Choc des civilisations : mythe ou réalité ?
Choc des civilisations : mythe ou réalité ?
Le choc
des civilisations
LES ESSAIS
Fantasme ou réalité ?
SOMMAIRE
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LE CHOC DES CIVILISATIONS
INTRODUCTION
« Je ne suis ni d’Athènes ni de Corinthe, Nous devons la force acquise par l’évocation du spectre du
je suis citoyen du monde. » « choc des civilisations » à une conjonction, celle inter-
SOCRATE venue entre un article de Samuel Huntington publié en
1993 sous le titre « The Clash of Civilizations » dans la
revue Foreign Affairs1, et un événement traumatisant, les
« Les événements d’hier expliquent
et n’expliquent pas, à eux seuls, l’univers actuel… attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis.
L’actualité se nourrit de toute l’évolution historique
vécue par l’humanité jusqu’à nos jours. » Ledit « choc des civilisations » est dans l’air du temps
FERNAND BRAUDEL depuis la fin de la guerre froide. L’objet de la présente
étude sera de montrer que ce nouveau paradigme est
également une nouvelle idéologie qui, dans un certain
sens, vient remplacer une idéologie marxiste exténuée
1. Article qui sera prolongé par un livre publié en 1996, The Clash of Civilizations and the
Remaking of World Order, New York, Simon and Schuster.
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LE CHOC DES CIVILISATIONS LE CHOC DES CIVILISATIONS
pour expliquer l’état du monde et de nos sociétés. intellectuels vis-à-vis des axiomes du marxisme2,
Le marxisme avait produit – non sans se fixer pour aucune raison de souscrire d’emblée à un nouveau para-
ambition de constituer une critique des idéologies – digme totalisant, surtout aussi sommaire. On pourrait
un système qui posait comme principe que les infra- affirmer, à ce stade, que le choc des civilisations demeure
structures économiques constituaient l’explication en introuvable comme principe explicatif, même s’il existe
dernier ressort des phénomènes collectifs. Les super- bien des civilisations et des conflits liés à des données de
structures de la société, le droit, la morale, la politique, civilisation. Ils sont d’ailleurs difficiles à cerner dans leur
les idées, la religion étaient déterminés en dernière appréhension, mais après tout le fait que les infra-
instance par les forces productives et les rapports so- structures ne rendent pas compte de notre réalité sociale
ciaux de production. La théorie du choc des civilisations en dernier ressort n’empêche pas l’économie d’exister et
fournit le même type de justification globale en expli- de peser sur notre devenir. Nul besoin pour tenter de
quant les relations internationales – et jusqu’à un saisir la complexité du monde de passer d’une idéologie
certain point les relations internes à une société – par de l’économisme à une idéologie culturaliste car nous
des facteurs historico-culturels, c’est-à-dire en faisant n’arriverons jamais à extraire un seul facteur d’analyse
d’une partie des superstructures le déterminant de pour en faire la clef de l’explication ultime des faits
l’ensemble. sociaux. Et nous essaierons de montrer que ce qui est en
jeu dans les relations internationales aujourd’hui
Une idéologie est un système de croyances ordonnées comporte forcément des éléments liés à la culture tout en
en vue d’une explication globale du monde et, à ce titre,
la demande d’idéologie est inépuisable. Mais nous
2. Cf. Raymond Aron, L’opium des intellectuels, paru en 1955, réédition Paris, Editions Hachette
n’avons a priori, après une prise de distance par les Littérature, collection Pluriel, 2002.
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les débordant largement, et dans plusieurs directions, ce l’islam mais bien plutôt du ressort de la crise d’adaptation,
qui n’interdit pas d’essayer d’ordonner les données qui grave et violente, des pays appartenant à une région en
nous occupent. transition douloureuse vers la modernité.
Le non-dit de la théorie du choc des civilisations réside, La thématique du choc des civilisations, si elle est
par ailleurs, en ce qu’il constitue une manière de parler trompeuse intellectuellement, peut être dangereuse non
de l’islam et de formaliser la peur et le rejet anciens seulement dans nos rapports avec des sociétés proches
provoqués par cette religion et ses marges radicales. On mais également par les applications qui peuvent en être
verra que si Samuel Huntington recense huit ou neuf faites au niveau interne, avec le risque de cristalliser des
grandes civilisations contemporaines, il s’attache surtout tensions et de durcir des oppositions là où les motifs de
au cas de la « civilisation islamique » et de « ses frontières friction existent déjà par ailleurs.
tachées de sang », bien qu’il ait considéré que les attentats
du 11 septembre ne venaient pas confirmer sa thèse. Son Cette étude s’efforcera donc de discuter la théorie du choc
vrai sujet est le défi que pose à l’Occident un islam en des civilisations au profit d’une approche plus réaliste des
expansion et non encore stabilisé, selon lui. Or, les différences culturelles et religieuses dans le monde, sans
avancées réalisées dans le domaine des sciences sociales et renoncer à une certaine appréhension de l’universel. Elle
en particulier les sciences politiques3 tendent à montrer traitera du cas de l’islam pour illustrer la complexité des
que ce qui advient aujourd’hui n’est pas de l’ordre du phénomènes en cause dans la « diabolisation » de cette reli-
djihad guerrier classique visant à étendre le domaine de gion et, enfin, elle s’essaiera à tirer quelques leçons pour la
société et le débat politique en France et en Europe concer-
3. Voir notamment Gilles Kepel dans Fitna, guerre au cœur de l’islam, Paris, Editions Gallimard, 2004. nant le communautarisme, voire pour notre politique
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étrangère puisque les enjeux intérieurs et extérieurs appa- années 1990, recherchait un principe explicatif à l’évolu-
raissent de plus en plus imbriqués. tion des relations internationales après la disparition de
l’affrontement des blocs capitaliste et communiste pour
cause de victoire incontestée du premier. Il est très
Le paradigme du choc des civilisations éloigné de la première thèse apparue aux Etats-Unis pour
est-il pertinent ? « Guerre des rendre compte de cet état de fait, celle de « la fin de
cultures » VERSUS « Univers concret » l’Histoire »4. Francis Fukuyama a constaté, lui aussi, la
fin de l’affrontement idéologique Est-Ouest et il en a tiré
La critique des thèses de Samuel Huntington a été la conclusion que le marché et la démocratie avaient
maintes fois menée mais il n’est pas inutile de rappeler triomphé à l’échelle de la planète sans possibles concur-
les objections majeures élevées depuis une quinzaine rents à vue humaine, sauf peut-être dans les pays musul-
d’années à l’encontre de ses travaux et de mettre en avant mans qu’il avoue mal connaître. Le modèle de l’Etat
des analyses autres qui tentent de rendre justice à libéral universel pressenti par Hegel n’est plus remis en
l’éparpillement du monde sans nier les traits d’universalité cause par personne, l’Histoire à venir n’est plus que celle
qui le caractérisent. de l’adaptation des diverses parties du monde à cette
donnée de fait. Il n’y a plus d’Histoire si celle-ci est celle
Les limites de la théorie de Samuel Huntington des grands bouleversements et des grands déchirements
et du pessimisme conservateur à la recherche tâtonnante de buts héroïques jamais
atteints.
