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La forêt : espace de liberté et d'amour

Dans 'Dans la forêt' de Jean Hegland, Nell et Eva, deux sœurs orphelines, vivent une aventure de solastalgie dans une forêt de séquoias après l'effondrement de la civilisation. Le roman explore la relation entre les sœurs et leur connexion à la nature, illustrée par une scène d'amour entre Nell et Eli, qui symbolise la liberté et la renaissance de Nell au sein de la forêt. Cette scène met en lumière la tension entre le lien sororal et l'éveil de Nell à une vie plus intime et en harmonie avec la nature.

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La forêt : espace de liberté et d'amour

Dans 'Dans la forêt' de Jean Hegland, Nell et Eva, deux sœurs orphelines, vivent une aventure de solastalgie dans une forêt de séquoias après l'effondrement de la civilisation. Le roman explore la relation entre les sœurs et leur connexion à la nature, illustrée par une scène d'amour entre Nell et Eli, qui symbolise la liberté et la renaissance de Nell au sein de la forêt. Cette scène met en lumière la tension entre le lien sororal et l'éveil de Nell à une vie plus intime et en harmonie avec la nature.

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Introduction :

Dans la forêt, de Jean Hegland, relate l’aventure de solastalgie de Nell et Eva, deux sœurs
orphelines subsistant dans la maison de leurs parents dans une forêt de séquoias, loin d’un monde
civilisationnel éteint du fait d’incendies, de coupures de courant et d’un chaos généralisé, qui a
provoqué une rupture dans le quotidien des deux protagonistes, élevées entre trajets en ville et vie
dans la forêt par des parents marginaux. Le roman, véritable fable écologique, narré par Nell à la
première personne du singulier, est fragmenté entre épisodes dans le monde d’avant et le monde
d’après le début de l’apocalypse/catastrophe, et se construit sur une dichotomie entre la relation
sororale et la relation avec la nature des deux personnages.
L’extrait sur lequel nous travaillons s’inscrit dans un contexte tendu dans le roman par rapport à la
relation entre sœurs puisque Nell vient de retrouver Eli, son amour pré apocalypse. Celui-ci vient
passer quelque temps chez les deux sœurs, au mécontentement d’Eva, qui n’apprécie guère voir
son quotidien dérangé. Sa sœur, aux anges, l’a accueilli au contraire à bras ouverts. En une belle
journée, Eli, dans notre extrait, propose à Nell d’aller se balader dans la forêt, ce qui déplaît
visiblement à Eva, sans qu’elle n’en dise mot. Les deux amoureux s’en vont batifoler dans la forêt,
organisme vivant et presque personnifié, à l’inverse d’Eva qui reste dans la maison, lieu
d’enfermement et d’obscurité. Nell y redécouvre la forêt, main dans la main avec son amoureux,
mais aussi et surtout la souche, une haute et large souche creuse de séquoïa millénaire, couverte
de mousse, de lichen et tapissée de feuilles, mais qui est aussi le terrain de jeu de son enfance où
elle s’amusait avec sa sœur, qui devient ici lieu de désir, puisqu’elle et Eli commencent alors leur
première liaison charnelle hésitante et tâtonnante. Finalement, les deux amants prennent
confiance et ne forment qu’un au milieu des feuilles, dans la forêt, dans une réelle symbiose avec
la nature.
Par conséquent, nous pouvons nous demander : Comment, à travers cette scène d'amour, la
forêt et la souche deviennent-elles lieu de symbiose avec la nature, en rupture avec l'enfermement
de la maison et l'ordre de la civilisation ?
Nous allons d’abord démontrer que la forêt est un réel un espace de liberté au cours de l’extrait,
puis nous verrons dans quelle mesure nous assistons à une scène d’amour en relation avec Gaïa,
et nous observerons finalement en quoi la scène constitue une renaissance symbolique de Nell,
personnage principal.

I. La forêt comme espace de liberté

Tout d’abord, cette scène illustre en quoi la forêt est un espace de liberté, car on voit s’opérer un
retour en enfance pour les deux personnages qui se baladent dans la foret, qui devient un lieu de
fuite, ce qui permet le développement du lien de Nell avec la nature tandis que le lien sororal est
mis à l’épreuve dans le passage.

