SON OMEGA RÉTICENT
UNE HISTOIRE OMEGAVERSE
QUARTIER OMEGA
TOME DEUX
KELEX
Traduction par
LILY KAREY
Twisted
E-
Publishing,
LLC
TA B L E D E S M AT I È R E S
Avant-propos
Préface
Médicaments Omega
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Épilogue
Du même auteur
Série Bear Mountain
Bulletin
À propos de l’auteur
Publisher
UN LIVRE TWISTED E-PUBLISHING
Titre original : His Reluctant Omega
An Omegaverse Book
Copyright © 2022, 2023 by Kelex
Première publication française : avril 2023
Couverture par K Designs
Couverture et logo copyright © 2022, 2023 Twisted Erotica Publishing, LLC.
Traduit de l’anglais par : Lily Karey
Relecture et corrections : Lily Atlan
Avertissements :
Son omega reticent est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les
lieux et les évènements sont soit le produit de l’imagination de l’auteur, soit
utilisés fictivement, et toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes
ou décédées, des événements ou des lieux serait une pure coïncidence.
TOUS DROITS RÉSERVÉS. Aucune partie de cet e-book ne peut être reproduite
ou transférée d’aucune façon que ce soit, ni par aucun moyen, électronique ou
physique, sans la permission écrite de l’éditeur. Ce livre ne peut être copié dans
quelque format que ce soit, vendu ou même transféré d’un ordinateur à un
autre afin de le mettre sur un site de téléchargements de livres en ligne, que ce
soit gratuitement ou à titre payant. De telles actions sont illégales et violent les
lois du Copyright.
Attention :
Ce livre a un contenu qui pourrait être offensant pour certaines personnes,
M/M/M, M/M, MPREG, du sexe explicite entre hommes, des pénétrations anales,
orales et anulingus.
Tous les personnages décrits dans cette œuvre de fiction sont âgés de dix-huit
ans ou plus.
Réalisé avec Vellum
L’omega Avery Stephens refuse d’être le compagnon
docile et soumis qu’il a été élevé pour être. Il en a
assez qu’on lui dise qu’il est inférieur et qu’il devra
attendre qu’un alpha vienne le « sauver » de la prison
virtuelle qu’est le Quartier Omega.
Après la mort de son père dans un tragique accident,
il doit se relever et être responsable de ses jeunes
frères omegas. Sachant que leurs économies ne
dureront pas longtemps, il se tourne vers l’avenir.
Avery aura besoin d’un revenu et pas de la pitance
qu’un omega peut gagner. Il rase ses longues
mèches, achète des bloqueurs d’odeur illégaux et se
présente à l’université sous le pseudonyme
d’Abraham Norcross, un beta.
Une fois sur place, Avery fait tout ce qui est en son
pouvoir pour prouver que son espèce peut être plus
qu’un « utérus sur pattes », mais lorsqu’il rencontre
son alpha, il lutte pour ne pas être le stéréotype de
l’omega faible et en manque d’affection. L’instinct le
pousse à se mettre à genoux et à supplier l’homme
de lui donner un enfant.
Peut-il trouver un chemin entre le paradis et l’enfer,
tout en gardant son amour-propre ?
Ces deux années ont été bien longues.
Je pense que beaucoup d’entre vous ont remarqué le
manque de livres pendant cette période. C’est le cas pour
moi. Je n’avais aucune idée de la raison pour laquelle les
mots ne venaient pas à moi. J’ai attrapé le Covid en février
2021 (avant tous les vaccins) et j’ai été très malade
pendant un mois entier. J’étais terrifiée, je pensais que je
pouvais mourir. Le rétablissement a été lent par la suite. J’ai
supposé que le manque de mots pouvait être un effet
persistant de cette maladie. J’ai même craqué et suis allée
voir un thérapeute – dépensant un paquet d’argent,
pourquoi, oh, pourquoi les soins de santé mentale sont-ils si
chers dans ce pays ? – en cherchant la raison pour laquelle
je ne pouvais plus écrire. Je pensais que le fait d’en parler
pourrait me ramener à qui j’étais.
Ça n’a pas été le cas.
Je suis un écrivain. Les mots sont ce que je fais. Ce que je
suis. Perdre ça, c’était comme perdre une partie de moi. J’ai
fait le deuil de cette perte et je suis tombée encore plus bas.
J’ai lutté pendant deux longues années sans trouver le
moyen de sortir du trou dans lequel je me trouvais.
Puis quelque chose de stupéfiant s’est produit.
Ma pharmacie n’avait plus mes médicaments contre la
dépression, ceux que mon médecin m’avait prescrits après
le Covid, car on pensait que ces médicaments pouvaient
aider à se remettre du Covid à long terme. (Oui, je suis un «
Covid long ». Plus de deux ans après, et je n’ai
probablement que 60 % d’odorat et de goût).
J’ai dû arrêter les médicaments pendant quatre jours.
Le premier jour, j’ai vraiment écrit.
Le deuxième, j’ai écrit plus.
Le troisième ? J’en ai écrit des tonnes.
Le dernier jour m’a rapproché du compte de mots dont
j’avais l’habitude.
J’ai contacté d’autres auteurs et j’ai appris que beaucoup
d’entre eux avaient connu le même problème avec ce
médicament. Ils avaient perdu leur créativité, leur étincelle,
tout comme moi. Tous ces mois à supposer que la Covid-19
m’avait ruinée… et l’ampoule s’est enfin allumée. C’est
peut-être mon médicament ! Alors, j’ai parlé à mon
médecin, et nous avons décidé de me sevrer des pilules. Il a
fallu un mois pour me sevrer complètement. Et chaque jour
où j’en prenais de moins en moins, plus les mots sortaient
de ma bouche.
J’étais ENFIN capable de faire à nouveau ce que j’aimais. Et
je savais quel livre devait être mon centre d’intérêt. Avery et
Wilder ont été mis en pause pendant bien trop longtemps.
Après deux longues années à forcer quelques mots du bout
des doigts, leur histoire a jailli de moi en quelques
semaines.
Maintenant, le seul problème que je vois est d’essayer de
décider laquelle des nombreuses histoires qui m’attendent
est la prochaine.
Vous voulez m’aider à décider ?
Faites-moi signe sur les médias sociaux ! J’adore recevoir
des nouvelles des fans de mon travail. Je suis présente sur
TikTok, Facebook, Instagram et Twitter. Cherchez
simplement « Author Kelex », et je suis sûre que vous me
trouverez !
Il s’agit d’une histoire omegaverse, qui se déroule dans un
univers alternatif très similaire au nôtre à bien des égards,
avec une différence majeure.
Il n’y a qu’un seul sexe – l’homme – et ces hommes sont
séparés en trois classes – alpha, beta et omega.
Cette histoire implique la grossesse d’un homme non
métamorphe. Seuls les alpha et les omegas peuvent se
reproduire. Chaque omega et chaque alpha a son propre
compagnon, le mâle auquel il est lié pour toujours. L’instinct
et le destin les rapprochent, leurs odeurs déclenchant une
réaction intense et animale chez l’un et chez l’autre.
Bien qu’ils aient des compagnons désignés, les omegas
peuvent généralement concevoir avec n’importe quel mâle
alpha, de sorte que ceux qui ne sont pas accouplés et qui
sont en âge de se reproduire sont maintenus isolés, loin de
la société ordinaire.
Ceux qui sont accouplés sont libérés de ces entraves,
surtout s’ils ont un enfant. Mais il y a quelques omegas qui
souhaitent se rebeller contre les normes sociales et trouver
leur propre voie. Ils pensent qu’ils ont quelque chose à
prouver, et c’est peut-être le cas. Pendant des siècles, ils
ont été traités comme des êtres inférieurs, les plus beaux
de tous les hommes.
Ils pourraient être plus.
C’est l’histoire d’un de ces omegas. Un homme qui rêve
d’atteindre les étoiles et qui est prêt à tout pour y arriver.
Je remercie sincèrement Leslie McAdam, avocate en
droit civil et auteure de romance gay ayant fait
l’objet d’un best-seller dans USA Today, pour son aide
précieuse, qui m’a permis de m’assurer que certaines
des scènes qui suivent sont aussi authentiques que
possible. Allez voir sa liste de livres (cliquez
simplement sur son nom !)… plusieurs de ses titres
sont dans ma Kindle, en ce moment même !
Autrice et correctrice, Alexis Woods, tu es
l’extraordinaire dénicheuse d’aiguilles dans la botte
de foin, qui peut trouver TOUTES les erreurs de
correction que moi-même, mon éditeur et mes betas
avons étrangement manquées. (Enfin, j’espère
TOUTES, nous ne sommes que des humains.) Merci
pour ton aide !
P R É FA C E
Quartier Alpha (QA/QuadA) – « La ville » où se trouve le
quartier des affaires du centre-ville. Zone urbaine au rythme
rapide, avec des gratte-ciel qui s’élèvent vers le ciel.
Dominée par les alphas. La plupart des entreprises
appartiennent à des alphas, tout comme la plupart des
résidences. Deuxième plus grande zone de la province. Les
alphas, les betas, les omegas accouplés et les enfants sont
les bienvenus.
Quartier Beta (QB/QuadB) – Moins urbain que le QA, mais
toujours très actif et bondé. La « banlieue » active, pour
ainsi dire. Peuplé par tous les omegas, sauf ceux qui ne sont
pas mariés. Les maisons sont moins chères, ce qui en fait le
quartier le plus densément peuplé. Les entreprises
appartiennent à la fois aux betas et aux alphas.
Quartier Omega (QO/QuadO) – Rythme plus lent,
ambiance de village. Les omegas non accouplés sont
obligés d’y vivre dès qu’ils ont leurs premières chaleurs,
ainsi que certains omegas veufs. Murs et gardes pour tenir
les alphas à l’extérieur et les omegas non accouplés à
l’intérieur. Les omegas accouplés, les enfants et les betas
sont les bienvenus. La plupart des entreprises sont
détenues et/ou gérées par des betas. C’est le plus petit
quartier de la province, car la plupart n’y restent que
temporairement*.
Quartier familial (QF/QuadF) – Campagne suburbaine
tentaculaire. Principalement peuplée de familles aisées,
surtout dans les zones moins densément peuplées du QF.
Tous peuvent y vivre, sauf les omegas non accouplés qui ont
connu des chaleurs. Le plus grand quartier de la province,
en terme de taille.
*Les bals omegas sont des événements qui se produisent
régulièrement en marge du QO, juste à l’extérieur, dans le
QB. Les alphas non accouplés et les omegas prêts à
s’accoupler sont réunis lors d’une cérémonie surveillée par
des gardes betas. C’est ainsi que les omegas trouvent leurs
compagnons et quittent le QO.
MÉDICAMENTS OMEGA
S uppresseurs de chaleurs – Utilisés pendant leurs
chaleurs pour atténuer leur désir et leur permettre de
ne pas devenir fous et de ne pas escalader les murs du QO,
à la recherche d’un alpha en rut.
H eatex – Illégal dans la province, mais utilisé dans d’autres
provinces. Plus fort que le suppresseur, il permet aux
omegas de se libérer de leurs chaleurs.
S centex – Illégal dans la province, mais utilisé dans d’autres
provinces. Masque l’odeur d’un omega, ce qui fait qu’il est
ignoré par les alphas.
P R O LO G U E
Il y a près de quatre ans…
L a musique, la fumée de cigarette et l’odeur de l’alcool
dansaient autour d’Avery alors qu’il s’attardait à
l’entrée de la boîte de nuit. S’arrêtant là, il regarda les
lumières tournoyantes et le brouillard brumeux qui s’agitait
à l’intérieur, son esprit ne cessant de tourbillonner. Une
basse lourde pompait comme un cœur artificiel, le son
martelant contre lui comme si une main invisible le tenait.
Cela ressemblait presque à une menace, un avertissement
pour partir.
Avery n’était pas un client habituel des établissements de
ce genre. Il avait été mis en garde contre eux la plupart de
sa vie. Le simple fait d’y être vu pouvait avoir des
répercussions auxquelles il ne voulait pas penser. Un beta
qui venait d’arriver frôla Avery, le faisant sursauter.
L’homme effronté offrit un sourire désinvolte.
— Tu danses ce soir, mon beau ?
Avery secoua violemment la tête, aucun mot ne venant à
ses lèvres trop sèches.
Le beta reluqua Avery un moment.
— Dommage.
Il fit une pause de quelques secondes, jetant un coup d’œil
à Avery avant de passer et d’entrer dans le bâtiment. Après
un moment pour se ressaisir et reprendre courage, Avery
entra à son tour. Une fois là, il vit un omega plus âgé
tournoyer sur la barre, dévoilant son corps presque nu. Le
regard d’Avery balaya la foule, une fois que sa vue se fut
acclimatée à l’obscurité. Une poignée de betas étaient assis
dans le club presque vide. Quelques renos dépassaient d’un
string qui couvrait à peine le sexe flasque de l’omega.
Avery fit quelques pas de plus, le choc et l’effroi faisant
bouger ses pieds presque d’eux-mêmes. Il y avait une
absence de vie dans les yeux de l’omega, comme si
l’homme n’était pas vraiment là. Engourdi. Avery pouvait
comprendre. Il avait ressenti un peu de cela lui-même,
simplement en étant témoin de l’intérieur d’un club de strip-
tease. Les omegas non matures avaient peu d’options dans
leur monde. Les emplois étaient rares dans le Quartier
Omega.
Non, oubliez ça. Les bons emplois étaient rares.
Si un omega voulait danser nu, vendre son corps ou être un
omega de substitution, il s’en sortirait très bien. Il essaya de
ne pas juger. Certains omegas n’étaient pas aussi chanceux
que lui, ses frères et son oncle. S’ils n’avaient pas de famille
ou de moyens, les omegas devaient manger et mettre un
toit sur leur tête du mieux possible.
Même si ses pères étaient morts, ils avaient laissé un petit
pécule, assez pour donner à Avery le temps de trouver une
autre option et de sauver ses frères et lui-même.
Il avait de grands projets. Cette nuit-là n’en était que la
première étape.
Lorsque le danseur sur scène leva son regard vers Avery, il
sembla y avoir une connexion pendant une brève seconde –
bien qu’Avery ne soit pas sûr que le mâle puisse le voir ou
voir autre chose dans la faible lumière. C’était plutôt
improbable, mais il le sentit tout de même.
Le danseur détourna rapidement les yeux et ferma les
paupières. Avery avait de la pitié pour le mâle. Même s’il ne
devrait pas.
Je pourrais me retrouver là-haut si je ne joue pas bien mes
cartes. Là-haut… ou pire…
Il humecta ses lèvres desséchées, s’imaginant sur cette
scène. Le regard d’Avery dériva à travers la petite foule
jusqu’à un beta près du fond de la salle, caressant
visiblement son sexe en regardant l’omega danser. Un
tourbillon de dégoût remplit l’estomac d’Avery. Être traité
comme un morceau de viande dont le seul but était d’offrir
une satisfaction sexuelle ?
Comme si la vie d’un omega n’était pas loin d’être la même.
— Enlève tout ! cria un autre beta à travers le bar. Montre-
nous ta mouille, bébé !
L’omega sembla ignorer le chahut, mais il se pencha
rapidement et montra son cul presque nu aux hommes. Il
écarta ses fesses, les laissant voir encore plus. La fine
bande de tissu ne cacha pas grand-chose.
Chair sèche. Zéro fluide. L’omega n’aimait manifestement
pas ce qu’il faisait, non pas qu’Avery ait besoin d’une
confirmation. C’était écrit sur son visage.
Un beta – peut-être celui qui avait crié – se précipita vers la
scène et lécha la fesse de l’omega. Un videur l’éloigna d’un
coup sec, mais ne put arrêter le débit d’insanités qui sortit
de la bouche du beta.
— Je peux te rendre chaud. Je veux goûter ta mouille, bébé,
cria le beta par-dessus la musique forte.
Il remua la langue, les yeux écarquillés, avant d’être jeté par
la porte d’entrée par l’énorme videur presque aussi grand
qu’un alpha.
Avery se reconcentra sur la scène, où le danseur attendait
que le videur jette l’homme dehors. Le strip-teaseur enroula
ses bras autour de lui, semblant un peu perdu pendant un
moment – jusqu’à ce qu’un autre beta tape sur son mollet. Il
cligna des yeux plusieurs fois, comme s’il essayait de se
rappeler ce qu’il était en train de faire. Puis il se balança à
nouveau sur la musique, légèrement en décalage. Non pas
que cela ait beaucoup d’importance. La danse n’était pas la
principale raison pour laquelle les betas étaient assis dans
l’obscurité, à regarder.
Pleins de désir…
Avery recula à l’idée d’être exposé et vulnérable, comme ça.
Naturellement, les betas n’étaient pas aussi agressifs que
les alphas, mais il avait entendu parler de ceux qui
entretenaient un fétichisme envers les omegas. Des
hommes comme ceux-là venaient dans les clubs,
s’imaginant avoir un omega sous eux. Ils s’imaginaient les
nouer et se reproduire, même s’il était impossible pour un
beta de les nouer.
Heureusement, ce futur n’était pas dans les cartes pour
Avery.
Forçant ses pieds vers le bar, il attendit impatiemment que
le barman le remarque et se dirige vers lui. Le beta jeta une
serviette sur son épaule et adressa un bref regard à Avery.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Je suis ici… pour voir… Tulla.
Il baissa la voix pour le dernier mot, de peur que quelqu’un
l’entende.
Le barman fronça les sourcils.
— Qui ?
Avery soupira.
— Tulla, répéta-t-il un peu plus fort.
Un client plus loin dans le bar tourna la tête et fixa Avery du
regard. Un sourire gras se répandit sur ses lèvres alors qu’il
faisait pivoter son tabouret pour le dévisager. Avery évita le
regard de l’étranger, ne voulant pas interagir avec
quelqu’un dont il n’avait pas besoin. Moins il y avait de gens
qui le remarquaient, mieux c’était.
Moins il y a de gens qui pourront me pointer du doigt dans
une file d’attente, mieux c’est.
— Oh… ouais. Prends un siège. Je vais lui faire savoir que tu
es là, dit le barman.
Avery observa le tabouret de bar en face de lui, incertain de
vouloir s’asseoir. L’odeur salée du sperme autour de lui était
forte. L’idée de s’asseoir n’était pas attirante, car il
imaginait que la saleté collante tachait presque toutes les
surfaces. Finalement, il posa une hanche sur le siège et
essaya de paraître aussi décontracté que possible, alors que
son cœur battait à tout rompre.
Une sensation de picotement se répandit en lui, cette
sensation qu’il avait juste avant de rendre le contenu de son
estomac. Inhaler n’améliora pas la situation. En plus de
l’odeur des fluides corporels, il y avait aussi un arôme de
bière éventée. Il essuya la sueur qui perlait sur son front,
souhaitant que son corps se calme. Son téléphone vibra
dans sa poche, et il l’en sortit.
Son oncle. Encore. Il aurait dû rentrer une heure plus tôt.
Oncle Gray va être furieux contre moi. Merde, il y a
beaucoup d’autres choses qui vont l’énerver quand il
découvrira ce que j’ai fait.
Avery appuya sur le bouton « refuser » et le rangea dans sa
poche. Il s’excuserait plus tard, une fois qu’il aurait terminé
son travail.
— Je peux t’offrir un verre ?
Avery leva les yeux. Le beta du bout du bar s’était
rapproché sans qu’il s’en aperçoive. Il recula instinctivement
et s’éloigna de l’homme.
— Non. Non, merci.
— Viens, insista le beta en se penchant et en comblant
l’espace qu’il avait créé.
Avery huma les cigarettes et des odeurs corporelles
nauséabondes. L’envie de vomir le frappa une fois de plus.
— Tu es un omega beaucoup trop beau pour être dans un
endroit comme celui-ci. Surtout seul.
Le beta tendit la main et caressa une mèche échappée des
longs cheveux d’Avery.
Avery dégagea ses cheveux.
— L’apparence n’a rien à voir avec tout ça. Ce sont les
torsions cruelles du destin et un équilibre inégal du pouvoir.
Crois-moi, je ne serais pas ici si je n’avais pas à l’être.
Comme si le patron d’une boîte de strip-tease valait la peine
de débattre des droits des omegas. Ces hommes étaient
parmi les pires contrevenants lorsqu’il s’agissait de s’en
prendre à des omegas sans défense et exploités.
Le beta fronça les sourcils, clignant plusieurs fois des yeux
alors qu’il scrutait Avery.
— Personne ne veut d’un omega à la langue bien pendue.
Repose-toi sur ton joli visage, garde tes lèvres fermées, et
tu seras parfait, gloussa le beta. Eh bien, il y a certains
moments où ta jolie bouche devra être grande ouverte. Je
parie que tu serais magnifique en train de sucer quelque
chose de gros et gras. J’ai peut-être quelque chose pour toi.
Avery serra la mâchoire, sachant qu’il était inutile
d’argumenter face à l’ignorance à laquelle il était confronté.
De plus, cela ne ferait qu’attirer plus d’attention. Mais
lorsque le beta posa sa main sur la cuisse d’Avery, il ne put
pas rester silencieux.
— Ne me touchez pas.
Le beta sourit, mais ne retira pas sa main.
— Allez, bébé. Je peux te faire sentir fantastiquement bien.
Je peux te rendre chaud et humide, je parie.
Un frisson de terreur parcourut l’échine d’Avery.
— Non, merci.
L’homme se pencha plus près, la mauvaise haleine, la
fumée et l’alcool se répandant sur le visage d’Avery.
— Je veux te goûter, bébé. Laisse-moi te faire te sentir bien.
Je parie que ta mouille a le goût du miel.
Avery tenta de s’éloigner, mais le type enroula une main
autour de sa taille, l’entraînant plus près. Heureusement, le
barman réapparut.
— Laisse tomber, Clive. Il n’est pas pour toi.
— D’après qui ? cracha Clive au barman.
— Tu veux que je te jette dehors encore une fois ? demanda
le barman.
Il s’appuya sur le bar, les mains tendues, fixant le beta.
— Va te faire foutre, aboya Clive avant de regarder Avery.
Il relâcha son étreinte importune, une grimace sur son
visage.
— Toi aussi, espèce de salope omega coincé.
Salope ? Les yeux d’Avery s’écarquillèrent. Il ouvrit la
bouche pour argumenter, mais s’interrompit. Pas
d’attention. Il n’avait pas besoin de faire une scène. Pas plus
qu’il ne l’avait déjà fait.
Clive retourna à sa place initiale. Avery laissa échapper un
soupir de soulagement.
— Son écorce est pire que sa morsure. Ne t’inquiète pas
pour lui, assura le barman.
— Facile à dire pour toi, grogna Avery.
Le barman leva les mains en signe de reddition.
La culpabilité frappa Avery à l’idée d’avoir aboyé sur
l’homme qui ne lui avait rien fait.
— Désolé. Je n’ai pas l’habitude de venir dans… des endroits
comme celui-ci.
— Oh, ça se voit, M. Sainte-nitouche, répliqua l’homme avec
un sourcil levé. Porte de derrière sur la gauche… juste après
les toilettes.
Avery hocha la tête et s’éloigna du bord du siège.
— Attends, l’arrêta le barman en sortant un verre à alcool et
en le posant sur le comptoir.
Il versa un peu d’alcool dedans – de quel genre, Avery ne
savait pas – puis le poussa sur la surface en bois couverte
de cicatrices.
— On dirait que tu as besoin de ça.
Avery fixa la boisson pendant quelques secondes. Il était
mineur.
— Je ne bois vraiment pas.
Pourtant, alors que les mots sortaient de sa bouche, il
récupéra le verre à shot et descendit la boisson d’un trait. Et
le regretta immédiatement. Ce fut comme un feu liquide
glissant dans sa gorge, et il siffla de douleur. Reposant le
verre à shot sur le comptoir, il regarda le beta derrière le bar
et haleta pour respirer.
— Combien je te dois ?
— Offert par la maison, beau gosse.
Le barman récupéra le verre, le remplit à nouveau et le but.
— N’oublie pas… la porte de derrière sur la gauche, juste
après les toilettes. Si tu entres dans la mauvaise pièce, tu
risques de heurter ta sensibilité.
— N oté .
Avery le remercia d’un hochement de tête silencieux avant
de se tourner pour regarder l’intérieur. Avant de se lever, il
fit le point sur son trajet. Il devait passer devant le beta qui
était maintenant ouvertement en train de se branler pour
que tout le monde puisse le voir. Évitant le regard de
l’homme, il ignora le mouvement, mais, comme tout bon
accident, son regard se porta sur lui, même s’il essayait de
l’éviter.
Ce n’était pas comme s’il voyait le sexe d’autres hommes
tous les jours. La dernière fois, c’était en cours de gym,
quand il se comparait à un autre omega. Ça ou Sex Ed –
mais c’étaient des photos et pas la vraie chose. Alors qu’il
s’approchait, le beta sourit un peu plus, une expression de
convoitise qui tenait plus de la grimace que du sourire.
— Tu veux m’aider, mon beau ?
Avery accéléra son rythme, ignorant l’offre. Rapidement, il
traversa le club et entra dans un couloir étroit. La porte sur
la gauche, juste après les toilettes, était marquée «
PRIVÉE ». Avery resta là quelques secondes, fixant la
pancarte, réalisant que c’était la dernière chance qu’il avait
de s’enfuir comme le petit idiot effrayé qu’il était.
Pourtant, il savait qu’il ne pouvait pas fuir.
Si deux connards de betas ne l’avaient pas déjà fait fuir, la
perspective de ce qu’il y avait derrière cette porte ne le
ferait pas non plus. Trop de choses étaient en jeu. Il avait
des gens à protéger… y compris lui-même. Après une
profonde inspiration qu’il aurait préféré ne pas prendre,
Avery leva la main et frappa. Il ferma ensuite les yeux,
priant les dieux de veiller sur lui dans les moments à venir.
Personne ne vint.
Pendant quelques secondes, il se demanda s’il devait se
retourner et partir… avant de changer d’avis.
Alors qu’il était sur le point de prendre ses jambes à son
cou, la porte s’ouvrit enfin. Un bel omega plus âgé se tenait
dans l’embrasure, son corps vêtu de lingerie ne faisant rien
pour cacher quoi que ce soit.
— Salut, beau gosse. Tu es ici pour me voir ? dit l’omega
avec une voix accentuée d’une douceur écœurante.
C’était trop aigu pour être vrai. C’était probablement une
partie d’un fantasme que les betas qui venaient aimaient.
Avery déglutit.
— Vous êtes Tulla ? Je suis A… Avery.
Il sourit.
— C’est moi, répondit-il, sa voix changeant immédiatement,
son doux accent disparu.
Tulla fit un pas en arrière.
— Entre.
Avery s’arrêta un instant, pesant ses options une dernière
fois.
Dernière chance.
Seule chance.
Quelques secondes plus tard, il franchit la porte et se
retourna pour regarder l’omega.
Tulla ferma derrière eux et se tourna pour faire face à Avery.
Il passa une main dans ses longues mèches, jetant à Avery
un regard coquet, avant de tirer les cheveux de sa tête,
révélant une coupe à ras qui montrait les premiers signes
d’éclaircissement. Tulla se dirigea vers une coiffeuse
éclairée et plaça la perruque sur un support.
Avery étudia la pièce, remplie de perruques de toutes les
nuances, de lingerie, de boas à plumes, et de choses en
dentelle, paillettes et fleurs, la plupart qu’il n’avait jamais
vues réunies en un seul endroit.
— Tu es déjà venu dans un endroit comme celui-ci, mon
sucre d’orge ? demanda Tulla en passant une main sur son
cuir chevelu brillant.
Avery secoua la tête, incapable de parler, alors que Tulla se
rapprochait. Son sexe et ses bourses molles rebondissaient
un peu dans la culotte transparente qui les recouvrait,
attirant le regard d’Avery. Tulla sembla le remarquer et
baissa une main pour caresser sa verge. Qui grossit
légèrement après ces attentions.
— Tu vois quelque chose qui te plaît ?
Avery déglutit bruyamment.
— Je ne suis pas… venu pour ça.
Tulla sourit davantage.
— Je sais pourquoi tu es ici. J’ai déjà vu ta photo, tu te
souviens ? Et ma foi, elle ne te rendait pas justice, chéri.
Mais ce n’est pas parce que tu es venu pour une chose que
nous ne pouvons pas nous amuser un peu avant de faire
affaire.
La bouche d’Avery s’ouvrit, mais aucun mot n’en sortit.
— Es-tu un de ces omegas qui n’aiment pas le sexe ?
demanda Tulla. Un prude ?
Avery se racla la gorge.
— Je ne suis pas prude. J’aime bien le sexe. C’est juste…
que je me préserve.
Tulla gloussa. Il se leva et caressa une mèche de cheveux
qu’il glissa derrière l’oreille d’Avery.
— De si beaux cheveux… J’aurais aimé que les miens soient
aussi épais et longs que les tiens. Il y a très, très longtemps,
ils l’étaient.
Le sourire s’effaça du visage de Tulla.
— Quel dommage que tu doives tout couper. C’est une
honte.
Avery lâcha un faible souffle, soudainement très conscient
de l’épaisse tresse qui descendait le long de sa nuque. Il
savait qu’elle devrait disparaître. Il détestait cette idée,
mais il devait faire des changements s’il voulait passer pour
un beta.
— Peut-être que je devrais les acheter et en faire une autre
perruque, hmm ? Ça pourrait aider à compenser une partie
du coût de ce que tu prévois d’acheter aujourd’hui.
Avery acquiesça. Il avait entendu des histoires d’omegas qui
étaient tombés dans des moments difficiles et qui avaient
dû vendre leurs cheveux. Ici, il choisissait de le faire pour la
même raison, mais avec un résultat légèrement différent.
L’idée de les couper le rendait malade, mais si cela
permettait d’économiser quelques dollars, il était partant. Il
devait le faire, d’une manière ou d’une autre.
— Co… comment ?
Tulla sourit. Il tira sur l’extrémité de la tresse d’Avery et défit
l’élastique. Après avoir dénoué la tresse, les cheveux
d’Avery retombèrent autour de lui. Ils atteignaient presque
le sol. Tulla passa ses doigts dedans plusieurs fois.
— Ma parole, chéri. Tu les fais pousser depuis que tu es tout
petit, n’est-ce pas ?
Avery hocha la tête.
Tulla fit un bruit avec ses dents.
— Chéri, avec de tels cheveux, tu dois être un de ces riches
garçons des confins du Quartier Familial. Que diable fais-tu
ici ?
— Nous n’étions pas riches, dit Avery.
Sa famille faisait partie de la classe moyenne supérieure et
était à l’aise financièrement, mais pas riche. Ils avaient juste
eu la chance de vivre dans une petite maison dans un
merveilleux quartier du Quad F.
— Et maintenant que mes pères sont… partis… nous le
sommes encore moins.
La sympathie sembla envahir le visage de Tulla.
— Je suis désolé.
Et les mots semblaient sincères. Un sourire en coin traversa
son visage.
— Laisse-moi deviner. Il n’y a plus de betas ou d’alphas
dans ta famille maintenant – du moins, aucun qui soit prêt à
aider un pauvre omega désemparé ?
Avery hocha la tête, baissant le regard.
— C’est aussi comme ça que je me suis retrouvé là où je
suis. Et pourquoi je fais ce que je fais...
Le strip-teaseur fit un pas en arrière. Un regard d’angoisse
apparut sur son joli visage avant que quelque chose ne
semble se durcir à l’intérieur.
— Je vais enlever 200 renos du prix pour les cheveux.
Marché conclu ?
Avery leva le menton.
— Trois.
Tulla sourit avant de glousser.
— Eh bien, il y a un peu de ce côté effronté dont tu auras
besoin pour réussir. Je me demandais si ce n’était pas une
erreur, mais peut-être as-tu plus de cran en toi que je ne
l’avais d’abord imaginé.
Tulla fit une pause, le considérant.
— 250, et c’est ma dernière offre. C’est bien, mais ne
pousse pas ta chance.
Avery hocha la tête, ravalant son chagrin.
— Deux cent cinquante… et ils sont à toi.
Tulla l’observa un moment avant qu’il ne se tourne vers un
comptoir de maquillage et ouvre un tiroir à l’intérieur. Il en
sortit quelque chose et pivota pour faire face à Avery. Il lui
tendit une enveloppe en papier kraft et sourit.
— Ta nouvelle identité.
Avery saisit l’enveloppe épaisse. Après une seconde de
pause, il l’ouvrit et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Une fois
qu’il eut fait glisser les papiers, il faillit faire tomber la carte
d’identité qui était également à l’intérieur. En la soulevant, il
remarqua un nouveau nom en haut – Abraham Norcross –
ainsi que son visage qui lui souriait. Ils avaient
manifestement caché ses cheveux longs d’une manière ou
d’une autre, et l’image lui donnait un aperçu de l’apparence
qu’il aurait, une fois tondu.
— Tu ne pouvais pas utiliser mon nom ?
— Bien sûr que non, répondit Tulla. Il serait trop facile pour
la Garde de découvrir qui tu es vraiment.
Ave deviendrait Abe.
— Tout est là-dedans… certificat de naissance, dossiers
médicaux, relevés de notes du lycée, un nouveau numéro
d’identification… Apprends bien tout. Bien. Sois capable de
tout débiter comme un chapitre et un verset du Livre.
Avery laissa échapper une longue inspiration.
— Bien. Et la drogue ?
— Droit au but, hmm ? plaisanta Tulla en se retournant.
Prends un siège.
Après avoir remis les papiers dans l’enveloppe, Avery jeta
un coup d’œil au petit canapé contre le mur du petit espace.
Il s’approcha et dégagea ses longs cheveux pour éviter de
s’asseoir dessus.
De l’autre côté de la pièce, Tulla s’agenouilla devant un petit
réfrigérateur et tapa un code d’accès sur une serrure, qui
apparemment le gardait en sécurité. Il en sortit un plateau
rempli de fioles, puis referma et verrouilla le réfrigérateur.
Après s’être levé, Tulla s’approcha, portant le plateau
comme une sorte de serveur. Il s’assit à côté d’Avery, leurs
genoux se touchant. Avery recula devant le contact, son
anxiété prenant le dessus.
— Je ne te mordrai pas, je te le promets, répliqua Tulla avec
une pointe d’humour dans le ton.
— Désolé, marmonna Avery.
— Du moins… pas trop fort, termina Tulla.
Il sortit une petite seringue du milieu du plateau et déchira
le plastique qui la recouvrait.
— Je dois te montrer comment en remplir une
correctement… pour que tu ne finisses pas par te blesser et
aller aux urgences. C’est la dernière chose dont nous avons
tous deux besoin.
L’homme inséra soigneusement l’aiguille dans le haut d’une
des petites fioles en verre marquées Scentex et en aspira la
dose. Il expliqua ensuite à Avery comment s’assurer qu’il y
avait peu ou pas de bulles d’air à l’intérieur.
— Les bulles ne sont pas si dangereuses… tu ne l’injectes
pas dans tes veines. Mais tu ne veux quand même pas que
de grosses bulles aillent dans le muscle. Ça peut causer des
ecchymoses et une certaine douleur. Assez de douleur pour
qu’un joli garçon naïf du QF se retrouve pris en charge pour
des soins médicaux – et ça ne doit pas arriver.
Il se déplaça pour faire face à Avery.
— Baisse ton pantalon.
Avery regarda nerveusement l’aiguille avant de se lever et
de baisser son pantalon. Une fois qu’il eut dégagé ses
cheveux, Tulla tendit la main pour lui pincer la cuisse.
— Tu dois trouver un point gras… et tu en as trop peu.
Maudit omega maigre… Il va falloir que ça aille dans le cul.
J’espère que tu as quelqu’un à la maison qui peut t’aider à
te piquer le cul.
Tulla s’arrêta une seconde.
— Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai tripoté le
cul de quelqu’un.
Tulla le fit pivoter légèrement tandis qu’il gloussait à sa
petite blague. Avery sursauta un peu au contact de l’alcool
froid sur sa fesse. Puis il siffla lorsque l’aiguille perça la
peau, la piqûre étant douloureuse. Tulla poussa le piston, et
Avery sentit un peu de chaleur à l’endroit où le médicament
pénétra dans son corps. Ce fut fini en quelques secondes…
Et il était officiellement un criminel.
— Tu peux te couvrir, annonça Tulla avant de se lever pour
jeter la seringue.
Se retournant pour faire face à Avery, il commença à
énumérer quelques instructions.
— Tu dois t’injecter ça une fois par trimestre, à chaque
troisième pleine lune. Ça masquera ton odeur d’omega et
devrait réduire la quantité de fluide. N’oublie pas de
continuer d’utiliser tes suppresseurs tous les mois, comme
une horloge, d’accord ? Même le bloqueur d’odeur a ses
limites. Si tu es en pleine chaleur, les paris sont ouverts.
Tous les alpha de cinq pâtés à la ronde seront sur toi et tu
finiras en prison pour avoir traversé illégalement un autre
quartier. Et les dieux seuls savent ce qui pourrait arriver de
pire dans cette situation.
Avery le savait. Le pire serait qu’il se retrouve enceint d’un
de ces bébés alpha en dehors d’un accouplement. La prison
serait la prochaine étape. Là, des omegas pris de force se
morfondaient, portant les enfants de criminels alphas, pour
les donner ensuite aux riches qui luttaient contre l’infertilité
– pour le nombre de bébés auquel le juge les condamnait.
Ce serait son futur.
Enfin, s’il était lui-même assez fertile. Il venait d’une
puissante lignée de reproducteurs. Son propre père avait
donné naissance à trois fils omegas sans complications –
aucun alpha, bien sûr – ce qui avait été l’un des regrets de
son père. S’ils avaient eu un frère alpha, ou même beta –
mieux encore, si seulement il était né alpha ou beta – alors
rien de tout cela n’aurait été nécessaire.
— Si tu te fais prendre, ne prononce pas mon nom. Si je finis
en prison à cause de toi, tu vivras pour le regretter. J’ai la
mémoire longue et la patience pour bien me venger. Est-ce
que nous nous comprenons ?
Avery hocha la tête, notant l’expression d’acier dans les
yeux de Tulla.
— Compris.
Tulla soutint son regard pendant encore quelques secondes
avant de mettre six fioles dans un petit sac, ainsi qu’une
poignée de seringues.
— C’est assez pour te faire tenir pendant six ans. Après
cela, tu devras revenir pour en avoir plus. Tu devras aussi te
procurer d’autres seringues plus tard. Ne les réutilise pas.
Ce n’est pas sûr.
— OK, dit Avery en faisant une note mentale. Y a-t-il… des
effets secondaires ?
Une question qu’il aurait dû poser avant de recevoir une
aiguille dans le cul.
— Certains ont mal à l’endroit de l’injection pendant
quelques jours. Certains ont des nausées au début… alors
assure-toi d’acheter quelque chose pour calmer ton
estomac si nécessaire. Crackers, gingembre, n’importe quoi.
C’est tout ce que j’ai entendu.
— Quelqu’un… Est-ce que ça n’a pas marché pour
quelqu’un ?
Tulla poussa un profond soupir.
— Non, mon sucre d’orge. Je n’ai jamais entendu parler de
ça.
Avery sentait que cela pouvait être un mensonge… et
espérait qu’il ne serait pas celui qui prouverait que Tulla
était un imposteur.
— Mais, bien sûr, il y a toujours une première fois. Autre
chose ? demanda Tulla en s’asseyant et en croisant ses
jambes de manière séduisante. Je suis toujours partant, si tu
veux jouer un peu. Tu es mignon comme un cœur.
Il tendit la main et attrapa une mèche de cheveux d’Avery.
— Avec tes cheveux lâchés, tu es vraiment, vraiment sexy.
— Non, couina Avery.
C’était contraire à leurs lois que les omegas aient des
relations sexuelles entre eux. Bien qu’il ait déjà enfreint une
poignée de lois en quelques secondes… Pourquoi il
s’inquiétait d’en enfreindre une autre, il n’était pas sûr.
Tulla inclina la tête, laissant les cheveux d’Avery glisser
entre ses doigts.
— Tu es vierge ?
Un sourire se répandit sur son visage.
— Qu’est-ce que je dis ? Bien sûr que tu l’es. Tu as dit que tu
te préservais.
La chaleur inonda le visage d’Avery.
— Je n’ai jamais été avec un homme. Mais…
— Mais tu as un ou deux jouets à la maison pour tes
chaleurs, n’est-ce pas ?
Avery s’empourpra davantage.
— Qui n’en a pas ?
Même les suppresseurs n’étouffaient pas la convoitise
animale rampante qu’un omega ressentait pendant ses
chaleurs. Elle ne faisait que la ralentir un peu… et
empêchait les omegas de franchir les murs du Quartier
Alpha pour se reproduire.
La plupart des omegas deviendraient fous sans essayer de
calmer leurs corps douloureux et pleins de besoins avec un
jouet ou deux. Les non réclamés ne pouvaient pas
permettre à un autre mâle de les toucher, sous peine de
ruiner leurs chances d’être revendiqués. Même si Avery
enfreignait la loi et se rendait potentiellement non
réclamable, il gardait un peu d’espoir, au fond de son esprit,
que son alpha était là.
Avant leur mort prématurée, ses pères étaient
complètement dévoués l’un à l’autre. Leur relation était
celle qu’Avery recherchait – un partenariat égalitaire entre
deux hommes. Dans un monde où les omegas avaient peu
de droits, il était rare pour un omega d’avoir ce que son
papa avait eu. Avery savait qu’il était stupide de penser
qu’il serait aussi chanceux, mais après avoir vu comment un
alpha devait traiter son omega, il avait de grandes attentes.
Malheureusement, la plupart des parents de ses amis
n’avaient rien à voir avec ce que ses parents avaient. Les
omegas étaient des citoyens de seconde zone. Un utérus
sur pattes, avait un jour dit son oncle. Et c’était vrai.
Une fois qu’ils avaient atteint leurs premières chaleurs, la
plupart des omegas se retrouvaient enfermés dans le QO,
une prison virtuelle. Avery était déterminé à trouver un
moyen de sortir de cette prison.
Il savait qu’il était stupide de penser que son alpha le
réclamerait, vu ce qu’il faisait. Entraîné à fournir une famille
et un foyer à son alpha, comme tout bon omega, Avery
avait été informé du moment glorieux où ils se réuniraient
et où Avery s’inclinerait devant son maître.
Mais qui savait quand cela pouvait arriver ? Il refusait de
s’asseoir et de laisser le destin diriger sa vie. Sa situation ne
le permettait pas. En attendant, Avery allait être proactif et
subvenir aux besoins de sa famille.
— Eh bien, si tu n’es pas disposé à me laisser tenter ma
chance avec ce joli petit cul, je suppose que nous allons
devoir discuter du paiement… et commencer à couper ces
magnifiques cheveux.
Avery ferma les yeux, le chagrin le submergeant.
— OK.
— Monte sur ma chaise devant le miroir, on va te préparer,
indiqua Tulla.
Avery rouvrit les yeux en se levant, et le monde bascula sur
son axe. Cette sensation de malaise revint avec vengeance.
Un grondement sourd emplit ses oreilles, sa peau picota
comme s’il y avait une charge électrique dans l’air. Peut-être
était-ce la drogue dans son organisme, ou peut-être était-ce
le simple fait de savoir que son monde ne serait plus jamais
le même.
Il fit prudemment un pas en avant, priant pour ne pas
tomber et se ridiculiser. Après s’être assis, il se regarda dans
le miroir éclairé. Sa peau était trop pâle, ses yeux trop
grands. C’était comme s’il contemplait un étranger, et après
quelques coups de ciseaux, il serait encore plus étrange. Il
vit Tulla s’approcher derrière lui.
— Par curiosité, à quoi ça sert tout ça ? Pourquoi as-tu
besoin du bloqueur d’odeur ? demanda Tulla en rassemblant
tous les cheveux d’Avery en une queue de cheval sur sa
nuque.
— L’université, chuchota Avery.
Il toussa pour s’éclaircir la gorge avant de reprendre la
parole, cette fois avec un peu plus de confiance dans sa
voix.
— Je veux aller à l’université.
Tulla croisa son regard dans le miroir un instant, et une
expression traversa le visage de l’omega. De la pitié ? De la
tristesse ? Avery n’était pas sûr.
— Tu prends le chemin le plus difficile… J’ai pris le plus
facile.
Tulla leva les yeux et rencontra à nouveau ceux d’Avery
dans le miroir. La tristesse dans ses prunelles donna
presque envie à Avery de pleurer. Pour qui, il n’en était pas
sûr.
— Plus facile ? La plupart du temps, ça ne semble pas très
facile.
Une lueur lointaine apparut dans ses yeux avant qu’il ne se
concentre de nouveau sur le reflet d’Avery.
— Je peux te dire par expérience… ne suis pas mes pas.
Tiens-t’en à ton plan, chéri. Prouve qu’un omega peut avoir
une valeur autre que celle d’un simple objet sexuel.
C’était une pression supplémentaire dont Avery n’avait
certainement pas besoin – le poids de tout l’omegadom.
— Je vais essayer.
Ils devinrent les deux silencieux. Tulla brossa la longueur et
l’attacha en plusieurs queues de cheval, puis attrapa une
paire de ciseaux plaqués or sur la table. Avery resta assis,
impuissant, à regarder. La coupe était nécessaire.
Inévitable. Il ne pouvait pas devenir quelqu’un d’autre sans
ça. Des larmes lui piquaient le fond des yeux, alors que les
ciseaux coupaient les cheveux qu’il avait laissé pousser
depuis qu’il était un petit garçon.
— Une honte, chuchota Tulla.
Avery garda le contrôle et refusa de verser une larme pour
quelque chose d’aussi futile que des cheveux. Mais c’était
une partie de lui… une partie de son identité omega.
Une identité omega dont il se débarrassait activement.
— J’ai dû vendre certaines de mes mèches dans la rue, il y a
une dizaine d’années… les perruquiers paient bien pour de
beaux cheveux, même si les miens n’étaient pas aussi fins
que les tiens. Mais c’était assez, et j’avais besoin d’argent,
raconta Tulla avant de couper toute la masse.
Il tendit une épaisse queue de cheval à Avery.
Avery fixa les cheveux dans ses mains, avec le sentiment
qu’il venait de perdre une partie de lui-même.
Et c’était le cas.
Le monde ne le verrait plus comme un omega. En levant le
regard, il vit Tulla qui l’observait dans le miroir. Il posa ses
deux mains sur les épaules d’Avery, une expression
d’inquiétude sur son visage.
— Tu vas bien ? chuchota-t-il.
Avery hocha la tête, incapable de trouver les mots.
Tulla ébouriffa ses cheveux restants.
— Je vais les couper un peu plus et te donner un air officiel.
Tu dois avoir l’air d’un étudiant, non ?
— Merci, murmura Avery avant de lever les yeux.
C’est alors qu’il remarqua une vieille photo de ce qui
semblait être un Tulla plus jeune, serrant dans ses bras deux
petits garçons. Ils arboraient tous de larges sourires et
semblaient si heureux. Il jeta un coup d’œil aux garçons –
deux alphas, s’il devait deviner – leurs sourires étaient
presque identiques à celui de Tulla.
— Qui est-ce ?
Le regard de Tulla se posa dans le reflet avant de suivre
celui d’Avery sur l’image. Un éclair de douleur sembla
traverser son visage avant qu’il ne parle enfin.
— C’était il y a toute une vie.
— Tes fils ?
Tulla resta silencieux pendant quelques battements de
cœur.
— Plus maintenant, murmura-t-il.
Avery fronça les sourcils. Étaient-ils morts ? Cette pensée ne
fit que déchirer sa propre blessure, pas encore guérie.
— Je sais combien il est difficile de perdre ceux que l’on
aime.
Tulla rencontra de nouveau son regard dans le miroir, avec
une expression vide.
— Oui, tu le sais. Mais crois-moi quand je dis que perdre les
vivants est plus douloureux que de perdre les morts.
Ses pupilles s’élargirent lorsque Tulla baissa les yeux sur ses
cheveux. Avery voulait poser plus de questions, mais il avait
déjà probablement franchi une ligne et était allé trop loin.
Qu’était-il arrivé à cet homme… qu’avait-il perdu… qu’est-
ce qui l’avait amené à ce point ?
Tulla termina la coupe rapide. Quand il eut fini, Avery avait
vraiment l’air d’un beta. Les cheveux courts étaient si
étranges et le faisaient paraître… complètement différent.
C’était étrange qu’une simple coupe de cheveux puisse faire
ça. Tulla épousseta les cheveux perdus et récupéra les
mèches coupées de sa main. Avery ne voulait presque pas
les laisser partir, mais il le devait.
— On va régler ça et te sortir d’ici. Je dois retourner sur
scène dans quelques minutes.
Avery se leva et sortit la liasse d’argent pliée dans sa poche.
Il déduisit l’argent pour ses cheveux et remit le reste. Tulla
les compta rapidement et hocha la tête.
— Le compte est bon.
Il s’approcha et récupéra le sac avec les bloqueurs d’odeur
et l’enveloppe avec sa nouvelle identité avant de se tourner
vers Tulla.
— Sors par la porte de derrière. Inutile que ceux qui t’ont vu
entrer comme un omega te voient ressortir comme un beta,
dit Tulla. Suis-moi.
— Bonne idée, murmura Avery avant de suivre l’homme
dans le couloir.
Tulla l’emmena à travers une cuisine grasse, puis à l’arrière,
près des bennes à ordures. L’odeur de la vieille nourriture et
des déchets était âcre et ne faisait que renforcer son
estomac rebelle. Il s’arrêta près de Tulla à la porte, voulant
dire quelque chose… sachant qu’il pourrait exposer de
vieilles blessures que l’omega n’avait pas voulu déchirer.
— Je ne voulais pas te contrarier… en posant des
questions…
Tulla releva le menton.
— Chéri, tu dois t’endurcir… ou ce monde va te mâcher et
te recracher.
Il poussa Avery vers la porte. Une fois qu’il eut fait quelques
pas, il reçut un avertissement.
— Mon nom ne franchira jamais tes lèvres… ou tu le
regretteras, lui rappela Tulla avant de fermer la porte.
Le calme soudain fut presque un choc. Il entendait encore la
ligne de basse de la musique du club et le bourdonnement
sourd de la ville environnante. Avery resta dans cette ruelle
un moment, réalisant qu’il ne pouvait plus revenir en
arrière. Il l’avait fait…
Il était maintenant un beta aux yeux du monde.
Tant qu’il ne se faisait pas prendre.
Le contenu de son estomac fit un dernier tour, et il dut se
précipiter sur le côté des bennes à ordures pour vomir. La
première inspiration qui suivit le rendit presque malade,
l’odeur de la ruelle humide lui emplissant le nez. Il trébucha
sur un petit chemin, mais dut s’arrêter pour prendre ses
repères. S’appuyant contre la brique, il ferma les yeux et
essaya de respirer un peu plus. Une brise fraîche fouetta le
passage étroit et l’effleura. Sa nuque était froide… sans la
couverture de cheveux à laquelle il était si habitué. Il
remonta sa capuche. Il rangea le sac de médicaments dans
une poche de son sweat à capuche avant de sortir la
nouvelle carte d’identité de son enveloppe. Une fois qu’il
l’eut mise dans son portefeuille, il glissa l’enveloppe dans
son sweat à capuche et se dirigea vers son premier test.
Quelques rues plus loin, il remarqua l’un des postes de
garde du Quartier Beta. Sortant la nouvelle carte d’identité
de son portefeuille avec des mains tremblantes, il
s’approcha de la porte et attendit derrière les autres
personnes qui patientaient pour entrer. En tant que beta, il
serait libre de se déplacer dans les quatre quartiers
désormais…
Tant que l’identification fonctionnait, naturellement.
Le temps s’écoula lentement, tandis qu’il attendait son tour.
Au fur et à mesure que la file avançait, il essaya d’être aussi
nonchalant que possible, sachant pertinemment qu’il allait
probablement échouer. Quand son tour arriva, il remit sa
carte d’identité d’une main tremblante et attendit que les
sonneries d’alarme se déclenchent.
Il retint sa respiration. La carte d’identité fut scannée.
Quand la barrière se leva et que la carte d’identité lui fut
finalement rendue, il reçut un « Passez une bonne nuit ». Il
s’arrêta, presque stupéfait que ça ait marché. Il regarda
fixement le grand garde beta – presque assez grand pour
être un alpha, à en juger par son apparence.
— C’est pour aujourd’hui ou pour demain ? cracha le garde
en le regardant de près.
Avery passa rapidement sous la barrière et fit quelques pas
dans le Quartier Beta – pour la première fois depuis des
années. Il marchait le long de la rue, un sourire étirant sur
ses lèvres.
La liberté !
En prenant une profonde inspiration, il pensa que l’air était
un peu plus doux. Bien sûr, c’était le même air que de
l’autre côté du mur, mais il s’en fichait. Il avait réussi, même
si ce n’était que pour une brève seconde. Il était hors de la
prison omega et ne serait plus contenu à l’intérieur de ses
murs – à moins qu’il ne le choisisse. Avery prit un virage,
marchant le long d’une rangée de magasins. La plupart
étaient fermés à cette heure-là, mais c’était tout de même
excitant.
Il n’avait pas de restrictions.
Un tramway presque vide passa devant lui, le conducteur lui
adressant un signe de tête rapide. Avery se précipita et
agrippa un poteau, montant à bord. Le courant rejeta sa
capuche en arrière, ses cheveux courts s’envolant. Il ferma
les yeux, laissant le vent l’envahir.
Il sauta quelques rues plus bas et remonta sa capuche. Il y
avait plus d’une porte d’entrée pour le Quartier Omega – il
aurait eu l’air trop voyant s’il repartait de là où il venait
d’arriver. Il fit plusieurs tours et se perdit un peu avant
d’arriver à ce qui semblait être une rue principale. Il trouva
rapidement la deuxième porte et la franchit sans problème.
Avery soupira de soulagement et courut vers la maison. Le
temps qu’il arrive à l’intérieur, il put de nouveau respirer. Il
s’appuya contre le chambranle, son cœur battant la
chamade.
Exalté.
— Où diable étais-tu ? demanda son oncle.
Avery leva le regard, sans réaliser que son oncle était juste
là. D’après l’expression sévère sur le visage de Gray, il
n’était pas content de lui, mais rien ne tempérerait son
humeur jubilatoire.
— J’ai pris le long chemin du retour… pour pouvoir tester ça.
Avery remit sa nouvelle carte d’identité.
Il avait déjà partagé son plan avec son oncle, qui l’avait
supplié de ne pas le faire.
Gray resta un moment planté là, son regard fouillant le petit
laissez-passer recouvert de plastique pour la liberté d’Avery.
Après un moment, il leva les yeux – la peur dans son regard.
— S’il te plaît, dis-moi que ce n’est pas ce que je pense que
c’est.
Avery abaissa sa capuche, et Gray haleta. Son oncle
traversa l’entrée et passa une main dans les cheveux
d’Avery. Et puis il baissa de nouveau les yeux sur la carte
d’identité.
— Mon Dieu. Qu’est-ce que tu as fait ?
Q uelques mois plus tard …
Le soleil s’était couché depuis longtemps lorsque Wilder
Jaymes frappa à la porte d’entrée de la maison de son frère
et de son beau-frère, trois cartons de pizza dans les bras.
Au-dessus, le ciel était aussi sombre que ses pensées, les
nuages masquant la lune et les étoiles – et refroidissant
encore plus cette soirée d’automne. La porte s’ouvrit, et
Rohan l’accueillit avec un sourire.
— Tu es venu. J’avais des doutes.
En entrant, Wilder passa devant son meilleur ami et beau-
frère et tourna sur lui-même une fois dans la chaleur de la
maison.
— J’avais des doutes sur le fait que vous alliez ouvrir la
porte. Il fait froid dehors.
Il déposa les boîtes de pizza dans les mains tendues de
Rohan avant de retirer son pardessus.
— Nous étions à l’étage… commença Rohan.
Wilder suspendit ses vêtements d’extérieur à un crochet
près de la porte avant de regarder son ami.
— Je ne veux pas savoir ce que tu faisais avec mon frère.
Le sourire de Rohan s’effaça.
— Pas d’inquiétude à ce sujet.
— Tu n’as pas besoin de me mentir non plus, répondit Wilder
avec un petit rire.
Son frère et Rohan étaient très amoureux. De façon
écœurante.
Wilder remarqua ce qui semblait être de la douleur dans
l’expression de Rohan. Les longs mois de maladie de son
frère avaient apparemment épuisé Jamie et l’alpha. Bien sûr
qu’ils n’ont pas... son esprit eut un raté. Il ne pouvait pas
imaginer son frère être intime avec quelqu’un. Il l’avait
activement évité. L’absence de cette intimité au cours de la
maladie n’avait même pas été considérée – mais, bien sûr,
ils n’avaient pas été ensemble. Probablement pas depuis un
certain temps.
— Désolé… J’ai parlé sans réfléchir.
— Oublie ça, répondit Rohan avant de plaquer ce qui sembla
être un sourire fabriqué sur son visage. Nous ne discuterons
pas de ça.
Il se sentait mal. Ils étaient les meilleurs amis, et pourtant
Rohan était là… à se débattre… et, à certains égards, Wilder
ne pouvait pas être une épaule sur laquelle s’appuyer. Pas
sans que les choses deviennent bizarres.
— Eh bien… Jamie a été malade.
Wilder leva une main avant de voir la grimace s’approfondir
sur le visage de Rohan.
— Considère que c’est oublié.
Rohan hocha la tête, un sourire en coin sur ses lèvres.
— Espérons que les choses reviendront à la normale un jour
prochain.
La chimio de Jamie était terminée. Bientôt, avec un peu de
chance, ils allaient recevoir de bonnes nouvelles.
— C’est mon Wilder que j’entends ? demanda une voix en
haut des escaliers.
Wilder tourna la tête et se concentra sur son grand frère. Il
sourit, alors que Jamie descendait lentement les escaliers.
Jamie avait une grâce tranquille, qui lui rappelait leur papa.
Son frère était une version plus foncée de Wynter Jaymes.
Heureusement, cette apparence était là où leurs similitudes
s’arrêtaient.
Le cancer n’avait pas été tendre avec l’apparence de son
frère. Jamie était décharné après des semaines et des
semaines de chimiothérapie.
Il y avait toujours un feu en lui qui refusait d’être éteint. Une
fois qu’il eut atteint la dernière marche, il s’arrêta. Un
sourire étincelait dans ses yeux.
— S’il te plaît, dis-moi que tu n’as pas oublié ma pizza à
l’ananas et à la saucisse ?
Il demanda à Rohan d’ouvrir la boîte du haut. Une fois fait, il
la montra à Jamie.
— Comme promis, je t’ai apporté l’abomination.
Jamie referma le couvercle avant de tourner son attention
vers Rohan.
— Tu peux les emmener à la cuisine, chéri ? J’ai besoin de
faire un câlin à mon petit frère.
— Bien sûr, mon amour, murmura Rohan avant de s’incliner
et de se diriger vers la cuisine.
— Viens ici, demanda Jamie avec un sourire narquois.
Wilder n’hésita pas. Il prit son grand frère omega si frêle
dans ses bras et le serra fort. Pas aussi fort qu’avant, mais il
fit un effort raisonnable.
— Je ne vais pas me casser, tu sais, annonça Jamie en se
penchant en arrière.
Wilder n’en était pas sûr. Après le traitement, son frère était
plus mince et avait l’air beaucoup plus délicat. Mais Jamie
était aussi endurci par la bataille, il le supposait.
Jamie accrocha son bras à celui de Wilder.
— Comment va le travail ?
Wilder conduisit Jamie à travers l’énorme maison, en
direction de la cuisine. Leurs pas résonnaient dans
l’intérieur presque entièrement sombre. Il n’y avait que
Rohan et Jamie qui vivaient là. Le couple avait prévu de la
remplir d’enfants, mais malheureusement, Jamie n’avait pas
pu en concevoir. Des années plus tard, ils avaient appris
qu’il avait un cancer de l’utérus et les maigres chances
auxquelles Jamie s’était accroché avaient été anéanties.
Si quelqu’un dans le monde avait fait un bon papa, c’était
son frère. Jamie l’avait pratiquement élevé. Leurs propres
parents égocentriques ne s’en étaient pas souciés. Papa
était plus intéressé par le shopping, le statut et l’argent.
Père s’était consacré à sa carrière afin d’offrir à Papa toutes
ces choses.
— Le travail… c’est le travail, répondit Wilder.
— Tu te défiles ? demanda Jamie.
Wilder et leur père s’étaient disputés avant qu’il ne quitte le
bureau la veille. Il avait passé son samedi à rattraper
plusieurs projets, mais il avait ruminé cette dispute.
— Père est Père. Il m’a offert une promotion en disant que
j’étais plus que prêt pour ça. Pourtant, tout ce que j’essaie
d’accomplir, il le remet en question, le condamne à l’échec
ou me sape d’une autre manière. Je ne gagne jamais.
Ils entrèrent dans la cuisine, et Wilder aperçut Rohan sortir
des assiettes.
— Peut-être serait-il préférable de démissionner et de
trouver un autre emploi ailleurs ? Un où tu n’es pas sous la
coupe de Père, suggéra Jamie. Tu as un diplôme d’une
université prestigieuse, des années d’expérience en gestion,
et tu es un travailleur acharné. N’importe quelle entreprise
digne de ce nom t’embaucherait en une seconde.