Si l’on se réfère de nouveau à l’article de Samuel
Huntington, on relève que l’auteur, en ce début des 4. Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier homme, Paris, Editions Flammarion, 1992.
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A l’opposé de cet optimisme libéral, Huntington prévoit suivre une évolution générale pacifiée. Pour Huntington,
une ère de turbulences liée à des différences accusées les frontières de l’islam sont « sanglantes » et cette aire de
surgissant entre huit ou neuf grandes aires de civilisation civilisation en expansion démographique continuera à
qu’il définit par des traits essentiellement religieux et provoquer des conflits avec ses voisins jusqu’à l’aboutisse-
identitaires. Il mentionne les civilisations occidentale ment de sa transition démographique… La conclusion
(fondée sur le christianisme catholique et protestant), pratique de Samuel Huntington est d’une grande clarté :
orthodoxe, islamique, africaine, hindoue, bouddhiste, les pays occidentaux, et donc les Etats-Unis et l’Europe
chinoise, japonaise et éventuellement latino-américaine. qui appartiennent objectivement à la même civilisation,
Huntington se fonde sur le réveil religieux intervenu doivent se serrer les coudes afin de faire face ensemble à
depuis les années 1970 dans son analyse mais également ces inquiétants adversaires.
sur le fait que la montée de la mondialisation
économique et de la démocratie politique ne vont pas Que penser d’une telle théorie, qui a un retentissement
selon lui, contrairement aux espoirs naïfs des internatio- important depuis une quinzaine d’années ? Selon le Petit
nalistes américains, se traduire par un rapprochement Robert, une civilisation est un « ensemble de phénomènes
des régimes et des peuples sinon par une nouvelle affir- sociaux, religieux, moraux, esthétiques, scientifiques, tech-
mation de soi, éventuellement agressive, des nouvelles niques communs à une grande société ou à un groupe de
puissances sur le mode du nationalisme identitaire sociétés ». Ce découpage de grandes aires géographiques
dirigée contre l’Occident jusque là dominant. Il fait égale- en fonction de leur histoire et de traits culturels communs
ment un sort particulier à l’islam qu’il considère comme est aussi ancien que la science historique et l’approche par
en « quasi-guerre » avec l’Ouest, alors que Fukuyama les civilisations a une validité anthropologique qui doit être
doutait pareillement, nous l’avons vu, de sa capacité à reconnue, comme Fernand Braudel lui-même l’a souligné
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LE CHOC DES CIVILISATIONS LE CHOC DES CIVILISATIONS
dans sa Grammaire des civilisations5. Mais ce dernier aura Surtout, il paraît très difficile aujourd’hui de rendre
également été l’adepte d’approches multiples, celle du compte de ce qui se passe sur la scène internationale en
temps long de la nature et des civilisations, celle du utilisant à titre principal une telle clé de lecture. En
temps médian des mutations économiques et sociales, d’autres termes, les déterminants économiques et sociaux
celle du temps court des hommes et des événements et la politique des intérêts nationaux fournissent des
politiques. A dire vrai, les civilisations existent bien, mais codes de compréhension au moins aussi pertinents.
non comme un acquis simple et facile à définir. La clas- L’exemple du Proche et Moyen-Orient est à cet égard
sification de Samuel Huntington en elle-même indique éclairant : l’Arabie saoudite est censée être une puissance
la difficulté. Pourquoi deux voire trois civilisations chré- musulmane qui vise à propager sa conception de l’islam
tiennes et non une, si la religion est si importante ? Peut- wahhabite dans le monde, et elle l’est jusqu’à un certain
on hésiter sur la liste même des civilisations, et faire point ; mais ses intérêts nationaux la placent sous la
ainsi de l’Amérique latine un objet « civilisationnel » protection directe des Etats-Unis, considérés par les
indéterminé ? Pourquoi distinguer le Japon sur une base Musulmans aujourd’hui comme l’ennemi par excellence
nationale et non les Etats-Unis ou l’Inde par exemple ? de leur foi, et sa politique pétrolière est adaptée à la ratio-
La classification mêle des critères religieux et politiques nalité économique du marché mondial. Les Chrétiens du
qui n’aident pas à la clarté conceptuelle du propos. monde arabe, autre exemple, ont participé historique-
ment à la fois de l’ouverture sur l’Occident, avec une
composante de solidarité religieuse qui ne peut être niée,
et fourni des intellectuels et des dirigeants parmi les plus
5. Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Paris, Editions Arthaud, 1987. Les civilisations sont radicaux à l’arabisme et à la cause palestinienne anti-
pour lui formées de quatre éléments (des espaces, des sociétés, des économies et des mentalités
collectives) qui forment un langage et une continuité. impérialistes. L’émergence pacifique de la Chine a des
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résonances culturelles mais elle est assumée comme une traités à leur juste place – ni trop ni trop peu – dans notre
politique d’Etat de tradition impériale. Enfin, plus près de analyse du monde, il faut se garder d’une pensée obsé-
nous, l’histoire politique et diplomatique de la France fait dante et mécanique de l’apogée et du déclin, pensée
qu’on imagine mal, dans la durée, de la voir renoncer à datée et fortement subjective qui fait couple avec la
son autonomie de décision au profit d’une communauté prédominance accordée aux civilisations dans l’analyse
de valeurs atlantique en lutte contre l’islam. historique. C’est pourquoi il est utile de recourir à des
contre-paradigmes, parmi lesquels on choisira ici la pen-
Historiquement, la primauté accordée aux phénomènes sée du philosophe Paul Ricœur, décédé en 2005, pensée
de civilisation a souvent été une tentation de la pensée discrète mais toujours présente et agissante dans le
réactionnaire, en prise avec une défense angoissée d’un champ intellectuel français et mondial.