A) Un retour à l'enfance

On assiste donc en effet à un retour à l’enfance. On retrouve le lexique du jeu, de l’amusement et


des verbes d’action lié à l’enfance et à ses jeux innocents : « nous avons détalé », «couru à perdre
haleine », « sauté par-dessus », « ai-je plaisanté », « j’ai commencé à grimper », « bientôt nous
jouions à chat », "haletant et riant" etc.
Un retour à l’enfance, mais aucun sens négatif ici, au contraire ; le ton est poétique, l’atmosphère
légère, la nature environnante décrite avec lyrisme semble elle-même enfantine ; par exemple,
l’emploi du verbe « gazouillait » rapportant à l’« apres la pluie »,, l’évocation des « bourgeons »
rappelant les nouveaux-nés, l’eau, le ruisseau, les feuilles et la pluie, en lien avec les jeux et
l’enfance, le tout étant baigné de lumière comme en témoignent les adjectifs « étincelants » et
« luisants ». La nature brille ici de la lumière de l’enfance retrouvée.
Eli et Nell se baladent dans la forêt durant tout le début du passage, de la page 175 à 178, jusqu’à
ce qu’ils trouvent la souche, qui est un lieu de souvenir, et pour y parvenir, Nell retrace le chemin
de son enfance, celui qu'elle empruntait avec sa sœur. Plus qu’un retour à l’enfance, c’est un
retour aux souvenirs, une remémoration une réminiscence convoquée par la nature. Nell se
rappelle à plusieurs reprises de son enfance passée à jouer dans la foret avec sa sœur ; "l'époque
où Eva et moi jouions aux Indiens", « on jouait ici, Eva et moi, autrefois ». Ces scènes de jeu dans
la foret, non décrites mais évoquées dans le roman, entrent en contraste avec les multiples scènes
de souvenirs ou de flashback à la ville, dans la maison, dans la société en bref dans la civilisation.
La discussion d’Eli et Nell est également intéressante ; Eli lui demande pourquoi les deux sœurs
ne jouent plus dans la foret, ce à quoi Nell répond "on a grandi je suppose". Ceci illustre l’idée
rousseauiste qselon laquelle les hommes et donc les enfants sont par nature liés et attirés à la
forêt, à Gaïa, à mère nature mais c’est la société qui les “pervertit”, les rattache à la matérialité, à
la civilisation . Et donc une fois que l’apocalypse survient, que la civilisation n’est plus, Nell revient
dans la forêt comme l’enfant qu’elle a été. Une reconquête de la nature s’opère ici. Cette idée est
illustrée par la comparaison « comme des enfants qu'on libère », lorsque Nell et Eli quittent la
maison pour aller dans la forêt. Ils sont libérés de l’attache de la maison renfermée sur elle-même
et peuvent aller explorer librement la foret.

Mais plus qu’un lieu d’escapade et d’aventure enfantine, plus qu’un terrain de jeu libre, la forêt
devient aussi un lieu de fuite.

B) Un lieu de fuite
La foret entre ainsi en contraste avec la maison close et silencieuse où l'on s'ennuie ; « « nous
avons laissé derrière nous la pièce à l’odeur de renfermé où nous marchions de long en large et
mangions et dormions et parlions » On retrouve ici l’opposition nature culture, illustrée par
l’opposition ville foret ou maison souche. Des que les deux personnages mettent les pieds dehors,
ils semblent plus legers, ils « courent » « détalent », « sautent », « jouent », autant de verbes
d’action traduisant la fuite vers la liberté, loin d'un monde où l'avenir est incertain, d’une maison
sombre obscure et renfermée en contraste avec la nature qui baignée dune lumière qui inonde le
passage ; « la lumière humide », « les feuilles des sequoias luisaient », « la foret étincelante ». Les
bois brillent d’une liberté retrouvée opposée à la l’enfermement dans la maison.
Les bois deviennent un lieu de libération et de fuite des contraintes morales, des codes de la
société, comme en témoigne l’aisance et la joie retrouvées ; "l'air lavait nos poumons", « comme si
je venais de me réveiller après une longue maladie ». Ici, Nell respire mieux, elle est débarrassée
de l’aliénation de la ville et de la civilisation, elle trouve dans la nature une liberté qu’on ne
trouverait jamais dans le monde moderne. Tout semble plus facile, ce qui est illustré par la
convocation du lexique de l’eau tout au long du passage ; Nell glisse et avance aisément dans la
foret aux cotes d’Eli ; « le torrent de lumière humide », « nous avons remonté le ruisseau », la
« riviere », le « ruisseau » accompagne les deux amoureux dans leur fuite de la maison vers la
foret et la liberté.
Cependant, cette liberté retrouvée semble avoir un goût amer pour Nell, qui abandonne sa
sœur et a même le sentiment de la trahir ; le lien entre Nell et la nature est développé au détriment
du lien sororal.