Wilder imagina la tête de Wynter et Warden.
— Voilà qui enverrait un message à nos parents, hmm ?
— Si tu pars, emmène-moi avec toi, ajouta Rohan. Je ne
reste pas là-bas sans toi.
Rohan était l’avocat principal de Jaymes & Associés. Au fil
des années passées dans l’entreprise, ils étaient devenus de
bons amis. Wilder faisait confiance à Rohan pour écouter
ses idées et donner des conseils judicieux. Découvrir que
l’homme était le compagnon de son frère avait simplement
été la cerise sur le gâteau. Rohan était plus un frère qu’un
beau-frère.
Wilder prit l’assiette que Rohan lui tendait.
— Ne t’inquiète pas. Je ne te laisserai pas seul face à Père.
— Je suis toujours énervé qu’il ne m’ait pas laissé partir pour
le rendez-vous de chimio de Jamie. Merci encore de m’avoir
remplacé, dit Rohan avant de prendre une bouchée de
pizza. Merde, c’est trop bon. Ça me manque d’avoir
DeNardo’s juste en bas de la rue.
— On peut toujours vendre cet endroit et retourner dans le
Quartier Alpha. Prendre un appartement dans le même
quartier que celui où on vivait quand on s’est accouplés.
Comme ça, tu pourrais manger chez DeNardo quand tu
veux, proposa Jamie.
Rohan se figea.
— Mais c’est notre maison…
Il jeta un regard autour de lui, et son sourire se transforma
en tristesse.
Il était clair que Rohan pleurait la perte de ce qu’ils
n’avaient jamais eu. Il avait construit la maison comme la
promesse d’une famille. Une promesse perdue. Wilder se
crispa, le chagrin se répandant à travers lui. Leur douleur
était une chose tangible. Elle coulait comme un brouillard
émotionnel, pompant tout l’oxygène disponible dans leur
immense maison vide.
— Tu as peut-être raison, soupira Rohan, l’air sombre. Cette
maison est trop grande pour nous.
— Ou nous restons et remplissons cette maison de vie,
répliqua Jamie, la voix basse.
— Il n’y a aucune raison d’insister maintenant, murmura
Rohan, quelque chose proche de la colère dans les plis de
son front.
— Mais je peux dire que tu tergiverses toujours, répondit
Jamie.
Rohan dévisagea son omega.
— Ce n’est pas le moment pour ça.
— Wilder est très au courant de mon désir de faire appel à
un omega de substitution, insista Jamie avant de se tourner
vers Wilder. Pas vrai, Wild ?
Wilder se figea, la main toujours au-dessus de la part de
pizza qu’il s’apprêtait à prendre. Pendant un moment, il
n’avait pas compris leur dispute, mais les pièces se mirent
en place. L’omega de substitution. Bien sûr. Il scruta leurs
deux visages, n’ayant aucune envie de se retrouver au
milieu de cette discussion animée.
— Je pense que c’est une conversation entre vous deux, que
vous devriez avoir une fois que je serai parti.
— Tu vois ? marmonna Rohan avant de ramasser sa part de
pizza. Laisse tomber, Jamie.
Jamie s’assit en silence, mais il était évident qu’il ne voulait
pas se taire.
Wilder soupira quand il vit la tristesse monter dans les yeux
de son frère. Ils avaient déjà eu cette conversation,
quelques jours auparavant.
— J’avais l’impression que vous alliez tous les deux de
l’avant ?
— C’est le cas, assura Rohan.
— Mais tu traînes des pieds, argumenta Jamie.
Rohan regarda Wilder.
— J’ai encore des réserves, et ça semble déranger ton frère.
— Je veux qu’on soit tous les deux excités par la perspective
d’une nouvelle famille, dit Jamie. Est-ce si mal ?
— Je serai excité quand il y aura un bébé en route.
Rohan jeta une part de pizza dans son assiette, évitant le
regard de Jamie.
Son frère se retourna pour le regarder.
Wilder expira, sachant que Jamie voulait qu’il prenne parti,
mais il n’y avait pas de parti à prendre.
— Comme je vous l’ai déjà dit, je partage l’inquiétude de
Rohan.
Elle était plus que partagée. Il était profondément contre
cette notion, mais il savait qu’il ne fallait pas dire non à son
frère aîné. Pas après tout ce qu’il avait traversé.
— Si c’est ce que vous voulez vraiment tous les deux, je
soutiendrai votre décision.
Wilder se tourna vers son meilleur ami.
— Et oui, il sort à peine du traitement, mais vous avez
rénové cette grande et vieille maison pour la remplir
d’enfants. C’était le plan. Ça peut toujours l’être. Ça pourrait
être bien de donner à Jamie quelque chose à attendre avec
impatience.
Un omega de substitution prendrait des années. Ça
n’arriverait pas de sitôt. Ils avaient tout le temps.
Jamie serra le bras de Wilder.
— Merci, lui dit-il à voix basse.
— De rien, répondit-il en regardant son grand frère.
Souviens-toi juste que les préoccupations de Rohan sont
valables et que tu ne peux pas les bafouer avec ton plan.
— Moi ? s’offusqua Jamie en ayant l’audace de paraître
légèrement offensé. Faire fi de mon alpha ? Honnêtement, il
est beaucoup plus grand et plus fort que moi.
— Nous savons tous jusqu’où Rohan irait pour te donner ce
que tu veux, dit Wilder en regardant son beau-frère. Peut-
être qu’il t’en a trop accordé.
— Maintenant, tu parles comme ton père, rétorqua Rohan.
Wilder plaqua une main sur son cœur, feignant d’être
mortellement blessé. Il reporta son attention sur Jamie.
— Ton compagnon m’a insulté.
— Pauvre, pauvre Wild, murmura Jamie en fronçant les
sourcils.
L’estomac de Wilder grogna.
— Je ne sais pas pour vous, mais moi, je meurs de faim. Si
vous ne voulez pas manger, ça en fera plus pour moi.
— Même celle à l’ananas ? demanda Rohan en désignant
d’un geste la pizza préférée de Jamie.
— Ce serait aller trop loin, répondit Wilder. Cette chose n’est
pas naturelle.
Jamie assena un léger un coup de poing dans le bras de
Wilder avant d’attraper sa propre assiette.
— Je suis désolé que tu ne puisses pas apprécier le délice
qu’est la pizza à l’ananas.
— Tu te rends compte des regards que j’ai reçus quand j’ai
commandé ce truc ? demanda Wilder avant de prendre une
petite bouchée et de placer une autre tranche dans son
assiette. Je t’ai carrément dénoncé. J’ai fait en sorte que
tout le monde sache que ce n’était pas pour moi. C’est mon
frère fou qui la voulait.
— Ohhh… comme tu es gentil, répondit Jamie avec un large
sourire.
— N’est-ce pas ? Oh, avant que j’oublie, Bobby DeNardo m’a
dit de vous dire bonjour à tous les deux.
Wilder récupéra une des deux bouteilles de bière dans la
main tendue de Rohan et prit un siège à la table de la
cuisine.
— Ça lui manque de vous voir les gars.
— Une fois que j’aurai retrouvé mon appétit, on s’arrêtera
pour manger une ou deux parts et rattraper le temps perdu,
assura Jamie avant de s’asseoir à côté de Wilder.
Wilder regarda les deux parts dans l’assiette de Jamie,
soudain certain que ce serait trop pour son frère.
— J’aurais dû me renseigner avant de les prendre ? J’aurais
dû t’apporter autre chose.
Jamie posa une main sur le bras de Wilder.
— C’est gentil de demander… mais c’est bon.
— Bon ? répéta Wilder en faisant la grimace. J’aurais dû
appeler.
— C’est parfait, affirma Jamie en prenant une tranche. Mon
appétit s’améliore déjà.
Il mordit une copieuse bouchée, comme pour prouver ses
dires.
— Ça aide encore plus d’avoir mon frère préféré ici, dit
Jamie en serrant la main de Wilder.
Un moment de calme s’installa entre eux, et ils attaquèrent
leur pizza. Après quelques bouchées, Wilder tourna son
attention vers Rohan.
— Avant que j’oublie, tu as fait rédiger les nouveaux
contrats pour l’affaire Hoffman ?
— Non ! s’exclama Jamie en levant ses deux mains. Pas de
discussion de travail à table.
Wilder leva les yeux au ciel.
— De quoi d’autre vais-je parler ? De la météo ?
Jamie inclina la tête.
— Papa a dit que tu allais assister à l’un des prochains bals
Omega ?
Wilder s’assit un peu plus droit.
— Je ne sais pas où il a eu cette impression.
Jamie gloussa.
— Et moi qui pensais que mon petit frère était enfin prêt à
s’installer et à fonder sa propre famille.
— Je t’en prie. Tu me connais mieux que ça.
Jamie haussa les épaules.
— Moi ? Tu ne viens plus aussi souvent qu’avant, comment
pourrais-je savoir quoi que ce soit ?
Il gémit.
— Une tentative de culpabilité ? Vraiment ?
Wilder se tourna vers Rohan avant de jeter un coup d’œil à
un Jamie abasourdi.
— Ne joue pas les choqués avec moi, M. Chantage Affectif.
Nous savons tous les deux où tu as appris ça.
La lèvre de Jamie se recourba en un petit sourire.
— Est-ce que c’est mal de ma part de vouloir voir mon frère
plus souvent ? Tout ce que tu sembles faire, c’est travailler,
travailler, travailler. On avait l’habitude de te voir ici
presque tous les week-ends. Avant…
Le sourire de Jamie disparut.
Avant qu’il ne tombe malade. Il avait été plus difficile d’être
témoin de la lutte de Jamie. Peut-être qu’il s’était isolé de ça
en se concentrant sur le travail.
Wilder se rapprocha de Jamie.
— Tu as raison. Je me suis concentré sur le travail ces
derniers temps, peut-être trop.
Il se pencha et embrassa la joue de son frère.
— Je dois accorder plus d’attention à la famille. En
particulier la famille que j’aime vraiment.
Le sourire de Jamie lui fit chaud au cœur.
— Ça ne te ferait pas de mal d’avoir une vie en dehors du
travail… et quelqu’un de spécial avec qui passer ce temps,
murmura Jamie.
Wilder gémit.
— Je n’irai pas à l’un de ces bals.
Il n’était pas prêt à ce que sa vie rencontre le plus gros des
dos d’âne. Il n’était pas prêt à ce qu’un omega lui complique
la vie, surtout pas si tôt après sa promotion. Son père
envisageant de prendre sa retraite dans les années à venir,
c’était sur ça qu’il devait se concentrer.
— Tu as presque trente ans, fit remarquer Jamie.
— Et alors ? J’ai tout mon temps.
— Ton omega est peut-être assis dans le Quartier Omega,
en train de dépérir, insista Jamie. Je sais que je ne suis pas
censé parler de Gray, mais il a trente-cinq ans et n’a jamais
trouvé son alpha. Il est piégé dans le Quartier O, un
prisonnier virtuel. Jamais autorisé à quitter ces murs. C’est
ce que tu veux pour ton omega ?
Wilder fronça les sourcils. Il n’y avait pas pensé. Bien sûr, il
ne voulait pas que son compagnon soit piégé dans le Quad
O, mais quand son omega n’était encore qu’un concept, pas
un homme en chair et en os, il était difficile de ressentir une
quelconque émotion.
À part la panique.
— Plus tu attends, plus ton omega est piégé.
— Ce n’est pas ma faute si les lois de la province l’exigent,
répondit Wilder. Je ne l’ai pas mis là.
Jamie secoua sa tête.
— C’est facile à dire pour un alpha qui est libre.
Après une semaine de travail infernale, Wilder n’était pas
prêt pour un échange à caractère politique sur les droits des
omegas et les lois de la province.
— Il n’y a rien que je puisse faire pour changer le système. Il
est ce qu’il est, Jamie. Même si je pouvais le changer, je ne
suis pas en position d’entamer une relation en ce moment.
J’ai besoin de mettre ma carrière sur de meilleurs rails.
Ensuite, je chercherai mon légendaire omega. OK ?
Il prit une autre gorgée de sa bière.
— J’irai à chaque bal Omega jusqu’à ce que je le trouve. Tu
as ma parole.
— N’attends pas trop longtemps, maugréa Jamie. Considère
sa situation difficile. Ne le garde pas emprisonné pendant
que tu pars vivre ta vie.
L’idée de s’accoupler avec son omega lui semblait être un
emprisonnement. Il n’aurait pas le choix de son partenaire.
Le destin s’en était occupé. Il y aurait une réaction physique
– un désir surnaturel – et ils seraient alors liés pour toujours.
Sa vie serait chamboulée, simplement parce que son sexe le
dirait.
Est-ce que son omega était là, dehors, aspirant à être
accouplé et noué ? D’une certaine manière, il pensait que
non, même si c’était ce qu’on disait aux alphas. Si Wilder
avait des doutes, il était logique que d’autres en aient aussi.
N’est-ce pas ?
— Je vais considérer sa… situation difficile, dit Wilder en
serrant les dents. Sujet suivant.
Jamie soupira.
— Puisque tout est hors sujet, je suppose que nous devrions
discuter de la météo.
— Il fait sacrément froid dehors, proposa Wilder avec un
sourire.
— Dommage que tu n’aies personne pour te réchauffer, se
moqua Jamie.
Wilder fixa son frère.
— Tu ressembles de plus en plus à Papa chaque jour.
Rohan et Jamie sursautèrent tous deux.
— Tu es cruel, Wilder Jaymes, assena Jamie avant de porter
sa pizza à ses lèvres. Je te rendrai la pareille pour celle-là.
Attends un peu.
— Tu m’aimes trop pour me faire du mal, gloussa Wilder
avant de prendre une autre bouchée de sa pizza.
1
Aujourd’hui
U ne nuée de merles s’envola, tandis que Wilder se
frayait un chemin parmi les rangées de stèles en
marbre. Le bruit des battements d’ailes et le chœur des cris
s’estompaient à mesure qu’ils s’envolaient dans le ciel
couvert. Il inspecta le chemin en marchant, silencieux,
tandis qu’il comptait les bornes qu’il passait. Les pierres
solitaires étaient comme des sentinelles, veillant sur les
morts. Le silence retomba bientôt, mais il subsista un
bourdonnement dans sa tête, qui lui donnait l’impression
qu’il n’était pas seul.
Les nuages s’écartèrent, et son ombre s’assombrit sur
l’herbe riche et verdoyante. Il leva la tête et remarqua que
le soleil brillait trop fort. Ce n’était pas le moment pour un
ciel bleu lumineux et le gazouillis des oiseaux lointains
accueillant le matin. Il s’arrêta une seconde, sentant la
chaleur de ce soleil sur son visage. Il ne savait pas pourquoi
il ne pénétrait pas plus profondément et ne calmait pas le
froid dans son âme.
Il n’était pas sûr que ça arrive un jour. Pas complètement.
Il arriva finalement à destination. Il s’agenouilla et arracha
quelques petites herbes devant la brillante pierre tombale
en onyx. La surface plus sombre ressortait parmi les autres,
ce qui la rendait plus facile à trouver parmi les centaines de
pierres tombales en marbre gris et blanc. Lorsqu’il eut
terminé de nettoyer, il plaça les fleurs printanières fraîches
qu’il avait apportées dans le petit vase cimenté à la base.
Ensuite, il leva les yeux vers les lettres gravées, toujours
sous le choc, toutes ces années plus tard.
Jaymes J. Parker
Papa, mari, fils, frère et ami aimant.
Wilder traça les lettres du bout de ses doigts, sachant
pertinemment que l’un de ces titres était honorifique. Jamie
n’avait jamais conçu. Les bébés qui lui étaient attribués
dans la pierre étaient ceux nés de l’alpha de Jamie et de son
omega de substitution, Gray.
Il n’a jamais connu ces bébés.
Wilder se prépara, sachant que n’importe quel autre jour, il
ne serait pas aussi larmoyant. C’était la veille du troisième
anniversaire de la mort de son frère… et aussi la veille de la
naissance des jumeaux. Jamie n’avait eu que quelques
instants… la plus brève des présentations à ces deux petits
êtres qu’il avait désirés si désespérément… avant de quitter
ce monde.
Avant que Wilder ne laisse ses pensées mièvres l’entraîner
trop profondément dans le désespoir, il secoua la tête. Il y
avait eu tellement de « et si » et de « ce qui aurait pu être »
au fil des ans, qu’il était inutile de les ressasser sans cesse.
Cela n’apportait rien de bon à personne.
Encore moins à Jamie.
— Je n’arrive pas à croire que ça fait trois ans que tu nous as
quittés, murmura-t-il avant de poser une main sur la surface
lisse.
Le granit était froid contre sa paume, même si le matin était
chaud. Il leva de nouveau les yeux vers le ciel bleu. De gros
nuages blancs et duveteux passaient au-dessus de sa tête,
ignorant son chagrin. Quand il baissa la tête, il aperçut son
propre reflet sur la surface de la roche polie et chercha sa
ressemblance. Chaque fois qu’il se regardait dans le miroir,
il s’examinait, cherchant quelque chose de Jamie, quelque
chose qui lui rappellerait le visage qui s’effaçait déjà de sa
mémoire.
En termes d’apparence, lui et Jamie étaient comme le jour
et la nuit. Wilder avait les cheveux dorés, alors que Jamie
les avait eus plus foncés. Il y avait eu peu de ressemblance
entre eux, mais n’aurait-il pas dû y avoir quelque chose,
même minuscule, qui prouvait qu’ils partageaient le même
sang ? Un soupçon de sourire ? Une étincelle dans l’œil ? Une
inclinaison du menton ?
Chaque fois, il n’avait rien trouvé.
Bien sûr, il était un alpha, et Jamie avait été un omega –
alors peut-être que ça changeait trop les choses. Pourtant, il
n’avait jamais trouvé aucun indice de ressemblance
familiale. Wilder ressemblait à leur papa, plus clair, Wynter,
tandis que Jamie et leur frère Vaughn ressemblaient tous
deux à leur père plus sombre, Warden.
— Je sais que cela fait un moment depuis ma dernière visite,
et tu dois me pardonner pour ça. Il y a eu quelques
changements depuis la dernière fois que je suis venu ici.
Wilder s’accroupit et fixa la pierre tombale.
— Papa a convaincu Père de prendre sa retraite. Ce n’est
pas tout à fait vrai. Il est maintenant président du conseil
d’administration… mais j’ai été nommé PDG et je dirigerai
les opérations quotidiennes, pendant que Papa et lui
voyageront dans les provinces du sud et au-delà. C’est
pourquoi j’ai été si occupé ces derniers temps et que je ne
me suis pas arrêté pour discuter.
Wilder leva le regard, souriant à la pierre tombale.
— Il ne se passe pas un jour sans que je pense à toi, grand
frère.
Il fit une nouvelle pause, pour rassembler ses idées.
— Vaughn a pris mon ancien poste de directeur financier et
siège par procuration au conseil d’administration pendant
l’absence de Père.
Il prit une respiration lente et régulière avant de poursuivre.
— Les jumeaux ont trois ans demain, d’où ma visite un jour
plus tôt cette année encore. Je serai à leur anniversaire
dans l’après-midi pour faire la fête… ce qui est difficile,
étant donné que c’est aussi le jour où tu nous as quittés.
Wilder s’arrêta, essayant de se recueillir et d’éviter la piqûre
des larmes qui lui montaient au fond des yeux. Il voyait le
doux sourire de son frère dans son esprit, bien que l’image
s’estompe de jour en jour. Il détestait le fait qu’il perdait les
morceaux de Jamie stockés dans sa mémoire.
— J’ai tenu ma promesse, comme je l’avais dit.
Selon Jamie, les jumeaux avaient été son dernier effort pour
sauver Rohan. Les liens d’accouplement alpha-omega
étaient profonds. Quand l’un mourait, souvent l’autre suivait
pas loin derrière. Jamie avait été terrifié à l’idée que Rohan
le suive dans la tombe, alors il avait voulu donner à son
alpha une raison de vivre.
Gray était entré dans leur vie, et Jamie et Rohan étaient
tombés amoureux de leur omega de substitution, plus que
Jamie ne l’aurait jamais imaginé. Leur omega de
substitution avait accepté de leur faire don d’un enfant,
mais après la mort de Jamie, ces bébés avaient rapproché
Rohan et Gray.
Ce qui, bien sûr, était le plan de Jamie depuis le début.
Avant sa mort, Jamie avait supplié Wilder de veiller sur eux.
Il avait lutté contre cette demande pour une multitude de
raisons. Notamment son refus de voir son frère périr, mais
aussi le fait que Rohan était le compagnon de Jamie… pas
celui de Gray. Pourtant, finalement, il avait fait cette
promesse qu’il n’avait pas imaginé devoir tenir.
Jamie était mort quelques minutes après avoir rencontré les
jumeaux…
Avec le murmure suppliant de son frère à l’esprit, Wilder ne
pouvait ignorer l’accord qu’ils avaient conclu.
— Les garçons poussent comme de la mauvaise herbe. Je
n’ai pas eu l’occasion de les voir depuis quelques semaines
et je suis sûr que je vais être surpris de voir à quel point ils
ont grandi en si peu de temps. Tu as fait un bon travail en
choisissant votre omega de substitution, d’ailleurs. Je réalise
que je ne te l’ai jamais dit avant maintenant, et c’est
difficile à admettre. Pendant trop longtemps, j’ai vu Gray
comme ton remplaçant.
Il fit une pause, les mots étant amers sur sa langue.
— Mais j’ai vu combien il est bon pour ces garçons… et
combien il est bon pour Rohan. Je sais à quel point tu
l’aimais.
— Et j’aimais Jamie, aussi.
Wilder jeta un coup d’œil par-dessus son épaule en direction
des mots doucement prononcés derrière lui. Gray se tenait
tout près, les yeux pleins de larmes non versées. Dans ses
bras, Gray tenait un magnifique bouquet juste au-dessus de
son gros ventre d’homme enceint. Leur quatrième enfant à
venir avec Rohan.
Wilder se redressa et fit un pas de plus vers Gray. Il regarda
l’omega, incertain de ce qu’il devait dire. Qu’est-ce qu’il
avait entendu ?
— Je suis désolé, dit Gray. Je ne voulais pas écouter. Je n’ai
même pas réalisé que tu parlais jusqu’à ce que je me
rapproche… et puis, je n’ai pas pu m’éloigner quand j’ai
entendu ce que tu as dit.
Gray fronça les sourcils.
— Tu me voyais comme un remplaçant ?
Il marqua une pause, le froncement de sourcils entachant
son beau visage.
— Tu étais la seule personne qui ne me traitait pas comme
tel. J’ai toujours pensé…
Une larme coula sur la joue de Gray.
— Je vais y aller.
Wilder tendit le bras et saisit le poignet de Gray pour
l’arrêter.
— Tu n’étais pas censé entendre ça.
L’omega ne voulut pas répondre à son regard.
— Évidemment.
Les tripes de Wilder se nouèrent.
— Tu ne peux pas croire que ça a été facile de voir mon
meilleur ami tomber amoureux de quelqu’un d’autre que
mon frère ?
Wilder détestait blesser l’omega. Gray n’avait rien fait de
mal.
— J’ai pensé à toi comme à un remplaçant. Et je me
demandais si tu serais à la hauteur…
Gray leva son regard horrifié vers celui de Wilder.
— Au début. Je l’ai pensé au début. Une fois que je t’ai vu
avec Rohan… et avec tes enfants… j’ai alors réalisé que tu
étais tout ce que mon frère pressentait que tu serais. Tu
étais leur planche de salut…
L’horreur disparut de l’expression de Gray, et les larmes
coulèrent encore plus. Il gloussa, mais il n’y avait pas de
véritable hilarité. Wilder était sûr que c’était juste une façon
de cacher une partie de sa douleur. Une autre larme
s’échappa et roula sur sa joue. Il leva une main et l’essuya.
— Je pense que tu m’accordes peut-être trop de crédit.
— Je suis sûr que non, dit Wilder avec un doux sourire. Ne
prends pas mes derniers mots à cœur. Je comprends que tu
es là où tu dois être. Il m’a juste fallu du temps pour réaliser
ce que Jamie avait vu en toi. Tu es un merveilleux papa… et
un mari formidable pour Rohan. Ce que, si tu écoutais, je
viens de dire à Jamie.
Gray fit un signe de la main.
— Arrête, tu vas me faire prendre la grosse tête. Et une
partie de moi est déjà bien assez grosse comme ça.
Wilder sourit. Jetant un coup d’œil au ventre naissant de
Gray, il gloussa. L’omega n’était enceint que de quelques
mois, mais il semblait bien plus avancé.
— Tu vas avoir une autre paire de jumeaux ?
— Ne me porte pas la poisse !
Gray rit de nouveau avant de baisser les yeux sur les fleurs
dans sa main.
— Je vais m’éloigner pour que tu puisses finir. Encore mes
excuses… Je ne voulais pas t’espionner.
— Inutile de partir, contra Wilder en se tournant à moitié
pour regarder la pierre tombale de son frère. J’ai presque
fini.
Wilder leva une main vers ses lèvres avant de presser ses
doigts sur la pierre. Jusqu’à ce que je te revoie, mon frère.
Wilder recula pour laisser à l’omega un peu d’intimité et
l’observa s’agenouiller et placer les fleurs à la base de la
pierre. Puis il fouilla dans sa poche et en sortit deux petits
morceaux de papier coloré, tous deux ornés de personnages
dessinés par des enfants en bas âge. Gray les glissa dans
les fleurs avant de se pencher pour embrasser la pierre.
Pendant qu’il attendait, Gray posa son front sur la pierre et
murmura quelque chose, tandis que Wilder se débattait
avec ses propres émotions. Après un autre baiser sur la
pierre tombale, Gray tenta de se lever, mais il eut du mal
dans son état. Wilder s’approcha pour lui tendre la main et
l’aider.
— Merci, murmura Gray.
— De rien.
L’omega soupira.
— Je n’arrive pas à croire que ça fait déjà trois ans, chuchota
Gray en regardant la tombe. J’ai l’impression que c’était
hier.
— Mais, certains jours, on a l’impression que c’était il y a
une éternité, répondit Wilder.
Gray le dévisagea.
— Oui, c’est vrai. Il me manque tellement.
Tout comme à moi. Wilder offrit un bras à Gray, puis ils
reprirent leur chemin à travers les rangées de tombes
jusqu’à leurs voitures garées quelques centaines de mètres
plus loin, le pas languissant.
— Rohan n’est pas venu avec toi ?
— Non. Il viendra demain matin tôt et présentera ses
respects à ce moment-là. Rohan préfère venir seul.
— Ça ne te dérange pas ?
— Pourquoi ça le devrait ? demanda Gray. Jamie a été son
premier amour… et le sera toujours. Je l’accepte et je
comprends qu’ils méritent un peu de temps seuls de temps
en temps.
Wilder sourit intérieurement, sachant qu’il ne serait pas
capable de partager quelqu’un qu’il aimait comme ça. Mais
Gray avait aimé Jamie presque autant qu’il aimait Rohan.
Peut-être même plus.
— Je n’ai jamais compris le lien que tu avais avec mon frère.
Vous vous connaissiez à peine… et pourtant, vous étiez
comme larrons en foire à la fin.
Wilder remarqua un sourire tendre sur le visage de Gray de
profil.
— Oui ?
Gray tourna la tête pour regarder Wilder, ses yeux brillant
de larmes. Mais son sourire ne s’effaça jamais.
— Jamie était le meilleur ami que je pense avoir jamais eu.
Le meilleur que j’aurai jamais.
Wilder réprima ses propres larmes.
— Moi aussi.
Jamie avait été un mélange de frère, de papa et de
confident. Il pouvait tout dire à Jamie. N’importe quoi. Il n’y
avait jamais eu de jugement. Aucune réprimande.
Seulement de l’amour.
— Il me manque plus que je ne peux te le dire.
— Je sais, chuchota Gray. Je sais.
Ils firent quelques pas de plus, avant que Wilder ne jette un
regard à l’omega.
— Mais tu n’as pas répondu à ma question. Qu’est-ce qui a
construit cette connexion que vous aviez avec Jamie ?
— Je ne sais pas si tu me croirais, dit Gray.
— Essaie.
L’omega hésita un instant avant de marquer une pause et
de les faire s’arrêter tous les deux.
— Savais-tu que certains alphas peuvent avoir plus d’un
compagnon ? lui demanda Gray.
Wilder fronça les sourcils. Il secoua la tête.
— Ce n’est pas possible.
Et c’était à la limite de l’hérésie, non pas que Wilder soit
religieux. Les leçons du Livre étaient enseignées à tous les
écoliers, les formant dès leur plus jeune âge à distinguer le
bien du mal.
Mais, en grandissant, Wilder avait appris qu’il y avait
beaucoup de zones grises entre le noir et le blanc.
— Après la Grande Catastrophe, les puissants alphas ont
entretenu des harems remplis d’omegas – et il y a des
spéculations selon lesquelles certains omegas étaient les
véritables compagnons désignés de l’alpha. Pas un, mais
deux, peut-être même plus.
Wilder fronça les sourcils. Il avait entendu les histoires
d’omegas et de harems quand il était à l’école et se
demandait comment un seul alpha pouvait les entretenir,
alors qu’ils étaient tous en chaleurs au même moment. Cela
ne semblait pas probable.
— Ce n’est pas parce que les alphas sont avides et
regroupent des hordes d’omegas que tous les omegas sont
à eux. Tout alpha fertile peut féconder un omega en chaleur.
— Vrai. Pourtant, dans la poésie ancienne, les histoires de
l’époque et les récits oraux transmis, les chercheurs ont
trouvé des lignes qui suggèrent que certains alphas avaient
plus d’un véritable compagnon. Même si ce n’est pas vrai,
comment diable ces alphas ont-ils réussi à en avoir autant ?
— Ce serait ingérable, accorda Wilder.
— Ou peut-être qu’ils ont été aidés. J’ai lu que l’on croyait
qu’il existait un autre lien entre certains omegas, semblable
à celui entre l’alpha et l’omega. Pour certains, c’était plus
fraternel que romantique. Pour d’autres, il allait jusqu’à
l’intimité. On pense que, peut-être, un lien s’est formé à
partir de celui partagé avec leur alpha. Et s’ils étaient
intimes, ça expliquerait comment un alpha pouvait gérer
plusieurs omegas, raconta Gray en lui souriant. Depuis que
j’ai fait des recherches sur le sujet, je me suis demandé s’il
existait un lien de ce type entre ton frère et moi. L’amour
que j’ai ressenti pour Jamie… et lui pour moi… je n’ai
aucune autre justification. C’était immédiat, comme un
éclair qui a traversé mon corps… As-tu une meilleure
explication ?
Wilder considéra un moment ce que Gray avait dit.
— Ce que tu suggères va à l’encontre de tout ce qu’on nous
a enseigné à l’école. Ça va à l’encontre de notre religion.
— Tout d’abord, ce n’est pas ce que je suggère. Ce sont des
érudits qui ont passé des années à éplucher des textes
anciens. Experts dans leurs domaines. Des faits, pas de la
foi.
Gray s’arrêta une seconde.
— Deuxièmement, vas-tu me dire qu’il n’y a pas d’autres
erreurs ou demi-vérités du Livre que tu as constatées depuis
que tu as quitté l’école ? J’en ai trouvées.
— C’est vrai, admit Wilder. Mais pourquoi un alpha ne
sentirait-il pas qu’il a un autre omega ? On en croise tous les
jours. Il y aurait des incidents si c’était vrai.
— Ce sont des omegas accouplés, précisa Gray. Une fois
revendiqué, l’odeur d’un omega change. Elle diminue.
Pourrais-tu passer devant un omega qui est le tien sans t’en
rendre compte, s’il était accouplé à un autre ? Je pense que
oui.
— Peut-être, répondit Wilder. Mais s’il était accouplé, cela ne
signifierait-il pas qu’il a plus d’un alpha ?
— On sait tous les deux qu’il y a des accouplements qui se
passent en dehors de la norme. En dehors des bals. Les
accouplements politiques. Ou ceux qui sont accidentels. Un
jeune omega dans ses premières chaleurs. Un cousin ou un
ami de la famille, ou pire encore, un étranger, au mauvais
endroit, au mauvais moment… Des choses arrivent, et nous
savons tous deux qu’elles sont souvent couvertes par un
accouplement.
Gray s’arrêta un moment.
— J’ai même entendu parler de frères et sœurs cédant à des
premières chaleurs et forcés de s’accoupler. Je ne peux pas
imaginer la tragédie que ça représente.
Wilder réfléchit. Il ne voulait même pas l’imaginer. Revenant
à leur sujet initial, il demanda :
— Si j’étais d’accord avec cette théorie, que les alphas ont
plus d’un compagnon…
— Pas tous les alphas, bien sûr. Certains pourraient n’en
avoir qu’un, et vu que le nombre d’omegas a tellement
diminué depuis les temps anciens… peut-être sont-ils
encore plus rares de nos jours.
Wilder fronça les sourcils, se rappelant vaguement avoir
entendu quelque chose de ce genre.
— Si je me souviens bien de mes études, il y avait beaucoup
plus d’omegas que d’alphas après la Grande Catastrophe…
— Exact. Mais, au fil des générations, ce nombre a diminué.
Selon une théorie que j’ai lue, le gouvernement provincial
craignait que les alphas ne commencent à se battre pour les
omegas et que la paix qu’ils recherchaient depuis
longtemps ne se dissolve, alors ils ont interdit les harems et
institué les quartiers, protégeant les omegas non accouplés.
Cela a également permis à l’idée d’un couple unique de se
développer. Le premier omega avec lequel l’alpha se lie est
le seul avec lequel il aura la chance de s’unir. Une fois
accouplé, il n’ira jamais à un autre bal pour en chercher un
autre – il n’aurait aucune raison de le faire. Comment
pourrait-il reconnaître qu’il y a quelqu’un d’autre pour lui ?
Ceux comme moi, les autres, étaient alors laissés au QO
pour s’éteindre.
— Qu’est-ce qui a amené toutes ces recherches ? Cherchais-
tu une réponse ?
— Tu es au courant que mon neveu est à l’université. Il
suivait un cours d’Histoire et est tombé sur des informations
intéressantes, alors que j’étais enceint des jumeaux. Il a
partagé un livre avec moi – et depuis que je l’ai lu, j’en ai
cherché d’autres, avec son aide.
À la mention du neveu de Gray, le corps de Wilder se crispa.
Le jeune Abraham lui venait souvent à l’esprit, plus souvent
qu’il ne fallait.
— Est-ce que ce sont les choses dont les universités betas
remplissent les jeunes esprits ? Je croyais qu’il étudiait
quelque chose dans le domaine du secrétariat ?
— Comptabilité, corrigea Gray. Bien qu’on lui ait fait suivre
des cours variés pour obtenir son diplôme – ce à quoi je suis
favorable. Nous devrions apprendre notre Histoire. Ou cela
pourrait nous condamner à répéter nos échecs.
Wilder sourit à l’omega.
— C’est vrai.
Ils marchèrent encore quelques pas avant qu’il ne trouve le
courage de poser la question qui brûlait dans son esprit.
— Comment Abraham s’en sort-il à l’université ?
— Bien. Il aura son diplôme dans quelques semaines. Si ses
examens se passent aussi bien que prévu, il pourrait bien
être le premier de sa classe.
— Tu dois être fier, murmura Wilder.
— Très, répondit Gray, un sourire éclatant sur les lèvres.
Plus que tu ne peux l’imaginer.
— Oh ? Pourquoi ça ?
Une expression étrange apparut sur le visage de Gray avant
qu’il ne secoue la tête.
— Il a perdu ses deux parents quelques mois seulement
avant de commencer l’université. Il sent qu’il a la
responsabilité de ses jeunes frères et prend cela au sérieux.
Wilder baissa les yeux.
— Mais ses frères vivent maintenant avec toi et Rohan,
n’est-ce pas ?
— J’ai fini par convaincre Avery de les laisser venir chez
nous pour qu’il puisse se concentrer sur ses cours. Ce n’est
pas facile de lui faire accepter de l’aide, quelle qu’elle soit.
— Avery ? répéta Wilder en haussant un sourcil.
Ce n’était pas la première fois qu’il avait remarqué que Gray
appelait Abraham par ce nom. À chaque fois, c’était balayé
d’un revers de main… mais Wilder avait une réaction
viscérale chaque fois qu’il l’entendait.
Avery. Ce nom était comme un secret sombre et excitant
qu’il n’était pas censé connaître. Cela lui donnait seulement
envie de chercher plus de secrets du beta.
Gray tourna brusquement la tête, et ses yeux
s’écarquillèrent.
— J’ai dit Avery ? Abraham, corrigea Gray, la posture raide.
C’est le deuxième prénom d’Abraham, murmura l’omega.
— Comme tu l’as déjà dit, marmonna Wilder, se doutant que
l’histoire ne s’arrêtait pas là. Pourquoi est-ce que ça semble
être un sujet si sensible ?
— Sensible ?
Les yeux de Gray s’écarquillèrent, et il fit une pause,
semblant rassembler ses pensées.
— Qui a dit que c’était sensible ?
— Il me semble que oui, murmura Wilder, plus qu’intéressé
à l’idée d’en savoir plus sur le beta. Je suis curieux de savoir
pourquoi.
Gray s’arrêta un moment, son regard scrutant l’horizon.
— Ses parents utilisaient son deuxième prénom. Après la
mort de ses parents, il y a eu une confusion avec ses cartes
d’identité. Certaines l’appelaient Avery… d’autres
Abraham… et ça a posé des problèmes. Il a fallu beaucoup
de temps pour que ça soit réglé… et Abraham a décidé que
ce serait plus facile d’utiliser son prénom. Après vingt ans à
l’appeler Avery, il m’arrive d’oublier et de dire le mauvais.
Cette histoire avait plus de sens que toutes celles qu’il avait
entendues, mais Wilder détecta qu’il n’avait pas toute la
vérité. Rien sur Abraham Norcross n’était logique, et plus le
temps passait, plus Wilder avait des questions.
— Tu viens à la fête d’anniversaire demain, n’est-ce pas ?
demanda Gray, changeant de sujet. Les jumeaux voudront
que leur oncle Wild soit là.
— Essaie de m’en empêcher, s’esclaffa Wilder, alors qu’ils
s’arrêtaient à côté de la voiture de Gray.
Il ouvrit la portière et aida l’omega à s’installer sur la
banquette arrière du grand véhicule.
— Bien, dit Gray avec un sourire. Je te verrai demain, alors.
La portière se ferma… mais la vitre se baissa avant que le
conducteur ne s’éloigne.
— Abraham sera là, murmura Gray avec un autre de ses
étranges sourires. Au cas où tu voudrais lui dire bonjour.
La chaleur envahit le visage de Wilder. Son intérêt était-il
évident ? Si c’était le cas, il devrait travailler plus dur pour le
cacher. Un alpha et un beta ? C’était du jamais vu.
Gray lui adressa un sourire narquois avant de remonter la
vitre. Wilder observa la voiture s’éloigner, son esprit
dérivant vers Abraham.
Avery.
Le nom jouait en boucle dans sa tête… et une vision du
mâle lui vint à l’esprit. Cette simple pensée fit se crisper
davantage son corps et enfler son désir.
Bon sang, peut-être que je ne devrais pas y aller.
À cet instant, Wilder réalisa qu’il n’y avait aucun moyen de
l’empêcher de voir Abraham Norcross.
Plus tard dans l’après-midi
A very était assis dans un bureau poussiéreux sur le campus
du College of Waltyn & Marris, fixant les montagnes de
livres, de papiers et d’autres objets hétéroclites qui
trônaient de manière précaire sur chaque surface de
l’espace de travail de Dean Hightower. La pièce n’était pas
très grande, mais la pléthore d’objets amassés – sans doute
des trésors aux yeux de l’homme derrière le bureau – le
rendait claustrophobe. L’homme lui-même était petit.
Comparé aux piles environnantes, il s’y fondait, son
manteau de tweed, sa peau et ses cheveux de la même
couleur étant trop ternes pour le faire ressortir. S’il n’y avait
pas eu son nœud papillon rouge vif, Avery était sûr que
l’homme serait passé inaperçu.
— Tes notes ont été exemplaires, remarqua le doyen des
étudiants en parcourant le relevé de notes d’Avery.
Il leva le regard, et Avery pensa que l’homme avait l’air d’un
crapaud, mais pas d’une manière horrifiante. L’apparence
de Hightower le fit sourire, s’attendant à moitié à ce qu’une
longue langue sorte et zappe une mouche qui passait dans
les airs.
— Je vois que le professeur Higgins a noté que vous avez un
esprit vif pour la comptabilité légale, M. Norcross.
Avery grimaça. Il avait travaillé comme un fou, persuadé
d’avoir quelque chose à prouver. Pour une fois, il aurait aimé
entendre son propre nom de la bouche d’un professeur.
Pourtant, ce n’était la faute de personne d’autre que la
sienne. Il était Abraham Norcross maintenant. Il n’y avait
pas d’autre moyen.
— J’ai apprécié les cours du professeur Higgins.
— Eh bien…
Le beta plus âgé récupéra un dossier sur une étagère
derrière lui. Avery grimaça, s’attendant que le puzzle de
livres et de papiers se renverse. Il vacilla un peu, mais resta
en place. Après l’avoir fait glisser, l’homme se retourna pour
faire face à Avery, semblant presque satisfait de lui-même
de ne pas avoir été écrasé.
— J’ai été mis au courant d’un stage chez Reece & White,
dans leur département de comptabilité légale. Non
rémunéré, mais avec la possibilité d’une ouverture de poste
pour le bon candidat.
Avery s’assit un peu plus droit. Reece & White était un
cabinet comptable prestigieux, et il aurait aimé y travailler.
Le fait qu’ils aient une ouverture dans un domaine qui
l’intéressait n’était que la cerise sur le gâteau proverbial.
Mais sans être payé ? La raison pour laquelle il était allé à
l’université était qu’il pouvait subvenir aux besoins de ses
jeunes frères.
De jeunes frères qui vivaient désormais dans le Quad F avec
leur oncle et Rohan, ainsi que leur nombre croissant
d’enfants. Leur situation avait bien changé au cours des
quatre dernières années. Lorsque ses parents étaient morts,
ses frères avaient déménagé pour vivre avec leur oncle
alors célibataire. Avery avait déjà connu ses premières
chaleurs et vivait déjà là-bas. Sans autre moyen de revenu
que les économies limitées de leurs parents et le produit de
la vente de la maison familiale – et avec peu de
perspectives d’un salaire légitime venant d’ailleurs – Avery
avait fait ce qu’il fallait.
Il était devenu Abraham et cherchait une éducation illégale.
Son oncle avait aussi fait ce qui devait être fait. Gray avait
vendu son corps pour les protéger, littéralement. Son oncle
avait signé un contrat pour devenir omega de substitution
pour Rohan et Jamie Parker. Jamie, gravement malade, en
avait profité pour pousser son alpha dans les bras de Gray.
Cela n’avait pas fonctionné comme prévu, mais, finalement,
ils avaient trouvé du réconfort dans les bras l’un de l’autre
après la mort de Jamie.
Une fois que Gray et Rohan avaient été sur un pied
d’égalité, ils leur avaient offert une maison, à lui et ses
jeunes frères, Lake et Auggie, afin qu’il puisse se concentrer
sur son éducation. Au début, il avait refusé leur désir de
déménager, mais cela offrait à ses frères une meilleure
opportunité en dehors du QO. Lake et Auggie avaient eu
accès à de meilleures écoles et pu retrouver la vie qu’ils
menaient et les amis qu’ils avaient avant la mort de leurs
parents.
Ils ne comprenaient pas pourquoi ils ne pouvaient pas y
aller. Avery avait accepté à contrecœur l’offre de son oncle
de s’occuper de ses jeunes frères.
Mais il était resté seul dans le petit chalet du Quartier
Omega. Étudier était plus facile dans le calme que dans une
maison remplie d’enfants turbulents et de jumeaux
nouveau-nés. Rohan et Gray n’avaient fait qu’entériner sa
décision avec l’annonce d’un troisième enfant à venir.
Maintenant, le couple attendait leur quatrième.
Lake et Auggie étaient tous deux bien installés et
s’épanouissaient dans le Quartier Famille. Peut-être
qu’Avery avait un peu de temps pour un stage, qui pourrait
amener sa carrière là où il le voulait.
— D’après ce que je vois ici, vous feriez un merveilleux
candidat, poursuivit Dean Hightower avec son sourire de
grenouille, qui s’effaça rapidement. C’est un poste plus
souvent attribué aux alphas, donc le fait que vous ne soyez
qu’une beta pourrait être un problème. Mais je pense que
vous avez plus que prouvé vos capacités. J’aimerais que
vous envoyiez votre CV et votre dossier, ainsi qu’une lettre
de recommandation du professeur Higgins.
— J’adorerais, dit Avery en se rapprochant du bureau. Je vais
aller discuter de la lettre avec le professeur Higgins.
Le doyen sourit.
— Ce n’est pas nécessaire. J’ai déjà demandé au professeur
Higgins d’en rédiger une, annonça l’homme en brandissant
une feuille du dossier qu’il avait rassemblé. Tout ce dont j’ai
besoin, c’est de votre curriculum vitae, et je ferai parvenir
votre dossier par courrier dès que je le recevrai.
Avery ramassa sa sacoche et sortit une copie de son CV
d’un dossier.
— J’en ai un juste ici.
Dean Hightower le prit et parcourut la page. Il resta
silencieux un moment avant que son regard ne se détache
du papier.
— Vous n’avez aucune expérience en comptabilité ? Pas du
tout ?
Avery s’avança, désignant son emploi le plus récent, le
restaurant Lambeau.
— Là, en bas… Je m’occupe de la comptabilité du
propriétaire depuis un an et demi, tout en travaillant comme
serveur. Ajoutez à cela mes deux années passées dans la
salle du courrier du campus – ce qui m’a donné de
l’expérience dans un cadre commercial plus traditionnel.
Le doyen fronça un peu les sourcils en lisant cette partie.
— Ah… Eh bien, avec la recommandation et vos notes,
j’espère que cela suffira.
Avery se raidit, se demandant si ce serait le cas. S’il était en
compétition avec des alphas, peut-être pas.
— Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour m’assurer
qu’ils vont considérer ma candidature ?
Le doyen secoua la tête.
— Ne vous inquiétez pas. Je ne vous aurais pas proposé ce
poste, si je ne vous croyais pas plus que capable.
Il se pencha en arrière sur sa chaise, et Avery vit quelques
acariens de poussière flotter à travers le minuscule rayon de
lumière provenant de la fenêtre pratiquement bloquée
derrière le doyen.
— Je suis sûr que vous obtiendrez un entretien, à tout le
moins. C’est l’occasion de vous vendre, mon garçon. Faites-
leur voir ce que nous faisons ici.
— D’accord, répondit-il, l’estomac noué par la peur.
Il avait peu d’expérience des entretiens. Il avait eu deux
emplois de toute sa vie. Le premier lui avait été donné en
tant que travail-étude, et son meilleur ami, Brett, lui avait
obtenu le poste au restaurant.
— Je peux les impressionner pendant l’entretien, décida-t-il.
Il s’était vendu comme quelqu’un d’autre pendant toute
l’université. Comment un entretien pourrait-il être difficile ?
Au cabinet comptable le plus prestigieux de la province.
Le job de ses rêves.
Les nœuds dans son estomac se resserrèrent.
— Je n’ai aucun doute que vous allez les épater, dit le doyen
en lui tendant la main. Bonne chance à vous, M. Norcross.
Avery se leva et serra la main du doyen.
— Merci beaucoup pour cette opportunité.
— De rien, répondit le doyen, avant qu’Avery ne quitte son
bureau.
À chaque pas dans le couloir, son impatience augmentait.
L’estomac toujours noué, il inspira profondément, essayant
de calmer la tempête qui l’assaillait. Ces quatre ans à
cacher sa vraie nature avaient été un stress, et il n’avait pas
prévu qu’ils l’épuiseraient à ce point. Maintenant, la
perspective de travailler dans le QA était intimidante et
ajoutait à son niveau de stress. Un omega non accouplé,
prétendant être un beta, illégalement hors du QO et inscrit
dans une université de betas… Cela semblait si facile dans
sa tête.
C’était loin d’être facile d’être quelqu’un qu’il n’était pas.
Quatre ans à cacher ses chaleurs. Quatre ans à se piquer
pour masquer son odeur. Quatre ans à passer chaque
minute à avoir peur de faire une erreur et de dire quelque
chose qui le démasquerait. Quatre ans à vivre dans la
crainte que quelqu’un de familier le reconnaisse et fasse
sauter sa couverture.
Curieusement, il était resté sous le radar. Mais combien de
temps cela pouvait-il durer ?
Il sortit au soleil et ferma les yeux pour laisser la chaleur
s’infiltrer en lui. Il se déplaça sur le côté, s’appuyant contre
le mur de soutènement à côté de l’escalier et prenant une
grande bouffée d’air frais.
Soudain, un bras s’enroula autour de son cou – il se raidit,
prêt à se battre.
— Te voilà, chuchota une voix familière contre son oreille.
Avery se retourna et repoussa son meilleur ami, Brett Boyd.
— Merde, Brett. Tu as failli prendre un coup de poing dans la
figure.
Brett sourit.
— Tu m’aimes trop pour faire ça.
Avery se moqua, un soupçon de sourire sur ses lèvres
pleines.
— Ne te fais pas trop d’illusions, marmonna-t-il en
descendant les dernières marches et en se dirigeant vers la
cour, laissant Brett dans son sillage.
Il sentit l’attention de Brett sur son dos. Pendant des
années, il avait remarqué l’attention trop focalisée de Brett
et l’avait ignorée. Il lui avait fait comprendre qu’il n’était
intéressé que par son amitié. Bien sûr, c’était après qu’ils
avaient fini par s’embrasser, une nuit, dans le dortoir de
Brett, et que la peau lisse d’Avery soit apparue. Ça avait été
comme un seau d’eau glacée.
— Où étais-tu ? Demanda Brett en se mettant à côté
d’Avery quelques secondes plus tard.
— Une réunion avec Hightower.
— Oh ? Dans quel genre d’ennuis t’es-tu fourré ?
Avery jeta un regard en biais à Brett, un léger sourire
remontant le coin de sa bouche.
— Des ennuis ? Ce n’est pas moi, qui trouve tous les
moyens possibles pour m’attirer des ennuis.
Brett sourit fièrement, en bombant le torse.
— Je suis un cancre.
Avery secoua la tête, essayant de garder le sourire sur ses
lèvres. Brett prenait trop de plaisir à essayer de le faire
sortir de ses gonds.
— Hightower m’a informé d’un stage chez Reece & White,
pour lequel il voulait que je postule.
— Youhou, s’écria Brett en le tirant. M. le Dandy. Si tu
obtiens le poste, promets-moi de m’épouser et de faire de
moi un homme entretenu.
— Stage non rémunéré. Je ne vais pas m’accoupler avec qui
que ce soit.
Brett fronça les sourcils.
— Accoupler ? Les betas ne s’accouplent pas, Abe.
Une lueur de peur traversa Avery. Son pas s’arrêta, et
soudain Brett eut deux longueurs d’avance.
— Est-ce que j’ai dit accouplement ? Demanda Avery, les
yeux écarquillés. J’ai étudié trop dur.
— Oui, accepta Brett en souriant.
Ce n’était pas la première fois qu’il surprenait Avery dans un
étrange lapsus. Même si les notes du gars n’étaient pas les
meilleures de la classe, Brett était vif comme un fouet.
— C’est vrai. Maintenant, revenons-en à notre mariage.
— Tu te souviens de la partie non payée dont j’ai parlé ?
Soupira Avery, heureux d’avoir changé de sujet.
— Aïe. Je suppose que je vais devoir trouver un nouveau
petit ami, plaisanta-t-il en jetant un coup d’œil à Avery.
Avery haussa un sourcil.
— Tu n’es pas mon petit ami.
— Ce n’est pas faute d’avoir essayé de mon côté, répondit
Brett.
Il se pencha plus près et remua les sourcils. Leur flirt était
presque devenu un jeu. Il était évident qu’ils se souciaient
l’un de l’autre. Mais Brett perdait son temps à essayer
d’amener Avery à une relation intime.
Avery secoua la tête en riant.
— Nous faisons de bien meilleurs amis que des amants, et
tu le sais.
Brett s’arrêta dans son élan.
— Et qui a décidé ça ?
Avery fit une pause, se retournant pour regarder son
meilleur ami. Soudain, le jeu s’était transformé en quelque
chose de plus sérieux.
Avery haussa les épaules.
— Je ne sais pas. Ça ne marcherait jamais, toi et moi.
— Qui a dit ça ? Les opposés s’attirent, non ? On ne peut
pas être plus opposés que nous.
Brett se rapprocha de quelques pas, réduisant l’écart entre
eux. Il était devenu plus sérieux.
— Qui peut dire que nous ne sommes pas parfaits l’un pour
l’autre ? Tu ne me donnes pas assez de crédit.
La bouche d’Avery s’ouvrit et se referma à plusieurs
reprises, aucun mot ne venant à son cerveau abasourdi.
Après une longue pause, il répondit :
— Je me concentre sur l’école. Je ne suis pas comme toi.
— Comme moi ?
Avery le dévisagea, silencieux pendant quelques secondes.
— Rien. Ne t’inquiète pas.
Il se retourna pour continuer à marcher.
Brett se précipita pour le rejoindre d’Avery.
— Non… Je veux l’entendre.
Avery soupira.
— Laisse tomber.
Brett attrapa le bras d’Avery.
— Réponds-moi.
Avery se retourna, en colère contre l’insistance de Brett.
— Tout est un jeu avec toi, Brett. Même ça, c’est une sorte
de jeu. Arrête de jouer avec moi.
— Ce n’est pas un jeu. Pas du tout. C’est très réel, assura
Brett en le fixant. Peut-être qu’on s’équilibrerait l’un l’autre.
— J’ai des frères dont je dois m’occuper. J’ai un projet. Je
dois trouver du travail et me concentrer sur eux et leur
avenir. Pas sur le mien.
— Les plans changent. Ils s’adaptent.
Brett prit une profonde inspiration avant de faire un pas en
avant.
— Et je pourrais te protéger.
Les yeux d’Avery s’écarquillèrent.
— Me protéger ? Pourquoi diable aurais-je besoin de
quelqu’un pour me protéger ?
L’expression de Brett changea, comme s’il cherchait des
mots qui ne venaient pas. À quoi le beta avait-il fait allusion
?
Avery plissa les yeux et se rapprocha d’un demi-pas.
— Pourquoi tu as dit ça, Brett ?
— Ce bâton que tu as dans le cul pourrait se casser un jour.
Tu pourrais avoir besoin de quelqu’un pour le repêcher. Tu
es trop sérieux. Je t’équilibrerais avec un peu de fun.
— Tu ne comprends pas l’expression un peu.
— Rien dans la vie ne doit être fait à moitié, répondit Brett.
— Exactement. C’est pourquoi j’ai tout misé sur mon
éducation.
— Pfffft.
— Pourquoi t’es-tu donné la peine d’aller à l’université, si tu
n’avais pas l’intention d’apprendre quoi que ce soit ?
Brett haussa les épaules.
— Un bon gaspillage de l’argent de mon père ?
Avery leva les yeux au ciel, et quand il regarda Brett, la
colère monta en lui. La vie et la chance de la naissance
avaient donné à Brett la chose même pour laquelle il se
battait si fort – la chose même qui pourrait l’envoyer en
prison. Il avait passé des années à ignorer l’apathie de
Brett, mais il ne pouvait plus l’ignorer une seconde de plus.
— As-tu la moindre idée de ce que j’ai sacrifié pour être ici ?
On t’a donné cette opportunité… pour la gâcher ?
Brett ne répondit pas, ses dents se serrèrent.
— Est-ce qu’ils vont continuer à payer pour que tu joues ?
Combien de temps ça va durer avant qu’ils ne coupent les
vannes, Brett ?
Le sourire de Brett s’effaça.
— Je n’ai pas besoin de ces conneries. J’en ai assez à la
maison.
Avery était allé trop loin. Il aimait Brett et appréciait l’amitié
de ce type. La dernière chose qu’il voulait était de repousser
un ami.
— Je suis désolé. Ce n’est pas à moi de te dire ça, s’excusa-
t-il en secouant la tête. Je suis stressé. La fin est proche, et
c’est autant excitant que terrifiant. J’ai quatre examens à
l’horizon et je ne suis pas aussi bien préparé que je le
voudrais. Je n’aurais pas dû m’en prendre à toi.
Brett hocha la tête, baissant les yeux sur le sol.
— Je tiens à toi, Brett. Vraiment. Je m’inquiète aussi pour toi.
— Je retombe toujours sur mes pieds. Je vais peut-être
continuer à servir des tables et me trouver un papa gâteau
au restaurant.
Brett avait pris ce travail quand ses parents avaient bloqué
ses cartes de crédit dans un accès de rage, et il avait
supplié Avery de le rejoindre là-bas. Avery avait besoin de
l’argent supplémentaire pour aider à payer les frais
accessoires, alors il avait accepté. Bien sûr, les parents de
Brett avaient fini par rétablir ses cartes de crédit, et Brett
avait prévu de démissionner.
Avery appréciait l’argent et le travail à temps partiel que le
propriétaire lui avait très vite offerts pour s’occuper de la
comptabilité, alors il était resté.
Brett était resté aussi, et Avery était sûr que c’était grâce à
lui. Ils prenaient du plaisir à travailler ensemble, et les
pourboires étaient exceptionnels. Ils avaient couvert les
dépenses d’Avery pendant toute sa scolarité.
— Allez, sois réaliste. Tes parents vont perdre la tête quand
ils vont découvrir que tu n’auras pas ton diplôme.
Avery secoua de nouveau la tête et poursuivit sa route vers
la bibliothèque. Brett s’était confié à lui plus tôt dans la
semaine. Il n’avait pas assez de crédits pour être diplômé
avec le reste de sa classe. Il avait trop joué les premiers
jours, avait échoué à quelques cours et était obligé de
repiquer un autre semestre.
Si ses parents paient.
Les notes d’Avery lui avaient permis d’obtenir des bourses
d’études. S’il n’y en avait pas eu, ses pourboires n’auraient
jamais pu couvrir les frais de scolarité.
— J’ai encore quelques semaines avant qu’ils ne le
découvrent.
— Et puis quoi ?
Brett grogna.
— Laisse-moi m’occuper de ça !
Avery le dévisagea un moment.
— Bien. Je vais laisser tomber.
Il se retourna, sa nouvelle trajectoire l’éloignant de Brett.
Par-dessus une épaule, il ajouta :
— Je te verrai au travail samedi soir.
Brett resta immobile, le regardant s’éloigner.
À ce moment-là, Avery sentit qu’ils prenaient des chemins
différents, ces chemins les éloignant de plus en plus l’un de
l’autre. Et il détestait ça.
2
L’après-midi suivant…
—O nc’ Wile !
Wilder prit un enfant de trois ans dans ses bras, avec un
sourire fou.
— Comment va mon Silly ?
Le petit Silver gloussa et posa sa tête sur l’épaule de Wilder,
tandis que son frère jumeau, Jamie, entourait une jambe de
ses bras potelés. Il se pencha un peu et ébouriffa les
cheveux de Jamie d’une main. Le garçon s’assit sur le pied
de Wilder, pendant qu’il marchait, un jeu auquel l’enfant
était devenu accro.
Gray se pencha pour serrer Wilder dans ses bras. Il fit une
pause pour chuchoter.
— Silly ? Ce surnom est horrible.
Wilder s’esclaffa en levant le menton.
— J’ai le droit d’avoir un petit nom pour mon neveu, non ?
Gray tenta un regard fâché, mais dut plutôt essayer de
cacher son sourire, sans succès. Wilder savait qu’il prenait
des libertés qu’il n’avait guère le droit de prendre – les
garçons étaient les enfants de Gray, pas ceux de son frère, il
ne pouvait donc qu’être reconnaissant que le couple le
tolère.
— Les noms d’animaux sont bien… tant qu’ils ne les
marquent pas à vie.
— Oh, à ce point-là, hein ? plaisanta Wilder en souriant. Ils
n’ont que trois ans.
— Hé, j’essaie de sauver mon enfant d’un terrible surnom.
— Terrible ? Je le trouve amusant.
— Maintenant, peut-être. Quand il sera plus grand, je doute
qu’il aime autant ce nom, murmura Gray en écartant
quelques cheveux de Silver du visage de l’enfant.
— Heureusement pour nous tous, il n’est pas plus vieux,
gloussa Wilder en fixant les deux visages angéliques. Je les
aime à cet âge. On peut les garder à cet âge-là ?
— Vous, Monsieur, n’avez pas eu à faire face à la crise d’un
enfant de trois ans. Tu pourras me dire à quel point tu aimes
cet âge après en avoir été témoin, gloussa-t-il. Avec tout ce
qui se passe aujourd’hui, je suis sûr que nous pourrions voir
apparaître un petit monstre avant la fin de la journée.
— Des regrets ? demanda Wilder en levant un sourcil.
Gray jeta un coup d’œil aux garçons et secoua lentement la
tête, ses yeux remplis d’amour pour ses enfants.
— Jamais de la vie.
