la puissance maté-
rielle, le pouvoir politique doit :
1° Etre appuyé par un guide intellectuel qui assure l'es-
prit d'ensemble ;
2» Recevoir une consécration morale qui lui assure une
vénération indispensable à sa durée ;
3* Être surveillé par un régulateur social qui redresse
ses déviations.
Notre nature cérébrale disposée simultanément au senti-
ment, à l'activité, à l'intelligence, nous rend susceptibles
de trois modes d'association :
La Famille, la Cité, l'Eglise.
Fondée sur la sympathie, la Famille naquit spontané-
ment.
Plus vaste et moins intime, la Cité s'éleva ensuite pour
la recherche de la prépondérance matérielle.
Enfin la société la plus étendue et la moins complète de
toutes, l'Église apparut à son tour, se dégageant de la com-
munauté des croyances, et régie par la foi.
Le besoin de lier les divers États ayant fait acquérir aux
sociétés politiques des dimensions exorbitantes, elles ne
THÉORIE DE L'ORGANISATION SOCIALE 303

sont maintenues que par des règlements arbitraires et vio-


lents et restent sans consistance.
L'avènement d'une Église universelle permettrait de res-
treindre un État aux limites d'une domination sans tyran-
nie, simple cité complétée des campagnes qui s'y subordon-
nent volontairement. Tel serait l'organe immédiat du Grand
Être, bien qu'une telle association politique paraisse au-
jourd'hui trop restreinte.
La formation d'une société religieuse distincte procu-
rerait satisfaction au triple besoin de guide intellectuel, de
consécration morale et de régulateur social pour le gouver-
nement politique.
Les religions provisoires avaient déjà institué les moyens
de consécration et les guides de conduite, mais étaient peu
capables de redresser les déviations.
Une telle attribution exige que l'Église soit indépendante
de l'État, séparation qui n'est durable que si la société
religieuse est plus étendue que la société politique et tend
à l'universalité.Cette généralité.lui permet d'exercer,envers
chaque gouvernement, un effet répressif ou directeur, mais
toujours consultatif.
Le sacerdoce fournira ce régulateur, complément de la
constitution naturelle du gouvernement politique, mais
sans le dominer ni en être dominé.
Au moyen âge cet équilibre aété obtenu pendant un siè-
cle, mais pour qu'une telle séparation puisse subsister sans
effort et développer l'harmonie sociale, il faut que la reli-
gion devienne positive et que la vie industrielle remplace
la vie militaire.
Concentré chez les grands ou les riches, le pouvoir ma-
tériel reposera sur la force ; appartenant aux sages et aux
prêtres, le pouvoir intellectuel reposera sur la raison ; enfin
301 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

le pouvoir moral résidant chez les femmes, reposera sur


l'affection.
Le pouvoir matériel ne comporte aucune équivoque, mais
les deux autres doivent se combiner dans l'État et la fa-
mille, de manière à former un pouvoir unique, dit spirituel.
L'autorité de la classe sacerdotale, surtout intellectuelle,
lui sera procurée par l'étude et la connaissance spéciale de
l'ordre universel. Sans un certain mérite de coeur, elle n'ob-
tiendrait cependant pas la confiance indispensable, et il est
impossible de la séparer entièrement du pouvoir moral.
L'influence de la femme sur la vie publique ne peut d'au-
tre part résulter qu'indirectement de son ascendant domes-
tique, et seule une classe contemplative remplissant les con-
ditions morales nécessaires, pourra parler aux hommes au
nom des femmes.
La mère, l'épouse et la fille seront ses précieux auxi-
liaires dans la famille.
Dans la vie civile comme dans la vie domestique, il n'y
aura donc que deux pouvoirs principaux, l'un qui comman-
dera les actes, l'autre qui modifiera les volontés.
Le pouvoir religieux représente les deux durées indéfi-
nies passé et avenir, entre lesquelles flotte le domaine éphé-
mère du pouvoir politique chargé d'administrer le présent,
et très exactement appelé pouvoir temporel.
Le pouvoir spirituel ne sera pas purement contemplatif,
toutes les branches de l'art humain devront lui être fami-
lières, ses agents devront être sains, honnêtes, actifs et in-
telligents, car l'harmonie cérébrale n'existe que si elle est
accompagnée de la santé physique.
Le commandement serait funeste au sacerdoce en préoc-
cupant son esprit de détails, ou en corrompant son coeur
par la nécessité d'employer la force au lieu de la raison et
de l'amour. Toute aspiration des théoriciens au pouvoir est
^^ THÉORIE DE L'ORGANISATION SOCIALE 305

un symptôme de leur médiocrité mentale et morale ; leur


éducation identique à l'éducation fondamentale commune à
tous, sera suivie d'une forte préparation spontanée, et ce
seront des hommes d'élite par le coeur et l'esprit.
Naturellement autorisés à se croire propres aux succès
pratiques, la vaine ambition temporelle qui les tourmenta
jusqu'ici peut s'expliquer par le secret sentiment de leur
supériorité mentale et morale sur la plupart des chefs poli-
tiques.
' L'admirable vie du grand Cervantes est un exemple dé-
cisif de cette aptitude des belles natures spéculatives à de-
venir, en changeant de carrière, de véritables types actifs.
César, Charlemagne, Frédéric seraient inversement de-
venus d'éminents théoriciens, s'ils eussent à temps modifié
leur existence.
Ces changements de carrière se réaliseront souvent dans
le régime final, où le sacerdoce pourra se recruter parmi
les praticiens éminents.
La hiérarchie de l'ordre théorique reposera uniquement
sur la supériorité personnelle, et après la séparation fon-
damentale entre le pouvoir théorique et le pouvoir pratique,
ce dernier seul se décomposera selon le principe de géné-
ralité décroissante et de dépendance croissante.
L'unique activité collective jusqu'ici réellement organi-
sée présente tellement ce caractère, que la série des fonc-
tions militaires a été dénommée d'après lui. Chaque supé-
rieur y devient une sorte de chef spirituel plus préoccupé
de l'ensemble que des détails, et moins propre à l'action
qu'à la spéculation.
Cette hiérarchie graduelle disposera les divers éléments
de la société finale à l'obéissance, car chaque office com-
mandera au suivant d'après un motif semblable à celui de
sa propre subordination envers le précédent. Toute révolte
20
306 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

sera inconséquente, ainsi en s'insurgeant contre les papes,


les rois ont suscité l'indiscipline de leurs propres sujets.
Depuis l'abolition du régime des castes, l'organisation
sociale est livrée à des tendances anarchiques; la réparti-
tion des offices ne résultant plus de la naissance, chacun
peut la juger arbitraire et s'en plaindre assez justement,
car les offices qui exigent de l'esprit d'ensemble échoient
fréquemment à des intelligences étroites, tandis que ceux
qui demandent des qualités de coeur et de caractère sont
souvent occupés par des gens fort insuffisants sous ce rap-
port.
Pour remédier à ces abus, le pouvoir spirituel dévelop-
pera partout la résignation et la dignité qui, faisant accep-
ter sans aigreur les imperfections inévitables, compenseront
la subalternité par l'estime.
Jamais il n'y aura pleine harmonie entre la fonction et
l'organe, notre intervention comporte trop peu d'efficacité
envers une telle répartition dont les lois sont encore incon-
nues, pour que nous ne nous bornions pas à diriger notre
sollicitude vers l'emploi des forces, abstraction faite de leur
origine et même de leur siège.
En agissant différemment, nous troublerions sans cesse
l'ordre social au lieu de le perfectionner, et il faut recon-
naître que la plupart des offices n'exigent aucune aptitude
vraiment naturelle, dont l'absence ne puisse être pleine-
ment compensée par un exercice convenable.
v
Le sacerdoce donnera cependant quelque satisfaction à
ces réclamations, en montrant le contraste de notre ordre
objectif imparfait, avec un ordre subjectif fondé sur l'es-
time personnelle, s'appliquant aux morts et affranchi des
nécessités grossières de la vie objective.
Cette dernière attribution résume toutes les autres et
constitue le plus difficile des devoirs pontificaux, car les
THÉORIE DE L'ORGANISATION SOCIALE 307

éléments d'appréciation qui font justement distribuer l'es-


time aux hommes dépendent de leur position dans le temps
et dans l'espace, des avantages résultés pour eux de leur
situation ou de leur instruction, enfin des productions de
leur existence.
A notre époque anarchique, les plus indignes natures
usurpent la considération presque autant que la confiance,
tandis que les meilleures sont méconnues ou comprimées,
faute de discipline spirituelle.
11 reste à indiquer, sommairement, comment doit se pré-

parer la constitution politique du plus grand organisme.


On a vu que le régime est caractérisé par une alliance
des éléments intellectuel et moral, destinée à modifier la
prépondérance reconnue à l'élément matériel.
Si au contraire le premier et le dernier de ces éléments
se combinaient, on retournerait à la constitution prélimi-
naire, théocratique ou militaire, où l'élément moral n'était
admis qu'implicitement à exercer son influence.
Dans le mode théocratique l'intelligence maîtrisait la
force, dans le mode militaire l'esprit était a»i service de la
force.
Tous deux ont été indispensables pour développer divers
attributs humains, leur désuétude ne pouvait intervenir
qu'ensuite. On ne saurait en effet régler que des pouvoirs
préexistants, sauf les cas d'illusion métaphysique où l'on
croit les créer alors qu'on ne fait que les définir.
L'ascendant de l'élément moral est le caractère essentiel
du troisième mode, du régime positif.
THÉORIE DE L'EXISTENCE SOCIALE

La vie consiste dans la suite des modifications qu'éprouve


une existence qui aboutit à la mort.
Tant que la science considéra les sociétés comme immo-
biles, elle ne put se servir envers elles de ce nom de vie,
qui ne leur convient que depuis l'avènement de la notion
de progrès continu.
L'activité tend à détruire la structure d'un système inerte,
tandis qu'elle maintient et développe celle d'un être vivant.
Le maintien de la constitution d'un organisme collectif est
du domaine statique et son développement est du domaine
dynamique ; la théorie de l'existence sociale est la transi-
tion entre statique et dynamique sociales, car ayant carac-
térisé la structure de l'être collectif, il faut apprécier son
existence avant d'examiner sa vie.
On a reconnu que tout homme appartient :
Par le sentiment à une famille, par l'activité à une cité,
par l'intelligence à une Eglise ; il faut déterminer à laquelle
de ces trois sociétés revient la prépondérance.
Dans notre nature l'activité prévaut sur l'intelligence et
le sentiment, c'est donc à la cité qu'il faut surtout rappor-
ter l'homme, en la concevant comme préparée par la famille
et complétée par l'Eglise.
L'homme étant ainsi conçu habituellement comme citoyen,
la prépondérance de l'Etat est affirmée tout en laissant à
l'Église la liberté et l'universalité convenables.
THÉORIE DE L*EXISTENCE SOCIALE 309
Les métaphysiciens confondent à tort l'avènement des
diverses institutions humaines avec leur essor spontané,
aussi ancien que la civilisation ; pouvoir intellectuel et pou-
voir moral ont toujours coexisté avec le pouvoir matériel,
et la formule sacrée des positivistes, « L'amour pour prin-
cipe, l'ordre pour base, le progrès pour but », n'est vraiment
neuve que dans son adoption raisonnée.
Le sacerdoce connaîtra et propagera la conception ration-
nelle de l'ordre matériel, de l'ordre vital et de l'ordre social,
pour pouvoir remplir dignement ses fonctions normales,
conseiller, consacrer et régler, d'où classer et finalement
juger-
La religion de l'Humanité changera la notion chimérique
et grossière de l'immortalité objective, pour le dogme aussi
noble que réel de l'immortalité subjective réservée à toute
digne nature humaine. La domination subjective des morts
sur les vivants est la partie pleinement immodifiable de
l'existence sociale, la prétention de s'y soustraire est un
symptôme de l'aliénation chronique dans laquelle se débat
la raison occidentale depuis la fin du moyen âge.
Cette existence sociale commence dans la famille, sous
l'impulsion maternelle, source de notre éducation ; notre
essor y concerne la continuité, puis la solidarité.
L'institution du mariage subordonne ensuite la famille à
la cité, l'union civique étant toujours la plus étendue des
affections, qui combine étroitement toutes les parties de
notre existence, matérielle, mentale et morale.
Sauf des cas exceptionnels, l'influence féminine se bornera
à l'existence domestique, et la femme n'aura d'autre moyen
pour obtenir l'immortalité au delà de ce cercle restreint,
que d'être la source de l'impulsion morale qui anime son fils,
son époux ou son père. Alors elle partagera naturellement
la glorification de ces derniers, ainsi que le montre la tou-
310 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

chante solidarité instituée par la recorinaissance occidentale


entre Dante et Béatrice.
Comme importance, la providence sacerdotale ne vient
qu'après la providence féminine, son domaine théorique se
borne aux lois intellectuelles, et elle ne fait que systéma-
tiser pour les lois morales et physiques, les matériaux pro-
venant de leur culture spontanée par les femmes ou les
chefs pratiques.
Pour organiser l'éducation, le sacerdoce commencera par
une lente élaboration sur la marche naturelle de l'intelli-
gence, soumise à la double fatalité de l'ordre extérieur et
de l'ordre intérieur qu'elle a pour mission d'unir.
Toute théorie se résumant finalement en une représen-
tation fidèle du dehors, les inspirations subjectives dérivent
toujours des impressions objectives, et l'homme est subor-
donné au monde pour l'esprit comme pour le corps.
L'intelligence est soumise aux impulsions affectives, puis
à l'influence du milieu cosmologique et sociologique ; la
pensée ne constitue donc pas une fonction isolée, son dé-
veloppement est manifestement dominé par le lieu et l'épo-
que où il s'accomplit, et le plus hardi novateur n'acquiert
pleine confiance en ses découvertes, que lorsqu'elles ob-
tiennent de libres adhésions ; il ne peut se passer d'une
telle sanction que s'il se sent appuyé par la marche géné-
rale de l'humanité.
Cette domination mentale de l'espèce sur l'individu n'est
méconnue que par les métaphysiciens, malgré qu'ils soient
dépendants dans leurs débats actuels, des sophistes grecs
et scholastiqucs.
Le bon ou le mauvais emploi de notre entendement dé-
pend de nos impulsions affectives et l'esprit n'est pas libre,
il ne peut choisir qu'entre deux maîtres, la personnalité
et la sociabilité ; quand il se croit libre il subit simplement
THÉORIE DE L'EXISTENCE SOCIALE 311

le joug du premier qui fixe sa destination au dedans et lui


cache l'ascendant du dehors.
L'intelligence s'est mise au service de la force en espé-
rant la dominer, but rarement atteint ; les esprits qui ont
échappé à ce vulgaire entraînement et se sont voués au
service du coeur, ont laissé des traces profondes car la li-
bre subordination de l'intelligence envers la sociabilité cons-
titue son usage normal.
Aujourd'hui, l'existence morale, quoique altérée, est au
fond la moins troublée dans notre anarchie, et le sentiment
presque seul soutient l'unité personnelle et sociale.
La prépondérance des parleurs sur les penseurs trouble
la vie intellectuelle, et chose plus grave, les deux éléments
de force, nombre et richesse, vivent en état d'hostilité. Le
nombre accueille avidement les pires utopies et ne montre
de discipline mentale qu'envers des jongleurs ou des rê-
veurs, ses aspirations l'entraînent à opprimer brutalement
les chefs des opérations pratiques. La richesse, soumise
sous les régimes théocratique ou militaire à de sévères
obligations sociales, est maintenant libre de règles quelcon-
ques, l'égoïsme la domine et les moeurs ont cessé de lui
imposer aucun devoir social ; le sacerdoce officiel a parti-
cipé à cette dégradation en tournant contre les pauvres sa
mission régulatrice.
Que l'on pousse les pauvres contre les riches ou que l'on
sanctionne l'indifférence des riches envers les pauvres,
l'harmonie matérielle se trouve profondément altérée.
La juste concentration de la puissance étant indispensa-
ble à sa destination civique, cette conviction sincère du
besoin social de chefs politiques et de la fatalité qui pres-
crit à la masse active une existence prolétaire est la base
de la discipline d'une société, et elle ne peut résulter que
d'une sage éducation religieuse.
312 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

C'est ainsi seulement qu'on fera prévaloir l'exacte déter-


mination des devoirs propres à chacun et à tous, sur la
vaine discussion des droits individuels, rétrogrades chez
les uns et anarchiques chez les autres.
En reconnaissant la nécessité du commandement, on
doit regarder ses organes comme exposés à de graves dé-
générations morales pour cause de trop active personnalité.
La vie industrielle diffère beaucoup de la vie militaire
par la grave question de l'office et de la distribution des
capitaux, la richesse y est la source de la puissance par
l'influence qu'elle procure sur la masse active. La posses-
sion de capitaux fournit donc le principal titre à la direc-
tion des travaux, et seule une incapacité exceptionnelle em-
pêchera cet avantage de prévaloir sur la meilleure aptitude
industrielle dépourvue de ces instruments nécessaires ; une
telle exception doit devenir de plus en plus rare.
Sous le régime guerrier la richesse avait moins d'influence,
mais le mérite personnel était indispensable aux chefs ; dans
le régime moderne ceux-ci, simples administrateurs de
capitaux, ont des fonctions qui souffrent davantage la mé-
diocrité. Cette différence diminue l'influence individuelle
et régularise l'action du pouvoir, mais tant que durera notre
anarchie, elle aggrave d'autre part les perturbations, en
affaiblissart *'e respect dû aux gouvernants.
La soumission est cependant moralement supérieure à la
révolte, les penchants d'où dépend l'obéissance volontaire,
seule durable, surpassent en noblesse les tendances indisci-
plinables, car les instincts de vénération et d'attachement
sont les plus propres à consolider le vrai bonheur '.
I.A. Comte ne s'explique pas assez clairement à ce sujet. Celle affir-
mation est discutable et il semble qu'attachement et vénération n'iront
jamais qu'au pouvoir qui les méritera réellement. L'esprit populaire fait
facilement crédit aux pouvoirs nouveaux, mais s'en désaffectionno bien
\itc lorsqu'il est déçu dans son attente.
THÉORIE DE L'EXISTENCE SOCIALE 313

Le devoir civique des riches envers le prolétariat est do


garantir à tout citoyen laborieux le développement complet
de l'existence domestique, dont beaucoup sont aujourd'hui
privés par l'insuffisance et l'irrégularité des salaires indus-
triels.
Les détenteurs de la puissance matérielle étant tentés
d'oublier ces devoirs, le sacerdoce les y rappellera parle sen-
timent d'abord, puis par la raison. Ce double appel ne suf-
fisant pas, il pourra recourir à une discipline spirituelle
basée sur l'opinion publique, la femme et parfois les enfants
étant ses auxiliaires dans la famille, et le prolériat dans la
cité.
Il usera du blâme public, de l'excommunication sociale,
enfin de la réprobation subjective.
Jamais il ne doit se laisser aller à la tentation de rempla-
cer ses démonstrations discutables par des prescriptions
impérativcs, elles sont du domaine temporel que la religion
doit s'interdire.
LIMITES DE VARIATION DE L'ORDRE HUMAIN

Le progrès est le développement de l'ordre, qui peut être


modifié entre certaines limites qu'il faut déterminer avant
de le subordonner au temps et au lieu, ce qui est du domaine
de la dynamique sociale.
L*\s variations de l'ordre humain sont si étendues, que
leur spectacle les fait encore considérer comme indépendantes
de toute loi naturelle, par les empiriques arriérés qui diri-
gent l'Occident.
Cette apparente incohérence avait conduit la sagesse théo-
cratique à satisfaire à nos besoins de fixité, en s'efforçant
de maintenir l'immuabilité de l'ordre social.
Un tel expédient ne pouvait ni contenir les énergiques
tendances qui poussaient aux améliorations politiques ou
morales, ni même dissimuler les changements résultés de
leur essor.
L'orgueil législatif ne voulant reconnaître aucun frein
social indépendant de la volonté, conciliait ce mouvement
effectif avec l'immobilité sacrée, en présentant chaque inno-
vation comme un retour nécessaire vers l'ordre primitif.
Ce subterfuge ne pouvait satisfaire longtemps aux exi- '
gences réelles ni aux besoins intellectuels.
Les divers éléments de l'ordre universel peuvent subir
deux sortes de modifications : les unes directes, résultant de
l'accomplissement spontané des phénomènes qui leur sont
LIMITES DE VARIATION DE L'ORDRE HUMAIN 3l5
propres ; les autres indirectes, provenant de réactions dues
au reste de l'économie naturelle.
De ces deux sources surgissent encore des variations
exceptionnelles, qualifiées de perturbations dans l'existence
inorganique, de maladies dans l'existence organique, de
révolutions dans l'existence collective.
En étendant à tous ces cas anormaux le lumineux prin-
cipe de Broussais, on trouve qu'ils ne diffèrent de l'ordre
habituel que par leur degré d'intensité, sans jamais offrir
un état vraiment nouveau.
Si l'on réduit l'échelle encyclopédique à ses trois degrés
essentiels, ordre matériel, ordre vital, ordre social, on
constate que l'ordre matériel et l'ordre social ne peuvent
être modifiés que par l'ordre vital qui les sépare et les unit,
tandis que celui-ci est influencé par les deux autres.
Une étude de l'homme doit combiner la connaissance posi-
tive de l'âme avec celle du corps, or aujourd'hui les méde-
cins n'étudient que le corps, les philosophes croient n'étu-
dier que l'esprit, et les prêtres le coeur. Pas une de ces
trois sortes d'intelligence ne comprend donc complètement
notre nature.
11 y a quatre classes de modifications sociales, provenant :
1* Du milieu ; 2° de la vie ; 3° de l'humanité elle-même ;
4* des influences individuelles.
Il ne faut pas confondre les milieux sociologiques avec
les milieux biologiques que je suppose connus, bien qu'ils
le soient à peine en réalité.
Un milieu sociologique est formé de celles seulement des
influences matérielles qui altèrent la socialité sans troubler
la vitalité, car ces dernières sont comprises dans la classe
suivante ; maisbeaucoup de perturbations célestes ou terres-
tres vraiment négligeables pour la vitalité, influent énergi-
quement sur la socialité.
316 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Ainsi l'influence de la longévité, peu prononcée dans l'or-


dre vital, est considérable sur la consistance statique et sur-
tout l'évolution dynamique de l'ordre social.
La densité plus ou moins grande et la multiplication plus
ou moins rapide de chaque population, exercent aussi une
forte action sur la vie collective, sans avoir d'effets sur la
vitalité,
La vie présente donc suivant les temps et les lieux, des
diversités qui affectent l'ordre social en changeant les exi-
gences pratiques qui dominent l'existence, ou nos moyens
d'appréciation et de réaction envers le monde exté-
rieur.
Les plus marquées de ces diversités sont celles d'où
dérive l'irrationnelle notion des races, qui paraissent ne
différer qu'à la suite d'influences locales accumulées par
l'hérédité.
Ces notions de variabilité relative du milieu et de la vie
sont encore dépourvues d'un véritable caractère positif, ce
qui permet à de prétendus penseurs qui prononcent en socio-
logie sans seulement connaître l'arithmétique, de se donner
à peu de frais une apparence scientifique, en se servant
des races comme leurs prédécesseurs se sont servis des cli-
mats.
L'étude des réactions qui développent de plus en plus
notre existence normale, ainsi que celle des influences subies
par chaque société du fait de l'essor de sociétés voisines,
sont du domaine dynamique.
Il en est de même des variations provenues des influences
individuelles et qui jusqu'à l'avènement de la science sociale,
ont attiré la principale attention du public. Ces variations
ainsi que les autres se réduisent à de simples différences
d'intensité et de vitesse, ainsi que le prouve la dictature
rétrograde subie par la France et qui n'a retardé au plus
LIMITES DE VARIATION DE L'ORDRE HUMA'N 3)7

que d'une génération, l'essor de la révolution occidentale \


Le vrai sacerdoce peut constamment dire au plus orgueil-
,
leux tyran :
L'homme s'agite, l'Humanité le mène.
Pour fixer les limites extrêmes de variation, considérons
l'ensemble des quatre classes de modifications sociales.
Le principe de Broussais dissipe la distinction absolue
autrefois admise entre maladie et santé, et l'on peut spé-
cifier la continuité des altérations de l'existence cérébrale.
Nos conceptions étant toujours à la fois objectives et sub-
jectives, les états de raison et de folie ne diffèrent que par
le degré d'influence des deux éléments de chaque situation
mentale.
Trop de soumission au spectacle extérieur, accompagnée
d'une insuffisante réaction intérieure, détermine le pur idio
tisme.
Au contraire, l'excès de subjectivité, même sans hallu-
cination spéciale, détermine la folie quand l'appareil mé-
ditatif ne rectifie pas les indications de l'appareil contem-
platif. L'incomparable composition du don Quichotte de
Cervantes apprécie merveilleusement cet état exceptionnel,
et fait ressortir le rôle de la rectitude mentale qui consiste,
avec Sancho, à former toujours la plus simple hypothèse
propre à chaque cas.
Le rapport normal entre subjectivité et objectivité varie
avec l'état de l'existence sociale, car les opinions ou affec-
tions justement qualifiées de folie en certains lieux ou sur-
tout certaines époques, peuvent très bien être considérées
ailleurs comme normales.