C) Un lien sororal mis à l'épreuve


En effet, le lien entre Nell et Eva est mis à l’épreuve ici, depuis quelques chapitres mais tout
particulièrement dans cette scène de la souche.
Nell est traversée par un sentiment de culpabilité malgré la joie d’être dans la foret avec Eli ; la
foret, bien qu’espace de liberté, ne l’est pas pleinement sans sa sœur. Le passage est encadré par
deux discussions avec Eva, une au début ou elle semble mécontente et donne des
recommandations prudentes à Nell et une autre a la fin, qui illustre son exclusion et leur
éloignement à cause du personnage d’Eli, qui les sépare. Le lien sororal encadre l’extrait, ce qui
montre qu’il est absolument central dans le roman, dans les hauts comme dans les bas.
Le texte est donc traversé par une tension triste entre les deux sœurs, comme en témoigne leur
échange conflictuel où Eva est « de dos », Nell parle «d’une voix mélancolique »,Eva répond et
laisse transparaître « une fraction de seconde de douleur à l’état brut » et une « mélancolie dans la
voix ». Les deux sœurs sont plongées dans un conflit silencieux, entre tristesse et trahison. La
complicité sororale est interrompue par la présence d’Eli, qui est cependant au second plan, Eva
est occupée à danser dans la maison « elle faisait des grands battements », « elle se tenait à la
barre » etc, tandis que Nell retrouve le lieu de l’enfance, la forêt, qui devient lieu de fuite et de
liberté. Ici, Nell s’éloigne de sa sœur pour se rapprocher de la terre mère, s’affirmer en tant
qu’individu lié à la Terre. En effet, les sœurs ont également besoin d’avancer en tant qu’individus,
elles doivent “cultiver” leurs liens à la nature comme Nell dans cet extrait.

II) Une scène d'amour en relation avec Gaïa

A) Une sensualité qui sous-tend le passage

Le cheminement entre la maison et la souche traduit une véritable progression du désir


charnel. L’environnement, dès les premières lignes, se charge d’une sensualité latente : le texte
insiste par exemple, sur la présence d’une « promesse de chaleur dans l’air », qui peut être lue
comme une prolepse annonçant la scène d’amour finale entre Nell et Eli. Mais cette chaleur est
omniprésente, elle est aussi évoquée dans l’opposition : « L’eau gouttait de toutes les feuilles et
brindilles, un après-la-pluie étincelant qui gazouillait tel un lointain ruisseau, tandis que celui tout
proche bouillonnait à la manière d’une rivière » qui exprime la montée de la tension amoureuse à
l’œuvre dans le passage. L’autrice a recourt à une synesthésie qui mêle aussi bien l’ouïe que le
toucher (« ses exquises gradations de texture et de température ») ou encore l’odorat (« la souche
dégageant une légère odeur de fumée ») permettant de représenter la nature comme un espace
sensoriel qui amène les protagonistes vers plus de sensualité. La forêt est aussi qualifiée de
printanière, saison des amours pour les animaux, une précision qui peut jouer le rôle d’indice pour
la suite. Par ailleurs, la progression vers la souche est jalonnée de verbes d’action exprimant un
érotisme diffus, on peut notamment citer les passages où Nell décrit son ascension par des
précisions corporelles telles que : « étreignant la colline avec les cuisses » ou encore « écartant
les mains de mon corps ». De plus, l’environnement en lui-même paraît également charnel,
organique : le ruisseau « gronde », verbe inattendu pour un simple cours d’eau, et qui traduit une
agitation des éléments. Ce grondement s’oppose à l’« eau dormante » qu’évoquait la sérénité du
visage d’Eva, comparaison utilisée au début du passage, une image de maîtrise qui témoigne du
glissement du couple sororal vers le couple conjugal. Arrivé à la souche, ce dernier découvre
qu’elle est de « la taille d’une chambre », lieu qui devient lui-même métaphore de l’intimité et du lit
conjugale. Cet espace se trouve isolé loin de toute civilisation dans un environnement sans autre
présence humaine que les deux protagonistes. Nell insiste sur cela en écrivant « pour la toute
première fois – nous étions vraiment seuls ». Ainsi, le chemin vers la souche met en scène une
ascension vers l’éveil du corps et de la sensibilité où Gaïa se convertit progressivement en
véritable présence féminine, enveloppante et protectrice, elle participe à l’initiation de Nell à une
vie plus adulte davantage en relation avec la nature.