Wilder vit le sourire de Gray à ses fils, et il lui rappela celui
de son frère. Les deux omegas se ressemblaient à bien des
égards. Les souvenirs n’étaient pas toujours faciles, mais il
était apparemment maso. Les jumeaux n’étaient pas la
seule raison pour laquelle il venait le voir aussi souvent qu’il
le pouvait. D’une certaine façon, il se sentait plus proche de
Jamie quand il était près de Gray.
Le regard de Gray rencontra le sien, et l’omega sembla
reconnaître quelque chose dans celui de Wilder.
— Il est ici. Avec nous, chuchota Gray.
Wilder fronça les sourcils, détestant le fait qu’il soit si
transparent.
— Je pense que mon frère est parti vers une nouvelle
aventure et qu’il n’est pas coincé ici à se languir de ce qu’il
n’a pas pu avoir.
L’idée que Jamie soit piégé dans une sorte de limbes
suffisait à le briser. Bien que cela puisse donner à certaines
personnes un sentiment de paix de penser à leurs proches
de cette façon, il se sentait égoïste de s’accrocher ainsi.
Jamie méritait mieux.
— Du moins, c’est ce que j’espère.
Gray sourit légèrement, une expression mélancolique sur le
visage.
— Qui sait ? Peut-être que tu as raison.
— À propos de quoi ? demanda Rohan en arrivant avec un
autre bébé dans les bras – leur plus jeune et bientôt
troisième enfant, Jasyn.
Il adressa un grand sourire à Wilder.
— S’il te plaît, dis-moi que tu n’es pas en train de nourrir la
tête colossale de Wilder Jaymes.
— Une tête colossale qui te fait travailler, je te le rappelle,
fit remarquer Wilder avant d’adresser un clin d’œil à son
meilleur ami.
Il regarda l’entrée ouverte et ne vit aucun signe de la fête à
laquelle ils l’avaient invité. Il haussa un sourcil et regarda le
petit Silver.
— J’ai entendu dire que c’était l’anniversaire de quelqu’un.
— Moi ! cria Jamie de sa place sur son pied.
— Moi aussi, ajouta Silver avant de ricaner.
— Où sont les banderoles ? Les ballons ? Ou… le gâteau ?
— Gâteau, gâteau, gâteau… répéta Jamie en dessous.
— La fête est dans la véranda, annonça Gray avant de
prendre le petit Jasyn des bras de Rohan et de le placer sur
une de ses hanches. Suis-moi.
Wilder suivit Gray, portant un enfant de trois ans dans ses
bras et un autre sur sa jambe.
— En fait, pendant que tu es là, j’espérais discuter d’une
petite affaire avant que tu ne partes, dit Rohan en les
suivant.
— Je crois me souvenir que tu m’as dit que je travaillais trop
dur, lança Wilder par-dessus son épaule.
— C’est le cas, mais c’est lié à la famille.
Son intérêt fut piqué.
— Oh ?
— Après la fête, murmura Rohan, l’incitant à continuer.
Ils traversèrent la maison et arrivèrent à la grande salle de
séjour ouverte, puis au solarium. Cet espace abritait
habituellement les chevalets et les peintures de Gray. Ils les
avaient tous enlevés pour faire de la place à une longue
table remplie de friandises, de petits jouets, d’assiettes et
de tout un attirail d’anniversaire. Les ballons créaient un
dais luxuriant au-dessus de la table, des rayons de soleil
brillants illuminant la pièce. Le majordome de Rohan, le
cuisinier et le nounou des enfants étaient en train de
terminer les décorations quand ils entrèrent.
Les doubles portes étaient ouvertes, et une légère brise s’y
engouffrait. Dehors, quelqu’un avait transformé le jardin en
un conte de fées pour enfants. Ils avaient installé des petits
manèges et des attractions, ainsi que des assistants pour
chacun d’entre eux. Rohan et Gray avaient probablement
dépensé une petite fortune pour la fête, mais bon, combien
de temps avaient-ils attendu pour devenir parents ? Ils
méritaient de faire quelques folies.
Jamie se leva de son perchoir sur le pied de Wilder et se
dirigea vers une table couverte de quelques cadeaux, en
arrachant un avant que Rohan ne puisse le sauver de ses
mains potelées.
— Nous ouvrirons les cadeaux plus tard, prévint Rohan.
Les cadeaux !
— Mince… j’ai laissé leurs cadeaux dans ma voiture. Je
reviens tout de suite.
Wilder se retourna, Silver toujours sur un bras, et se dirigea
vers la porte d’entrée.
Une fois dans le hall, il saisit la poignée, ouvrit la porte d’un
coup sec… et manqua de heurter quelqu’un. Wilder fit un
pas en arrière et baissa les yeux. Son cœur battit dans sa
poitrine, il eut soudain du mal à respirer.
Abraham Norcross, le beau neveu de Gray, se tenait dans
l’embrasure avec un paquet brillamment emballé dans une
main. La chaleur se répandit en Wilder alors qu’il restait là,
bouche bée. Il ouvrit la bouche pour parler, sans avoir la
moindre idée de quoi dire. J’ai envie de déchirer tous les
vêtements que tu portes et de te pencher à l’arrière de ma
voiture... Ça ne semblait pas très approprié, vu la situation.
Heureusement que Silver était dans ses bras, sinon il aurait
pu faire des choses inappropriées, et pas seulement les dire.
— Où est-ce que tu t’enfuis si vite ? demanda Abe, son
regard accrochant celui de Wilder.
Abe lécha ses lèvres parfaitement embrassables, ne faisant
qu’ajouter au désir qui grandissait déjà en lui. Wilder fixa
cette bouche un instant, se demandant quel goût avait cet
homme. Ce que cela ferait si leurs langues
s’entrechoquaient et dansaient pendant qu’il se régalait.
— Wilder ?
Wilder ferma les yeux et secoua la tête avant de les rouvrir
avec un peu plus de contrôle.
— J’ai oublié les cadeaux des jumeaux dans ma voiture.
— Tu veux que je prenne Silver ? proposa Abe en
franchissant le seuil… trop près pour être confortable dans
l’esprit de Wilder. Tu pourrais avoir besoin de deux mains.
Oh, il y a beaucoup de choses pour lesquelles j’ai besoin de
mes deux mains.
Abe posa son cadeau sur une table d’appoint près de la
porte et tendit les mains vers le jeune enfant.
Silver sourit et tendit les bras à son cousin avec joie.
— Avey.
Wilder tendit l’enfant et vit les yeux d’Abe s’écarquiller d’un
air proche de la peur avant que son regard ne se relève.
— Il a encore du mal avec les B. Abe, souviens-toi. Aaaabe.
Silver sourit en inclinant la tête.
— Avey.
Wilder fixa le beta, curieux. Il savait à quoi ressemblait le
babillage de Silver.
Avery.
Les yeux d’Abe s’écarquillèrent, sa bouche s’ouvrit.
— Où as-tu entendu ce nom ?
Wilder plissa les yeux. Est-ce que je l’ai dit à voix haute ?
— Avery ?
Le visage d’Abe se teinta d’une couleur cendrée.
— Ton oncle m’a dit… que c’était ton deuxième prénom.
Abe garda le silence.
— Ça te va bien, murmura Wilder en se rapprochant un peu
plus. Tu ressembles plus à un Avery qu’à un Abraham.
Quand Abe leva son regard et rencontra celui de Wilder…
une chaleur familière brilla dans les yeux du beta. Wilder
ressentit cette chaleur jusqu’à ses orteils. Son sexe
s’épaissit, et il s’humecta les lèvres, avide de ce baiser qu’il
convoitait depuis trop longtemps.
La luxure n’était pas exactement le bon mot pour ce qu’il
ressentait, cependant. Il avait déjà eu des envies
auparavant. Quel homme n’en avait pas à l’occasion ? Bien
sûr, il avait assouvi ce désir en partageant le lit d’un beau
beta ou deux. Ce qu’il ressentait pour Abe était plus que de
la simple luxure. Il ressentait un lien qui n’était pas naturel.
Un qu’il ne devrait ressentir que pour un omega.
Son omega.
Wilder craignait que franchir la ligne ne l’entraîne dans un
voyage qu’il regretterait sûrement. Faisant un pas en
arrière, il essaya de reprendre le contrôle.
— Je dois aller chercher ces cadeaux.
Abe hocha la tête, silencieux… mais Wilder sentit qu’il
voulait dire quelque chose.
Il resta figé, incapable de s’éloigner. En croisant le regard
d’Abe, il subit l’attraction qu’il ressentait toujours avec cet
homme.
Une voiture s’arrêta dans l’allée, juste devant la porte
ouverte, rompant le charme.
— Tes cadeaux ? demanda Abe, sa voix se brisant.
Il baissa les yeux, le rouge montant à ses joues.
— Ouais, murmura Wilder avant de s’éloigner.
Il sourit et adressa un signe de tête aux parents, qui se
dirigeaient vers la porte d’entrée avec deux petits dans les
bras. Une autre voiture se gara dans l’allée, alors qu’il
ouvrait son coffre.
Il jeta un coup d’œil à la porte, voyant Abe avec Silver dans
les bras, et ses tripes se nouèrent. L’idée de voir son propre
enfant dans les bras du beta hurlait dans ses veines… ce qui
était absolument impossible.
Mais ça ne l’empêchait pas de le désirer, malgré tout.
Je suis fou. Aucun beta ne me donnera un bébé… même si
je n’en veux pas. À quoi je pense, bon sang ? Bordel de
merde… Reprends-toi !
Le regard d’Abe rencontra le sien, et toute pensée
consciente le déserta.
Tout ce qui restait était le désir.
A very accueillit les nouveaux arrivants à la fête, forçant un
sourire sur son visage. Son regard errant fut attiré par le bel
alpha qui soulevait les cadeaux du coffre. Remercions les
dieux qu’il soit sous inhibiteurs d’odeurs et médicaments
pour contenir ses chaleurs, illégaux ou non. Même avec eux,
il souffrait de l’attraction intense pour Wilder.
Pas une simple attraction.
Un désir ardent de s’agenouiller devant son alpha et de le
supplier de le réclamer.
Il éprouvait ce désir depuis quatre ans, et ça l’épuisait. Les
bords s’effilochaient, il devenait de plus en plus faible. Le
désir augmentait chaque fois qu’ils étaient dans la même
pièce.
À la minute où Wilder avait ouvert la porte d’entrée avec un
bébé dans les bras, le ventre d’Avery s’était contracté. Les
regards furtifs de l’alpha n’avaient pas aidé, car ils étaient
remplis d’autant de chaleur et de désir qu’il y en avait au
fond de ses propres tripes. Wilder semblait sentir la vérité
d’une certaine manière. L’alpha était attiré par lui, malgré
les drogues qu’il prenait pour masquer qui et ce qu’il était.
C’était clair comme le jour. Tout ce qu’il avait à faire était
d’arrêter de les prendre et d’avouer la vérité à Wilder – et
son monde changerait.
Seulement, il ne voulait pas que ça change. Pas quand il
était si près de faire ses preuves devant le monde entier. Il
n’était plus qu’à quelques semaines d’être diplômé et
d’accomplir quelque chose d’important.
— Bienvenue ! s’exclama Gray en pénétrant dans l’entrée.
Je pensais avoir entendu des voix ici.
Son oncle salua les nouveaux arrivants et les dirigea vers le
solarium avant de s’approcher d’Avery.
— Voilà mon petit homme, roucoula-t-il avant de prendre
Silver dans ses bras. Nous avons une fête à lancer et nous
avons besoin de notre autre garçon d’anniversaire. Avery ne
peut pas te garder pour lui tout seul.
— Abe, rappela Avery à son oncle avant que son regard ne
soit de nouveau attiré par Wilder.
Il ne pouvait pas s’empêcher de jeter des coups d’œil furtifs
à l’homme magnifique. Il détourna la tête et reporta son
attention sur son oncle.
— J’ai entendu dire que tu avais déjà dérapé et dit mon nom
à Wilder ?
Gray soupira.
— Wilder l’a entendu plusieurs fois à ce stade. Je lui ai dit à
plusieurs reprises que c’était ton deuxième prénom et que
tu n’aimais pas l’utiliser.
Gray marqua une pause et l’observa.
— Je ne sais pas s’il y croit, cependant.
Avery regarda de nouveau dehors, observant Wilder, qui
revenait vers eux. L’alpha était un homme viril, brut dans
tous les sens du terme, du sommet de ses cheveux blond
foncé à la pointe de ses orteils. Ses muscles se
contractaient et se déformaient sous ses vêtements,
laissant entrevoir à quoi il pouvait ressembler nu.
Combien de fois Avery avait-il imaginé Wilder comme ça, se
tordant au-dessus de lui dans la nuit noire ? Ce n’était pas
parce que les drogues lui épargnaient des chaleurs qu’elles
étouffaient sa libido. Il désirait cet homme… ou était-ce
simplement l’attraction innée et profondément enracinée de
deux compagnons ?
Gray se rapprocha avant de murmurer :
— Arrête de le fixer. Il n’est pas pour toi… Abe.
— Je n’ai jamais dit qu’il l’était, dit Avery, quelques
secondes avant que Wilder n’entre.
L’alpha les dévisagea un instant, mais son regard s’attarda
sur Avery bien trop longtemps avant qu’il ne retourne vers
la fête.
Gray se tourna vers Avery, les sourcils toujours haussés.
— Tu lui as dit à lui aussi qu’il n’y avait rien entre vous ?
Parce qu’on dirait qu’il n’a pas reçu le mémo.
— Arrête, gronda Avery avant d’attraper le cadeau qu’il
avait apporté et de mettre de la distance entre lui et son
oncle.
Il posa le cadeau sur la petite table dans la véranda décorée
de façon festive avant de suivre les voix à l’extérieur.
C’est là qu’il retrouva ses jeunes frères, Lake, dix-sept ans,
et Auggie, treize ans, en compagnie de quelques autres
invités. Tous deux étaient appuyés sur la petite barrière
érigée autour du poney, qu’on faisait tourner en petit cercle
avec un enfant rieur sur son dos.
— Hé.
— Hé, répondirent-ils à l’unisson, aucun n’ayant l’air trop
excité.
— C’est censé être une fête… Où est l’excitation ?
— Il y a déjà trop d’enfants dans cette maison comme ça,
marmonna Lake. Ce n’est pas comme si nous avions besoin
de plus.
Auggie fronça le nez et regarda Avery.
— Ils disent que je suis trop grand pour monter sur le poney.
Avery étudia Lake.
— Petit a : tu as choisi de vivre ici avec oncle Gray pour
entrer dans une meilleure école et retourner auprès de tes
amis, alors fais-toi une raison. La fête est seulement pour
quelques heures.
Avery se tourna vers Auggie.
— Et petit b : tu es trop grand pour monter sur le poney.
C’est pour les petits enfants.
— Je suis le plus petit de ma classe, ronchonna Auggie.
Partout ailleurs dans le monde, je suis trop petit. Tout le
monde se moque de moi. Maintenant, quand je veux monter
sur un foutu poney, je suis trop grand. Ce n’est pas juste.
— La vilaine bouche de Lake déteint sur toi, dit Avery à
Auggie.
— Tu n’es pas mon père, grogna Auggie.
Avery se renfrogna… Son frère était si gentil autrefois.
— Un adolescent grincheux dans cette famille, c’est plus
qu’assez, prévint-il avant de jeter un coup d’œil à Lake.
Celui-ci leva les mains en signe de reddition.
— Hé, j’ai eu un bon comportement. Un comportement
modèle, même.
— Pourquoi ? demanda Avery, sachant qu’il devait y avoir
une raison.
Lake sourit.
— J’essaie de convaincre Rohan de m’apprendre à conduire.
Les omegas conduisaient rarement. Entre les transports
publics et les chauffeurs pour les familles les plus riches, la
plupart ne considéraient pas cela comme nécessaire.
— Il est si transparent. Offrir de faire du baby-sitting et de
changer des couches pleines de merde ? railla Auggie en
regardant Lake. Ils doivent se douter que tu veux quelque
chose en retour.
— Et alors ? demanda Lake en haussant les épaules.
— Considérant que votre oncle et Rohan vous ont soutenus,
ton frère et toi, ces dernières années, on pourrait penser
que vous seriez prêts à aider en guise de remerciement,
leur dit Avery à tous les deux. Pas comme un moyen
d’obtenir quelque chose.
— Je fais des trucs, assura Lake. Normalement, je râle et je
gémis en le faisant.
— C’est donc ça !
Avery se retourna pour voir Gray derrière eux, tenant d’un
bras un Jasyn endormi et menant Silver par la main. Gray se
tourna vers Lake.
— Ça te dérangerait d’emmener ton cousin à l’intérieur pour
qu’il lave ses mains collantes ? Sans les plaintes et les
gémissements, s’il te plaît ?
Lake leur adressa un salut silencieux et emmena Silver sans
discuter, pour une fois. Apparemment, il prenait son plan de
bonne conduite au sérieux. Avery gloussa en regardant son
petit frère emmener leur cousin.
Gray se tourna ensuite vers Auggie.
— Peux-tu aller chercher les sacs de friandises et les
distribuer aux petits à leur arrivée ? S’il te plaît ?
Avery avait remarqué que plusieurs autres invités et leurs
parents étaient arrivés. Rohan semblait prendre le rôle
d’hôte, les accueillant à la place de Gray.
— Pourquoi moi ? grommela Auggie.
— Parce que je suis fatigué, dit Gray.
Et il en avait l’air. Avery remarqua que son oncle semblait
absolument épuisé.
— Je veux m’asseoir quelques minutes.
— Va aider, insista Avery en poussant doucement l’une des
épaules de son petit frère.
Auggie soupira, grommelant dans sa barbe avant de partir.
— Je ne sais pas si je voudrais qu’il s’occupe de mes invités,
gloussa Avery une fois que son frère fut hors de portée de
voix. Il ne semble pas très heureux.
— Il fait toujours la tête pour le tour de poney ? Ou l’absence
de tour de poney ?
— Ouaip.
— J’aimerais qu’on puisse revenir à l’Auggie d’il y a trois ou
quatre ans. Ce gentil petit garçon me manque. Pourquoi
diable doivent-ils devenir des adolescents hargneux ? souffla
Gray avant de s’appuyer sur la barrière.
Il soupira et passa une main sur son ventre plein, l’air
épuisé. Avery ne savait pas comment Jasyn pouvait dormir
sur l’épaule de Gray avec les enfants qui jouaient et
couraient partout.
— Tu avais besoin de t’asseoir ? demanda Avery.
— Oui… mais je voulais d’abord voir Jamie sur le poney, dit
Gray avec un sourire.
— Tu veux que je le prenne ? proposa Avery en désignant
Jasyn.
Gray secoua la tête en souriant.
— Il a besoin de cette sieste plus que tu ne peux l’imaginer.
Si je le bouge, il pourrait se réveiller.
Avery se retourna pour voir Rohan aider Jamie à monter sur
la selle – avec « oncle » Wilder à proximité, qui prenait une
vidéo avec son téléphone. Son ventre se contracta quand il
vit le sourire sur les lèvres de Wilder – et il sentit une goutte
de fluide couler de son anus.
Bonté divine.
Les médicaments qu’il prenait étaient censés empêcher que
ça arrive. Pourtant, il était là, en train de mouiller pour son
alpha, sans se soucier des médicaments.
— Je vois la façon dont tu le regardes, murmura Gray.
Avery détourna les yeux et jeta un regard furieux à son
oncle.
— Qui ?
— Ne joue pas à ce jeu avec moi. J’ai des yeux.
Avery ne voulait pas reconnaître ce que son oncle essayait
de pointer du doigt. S’il était honnête avec Gray, il pourrait
finir par l’être encore plus, ce qui signifierait la fin de son
incursion dans le monde des betas.
— L’idée des piqûres, des médicaments et du diplôme était
un plan de secours, au cas où tu ne trouverais pas ton
alpha. Si c’est Wilder, pourquoi continues-tu cette ruse ? Il
est plus que capable de prendre soin de toi.
C’est ce que je pensais.
— Ce n’était pas un plan de secours, assura-t-il, même si
c’était exactement comme ça que ça avait commencé.
Au fil des années, ça avait évolué pour qu’il fasse ses
preuves. Prouvant que les omegas pouvaient être plus, si on
leur donnait une chance.
Qu’il pourrait être plus...
— Tu pourrais finir par être incarcéré, Avery. Pourquoi
continuer de pousser ta chance ?
— Ce n’est pas Wilder, mentit Avery, déjà fatigué de cette
discussion.
Il n’était pas prêt à renoncer aux libertés que lui offrait sa
vie de beta, quelles qu’en soient les conséquences.
Même si ça le mettait en danger.
Gray le fixa un moment, semblant encore plus épuisé.
— Pendant près de quatre ans, je me suis inquiété chaque
seconde de chaque jour, sachant que tu pourrais être
attrapé et emprisonné pour ce que tu fais. La drogue… le
mensonge… l’université… tu pourrais y passer des
décennies. Et nous savons tous les deux ce qui se passe
dans ces prisons omegas.
Un omega de substitution forcé. Les omegas n’étaient pas
condamnés à des années, mais à des bébés. Ils ne
retrouvaient la liberté qu’une fois le bon nombre d’enfants
portés et remis à la province pour être adoptés par les
riches et les puissants. Ceux qui luttaient avec la fertilité –
comme beaucoup le faisaient.
Combien serait-il obligé d’en remettre pour ses crimes ?
La peur l’envahit. Avery s’était posé cette question depuis le
moment où il avait pris sa première dose, il y avait des
années.
Pourtant, il persistait.
— Je t’ai dit que ce n’était pas lui, répéta Avery en regardant
autour de lui pour s’assurer que personne n’était à portée
de voix. Et ce n’est pas l’endroit pour en discuter.
Gray soupira.
— Non, ça ne l’est pas. Je suis juste fatigué, Avery. J’essaie
de garder cette famille unie du mieux que je peux… mais
les mensonges nous épuisent tous. Ce n’est pas seulement
moi et Rohan. Mais Lake et Auggie… ça les épuise aussi.
— Je déteste toujours le fait que tu leur aies dit, marmonna
Avery.
— Et qu’ils risquent de révéler accidentellement quelque
chose sur toi à l’école ou à un ami ? répliqua Gray. Lake est
trop intelligent pour son propre bien. Il l’avait déjà compris il
y a quatre ans, tu le sais très bien. Il n’aurait pas cru à nos
mensonges très longtemps.
Le visage de Gray s’éclaira, et il sourit et fit signe à Jamie en
passant.
— Tu t’amuses, bébé ?
Jamie hocha la tête, un sourire idiot sur le visage.
Une fois que tout le monde fut de nouveau hors de portée
de voix, Gray se tourna vers Avery.
— Si tes frères avaient dit quelque chose à la mauvaise
personne, ils auraient été dévastés de savoir qu’ils
t’auraient fait emprisonner. Je ne pouvais pas laisser ça
arriver.
Il savait que Gray avait raison. Il les avait tous rendus
complices de ses mensonges. Des mensonges qu’il pouvait
arrêter très facilement maintenant qu’il connaissait la
vérité.
Mais à la minute où il ouvrirait la bouche, il perdrait la
nouvelle vie qu’il se construisait. Était-ce égoïste de vouloir
être plus qu’un papa, élevant une famille ? Avery détourna
le regard et vit Wilder, qui le fixait à travers la cour. La
nostalgie l’envahit.
Plus de gouttes de son fluide coulèrent.
L’envie de céder grandissait en lui, malgré les drogues qu’il
utilisait pour cacher ce qu’il était.
Encore une fois, il détourna le regard, son cœur s’emballant
dans sa poitrine.
— J’ai fait ça pour aider mes frères. Pour être sûr que nous
nous en sortirions.
— Et maintenant, les circonstances ont changé, dit Gray.
Même si tu ne veux pas admettre le lien entre toi et
Wilder… Rohan subvient à leurs besoins. Il n’a jamais eu de
problème avec le fait que Lake et Auggie soient ici, et il
s’est surpassé pour être un parent pour eux deux. Et il a dit
qu’il s’assurerait que tu sois pris en charge, aussi. Que tu
pourrais retourner dans le Quartier Omega jusqu’à ce que tu
rencontres ton alpha, si jamais tu décidais que c’était trop
pour toi.
— Je ne veux pas aller mijoter dans le QO, en attendant
qu’un alpha vienne. Pourquoi je ne peux pas faire ma propre
vie ?
Gray le dévisagea un moment.
— Tu devrais pouvoir. Nous le devrions tous. Toi, tes frères,
moi… tout omega qui le souhaite…
— Alors pourquoi sommes-nous encore en train de nous
disputer à ce sujet ?
— Tu as vu les omegas qui sortent des prisons. Les
dommages que ça fait à leur esprit, à leur corps et à leur
âme. Je ne veux pas me retrouver avec une coquille vide
pour neveu.
Gray se tourna un peu plus vers Avery pour le fixer.
— J’ai promis à ton papa de toujours te protéger, toi et tes
frères, si jamais il lui arrivait quelque chose. Je m’inquiète
pour toi, Avery.
Avery gloussa intérieurement, se rappelant les mots de
Brett la veille. Maintenant qu’il était confronté à la même
inquiétude, il comprenait mieux la colère de Brett.
— Et ce n’est pas seulement ta vie que tu sacrifies, ajouta
Gray. Comment cela va-t-il affecter Lake et Auggie ? Ils ont
déjà perdu vos parents. Ne les laisse pas te perdre aussi.
La douleur le transperça à la mention de ses parents.
— J’ai été prudent. Pendant quatre ans, j’ai été prudent. Je
ne me ferai pas prendre.
— C’est ce que tu n’arrêtes pas de dire. Je ne comprends
pas pourquoi tu continues de te mettre en danger alors que
tu n’as plus besoin de le faire.
Avery détourna le regard.
— Je veux entendre la vérité, Avery. Ne continue pas à dire
que tu fais tout ça pour tes frères. Si c’était le cas, tu aurais
déjà arrêté. Ne joue pas les martyrs. Tu es là pour prouver
quelque chose… et c’est entièrement pour toi à ce stade.
Pas pour eux.
Avery leva les yeux vers son oncle.
Ce qui avait commencé comme une porte de sortie s’était
transformé en un nouveau voyage. Un voyage qu’il ne
voulait pas terminer.
— Peut-être que c’est le cas. Peut-être que c’est tout pour
moi… mais j’ai réussi dans un monde qui disait que je
n’aurais pas dû être capable de le faire. Les omegas
peuvent être plus que des utérus sur pattes.
Gray ricana, se souvenant probablement des mots qu’il
avait lui-même prononcés lors des funérailles des parents
d’Avery.
— Bien sûr que oui. Nous sommes plus forts que n’importe
quel alpha peut l’imaginer. Ne pense pas que je ne
t’encourage pas, à chaque étape du chemin. Je suis juste
terrifié d’où ce voyage te mène. J’espère une fin heureuse et
je ne sais pas si tu la trouveras.
— Alors, tu préfères que j’abandonne et que je renonce ?
Que je les laisse gagner ?
Gray grimaça et secoua la tête.
— Non. Ce n’est pas dans ta nature. Nous le savons tous les
deux. Je voulais juste t’entendre dire honnêtement pourquoi
tu continuais de te mettre en danger. Ce n’est pas pour tes
frères. C’est pour toi.
— Bien. Tu as fait valoir ton point de vue. Heureux,
maintenant ? C’est pour moi. Le vieux moi égoïste.
Un silence gênant s’installa entre eux pendant quelques
secondes.
— Tu n’es pas égoïste, soupira Gray. Peut-être que tu l’es, je
ne sais pas, mais peut-être que nous devons tous être un
peu plus égoïstes et exiger ce que nous méritons. Peut-être
que je suis simplement jaloux que tu aies cette force que je
n’ai pas. Une force dont j’ai peur, aussi. Parce que j’ai peur
de ce que cette force te fera.
Avery dévisagea Gray, sachant que son oncle était plus fort
que l’homme ne le pensait.
— Je serai heureux quand tu seras en sécurité. Mais je ne
pense pas que ça arrivera de sitôt, dit Gray en ajustant
soigneusement Jasyn dans ses bras.
— Tu es sûr que tu ne veux pas que je prenne le bébé ?
proposa Avery.
Son oncle secoua la tête.
— Dès que tu le déplaceras, il se réveillera.
Avery sourit un instant en regardant Jasyn dormir sur
l’épaule de Gray. Il balaya quelques cheveux du front du
bébé, parsemé de gouttelettes de sueur.
— J’ai de bonnes nouvelles sinon.
— Oh ?
— Le doyen des étudiants a soumis ma candidature pour un
stage chez Reece & White.
Gray haussa un sourcil. Il n’avait pas l’air heureux,
cependant.
— Je crois que je connais ce nom.
— Le meilleur cabinet d’expertise comptable de la province,
et le stage se déroulerait dans le département d’élite de la
comptabilité légale, annonça Avery en souriant, l’excitation
le parcourant.
Gray ne lui rendit pas son sourire. Il resta silencieux un
moment avant de regarder Avery.
— Je croyais qu’on était d’accord pour que tu ailles travailler
chez Jaymes & Associés ?
Avery serra les dents.
— Non. C’était ton plan.
Gray se rapprocha.
— Avery… Tu veux aller travailler dans le Quartier Alpha ? Et
si les médicaments te font défaut ? Et si quelque chose se
produit ? Tu auras besoin de Rohan près de toi pour te
protéger.
— Les médicaments fonctionnent bien. J’ai été dans et hors
du Quartier Alpha sans problème. Je n’ai pas besoin que
Rohan fasse du baby-sitting.
Mais alors qu’il prononçait ces paroles, une autre goutte de
son fluide s’écoula de son corps, ce qui le conduisit à la
conclusion que les médicaments n’étaient pas aussi
infaillibles qu’il l’avait laissé croire.
Gray était silencieux, le visage cendré.
— J’ai besoin de m’asseoir.
Avery arracha Jasyn de ses bras, et le petit garçon se
réveilla immédiatement en criant. Jasyn se frotta les yeux
avec ses petits poings avant de sangloter. Avery le serra
fort, essayant de le calmer. Comme ils marchaient, il
remarqua que Gray semblait tremblant et il tendit la main
pour le stabiliser.
— Tu vas bien ?
— Oui, murmura Gray, mais Avery remarqua à quel point
son oncle s’accrochait à son bras. Ce bébé est juste en train
de m’épuiser.
Quatre bébés en quatre ans. Beaucoup d’omegas luttaient
pour avoir un seul enfant. Gray poussait son corps et sa
santé – et potentiellement, sa chance – et ils le savaient
tous. Avery le conduisit à l’une des quatre tables du patio
éparpillées dans la cour et s’assura qu’il s’asseyait à
l’ombre.
— Tu as besoin de te reposer, déclara Avery en rapprochant
une autre chaise et en y posant les pieds de son oncle. Tu
peux diriger la fête d’ici, Votre Majesté.
Juste à ce moment-là, le valet de Gray apparut.
— Nous avons tout installé dans la véranda. Puis-je vous
apporter un rafraîchissement, Monsieur ?
— Ce serait merveilleux, accepta Gray.
Rohan arriva, une expression inquiète sur le visage. Il
s’agenouilla à côté de la chaise de Gray.
— Tu es malade ?
— Juste fatigué, dit Gray en forçant un sourire.
Rohan récupéra soigneusement Jaysn des bras d’Avery.
L’enfant se blottit dans l’étreinte de son père.
— Il fait trop chaud ici ? Tu veux entrer et mettre tes pieds
au frais ?
— Je suis bien ici, à l’ombre. La brise est agréable, dit Gray.
Henry est parti me chercher quelque chose à boire.
— Bien.
Rohan se redressa et fit signe au nounou de venir.
— Gray doit se reposer un moment… et je dois surveiller la
fête. Peux-tu surveiller Jasyn ? Vois si tu peux lui faire finir sa
sieste à l’intérieur ?
Le beta fit un grand sourire.
— Avec plaisir, dit-il avant de prendre l’enfant dans ses bras.
Jasyn posa sa tête sur l’épaule du nounou, les paupières
lourdes.
— Je vais surveiller les jumeaux, proposa Rohan en
regardant autour de lui. Où est Silver ?
— Je l’ai envoyé à l’intérieur avec Lake pour qu’il se lave les
mains. Ils devraient être de retour maintenant, dit Gray en
fouillant la grande cour. Ils sont là… près de la voie ferrée.
— Wilder et moi allons distraire les enfants. Repose-toi, mon
amour.
Rohan se pencha pour déposer un doux baiser sur les lèvres
de Gray. Après s’être éloigné, il se tourna vers Avery.
— Reste avec lui, d’accord ? Assure-toi qu’il va bien ?
— Bien sûr, accepta Avery en se retournant pour voir que
Wilder n’était pas loin.
La chaleur dans le regard de l’alpha lui coupa presque le
souffle, et il sentit un peu plus de son fluide couler.
Les yeux de Wilder s’écarquillèrent, et Avery le vit inhaler…
Il se figea, terrifié à l’idée qu’il vienne de se faire prendre.
Je veux qu’il me prenne.
Cette pensée lui tordit les tripes.
Le besoin se faisait sentir chez Avery… l’idée d’être réclamé
par ce grand et magnifique alpha… d’être plaqué au sol et
rudement revendiqué… c’était tout ce qu’il pouvait
imaginer.
Wilder ne le lâchait pas des yeux.
Ses grandes mains se crispèrent à ses côtés.
Des mains sur lesquelles Avery avait fantasmé pendant tant
de nuits. Plongeant dans ses cheveux, le forçant à se
coucher sur les draps, glissant sur ses fesses luisantes…
Des mains qu’il sentait capables de procurer un tel plaisir…
Combien de nuits s’était-il rassasié avec l’un de ses gros
godemichés pour supporter ses chaleurs, en prétendant que
c’était Wilder qui le baisait ? Combien de fois avait-il pensé à
jeter tout ce pour quoi il avait travaillé pour avoir une seule
nuit de plaisir dans le lit de Wilder ?
Peut-être était-ce ce moment… Le destin intervenait et le
forçait à accepter son alpha, peu importait les plans qu’il
avait.
Non, je ne peux pas le laisser découvrir la vérité.
Quand Wilder finit par se détourner, une douleur lancinante
le traversa. Une simple chimie les avait liés en tant que
couple. L’alchimie. Ce n’était pas de l’amour, il se le
rappelait. C’était de la pure luxure, et Avery ne renoncerait
pas à ses rêves pour ça, même s’il avait envie de se tordre
de plaisir sous le corps puissant de Wilder.
Il détourna la tête, puis son corps, de l’attraction
magnétique qu’exerçait Wilder Jaymes.
Il s’assit à côté de son oncle et observa la fête de loin,
faisant de son mieux pour ignorer l’homme qui pouvait le
ruiner de plus d’une façon.
— Alors, dis-m’en plus sur ton travail, dit Gray une fois qu’ils
furent de nouveau seuls.
— Stage, corrigea Avery. Non rémunéré.
— Non rémunéré ? répéta Gray en clignant plusieurs fois des
yeux, silencieux. Le but de l’université était de trouver un
emploi et de gagner de l’argent. Maintenant, tu vas prendre
un job où tu travailles gratuitement ?
— C’est un moyen de mettre un pied dans l’entreprise,
expliqua Avery, sentant ses oreilles devenir rouges.
Maintenant que Lake et Auggie vivent ici, j’ai un peu de
temps pour le faire. Ce travail est celui que je veux. La
comptabilité légale est mon rêve.
— Pas de salaire et pas de protection ? Je n’aime pas ça, se
renfrogna Gray. Je sais que tu veux prouver quelque chose
au monde… mais ne peux-tu pas le faire et te protéger du
danger ?
Gray soupira.
— Tu te mets en danger tous les jours comme ça. S’il te
plaît… réfléchis bien.
Avery savait que Gray avait raison. Travailler dans le QA
serait dangereux. Effroyablement dangereux. Il n’était pas
sans avoir ses propres peurs.
— Il n’y a aucune garantie que j’obtienne le poste. Peut-être
que je ne l’aurai pas.
Gray resta silencieux.
Avery savait qu’il accepterait l’entretien, s’il se présentait.
Même s’il n’acceptait pas le poste, il devait savoir qu’il
pouvait l’obtenir. Sur son propre mérite.
Mais alors, s’il l’obtenait, pourrait-il refuser ?
Pas vraiment.
Serait-il plus en sécurité chez Jaymes & Associés ? Ça le
mettrait sous le même toit que Wilder. Son regard se dirigea
de nouveau vers l’alpha, les battements de son cœur
s’accélérant une fois de plus.
Quand l’alpha croisa son regard, Avery sut que ce serait une
erreur de travailler là-bas. Il avait besoin d’espace loin de
Wilder Jaymes.
Très, très loin.
3
Quelques heures plus tard…
W ilder se tenait devant la fenêtre du bureau de Rohan,
regardant Abraham se glisser à l’arrière d’une berline
noire – la voiture qui faisait habituellement la navette pour
Gray et les enfants dans la province. L’envie de sortir, de
traîner le beta hors de la voiture et de le ramener à la
maison rugit dans son sang. Ignorant cette folie de toutes
ses molécules, Wilder se tourna vers Rohan, assis derrière
l’énorme bureau en acajou.
— As-tu écouté ce que j’ai dit ?
Wilder se figea, réalisant qu’il ne l’avait pas fait.
— Non. Désolé.
Rohan plissa les yeux.
— Un travail ? Pour Abraham ?
Wilder se crispa.
— Quoi ?
— Il est sur le point d’obtenir un diplôme en comptabilité.
J’ai contacté les RH, et il y a un commis aux comptes
recevables qui prend sa retraite dans quelques semaines. Le
travail serait parfait pour Abe… presque au bas de
l’échelle… et le timing est excellent.
Wilder était déjà assez distrait quand le beta était dans le
coin pendant les fêtes de famille. Au travail ? Il n’avait pas
besoin de savoir qu’Abraham ne serait qu’à quelques
étages. Il ne ferait absolument rien.
Alors pourquoi un oui s’échappa-t-il de ses lèvres ?
— Il peut postuler. Comme tout le monde.
Rohan fronça les sourcils.
— Abraham va obtenir son diplôme en étant presque le
premier de sa classe. Il est plus que capable.
— Si c’est le cas, il peut postuler – comme je l’ai dit.
— Bien sûr, mais un petit coup de pouce de ta part
assurerait que son CV soit regardé avec intérêt.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
Rohan fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— J’ai dit non ! Cracha Wilder, plus furieux qu’il n’aurait dû
l’être.
L’expression de Rohan se décomposa.
— Je suis désolé. Je n’avais pas réalisé que ce serait trop
demander.
L’air entre eux s’épaissit, et Wilder sut qu’il était allé trop
loin. Ce n’était pas comme s’il pouvait expliquer le désir
qu’il ressentait dès qu’Abraham était là.
— Non… c’est moi qui devrais être désolé. Tu demandes
rarement quelque chose.
Il chercha les mots pour arranger les choses, sans parvenir
à les trouver.
— Ce n’est pas toi… C’est moi.
Rohan le scruta un moment.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Wilder pesa soigneusement sa réponse… quelque chose qui
ne rendrait pas Rohan plus curieux…
— J’ai entendu des plaintes de népotisme depuis que j’ai
obtenu le poste de PDG. Ajoute à ça le fait d’offrir des
emplois à des membres de la famille de mes amis. Ça
pourrait ne pas bien se passer.
— Abe n’est pas de ta famille. Bon sang, il est à peine de la
mienne.
— C’est ton neveu, même si c’est seulement par le mariage.
— Il était adulte quand c’est arrivé. Nous n’avons pas ce
genre de relation.
— Pourtant, il y a quand même un lien familial, éluda Wilder.
— Les seuls cris de népotisme que j’ai entendus viennent de
ton frère – qui bénéficie lui-même du népotisme, claqua
Rohan.
— Vaughn est bon dans ce qu’il fait, murmura Wilder.
— Vaughn est doué pour déléguer et s’attribuer le mérite du
travail accompli.
— N’est-ce pas ce qu’est un manager ? Être capable de
déléguer et de s’assurer que le travail est fait correctement
?
Rohan grogna.
— Je ne sais pas pourquoi tu continues de le protéger.
— C’est le seul frère qui me reste, répondit Wilder sans
réfléchir.
Rohan leva la tête, les yeux écarquillés. Wilder détourna le
regard, une expression de douleur traversant son visage. Le
silence remplit l’espace entre eux, un sentiment obsédant
de deuil s’installant sur lui.
— Gray a dit qu’il t’avait vu au cimetière hier, lança Rohan,
la voix basse.
— Oui. Nous avons eu une agréable conversation, répondit
Wilder.
Rohan ne fit pas de remarque. Il fixa le bureau, semblant
perdu dans ses pensées. Quand il leva la tête, il sourit. Des
larmes brillaient dans ses yeux.
— Il me manque.
— À moi aussi, admit Wilder, sa voix dépassant à peine un
murmure.
Il ne savait pas comment trois ans pouvaient s’être écoulés
et la douleur être encore si vive. Il ravala la boule qu’il avait
dans la gorge.
— Je suis sûr que les enfants et Gray ont aidé le temps à
passer plus facilement.
— Perdre quelqu’un que l’on aime n’est jamais facile,
répondit Rohan. Mais l’amour que j’ai pour Gray et mes
enfants – une famille que Jamie m’a offert – m’a permis de
continuer d’avancer. J’étais tellement en colère contre
certains choix qu’il a faits vers la fin. Maintenant… de l’autre
côté du chagrin accablant… je pense que je les comprends
mieux.
Il secoua la tête.
— Non pas que le chagrin disparaisse un jour. Il ne
disparaîtra jamais.
Wilder acquiesça. Il ne comprenait que trop bien.
— Un jour, tu trouveras ton omega et tu comprendras
mieux, toi aussi, dit Rohan.
L’esprit de Wilder se tourna immédiatement vers Abe, et il
fronça les sourcils devant cette trajectoire.
— Je doute que cela se produise bientôt. Je n’ai pas
l’intention d’assister à l’un des bals Omegas dans un avenir
proche ou lointain.
Rohan sourit, une étrange expression complice sur son
visage.
— Qui sait ? Peut-être que ton omega va juste te tomber
dans les bras un jour.
Wilder scruta son ami.
— Ce qui veut dire ?
— Rien, dit Rohan. Revenons à Abraham et à ce poste. Je
pense vraiment que c’est un bon ajout. Il est qualifié, et tu
le connais déjà. Un mot de toi, c’est tout ce qu’il faut.
— Pourquoi insistes-tu autant ? Je veux dire, s’il est aussi
capable que tu le dis, il sera probablement sélectionné par
un certain nombre d’entreprises.
— Pourquoi rechignes-tu autant ? Rétorqua Rohan.
Wilder ne répondit pas. Finalement, Rohan soupira.
— Mon mari. Il s’inquiète pour ces garçons et pense que ma
présence dans le bâtiment pourrait lui offrir une sorte de
protection.
— De quoi Abraham doit-il être protégé ? Demanda Wilder,
les poils fins de sa nuque se dressant.
L’instinct rugit dans son sang, le besoin de protéger ce qui
lui appartenait.
Appartenait ? Absolument pas.
L’expression de Rohan se décomposa, ses yeux
s’agrandirent.
Qu’est-ce que c’était ? Qu’y avait-il chez ce beta qui faisait
rugir l’instinct de Wilder et qui nécessitait la protection de
Rohan ? Il y avait quelque chose là-dessus, quelque chose
que Rohan refusait d’exprimer.
— Pourquoi ? Insista Wilder.
Rohan ouvrit la bouche, mais rien n’en sortit pendant un
moment. Il se tortilla sur sa chaise, se penchant en avant,
posant ses coudes sur le bureau.
— Gray s’inquiète pour les fils de son frère… et il voulait que
je sois proche pour veiller sur Abraham.
— Veiller sur lui ? Il ne semble pas avoir besoin d’un parrain
en guise de bonne fée.
— Les garçons sont orphelins, et Gray se sent responsable
d’eux. Il s’inquiète… et plus je peux soulager ces
inquiétudes, moins nous serons tous deux stressés, expliqua
Rohan, puis il fronça les sourcils. Tu as vu comme il a l’air
fatigué.
— Vous êtes tous les deux très chanceux dans le domaine
de la procréation. Ça ne doit pas être facile pour lui.
— Nous n’avions pas l’intention d’avoir d’autres enfants si
tôt, déclara Rohan. Jasyn était un accident. Un heureux
accident, bien sûr, mais nous ne l’avions pas prévu.
Maintenant, nous avons un quatrième enfant, également
non planifié. La vie a été créée. Et maintenant, elle l’épuise.
L’alpha s’assit, l’air perdu.
— Je crains pour sa santé.
Il s’arrêta une seconde, inspirant faiblement.
— Je ne peux pas perdre Gray… aussi.
Quelques secondes de silence planèrent entre eux, et Wilder
put sentir la douleur de Rohan l’étouffer.
— Tu pourrais peut-être travailler à la maison un jour ou
deux par semaine, comme tu l’as fait…
Quand Jamie était malade. Wilder hésita, incapable de
prononcer ces mots. Il ne voulait pas se souvenir des
mauvais moments.
— Comme tu l’as fait avant. Ça avait l’air d’assez bien
marcher.
— Je pourrais le faire, dit Rohan. Au moins jusqu’à ce que le
bébé soit né et qu’on puisse se détendre un peu.
Wilder gloussa.
— Je n’aurais jamais cru qu’un nouveau bébé dans la
maison était synonyme de détente.
— Ça l’est, quand ça veut dire que je sais que mon omega
est sain et sauf.
Wilder secoua la tête.
— T u vois … c’est pour ça que j’évite les bals à tout prix. Je
n’ai pas besoin de la pression supplémentaire d’un omega
dans ma vie. Surtout maintenant.
Rohan le dévisagea bizarrement.
— Ne compte pas sur le fait que les choses se passent
comme tu l’attends. La vie aime envoyer des balles
courbes.
Wilder regarda son ami, s’imaginant éviter balle courbe
après balle courbe avec facilité.
— Je ne peux pas croire que Wynter et Warden Jaymes
soient heureux sans petits-enfants issus de tes reins.
Wilder gloussa.
— Non, mes parents me harcèlent depuis des années.
Surtout Papa.
— Tu as toujours été le préféré de Wynter, murmura Rohan.
Bien sûr, il veut te voir engendrer beaucoup de petits qu’il
pourra gâter.
— Le préféré ? Mes parents n’ont pas de préféré.
Rohan fronça les sourcils.
— Euh… si. Wynter te traite bien différemment de Jamie…
ou de Vaughn, d’ailleurs.
Wilder haussa les épaules.
— Tu sais aussi bien que moi que notre relation n’a pas été
des meilleures depuis… Jamie.
Leurs parents avaient menacé de les poursuivre pour
obtenir la garde des jumeaux peu après la mort de Jamie.
Comme Gray n’avait été qu’un omega de substitution dans
leur esprit, ils avaient en quelque sorte pensé qu’ils feraient
de meilleurs tuteurs. Wilder s’était rangé du côté de Rohan
et Gray… ce qui ne s’était pas bien passé.
Rohan rencontra son regard.
— Je me sens mal d’être responsable de ça.
— Tu ne devrais pas. Ils avaient tort et ils le savaient. Nous
le savions tous.
Rohan sourit, mais n’ajouta rien pendant un moment.
— Je ne pourrai jamais te remercier assez pour ce que tu as
fait à l’époque.
Il fit une pause, regardant ailleurs un moment.
— Je ne peux pas imaginer ce que j’aurais manqué s’ils
avaient poursuivi leurs plans, soupira-t-il avant de se lever
de son bureau. Et sur cette note… je dois retourner voir mon
omega et m’assurer qu’il va mieux.
— Bien sûr, accepta Wilder. Je devrais y aller aussi. Je veux
m’arrêter au bureau et rattraper le retard ce soir.
— C’est samedi, fit remarquer Rohan en fronçant les
sourcils. Tu devrais sortir et t’amuser !
— Je dois finir par trouver le fond de mon bureau, répondit
Wilder. J’aurai tout le temps de m’amuser plus tard. Je
t’enverrai un texto ce soir pour prendre des nouvelles de
Gray.
— Merci, répondit Rohan.
L’esprit de Wilder dériva vers Abraham. Il sera dans le
département des finances. Je ne le rencontrerai
probablement jamais.
— Et j’appellerai les RH lundi matin.
Rohan se retourna pour lui faire face, avec un soupçon
d’attente.
— Les RH ?
— Pour Abraham.
Rohan sourit, le soulagement adoucissant ses traits.
— Super. Gray sera tellement soulagé.
Rohan tapa dans le dos de Wilder, alors qu’ils sortaient de la
bibliothèque.
Avant de se diriger vers sa voiture, Wilder embrassa ses
deux neveux et Gray avec une petite bise sur la joue. Dès
qu’il se glissa derrière le volant, son esprit repensa à ce que
Rohan avait dit à propos des sorties.
Ses pensées dérivèrent immédiatement vers Abraham… et
à l’infime odeur qu’il avait respirée plus tôt dans l’après-
midi. Ça avait été si faible…
Impossible…
À cet instant, il fut content de ne pas savoir où Abraham
vivait. Il prit la direction du bureau, sachant qu’une longue
nuit solitaire l’attendait.
Plus tard cette nuit-là…
A very franchit les portes arrière de Lambeau, l’odeur céleste
des plats préparés lui emplissant immédiatement le nez.
Même plein à ras bord de nourriture de fête, il était encore
prêt à goûter ce que les chefs avaient préparé pour la
soirée. Il se précipita vers le vestiaire, où il glissa le morceau
de gâteau qu’il avait rapporté de la fête avant de sortir de
son casier sa chemise blanche propre, sa cravate et son
tablier. Il se précipita à la réunion réunissant le personnel en
première ligne et le personnel de service.
Se glissant à côté de Brett, il écouta leur directeur discuter
des spécialités de la soirée.
— Tu es en retard, chuchota Brett.
— Sans déconner, murmura Avery.
Il avait dû courir chez lui pour prendre une douche rapide
avant d’aller travailler. Il ne pouvait pas risquer que la
légère odeur de ses fluides lui cause des ennuis avec un ou
deux clients.
Le chef se tourna vers eux, le regard fixe.
— Vous voulez bien me dire ce qu’il y a dans le Caramé de
Garon ?
Avery se figea, n’en ayant aucune idée.
— Poulet. Saucisse. Champignons. Échalotes. Herbes. Sauce
à la crème, récita Brett.
Le chef eut l’air impressionné.
Presque.
— Eh bien, oui… mais vous avez oublié le vin.
— Qui fait partie de la sauce à la crème, ajouta Brett, qui
devait avoir le dernier mot, comme toujours.
Avery sourit, toutefois il essaya de le cacher. Le chef se
renfrogna, mais continua à énumérer les plats.
— Comment était la fête ? chuchota Brett une fois que
l’homme reprit son discours.
— Bien.
— Tu m’as gardé un peu de gâteau ?
— Bien sûr. C’est dans mon casier, murmura-t-il en retour.
Il tourna la tête pour étudier le profil de Brett.
— On est de nouveau amis ?
Brett rigola.
— Tant qu’il y a du gâteau.
Le chef leur lança un nouveau regard avant que leur patron,
Pierce Lambeau, n’intervienne.
— OK, les gars. Vous pourrez ouvrir la bouche pendant que
vous préparerez la salle à manger. Laissez le chef faire le
tour de la question pour qu’on puisse commencer.
Hautain, le chef répondit un « merci » à Pierce avant de
poursuivre.
Brett se retourna et leva les yeux au ciel, provoquant le rire
d’Avery – ce qui leur valut leur troisième regard noir. Le chef
termina la revue des plats, avant que Pierce ne prenne le
relais.
— Nous avons trois tables VIP ce soir. J’avais prévu
qu’Abraham s’en occupe, mais vu son incapacité à rester
sérieux ce soir, je devrais peut-être confier la tâche à
quelqu’un d’autre ?
Avery se redressa.
— Non, désolé. Je peux gérer les VIPs.
— Bien, dit l’alpha en le regardant fixement.
Il donna quelques instructions supplémentaires avant de se
tourner vers eux.
— Brett, tu aides au bar ce soir.
Brett se renfrogna.
— Au bar ? Je n’ai jamais été barman.
— On est en manque de commis…
— Vous voulez que je sois un commis de bar ? s’écria Brett.
Les commis étaient un cran au-dessus des plongeurs et un
cran en dessous des livreurs dans leur hiérarchie. Tous deux
avaient commencé comme livreurs et avaient gravi les
échelons de la chaîne alimentaire.
Qu’avait fait Brett pour énerver Pierce ?
— Si tu me laissais finir ? s’agaça Pierce en regardant Brett.
Nous sommes en manque de commis et Salvatore a dit que
les demandes pour dîner au bar ont augmenté, surtout le
week-end. C’est difficile pour lui de faire les trois. Donc tu
t’occupes de toutes les commandes de nourriture et peut-
être que tu peux l’aider ici et là entre les deux avec les
boissons de base. Nous avons Josiah ce soir. Il peut faire la
plupart des courses de Salvatore. Nous le formerons comme
commis de bar à partir de ce soir.
— Bien, accepta Brett.
— Si ça fonctionne, nous pourrions commencer à mettre un
serveur au bar le week-end, déclara Pierce.
Tout le personnel grogna.
— Hé, si vous vous entraîniez à mélanger des boissons,
vous pourriez faire de meilleurs pourboires que de servir des
tables, rappela Salvatore, le chef barman.
Avery jeta un regard à Brett, et ils haussèrent tous deux les
épaules.
— Je vais bientôt partir d’ici, alors ça n’a pas vraiment
d’importance pour moi, ajouta Avery.
— Encore une allusion au fait que je reste à la traîne ?
cracha Brett.
— Non, dit Avery. Je ne remuais pas le couteau dans la plaie.
— OK, les gars, annonça Pierce, attirant leur attention.
Finissons la préparation, et, tout le monde… passez une
bonne soirée.
Le personnel d’accueil se dispersa, quittant la cuisine en
masse. Avery se dirigea vers les doubles portes, prêt à
vérifier les salles à manger VIP.
— Abe ? Tu as une minute ?
Avery se tourna vers Pierce. Il s’approcha, inquiet qu’il
puisse être dans le pétrin.
— Désolé, j’étais en retard. J’étais à la fête d’anniversaire de
mes cousins cet après-midi et je n’ai pas fait attention à
l’heure. Ça n’arrivera plus.
J’aurais été à l’heure si je n’avais pas eu besoin de prendre
une douche.
— Je ne t’ai pas appelé pour te réprimander parce que tu es
en retard, gloussa l’alpha. Je pense que c’est peut-être la
première fois depuis trois ans que tu travailles ici, et ce
n’était que quelques minutes. Je crois pouvoir m’en
remettre.
— Oh… eh bien, j’ai supposé…
— Je voulais réitérer l’offre que je t’ai faite de rester.
J’espère que tu y as réfléchi ?
Avery grimaça. L’offre était appréciée, mais ce n’était pas
ce qu’il voulait faire du reste de sa vie.
— J’aime cet endroit… et j’apprécie le fait que vous vouliez
que je reste… mais je dois utiliser ce diplôme pour lequel
j’ai travaillé si dur.
— Et si je faisais de toi mon comptable à plein temps ?
— Vous et moi savons que vous n’avez pas besoin d’un
comptable à plein temps, contra Avery. Ce serait un vingt
heures par semaine, tout au plus.
Pierce leva son menton.
— Comptable à temps partiel… et directeur adjoint ?
Avery rigola.
— Je pense que je connais la personne parfaite pour me
remplacer.
— Si tu prononces encore le nom de Brett, je pourrais avoir
à te mettre mon pied au cul, grogna Pierce.
— Je sais qu’il n’est pas toujours… sérieux… mais il travaille
sur un diplôme en comptabilité. Je pense que ça lui ferait
autant de bien qu’à vous. De vraies responsabilités, c’est
peut-être ce que le médecin lui a prescrit.
Pierce grimaça.
— Et pendant ce temps, je suis supposé espérer qu’il ne
vole pas tout mon argent pour s’acheter une grosse voiture
de sport ? Parce que c’est plus conforme au style de Brett.
— Il doit recevoir des fonds considérables dans l’avenir,
pour autant que je sache. Il n’a pas besoin de voler votre
argent.
Pierce soupira en secouant la tête. Après un moment, il se
tourna vers Avery.
— Combien de temps puis-je te garder ?
— Je n’ai pas encore de plans concrets, mais j’ai plusieurs
bonnes opportunités.
Il marqua une pause, essayant de trouver le « petit plus »
qui ferait dire oui à Pierce.
— Je promets de rester après un préavis de deux semaines,
de continuer à faire les comptes – si vous me laissez former
Brett pour les faire avec moi. Je promets d’être honnête
avec vous. S’il ne fait pas l’affaire, je vous dirai d’engager
quelqu’un d’autre et je continuerai à venir jusqu’à ce que
vous trouviez cette personne.
Pierce s’égailla un peu.
— Et former la nouvelle personne, aussi ?
— Oui, affirma Avery, sachant qu’il pourrait avoir deux
emplois pendant plusieurs mois.
Mais alors, ce ne serait pas très différent du rythme fou de
travailler presque à temps plein et de porter une charge
complète de cours.
— Mais une fois que je serai embauché ailleurs, je n’aurai
plus le temps de servir les tables. Juste la comptabilité.
— Compris, accepta Pierce en tendant la main. Je peux vivre
avec ces termes, tant que tu es honnête à propos de Brett.
— Absolument. Je ne vous laisserai pas en plan.
— Un homme bon, déclara Pierce en relâchant sa main. Si
seulement j’avais une équipe pleine d’Abraham. Alors je
serais tranquille pour toujours.
Avery sourit. Si seulement son patron alpha savait qu’il était
un omega. Il se demandait si l’homme voudrait que le
personnel soit rempli d’Avery. Il se rendit dans la salle à
manger et aperçut Brett derrière le bar. Il s’approcha en
souriant.
— Devine qui a accepté de te donner une chance avec les
livres de comptes ?
Brett marqua une pause.
— Tu as dû le sucer pour qu’il accepte ?
Avery haussa un sourcil.
— Non, mais tu pourrais avoir à le faire.
Le visage de Brett s’empourpra, et Avery écarquilla les
yeux.
— Je ne pense pas t’avoir déjà vu embarrassé. Pour quoi que
ce soit.
Une pensée le frappa soudainement.
— Tu as un faible pour Pierce ?
— Non. Absolument pas, cracha Brett en détournant le
regard.
Il déversa un seau de glace dans la poubelle, ignorant Avery
avant de laisser tomber violemment le seau vide sur le sol.
— Si ce n’était pas le cas, tu m’enverrais promener avec
une blague. Au lieu de te mettre en colère.
Brett leva les yeux au ciel.
— Je t’ai dit que je n’avais pas besoin qu’on s’occupe de
moi, et pourtant tu es là, à le faire. Encore. C’est pour ça
que je suis en colère.
Avery grimaça, réalisant qu’il avait recommencé.
— Désolé… Je suis juste habitué à…
— Me réparer.
— Pas nécessairement te réparer. J’ai juste l’habitude d’être
la personne responsable. De prendre soin de tous les
autres… J’étais dans ta position cet après-midi, quand mon
oncle s’inquiétait pour moi. J’ai détesté ça. Je suis désolé, je
ne recommencerai plus.
Brett jeta le seau de glace dans la poubelle derrière le bar.
— Tu l’as déjà promis.
— Je te le jure, ajouta Avery. Je vais faire mieux.
— Bien.
— Alors ? Tu ne veux pas du poste ?
Brett appuya une hanche contre le bar, une expression
étrange sur le visage.
— Si, même si j’ai envie de dire non… juste parce que…
— C’est toi qui as posé la question en premier lieu, fit
remarquer Avery. Donc tu ne peux pas être en colère contre
moi pour avoir demandé à Pierce.
— J’ai simplement demandé qui te remplaçait. Je n’ai jamais
dit que je voulais le poste.
Brett s’écarta du comptoir et se dirigea vers l’arrière.
— Tu n’as pas une salle à manger VIP à préparer ?
Avery sourit.
— Donc je suppose que je vais dire à Pierce que tu ne veux
pas du job.
— Très bien, aboya Brett. Dis-lui que je n’en veux pas.
Avery se retourna, sentant que c’était un bon gros
mensonge. Il avait fait deux pas vers la salle à manger VIP
quand Brett cria :
— Oui, je veux que tu me répares, connard.
Le sourire d’Avery s’agrandit. Il salua son meilleur ami,
heureux de voir que le gars montrait juste une brève lueur
d’envie d’un certain avenir.
4
Quelques jours plus tard…
—S i ce n’est pas notre chef intrépide.
Wilder leva les yeux et aperçut son jeune frère dans
l’embrasure de la porte. Tout son corps se tendit comme s’il
se préparait à un combat à venir. C’était sa relation avec
son autre frère. Antagoniste, au mieux. Leurs interactions
faisaient que Jamie lui manquait encore plus.
Reportant son attention sur son bureau, il répondit.
— Bonjour Vaughn.
Vaughn entra, les mains dans les poches. Sa veste de
tailleur ouverte à la taille, la soie de son gilet brillait dans la
lumière qui entrait par les nombreuses fenêtres du bureau
de Wilder.
— Dois-je assister à la réunion du conseil d’administration
d’aujourd’hui ? Je veux dire, est-ce obligatoire ?