1. Ce retard est beaucoup plus grand que ne l'estime A. Comte, nous


soutirons encore de l'excès de centralisation donné à la France par Napo-
léon I", aucun gouvernement n'a encore osé relâcher les liens qui nous
gênent.
318 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Dans l'ordre collectif, les maladies ou révolutions ne sont


pas non plus soustraites aux lois habituelles, et l'anarchie
occidentale est réellement une aliénation chronique intel-
lectuelle, compliquée de réactions morales et accompagnée
de fréquentes agitations matérielles. Le caractère de la folie,
consistant en ce que la méditation ne rectifie pas la con-
templation, ne s'y vérifie que trop, surtout envers la loi de
continuité subjective principale source de l'ordre collectif,
et quelque grave que soit cette perturbation, on peut y
vérifier toutes les lois de l'étal normal.
L'origine de cette anarchie remonte à \-i dissolution des
théocraties, seuls types complets que l'ordre social admet
jusqu'ici, et à l'apparition du principe révolutionnaire de
l'élection des supérieurs par les inférieurs, dont le dévelop-
pemenlgraduel,depuis trente siècles, menace aujourd'hui de
renverser la société politique.
Ce principe était destiné à modifier un régime de castes
devenu oppressif, mais ne remplaçait par aucun autre l'an-
cien principe de transmission. Son influence ne pouvait
être que dissolvante et subversive.
Le positivisme terminera cette longue maladie sociale en
substituant l'hérédité sociocraliqueà l'hérédité théocratique,
sans rompre la continuité humaine.
La lutte continue contre la fatalité universelle régularise
de plus en plus notre existence, annule peu à peu l'influence
des climats, rend la terre uniformément habitable ; la diver-
sité des races diminue par leur mélange croissant, et leurs
qualités dominantes, sentiment chez les noirs, intelligence
chez les blancs, activité chez les jaunes, se trouvent de
plus en plus utilisées.
L'évolution spontanée de chaque noyau humain est de
moins en moins troublée par les influences internationales,
ce qui tient à la transformation de l'activité guerrière en
LIMITES DE VARIATION PB L'ORDRE HUMAIN 319
activité industrielle, et aussi à l'ascendant progressif do la
continuité subjective sur la continuité objective, à au- f
guste prépondérance des morts, en regard de laquelle
s'amortissent les perturbations des vivants et les réactions
nationales qui ne sont point spontanées, ainsi que le mon-
tre le peu d'efficacité des incorporations forcées.
Pour la France par exemple, l'Algérie, la Corse et même
l'Alsace prouvent l'impuissance croissante d'une longue
domination étrangère contre toute nationalité prononcée.
Comme les autres classes de modifications, l'influence
individuelle subit cette loi de décroissance et de régulari-
sation, l'agitation des vivants devient déplus en plus vaine
sous l'insurmontable pression des ancêtres.
Notre intervention sur nos destinées uniformise donc l'or-
dre humain, et bien que tous les modificateurssociaux sem-
blent devenir moins efficaces, leur réaction sur la fatalité qui
nous domine est de plus en plus puissante et modifie l'ordre
universel, non par vain étalage de puissance, mais pour
améliorer notre situation et notre nature. Peu importe donc
cette décroissance des variations, puisqu'une telle marche
a pour résultat d'augmenter notre empire sur nos destinées.
Ce grand progrès est dû surtout au perfectionnement de
notre sagesse, de plus en plus dirigée vers sa principale
destination.
Primitivement bornée à l'amélioration de l'ordre physi-
que, elle s'est ensuite préoccupée de l'ordre intellectuel et
se concentre enfin sur l'ordre moral.
Ni variations matérielles, ni modifications vitales, ni per-
turbations individuelles ou collectives, ne peuvent empê-
cher ce poids croissant du passé de régulariser silencieuse-
ment l'avenir; le génie théocratique l'avait implicitement
reconnu, il ya quarante siècles, en consacrant le culte funé-
raire et le régime des castes.
CONCLUSION DE LA STATIQUE SOCIALE

Supérieur aux autres êtres connus, l'homme a été obligé


de développer sa destinée sans aucun modèle qui l'aidât à
diriger ses impulsions spontanées, jusqu'à ce que son évo-
lution fût assez avancée pour lui permettre d'en déduire la
marche à suivre pour la continuer.
Attribuant d'abord son existence comme toutes les au-
tres, à la volonté de puissances absolues, il doua ces êtres
surhumains de tous les attributs de sagesse et de bonté
qu'il put concevoir, et les érigea en guides de sa propre
conduite.
Ces institutions subjectives n'ont jamais eu la valeur de
la base objective que nous fournit enfin une saine appré-
ciation du mouvement humain, et l'élite de notre espèce
peut aujourd'hui systématiser nos destinées au lieu de les
subir aveuglément.
Une telle virilité exige au préalable une double construc-
tion philosophique ou plutôt religieuse :
Détermination de l'ordre fondamental de l'existence, sta-
tique sociale.
Détermination de l'essor nécessaire de l'existence, dyna-
mique sociale.
L'ensemble de l'élaboration statique peut être utilement
résumé par la seule histoire du mot ordre, car le langage
reflète merveilleusement notre nature.
CONCLUSION DE LA STATIQUE SOCIALE 321

Ce mot a toujours signifié à la fois, commandement et


arrangement.
Faute d'une base extérieure, l'arrangement primitif ne
pouvait résulter que du commandement, mais la constitu-
tion adulte se caractérisera au contraire par la prépondé-
rance d'un arrangement qui, fondé d'après son type objec-
tif, n'exigera que de façon accidentelle l'intervention du
commandement, pour compléter nos décisions pratiques.
Cette inversion résume la substitution caractéristique des
lois aux causes, et notre tendance croissante à faire préva-
loir la discipline spirituelle sur la temporelle.
Il semble que cette appréciation suffirait à caractériser
notre destinée, mais la meilleure théorie statique, indispen-
sable à la pratique sociale, ne suffit pas pour la guider ;
elle donnerait à nos tendances politiques un caractère trop
absolu et ne préciserait pas suffisammentla marche à suivre.
Les indications plus nettes de la sociologie dynamique
nous apprendront quels sont, à chaque époque, les pas pra-
ticables vers le type définitif, et comment on peut les accom-
plir en évitant la rétrogradation et l'anarchie, entre les-
quelles nous laisserait osciller l'unique conception statique
où le temps n'intervient pas.
Comme en mécanique ce dernier élément théorique devait
être réservé pour la fin, sous peine de ne pouvoir construire
aucune loi générale, mais il doit maintenant prévaloir pour
instituer la relation finale entre l'abstrait et le concret.
Comme exemple des illusions produites par l'emploi exclu-
sif de notions statiques, il convient d'indiquer l'aberra-
tion des grands hommes de l'antiquité envers la préparation
réservée au moyen âge. Les meilleures âmes repoussaient
le catholicisme naissant comme éloignant l'humanité du
noble but social révélé par les derniers siècles, erreur iné-
vitable, car l'absence de conception dynamique les empê-
21
322 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

chait d'apprécier quels étaient les premiers progrès néces-


saires pour approcher de ce type naissant.
Les promoteurs du régime nouveau furent donc atroce -
ment persécutés ; faute d'une connaissance précise de la
progression humaine, on ne comprenait pas que la transi-
tion catholique et féodale était indispensable.
DYNAMIQUE SOCIALE OU PHILOSOPHIE
DE L'HISTOIRE

Introduction
On trouvera, dans ce qui va suivre, une coordination gé-
nérale plus profonde et plus complète que dans la partie
historique du Cours de Philosophie positive, mais des ex-
plications spéciales moins développées.
Cela est contraire à mes premières intentions, mais j'ai
ensuite senti que toute exposition, vraiment systématique,
doit consister en assertions coordonnées.
Aristote, Descartes, Leibnitz, se sont ainsi bornés à for-
muler leurs pensées, laissant au public le soin de les vérifier
et de les développer. r
Parlant aux vivants au nom de l'ensemble des morts, on
montrera que l'église positive domine la population exis-
tante, par l'intermédiaire d'un nouveau sacerdoce appuyé
sur les deux populations passée et future.
La notion de progrès continu s'impose de plus en plus à
la politique, et si sa confuse appréciation n'y exerça jus-
qu'ici qu'une influence perturbatrice, sa systématisation la
convertira en appui de l'ordre.
Les esprits rétrogrades consciencieux qui l'accepteraient
en seraient profondément modifiés, puis qu'ils ne repoussent
le progrès que par aversion pour l'anarchie, ils trouveraient
321 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

dans cette notion la pleine consécration du régime antérieur


qu'ils regrettent, mais seulement à titre de phase néces-
saire et respectable du développement humain.
Sauf quelques nobles exceptions, les meneurs révolution-
naires ont au contraire une profonde aversion pour une
doctrine qui les discrédite comme incapables de nous gui-
der dans le développement de l'ordre qu'est le progrès, "et
les démagogues sont les plus grands ennemis du positi-
visme. Les trois ou quatre cents incurables qui troublent
l'Occident ne tarderont point h rentrer dans la nullité so-
ciale qui convient à leur valeur mentale et morale, mais en
démasquant d'indignes chefs il ne faut pas négliger de con-
vertir les révolutionnaires honnêtes, car une disposition
réelle à la vénération et l'amour sincère de la liberté, suf-
fisent pour rendre disciplinables les âmes les plus troublées
par les dogmes subversifs. Ne sont à rejeter que ceux qui
exploitent l'anarchie moderne afin d'obtenir une élévation
imméritée, mais il ne faudra guère compter sur la stabilité
de conversions obtenues dans un camp irrationnel, où la
question du progrès est isolée de celle de l'ordre.
Je dois ici donner une explication personnelle et rectifier
une erreur :
Ma fondation de la sociologie consista à réaliser le projet,
conçu par Condorcet mon père spirituel et précurseur, de
subordonner la politique à l'histoire.
Toute autre supposition sur l'impulsion initiale de mes
travaux doit être rejetée, ma liaison avec Saint-Simon n'a
eu d'autre résultat que d'entraver mes méditations antérieu-
rement guidées par Condorcet, sans me procurer aucune
acquisition scientifique ou logique. Cette stérilité s'explique
par la nature et l'éducation de cet écrivain vague et super-
ficiel, dépourvu de toute instruction scientifique, et incapa-
ble de rie a créer.
DYNAMIQUE SOCIALE OU PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE 325
Le coeur et l'esprit de ce personnage se retracent exacte-
ment dans le cynique résumé qu'il se plaisait à faire de sa
propre vie, dpnt il représentait les deux moitiés comme
respectivement consacrées à l'achat et à la vente des idées.
Nature cl destination sociale de la philosophie de l'his-
toire. — Notre anarchie provient do l'altération de la con-
tinuité humaine, successivement violée par le catholicisme
maudissant l'antiquité, le protestantisme réprouvant le
moyen âge, et le déisme niant toute filiation. Lorsque le
positivisme aura surmonté ces doctrines qui insurgent les
vivants contre l'ensemble des morts, l'histoire ramenée à
son office normal d'étude des destinées du Grand litre, sera
la véritable science sacrée.
La politique y rattachera ses entreprises, subordonnées
à l'état de cette grande évolution, et la poésie y puisera des
tableaux destinés à préparer l'avenir en idéalisant le passé.
Pour tous ces motifs, la sociologie consiste essentielle-
ment dans la dynamique sociale, en repoussant le défaut
de l'esprit historique, qui entraîne à négliger sentiments et
intentions, pour ne considérer que les résultats ; cela pro-
cure en effet une sorte de sanction systématique aux cor-
rupteurs, qui affectent de dédaigner la vie privée au nom
do la vie publique.
La marche prudente suivie en établissant peu à peu les
fondements statiques avant l'étude dynamique, va procurer
aux conceptions historiques une précision et une cohérence
qui permettront de les adapter à la pratique, et d'en déga-
ger une morale qui est le terme de la science et la source
de l'art.
On divisera en sept chapitres cette philosophie de l'his-
toire :
I. — Théorie fondamentale d'évolution, démonstration
des trois grandes lois sociologiques.
326 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

IL — Étude du fétichisme, dans laquelle on supplée à


l'absence de documents sur nos ancêtres, par l'examen des
civilisations les plus arriérées.
III. — Étude de l'état théocratique et du régime des
castes, ou polythéisme conservateur.
IV. — Étude de l'élaboration grecque, ou polythéisme
intellectuel.
V. — Étude de l'incorporation romaine, ou po lythéisme
social.
VI. — Étude de l'initiation c atholico-féodale.
VIL — Appréciation de la double révolution qui sépare
le moyen âge du présent, ou élaboration des éléments de
l'ordre définitif.
I

THÉORIE DE L'ÉVOLUTION HUMAINE ET LOIS DU MOUVEMENT


INTELLECTUEL ET SOCIAL

La statique sociale peut se condenser dans le seul prin-


cipe de coopération, étendu au concours des générations et
des familles. Ce double essor de convergence développe de
plus en plus l'unité personnelle, et l'étude de l'évolution
humaine consiste à développer cette unique loi :
L'homme devient de plus en plus religieux.
Pour correspondre au sentiment, à l'intelligence et à l'ac-
tivité, les lois de notre évolution sembleraient devoir être
au nombre de trois, mais se réduisent à deux relatives à
l'intelligence et l'activité.
Nos révolutions mentales sont amenées par les exigences
successives de notre situation pratique, et l'activité que nous
inspirent les instincts d'après nos besoins dirige l'exercice
de notre intelligence.
Elle obéit à deux lois : loi de filiation commune à toute
théorie, et loi de classement, ou ordre naturel de dépen-
dance entre les diverses théories.
Loi de filiation historique des conceptions humaines.
Le principe de notre constitution intellectuelle résulte de
l'extension aux fonctions mentales, de la dépendance biolo-
gique envers le milieu ; il consiste dans une subordination
continue de nos constructions subjectives à leurs matériaux
objectifs.
323 " PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Ainsi le milieu qui nous domine fournit à notre enten-


dement, comme à nos fonctions corporelles, l'aliment, le sti-
mulant et le régulateur.
Pour que le subjectif reste subordonné à l'objectif, il
faut que les images intérieures soient plus faibles que les
impressions extérieures correspondantes, et que l'état du
sujet n'apporte à ces impressions qu'une modification mo-
dérée.
Ainsi dans la folie, la perturbation consiste en ce que les
souvenirs deviennent plus vifs et plus nets que les sensa-
tions, le dehors ne peut plus régler le dedans, bien qu'il con-
tinue à l'alimenter et même à le stimuler.
L'état normal est caractérisé par une subordination con-
venable du subjectif envers l'objectif, mais d'après le prin-
cipe de Broussais, celle subordination comporte beaucoup
de degrés distincts entre les limites opposées qui constituent
l'idiotisme et la folie.
Tout le mouvement intellectuel consiste dans la succes-
sion de ces variations spontanées dont il faut déterminer la
loi générale en étudiant l'évolution collective, et cette loi
s'applique ensuite à la vie individuelle, car tous les modes
successifs d'harmonie mentale se retrouvent également dans
les socit "s et chez les divers types individuels, rapproche-
ment qui décèle la conformité nécessaire de la vérité sociale
et de la raison personnelle.
Le progrès n'étant que le développement de l'ordre natu-
rel, le perfectionnement intellectuel se réduit à soumettre
de plus en plus le dedans au dehors, et ainsi se découvre la
loi de succession des divers états de l'harmonie mentale.
La logique positive se réduisant à construire la plus sim-
ple hypothèse satisfaisante, nos théories d'abord très
simples se compliquent à mesure que les observations
se développent ; la subjectivité d'abord prépondérante,
THÉORIE DE L'ÉVOLUTION HUMAINE 329
participe de moins en moins à nos constructions mentales,'
Cet état, à peine atteint aujourd'hui chez les meilleurs
esprits, ne saurait être cependant que préparatoire, et quand
lareligion universelle aura suffisamment prévalu, la méthode
subjective reprendra une digne et inaltérable domination.
Sous prétexte de réalité, le moderne ascendant de l'ob-
jectivité comprime par trop la supériorité mentale ; entre
le mysticisme ancien et l'empirisme d'aujourd'hui, écueils
de la raison humaine, l'esprit positif ouvre une voie nor-
male en subordonnant toujours l'imagination à l'observation,
mais en développant toute l'activité de notre intelligence,
qui seule peut instituer un commerce où le dehors ne fournit
que les matériaux. Au terme de la préparation intellectuelle,
le subjectif sera assez subordonné à l'objectif pour que l'on
puisse remplacer convenablement l'observation par la ré-
flexion.
Comparativement à cet état définitif, la marche prépara-
toire de l'entendement semble consister en une longue suite
de changements radicaux qui rompent irrationnellement la
continuité dynamique. En jugeant le passé ou en concevant
l'avenir, un vrai philosophe voit au contraire se dévelop-
per toujours la même tendance vers une unité dont chaque
génération se rapproche plus que la précédente.
Loi des trois états. — Intégralement conçue, la loi fon-
damentale de l'évolution intellectuelle consiste dans le pas-
sage nécessaire de toute théorie par trois états successifs.
Le premier, théologique ou fictif, est provisoire ; le
second, métaphysique ou abstrait, purenu nt transitoire ; le
troisième, positif ou scientifique, est seul définitif.
Actuellement, certaines théories sont déjà à l'état positif,
tandis que les autres ne sont parvenues qu'à l'état méta-
physique, ou même à l'état théologique. De cette coexis-
tence passagère des trois états intellectuels, proviennent les
330 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

résistances opposées à ma loi de filiation, difficultés que sur-


,
monte la règle complémentaire qui subordonne la grandeur
des vitesses de formation à la diversité des phénomènes, seul
point de vue sous lequel l'examen de la loi de classement
soit ici indispensable.
Loi de classement. — L'ordre suivant lequel nos théo-
ries accomplissent leur évolution résulte de leur dépen-
dance mutuelle qui règle historiquement leur avènement
positif; les plus indépendantes se développent les premiè-
res.
Le noeud de cette deuxième loi sociologique consiste donc
à déterminer l'ordre naturel de dépendance entre les divers
phénomènes, mais c'est uniquement par l'étude de la grande
évolution humaine que l'on peut découvrir les lois de l'in-
telligence, les progrès propres à un entendement isolé étant
trop peu marqués, même thez les esprits d'élite, pour dévoi-
ler la marche générale du mouvement mental. Vu la simi-
litude fondamentale de l'essor personnel et du développe-
ment social,la vie individuelle offrira cependant une précieuse
vérification de cette marche.
11 reste à lier cette double théorie de l'évolution mentale

au développement-social parla règle qui détermine la marche


de l'activité.
La démonstration de cette troisième et dernière loi de la
sociologie dynamique découle de la vraie connaissance de
la nature humaine et d'une saine appréciation du passé.
L'activité théorique seconde l'intelligence, l'activité pra-
tique la domine.
Par la première, l'homme manifeste son étal intérieur, et
par la seconde il modifie le monde extérieur.
Tout penseur doit communiquer le résultat de ses con-
templations et méditations, car celui qui s'en abstiendrait
serait un véritable parasite ; son devoir et sa destination
THÉORIE DE L'ÉVOLUTION HUMAINE '331

civique sont de parler et d'écrire pour agir sur les hommes,


comme les praticiens agissent sur les choses.
Cette activité théorique étant subordonnée à l'intelli-
gence, en suit la m arche et n'exige aucune nouvelle loi. non
plus que la partie théorique de l'activité pratique, qui s'oc-
cupe de l'appréciation des moyens d'action.
Loi de succession des activités pratiques militaire,
défensive, industrielle. — La troisième loi sociologique se
réduira donc à régler le travail proprement dit.
L'activité humaine fut
successivement : conquérante, défensi"e. industrielle,
pendant qucijl'esprit
humain se montrait: théologique, métaphysique, positif,
ce qui se divise dans
le temps en : antiquité, moyen âge état moderne.
Le premier mode consista à chercher à obtenir sur d'au-
tres hommes un empire analogue à celui que nous exer-
çons sur nos auxiliaires animaux; la répugnance longtemps
inspirée par toute élaboration journalière et l'impulsion de
l'instinct destructeur, firent prévaloir cette activité guerrière
sur l'activité pacifique.
Le passage par ce régime, déterminé par la paresse du
corps et de l'esprit, était nécessaire pour développer nos
qualités mentales ou morales.
Efforts et ruses exigés par la vie guerrière excitèrent
l'activité et même l'intelligence, puis produisirent l'attache-
ment mutuel, vénération envers les chefs, bonté envers les
inférieurs.
Facilement susceptible d'une pleine organisation, cette
première association fut école d'obéissance et de comman-
dement, favorisa l'extension de la société chez les vainqueurs,
et imposa aux vaincus esclaves des habitudes industrielles.
La sociabilité militaire présida ainsi à notre essor initial.
332 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Ensuite surgit l'existence industrielle, préparée et désirée


même au temps du régime guerrier, puisque la poésie des
populations les plus belliqueuses proclamait l'avènement
final d'une sociabilité pacifique.
L'activité défensive servit de transition entre deux régi-
mes trop dissemblables, et les trois modes consécutifs, con-
quête, défense, travail, correspondent exactement aux trois
états successifs de l'intelligence,fiction, abstraction, démons-
tration.
Ainsi, la longue enfance de l'humanité, l'antiquité, fut
essentiellement théologique et militait e; son adolescence,
au moyen âge, fut métaphysique et féodale ; enfin sa matu-
rité, encore à peine appréciable, sera positive et indus-
trielle.
Pour concevoir entièrement ce triple dualisme, il faut
comme toujours apprécier d'abord les deux couples extrê-
mes, puis le couple moyen.
Au fond, notre évolution consiste à développer notre
unité, et tout progrès qui n'influe point sur le sentiment,
source d'une telle harmonie, est ou avorté ou purement
préparatoire.
Ce sentiment a passé par trois états ; l'instinct social,
purement civique dans l'antiquité, devint collectif au moyen
âge, puis sera finalement universel comme l'indiquent les
aspirations modernes.
Les trois lois que nous venons de reconnaître dans notre
nature consistent en somme en ce que nous devenons tou-
jours plus actifs, plus intelligents et plus aimants ; la saine
interprétation du spectacle historique le confirme et les
hypothèses de certains érudits sur une prétendue antério-
rité de l'état positif envers l'état théologique, sont aussi
bien renversées par une meilleure érudition, que la doc-
trine des chrétiens à l'égard du polythéisme et du féti-
THÉORIE DE L'ÉVOLUTION HUMAINE 333
chisme qu'ils supposent gratuitement provenus de la dégé-
nération d'un monothéisme primitif.
La succession des phases humaines est tellement fixe,
qu'une passion énergique faisant rétrograder l'esprit, le
ramène de l'état positif aux états métaphysique puis théo-
logique, enfin fétichiste, pour revenir ensuite à l'état nor-
mal par la progression inverse.
« Ma propre maladie cérébrale de 1826 m'a permis de
constater très exactement cette invariable succession des
divers états intellectuels. »
L'évolution varie cependant quant à sa vitesse, ce qui
peut rendre presque insensibles certains degrés intermé-
diaires ; ainsi le passage immédiat du polythéisme au posi-
tivisme se réalisera fréquemment dans l'évolution person-
nelle, quand l'éducation sera convenablement dirigée. Cela
aura beaucoup d'importance pour de nombreuses popula-
tions encore polythéistes.
Les trois lois de dynamique sociale permettent de coor-
donner convenablement le spectacle historique, en appré-
ciant le vrai caractère de chacune de ses phases essentiel-
les, ainsi que son enchaînement avec celle qui la précède
et celle qui la suit.
Il

ÉTUDE DU FÉTICHISME

« Agir par affection et penser pour agir. »


L'harmonie humaine se résume dans cet aphorisme, dont
la première partie caractérise l'activité spontanée où le
courage domine, et la deuxième l'activité réfléchie présidée
par la prudence.
Notre esprit ne peut bien asseoir ses spéculations, que
par une première exécution de l'entreprise qu'il poursuit ;
plus apte à perfectionner qu'à créer, il améliore ensuite
son oeuvre spontanée. Ces deux modes inverses d'action de
l'intelligence répondent, le premier à la spontanéité féti-
chique, et le second à la systématisation théologique.
Tout vrai théoricien reconnaît et subit la nécessité : de
ramener sa raison au pur régime de son enfance, de recher-
cher la cause faute de connaître la loi, bref de trouver une
explication quelconque préférable à la torpeur théorique,
car l'ordre réel ne sera jamais assez connu pour dispenser
d'un recours secondaire à la synthèse fictive.
Seules nos spéculations abstraites comportent une pleine
positivité, et leur influence croissante sur les recherches
concrètes améliore peu à peu l'institution logique de celles-
ci, dont les lois ne surgissent que d'un sage empirisme.
Ce concours des deux modes empirique et systématique
ne suffit encore pas ; pour faire apercevoir l'ensemble d'un
ÉTUDE DU FÉTICHISME 335
ordre composé, il faut le conclure de théories élémentaires
et en outre, bien qu'elle ait perdu toute influence abstraite,
la synthèse fictive initiale complique toujours de sa coo-
pération hétérogène le mélange d'induction empirique et
de déductions systématiques qui forme la raison pratique.
Nous préférons ce mode fétichique aux hypothèses com-
pliquées qui lui succèdent, car lorsque ignorant les lois nous
voulons pénétrer les causes, nous supposons directement
vivants les êtres qui nous occupent et expliquons par leurs
propres affections les phénomènes correspondants. Notre
approximation de la réalité est ainsi plus naturelle et a
plus de rectitude logique et scientifique que par le théolo-
gisme, seul l'état scientifique nous donne un meilleur ré-
sultat.
Les exigences sociales ont forcé nos ancêtres à prendre
la voie du théologisme pour préparer le positivisme, mais
l'hypothèse du polythéiste était théoriquement inférieure à
celle du fétichiste, et pour la méthode, et pour la doctrine.
Si dans la nature le fétichisme ne savait pas distinguer
la vie de l'activité spontanée, en revanche le théologisme
en supposant la matière toujours passive, a introduit jusque
dans les études mathématiques, la ténébreuse théorie de
l'inertie matérielle.
Les lois physiques échappèrent bien longtemps à nos re-
cherches, alors que les lois morales prenaient un certain
développement empirique nécessité par les contacts hu-
mains ; la raison moderne doit encore ses meilleures notions
à leur égard à cet essor initial.
Les lois intellectuelles ne pouvaient s'ébaucher que lors-
que surgirait le besoin philosophique d'une pleine systé-
matisation ; en attendant, la raison créait la synthèse fic-
tive, pour suppléer aux lois physiques inconnues par des
causes morales.
336 PASSÉ, PRÉSENT" ET AVENIR SOCIAL