Occident triomphant mais promis à tous les malheurs et,
en tout cas, au déclin inéluctable voire à la disparition, Paul Ricœur et les cultures nationales :
comme en témoigne par exemple Oswald Spengler6. On il existe une seule « Civilisation »
pourrait presque parler de grandes constructions
chimériques par excès de généralisation, excès poussé à Paul Ricœur est surtout connu en tant que philosophe
l’absurde par les dirigeants nazis obnubilés par les millé- spécialiste de l’herméneutique, c’est-à-dire de l’interpré-
e
naires pour concevoir le III Reich. Si chacun sent bien tation des textes, et penseur de conviction chrétienne
que les facteurs culturels et religieux demandent à être déclarée, dont la justesse de l’œuvre n’a été largement
découverte que sur le tard. Il se trouve qu’il a abordé dans
6. En particulier dans Le déclin de l’Occident, esquisse d’une morphologie de l’Histoire, écrit en 1918-
1922, réédition Paris, Editions Gallimard, 1948. Pour Spengler, il n’y a ni humanité ni progrès mais des des textes anciens les questions liées à la civilisation et
cultures qui ont leur vie propre comme la culture antique qui est « apollinienne » et la culture occi-
dentale moderne qui est « faustienne ». aux facteurs culturels de manière à la fois claire et
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féconde. Dans un article intitulé « Civilisation universelle tous les hommes. Ricœur appelle, en revanche, les civili-
et cultures nationales »7, l’auteur met à jour une distinc- sations particulières des « cultures nationales ». Chaque
e
tion cruciale : selon l’acception française du XVIII siècle, grande culture historique a en son cœur un noyau
il existe bien un processus général de « Civilisation » « éthico-mythique » qui produit ses buts collectifs, ses
dans l’Histoire, qui est un processus d’humanisation qui images et ses symboles qui forment « le rêve éveillé d’un
concerne tous les hommes. Il y a une universalité de fait groupe historique ». Il faut donc penser l’existence de ces
de l’humanité par la circulation des outils et des techni- deux registres. Il est vrai qu’après les horreurs de la
ques et une unité de droit par l’accumulation des savoirs dernière guerre mondiale et la Shoah, c’est la notion
et des progrès qui acquiert une forme cumulative. Ainsi même de progrès qui a été mise en cause par les
Pascal pouvait-il dire : « L’humanité peut être considérée philosophes occidentaux. Toutefois, il ne faut pas confondre
comme un seul homme qui sans cesse apprend et se sou- le surgissement hypothétique d’un progrès moral de
vient ». Un processus d’universalisation est à partir de là l’homme – que l’on aurait peine en effet à constater tout
à l’œuvre autour d’une politique et d’une économie au long de l’Histoire – et le long courant de sédimentation
rationnelles, d’un rapprochement des modes de vie qui objective des techniques, idées et découvertes provenant
constituent un progrès correspondant à des aspirations de différentes zones du monde qui se poursuit à travers
humaines communes au mieux-être, à la dignité et à l’au- les âges.
tonomie. Ce processus d’universalisation forme la
Civilisation, à un moment historique donné, commune à Le propre de la Civilisation selon le philosophe sera donc
l’accumulation et la circulation, alors que les cultures
nationales devront sans cesse composer entre fermeture
7. Article paru dans le recueil Histoire et vérité, Paris, Editions du Seuil, 1955, puis repris dans la revue
Esprit en 1961. pour conserver leur identité propre et ouverture pour
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s’adapter à leur environnement. Paul Ricœur juge ainsi chaos et à la barbarie de leur affrontement indéfini,
que certaines cultures traditionnelles qui s’avèrent trop devront faire appel aux « ressources communes de la haute
fermées, incapables d’adaptation, sont clairement culture et de la morale » qui constituent la Civilisation.
condamnées par la modernité à disparaître. Il juge aussi Toutefois, comme il a qualifié les valeurs de démocratie,
e
que la culture occidentale, en expansion depuis le XVI des droits de l’homme et d’autonomie de l’individu de
siècle, ne peut pour cette raison prétendre constituer la valeurs occidentales non partagées par les autres, on ne
Civilisation universelle. Elle y contribue mais elle ne voit plus très bien à la vérité quel peut être chez lui le con-
l’absorbe pas toute. Elle est partie d’un tout et sa prédomi- tenu concret de cette Civilisation commune assimilée au
nance à un moment donné est un simple fait historique Bien. Nous ne sommes plus très loin de l’aporie.
réversible. Il en appelle d’ailleurs à ce stade à un véritable
dialogue, à une rencontre des cultures « qui n’a pas encore Valeurs occidentales ou valeurs universelles ?
eu lieu » selon lui : nous sommes, il est vrai, en 1961 en
pleine guerre d’Algérie quand ce texte est publié. Est reposée par là la question difficile de l’universalité des
valeurs qui constitue également une question d’actualité.