— Père t’a demandé de présider à sa place au conseil pour
une raison précise, rétorqua Wilder en se concentrant sur
les rapports sur son bureau.
— Qui n’était qu’un prix de consolation après avoir fait de
toi un PDG.
Wilder ricana en levant le regard.
— Un prix de consolation suggère que tu étais dans la
course en premier lieu. Tu crois que tu l’étais, mon frère ?
Vaughn lui adressa une brève grimace avant de ramasser
un presse-papiers sur le bureau et de le lancer en l’air,
faisant preuve de sang-froid. Il l’attrapa d’une paume avant
de le lancer de nouveau.
— J’ai le même sang que toi qui coule dans mes veines.
Wilder s’assit sur son fauteuil et étudia son frère. Il avait des
années, une maturité, un sens des affaires et des milliers
d’heures de travail de plus que Vaughn, et ils le savaient
tous les deux. Pourtant, son frère cadet aimait suggérer que
Wilder n’avait pas mérité sa place dans l’entreprise.
— Il y a plus ici que le népotisme, et tu le sais.
Vaughn reposa le presse-papiers avant de le fixer avec
nonchalance.
— Tu crois ?
Wilder reconnut que son frère essayait de le pousser à la
dispute. Vaughn était doué pour l’énerver. Il était passé
maître dans l’art de déterminer quels étaient les meilleurs
boutons à pousser. Wilder n’avait pas besoin de se montrer
à la hauteur de la situation ou de donner des munitions à
son frère. Il resta silencieux, refusant d’ajouter de l’huile sur
le feu de Vaughn.
Vaughn haussa un sourcil.
— De tous les vice-présidents qui ont commencé avant toi
et qui ont montré la même passion et le même désir pour
l’entreprise… ceux qui ont travaillé tout aussi dur, sinon
plus… et tu étais juste meilleur qu’eux tous ? L’ADN n’a rien
à voir avec le fait que tu sois assis dans ce fauteuil ?
Wilder serra les dents.
— C’est une entreprise familiale. Notre père ne l’a pas
créée, le père de son père l’a fait avant lui. Crois-moi, s’il n’y
avait pas un certain niveau de népotisme, tu serais
probablement au chômage. Nous le serions tous les deux.
Vaughn laissa échapper un rire sans rire.
— Oh, je trouverais mon chemin dans le monde. Fais-moi
confiance.
Wilder gloussa.
— J’en suis sûr. Tu as le don d’amener les gens à faire ce
que tu veux.
Vaughn s’inclina.
— C’est un don.
Il s’approcha de la rangée de fenêtres et contempla le
Quartier Alpha en contrebas.
De profil, Wilder pouvait discerner un peu de leur grand
frère en Vaughn. Le même nez patricien. La même courbe
de la joue. Le même menton – bien que tous les traits soient
un peu plus dominants sur le visage de Vaughn. Jamie et
Vaughn avaient tous deux la même nuance de cheveux
foncés que leur père, alors que Wilder était le seul des trois
enfants Jaymes à avoir les cheveux clairs. Tout comme leur
papa.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Vaughn se retourna pour lui faire face.
— Ce que je t’ai demandé. Ai-je vraiment besoin d’assister à
cette réunion ? J’ai mieux à faire de mon temps que de
rester assis pendant des heures à t’écouter radoter. Je
pourrais simplement lire les notes demain.
— Je te demanderais bien si tu es occupé, mais je connais
déjà la réponse.
Vaughn sourit.
— Travaille plus intelligemment, pas plus durement. C’est
ma devise.
Il élargit son sourire avant d’étudier le bureau de Wilder.
— Tu dois apprendre cette leçon, grand frère.
— Ah… tu appelles ça du népotisme une minute et tu dis
que je travaille trop dur la suivante.
— Travailler dur n’est pas toujours la clé pour être un bon
leader, déclara Vaughn. Être capable de voir la situation
dans son ensemble l’est. Si tu es tellement accaparé par les
tâches quotidiennes, il est difficile de prendre du recul et de
voir où nous en sommes en tant qu’entreprise.
Il détestait admettre que son frère avait raison. Dans sa
tentative d’apprendre tous les aspects de son nouveau
poste, Wilder avait endossé trop de responsabilités –
souvent sans vouloir déléguer certaines tâches. Peut-être
qu’il avait besoin de reconsidérer sa charge de travail.
— Bon, quel est le sujet de cette réunion du conseil ?
Demanda Vaughn.
— C’est une simple réunion trimestrielle. On passe en revue
les projets terminés, les nouveaux sur le calendrier, etc.
— Et le projet Arc ?
— Il est trop tôt pour en parler, murmura Wilder, choqué
que son frère en ait déjà eu vent.
Il avait fait le maximum pour garder ça secret.
Un coin de la bouche de Vaughn se releva en un demi-
sourire.
— Ce serait un énorme joyau sur ta couronne, n’est-ce pas
?
Wilder refusa de mordre à l’hameçon.
— Nous travaillons encore à l’organisation de la première
réunion. Je ne veux pas me précipiter et dire que nous
sommes prêts alors que ce n’est pas le cas et que les
attentes du conseil d’administration soient trop élevées.
Mais ce n’est qu’une question de temps, bien sûr.
— Tu as déjà une équipe qui travaille sur la recherche du
Green Trust.
Wilder dévisagea son frère, stupéfait que cet homme en
sache autant. Le Green Trust était la société qui planifiait le
projet Arc, une nouvelle communauté qui devait voir le jour
dans le No Man’s Land. En dehors des murs de la province
et des lois provinciales. Elle pourrait potentiellement devenir
une nouvelle province, si elle était gérée correctement. La
terre était devenue une prime à l’intérieur des murs. Il était
question d’ajouter un autre anneau à l’extérieur de la
province pour ajouter plus de terres… mais une toute
nouvelle ville ? Cela offrait toutes sortes d’opportunités
pour la société.
La construction des murs extérieurs à elle seule les mettrait
en position de force pour les années à venir. Travailler sur
d’autres projets à l’intérieur de cette barrière pourrait
envoyer J&A dans la stratosphère. Ils devraient engager de
nouvelles équipes, de l’architecture à l’ingénierie en passant
par la construction. Ce serait presque comme s’ils créaient
une tout autre entreprise à partir de zéro, juste pour gérer le
projet Arc.
Et gagner le contrat prouverait qu’il était tout aussi capable
que son père.
— Quand j’organiserai cette réunion, je ne me présenterai
pas les mains vides, assura Wilder.
Il fit une pause, évaluant son frère.
— Comment es-tu si bien informé ?
— Je fais attention, répondit Vaughn. Au lieu de m’inquiéter
de chaque aspect mineur des opérations quotidiennes, je
peux voir la situation dans son ensemble. Le projet Arc est
énorme, d’après ce que j’ai entendu. Il mérite de l’attention.
— En effet. Si nous avons de la chance, ce serait notre plus
grande construction à ce jour, et cela pourrait susciter de
nouveaux projets à l’intérieur si tout est bien fait. Le Green
Trust possède des avoirs dans plusieurs provinces – ce qui
pourrait ouvrir des portes là aussi. C’est une chance de
croître et de nous faire passer d’une entité régionale à une
entreprise interprovinciale. Il n’en existe qu’une poignée.
Vaughn sourit en se dirigeant vers les chaises situées en
face du bureau de Wilder.
— Mais nous aurions besoin d’un investissement massif et
du soutien du conseil d’administration pour aller de l’avant.
Pourquoi attendre ? Tu devrais en parler maintenant.
— C’est trop tôt, déclara Wilder. Je veux rencontrer le Green
Trust et déterminer exactement quels sont leurs besoins et
dans quelle direction ils veulent aller avant de présenter
quoi que ce soit au conseil.
Vaughn leva les mains en signe de capitulation.
— OK, OK. C’est toi le patron.
Son frère se dirigea vers la porte avant de se retourner pour
le fixer une dernière fois.
— On se voit cet après-midi.
Wilder regarda son frère sortir de son bureau. Il reporta son
attention sur son ordinateur, un sentiment soudain d’effroi
le frappant.
Son frère préparait quelque chose. Ce que c’était, il n’en
était pas sûr.
Plus tard dans l’après-midi…
A près une nuit très tardive à étudier, Avery étouffa un
bâillement. Il s’assit sur le siège à côté de Brett, prêt à en
finir avec le premier de ses examens.
— Tu t’es couché tard ?
Avery tourna la tête vers Brett.
— Ça aurait dû être le cas pour nous tous. S’il te plaît, dis-
moi que tu as étudié pour ça ?
— Je suis prêt, murmura Brett. Les lois sur la responsabilité
fiscale sont mon domaine de prédilection.
— Oh ? Alors rappelle-moi de te faire travailler sur la
déclaration d’impôts de Lambeau demain.
Le sourire de Brett s’effaça.
— Ô joie.
— Soit tu veux le job, soit tu ne le veux pas, avertit Avery en
regardant son ami.
— C’est vrai, murmura Brett avant de s’adosser à son siège.
Alors… à quel point Pierce est-il impliqué dans les comptes ?
Avery fronça les sourcils, jetant un regard sur le côté.
— Ce qui veut dire ?
— Est-il dans le bureau pendant que tu y es ? Il regarde par-
dessus ton épaule ? À quelle fréquence lui fais-tu des
rapports ? Ce genre de choses.
Avery considéra les questions un moment.
— Au début, je lui faisais souvent des rapports. Tous les
jours. Puis toutes les semaines… une fois qu’il a été à l’aise
avec ce que je faisais et que nous avons établi une relation
de confiance. Bien sûr, je le voyais aussi le soir quand je
servais les tables.
Avery jeta un coup d’œil à Brett, se demandant où l’esprit
du gars se dirigeait.
— Pourquoi cette question ? Tu te prépares à vider le compte
en banque de Pierce ?
Brett haussa les épaules.
— Je veux juste savoir à quel point il est derrière ton cul,
pour avoir une idée de ce à quoi je dois m’attendre.
Avery sourit.
— J’ai l’impression que tu pourrais aimer l’avoir derrière ton
cul.
Le visage de Brett s’empourpra, et le sourire d’Avery
s’élargit.
— Un autre rougissement ? Je crois que j’ai touché un point
sensible.
— Je ne suis pas intéressé par Pierce.
Le ton de la voix de Brett lui était familier. C’était le même
ton qu’Avery utilisait quand il mentait sur son attirance pour
Wilder.
Le simple fait de penser au nom de cet homme fit surgir des
images dans son esprit. Son corps se contracta de besoin.
Son cœur s’accéléra… son sexe s’épaissit.
La chaleur se répandit dans son corps.
Ce n’est pas le moment…
Avery se tortilla sur son siège, essayant de donner à sa
verge grandissante un peu de place. Une érection, alors que
l’alpha n’était même pas dans la pièce ? Ridicule.
— Taisez-vous, annonça le professeur MacDonnell en entrant
dans la classe.
Il posa sa mallette sur le bureau et fit face à la salle comble.
— Prêt à commencer l’examen ?
Non. Avery s’ajusta de nouveau, sa hampe s’épaississant
encore plus. Il ferma les yeux et essaya de chasser les
pensées de Wilder Jaymes de son esprit.
Et il échoua.
— Tu vas en prendre une ?
Avery reporta son attention et vit Brett tenant une pile de
feuilles. Il n’avait pas fait attention. Après en avoir pris une,
il envoya la pile à la personne suivante dans la rangée.
— Vous aurez deux heures pour finir. Pas de sortie. Pas de
pause pipi. Si vous avez besoin de faire pipi, vous rendrez
votre examen et je vous noterai en fonction de ce que vous
aurez terminé, énuméra le professeur depuis l’avant de la
salle. Aucune exception.
Une goutte de fluide coula de son anus, et Avery se figea. Il
avait besoin des toilettes… désespérément.
Pas d’exception. Il jeta un coup d’œil à son dossier
d’examen et sut que, s’il quittait la pièce, il échouerait. Ce
n’était pas la façon dont il voulait finir. Mais s’il continuait, il
y avait une chance qu’il soit démasqué en tant qu’omega.
Échec ou emprisonnement.
Aucun des deux n’était une bonne option.
Avery ouvrit le bord du paquet de feuilles, priant pour que
ce soit une unique goutte due à ses fantasmes éphémères
sur Wilder. Se mordant l’intérieur de la joue, il se concentra
sur l’examen et chassa les pensées de son alpha de son
esprit. Les minutes qui passèrent lui parurent une éternité. Il
travailla sur l’examen, ne prêtant qu’une légère attention
aux questions sur la page. D’autres gouttes s’écoulèrent,
mais elles furent très espacées. Il pria pour pouvoir passer
l’examen sans perdre la raison.
Regardant sa montre, il vit qu’une heure s’était écoulée et
qu’il était loin d’avoir fait la moitié des questions. Il
continua, lisant à peine certains problèmes et espérant de
tout cœur qu’il était assez proche dans ses réponses. Quand
il arriva à plusieurs essais courts, il fut aussi bref que
possible, les finissant rapidement.
Au moment où le buzzer retentit à l’avant de la classe, il lui
restait encore une demi-page. Se dépêchant aussi vite qu’il
le pouvait, il répondit au hasard à quelques-unes des
questions à choix multiples, juste pour avoir une chance sur
quatre d’en obtenir quelques-unes de plus avant de clore
son examen.
Brett se leva à côté de lui, et c’est alors qu’Avery remarqua
le sweat à capuche posé sur le dossier du siège de son ami.
Il l’attrapa, se leva, et le noua autour de sa taille, pour
couvrir les éventuelles taches humides à l’arrière de son
pantalon.
— Hé, qu’est-ce que tu fais ?
— Je te le rendrai demain. Propre, murmura Avery, priant
pour que Brett ne pose pas de questions.
Brett fronça les sourcils, mais resta silencieux. Avery
attendit que presque tout le monde ait rendu son examen
avant de faire la queue pour déposer le sien. Une fois fait, il
se précipita dehors, ignorant Brett et tous les autres élèves
de la classe. Il se rua vers les toilettes et entra dans une
cabine pour se vérifier.
L’arrière de son pantalon avait une énorme tache humide.
Putain.
Avery entendit la porte s’ouvrir et se fermer.
— Abe ? Tu es là ? appela la voix de Brett.
— Ouais, répondit-il après un moment.
— Tu vas bien ?
— Ça va aller, murmura Avery, pas sûr que ce soit la vérité.
— Je peux t’aider en quoi que ce soit ?
Avery souhaitait pouvoir dire la vérité à Brett. Il souhaitait
pouvoir s’ouvrir et révéler qui il était. Brett avait été un bon
ami, et il détestait ne pas avoir quelqu’un à qui se confier.
Mais la peur d’être découvert était encore plus forte.
— Non. Je vais bien.
— Ça a un rapport avec la tache humide que tu as laissée
sur ton siège ?
Avery se figea.
— Il n’y a personne d’autre ici, Abe. Et ce n’est pas comme
si je n’avais pas deviné que quelque chose était différent
chez toi avant aujourd’hui.
Avery hésita, se demandant ce qu’il devait répondre à cela.
— Retournons dans ma chambre, murmura Brett, debout
près de la porte de la cabine. Je peux te trouver quelque
chose de sec à porter et t’aider à rentrer chez toi.
— Je ne peux pas te demander de participer à ça, Brett. Tu
pourrais avoir des problèmes pour m’avoir aidé.
— Problème est mon deuxième prénom, l’amadoua Brett
joyeusement. Tu te souviens ?
Avery gloussa, mais le son était sinistre. Tout comme son
humeur. Avec crainte, il se leva et se tint devant la porte
fermée, se demandant ce que Brett verrait en l’ouvrant.
Rassemblant enfin son courage, il tira le battant vers
l’intérieur et posa un regard inquiet sur Brett.
La seule chose qu’il discerna dans les yeux de Brett fut de
l’inquiétude.
— Remets le sweat à capuche. Je vais marcher derrière toi
jusqu’à ma chambre et essayer de te couvrir du mieux que
je peux. À moins que tu veuilles que j’aille d’abord te
chercher un pantalon sec ? Ça ne devrait pas être trop long.
Un étudiant entra dans les toilettes et les regarda
bizarrement avant de se diriger vers la rangée d’urinoirs.
— Non, chuchota Avery. J’ai besoin de sortir d’ici.
Il attrapa le sweat à capuche et l’enroula à nouveau autour
de ses hanches avant de quitter le box.
Comme promis, Brett le suivit de près pour le couvrir.
Pendant toute la traversée du campus, Avery craignit de se
faire prendre, mais ils réussirent à entrer dans la chambre
de Brett sans se faire remarquer. Dès qu’ils furent à l’abri, il
enleva le sweat à capuche et se tourna vers le miroir de
Brett.
Le miroir brisé de Brett.
— Que s’est-il passé ici ?
— Rien, marmonna Brett. Juste un accident.
Avery tourna la tête vers son meilleur ami.
— Tu veux parler de quelque chose ?
— Je pense que nous avons de plus gros problèmes à traiter
aujourd’hui. Peut-être que tu peux commencer par… qu’est-
ce que tu fais ? Ou mieux encore… comment ?
Avery ne savait pas par où commencer. Il ne savait pas ce
que Brett avait pu comprendre tout seul.
— Je sais que tu es un omega.
Avery prit une inspiration.
— Eh bien, je n’en étais pas sûr jusqu’à maintenant,
murmura Brett. Comment fais-tu pour être ici ?
— Les omegas sont tout aussi capables que n’importe qui
d’autre. Nous sommes intelligents. Nous sommes forts. J’ai
plus que prouvé ma valeur.
Brett fit un signe de la main.
— Je ne voulais pas dire ça. Tu es presque toujours la
personne la plus intelligente de la pièce. De cela, je n’ai
aucun doute.
Avery soupira, reconnaissant à Brett de ne pas avoir
supposé le pire.
— Comment as-tu caché… tout ça… pendant des années ?
Et pourquoi tu ne me l’as pas dit, putain ? J’aurais pu t’aider.
Je croyais qu’on était amis ?
— Nous sommes amis, affirma Avery. Et pour cette raison, je
ne pouvais pas t’entraîner là-dedans et faire de toi un
complice.
— Tu sais à quel point je tiens à toi. J’aurais fait tout ce qui
était en mon pouvoir pour t’aider.
Brett s’arrêta net, un sourcil haussé.
— C’est pour ça que je ne t’intéresse pas. Je ne suis qu’un
beta. Tu es à la recherche d’un alpha.
— Je ne suis pas à la recherche d’un alpha. Je devais
m’assurer que mes frères étaient pris en charge et je
refusais d’attendre un alpha… alors j’ai fait ça. En ce qui te
concerne… je savais que nous ne pourrions jamais être
ensemble. Ça ne marcherait pas entre un beta et un omega.
— Je ne demandais pas une éternité, soupira Brett.
— Ça aurait probablement mal fini. J’aurais pu perdre un
ami.
Soudain, Brett sourit.
— Eh bien, ça, ça me fait me sentir mieux. Je me suis
demandé pourquoi mon charme ne marchait pas sur toi.
— Ton charme ? Vraiment ? gloussa Avery.
— Ça marche à tous les coups.
Brett fouilla dans un de ses tiroirs et en sortit un pantalon
de survêtement.
— Celui-là a un cordon de serrage, donc tu peux l’attacher
plus serré.
Si Avery était grand pour un omega, Brett était plus grand
que lui.
Avery le prit.
— Merci.
— Je veux tout savoir, s’exclama Brett en s’asseyant sur son
lit. Comment tu as masqué pendant si longtemps…
— C’est une longue histoire, soupira Avery.
Il leva les yeux. La peur l’envahit un instant. Que dire à
Brett ?
— Écoute, Abe… Est-ce que tu t’appelles vraiment Abe ?
— Avery.
— Avery, répéta Brett en fronçant les sourcils. Tu as menti
au monde entier… et à moi… pendant des années. Est-ce
que je te connais au moins ?
— Je suis la même personne, Brett. C’est moi. C’était juste
un nom. Un moyen pour moi de subvenir aux besoins de
mes frères, au cas où je n’aurais pas d’alpha.
— Qu’est-ce qui te fait penser que tu pourrais ne pas avoir
d’alpha ?
J’en ai un. Mais je ne le savais pas quand j’ai pris cette
décision.
— Mon oncle. Il a vécu pendant beaucoup, beaucoup
d’années sans être accouplé. Il a assisté à des dizaines de
bals omega et… rien.
Il fit une pause, se rappelant à quel point Gray avait été
seul.
— Il n’avait aucun pouvoir. Pas d’autonomie. Aucun moyen
de subvenir à ses besoins, sauf par la grâce de mes parents.
Quand ils sont morts, il n’avait plus rien. Pas d’alpha. Pas de
propriété. Pas d’économies. Pas de travail. Je l’ai vu et j’ai
pensé qu’un jour, ça pourrait être moi. Que pourrais-je faire
pour mes frères ? Est-ce qu’on mourrait de faim ? La
situation nous obligerait-elle à vendre nos corps ? Nous
avions un peu d’économies héritées de nos parents, juste
assez pour tenir trois ou quatre ans – mais que se passerait-
il si je ne trouvais pas mon alpha pendant ce temps ?
Il s’interrompit, sa colère augmentant de seconde en
seconde.
— Pourquoi devrais-je être obligé d’espérer qu’un alpha se
présente pour nous sauver alors que je suis capable de nous
sauver ?
Brett le dévisagea, silencieux.
— Désolé de radoter comme ça… Je suis sûr que c’était plus
que ce que tu voulais entendre.
— Non… non… je ne sais pas quoi répondre à ça. Tu as
raison. Tu ne devrais pas avoir à compter sur un alpha pour
te protéger.
Brett secoua la tête.
— Moi qui ne suis pas un omega… Je ne sais pas ce que tu
as vécu. À quel point ta vie a été dure.
— Plus difficile que tu ne le penses.
Brett hocha la tête et indiqua une porte.
— Si tu veux te changer, j’ai une salle de bain privée.
— Naturellement, soupira Avery.
Les parents de Brett lui avaient offert le meilleur… même
l’un des rares dortoirs avec une salle de bain privée. Il
attrapa le pantalon de survêtement et traversa la pièce.
À l’intérieur, il prit un moment pour respirer. Seul. Il
s’appuya contre la porte et étudia la petite salle de bain
avant de s’activer. Après avoir enlevé son pantalon et son
sous-vêtement mouillés, il utilisa un gant de toilette propre
pour laver la crasse de son corps. Une fois cela fait, il enfila
le pantalon doux et chaud et noua les liens aussi serrés que
possible pour le maintenir sur sa taille fine.
Il était à peine sorti de la salle de bain que d’autres
questions arrivèrent.
— Comment as-tu réussi à te cacher aussi longtemps ?
— Je me drogue, avoua Avery. Des drogues illégales.
Brett siffla.
— Et moi qui pensais que tu étais si parfait. Toujours à
suivre les règles.
— À cause de cela, je devais suivre les règles. Je devais
rester sous le radar et faire ce que tout le monde attendait
pour ne pas être démasqué.
— Quelles sont ces drogues ?
Avery n’était pas sûr de savoir ce qu’il pouvait partager.
— Premièrement, j’ai trouvé un dealer dans le QO. Il m’a
vendu une piqûre qui masque mon odeur, de sorte que les
alphas ne se rendent pas compte de ce que je suis. Plus
tard, quelqu’un d’autre m’a informé de l’existence d’une
pilule plus forte que les suppresseurs qui empêche mes
chaleurs d’être aussi fortes. Donc je l’ai prise aussi.
Il n’était pas prêt à révéler que c’était l’un de leurs
professeurs – un alpha pro-droits des omegas qui l’avait
trouvé en train de dissimuler ses chaleurs en classe et avait
exigé qu’Avery prenne du Heatex s’il voulait maintenir sa
ruse.
En fait, c’était arrivé le jour même où il avait rencontré
Brett.
— Elles sont sûres ?
La sécurité était le cadet de ses soucis. Peut-être aurait-il dû
s’en préoccuper davantage. Bien que les deux drogues
soient utilisées sans problème dans d’autres provinces – du
moins, c’était ce qu’on lui avait dit – il s’était davantage
concentré sur ce que ces drogues lui apportaient. Les
provinces de l’Ouest, où les drogues étaient légales, avaient
développé le Scentex et le Heatex des décennies
auparavant, et cela s’était répandu dans la plupart des
autres provinces. Les omegas y avaient des droits que le
bloc de provinces de l’Est n’avait pas.
Si seulement il était né ailleurs. Libre. Alors il n’aurait pas
été forcé de se retrouver dans la situation dans laquelle il
était.
— Elles ont bien fonctionné ces dernières années… mais ces
derniers mois, les choses se sont gâtées. Comme
aujourd’hui. Tout à coup, elles ne fonctionnent plus aussi
bien qu’avant.
— Peut-être que tu dois arrêter de les prendre.
— Je ne peux pas arrêter. Pas maintenant… pas quand je
suis si près d’obtenir tout ce que je veux. Brett, j’ai travaillé
si dur pour en arriver là. Quatre ans de dur labeur.
L’esprit d’Avery dériva vers cette nuit, plus de quatre ans
auparavant… vers l’instant où sa vie avait changé à jamais.
— Tu sais ce qui se passera si tu te fais prendre.
— J’en suis bien conscient, répondit sévèrement Avery. Je
n’ai pas besoin que tu me le rappelles. J’en entends assez à
la maison.
Brett gloussa en secouant la tête.
— Touché.
Il croisa le regard de Brett et le soutint un moment. Il y avait
une certaine intimité à partager son secret. Il avait
confiance en Brett… mais il y avait toujours un peu de
danger à amener cet homme dans le secret.
— Je veux t’aider, décida Brett.
— Il n’y a rien que tu puisses vraiment faire. En dehors de
ce que tu as fait aujourd’hui. Merci pour ça, dit-il en tirant
sur le pantalon. Je vais le faire nettoyer ainsi que le sweat-
shirt et je te les rapporterai.
— Je me fiche des vêtements, assura Brett. Je veux juste
m’assurer que tu vas bien. Tu veux que je te raccompagne
chez toi ?
— Je peux me débrouiller, répondit Avery – juste au moment
où une goutte de fluide lui échappa.
S’il ne se dépêchait pas de retourner au QO, il risquait de se
faire repérer par un alpha.
Le Scentex garderait-il son secret ? Il n’en était plus si sûr.
— Peut-être que je pourrais avoir besoin d’aide ? céda-t-il,
effrayé pour la première fois depuis qu’il prenait les
médicaments.
Brett hocha la tête.
— Bien sûr. Allons-y.
5
Chez Jaymes & Associés…
W ilder se dirigea vers la salle du conseil exécutif,
révisant mentalement les commentaires qu’il avait
prévu de faire alors qu’il marchait seul. Il savait que le
conseil était réuni et, quand il arriva, il remarqua que son
frère était au milieu des hommes et qu’il tenait la cour,
semblait-il. Le centre de l’attention.
Comme d’habitude.
Vaughn croisa son regard et lui fit un signe de tête. Les
autres hommes se tournèrent pour voir où son frère avait
regardé et le saluèrent également. Wilder dit bonjour et son
regard se porta sur le grand portrait à l’huile de son père,
derrière le fauteuil de tête. Il était pris en sandwich entre
ceux de son grand-père et de son arrière-grand-père.
Le poids de leurs regards était lourd.
— Pouvons-nous prendre place et commencer ? Demanda
Wilder, certain que son frère tramait quelque chose.
De l’autre côté des fenêtres, c’était un beau jour ensoleillé,
qui rappelait celui qu’il avait passé au cimetière. À
l’intérieur de cette pièce, il y avait encore plus de vieux
marqueurs gris qui faisaient office de sentinelles du passé.
Les membres du conseil d’administration étaient des
rancuniers, aussi désespérés que son père de conserver les
mesures éprouvées au lieu d’essayer de faire avancer
l’entreprise. Le progrès était un gros mot. Si la société
voulait une chance de survivre à l’avenir, Wilder devait se
tourner vers des projets nouveaux et vitaux.
Les membres du conseil s’installèrent autour de la table en
chêne massif. Tous les regards convergèrent vers lui.
— Je sais que vous êtes tous occupés et j’apprécie que vous
preniez le temps d’être là malgré vos emplois du temps
chargés – alors pourquoi ne pas commencer ?
Wilder prit place en bout de table.
Là où son père s’était toujours assis, présidant ces réunions
avec un air de confiance et de grâce qu’il avait du mal à
trouver en lui-même. Il se sentait bizarre d’être assis là,
comme s’il n’était pas à sa place. Un petit garçon, assis à la
place de son père, les pieds pendants sur le bord de son
siège.
Un imposteur.
Wilder repoussa cette pensée errante avant de commencer
la réunion.
— Je vais commencer par les projets terminés. Nous avons
fini le bâtiment Tardif et les réparations du mur du Quartier
Omega, comme prévu et dans les délais. Et les deux sont
légèrement en dessous du budget, ce qui va contribuer à
notre résultat net pour le trimestre.
Il jeta un coup d’œil aux visages souriants autour de la table
avant de baisser les yeux sur ses notes.
— La modernisation de Harriman se poursuit, également
dans les délais. Nous devrions l’achever cette semaine ou
au début de la semaine prochaine. Nous avons deux
nouveaux projets au programme. La rénovation de la tour
Hanen commence cette semaine, et nous allons commencer
les travaux de la station Artemis la semaine prochaine,
déclara Wilder. Nous enverrons notre meilleure équipe sur le
projet Artemis. Cette propriété est trop précieuse pour que
nous n’y concentrions pas nos meilleurs éléments. Mais
comme nous le savons, même notre équipe B est meilleure
que nos concurrents. Je suis sûr qu’elle va gérer la
rénovation avec facilité.
— Qu’en est-il du projet Arc ? Demanda l’un des membres
du conseil, Amberth Harris. Je sais que ce n’est pas encore
dans les projets, mais les rumeurs abondent. Nous devons y
sauter à pieds joints.
Wilder tourna son regard vers Vaughn – qui arborait un
sourire narquois, mais haussait toujours les épaules comme
s’il n’avait rien à voir avec la connaissance du projet par
Amberth – avant de reporter son attention sur le reste des
membres du conseil. Amberth détenait le plus d’actions de
la société derrière leur père, et sa présence était toujours
redoutable.
— Il est un peu trop tôt dans le processus pour discuter de
ça. Je travaille à l’obtention d’une réunion avec le Green
Trust. Une fois que nous l’aurons et que nous saurons quelle
est leur vision du projet, alors nous pourrons en discuter.
— Je ne sais pas, Wild, intervint Vaughn en se penchant à
l’autre bout de la table. Le projet Arc pourrait être une
victoire monumentale pour l’entreprise. Non seulement il
s’agirait de la plus grande construction à ce jour, mais si elle
est bien faite, elle pourrait n’être que le début d’une toute
nouvelle série de projets. Le Green Trust possède des
participations dans de nombreuses régions, ce qui pourrait
ouvrir des portes à notre entreprise dans ces provinces. Je
dis que c’est une chance de faire croître l’entreprise et de la
faire passer d’une entité régionale à une entité
interprovinciale.
Wilder fixa son frère sur la table, entendant ses propres
mots lui être répétés. Il se mordit l’intérieur de la joue,
essayant de calmer sa rage.
— Je n’arrive pas à croire que je vais dire ça, mais je suis
d’accord avec Vaughn, murmura Amberth. Même si Warden
était toujours aux commandes, je voudrais que le conseil
d’administration ait son mot à dire dans ce projet. Ça
pourrait changer la société et la propulser vers l’avant et
vers le haut comme nous n’avons jamais tenté de le faire.
— Sans parler de l’investissement financier que la société
devrait faire, déclara un autre membre du conseil. Nous
aurions besoin d’un capital substantiel au préalable, ce qui
impliquerait probablement de rechercher des prêts ou des
investisseurs extérieurs. Il n’y a pas de temps à perdre.
— Je suis d’accord avec vous tous, déclara Wilder. Et j’ai
bien l’intention de tout apporter au conseil d’administration.
Une fois que nous les aurons rencontrés et que nous aurons
une meilleure compréhension de ce dont ils ont besoin.
Nous ne pouvons pas commencer à faire des choix
maintenant avant même de savoir ce qu’ils souhaitent et de
pouvoir formuler un plan.
— Cette réunion est impérative, argumenta Amberth en se
tournant vers la table. Qui connaissons-nous au Green Trust
?
— J’ai déjà appelé certains de mes contacts, interrompit
Wilder. Je m’en occupe.
Amberth se renfrogna.
Wilder se rencogna sur son fauteuil en levant le menton.
— Mon père avait confiance en moi, sinon il ne m’aurait pas
mis dans ce rôle, déclara Wilder. Jusqu’à ce que je vous
donne une raison de douter de moi ou de mes décisions en
tant que directeur général de cette entreprise, je vous
suggère de me laisser faire mon travail.
Amberth le dévisagea, comme plusieurs autres membres du
conseil.
— Vous feriez mieux d’aller à cette réunion, aboya Amberth
avant de se lever. Je n’ai pas besoin de rester assis ici à
écouter les projets en cours. Nous devons regarder vers
l’avenir.
Il se dirigea vers la porte, tandis que les autres membres du
conseil se levaient et le suivaient.
Wilder resta assis, fulminant. Le manque de respect était
monumental. Aucun d’entre eux n’aurait laissé tomber son
père. Il n’avait même pas fini de passer en revue tout ce
qu’il avait prévu de couvrir, ce qui, en fait, incluait quelques
petits projets pour lesquels ils avaient récemment signé des
contrats. Son regard se porta sur Vaughn, qui se leva de
l’autre côté de la table et s’approcha.
— Ça s’est bien passé, murmura Vaughn, le dernier membre
du conseil à rester.
— Espèce de salaud, cracha Wilder en se levant.
Vaughn eut l’audace d’avoir l’air surpris.
— Moi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
— La prochaine fois que tu demanderas à être exclu d’une
réunion, rappelle-moi de te dire oui, grogna Wilder avant de
se diriger vers la porte.
Il devait faire tout ce qu’il pouvait pour obtenir cette réunion
avec le Green Trust, sinon il perdrait la confiance du conseil.
— Je sais que tu ne le crois pas, mais je n’ai rien dit à
Amberth – ni à personne d’autre d’ailleurs – à propos du
projet. Il le savait déjà.
— Bien sûr.
Wilder partit sans un mot de plus pour Vaughn.
Vaughn le suivit.
— Que puis-je faire pour t’aider ?
— Je ne veux pas de ton aide, petit frère, s’emporta Wilder.
— Encore une fois, tu refuses de l’aide quand on te la
propose. Wild, tu as besoin de prendre du recul. De
déléguer. Vois la situation dans son ensemble… ou tu vas
rater des choses. Ce n’est pas le moment de rater quoi que
ce soit.
Wilder se tourna vers Vaughn et planta un doigt dans la
poitrine de son frère.
— Si je voulais de l’aide… tu serais le dernier à qui je
demanderais.
Le visage de Vaughn se décomposa, ses yeux se plissèrent
rapidement.
— Une erreur. Mais… je t’en prie, mon frère. Fais toutes les
erreurs que tu veux.
Wilder regarda Vaughn tourner les talons et se diriger vers
l’ascenseur, le laissant là, à bouder.
A very fouilla dans le tiroir de sa commode, où il cachait ses
pilules Heatex. En faisant un rapide inventaire, il réalisa qu’il
était à court. Assez pour ces chaleurs, mais pas pour les
prochaines. La pleine lune arriverait le jour suivant… et ses
chaleurs aussi. Avec les dérapages de plus en plus
fréquents, il n’était pas sûr de l’impact qu’elles auraient sur
son corps. Le médicament continuerait-il à lui faire défaut ?
Et puis quoi ?
Heureusement, tous ses examens étaient enfin terminés.
C’était une question de jours avant qu’il ne monte sur
l’estrade et ne soit diplômé. Plus de cours. Plus d’études.
Les limbes. Après ces dernières années, cette pause était la
bienvenue, surtout avec tous les incidents qu’il y avait eu. Il
prit la première de ses pilules et l’avala sans eau. Avant
qu’il puisse fermer le tiroir, son téléphone sonna dans sa
poche. Un numéro inconnu était affiché sur l’écran.
— Allô ?
— Abraham Norcross ?
— C’est moi.
— Je suis Dale, l’assistant de direction de Warren Reece. Il
s’occupe personnellement des entretiens pour le stage et
espérait que vous pourriez venir aujourd’hui ?
— Aujourd’hui ?
Ses chaleurs étaient proches… et comme les pilules
n’agissaient pas au mieux, il était peut-être plus intelligent
de ne pas entrer dans le QA quand il n’y était pas obligé.
— Est-ce qu’on pourrait organiser quelque chose en début
de semaine prochaine ?
— Je crains que M. Reece ne doive quitter la ville de façon
imprévue – d’où la convocation de dernière minute pour
l’entretien. S’il ne peut pas vous recevoir aujourd’hui, il ne
pourra pas vous rencontrer avant plus de deux semaines.
Tous les autres candidats ont passé leur entretien. Si nous
ne pouvons pas vous recevoir, nous devrons peut-être aller
de l’avant sans l’entretien.
Ce qui voudrait dire qu’il serait hors jeu. Pas moyen de
briller en personne.
Avery grimaça, mais força un ton joyeux.
— D’accord pour aujourd’hui. À quelle heure ?
Il nota l’adresse et l’heure, ce qui lui laissait juste assez de
temps pour prendre une douche rapide et se changer. Après
être entré et sorti de la douche, il s’habilla et se dirigea vers
la porte du QO. En faisant la queue, il réalisa qu’il avait
laissé son pass à la maison.
— Vous sortez ? Demanda le garde.
— J’ai laissé ma carte d’identité à la maison.
— Mec, je vous ai assez vu entrer et sortir d’ici. Allez-y.
La barrière se leva, et Avery poussa un soupir de
soulagement. Comme la vie était simple pour lui en tant que
beta.
— Merci.
— N’en parlez à personne, murmura le garde en se
concentrant sur la personne suivante dans la file.
Avery grimpa dans un tram qui passait et s’assit, laissant
l’air chaud du printemps l’envahir. Son estomac était une
boule de nerfs. Il tenait sous un bras son portfolio, qui
contenait une copie de son CV presque vide et quelques
copies de lettres de recommandation de divers professeurs.
Son esprit ne cessait de dériver vers sa réunion des jours
précédents et les commentaires de Dean Hightower sur son
manque d’expérience. Perdait-il son temps ?
Se mettait-il en danger sans raison ?
Il se tortilla dans son siège, vérifiant qu’il n’y avait pas de
trace de fluide, mais rien.
Dieu merci !
Pourtant, il pouvait sentir le faible grondement du besoin au
fond de son ventre. Heatex ne l’avait jamais fait disparaître
complètement, il l’avait seulement rendu beaucoup,
beaucoup plus gérable. Au fur et à mesure que les mois
passaient, le besoin devenait plus fort. Mais pas aussi fort
qu’il l’avait été sous suppresseurs. S’il avait été sous
suppresseurs, il n’aurait jamais quitté la maison.
Un groupe d’alphas grimpa dans le tram presque vide. Deux
le regardèrent, peut-être un peu trop longtemps. La peur
bouillonna dans ses tripes.
Non. S’il vous plaît, non.
Puis ils prirent place sans lui accorder un autre regard.
Passés quelques pâtés de maisons, Avery se calma. Non pas
qu’il le puisse complètement, étant donné son anxiété. Son
estomac était contracté, ses nerfs à vif.
Enfin, il arriva à son arrêt et sauta du tram. Il regarda des
deux côtés avant de traverser la rue. Levant les yeux, il
aperçut l’imposant immeuble des bureaux Reece & White,
dont la façade en pierre blanche étincelante se détachait au
milieu d’une mer d’acier et de miroirs. Il entra dans le hall,
où il faisait plus frais, et laissa échapper un soupir. L’été ne
commençait officiellement que dans quelques semaines,
pourtant, dehors, on n’en avait pas l’impression.
Avery s’arrêta devant le large bureau d’accueil en marbre
noir, où plusieurs agents de sécurité étaient assis. L’un
d’eux surveillait plusieurs écrans en circuit fermé, et les
deux autres s’affairaient sans lever les yeux.
— Excusez-moi, j’ai rendez-vous avec M. Reece. Av…
Abraham Norcross, se reprit-il.
Le garde tapa sur son clavier.
— Quinzième étage, indiqua-t-il en faisant glisser une carte
marquée VISITEUR sur le comptoir. Utilisez l’ascenseur
quatre. Je vous enregistrerai quand vous y serez. Portez
votre carte à tout moment.
Avery récupéra le badge et l’attacha à sa veste.
— OK.
Il se dirigea vers la droite du bureau, à la recherche de
l’ascenseur quatre. Une fois devant, il chercha un bouton
pour appeler la cabine – mais il n’y en avait pas. Soudain,
les portes s’ouvrirent. Il n’y avait personne à l’intérieur.
Dès qu’il entra, il chercha de nouveau des boutons, mais il
n’y en avait pas non plus. Les portes se fermèrent, et il
sentit un mouvement vers le haut. De toute évidence, le
garde contrôlait l’ascenseur. Il jeta un coup d’œil en l’air,
remarquant la caméra de sécurité orientée dans sa direction
avec la lumière rouge clignotante.
Il espérait vraiment qu’il n’avait rien fait pour se mettre
dans l’embarras.
Dès que cette pensée l’effleura, une perle de liquide coula
de son anus.
Putain.
L’ascenseur s’arrêta, ses portes s’ouvrirent. Il sortit dans
une grande salle d’attente avec une vue imprenable sur la
ville. Personne n’attendait, mais il y avait un jeune homme à
un petit bureau de l’autre côté de la pièce. Avery s’approcha
et se présenta.
— Je suis Abraham Norcross. J’ai rendez-vous avec M. Reece.
— Bienvenue. M. Reece est en réunion, il vous rejoindra
sous peu. Puis-je vous offrir un rafraîchissement ?
— Non, non… merci, dit Avery en forçant un sourire. Je vais
juste prendre un siège pendant que j’attends.
— Bien sûr, accepta l’assistant avant de répondre au
téléphone.
Les minutes défilèrent. Avery respira profondément,
essayant de calmer ses nerfs en ébullition. Il lut tous les
magazines disposés sur la grande table basse à côté, du
début à la fin. Les minutes se transformèrent en heures. Des
gouttes de fluide s’échappaient de lui ici et là, et il vérifia
dans les toilettes de nombreuses fois pour s’assurer qu’il n’y
avait pas d’accident.
Les gens allaient et venaient…
Finalement, il comprit que ça n’arriverait pas. Hightower
l’avait prévenu. Il n’était qu’un beta à leurs yeux, pas
l’alpha qu’ils désiraient.
Comme il se levait pour partir, l’assistant l’appela.
— Il est prêt à vous recevoir.
Évidemment.
Avery força de nouveau un sourire sur ses lèvres. Juste au
moment où il sentit une autre goutte couler. Parfait.
— J’étais sur le point d’aller aux toilettes. Je peux avoir un
moment ?
Le regard de l’assistant lui cria non, même si la réponse fut
un « oui, mais faites vite ».
— Je vais tenir, marmonna-t-il, et il se dirigea vers la porte
de Warren Reece.
Après avoir frappé, il entra. Derrière le bureau, il ne trouva
pas ce à quoi il s’attendait, loin s’en faut. Un beta ? Warren
Reece n’était pas un alpha ? Il avait supposé à tort.
Il traversa la vaste pièce et prit la main tendue de l’homme.
— Je suis vraiment désolé pour votre attente, Abraham. Je
quitte la ville à la dernière minute pour une urgence, et
essayer de vider mon bureau a été plus difficile que prévu.
Il jeta un coup d’œil à sa montre.
— Oh, mon Dieu. Ça fait encore plus longtemps que je ne le
pensais. Je suis choqué que vous ne soyez pas parti !
— Honnêtement, j’y pensais.
À peine les mots furent-ils sortis de sa bouche qu’Avery les
regretta.
Reece gloussa.
— Ne vous inquiétez pas. L’honnêteté est quelque chose
que j’apprécie beaucoup chez un employé.
Ouf.
— S’il vous plaît… prenez un siège.
Avery s’assit avec précaution, espérant que son corps se
calme. De l’autre côté du bureau, M. Reece examinait
quelques papiers.
— Donc aucune expérience en comptabilité ? Sauf la
comptabilité dans ce restaurant… où vous êtes aussi
serveur ?
— Trouver un emploi n’est pas aussi facile que je le pensais,
en tant que beta. La plupart des postes de comptables
favorisent les alphas avec des diplômes, pour une raison
que j’ignore.
Il avait eu de la chance d’avoir ce qu’il avait.
— Les betas ont tendance à être des citoyens de seconde
classe dans le monde de la finance. Comptables, bien sûr…
mais les postes de comptables sont généralement pris
d’assaut.
M. Reece sourit en remontant ses lunettes sur son nez
étroit.
Avery soupira de soulagement.
— Exactement.
M. Reece lui adressa un sourire.
— Eh bien, j’ai été agréablement surpris de voir votre
candidature pour le poste. Nous voyons trop peu de betas
dans nos rangs. En particulier pour ce département.
— La comptabilité légale a été mon cours préféré pendant
toute mon expérience universitaire.
Reece s’adossa à son fauteuil en souriant.
— J’ai toujours considéré que c’était fastidieux et que ça
prenait du temps.
— C’est un mystère. Vous essayez de le résoudre et vous
utilisez des chiffres pour le faire. Qu’est-ce qui pourrait être
mieux ?
— J’ai parlé à plusieurs de vos professeurs. Ils semblent
penser que je serais fou de ne pas vous prendre comme
stagiaire.
Avery sentit ses oreilles devenir rouges.
— Ce serait le job de mes rêves
M. Reece baissa les feuilles dans sa main et se concentra
sur Avery.
— Alors… parlez-moi un peu de vous.
Avery passa les vingt et quelques minutes suivantes à
discuter avec son futur patron potentiel. À la fin, il était sûr
d’avoir fait une bonne impression. Espérons que ce soit
suffisant pour qu’il soit embauché.
— Eh bien, je dois encore examiner toutes les informations
sur les candidats et en discuter avec mon partenaire.
J’espère pouvoir prendre une décision rapidement après
mon retour de voyage.
M. Reece se leva et lui tendit de nouveau la main.
Avery l’imita. Et plusieurs gouttelettes de fluide
s’échappèrent de son orifice. Il pâlit en prenant la main de
l’homme.
— J’apprécie votre temps, M. Reece. Merci, dit-il en reculant
vers la porte, craignant d’avoir fait un autre gâchis.
Reece lui jeta un regard bizarre, mais lui sourit.
Il s’échappa aussi prudemment qu’il le put et marcha droit
vers les toilettes en regardant les personnes qu’il croisait
dans les yeux. Une fois à l’intérieur, il trouva une minuscule
tache sur son pantalon, mais rien de majeur. Il se nettoya et
se dirigea vers l’extérieur, prenant un autre tram pour
rentrer chez lui.
Plus de gouttes… et encore plus.
Plusieurs alphas dans la rame se tournèrent dans sa
direction, leurs regards indiquant clairement l’évidence.
Avery était en danger.
Il attrapa son téléphone d’une main tremblante et composa
le numéro de la seule personne à laquelle il pensa. Rohan.
— Je suis dans le QA… et j’ai un problème. Les alphas le
remarquent.
— À quelle distance es-tu de J&A ?
Il jeta un coup d’œil autour de lui.
— Peut-être deux ou trois blocs.
— Je te retrouve à l’entrée. Cours si tu dois le faire.
Dès qu’il eut raccroché et glissé le téléphone dans sa poche,
il descendit du tram en trébuchant. Deux alphas le suivirent.
Il se retourna et s’engagea dans la rue… et le duo le suivit.
Il accéléra son rythme.
Eux aussi.
Les battements de son cœur martelaient à ses oreilles, la
terreur rendant sa respiration plus difficile. Il courut, avalant
les mètres qui le séparaient de la sécurité. Jetant un coup
d’œil derrière lui, il vit les alphas accélérer leur rythme… et
un autre avait rejoint leurs rangs.
Putain !
Il tourna au coin de la rue et se précipita vers Rohan, qui lui
faisait signe. Une grosse voiture noire était garée devant lui.
Rohan semblait regarder devant lui, peut-être vers les
alphas qui le suivaient.
Avery s’arrêta à quelques centimètres de Rohan – qui ne dit
rien, se contentant de le pousser à l’arrière de la voiture
noire et de claquer la portière. Un coup sur le toit, et la
voiture décolla.
— Ne vous inquiétez pas. Vous serez bientôt à la maison, le
rassura le conducteur en cherchant son regard dans le
rétroviseur.
— Merci, murmura Avery en reprenant son souffle, son cœur
battant toujours à tout rompre.
La sueur perlait sur son front et ses mains tremblaient. Il
n’avait jamais été en danger avant… pas comme ça.
Qu’est-ce que je fais, bon sang ? Je suis fou ?
C’était la première fois qu’il remettait en question sa
décision… depuis le moment où il avait coupé ses cheveux
et était devenu Abraham Norcross. Il leva la tête et
remarqua le conducteur curieux qui le fixait une fois de plus
à travers le rétroviseur.
Il sait.
D’un simple geste du poignet et d’une pression sur un
bouton, Avery fit remonter la cloison entre eux, s’offrant
ainsi la solitude et une barrière contre le vif intérêt du
conducteur. Au fur et à mesure que les kilomètres passaient
et qu’il se rapprochait des murs de protection du Quartier
Omega, une petite partie de lui réalisait ce que les anciens
avaient tenté de faire avec ces mesures de sécurité.
Ce qu’il avait toujours vu comme une prison avait pour but
de les garder en sécurité.
Pourtant, il était difficile de savoir qu’il existait des drogues
qui pouvaient faire la même chose sans les garder
prisonniers et de taire cette information à toute la province.
Bien que… ces médicaments lui faisaient soudainement
défaut.
Dans quelques jours, il serait diplômé et prêt à entrer dans
le monde des alphas. Pourrait-il faire ça maintenant ?
En toute sécurité ?
Son téléphone sonna dans sa poche. Avant qu’il ne
décroche, il devina qui était à l’autre bout.
— Hé, oncle Gray.
— Tu vois pourquoi j’ai peur ?! Tu vois ?!
Avery ferma les yeux, sachant que le choix venait d’être fait
pour lui.
— J’aurais dû prendre une autre pilule avec moi.
— Je pensais que tes pilules empêchaient ça ?
— Pas complètement. J’ai été coincé à l’entretien plus
longtemps que prévu. Si j’avais eu une autre pilule avec
moi, tout se serait bien passé, assura-t-il en se demandant
s’il mentait à Gray – ou à lui-même.
— Garde-les sur toi à partir de maintenant. Compris ?
— Oui, Monsieur, murmura-t-il.
Plus de fluide s’échappa de lui. Il se tortilla sur le siège en
cuir, son corps en proie aux tourments.
— Je pense vraiment que tu devrais renoncer à cet autre
travail et travailler là où Rohan est proche et peut t’aider.
— Ce serait pire, marmonna-t-il.
— Pourquoi ?
Parce que Wilder sera là.
— Je n’ai pas besoin d’une baby-sitter.
— Apparemment, si !
— Je ne sais pas si je vais obtenir le stage. Ça ne sert à rien
de s’avancer, soupira Avery, essayant de mettre fin à la
dispute.
Il était épuisé et voulait simplement rentrer chez lui.
Gray soupira de l’autre côté.
— J’ai assez de soucis en ce moment, Avery. S’il te plaît, ne
te mets pas en danger plus que tu ne le dois. Avec Rohan à
J&A, il peut être là si quelque chose va mal. Comme il l’était
aujourd’hui. Qui sait si tu y arriverais à temps si ça se
reproduit ?
Son oncle avait raison.
— Je vais y réfléchir.
— Avery…
— Je t’entends. Aujourd’hui, j’ai eu peur aussi. Donne-moi
juste un peu de temps pour surmonter l’angoisse que j’ai
vécue, s’il te plaît.
— Je t’aime, Avery. Je suis simplement inquiet.
— Je sais. Je comprends. Je suis inquiet, moi aussi.
Son oncle fit claquer sa langue.
— Bien. Cette inquiétude pourrait bien te sauver la vie.
6
—T oc, toc.
Wilder leva la tête des données d’enquête du Green Trust
que son équipe avait rédigées pour lui et aperçut Gray, à la
porte de son bureau. Jetant un coup d’œil à sa montre, il
remarqua que l’heure de partir était largement dépassée. Il
se leva d’un bond et traversa son bureau, offrant à Gray un
gros câlin.
— Salut, toi. Que me vaut le plaisir d’une visite ?
Il conduisit Gray à une chaise dans son bureau.
— Rohan et moi sommes censés avoir un rendez-vous ce
soir, mais il est en retard, alors j’ai choisi de le retrouver ici.
Wilder appuya une hanche sur le bord de son bureau.
— Soirée de couple, hmm ? Où est-ce que vous allez ?
— Eh bien, probablement pas danser, mais je suis sûr qu’il y
a de la bonne nourriture impliquée. C’est au tour de Rohan
de me surprendre.
Wilder sourit.
— Je suis content que vous vous réserviez du temps pour
être seuls tous les deux. Je suis sûr que c’est important dans
une maison remplie d’enfants.
— Oh, tu n’imagines même pas, dit Gray en riant. Je me suis
dit aussi que je devais m’arrêter pour deux autres raisons.
Tout d’abord, pour te remercier d’avoir aidé Abraham à
trouver un emploi ici. Ça me rassure de savoir que Rohan
s’occupe de lui.
— Ne me remercie pas – bien que je ne pense pas qu’Abe
l’ait accepté.
— Pas encore, répondit fermement Gray. Pas encore.
Wilder fronça les sourcils. Abraham ne voulait-il pas du
poste ?
— Et deuxièmement, continua Gray, j’aimerais t’inviter à la
remise des diplômes d’Abe.
Wilder fronça à nouveau les sourcils.
— Euh… ce n’est pas réservé à la famille ?
— Je réalise que nous ne sommes pas liés par le sang…
mais je suis aussi conscient de ce que Jamie t’a demandé.
Veiller sur Rohan et moi après son départ n’a pas dû être
facile pour toi. Tu t’es engagé de plusieurs façons et tu es
même devenu l’oncle de nos enfants… ça fait de toi un
membre de la famille.
Les coins des lèvres de Wilder se retroussèrent. Vu comment
il se sentait orphelin ces jours-ci, c’était bien qu’il ait un
endroit où aller, où il se sentirait comme un membre de la
tribu.
— J’apprécie… mais que pensera Abe si je viens ?
— Il adorera ça, assura Gray. Nous organisons une petite
fête chez nous après. Quelques amis d’université d’Abe et
nous. Il faut que tu sois là. Silver et Jaymes regrettent leur
oncle Wild.
— D’accord, d’accord, murmura Wilder, les mains en l’air en
guise de reddition. Quand et où ?
Gray sortit un dépliant de sa poche intérieure de poitrine.
— C’est ton billet. Ils ont imprimé tous les détails dessus.
Waltyn & Marris est une grande école, alors ils organisent ça
à l’auditorium Bachmann cette année. Tu pourras nous
suivre jusqu’à chez nous quand ce sera fini.
La perspective de voir Abraham franchir cette étape – un
moment aussi important dans sa vie – était séduisante.
Gray soutint son regard, silencieux un moment. Il y avait un
secret dans les profondeurs de ses prunelles, comme s’il
savait quelque chose que Wilder ignorait.
— Y a-t-il une troisième chose ?
— J’ai vu comment tu le regardes, ajouta Gray, la voix
basse.
Wilder se raidit, les yeux écarquillés.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire.
— Abraham. Je le vois. Je sais qu’il sera protégé ici. Entre toi
et Rohan, il sera en sécurité.
Le même sentiment d’inquiétude l’envahit.
— De quoi a-t-il besoin d’être protégé ?
— Du monde, répondit Gray. Le monde est un endroit
dangereux. Les gens que nous aimons nous quittent trop
tôt. Garde un œil sur lui, d’accord ? Pour moi ?
Wilder scruta le visage de Gray, devinant qu’il y avait plus
que ça, mais il savait qu’il n’obtiendrait probablement rien
d’autre de l’omega.
— OK… Je vais faire attention à lui. Tu as ma parole.
Gray se pencha en avant, lui serra la main et sourit. Il se
leva de la chaise et frotta ses deux mains sur son ventre.
— Je dois aller chercher mon homme. Ce bébé est affamé,
et moi aussi.
— Profitez de votre rendez-vous, dit Wilder à travers son
bureau.
— Nous le ferons, assura Gray en s’arrêtant devant la porte.
Puis il partit.
Wilder se sentit soudainement seul.
Son esprit dériva vers Abraham. Il ramassa le billet, lut les
informations et sourit. Mieux vaut lui acheter un cadeau.
Wilder rangea son bureau, trouvant de la joie dans la
perspective de chercher quelque chose de spécial.
Q uelques jours plus tard – et après les chaleurs,
heureusement – Avery se tenait au milieu de la foule des
autres diplômés dans leur costume. Les voix résonnaient sur
les murs de l’auditorium. D’immenses bannières pendaient
du plafond, toutes aux couleurs de Waltyn & Marris, vert
foncé et or, avec l’année indiquée. La salle immense se
remplissait de parents, d’amis et de professeurs heureux au
fur et à mesure que les secondes s’écoulaient.
Il avait travaillé si dur pour en arriver là… mais il avait aussi
un sentiment de perte. Il allait perdre l’abri du Quartier Beta
et de la communauté universitaire après avoir reçu son
diplôme. Il scruta la foule, furieux que Brett ne soit pas à ses
côtés, en train de recevoir son diplôme avec sa classe. Des
visages familiers lui souriaient, mais, dans son état de
désarroi, il avait besoin de plus.
Les corps s’agglutinaient, de plus en plus serrés, alors que
le programme était sur le point de commencer. Avery luttait
pour respirer. Il avait pris une pilule supplémentaire, mais
l’anxiété l’avait épuisé.
Il s’échappa du hall principal et s’engouffra dans une salle
de repos, le calme relatif apaisant son humeur maussade.
En se regardant dans le miroir, il nota son expression pâle.
Le vide dans ses yeux. Quatre ans qu’il avait poussé pour
atteindre ce moment… et maintenant qu’il l’avait atteint ? Il
en avait peur. Il se lava le visage en l’aspergeant d’eau
froide et supplia le fouillis de nerfs dans son ventre de se
détendre.
La porte s’ouvrit, et il vit le professeur « Chevrotine »
Conover par-dessus une épaule. Le surnom de Chevrotine
était dû aux multiples têtes d’animaux empaillés que
l’homme avait dans son bureau. Avery lui avait une fois
demandé s’il avait une affinité pour la chasse.
« Non. Elles étaient là quand je suis arrivé. Je les ai gardées,
parce qu’elles semblaient inciter mes visiteurs à ne pas
s’attarder trop longtemps. »
Avery gloussa à ce souvenir et croisa le regard de Conover
dans le miroir.
— Salut.
— Salut.
Le professeur Conover croisa les bras sur son large torse
alpha.
— Je t’ai vu courir ici après avoir aperçu un regard de terreur
sur ton visage. Tu vas bien ?
— Ouais, mentit-il.
— Excuse-moi ? Je ne crois pas t’avoir entendu.
Avery se retourna pour faire face à l’homme. Le même qui,
des années plus tôt, lui avait parlé de Heatex et l’avait aidé
à obtenir son diplôme.
— J’ai peur.
— J’imagine. Ç’a été ton but pendant de nombreuses
années. Et maintenant ? Tu vas sortir dans ce grand monde
et faire quelque chose de toi. C’est une tâche intimidante.
— Ouais…
Conover fronça les sourcils, son visage usé si réconfortant
pour Avery.
— Qu’est-ce qu’il y a d’autre ?
— Le… Heatex…
Même si le professeur le lui avait suggéré des années
auparavant, ils n’en avaient jamais reparlé. Ils discutaient
rarement des besoins intimes de l’omega, comme il se
devait entre un étudiant et un professeur.
— Et ?
— Est-ce que ça…
Il s’interrompit, la honte le remplissant. Mais ce n’était pas
comme s’il avait quelqu’un d’autre à qui demander. Le
pharmacien qui le fournissait en cachette lui accordait
rarement plus de deux mots.
— Savez-vous s’il s’arrête un jour de fonctionner ?
Le visage de son professeur se crispa.
— Honnêtement, je ne connais pas grand-chose à ce sujet, à
part les bases de ce qu’il fait.
Les yeux du professeur s’écarquillèrent.
— Il ne fonctionne plus ?
— Ces derniers mois… son efficacité semble s’affaiblir.
Conover fronça les sourcils.
— Je connais quelques personnes à qui je peux demander.
Ça pourrait me prendre un peu de temps pour les contacter
en toute sécurité. J’ai poussé un peu trop loin ces derniers
temps, et je pense que des oreilles m’écoutent.
— Pousser ?
— Une autre fois, murmura Conover en lui faisant signe de
partir.
— J’apprécierais toute information.
Le professeur Conover acquiesça, regardant autour de lui.
— J’ai entendu dire que tu avais deux opportunités de
travail devant toi ?
— Une place potentielle chez Reece & White et plutôt une
valeur sûre chez Jaymes & Associés.
Le professeur Conover s’appuya contre le mur carrelé et
sembla réfléchir à ses paroles un moment.
— Laquelle désires-tu le plus ?