B) La nature comme symbole féminin

Comme le dit Nell la forêt semble vivante, elle accompagne les deux amoureux dans leur
rapprochement. Elle est une incarnation de Gaïa, la déesse-mère dans la mythologie, une partie
de ce que l’on appelle plus couramment « mère nature ». Décrite comme humide, féconde, dont la
lumière du soleil qui la traverse est généreuse, cela fait de la forêt un lieu rassurant, chaleureux
comme pourrait l’être le ventre maternel qui abrite la vie. Il est en effet, possible de voir dans la
description de cette forêt que des éléments du paysage prennent des formes explicitement
féminine : « Les feuilles des séquoias luisaient, et les boutons durs et tassés des bourgeons,
comme de minuscules poings ou des tétons dressés, étaient partout. ». Tout comme Michel
Tournier, on comprend que Jean Hegland reprend le topos qui consiste à féminiser la nature, mais
son approche est plus subtile que celle réalisée dans Vendredi où les limbes du pacifique puisqu’il
ne s’agit pas de conquérir la terre au sens figuré comme lors de l’épisode des mandragores
puisqu’ici, Gaïa n’est qu’une partenaire secondaire à l’acte d’amour. Ici, l’autrice évoque le monde
utérin en passant par la symbolique de la souche du sequoia qui possède une forme creuse et qui
porte en elle une forêt miniature. De ce fait, cela donne l’impression que Gaïa entoure les amants,
l’acte d’amour se produisant dans le ventre du monde que Nell connaît, au cœur de la forêt. Cette
personnification de la nature rejoint les analyses de Philippe Descola, qui la décrit comme « une
mère nourricière, une marâtre rancunière ou une belle mystérieuse à dévoiler, un domaine que les
humains tenteraient de comprendre et de contrôler et dont ils subiraient parfois les caprices »
(L’Écologie des autres : l’anthropologie et la question de la nature). Par sa présence enveloppante,
Gaïa ne se contente plus ici, d’être un simple décor, elle participe au contraire, activement à la
rencontre des corps.