Il faut dire – et ceci plaide fortement en faveur de Paul Ricœur a ainsi toujours refusé d’employer dans ses
l’approche théorique de Ricœur – qu’Huntington lui- écrits le mot d’humanisme, discrédité par la critique mo-
même est amené à réintroduire dans son raisonnement la derne, et il ne tient jamais l’universel pour acquis. Sa diffi-
notion de Civilisation, au sens d’un bien commun à cile réflexion tourne autour de l’ « universel concret » :
l’ensemble de l’humanité. En conclusion de son ouvrage « Nous avons à faire le deuil du fondamental et de l’absolu
cité plus haut, peut-être effrayé par ses propres prémisses, de la fondation historique : nous laisser raconter par les
il soutient que les grandes civilisations, pour échapper au autres dans leur propre culture, c’est faire le deuil du
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caractère absolu de notre propre tradition. Quand on a en position dominante à l’issue de la Seconde Guerre mon-
admis cette part de deuil, on peut se confier à une mémoire diale et avant les décolonisations, ont imposé leurs valeurs
apaisée, au feu croisé entre foyers de cultures dispersées, et au monde sous couvert de normes universelles. Une
à la réinterprétation mutuelle de nos histoires et au travail réponse nuancée s’impose si l’on suit ce qui a été dit
jamais achevé de traduction d’une culture dans une ci-dessus. En fait, et il faut le répéter contre un relativisme
autre 8 ». L’on saisit que l’« universel concret » se définit à culturel systématique et destructeur, l’Europe des Lumières
ses yeux par ce mouvement du dialogue, de la communi- a formulé, en situation de domination historique sur le reste
cation, de la traduction fondé sur l’unité de fait et de droit du monde, un corpus de valeurs qu’elle a proclamé valables
de l’humanité autour d’un devenir-homme commun, plus pour tous : le primat de la Raison sur toute Révélation trans-
que par une doctrine métaphysique ou une somme de cendante pour organiser la vie en société, l’autonomie du
valeurs partagées aisément et précisément répertoriées. Sujet face aux groupes, l’idée de progrès collectif réunissant
Ce point de vue n’est pas éloigné d’ailleurs de celui du l’humanité dans une aspiration commune. Cet idéal des
philosophe allemand Jürgen Habermas, qui voit dans Lumières ne peut être réduit à un énoncé de valeurs occi-
l’usage de la rationalité dans la délibération le fondement dentales locales. Kant disait que « la raison est une structure
d’une société démocratique. de l’esprit humain » et la leçon tirée de Paul Ricœur est bien
également, au travers du processus de Civilisation, d’une
Quid dans ces conditions de la Déclaration des Droits de unité rationnelle du genre humain. Le recours à la raison et
l’homme de 1948 par exemple ? Un nombre croissant de la possibilité du dialogue et de la traduction fondent donc
pays du sud considèrent que les puissances occidentales, un espace commun9, surplombé par la similitude des
8. Cultures, du deuil à la traduction, communication prononcée aux Entretiens du XXIe siècle de 9. Voir l’étude de Roland Dubertrand, « Vérité et dialogue chez Paul Ricœur : le philosophe et le dia-
l’UNESCO, le 28 avril 2004. logue des religions », dans Chemins de dialogue, n°29, Marseille, juin 2007, p. 207-218.
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grandes valeurs morales autour de l’idée de la dignité de respect des droits de l’homme mais, en revanche, l’in-
l’homme, qui ont pour tous un caractère quasiment intui- dustrie pornographique, considérée généralement en
tif et a priori par rapport à tout conditionnement culturel, Occident comme relevant de la liberté d’expression (et de
c’est-à-dire un caractère transcendantal en termes philo- consommation), sera perçue dans la plupart des autres
sophiques. La thèse de valeurs et de droits purement régions du monde comme une grave atteinte à la dignité
locaux et donc distincts selon les régions du monde est de l’homme et de la femme de par son caractère public.
purement et simplement intenable et d’ailleurs rarement On peut donc conclure à l’existence de valeurs uni-
avancée en tant que telle. La Déclaration de 1948 n’est verselles, rappelées et non fondées notamment par la
ainsi pas remise en cause comme instrument international Déclaration de 1948, mais dont les modalités d’applica-
et elle continue de recevoir une adhésion large des Etats, y tion et d’incarnation peuvent varier selon les zones géo-
compris par exemple l’Arabie saoudite malgré les réserves graphiques et les contextes historiques. C’est le contenu
qu’elle a posées sur la liberté de religion. Et les tentatives essentiel qui est ici à reconnaître et qui doit être préservé,
faites pour la corriger par les droits dits « réels » du monde non des formules contingentes de mise en œuvre des
soviétique puis les droits « civilisationnels » ou religieux ont droits dans une réalité donnée. Le fait que les Etats-Unis
fait long feu. et l’Europe, à un moment donné de leur développement
historique, en particulier la France révolutionnaire en
Mais la forme particulière prise par l’incarnation de 1789, aient pu formuler ces valeurs valables pour tous
valeurs communes dans les pays occidentaux ne vaut pas autour de la défense et de la promotion des droits de
comme une valeur partagée. Ainsi, par exemple, le com- l’homme, n’infirme pas en soi leur pertinence. Américains
e
bat contre la torture sera reconnu partout – sauf par les et Français du XVIII siècle peuvent être considérés,
tortionnaires – comme une composante cardinale du dans ce cas, comme les porte-parole d’une cause plus
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grande qu’eux, à laquelle ils auront contribué puissam- relevé également que l’évolution des idées et des
e
ment, il est vrai. Il faut accepter le fait que l’Occident ait comportements s’était faite depuis le XIX siècle, qu’il
pu, à un moment de son histoire, représenter plus que s’agisse par exemple de l’Iran ou de la Chine, par le
lui-même sans acquérir pour cela une supériorité de dialogue souvent heurté entre valeurs autochtones et
principe illusoire sur les autres. Rien n’interdit de penser modernité occidentale importée. Ainsi, dans le contexte
que, dans le futur, l’Asie par exemple pourrait porter les iranien, n’est-il pas équivalent d’écouter l’ancien Président
valeurs universelles de l’humanité telles qu’exprimées de la République ou l’actuel, le clerc philosophe ou le poli-
dans des circonstances historiques données. Les grandes tique messianique, Khatami ou Ahmadinejad, le premier
civilisations asiatiques, à travers le bouddhisme, l’hin- prônant l’ouverture et une alliance des civilisations et le
douisme, le confucianisme et le taoïsme, ont déjà second le combat de la République islamique seule contre
contribué à l’élaboration et à la cristallisation de valeurs tous au nom de l’Imam caché. Tout ceci ne rend pas
universelles, telles la compassion et la recherche de l’har- impossible un conflit militaire entre les Etats-Unis et l’Iran
monie sociale. Par ailleurs, si certains gouvernements de mais le « choc des civilisations » en est, on le sent, forte-
pays islamiques ou asiatiques ont voulu ou veulent à ment relativisé quand il se joue à Téhéran avant tout
toute force singulariser leur système de valeurs par comme un problème interne.