— Reece & White, admit Avery. Même si ce n’est qu’un
stage non rémunéré et qu’il n’y a aucune garantie que ça
devienne un poste à temps plein – c’est dans le domaine de
la comptabilité judiciaire, qui est la direction que j’aimerais
prendre.
Il fit une pause, considérant les événements récents.
— Mais je vais probablement accepter le poste chez Jaymes
& Associés.
— Pourquoi ? demanda le professeur.
— Le mari de mon oncle travaille là-bas. Mon oncle
s’inquiète de me voir dans le QA sans avoir à proximité
quelqu’un qui connaît ma situation.
— Je peux comprendre son inquiétude, dit l’alpha.
— Surtout compte tenu de l’échec du Heatex. Et puis, si le
Scentex suit derrière lui…
Il serait dans les ennuis jusqu’au cou.
— Le mari de ton oncle travaillerait-il directement à tes
côtés ? Demanda le professeur.
— Non. Dans le même bâtiment.
Le professeur Conover se gratta la joue, l’air pensif.
— Si quelque chose tournait vraiment mal, crois-tu qu’il
serait capable de te sauver ?
— Je ne sais pas, répondit sincèrement Avery. Mais c’est
mieux que rien, non ?
Conover resta silencieux pendant quelques secondes.
— Je réalise que nous devons trouver une solution à ton
problème… et je peux y travailler. Si c’est remédiable… Je
détesterais te voir te contenter de moins que ce que tu
souhaites, dit le professeur. Tu as un esprit sain. Un bon
cœur. Plus tu réussiras dans un monde réputé ne pas être
pour toi, plus tu prouveras que les omegas sont capables.
— Ne l’ai-je pas déjà fait à certains égards ? Je suis
troisième de ma classe – qui, j’ajouterais, aurait
probablement été une place plus élevée si un problème ne
s’était pas posé pendant l’un de mes examens finaux.
Son professeur fronça les sourcils.
— Quel problème ?
La chaleur inonda le visage d’Avery.
— J’ai commencé… à entrer dans ce qui ressemblait à des
chaleurs. C’était léger, mais pendant des années, je n’ai
presque rien eu. Les médicaments ont fonctionné
parfaitement pendant plusieurs années… et maintenant… je
ne sais pas.
— Nous allons arranger ça. Je vais m’en assurer. Je ne t’ai
pas aidé jusqu’ici pour te voir patauger maintenant.
— Vous avez ma gratitude éternelle. Je ne sais pas comment
je pourrai vous le rendre.
— Te voir franchir cette étape sera le seul remboursement
dont j’ai besoin, assura le professeur en souriant. Je
t’appelle quand j’ai des nouvelles.
— OK.
Avery tendit la main à son professeur.
— Merci.
Conover la serra fermement, avant qu’Avery ne se retourne
et ne sorte des toilettes.
7
W ilder s’approcha de la famille grandissante de Rohan
et Gray, se demandant ce qu’il faisait ici. Ça avait
l’air bien sur le papier, mais à cet instant, il se sentait
comme un intrus. Ses neveux de trois ans aidèrent à
améliorer cette situation presque immédiatement. Silver
l’enlaçait dans une poigne mortelle, ses petits bras d’omega
plus forts que le fer. Rohan et Gray tenaient également un
bébé dans leurs bras, tandis qu’Auggie et Lake menaient la
procession jusqu’à leur place dans l’auditorium. Ils prirent
place au milieu de la vaste foule, Wilder étant le dernier à
s’asseoir dans la rangée.
Une cacophonie montait dans l’immense amphithéâtre. En
bas, il vit les betas dans leur tenue de fin d’études et scruta
les visages, alors qu’ils se tournaient ici et là, tous animés
d’excitation. Il n’y avait qu’un seul beta qu’il désirait voir ce
jour-là. Son corps se tendit quand il crut avoir repéré
Abraham, pour se rendre compte qu’il s’agissait d’un type
lui ressemblant seulement.
— Onc’ Wile ? Appela Silver en saisissant les deux côtés de
son visage de ses petites mains et en forçant son attention
à se détourner des diplômés.
— Oui, mon amour ?
Silver gloussa.
— Je t’aime bien.
Wilder sourit, frottant le bout de son nez contre celui de
Silver.
— Moi aussi, je t’aime.
Silver déposa un baiser sur ses lèvres avant de tourner sur
lui-même et de s’asseoir sur les genoux de Wilder.
Gray tendit au bambin un petit sac de snacks aux céréales
et regarda Wilder.
— Espérons que ça retienne son attention pendant un
moment. J’en ai d’autres, si tu en as besoin.
Wilder brossa les cheveux du garçon en arrière et sourit.
— Silly est un bon garçon. On va être bien ici, n’est-ce pas ?
Silver hocha la tête en fourrant un morceau de céréales
dans sa bouche.
— Ouaip !
— Tu dis ça maintenant, murmura Gray. Donne-leur
quelques minutes, et le chaos commencera probablement.
Gray fouilla la foule du regard.
— Je prie pour que nous n’ayons pas à sortir avant de voir
mon neveu obtenir son diplôme.
— Je sais que tu seras heureux d’en être témoin.
Gray sourit.
— Je suis si fier de lui. Il est si compétent. Si… courageux.
Une expression mélancolique apparut sur le visage de Gray.
— Plus courageux que je ne pourrais jamais imaginer l’être.
— Assumer la responsabilité de ses jeunes frères est
quelque chose de spécial, convint Wilder. Je sais qu’ils
vivent avec vous maintenant, mais je suppose qu’il va
s’occuper des contrats, quand Auggie et Lake seront
accouplés ?
Gray dévisagea Wilder d’un air étrange.
— Je n’ai même pas réfléchi aussi loin. Je suppose que nous
le découvrirons quand nous y serons.
Gray inclina la tête.
— Mon neveu et moi… le découvrirons plus tard.
Mon neveu… Gray l’avait déjà dit plusieurs fois ce jour-là,
comme s’il avait peur de déraper de nouveau en présence
de Wilder et de dire quelque chose de mal.
Ce nom avait hanté ses jours et ses nuits.
Avery.
— D’après ce que j’ai compris, il n’a pas encore accepté.
Bien qu’il ait tenté de prononcer ces mots avec
désinvolture, Wilder avait harcelé le pauvre département
des ressources humaines, attendant des nouvelles de
l’acceptation officielle d’Abraham depuis qu’il avait vu Gray
quelques jours auparavant.
— Il n’a toujours pas accepté ? Gronda Gray en serrant les
dents et en secouant la tête. Maudit soit ce garçon ! Je lui
parlerai après la cérémonie pour le convaincre, sinon…
— S’il ne veut pas de ce poste, nous ne pouvons pas le
forcer à l’accepter. J’ai consulté ses bulletins… ses notes
sont incroyables, et ses lettres de recommandation sont très
élogieuses à son égard. Il aura probablement plusieurs
offres d’emploi. Sûrement quelque chose de plus attrayant
qu’un employé de bureau de premier échelon.
— Il doit travailler chez J&A.
Les épaules de Wilder se tendirent. Il y avait un tel
désespoir dans la voix de Gray que son alpha intérieur lui
criait d’agir.
— Il est compétent et courageux, comme tu viens de le dire.
Je pense qu’il peut se débrouiller sans J&A, si c’est là où la
vie le mène.
Alors même que les mots sortaient de sa bouche, Wilder
savait qu’il voulait Abraham sous son toit. Pas seulement
celui du travail.
— Non ! S’exclama Gray. Eh bien, si… mais…
Une fois de plus, Wilder sentit que Gray était sur le point de
lui mentir. Il n’aimait pas ça. Pas du tout. Ses nerfs se
hérissèrent, il était certain qu’il y avait plus dans cette
histoire que ce qu’il entendait. Que diable se passait-il avec
Abraham ?
Avery.
La gorge de Wilder s’obstrua, son cœur battit un peu plus
vite.
Avant qu’il ne puisse poser une autre question, un beau et
jeune beta arriva pour prendre le dernier siège de la rangée
à côté de Wilder.
— Désolé d’être en retard, s’excusa le jeune homme.
— Tu n’es pas en retard, Brett, le rassura Gray en lui offrant
un large sourire. Je suis content que tu sois là. Abraham
sera heureux de te voir, j’en suis sûr.
Wilder scruta le beau visage du gars, et ses nerfs se
hérissèrent d’autant plus.
— Voici Wilder Jaymes, le meilleur ami de Rohan, le présenta
Gray au jeune homme. Wilder, voici Brett Boyd, le meilleur
ami d’Abe.
Wilder plissa légèrement les yeux et leva le menton pour
mieux étudier le beta. Il était trop beau. Son sourire trop
intelligent.
— C’est un plaisir de te rencontrer, Brett.
— Alors comment se fait-il que le meilleur ami de Rohan
assiste à la fête ? Demanda Brett en fixant la petite tête de
Silver. Tu es là pour faire du baby-sitting ?
Wilder ne savait pas ce que le jeune homme savait de leur
famille… ou de Jamie. Il demanda à Gray de lui expliquer.
— Je crois qu’Abraham t’a parlé de Jamie, le premier omega
de Rohan.
Brett acquiesça.
— Wilder n’est pas seulement le meilleur ami de Rohan,
mais il est aussi le frère de Jamie. Un membre de la famille,
on pourrait dire.
C’est le frère de Jamie.
Pas de « était ». Pas de temps passé. Le cœur de Wilder se
serra. Ça ressemblait bien à Gray de le rendre émotif avec
ce qui n’était finalement qu’un choix de mots. Mais
pourtant, ça faisait tout.
— Ah, souffla Brett en évaluant Wilder. Désolé pour ta perte.
Wilder hocha la tête, trop étouffé pour parler.
Les lumières s’éteignirent et le silence s’installa dans la
foule, si ce n’était le bruit des membres de l’auditoire qui
prenaient place. Un doyen monta sur le podium et parla
avec éloquence d’aller de l’avant, de se relever et de
chercher des objectifs. L’un après l’autre, le bébé, puis les
bambins commencèrent à s’agiter. Wilder se relaya avec
Rohan pour les emmener dans le hall et les calmer, afin que
Gray puisse rester et regarder la cérémonie.
Il retourna à sa place avec Silver juste à temps.
— Havalin Nixon, appela le doyen.
Wilder passa devant Brett et reprit son siège.
— Majors Noah.
Wilder se crispa.
— Abraham Norcross.
Gray et sa famille, ainsi que Brett, applaudirent, se levant
de leurs sièges. Wilder ne put que rester assis, fixant
l’image géante d’Abraham sur le grand écran, alors qu’il
traversait la scène, un sourire plein de fierté sur les lèvres.
La faim monta en lui, mêlée à la fierté et à la joie. Un
événement auquel il n’avait pas participé, bien sûr, mais ce
n’était pas faute de le vouloir.
— Jaylin North.
Wilder continua à regarder Abraham sortir de la scène et
retourner à son siège. Il avait alors un emplacement de
choix et pouvait l’observer de loin. Pendant le reste de la
cérémonie, ses yeux restèrent rivés sur Abraham.
Avery.
Abe se retourna, semblant sentir le poids de son regard – ce
qui était impossible à cette distance et à cause des ombres
qui l’enveloppaient. La seule raison pour laquelle Wilder
avait une meilleure vue était que les diplômés, assis à
l’avant, étaient baignés par les lumières de la scène.
Gray se leva, un Jasyn irrité dans les bras.
— Tu veux que je le prenne ? Demanda Wilder sans
détourner le regard d’Abe.
— C’est mon tour, maintenant que j’ai vu ce que je suis
venu voir.
— Merci beaucoup, marmonna Rohan en levant les yeux au
ciel.
Wilder gloussa en entendant son ami, sachant qu’il serait
impoli de partir au milieu de la cérémonie, mais
reconnaissant qu’être laissé là n’était pas exactement
l’endroit où il aurait voulu être.
La cérémonie se prolongea jusqu’à ce qu’ils atteignent le
dernier diplômé. Le service se termina par le lancement des
chapeaux et les acclamations de tous les participants. À la
fin de la cérémonie, Wilder se rendit compte que Gray
n’était pas rentré, et tout le groupe quitta l’auditorium à la
recherche du papa et du bébé. Wilder fut le premier à
trouver le duo assis sur un canapé en cuir, devant une
grande fenêtre, Jasyn tétant avec avidité.
— C’est fini ? Demanda Gray.
— Ouais… j’ai tenu jusqu’aux Z, répondit Rohan avant de
s’effondrer à côté de son compagnon et de presser un doux
baiser sur son front. Et je veux dire Zzzzzz… ajouta-t-il en
feignant un ronflement.
— Ce n’était pas si affreux, le réprimanda Gray en posant
une main douce sur le torse de Rohan. Les familles Z ont dû
assister à toutes les autres.
— Bien sûr, bien sûr, murmura Rohan, son regard plongeant
dans celui de son compagnon.
Wilder remarqua le même regard empli d’amour qui avait
toujours été réservé à Jamie traverser le visage de son
meilleur ami – et il ressentit un coup de poignard
momentané de jalousie pour son frère décédé.
— Onc’ Wile ? Demanda Silver dans ses bras, le tirant de la
pensée outrageante – Jamie avait voulu cela pour Rohan et
Gray – et il laissa rapidement l’émotion dériver.
— Oui, Silly ?
Silver gloussa.
— Je dois faire pipi.
Les têtes de Rohan et de Gray se relevèrent brusquement.
— Attrape-le, cria Gray à Rohan.
Rohan se leva d’un bond et arracha Silver des bras de
Wilder, passant devant un Jaymes pleurnichard. Le duo
disparut dans la foule. Jaymes jeta un coup d’œil à Wilder,
l’incertitude dans les yeux. Wilder ne voulait pas faire de
favoritisme, mais il semblait graviter autour de Silver. Peut-
être que faire face à l’homonyme de son frère était trop dur.
Ce n’était pas la faute de l’enfant, et il décida à ce moment-
là de rectifier l’erreur.
— Hé, murmura Wilder en souriant.
— Hé, répondit Jaymes avant de poser sa tête sur l’épaule
de Wilder.
Wilder s’assit à côté de Gray, tentant de se mettre à l’abri
de la foule grandissante qui tentait de sortir de l’auditorium.
— Nous avons essayé d’apprendre la propreté à ces deux-là,
mais ils se sont montrés obstinés, murmura Gray près de
son oreille.
— Ils viennent juste d’avoir trois ans. C’est le bon âge, non
? Ou pas… ?
Qu’en savait-il ? Il ne se considérait pas comme un homme
à enfants, pas avant la naissance de ceux de son frère. Le
peu qu’il savait de l’éducation des enfants provenait de sa
propre vie et de l’observation de ses parents avec son jeune
frère.
— Entre deux et trois ans… Et aucun des deux n’a été un
grand fan. Silver voulait probablement aller gazouiller dans
les toilettes. Il aime les échos, gloussa Gray, ce qui réveilla
un peu Jasyn de sa lente dérive vers le sommeil.
Le garçon téta furieusement pendant quelques secondes
encore avant de s’assoupir à nouveau, du lait s’écoulant du
coin de sa bouche.
— Nous aimerions les faire entrer à l’école maternelle à
l’automne, et ils ne seront pas admis s’ils ne sont pas
encore propres, expliqua Gray en éloignant soigneusement
le bébé de son mamelon et en se couvrant.
— L’école ? Déjà ?
— Il n’est jamais trop tôt pour les habituer à la classe et à la
socialisation. Ce ne sera que pour une demi-journée – et
cela me permettra de faire une brève pause et d’éviter
qu’ils ne réclament tous les quatre mon attention.
Peu de temps après le début de la nouvelle année scolaire,
Gray donnerait naissance au bébé dans son ventre. C’était
intelligent de préparer les garçons pour leur éducation et de
permettre à Gray de se concentrer davantage sur le
nouveau-né.
— Je suis sûr que ce n’est pas facile quand Rohan n’est pas
là.
— Eh bien, j’ai le nounou et l’aide à la maison. Et mes
neveux…
Il s’interrompit, cherchant autour de lui.
— Où sont-ils allés ?
Wilder scruta le large couloir et remarqua les deux ados
faire la queue au snack-bar.
— Affamé, évidemment.
Gray ricana.
— Ces deux-là ont toujours faim. Je fais livrer les courses, et
le lendemain, ils en ont dévoré la moitié, et je dois en
commander d’autres. Puis je rajoute des extra pour
compenser, et ils mangent encore plus. Je ne peux pas
gagner.
— On dirait qu’ils ne sont pas d’une grande aide, alors.
— Oh, ils aident, même si c’est parfois accompagné d’un
râle et d’un gémissement ou deux.
— Les adolescents, murmura Wilder en secouant la tête.
— Tu en auras à toi un jour, dit Gray, un sourire fendant sa
bouche. Et alors tu pourras parler.
Wilder sourit… mais son sourire s’effaça vite… quand il vit
Abraham marcher dans leur direction.
Avec le bras de Brett autour de ses épaules et un large
sourire aux lèvres.
La mâchoire de Wilder commença à lui faire mal tant ses
dents étaient serrées.
Le regard d’Abraham se posa sur lui, et le sourire du beta
s’évapora. Son visage se froissa, et il s’arrêta à quelques
centimètres du siège, le regard fixe.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Abe ! Le réprimanda Gray.
Wilder fut pris au dépourvu. Il n’avait jamais ressenti de
l’antipathie de la part d’Abraham. C’était plutôt le contraire.
— Ton oncle m’a invité.
Abe le regarda fixement.
— Ça n’explique toujours pas pourquoi tu es venu. Tu n’es
pas de la famille.
— Abe ! Il l’est certainement, dit Gray.
— C’est l’oncle de tes enfants… si on peut l’appeler ainsi,
cracha Abe avant de reporter son attention sur Wilder. Leur
fête d’anniversaire, bien sûr. Mais ici ? Pourquoi ?
Parce que je savais que tu serais là et que je voulais te voir.
Wilder ravala cette réponse.
— Je suis désolé que tu le prennes comme ça. Je pensais
que j’étais le bienvenu. Je vais y aller.
— Non, se récria Gray en essayant de se lever.
Wilder tendit la main et l’aida, tout comme Abe.
— Non… étant donné que Wilder sera bientôt ton patron et
qu’il t’a obtenu ce poste, tu devrais peut-être être plus
gentil ?
Abraham soutint le regard de Wilder… et celui-ci vit quelque
chose vaciller en eux. De la colère ? Pourquoi, il ne savait
pas… mais il y avait plus.
La faim.
Le sexe de Wilder s’épaissit rien qu’à ce regard, mais il
fallait rarement plus que la présence d’Abraham pour cela.
Avery.
Le beta émit un son étranglé et ferma les yeux. Quelques
secondes plus tard, il s’élançait dans la foule, son costume
de diplômé flottant derrière lui.
C’est alors que Wilder sentit une odeur. Sa verge se durcit,
son souffle devint rauque et irrégulier dans sa poitrine. Il
serra les poings, son corps entier vibrant de désir.
Mien.
Il fit un pas avant que Brett n’appuie une main ferme au
milieu de son torse.
— Je vais aller le voir.
— Non !
Le son du grognement rauque fut étranger à ses propres
oreilles.
Et ce fut suffisant pour que Jaymes laisse échapper un
gémissement dans ses bras. Le son du cri de l’enfant fut
aussi efficace que de l’eau glacée versée sur lui. Il passa un
bras autour du bambin et apaisa sa peur.
— Ce n’est rien, chuchota Wilder contre l’oreille du garçon.
Je suis désolé si je t’ai fait peur.
Gray lui jeta un regard bizarre. Il le comprenait. S’il était
Gray, il se regarderait tout aussi bizarrement.
C’était quoi ce bordel ?
Jaymes se calma après quelques secondes, mais le temps
que Wilder jette un coup d’œil, Brett était parti, et Rohan
revenait avec Silver et un large sourire.
— Il l’a fait ! Il a fait pipi dans les toilettes !
La réaction étrange de Wilder fut oubliée par Gray, alors que
l’heureux couple s’embrassait et félicitait Silver pour son
effort. Lake et Auggie arrivèrent quelques instants plus tard
pour entendre la nouvelle.
Wilder remit Jaymes à Lake.
— Je pense que c’est mieux que je parte.
— Pourquoi ? demanda Rohan en fronçant les sourcils. Nous
avons assez de nourriture à la maison pour nourrir une
armée. Tu devrais venir.
— Ne laisse pas ce qu’Avery a dit t’atteindre. Il est juste
stressé, dit Gray.
— Abraham, le corrigea Lake.
— Je l’ai encore fait ? Bon sang, soupira Gray. Abe était en
train de vivre un moment intense. Tu es de la famille, Wilder.
Tu devrais venir.
Wilder n’en était pas si sûr. Mais il aperçut Abraham et Brett
parler avec d’autres personnes dans la foule, et la jalousie
l’envahit – et même s’il savait qu’il ferait mieux de rentrer
chez lui ou au bureau…
— Bien sûr. Bien sûr… je viens.
A very observa W ilder de loin , honteux de sa réaction
quelques instants auparavant. Il n’avait pas voulu dire les
choses qu’il avait dites, et certainement pas sur le ton qu’il
avait employé, mais il n’était pas non plus habitué à gérer
les montagnes russes émotionnelles que la proximité de
l’alpha provoquait en lui, ainsi que le stress de l’obtention
de son diplôme. Ses chaleurs étaient passées, et il passé
sentait mieux en présence d’alphas… sauf apparemment
avec Wilder.
Wilder avait toujours provoqué une réaction plus forte chez
lui. Comme les médicaments s’affaiblissaient, il n’avait
aucune chance.
— Alors, qui est ce type ? Demanda Brett après avoir
remarqué ce que fixait Avery.
— Personne.
— Ne me mens pas, prévint Brett, en se tournant vers Avery.
C’est sans aucun doute un alpha. Pourquoi tu le détestes
autant ?
— Ce n’est pas que je ne l’aime pas.
— C’est le contraire ?
Le visage d’Avery s’empourpra.
— C’est ça ! C’est ton alpha…
Avery pressa ses doigts sur les lèvres de Brett.
— Fais attention à ce que tu dis en public, chuchota-t-il
vivement.
— Désolé, murmura Brett en jetant un coup d’œil à Wilder,
qui les regardait fixement tous les deux. Mais c’est ça, hein
? C’est lui, le bon ?
— Je ne sais pas.
— Tu ne sais pas, répéta Brett en inclinant la tête. Je sens
que c’est un mensonge.
— Ce qu’il est, c’est mon nouveau patron potentiel.
Brett haussa les sourcils.
— Oh ? Ça a l’air dangereux.
— C’est le cas, répondit Avery. Mais je ne travaillerai pas
directement sous ses ordres.
— Pourtant, tu meurs d’envie de travailler directement sous
ses ordres, je le vois bien.
Avery leva les yeux au ciel en essayant de ne pas sourire
lorsque Brett fit tournoyer ses hanches de manière
suggestive.
— Hé, qui m’a dit que j’aimais bien le patron ? Ce qui vaut
pour l’un vaut pour l’autre.
— Tu peux être sérieux pendant une minute ? Grogna Avery.
— Je peux… et ce temps a maintenant expiré – donc je dois
évacuer la stupidité ici et là avant de pouvoir le faire à
nouveau.
— Tu as tout évacué de ton organisme ? Demanda Avery.
Brett eut l’air pensif pendant une minute.
— Pas sûr, mais peut-être.
Il fit tournoyer ses hanches une ou deux fois de plus.
— OK, je pense que c’est bon.
Avery secoua la tête.
— Je t’ai parlé de l’entretien pour le stage et de ce qui s’est
passé après.
— Oui, mais tu as dit que tu étais resté trop longtemps
dehors sans tes pilules, non ?
— Les pilules ne m’aident pas autant auprès de lui – quand
elles fonctionnent correctement. Incorrectement et dans son
entourage, c’est effrayant.
— Alors trouve un autre travail.
Avery jeta un coup d’œil à Wilder.
— Je pourrais, mais alors mon oncle perdrait son sang-froid.
Il pense que le fait que je sois dans le même bâtiment que
Rohan serait plus sûr pour moi.
— Explique-moi pour cet alpha. Pourquoi tu ne veux pas être
proche ?
— Dès que je ferai ça, il voudra que je me soumette et que
je l’épouse.
Brett se rapprocha et lui chuchota à l’oreille :
— Tu pourrais faire l’amour comme un singe sauvage avec
ce grand type. Et faire un ou deux bébés.
Avery lança un regard noir à Brett.
— Et perdre des années d’éducation et de progrès ? Je ne
devrais pas avoir à choisir l’un ou l’autre. C’est pour ça que
je fais tout ça.
— Je pensais que le but était que tu subviennes à tes
besoins et à ceux de tes frères, au cas où tu ne trouverais
pas ton alpha à temps ? Maintenant, tu l’as trouvé.
Avery savait que c’était la vérité. Ou le raisonnement qu’il
avait utilisé pour convaincre son oncle de son projet, mais
les choses avaient changé. Il avait goûté à la liberté et
n’était pas prêt à l’abandonner. Peut-être que son oncle
avait raison. Peut-être qu’il était égoïste.
Alors il serait égoïste. Personne d’autre que lui ne le
défendrait. Ainsi soit-il.
Il jeta un coup d’œil à Wilder, l’envie de se soumettre le
submergeant.
Pourquoi devaient-ils l’inviter ?
Espérons qu’il ait compris l’allusion.
D’après l’expression du visage de Wilder, ce n’était pas le
cas.
Un frisson parcourut l’échine d’Avery.
8
L a dernière fois que Wilder était venu chez Rohan et
Gray, c’était pour la fête d’anniversaire des jumeaux.
Une fois de plus, des ballons décoraient la porte extérieure,
cette fois-ci en vert et or au lieu des tons primaires d’avant.
La porte d’entrée était entrouverte. Il coinça le cadeau
d’Abraham sous un bras et suivit deux autres personnes
dans la maison. En suivant les sons étouffés et la musique
légère, Wilder entra. En fouillant la pièce, il ne vit pas
Abraham.
Avery.
Rien que le murmure de ce nom lui donnait des frissons.
Des étincelles électriques enflammaient les braises qui se
développaient en lui.
Wilder n’était pas sûr de l’identité de toutes les personnes
présentes dans la pièce. Il ne reconnaissait aucun des
visages. Beaucoup étaient jeunes. Peut-être des camarades
de classe ou des amis d’Abe.
Plus d’amis ?
Ses pensées dérivèrent vers Brett et l’intimité qu’il avait
partagée avec Abe. Le monstre vert de la jalousie l’avait
presque dévoré alors qu’il conduisait dans les pentes
sinueuses du quartier de Rohan et Gray.
— Wilder ! Te voilà, appela Rohan de l’autre côté de la
pièce. Je pensais que tu avais décidé de ne pas venir.
Wilder avait pris le chemin le plus long, dans l’espoir qu’il
puisse se remettre les idées en place.
— Je ne manquerais pas ça, murmura Wilder, son regard se
posant finalement sur Abe. Pour rien au monde.
Là, encore une fois, il y avait Brett.
Collé contre le flanc d’Abe.
Il observa le couple, le petit démon vert en lui grattant pour
sortir une fois de plus. Wilder fit de son mieux pour l’écraser
– de quel droit pouvait-il s’en prendre à Abe ? – mais c’était
plus difficile que prévu. Quand Abe laissa échapper un éclat
de rire rauque, sa paume se posant sur le torse de Brett, un
grognement monta dans la gorge de Wilder, mais il le
réprima.
Enfin, c’était ce qu’il pensait.
Lorsque plusieurs personnes se retournèrent pour le
dévisager et qu’un silence s’installa dans la petite foule, il
réalisa que ce grognement s’était échappé sans prévenir.
Levant la tête, il croisa le regard hébété d’Abe.
Le désir dévorait Wilder.
La faim brillait dans les yeux d’Abe.
C’était comme ça depuis des années, ce désir constant
suspendu dans l’air. Une attraction magnétique, que tous
deux semblaient avoir du mal à contenir.
Pourtant, ils la contenaient.
Mais, au fil des années, il devenait de plus en plus difficile
de se retenir.
— Qu’est-ce que c’était ? Demanda Rohan à côté de lui.
— Rien, répondit Wilder, incapable de détacher son regard
d’Abe pendant quelques secondes de plus.
Quand il le fit enfin, il vit que Rohan avait suivi son regard et
arborait une expression étrange.
— Rien, répéta-t-il, espérant que Rohan laisserait tomber.
— Ça n’a pas l’air d’être rien pour moi, dit Rohan, sa
mâchoire se serrant.
— Ne t’inquiète pas. Tu n’as rien à craindre.
— Comment sais-tu ce que je crains ?
Wilder scruta le visage de son meilleur ami un moment.
— Alors pourquoi tu ne me le dis pas ?
Le regard de Rohan se posa sur Abe avant de revenir vers
Wilder.
— Tu es intéressé ?
— C’est ce que tu crains ?
— Peut-être que oui, répondit Rohan.
— Je ne mettrais pas notre amitié en danger à cause d’une
simple attirance.
— Donc tu es attiré par lui ? Demanda Rohan à voix basse.
— C’est un beau jeune homme. C’est aussi le neveu de
Gray, et je ne te ferais pas ça. C’est un beta. Cette relation
ne pourrait aller nulle part… donc je ne m’en préoccuperai
pas.
Qui est-ce que j’essaie de convaincre ?
Rohan l’évalua en silence. Wilder récupéra une coupe de
champagne sur le plateau d’un serveur qui passait et en
vida la moitié.
— C’est pour ça que tu ne voulais pas l’engager ?
— Peut-être, admit Wilder avant de porter le verre à ses
lèvres et d’en boire une brève gorgée. Mais nous ne
travaillerons pas ensemble. Je pourrais le croiser ici et là.
Rien de plus que ça.
— Vrai, répondit Rohan.
— Aux dernières nouvelles, il n’avait pas encore accepté le
poste. Peut-être que nous n’aurons pas à nous inquiéter.
Il vida le reste de son verre et le reposa avant de frapper
Rohan sur l’épaule.
— Laisse-moi aller féliciter le diplômé.
— Wilder, chuchota Rohan, tandis qu’il s’éloignait.
Il ignora l’appel, incapable d’arrêter son élan vers l’avant.
Son regard se posa sur Abe. Personne d’autre dans la pièce
n’avait d’importance. Abe sembla sentir son approche et se
tourna dans sa direction. Il y avait une lueur de peur dans
les yeux d’Abe, mais aussi une faim omniprésente.
Wilder lui tendit le paquet cadeau.
— Félicitations.
Abe accepta le présent, son regard ne quittant jamais celui
de Wilder. Leurs doigts se frôlèrent, une étincelle électrique
jaillissant entre eux.
— Merci.
Ils se dévisagèrent, tandis que son cœur continuait à tonner
dans sa poitrine. Pas de mots échangés. Seulement le
besoin… qui faisait plus que compenser le silence.
— Euhhh… peut-être que tu devrais ouvrir le cadeau de
Wilder, dit une voix venant de la droite de Wilder.
Il tourna la tête et remarqua que Brett était toujours là.
À sa façon.
Wilder lui lança un regard furieux, mais il sourit. Il se
concentra de nouveau sur Abe.
— Non, tu pourras faire ça plus tard. Ce n’est pas important.
— Non, non, assura Abe. Tu as tenu à l’apporter ici, alors je
devrais l’ouvrir.
A voir W ilder si proche prenait chaque once de force à Avery.
Il ne pouvait pas se mettre dans l’embarras devant ses amis
et sa famille ni risquer d’être démasqué. Ajoutez à cela la
curiosité de ce que Wilder lui avait apporté…
Les doigts d’Avery tremblaient légèrement lorsqu’il déchira
le papier recouvrant la petite boîte. Il laissa l’emballage
tomber sur le sol, gardant les yeux sur le cadeau. La chaleur
du regard de Wilder était trop forte, rendant sa respiration
plus difficile.
Plus difficile de penser.
Ce grognement résonnait encore dans ses oreilles, et son
animal intérieur exigeait qu’il y réponde. Son corps palpitait
de besoin… et de l’envie de céder.
Juste là, au milieu de la fête, remplie de camarades de
classe, de membres de la famille éloignés, d’amis de Gray
et de Rohan – et il voulait se mettre à quatre pattes et
supplier Wilder de le réclamer.
Pourquoi l’ont-ils invité ?
À l’intérieur de la boîte s’en trouvait une autre – un riche
bois sculpté, qui sentait l’extérieur. Dès qu’il l’ouvrit, ses
yeux se posèrent une parure de stylo et crayon.
Un ensemble gravé.
Son regard lut le défilement des belles lettres.
Félicitations, Avery.
Il souleva le premier, les poumons douloureux. Son regard
s’ancra à celui de Wilder.
Wilder se pencha un peu plus près.
— Je sais que tout le monde t’appelle Abraham… mais tu
ressembles plus à un Avery pour moi.
Il aurait dû être contrarié. Il aurait dû réprimander Wilder et
le cadeau. Mais après avoir été appelé par un autre nom
pendant quatre ans, il se sentait trop bien de recevoir son
propre cadeau. Des larmes lui brûlaient le fond des yeux, le
poids de toutes ses déceptions était si lourd.
Tout ce qu’il avait à faire était de céder. Admettre qui il était
à Wilder et succomber, et tout serait fini. Le mensonge, les
faux-semblants… tout.
Ce serait facile.
Une unique larme coula, alors qu’il laissait échapper un cri.
Tournant sur lui-même, il se précipita hors de la pièce,
incapable de contenir toutes les émotions de la journée.
W ilder fit un pas en arrière, sa peau picotant de malaise.
Qu’est-ce qui avait fait fuir Avery ?
Espèce d’idiot, tu sais pourquoi. Il avait essayé d’obtenir
une réaction à partir d’un nom, sa propre curiosité prenant
le dessus. Toutes les histoires et les mensonges, il voulait
simplement savoir la vérité.
Brett fit deux pas dans la direction d’Abe, et Wilder plaqua
une paume sur le torse du gars.
— Non.
Puis il vit Gray courir – du moins, aussi vite qu’un omega
enceint qui se dandinait pouvait courir – à travers la pièce.
Il rejoignit Gray.
— Je vais arranger ça.
— Toi ? Aboya Gray.
— C’est à cause de moi tout ça. Permets-moi d’arranger ça.
Un des sourcils de Gray se haussa, mais il se retint.
— Bien. Arrange ça.
Wilder marcha dans la direction où Abe s’était précipité. Il
fouilla les pièces vides de la maison et finit par le trouver
sur le palier du deuxième étage, donnant sur l’entrée. Abe
avait passé ses jambes entre les fuseaux de la balustrade,
le front appuyé contre eux.
Wilder s’assit à côté de lui.
— Je suis désolé que mon cadeau ait été… malencontreux.
Abraham essuya une larme.
— Non… en fait, il ne l’était pas. C’est…
Il soupira, désignant son visage baigné de larmes.
— … c’est tout moi.
— Tu veux en parler ?
— Pas vraiment.
Wilder se sentit coupable.
— Pour ce que ça vaut, je ne voulais pas que mon cadeau te
fasse fuir.
— Je sais. Bien que je devrais te crier dessus pour être si
insensible. Je crois que mon oncle t’a dit de ne pas utiliser
ce nom.
— Crie, chuchota Wilder.
La colère serait préférable à un Abe bouleversé et en pleurs.
— Je peux le supporter.
Abe jeta un coup d’œil dans sa direction et gloussa, puis il
fronça rapidement les sourcils.
— Je devrais partir. Je n’aurais probablement pas dû venir ici
en premier lieu, mais je…
Abe le scruta, visiblement suspendu à la fin de son
commentaire.
— Mais tu, quoi ?
La mâchoire serrée, il hésita, la vérité sur le bout de sa
langue. Cela ne ferait-il qu’ajouter plus de stress au beta ?
Abe était déjà désemparé.
— Rien.
— Non. Tu as quelque chose à dire. Dis-le.
Wilder croisa le regard d’Abe.
— Je pense que nous ressentons tous les deux cette
attirance. Nous la combattons depuis des années, certains
jours mieux que d’autres.
— C’est pour ça que tu es venu ?
— Eh bien, oui.
Il tenta de sourire, mais sentit que c’était plus de travers
qu’autre chose.
— Je ne semble pas pouvoir arrêter d’être attiré vers toi.
Abe hocha la tête.
— Oui. Je comprends ce sentiment.
— Nous savons probablement tous les deux que rien ne
pourra jamais naître d’une relation entre un alpha et un
beta, rien qui puisse durer éternellement… et je ne veux pas
causer de malaise entre toi et tes oncles. Je sais qu’ils me
considèrent comme faisant partie de la famille… et
j’apprécie qu’ils me permettent de passer du temps avec
leurs enfants. Même si mon frère n’était pas biologiquement
leur père, ils étaient en quelque sorte les siens.
— Ils étaient aussi à lui, contra Abe. Et suggérer le contraire
était cruel de ma part. Je suis désolé. Je pourrais dire que
j’ai eu une journée stressante, mais il n’y a aucune excuse
pour ce que j’ai dit plus tôt.
Wilder fronça les sourcils.
— Quand as-tu suggéré le contraire ?
— Quand j’ai laissé entendre que tu n’étais pas vraiment
l’oncle de Silver et Jaymes.
La poitrine de Wilder se serra.
— Techniquement, je ne le suis pas.
— Ces garçons t’aiment sans tenir compte des détails
techniques. Tu es onc’ Wile.
Wilder sourit, appréciant le soupçon de la même chose sur
les lèvres d’Abe.
— Jamie est la seule raison pour laquelle mon oncle a trouvé
l’amour et a échappé au QO. Rohan est le genre de
partenaire qu’il méritait. Un bon modèle pour mes petits
frères. Un bon père de famille.
Abe regarda à travers la balustrade.
— Tout ce qu’un omega pourrait désirer.
Il inclina la tête, se concentrant sur Wilder.
— Tu en serais un bon aussi, je pense.
— Je ne suis pas pressé de fonder une famille. C’est la
meilleure partie de Silver et Jaymes. Je peux les rendre
quand j’en ai fini.
— D’accord, dit Abe, son sourire s’élargissant.
Wilder s’appuya contre le demi-mur au bord de la
balustrade, son regard fouillant le visage d’Abe.
— Les stylos… ?
— Ce n’est rien de grave, je le jure.
— Honnêtement, c’était une blague. Tout ce que je sais,
c’est que je ne veux plus jamais voir ce regard sur ton
visage.
— Ce n’était pas seulement les stylos. Ils étaient la goutte
d’eau qui a fait déborder le vase, soupira Abe. J’arrive à la
fin de cet immense voyage. J’ai peur de ce qui va suivre.
Peur de ne pas y arriver. J’ai peur pour mes frères et leur
avenir.
Il secoua la tête.
— J’ai passé ces dernières années à être fort pour eux. Mes
frères. J’ai repoussé loin dans mon esprit le chagrin que
j’éprouvais pour nos parents. Je suis allé de l’avant.
Des larmes brillaient dans ses yeux.
— Ils devraient être ici en ce moment. Célébrer ce moment
avec nous. Mais ils sont partis, et j’ai affronté les
conséquences de leur mort pendant trop longtemps sans y
faire face.
— Oh, Gray m’a dit qu’Avery était le nom que tes parents
utilisaient. Comme c’était irréfléchi de ma part. Je suis
vraiment désolé.
— Non… J’aime les stylos. Je les aime beaucoup. C’était en
fait agréable de retrouver cette partie de moi, je suppose. Je
me sens comme un imposteur ces jours-ci…
— Un imposteur ? Comment ça ?
Abe secoua la tête.
— Ça n’a pas d’importance.
Il essuya une larme perdue sous son œil.
— J’aime les stylos, vraiment beaucoup. Je suis désolé
d’avoir réagi comme je l’ai fait.
Wilder soutint son regard.
— Tu as tout à fait le droit de réagir comme tu le souhaites.
Je suis juste content de ne pas t’avoir offert le pire des
cadeaux.
— Tu ne m’as pas offert le pire des cadeaux. Fais-moi
confiance.
Le silence s’installa entre eux.
Wilder fut captivé par le regard d’Abe, la faim latente
revenant au premier plan. Il enfonça le bout de ses doigts
dans ses paumes, refusant d’agir de façon peu courtoise
envers un beta en larmes, même s’il voyait la même faim
dans les yeux d’Abe, derrière la tristesse.
D’un geste brusque, Abe se pencha et pressa ses lèvres
contre celles de Wilder.
Wilder enfonça le bout de ses doigts plus profondément,
craignant de réagir. Craignant de franchir une ligne qu’il
n’arrivait pas à voir.
Il voulait saisir Abe et l’embrasser sans raison.
Avery.
Il voulait lui faire savoir à quel point il le désirait.
Combien il voulait être désiré.
Abe s’écarta, scrutant le visage de Wilder avant de revenir
et de lui voler un autre baiser.
Cette fois, Wilder l’embrassa en retour. Doucement. Pas
aussi effrontément et en proie au besoin qu’il l’aurait
souhaité. Celui qui suivit le brisa. Wilder tendit la main,
attirant Abe vers lui. Le baiser qui s’épanouit entre eux fut
rempli d’une myriade d’émotions. Il pouvait les goûter sur la
langue d’Abe, l’amer et le doux. Il voulait les boire toutes et
s’enivrer de leur saveur.
Abe entoura le cou de Wilder de ses bras, faisant glisser ses
hanches jusqu’à ce qu’il soit assis à califourchon sur lui.
Wilder pouvait sentir l’empreinte de l’érection d’Abe, qui
frottait contre la sienne.
— D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu
savoir quel goût tu avais, murmura Wilder contre les lèvres
d’Abe.
— C’est ce que tu espérais ? Demanda Abraham, son
souffle doux effleurant le visage de Wilder.
Celui-ci lui vola un autre baiser, puis un autre.
— Je pense que j’ai besoin de plus de pratique pour en être
sûr.
Il glissa les doigts dans les mèches de la nuque d’Abe et le
maintint fermement tandis qu’il pillait ses lèvres. S’écartant,
il coinça Abe sous lui et les éloigna de la balustrade.
— Abe… J’aime la sensation de toi sous moi.
— Avery.
Wilder se redressa légèrement et l’observa.
— Appelle-moi Avery. S’il te plaît.
Wilder sourit. L’invitation était comme un club secret dont il
était maintenant membre.
— Avery.
Avery gémit et ramena la tête de Wilder vers lui pour un
autre baiser. Ils roulèrent une deuxième fois, Avery se
retrouvant cette fois-ci sur le dessus. Il frotta ses hanches
contre Wilder, leurs membres durs se caressant sous leurs
vêtements.
Wilder roula de nouveau avant de s’agenouiller.
Avery s’allongea, fronçant les sourcils.
Sans un autre mot, Wilder se leva. Il tira Avery jusqu’à une
position debout avant de le prendre dans ses bras. Le
regard d’Avery s’ancra au sien, le désir brûlant dans ses
yeux bleus. Son corps tremblait d’un besoin qui menaçait de
le détruire. Il longea le couloir, passa devant la nurserie et
les chambres des garçons, jusqu’à ce qu’il atteigne une des
chambres d’amis. Après avoir déposé Avery au milieu du lit,
il retourna à la porte et verrouilla la serrure.
Il s’appuya contre le battant, le corps en feu.
— On ne devrait pas faire ça, murmura-t-il, sachant que ça
le tuerait d’arrêter.
— Nous ne devrions pas, répondit Avery en s’agenouillant
au milieu du lit.
Son pantalon était tendu devant lui, son sexe était impatient
de jouer.
Avery baissa une main et se caressa avec sa paume. Wilder
ne pouvait que regarder et aspirer souffle étranglé après
souffle étranglé. Avery descendit la fermeture de son
pantalon et baissa son slip, et son érection jaillit. Le gland
était d’un rouge furieux, il avait besoin d’être apprivoisé.
Vorace, Wilder se rapprocha. Il poussa Avery sur le matelas
et se pencha pour contempler l’érection du beta. En
dessinant l’extrémité du bout de la langue, il captura un
soupçon de l’essence d’Avery. Un gémissement d’extase
s’échappa de sa poitrine.
Il plongea avec sa langue, ses lèvres et ses doigts, affamé
de plus.
Avery se tordait sous lui, ses miaulements et ses cris doux
ajoutant au plaisir de Wilder. Un parfum de miel lui emplit le
nez, le poussant à sucer encore plus fort. Ses yeux roulèrent
dans leurs orbites, le plaisir de donner du plaisir trop
puissant.
— Ton goût… comme le miel… gémit Wilder entre deux
succions. Avery… si bon…
Avery gémit, arquant le dos et plongeant son membre dans
la bouche de Wilder.
Il passa ses doigts dans les cheveux de Wilder, s’agrippant à
lui et le poussant à accélérer le rythme. Wilder s’exécuta et
accéléra ses mouvements, sentant l’orgasme arriver. Le
corps d’Avery se tendit contre lui, devenant rigide. Les
doigts se resserrèrent dans ses cheveux quelques secondes
avant qu’un cri de plaisir s’échappe des lèvres d’Avery. Le
sperme jaillit de son gland et Wilder l’avala sans cesser de
le sucer.
Un bruit sourd arriva à sa droite.
— Oh mon dieu, je suis tellement désolé !
Wilder tourna la tête pour voir la porte se fermer, un peu de
sperme d’Avery frappant sa joue. La porte verrouillée ! Il se
reconcentra sur Avery.
Celui-ci avait une main couvrant son visage rougi. Sa
respiration était lourde et sa poitrine se soulevait et
s’abaissait rapidement.
Les yeux écarquillés, le regard de Wilder s’ancra à celui
d’Avery.
— J’ai verrouillé la porte. Tu m’as vu.
— Je sais, chuchota Avery.
— Qui était-ce ?
— Mon frère. Lake, soupira Avery en baissant sa main avant
de ranger rapidement son sexe ramolli dans son pantalon.
C’était une énorme erreur.
— Attends.
Avery se leva du lit, ses yeux regardant partout sauf le
visage de Wilder.
— On n’aurait jamais dû faire ça. On savait tous les deux
que c’était mal.
— Avery.
— Je m’appelle Abraham, chuchota Avery, sans le regarder.
— Nous n’avons rien fait de mal, Abraham.
— Je dois retourner à ma fête… et m’assurer que mon frère
n’est pas marqué à vie.
Il leva les yeux, le visage rouge.
— Merci ?
Wilder s’assit, stupéfait.
— De rien ?
Avery-Abraham ne voulait toujours pas le regarder dans les
yeux.
— Je ne parlerai pas de ça si tu ne le fais pas.
— Probablement pour le mieux, marmonna Wilder.
Avery lui fit un signe de tête saccadé avant de quitter la
pièce.
Wilder essuya le peu de sperme qui restait sur sa joue. Son
érection palpitait toujours douloureusement, sans avoir été
touchée. Il n’était pas question qu’il quitte cette pièce de
sitôt. Il retomba sur le lit, fixant le plafond, confus.
Que diable vient-il de se passer ?
A very marchait dans le couloir à la recherche de son frère et,
en passant devant la porte de la chambre de Lake, il
remarqua qu’elle était fermée. Un soupçon de musique
venait de l’intérieur. Il s’arrêta et frappa.
— Va-t’en !
Il frappa de nouveau, mais le volume de la musique fut
augmenté en réponse. Avery savait qu’il devait respecter
l’espace de son frère, mais il y avait une partie de lui qui
avait juste besoin que son frère sache que ce n’était rien.
Lake n’avait rien fait de mal.
Nous n’avons rien fait de mal.
Les mots de Wilder résonnèrent dans son cerveau. Il aurait
pu me surprendre dans mon mensonge.
Avery jeta un coup d’œil dans le couloir, choqué que Wilder
ne soit pas encore sorti.
— Lake… Je veux juste que tu saches que ce n’est rien. Je
ne suis pas en colère ou quoi que ce soit. Ce que tu as vu…
c’était…
Naturel. Un omega avec son alpha.
— C’était juste quelque chose qui est arrivé. On pensait que
la porte était fermée.
Finalement, la porte s’ouvrit de quelques centimètres.
— La serrure est en mauvais état sur cette porte depuis un
moment.
Le visage d’Avery chauffa.
— Oh. Je ne savais pas. Tu vas bien ?
— Oui, dit Lake, incapable de regarder Avery dans les yeux.
— Pourquoi tu te caches ici, alors ? Il y a une fête en bas.
— Je te cherchais. Je voulais m’assurer que tu allais bien. Et
puis je t’ai trouvé… avec lui.
Avery ferma la porte derrière lui et observa son frère.
— Je ne voulais pas que tu voies ça. Je suis sûr que c’était
choquant.
— Est-ce qu’il te plaît ? Tu l’aimes ?
Avery haussa les épaules, ne sachant pas quoi dire.
— Je suppose que oui.
— C’est ton alpha ?
Avery croisa le regard curieux de son frère.
— Ça n’a pas vraiment d’importance.
Lake s’assit sur le bord de son matelas.
— Si c’est le cas, ça veut dire que tu vas arrêter de faire
semblant ?
— Ça te dérangerait ? Si je le faisais ?
— Tu es allé jusqu’ici. Pourquoi t’arrêter maintenant ?
Demanda Lake.
Avery s’assit sur la chaise en face du lit.
— Je peux te dire un secret ? Un secret que tu dois me
promettre de garder. Tu ne peux le dire à personne, pas
même à oncle Gray, Rohan ou Auggie.
Lake hocha la tête, un soupçon de sourire sur les lèvres.
— Wilder… est mon alpha.
Lake resta silencieux un moment.
— Depuis combien de temps le sais-tu ?
Avery réfléchit à la quantité de vérité qu’il était prêt à
révéler à Lake.
— Depuis à peu près le début. Aux funérailles de Jamie.
Lake sourit.
— Et ça ne t’a pas empêché d’aller à l’université ?
— Je n’étais pas prêt à renoncer à cette liberté.
Lake scruta son visage.
— Je ne le voudrais pas non plus.
— Ça a été dur. De faire semblant pendant si longtemps. Ce
que tu as vu aujourd’hui était un moment de faiblesse de
ma part. Il y a tellement d’émotions qui bouillonnent en moi
en ce moment.
— Comme quoi ?
— Eh bien… Je suis excité, bien sûr. J’ai travaillé dur pour en
arriver là. Et puis il y a la terreur… Maintenant que j’ai ce
diplôme, je dois sortir et trouver un travail, plus que
probablement dans le QA.
Il scruta le visage de son frère, à la recherche d’une lueur de
compréhension.
— Il y a aussi un peu de tristesse.
— Parce que Papa et Père ne sont pas là.
Avery hocha la tête.
— Ils me manquent, chuchota Lake, des larmes brillant dans
ses yeux.
— Moi aussi.
— Je ne sais pas si j’aurais sauté dans le lit d’un alpha à
cause de ça, cependant, ajouta Lake avec un sourire en
coin.
Avery feignit un halètement.
— Fais attention, mon gars. Voyons comment tu ignores
l’appel de ton alpha pendant des années et comment tu le
gères.
Lake redevint sérieux.
— Les pilules n’y font rien ?
— Si.
Elles ont fait en sorte que je ne me mette pas
immédiatement à genoux pour le supplier de me réclamer
au premier regard.
— Mais, avec le temps, il a été de plus en plus difficile
d’ignorer cet instinct. Aujourd’hui… eh bien, aujourd’hui, je
ressentais toutes ces émotions, et il était là. Gentil et à
l’écoute… et j’ai perdu le contrôle pendant un moment.
— Tu devrais peut-être prendre plus de pilules.
— Peut-être, convint Avery, sachant que cela n’aiderait
probablement pas du tout. En fin de compte, je suis content
que tu sois venu. Pas parce que tu as vu ça, mais parce que
ça nous a stoppés dans notre élan et que nous ne sommes
pas allés plus loin. J’ai pu m’éloigner avant qu’il ne
comprenne ce que j’étais vraiment. Donc, d’une certaine
manière, tu m’as sauvé.
Lake sourit.
— Je suis content que ça ait aidé. Bien que je pourrais avoir
besoin d’une thérapie maintenant.
Avery leva les yeux au ciel et se leva de sa chaise.
— On ferait mieux de retourner à la fête, hmm ? Ce n’est
pas tous les jours que ton grand frère est diplômé de
l’université.
— Ce n’est pas tous les jours que mon grand frère est
illégalement diplômé de l’université, corrigea Lake.
— Il fallait que tu aies le dernier mot, hein ?
Lake se leva en souriant.
— Bien sûr.
Avery conduisit son frère en bas. Une fois là, il ne trouva pas
Wilder.
Environ vingt minutes s’écoulèrent avant que l’alpha ne
redescende. Avery passa le reste de la soirée à l’éviter, se
rappelant encore la sensation de sa bouche sur son sexe. Le
frottement chaud de la langue de Wilder. L’explosion
sauvage quand il avait joui, s’abandonnant complètement.
9
L e lendemain matin, Avery était allongé dans son lit,
fixant le plafond, incapable de trouver la motivation
pour se lever. Ses cours étaient terminés. Les études étaient
finies. Il devait décider de la suite des événements, mais il
n’était pas tout à fait sûr que le projet de travailler chez
Jaymes & Associés était le bon, surtout après ce qui s’était
passé la veille.
Son corps vibrait encore sous l’effet du souvenir des
sensations, et son sexe s’épaissit et devint lourd contre sa
cuisse à la pensée de son alpha. D’une caresse de ses
doigts, il grossit, prêt pour un autre round qui ne viendrait
pas.
En tout cas, pas avec Wilder.
Ils ne pouvaient pas permettre que les choses aillent plus
loin. Ils avaient déjà franchi la ligne.
Avant qu’il ne puisse continuer à se masturber, son
téléphone vibra sur la table de nuit. Une partie de lui voulait
l’ignorer et continuer le jeu qu’il avait commencé, mais
l’autre partie ne pouvait pas laisser l’appel sans réponse. Il
fut heureux de l’avoir pris quand il vit le numéro sur l’écran.
— Allô ?
— Bonjour Abraham. Comment allez-vous par ce beau
matin ?
Avery s’assit plus droit, l’embarras le remplissant. Ce n’est
pas comme s’il savait que j’étais sur le point de me branler.
— Bien, M. Reece. Je n’attendais pas votre appel si tôt.
— Je sais, je sais… Je ne suis toujours pas en ville, mais je
ne voulais pas faire traîner les choses plus longtemps que
nécessaire. J’en ai discuté avec mon associé, et nous
voudrions vous offrir le stage. Dès lundi, si possible ?
Le sourire d’Avery fut si large qu’il lui fit presque mal aux
joues.
— Lundi ?
La panique le frappa.
Les pensées de ce qui s’était passé après son entretien
tournaient encore dans son esprit. Être poursuivi dans les
rues par des inconnus l’avait profondément marqué. Il
savait qu’il serait peut-être plus en sécurité chez J&A… mais
Reece & White était le job de ses rêves.
Wilder.
L’esprit d’Avery s’attarda sur la caresse de la main de son
alpha le long de sa verge. Une douceur à laquelle il ne
s’attendait pas. La dureté là où ça comptait.
Il ne pouvait pas choisir un travail à cause d’un homme.
Mais ce n’était pas n’importe quel homme. C’était son
alpha.
Sa sécurité était aussi une préoccupation. Rohan le
protégerait…
Tout comme Wilder, présumait-il. Si les choses se gâtaient.
Peut-être que je devrais m’inquiéter d’être protégé de lui.
— Abraham… ? Abraham ? Vous êtes là ?
— J’ai bien peur d’avoir accepté un autre poste.
Sa poitrine se contracta, la douleur le poignarda. Il réprima
un sanglot.
— J’apprécie l’offre, mais je ne peux pas accepter.
— Je suis… je suis vraiment désolé d’entendre ça, répondit
M. Reece, apparemment abasourdi par ce refus. N’y a-t-il
rien que je puisse faire pour vous dissuader de refuser ?
— Je… j’ai bien peur que non.
— Bon. Je suis désolé d’entendre ça. Passez une bonne
journée.
— Vous aussi, marmonna Avery avant de raccrocher.
Alors que le téléphone était toujours dans sa main, il
composa le numéro des ressources humaines de J&A. Ils
répondirent à la troisième sonnerie.
— Bonjour, c’est Abraham Norcross. J’appelais pour accepter
le poste en comptabilité qu’on m’a proposé.
Il hocha la tête, écoutant le beta parler de la signature de
documents et d’un court séminaire d’orientation.
— Si vous venez aujourd’hui ou demain, vous pourrez
commencer lundi, mentionna le responsable des ressources
humaines.
— Bien sûr, accepta Avery, partagé.
Un travail était un travail, non ? Cela lui permettrait de
sortir du Quartier Omega. D’avoir un revenu, puisque ce
n’était pas un stage.
La liberté qu’il désirait depuis le début. C’était tout ce qui
comptait.
N’est-ce pas ?
W ilder leva les yeux vers la porte. Un mince beta se tenait
dans l’encadrement, une main encore levée pour frapper à
la porte.
— M. Jaymes ?
— Oui ?
— Je suis Montgomery, des RH. Je sais que vous vous êtes
renseigné sur l’offre d’emploi faite à M. Norcross. J’ai pensé
que je devais venir vous informer qu’il vient d’appeler pour
accepter le poste. Il vient aujourd’hui ou demain pour son
orientation et commencera son premier jour de travail lundi.
Un sentiment de soulagement envahit Wilder.
— Bien, dit-il en feignant l’indifférence. Merci de me l’avoir
fait savoir.
— De rien, M. Jaymes.
Le beta disparut, et sa nouvelle assistante de direction,
Frey, occupa rapidement l’espace.
— Il a dit que vous voudriez savoir. Ai-je eu raison de le
laisser entrer ?
Wilder hocha la tête.
— Aujourd’hui, oui. La prochaine fois, prenez un message.
— Bien, Monsieur, répondit Frey. Vous avez besoin d’autre
chose ?
— Oui, des rapports du Green Trust dès qu’ils arrivent. Et
contactez Myke Pyrri, s’il vous plaît.
— Oui, Monsieur.
Wilder s’adossa à son fauteuil, un large sourire franchissant
ses lèvres.
Bon choix, Avery.
10
L e matin de son premier jour chez Jaymes & Associés,
Avery se réveilla tôt. Trop tôt. Le soleil était à peine
levé, le ciel encore hanté par sa pénombre. Les oiseaux
étaient à peine assez réveillés pour gazouiller. Il se leva,
sachant qu’il n’y avait aucune chance qu’il puisse se
rendormir. Après une petite séance de yoga pour étirer ses
muscles tendus, il se doucha et se prépara un petit déjeuner
dans le cottage extrêmement calme.
Ses frères lui manquaient énormément, mais ç’avait été la
meilleure solution pour eux. Retourner dans le Quartier
Familial où les écoles étaient meilleures. Là où se trouvaient
leurs amis. Où ils auraient à nouveau une famille. Rohan et
Gray avaient merveilleusement pris soin de ses frères
pendant qu’il terminait son diplôme, leur offrant la stabilité
qu’Avery aurait eu du mal à leur fournir.
Il avait prévu de travailler jusqu’à l’épuisement pour eux,
mais les garçons avaient voulu y aller, et étant donné qu’il
avait besoin d’aller en cours, tout s’était passé pour le
mieux. Tout son dur labeur était terminé, et il n’avait
personne pour lui tenir compagnie. Il n’avait plus à étudier
tard dans la nuit, écrire des papiers, vérifier ses notes.
Peut-être était-il temps pour lui de déménager dans le QF et
de vivre avec ses frères. Rohan et Gray le lui avaient
proposé – mais alors, dans peu de temps, Lake déclarerait
ses premières chaleurs, et ils devraient retourner au chalet.
Ce n’était pas comme s’il ne pouvait pas passer du temps
avec sa famille quand il le voulait, grâce à sa vie imitant
celle d’un beta.
Après avoir nettoyé la vaisselle du petit déjeuner et s’être
habillé en tenue de travail – un simple pantalon, une
chemise blanche boutonnée et une cravate – il ferma la
maison à clé et fila vers la porte du Quartier Beta. Peu après
avoir franchi le poste de garde, il sauta dans un tram en
direction du QA et de son nouveau poste chez Jaymes &
Associates.
Il scruta les visages dans la rame avec lui, les voyant tous
prêts à entamer leur journée de travail. Aucun d’entre eux
ne semblait heureux. Des expressions sombres
rencontraient la sienne et ne faisaient qu’amplifier la même
émotion en lui. Bien qu’il soit excité de commencer un
nouveau poste, ce n’était pas celui qu’il avait vraiment
voulu. Peu importait, il était là pour prouver quelque chose.
Peu importait le travail… il allait exceller et prouver que son
espèce était capable, quoi qu’il arrive.
Avery sauta du tramway près du bâtiment J&A. En vérifiant
sa montre, il remarqua qu’il était arrivé tôt. Il se posta
dehors, de l’autre côté de la rue, et contempla la cohue des
employés entrant dans les bâtiments environnants. Il écouta
le rythme de la matinée, ignorant le malaise qui bouillonnait
dans ses tripes.
Une grosse voiture noire se gara devant J&A, et Wilder sortit
de la banquette arrière. Chaque fois que Wilder était venu
chez Rohan et Gray, il conduisait lui-même. Une petite
voiture sportive qui avait l’air plutôt cool, surtout quand
l’alpha sexy en sortait avec des lunettes noires et un jean
moulant.
Ce matin-là, c’était un costume d’affaires, qui convenait
parfaitement à Wilder dans tous les domaines importants.