L'ascendant théorique du sentiment constituerait aujour-


d'hui un excès de subjectivité voisin de la folie ; mais
lorsque des lois spéciales sont ignorées, nous succombons
encore souvent à la tentation de fonder nos opinions sur
nos désirs.
Croire ce que l'on désire semble assez conforme à la saine
logique, puisque toute synthèse consiste à rapporter à no-
tre propre destinéel'appréciation de l'ordre extérieur ; seule
la connaissance de l'économie réelle peut nous garder de
cet entraînement.
III

POLYTHÉISME CONSERVATEUR

Le polythéisme institua l'emploi des images, deuxième


élément de la logique humaine *, afin d'assister l'élabora-
tion des pensées jusqu'alors limitée à la réaction mentale
du sentiment.
La nature concrète de cette idéalisation facilita la com-
binaison des deux premières institutions spontanées, et le
monothéisme termina cette préparation en développant la
logique des signes pour seconder les méditations.
Le fétichiste travaillait pour sa propre postérité, but
alors suffisant ; le polythéiste avait principalement en vue
sa postérité civique, l'ensemble de ses successeurs natio-
naux ; le monothéiste, précurseur du positiviste, commença
à consacrer ses grandes élaborations à la postérité géné-
rale. Ainsi se prépara peu à peu la consécration au vrai
Grand Etre de toute existence individuelle ou collective,
l'âge fétichique fonda la famille, l'âge polythéique la cité,
l'âge monothéique l'Eglise.
Simple et stable, la constitution théocratique repose .«ur
la combinaison de deux institutions essentielles, hérédité
des professions, subordination de toutes les castes ainsi
formées à la caste sacerdotale.
' La transmission héréditaire des offices sociaux fut d'a-
1. Le premier élément fut la synthéic fictive.
22
338 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

bore" le seul moyen de conserver nos acquisitions quelcon-


ques, procédés et résultats, car aucune théorie réelle n'étant
alors possible, tout s'apprenait par imitation et non d'a-
près un véritable enseignement.
Cette tradition s'accomplissant de bonne heure et spon-
tanément dans chaque famille, l'éducation, qui chez les
modernes contrarie souvent l'influence de l'hérédité, secon-
dait au contraire puissamment les dispositions ataviques,
avantage précieux pour des offices éminents et difficiles
comme ceux de la classe sacerdotale par exemple, qui par-
tout se présente comme plus ancienne que les autres.
L'extinction de ce régime initial est marquée au moyen
âge par l'abolition de l'hérédité pontificale, à partir de la-
quelle la royauté resta le dernier vestige de l'état théocra-
tique, jusqu'au jour où elle fut dissoute en France.
Le concours d'attributions des antiques théocrates à la
fois législateurs, juges, médecins, astronomes, philosophes,
poètes et pontifes, est représenté par l'anarchie moderne
comme une monstruosité sociale, et cependant cette con-
centration de tous les offices théoriques est conforme à la
vraie nature de l'ordre humain, et lorsqu'on sentira mieux
l'indivisibilité nécessaire de la théorie, elle caractérisera
le sacerdoce final.
Malgré l'influence morale d'une doctrine absolue qui ne
comportait point le simple conseil, la division fondamentale
entre la théorie et la pratique fut instituée dès l'origine,
puisque nulle part le gouvernement proprement dit, com-
mandement des armées, direction des entreprises indus-
trielles, n'appartint aux prêtres.
La théocratie poursuivit l'éducation morale en dévelop-
pant l'instinct de vénération et fit surgir la Patrie, prépa-
rant ainsi l'avènement du Grand Être.
La sagesse théocratique considérait l'existence civique
POLYTHÉISME CONSERVATEUR 339

comme destinée à consolider et développer l'existence do-


mestique où réside surtout le bonheur humain. Elle conçut
donc et cultiva intelligence et activité d'après un type con-
venable à la sociocratie finale et érigea en devoir la véné-
ration envers les ancêtres ; mais faute de pouvoir séparer
le conseil du commandement, imperfection alors indispen-
sable pour assurer l'indépendance de la classe contempla-
tive, elle devait échouer dans ses efforts pour subordonner
l'intelligence à l'activité.
Sous le régime théocratique, la richesse liée à la profes-
sion avait par là sa consécration normale, et l'hérédité
portait naturellement à la fois sur les fonctions et les capi-
taux; aujourd'hui la propriété est anarchiquement consti-
tuée, par suite de la scission croissante entre richesse et
pouvoir, source des déclamations contre l'abus des capi-
taux.
Le régime final devra rétablir cette consécration en sub-
stituant le choix à la naissance, dans la succession sociale
des offices et des capitaux nécessaires à leur exercice.
IV

POLYTHÉISME INTELLECTUEL

La théocratie tournant l'esprit vers des destinations pra-


tiques d'un caractère trop personnel, finit par le rendre
incapable d'un grand effort abstrait et ne put élever sa
philosophie à un examen rationnel de l'ordre humain.
La préparation dut alors se continuer chez des popula-
tions où la théocratie n'avait pas prévalu complètement, et
ce second genre de polythéisme prolongé par la transition
monothéique, puis par l'anarchie métaphysique, aura duré
trente siècles.
Le juste ascendant du mérite étant impossible sous le
régime des castes, des perturbations furent suscitées pour
y donner satisfaction, et finalement l'ensemble des inférieurs
usurpa le choix des supérieurs. Ce mode avait un caractère
révolutionnaire qui poussait à la dissolution de l'ordre anté-
rieur, et qui établit une fatale incompatibilité entre la con-
servation et le perfectionnement.
Ces deux lacunes mentale et sociale du polythéisme con-
servateur furent respectivementcomblées par le polythéisme
intellectuel grec, et le polythéisme social romain.
L'usurpation militaire donna naissance à la suprématie
des soldats ou de leurs chefs, démocratie ou aristocratie.
La destination historique respective de ces deux classes
militaires fut de développer l'une l'intelligence, l'autre l'ac-
POLYTHÉISME INTELLECTUEL 341

tivité, après la courte phase de monarchie qui précéda tou-


jours chacune d'elles.
L'élaboration grecque produisit simultanément trois gen-
res de progrès, esthétique, philosophique et scientifique ;
elle avait tendance à dégénérer en pédantocratie par suite
d'un concours fortuit des dispositions publiques avec les
aberrations des penseurs, lorsque l'absorption romaine remé-
<dia à cette dégénération.
Plaçant l'intelligence au-dessus de tout, le peuple grec
•subit une dégradation sans exemple et la nation fut sacri-
fiée au développement 'du génie spéculatif chez quelques
«organes privilégiés.
Dans la triple ascension mentale de ce polythéisme in-
tellectuel, l'essor esthétique eut seul un succès décisif, les -
tentatives philosophiques ne firent que soulever des ques-
tions et signaler des méthodes, et les efforts scientifiques
ne donnèrent que des résultats partiels.
Dans l'évolution sociale, une perturbation fut amenée par
le dédain d'ancêtres incapables de goûteravec une suffisante
délicatesse les jouissances esthétiques alors seules recher-
chées; l'hérédité de la propriété territoriale, conservée après
la suppression de l'hérédité des fonctions, livra sa constitu-
tion désormais personnelle et non plus sociale, à toutes les
impulsions envieuses et sophistiques,et le législateur se crut
.autoriséà disposer arbitrairement desrichessesquelconques.
La turbulence politique, résultée du défaut de destination
sociale, fit ordinairement prévaloir des médiocrités démago-
giques sauf pendant les crises suscitées par d'imminentsdan-
gers. On peut, dans ces cas exceptionnels, apprécier le désor-
dre habituel par l'ingratitude de ces anarchiques peuplades
««envers leurs meilleurs serviteurs, l'esprit appliquait ses arti-
fices à dispenser le public de toute reconnaissancesous pré-
itexted'éviterl'oppression,etla façon dont s'appliquait l'ostra-
312 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

çisme caractérise l'immoralité et l'irrationnalitô du régime.


Des chefs mus par l'instinct sympathique se vouèrent
cependant au périlleux service de multitudes ingrate et sédi-
tieuses qui qualifiaient de barbare tout ce qui n'émanait point
d'elles, et dont la vanité dans leurs rapports mutuels compro-
mit souvent la résistance aux plus graves dangers extérieurs,
La sociabilité grecque mérite en revanche l'éternelle
gloire d'avoir contribué à développer l'esthétique, la philo-
sophie et les sciences, et ainsi que le remarque Condorcet,
nos destinées intellectuelles eussent été gravement compro-
mises, si la journée de Salamine fût devenue fatale au noyau
grec qui ne comportait alors aucun équivalent,
Soustrait au joug théocratique par la situation grecque,
l'art occidental n'a plus cessé de puiser ses principaux
effets dans la fidèle représentation de la nature humaine ;
mais n'a joui ainsi que d'une liberté vague et stérile.
Sans destination sociale déterminée, il a multiplié les
productions médioores; ayant perdu la dignité que leur
conférait le sacerdoce, artistes et littérateurs tombèrent
sous le joug des grands et des riches desquels dépendait
leur subsistance, et par suite leur initiative mentale.
L'art ne retrouvera dignité sociale et indépendance per-
sonnelle, qu'à l'avènement de l'état sociocratique.
Le véritable pouvoir spirituel, ou réaction normale de
l'intelligence sur la force, eut pour premiers organes les
vieillards dans la famille ; dans la théocratie il fut attaché
à la naissance, qui fournissait une .assez bonne garantie de
l'aptitude sociale acquise par l'éducation familiale. Dans la
sociocratie finale, le mérite se substituera à la naissance,
mais cela ne pourra avoir lieu qu'après l'adoption d'une
doctrine démontrable, capable de guider le public et ses '
organes dans la plus délicate des fonctions, le jugement
abstrait du vrai mérite.
V

POLYTHÉISME SOCIAL

La civilisation guerrière compléta l'initiation humaine en


consacrant d'une façon décisive l'avènement de l'existence
civique; l'activité guerrière, en incorporant peu à peu tous
les polythéistes, les rapprocha de l'unité et propagea l'es-
sor intellectuel.
L'élaboration grecque avait fait au sentiment et à l'acti-
vité une part insuffisante en érigeant la spéculation en mo-
teur suprême de la vie ; la civilisation romaine fit ensuite
prévaloir l'action sur la contemplation, et l'impulsion catho-
lique plaça, au moyen âge, le sentiment au-dessus de l'ac-
tivité.
Entre la Famille et l'Humanité, la Patrie fut la transi-
tion d'où doit résulter l'unité religieuse, lien formé par l'en-
semble du mouvement romain, et qui fut assez étendu pour
élever les âmes d'élite à la véritable universalité.
La conquête romaine réduisit les luttes aux efforts indis-
pensables pour dominer, et préféra les voies pacifiques lors-
qu'elles pouvaient suffire ; elle coûta moins de sang par
exemple que les guerres grecques, aussi stériles et meur-
trières que les conflits fétichiques. La vie active des Ro-
mains poussait tout spécialement à faire prévaloir le mérite
personnel, elle les conduisit donc à pratiquer constamment
le mode électif, ce qui décomposa rapidement le régime
théocratique.
3H PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Sous ce régime, la propriété subit une modification capi-


tale et devint inséparable de la patrie dont elle fut le meil-
leur appui. La possession du sol procure un pouvoir plus
consistant et mieux senti que la richesse mobilière,aussi la
richesse territoriale s'érigea, puissance nouvelle et indé-
pendante de la naissance, hostile à la caste dominante.
L'introduction de la confiscation légale annonça que la
propriété ne dérivait plus de sources divines et se trouvait
désormais humainement instituée, elle conservait cependant
encore son caractère absolu, et l'État ne se croyait point
compétent pour imposer aucune règle de gestion.
L'admirable système d'institutions judiciaires qui se créa
alors, eut pour but de fonder une morale publique et pri-
vée indépendante des croyances surnaturelles.
Ses arrêts forcément motivés devant une libre opinion
firent surgir l'ébauche empirique delà morale dégagée d'ins-
piration théologique, et ne concernant que les actes sans
remonter aux sentiments.
L'institution de ce système hors du théologisme officiel
prouve que l'on reconnaissait déjà l'inaptitude de celui-ci
à diriger l'ordre humain ; les peines et récompenses terres-
tres ne seraient-elles pas en effet superflues, si les motifs
célestes pouvaient suffire ?
L'existence guerrière développa la vénération envers les
chefs, et chez ceux-ci, un véritable dévouement pour les
faibles ; cela améliorait l'ensemble des moeurs individuel-
les, bien que cette culture restât bornée aux trois qualités
pratiques, courage, prudence et fermeté.
Enfin c'est uniquement aux Romains, que l'humanité doit
l'essor des moeurs destinées à préparer la libre convergence
de populations distinctes, agrégation terminée par l'édit qui
qualifia de citoyens romains tous les habitants de l'immense
empire.
POLYTHÉISME SOCIAL 315
La religion catholique vint ensuite comprimer les inté-
rêts personnels au nom des intérêts fictifs qu'elle procla-
mait, et la société romaine s'opposa vainement au triom-
phe de cette foi nouvelle car elle était prête à admettre ses
types de perfection morale. Elle avait en effet largement
pratiqué le pardon des injures avant que les chrétiens ne
s'en attribuent le privilège exclusif, sans s'apercevoir que
leur divin modèle proscrivait toute la nation juive pour
venger une seule victime. De même, les Romains qui de-
puis plusieurs siècles admiraient familièrement le dévoue-
ment de Curlius ou de Décius, devaient un peu mépriser la
puérile abnégation personnelle de celui qui consentait à su-
bir la mort avec la certitude de ressusciter trois jours après.
VI

MONOTHÉISME DÉ FF, NSI F

Les deux transitions précédentes ayant développé l'in-


telligence et l'activité, la transition catholico-féodale vint
pourvoir au besoin de développer dignement le sentiment.
Le principe catholique augmentait l'influence du senti-
ment pendant que l'impulsion féodale instituait l'émanci-
pation domestique de la femme et la libération personnelle
des travailleurs. Cette influence féodale eut un effet décisif
adapté à la situation, mais la croyance catholique manqua
à sa mission,soit que les forces qu'elle avait à régler n'eus-
sent pas encore acquis leur Vrai caractère, soit que sa doc-
trine fût déjà moralement et socialement insuffisante. Elle
marqua cependant le but à atteindre et les conditions à rem-
plir, de telle manière qu'elle permit de constituer le pro-
gramme de la régénération et d'ébaucher l'état normal, au-
tant que le permettaient sa doctrine et le milieu où elle
agissait.
Par suite de son manque de spontanéité et de sa nature
fictive, le monothéisme occidental ne put produire de véri-
table coordination, carie régime des causes ne remplacera
jamais le positivisme ou régime des lois, seul susceptible
de présider à la vraie synthèse.
Une doctrine à laquelle échappe une seule des trois parts
de l'existence, activité, intelligence, sentiment, est impro-
MONOTHÉISME DÉFENS1F 317

pre à systématiser ; or le fétichisme n'embrassa que la vie


affective ; le polythéisme favorisa empiriquement l'intelli-
gence et l'activité mais altéra la prépondérance du senti-
ment ; le monothéisme seconda le sentiment et l'activité
mais fut hostile à l'intelligence.
11 développa cependant indirectement l'intelligence en
étendant à tous les rangs l'éducation intellectuelle en di-
visant les deux puissances temporelle et spirituelle, enfin
en introduisant des habitudes de discussion rationnelle.
Sous le rapport affectif il cultiva l'amour universel et la
bonlé qu'il sut distinguer des autres sentiments sociaux,
vénération et attachement, développés par les régimes pré-
cédents, et il les érigea pour la première fois en obligation
normale prescrite aux divers supérieurs.
Au moyen âge, la transformation de la conquête en dé-
fense rendit intermittent l'essor militaire, le commandement
devenu discontinu accepta mieux la discussion et exigea
davantage la culture affective pour assurer une obéissance
plus volontaire.
Le catholicisme enfin eut lui-même deux sortes de dé-
veloppement, intellectuel ou social suivant qu'il subit da-
vantage l'influence grecque ou romaine, il fut dominé par
le raisonnement ou la révélation.
Sous l'impulsion sociale émanée de la civilisation romaine,
la révélation prévalut dans le catholicisme populaire, tan-
dis que l'esprit grec d'où provinrent presque toutes les
hérésies, construisait un monothéisme systématique qui
admit bien la révélation, mais la fit reposer sur le raison-
nement et chercha même à prouver l'existence divine.
De là viennent les diversités de liaison du monothéisme
juif, avec le catholicisme romain qui accepta immédiate-
ment cette filiation, et avecle catholicisme grec qui la sanc-
tionna difficilement.
318 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR S0CUL

En s'efforçant do restreindre le théologisme, Aristoto


avait déjà ramené le moteur suprême à n'être qu'un or-
donnateur général des lois réelles assisté de deux minis-
tres métaphysiques, la Nature et la Fortune, entités re-
présentant respectivement l'ensemble des lois connues et
celui des lois inconnues,
Le véritable fondateur du catholicisme, saint Paul, à
qui étaient familiers les penseurs de la Grèce, adopta une
doctrine qui avait une affinité réelle avec celle d'Aristote
et conférait au moteur suprême le gouvernement des affec-
tions humaines, en laissant à dos ministres métaphysiques
l'administration de l'ordre extérieur, vital et matériel.
La doctrine finale du catholicisme fut un amalgame de
ce monothéisme social de saint Paul et du monothéisme in-
tellectuel d'Aristote. Cette combinaison donnait satisfac-
tion au coeur et à l'esprit en laissant à volonté prévaloir la
révélation ou le raisonnement.
L'unité divine instituait un type de perfection absolue com-
prenant naturellcmenlles trois attributs de l'humanité, affec-
tion, spéculation et action ; mais les imperfections du monde
construit par cet être tout-puissant étant indéniables etl'om-
nipotence excluant toute sagesse et toute bonté,le sentiment
confus de ces contradictions inspira l'hérésie du mani-
chéisme qui tenta d'arrêter aii dualisme la concentration du
polythéisme,en admettant un dieu du bien et un dieu du mal.
La notion même de miracle, étrangère à l'âge polythéi-
que où rien ne pouvait devenir miraculeux puisque tout
était considéré comme merveilleux, prouve que la concep-
tion d'Aristote l'emporte sur celle de saint Paul dans le
catholicisme. Ces anomalies se restreignent aux lois phy-
siques sans surmonter l'indivisibilité de l'économie humaine,
aucune fiction n'osant dispenser Dieu de l'observation des
lois logiques.
MONOTHÉISME DÉFENSIF 319

De même diminuèrent les communications surnaturelles


si multipliées sous le polythéisme et même chez les Juifs,
tous les oracles furent concentrés sur le chef visible de
l'Eglise, interprète permanent des préceptes divins et juge
général des Occidentaux,
Enfin le catholicisme subordonna la création des âmes à
la formation des corps, ce qui supprima radicalement toute
une classe de divagations développées parle polythéisme, et
la sollicitude de chacun se concentra sur la vie future, base
essentielle du pouvoir spirituel.
Dans tout l'Occident a commencé au moyen âge une cul-
ture nouvelle où l'on apprécie moins les résultats extérieurs
de la conduite, que les tendances intérieures qu'elle mani-
feste ou provoque ; mais préoccupée de pureté morale, l'in-
curie catholique compromit les institutions de propreté
publique et privée, en oubliant que la purification physique
est le premier degré de la discipline individuelle.
En revanche, la vraie discipline de l'instinct sexuel,
triomphe de la sagesse humaine, est due au catholicisme
auquel on doit également d'avoir montré que l'orgueil et la
vanité sont de véritables infirmités ; d'avoir interdit le sui-
cide jusqu'alors permis par les moeurs ; enfin d'avoir réglé
l'autorité paternelle et conjugale.
Toute la civilisation féodale est caractérisée par l'admi-
rable devise de la chevalerie : Fais ce que dois, advienne
que pourra, et par le sens du mot Loyauté, combinant les
deux qualités essentielles, dévouement et sincérité.
C'est bien seulement au moyen âge que prévalurent le
respect continu de la vérité, l'accomplissement des promes-
ses quelconques, et l'horreur de toute trahison.
Une foi commune, régie par un même sacerdoce, substi-
tuait à l'incorporation forcée de peuples suffisamment pré-
parés, l'agrégation libre.
VII

ÉLABORATION DES ÉLÉMENTS DE L'ORDRE DÉFINITIF

Sous l'impulsion catholico-féodale s'était paisiblement


accomplie la plus difficile des révolutions, l'abolition de
l'esclavage et l'émancipation féminine, mais il fallait recons-
tituer l'existence populaire, restée à la suite de ces boule-
versements uniquement livrée aux efforts individuels, et
ayant perdu les sollicitudes domestiques et civiques qui s'y
rattachaient au temps du servage. Il fallait pour cela que
l'intelligence systématisât la morale publique.
Cette opération était subordonnée à une élaboration objec-
tive encore très incomplète, et la raison perdant ainsi ses
anciens principes avant que d'avoir pu en acquérir de nou-
veaux, construisit provisoirement une doctrine négative et
systématisa l'absence de toute règle.
L'instinct révolutionnaite s'appuie donc tantôt sur l'éga-
lité pour détruire, tantôt sur la liberté pour régénérer ;
l'anarchie théorique y dépasse même le désordre pratique
en niant toute autorité spirituelle, en affirmant un indivi-
dualisme absolu, enfin en méconnaissant toute subordina-
tion encyclopédique pour proclamer la spécialité théorique.
Suivant la juste appréciation de Diderot, l'incrédulité
constitue bien le premier pas vers la saine philosophie, mais
celle-ci ne consiste cependant pas dans le doute.
En ne voulant embrasser aucun autre passé que le sien,
le catholicisme interdisait tout point de vue historique ca-
ÉLABORATION DES ÉLÉMENTS DE L'ORDRE DÉFINITIF 351

pable de faire apercevoir les lois du mouvement intellec-


tuel et moral, et il niait l'existence des penchants bienveil-
lants, première base de la science affective. Cette opposition
au sentiment et à l'intelligence justifiait les tendances dis-
solvantes et développait l'incrédulité dans le sacerdoce régu-
lier et chez les grands dignitaires du 3rgé séculier, bien
placés pour apprécier l'ensemble des tendances modernes.
Deux grands problèmes connexes nous ont été légués par
le moyen âge : incorporation du prolétariat à la civilisation
industrielle, et remplacement de la foi monothéique par une
synthèse démontrable. La plupart de nos intelligences cul-
tivées ne savent pas, comme les philosophes de l'antiquité,
attendre et douter en préparant, aussi par une inconsé-
quence générale qui maintenait le but en repoussant les
moyens de l'atteindre, reprit-on d'après les bases grecques
la vaine recherche d'une synthèse plus absolue qu'aucune
théologie.
On fut ainsi conduit à méconnaître et même à réprouver
l'ensemble du moyen âge ; métaphysiciens et légistes niè-
rent la division des deux pouvoirs tout en s'y conformant
personnellement, puisque les premiers représentaient l'in-
fluence spirituelle et les seconds l'autorité temporelle ; les
légistes reprirent la grande élaboration romaine léguée par
l'entremise du moyen âge, et les métaphysiciens propagè-
rent partout l'émancipation.
La révolution eut trois phases distinctes, elle fut succes-
sivement spontanée, protestante et déiste. Elle est donc fort
antérieure à la doctrine négative et a commencé au xm* siè-
cle, à l'apparition des dogmes critiques qui firent prévaloir
un esprit d'examen incompatible avec la plénitude de la foi.
La doctrine négative ne se forma qu'ensuite et se com-
pléta* pendant les crises suscitées par ses deux dogmes géné-
raux, Souveraineté populaire et Égalité sociale.
352 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