contraste avec l’Occident, il est intéressant de noter que
les intellectuels des mêmes pays ont, eux, dans leur En fait, la complexité de cette question vient de l’hégé-
grande majorité souligné que les valeurs historiques de monie exercée par l’Occident sur le monde depuis le
e
leur civilisation rentraient de fait en résonance, au moins XVI siècle, qui a entraîné en quelque sorte une occiden-
en partie, avec les valeurs des Lumières, notamment sur talisation progressive et partielle tout en avivant les
la question du savoir et de la dignité de l’homme. Ils ont frustrations. Des valeurs universelles portées par un
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processus unique de Civilisation, au sens de Paul Ricœur, peur de l’islam de la part des pays occidentaux, peur qui
ont été exprimées dans le langage des puissances domi- s’alimente elle-même de la frustration politique exa-
nantes : leur réappropriation profonde par l’ensemble du cerbée qui prévaut dans bon nombre de pays musulmans,
globe, alors que l’équilibre des forces se modifie aujour- essentiellement arabes, vis-à-vis de ceux-ci. Une analyse
d’hui, passe par des reformulations identitaires régionales rigoureuse de la situation montre toutefois qu’il faut se
fondées sur les civilisations historiques, également por- méfier des généralisations, des catégories introuvables du
teuses d’universalité, et tout autant si ce n’est plus par la type « Occident » ou « islam », pour mettre à jour des
référence obligée aux concepts d’origine occidentale uti- réalités autrement complexes.
lisés par tous. Il n’est pas illogique, dans ces conditions,
qu’un récent bilan sur l’état de la pensée intellectuelle L’islam : la grande peur
dans la Chine contemporaine constate à la fois la relec- et la méconnaissance de l’autre
ture approfondie de la culture classique et l’intégration
assumée de la démocratie et des droits de l’homme dans Notre situation est à maints égards paradoxale car le
cette réflexion. thème du choc des civilisations et des religions est
brûlant d’actualité – le Président de la République l’a évo-
qué lors de son discours aux ambassadeurs en 2007
Dépasser le choc des civilisations comme le défi majeur de notre temps avec le réchauffe-
pour revenir au politique ment climatique – alors même que la question peut être
considérée comme largement réglée à l’échelle du
Mais au-delà de ces considérations, il faut bien reconnaître monde. L’état actuel de la mondialisation se caractérise
que la peur du choc des civilisations est largement une par le fait qu’un nombre de pays de plus en plus large a
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intériorisé les règles du marché et celles de la démocratie ayant appliqué avec succès les recettes du développe-
politique, au moins potentiellement, et les valeurs dites ment apprises de l’expérience occidentale, peuvent bien
occidentales ont été réintégrées aux débats intellectuels entendu contester, forts de leurs nouveaux atouts, l’hégé-
internes, comme on le voit en Chine avec les dernières monie des pays occidentaux par exemple au sein des
réflexions sur la démocratie, voire partout en Asie avec le Nations Unies. Mais il s’agit moins – chacun le voit –
déclin du thème des valeurs asiatiques. C’est que le choc d’une guerre des valeurs que d’une compétition pour la
de civilisation majeur a déjà eu lieu : il s’est déroulé dans reconnaissance et la puissance politiques d’Etats
e
le monde entier au XIX siècle avec la confrontation longtemps brimés par la domination occidentale.