C) Un échange charnel partagé avec la nature

Dans cette scène, la fusion entre Nell et Eli dépasse la simple union humaine. Elle s’inscrit
dans un véritable triptyque formé par Nell, Eli et la forêt. Le passage traduit une communion totale
avec la nature, comme l’évoque Nell : « Nous aurions pu développer des racines, tellement nous
sommes restés là longtemps ». La nature ne se contente plus d’être un cadre, comme dans la tribu
des Achuars par analogie avec le rapport non utilitariste à la nature, elle devient un agent. Nell
remarque : « Parfois la forêt donnait l’impression de mener sa vie dans son coin, parfois elle
donnait l’impression de planer au-dessus de nous. » Ces paroles confèrent à la nature une
subjectivité propre, presque maternelle, comme si elle veillait sur les amants. Chaque élément du
paysage semble participer à leur union : la sève s’écoule, l’humus, les branches s’entrelacent.
L’acte d’abord se fait sous le regard et la présence du vivant. Mais la nature semble elle aussi en
osmose avec ce qui se joue entre les deux protagonistes, puisqu’alors qu’on les imagine enlacés,
ce sont les branches qui sont « entrelacés » et tandis qu’un liquide coule entre les cuisses de Nell,
la sève s’écoule du bois fantomatique. Une antithèse qui poursuit le lien entre Nell et la nature.
Cette idée rejoint la pensée animiste de Philippe Descola, pour qui certaines cultures conçoivent le
monde comme un ensemble d’êtres partageant la même intériorité « L'animisme, conçu comme
une continuité des âmes et une discontinuité des corps […] attribue une subjectivité aux plantes,
aux animaux et aux autres éléments du milieu, et établit avec ces entités des relations
personnelles : amitié, échange, séduction ou hostilité » (Modes d’être et formes de prédication,
Collège de France). Ainsi, Dans la scène de la souche, l’union entre Nell et Eli s’inscrit dans la
perspective d’une forêt devenue partenaire du lien charnel où le couple établit avec elle une
relation d’échange. En ce sens, cette scène illustre ce que Pablo Servigne nomme la «
renaissance post-effondrement », c’est-à-dire un retour aux liens organiques avec la Terre. L’acte
d’amour représenté comme un acte d’inclusion de la nature : les « feuilles de séquoia comme des
nœuds d’amoureux dans nos cheveux ».
Mais cette communion avec la nature engendre aussi une forme de renaissance de la part
de Nell.

III) La renaissance symbolique de Nell

A) Une nouvelle appropriation de la souche par l’élévation symbolique

Autrefois témoin du lien sororal, la souche devient à présent le lieu d’une expérience
individuelle. Ce lieu, d’abord associé à l’enfance et aux jeux partagés avec Eva, marque désormais
le passage à une féminité plus assumée. La souche n’est plus le lieu d’un passé révolu, mais celui
d’une initiation prenant la forme d’une ascension. La scène s’organise en effet, autour d’une
progression vers la lumière, qui s’oppose à l’obscurité de la maison. Dès le début, le texte met en
avant la clarté du jour : « Ce matin il faisait un temps clair et radieux », puis il précise que « la cour
[est] lumineuse gorgée de pluie » (p. 175), et enfin que « Plissant les yeux dans le torrent de
lumière humide, [ils ont] remonté le ruisseau. ». La lumière décrite comme un torrent, expression
oxymorique associant l’immatérielle au palpable avec l’évocation de l’eau, devient une métaphore
de la vitalité ; Dans la souche, Nell évoque d’ailleurs l’impression d’une élévation vers la lumière :
« Nous aurions pu […] Développer des ailes et nous élever tels des anges à travers le tunnel de la
souche jusqu’au ciel. » L’amour vécu dans la forêt est comme un moment suspendu, heureux,
dans un monde pourtant marqué par l’effondrement. De fait, cette lumière printanière, symbole de
renouveau accompagne la renaissance intérieure de Nell. La souche devient un espace de
réappropriation : « Je m’apprêtais à rétorquer que ce n’était pas ma forêt quand je me suis rappelé
la souche du séquoia que nous nous étions appropriée autrefois, Eva et moi. » ce qui est un signe
de son autonomie nouvelle. Par ailleurs, la scène semble se situer à la lisière entre deux mondes.
Hegland place Nell dans une position liminale, entre la maison et la forêt, entre la fidélité à sa
sœur, sa relation avec Eli et celle à la nature. La souche symbolise ce seuil : c’est un espace de
transformation et de réconciliation avec la forêt. Cependant si Nell expérimente une élévation
lumineuse c’est aussi pour mieux redescendre la colline en direction de la maison, lieu de ses
racines filiales.