Wilder pivota pour fermer la portière et leva la tête, comme
s’il avait senti le regard d’Avery. À travers la foule, Avery
était caché, mais capable d’observer de loin les beaux traits
de l’alpha. Et il était tellement beau. Ses cheveux dorés
brillaient dans le soleil du matin, les mèches scintillant. Sa
forte mâchoire se démarquait de la blancheur de sa
chemise, le bleu marine foncé de sa veste de costume
cachant les muscles qu’Avery savait être en dessous.
Ses doigts le démangeaient de les tracer à nouveau, de
sentir la puissance rugissante en dessous.
Wilder s’engouffra dans le bâtiment, disparaissant de sa
vue, et Avery fit claquer sa langue, triste de perdre la
capacité d’espionner. Il patienta quelques minutes de plus
avant de traverser la rue et d’entrer. Lors de son orientation,
ils lui avaient fourni un badge et des instructions sur les
différents départements. Il suivit la nuée d’employés qui se
dirigeaient vers la banque d’ascenseurs, en scannant sa
carte au préalable.
Il s’engouffra dans la cabine, monta jusqu’au troisième
étage – le département des finances occupait tout l’étage –
et sortit, contournant le groupe d’employés restants. Un
grand beta se tenait juste à l’extérieur de l’ascenseur, le
regard fixe.
— Vous êtes Norcross ?
— Oui, Monsieur, répondit Avery.
— Je suis Gus Hardwick. Votre nouveau patron. Suivez-moi.
L’homme large tourna les talons, marchant plus vite que sa
taille ne l’aurait suggéré. Avery lutta pour suivre.
— Je crois savoir que vous venez d’obtenir votre diplôme et
que vous n’avez aucune expérience professionnelle
pratique ?
— Si… J’ai de l’expérience en comptabilité grâce à mon
dernier emploi.
— Oh oui, le restaurant, souffla Hardwic. Je ne sais pas si
j’appellerais ça une expérience.
L’homme poursuivit sa course, adressant des signes de tête
et des grognements aux autres employés sur son passage. Il
négligea complètement les présentations. Avery supposa
qu’il devrait se débrouiller tout seul.
— Je n’accorde pas beaucoup de crédit à votre université de
luxe, non plus. Ce que vous apprenez en classe est souvent
très différent de ce qu’on fait ici, dans le monde réel.
Il mit l’accent sur les deux derniers mots, comme si Avery
atterrissait soudainement sur une planète étrangère.
— Les débits et les crédits fonctionnent partout, j’en suis
sûr.
Hardwick grogna et continua à marcher. Finalement, il
s’arrêta devant un bureau négligé, couvert de morceaux de
papier, et tendit la main.
— C’est le bureau des comptes clients. Nous n’avons pas eu
de personnel ici depuis environ une semaine, alors il y a du
retard. Mon bureau est juste là, si vous avez des questions.
L’homme partit, laissant Avery sans direction.
— Ne t’inquiète pas pour lui, dit une voix à sa gauche.
Il se retourna pour voir un beta souriant, à peine plus âgé
que lui, qui tenait une tasse de café fumant dans sa main.
— Eh bien, il m’a juste jeté dans le feu sans extincteur.
— Il fait ça à tout le monde, plaisanta le beta en lui tendant
la main. Melvin Potter.
— Abraham Norcross.
— Bienvenue, Abraham. Je suis l’autre employé chargé des
comptes clients. Ne t’inquiète pas, je vais t’aider à trouver
ton chemin.
Melvin jeta un coup d’œil sur le bureau.
— Grands dieux… qu’ont-ils fait ?
— Ce n’est pas toi qui as laissé ce désordre ?
— Non, soupira Melvin en levant les yeux vers Avery.
Malheureusement, j’ai eu un décès dans ma famille, j’étais
absent la semaine dernière… et quelqu’un a pris sa retraite
le jour d’avant. Donc… il n’y a eu personne pour diriger le
navire depuis un moment, il semble. Je pensais qu’ils
trouveraient quelqu’un pour les aider, même à un niveau
basique. Je me suis trompé.
— Je suis désolé d’apprendre ta perte.
— C’était mon grand-père. Je ne le connaissais pas vraiment
bien, j’étais juste un beta, tu sais ce que c’est.
— Ouais, ouais, murmura Avery.
Il avait remarqué ce traitement préférentiel accordé aux
alphas. Même les omegas accouplés étaient mieux traités
dans certaines familles – parce qu’ils pouvaient au moins
contribuer en ayant un enfant. Les betas semblaient
presque aussi invisibles, parfois. Ils étaient les rouages
silencieux, qui contribuaient à faire tourner le monde,
pendant que les omegas et les alphas étaient en chaleurs et
en rut, et ils n’étaient jamais vraiment appréciés pour cela.
— Je devais y aller, tu sais ? Ajouta Melvin en haussant les
épaules. Me montrer et être là pour la famille. Non pas qu’ils
m’aient vraiment remarqué.
Il prit une gorgée de sa tasse.
— J’en aurais entendu parler jusqu’à la fin des temps si je
n’y étais pas allé, cependant.
— Ça a dû être difficile, offrit Avery, mal à l’aise avec l’excès
de partage.
Melvin secoua la tête.
— Désolé… Je ne voulais pas t’offrir une diarrhée verbale.
C’est une mauvaise habitude, soupira-t-il. Recommençons.
Bonjour, je m’appelle Melvin. Ravi de te rencontrer.
Avery gloussa.
— Ce n’est rien. Je sais comment les problèmes familiaux
peuvent vous ronger parfois. C’est dur de ne pas le laisser
sortir… ou ça s’envenime.
— Très vrai.
Melvin tria quelques-uns des reçus posés sur le bureau.
— Que dirais-tu d’empiler ce chaos, puis de l’organiser par
date, pendant que je vérifie les e-mails et que je démêle ce
qui s’est passé pendant mon absence ? Ensuite, nous
pourrons te montrer comment nous les entrons dans le
système.
— Ça a l’air d’être un bon début, répondit Avery avant de
prendre l’une des deux chaises du bureau.
On ne lui avait pas dit qu’il ferait équipe dans son nouveau
poste, mais vu que son nouveau patron ne serait pas d’une
grande aide, il était content d’avoir Melvin à ses côtés. Il
déposa sa sacoche le long du dossier de la chaise et s’y
plongea.
— H é , Rohan… que dirais-tu d’aller déjeuner ? Demanda
Wilder depuis la porte du bureau de son meilleur ami.
Rohan leva les yeux du dossier qu’il examinait et fronça les
sourcils.
— Je ne devrais vraiment pas quitter le bureau aujourd’hui.
— Pourquoi ça ?
Rohan le regarda d’un air mal à l’aise.
— Eh bien… c’est le premier jour d’Abraham.
— Et il a besoin d’une baby-sitter ?
Rohan inclina la tête et haussa les épaules.
— Pas exactement.
— Je suis sûr que tout ira bien, si tu t’absentes pendant une
heure ou deux.
Wilder réfléchit un moment, attendant soigneusement pour
ne pas avoir l’air trop désespéré.
— Ou tu pourrais l’inviter à se joindre à nous.
Tu n’es pas transparent. Pas du tout. Il n’y a aucun moyen
que Rohan puisse deviner que tu es venu dans l’intention de
demander ça depuis le début. Agis juste de manière
décontractée.
— Je ne sais pas s’il aura envie de déjeuner avec nous,
répondit Rohan en fermant le dossier et en s’adossant à sa
chaise. Pourquoi ai-je l’impression d’être utilisé ?
— Utilisé ? Pour quoi ?
— Pour atteindre mon neveu.
— Hé… c’est toi qui ne voulais pas le laisser seul ici. Je t’ai
proposé de déjeuner. Pas lui, contra Wilder, gardant un
visage neutre.
Ou plutôt, espérant que c’était le cas.
— Uh-huh, marmonna Rohan. Qu’est-ce que tu disais déjà à
propos de garder tes distances ?
— Quand ai-je dit ça ?
Ces mots n’avaient jamais franchi ses lèvres.
Son meilleur ami se leva et étira ses bras au-dessus de sa
tête.
— Bien. Tu veux m’inviter à déjeuner, allons-y.
Il fit glisser sa veste de sport sur le dossier de sa chaise.
— Je veux passer à la comptabilité et voir comment il va
avant de partir.
— Si ça te fait te sentir mieux, accorda Wilder avec
désinvolture, sans se sentir désinvolte le moins du monde.
Il avait envie de faire un tour à la comptabilité depuis qu’il
était arrivé ce matin-là. Rohan lui offrait une raison d’y aller.
Ils prirent l’ascenseur, un calme étrange tombant entre eux.
Lui et Rohan avaient toujours été capables de parler de
n’importe quoi. La maladie de Jamie. La perte de leur époux
et de leur frère. Gray et l’ajout d’une autre famille. Ils
avaient été de grands amis avant, mais perdre Jamie les
avait liés dans la tragédie.
Soudain, Wilder sentit une distance qu’il n’avait pas
ressentie auparavant.
Il jeta un coup d’œil à son meilleur ami, qui lui répondit par
un regard mal à l’aise.
L’ascenseur tinta, annonçant leur arrivée au troisième
étage. Impatient de voir Abraham, mais craignant d’en avoir
l’air, il se tint à l’écart et attendit que Rohan prenne les
devants. Lentement, il sortit derrière lui et traversa le
département des finances – un endroit qu’il avait rarement
parcouru. Les employés levèrent les yeux de leurs box et les
regardèrent passer avec des yeux écarquillés.
Rohan s’arrêta devant un bureau. Wilder se posta à sa droite
et jeta un coup d’œil où Abraham était assis, plongé
jusqu’aux coudes dans des piles de papier.
— Tout va bien ? Demanda Rohan.
— Je suppose qu’on peut dire ça, répondit Abraham.
Son regard se porta vers Wilder, et soudain, son
comportement changea.
Et pas d’une manière géniale.
Il se crispa et détourna le regard, comme s’il avait honte.
Les souvenirs de leurs derniers moments ensemble
frappèrent Wilder. Il en voulait plus. Beaucoup plus. Il
n’avait pas honte. Pas le moins du monde.
Gus Hardwick, le directeur de la comptabilité, sortit en
titubant de son bureau, son grand corps brutal bien moins
gracieux que l’homme ne l’espérait probablement.
— Monsieur, M. Jaymes… que devons-nous au… ah… plaisir
de votre apparition à notre étage aujourd’hui ?
— J’accompagne juste notre avocat en chef, qui prend des
nouvelles de son neveu avant d’aller déjeuner, répondit
Wilder, notant le malaise de l’homme.
Il avait toujours eu une aversion pour Hardwick… Il avait
reniflé quelque chose d’anormal lorsqu’il avait passé
quelques semaines à cet étage, à apprendre les bases. Son
père avait fait en sorte qu’il gravisse les échelons depuis la
salle du courrier, l’éduquant dans tous les aspects qu’il
contrôlerait plus tard. Alors qu’il sautait à travers les
cerceaux de son père, il avait détesté chaque seconde – il
avait eu l’impression d’être envoyé à la dérive. Plus tard, il
l’avait apprécié, ayant acquis une connaissance pratique de
ce dont ses superviseurs et vice-présidents discutaient lors
de leurs réunions régulières.
Pourtant, il avait senti que Hardwick cachait quelque chose.
Sans une connaissance plus approfondie de la comptabilité,
il n’avait pas été capable de trouver quelque chose
d’anormal.
— Oh, murmura Hardwick, se penchant pour regarder au-
delà de Rohan et Abraham. Je n’avais pas réalisé que notre
dernière recrue était un… membre de la famille.
Wilder nota le serrement des dents de Hardwick dans un
sourire forcé.
— Il est tout à fait compétent. Ne vous inquiétez pas. Il a été
diplômé parmi les premiers de sa classe à Waltyn & Marris.
— Bien sûr, bien sûr, marmonna Hardwick, son sourire forcé
s’élargissant et devenant de plus en plus toxique.
Soudain inquiet pour Abraham, Wilder intervint. Il jeta un
regard à Abraham et plaqua un sourire sur son visage.
— Tu devras me dire comment tu t’en sors la prochaine fois
que je te verrai.
Il se tourna vers Hardwick.
— J’attends avec impatience un compte-rendu complet de la
façon dont vous travaillez tous ensemble.
Le sourire de Hardwick s’effaça un peu, pour le plus grand
plaisir de Wilder.
Rohan perçut apparemment le ton de la voix de Wilder et
haussa un sourcil interrogateur, mais n’en fit pas mention. Il
fit face à Abraham et sourit.
— Je vais déjeuner avec Wilder. Je ne devrais pas être long.
Si tu as besoin de quoi que ce soit, appelle-moi sur mon
portable.
Les yeux écarquillés et le visage rouge, Abraham hocha la
tête.
— Je vais bien.
Wilder fit un signe de tête à Abraham, puis à Hardwick,
avant de suivre Rohan jusqu’à l’ascenseur. Dès qu’ils furent
à l’intérieur, la question fut enfin posée :
— C’était quoi tout ça ?
— Je te le dirai au déjeuner, plaisanta Wilder, le malaise
d’Abraham tournant encore dans son ventre.
L’ odeur de Wilder remplissait encore l’espace. Avery ferma
les yeux une seconde, espérant que personne ne sentirait
l’arôme de la goutte de fluide qui s’était échappée de lui en
voyant Wilder. Son cœur battait fort dans sa poitrine, son
corps était chaud.
— J’aurais dû deviner que tu étais l’un d’entre eux,
grommela Hardwick à Avery. Je n’ai pas eu la chance d’avoir
mon mot à dire sur qui a été embauché, maintenant je sais
pourquoi.
Il toisa Avery et renifla.
— Ne crois pas que je vais te lécher le cul et te traiter mieux
que les autres, juste parce que tu as un lien direct avec les
Jaymes.
— Je ne présumerais jamais de rien, répondit Avery,
appréciant la giclée d’eau froide que les mots de son patron
lui procurèrent. J’ai l’intention de faire mon travail, et bien,
et c’est tout.
Hardwick se renfrogna et retourna dans son bureau.
— Eh bien, voilà qui était intéressant, nota Melvin.
— Quoi ?
— Je n’ai jamais vu M. Hardwick aussi nerveux.
— Pourquoi devrait-il être nerveux ? Demanda Avery.
— Je ne sais pas… mais c’était vraiment bizarre, murmura
Melvin en jetant un coup d’œil à sa montre. En parlant de
déjeuner, tu veux aller manger quelque chose à la cafétéria
? La nourriture y est plutôt comestible… et gratuite.
— Tu crois vraiment que nous pouvons nous permettre de
nous arrêter ?
Melvin étudia les piles à moitié triées.
— Ils ont tout foutu en l’air en une semaine. On ne va pas le
réparer en un jour, conclut Melvin avec un sourire. Il faut
qu’on mange. Je ne vais pas mourir de faim pour cet
endroit.
Avery sourit. Une pause lui offrirait une chance de se
nettoyer un peu.
— Bien sûr… Je dois aller aux toilettes d’abord.
— Pareil. Le café de ce matin hurle dans ma vessie.
Avery suivit Melvin hors de leur grand box. Il désigna
quelques personnes qui travaillaient également dans leur
département. Bien que tous les postes ne relèvent pas
exactement de la comptabilité, chaque poste faisait partie
du département financier dans son ensemble, de l’actuaire
au courtier, de l’analyste des coûts à l’auditeur, du
comptable à la paie, des comptes créditeurs aux comptes
débiteurs, et tous les autres.
— Merci de m’avoir aidé aujourd’hui. J’avais l’impression
que M. Hardwick m’avait jeté dans le grand bain et attendait
de voir si j’allais me noyer.
— Comme je te l’ai dit, c’est son style de management. Il a
fait la même chose avec moi. Ne le prends pas
personnellement.
Avery sourit, sentant son téléphone vibrer. Alors qu’ils
entraient dans les toilettes, il sortit le téléphone de sa poche
et vit un texto sur son écran.
Du professeur Conover.
Appelle-moi dès que possible.
Avery composa le numéro de son mentor et porta le
téléphone à son oreille.
Pas de bonjour.
— Tu es dans un endroit sûr ? Tu peux parler ?
— Pas vraiment, répondit Avery.
Conover soupira.
— J’ai finalement pu joindre mon contact dans les provinces
de l’Ouest. Je suis désolé que ça n’ait pas été plus tôt – on a
joué au chat et à la souris pendant un moment. Il m’a dit
que tous les ans ou tous les deux ans, tu devras arrêter
complètement tes médicaments et avoir des chaleurs. Pas
de Heatex, pas de suppresseurs. Rien du tout. Une fois que
tu auras eu cette seule chaleur, ton corps se réinitialisera et
tu pourras reprendre tes médicaments pour un an ou deux.
— Comment je suis censé faire ça ?
Il avait une autre chaleur à venir dans quelques semaines.
— Je ne peux pas répondre à cette question pour toi. Je peux
seulement te répéter ce qu’on m’a dit. Il a aussi dit que si tu
mettais trop de temps avant d’arrêter la médication, tu
risquais d’entrer dans ce qu’on appelle une chaleur
sauvage.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Quelque chose qui s’apparente à une chaleur de contact,
d’après ce que l’on m’a dit… à tout moment, même avant
ou après la pleine lune. N’importe quel alpha pourrait la
déclencher.
Des chaleurs de contact étaient une chose que certains
omegas expérimentaient en rencontrant leur alpha pour la
première fois. Peu importait où ils en étaient dans leur cycle,
ils entraient spontanément en chaleurs. Heureusement, il
n’avait pas été confronté à ça avec Wilder. Peut-être que les
médicaments avaient aidé…
Mais ils s’estompaient rapidement.
— Pas de médicaments ?
Avery n’avait jamais connu de chaleurs complètes. Il n’était
pas sûr de s’en sortir.
— Rien, martela Conover. Rien qu’une chaleur. Puis il a dit
que tu devrais être en pleine forme.
Avery laissa retomber sa tête en arrière.
— Facile à dire pour vous.
Bon sang, il n’en avait traversé aucune sans médicaments
pour atténuer sa douleur. Il avait commencé à prendre des
suppresseurs lors de ses toutes premières chaleurs et les
avait utilisés jusqu’à ce que Conover lui présente le Heatex.
— Eh bien, il y a une autre option, ajouta Conover. Mais
crois-moi. C’est pire.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Tombe enceint. Puis tu auras un an ou deux sans
médicaments.
— Non, merci, murmura Avery. J’aurais aimé le savoir plus
tôt.
Il aurait alors pu retarder le début de son travail et attendre
la fin de ses chaleurs.
— Moi aussi, petit. Je n’en avais aucune idée. Y a-t-il
quelque chose que je puisse faire… pour aider ?
Avery garda le silence, incertain de ce que l’alpha proposait.
— Oh bon sang, je ne voulais pas dire ça comme ça. Je
ferais n’importe quoi en dehors de ça, précisa Conover.
L’embarras inonda Avery.
— Je ne pensais pas que c’était ce que vous vouliez dire. Pas
du tout, fit-il remarquer.
L’idée d’avoir des relations sexuelles avec l’alpha beaucoup
plus âgé n’avait même pas effleuré son esprit.
— Je ne voulais pas que tu penses que c’est ce que
j’insinuais, insista Conover, la voix fluette.
— Ce n’est pas le cas.
— Bien, soupira Conover à l’autre bout de la ligne. Sois
prudent. Tu as travaillé trop dur pour que la nature vienne
tout gâcher.
— Je sais. Je vais trouver une solution.
Il leva les yeux, remarquant que Melvin l’observait
attentivement.
— J’apprécie votre appel… mais je dois retourner au travail.
— Quel travail as-tu finalement accepté ?
— J&A.
— Lâche, se moqua Conover. Mais je comprends pourquoi.
Peut-être encore plus maintenant.
— Ouais. À bientôt.
Conover fit ses adieux, et Avery raccrocha.
— Tu vas bien ? Demanda Melvin avec hésitation.
— Non… murmura Avery en rangeant le téléphone dans sa
poche. Mais ça ira.
Plus tard, après le déjeuner qu’il avait à peine goûté et le
calcul mental pour savoir quand serait sa prochaine
chaleur… il réalisa qu’il devait demander quelques jours de
congé à son nouveau patron. Avant de retourner à son
bureau, il frappa à la porte du bureau de M. Hardwick.
— Oui ?
— M. Hardwick ? Hum… Je viens d’apprendre qu’il y a un…
problème médical dont je dois m’occuper. Je vais devoir
prendre quelques jours de congé.
Heureusement, c’était juste avant un week-end… donc il
n’aurait pas besoin de plus.
Son patron lui lança un regard furieux de derrière son
bureau.
— J’avais deviné que vous seriez un problème, grogna-t-il en
croisant ses bras épais sur son torse. Ce n’est pas parce que
vous avez un lien avec le dernier étage que vous pouvez
aller et venir comme bon vous semble.
— Je ne m’attends pas à un traitement spécial. Je viens de
découvrir…
— Non. La réponse est non. Vous n’avez pas encore cumulé
de congés de maladie ou de vacances, vous devrez donc
simplement reporter ce problème médical.
— Je ne peux pas faire ça, avoua Avery.
— Dommage, rétorqua Hardwick. Soit vous venez travailler,
soit vous n’avez plus de travail.
Un sourire lent et tordu étira les lèvres de l’homme.
— Et alors je pourrai embaucher qui je veux pour ce poste,
comme cela aurait dû être le cas dès le départ.
Avery comprit qu’il était impossible d’argumenter avec cet
homme. Il retourna à son bureau, l’inquiétude remplissant
chaque pore de sa peau.
— Tu vas bien ? Demanda Melvin.
— Ouais, bien sûr, mentit Avery.
Il parcourut les piles qu’ils avaient laissées derrière eux,
essayant de retrouver ses repères. Ce ne serait pas facile de
se concentrer, étant donné les mauvaises nouvelles.
— Si tu as besoin d’aide, tout ce que tu as à faire est de
demander.
Avery lui sourit.
— Je vais bien… mais le geste est très apprécié.
Melvin esquissa un petit sourire crispé avant de se
replonger dans leur désordre. Après la seconde moitié de sa
journée, il avait oublié ses ennuis, tant il était concentré sur
le chaos devant lui. Il avait pressenti que Melvin serait un
bon collègue et peut-être même un ami. Et les jours qui
suivirent lui donnèrent raison.
Il leur fallut deux semaines complètes pour trier le bazar
d’avant l’arrivée d’Avery, et à la fin de cette période, il avait
trouvé un certain rythme. Il avait également passé plusieurs
soirées au restaurant, à guider Brett à travers les rigueurs
de la comptabilité. Ses journées n’étaient pas aussi
excitantes qu’elles l’auraient été en travaillant chez Reece &
White, mais il se demandait tous les jours s’il apercevrait
Wilder dans les couloirs ou devant les portes avant ou après
son service.
Ça n’était pas arrivé depuis son premier jour.
Ce qui était pour le mieux, bien sûr. Même s’il voulait
secrètement voir cet homme tous les jours.
Les pensées de Wilder furent exactement la raison pour
laquelle il dériva un moment sur son bureau. Une facture
glissa du bord et atterrit dans le destructeur de papier. En
reprenant ses esprits, il réalisa trop tard ce qui se passait. Il
attrapa le bout de la facture et essaya de la sortir avant
qu’elle ne soit déchiquetée en morceaux.
— Oh merde, chuchota Melvin. Tu l’as eue ?
Avery essaya de redresser le bord effiloché et coupé et
réalisa qu’il en avait trop perdu. Le nom, l’adresse et le
numéro de téléphone de l’entreprise figuraient toujours sur
l’en-tête, ainsi que quelques lignes, mais les informations
importantes, les autres lignes et le total, étaient tous trop
détruits pour être compris.
— Appelle-les. Vois s’ils peuvent t’envoyer une autre copie,
suggéra Melvin.
— Bonne idée.
Avery saisit le téléphone et composa le numéro indiqué en
haut de la facture.
Trois tonalités retentirent. Le numéro que vous tentez de
joindre n’est pas en service.
Pas en service ? Il raccrocha et recomposa le numéro pour
s’assurer qu’il s’agissait du bon.
Le numéro que vous tentez de joindre n’est pas en service.
— Il n’est pas en service.
Melvin fronça les sourcils.
— Ils l’ont peut-être changé ? Vérifie l’annuaire.
Avery chercha le vendeur dans le répertoire de l’ordinateur.
— Même numéro.
— Va demander à M. Hardwick.
Pas si je peux l’éviter. Son patron était dur avec tout le
monde, mais semblait être particulièrement brutal avec lui.
Avery ne savait pas si c’était parce qu’il était de la viande
fraîche ou parce qu’il était vaguement lié à la famille
Jaymes. Il n’y avait aucune chance qu’il dise à l’homme qu’il
avait détruit une facture. Il scanna les restes de la feuille
dans sa main.
— Il y a une adresse au-dessus du numéro. Je vais partir un
peu plus tôt et m’y rendre. Voir s’ils peuvent me donner une
copie.
Melvin gloussa.
— Et si M. Hardwick remarque ton absence ?
— Dis-lui juste que je suis allé aux toilettes ou autre,
répondit Avery.
Melvin sourit.
— Tu as vraiment si peur de lui ?
— Peur ? Non. Je l’évite ? Absolument.
— C’est compréhensible. Il s’en est pris à toi assez
durement.
Melvin eut l’air pensif pendant un moment.
— Tu veux que j’aille lui demander à ta place ?
— Et s’il découvre que je l’ai déchiquetée, il aura des
munitions dont je n’ai pas besoin.
— Je lui dirai que c’est moi.
— Non… Je ne te laisserai pas te faire engueuler à ma place.
Cette adresse n’est pas loin de mon chemin de retour. Ce ne
sera pas si difficile de la trouver.
— OK, céda Melvin. Prions pour que Hardwick ne le
remarque pas.
Heureusement, Hardwick quittait rarement son bureau.
Avery pensait qu’il pouvait régler sa montre sur les
mouvements de l’homme. Derrière le bureau à huit heures.
Pause café à dix heures. Déjeuner. Pause à quatorze heures.
Extinction des feux à dix-sept heures précises. La plupart
des intimidations se produisaient lorsqu’il convoquait les
gens dans son bureau ou par le biais d’un e-mail cinglant.
Quelques heures plus tard, Avery se faufila hors du
département avec la facture détruite en main. Il baissa la
tête en passant par les box près du bureau de Hardwick et
se faufila vers les ascenseurs. Il aperçut soudain
M. Hardwick sortir inopinément de son bureau en criant sur
un autre employé. Avery appuya sur le bouton, appelant
une cabine et espérant que l’homme ne regarderait pas
dans sa direction.
Les portes s’ouvrirent. Il se rua à l’intérieur et martela le
bouton jusqu’à ce qu’elles se referment.
Avec un soupir de soulagement, il appuya sur le bouton du
rez-de-chaussée et attendit que son voyage vers le bas
prenne fin. L’après-midi était plus frais que prévu lorsqu’il
sortit du bâtiment. L’automne approchait, et il pouvait en
sentir le parfum dans l’air. Il sauta dans un tram qui passait
et ferma les yeux, appréciant le vent qui soufflait sur son
visage.
Au-dessus de sa tête, le ciel était d’un magnifique bleu. De
gros nuages duveteux étaient suspendus dans cette journée
de fin d’été. Comme il était tôt, le trajet était plus léger, et il
avait le tramway presque pour lui tout seul.
Quelques pâtés de maisons plus bas, il descendit et marcha
les trois pâtés de maisons jusqu’à leur fournisseur – l’un de
leurs nombreux fournisseurs. Dès qu’il s’approcha, il nota le
vide de la glaçure terne du verre et la prolifération des
mauvaises herbes sur les trottoirs à l’extérieur. Plus il
s’approchait, plus il sentait que le commerce était vide.
S’arrêtant devant la vitre de la porte d’entrée détrempée, il
lut le panneau FERMÉ couvert de toiles d’araignée et tenta
de jeter un coup d’œil à l’intérieur.
De l’autre côté de la rue, il y avait un vendeur de journaux.
Avery traversa et attendit que le propriétaire finisse avec
une vente.
— Excusez-moi, mais savez-vous si Marcus Machine Works a
déménagé ?
— Non. M. Marcus est décédé il y a cinq ou six ans, et ses
fils ont fini par fermer l’entreprise peu de temps après.
Avery fronça les sourcils.
— Vous en êtes sûr ? J’ai une facture ici…
Il supposait qu’elle était récente, mais il n’en avait aucune
idée. Ils ne pouvaient pas être assis sur une facture vieille
de six ans, si ?
— Bien sûr, j’en suis sûr. Ces garçons ont ruiné la réputation
commerciale de ce pauvre homme. C’était criminel ce qu’ils
ont fait. M. Marcus doit encore se retourner dans sa tombe.
Avery ne savait pas quoi faire. La seule chose qu’il lui restait
était de demander de l’aide à Gus Hardwick – et il savait
exactement ce qui accompagnerait cette aide. Le lendemain
matin, ce fut exactement ce qu’il fit… sans dévoiler son
parcours pour trouver l’entreprise. Quelque chose n’allait
pas, et il voulait le découvrir par lui-même.
— M. Hardwick ?
— Qu’est-ce que vous voulez ? Fut la réponse bourrue.
— J’ai eu un petit accident, expliqua-t-il en brandissant la
facture. Elle a glissé dans la déchiqueteuse. Avant que j’aie
pu la retirer, nous avons perdu certains postes. J’ai essayé
d’appeler, mais le numéro ne fonctionnait pas. Je me
demandais si vous aviez un autre numéro pour que je puisse
obtenir une facture de remplacement ?
M. Hardwick récupéra un vieux dossier de cartes de visite.
— Quelle entreprise ?
— Marcus Machine Works.
La main de M. Hardwick se figea, et son comportement
changea.
— Donnez-moi ça. J’obtiendrai une autre copie pour vous.
— Ne serait-il pas prudent de mettre à jour leurs
informations dans notre système ?
M. Hardwick lui offrit un sourire glacial.
— Je m’en assurerai, grogna-t-il en remuant les doigts.
Donnez-la-moi.
Avery fit un pas en avant et lui remit la facture, un
sentiment de malaise dans l’estomac.
— Merci d’avoir porté ça à mon attention, M. Norcross.
Avery dévisagea son patron, la douceur forcée de son ton lui
donnant des frissons dans le dos.
— Oui, Monsieur.
Quand il retourna à son bureau, Melvin l’observa.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu as déjà eu l’impression que quelque chose ne va pas,
mais tu n’arrives pas à mettre le doigt dessus ?
Melvin haussa les épaules.
— Je suppose.
M. Hardwick trafique quelque chose.
— Peu importe, murmura Avery.
Une heure plus tard, Hardwick se présenta à son bureau,
une facture fraîche de Marcus Machine Works à la main.
— Faisons passer ça rapidement. Nous avons déjà perdu du
temps à la faire remplacer.
— Oui, Monsieur, répondit Avery.
Il parcourut la facture, certain qu’il y avait quelque chose
d’anormal.
— Je le ferai.
M. Hardwick le fixa une seconde de plus avant de se
retourner et de s’éloigner.
— T u vois . Ça ne s’est pas si mal passé, dit Melvin. Peut-être
qu’il se réchauffe enfin avec toi… non pas qu’il soit plus que
tiède avec qui que ce soit.
— Peut-être, répondit Avery, certain que ce n’était pas du
tout ça.
Avery sentait quelque chose de louche… et il ne laisserait
pas tomber. Sa formation d’audit et de comptable judiciaire
entra en jeu. Après avoir entré la facture dans le système, il
se leva de son bureau pour chercher dans les fichiers. Dans
les dossiers de factures les plus récents, il trouva six mois
de factures de Marcus Machine Works, toutes avec des prix
variant de quelques centaines à plus de mille renos.
De retour à son bureau, il demanda à Melvin :
— Conservons-nous les factures des années précédentes ?
— Elles sont stockées numériquement, pourquoi ?
— Avons-nous l’accès ? Demanda Avery.
— Non. Mais M. Hardwick, oui. Tu peux lui demander si tu as
besoin de consulter une ancienne facture.
Pas vraiment. La nuit précédente, Avery avait effectué une
recherche Internet sur Marcus Machine Works, qui avait
corroboré l’histoire que le vendeur de journaux avait
racontée. M. Marcus était mort il y avait presque sept ans…
et ses fils avaient rapidement détruit ce que leur père avait
passé sa vie à construire. Personne ne faisait de commerce
sous ce nom dans la province, et ce, depuis des années.
Alors d’où venaient les factures ?
La grande question : à qui allait tout cet argent ?
Il devait parler à quelqu’un… et ce n’était pas M. Hardwick.
Vaughn Jaymes était le directeur financier, mais il ne l’avait
jamais rencontré. Rohan pourrait savoir comment lui obtenir
un rendez-vous en face à face.
Mais s’il avait tort ?
Il parcourut la nouvelle facture une fois de plus, sachant
pertinemment que quelque chose se tramait. Pouvait-il
simplement laisser tomber, de peur de se tromper ? Il plia
soigneusement le document et le plaça dans sa poche.
Avery vérifia l’heure. Il était un peu tôt pour déjeuner, mais
il ne pouvait pas attendre une seconde de plus.
— Je viens de me rappeler que je dois déjeuner avec mon
oncle aujourd’hui. Je dois monter à l’étage, annonça-t-il à
Melvin.
— Oh ?
Melvin eut l’air un peu déçu. Ils avaient été partenaires de
déjeuner pendant des semaines.
— OK… Je te verrai à ton retour.
Son estomac était noué pendant tout le trajet jusqu’à
l’étage de Rohan.
L’étage de Wilder.
Devrais-je aller le voir à la place ? Non… Je ne peux pas
risquer une réaction émotionnelle en ce moment.
Il se dirigea vers le bureau de Rohan et frappa à la porte.
Rohan bondit de derrière son bureau.
— Tout va bien ?
— Non, répondit Avery en fermant la porte derrière lui. Je
pense que j’ai trouvé quelqu’un qui vole l’entreprise.
Rohan se figea sur place.
— Quoi ?!
— Peux-tu m’obtenir un rendez-vous avec Vaughn Jaymes ?
— Avant de recourir à cet extrême, tu veux bien
m’expliquer ? Tu n’es là que depuis quelques semaines,
Avery.
Avery sortit la facture de sa poche et expliqua toute la
situation à Rohan. À la fin, le visage de Rohan était sinistre.
— Laisse-moi appeler Wilder.
— Wilder ? Ce n’est pas Vaughn, le directeur financier ?
— Je vais les mettre tous les deux dans le coup, dit Rohan.
Wilder m’a dit qu’il sentait que quelque chose clochait avec
Hardwick depuis un moment. Il voudra entendre ça.
Wilder. Merde.
11
W ilder s’appuya sur le luxueux fauteuil en cuir de la
petite salle de conférence et observa le beta en face
de lui. Il avait été heureux d’entendre qu’Abraham avait des
nouvelles pour eux, même si cela signifiait seulement qu’il
pouvait s’asseoir en face du bel homme et apprécier la vue.
Abraham était bien plus qu’un bel homme, bien sûr. Il venait
d’apprendre que le beta avait trouvé un flux constant de
détournements de fonds potentiels en moins de trois
semaines d’emploi.
— Et tu es sûr de ça ? Demanda Wilder en fouillant la
facture qu’Abraham leur avait apportée.
— À cent pour cent, non… mais il y a définitivement quelque
chose qui cloche. Cette entreprise n’existe plus, et pourtant,
nous les payons depuis des mois. Des années,
potentiellement. Je n’ai pas accès aux factures des derniers
mois. On m’a dit que le reste était numérisé… et que seul
M. Hardwick y avait accès. Je ne voulais pas les demander…
et lui faire part de mes inquiétudes.
— Vous pensez que c’est lui ? Interrogea Vaughn.
— C’est lui qui m’a fourni la nouvelle facture. Je suis certain
qu’il est impliqué d’une manière ou d’une autre, répondit
Abraham. Je réalise que je fais peut-être quelque chose de
mal en passant au-dessus de lui, mais j’ai supposé que vous
voudriez être au courant… pour qu’une enquête puisse être
lancée. Un expert-comptable pourrait trouver un lien direct
avec cette personne.
— Reece & White est un bon cabinet, murmura Vaughn. Je
peux les appeler quand on en aura fini ici.
— Les faire venir pourrait alerter certaines personnes sur ce
qui se passe, contra Rohan. Nous devrons verser un
acompte… qui passera par la comptabilité.
— Je pourrais payer l’acompte moi-même, réfléchit Wilder.
— Eh bien, Abe a postulé pour un poste chez Reece & White
en tant que stagiaire dans le département de comptabilité
légale, mentionna Rohan. Peut-être devrions-nous lui
demander de creuser un peu plus et voir ce qu’il trouve
avant d’aller plus loin ?
— Tu voulais être comptable juridique ? S’enquit Wilder. Je
suis désolé que tu n’aies pas obtenu le stage.
— Oh, je l’ai eu, répondit Abraham avant de détourner le
regard.
— Pourquoi n’as-tu pas accepté ? S’étonna Wilder, ayant
désespérément besoin de connaître la réponse.
S’il vous plaît, dites-moi qu’il n’a pas laissé passer une
opportunité incroyable… pour moi. Bien sûr qu’il ne l’a pas
fait, pas pour cette raison. Pourtant, une petite partie tout
au fond de lui aimerait que ce soit pour lui.
— Mon oncle a pensé qu’il valait mieux que je travaille avec
Rohan… C’est mon premier travail dans le QA.
Le regard d’Abe disait la vérité, mais ce n’était pas ce qui
était sorti de ses lèvres. Wilder soutint son regard, son
estomac s’agitant avec la prise de conscience.
— Aucune autre raison ? Insista Wilder, le ton bas.
Les yeux d’Abe s’élargirent, mais il secoua la tête.
— Non. Aucune autre raison.
Une odeur parvint à Wilder, celle du miel chaud. Il se
souvenait du même parfum lorsqu’ils avaient partagé leur
moment d’intimité inachevé. Il ferma les yeux une seconde
et inspira avant de les rouvrir sur un Abraham au visage
rouge.
— Il serait peut-être préférable qu’Abe continue à se
pencher sur la question avant que nous n’allions plus loin,
suggéra Wilder à son frère. Faire un peu de travail de terrain
et confirmer les soupçons.
Vaughn le dévisagea.
— Comment on gère ça ?
— On le garde ici – il peut utiliser cette salle de conférence,
proposa Wilder. Donnons-lui accès aux fichiers numérisés et
voyons s’il peut trouver où va l’argent.
— Qu’est-ce qu’on dit à Hardwick ? Nous ne pouvons pas
simplement sortir un clerc de son bureau sans nous
attendre à des questions, déclara Rohan en jetant un coup
d’œil à Abe.
— Dis-lui que tu as un projet spécial pour lequel tu as besoin
de lui, dit Wilder. Il suppose déjà qu’Abe est une embauche
par népotisme. Il n’en pensera probablement rien.
Wilder jeta un regard à un Abe encore plus rouge.
— Ça te convient ?
— Je travaillerai… ici ?
— Pourrait-il accéder aux fichiers depuis chez lui ? Ce serait
plus sûr, proposa Rohan en jetant un coup d’œil à Abe. Nous
dirons à tout le monde qu’il est très malade, et ça pourrait
mieux expliquer son absence.
— Non, je veux suivre ça de près, mentionna Vaughn. Ça
doit se passer ici. Si Hardwick nous vole, je veux coincer ce
connard.
— Enfin une chose sur laquelle nous sommes d’accord,
marmonna Wilder à Vaughn, le regard fixé sur Abe.
Vaughn gloussa.
— En effet.
— Tu es d’accord avec ça ? Demanda Rohan à Abraham.
Son ton était hésitant, et Wilder se demanda soudain si son
meilleur ami savait quelque chose. Il leva le menton, fixant
Rohan pendant quelques secondes, mais ne sentit rien de
plus.
Abe hésita un moment, mais hocha finalement la tête.
— Je peux m’en occuper.
— Bien, dit Wilder en se levant. Tu commences après le
déjeuner. Tu as l’air affamé. Veux-tu te joindre à moi pour un
repas ?
Wilder ignora le regard furieux de Rohan. Il est possible qu’il
le sache. Non pas que je m’en soucie vraiment à ce stade. Il
était trop impliqué pour s’inquiéter.
Abe croisa son regard, avec une faim qui n’avait rien à voir
avec la nourriture.
— Je devrais probablement rester ici et commencer.
— Nous devons tout mettre en place, donc j’ai besoin d’une
liste… et j’aimerais avoir la chance de te demander ton avis
sur Hardwick. Son emploi du temps. Quel genre de patron il
est.
Abraham se tourna vers Rohan, qui se contenta de hausser
les épaules.
— Je suppose que je pourrais manger, accepta finalement
Abe.
Wilder sourit largement, l’excitation se répandant en lui. Son
sourire s’élargit.
— Bien.
S’ asseoir en face de Wilder dans un restaurant qu’il n’aurait
jamais pu se permettre avec son salaire n’était pas la façon
dont il avait prévu de passer la journée. Le maître d’hôtel et
les serveurs avaient tous semblé reconnaître Wilder et
s’étaient empressés de leur montrer une table assez isolée,
vers le fond. De jolis vitraux et de grandes fougères créaient
un sentiment d’isolement dans une salle à manger bondée.
De grandes fenêtres à l’avant offraient à l’espace une
atmosphère lumineuse et aérée.
Avery savait qu’il aurait dû refuser l’invitation de Wilder à la
seconde où elle lui avait été proposée. Il s’en voulait de ne
pas avoir été plus fort. Pourtant, quand le patron vous
invitait à déjeuner, pouvait-on refuser ?
Quand le patron était son alpha, la réponse était plus
compliquée.
— Je vais laisser à votre invité le temps d’examiner le menu
avant de revenir pour votre commande, murmura le serveur
à Wilder, tout en regardant Avery du coin de l’œil.
Une fois qu’ils furent seuls, Avery baissa son menu. Il
aperçut le beau visage de Wilder, et son estomac fit des
sauts périlleux.
— Alors… tu viens souvent ici ?
L’un des sourcils de Wilder se haussa, et un aimable sourire
en coin se dessina sur ses lèvres.
— C’est une réplique de drague ? Je suis assez facile, si
c’est le cas.
Facile ? Il avait été plutôt facile pour le sucer. C’était
puissant de savoir que l’homme en face de lui était prêt
pour un autre round. Alors pourquoi la chaleur inonda-t-elle
ses joues ?
— Non, ça ne l’est pas… mais j’ai remarqué que tout le
monde ici a été attentif dès que tu as franchi la porte.
Wilder haussa les épaules.
— C’est proche du bureau… et j’aime la nourriture.
Il scruta le visage d’Avery, une lueur de convoitise dans les
yeux.
— Encore mieux avec une bonne compagnie.
Avery cacha son visage avec le menu, refusant de laisser
Wilder voir le sourire qu’il ne put contenir.
— Qu…
Il se racla la gorge.
— Que recommandes-tu ?
— Je n’ai jamais mangé un mauvais repas ici jusqu’à
maintenant.
Jusqu’à cet instant, Avery avait ignoré les prix. Il faillit
s’étouffer lorsqu’il scanna le prix d’un plat du menu qui
semblait intrigant.
— Mince… c’est assez cher.
— Commande ce que tu veux.
— J’avais prévu de le faire, répliqua Avery en jetant un coup
d’œil par-dessus le menu. Je pense que tu me le dois.
— Oh ?
— Eh bien, vu que la dernière fois que nous étions seuls
ensemble, je n’ai même pas pu dîner avant le début du
spectacle.
Wilder se pencha en avant, posant ses coudes sur la table.
— Si je me souviens bien, nous n’avons jamais terminé ce
divertissement.
Le visage d’Abraham devint plus rouge encore. Il se
concentra sur le menu.
— Nous n’avons rien fait de mal, chuchota Wilder. J’attends
avec impatience une deuxième tentative.
Avery jeta un coup d’œil par-dessus le bord du menu.
— Tu es mon patron. On ne devrait pas.
— Je peux arranger ça, murmura Wilder en posant un doigt
sur son menu et en le forçant à descendre.
— Tu menaces mon travail ?
Wilder s’adossa à son siège, perplexe. Au lieu de répondre, il
posa sa propre question.
— Pourquoi n’as-tu pas accepté le poste chez Reece &
White ?
Avery baissa le menu en soupirant.
— J’ai déjà répondu à cette question.
— Je ne pense pas avoir eu une réponse franche.
Le serveur s’approcha.
— Vous êtes prêts à commander ?
Avery releva son menu et fit un signe de la main à Wilder.
— Vas-y.
— Je vais prendre comme d’habitude.
— Bien, M. Jaymes, répondit le serveur avant de se
concentrer sur Avery. Et vous, Monsieur ?
— Je vais prendre la spécialité de limande.
— Deux limandes… d’accord. Voulez-vous une salade aussi
?
Avery hocha la tête et choisit également
l’accompagnement. Bientôt, ils furent de nouveau seuls.
Un silence gênant s’installa entre eux.
— J’attends toujours ma réponse, insista Wilder.
Avery joua avec la condensation sur le verre d’eau devant
lui.
— Et comme je l’ai dit… j’ai déjà répondu.
— Tu as refusé un stage que tu souhaitais clairement… pour
pouvoir être plus proche de… Rohan ?
Avery croisa le regard de Wilder.
— Ou était-ce pour pouvoir être plus proche de moi ?
La chaleur satura le visage d’Avery.
— Grands dieux, quel ego !
— D’après ce soupçon de rougeur sur ton visage, je pense
que je suis plus proche de la vérité.
Wilder marqua une courte pause, son regard était écrasant.
— Je sais que je l’envisagerais, si les rôles étaient inversés.
Si je pouvais passer mes journées près de toi, je ferais ce
choix sans hésiter.
Ces mots furent tout ce dont le corps d’Avery eut besoin
pour que le feu brûle en lui. Une goutte de fluide s’écoula de
son corps… et il réalisa l’erreur qu’il avait commise en
sortant seul avec l’homme qui pouvait tout gâcher.
Les narines de Wilder se dilatèrent avant qu’il ne prenne
une profonde inspiration.
Capitule. Avery se leva de sa chaise, cherchant une
échappatoire.
— Abraham ?
Apercevant le signe pour les toilettes, Avery quitta la table
en courant, passant devant les curieux.
Il claqua la porte de la cabine derrière lui, enclencha le
verrou et s’assit sur les toilettes. Avant qu’il ait eu plus de
deux secondes pour respirer, la porte extérieure des
sanitaires s’ouvrit.
— Abraham ? Est-ce que tu vas bien ?
— Oui, répondit Avery, la voix trop aiguë.
— Tu es… tu es sûr ?
— J’ai…
Avery ferma les yeux, l’embarras se transformant en
malaise. Son estomac se contracta. Il posa son front contre
sa paume.
— Je ne me suis pas senti bien aujourd’hui. Toute cette
nervosité à propos de Hardwick, j’en suis sûr.
Wilder resta silencieux pendant un moment.
— Peut-être devrions-nous te ramener chez toi, alors ?
— Oui… oui, s’il te plaît. Donne-moi juste une minute,
d’accord ?
— Bien sûr. Je te retrouve à la table, et je te ramène chez
toi.
Laissé seul, le cœur d’Avery battait follement dans sa
poitrine. De la sueur perlait sur sa nuque et à la racine de
ses cheveux. Comment diable était-il censé travailler à
proximité de son alpha ? Surtout quand son alpha flirtait
avec lui ?
Flirter ? C’était bien au-delà du flirt. C’était une invitation
ouverte.
Une invitation que j’ai envie d’accepter.
Il secoua la tête. Ça ne marchera pas. Je ne peux pas faire
ça.
Qu’est-ce que je suis censé faire ? J’ai accepté d’aider… Je
ne peux pas faire marche arrière maintenant.
Après s’être nettoyé un peu, il retourna à la table, incapable
d’affronter Wilder.
— Je vais leur demander d’emballer nos déjeuners à
emporter. Ma voiture te ramènera chez toi. OK ?
— Je n’ai plus faim, chuchota Avery.
— Tu voudras peut-être manger plus tard, insista Wilder. La
voiture est déjà dehors. Laisse-moi t’aider à sortir.
Une main ferme s’enroula doucement autour de son bras et
le guida vers la porte. Sans cette douce aide, il n’était pas
sûr qu’il aurait été capable de le faire. La honte l’envahit,
son visage était en feu. Il fixa ses pieds, prêt à ce qu’un trou
s’ouvre sous lui et l’avale tout entier.
Qui savait ce que Wilder supposait qu’il s’était passé dans
ces toilettes ? Le simple fait de l’imaginer le rendait de plus
en plus malade. Une fois dehors, il put respirer un peu plus
facilement. Il fut installé sur la banquette arrière de la
même voiture que celle dont il avait vu Wilder sortir au
travail. Se glissant sur le siège, il attendit que Wilder monte.
Au lieu de cela, Wilder plaça une boîte à emporter à côté de
lui.
Avery la fixa pendant une seconde, réalisant la promesse
vide qu’elle représentait. Il voulait se rendre… céder à son
alpha, mais comment le pouvait-il ? Il n’y avait pas d’autre
issue que de continuer.
Wilder s’accroupit pour qu’Avery puisse le voir.
— Je te verrai demain au travail. Monte à l’étage supérieur à
la première heure – si tu vas bien, bien sûr. Sinon, appelle
ton superviseur et appelle Rohan. Il pourra nous le faire
savoir.
Avery leva les yeux vers lui.
— Merci.
L’expression d’inquiétude sur le visage de Wilder lui fit mal
à la poitrine. Il n’y avait pas d’agacement. Pas d’humour
caché. Juste de l’inquiétude pure et simple.
— De rien. Mon nouvel employé vedette ne peut pas être
malade.
Avery lui fit un petit sourire.
— Si ce que j’ai dit… t’a contrarié… ?
Wilder baissa les yeux sur ses mains avant de les relever.
— Je sais que ce qui s’est passé entre nous était irréfléchi…
et peut-être que tu as des regrets. Je veux juste que tu
réalises que ta position chez J&A n’est pas liée à la poursuite
de cette relation. Si tu préfères prendre tes distances… je
peux mettre de la distance entre nous.
Je ne veux rien de tout ça !
— Ce n’est pas ça. Pas du tout.
Avery prit une profonde inspiration, n’étant pas en mesure
de rassurer son alpha sur le fait que les problèmes étaient
entièrement les siens. Il ferma la bouche, son esprit le
rattrapant finalement et lui disant de rester tranquille.
Un petit sourire se dessina sur les lèvres de Wilder.
— D’accord, alors. On te ramène chez toi. Bon
rétablissement, Abraham.
Wilder se redressa et ferma la portière. Après un coup sur le
toit, la limousine s’engagea dans la circulation urbaine.
Il savait que Wilder était son alpha depuis presque quatre
ans… depuis qu’il s’était retrouvé face à face avec lui aux
funérailles de Jamie. À ce moment-là, il avait détesté l’idée
même. Une réaction chimique le rapprochant d’un alpha
grand et stupide. Quand ils avaient été forcés de se
retrouver dans le même espace pendant les fêtes de
famille, Avery avait fait de son mieux pour éviter Wilder.
Pourtant, comme un papillon de nuit vers la flamme, Wilder
l’attirait toujours plus près.
Pendant tout ce temps, il n’avait jamais été seul avec
Wilder… sauf à sa fête de fin d’études et aujourd’hui. Il
voyait une autre facette de l’homme. Plus que ce à quoi il
s’attendait.
Wilder était gentil. Attentionné. Pourtant, il avait su tout cela
par la façon dont l’alpha traitait les autres. Il avait de la
chance.
Avery fixa la boîte de nourriture, en colère contre lui-même
et les réactions stupides de son corps – et comment elles
avaient ruiné une chance d’en savoir plus. Une fois de plus,
les hormones de son corps s’étaient mises en travers de son
chemin.
U n peu plus tard , à son bureau, Wilder prit une autre
bouchée de son déjeuner tout en parcourant quelques
courriels. Son esprit ne s’éloignait pas d’Abraham. Après
une autre demi-heure d’inattention, il appela son assistant.
— Envoyez un panier de rétablissement à Abraham
Norcross. Peut-être de la soupe. Des crackers. Tout ce qu’on
pourrait envoyer à quelqu’un de malade.
— Oui, Monsieur.
— Mon chauffeur l’a ramené chez lui. Il peut livrer le panier.
Je suppose qu’il a l’adresse.
— Oui, Monsieur.
— Et des ballons. Ou des fleurs. Peut-être les deux. Il a dit
qu’il avait des problèmes d’estomac, alors peut-être
quelque chose pour ça.
— Je m’en occupe, Monsieur. Autre chose ?
Ouais, donnez-moi le reste de la journée pour aller le voir.
— Non… c’est tout.
Il reposa le téléphone sur son socle et soupira avant de se
remettre au travail. Espérons qu’il ne mentait pas en disant
que je ne l’avais pas contrarié.
Avec un peu de chance, il reviendra au travail demain.
Cette idée le fit réfléchir. Et si Abraham ne revenait pas ?
Son estomac se retourna.
Il doit revenir.
12
L es yeux d’Avery s’ouvrirent. Des coups incessants
l’avaient réveillé. Fronçant les sourcils, il se leva et
vérifia l’heure. Les coups continuaient, alors il descendit les
escaliers en courant et ouvrit la porte d’entrée.
— Qu’est-ce que c’est ?
Son oncle, Gray, et son frère, Lake, se tenaient à l’entrée,
l’air hagard.
— Tu n’as pas reçu mes textos ? Aucun de mes appels
téléphoniques ? Demanda Gray en faisant irruption à
l’intérieur et en traînant Lake derrière lui.
— Non, répondit Avery en fermant la porte derrière eux. Je
me reposais. J’ai éteint mon téléphone.
— Rohan a dit que tu étais rentré tôt à la maison. Es-tu
malade ? Interrogea Gray en tournant sur lui-même.
Troublé, ses cheveux se hérissaient dans plusieurs
directions.
— Je n’ai pas le temps pour que tu sois malade.
Waouh, sympa.
— Ça va aller. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Les premières chaleurs de Lake sont arrivées, déclara
Gray.
Le regard d’Avery se porta sur Lake, qui ressemblait à ce
qu’il avait ressenti des heures plus tôt dans le restaurant,
attendant que le vide s’ouvre et l’avale tout entier. Les bras
de son frère étaient croisés sur son corps, sa tête était
basse. La sueur perlait sur son front.
Les premières chaleurs étaient une expérience terrible pour
un omega. Heureusement, elles étaient bizarres et
commençaient quelques jours avant la pleine lune, durant
laquelle tous les autres omegas souffraient. Peut-être
s’agissait-il d’une bénédiction de la nature : si un papa
devait faire face à ses propres chaleurs, comment pourrait-il
aider son fils omega à traverser les premières ? Elles
avaient aussi tendance à être plus faibles et plus courtes,
mais pour quelqu’un qui n’y était pas habitué, elles
représentaient quand même un énorme changement.
Il n’y avait pas si longtemps qu’il avait enduré les siennes.
— Oh, Lake… murmura Avery en frottant l’épaule de son
frère.
— N’aie pas pitié de moi, explosa Lake en s’éloignant.
— Je lui ai donné une de mes pilules Heat Repress, mais
c’était la dernière. Je n’en ai pas eu besoin depuis un
moment, alors j’ai négligé d’en avoir en stock. J’aurais dû
être mieux préparé pour ça.
En tant que papa allaitant, Gray ne pouvait pas prendre de
pilules. C’était aussi la raison pour laquelle il était tombé
enceint aussi tôt.
— Tu ne peux pas me donner certaines de tes pilules ?
Demanda Lake. Tu as dit que ça éliminait les chaleurs, non ?
— Pas complètement… mais le Heatex est beaucoup plus
fort que le Heat Repress.
— Tu ne devrais pas donner à ton frère des médicaments
illégaux contre les chaleurs, siffla Gray. J’ai passé un coup
de fil à mon pharmacien pour qu’il recharge mon flacon
jusqu’à ce qu’on puisse l’emmener voir un médecin. Mais je
ne peux pas le récupérer avant demain matin.
— Je ne veux pas avoir de chaleurs. Je veux les
médicaments d’Avery.
— Tu sais ce qui se passera si on te découvre ! Cria Gray.
Non !
— Tu n’es pas mon père, cracha Lake. Tu n’as pas à me dire
ce que je dois faire !
— Lake ! S’offusqua Avery. Il t’a donné un foyer… t’a rendu
tes amis… t’a permis de faire partie de sa famille. Comment
oses-tu ?
Des larmes brûlèrent les yeux de Lake.
— Je suis désolé, oncle Gray. Je ne le pensais pas.
Il se frotta le bras, se serrant plus fort. On aurait dit qu’il
s’enfonçait dans son corps.
— Je ne me sens pas… moi-même.
Gray frotta le dos de Lake.
— Je sais, chéri. Allons te mettre au lit pour que tu puisses
te reposer, OK ?
Gray jeta un regard à Avery dans le dos de Lake, alors qu’ils
passaient devant lui.
Pendant ce temps, Avery alla chercher son flacon de
Heatex. Gray le retrouva rapidement dans la salle de bain.
— Je pensais ce que j’ai dit. Ne lui donne pas ça.
— Et qu’est-ce qu’on est censé faire jusqu’à ce que tu aies
ton renouvellement ? Le laisser souffrir sans rien faire ?
Gray resta silencieux un moment.
— Bien… jusqu’à ce que je puisse aller chercher les autres,
tu utilises les tiens. Mais juste en attendant. Assure-toi de
lui faire comprendre qu’il ne peut pas les utiliser longtemps.
C’est trop dangereux.
— OK, répondit Avery en s’appuyant contre le bord du
lavabo. Je suis désolé qu’il t’ait dit ça. Ce n’était pas bien. Tu
as été aussi bon qu’un père pour lui et Auggie ces dernières
années.
Gray sourit.
— Il y a quelques années, ces paroles auraient été comme
un couteau dans la poitrine. Maintenant ? C’est plus une
piqûre d’abeille. Lui et moi sommes beaucoup plus proches.
Je reconnais qu’il a peur en ce moment. Sous ce
grognement se cache un cœur aimant. Je l’ai vu plein de
fois. Ça aide dans des moments comme celui-ci.
— Au moins, il n’est pas aussi mauvais qu’avant.
— Non, mais maintenant, Auggie vieillit et prend la relève.
Qu’est-ce qui se passe avec tes frères ? Tu n’as jamais été
comme ça quand tu étais adolescent.
— Non, mais j’ai eu nos parents pendant la plupart de mon
adolescence, fit remarquer Avery. Eux ne les ont pas.
Le sourire de Gray s’effaça un peu.
— Non pas que tu n’aies pas été merveilleux avec eux. Nous
t’aimons tous beaucoup.
— Je comprends… mais je réalise aussi que je ne suis pas
votre père ou votre papa. Ils leur manquent. À moi aussi.
Avery sourit avec nostalgie.
— Pareil.
Le silence plana entre eux, ainsi qu’un soupçon de chagrin.
Pour tenter de changer le ton, Avery demanda :
— Est-il possible de sauter l’adolescence de merde avec des
enfants ? Tu pourrais vouloir envisager ça pour les tiens.
— Si seulement, dit Gray avec un sourire, qui s’effaça
rapidement. Alors… lequel d’entre nous va avoir la
discussion avec lui ?
Cette discussion était quelque chose qu’Avery redoutait
depuis des années. Il ne voulait pas expliquer à son frère de
dix-sept ans comment se calmer pendant une chaleur. Il
était presque sûr que le garçon savait comment se
masturber.
— Peut-être que tu devrais ? Suggéra-t-il. Je veux dire… tu
as besoin d’entraînement pour ta propre progéniture. Pas
vrai ?
— Tu crains, chuchota Gray. Et tu m’en dois une. Une
grosse.
— OK. Mais pas les chaleurs d’Auggie, s’il te plaît.
— Oh, tu feras celui-là. Fais-moi confiance.
Avery resta derrière la porte de la chambre de son frère,
écoutant les instructions calmes que son oncle donnait à
Lake pour supporter ses premières chaleurs. Cela
ressemblait tellement à ce que son propre père lui avait dit.
La douleur le poignarda en plein cœur à ce souvenir, et le
besoin de ses parents lui coupa presque le souffle.
— Eh bien, c’était traumatisant, marmonna Gray, une fois à
l’extérieur de la chambre, porte fermée.
— Tu as fait un travail spectaculaire.
Gray soutint son regard.
— Ça n’en avait pas l’air.
— On aurait dit Papa.
Gray caressa la joue d’Avery.
— Merci.
Il laissa retomber sa main en souriant.
— Tu as assez de pilules pour qu’il tienne jusqu’à demain ?
— Oui. J’aurai bientôt besoin d’en racheter, mais j’en ai
assez pour m’occuper de lui ce soir.
— Bien, soupira Gray, visiblement épuisé. Je viendrai dans la
matinée pour rester avec lui. Tu peux aller travailler.
— Tu as assez à faire… Je vais me faire porter pâle.
Gray le dévisagea, la suspicion teintant son expression.
— Tu as quitté le travail tôt et tu ne veux pas y aller demain.
Que s’est-il passé ?
Wilder.
La chaleur inonda son corps, tout son organisme était en
plein chaos. Après le déjeuner malencontreux qu’ils avaient
partagé, Avery n’était pas pressé de retourner au travail.