L'état de non gouvernement était dès lors érigé en type


de la régénération humaine,
Il s'ensuivit une anarchie systématique qui remplit l'in-
terrègne entre l'épuisement du théologisme et l'avènement
du positivisme, l'individu s'insurgea contre l'espèce et n'ad-
mit plus dans la décision de questions quelconques, que sa
propre autorité.
Le désordre mental et social comprima la vénération, base
normale de la discipline humaine, et développa l'orgueil,
source des dispositions insurrectionnelles.
La résistance catholique contre la dissolution du mono-
théisme annoncée par des altérations du régime, du culte
et du dogme, fit naître la tentative des jésuites pour régé-
nérer la papauté. Ils instituèrent à côté d'elle un nouveau
clergé chargé de réorganiser le catholicisme, en prenant
pour base le culte de la Vierge, en s'emparant de l'éducation
générale, et en la continuant par la prédication et la con-
fession.
Cette institution émanait du désir sincère et profond de
rétablir dignement l'autorité spirituelle, mais son succès
reposa bientôt sur une vaste hypocrisie d'après laquelle tous
les esprits émancipés, concentrés alors dans les classes cul-
tivées, devaient seconder les efforts des jésuites contre l'af-
franchissement populaire, au nom de leur commune domi-
nation. Au prix d'une telle participation, les libres penseurs
étaient tolérés et leur conduite laissée à leurs impulsions
personnelles.
Ainsi dès la seconde génération, le plan de réorganisa-
tion spirituelle était transformé en un système de résistance
hypocrite, qui pour arrêter l'anarchie mentale développait
la corruption morale. Par l'institution des collèges, inusi-
tée au moyen âge et dans l'antiquité, on compromit l'essor
moral de l'enfance en la privant des affections et relations
ÉLABORATION DES ÉLÉMENTS DE L'ORDRE DÉFINITIF 353
familiales, pour essayer de la soustraire au mouvement
général d'émancipation.
Bientôt la découverte du double mouvement de la terre
inaugurait lo positivisme en substituant la notion relative
du monde à la conception absolue d'univers, et la foi posi-
tive fit accepter unanimement et sans démonstration cette
rénovation astronomique, en vertu de sa seule opportunité.
Ainsi cessait la domination de l'astrologie qui l'empor-
tait même sur la théologie, tant que la terre était considé-
rée comme le centre et la destination du système naturel.
La saine philosophie se fondait, reliée à l'ensemble des
théories mathématiques, et après la synthèse subjective de
Descartes, illusoire parce qu'il ne l'établissait que sur l'in-
tuition personnelle, Hobbes, Leibnilz, Bossuet, concevaient
le dualisme de l'homme envers le monde, et par l'alliance
de la philosophie avec l'histoire, inauguraient l'appréciation
directe de l'ensemble du passé.
Cet esprit d'ensemble disparut cependant au moment où
le développement de l'anarchie le rendait indispensable,
et ne reparut que lorsque l'élaboration scientifique fut as-
sez complète pour permettre l'avènement d'une synthèse
finale, à la fois objective et subjective.
La phase protestante avait provoqué un merveilleux es-
sor poétique et produit Arioste, Le Tasse, Cervantes, Cal-
deron, Shakespeare, Corneille, Molière, Milton.
Dans les arts spéciaux s'était manifestée également une
admirable impulsion en Italie, en Hollande, en Espagne et
en France.
Sous cette influence, les chefs occidentaux, monarchiques
ou aristocratiques, se transformaient partout en directeurs
de la fortune nationale ; la propriété privée se rapprochait
de sa constitution sociale en reconnaissant les droits du tré-
sor public à opérer un prélèvement sur les richesses par-
25
351 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

ticulières, et en répondant par sa destruction pendant les


révoltes, de l'inexécution des devoirs moraux unanimement
exigés de l'État.
Avant la grande crise française, la phase déiste eut trois
parties à peu près égales : Essai de rétrogradation, criti-
que spirituelle, critique temporelle.
Aussitôt qu'elle eut entièrement triomphé de l'aristocratie
et du clergé, la royauté cédant à ses inclinations et à ses
inquiétudes, rallia les serviles débris des classes dont elle
avait consommé la déchéance avec l'appui des communes,
et essaya avec leur concours d'instituer la résistance con-
tre le mouvement moderne.
Cette dégénération s'accomplit sous Louis XIV, progres-
sif pendant la première moitié de son règne terminée à la
mort de Colbert et au triomphe d'une intrigante. Le tra-
vail de rétrogradation commença alors sous l'impulsion jé-
suitique.
Déjà systématisée par d'éminents penseurs, la critique
spirituelle fut vulgarisée par la classe subalterne des litté-
rateurs multipliés par la culture universitaire et présidée
par Voltaire. Leur déisme ne comportait aucune consistance
même mentale, et ne s'attaquait pas au pouvoir temporel.
Cette dernière halte du négativisme a suscité au progrès
plus d'entraves que de facilités.
L'école encyclopédique, liée au siècle précédent par Fon-
lenclle et au siècle suivant par Condorcet, et dont les plus
dignes représentants théorique et pratique furent Diderot
et Frédéric, vint ensuite préparer la critique temporelle,
améliorer la philosophie, faire prévoir l'avènement de la
synthèse subjrctive, développer rationnellement les études
historiques, enfin donner l'impulsion scientifique qui acheva
la systématisation de la science céleste, consacra l'avène-
ment de la chimie, et prépara celui de la biologie.
ÉLABORATION DES ÉLÉMENTS DE L*ORDRE DÉFINITIF 355
Toutes les croyances étaient dissoutes, la dictature ré-
trograde entourée de débris de l'ancien régime était dis-
créditée ; une commotion sociale devenait indispensable
pour donner aux conceptions régénératrices l'extension dé-
cisive, et leur laisser pleine liberté de propagation.
A la fin de la phase déiste, le monde révolutionnaire se
partageait entre trois écoles, philosophique, politique, en-
cyclopédique, et aucune ne pouvait présider à la rénovation.
Faute d'une doctrine positive, l'école encyclopédique fut
nécessairement vague, mais naturellement organique, aussi
a-t-elle fourni plus de membres éminents qu'aucune autre.
Danton, le seul homme d'État depuis Frédéric, et l'admi-
rable philosophe Condorcet furent de cetle école, trop in-
complète, trop méconnue pour prévaloir, mais si la prési-
dence révolutionnaire flotta entre l'école philosophique de
Voltaire et l'école politique de Rousseau, on eut toujours
recours à l'école encyclopédique dans les circonstances dif-
ficiles.
Sceptique et frivole, l'école philosophique proclamait la
liberté ; anarchique et déclamatoire, l'école politique prô-
nait l'égalité. Toutes deux étaient incapables de rien cons-
truire, mais la seconde domina bientôt car elle possédait
une doctrine apparente, le Contrat Social,qui inspira pen-
dant quelques années plus de confiance et de vénération que
n'en obtinrent jamais la Bible ou le Coran.
La négation de tout gouvernement se trouva alors érigée
en type final de l'ordre humain, la doctrine critique eut la
présidence de la crise, et seul son triomphe complet put la
discréditer irrévocablement. Cette déviation fut aggravée
par l'incapacité du dernier roi français, qui aurait pu paisi-
blement changer sa dictature en dictature républicaine et
mériter la gloire, s'il avait su apprécier l'inanité de l'invio-
labilité théocratique dont le décorait une croyance déchue.
356 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Une fâcheuse tendance à l'imitation du régime anglais


poussa ensuite l'ambition métaphysique à concevoir la trans-
formation républicaine comme consistant dans le règne d'une
assemblée, et cela altéra le caractère de l'ébranlement. Cet
empirisme maintint une funeste prédilection pour le fé-
gime parlementaire,contraire à l'ensemble du passé français.
Montagnards de Rousseau et Girondins de Voltaire subi-
rent cet aveuglement ; ce ne fut que lorsque la coalition
rétrograde, dirigée par l'aristocratie britannique, dut faire
transférer le gouvernement à des chefs d'élite aussi grands
parle coeur et l'esprit que par le caractère, que l'école dan-
tonienne de Diderot,supérieure aux illusions démagogiques,
développa la tradition française en ranimant l'ascendant
du pouvoir central.
Elle domina pendant dix mois, compris entre l'expulsion
des discoureurs et le sanguinaire triomphe des fanatiques.
C'est la seule période dont le souvenir doive subsister, car
à travers le nuage métaphysique surgit l'admirable concep-
tion du gouvernement révolutionnaire, dictature compara-
ble à celles des Louis XI, Richelieu, Cromwell, et qui diri-
gea la défense avec énergie, tout en complétant l'abolition
de la royauté.
Ces dix mois caractéristiques avaient été précédés de
huit mois où l'école de Voltaire témoigna de son impuissance
sociale, et furent suivis de quatre où l'école de Rousseau
manifesta sa nature anarchique.
Danton fut remplacé par un déclamateur sanguinaire,
dont la dictature fut une rétrogradation anarchique à la-
quelle rien ne peut être comparé. Investi d'un pouvoir arbi-
traire, l'application décisive de sa théorie prouva son carac-
tère subversif, et fit constater combien la notion d'un
développement continu est incompatible avec l'immobilité
nécessaire des Droits de l'homme.
ÉLABORATION DES ÉLÉMENTS DE L'ORDRE DÉFINITIF 357

Cette preuve de l'inanité pratique de la doctrine critique


décomposa les convictions républicaines de ceux qui ne
leur reconnaissaient pas d'autre base, et pendant que les
écoles de Voltaire et de Rousseau fournissaient des auxi-
liaires à la tyrannie rétrograde de Bonaparte, l'école de
Diderot seule conserva ses convictions.
L'ensemble de la crise montrait à la fois la nécessité de
sortir du régime théologique, et l'impossibilité de rien
construire sur des bases métaphysiques.
Le problème consiste à concilier ces deux conditions im-
périeuses, et il faut substituer aux droits divins rétrogra-
des et aux droits humains subversifs, des devoirs univer-
sels émanés des relations appréciables.
H faut, en un mot, fonder la vraie religion.
Pour permettre à sa doctrine de s'établir librement, puis
de se propager, il est nécessaire qu'il y ait une période
transitoire comportant l'ordre matériel au milieu du désor-
dre intellectuel et moral.
C'est la dictature, renonçant à toute suprématie spiri-
tuelle, garantissant les libertés d'exposition et de discus-
sion indispensables à l'élaboration théorique, qui mérite
non une simple tolérance, mais le plus profond respect
puisque c'est d'elle que dépendent nos destinées.
Cette dictature maintiendra l'ordre matériel, secondera
le développement industriel, mais respectera scrupuleuse-
ment le mouvement intellectuel, quelque déréglé qu'il
soit.
Cette dernière prescription est sans danger, car l'institu-
tion de convictions fixes et communes arrêtera rapidement
les divagations.
Comme les notions d'ordre se rapportent forcément aux
types antérieurs tant que la nouvelle conception n'u pas
surgi, la dictature de transition devait avoir au début un
358 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

.caractère 'quelque peu rétrograde; l'esprit métaphysique


venant de se discréditer complètement, c'est au type ca-
tholique qu'elle se trouvait inclinée.
Son organe le plus énergique fut cependant mal inspiré
en rétablissant plusieurs institutions heureusement suppri-
mées par les dantoniens ; l'exercice du catholicisme devait
être protégé, mais non officiellement et il devait rester su-
bordonné à des subsides purement privés ; la restauration
de l'université fut encore plus nuisible, elle suscita une
longue rétrogradation,d'abord aiguë, puis chronique; enfin
le besoin d'une religion quelconque fit tenter le rétablisse-
ment des croyances surnaturelles détruites, au nom de
leur nécessité sociale.
Mais la principale force de la rétrogradation reposait sur
la guerre, une fois épuisée l'orgie finale de l'instinct mili-
taire, la paix fil cesser tout danger de retour en arrière. La
liberté spirituelle surgit à travers les entraves officiel-
les, et le fondement intellectuel de la solution définitive se
dévoila.
Un nouvel essai de régime parlementaire troubla cepen-
dant les coeurs, les esprits et les caractères, et développa
l'habitude de la corruption, du sophisme et de l'intrigue ;
par la tribune et les journaux, avocats et littérateurs de-
vinrent les directeurs provisoires de l'opinion publique.
L'intervention de gouvernements étrangers dans les affai-
res intérieures de la France fit regarder par celle-ci le
dictateur militaire comme représentant les tendances révo-
lutionnaires. Cette déviation fut aggravée par l'intervention
inopportune d'un peuple arriéré, qui ne pouvait prétendre
à régler un peuple plus avancé.
Dans cette confusion, le paisible essor industriel posait
spontanément la question moderne, et après les deux com-
motions préparatoires de Manchester en 1810 et de Lyon
ÉLABORATION DES ÉLÉMENTS DE L'ORDRE DÉFINITIF 359

en 1831, vint l'explosion décisive de 1848 qui inaugura


chez nous cette question prolétaire.
Déjà la nouvelle philosophie avait indiqué la solution,
qui consiste à reconstruire scientifiquement la morale et à
la faire appliquer à toutes les classes par un sacerdoce res-
pecté, juge des conflits émanés de la vie pratique.
Malheureusement, les révolutionnaires incurables absor-
' bèrent l'attention des prolétaires par des solutions méta-
physiques à la fois anarchiques et rétrogrades ; ils préten-
dirent régler par des lois ce qui ne dépend que des moeurs.
Cet empirisme ne sut opposer que l'oppression au commu-
nisme, et les prolétaires adoptèrent l'égalité roussienne qui
dégrada leurs sentiments et développa envie et méfiance de
toute autorité.
Le régime pari ementaire, introduit sous prétexte de ga
rantir la liberté, facilite au contraire l'oppression en disper-
sant la responsabilité, et est le triomphe de'l'agitation et
de l'intrigue. Aussi ne résista-t-il pas longtemps, un acte
d'énergie l'abolit sans résistance et rétablit le principe dic-
tatorial entouré d'illusions légales.
La situation étant devenue favorable à la réorganisation
spirituelle, le positivisme résulta du concours de la philo-
sophie et de la science..
La première combina les influences opposées de Condor-
cet et de Maislre.
Entouré de ruines, voyant les spéculations sociales abou-
tir à l'incohérence, Condorcet sentit qu'il fallait subordon-
ner la recherche de l'avenir à l'interprétation du passé et
entreprit de fonder la politique sur l'histoire.
Cette tentative ne pouvait être qu'une indication, sa pré-
paration scientifique était fort insuffisante, et les tendances
révolutionnaires de son auteur l'animaient d'une haine aveu-
gle envers ce passé qu'il voulait expliquer.
360 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

De Moistre réhabilita le moyen âge, au moins sous son


aspect spirituel, et fit sentir que le passé convenablement
compris méritait le plus profond respect.
Pendant ce temps surgissait la biologie ; Bichat insti-
tuait la conception fondamentale de la vie en combinant ses
deux aspects, statique et dynamique, chez un être quelcon-
que ; Broussais complétait l'appréciation de l'existence nor-
male, en montrant que les différences de l'état pathologi-
que se bornaient à des différences d'intensité de phénomènes
de nature immuable.
Enfin, sous l'impulsion de Gall, la notion de dualisme
entre l'âme et le corps devint positive, après l'établissement
d'une solidarité normale entre la vie cérébrale et l'existence
corporelle.
« Il suffisait alors que les besoins scientifiques et politi-
ques se fissent à la fois sentir chez une intelligence, et de
1822 à 1842 j'opérai cette élaboration d'abord purement
intellectuelle, car l'ascendant normal du sentiment d'où
dépendait la synthèse complète ne devait résulter qu'en-
suite d'une angélique inspiration, développée par la mort.
« Alors je pus m'élever de la philosophie à la religion, mon
cours public de 1847 marqua l'avènement du positivisme
religieux qui condense nos sentiments, nos pensées et nos
actions, autour de l'Humanité substituée à Dieu. »
Il reste à compléter l'institution de la religion positive
en construisant la théorie de l'avenir humain, c'est-à-dire
en caractérisant l'état normal avec une précision suffisante
pour la pratique sociale.
Ainsi l'on connaîtra les lois capables de régler le présent,
en vue de la préparation d'un avenir déduit de l'élude du
passé,
L'AVENIR DE L'HUMANITÉ DÉDUIT
DE SON PASSÉ

Préambule

Les deux études, statique et dynamique, ont déterminé


la nature puis le mode de développement de l'ordre humain.
Sur cette double base on construira la vraie morale, puis on
en déduira les règles de direction de la vie privée ou publi-
que. Chaque conception sur l'état futur, doit, pour être con-
sistante et précise, ainsi que pour suffire à sa destination
pratique, respecter les lois de notre constitution et la suite
essentielle de notre histoire.
Ces deux conditions étant remplies, on pourra juger l'ave-
nir aussi certainement que le passé.
Une telle recherche étant aujourd'hui admise pour tous
les autres phénomènes peut enfin s'étendre au domaine
social, la saine prévision est à la fois le but et l'épreuve de
la vraie science. Condorcet a ainsi été conduit à terminer
son esquisse du passé par une ébauche de l'avenir, dont
la fausseté ne résulte que d'une insuffisante appréciation
historique.
La morale, c'est-à-dire la systématisation de la conduite
humaine, ne sera réellement fixée qu'après une suffisante
détermination de l'avenir, et notre marche prendra alors
un caractère vraiment positif, car elle reposera en premier
lieu sur la théorie de l'ordre, préservant de l'arbitraire et
362 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

des fluctuations, puis sur celle du progrès, préservant de


l'absolu et des prescriptions en discordance avec la situa-
tion.
Il faut reconnaître dans l'histoire un enchaînementde pré-
parations successives, chaque époque y réalise un type gra-
duellement ébauché par les précédentes, et l'on peut prolon-
ger la filiation humaine jusqu'à la détermination de Yétal
normal, dont l'ensemble du passé montre l'avènement pro-
chain.
De là découlera la constitution définitive de la synthèse
humaine, destinée à diriger une politique capable de nous
conduire à l'état normal, et cette synthèse positive est si
complète que sa seule exposition définit la maturité de notre
existence, comme sa préparation a représenté notre vie d'ini-
tiation.
La synthèse positive de l'Humanité comprendra :
I. — Théorie du Grand Être et tableau de l'existence nor-
male.
II, III, IV. — Systématisation du culte, du dogme et du
régime, pour régler les trois éléments de notre nature, sen-
timent, intelligence, activité.
V. — On intercalera finalement le présent entre l'avenir
et le passé, pour terminer la révolution occidentale et pré-
venir sa reproduction chez d'autres peuples.
I

THÉORIE DU GRAND ÊTRE ET TABLEAU DE I/EXISTENCU NORMAL!?

Le sacerdoce transmettra aux vivants l'impulsion de leurs


prédécesseurs et celle de leurs successeurs ;' surmontant
l'anarchie, il complétera son office principal de juge par
celui de prophète, et dirigera le concours de nos forces
mentales et morales.
Sa triple fonction sociale, conseiller, rallier, régler, est
suspendue depuis le moyen âge ; l'ordre n'a encore existé
réellement que sous la constitution théocratique dont il
maintenait l'immobilité et les rétrogrades théologiques crai-
gnent toujours la dissolution de la société, confirmés dans
ces inquiétudes par les incohérences métaphysiques.
Le tableau véritable de notre avenir peut seul calmer les
craintes des premiers et rectifier les vagues espérances des
seconds; son exposition par le sacerdoce positif consolidera
l'ordre et donnera satisfaction au progrès, sans causer de
variations brusques comme celles qui ont caractérisé la
phase transitoire.
Malgré leur avortement inévitable, l'opiniâtre succession
des utopies modernes montre bien qu'il est nécessaire de
donner enfin satisfaction au besoin de continuité qui carac-
térise la raison occidentale ; il faut :
D'une part compléter notre constitution mentale en in-
.
troduisant partout la prévision, lien normal entre la spécu-
lation et l'action;
36 i PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

D'autre part, fonder l'harmonie sur l'existence avérée


des inclinations sympathiques.
La doctrine de l'altruisme inné permet seule d'instituer
une morale systématique ; la prépondérance de la morale
est restée jusqu'ici une acquisition empirique de la sagesse
sacerdotale, inaccessible à toute discussion, car les aspira-
tions des théoriciens tendaient à faire prévaloir la philoso-
phie et celles des praticiens la politique, sur une étude qui
semblait purement personnelle, tant qu'on n'y avait pas in-
troduit le point de vue social. L'irrévocable démonstration
de l'innéité sympathique, entravée par les croyances théô-
logiques et les hypothèses métaphysiques, marquait l'avè-
nement décisif de la sociologie.
La population actuelle doit se sentir toujours placée en-
tre l'ensemble de ses prédécesseurs et celui de ses succes-
seurs, afin de développer convenablement la continuité qui
la domine par les premiers, pour les seconds. Notre com-
merce avec les morts sera donc plus suivi qu'avec nos pro-
pres contemporains, et nous y sommes préparés, le théolo-
gisme nous ayant habitués à considérer des existences
idéales liées à nos destinées.
Pour chacun, consistance et dignité résultent de sa su-
bordination à quelque existence composée ;sans un tel guide,
on ne peut pourvoir au besoin continu d'éterniser une vie
passagère qui doit être liée à des destinées impérissables.
La famille remplit cet office sous le fétichisme, la patrie
sous le polythéisme, et la succession normale de ces deux
êtres collectifs a préparé la conception et le sentiment de
l'Humanité, commune patrie ou famille universelle,
Le lien le plus général développe la dignité, et le lien
le plus spécial garantit la consistance, ainsi la cité repose
sur la famille, celle-ci ne se perfectionne que d'après la
réaction de celle-là et leur influence mutuelle permet de
THÉORIE DU GRAND ÊTRE 365
.

sentir leur commune liaison à l'existence qui complète la


série collective. De même que la théocratie avait institué la
caste entre la Famille et la Cité, le catholicisme a créé, par
l'avènement d'une puissance spirituelle indépendante, un
lien moral entre nations chrétiennes et fondé l'Occidenta-
lité, dernière étape avant l'Humanité.
La préparation du sentiment et de la conception du
Grand Être est ainsi accomplie, la régénération positive,
profondément enracinée dans l'ensemble du passé, va en
réaliser les aspirations confuses sous des formes nouvelles
qui les rendront convergentes, et l'on ne doit pas s'exagé-
rer les obstacles résultés de la persistance de notre anar-
chie, car elle est accompagnée d'un désir croissant de réor-
ganisation.
L'existence de ce Grand Etre est démontrée par toutes
ses productions, morales, intellectuelles et même matériel-
les, et si l'intensité de notre effort individuel nous dissi-
mule l'influence collective, elle ressort de la sublimité des
résultats.
Les plus sincères partisans de l'individualisme ne con-
testent plus ni cette existence, ni l'utilité de sa conception ;
ils se bornent à maintenir la suprématie de leur synthèse
relativement aux intérêts célestes, et livrent les intérêts
terrestres à la sagesse positiviste, satisfaite de ce partage.
L'intelligence n'a étudié le sentiment qu'après le con-
cours de trois aperçus généraux formulés par Pascal, Leib-
nitz et Condorcet.
Pascal, en assimilant l'évolution collective à un dévelop-
pement individuel, a suffisamment caractérisé la conver-
gence totale du passé vers le présent.
* Leibnitz a complété cette ébauche de progression hu-
maine, en subordonnant l'avenir nu présent.
Condorcet a institué enfin la notion directe du Grand
366 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Être, en concevant notre espèce comme un seul peuple.


La systématisation finale qui m'était réservée, devait
condenser, dans un même principe, les sentiments, les pen-
sées et les actions propres à l'humanité.
Le Grand Être est l'ensemble des êtres passés, présents
et futurs, qui concourent librement à perfectionnerl'ordre
universel.
Toute espèce sociable tend naturellement vers une telle
convergence, mais l'unité collective ne se réalise que chez
la race prépondérante, dont l'essor arrête celui des animaux
moins élevés.
On peut donc, en écartant tout ce qui peut se sous-en-
tendre sans confusion, se borner à définir le Grand Être,
« l'ensemble continu des êtres convergents ».
Sa théorie consistera à caractériser sa constitution, puis sa
situation, enfin sa destination.
Tout être devant se former d'éléments organisés sem-
blables, l'Humanité se décompose d'abord en Cités, puis
en Familles, jamais en individus. Quoique nous ayons une
disposition vicieuse à subordonner l'ensemble aux parties, .
cet ensemble comporte seul une existence complète et du-
rable, chaque association partielle ne peut être isolée que
par abstraction de l'ensemble de l'espèce ; depuis le suffi-
sant essor des contacts humains, aucun peuple n'est réel-
lement séparable des autres, il ne pourrait exister à part
sans subir de profondes altérations dans tous ses attributs,
moraux, intellectuels et même physiques.
Famille et Patrie sont les préambules nécessaires de
l'Humanité, et en propageant chez nos enfants la pleine
conception du Grand Être à laquelle nous sommes aujour-
d'hui parvenus, nous leur épargnerons la longue prépara-
tion empirique qu'a exigée de nous l'élaboration de cette
conception.
THÉORIE DU GRAND ÊTRE 367
Comme tout être vivant, l'Humanité ne peut se juger
que d'après son état d'adulte, or l'on n'a vu jusqu'ici que
son enfance et son adolescence, la notion de Grand Être,
terme de notre préparation, n'est devenue décisive qu'à
notre maturité ; le développement de l'état normal peut
dès lors devenir systématique au lieu de rester empirique,
mais comme toute association doit, pour agir, avoir des
agents individuels, il convient de bien choisir ceux qui
personnifieront le Grand Être.
Le noeud fondamental de la socialité consiste à concilier,
d'une façon constante, le concours et l'indépendance de
chacun. Une religion seule peut assurer, par l'amour et
la foi, cette conciliation jugée impossible par l'antiquité, et
le danger consiste en excès d'indépendance plutôt qu'en
excès de concours.
Sous l'impulsion de nos ancêtres, nous travaillons tou-
jours pour nos descendants, et le privilège de notre nature
consiste en ce que chacun de nous peut se perpétuer indi-
rectement par une existence subjective, sa mémoire étant
conservée si les efforts de sa vie objective ont laissé de di-
gnes résultats.
Ainsi s'établit la continuilé, qui nous caractérise encore
plus que la solidarité, puisque nos successeurs poursuivent
notre office comme nous avons poursuivi celui de nos pré-
décesseurs, et la période historique équivalente à la durée
normale d'une vie se compose de trois générations, afin
que chaque groupe actif se lie bien aux deux qui le com-
prennent.
Morts et vivants sont les représentants et les agents du
Grand Etre, la dignité réside chez les premiers et l'effica-
cité chez les seconds, mais l'éternité subjective manifeste
seule l'excellence^de l'Humanité, notre nature ayant besoin
d'être épurée par la mort pour que ses meilleurs attributs
368 PAS:É, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

ressortent, dégagés des nécessités grossières qui les domi-


naient.
La vie cérébrale semble ordinairement bornée à consoli-
der et perfectionner l'existence corporelle, et cependant
tous les attributs supérieurs, affectif, spéculatif et même
actif, se dégagent du but individuel à mesure que l'anima-
lité se développe ; la socialité tend vers une constitution
où le corps devient simple soutien du cerveau, dont l'essor
caractérise l'homme. Cette transformation est complètement
réalisée dans notre existence subjective qui devient ainsi le
type spontané de la vie objective, les morts sont les modèles
des vivants et représentent par leur ensemble l'Humanité,
dont les vivants ne sont que les serviteurs ou les parasites.
La fatalité caractérise la vie subjective, tandis que la
vie objective est caractérisée par le résumé de toute notre
existence cérébrale, LA VOLONTÉ, concours normal entre le
coeur qui nous pousse, l'esprit qui nous éclaire, et le ca-
ractère qui nous conduit.
L'arbitraire rend cette volonté stérile et perturbatrice,
nous en sommes préservés par l'empire continu des morts
sur les vivants.
Toutes les races susceptibles d'adopter la devise : « Vi-
vre pour autrui », forment le Grand Être' ; les parasites
humains sont indignes d'y figurer, tandis que nos libres
auxiliaires animaux peuvent y être incorporés.
Comme le Grand Être, ses serviteurs vivants supportent
les fatalités extérieures matérielles et vitales, et les lois
statiques ou dynamiques de l'existence collective. En outre,
ils sont assujettis aux réactions du corps sur le cerveau,
négligeables pour la société en raison de leur neutralisation
mutuelle, mais affectant profondément l'ordre personnel où
l'empire de la volonté est toujours subordonné à celui de
la nécessité.
THÉORIE DU GRAND ÊTRE 369