B) L’acte d'amour comme apprentissage

Le passage donne lieu à un moment de sexualité initiatique qui fait écho à la renaissance
de Nell. Cette scène est authentique, maladroite ; elle ne cherche pas à idéaliser mais utilise au
contraire un jeu de contraste entre la beauté de la nature, la fusion des corps et la stricte réalité
non bonifiée, parfois presque décevante. Nell le dit elle-même : « Nous avons fait l’amour, bien
que tâtonné soit probablement un meilleur mot pour décrire ce qui s’est passé entre nous. » Elle
explique, par une accumulation, que les corps se sont entremêlés dans « une confusion de
boutons et une imbrication de manches de chemise et de jambes de pantalon ». La maladresse de
cette réalité contraste avec la nature environnante, immense et symbole de force vitale ; la phrase
« là, sur le sol froid de la forêt, où un séquoia avait poussé pendant mille ans, nous avons fait ce
que nous avons pu avec nous-mêmes » illustre la fragilité du moment. Malgré tout, la souche de
séquoia se fait ici la métaphore d’un accouchement symbolique : Nell naît à elle-même. Elle agit,
découvre et apprend ; elle n’est pas dominée par Eli dans cette union. Les rapports sont égaux,
charnels ; c’est un retour à une forme d’animalité, Nell parle d’« exhibitions de soi timides, avides,
et criblées de chair de poule. » en utilisant l’oxymore « timides, avides » cela donne l’impression
de gestes de plus en plus libre, instinctifs. Nell cesse alors de s’exprimer par l’intellect. Finalement
cela donne lieu à une prise de conscience plus générale : « J’étais heureuse avec quelqu’un
d’autre. » Une phrase simple qui marque un effet de rupture avec la maison, montrant que Nell est
capable de s’épanouir hors du duo sororal. Ce passage ne se présente donc pas comme une
scène érotique, mais comme une première expérience nécessaire pour Nell dans sa relation avec
Eli, qui prédit déjà que sa décision finale de le quitter pour Eva, sera difficile.
Mais notre extrait donne également lui à un réapprentissage de la nature environnante.

C) Nell en symbiose avec la nature

Nell semble se fondre dans la nature qui l’entoure. L’air, la lumière et la forêt participent à
son éveil intérieur. Elle se laisse littéralement pénétrer par les éléments : « l’air lavait nos
poumons », « je me sentais emplie d’une vie nouvelle », la nature devenant comme une force
purificatrice. A mesure qu’elle apprend à connaître Eli, elle réapprend à connaître la forêt, les
arbres lui paraissent plus gros et Eli, lui donne l’impression « de marcher avec un étranger ». Cette
redécouverte du monde extérieur correspond à un réapprentissage du vivant. Tout autour d’elle
forme un univers mouvant et sensible dans lequel elle s’intègre pleinement. Nell entre dans la
souche, qui « renferme une forêt miniature » pour mieux s’y intégrer aussi. Cela rappelle la phrase
de Sénèque que l’on retrouve dans la cinquième lettre à Lucilius qui affirme qu’il faut vivre « en
conformité avec la nature ». Cette idée rejoint la pensée de Philippe Descola qui distingue le
naturalisme occidental de l’animisme. Le premier est fondé sur la séparation entre homme et
nature, un mode que Nell semble quitter au profit d’un monde où tout est vivant et relié, le désir
humain et la vitalité de la forêt résonnant ensemble. Dans cette symbiose, Nell renaît : elle devient
un être du monde, consciente d’appartenir à un tout vivant.
Conclusion :

Ainsi, la forêt, symbole de liberté, et la souche, symbole d’union et de renaissance, sont deux
entités liées entre elles. La souche de séquoïa accueille ici l’union maladroite des deux amants,
mais aussi la prise de confiance de Nell, qui connaît une renaissance symbolique au cours de
l’extrait, découvrant le désir, le plaisir, et s’unissant avec la nature. Cette scène d’amour, centrée
sur Nell au détriment de la relation sororale, aspect central du roman, expose donc certes une
relation charnelle entre deux jeunes amoureux, mais montre avant tout la relation privilégiée que
Nell entretient avec la forêt et la souche. Celles-ci deviennent lieu de symbiose avec Gaïa, avec la
nature, en rupture avec le monde civilisé, la civilisation, représentée par la maison, qui sera par la
suite brûlée par les deux sœurs afin d’entrer véritablement dans la forêt et vivre au cœur de la
souche. Ici, plus qu’une opposition entre la civilisation et la forêt, la nature devient progressivement
la culture des deux sœurs.

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