pacifique ou violente avec les puissances européennes,
leurs produits et leurs idées lors de la première mondia- Il ne s’agit pas de cela quand on aborde la thématique du
lisation capitaliste. Si choc des civilisations il doit y avoir choc des civilisations mais d’une manière d’exprimer la
aujourd’hui, alors il s’agit bien du produit de ce choc crainte de la montée d’un islam conquérant, obscuran-
premier qui traverse les sociétés non occidentales voire tiste et radical au plus près des pays développés. Les
les individus. Comme le montre l’exemple éclairant de attentats du 11 septembre ont cristallisé cette peur
l’habillement, qui porte en lui des significations sociales diffuse, comme le spectacle de la violence terroriste et du
et symboliques de premier plan, toutes les sociétés du radicalisme dans l’arc de crise qui va du Sahel à l’Asie
monde sont aujourd’hui autochtones et occidentalisées centrale. Deux objections doivent toutefois être opposées
alors que les pays occidentaux sont en train de se métisser à cette logique culturaliste. Tout d’abord, nous restons
peu à peu. Cette uniformisation relative n’entraîne pas en prisonniers d’une vision de l’islam étroitement locale et
elle-même une convergence politique croissante dans les conditionnée par notre proximité historique avec le
relations internationales. Des dirigeants de pays émergents, monde arabe. Or, aujourd’hui il faut rappeler que sur
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environ un milliard de Musulmans dans le monde, il y a encore plus imbriquée bien que très spécifique, avec
à peu près 220 millions d’Arabes. Il importerait donc de l’histoire de l’Occident chrétien et post-chrétien. Il ne
prêter plus d’attention aux différents islams, ceux s’agit pas ici d’un rappel purement abstrait : nous n’avons
d’Afrique noire, que nous connaissons mal y compris en pas affaire à deux cultures restées longtemps éloignées et
France, de Turquie et d’Iran, d’Asie centrale, du Pakistan, sans contact mais à deux mondes en frottement perma-
d’Indonésie, de Malaisie et d’ailleurs. En bref, nous nent. Une dernière remarque qui prouve le caractère
projetons inconsciemment un conflit ou un échange scindé et culturellement recomposé des aires de culture
historique de longue durée avec le monde arabe sur un non occidentales : Georges Corm a noté avec force que
champ religieux beaucoup plus large et recouvrant les populations arabes du Proche-Orient, très critiques
plusieurs aires de civilisation. Par ailleurs, la complexité voire révoltées par la politique américaine dans la région,
de la relation à la civilisation arabo-islamique vient aussi demeuraient dans une « relation d’amour » et de fascina-
du fait qu’elle est étroitement imbriquée avec la civilisa- tion pour l’Occident et ses réalisations avec une aspira-
tion occidentale. Non seulement elle puise aux mêmes tion manifeste à en partager les bienfaits, qui ne sont pas
sources des héritages antiques et l’islam se fonde sur un uniquement matériels, et ce malgré le « déphasage
legs juif et chrétien par définition mais, au Moyen-Age, la culturel » que l’auteur perçoit et souligne10. C’est que le
philosophie islamique a fait partie intégrante du problème de relation en cause est en réalité largement
déploiement de la pensée occidentale. Elle a assuré à son géopolitique et qu’il doit être traité comme tel.
profit la transmission des enseignements d’Aristote et de
la problématique majeure des relations entre la Raison et
la Foi, notamment avec Averroès et Avicenne. On pourrait
en dire de même pour la culture juive avec Maïmonide, 10 . Dans Le Proche-Orient éclaté 1956-2007, Paris, Editions La Découverte, collection Folio Histoire, 2007.
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Vers le traitement politique des conflits position française traditionnelle qui consiste à insister sur
autour de la Méditerranée la nécessité de contribuer de manière équilibrée à un
règlement du conflit israélo-arabe, au premier rang israélo-
Force est de constater que la grande région qui corres- palestinien, en vue de la coexistence pacifique de deux
pond en bonne partie aux possessions de l’Empire Etats. Un tel règlement, dont il faut espérer que le
e
ottoman avant sa disparition n’a pas trouvé au XX siècle processus d’Annapolis dans un contexte très difficile
ses équilibres internes : le monde arabe au premier chef hâtera la réalisation, ne va pas résoudre à lui seul tous les
n’a pas achevé sa stabilisation politique, n’a pas trouvé problèmes de la région mais il jouerait un rôle détermi-
– sauf exceptions récentes – les voies du décollage nant dont l’administration américaine sortante s’est avisée
économique, et n’a pas assumé ses mutations sociales. Il un peu tard. Ce traitement politique et diplomatique vaut
a vécu comme un traumatisme la création de l’Etat également pour les autres conflits de la région qui ont
d’Israël et subi de multiples interférences extérieures une tendance préoccupante à se connecter les uns aux
dans une zone majeure pour l’économie mondiale. La vio- autres, ce qui les rendra inextricables à terme : le Liban,
lence actuelle, dont l’Iraq offre un tragique et saisissant le sort de l’Iraq et des Kurdes, la crise iranienne,
exemple, est venue parachever la déstabilisation profonde l’Afghanistan, la déstabilisation pakistanaise, le tout dans
de toute la région, œuvre de néo-conservateurs améri- un contexte d’incrustation d’un « djihadisme mondialisé »
cains qui ont essayé de la plier à leur idéologie, brillante complètement nouveau et redoutable autour d’Al Qaïda.
mais inadaptée. Tout ceci confirme qu’il ne s’agit pas ici, Le danger actuel est, on le voit bien, celui de la cristalli-
à titre principal tout au moins, d’une lutte de civilisation sation des clivages communautaires régionaux autour
séculaire mais bien d’un problème géopolitique qu’il faut d’un axe des pays sunnites modérés bénéficiant de l’appui
traiter politiquement. D’où d’ailleurs la pertinence de la israélien versus un axe chiite polarisé par l’Iran avec le
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soutien syrien. Le partenariat euroméditerranéen avait sauvage », discrète et active au-delà des apparences,
été lancé à Barcelone en 1995 pour rapprocher les rives comme le souligne Olivier Roy 11.
Nord et Sud de la Méditerranée via un développement
économique et social partagé. C’est là la bonne méthode, Dans ce contexte, il faut reconnaître que le thème à la
complémentaire du traitement politique des crises, mode du dialogue des civilisations ou du dialogue des
même si elle ne peut produire tous ses effets dans cultures paraît problématique. Régis Debray, intervenant
l’immédiat. Espérons que l’Union pour la Méditerranée pourtant dans le cadre de l’Atelier culturel Europe-
viendra apporter sa pierre à cet édifice tel un appro- Méditerranée-Golfe à Séville le 28 juin 2007, y voit un
fondissement pragmatique du processus de Barcelone. De « mantra » de l’époque avec le risque que des intel-
même, au niveau interne, la polarisation du public et des lectuels bien intentionnés ressassent entre eux les mêmes
médias occidentaux sur l’islamisme radical ne doit pas formules de bonne volonté alors que l’agenda politique
oblitérer le fait que l’islam a toujours été très divers dans des dirigeants est différent voire opposé 12. Il faut noter
ses pratiques. A côté de courants islamistes politiques ou toutefois que Régis Debray in fine revient sur la nécessité
violents demeurent un islam officiel, un islam populaire du dialogue qu’il justifie par l’argument du nombre – un
« maraboutique », en particulier au Maghreb, un islam monde plus étroit que nous avons en commun –, du
soufi, un islam réformiste moderniste inter alia. Les retour de l’archaïsme religieux lié au triomphe de la tech-
sociétés arabes ne sont pas bousculées par des hordes de nique – à affronter comme tel –, et de la balkanisation
fanatiques devenus fous de Dieu pour des raisons obscures politique et culturelle consécutive à la mondialisation.