— Rien.
Gray fouilla son visage, toujours clairement sceptique.
— J’ai cru comprendre que tu enquêtais sur un vol au
dernier étage. Ils ont besoin de toi.
Gray gloussa.
— Le nounou peut garder mes enfants. Considère ça comme
une pause pour moi. J’en ai bien besoin.
— J’ai assez abusé de toi. Je pense que j’ai besoin de passer
du temps avec Lake. C’est moi qui devrais m’occuper de lui.
Peut-être que je devrais prendre le mois de congé dont j’ai
besoin… avoir cette chaleur de sevrage. Mais pourrai-je
prendre soin de lui tout en subissant une chaleur complète
? N’ayant jamais été complètement livré aux chaleurs sans
suppresseurs, il n’était pas sûr de pouvoir faire les deux.
Un coup fut frappé à la porte d’entrée en bas, mettant fin à
ses délibérations.
— Qui diable cela peut-il être ? Grommela Avery avant de
descendre.
En ouvrant la porte, il tomba nez à nez avec une montagne
de… bric-à-brac. Un ours en peluche. Des ballons. Des
fleurs. Un panier surchargé avec dieu seul savait quoi. Le
chauffeur de Wilder tenait tout ça dans ses bras.
— C’est quoi tout ça ?
— M. Jaymes a dit que vous étiez malade et il voulait qu’on
vous livre ceci.
Le chauffeur entra. Il posa une première brassée sur la table
basse avant de déposer l’autre. Il se redressa et regarda
Avery avec insistance.
— Il y a deux bols de soupe au poulet. Des crackers.
D’autres plats légers, ainsi que des médicaments pour les
maux d’estomac et autres.
Le chauffeur tendit les fleurs à Avery.
— Il faudrait peut-être les mettre dans de l’eau.
— Qu’est-ce qui se passe ? S’enquit Gray en arrivant
derrière Avery.
— Une livraison de bon rétablissement de M. Jaymes,
indiqua le chauffeur en tirant sur le bord de sa casquette. Je
ferais mieux de rentrer pour le reconduire chez lui après le
travail.
— Merci, murmura Avery avant que la porte ne se referme,
gêné que son oncle soit là pour assister à ça.
Il fixa la myriade d’objets, stupéfait que Wilder les ait
envoyés.
— M. Jaymes ? Répéta Gray, un sourcil haussé.
— J’ai été malade au déjeuner, et il a dû me renvoyer chez
moi dans sa voiture.
— Tu es allé déjeuner ? Avec lui ? Demanda Gray, les deux
sourcils haussés cette fois.
— Il a dit qu’il avait des questions sur le département de la
comptabilité en relation avec le détournement de fonds.
Aurais-je dû dire non au patron ?
— Et tu es tombé malade ?
— J’avais l’estomac dérangé, grommela-t-il en se penchant
et en sortant la soupe. Ça pourrait être bon pour Lake ce
soir. Je peux filtrer les morceaux de poulet et les nouilles et
lui donner le bouillon.
— Vaughn… ou Wilder ?
— Qu’est-ce que ça peut faire ? Soupira Avery, emportant la
soupe dans la cuisine.
Il la plaça dans le réfrigérateur, se retournant une fois
terminé pour trouver son oncle, qui le regardait fixement.
— Quoi ?
— Tu continues de nier, mais ne crois pas que je ne
remarque pas la façon dont Wilder te regarde. Ou la façon
dont tu le regardes. Tu dois faire attention… ou tu dois
abandonner ces manigances et accepter ce qui doit être.
— C’est un flirt inoffensif. C’est tout.
— Um-hmm. Bien sûr.
— Ce n’est pas mon alpha.
La culpabilité s’abattit sur lui à cause de ce mensonge.
Mordant l’intérieur de sa lèvre, il souhaita que son oncle
laisse tomber.
— Je n’y peux rien s’il est sexy. Il l’est. Tu ne peux pas m’en
vouloir pour ça. Je trouve cet homme attirant.
Gray inclina un peu la tête.
— Umm-hmm.
Un cri retentit d’en haut :
— Avery !
Sauvé par le gong.
— Je ferais mieux d’aller m’occuper de mon frère.
— Évite la conversation… mais on sait tous les deux que ça
pourrait très, très mal finir.
Il marcha jusqu’aux escaliers.
— S’il n’est vraiment pas ton alpha, tu dois rester très, très
loin de lui ! Cria Gray en bas des escaliers.
— Bien sûr, répondit Avery en remontant.
— Je pars. Amusez-vous bien tous les deux.
Avery écouta l’ouverture et la fermeture de la porte,
reconnaissant que son oncle soit parti. Le soulagement
s’installa, le mensonge s’arrêta. Au moins pour un petit
moment.
— Avery !
— J’arrive, j’arrive, marmonna-t-il.
A very observa le flacon de Heatex dans le meuble de la salle
de bain. Ça avait été l’enfer de gérer les grognements et les
pleurnicheries de Lake. Après deux longues et dures
journées, ses propres chaleurs étaient finalement arrivées. Il
avait ignoré le trio de pilules pré-chaleurs, sûr qu’il allait
gérer, mais il s’était réveillé dans la grisaille du petit matin,
enroulé dans une petite boule de besoin. Son corps était en
feu, et l’envie d’être baisé dépassait de loin tout ce qu’il
avait connu.
Des voix murmuraient dans son esprit, l’incitant à chercher
un partenaire.
Se rendre.
Être réclamé.
Une vision de Wilder lui vint à l’esprit, et son corps tout
entier fut secoué de spasmes de désir, son sexe pleura. Un
liquide abondant coula le long de sa cuisse. Après avoir
rampé dans la salle de bains, il se traîna jusqu’au lavabo
pour chercher le flacon qu’il avait laissé dans l’armoire à
pharmacie.
Il n’était pas sûr d’avoir la force de faire face à une chaleur
complète, pas avec la pression supplémentaire de la
première de Lake. Les mots du Professeur Conover
tournaient dans son esprit. Il réalisa qu’il devait faire la
pause le plus tôt possible… mais le timing était mauvais.
J’affronterai la prochaine. Je ne peux pas gérer ses
pleurnicheries et ce qui m’attend en même temps. Il avala
sa première pilule avec une gorgée d’eau du robinet.
Il rampa jusqu’au lit, priant pour que le sommeil l’emporte.
Il le fit, après qu’il s’était masturbé deux fois.
Quand il se réveilla, il était davantage lui-même. Le désir
persistant était encore fort, mais contrôlable. Il se leva et
utilisa la salle de bain avant de commencer sa routine
quotidienne. Alors qu’il se brossait les dents, Lake se faufila
et s’arrêta devant les toilettes. Avery fixa le dos de son frère
dans le miroir, ne sachant pas s’il devait parler ou non. Lake
était un adolescent lunatique dans ses meilleurs jours. Ce
jour-là n’était probablement pas l’un de ses meilleurs. Il
continua à se brosser les dents, optant pour l’attente.
Une fois la chasse d’eau tirée, Lake se retourna pour lui faire
face.
— Je me sens mieux aujourd’hui.
Avery soupira intérieurement, soulagé.
— Je suis heureux de l’entendre.
Peut-être que je n’aurais pas dû prendre cette pilule après
tout. Putain, qu’est-ce que je dis ? Je me débattais.
— Ce n’est pas complètement parti. Je le sens encore un
peu, mais c’est supportable ce matin.
Avery n’était pas sûr de ce qu’il devait dire à son frère… ou
si son commentaire risquait de gâcher la matinée. Les
humeurs de Lake étaient versatiles, au mieux.
— Eh bien, comme ce sont tes premières, ça peut parfois
venir par vagues.
— Génial.
— Ça pourrait ne pas être le cas, précisa Avery. Ça pourrait
être terminé – le pire, en tout cas.
— J’ai préféré le Heatex à ce qu’oncle Gray a apporté. Des
suppresseurs ? Plutôt des limitateurs. Ils nous maintiennent
juste à flot.
— Je sais ce que tu ressens, répondit Avery en fixant son
frère dans le miroir. Mais le Heatex est illégal, et c’était
dangereux de te le donner.
— Je devrais avoir le droit de choisir.
— Absolument, tu devrais, murmura Avery. Nous le devrions
tous.
— Ce n’est pas juste, se lamenta Lake en s’asseyant sur les
toilettes fermées. Ce n’est pas juste que nous soyons traités
comme des meubles. Des réceptacles pour la prochaine
génération. Nous devrions avoir les mêmes droits que les
alphas… être autorisés à être qui nous voulons. Autorisés à
avoir un enfant… ou pas.
Avery se rinça la bouche avant de fermer l’eau et de
recouvrir sa brosse à dents. Il se retourna et s’appuya
contre le meuble de la salle de bain.
— Je suis complètement d’accord.
Lake le fixa un moment, une expression étrange sur le
visage. Avery ne pouvait pas déchiffrer l’émotion… car il
semblait que plusieurs traversaient les traits de
l’adolescent.
— Euh… Je réalise que je ne l’ai jamais dit avant… mais ce
que tu fais est… incroyable.
Avery resta bouche bée. Il était plus habitué à la hargne de
son frère.
— Merci ?
— Je le pense vraiment. Je sais que je t’ai fait beaucoup de
mal au fil des ans… et encore plus ces deux derniers jours.
Je sais aussi que tu as fait ça pour nous… moi et Auggie…
pour qu’on survive dans ce monde. Je ne t’ai jamais
remercié pour ça.
Une pointe de honte transperça Avery.
— Honnêtement ? Je ne suis pas un saint. Je l’ai fait autant
pour moi que pour vous, les gars.
Lake l’étudia.
— Je voulais prouver que je pouvais être plus que ce que
l’on attendait de moi. Que j’étais capable d’utiliser mon
cerveau et d’offrir quelque chose de plus qu’un utérus.
— Je veux faire la même chose. Je ne peux pas vivre comme
ça, Avery. Je veux entrer dans le monde et vivre ma vie. Je
ne veux pas d’enfants… Je veux juste être moi. Pourquoi
c’est si mal ?
— J’aimerais que tu puisses, Lake.
— Je le peux. Je peux faire la même chose que toi. Acheter
de la drogue, me couper les cheveux. Aller à l’université…
mes notes ne seront peut-être pas aussi bonnes que les
tiennes, mais elles ne sont pas mauvaises. Si je m’y mets
vraiment, je pourrais faire encore mieux.
— Alors tu admets enfin que tu t’es relâché ?
— Quel est l’intérêt de faire des efforts quand ça ne mène à
rien ? Se moqua Lake.
Avery soutint le regard avide de son frère. Lake avait raison.
Il n’y avait pas de raison pour qu’un omega essaie plus fort.
— Alors ? Que penses-tu du fait que je suive tes traces ?
Le mot « non » était sur le bout de la langue d’Avery. Le
danger que Lake courrait le terrifiait… surtout si l’on ajoutait
la grande bouche de son frère. Il n’y avait aucun moyen
pour que Lake reste sous le radar comme il l’avait fait.
Pourtant, comment pouvait-il refuser à son frère la même
chose que ce qu’il cherchait ?
Il ne le pouvait pas.
— Mon instinct me crie de te dire non, mais je n’ai pas le
droit de faire ça. Tu comprends les dangers, même si je ne
suis pas sûr que tu en saisisses vraiment le poids.
Est-ce qu’Avery comprenait vraiment leur poids ? Il n’en
était pas sûr. Il avait passé des années à vivre dans une
bulle, sûr de ne jamais se faire prendre. Sûr que personne
ne le découvrirait jamais.
— Ils pourraient m’envoyer en prison. Me forcer à porter des
bébés qu’ils vendront au plus offrant.
— L’adoption. Ce n’est pas une vente aux enchères.
— Quelle est la différence ? Demanda Lake. Nous savons
tous que ceux qui peuvent payer le plus auront finalement
le bébé. C’est un système foireux.
Son frère avait raison.
— C’est mal, sur toute la ligne, soupira Lake.
— C’est vrai.
— Le seul chemin est celui que tu as emprunté.
Avery croisa le regard de Lake, sachant que son frère avait
raison.
— Une fois que tu seras légalement un adulte. Pas avant.
— Un an ? Tu me ferais souffrir une année entière ?
— Je suis sûr qu’oncle Gray a déjà contacté ton médecin
pour prendre ton premier rendez-vous après les chaleurs.
Les dés sont déjà jetés.
— Ou peut-être qu’il ne l’a pas fait. Si je peux utiliser le
Heatex, je peux rester dans le QF et prétendre que je ne les
ai pas encore eues. Personne ne le saurait.
— Tu ne crois pas que les gens ont déjà les yeux rivés sur
toi, parce que tu ne les as pas encore eues ? Tu as dix-sept
ans. Un déclenchement tardif. Si l’école constate que tu n’as
pas de chaleurs bientôt, ils pourraient le signaler. Alors le
gouvernement pourrait te faire passer des tests médicaux…
et ils découvriraient qu’elles ont commencé. Il y aurait des
questions… et ils pourraient comprendre ce que j’ai fait.
— Donc… en d’autres termes… je dois souffrir… pour te
garder en sécurité ?
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
— Si, souffla Lake en se levant. Tu me dis toujours que je
suis égoïste. Qui est l’égoïste maintenant ?
— Lake.
— Je dois tout quitter. Quitter le Quartier Famille pour
revenir dans cette prison. Pour qui sait combien de temps ?
Plus d’école. Plus d’amis. Plus de vie.
— Je suppose que la plupart de tes amis ont déjà eu leurs
chaleurs et sont ici. Peut-être que tu les retrouveras et que
vous passerez du temps ensemble.
— La plupart de mes amis sont des betas. Je ne traîne pas
avec d’autres omegas. Les omegas de mon âge… tout ce
dont ils parlent, c’est de trouver leur alpha ou d’aller
patienter dans le QO. Ils ont subi un tel lavage de cerveau.
Je déteste ça. Putain, ça craint !
Lake recula et sortit de la salle de bain, sa longue tresse
volant derrière lui. Quelques instants plus tard, Avery
entendit la porte de la chambre du garçon se fermer. Une
musique forte résonna quelques secondes plus tard. Avery
baissa la tête, ne sachant pas comment il aurait pu mieux
gérer la situation, mais il n’eut pas le temps de réfléchir. Son
téléphone sonna depuis sa chambre.
Il traversa le couloir et le récupéra. C’était un numéro qu’il
ne reconnaissait pas.
— Allô ?
— Abraham ?
Avery ferma les yeux, reconnaissant la voix de Wilder.
— Oui.
— J’étais inquiet. J’ai pensé t’appeler quand j’ai vu que tu
n’étais pas encore revenu aujourd’hui.
— J’ai appelé le bureau et expliqué que mon frère était
malade.
— Oui… on me l’a dit… mais…
Avery garda le silence, attendant la suite du commentaire
de Wilder.
— Mais ?
— J’ai eu peur de…
Wilder toussota.
— J’aimerais que cette enquête commence le plus tôt
possible. Si tu ne veux pas en faire partie, je contacterai
Reece & White.
Avery voulait en faire partie. La comptabilité juridique était
exaltante. C’était tout à fait sa tasse de thé.
Bien que travailler côte à côte avec Wilder était intimidant.
Pourtant, le travail était tentant.
— Je reviendrai… mardi.
— On ne peut pas attendre aussi longtemps, contra Wilder.
Ça n’a que trop tardé.
Mardi n’était plus que dans quelques jours. Après ses
chaleurs, quand il pourrait réfléchir correctement.
— Pas d’inquiétude… si tu ne penses pas être à la hauteur.
Nous pouvons faire appel à un expert-comptable.
— Je le suis ! Je suis prêt à le faire ! S’exclama Avery en
attrapant son flacon d’Heatex dans l’armoire et en vérifiant
le nombre de pilules. Je le suis… donne-moi un peu de
temps pour trouver quelqu’un pour surveiller mon frère, et
je serai là dans l’après-midi.
— Bien, murmura Wilder. Fais-moi un rapport directement à
ton arrivée.
Avery mit fin à l’appel et laissa tomber un comprimé de
Heatex dans sa paume. Après avoir avalé le comprimé
supplémentaire, il rangea le flacon dans sa poche, sachant
que la journée allait être dure.
W ilder reposa le téléphone dans son support, un sourire sur
le visage. Il s’effaça un peu lorsqu’il réfléchit au dernier
commentaire d’Abraham. Il avait supposé que l’histoire du
frère malade avait pour but de mettre de la distance entre
eux, mais il avait des doutes. S’il avait forcé un employé à
s’éloigner d’un parent malade, il se sentirait mal. Il attrapa
le téléphone, se remettant en question.
Au lieu d’appeler Abraham, il contacta Gray.
— Wilder, quel plaisir d’avoir de tes nouvelles !
— De même.
— Que me vaut le plaisir de ton appel ?
— J’ai cru comprendre qu’un de tes neveux n’allait pas bien
? Je voulais juste vérifier si c’était quelque chose de
sérieux ?
— Oh ? Souffla Gray en prenant des précautions.
— Le frère d’Abraham ? Je n’ai pas demandé lequel.
— Oh oui, murmura Gray. Lake n’est pas en forme, mais ça
devrait aller mieux dans quelques jours.
— Ah, maintenant, je me sens mal. J’ai obligé Abraham à
venir au travail.
— Ne te sens pas mal. Abe m’a déjà envoyé un message,
me demandant si je pouvais venir et rester avec Lake pour
l’après-midi. Mon nounou est là pour mes petits, et j’y vais
dans un instant.
— Je ne veux pas te créer des problèmes. Je sais que les
garçons ont besoin de toi.
Sans oublier que Gray devenait plus gros de jour en jour.
— Ne t’avise pas, grogna Gray. J’ai une pause pour l’après-
midi et je peux m’éloigner d’une maison pleine d’enfants
pendant quelques heures. J’en ai besoin avant de devenir
fou.
— Hé, tu voulais des bébés.
— Je les voulais. Et je les veux encore. Mais on a tous besoin
d’une pause de temps en temps avant de perdre la tête. Je
serai un meilleur père quand je reviendrai reposé.
Wilder gloussa.
— Eh bien, je ne peux pas t’enlever ça, n’est-ce pas ?
— Non, tu ne peux pas.
Il pouvait entendre Gray sourire à travers le téléphone.
— Et si tu croises mon mari, peux-tu lui dire de m’appeler ?
J’ai essayé à son bureau et je ne l’ai pas eu… et son
téléphone tombe directement sur la messagerie vocale.
— Bien sûr. Fais un gros câlin à mes neveux de la part de
leur onc’ Wile avant de partir.
— Je le ferai. Passe un bon après-midi, Wilder.
— Toi aussi, répondit Wilder avant de raccrocher.
Il retourna à son travail, heureux de ne pas avoir tout gâché,
mais il eut du mal à se concentrer en sachant qu’Abraham
était en chemin. Quelques heures improductives
s’écoulèrent avant qu’on ne frappe à sa porte.
En levant les yeux, il vit Abraham dans l’embrasure de la
porte.
Le visage du beta était rouge. Était-ce parce qu’il avait été
pressé d’arriver ou parce qu’il le revoyait ?
— Je suis content que tu sois là, dit Wilder en se levant. J’ai
demandé à mon assistant d’aménager la petite salle de
conférence voisine avec tout ce dont tu pourrais avoir
besoin.
Il fit le tour du bureau et se rapprocha d’Abe.
— Laisse-moi te montrer ce que nous avons.
Quand Wilder s’approcha, Abe recula, comme s’il avait peur
d’être touché. Wilder ignora le geste et franchit la porte.
Jetant un regard par-dessus son épaule, il fit signe à
Abraham de le suivre.
— Je leur ai demandé d’installer un ordinateur portable
connecté au réseau avec accès aux fichiers numérisés, ainsi
que quelques fournitures de bureau de base.
Il ouvrit la porte de la salle de conférence et invita Abe à
entrer.
— Y a-t-il autre chose dont tu pourrais avoir besoin ?
— Un autre portable ou ordinateur non connecté au réseau,
pour commencer, répondit Abe en fouillant dans les
fournitures. Une calculatrice. Quelques surligneurs
supplémentaires dans d’autres couleurs. Ahh…
— Un autre ordinateur portable ?
Abe marqua une pause en le dévisageant.
— Un endroit pour stocker les données, qui ne soit pas en
réseau. Nous ne voulons pas que quelqu’un, en particulier la
personne qui fait ça, en ait vent et espionne – ou efface
tout. Si nous avons toutes les données incriminantes loin du
réseau, c’est plus sûr.
Il désigna l’ordinateur portable.
— J’ai besoin de ça aussi, pour accéder aux données
numérisées et à toute autre information sur les livres de
comptes. J’aurai besoin d’un accès complet aux données
comptables.
— Je vais appeler le service informatique et obtenir
l’ordinateur portable – et demander à Vaughn de venir
t’accorder un accès complet. Pour tout le reste, donne une
liste à mon assistant et je lui dirai de s’assurer que ça
arrive.
— Je vais passer la journée à m’installer et à faire des
recherches préliminaires pour les dossiers, réfléchit Abe.
Une imprimante personnelle serait préférable, aussi. Des
copies papier des factures en question seraient intelligentes
à avoir pendant mes recherches. Quelque chose que nous
pourrons donner aux enquêteurs de la Garde ou à la PSA
une fois que nous aurons tout rassemblé. Si j’utilise une
imprimante partagée, quelqu’un pourrait voir les choses
exposées au grand jour et parler. La rumeur pourrait se
répandre.
— Je vais l’ajouter à la liste de l’informatique.
— Merci, murmura Abe.
— Rien d’autre ? Demanda Wilder, impressionné par l’air de
confiance d’Abe et ce qui semblait être une compréhension
claire de ce qu’il entreprenait.
C’était impressionnant.
— C’est déjà bien pour commencer.
Wilder hocha la tête. Il savait qu’il était probablement
préférable de partir et de permettre au beta de commencer,
mais il ne pouvait pas s’en aller. Pas sans dire…
— L’autre jour…
— Il ne s’est rien passé. Il n’y a rien à dire.
Wilder hocha la tête.
— OK.
Pourtant, il y avait tellement de choses dont il voulait parler.
— Je vais te laisser, alors.
Abe s’assit sans un mot de plus et se mit au travail.
Wilder recula lentement, le regardant…
Je le veux.
A very se plongea dans les comptes, faisant de son mieux
pour ignorer le fait que seule une plaque de verre se
trouvait entre lui et Wilder. S’il jetait un coup d’œil derrière
lui, il sentait qu’il verrait l’alpha le fixer. Épiant chacun de
ses mouvements. Il sentait le poids et la chaleur de ce
regard, son corps dans les affres de la chaleur.
Eh bien, dans les affres d’une chaleur atténuée par le
Heatex.
Le Heatex de moins en moins efficace.
La pilule supplémentaire semblait aider. Il n’avait pas eu
une seule goutte de fluide de toute la journée, ce qui était
bon signe. Il avait déjà vérifié sa réserve et il en avait assez
pour doubler les doses durant toute sa période de chaleurs –
mais il ne pourrait pas le faire longtemps. Il doutait que le
pharmacien soit disposé à doubler ses commandes.
Il alla donc jusqu’au bout, ignorant les alphas environnants –
un alpha en particulier. Il se concentra sur le travail à
accomplir, une tâche qu’il appréciait. Il passa l’après-midi à
fouiller dans les anciennes factures du système, mais il
remarqua que certaines semblaient manquer. En recoupant
les anciens fichiers de comptabilité, il comprit qu’il y avait
plus. Où étaient passées les factures ?
Chercher dans les anciennes lignes de crédit allait prendre
beaucoup de temps. Et il devait se demander si cette
entreprise était la seule que leur escroc utilisait comme
bouclier. Il devait vérifier vendeur par vendeur – et la
société en avait des centaines – pour confirmer qu’ils
étaient tous légitimes.
Cela semblait être le meilleur endroit pour commencer,
alors qu’il attendait que le service informatique apporte le
deuxième ordinateur portable et l’imprimante. Après avoir
récupéré la liste complète des fournisseurs, il commença à
faire des recherches l’un après l’autre, pour s’assurer qu’il
s’agissait d’entreprises légitimes et que les services ou les
produits étaient authentiques.
Une enquête complète prendrait des semaines.
Si ce n’était pas des mois.
La culpabilité s’abattit sur lui… à l’idée d’avoir perdu des
jours à la maison avec Lake. Bien sûr, son frère avait eu
besoin de soins, mais s’il était honnête, il avait utilisé les
chaleurs de Lake comme un moyen de ne pas affronter
Wilder pendant quelques jours. Gray aurait été disponible
pour l’aider pendant tout ce temps, ce qui lui aurait permis
d’aller travailler.
Ce que son oncle lui avait rappelé à plusieurs reprises.
Se concentrant sur la tâche à accomplir, il ignora la
culpabilité et la honte. Il était dans son élément et il ferait
mieux d’en profiter. Juste avant la fin de la journée de
travail, le service informatique apporta finalement le
matériel demandé. Il était prêt pour le lendemain. Comme il
était arrivé en retard, il avala quelques pilules de plus et
resta après la fermeture, configurant des dossiers sur
l’ordinateur portable sans réseau afin d’avoir des espaces
pour sauvegarder les preuves.
Le soleil descendait dans le ciel. Après des heures passées
sur la même chaise, il se leva, étirant son corps endolori.
D’un coup d’œil par-dessus son épaule, il remarqua que
Wilder le fixait.
Il effleura son visage, chaud sous le bout de ses doigts.
Avery sourit nerveusement avant de se détourner de Wilder
et de la menace que l’alpha représentait dans son état. Son
ventre se contracta, un gémissement s’élevant sans
prévenir. D’une manière ou d’une autre, il parvint à le
réprimer, mais il ne put retenir la perle de fluide qui coula
entre ses fesses.
Un grondement audible retentit, et Avery se retourna pour
voir Wilder le fixer plus intensément. Les paupières lourdes,
le désir apparent. Avery croisa le regard de l’alpha, et une
autre contraction lui fit serrer les dents. Rapidement, il
éteignit les deux ordinateurs portables. Il ramassa son sac
et sa veste légère et courut vers la porte de la salle de
conférence.
Alors qu’il appuyait sur le bouton de l’ascenseur, il sentit
quelqu’un derrière lui.
Wilder resta en retrait… tout en continuant à dominer Avery
de manière imposante. Il était clair que l’alpha était affecté.
À quel point, Avery ne le savait pas.
— Comment ça s’est passé aujourd’hui ? Demanda Wilder,
la voix rauque et les yeux brillants de désir.
— C’est juste un début, lâcha Avery.
Il regardait n’importe où sauf vers l’homme imposant et
viril… qui sentait oooooh si bon. Inhalant l’odeur de l’alpha,
il sentit une autre goutte.
Il fouilla dans le sac, cherchant le flacon de Heatex. Il
récupéra deux pilules et les jeta dans sa bouche. En
mâchant, il grimaça, le goût était horrible. Heureusement,
cela l’aida à détourner son attention de Wilder.
Pendant quelques secondes.
Assez longtemps pour que l’ascenseur sonne et lui offre sa
liberté. Il se glissa dedans, ajoutant plus d’espace entre lui
et l’alpha.
— Je dois y aller. Mon frère…
Il prit une inspiration étranglée.
— Je serai de retour. Demain matin.
Il appuya sur le bouton « fermeture porte » de l’ascenseur à
la seconde où Wilder faisait un pas en avant.
— Au revoir.
La porte se referma avant que Wilder puisse s’approcher.
Un soupir de soulagement s’échappa de ses lèvres.
Son téléphone sonna, alors qu’il descendait.
— Mon chauffeur t’attend. Il te ramènera chez toi, l’informa
Wilder, la voix douce comme de la soie.
Avery ferma les yeux, son utérus se contractant plus fort.
— Le… tramway fonctionne toujours, bafouilla-t-il, bien que
l’idée d’un retour rapide à la maison lui paraisse meilleure.
— Ton frère est malade, et tu as travaillé tard. Utilise ma
voiture. Tu rentreras plus vite à la maison.
— OK, chuchota Avery. Merci.
— De rien, murmura Wilder. Oh… et Abe ?
— Oui ?
— Tu n’as pas à avoir peur de moi.
— Je n’ai pas peur, mentit Avery.
Ce n’était pas qu’il avait peur de Wilder. Il avait peur de ce
qu’il ferait s’il restait seul avec lui trop longtemps dans son
état. Il avait peur de ce que Wilder pourrait voir.
Il avait peur de tout perdre.
— Tu avais l’air effrayé à l’instant.
— Je ne l’étais pas. Je suis juste… fatigué.
C’était la vérité. Ses chaleurs le laissaient déjà épuisé. Avec
tout le reste sur les bras ? Ramper dans le lit serait une
bénédiction.
Dommage qu’il ne puisse imaginer ce lit qu’avec Wilder
dedans.
— J’aimerais que nous soyons amis, dit Wilder. De bons
amis.
Un frisson parcourut Avery aux implications de la voix de
Wilder.
— Nous le sommes.
— Ah oui ?
— Oui, siffla Avery.
Il ferma les yeux, tellement prêt à tomber à genoux et à le
supplier de venir dans son lit.
— Bien, gloussa Wilder, la chaleur de ce son grondant à
travers Avery. Je suis content qu’on soit amis. J’espère qu’on
pourra encore se rapprocher.
Moi aussi.
— Bonne nuit, Wilder.
— Bonne nuit, dit l’alpha, sa voix profonde et rauque.
Plus de fluide échappa à Avery. Heureusement, il était seul
dans la cabine d’ascenseur. Il atteignit le rez-de-chaussée,
et la cabine s’ouvrit sur un hall parfaitement vide, à
l’exception du seul agent de sécurité en service.
Le jeune beta adressa un signe de tête à Avery et reporta
son attention sur les écrans de sécurité derrière le bureau.
Avery sortit dans la fraîcheur de la soirée, heureux de voir
que le chauffeur de Wilder attendait avec la portière
ouverte.
— Prêt à rentrer chez vous, M. Norcross ?
— En effet, oui.
P ortant un verre de whisky à ses lèvres, Wilder observa
Abraham entrer dans sa voiture. Il n’avait plus envie
d’essayer de comprendre l’étrange attirance qu’il éprouvait
pour le beta. C’était comme ça, tout simplement. Toutes les
relations ne rentraient pas dans des cases pratiques que les
gens pouvaient facilement étiqueter. Il avait entendu des
histoires d’alphas aimant d’autres alphas… de betas vivant
toute leur vie avec un omega ou un alpha dans un bonheur
béat. Les gens parlaient rarement des relations en dehors
de la norme de la société polie.
Peut-être était-il l’une de ces raretés. Il avait toujours été
une sorte d’outsider dans sa propre famille, alors peut-être
que c’était simplement dans sa nature d’être différent.
Être différent n’était pas toujours une mauvaise chose,
n’est-ce pas ?
Il prit une autre gorgée de whisky, le laissant brûler sa gorge
et faire taire la voix qui lui hurlait de le suivre. De se glisser
dans son lit et de lui faire l’amour toute la nuit. De se
réveiller aux côtés d’Abe le matin, de le serrer fort et de ne
jamais le lâcher.
Ne jamais, jamais le lâcher.
13
—C omment te sens-tu ce matin ? Demanda Avery à
son frère quand il entra dans la cuisine le jour
suivant.
La nuit précédente avait été un enfer pour Avery, une nuit
passée à se tourner et se retourner dans son lit entre deux
épisodes de masturbation pour mettre fin au besoin
impérieux qui l’assaillait. Au matin, il avait refusé d’être
asservi par le besoin. Il avait avalé trois pilules de Heatex,
déterminé à passer la journée indemne. Il savait qu’il
poussait sa chance, mais il se promettait de faire cette
pause à la prochaine chaleur.
Juste quelques jours de plus.
— Mieux, répondit Lake, sans lever les yeux de son bol de
céréales.
— Si tu manges, c’est un bon signe que tout est peut-être
fini.
Si seulement c’était vrai. On était vendredi… donc il n’avait
plus qu’un dernier jour de travail avant de pouvoir souffrir
chez lui dans une paix relative.
— Ouais, marmonna Lake.
Avery se prépara une tasse de café, ayant besoin de caféine
après une nuit agitée. Avant qu’il n’ait fini, Gray déboula par
la porte de derrière.
— Comment vont mes garçons aujourd’hui ?
— Bien, répondirent-ils à l’unisson.
Gray s’arrêta à quelques centimètres d’Avery et murmura :
— Tu es sûr que tu dois y aller aujourd’hui ?
— Je ne peux pas m’absenter. Pas maintenant.
Gray se retourna, faisant face à la fenêtre et tournant le dos
à Lake. Il étala ses mains sur le bord de l’évier.
— Tu avais mauvaise mine quand tu es rentré hier soir. Je
sais que tu as tes pilules, mais une chaleur est une chaleur.
Je crains qu’elle ne t’épuise. Les pilules ne semblent pas
fonctionner aussi bien qu’avant.
Avery ignora les mots de son oncle, choqué que sa lutte ait
été remarquée. Il ramassa le flacon de Heatex et le secoua.
— J’en ai plein. J’en ai pris en plus.
— Alors j’ai raison ? Ils ne font plus effet ?
Avery soupira, jetant le flacon sur le dessus de son sac.
— J’ai tout sous contrôle.
— Je ne pense pas, non, soupira Gray.
Il jeta un regard à Lake avant de se tourner de nouveau vers
Avery.
— Peut-on discuter en privé une seconde ?
Avery hocha la tête avant de suivre son oncle dans le hall
d’entrée.
— Tu joues un jeu dangereux, Avery. Un faux mouvement, et
tout ça se termine.
— Je sais, mais je dois y aller. Je suis encore nouveau là-bas,
et j’ai déjà pris deux jours et demi de congé pour m’occuper
de Lake.
— Ce que je pouvais faire. Si tu n’étais pas resté à la maison
à ce moment-là, tu pourrais y rester maintenant. Tu aurais
dû m’écouter, mais, par tous les dieux, ne fais pas ça.
— Gray… Je sais que tu veux seulement me protéger et je
t’aime pour ça, mais, s’il te plaît, je suis un adulte et j’ai les
choses en main.
— J’espère bien. Pour notre bien à tous.
Gray tendit la main et caressa la joue d’Avery.
— Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.
— De quoi tu parles ? Tu as pratiquement endossé toutes
mes responsabilités ces jours-ci. Tu es incroyable.
— J’ai perdu ton papa, souffla-t-il, des larmes brillant dans
ses yeux. J’ai perdu…
Il fit une pause, les larmes perlant sur ses cils.
— J’ai enduré trop de pertes pour une seule vie. Je n’en veux
plus. Cette famille restera intacte, contre vents et marées.
Tu m’entends, Avery ? Contre vents et marées.
— Ouais… Je t’entends.
— Ne laisse pas ton orgueil mettre cela en danger.
— Mon orgueil ?
— Tu veux sauver la face. Faire tes preuves. Parfois, on doit
admettre qu’on a une faiblesse. Tu as le droit de ralentir.
Avery réfléchit aux mots de Gray, sachant qu’il y avait du
vrai dedans. Il réalisait qu’il devrait probablement ne pas y
aller ce jour-là… mais il ne voulait pas non plus mettre en
danger le travail qu’il avait. Surtout avec l’enquête en cours.
— Je vais voir si je peux commencer à faire une partie de
mon travail à la maison. Pour la prochaine chaleur. Je dirai à
Wilder que le cycle de Lake a commencé… et que je devrai
être à la maison pour l’aider. Tu auras bientôt un nouveau
bébé et tu ne pourras pas être ici avec lui. Peut-être que je
peux utiliser ça comme excuse.
— Et aujourd’hui ?
— Je prends des pilules supplémentaires. Ça va aller. Je te le
jure.
Gray secoua la tête.
— Je ne peux que faire confiance au fait que tu connais ton
corps et tes limites. Promets-moi juste que si quelque chose
arrive, tu appelleras Rohan pour t’aider. S’il te plaît.
— Je l’ai appelé la dernière fois que j’ai dû lutter.
— Je sais. Et je suis heureux que tu l’aies fait.
Gray sourit pensivement.
— Sois prudent.
— Je le serai.
Il se pencha et déposa un doux baiser sur la joue de son
oncle avant de retourner à la cuisine pour récupérer son
sac. Jetant un coup d’œil à Lake, il soupira.
— Vas-y doucement avec oncle Gray aujourd’hui, hein ?
— Je le fais toujours, répondit Lake.
— Bien sûr, dit Avery avant de jeter son sac à dos sur une
épaule. Je te verrai après le travail.
— Il n’est pas un peu tôt ? Demanda Gray en s’efforçant
d’installer son corps très enceint sur le tabouret à côté de
Lake.
— Je veux commencer tôt après avoir manqué plusieurs
jours, répliqua Avery.
Et avoir du temps avant que Wilder n’arrive pour que je
puisse me concentrer.
— Au revoir, répondit Lake en lui faisant signe avec sa
cuillère à céréales.
— Bye, répéta Avery. Amusez-vous bien aujourd’hui.
— Nous le ferons, assura Gray en frottant l’épaule de Lake.
Lake n’ajouta rien, il fourra juste une autre cuillère entre ses
lèvres. Avery n’était pas sûr que sa moue s’arrête de sitôt.
Son frère était le roi de la rancune.
Avery partit, déterminé à trouver un moyen de maintenir sa
situation précaire. Il prit le tramway pour se rendre au
travail, presque vide à cette heure matinale. Les rues
étaient clairsemées, peu d’employés de bureau se rendant
au travail à cette heure. Il passa la sécurité avec facilité et
entra dans un ascenseur. Juste avant que les portes ne se
ferment, une large main les en empêcha.
Gus Hardwick se tenait entre les portes ouvertes. Son large
visage était encore plus rouge que d’habitude. Ses yeux
encore plus durs.
— Norcross. On commence tôt au dernier étage, hmm ?
— Oui, Monsieur.
M. Hardwick entra dans la cabine et se tourna vers l’avant.
— Alors… qu’est-ce que Jaymes vous fait faire à l’étage ?
— Un projet spécial, répondit-il, comme on le lui avait
demandé.
— Je suis votre patron. Vous pouvez m’en parler. J’ai été mis
au courant.
Non, certainement pas.
— On m’a dit que ce n’était que pour les yeux et les oreilles
de Vaughn Jaymes. Je ne voudrais pas avoir d’ennuis.
— Vous croyez vraiment qu’ils vous retireraient de mon
service, si je ne faisais pas partie de tout ça ? C’est moi qui
ai proposé votre nom.
Avery déglutit bruyamment, à court de moyens pour dire
non. Joue juste l’imbécile.
— Je suis sûr que ce serait mieux de parler à M. Jaymes. Je
fais juste de la saisie de données, vraiment. Rien de très
spécial. Je ne sais pas vraiment de quoi il s’agit. Ça n’a pas
beaucoup de sens pour moi.
— Ah, souffla Hardwick en souriant. Il cache son jeu, hmm ?
— Oui, on dirait bien. Je ne sais même pas ce qu’il a en tête.
— Eh bien, vous êtes un bleu. C’est logique, railla Hardwick.
L’ascenseur s’arrêta à l’étage du département des finances.
M. Hardwick se retourna pour fixer Avery, juste à l’extérieur
de la cabine.
— Si vous avez du mal et que vous ne comprenez pas, vous
pouvez toujours me les apporter, si Vaughn est trop occupé.
Bon sang, ce garçon a été formé sous mes ordres, quand il a
commencé à gravir les échelons ici. J’en sais probablement
plus sur ce que tu fais que lui.
— Je m’en souviendrai, mentit Avery en forçant un sourire.
— Faites donc ça, dit Hardwick, alors que les portes se
refermaient.
E n montant seul dans l’ascenseur, Wilder se passa une main
dans les cheveux et bâilla. Il avait passé une nuit
épouvantable à rêver d’Abraham. Il s’était tourné et
retourné, incapable de fermer les yeux. Au lieu de rester
éveillé et de fixer le plafond, il s’était levé et s’était préparé
à aller travailler. Se lever tôt faisait partie de sa routine.
En passant devant la salle de conférence, il remarqua
qu’Abraham y était déjà. Jetant un coup d’œil à sa montre, il
fronça les sourcils. Il était à peine sept heures et demie. Il
frappa à la porte et l’entrebâilla.
— Bonjour.
Abraham jeta un coup d’œil dans sa direction, sans toutefois
lui accorder un regard franc.
— Bonjour.
— Heureux de te voir ici de bonne heure.
Surtout après la nuit dernière.
— Je voulais prendre de l’avance, répondit Abe en reportant
son attention sur l’ordinateur portable. Comme tu l’as dit, tu
voudrais lancer cette enquête le plus tôt possible.
— J’apprécie, murmura Wilder.
Un silence pesant plana dans l’air, tandis qu’il s’attardait, ne
sachant pas quoi dire d’autre.
J’ai rêvé de toi la nuit dernière.
J’étais dans tes bras.
Je t’ai aimé.
Toute la nuit.
— Je suppose que je devrais m’y mettre aussi, dit-il à la
place.
— Oui.
En entrant dans son bureau, Wilder jeta un coup d’œil au
beau beta par la vitre, sachant qu’il devait se ressaisir. La
réunion du Green Trust était imminente, et il avait une tonne
d’autres projets sur le feu. Vaughn était le directeur
financier et devait superviser l’enquête, pas lui.
Pourtant, il lui était impossible de ne pas s’impliquer.
Il jeta un dernier regard à Abraham, réalisant que ce ne
serait pas le dernier ce jour-là.
P lus tard ce jour - là , un besoin pressant secoua Avery et le
poussa à se précipiter sur son flacon de pilules. En
l’ouvrant… il n’en trouva que trois. Trois. Plus tôt dans la
matinée, il était à moitié plein ou plus. Il y avait beaucoup
de pilules. Il ouvrit son sac, cherchant dans son contenu.
Étaient-elles tombées ? Non… il n’y avait rien ! Où étaient-
elles passées ?
Il se rappela les avoir montrées à son oncle et les avoir
jetées sur le dessus de son sac avant qu’ils ne se rendent
dans l’entrée pour parler en privé.
Non… oh non.
Lake.
Son frère les avait-il prises ?
Une autre contraction le fit presque gémir. Il goba deux des
trois pilules qu’il avait prévu de prendre et les fit passer
avec la bouteille d’eau à côté de lui. Dès qu’elles furent
avalées, il attrapa son téléphone et appela chez lui.
Gray répondit.
— Allô ?
— Où est Lake ?
— Il dort.
— Je pense qu’il a pris une poignée de mes pilules Heatex.
Le flacon est presque vide.
— Oh merde… que veux-tu que je fasse ?
Que pouvait faire son oncle ? Ce n’était pas comme si son
frère allait avouer et le pharmacien avec lequel le
professeur Conover l’avait mis en contact ne donnerait les
pilules qu’à Avery.
— Rien pour le moment. Je vais appeler le pharmacien et
voir s’il peut me préparer un autre flacon en début de
soirée. Je suis arrivé tôt, j’espère pouvoir partir un peu plus
tôt pour aller le chercher.
— En as-tu assez pour passer la journée ? Je peux t’apporter
un peu des miennes… ou harceler Lake jusqu’à ce qu’il me
rende les tiennes.
— Je viens de prendre ma dose de l’après-midi. Je n’en aurai
pas besoin avant un moment… et il me reste un comprimé,
juste au cas où.
— Tu es sûr que ça ira ?
— Je ne veux pas que tu viennes ici dans ton état. Reste à la
maison. Repose-toi. Je tuerai mon frère quand je rentrerai ce
soir.
Après leurs adieux, Avery raccrocha et contacta son
sympathique pharmacien. Amical comme une vipère, en
réalité. Un technicien répondit en premier.
— Pharmacie Gatling.
— Puis-je parler au pharmacien ?
— Il est occupé avec un autre appel.
— Je patiente, déclara Avery.
Il continua à trier les données, alors qu’une affreuse
musique était diffusée à l’autre bout. L’inquiétude lui tordait
son ventre à chaque minute qui passait.
— Ernest à l’appareil. Comment puis-je vous aider ?
— Ernest… c’est Abraham Norcross.
Le silence régna à l’autre bout du fil pendant un moment.
— Vous êtes en avance, dit-il finalement, la voix basse et
sans changement de ton.
— Quelqu’un a volé mes pilules.
— Ce n’est pas mon problème.
— J’ai besoin d’un renouvellement. Aujourd’hui. S’il vous
plaît.
— Je n’ai pas une réserve infinie.
— Je comprends… Je ne demanderais pas s’il n’était pas
impératif que j’obtienne ces pilules. Je travaille au QA
aujourd’hui et je ne veux pas être démasqué.
Avery put entendre le beta souffler à l’autre bout de la ligne.
— Bien. Soyez là à dix-huit heures.
— Je serai là plus tôt que ça, assura Avery avec un sourire.
Merci.
Le pharmacien grommela à l’autre bout de la ligne avant
que celle-ci ne se coupe.
Avery eut un petit rire tremblant, heureux d’avoir trouvé
une solution à son problème. Il jeta un coup d’œil à l’heure,
sachant qu’il pouvait facilement partir à seize heures pour
aller chercher la nouvelle ordonnance.
Crise évitée.
Jusqu’à ce que Vaughn arrive avec une brassée de dossiers
dans les bras.
— Tu as évoqué la possibilité de faux vendeurs
supplémentaires hier…
— J’en suis à la moitié de la liste.
— Je sais. J’ai commencé par l’autre extrémité de la liste des
fournisseurs et j’en ai déjà trouvé deux autres qui pourraient
être des faux comptes potentiels.
— Grands dieux, s’exclama Avery en prenant deux dossiers
à Vaughn.
— Je veux terminer la liste complète des fournisseurs
aujourd’hui. Je veux savoir jusqu’où va cette corruption.
— Je travaille dessus depuis hier et je n’en ai parcouru qu’un
peu plus de la moitié. La terminer va prendre des heures.
— Oui… et comme tu as pris quelques jours de congé cette
semaine, je dirais que tu as des heures à rattraper.
Avery regarda son patron, sentant que ce ne serait pas une
bonne idée de le contredire. Le peu de temps qu’il avait
passé avec Vaughn avait montré que les deux frères
n’avaient rien en commun. Rien du tout. Wilder semblait…
facile à vivre. Gentil. Attentionné. (Quand il n’était pas mal à
l’aise à cause d’une chaleur, cela va sans dire).
Vaughn ne projetait aucun de ces sentiments.
— Oui… oui, bien sûr.
Le soulagement d’Avery se transforma en quelque chose de
semblable à la terreur.
— Je dois sortir à dix-sept heures pour aller chercher une
ordonnance pour mon frère. Il doit l’avoir ce soir quand je
rentrerai à la maison.
— Bien. Je ne vois aucun problème à ce que tu fasses une
pause pour ça.
— Merci, soupira Avery. Voulez-vous continuer à éplucher la
fin de la liste ?
— J’ai plusieurs réunions auxquelles je dois assister, mais
dès que ce sera fait, je serai de retour.
— Super, murmura-t-il, heureux de ne pas avoir à terminer
toute la liste un vendredi soir. Oh, et avant que vous ne
partiez… vous voudrez peut-être savoir que je suis tombé
sur Gus Hardwick ce matin dans l’ascenseur. Il m’a
interrogé, essayant d’obtenir des informations sur ce que je
faisais. Il a dit qu’il avait été mis dans le secret et que c’est
lui qui avait suggéré mon nom pour votre petit projet. J’ai
pensé que ça pourrait vous intéresser.
Le sourire de Vaughn fut létal. Assez pour donner à Avery un
frisson le long de sa colonne vertébrale.
— Je vais devoir avoir une petite discussion avec
M. Hardwick à propos de l’empiétement sur mon projet.
— Ne dévoilez pas votre jeu, prévint Avery.
— Oh, je ne le ferai pas. Je sais ce que je fais.
Vaughn le laissa seul pour réfléchir à cette déclaration. Il se
retourna, fixa l’écran de l’ordinateur et expira. Partir de
bonne heure ? Oui, c’est ça.
Merde !
L es heures passèrent , tandis qu’Avery continuait à vérifier la
liste des fournisseurs. Il avait trouvé une autre société qui
semblait fausse, mais aucune autre jusqu’à présent. La liste
avait atteint les trois quarts de sa longueur, peut-être plus,
selon l’état d’avancement de Vaughn.
Il vérifia sa montre. Encore deux heures avant qu’il ne doive
partir pour la pharmacie.
Son corps palpitait un peu, laissant présager qu’il aurait
bientôt besoin d’aide. Fouillant dans son sac, il avala son
dernier comprimé, juste avant que Vaughn n’entre dans la
salle de conférence, suivi de Wilder.
— Je veux que vous regardiez quelque chose tous les deux,
annonça Vaughn en s’installant juste derrière Avery. Vérifie
l’historique du compte de Yawsley’s Paving.
— C’est un de nos vendeurs ? Demanda Wilder.
— Yawsley’s a été rachetée par Parker-Levy il y a huit ans.
Ils ont fusionné en une seule société, mais il semble que
nous ayons continué à recevoir des factures de Yawsley’s
pendant trois années supplémentaires, ainsi que des
factures légitimes de Parker-Levy, expliqua Vaughn.
Il tapa sur l’épaule d’Avery.
— J’ai contacté le service comptable de Parker-Levy, qui a
confirmé que la facturation de Yawsley’s ne s’est poursuivie
que pendant trois mois après le rachat. Regarde les
écritures manuelles du journal il y a huit ans.
Avery fit défiler les données.
— Il y en a une tonne.
— Je pense que notre escroc a peut-être commencé ici, ou
c’était l’un des premiers. Il semble que chaque facture ait
été saisie manuellement, contrairement au processus
habituel des comptes clients. Elles ont été ajoutées à la fin
d’un lot. J’ai cherché les factures dans le système et je n’en
ai trouvé aucune.
— Les entrées du journal sont marquées de l’heure, de la
date et de l’ordinateur, indiqua Avery. On pourrait donc
déterminer qui c’était, en fonction de qui était connecté à
ce moment-là.
— Alors nous aurions notre escroc ? Demanda Wilder.
— Potentiellement, répondit Vaughn. L’auteur du crime
pourrait toujours prétendre que quelqu’un a utilisé son
identifiant. Je voudrais quelque chose de plus concret que
ça. Quelque chose qui ne peut pas être nié ou expliqué.
Wilder se tourna vers son frère.
— Ce n’est pas Abraham qui est censé enquêter ici ?
— Nous étions en train de trier les entreprises, à la
recherche de celles qui étaient frauduleuses… J’ai trouvé
celle-ci plus tôt dans la journée et je n’ai pas pu
m’empêcher de chercher dans l’historique.
Vaughn tapa sur l’épaule d’Avery.
— Abraham avait parfaitement raison de dire que ça se
passait sous notre nez depuis des années. Je n’étais pas
convaincu à cent pour cent que nous pourrions le trouver
nous-mêmes… mais tout est là, si tu sais ce que tu
cherches. Si notre nouvel employé n’était pas tombé sur
cette facture frauduleuse, nous ne serions probablement
toujours pas au courant.
Vaughn sourit.
— Abe peut tout passer au peigne fin et tout trouver avant
que nous fassions intervenir la Garde. J’avais juste besoin de
le voir noir sur blanc de mes yeux pour être sûr qu’il y avait
quelque chose à trouver.
— Vous ne prévoyez pas encore de faire appel à un expert-
comptable ? S’enquit Avery.
Vaughn se concentra sur lui.
— Il semble que tu fasses un assez bon travail. Si tu peux
trouver la preuve dont on a besoin pour arrêter Hardwick,
alors je dis qu’on te laisse t’atteler à cette tâche.
— Avez-vous quelqu’un dans l’informatique à qui vous faites
explicitement confiance ? Interrogea Avery. Il faut qu’on
boucle cette connexion sans que l’employé ne découvre
l’enquête.
— Laisse-moi régler ça, déclara Vaughn. Je vais trouver
quelqu’un en qui nous pouvons avoir confiance. Obtenons
une liste détaillée de chaque cas d’écriture manuelle au
journal sans facture avant de faire appel au service
informatique.
— Vous voulez que je passe à ça ou que je continue à
parcourir la liste des fournisseurs ? Voulut savoir Avery.
— Finis la liste des fournisseurs. Ensuite, nous saurons sur
quelles entreprises nous devons nous concentrer, répondit
Vaughn. Combien en reste-t-il ?
— Je ne suis pas sûr de savoir jusqu’où vous êtes allé,
répondit Avery.
— Je n’ai parcouru que les vingt derniers environ.
Avery soupira intérieurement.
— Alors il nous reste encore quelques centaines à parcourir.
— Eh bien, on s’y met, assena Vaughn en claquant des
doigts. Le temps est essentiel. Je vais continuer de mon côté
et je te retrouve au milieu.
Au milieu, au milieu. J’en suis déjà aux trois quarts.
— Bien sûr.
Wilder s’attarda après le départ de Vaughn.
— J’ai quelques affaires à régler, mais je peux vous aider en
fin de journée. Si vous avez besoin de moi.
Avery leva les yeux, évitant de regarder directement l’alpha.
— Ce serait génial.
Wilder sourit, dévoilant ses deux fossettes, et la beauté de
ce sourire fit se contracter l’utérus d’Avery. Arrête ça tout de
suite, Monsieur. Ne sois plus aussi beau quand je me bats
pour survivre ici.
— Je prévois le dîner, OK ? Je ne peux pas laisser mon
employé travailler toute la nuit sans nourriture.
Mon employé. Avery ferma les yeux une seconde ou deux,
essayant de rassembler ses esprits. Pas plus. Tu ne peux
pas être méchant avec moi ? Faire en sorte que je te
déteste au lieu de vouloir te sauter dessus ?
— Ce serait… génial.
Pas question qu’il mange quelque chose. Un omega ne
mangeait pas beaucoup plus qu’un faible bouillon pendant
une chaleur.
— Pizza ? Ou tacos ?
— Flambeur, murmura Avery.
— Pas à ton goût ?
— Pourquoi pas du pho ? Répliqua Avery.
Il avait peu d’appétit, mais le bouillon serait bon.
— De la soupe ?
Wilder haussa les épaules en souriant.
— Si c’est ce que tu veux, c’est ce que tu auras.
— C’est ce que je veux, assura Avery.
— Tes désirs sont des ordres, murmura Wilder en soutenant
le regard d’Avery.
Arrête ça. Arrête ça tout de suite.
Dommage que son corps ne l’écoute pas. Il appelait le nom
de Wilder, suppliant l’alpha de s’approcher.
— Je ferais mieux de me remettre sur cette liste, souffla
Avery en détachant son regard de Wilder.
— Oui. Bien sûr. Je dois finir quelques trucs sur mon bureau
avant de pouvoir t’aider.
Wilder marqua une pause avant de sortir.
— Je ne pense pas t’avoir déjà remercié. Pour ce que tu
nous aides à faire.
— Ne me remercie pas tant qu’on n’a pas attrapé celui qui
fait ça.
— Mais… nous savons qui est susceptible de le faire.
Avery acquiesça.
— Oui, mais jusqu’à ce qu’on puisse absolument le prouver,
je n’utiliserai aucun nom. Je ne veux pas que ça oriente mon
enquête.
— Intelligent, dit Wilder en souriant. Chaque jour, je suis
plus étonné de voir à quel point tu es brillant.
Arrête d’être si gentil, putain !
— Je suis désolé. Je pensais te faire un compliment,
murmura Wilder en fronçant les sourcils.
Oh merde, est-ce que j’ai dit cette dernière partie à haute
voix ?
— Euh… Je suis vraiment désolé. Je ne voulais pas dire ça.
Il passa une main dans ses cheveux.
— Ces derniers jours ont été bizarres. J’ai beaucoup de
choses en tête.
— Clairement, murmura Wilder, indubitablement déçu. Je
vais te laisser, alors.
— Je suis désolé, répéta Avery quand l’homme partit.
Il laissa tomber sa tête dans ses mains et soupira. Après
l’avoir relevée et jeté un coup d’œil à sa montre, il se
concentra de nouveau sur la liste des fournisseurs.
14
—H é, désolé de ne pas être venu t’aider plus tôt,
déclara Wilder depuis la porte. Mes deux derniers
projets ont pris plus de temps que prévu…
Avery leva la tête de son ordinateur portable et regarda
autour de lui. Il commençait à faire sombre dehors. Mon
médicament ! Il jeta un coup d’œil à sa montre. 18 h 15.
Oh, merde !
Il se retourna pour faire face à Wilder, et l’odeur de l’alpha
frappa son nez. L’homme était trop proche. Bien trop
proche. Il serra les bords de la table de conférence, alors
que son monde était sens dessus dessous. Son utérus se
contracta. Durement. Un gémissement s’échappa de ses
lèvres. Oh, non… oh non… oh putain, non ! Il essaya de se
lever, mais ses genoux étaient faibles.
— Je dois… y aller.
Un raz-de-marée de luxure s’abattit sur lui… et un autre
gémissement s’échappa de ses lèvres. Il se mit à pleurer.
Soudain, il fut traîné dans les bras puissants de Wilder.
Il releva le visage, fixant l’homme viril, et réalisa qu’il était
perdu.
— Aide-moi, gémit-il.
Un tremblement parcourut Wilder. Il émit un grognement qui
fit couler encore plus de fluide.
— J’ai besoin… miaula Avery.
Wilder déposa un doux baiser sur son front couvert de
sueur. Une autre contraction de son ventre lui fit enfoncer le
bout de ses doigts dans les biceps de Wilder.
— Wilder…
La porte de la salle de conférence s’ouvrit avec fracas, et
Vaughn se tint dans l’ouverture, les narines dilatées.
Un second alpha avait capté son odeur.
Des taches se formèrent dans la vue d’Avery. Il lutta pour
respirer. Tirant sur sa cravate, il la desserra du mieux qu’il
put tout en avalant de l’air. La panique se mélangeait à la
luxure envahissante qui coulait dans ses veines.
Avant que Vaughn ne fasse deux pas dans la salle de
conférence, Wilder le laissa à côté de la table et poussa
Vaughn vers la porte. Il claqua la porte de la salle de
conférence, la verrouilla et se retourna pour faire face à
Avery.
— Tu es… un omega.
Le dernier mot fut plus un grognement qu’une parole. En
tremblant et en s’appuyant sur le côté de la table, Avery
hocha la tête.
— Oui.
Wilder traversa la pièce, plus lentement qu’Avery le voulait.
Plus lentement que n’importe quel alpha aurait pu le faire. Il
prit Avery dans ses bras. En soulevant son menton, l’alpha
fouilla son visage.
— Mon… omega ?
Comment l’a-t-il su ? Avery ferma les yeux et hocha la tête.
Wilder se blottit contre lui. Il prit une grande inspiration.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Au fil des secondes, il était de plus en plus difficile pour
Avery de trouver une réponse cohérente – pas au milieu de
sa chaleur.
— J’ai besoin…
Wilder grogna, le son se répercutant sur Avery.
Avery frotta sa paume contre le sexe dur de Wilder.
— Aide-moi… S’il te plaît…
Wilder craqua…
I l s ’ était accroché aux limites effilochées de son contrôle,
essayant de protéger son omega… de son frère. Et de lui-
même. Mais la supplication… brisa ce contrôle et libéra sa
bête intérieure. Il arracha la ceinture d’Abraham, décrochant
la dent de métal comme s’il n’en avait jamais utilisée
auparavant. En tâtonnant avec la fermeture éclair, il put
finalement baisser le pantalon de l’omega.
Il fit pivoter Avery et le plaqua contre la surface du bureau –
tout en libérant son érection endolorie de son pantalon.
— Avery, chuchota-t-il.
Avery miaula, regardant par-dessus son épaule.
— Prends-moi, alpha.
Wilder trembla contre son omega, sachant que l’instinct
avait consumé Avery et le transformerait bientôt en une
bête en rut.
— J’ai toujours voulu que tu sois à moi, murmura-t-il avant
de déposer un autre baiser dans le cou de son omega. Tout
ce temps, je sentais que tu l’étais.
Avery se repoussa contre lui. La luxure s’était faite chair.
— Je t’en prie !
Wilder pressa son gland contre l’anus trempé d’Avery. Il
empoigna le côté de la table, planant au-dessus de son
compagnon.
— Mon omega, susurra-t-il avant de s’enfoncer
profondément.
La chaleur humide d’Avery lui coupa le souffle. À mesure
que chaque centimètre était avalé, il perdait de plus en plus
la raison. Bientôt, il devint la bête en rut qu’il avait craint,
s’acharnant sur son omega, les poussant tous les deux au
bout du monde.
— Remplis-moi, chantonnait Avery, l’impulsion l’y poussant.
Des mots que tous les omegas prononçaient pendant une
chaleur. Ils ne voulaient rien dire, mais ils faisaient quand
même ce qu’ils étaient censés faire. Conduire un alpha à la
frénésie.
Les bourses de Wilder se resserrèrent, prêtes à jouir.
Son omega répondait avec force à chaque pénétration
puissante. Gémissant au moment de l’impact. Grondant à
cause de sa propre luxure ardente. La pièce était remplie de
l’odeur de leurs ébats, les fenêtres donnant sur la ville
embuées par leur chaleur.
Trop tôt, Wilder sentit la tension lancinante de sa libération.
Il lutta, refusant de céder. Refusant de permettre à leur
accouplement de s’arrêter. Il enfonça le bout de ses doigts
dans les hanches d’Avery, plongeant son membre aussi
profondément qu’il le pouvait et encore plus. Avery cria, ses
gémissements créant une musique pour les oreilles de
Wilder. Tendant la main vers le bas, il caressa l’érection de
son omega, ayant besoin de sentir son petit être exploser
dans sa main.