Dignement acceptée, cette subordination est la principale


source de la vraie grandeur, car la toute-puissance est diffi-
cile à concilier avec l'intelligence et la bonté ; notre unité
repose sur cette soumission, sans laquelle nos affections
deviennent déréglées, nos pensées incohérentes, nos actions
perturbatrices.
On peut donc regretter que l'ordre universel ne soit pas
plus accessible à l'intervention humaine, mais il est sage
de ne pas souhaiter qu'il devienne indéfiniment modifiable.
Loin d'éluder ce joug, notre perfectionnement doit le
développer, en mettant les institutions humaines en accord
avec la soumission exigée par les lois naturelles.
Notre activité est destinée à modifier volontairement les
dispositions secondaires de l'ordre universel, extérieur et
intérieur, mais principalement de ce dernier, tant individuel
que collectif, car il est le plus accessible à nos efforts.
Pendant son âge empirique, le Grand Ltre a admirable-
ment su développer cette destination, en instituant, comme
guides de sa seconde enfance et de son adolescence,les dieux
antiques, puis leur héritier unique, rendant à ces tuteurs
subjectifs les hommages mérités par la sagesse humaine
instinctive.
Caractérisons enfin l'ensemble de la religion et celui de
l'existence qu'elle doit régler. La synthèse d'une religion
vouée à la sociabilité nous fera passer sans transition du
fétichisme au positivisme.
Sans nous illusionner sur les explications du fétichisme,
nous nous en servirons pour lier provisoirement les faits,
puis nous écarterons le secours provisoire des volontés ficti-
ves aussitôt que nous pourrons instituer des liens réels.
Getle assistance est facile à apprécier sous l'a spect esthé-
tique, où la positivité né diffère de la fétichité qu'en fai-
sant ressortir, dans chaque substance ou phénomène, les
21
370 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

fruits que l'active sagesse du Grand Être en peut retirer,


au lieu d'adorer les matériaux eux-mêmes.
La fétichité, aimant et vénérant tout, est propre à déve-
lopper tendresse et soumission. Ainsi le fétichisme ébaucha
notre vraie sagesse en i nstituant le fatalisme qu'il ne ren-
dit absolu que faute de connaître les modifications possibles,
dont l'appréciation était réservée au positivisme.
Celui-ci établit l'accord entre tous les aspects de notre
existence, individuelle ou collective, et rallie et règle toutes
nos affections, pensées ou actions, vers la conservation et
le perfectionnement du Grand Être, consacrant la réalité
par l'utilité, et reconstruisant la suprématie du sentiment
pour diriger l'essor de toutes nos forces.
Complètement réel, profondément sympathique et cons-
tamment actif, le Grand Être est propre à tout régler sans
rien entraver et dispose à l'ordre par l'amour du progrès.
Sous les trois aspects, sentiment, intelligence, activité,
l'unité positive subordonne l'égoïsme à l'altruisme, cherche
le vrai pour instituer le bon, et donne satisfaction aux pen-
chants égoïstes par une noble destination.
Depuis l'explosion de la crise anarchique finale, l'impul-
sion sympathique naturelle soutient seule l'ordre moral au
milieu du désordre intellectuel, et elle est la seule base de
réorganisation.
Le principal attribut de l'unité finale sera la coïncidence
entre le devoir et le bonheur, qui tous deux consistent à
vivre pour autrui, car l'affection nous procure un plaisir
direct et certain qui ne dépend que du dedans, et la félicité
ne consiste ni clans les pensées, ni dans les actes, mais dans
les sympathies dont la meilleure récompense résulte de leur
existence.
Les plus grand succès théoriques ou pratiques sont inca-
pables de nous satisfaire autant. Aussi, surmontant les pré-
THÉORIE DU GRAND ÊTRE 371

jugés modernes, la religion positive placera l'art qui se rap-


porte au sentiment, au-dessus de la science qui se rapporte
à l'activité et dirigera systématiquement l'industrie vers le
caractère collectif, faisant sagement cesser la distinction
irrationnelle et immorale entre les fonctions privées et les
offices publics.
Les chefs pratiques chargés de maintenir l'ordre repré-
sentent l'Humanité, comme ministres nécessaires de sa pro-
vidence matérielle, qui ne peut s'exercer dignement qu'en
se condensant.
Ces chefs ont surtout besoin d'aptitudes administratives,
tandis que l'habileté technique réside chez les opérateurs.
Le progrès doit être assuré en conciliant toujours le con-
cours et l'indépendance, et en respectant la spontanéité des
fonctions, gratuites comme doit l'être tout travail, où le
salaire ne représente que le remplacement des matériaux
consommés.
Chefs et sujets s'interdiront la violence dans leurs anta-
gonismes, toujours réductibles de part et d'autre à un refus
de coopération compatible avec la continuité du service col-
lectif. Alors prévaudront l'attachement chez les inférieurs
et la bonté chez les supérieurs, tandis qu'une vénération
mutuelle s'établira entre le nombre et la richesse ; toutes
les relations reposeront sur la confiance et comporteront la
responsabilité.
La continuité sociale sera assurée par la transmission des
offices avec les capitaux ou matériaux qu'ils exigent, cha-
que fonctionnaire étant choisi par son prédécesseur, avec
l'assentiment du supérieur immédiat.
Il reste, pour terminer, à exposer le tableau concret de
l'état' positif et de sa hiérarchie. Chaque élément social y
sera classé suivant son caractère plus ou moins général,
qui mesure le progrès universel vers l'unité. Cette coordi-
372 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

nation se fera par comparaison avec les autres au point de


vue sympathique ou synthétique, modes équivalents puis-
que la sympathie est la source de la vraie synthèse.
La femme se trouve ainsi placée au premier rang de la
société, comme étant la plus sympathique et par suite la
meilleure personnification du Grand litre ; première division
qui correspond à la distinction entre la vie privée et la vie
publique, les femmes ne constituant point une classe puis-
qu'elles ne peuvent être envisagées collectivement, chacune
étant l'unie d'une famille et concentrant sa valeur mentale
et morale dans la vie privée, alors que l'homme ne se déve-
loppe dignement qu'en aspirant à la vie publique.
Les hommes, seuls serviteurs directs de l'Humanité, for-
meront deux classes, l'une peu nombreuse, spéculative ou
théorique, et l'autre pratique.
Les membres de la classe théorique connaissant seuls
complètement la nature et les destinées du Grand Etre,
sont ses interprètes nécessaires.
La constitution collective devient ainsi très nette ; la femme
représentant le sentiment nous poussera vers l'amour ; le
sacerdoce représentant l'intelligence, nous subordonnera au
passé ; et la niasse active aura pour domaine le présent.
Ces relations statiques recevront une confirmation dyna-
mique par l'éducation systématique, d'abord affective, puis
théorique, enfin pratique.
Cette constitution exige un complément pour assurer le
partage naturel de l'action en direction et exécution.
Les ministres des desseins du Grand htre seront naturel-
lement, au-dessus des agents de sa puissance, d'où division
de la masse active en détenteurs du capital chargés de vou-
loir, ou palriciat, et on agents d'exécution directe ou pro-
létariat.
Celui-ci soutirant le premier des perturbations de l'exis-
THÉORIE DU GRAND ÊTRE 373

tence collective, sera naturellement chargé en outre, de


contrôler et redresser les abus propres aux préoccupations
théoriques ou pratiques.
La constitution normale de la sociocratie sera donc la
suivante :
Sous la présidence domestique des femmes, l'Humanité
rangera les interprètes de ses lois, membres du sacerdoce ;
ensuite les ministres de ses desseins, membres du patriciat ;
enfin les agents de sa puissance, membres du prolétariat.
Aimer, savoir, vouloir, pouvoir, sont les attributs res-
pectifs de ces quatre services nécessaires et distincts.
Malgré une disposition croissante à regarder l'homme
comme émané surtout de la femme, l'office moral de cette
dernière n'a point encore prévalu sur sa fonction physique
encore grossièrement dominante. Cette fonction nous donne
cependant des enfants issus bien plus de l'Humanité que
de leurs familles respectives, tant par suite de la commu-
nauté de leurs ancêtres un peu lointains, que par l'inlluence
sur la gestation, de l'ensemble du milieu matériel ou social
où vil la mère. Je crois même devoir introduire ici une
hypothèse hardie que le progrès réalisera peut-être un jour,
la complète indépendance féminine par la généralisation
d'une fécondation en dehors du mâle.
L'éducation de la femme devra lui faire apprécier saine-
ment l'ordre universel, et lui faire comprendre combien
sa soumission importe à sa dignité, son indépendance étant
pleinement assurée par son affranchissement de tout tra-
vail extérieur et sa libre renonciation à toute richesse.
L'indépendance du pouvoir spirituel sera de même ob-
tenue par un mode d'entretien civique ou universel émané
librement de sources privées, et par la renonciation à la
richesse et à toute rétribution de ses actes qui, n'entraînant
pas de consommations spéciales, ne sauraient comporter un
374 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

salaire exclusivement destiné à remplacer les matériaux du


travail.
Le principal office du prêtre de l'Humanité consistera à
donner en complément de l'éducation domestique, l'éduca-
tion encyclopédique qui instituera uue saine opinion pu-
blique et consolidera l'influence du sacerdoce sur l'ensemble
de notre vie. Pour cela on réduira la culture scientifique à
ne connaître l'ordre universel, qu'autant que le demande
une sage activité ; on écartera toute spécialité de l'éducation
publique,sauf développementsultérieurs propres aux divers
besoins pratiques.
Accoutumés à l'universalité par cet office éducateur, les
.
prêtres de l'Humanité garderont les mêmes dispositions
dans leurs travaux théoriques personnels.
Le sacerdoce, à la fois philosophique et poétique, joindra
à son domaine normal les fonctions qui, concernant l'homme,
ne comportent aucune scission. Par exemple l'office médi-
cal, qu'une spécialité et une vénalité monstrueuses ont fait
dégénérer depuis sa séparation provisoire des fonctions sa-
cerdotales.
Redevenues subalternes, les fonctions chirurgicales se-
ront transférées aux constructeurs de leurs instruments,
quand l'éducation encyclopédique les y aura suffisamment
préparés.
« Les autopsies humaines seront réservées au terrible
« fonctionnaire charge de l'extirpation des meurtriers,
« dont les corps suffiront aux vrais besoins de la science
« régénérée (1). »

1. Ce passage csl cité pour montrer combien, à côlé de magistrales


pensées, Auguste Comte se laisse aller à placer do véritables puérilités.
Ce [Link] csl habilement exploité par les ennemis très intéressés de sa
philosophie, qui tantôt par un silence admirablement concerté, tantôt
par des citations de ces passages faciles à ridiculiser, empêchent beau-
THÉORIE DU GRAND ÊTRE 375

Une langue commune est nécessaire à l'extension de la


religion positive à toute la terre ; son institution a déjà
préoccupé beaucoup de penseurs, mais l'esprit métaphysique
a fait méconnaître la spontanéité nécessaire à une telle
construction qui, fondée sur l'élaboration populaire, ne
peut résulter que de l'adoption universelle d'une langue
existante. L'italien, parlé par une population pacifique et
esthétique pure de toute colonisation, et langue résultée du
perfectionnement de celle des précurseurs de la sociabilité
finale, cultivée par la poésie et la musique, aura probable-
ment la préférence.
Il reste à présenter quelques aperçus sur l'existence pra-
tique, et d'abord sur son organe de direction, le palricial.
Base de la Cité, comme la femme l'est de la Famille et
le sacerdoce de 1 Eglise, il ne peut être discipliné que par
une réaction continue exercée sur lui par la Famille et ses
affections, et par l'Eglise et sa foi.
Sa régénération ne peut donc précéder la leur.
Détenteur de la volonté efficace parce qu'il détient la ri-
chesse par suite la force, il doit subordonner ses résolutions
aux lois imposées par le Grand Être à ses serviteurs. S'il
dédaigne ce joug universel, ses aberrations tôt ou tard rec-
tifiées n'allèrent cependant pas irrémédiablement sa desti-
nation essentielle.
Son,office de volonté exige la concentration des richesses,
et bien que l'existence industrielle amène naturellement
celte concentration, la providence humaine perfectionnera
cet ordre spontané et développera l'institution des dons pu-
blics ou privés pour créer des patriciens très accessibles à
la discipline sociocratique.

coup de bons esprits de s'intéresser à l'oeuvre que tout homme instruit


devrait connaître.
373 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Ce patriciât se divisera en trois classes, consacrées à la


production, à la transformation, et au transport des maté-
riaux nécessaires aux besoins humains, nul ne pou-
vant diriger à la fois l'agriculture, l'industrie et le com-
merce.
De cette division même résulte la hiérarchie naturelle,
d'après la généralité croissante et l'indépendance décrois-
sante.
La circulation des valeurs et l'essor du crédit représen-
tent le suprême degré de l'abstraction pratique et instituent
le patriciât destiné à la prépondérance civique, inaugurateur
des principaux rapports entre la science et l'industrie, et
habituellement enclin par suite de son éducation encyclo-
pédique et de la généralité de ses opérations, à se rappro-
cher du sacerdoce.
Le prolétariat pas plus que les femmes ne formera une
classe proprement dite ; il constituera le milieu d'où surgi-
ront tous les pouvoirs spéciaux, et qui contrôlera leur exer-
cice auquel il est intéressé tout le premier.
Bien que formée d'éléments les plus divers, cette masse
est très homogène, puisque même les di/prenecs nationa-
les y disparaissent devant la communauté de situation et
de destinée. Cette similitude est d'autant plus remarqua-
ble, qu'elle contraste avec la rivalité des chefs pratiques,
et n'est altérée que par la division entre ouvriers agricoles
et ouvriers des villes, séparation qui ne lient qu'à l'infé-
riorité mentale et morale de la population rurale.
L'éducation universelle augmentera l'homogénéité du pro-
létariat en effaçant cette inégalité.
La masse populaiic est réellement dépourvue de carac-
tère spécial et ne développe que les traits généraux de l'hu-
manité, elle est donc l'élément le moins synthétique de la
sociocralic, mais l'insullisuncc matérielle dont elle souffre
THÉORIE DU GRAND ÊTRE 377

l'empêche de développer librement ses instincts sympathi-


ques.
Le prolétariat est par suite enclin à protester contre un
classement officiel, et à faire prévaloir un classement per-
sonnel fondé sur le mérite, sans aucune considération pour
ce qu'exige la situation sociale.
La constitution sociocratique systématisera l'influence du
nombre, perturbatrice dans son exercice passager, mais
complétant par son intervention continue, l'ordre normale-
ment fondé sur la richesse et la sagesse.
Le peuple renoncera spontanément à l'emploi de la vio-
lence, et se bornera à résister aux abus der l'autorité tem-
porelle ou spirituelle; il doit se dégager de l'égoïsme col-
lectif qui le porte à se considérer comme le but exclusif de
l'économie sociale.
Pour arriver à cette régénération, les prolétaires con-
tiendront leurs instincts personnels et développeront da-
vantage leurs instincts sociaux.
Préservés de l'orgueil et de la vanité, défauts des chefs
pratiques et théoriques, ils sont enclins à la cupidité, éri-
geant en but final de leurs réclamations, l'existence égoïste
et oisive qu'avec raison ils reprochent à beaucoup de riches.
Cette contradiction csl une tendance au déclassement
funeste à la dignité de l'office populaire et aux justes aspi-
rations des prolétaires, toujours trahis par leurs déserteurs.
Une fois redressées ces imperfections, le peuple guidé
par le sacerdoce qui lui aura donné éducation et instruction
encyclopédiques, développera librement son activité et son
contrôle général.
Sous l'impulsion du sexe aimant, patriciât et prolétariat
deviendront les organes respectifs de l'ordre et du progrès,
dont la conciliation sera assurée par le sacerdoce.
II

SYSTÉMATISATION DU CULTE POSITIF

Par un arrangement insolite qui doit être motivé, on place


ici le culte, non seulement avant le régime, mais avant le
dogme.
Ce changement a été suggéré par les considérations sui-
vantes, et il semble normal et pleinement caractéristique
de la vraie religion.
Si, comme dans le catholicisme, on plaçait le dogme
avant le culte pour faire reposer ce dernier sur sa base sys-
tématique, cette disposition ne serait pas conforme à la
nouvelle synthèse, où l'amour attribut du culte, précède
l'attribut du dogme l'ordre, comme celui-ci précède le pro-
grès attribut du régime.
Cela serait opposé en outre à la nature humaine où le
sentiment est placé avant ses deux ministres nécessaires,
l'intelligence et l'activité; enfin cet arrangement serait con-
traire à la marche normale de l'éducation, successivement
affective, spéculative et active.
Les cultes théocratiques se rapportant à des êtres ima-
ginaires reposaient forcément sur le dogme qui les faisait
connaître, et déjà cependant l'usage universel avait prévalu
de désigner chaque religion par son culte, ce qui annonçait
la prépondérance finale prise par ce dernier.
Destinée à nous apprendre à vivre pour autrui, la reli-
SYSTÉMATISATION DU CULTE POSITIF 379
gion consiste à régulariser la culture des instincts sympa-
thiques et se réduirait à cela, s'il n'était nécessaire par l'in-
tervention du dogme et du régime, de rendre fortement et
artificiellement altruiste une activité naturellement égoïste.
L'amour, source directe du culte, concerne surtout l'ave-
nir ; l'ordre, domaine mental du dogme, procède surtout du
passé, et le progrès, but pratique du régime, se rapporte
surtout au présent.
A mesure que l'activité devient plus collective, la consi-
dération de l'état futur tend à mieux prévaloir ; on a com-
mencé à travailler pour soi, puis pour sa postérité domes-
tique, ensuite pour sa postérité civique, on finira par
travailler pour l'ensemble de la postérité humaine.
Cette prépondérance de l'avenir caractérisera l'état défi-
nitif de l'humanité, où une prévision continue donnera une
activité réfléchie..

Culte positif
Sa destination. Sa nature. Son exposition.
La destination du culte positif est d'adorer l'Humanité
pour la mieux servir en la connaissant davantage, et d'ob-
tenir, par un sage exercice, l'essor direct et continu de nos
instincts sympathiques, seule source de l'unité positive.
L'idéalisation de ces instincts exige non seulement la
fonction du langige, mais aussi la contemplation et la mé-
ditation, par suite le concours de tous nos organes muscu-
laires ou cérébraux.
Le culte poursuivant surtout le progrès moral, dégagera
l'art d'une prédilection trop exclusive pour la beauté phy-
sique, la plus facile à représenter comme à sentir,et ouvrira
à la poésie un vaste domaine accessoirement abordé par la
synthèse égoïste, Les fonctions esthétiques seront réservées
380 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

à l'office sacerdotal et le culte absorbera l'art, comme la


science se fondra dans le dogme.
La vraie logique est instituée par le culte seul, car l'ébau-
che des lois morales et intellectuelles a pour origine l'im-
pulsion féminine, combinée à l'inspiration poétique ; la
science n'a découvert que des lois physiques, d'après l'ini-
tiative pratique.
Enfin, de même qu'il influera sur l'art et le développe-
ment de l'intelligence, le culte épurera l'activité en la main-
tenant constamment dirigée vers un noble but.
-
L'adoration positive se rapportera surtout à la vie sub-
jective.
L'existence est caractérisée par le sentiment, l'intelli-
gence et l'activité, mais la fusion de plusieurs existences
ne peut avoir lieu que pour les consacrer à un même résul-
tat et non à une même faculté.
L'activilé ne se transmet pas, tandis que l'inteliigcnce
et le sentiment ne se rapportant qu'au dedans, leurs résul-
tats peuvent passer dans un autre cerveau de manière à s'y
confondre avec ceux qui lui sont propres, et le nouveau
siège de cette combinaison peut seul Ja manifester.
C'est ainsi que plusieurs âmes viennent spontanément
siéger dans un même cerveau, par un double phénomène
d'identification et de conservation qui est le plus beau pri-
vilège de l'humanité. Chaque cerveau peut s'assimiler les
sentiments et les conceptions de ses semblables, et l'âme
qui laisse de dignes résultats acquiert en autrui une immor-
talité subjective qui perpétue et développe ses services
objectifs.
La volonté de tous ces êtres incorporés leur survit ainsi
aux nouveaux sièges de leur existence indirecte, d'où mul-
tiplicité souvent inextricable des sources de chaque dessein.
Les âmes ainsi absorbées, imparfaites dans leur état objec-
SYSTÉMATISATION DU CULTE POSITIF 381
tif, subissent une idéalisation qui ne peut guère avoir lieu
qu'après la mort, et la poésie indiqua cette condition avant
la philosophie, dans l'admirable fiction où, pour se régéné-
rer, les ombres s'abreuvent d'abord au fleuve d'oubli, puis
à celui qui leur rend seulement le souvenir du bien.
Par cette suite de résurrections, l'immortalité subjective,
sans être absolue, n'a de limites que celles de la durée du
Grand litre, et malgré la multiplicité croissante des âmes
réunies dans chaque cerveau ou des sièges de chacune
d'elles, la perpétuité se partage et se dissémine sans se dé-
précier.
L'existence subjective a trois modes particuliers :
1° Les âmes sont personnellement connues du cerveau qui
les perpétuera ;
2° L'incorporation est consommée sans qu'il y ait eu rela-
tion directe entre les personnes ;
3° On fait déjà vivre subjectivement, des êtres qui n'ont
point encore d'existence objective.
Rappelons que l'identification et la conservation ne con-
cernent que les produits communiqués, les modifications
exercées par les réactions corporelles sur les opérations cé-
rébrales n'altèrent donc pas les résultats de la transmission
qui sont ainsi comparables à ceux d'impressions extérieu-
res.
Une telle indépendance de la continuité cérébrale la rend
supérieure aux perturbations quelconques, y compris celles
du sommeil ou de la folie.
Cette existence subjective réalise donc avec plénitude et
pureté le rêve théologique des âmes survivant aux coips,
les plus nobles fonctions humaines y persistent, dégagées
de l'ordre extérieur auquel était soumis leur siège vivant.
Homère, Aristote, Dante, Descartes, ne cesseront de vivre
dans les cerveaux capables de les absorber, et d'y produire
382 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

des résultats souvent supérieurs à ceux obtenus pendant


leur vie objective,
Les morts gouvernent ainsi de plus en plus les vivants,
en introdui. int leur fixité caractéristique au-dessus de la
versatilité de l'existence directe, et les instincts sympathi-
ques contribuent bien plus à cette fusion que les autres fa-
cultés, comme le montre l'initiation individuelle où la con-
fiance suffit pour transmettre la plupart des résultats
essentiels, sans autre exercice mental que celui du langage.
Celle communication ne fructifie sans doute que d'après
les efforts intellectuels du cerveau qui la subit, mais l'effi-
cacité de ces notions est indépendante de leur source, car
elles inspirent souvent une confiance supérieure à la foi
résultée de la démonstration, et déterminent un véritable
dévouement individuel et même collectif au type incorporé.