mais par des processus politiques et sociaux qui les enga-
gent dans une modernisation contrariée mais inévitable et
11. Voir notamment Olivier Roy, L’islam mondialisé, Paris, Editions du Seuil, 2002.
qui font bonne place d’ailleurs à une « sécularisation 12. Régis Debray, Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations, Paris, CNRS Editions, 2007.
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Danielle Hervieu-Léger14, ont montré qu’il n’y avait pas, du pouvoir au sein de ces dernières par les clercs et les
dans les pays européens, de retour à une société fidèles les plus conservateurs car ce sont eux qui restent
religieuse car la religion a perdu son statut central dans pour animer les structures anciennes ; d’où par exemple
les existences, la façon de voir le monde et la vie une tentation au sein de l’Eglise catholique, à rebours des
publique. Ce nouvel intérêt indéniable intervient alors avancées du concile Vatican II, de tenir un discours
même que l’Europe occidentale demeure la région la plus d’affrontement contre l’islam vu comme un concurrent
sécularisée de la planète, avec en France un pourcentage redoutable au niveau mondial, tentation à laquelle a cédé
d’environ 10 % de croyants pratiquants quelle que soit la le Pape lui-même avec le fameux discours de Ratisbonne.
religion. Il a surtout à voir avec la permanence d’un
besoin de croire qui s’exprime selon de nouvelles moda- Il faut donc relativiser la poussée du religieux dans les
lités. Marcel Gauchet pronostiquait d’ailleurs la survie du sociétés européennes et on peut se demander également,
besoin ontologique de l’Un et du besoin psychologique de en constatant la réalité de celle-ci dans le reste du
la croyance dans son livre majeur sur la fin de la religion, monde, si elle ne cohabite pas au niveau mondial avec
intitulé Le désenchantement du monde15 publié en 1984. une forme de sécularisation implicite qui ne dit pas son
Il y a un marché de la croyance et des parcours indivi- nom mais n’en est pas moins réelle, telle celle diagnos-
duels de plus en plus mal encadrés par les institutions tiquée par Olivier Roy dans les pays musulmans. En
religieuses officielles. On notera au passage que ce regain termes d’anthropologie religieuse, la montée de l’islamisme
d’intérêt pour la religion s’est accompagné d’une captation politique dans les pays musulmans depuis la défaite arabe
de 1967 face à Israël s’est certes accompagnée d’une réaf-
14. Notamment dans Danielle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, Paris, Editions du Cerf, 1993. firmation des signes extérieurs de la pratique religieuse
15. Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, une histoire politique de la religion, Paris, Editions
Gallimard, 1985. mais aussi d’une perte de substance de la culture
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religieuse dans les milieux urbains. A l’échelle du monde, tendance n’est pas sans rapport avec les relations diffi-
si les tendances actuelles se poursuivent, ce sont en tout ciles et malheureuses entre juifs et musulmans dans un
cas les nouveaux mouvements évangéliques qui devraient contexte de déception et de frustration après la faillite
acquérir l’hégémonie du nombre en vingt ou trente ans au des accord d’Oslo et de renouveau de la mémoire juive
détriment des églises chrétiennes instituées, ce qui concernant la Shoah. Mais toutes les religions ont été
implique un autre type de religiosité que celui issu de la touchées d’une manière ou d’une autre en France par la
tradition. En Afrique, les pratiques de guérison et de tentation de l’entre-soi : crispation des instances commu-
prospérité valorisées par les nouvelles entreprises nautaires juives dans un contexte d’aggravation des actes
religieuses sont ainsi condamnées par l’Eglise catholique antisémites, développement de groupes fondamentalistes
mais très populaires. en milieu musulman et reprise de la pratique du
Ramadan, fermeture et polarisation sur les questions de
La laïcité, rempart contre mœurs des mouvements charismatiques et conservateurs
le communautarisme chrétiens. Cette dérive communautariste a inquiété la
société française, ce qui a entraîné en réponse l’adoption
Un deuxième phénomène a joué dans les sociétés de la loi sur l’interdiction du voile à l’école. L’amalgame
européennes, non sans lien avec le réveil religieux, qui est avec un choc des civilisations inéluctable a pu conduire à
la montée d’un certain communautarisme perceptible des analyses aberrantes comme le fait de voir dans les
depuis les années 1990. Il s’est agi d’ailleurs non de la émeutes des banlieues en 2005 un phénomène islamiste.
revendication de droits spécifiques sur le modèle anglo- Il est apparu très rapidement que les émeutes posaient
saxon mais plutôt d’une aspiration à l’expression et à un défi, celui de l’intégration sociale et politique des
l’affirmation de soi sur des bases ethno-religieuses. Cette jeunes exclus d’origine immigrée, qui avait peu à voir avec
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la religion de leurs parents. La tentative de l’UOIF de se pays de remettre sur le tapis la question de l’école
présenter comme le gardien de la paix civile dans les cités publique ou privée, la loi de 1905 fonde un équilibre qu’il
sur une base religieuse a ainsi fort logiquement tourné serait périlleux de toucher. C’est pourquoi il faut mesurer
court. les dangers d’une approche révisionniste de la laïcité qui
viserait à promouvoir plus avant le rôle des religions dans
Aujourd’hui, la tentation communautaire qui existe dans l’espace public, ce qui est la revendication affichée du
certains milieux constitue un danger majeur pour la Vatican mais moins celle des évêques de France, et à leur
société française, par ailleurs de plus en plus fragmentée conférer une supériorité de principe sur la morale répu-
pour des raisons économiques et sociologiques. Or, son blicaine. Au contraire, la priorité devrait aller à lutter
point d’équilibre sur ces questions, qui est à la fois iden- contre tous les communautarismes, notamment religieux.