La nature du culte.
Afin que le culte reste convenablement synthétique, sa
nature devra être concrète et respecter les lois de l'ordre
extérieur ; son idéalisation consistera à écarter les imper-
fections sans introduire de qualités, le type incorporé étant
perfectionné en le dépouillant de ses défauts moraux, intel-
lectuels ou physiques, et en ne se permettant que l'adjonc-
tion de quelques attributs secondaires et vraisemblables.
Un culte public sera adressé directement au Grand Être,
un culte privé à sa personnification féminine, ce dernier se
subdivisant en culte personnel et culte domestique.
Le culte personnel consistera surtout dans l'intime ado-
ration du sexe affectif, la femme personnifiant la famille, et
l'instinct universel l'ayant érigée depuis longtemps en em-
blème de la patrie, avant qu'elle ne fût assez appréciée pour
incarner enfin l'Humanité.
SYSTÉMATISATION DU CULTE POSITIF 383
Notre mère est notre meilleure patronne, à la fois pro-
tectrice et modèle, source privée du devoir et du bonheur
où chaque serviteur du Grand Être retrempera habituelle-
ment son âme afin de se bien adapter à sa destination so-
ciale.
Cette image n'excile que la vénération et ne résume que
les relations avec le passé ; pour le présent et l'avenir, un
double complément est fourni dans la famille par l'épouse
et la fille, pour cultiver rattachement cl la bonté.
Ce cille intime, sous la présidence maternelle, résume
l'économie domestique et l'ensemble des affections envers
nos supérieurs, nos égaux et nos inférieurs ; ce patronage
fondamental convient également aux deux sexes pourvu
que chacun emprunte à l'autre les deux types complémen-
taires, pour mieux cultiver la tendresse ou l'énergie, sui-
vant l'insuffisance propre à chaque cas.
Ce culte ne se réalise pleinement qu'à l'âge de la matu-
rité complète, et la mère souvent disparue est devenue un
type subjectif, les deux autres étant encore objectifs. Ce
mélange développe l'efficacité cérébrale d'une adoration que
la subjectivité rend plus pure, et l'objectivité plus vive.
La soeur peut suppléer à des insuffisances exceptionnelles
de mère, épouse ou fille, que celte soeur peut remplacer,
de même que le frère pourra pour la femme, être morale-
ment considéré comme père, époux ou fils.
E^fin, 1 âme pour se construire dignement une famille
subjective, sera parfois obligée de chercher hors de sa pro-
pre famille les types essentiels de son adoration intime,
parmi 'es protecteurs, compagnons ou clients qui forment
l'entourage, de ses trois patrons normaux.
Mieux nous éprouverons l'efficacité de cette adoration,
plus nous désirerons qu'elle nous survive et chérirons ceux
qui la prolongeront ; cet espoir nous encouragera à servir
3S1 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

une postérité dont la puro récompense se rapportera non


seulement à nous-mêmes, mais encore aux patrons qui nous
l'ont fait mériter, et auxquels nous procurerons le degré
d'immortalité qui leur revient.
Éloigné de la vie publique, le sexe aimant goûte mieux
les charmes du dévouement et désire moins l'immortalité
subjective, chaque femme ne sera finalement jugéo que par
son ouvrage et partagera l'immortalité obtenue par les
enfants qu'elle aura formés.
Pour devenir efficace, le culte personnel comportera des
pratiques journalières dirigées surtout vers la principale
patronne et qualifiées de prières, en réduisant ce terme au
sens d'une commémoration suivie d'effusion; ces deux par-
ties essentielles de la prière positive prendront dans le
culte intime la forme d'une commémoration propre à cha-
que jour de la semaine d'après les souvenirs qu'il évoque,
puis d'une commémoration commune à tous les jours, enfin
d'une effusion, donnant ainsi la progression cérébrale des
images, des signes, des sentiments, dans une évocation
subjective qui caractérise l'efficacité de l'adoration.
L'assiduité des adorations développera leur eflicacité cé-
rébrale, donnant ainsi aux dignes âmes des satisfactions
inconnues aux coeurs sans culture.
Le culte intime sera quotidien, hebdomadaire et an-
nuel.
I e culte public sera hebdomadaire, mensuel et annuel.
Le culte intime développera la bonté et la vénération
envers les êtres adorés, dont l'idéalisation habituelle accroî-
tra nos aptitudes esthétiques. Il nous fera considérer la vraie
morale comme une consécration de nos qualités pratiques au
service de l'altruisme.
Le culte domestique ayant mis chacun sous le patronage
de la Famille, le culte public placera celle-ci sous la pro-
SYSTÉMATISATION DU CULTE POSITIF 385
teclion religieuse de la Patrie, puis mettra la Cité sous la
suprématie de l'Humanité.
Pour imposer la morale dans les relations domestiques,
le sacerdoce n'agira que sur la conscience en s'abstenant
de tout commandement, mais usant de l'opinion pour se
faire obéir,
Moins délicates et plus nécessaires, les obligations civi-
ques ne sont point facultatives et exigent deux disciplines :
Discipline civile, légalement indispensable et assurée par
le patriciât détenteur du pouvoir temporel. On peut à la
rigueur s'y borner, en bravant l'opinion pour enfreindre
les autres devoirs, domestiques ou universels.
Discipline religieuse, fondée sur un libre assentiment,
mais nécessaire à la pleine moralité des rapports.
Ce partage d'obligation et de liberté permettra de faire
prévaloir des règles qui seraient oppressives si elles n'étaient
volontairement acceptées.
Aujourd'hui, la double discipline du patriciât et du sacer-
doce se borne à la naissance, au mariage ou à la mort, mais
l'ensemble de notre vie étant une suite de préparations à
notre incorporation au Grand Etre quand nous l'avons digne-
ment servi, il devrait exister neuf sacrements sociaux, qui
sanctifieraient les phases principales de la vie privée, en la
liant à la vie publique.
Ces neuf sacrements sont :
I. La présentation. — II. L'initiation. — III. L'admis-
sion. — IV. La destination. — V. Le mariage. — VI. La
maturité. — VII. La retraite. — VIII. La transformation.
— IX. L'incorporation.
Par suite de l'uniformité de son office, la femme serait
dispensée des sacrements de la destination, de la maturité
et de la retraite.
I. — Présentation. — La famille présentera au sacer-
386 PVS&É, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

doce le rejeton qu'elle voue au service du Grand Être, et


un autre couple s'engagera à assurer, en cas d'insuffisance
du père et de la mère, sa digne préparation physique, intel-
lectuelle et morale à cet office.
Deux patrons subjectifs, l'un théorique et l'autre prati-
que, seront donnés à l'enfant '.
II. — Initiation. — Elle aura lieu à 14 ans, lorsque l'en-
fant passera de l'éducation maternelle à l'éducation sacer-
dotale. Il recevra à cette occasion les avis religieux sur l'en-
semble du noviciat théorique, pour lui éviter, pendant sa
durée de sept années, le danger d'une insurrection de l'es-
prit contre le coeur \
III. — Admission.—• A 21 ans,l'enfant de l'Humanité,
convenablement initié, recevrait du sacerdoce l'autorisation
de servir librement le Grand Être dont il a tout reçu jus-
qu'alors sans rien rendre. Cettoinslallation sociale estaujour-
d'hui dépourvue de consécration religieuse et se nommait,
sous le polythéisme, l'émancipation '.
IV. — Destination. — A 28 ans, l'homme recevra l'in-
vestiture religieuse de son office spécial. A cet âge seule-
ment l'on peut constater la réalité d'une vocation, do libres
essais ayant permis de fixer la résolution du jeune servi-
teur de 1 Humanité. Il pourra cependant changer encore
de carrière, et seul ce sacrement sera susceptible d'un renou-
vellement exceptionnel. Ébauchée par le théologisme, cette
consécration se bornait sous le catholicisme à l'ordination
des prêtres et au sacre des rois.
I. C'est une adaptation du baptême catholique.
3. C'est la première communion catholique convenablement modifiée.
i. C;ttc admission pourrait faire suite au service militaire obligatoire,
cl pour les femmes, au service obligatoire et gratuit dans les orphelinats,
les hôpitauvi etc.. où Ton pourrait leur apprendre les soins domesti-
ques. 1 hygiène du corps, celles dol'hibitation et de l'alimentation, la pué-
riculture, les soins à donner au< malados et auv blessés, la manière
d'instruire facilement les jeunes enfants.
SYSTÉMATISVTION DU CULTE POSITIF 387
Son extension universelle permettrait de terminer l'édu-
cation spéciale par une solennelle exposition des devoirs
de chaque carrière, et do proclamer chaque serviteur de
l'humanité, capable do participer pleinement à l'existence
sociale, et de fonder une nouvelle famille '.
V. — Mariage. — Sans détermination précise d'Age,
sauf limites inférieures de 28 ans pour l'homme, et 21 ans
pourla femme, et limites supérieures de 35 ans pour l'homme
et de 28 ans pour la femme, les voeux du mariage se com-
pléteront d'un engagement au veuvage éternel, sans lequel
la polygamie subsiste subjectivement.
Cet engagement ne serait reçu par la nouvelle Eglise,
que trois mois après la célébration civique qui permet l'en-
tière intimité, les fiancés promettant d'observer jusque-là
une parfaite chasteté, épreuve qui garantirait la résolution
de chacun.
Les deux époux goûteraient ainsi dans toute sa pureté
la pleine fusion des âmes, et regarderaient bien le perfec-
tionnement mutuel comme la vraie destination d'une asso-
ciation où la procréation n'est qu'accessoire.
Les dérogations exceptionnelles à l'engagement du veu-
vage flétriront une mémoire, à moins que le survivant ne
se trouve dégagé de son voeu par un entraînement constaté,
et ne pourraient être autorisées que par le grand prêtre
de l'Humanité.
Renouvelée six mois après l'année de deuil et devenant
alors irrévocable, cette obligation restera purement reli-
gieuse, quelles que deviennent les exigences de l'opinion
universelle.
VI. — Maturité. — A 42 ans, ce sacrement indiquera
la pleine maturité personnelle et sociale de l'homme dont

1. Ce serait l'heure de l'entrée du citoyen dans les carrières publiques,


et de son admission aux fonctions d'électeur .
3S8 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

l'existence conjugale a complété la préparation civique, et


dont l'essor décisif sera ainsi inauguré.
Ce nouveau sacrement sera susceptible d'ajournement,
même de refus, mais fort rarement d'anticipation. Dans sa
célébration, le sacerdoce avertira le serviteur de l'Humanité
que ses fautes, jusqu'alors réparables, sont désormais dé-
cisives à l'égard de son incorporation finale. Le citoyen y
verra proclamer son aptitude à tous les grades de l'office
dont il exerçait auparavant des attributions secondaires,
même dans la carrière sacerdotale qui, malgré son unifor-
mité, exige une telle préparation, qiK .- plénitude tardera
autant que celle des fonctions publi jues.
VII. — Retraite. — A 03 ans, le \ème sacrement
laquelle le t
citoyen terminera sa
marquera une retraite à
carrière pratique, en proclamant son choix du digne suc*
cesseur qu'il aura, sept années avant, soumis au contrôle
universel. '
.
Ce sacrement sera particulier aux praticiens, car l'office
du prêtre comporte presque autant la perpétuité que celui
de la femme, s'il se borne aux fonctions qu'il peut continuer
à bien remplir.
VIII. — Transformation. — Célébré à la mort, ce sa-
crement du positivisme remplacera la monstrueuse solen-
nité où le catholicisme, oubliant sa destination pour rester
fidèle à sa doctrine, érigea la rupture des liens humains
comme condition d'une éternité égoïste et chimérique.
Ajoutant les regrets civiques à ceux de la famille du
mort, le sacerdoce montrera l'existence subjective prête à
s'ouvrir pour ceux qui l'ont mérité par leurs services ob-
jectifs et sans anticiper sur le jugement final, laissera es-
pérer une heureuse incorporation,
IX. — Incorporation. — Sept années après la mort, la
proclamation de l'incorporation au Grand Être terminera
SYSTÉMATISATION DU CULTE POSITIF 389

la série des sacrements. Cette durée permet la maturité du


jugement sacerdotal et la conservation des renseignements
nécessaires, une décision provisoire susceptible de rectifi-
cation ayant, dès la quatrième année, préparé l'arrêt défi-
nitif.
A ce jugement suprême seront transportés solennelle-
ment les restes du mort au bois sacré entourant chaque
temple de l'Humanité, commencement d'un culte personnel
et social devant des tombes ornées d'inscriptions, de bus-
tes ou statues, suivant les mérites du défunt.
Dans la plupart des autres cas, la condamnation du mort
sera purement négative, et sa sépulture municipale indé-
pendante du sacerdoce restera définitive.
La flétrissure consistera à transporter son corps au désert
des réprouvés, parmi les suppliciés, les suicidés et les duel-
listes.
Ainsi seraient réglés ces neuf sacrements, l'adoption se
rattachant suivant son époque, aux sacrements de la Pré-
sentation, de la Destination, ou de la Retraite.
Le culte public sera réglé par le calendrier.
Dès le fétichisme, l'usage de la semaine de sept jours,
ainsi que celui de divisions du temps plus longues se sont
spontanément institués. Les mouvements apparents de la
lune et du soleil ont réglé les périodes de longue durée.
La discordance de ces diverses périodes obligea nos ancê-
tres à renoncer à leur combinaison objective, pour la rem-
placer par une liaison subjective.
Deux modes se présentèrent suivant celle des deux pé-
riodes, solaire ou lunaire, qui fut acceptée comme artificielle ;
dans le calendrier lunaire l'année se subordonne au mois,
dans le calendrier solaire le mois est subordonné à l'année.
Le calendrier solaire occidental, dérivé des mouvements
de rotation et de translation de la terre, et complété par
390 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

les intercalations bissextiles julienne et grégorienne, sera


adopté par les positivistes.
Toute relation à la lune sera éliminée et- le mois devien-
dra aussi subjectif que la semaine; on l'adoptera uniformé-
ment de quatre semaines, d'où partage de l'année en treize
mois do vingt-huit jours, plus deux ou un jour complémen-
taires, suivant que l'année est ou non bissextile. Ces jours
n'étant désignés que d'après les fêtes qui s'y rapporteront,
on obtiendra la perpétuité du calendrier, où chaque mois
commencera un lundi pour finir un dimanche, et où l'on
conserverait l'origine actuelle de l'année.
Les solennités du culle domestique seront fixées au jeudi.
Le premier mois sera consacré à l'adoration synthétique
do l'Humanité,
Les cinq mois suivants, au culte statique ou à l'adoration
des rapports privés, mariage, paternité, filiation, fraternité,
domesticité.
Les trois mois suivants, au culte dynamique ou adora-
tion des phases fétichique, polythéique, monothéique.
Les quatre derniers mois seront consacrés à l'adoration
de la vraie Providence, morale confiée à la femme, intellec-
tuelle confiée au sacerdoce, matérielle confiée au patriciât,
enfin générale confiée au prolétariat.
L'ère positive commencera à l'avènement décisif de la
vraie religion, encore impossible à fixer.
Gardant les noms des jours de la semaine institués par
le fétichisme et consacrés par le polythéisme et le mono-
théisme, tn les destinera en outre à la commémoration des
sept sciences fondamentales, mathématique, astronomie,
physique, chimie, biologie, sociologie et morale, et aussi
des sept principaux organes de la transition occidentale en-
tre la théocratie et la sociocratie : Homère, Aristote, Cé-
sar, saint Paul, Charlemagne, Dante, Descartes.
SYSTÉMATISATION DU CULTE POSITIF 391

Quatre fêtes par mois seront célébrées le dimanche, et


l'année sera ouverte par une grande solennité, l'adoration
directe du Grand Etre,
Les dimanches du premier mois fêteront l'association uni-
verselle, la langue commune, la patrie, la commune, asso-
ciation la plus élémentaire des familles.
Ceux des quatre mois suivants seront consacrés au lien
conjugal, aux relations paternelles, filiales et fraternelles.
Ceux du sixième mois seront consacrés à la domesticité.
Etc..
Le jour complémentaire qui termine l'année positiviste,
sera consacré au culte des morts, dominateurs nécessaires
des vivants.
Le deuxième jour complémentaire de l'année bissextile
sera consacré à une fête collective des femmes célèbres 1.
1.L'exposé du calendrier positiviste a été à dessein écourlé, il com-
prend 81 ou 82 fétes annuelles.
III

SYSTÉMATISATION DU DORME TOSITIF

Par un bon emploi de l'intelligence, on subordonne


l'égoïsme à l'altruisme, mais si l'activité sert de préférence,
la sociabilité qui lui procure plus d'essor que la personna-
lité, l'intelligence moins énergique se borne volontiers au
travail commandé par les besoins individuels, et évite les
efforts supérieurs qu'exige son application sociale.
Cette torpeur disparaît lorsque le sentiment développe le
besoin d'unité, l'amour du beau préside alors à la recherche
du vrai, comme à l'accomplissement du bon, et l'idéal existe,
fondé sur la connaissance du réel.
Un essor régulier du sentiment consolide l'amour par la
soumission, seule capable de préserver l'ordre des fluctua-
tions inspirées par la multiplicité des inspirations.
Une préparation effective et esthétique dans la famille
précédera l'instruction théorique, puis les forces cérébrales
s'appliqueront à une analyse objective qui consolidera la
synthèse subjective manifestée dans le culte.
On étudiera ainsi le dogme suivant sa double destination,
compléter le culte et préparer le régime.
L'existence théorique perfectionnera l'unité personnelle
et sociale en montrant son mobile sympathique, et en re-
dressant ainsi l'activité dont les déviations ne proviennent
que des trahisons de l'intelligence envers le sentiment. Le
SYSTÉMATISATION DU DOGME POSITIF 393
dogme fera regarder la discipline finale comme destinée à
régler les volontés afin de diriger les actes, ce qui exige le
concours des trois parties de la vraie religion, affective,
spéculative et active ; le culte développe les impulsions
sympathiques, le dogme dissipe ensuite l'indécision de no-
tre conduite en puisant hors de nous ses motifs exempts
d'arbitraire, le régime consolide cette discipline inspirée par
l'amour et fondée sur la foi, par un développement com-
plet de notre activité, et enfin se produit une réaction, à la
fois directrice et répressive, de l'ensemble envers les par-
ties.
Sentiment, raison, opinion, ont ainsi part au gouverne-
ment spirituel,tandis que le gouvernement temporel, indis-
pensable pour contenir les aberrations, fournit un supplé-
ment nécessaire s'appliquant seulement aux actes, mais
sans puissance sur les volontés.
Le coeur réglant l'esprit, leur harmonie disciplinera l'opi-
nion, force morale destinée à perfectionner les impulsions
individuelles. Cette opinion restera incomplète et précaire
tantque ses préjugés résulteront uniquement d'inspirations
subjectives, mais lorsqu'elle reposera sur l'appréciation ob-
jective et vraiment scientifique de l'ordre universel, elle
aura une grande influence pour affermir la liberté et la mo-
ralité vraies.

Le dogme, sa nature, ses principes, sa constitution.

Il sera formé de lois abstraites et fixes d'où surgiront lef


prévisions propres à guider notre conduite, à dissiper notre
indécision, et à établir une véritable harmonie entre théo-
rie et pratique.
Notre ignorance des lois concrètes n'a pas de graves in-
convénients,l'existence pouvant acquérir une très suffisante
391 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

rationalité en se bornant, même dans les cas composés, à


observer des règles simples, mais cette abstraction indis-
pensable offre le danger de susciter des jugements chimé-
riques, aussi doit-on réduire la culture théorique à des
limites raisonnables au lieu d'y voir l'idéal de notre perfec-
tionnement.
Parvenue à la phase encyclopédique, celte abstraction
cessera et l'on développera seulement les efforts théoriques
nécessaires aux destinations pratiques.
Entrevus confusément par Bacon, sous le nom de Phi-
losophie première,tes principes universels du dogme con-
sistent en trois groupes de lois.

Premier groupe
Il se rapporte à la constitution intérieure de nos spécu-
lations, et à leur destination extérieure.
1" On doit toujours former l'hypothèse la plus simple que
comporte l'ensemble des documents à représenter.
2° Les lois qui régissent les êtres sont immuables.
3" L arrangement de l'ordre universel est inaltérable,
mais on peut modifierl'intensité de ses phénomènesinférieurs.

Second groupe

Relatif à l'intelligence, il se subdivise en deux si l'on


considère séparément l'ordre statique et l'ordre dynamique.
Ordre statique: l* Les constructions subjectives doivent
être subordonnées aux matériaux objectifs.
2° Les images intérieures sont moins vives et moins net-
tes que les impressions extérieures, sinon le dehors ne règle
plus le dedans. (Cela arrive dans l'aliénation.)
SYSTÉMATISATION DU DOGME POSITIF 395
3° L'image normale doit avoir toujours la prépondérance
sur celles que fait simultanément surgir l'agitation cérébrale.
Ordre dynamique; 1* Envers une conception quelconque,
chaque entendement passe successivement par les trois
états, fictif, abstrait et positif.
2° L'activité suit une progression analogue et est succes-
sivement, conquérante, défensive, industrielle.
3* Même marche pour la sociabilité, d'abord domestique,
puis civique, enfin universelle.

Troisième groupe
Il se décompose en deux séries franchement objectives :
Première série. — 1° Tout état, statique ou dynamique,
tend à persister spontanément sans altération, en résistant
aux perturbations extérieures.
2° Quand les éléments d'un système éprouvent des muta-
tions simultanées cl exactement communes, ce système tend
à conserver sa constitution, active ou passive.
3° 11 y a partout équivalence nécessaire entre l'action et
la réaction.
Deuxième série. — 1° Partout le mouvement est subor-
donné à l'existence, tout progrès est le développement de
l'ordre correspondant, et les conditions de cet ordre domi-
nent les mutations qui constituent l'évolution.
2° Le classement fondamental positif doit être fait en
suivant la généralité croissante ou décroissante ; tant sub-
jective qu'ob|Cctive.
3° Tout état intermédiaire est subordonné aux deux ex-
trêmes dont il opère la liaison.
La systématisation finale du dogme positif repose sur le
concours de ces quinze lois universelles, aucune ne pourrait
être rationnellement transposée, et leur ensemble permet
396 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

de régler toutes les saines spéculations qui convergent peu


à peu vers la synthèse finale, émanée de la théorie du Grand
Être, idéalisée par le culte, et condensant toutes les doc-
trines dans la morale qui étudie notre nature, afin d'arri-
ver à régler notre existence.
'La conception d'ordre universel qui en découle nous
montre l'homme, résumé normal et régulateur du milieu
social, vital et matériel où il se développe.
Son action, par un concours croissant des efforts volon-
taires, augmente la réaction de la vitalité sur la matérialité
et perfectionne la fatalité par la volonté.
Cette action ne devient efficace et digne qu'en se vouant
librement au service du Grand Etre, ce qui systématise
naturellement la dignité personnelle et le dévouement so-
cial, l'ordre humain et l'ordre extérieur constituant les
domaines respectifs du sacerdoce et du patriciât.
IV

SYSTÉMATISATION FINALE DU RÉGIME POSITIF

La sympathie et la synthèse étant respectivement dévelop-


pées par le culte et le dogme, leur combinaison dans l'ac-
tivité déterminera la destination du régime.
Sans les exigences de notre situation matérielle, notre
existence serait facilement consacrée à l'affection, nos spé-
culations se bornant à l'étude des lois morales, notre action
aux exercices esthétiques, et aucune discipline ne serait
même nécessaire contre l'instinct de domination, qui ne
s'exagérerait plus sous l'impulsion de la cupidité.
Nos .besoins corporels nécessitent une religion plus com-
pliquée car ils suscitent une existence pratique et théo-
rique difficilement conciliable avec l'existence morale ;
l'activité primitivement et nécessairement égoïste pousse
l'esprit à étudier le dehors et lui fait méconnaître sa su-
bordination normale envers le coeur. L'essor de cette acti-
vité finit cependant par reproduire l'unité relative, lorsque
dogme et régime se sont assez développés et que l'étude
des lois physiques a amené la découverte des lois intellec-
tuelles qui les relient aux lois morales.
La systématisation du régime sera obtenue et mainte-
nue par le pouvoir théorique, dont il faut préciser la cons-
titution et l'office éducateur.
Pour consolider la séparation des puissances temporelle
398 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

et spirituelle, et pour réaliser le rare concours des qualités


intellectuelles et morales nécessaires au sacerdoce, il faut
restreindre son extension à celle nécessitée par l'instruc-
tion encyclopédique de sept années, sous le même profes-
seur commun aux deux sexes, malgré la séparation des
leçons.
Chaque école exigera donc sept prêtres, plus trois vicai-
res chargés respectivement du culte ; de la prédication et
de la consultation morale, intellectuelle ou physique.
Ces dix membres formeront le collège sacerdotal annexé
au temple, ainsi que le presbytère habité par eux et leurs
familles.
Le vicariat commencerait à 35 ans, et tous seraient obli-
gés au mariage au moins subjectif, afin de subir dignement
les influences affectives de la famille.
A 42 ans on choisirait les prêtres parmi les vicaires.
Le Grand Prêtre de l'Humanité nommerait, déplacerait,
suspendrait, révoquerait, sous sa seule responsabilité, as-
sisté de supérieurs nationaux et coloniaux.
La subsistance de ce clergé restera toujours subordonnée
aux résolutions des chefs qu'il est chargé de discipliner,
et leurs caprices ne lui laisseront souvent que les libres
subsides des croyants. Ce noble contraste de dépendance
temporelle et d'ascendant spirituel se complétera par la
renonciation aux héritages et l'abstention de tous profits
que lbur procureraient leurs travaux, tout service théorique
devant être public et gratuit.
La plupart des notions usuelles se transmettront par tra-
dition active et muette, les livres seront réservés pour
communiquer les perfectionnements des conceptions abs-
traites et générales et la classe contemplative donnera
l'exemple de la modération dans l'usage de la parole, de
l'écriture et surtout de l'imprimerie.
SYSTÉMATISATION FINALE DU RÉGIME POSITIF 399
Le trésor pontifical fera imprimer les ouvrages, mais en
les laissant distribuer par les auteurs, toujours ouvertement
désignés et solennellement obligés à ne jamais les vendre.
Pour préserver les enfants des riches de l'enseignement
privé, et empêcher la dégradation des théoriciens, les leçons
quelconques seront gratuites, les études publiques suffiront,
sauf éclaircissements exceptionnels que chaque prêtre expo-
sera gratuitement aux élèves dignes d'un soin spécial.
L'enseignement libre ne pouvant subsister que si les étu-
des officielles et gratuites dégénèrent, on doit s'abstenir
d'entraver la liberté d'enseignement.
L'éducation se décomposera en deux parties, l'une jusqu'à
14 ans, développera, sous la présidence maternelle, l'affec-
tion et les études esthétiques; l'autre publique de 14 à
21, développera la foi sous la présidence sacerdotale. •

Ensuite aura lieu, pendant sept ans, un libre essai de l'acti-


vité, l'enfant du Gra^J Être aura alors reçu les quatre pre-
miers sacrements et sera devenu apte à le servir. Voué à
ce moment à l'existence sociale par le mariage, le libre
essor civique complétera sa vie préparatoire dans une autre
période de quatorze ans, particulière au sexe actif, tandis
que les précédentes convenaient aux deux sexes.
En nous montrant la faiblesse de nos moyens, l'initiation
encyclopédique développera l'humilité, écartera les question s
oiseuses qui dissimulent l'insuffisance, et subordonnera tout
à l'affection dont elle consolidera l'empire en systématisant
la soumission, d'abord forcée, puis volontaire.
Ce régime fera sentir combien l'habitude de lire entrav e
la méditation, et le véritable positiviste réduira sa biblio-
thèque à 100 volumes; 10 de philosophie, 20 de poésie>
20 de notions concrètes, données pratiques, description des
êtres, connaissance du passé.
Les 80 autres volumes seront formés des monuments
400 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

dignes, par leur valeur originale, de survivre à la destruc-


tion des immenses amas qui compriment ou pervertissent
la pensée.
Une institution religieuse destinée à résumer l'ensemble
de notre perfectionnement, physique, intellectuel et moral,
en le concentrant sur un progrès décisif, est l'utopie déjà
indiquée d'une procréation humaine exclusivement féminine.
Cette utopie de la Vierge-Mère est comme le résumé syn-
thétique de la religion positive dont elle combine tous les
aspects.
En surmontant les préjugés scientifiques, on reconnaîtra
que l'on peut concevoir que le liquide fécondant cesse d'être
indispensable à l'éveil du germe, qui pourrait artificielle-
ment résulter par exemple d'une meilleure réaction du sys-
tème nerveux sur le système vasculaire.
L'essor croissant de la chasteté propre à la race humaine
montre l'efficacité physique, intellectuelle et morale, d'un
bon emploi du fluide vivifiant résorbé, pour améliorer la
constitution cérébrale et corporelle des deux sexes, et même
si le problème n'était jamais résolu, son influence envers
le progrès subsisterait encore.
Je ferai cependant abstraction de cette limite idéale, au
moins explicitement, en exposant le tableau de l'existence
positive.
RÉGIME POSITIF

L/Î sacerdoce disciplinera les volontés en invoquant suc-


cessivement : le sentiment, la raison, l'opinion.
Le gouvernement complétera cette discipline spirituelle
en instituant pour les cas grossiers et urgents, une force
préventive et corrective, dont l'importance diminuera à
mesure que la civilisation développera la puissance morale.
Une famille positive complète se composera du couple
fondamental, des enfants, ordinairement trois, et des pa-
rents du mari dont la mère deviendra la déesse de la fa-
mille.
Cette famille sera complétée pour les classes dirigeantes,
surtout pratiques, par des auxiliaires domestiques qui
seront, y compris leurs enfants, de trois à six suivant l'im-
portance de la maison.
Pour que la triple influence de la femme sur l'homme
puisse s'exercer complètement, la vie normale doit être de
quatre-vingt-onze années.
Deux modifications successives se produiront avant Réta-
blissement du nouveau régime civique :
1° Limitation de l'étendue des nouvelles nationalités,
comptant de un à trois millions d'habitants ;
2' Décomposition de chaque peuple en classes indus-
trielles.
11 faut un intermédiaire assez restreint entre la Famille
et l'Humanité et le langage l'indique en représentant le
402 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

sentiment patriotique comme borné à la réunion de popu-


lations rurales autour d'une cité.
L'anarchie seule a rendu indispensable la formation pas-
sagère de grands États.
Plaçons ici une appréciation importante sur la procréa-
tion humaine.
Les moyens grossiers employés pour améliorer nos races
d'animaux domestiques sont inadmissibles pour l'homme,
dont la procréation n'est réglée que par des prescriptions
publiques sans efficacité ni dignité. Les études sur la na-
talité montrent qu'elle est d'autant moins gronde que l'es-
pèce est plus élevée, et prouvent que les maladies princi-
pales sont héréditaires. •
Deux solutions peuvent être envisagées, l'une hypothé-
tique et radicale, la procréation exclusivement féminine
dont il a été déjà parlé ; l'autre réelle mais insuffisante, le
mariage chaste et la généralisation de l'adoption, qui pré-
serveraient de la vie les êtres chez lesquels sa courte durée
ne serait qu'un fardeau personnel et social.