titaire et symbolique, repose sur le partage d’un même Cette sensibilité est d’ailleurs bien celles des Français,
esprit républicain fondé notamment sur une intériorisa- quelles que soient leurs croyances, dans leur majorité et
tion de la loi de 1905 séparant l’Eglise et l’Etat et fondant c’est la même conviction républicaine irriguée par
la laïcité à la française. Bien entendu, il s’était agi à l’Histoire de notre pays dans laquelle se retrouvent bon
l’époque d’une loi de combat des Républicains contre nombre des enfants de migrants. En d’autres termes, la
l’Eglise catholique, avec donc des vainqueurs et des vain- réponse à un choc des civilisations fantasmé n’est à recher-
cus, mais sa particularité est d’avoir été investie au fil du cher ni dans la reconnaissance accrue des particularités et
temps d’un pouvoir pacificateur. Les règles du jeu sont des communautés ni dans la promotion du fait religieux,
claires, l’Etat strictement neutre vis-à-vis des cultes et les mais dans la réaffirmation des principes de l’espace
institutions religieuses libres de leurs activités dans le public républicain qui ne connaît pas des croyants mais
cadre de la loi. De même qu’il n’est jamais bon dans notre des citoyens. Il est révélateur que la conception française,
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après avoir été beaucoup critiquée, fasse d’ailleurs de nou- nouvelles luttes de société, notamment celles des
veaux émules en Europe et qu’elle soit aujourd’hui étudiée femmes, basées sur la revendication de la reconnais-
avec attention aux Pays-Bas. sance, qui succèdent à la lutte des classes fondée sur les
intérêts dans le processus de production. Le défi de
l’environnement et de la sauvegarde de la planète, le jeu
Conclusion affirmé des intérêts nationaux dans la mondialisation17,
les grandes réalités économiques et la montée des pays
On aura compris que l’objet de cette étude n’est pas de émergents constituent des facteurs explicatifs et des défis
nier l’importance des grandes civilisations historiques ni de même ampleur que les questions de civilisation et ils
l’existence d’affrontements à caractère culturel ou com- s’y mêlent inextricablement. Il en résulte, si ce diagnostic
munautaire dans notre monde actuel, dont les Balkans et est exact, qu’il ne faut pas s’attendre à un choc frontal
le Rwanda ont fourni le tragique exemple durant les type islam/Occident mais bien partout à des conflits com-
années 1990. Il est par contre de dire que le facteur plexes et à des compétitions inédites de puissance. Notre
culturel dans les relations internationales ne peut être tâche sera de penser une compétition accrue sur la base
isolé des autres ni promu sans dommage au rang d’ultima des logiques d’Etat, nourrie par le surgissement des nou-
ratio. Un auteur comme Alain Touraine a bien relevé à velles puissances, dont la Chine et l’Inde, et la gestation de
juste titre l’importance croissante de ce facteur en régime nouvelles solidarités internationales imposées par le défi
de pensée post-marxiste16, mais à côté, selon lui, des
17. Jean-François Bayart a montré dans son livre Le gouvernement du monde. Une critique politique
de la globalisation, Paris, Editions Fayard, 2004, que les Etats avaient la capacité de préserver et ren-
16. Alain Touraine, Un nouveau paradigme pour comprendre le monde d’aujourd’hui, Paris, Editions forcer leurs intérêts dans la mondialisation actuelle, qui ne se caractérise donc en rien par leur
Fayard, 2005. affaiblissement comme on le dit trop souvent.
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climatique qui revigorera l’approche multilatérale. Cette pour les jeunes générations de la perte de la culture
combinaison de défis tendra structurellement à relativiser historique et de la connaissance des religions en contexte
les crises du monde islamique, voire l’impact du terro- sécularisé. Comment s’imprégner de notre patrimoine
risme international. Elle plaide par ailleurs pour la artistique, saisir les ressorts mêmes du devenir de notre
construction d’une Union européenne forte et d’une pays, si l’on ne comprend pas le grand récit de la foi
France sûre d’elle-même, inventive et solidaire en son sein. chrétienne ? Il est donc de la responsabilité des pouvoirs
C’est en bref, et au-delà des références de circonstance publics de veiller à une éducation nationale qui fasse sa
utilisées dans notre politique intérieure, plus à Edgar part à nos héritages et à leur compréhension approfondie.
Morin qu’à Samuel Huntington qu’il faudra se fier, en Mais le legs des Lumières et de la pensée critique en
tant que penseur de la complexité et pionnier d’une France, illustré par exemple par Michel Foucault à
« politique de civilisation »18 qui réponde dans une l’époque contemporaine, invite toujours, au nom de la
optique progressiste aux menaces qui pèsent sur la liberté de la raison et sans s’interdire convictions et
planète. valeurs communes, à se méfier au final d’une approche
par trop essentialiste des choses.
Si le propos prêté à André Malraux selon lequel « Le
XXIe siècle sera religieux » peut paraître à bon droit
quelque peu nébuleux, il n’en résulte pas que le fait
religieux doive être le moins du monde négligé, aujour-
d’hui comme hier. Régis Debray a raison de s’inquiéter
18. Edgar Morin, Sami Naïr, Une politique de civilisation, Paris, Editions Arléa, 1997.
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RÉALISATION : B&A
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