Décomposition en classes industrielles.

Le régime théocratique confondit en une même caste


travailleurs et entrepreneurs, mais peu à peu ceux-ci se
sont séparés des opérateurs, instituant un nouveau patri-
ciat'après accumulation des capitaux productifs.
L'essor guerrier ne pouvait comporter que la société ci-
vique, la Patrie, tandis que l'activité pacifique pousse à
l'association universelle, le travail ne pouvant se systéma-
tiser qu'en se rapportant à l'Humanité, car dégagée dfj l'in-
fluence du sentiment, la vie pratique dégénère en une
vaine accumulation de produits, comme l'existence théori-
que aboutit à un stérile recueil de vérités.
RÉGIME POSITIF 403
. -

Les Occidentaux qui seuls ont déjà essayé de systémati-


ser le travail, tentent de rétablir sous ce nouveau mode le
caractère civique exclusif de l'antiquité, de substituer la
domination industrielle à l'ascendant militaire.
C'est une rétrogradation qui conserve la guerre pour
l'industrie, la paix et la liberté la feront avorter.
Une autre déviation plus vague mais remplissant mieux
la condition d'universalité a surgi ; elle consiste à trans-
porter à un prolétariat international la domination oppres-
sive que le nationalisme industriel instituait pour un peuple
isolé.
Au nom du dpgme métaphysique de la souveraineté popu-
laire, les pauvres insurgés contre les riches profiteraient
de leur nombre pour devenir non plus la base, mais le but
de l'activité collective, et domineraient à leur tour.
Cette aberration qui semble plus sociale que la précédente,
substitue simplement l'égoïsme d'une classe à celui d'une
nation ; moderne civisme qui consacrerait l'exploitation
mutuelle dont il aspire à s'affranchir, et reposerait sur le
droit des plus nombreux, titre dont l'inanité morale est
évidente et dont la nature anarchique abrégera la vogue.
Comme la conquête, le travail ne se systématisera qu'en
se rapportant à la postérité, il n'y aura d'autre différence
que le remplacement de la Patrie par l'Humanité, terme de
la sociabilité.
Pour éviter une dégénération égoïste de l'existence collec-
tive, tout travail doit concerner l'avenir, car aucun être ne
peut dignement travailler pour lui-même, sauf l'Humanité
dont les serviteurs accumulent, pour leurs successeurs, les.
produits retirés des matériaux dus aux travaux de leurs pré-
décesseurs.
Cette systématisation n'exige' ni enthousiasme exception-
nel, ni changement* des habitudes universelles, il suffit do
404 PASSÉ, PRÉSENT ET AYENIR SOCIAL

faire sciemment et volontairement ce qui jusqu'ici s'est fait


aveuglément, car si nos prédécesseurs nous avaient traités
comme l'égoïsme démagogique voudrait traiter nos succes-
seurs, l'Humanité n'aurait jamais pu améliorer sa situation
ni sa nature.
Compatriotes et contemporains sont de précieux collabo-
rateurs, leur effort commun appliqué à l'incessante reproduc-
tion du trésor matériel est la source constante d'un essor
sympathique,privilègeencore méconnu dans la vie pratique,
à cause de la complication des phénomènes sociaux "diffi-
ciles à observer, tant qu'on n'avait pas de théorie capable
de les bien représenter.
L'activité pacifique n'a plus pour objet une famille, une
classe ou même une nation, mais l'ensemble de l'Humanité ;
alors disparaissent les conflits essentiels, rien n'empêche
un sacerdoce, assisté des femmes et des vieillards, de faire
prévaloir chez tous, les sentiments et habitudes propres à
développer la sociocratie.
Dévouement des forts aux faibles, vénération des faibles
pour les forts, sont également nécessaires à ce service col-
lectif ; ceux auxquels est confiée la direction de la provi-
dence matérielle du Grand Etre, donneront l'exemple des
dispositions qu'exige leur office et qui légitiment leur puis-
sance ; ils ne sont autorisés à réclamer de leurs agents
l'obéissance convenable, qu'autant qu'ils fondent leur com-
mandement sur l'abnégation.
Ces dispositions mutuelles ne suffiraient pas à instituer
l'harmonie sans un but extérieur commun à tous les collabo-
rateurs, mais le but étant fixé, tous ces fonctionnaires peu-
vent respecter sincèrement la subordination de leurs fonc-
tions, quels que soient leurs sentiments. Leur appréciation
personnelle aura toute liberté de s'accomplir/iors du service,
et de faire contraster les imperfectionsdu classement abstrait
RÉGIME POSITIF 405
et de la hiérarchie réelle, sans susciter pour cela aucune
indiscipline.
Dévouement et" vénération sont développés par les sen-
timents qu'inspirent l'avenir et le passé représentés res-
pectivement par les femmes et les prêtres, que tout le
monde s'accordera à respecter. Prolétariat et-patriciât re-
présentent aussi ces deux époques dans l'activité collective,
et Je sacerdoce donnera l'exemple du respect aux riches
et du dévouement aux pauvres, surtout pendant la transi-
tion finale où l'on rencontrera, dans ces deux classes, de
graves difficultés pour inspirer au nom de l'avenir de l'Hu-
manité, respect et devoir que Dieu ne peut plus imposer.
Le sacerdoce réglera la puissance des riches en indiquant
leur office, la conservation active du trésor matériel de
l'Humanité, parmi eux le catholicisme ne condamnait que
les avares, or la prodigalité est également condamnable.
Le sacerdoce comprimera d'autre part l'ambition des pro-
létaires, funeste à leur bonheur et à leur devoir, sauf les
cas exceptionnels de vocation patricienne.
Leur soumission habituelle sera ennoblie par le respect,
mais elle est la condition fondamentale de leur office social
et de leur dignité personnelle. Si le patriciât leur procure
la juste sécurité qu'il leur doit, leur félicité surpassera celle
des chefs et ils goûteront mieux qu'eux l'existence domes-
tique, dès qu'ils sauront repousser les instigations de l'envie.
L'hérédité des charges et capitaux aura lieu par libre
choix du successeur par le titulaire, avec sanction du su-
périeur.
,
Celte attribution sera complétée par la double faculté de
tester et d'adopter. Les prolétaires accepteront cette con-
centration du pouvoir et des richesses, car elle améliorera
les vues et les sentiments des chefs en développant leurs
moyens et leur responsabilité.
406 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Ainsi que l'indique déjà le langage; les offices sont des


charges, plus dignes de pitié que d'envie, et dont la com-
pensation consistera à permettre de mieux servir l'Huma-
nité.
Par suite de l'essor de la discipline morale, l'intervention
matérielle se fera plus rare mais restera indispensable, la
législation viendra donc en aide à la religion dans les gra-
ves perturbations. .
Dans un état normal industriel, chaque famille devra pos-
séder tout ce qui lui sert exclusivement et continuellement,
principe qui se réduit pour les prolétaires à la possession
de leur domicile.
Malgré leur caractère anarchique, les utopies sur l'iden-
tité des salaires contiennent une appréciation confuse de
l'avînir social ; mais elles prétendent régler par des
lois ce qui ne peut comporter qu'une discipline morale,
et ce tort est .commun à toutes les écoles politiques d'au-
jourd'hui, également hostiles à la division des deux pou-
voirs
.
Les plaintes sur la misère sont exagérées, l'analyse des
dépenses humaines montre que la plupart sont destinées
à satisfaire des instincts qui devraient être comprimés. Au
nom du bonheur et du devoir, on doit restreindre l'instinct
nutritif, éteindre l'instinct sexuel, ériger en infirmités l'or-
gueil et la vanité. Les habitudes de simplicité s'établiront
alors naturellement.
Des magistratures locales émanées du pouvoir industriel
accompliront les fonctions de justice et de police ; mais
pour faire converger les activités sociales, chaque républi-
que aura un pouvoir central directeur et répressif, triant -
viral de trois banquiers âgés d'au moins 42 ans, et repré-
sentants respectifs du commerce, de l'industrie et de
l'agriculture.
RÉGIME POSITIF 407
r i
L'inertie collective des prolétairesl, toujours facultative,
fera respecter leur libre concours et sera leur dernière res-
,
source pour surmonter les violations graves et prolongées
de l'ordre sociocratique. La violence, abus de la force du
nombre, sera proscrite et le patriciât reconnaîtra que ; mal-
gré ses capitaux, il serait impuissant si les travailleurs n'uti-
lisaient point ces instruments.
Les incapables par suite d'imperfection physique, intel-
lectuelle ou morale, enfants exceptionnels du Grand Être,
seront nourris et utilisés sans assimilation avec les servi-
teurs normaux ; les mendiants parmi les pauvres, les oisifs
parmi les riches, ne méritent d'être flétris du titre de para-
sites que s'ils ne possèdent aucune aptitude sociale compen-
sant leur nullité industrielle. Ils peuvent former aux extré-
mités de l'organisme prolétaire, deux appendices naturels
respectivementpropres à condenser et compléter son contrôle
universel.
L'ensemble de la famille humaine n'exigera qu'un seul
gouvernement spirituel sans mélange d'empire temporel.
Le sacerdoce, appuyé sur toutes les classes, préviendra et
résoudra les conflits, préparera et secondera les opérations.
Comme l'égoïsme collectif tendra à substituer au dehors
le monopole à la conquête, et à établir au dedans le despo-
tisme de la richesse ou celui du nombre,il faudra proclamer
la subordination continue de la Patrie à l'Humanité, comme
aussi nécessaire que celle de la Famille à la Patrie, convic-
tion que seconderait la réduction territoriale de chaque so-
ciocratie, en la préservant d'une vaine tendance à subsister
par sa seule industrie et à s'affranchir de toute dépendance
extérieure,
1. Ce que nous nommons aujourd'hui la grève, procédé d'aclion qui
se généralise peu à peu dans les différends populaires contre les riches
ou 1 t*imc les pouvoirs publics.
-408 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Renonçant au monopole et à la conquête, le vrai citoyen


aimera noblement son pays en s'efforçant de diminuer ses
imperfections pour mieux l'adapter au service de l'Hu-
manité.
En poursuivant l'évolution occidentale qui a déjà fait ré-
puter barbare l'emploi de l'homme comme moteur et lui a
substitué les animaux, domestiques, on chargera les agents
aveugles de fournir toute la puissance matérielle qui nous
est nécessaire.
Un essor plus complet de la mécanique allégera la tâche
de nos auxiliaires animaux en tirant parti d'immenses forces
naturelles inutilisées, peut-être arrivera-t-on même à se ser-
vir assez bien du coeur et de l'esprit de ces alliés animaux,
pour leur confier la principale surveillance de ces forces
naturelles.
Notre sollicitude devra enfin s'étendre jusqu'au domaine
inorganique, envers lequel on subordonnera la destruction à
la construction, n'oubliant jamais que, même là, tout caprice
est immoral.
V

TABLEAU DE LA TRANSITION FINALE

Embrassant pour la première fois l'ensemble des affaires


humaines et condensant l'amour et la foi dans l'activité, la
doctrine régénératrice démontre son aptitude universelle.
Cette religion ayant déduit l'avenir du passé doit régler
le présent pour l'adapter d'après sa source et sa destination
partout méconnues.
Surmontant ainsi l'anarchie moderne, elle améliorera le
gouvernement en décomposition croissante depuis cinq siè-
cles, et sera appliquée à la vie publique siège du principal
désordre.
Inaugurant la morale universelle, elle réglera la conduite
des peuples avant celle des familles ou des individus; s*
doctrine fournira la base de l'opinion publique et même les
formules officielles, aujourd'hui inspirées par un incohérent
mélange de rétrogradation et d'anarchie.
Par insurrection mentale de l'individu contre l'espèce,
résultée de l'impuissance des anciens dogmes, le principe
révolutionnaire consiste à ne reconnaître d'autre autorité
spirituelle que la raison individuelle, et il domine ceux
mêmes qui tentent d'instituer des convictions nouvelles.
Une synthèse partielle est impossible et le positivisme ne
fournirait qu'un vain aliment à l'exercice mental, s'il n'at-
teignait la plénitude religieuse au lieu de rester à l'état
410 PASSÉ, PRÉSENT ET AYENIR SOCIAL

[Link] éducation encyclopédique permettra à la


foi démontrable do remplacer les croyances invérifiables, le
sentiment complétant la raison envers la plupart des opi-
nions admissibles. Faire prévaloir des conceptions généra-*
les sur les notions spéciales, subordonner.l'instinct person-
nel au sentiment social, tels sont les deux offices que remplira
la vraio religion, la première difficulté étant d'instituer un
ordre qu'il n'y aura plus ensuite qu'à maintenir et déve-
lopper.
L'élaboration de cet ordre final se fera sans aucun recours
à la violence, contraire à une discipline où son élimination
se trouve érigée en devoir; le sacerdoce positif'prouvera
son aptitude en consacrant les pouvoirs qu'il conseille, sans
renoncer aux flétrissures.
Nos descendants feront remonter cet "ordre à l'époque où
la doctrine aura assez de plénitude pour comporter une ap-
plication continue à la conduite publique et privée, mais les
prêtres de l'Humanité doivent se regarder comme dô|.\ pla-
cés dans l'avenir qu'ils annoncent et préparent, pour déve-
lopper chez- les peuples et leurs chefs des moeurs aussi éloi-
gnées de la sédition que de la servilité.
Utilisant les autorités quelconques, ils les consacreront
quelle que soit leur origine si elles offrent quelque aptitude
sociale, et consolideront ces puissances mal établies, gênées
dans leur mission par les soins qu'exige leur conservation.
Leur religion, qui partout substitue le devoir au droit,
évitera des débats stériles et perturbateurs et s'occupera
d'utiliser les forces existantes plutôt que d'en réformer l'o-
rigine.
Aucun pouvoir ne peut en effet fructifier qu'en durant,
sa perpétuité tendant à y faire prévaloir les inclinations so-
ciales sur les impulsions personnelles au moyen desquelles
il a surgi.
TABLEAU DE LA TRANSITION FINALE 411

La nature absolue du catholicisme l'empêcha d'agir sur


les chefs politiques avant de les avoir convertis, mais le ca-
ractère relatif du positivisme le dispense d'un tel préambule ;
son influence sera pure et décisive puisque ses conseils
désintéressés ne seront accueillis qu'en vertu de leur pleine
opportunité.
Aux yeux de son sacerdoce, tous les hommes sont au-
jourd'hui des positivistes spontanés qui n'ont besoin que
d'être complétés, et pour modifier la vie publique, il suffit
que la situation ait fait surgir une volonté prépondérante et
responsable.
Cette condition est assez remplie en France depuis l'avè-
nement de la dictature qui dispense la doctrine de se sou-
mettre à des assemblées, toujours disposées à perpétuer
l'état révolutionnaire, même si leurs membres sont d'esprit
rétrograde.
Les gouvernants d'aujourd'hui n'ont d'autre doctrine di-
rectrice qu'un empirisme sceptique, cette lacune leur est
pénible car ils sont forcés d'invoquer des opinions qu'ils
méprisent et dont ils connaissent la déchéance universelle.
Sans aucune conversion, des conseils éclaireraient les
chefs qui surmontent l'anarchie parlementaire, surtout s'ils
conforment leur attitude universelle à la situation républi-
caine où la France est irrévocablement placée depuis deux
générations ; le positivisme utilisera cet ascendant partiel '
pour instituer la transition finale, à l'insu même des coopé-
rateurs principaux d'un tel mouvement. Sans ces condi-
tions la transformation complète exigerait plusieurs géné~
rations.
Il faut concilier dictature et liberté. Une pleins libarté
d'exposition "et de discussion est indispensable pour empê-
cher la dégénération de la dictature empirique en tyrannie
rétrograde, faire prévaloir la liberté spirituelle, et surmon-
413 PASSÉ, PRÉSENT UT AVENIR SOCIAL

ter le scepticisme dissolvant avec lequel nos hommes d'État


prêchent l'anarchie pour arriver au pouvoir, puis la rétro-
gradation lorsqu'ils le détiennent,
La religion nouvelle doit purifier nos moeurs politiques
de ce dénigrement et cle ce mensonge.
Plus la dictature affermit la tranquillité, mieux ressor-
tent les questions insurmontables qui concernent l'associa-
tion humaine ; l'impuissance du théologisme dans ce débat
est manifeste, et seul le positivisme surmontera le commu-
nisme.
Les praticiens qui répondent de l'ordre ne peuvent lais-
ser discuter famille et propriété, sans être assurés qu'elles
surmonteront les attaques métaphysiques ; or cette sécurité
n'existe que depuisl'avènement du positivisme, qui a prouvé
son aptitude organique en disciplinant des âmes que le théo-
logisme jugeait incurablemcnt anarchiques.
Remarquons que la liberté spirituelle inspire aujourd'hui
aux révolutionnaires autant d'aversion qu'aux rétrogrades,
l'on a pu voir, sous l'anarchie parlementaire interdire léga-
lement la discussion des dogmes métaphysiques, devenus
plus incapables que la doctrine théologique de soutenir un
véritable examen.
C'est méconnaître la situation républicaine que de la
croire favorable aux usurpations démagogiques, la com-
pression spirituelle nuit à l'ordre plus qu'au progrès, car
lorsque la discussion des bases de la société est interdite
malgré le calme matériel, l'instinct populaire regarde ces
bases comme indéfendables.
Toutes les utopies anarchiques doivent librement surgir
pour en permettre l'entière appréciation, et pour empêcher
jongleurs ou rêveurs de dissimuler leur inanité sous un si-
lence forcé, principale source de leur crédit.
La dictature garantissant l'ordre matériel, et l'indépen-
TAULEAU DE LA TRANSITION FINALE 413
dance spirituelle, supprimera toute entrave aux communi-
cations écrites, et réduira la police d'; U presse, même affi-
chée, à l'obligation de tout signer.
Cette garantie suffirait pour empêcher les abus que com-
porte l'examen nécessaire do la vie privée des hommes po-
litiques, surtout de ceux qui, prétendant au pouvoir spiri-
tuel, doivent le mieux prouver leur moralité.
Loin de favoriser le journalisme, cela éteindrait rapide-
ment cette institution anarchique née de l'impuissance du
théologisme, et vainement hostile au positivisme. La presse
périodiquo ne saurait prospérer dans un milieu désabusé
de la métaphysique, et la France sera délivrée de ce fléau
quand les affiches permettront de parler sans être obligé
de s'affilier à des coteries oppressives et incompétentes.
La « Presse des rues » inspire -aux lettrés une grande
antipathie, car les journaux ne peuvent soutenir la concur-
rence d'affiches gratuites et dignes, dont le sage emploi,
complété par de rares opuscules, suffirait pour régénérer
l'opinion publique.
Les clubs ne sont pas utiles pour préparer un régime où
l'exposition dispenserait delà discussion,mais pour prouver
qu'on ne redoute pas les réunions quelconques,il faut obte-
nir pour elles autant de liberté que pour les écrits.
Les clubs ne sont pas d'ailleurs, comme la presse, liés au
régime parlementaire, ils lui sont plutôt hostiles, et ainsi
que le montre la seule épreuve du passé français, ils secon-
deraient une digne dictature en opposant au parlementarisme
un antagonisme populaire.
La pleine liberté d'exposition et de discussion étant assu-
rée, non en vertu d'un droit anarchique, mais comme ga-
rantie d'ordre et moyen de régénération, on la compléterait
en abolissant tout budget théorique, théologique, métaphy-
sique ou scientifique, pour livrer la réorganisation des opi-
414 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

nions et des moeurs à la libre concurrence de toutes les


doctrines.
Cette épreuve démontrerait la supériorité de la religion
positive et on pourra alors lui confier l'éducation univer-
selle, sans cependant établir un monopole oppressif.
Son clergé devra jusque-là subsister au moyen des libres
cotisations de ses adhérents.
La restauration officielle de l'université est une grande
faute de Bonaparte, car les corporations métaphysiques
sont plus nuisibles et moins discréditées qu'aucun clergé,
leur institution abrutissante et corruptrice doit être abolie
comme complément de celle du régime parlementaire, qui
se recrute comme le journalisme au sein des collèges, ber-
ceaux des agitateurs philosophiques et politiques.
Les écoles spéciales pourraient aussi disparaître sans
compromettre aucun service public où privé, la liberté d'en-
seignement amènerait leur remplacement par des entrepri-
ses piivées, sur lesquelles la dictature n'exercerait qu'une
surveillance morale confiée à la police,plus éclairée et moins
oppressive que la justice.
La funeste institution des cloîtres scolastiques, qui ma-
nifeste et développe l'incurie des familles envers le pre-
mier de leurs devoirs, doit disparaître pour faire prévaloir
l'éducation domestique sur l'instruction publique.
.
Enfin la dictature étendra et perfectionnera l'instruction
primaire, la délivrera des puérilités littéraires, métaphysi-
ques ou théologiques, et elle deviendra purement théorique,
esthétique et morale, par un essor simultané du calcul, du
chant, du dessin, avec la lecture et l'écriture.
Cette fonction reviendra normalement aux mères, mais
des instituteurs publics en seraient chargés provisoirement.
La dictature dantonienne nous avait provisoirement dé-
livrés des compagnies scientifiques, coalitions permanentes.
TABLEAU DE LA TRANSITION FINALE 415

des médiocrités contre toute supériorité, et Ton devrait


cesser de salarier ces clubs théoriques en leur laissant
pleine liberté.
En compensation de cette suppression d'assistance maté-
rielle envers les quelques esprits recommandables qui dis-
simulent dans ces sociétés les nombreuses nullités, on
pourrait reprendre l'institution des pensionnaires, modo
fondé par Colbert avec la noble assistance des frères Per-
rault) et qui seconda longtemps à peu de frais l'essor des
vrais talents, dégénérant rarement en protection de médio-
crités intrigantes ou serviles.
La prétendue propriété littéraire sera abolie, la vénalité
des oeuvres sera privée d'une protection factice qui ne pro-
fite qu'aux médiocrités. En revanche, le gouvernement sub-
viendra aux frais d'impression des bons ouvrages, envers
lesquels les auteurs renoncent à la vente en gardant la mis-
sion de distribuer les volumes, sauf ceux réservés aux bi-
bliothèques civiques. Les dignes écrivains développeraient
ainsi eux-mêmes la police de leurs publications entravée par
l'intervention des libraires" dans un office qui ne leur appar-
tient point.
Dégagée de l'empirisme, la dictature s'affranchira des
formes parlementaires qu'elle a jusqu'ici laissées survivre ;
inconséquente ou mensongère, cette concession offre des
dangers moraux en suscitant l'espoir de ranimer une poli-
tique qui inspire encore des sympathies arriérées.
La subtilité métaphysique qui dislingue les lois des dé-
crets fut introduite par les légistes dantoniens pour éluder
les tendances monarchiques de la constitution, la dictature
progressive suivra une marche plus libre et plus noble en
s'attribuant directement toutes les responsabilités du pou-
voir temporel, sans formalités puériles ou vicieuses.
Il ne subsisterait d'autre assemblée politique que celle,.
416 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

triennale et dispensée do tout office législatif, qui consacre-


rait le premier mois de sa session à yoter l'ensemble du
budget, et les deux autres à contrôlor les comptes anté-
rieurs.
Chaque département enverrait a cette chambre financière
trois députés, choisis dans chacune des trois parties, agri-
cole, manufacturière et commerciale.
Pour leur élection il faut modifier le suffrage universel :
1° En transportant à 28 ans le début de la vie civique
et en établissant l'entière publicité de chaque vote, afin
qu'une digne responsabilité s'attache à celte opération révo-
lutionnaire où les inférieurs instituent leurs supérieurs ;
2" En autorisant la délégation personnelle et momentanée
du vote, qui permettra de concentrer les suffrages sans
choquer aucune susceptibilité. Cette institution ferait sur-
gir du peuple des chefs investis de sa confiance politique,
et vers lesquels pourra se diriger l'attention de la dictature.
Avec ces modifications, la maladie révolutionnaire se dis-
sipera paisiblement, à mesure que la réorganisation spiri-
tuelle fera mieux comprendre les conditions de compé-
tence, et sentir le besoin de concentrer le commandement.
La seule influence anormale que l'anarchie actuelle force
d'incorporer au gouvernement préparatoire sera ainsi ré-
duite autant que possible.
Ce vote triennal de l'impôt, restreignant en un temps
de dérèglement les pouvoirs de la dictature temporelle,
cesserait dans les moeurs définitives où l'opinion suffira à
tout surveiller.
La dictature régénérée, adoptant la devise Ordre et Pro-
grès, inaugurera la transition organique en repoussant toute
solidarité avec la perturbation militaire dont la consécra-
tion française est une véritable, aberration.
On devra faire réintégrer sa - première tombe à la dé-
,
TABLEAU DÉ LA f RANSITION FJNÀLB 4l9
pouillo du dictateur militaire, mis à l'écart par arrêt solen-
nel de l'Europe ; sa présence dans la métropole humaine
est incompatible avec l'avènement d'une paix inaltérable,
et l'effigie do Charlomagno, fondateur de la République
occidentale, devra être mise à sa place.
Pendant la période de transition se feront forcément de
nombreux mariages mixtes, permis à tout positiviste assez
affranchi des religions antérieures, pour participer passive-
ment à leurs cérémonies sans adhésion mensongère.
La compagne d'un positiviste devra cependant consentir
h contracter l'engagement du veuvage éternel, et à se char-
ger de l'éducation des enfants.
Le culte abstrait do la Femme et la fête publique de la
Vierge-Mère, incorporeront à la transition organique le meil-
leur résumé du moyen âge, car on n'instituera dignement ce
culte que si la maternité devient compatible avec la pureté.
Pour sentir combien la tendresse féodale a contribué à
l'incomparable suavité du type mystique de la femme, il
suffit de comparer son essor occidental avec son avortement
byzantin, malgré l'identité du dogme religieux.
Ce culte des croisés, loin d'annoncer l'ascendant univer-
sel du catholicisme, en marquait l'épuisement. Comme pré-
paration à l'adoration de l'Humanité, la Vierge tendait à
remplacer Dieu, qu'elle a supplanté chez les catholiques
méridionaux.
Le positivisme réalise l'utopie du moyen âge, en repré-
sentant tous les membres de notre grande famille comme
issus d'une mère sans époux, l'Humanité.
La transition organique comprendra trois phases :
Dans la première, une dictature empirique maintiendra
le calme matériel, et le sacerdoce de l'Humanité établira le
culte du Grand Être, dont l'essor déterminera la conversion
graduelle des hommes d'État.
37
4l8 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCUL

Dans la deuxième, la dictature encore étrangère à la vraie


foi, sera devenue irrévocablement progressive.
Dans la troisième et dernière, la dictature monocratique
se transformera en triumvirat, ce qui rendra le gouverne-
ment assez conforme au régime normal, mais suppose l'adhé-
sion complète des chefs à la foi régénératrice.
Pendant la deuxième phase auront lieu le remplacement
de l'armée par une milice, dont l'appel suffirait pour garan-
tir l'indépendance du foyer contre les coalitions rétrogrades,
et la suppression des milices bourgeoises qui ont rarement
rendu do vrais services pendant les orages antérieurs,et sont
devenues perturbatrices, n'offrant plus que des dangers
politiques sans compensations civiles.
On inaugurera l'irrévocable avènement d'une politique
pleinement pacifique, par la digne restitution do l'Algérie
aux Arabes,
On autorisera les coalitions industrielles des travailleurs,
au même titre que celles des entrepreneurs.
On diminuera la domination de Paris sur les provinces,
opprimées sous un excès de centralisation.
Il faut enfin parler de la lutte nécessaire entre le positi-
visme et le communisme, dernier état vraiment honorable
et dangereux de l'ensemble des instincts révolutionnaires.
L'éducation positiviste surmontera d'abord l'hostilité des
riches envers les grands, puis dissipera les dispositions qui
poussent les pauvres contre les' riches, dernier triomphe
qui indiquera l'avènement décisif de l'état normal.
Deux opérations systématiques et successives réfréneront
l'anarchie, d'abord urbaine, puis rurale.
L'aberration du prolétariat urbain se borne aux pensées
sans altérer les sentiments;une pleine liberté ne permettant
plus aux docteurs subversifs de dissimuler leur impuissance
sous la persécution, les prolétaires se convaincront bientôt
TABLEAU DE tA TRANSITION FINALS 419

sous l'influence de la religion universelle, qu'il ont séparé


vicieusement la concentration des matériaux et leur appro-
priation.
Ils reconnaîtront que la conservation d'un trésor périssa-
ble exige des organes spéciaux et responsables, remplissant
cet office d'utilité publique en pleine sécurité, condition
nécessaire à assurer leur digne activité,
L'anarchie rurale au contraire, altère sentiments et pen-
sée, et pousse à l'individualisme absolu en morcelant la pro-
priété à l'infini, Les instituteurs primaires seront ses doc-
teurs, et une frivole propagation des études scientifiques les
prépare à couvrir les sophismes ruraux d'une apparence
systématique.
La conversion des meilleurs communistes nous procurera
de précieux auxiliaires dans la lutte décisive pour la soli-
darité et la continuité, enfin le positivisme instituera les
mariages sacerdotaux, faisant disparaître l'ignoble appré-
ciation du sexe affectif consacrée par la foi catholique, et
prescrivant à ses prêtres l'union conjugale comme garantie
du perfectionnement moral, au lieu d'en faire une conces-
sion dégradante à des appétits que l'on doit réprimer,
L'ordre d'avènement des peuples à l'état final me semble
devoir être le suivant : France, Italie, Espagne, Angleterre,
Allemagne.
L'oppression anglaise, extérieure à l'Occident, ne pèse que
sur des populations retardées ; l'élément germanique est
classé très loin parce qu'il opprime des Occidentaux plus
civilisés que lui, et il est le moins dégagé du régime mili-
taire et de l'état théologico-métaphysique, en sorte qu'il
parviendra le dernier au terme général de la révolution
moderne.
La conversion des âmes d'élite, puis celle plus lente des
milieux populaires, dissiperont la perturbation causée par
420v PASSÉ, PRESENT tT AVENIR-SOfilAt

l'épuisement des anciennes croyances et l'apparento impos-


sibilité de les remplacer.
Il resto enfin à systématiser la théorie historique do l'Isla-
misme, d'après l'ensemble de son passé.
A mon insu, je participais aux préventions émanées con-
tre lui du milieu catholique, co qui me fit porter un juge-
ment erroné sur son influence sociale, tant à l'est qu'à
l'ouest du monde romain.
Chacune des deux synthèses monothéiques instituées par
.
saint Paul et Mahomet, a complété à sa manière la prépa-
ration humaine, et toutes deux sont propres à seconder
l'avènement de la religion finale.
Ces deux systèmes furent destinés à dominer deux par-
ties de l'empire romain qui avaient élaboré, l'une l'essor
esthétique et scientifique, l'autre l'essor social.
L'avortement du byzanlisme, conforme à l'ensemble des
antécédents grecs, amena le vrai catholicisme ébauchant la
division fondamentale des pouvoirs, à se qualifier de romain,
montrant ainsi lui-même l'inanité de ses prétentions à l'uni-
versalité.
Ce contraste était sensible dès la première phase du
moyen âge, et Mahomet institua le monothéisme des chefs
en consolidant la confusion des pouvoirs, comme saint
Paul avait institué le monothéisme des sujets en séparant
ces pouvoirs.
Le premier disciplinait l'obéissance, le deuxième le com-
mandement.
Les Latins, très disciplinables, demandaient en effet un
.
sacerdoce indépendant qui fit prévaloir la morale chez leurs
chefs, tandis que les Grecs indisciplinés devaient subir une
énergique concentration que l'islamisme seul pouvait systé-
matiser.
Leur population sacrifiée à l'essor intellectuel ne saura
.
TABLEAU DB LA TRANSITION FINALE 42}

se conduire qu'après une complète régénération positive.


L'islamisme institua donc un peuple de patriciens, afin
de régir par un monolhéismo dominateur ceux que le Sénat
romain absorbait auparavant sous le polythéisme social.
Après les croisades s'établit l'équilibre, uno transaction
tacito mais décisive laissa les musulmans consolider leur
établissement greo, malgré les invocations byzantines do
l'appui latin. Cet accord spontané marque le début de la
diplomatio stationnaire, qu'une étude irrationnelle do la
révolution occidentale fait remonter seulement à la décom-
position du catholicisme.
Jusqu'à ce quo la transition positive soit assez avancée,
on no saurait pas plus concevoir les Grecs sans les Turcs,
que les Turcs sans les Grecs, d'après l'impuissance de3 uns
à se nourrir, et des autres à se gouverner.
Par une singulière contradiction, la Russie a adopté le
dogme byzantin construit pour séparer les pouvoirs, et un
régime qui les confond.
Cela doit susciter de graves et profonds orages, et l'au-
tocratie de cette confuse agglomération devra avoir soin
de subordonner sa politique à l'état sociologique de la Rus-
sie, encore moins affiliée à l'occidentalité que la Turquie.
La conception de l'avenir ainsi développée, résulte de
l'étude d'un passé dont l'explication générale est irrécusa-
ble, et permet de comprendre et de régler le présent.
Le Grand Etre inaugure ainsi sa providence en appli-
quant la connaissance de ses lois statiques et dynamiques,
à l'appréciation de son avenir et de la transition qu'il exige.
Son sacerdoce peut alors systématiser l'existence sans le
secours de révélations, sans arbitraire îii confusion, car la
subordination du subjectif à l'objectif est complète. Il peut
conseiller une existence dont il saisit bien le véritable en-
semble, dont toutes les spéculations tendent à consolider
432 PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

l'amour universel, et dont les moindres actes dérivés de


cette source affective unique, acquièrent autant de noblesse
que do consistance.
Incompatible avec le point de vue collectif, la synthèse
absolue ne dut son efficacité sociale qu'à l'instinct empiri-
que de son sacerdoce, tant qu'il resta progressif. Elle exa-
gérait le type humain et méconnaissait l'empire matériel,
La minorité du Grand Etre est aujourd'hui terminée puis-
que est pleinement conçu son état final, où la prévision
sociologique et l'amour universel remplaceront le théolo-
gisme et la guerre. Sa constitution religieuse est détermi-
née par la décision qui a placé le culte avant le dogme, et
celui-ci avant le régime.
CONCLUSION TOTALE

Dès 18io, Auguste Comte avait pleinement apprécié l'en-


semble de sa carrière, dont la seconde moitié devait d'après
lui transformer la philosophie en religion, comme la pre-
mière avait changé la science en philosophie,
Ayant fondé une doctrine philosophique, la Sociologie,
capable de susciter des convictions fixes et communes, il
pensa qu'elle ne pouvait suffire pour réorganiser, si elle
n'embrassait à la fois sentiment, intelligence et activité. C'est
le but de ce dernier traité.
Cette religion positive est destinée \ .égénérer la culture
mentale, mais sa principale mission concerne l'existence so-
ciale compromise par l'épuisement du règne do Dieu que
l'Humanité peut remplacer.
L'empirisme pratique qui néglige la reconstitution spiri-
tuelle est vain et perturbateur, tout autant que l'empirisme
théorique qui veut instituer la science indépendammentde
toute philosophie, et la philosophie sans religion. « Ai» nom
« du passé, pour l'avenir, les serviteurs théoriques et les
« serviteurs pratiques de l'Humanité saisissent la direction
« des affaires terrestres, pour construire la vraie providence,
« morale, intellectuelle et matérielle ; ils excluent de la
« suprématie politique les divers esclaves de Dieu, catho-
« liques, prolestants ou déistes, comme étant à la fois arrié-
« rés et perturbateurs. »
Le positivisme réunit les qualités opposées des deux mo-
424 PASSÉ, PBÉSENT ET AVENIR SOCIAL'
l
nothéismes précurseurs ; il convient mieux que le catholi-
cisme aux inférieurs dont il ennoblit l'obéissance, et conso-
lide mieux que l'islamisme le digne empire des supérieurs.
Ses adeptes deviendront de part, et d'autre les seuls
organes do la double population subjective, auprès des vi-
vants aveuglément insurgés les uns contre leurs maîtres,
les autres contre leurs juges.
Seul il peut transformer démocrates et aristocrates on
sociocrates.
Sans attendre la transition qu'ils doivent diriger, les
posi'ivistes peuvent immédiatement recommander leur reli-
gion en développant en eux le perfectionnement moral qu'elle
fait prévaloir. Leur foi se manifestera en les rendant plus
sobres et plus chastes, exacts dans l'accomplissement des
obligations de leur profession. Ils donneront entreeux l'exem-
ple de la fraternité et de la commune vénération pour leur
chef.
Ils exerceront ainsi, sur un milieu déréglé, une tutelle
nécessaire pendant toute la transition organique.
Ainsi surgira un empire dont ceux qui les entourent ne
pourront se dégager qu'en se régénérant comme eux.
Quand les conservateurs empiriques, impuissants contre
l'anarchie, auront remis le gouvernement aux positivistes
seuls capables de surmonter le communisme, la foi la plus
complète et la plus active caractérisera les chefs, la néga-
tion et le doute deviendront comme la rétrogradation, le
symbole de la subalternité politique.
Le positivisme doit abandonner tout espoir d'obtenir assis-
tance efficace des littérateurs interposés entre les penseurs
et le public, et qui empêchent la propagation de la vérité.
Ils mêlent en effet toujours leurs propres aperçus aux con-
ceptions qu'ils entreprennent de transmettre, et le danger
d'une telle intervention oblige A. Comte d'étendre cette ap-
CONCLUSION TOTALE. 425
préciation aux trois littérateurs qui, en Angleterre et en
France, ont affranchi le positivisme d'un silence concerté.
Tous trois sont finalement restés incapables de surmon-
ter leur origine protestante et leurs habitudes révolution-
naires.
Le premier inventa la tactique qui s'efforce d'opposer la
Philosophie positive à la Politique positive.
Le second abandonna la société positiviste, sans recon-
naître dans la crise dictatoriale la préparation spontanée du
triumvirat systématique qu'il avait spécialement adopté.
Le dernier, moins incomplet que les deux autres, offrit
cependant une vérification de l'inconsistance des littérateurs,
en donnant son adhésion au plus méprisable des systèmes
d'hypocrisie théologique.
Il faut donc attendre que l'ensemble de l'exposition delà
religion universelle soit devenu familier, l'assistance de
propagateurs consciencieux ne peut manquer à la foi la
mieux susceptible d'inspirer le concours sans altérer l'in-
dépendance, et une admirable anomalie indique déjà cette
coopération normale.
Une femme éminente (miss Martineau), au lieu de s'éri-
ger en juge, a noblement rempli avec une incomparable
efficacité, l'office de rapporteur.
« Je suis obligé d'ajourner le choix d'un successeur, et
« je déclare que si je disparaissais avant de le découvrir,
« le positivisme se développerait mieux d'après les libres
« efforts de dignes disciples, que sous l'autorité d'un chef
« insuffisant, surtout d'un littérateur quelconque *. »

1. Entre les deux premiers volumes de la politique positive, en 1852,


Auguste Comte avait public le Cutëchismc positiviste, essai de \ulgeri-
salion sous forme de conversations entre une femme et un prèlre de
l'Humanité dans lequel on ne trouve guère d'idées qui ne figurent dans
les autres ouvrages, On n'en donnera donc aucune analyse.
SYNTHÈSE SUBJECTIVE

TOME I*r.
— Système de logique positive ou traité
de philosophie mathématique.

RÉSUME DE LA PHEFACB ET DE L'iNTRODUCTIOX

Ce volume est le premier des trois éléments, théorique,moral


et pratique, d'une synthèse qui sera exposée en quatre tomes et
qui est le complément nécessaire de la Politique positive, résul- ,
tée elle-même de la Philosophie positive.
Le système de morale positive, deuxième de ces éléments,
aura deux volumes consacrés respectivement à la morale théo-
rique et à la morale pratique.
Le système d'induslrie positive, troisième et dernier de ces élé-
ments, sera publié en 1861 '.
Dans ce nouveau traité de philosophie mathématique, le point
de vue scientifique se subordonnera au point de vue philoso-
phique, qui sera lui-même dominé parle point de vue religieux,
unique source de consécration et de discipline.
L'utilité de l'essor scientifique individuel est de nous procu-
rer, par une suite d'exercices, une saine méthode à la fois dé-
ductive et inductive.
« Induire pour déduire afin de construire, >
Telle est la formule générale de la logique positive.
Surgie chez les vrais poètes, généralisée chez les philosophes,
la méthode subjective place la puissance synthétique au-dessus

[Link] premier volumo de la synthèse subjective parut seul, la mort


d'Auguste Comte empêcha les aulros publications.
SYNTHÈSE SUBJECTIVE 427
des fac ultés analytiques et consacre la raison au service du sen-
timent,au nom de l'extension et de la liaison de nos conceptions
quelconques.
La supériorité de ce régime ressort du contraste entre la gran-
deur et la cohérence des constructions poétiques, et la dispersion
et l'étroitesse de la plupart dès conceptions scientifiques, même
mathématiques. Il rend possible l'institution d'un parallélisme
entre les troisauxiliaires de la pensée,signes,images,sentiments,
et les trois objets de sa contemplation ou de son adoralion,
Espace, Terre, Humanité.
Dans le travail intellectuel, les signes assistent la pensée en
rappelant les images, celles-ci la secondent en réveillant les sen-
timents.
Enfin, toute la hiérarchie encyclopédique peut être condensée
historiquement et dogmatiquement dans la progression ; Logi-
que, Physique, Morale.
La subordination de la logique à la morale la réduit systéma-
tiquement aux spéculations exigées par la préparation normale
de la science finale.
Son domaine comprend, le calcul, la géométiie et la mécani-
que, puisque la seule existence commune à tous les êtres appré-
ciables se réduit à trois attributs, nombre, étendue, mouvement.
La logique positive sera enseignée en deux années :
Première année. — Calcul arithmétique (16 leçons). Calcul
algébrique (16 leçons).Géométrie préliminaire (16 leçons).Gêo-
métrio algébrique (16 leçons).Géomélrie différentielle (16 leçons).
Deuxième année. — Géométrie intégrale (20 leçons). Mécani-
que générale (20 leçons) '.
Comme conclusion, le choix des prêtres de l'humanité se ferait
sur trois thèses imprimées à trois mois d'intervalles sur la Logi-
que, la Physique et la Morale, chaque thèse étant suivie d'un
examen oral une semaine après sa publication.

I. Le développement do ces sept chapitres est assez sobre, contraire-


ment aux habitudes d'A. Comte, utile pour la direction de renseigne-
ment, il est trop spécial pour être examiné ici.
BIBLIOTHÈQUE POSITIVE

POÉSIE {éditions sans aucune noté).

Iliade. Odyssée. Eschyle. Sophocle. Aristophane. Pindare.


Théocrile. Daphnis et Chloé (Longus). Piaule. Térence. Virgile.
Horace. Lucain. Ovide. Tibulle. Juvénal.
Fabliaux du moyen âge (Legrand d'Aussy). Dante. Arioste.
Tasse. Pétrarque. Théâtres de Métastase et d'Alfiéri. Les Fian-
cés, de Manzoni. Don Quichotte et Nouvelles de Cervantes. Théâ-
tre espagnol, recueil de don José Segundo Florez. Romancero
espagnol.
Théâtres de Corneille, Molière, Racine, Voltaire. Fables de
Lafonlaine, Lamollc, Florian. Gil Blas de Lesage. La Princesse
de Clèves Paul et Virginie. Le dernier Abencérage. Les Mar-
tyrs, de Chateaubriand.
Théâtre de Sheakespearc. Paradis perdu et poésies lyriques
de Millon. Robinson Crusoé et le vicaire de Wakefield. Tom
Jones par Fielding, traduction Chéron. Waller Scott (Ivanhoé-
Waverlcg. Quentin Durward. La Jolie fille de Perth. L'officier
de fortune. LesPurilains. La prison d'Edimbourg, L'Antiquaire).
Byron, oeuvres choisies.
Goelhe, oeuvres choisies.
Mille et une Nuits.

SCIENCE
Arithmétique. Algèbre. Géométrie. Trigonométrie.
Géométrie analytique d'Auguste Comte, précédée de la géo-
métrie de Descartes.
BIBLIOTHEQUE POSITIVE
4îÔ

Statique et mémoires de Poinsot sur la mécanique.


Cours d'analyse de Navier, et réflexions sur le calcul infinité-
simal, de Carnot.
Cours de mécanique de Navier (École Polytechnique).
Théorie des fonctions (Lagrange).
Astronomie populaire d'Auguste Comte, et les Mondes, de
Fontenelle.
La Physique mécanique de Fischer, traduite et annotée par
Biot.
Manuel alphabétique de philosophie pratique par John Carr.
Chimie de Lavoisier. Statique chimique de Berthollet. Élé-
ments de chimie par James Graham.
Anatomie. Physiologie. Biologie. Histoire naturelle.
Organisation des animaux (Blainville). Philosophie zoologi-
que (Lamark).
Discours sur les animaux (BufTon).
Traité sur les airs, les eaux et les lieux (Hippocralc).
Éloges des savanls (Fontenelle et Condorcet).

HISTOIRE

Géographie universelle.
Histoire ancienne (Hecren).
Hérodote. Tacite. Thucydide. Vies do Plutarquc. Commen-
taires de César.
Voyage d'Anacharsis.
Histoire de l'art chez les Anciens (Winckelmann).
Décadcnco romaine (Gibbon).
Europe au moyen âge (Hallam).
Histoire ecclésiastique (Fleury).
Abrégé d'histoire de France (Bossucl).
Révolutions d'Italie (Domina).
Abrégé d'histoire d'Espagne.
Histoire d'Angleterre (Hume).
430 •
PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR SOCIAL

Histoire de Charles Quint (Robcrlson). ;


Mémoires de Benvenuto Cellini.
Mémoires de Commines.
Testament politique deRichelieu. Vie de Cromwell.
Mémoires de Mm5 do Motleville.
Siècle de Louis XIV (Voltaire).
Révolution française (Mignet). Histoire des guerres civiles de
France (Davila) (en italien). »
Histoire moderne (Haaren).
Traité de la peinture (Léonard de Vinci).
Mémoires sur la musique (Grétry).

SYNTHÈSE

Politique et morale d'Aristote.


Bible. Coran.
Cilè de Dieu (saint Augustin). Confessions (saint Augustin).
Traité de l'amour de Dieu (saint Bernard). Imitation de Jésus-
Christ, l'original et son adaptation en vers, de Corneille.
Catéchisme cl exposition de la doctrine catholique (Bossuet).
Politique sacrée (Bossuet). Histoire des variations protestantes
(Bossuet). Discours sur l'histoire uuiverselle (Bossuet). Novum
organum (Bacon;. Discours sur la méthode (Descartes).
Pensées de Pascal. Pensées de Vauvenargues.
Interprétation de la nature (Diderot). Essai sur le beau (Dide-
rot). Sur les sourds et sur les aveugles (Diderot).
Avis d'une mère (M0" de Lambert).
Esquisse historique (Condorcel).
Essais phisosophiques (Hume). Essai sur l'histoire de l'astro-
nomie (Adam Smith).
Traité du pape (de Maislre).
Théorie du Beau (Barlhez).
Rapport du physique et du moral de l'homme (Cabanis).
Lettres sur les animaux (Georges Leroy).
BIBLIOTHÈQUE POSITIVE "" ,43L
Notice biographique sur Auguste Comte
Séparation générale entre les opinions et les désirs
...
Sommaire appréciation de l'ensemble du passé moderne.
Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser
5
8
11

la société
Considérations sur les sciences et les savants
Considérations sur le pouvoir spirituel
Discours sur l'esprit positif :
.... 21
49
59
76
Évolution de l'esprit humain.— Incompatibilité de
la science et de la théologie. — Décomposition du sys-
tème théologique et féodal. — Systématisation de la
morale cl essor du sentiment social.

Cours de Philosophie positive


Méthode positive : 107
Attaque contre la métaphysique et rôle de la phi-
losophie positive. — Classification des sciences. —
Des hypothèses scientifiques.
Science sociale :
»...
Le problème social.—Marche do l'evolulion sociale.
121

— Rôle social de l'intelligence. — Séparation des


pouvoirs kpiriluel et temporel. — Transformations
amenées par le régime calholico-féodal. — Origines
28
,431
,
\ TABLE DES'MATIÈRES '\
' " y Pages",'
_/ _v • -
du mouvement spirituel moderne.—De l'essor indus-',
s ^

triel.—L'évolution métaphysique ou révolutionnaire.


Historique de la crise révolutionnaire.
— Des rela-
'lions entre peuples. — Hypothèses sur l'avenir.

Politique positive
Résumé de la Préface 173
Vues d'ensemble
Introduction au système de politique positive
Statique sociale
Théorie de la religion ou de l'unité humaine.—En-
.... 175
228
251

semble du problème humain et théorie de la propriété.


— Théorie de la famille. — Théorie du langage. —
Théorie de l'organisation sociale.—Théorie de l'exis-
tence sociale. — Limites de variation de l'ordre hu-
main. — Conclusions de la statique sociale.
Dynamique sociale, ou philosophie de l'histoire. 323
. . .
Introduction. — Théorie fondamentale d'évolution
et démonstration des trois grandes lois sociologiques.
Élude du fétichisme. Étude de l'état théocrati-
— —
que et du régime des castes ou polythéisme conserva-
teur, — Élude de l'évolution grecque ou polythéisme
intellectuel. — Élude de l'incorporation romaine ou
polythéisme social. Étude de l'initiation catholico-féo-
dale.— Appréciation de la double révolution qui sé-
pare le moyen âge du présent, ou élaboration des
éléments de l'ordre définitif.
IJavenir de l'humanité déduit de son passé 361
MATINSr, IMPRIMERIE CHARLES COLIN

Vous aimerez peut-être aussi