Le doux cri de libération d’Avery retentit quelques secondes
avant qu’un orgasme ne s’abatte sur Wilder. Son nœud se
dilata, le bloquant à l’intérieur de son compagnon. Wilder
expulsa sa semence profondément, un rugissement
d’achèvement s’échappant de ses lèvres.
Et puis ce fut fini.
Trop tôt.
Presque immédiatement, un malaise envahit la pièce, et il
fut encore plus difficile de respirer. Wilder resta noué à
l’intérieur d’Avery, étalé sur la table. Le seul bruit était celui
de leur respiration et des battements de cœur de Wilder
dans ses oreilles. Il fixait l’arrière de la tête d’Avery, confus.
Il y avait tellement de questions qu’il devait poser… et il ne
savait pas par où commencer. Il sentait la honte émaner
d’Avery et voulait l’étouffer, mais il avait peur de dire
quelque chose qui pourrait aggraver la situation.
— Comment ? Comment as-tu fait ça ?
— C’est ce qu’on appelle une chaleur, Wilder, répondit
doucement Avery.
— Je le sais. Je veux dire… tu n’es pas censé être ici.
— De toute évidence. Pourtant, je le suis.
— Comment ?
Avery baissa la tête, ne se tournant toujours pas pour
regarder l’alpha coincé en lui.
— J’avais besoin d’un travail, pour être en mesure de
prendre soin de mes frères après la mort de mes parents.
— Rohan et Gray s’occupent d’eux.
— Il n’y avait pas de Rohan. Pas juste après leur mort.
J’avais besoin d’un plan pour prendre soin de moi, de mes
frères, et même de mon oncle, et il n’y a pas beaucoup
d’emplois disponibles pour les omegas. Alors je suis devenu
un beta… et j’ai pu faire des études et avoir une carrière.
— OK, pas au début, mais Rohan et Gray s’occupent des
garçons maintenant, répondit Wilder. Tu n’avais pas besoin
de poursuivre la ruse.
— Premièrement, je ne devrais pas avoir à compter sur
l’alpha de mon oncle pour prendre soin de mes frères et
moi, alors que je suis plus que capable de le faire moi-
même. Deuxièmement…
Il fit une pause, comme s’il rassemblait ses pensées.
— J’avais déjà eu un aperçu de la liberté. Je n’étais pas prêt
à l’abandonner.
Wilder ressassa ces paroles pendant un moment. Il ne
pouvait pas imaginer ce à quoi un omega faisait face, et
pourtant… c’était plus compliqué que ça.
— Tu savais… que tu étais à moi… tout ce temps. N’est-ce
pas ?
— Oui.
— Et tu ne me l’as jamais dit.
— Si je l’avais fait, j’aurais perdu la liberté que j’avais
gagnée, dit Avery, le ton calme.
— Tu considères l’accouplement comme un
emprisonnement ?
— Je suis plus qu’un utérus, cracha Avery. J’ai tous les droits
d’être plus.
— Je ne voulais pas dire le contraire.
Avery lâcha un soupir.
— Je ne te considère pas personnellement comme un
emprisonnement. C’est l’ensemble du processus que je
considère comme injuste. Je ne pouvais pas travailler, sauf
si je choisissais d’être un omega de substitution comme
mon oncle ou de me déshabiller pour des betas lubriques
dans un club de strip-tease. Si j’avais trouvé mon alpha, je
n’aurais pas eu de vie en dehors d’élever mes enfants et de
m’occuper de la maison achetée par mon compagnon. Je
serai la possession d’un homme et rien de plus. Je veux être
plus, Wilder. J’ai prouvé que je pouvais être plus.
Wilder posa son front contre l’arrière du crâne d’Avery.
— N’as-tu jamais envisagé que je pourrais être disposé à le
faire ?
— C’est-à-dire ?
— Tu es incroyable. Je ne t’empêcherai jamais de faire ce
que tu veux.
— Les omegas ne sont pas autorisés à travailler en dehors
du QO. Si je n’avais pas menti sur qui j’étais, je n’aurais
jamais prouvé mes capacités. Il n’y aurait pas eu
d’université. Pas d’éducation. Je n’aurais jamais pu avoir ce
travail. Et une fois ici…
— C’était difficile d’arrêter.
— Ouais, admit faiblement Avery.
Wilder détestait regarder l’arrière de la tête d’Avery pendant
une conversation aussi importante, mais le nœud les liait
toujours. Il voulait voir le visage d’Avery. Lire les émotions
dans les vérités de son omega.
— Que faisons-nous maintenant ? demanda-t-il.
— Envoie chercher ta voiture… ramène-moi à la maison, s’il
te plaît.
— Seul ?
— Oui, chuchota Avery.
— Et te laisser souffrir… seul ?
— J’ai survécu à des chaleurs sans toi auparavant.
— Mais tu n’as jamais commencé un accouplement pour
l’abandonner ensuite. J’ai cru comprendre que ça pouvait
causer une grande douleur à un omega.
Et à l’alpha, aussi.
— Je vais gérer.
Le nœud de Wilder s’émoussa. Dès que ce fut possible, il se
retira. Faisant pivoter Avery pour qu’il lui fasse face, il prit le
menton de son compagnon dans sa main.
— Ou je peux te ramener à la maison. Chez moi. Dans mon
lit. Où je pourrais prendre soin de toi pendant tout ce temps.
— Je ne veux pas de bébé. Je ne suis pas prêt.
Alors que Wilder avait déclaré la même chose plusieurs fois,
pour une raison quelconque, les mots d’Avery le piquèrent.
— J’ai des préservatifs. Je peux faire de mon mieux pour te
protéger.
Il négligea de mentionner qu’ils avaient déjà
potentiellement fait un bébé à ce moment-là.
Avery fronça les sourcils.
— Tu ferais ça ? Utiliser des préservatifs et me garder en
sécurité ?
Il caressa le côté du visage d’Avery.
— Bien sûr. Je ne ferais rien que tu ne veuilles pas.
Avery fouilla son visage quelques secondes.
— Que se passera-t-il quand on ne sera plus conscients ?
Quand le rut prendra le dessus ?
Avery frissonna, un gémissement montant à ses lèvres.
Wilder déposa un doux baiser sur le front d’Avery. Il n’était
pas sûr d’être capable de se contrôler complètement. Il
n’avait jamais été en rut avant aujourd’hui, mais il sentait
qu’il ferait tout ce dont son compagnon avait besoin. D’une
manière ou d’une autre.
— Je souhaite seulement te protéger. Partager ton corps.
Repousser la douleur de ta chaleur.
Wilder embrassa l’endroit où le cou d’Avery rencontrait son
épaule.
— T’aimer, encore et encore.
Un autre gémissement échappa à son compagnon. Avery
trembla dans ses bras.
— Alors ramène-moi à la maison.
Wilder soutint le regard de son omega.
— La maison ?
— Dans… dans ton lit. Voyons si tu peux me protéger.
Comme tu le prétends.
Les coins des lèvres de Wilder se retroussèrent.
— Tu n’as pas à le demander deux fois, mon cœur.
W ilder récupéra les vêtements d’Avery et le rhabilla
soigneusement avec des mains tremblantes. Avery observa
le léger mouvement, réalisant que ses mains auraient
tremblé encore plus fort s’il avait tenté de remettre ses
vêtements seul. Une fois dans un semblant de normalité, ils
se dirigèrent vers la sortie de la salle de conférence.
Avery s’appuya contre Wilder, épuisé par la première vague
de chaleur et leurs ébats amoureux. Il y en aurait beaucoup
d’autres à venir au cours des jours suivants, et il aurait
besoin de la force de l’alpha. Alors qu’ils marchaient
tranquillement dans le couloir vers l’ascenseur, il remit en
question sa décision. Céder… Wilder le verrait-il comme un
signe de faiblesse ?
— Ce n’est pas parce que je me soumets maintenant que je
me soumets entièrement. Nous ne sommes pas accouplés.
Wilder le conduisit dans la cabine d’ascenseur, qui semblait
presque les attendre, ouverte.
— Te soumettre ? Qui a parlé de te soumettre ?
— C’est ce que les omegas sont prêts à faire avec un alpha.
Se soumettre. Se laisser réclamer.
— Oh, murmura Wilder en se penchant en avant pour
appuyer sur le bouton du rez-de-chaussée. Je suppose que
tu ressentais un besoin… un désir… et que tu voulais le
satisfaire. En quoi est-ce se soumettre ?
Avery se pencha sur Wilder, fermant les yeux. Arrête d’être
si merveilleux. S’il te plaît.
— Je suppose que ce n’est pas le cas.
— Je veux simplement t’aider à traverser cette épreuve…
sans souffrance.
— Si galant. Comme si tu n’avais rien à y gagner, railla
Avery.
Wilder gloussa.
— Je n’ai jamais dit ça.
Il releva le menton d’Avery et écarta les cheveux sur son
front.
— Je pense qu’il est évident à quel point je te veux depuis le
début. Mais si ce n’est pas ce que tu veux… Je peux… Je
peux te renvoyer chez toi. Seul.
Comment pouvait-il avoir autant de contrôle ?
— La pilule.
Wilder fronça les sourcils.
— Quelle pilule ?
— Tu n’es pas en plein rut. J’ai encore une pilule dans mon
organisme… c’est probablement ça.
Wilder fronça les sourcils.
— J’ai eu l’impression d’un rut complet. Je n’ai jamais connu
ça avant. Jamais.
— J’ai pris la pilule il y a seulement quelques heures. Elle
agit encore. Je ne suis pas en pleine chaleur… donc tu ne
peux pas être en plein rut.
Merci, mon Dieu. Il lui restait un petit bout de contrôle. Ça
leur serait utile avant d’arriver dans un endroit plus sûr.
Wilder se rapprocha.
— Ou peut-être que je tiens à toi et que je veux te protéger.
Tu as déjà pensé à ça ?
Avery gloussa.
— On verra.
Une fois que ça se sera dissipé, tous les paris seront
ouverts. Avant que cette pensée ne soit pleinement formée,
une autre contraction frappa son utérus. Un gémissement
s’échappa de ses lèvres.
— J’ai besoin…
— Merde, murmura Wilder dans son souffle avant de tirer
Avery plus près.
— S’il te plaît… J’ai besoin…
Avery tomba à genoux et s’avança. Il baissa la tête et
présenta ses fesses. La honte l’envahit à ce geste. La
soumission de l’omega. L’instinct le forçait à offrir son corps
à son alpha. La nature animale était en guerre avec l’esprit
conscient.
Wilder grogna, son propre instinct inné poussant l’alpha à
bouger. Il se laissa tomber sur le sol, son sexe épais et dur
se pressant contre les fesses d’Avery. Au lieu d’arracher son
pantalon, Wilder prit Avery dans ses bras et se releva de
façon instable.
— Ma voiture est juste dehors, murmura-t-il.
Après le ding, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur un
hall vide. Wilder traîna à moitié Avery vers les portes
tournantes. Celui-ci cacha son visage dans l’épaule de
Wilder, gémissant à cause la force de l’alpha et dissimulant
son visage au garde de sécurité.
— Bonne nuit, M. Jaymes, entendirent-ils lorsqu’ils
franchirent les portes tournantes.
Le soir d’automne fut vif contre le visage d’Avery. Il aspira
l’air frais dans ses poumons quelques secondes avant que
Wilder ne le pousse à l’arrière de la voiture. L’alpha se glissa
derrière lui et les coupa du monde.
— À la maison. Vite, ordonna-t-il au chauffeur avant
d’appuyer sur un bouton.
— Oui, Monsieur.
La cloison entre le conducteur et la banquette arrière se
releva. Dès qu’elle fut fermée, Wilder attrapa la boucle de
ceinture d’Avery et l’ouvrit. Avery tâtonna avec la ceinture
de Wilder, mais tous deux réussirent à libérer l’érection de
l’autre. Wilder fit glisser le pantalon d’Avery avant de le
soulever pour l’asseoir sur ses genoux, dos à lui, face à la
cloison.
Les contours épais et chauds du membre de Wilder se
pressèrent entre les fesses d’Avery, trempées par son fluide
et la semence. Avery arqua le dos, comprimant la verge de
son alpha dans sa raie. Le gland transperça la bande étroite
des nerfs, le faisant pousser un cri de soulagement.
Plus… Il lui en fallait plus. Lentement, il s’empala sur
l’épaisse longueur de Wilder, chaque centimètre lui
apportant plus de plaisir.
Les mains de Wilder se resserrèrent sur ses hanches, le bout
de ses doigts s’enfonçant dans sa chair. Dehors, les
lampadaires illuminaient l’intérieur, un rythme régulier de
lumière et d’obscurité entre les deux. Avery chevauchait son
alpha, appréciant le contrôle qu’il avait sur le moment. Il
était au-dessus. Il donnait le rythme. Il prenait ce dont il
avait besoin. Wilder restait assis et cédait, se soumettant
aux besoins d’Avery.
Il s’adonna au plaisir au fil des kilomètres. Les grognements
de Wilder se mêlaient aux siens, lourds dans l’air humide
qui les séparait. Une main glissa sur son érection, la
caressant alors qu’il s’empalait encore et encore. Avery
pressa une main sur celle de Wilder, le guidant dans ce qu’il
aimait.
L’orgasme se développa dans sa colonne vertébrale et se
propagea vers l’extérieur. Il explosa dans la main de Wilder,
criant le nom de son alpha encore et encore pendant qu’il
jouissait.
— Remplis-moi de ton bébé, alpha, hurla-t-il, grimaçant
lorsque les mots instinctifs furent arrachés de ses lèvres.
Remplis-moi de ta semence.
Wilder grogna et le poussa sur le siège. Un rugissement
monta aux lèvres de l’alpha alors qu’il jouissait, se
masturbant dans sa main. Dans les lueurs des lampadaires,
Avery aperçut le nœud bulbeux qui se formait et qui aurait
dû les lier ensemble. Il miaula, l’omega en lui déçu qu’il ne
soit pas à l’intérieur de lui, les verrouillant fermement.
— Nous… n’avions pas… de… préservatif, haleta Wilder en
serrant les dents.
Avery hoqueta. Un nœud sans omega était soi-disant
douloureux. À l’extrême – bien qu’Avery ait souvent entendu
dire que les alphas étaient des petits bébés quand il
s’agissait de douleur. Quoi qu’il en soit, Wilder souffrait pour
le protéger. Dans son état de besoin, Avery n’avait même
pas pensé à la contraception.
Wilder avait tenu sa promesse.
— Je suis désolé, s’excusa Avery en s’agenouillant sur le
siège à côté de Wilder. Qu’est-ce que je peux faire ?
— Rien, grogna Wilder en s’adossant au siège et en fermant
les yeux. Ça va passer.
L’éruption s’arrêta, et la hampe de Wilder se teinta d’un
rouge plus foncé. Wilder expira et chercha le visage d’Avery
dans la lumière qui passait. Tendant son bras, il chuchota :
— Viens ici.
Avery se glissa dans le creux du bras de Wilder et soupira
au doux baiser qu’il déposa sur son front.
— Tu es incroyable, chuchota Wilder contre son oreille.
Magnifique… sauvage… merveilleux.
— Et intelligent, ajouta Avery.
— Un génie, corrigea Wilder. Tout ce que je pourrais vouloir
et plus encore.
Avery se raidit légèrement.
— Ne t’inquiète pas. Je comprends que tu ne te soumettes
pas entièrement.
Wilder baissa les yeux, sifflant de douleur.
— Je suis vraiment désolé… Tu es sûr que je ne peux rien
faire ?
— Honnêtement, je ne sais pas. Je n’ai jamais été dans cette
situation.
Avery contempla le beau visage de Wilder. Il devait faire
quelque chose. Wilder haletait, visiblement en proie à la
douleur. Tendant la main, Avery fit tendrement glisser ses
doigts le long de la hampe.
— Si ça fait mal, arrête-moi.
Wilder se raidit légèrement.
— Sois doux.
— Bien sûr, murmura Avery.
Tout doucement, il enroula ses doigts au-dessus du nœud.
Wilder grimaça et gémit.
— Trop ?
— C’est… OK… Continue.
La voiture passa sous une lumière plus forte, remplissant la
banquette arrière de clarté avant de s’arrêter.
— On est arrivés ?
Wilder pressa doucement la main d’Avery.
— Continue…
Avery affronta le regard brûlant de Wilder et se conforma au
tendre commandement. Il soutint le regard de l’alpha tout
en faisant lentement aller et venir sa main de haut en bas,
évitant le nœud gonflé à la base.
— Ça fait mal ?
— Un peu, admit Wilder en se crispant. Mais ça fait du bien
aussi.
Avery observa le jeu du plaisir et de la douleur qui irradiait
sur le visage de Wilder tandis qu’il continuait ses
mouvements doux – notant ce qui semblait apporter le
premier, évitant la seconde. Les minutes s’écoulèrent… ou
étaient-ce des heures. Avery n’était pas sûr. Il était perdu
dans les soupirs et les halètements de plaisir qu’il
provoquait.
Qu’il causait.
Il y avait du pouvoir dans son toucher, et ça l’émut.
— Plus fort, chuchota Wilder.
Avery resserra sa prise… mais juste un peu, de peur de lui
faire mal.
— Plus fort, insista Wilder.
Alors il le fit… et fut récompensé par un profond
grognement de satisfaction. Le sperme jaillit de l’extrémité
de l’érection de Wilder, aspergeant le sol d’une lourde
charge. Il attira Avery plus près, gémissant contre le front de
son omega. Presque aussitôt, la glande gonflée se réduisit,
et Wilder se détendit.
— Comme je l’ai dit, un génie, répéta Wilder contre son
front, ajoutant un autre doux baiser. Merci.
— Avec grand plaisir, répondit Avery, heureux de pouvoir
aider.
Wilder se redressa et rangea son sexe ramolli dans son
pantalon.
— Tu avais aussi raison. Nous sommes arrivés.
Avery remit son pantalon en place et passa une main dans
ses cheveux, le doute l’envahissant.
— Tu hésites ?
Avery croisa le regard de Wilder.
— Oui… et non.
— Il n’est pas trop tard. Tu décides… de monter… ou de
rentrer chez toi. Je peux rentrer et te renvoyer chez toi en
voiture.
— Comme je l’ai dit… j’ai les restes d’une pilule dans mon
organisme. Je pense que c’est la seule chose qui nous a
permis un semblant de contrôle. Dès que ça ne fera plus
effet, nous serons probablement deux animaux enragés. En
pleine chaleur et en plein rut.
— Ça te fait peur ?
— Oui.
Il tendit la main pour caresser la joue de Wilder.
— Pourtant, tu rends la chose moins effrayante.
— En toute honnêteté, je n’ai jamais été dans cette position.
C’est intimidant, avoua Wilder en caressant la joue d’Avery.
Je ne voudrais jamais te faire du mal en aucune façon.
— Je sens que tu ne le feras pas.
Wilder hocha la tête.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Avery pesa ses options, réalisant qu’il connaissait déjà la
réponse.
— Je veux monter, chuchota-t-il, conscient qu’il était idiot de
le faire, mais sachant aussi qu’il ne se pardonnerait jamais
s’il s’éloignait.
Une pensée soudaine le frappa, un dernier moment de
clarté avant le chaos à venir. Il tendit la main vers son
téléphone et réalisa qu’il l’avait oublié au bureau.
— Peux-tu, s’il te plaît, envoyer un message à Rohan et lui
faire savoir que je suis avec toi ? Je ne peux pas laisser ma
famille s’inquiéter.
— Bien sûr, accepta Wilder en fouillant dans sa poche.
Il envoya un bref message avant de le ranger dans son
pantalon.
Avery réalisa que ce ne serait pas suffisant. Il aurait
beaucoup d’explications à fournir… mais il ne voulait pas y
penser. Pas à ce moment-là. Son ventre se contracta, un
autre gémissement s’échappa de ses lèvres.
— Encore ? demanda Wilder, l’inquiétude gravée sur son
front.
— Encore, chuchota Avery avant de se pencher dans les
bras de son alpha.
L es jours suivants , ils passèrent des heures de sexe sauvage
et de sommeil brutal. Ils ne quittèrent pas le lit, sauf pour se
soulager et pour avaler occasionnellement un peu de
nourriture ou d’eau, la plupart apportées au lit par Wilder
entre deux rounds. Comme Avery l’avait prévu, même en
plein rut, Wilder était protecteur et gentil.
Le parfait alpha.
Lentement, le besoin inné disparut, les ramenant à une
certaine façade de contrôle. Endolori et usé, le corps
d’Avery était faible. Il avait à peine mangé – bien que les
omegas mangent peu pendant une chaleur – et dormait
difficilement. La léthargie l’envahit dans les heures qui
suivirent.
Un peu plus tard, Avery se réveilla, seul dans le lit qu’ils
avaient partagé. Une douleur transperça sa poitrine, sa
respiration se fit difficile. Il chercha dans la pièce, abattu, se
pensant abandonné.
Je lui ai dit que je refusais de me soumettre. Pas
complètement. Qu’est-ce que j’attendais ?
Wilder apparut bientôt à la porte, nu, avec un plateau dans
les mains. Un sourire se dessina sur son visage. Avery ne
put s’empêcher de partager cette expression. Il poussa un
petit soupir, le soulagement déliant chaque membre.
— Tu es réveillé.
Avery tenta de dissimuler un autre sourire, sans succès.
— Je pensais que tu étais parti.
Wilder marcha pieds nus jusqu’au lit, son corps nu attirant
toujours l’attention d’Avery.
— Juste assez longtemps pour chercher quelque chose dans
la cuisine. Je n’ai pas trouvé grand-chose.
— Je suppose qu’un homme riche comme toi a des
domestiques pour faire ce genre de choses pour lui.
— En fait, non… mais peut-être que je devrais après ça. Ils
auraient été utiles ces derniers jours.
Il s’assit à côté d’Avery et posa son plateau. Les coins de
ses lèvres se retroussèrent.
— Tu sais… si ça devait… se reproduire.
— Je suis plutôt content que nous soyons seuls,
honnêtement, admit Avery en scrutant les friandises que
Wilder avait dénichées.
Wilder porta une barre nutritive à ses lèvres, et Avery
remarqua deux bouteilles d’eau froide, une pomme coupée
en tranches et quelques cubes de fromage.
— Tu as besoin de plus que ça après ce que nous avons
traversé, fit remarquer Avery.
Wilder finit de mâcher sa bouchée.
— On en a besoin tous les deux. Je suis affamé. J’ai déjà
demandé qu’on te livre du pho et un gros steak pour moi,
mais j’ai pensé que tu voudrais un petit fruit en attendant.
— Je vais juste prendre l’eau pour l’instant, murmura Avery
en récupérant l’une des bouteilles glacées.
Après en avoir appuyé le côté contre son front un moment,
il l’ouvrit et en vida presque la moitié.
— Les plats à emporter ne devraient pas être longs. Tu veux
que je te fasse couler un bain pendant que nous attendons ?
Avery soupira, ses os endoloris réclamant un bain chaud.
— Oui, s’il te plaît.
Wilder se pencha et déposa un baiser sur le front d’Avery.
— Tout le plaisir est pour moi.
Avant de se lever, il attrapa la barre nutritive et continua à
la grignoter en passant dans sa salle de bain. Avery entendit
bientôt l’eau couler alors qu’il s’allongeait sur les draps
sales remplis de leurs parfums mélangés.
Un sentiment de calme s’empara d’Avery alors qu’il
s’adossait à la tête de lit, malgré la fatigue et la douleur.
Pendant si longtemps, il avait fui la perspective d’être avec
Wilder, et pourtant, il était là, rassasié et plus heureux qu’il
ne pouvait se rappeler l’avoir jamais été. Wilder était tel
qu’il semblait être.
Un homme bon.
Qui s’était avéré être un amant gentil.
N’ayant jamais vécu une chaleur complète, Avery l’avait
presque craint. Plus maintenant. Peut-être qu’il pourrait
arrêter les médicaments pour les prochaines chaleurs – bien
que les derniers jours aient été suffisants. Il n’était pas sûr.
Pourtant, la perspective d’un autre round de ce qu’ils
avaient partagé fit naître un sourire sur ses lèvres et un
tremblement le long de sa colonne vertébrale. Il ne devait
pas forcer sa chance. Il n’était pas sûr de ne pas déjà être
dépassé.
Wilder franchit la porte de la salle de bains et s’appuya
contre le chambranle, un doux sourire aux lèvres.
— Qu’est-ce qui te fait sourire ?
La chaleur fit rougir le visage d’Avery.
— L’idée de ça. Encore.
Le sourire de Wilder s’agrandit.
— Je suis heureux d’entendre que tu veux encore de moi,
susurra l’alpha en inclinant la tête. Je veux définitivement
plus de toi. Après t’être reposé, bien sûr. Je sais que tu es
endolori.
— Oui. Et je sais que tu voulais dire plus tard. Du moins, je
l’espérais.
Wilder hocha la tête.
— Plus tard. J’aime entendre ça.
Son sourire s’effaça un peu.
— Que se passera-t-il demain ?
Avery se figea. Le jour suivant était un mardi. Un jour de
travail. Ils avaient déjà manqué le lundi.
— Je ne sais pas. Que se passera-t-il demain, Wilder ?
— Je suppose qu’on retourne au travail et qu’on fait comme
si rien ne s’était passé ?
Un sourire étira les lèvres d’Avery.
— Tu me permets de continuer à prétendre que je suis un
beta ?
— Te permettre ? Tu devrais avoir le droit de choisir qui tu
es, non ? J’ai peur que tu sois découvert, cependant. Nous
devrons être prudents.
Il grimaça.
— Je déteste l’idée de ne pas pouvoir montrer mon affection
en public, mais c’est probablement mieux que nous ne le
fassions pas. Pour diverses raisons.
Avery hocha la tête, l’envie de hurler de bonheur prenant
presque le dessus. S’il en avait eu la force, il aurait été sur
ses pieds, sautant de joie dans la pièce.
On frappa à la porte d’entrée.
Wilder fronça les sourcils.
— Eh bien, c’était rapide.
Il enfila une robe de chambre et quitta la pièce.
Quelques instants plus tard, Avery entendit des cris et des
voix.
La panique s’empara de lui, alors qu’il faisait glisser le drap
sur son corps et se dirigeait vers la porte pour voir ce qui se
passait. Avant qu’il ne puisse aller loin, plusieurs membres
de la Garde rouge firent irruption dans la chambre et
l’empoignèrent de chaque côté.
— Laissez-moi partir !
— Abraham Norcross, vous êtes accusé d’avoir usurpé
l’identité d’un beta et de vous être échappé du Quartier
Omega. Vous êtes placé sous la surveillance de la Garde
rouge.
Oh non, oh non, oooh noooooon !
Une peur glaciale envahit son corps affaibli, tandis qu’ils le
traînaient dans l’appartement sombre de Wilder. Il aperçut
Wilder, maintenu au sol par trois autres membres de la
Garde, hurlant pour que les hommes le libèrent. Avery
observa tout cela au ralenti, entendant à peine les cris qui
sortaient des lèvres de Wilder. Des parasites remplissaient
ses oreilles, un faible flux de sang glacé traversait ses
membres engourdis.
Ils le traînèrent nu hors de l’appartement et marchèrent
dans l’allée. Les portes de certains appartements étaient
ouvertes, les voisins curieux de ce qui se passait. Avery
baissa la tête, la honte le remplissant.
Comment l’avaient-ils découvert ?
15
W ilder se précipita vers la porte dès que le garde le
relâcha. Un autre bloquait le chemin et refusait de le
laisser passer. Regardant par-dessus son épaule, Wilder les
vit traîner son compagnon.
— Où l’emmenez-vous ?!
— Se présenter devant le juge et entendre les accusations,
répondit l’homme qui semblait être le chef.
— Tout seul ? N’a-t-il pas quelqu’un pour le représenter ?
— Pas au début. Il n’y a pas d’avocat présent. Le juge va
simplement entendre les accusations et faire en sorte qu’il
soit transporté à la prison de substitution en attendant un
procès complet – où il aura le droit à la présence de son
avocat. Il n’y a rien que vous puissiez faire pour lui ce soir.
Le gardien laissa Wilder avec cette dernière pensée.
Il n’y a rien que vous puissiez faire pour lui.
Tout ce que Wilder pouvait imaginer était la terreur que
ressentait Avery. Cherchant son téléphone, il tomba dessus
et appela la seule personne à laquelle il pensait pour
l’aider : Rohan.
— Ça fait des jours, dit Rohan, la voix laconique. Nous vous
avons appelé tous les deux depuis des jours. Où. Est.
Abraham ?
— Je t’ai envoyé un texto…
— Tu m’avais dit que tu ne le toucherais pas !
— Rohan ! La Garde rouge vient de l’arrêter, cria Wilder.
— Quoi ?!
— Il a besoin de notre aide. Retrouve-moi au palais de
justice dès que possible, et je t’expliquerai tout.
Moins d’une heure plus tard, Wilder faisait les cent pas sous
un lampadaire devant le palais de justice, attendant
l’arrivée de Rohan. Enfin, son meilleur ami déboula, l’air
furieux, au mieux.
— C’est quoi ce bordel, Wild ? On s’est fait un sang d’encre.
— Vous saviez qu’Avery était avec moi.
— Ton texto était insuffisant, et tu le sais ! aboya Rohan en
secouant la tête. Je suis venu à ton appartement. J’ai frappé
à la porte.
Son visage s’empourpra.
— J’ai entendu les bruits à l’intérieur et j’ai deviné ce qui se
passait.
— Avery est entré en chaleur au bureau. C’est un omega…
et… la nature a suivi son cours. Je l’ai ramené à la maison
avec moi après pour le garder en sécurité.
Rohan ne sembla pas choqué d’entendre les nouvelles
concernant Avery.
— Donc tu étais au courant ? Qu’il était un omega ?
— Bien sûr que je le savais, grogna Rohan dans son souffle.
— Et tu ne m’as jamais prévenu ?
La culpabilité froissa les traits de Rohan.
— J’ai promis à Gray de protéger son neveu autant que je le
pouvais. Il était déjà à l’université quand je l’ai découvert.
Quel choix avais-je ? Avery était déterminé dans sa voie, et
ce n’est pas comme si j’allais le dénoncer. Je me suis dit que
c’était mieux de rester tranquille.
— Tu aurais pu me le dire. Tu savais que j’étais attiré par lui.
Wilder se frotta les mains sur le visage.
— J’aurais pu le protéger.
— C’est trop tard pour les « j’aurais pu » et les « je
pourrais ». Comment la Garde a-t-elle été impliquée ?
— Je n’en ai aucune idée. Ils ont frappé à la porte à peine
les chaleurs terminées.
Une pensée lui vint. La seule autre personne qui savait
qu’Avery était en chaleur était…
— Vaughn. Ce salaud !
Une partie de Wilder mourait d’envie d’aller trouver son
frère et de lui mettre une raclée… tandis que l’autre moitié
ne pouvait pas laisser son omega seul. Non pas qu’Avery
savait qu’il était là, dehors. Pourtant, être proche était en
quelque sorte mieux que de ne pas l’être.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— Je n’ai aucune expérience en droit omega ou familial. J’ai
étudié le droit des affaires.
Rohan se gratta le menton. Près d’une minute s’écoula
avant que Rohan ne lui jette un regard complice.
— Mais je connais quelqu’un qui en a.
Il fouilla dans la poche de son pantalon et en sortit son
téléphone, composant un numéro avant de le porter à son
oreille.
— Je suis désolé de te déranger à cette heure tardive, mais
j’ai une urgence. Le neveu de Gray a été arrêté. Oui, oui…
un omega. Mes connaissances en matière d’omegas et de
droit de la famille sont lacunaires, et j’aurais besoin d’un
éclairage.
Wilder ne put que rester en retrait et écouter. La rage
coulait dans ses veines sans qu’il n’y ait d’issue ou de
moyen de résoudre leur problème. Il était impuissant, et
cela ne faisait qu’accroître sa rage. Il fit quelques pas en
arrière, les poings serrés, alors qu’il saisissait des bribes de
la conversation de Rohan.
Rohan mit fin à l’appel.
— Aucun avocat n’est autorisé à entrer pour la lecture
initiale des charges. Abraham…
Rohan soupira.
— Avery sera placé dans une prison de substitution en
attendant le procès. Nous ne serons pas en mesure de lui
rendre visite ou de lui parler avant le matin.
— Pas de caution ?
— Les tribunaux d’omegas sont différents, répondit Rohan.
— Un alpha a le droit d’être libéré en attendant son procès.
Sous caution, n’est-ce pas ?
— Un omega est une entité protégée aux yeux de la loi. Ils
sont emprisonnés pour leur sécurité, expliqua Rohan en
secouant la tête. C’est un système de merde, je sais, mais
on ne peut rien y faire ce soir.
— Donc… il est coupable jusqu’à preuve du contraire ?
— Malheureusement, oui, admit Rohan. Ils gardent les
omegas derrière les barreaux depuis le début. C’est comme
ça que ça a toujours été pour eux.
— Ça ne rend pas les choses plus justes.
— Je ne le conteste pas, soupira Rohan.
— Je suis son alpha… ils pourraient me le confier, grogna
Wilder, son pouce frappant violemment son torse. Je peux le
protéger.
Rohan écarquilla les yeux.
— Son alpha ?
Wilder remarqua la lueur de déception dans les yeux de
Rohan, et ça lui fit mal. Les mots lui manquaient.
— C’est mon omega.
Fronçant les sourcils, il scruta le visage de son meilleur ami.
— Je viens de le découvrir, mais lui le sait depuis tout ce
temps.
Rohan ne répondit rien. Seul son froncement de sourcils
s’accentua.
— Nous ne choisissons nos omegas, Rohan. Je ne savais
pas… si j’avais su…
Il se frotta le visage avec une main.
— Je ne sais pas ce que j’aurais fait si j’avais su.
— C’est un point discutable.
Wilder sentit de la colère chez Rohan.
— Es-tu… contrarié ? Qu’il soit à moi ?
— Non, dit Rohan. Assommé ? Oui. En colère contre son
incarcération ? Absolument.
Rohan posa une main sur l’épaule de Wilder.
— Une fois que mon cerveau aura eu le temps d’enregistrer
tout ça, je suis sûr que j’aurai plus à dire sur le fait que tu as
couché avec mon neveu.
— Ah, mais n’est-ce pas toi qui clamais qu’il n’était pas ton
neveu ? Qu’il était adulte au moment où tu t’es accouplé
avec Gray ?
— Un détail technique que j’utilisais pour contourner ton
argument de népotisme.
— C’est vrai, convint Wilder. Mais si tu peux t’en servir, moi
aussi.
Il examina la façade de la prison des omegas, juste à côté
du palais de justice. Peu de lumières étaient allumées en
cette heure tardive.
— Vont-ils… le remettre aux soins de son alpha ?
Rohan haussa les épaules.
— Je ne sais pas. Il n’y a qu’une équipe réduite qui travaille
si tard dans la nuit, donc les bonnes personnes ne sont
peut-être pas là, mais je peux demander.
Wilder suivit Rohan dans le hall du palais de justice. Il n’y
était pas allé souvent, mais les quelques fois précédentes,
l’intérieur débordait d’activité. Tard dans la nuit, c’était un
mausolée, les bruits de leurs pas sur le sol en marbre
résonnant autour d’eux. Ils entrèrent dans un petit bureau
dont les lumières étaient allumées et se dirigèrent vers
l’accueil.
— Je suis ici au sujet d’un omega qui a été arrêté ce soir. À
qui dois-je m’adresser pour le libérer ?
L’homme derrière le bureau bâilla.
— Il n’y a pas de caution pour un omega.
— Mais son alpha est ici, informa Rohan en désignant
Wilder. Il pourrait être remis aux soins de son alpha, non ?
Wilder étudia l’homme, souhaitant qu’il libère Avery.
— Ça dépend de l’étendue des charges.
— Alors ? À qui dois-je parler de ça ? insista Rohan.
— Suivez-moi, ordonna l’homme en se levant.
Il se dirigea vers une porte battante et l’ouvrit.
Quand Wilder essaya de suivre le duo, le beta referma la
porte.
— Le représentant légal uniquement. Les alphas sont trop
impétueux à propos de leurs compagnons.
Wilder grogna.
— Vous voyez ce que je veux dire ? railla l’homme avant de
s’éloigner.
— Ça va aller, Wilder. Je reviens tout de suite.
Il adressa un signe de tête à Rohan, se mordant sa langue.
Laissé seul à arpenter la salle d’attente d’un bureau, Wilder
était sûr qu’il allait devenir fou. Le temps s’écoula, les
minutes étaient lourdes. Finalement, Rohan réapparut.
— Aucune chance. Il ne peut pas être libéré ce soir, et nous
ne pourrons pas le voir.
— Putain !
— Tensen Atkinson était notre avocat pour la maternité de
substitution, c’est lui que j’ai contacté. C’est un avocat du
tribunal familial. Il a dit qu’il nous retrouverait ici demain
matin à neuf heures. Il pourra alors s’exprimer en tant
qu’avocat d’Avery et recevoir une copie des accusations –
ainsi qu’une rencontre avec lui. Je l’assisterai, afin de nous
tenir tous informés de la procédure, expliqua Rohan avant
de soupirer, passant une main sur son visage. Comme si
mon compagnon très enceint avait besoin de ce stress
supplémentaire en ce moment.
— Je suis désolé, murmura Wilder.
— Nous aurions dû deviner que ça finirait par arriver. Ce
n’était qu’une question de temps avant que le chaos
n’éclate et qu’il soit attrapé. Nous ne sommes pas aveugles.
Nous avons vu les étincelles entre vous deux. Nous l’avons
tous vu. Je n’avais juste pas réalisé que vous étiez liés.
— Je ne voulais pas que ça se passe comme ça. Qu’il soit
arrêté.
— Je sais. Ça ne change pas le résultat, cependant.
— Non.
Rohan lui tapa sur l’épaule.
— Rentre chez toi. Repose-toi, je te verrai demain matin.
— Comme si je pouvais dormir.
Rohan le traîna hors du bureau et le ramena dans le hall.
— Tu ne peux rien faire ici non plus.
Wilder examina la balustrade intérieure du palais de justice,
son instinct le poussant à tout démolir à la recherche de son
compagnon. Il avait entendu dire qu’il y avait des tunnels
secrets menant à la prison d’à côté. S’il pouvait les
découvrir, il ramènerait Avery chez lui cette nuit.
— Je vois les rouages qui tournent. Rentre chez toi, Wilder.
Il dévisagea son meilleur ami.
— Il survivra à une nuit en cellule. Il est fait d’un matériau
solide. Je l’ai constaté de mes yeux.
Wilder ravala sa colère et acquiesça. Il ne voulait pas partir,
mais que pouvait-il faire ?
— Très bien. Je te retrouve ici demain matin.
A very porta la pile de draps dans le hall désolé. Les cellules
étaient alignées d’un côté, la plupart étaient sombres.
Beaucoup des omegas à l’intérieur semblaient dormir, mais
un couple se leva de leurs lits pour regarder la procession
silencieuse passer. Pas un seul garde rouge. Non, aucun
membre de l’équipe d’élite de la police secrète ne ferait
office de simple geôlier. Ils menaient des équipes dans des
chambres et tiraient des omegas sans défense de leurs lits.
Des brutes, tous autant qu’ils étaient.
Son estomac faisait des siennes depuis qu’on l’avait tiré du
lit de Wilder. Ça n’avait fait qu’empirer au fil de la nuit.
Contrairement aux alphas, les omegas étaient coupables
jusqu’à preuve du contraire. Sans caution, ils étaient
enfermés dans une cellule à la minute où ils étaient arrêtés,
et la plupart d’entre eux n’étaient jamais libérés avant
d’avoir donné naissance à suffisamment de bébés pour
purger leur peine.
Ils l’avaient fouillé à nu – non pas qu’ils aient eu beaucoup
de mal, puisqu’ils l’avaient amené tout nu. Puis il avait été
arrêté. Il avait à peine été capable de prononcer deux mots
devant le juge, qui avait fixé un jour d’audience dans deux
semaines.
Deux semaines. Pourquoi cela ressemblait-il à une vie
entière ? Il se souvenait que les vacances scolaires duraient
une semaine ou deux et qu’elles passaient très vite. Cela
n’arriverait pas ici. Il le savait au plus profond de lui. Peut-
être parce qu’il savait qu’il n’y aurait pas d’échappatoire.
Combien de bébés le forceraient-ils à porter et à remettre
au gouvernement ? Il n’avait jamais entendu parler de
quelqu’un qui avait été pris en train de faire ce qu’il faisait,
donc il n’avait aucune idée de la peine qu’il recevrait.
Un pour chaque année qu’il avait vécu libre ? Combien de
temps lui faudrait-il pour payer au gouvernement le prix fort
pour sa libération ?
Pendant tout ce temps, il s’était caché sous les radars,
pensant qu’il était assez intelligent pour battre le système.
Un moment de faiblesse avait fait que tout s’était écroulé
autour de lui. Il pouvait encore sentir l’odeur de Wilder sur
lui. La semence de l’alpha s’écoulait encore de lui, séchant
entre ses fesses et ses jambes. Ils ne lui avaient pas permis
de se nettoyer avant de le forcer à enfiler une combinaison
de prison et de le pousser devant le juge. Il était endolori et
épuisé et luttait contre le poids de ses choix.
— Par ici, marmonna le garde en faisant glisser la porte de
la cellule.
Il fut poussé à l’intérieur, le drap et le petit oreiller qu’on lui
avait donnés tombant sur le sol en béton. Avery les ramassa
et se retourna pour fixer le garde, alors que les barreaux se
refermaient.
— Donne-toi un peu de temps. On va effacer ce regard de
ton visage, mon beau, se moqua le garde avant de
s’esclaffer.
Le garde se remit à marcher, ses pas résonnant dans le hall.
— Pourquoi ils t’ont arrêté ?
Avery fouilla la cellule du regard. Deux couchettes de trois
hauteurs étaient alignées des deux côtés. Cinq visages le
fixaient.
— Usurpation d’identité d’un beta, répondit Avery, les
genoux faibles.
L’un des omegas se redressa.
— Pour de vrai ? Tu es sorti du QO ?
— Oui.
— Combien de temps ? demanda un autre.
— Quatre ans et demi, soupira Avery avant de déposer son
drap et son oreiller sur la couchette du milieu inutilisée.
— Quoi ?! s’exclama un troisième omega en sautant de la
couchette supérieure en face de la sienne.
Il était quelques centimètres plus petit qu’Avery, sa longue
tresse traînant sur une épaule.
— Tu as été dehors pendant près de cinq ans ?
— Écoute… J’ai eu une nuit de merde, de merde… et tout ce
que je veux c’est dormir.
— Ton arrivée nous a tous réveillés. Le moins que tu puisses
faire est de répondre à nos questions. Ensuite, nous te
laisserons tranquille.
Avery se traîna sur la couchette, trop fatigué pour se soucier
du drap. Il se roula en boule.
— Allez… réponds.
Avery ferma les yeux.
— Quelle était la question ?
— Tu es sorti du quartier pendant presque cinq ans ?
— Entré et sorti. Je vivais toujours dans le QO, mais je
sortais pour l’école et le travail.
L’omega en face de lui sourit.
— Attends une minute… L’école ?
— L’université. L’université Waltyn & Marris.
— Sérieusement ? gloussa l’omega. On s’est trouvé un
étudiant.
Avery étudia son compagnon de cellule.
Celui qui était juste en face de lui fit un signe de la main.
— Je suis Tab. J’ai poignardé un beta dans la main. Ce qu’il
méritait bien. Il me tripotait pendant que j’étais sur scène.
— Ah, dit Avery en refermant les yeux.
Un mouvement en dessous le poussa à les ouvrir. Un autre
visage apparut juste au bord de sa couchette.
— Medjul. J’ai volé de la nourriture pour que mes frères
n’aient pas faim. J’ai atterri ici.
Un troisième près de Tab se présenta :
— Ash. J’ai refusé mon alpha.
— Attends… refusé comment ? demanda Avery.
— J’ai refusé de m’accoupler avec lui. C’était un homme
terrible et étroit d’esprit. Malheureusement, il a beaucoup
d’argent et d’influence et a réussi à faire porter des
accusations inventées de toutes pièces contre moi pour
quelque chose que je n’ai pas fait.
— Vraiment ? Quelle cruauté ! s’indigna Avery, malgré tout
intrigué. Quelles charges ?
— Que j’avais couché avec un autre alpha après avoir signé
un contrat avec lui. J’avais couché avec un autre alpha, oui,
mais je n’avais pas signé le contrat. Je n’en ai jamais eu
l’intention.
— Ils peuvent t’arrêter pour ça ?
— Les alphas n’aiment pas entendre le mot « non ». Soit je
suis avec lui, soit je suis ici. Il m’a dit qu’il me libérerait si je
l’acceptais. Quel choix, hmm ?
Avery fronça les sourcils avant de regarder l’omega qui
l’avait forcé à raconter son histoire.
— Oh, moi ? Autant te le dire avant qu’ils ne le fassent. Je
suis Gideon. J’ai poignardé mon alpha avec une aiguille à
tricoter dans son sommeil. En plein dans l’œil. J’ai traversé
le cerveau. J’ai fait un beau bordel.
Avery fut intérieurement surpris. Il avait entendu quelque
chose de similaire aux informations peu de temps
auparavant.
— Tu as tué ton alpha ?
— J’en avais assez qu’il me vende à d’autres alphas,
expliqua l’omega en souriant. La blague m’est retombée
dessus, cependant… parce qu’ils vont me forcer à avoir des
relations sexuelles avec beaucoup d’autres alphas. À quoi je
pensais ?
Avery n’avait jamais entendu parler d’une telle chose.
— Il… t’a vendu ?
— L’argent se faisait rare. C’était un connard paresseux qui
ne voulait pas travailler, alors il me vendait à ses amis. Aux
amis de ses amis. Puis à des étrangers. Il m’a même vendu
pendant plusieurs chaleurs. Heureusement, je ne suis pas
tombé enceint, mais j’ai eu quelques frayeurs.
Avery ravala un peu de bile.
— Je pensais que… les alphas protégeaient leurs omegas ?
— Ouais… c’est ce qu’ils nous disent. Je suis sûr qu’il y en a
qui sont bien meilleurs que ne l’était le mien. Était, gloussa
Gideon. J’aime dire ça. Il était. Comme dans « il n’est plus ».
Au passé.
Avery leva le menton. Si la jubilation de Gideon était un peu
effrayante, il aurait pu tuer un homme dans la même
situation. Il ne savait pas ce qu’il serait capable de faire,
piégé comme ça.
— On dirait qu’il méritait cette aiguille à tricoter.
Gideon sourit.
— Oh, oui.
Avery jeta un coup d’œil au dernier visage. Le petit omega
les observait depuis la couchette supérieure au-dessus de
Tab. Il remarqua l’attention d’Avery, se retourna et se cacha.
— C’est Vero. Il est… il est… commença Tab.
— C’est un putain de cinglé, termina Gideon.
— Ce n’est pas vrai, cracha Medjul, avant de se tourner vers
Avery et de chuchoter : il est ici depuis très, très longtemps.
La rumeur dit qu’il a tué son alpha, lui aussi. Il a été
condamné à cinq bébés… et il a fait au moins autant de
fausses couches, si ce n’est plus.
— Ça l’a affecté, ajouta Ash en montrant sa tête. De bien
des façons.
— Vous réalisez qu’il peut entendre ce que vous dites ?
demanda Gideon à voix haute. Ce n’est pas comme si
c’était un si grand espace.
— C’est un plaisir de te rencontrer, Vero. Je m’appelle Avery.
Le silence envahit la cellule un moment.
— Ravi de te rencontrer, Avery, répondit Ash en tendant une
main. Tu devrais essayer de dormir un peu. C’est bientôt le
matin.
Comme si je pouvais dormir. Il se roula en boule sur le côté,
face à l’extérieur. Après un moment, il ouvrit les yeux pour
voir Gideon, qui le fixait toujours. Un sentiment de crainte
l’envahit. L’omega sourit malicieusement.
— Je peux… t’aider ?
— Ne t’inquiète pas, College Boy. Je ne suis dangereux que
pour les alphas de merde.
— Bon à savoir, murmura Avery, pas entièrement convaincu
de sa sécurité.
Le sommeil fut tout à coup la chose la plus éloignée de son
esprit. Il s’assit sur sa couchette, observant Gideon.
Soudain, il se rendit compte qu’il avait enfin arrêté de
trembler et que son estomac ne lui faisait plus aussi mal. Se
concentrer sur les histoires des autres l’avait en quelque
sorte soulagé… même si cela lui donnait l’impression d’être
une personne terrible. Les leurs étaient pires que la sienne.
Un vol ? Une main poignardée ? Une incarcération
injustifiée ? Un meurtre ? Quelles souffrances ils avaient dû
endurer pour les mener là où ils étaient.
Avery jeta un coup d’œil sur le côté et vit que Gideon le
fixait toujours.
— Quoi ?
— Tu es vraiment beau, dit Gideon.
— Gideon ! cria Medjul. Endors-toi.
Gideon se rapprocha de la couchette d’Avery.
— C’est mon procès demain matin, d’où mon incapacité à
dormir.
Avery déglutit bruyamment.
— Que penses-tu qu’il va t’arriver ?
— Eh bien, j’ai tué un alpha. Ils pourraient me forcer à le
remplacer.
— Le remplacer ?
— Un juge peut exiger un enfant alpha. Le cousin d’un de
mes amis – ou une sorte de parent – a été condamné à un
enfant alpha. Il a fini par pondre trois omegas avant
d’arriver à l’alpha. Il était vieux et ratatiné au moment où il
est sorti. Et complètement dérangé dans sa tête.
— Ont-ils pris les enfants omegas, aussi ?
— Bien sûr. Tout enfant né en prison appartient à l’État.
— Merde.
— Ouaip, se lamenta Gideon. Je ne prévois pas de sortir d’ici
de sitôt.
— Mais tu as des circonstances atténuantes. Ton alpha te
maltraitait.
— Comme s’ils s’en souciaient, railla Gideon. J’avais déjà fait
appel à la Garde plusieurs fois pour essayer d’obtenir un
soutien et une séparation. Ils me renvoyaient toujours
directement vers lui.
— Ce n’est pas bien.
— Non. Ça ne l’est pas. Mais nous, les omegas, ne sommes
que des esclaves de reproduction. Du bétail. Nous n’avons
aucun droit.
— Il faut que ça s’arrête, dit Avery, plus à lui-même qu’à
Gideon.
— Ouais, eh bien, ça ne va jamais s’arrêter.
— À moins que nous nous unissions et que nous fassions en
sorte que ça arrive.
— Bonne chance avec ça, murmura Gideon. Alors… dis-moi
comment tu as passé ces cinq dernières années. Je veux
tout entendre.
— Vous allez arrêter, tous les deux ? Certains d’entre nous
aimeraient dormir, grogna Medjul.
— Tu pourras dormir quand tu seras mort, répliqua Gideon.
Une détonation retentit sur les barreaux, et Avery sursauta.
— Silence là-dedans ! aboya un garde. L’extinction des feux
signifie le silence !
Avery se cala contre l’oreiller, réalisant rapidement que le
silence était bien pire que l’agitation. Il permettait aux voix
du doute de hurler dans son esprit. Les histoires de ses
compagnons de cellule tournaient dans le maelström. Voler
pour nourrir une famille quand il y avait peu ou pas de
travail pour un omega. Se protéger d’un alpha abusif.
Refuser d’accepter la revendication d’un alpha. Ce n’étaient
pas des criminels à côté de lui. Ils étaient les victimes d’une
société injuste.
Des victimes qui avaient été réduites au silence trop
longtemps.
Ce fut dans ces moments sombres, avant que le ciel ne
devienne gris, qu’Avery décida de ne plus se taire.
W ilder était appuyé contre le mur en béton d’une des salles
de réunion privées de la prison, attendant de voir Avery
pour la première fois. Rohan et Tensen étaient tous les deux
assis derrière une table pliante en mauvais état, qui
semblait avoir connu des jours meilleurs, révisant les notes
prises par le juge la nuit précédente. Finalement, la porte
s’ouvrit, et un Avery menotté fut traîné dans la pièce.
— Oh, merci, mon Dieu, s’exclama Wilder en se précipitant
plus près, ayant besoin de tenir son omega.
— Ne touchez pas au prisonnier, prévint le garde en
regardant Wilder.
Wilder recula légèrement et attendit que le garde défasse
les menottes. Avery soutint son regard, la terreur cachée
dans ses beaux yeux. Les tripes de Wilder se retournèrent,
ses mains se crispèrent à ses côtés. Il pouvait encore sentir
son odeur sur Avery, et cela ne fit que le rendre encore plus
fou.
Enfin libéré, Avery se frotta les poignets et scruta les
visages des hommes présents à la table avant que son
regard ne se pose de nouveau sur Wilder.
— Je suis désolé que tu sois ici.
— Nous allons te sortir de ce pétrin, assura Wilder.
— Ce n’est pas aussi simple, contra Tensen. Avery a enfreint
de multiples lois… pendant des années. C’est un cas
compliqué. Assez extrême.
Wilder se concentra sur Tensen.
— C’est mon compagnon. Ils peuvent me le confier. Tu as dit
que c’était possible.
— J’ai dit que c’était une possibilité infime, corrigea Tensen.
Ça dépend finalement du juge qui sera chargé de l’affaire.
— Nous devons essayer, insista Wilder en se retournant
pour faire face à Tensen. Quels autres moyens avons-nous ?
Il a clairement enfreint les lois. Il ne peut pas clamer son
innocence.
— Bien sûr, c’est le choix le plus évident, suggéra Tensen. Si
nous pouvions vous accoupler ici à la prison, ça aiderait
énormément.
— Est-ce possible ? demanda Wilder.
— Non, contra brutalement Avery.
Le regard de Wilder s’ancra à celui d’Avery.
— Non ?
— Les omegas ne sont pas des esclaves. Je ne serai pas une
propriété à lui être restituée.
Wilder grogna tout bas. Certes, il était un peu possessif,
mais il utiliserait tous les moyens pour sauver son omega.
— Je suis tout autant à toi que tu es à moi. Il ne s’agit pas
de te traiter comme une propriété. Tu sais que je ne te vois
pas comme ça.
Avery posa ses paumes sur la poitrine de Wilder.
— Je sais…
— On ne touche pas ! ordonna le garde, et Avery retira ses
mains.
Le contact manqua à Wilder, et il ferma brièvement les
yeux. Quand il les rouvrit, il faillit se briser devant la douleur
du regard d’Avery.
— Avery, je sais que ce n’est pas ce que tu veux, mais dire
au juge que vous allez bientôt vous accoupler pourrait aider
ta défense. Wilder est un membre éminent de la
communauté, il dirige la plus grande entreprise de
construction de la province et a des liens avec plusieurs
niveaux du gouvernement. Son grand-père a construit cette
prison, expliqua Rohan.
Et je veux être celui qui la démolit.
— Je ne suis pas une propriété. Je ne vais pas utiliser ça
comme défense et me cacher derrière mon alpha, refusa
Avery. Je veux être jugé. Je veux combattre notre système
d’oppression.
Wilder chercha le regard de Rohan. Il y découvrit le même
silence stupéfiant.
— Il n’y a pas de lutte contre le système ici, Avery, dit
Tensen. Connaissant ce procureur, il voudra probablement
faire de toi un exemple pour qu’aucun autre omega ne tente
de faire ce que tu as fait. Si on peut rester discret… ne pas
aller au tribunal, garder ça sous le radar… et te mettre dans
les bras de Wilder… c’est la stratégie la plus sûre ici.
— Qui a dit que je voulais être en sécurité ? s’emporta Avery.
Discret ? Non. Je veux être bruyant ! Plus c’est fort, mieux
c’est. Plus c’est le bordel, mieux c’est. Je ne vais pas me
laisser faire.
— Tu ne peux pas faire ça, s’exclama Wilder.
— Je ne peux pas ? répéta Avery, son regard sauvage se
rivant à celui de Wilder. J’ai besoin de ta permission ?
Wilder leva les mains en signe de reddition.
— Je ne voulais pas dire ça… seulement, tu ne peux pas
vouloir rester en prison.
— Bien sûr, je ne veux pas être ici.
Un tremblement de peur sembla parcourir le visage d’Avery.
Il eut l’air soudain plus petit. Effrayé. La bravoure d’il y a
quelques instants avait disparu de ses traits. Wilder ravala
la boule dans sa gorge, sa poitrine lui faisait mal. Il voulait
offrir son soutien. Réparer ce qui était cassé. Mais il était
rejeté à chaque fois.
— Je ne vais pas faire profil bas, être marqué comme un
objet et renvoyé à la vie à laquelle j’essayais d’échapper.
Wilder grimaça.
Avery se rapprocha de lui.
— Il ne s’agit pas de toi !
Il scruta le visage de Wilder. À la recherche de quoi, Wilder
n’était pas sûr.
— Il s’agit des attentes placées sur les omegas par notre
société. Notre manque de choix. Notre manque de liberté. Il
faut que tu le comprennes.
Il le savait, au fond de lui. Il savait qu’il ne s’agissait pas de
lui, pourtant il était difficile d’entendre son omega parler en
ces termes.
— Je comprends, chuchota Wilder. Logiquement, je
comprends… tant que tu sais que je ne ferai jamais peser
ces mêmes attentes sur toi.
— Je le sens bien. Je sens que je suis un omega très
chanceux dans le grand schéma des choses. Alors devrais-je
me reposer sur ce confort et accepter la vie heureuse que je
pourrais avoir si je prenais le chemin le plus facile ?
Wilder grimaça, souhaitant que ce soit aussi simple, tout en
sachant qu’il était égoïste de le vouloir.
— La voie facile ne change pas le monde, soupira Avery en
secouant la tête. Ça peut rendre ma vie plus facile, mais il y
a des omegas dehors, qui ne sont pas aussi chanceux que
moi. J’ai besoin d’être une voix pour les sans-voix. Ou
essayer de l’être.
Le chagrin transforma ses traits l’espace d’un instant.
— Je n’ai aucune idée de l’impact que je peux avoir ou
même si je peux changer quelque chose… mais je dois
essayer.
Wilder resta silencieux, tout comme Rohan et Tensen.
— Protestation politique, ajouta Avery en scrutant le visage
de Wilder. La seule façon de rendre ce monde meilleur pour
moi… pour mes frères… mes camarades omegas… est de
me lever et de parler en leur nom.
La déception pesait lourd dans les tripes de Wilder.
— Je comprends, mais tu dois savoir que chaque instinct de
mon corps rugit pour te protéger. Pour te garder hors de cet
endroit.
Il se frotta le visage des deux mains. Silencieux pendant
quelques secondes, sa nature était en guerre avec ce qu’il
savait devoir faire.
— Je soutiendrai ta décision, même si ça me tue de
l’intérieur.
Avery tendit la main pour caresser la joue de Wilder.
— Merci.
— Interdiction de toucher ! rugit le garde.
Avery retira sa main. Wilder souhaitait pouvoir serrer son
omega contre lui. Juste pour une minute. Mieux encore, une
vie entière. Une vie qu’il ne semblait pas pouvoir avoir.
— Tu es tout pour moi… et nous allons trouver un moyen de
te libérer. Tu ne peux pas m’empêcher de chercher un autre
moyen.
— Je doute qu’il y ait un autre moyen… mais sens-toi libre
de chercher autant que tu le souhaites. Si ça t’aide à te
sentir mieux.
Tensen se racla la gorge.
— Nous devons revoir certaines choses.
A very était assis en face de Tensen et Rohan, sa confiance
vacillait – bien qu’il ne sache pas d’où elle venait. Wilder
était resté debout derrière lui. Assez proche pour presque le
toucher. Il pouvait sentir la chaleur de Wilder sur son corps
glacé. Ce n’était pas suffisant, mais il fallait que ça le soit.
Tensen se racla la gorge.
— La prochaine fois que tu te présenteras devant le juge…
— C’est pour quand ? s’enquit Wilder.
Après avoir parcouru les documents devant lui, il répondit :
— On dirait que nous avons un mois pour nous préparer.
— Un mois ?
Avery grimaça. Un mois. Ça aurait aussi bien pu être une vie
entière.
— Ils ont dit deux semaines la nuit dernière.
Wilder grogna.
— C’est trop. Il ne peut pas rester là-dedans aussi
longtemps.
— Les tribunaux sont en retard. Je vais voir pourquoi il y a
une différence avec ce qu’on t’a dit, mais je suis sûr que
c’est à cause de ça. Si je peux faire avancer la date, je le
ferai, dit Tensen en prenant des notes.
Wilder grogna en prenant le siège à côté d’Avery.
— Il doit y avoir une option de caution.
— Les omegas n’ont pas de caution. Je te l’ai expliqué,
répéta Tensen en se concentrant sur Wilder. Il n’y a rien qui
puisse le faire sortir avant sa date d’audience. Pas avec ces
charges.
— Et avec la culpabilité présumée, ça signifie…
Rohan s’interrompit, son regard s’ancrant à celui de Wilder.
— Quoi ? demanda Avery, pas sûr de ce que signifiait ce
regard.
Personne ne répondit. Avery scruta leurs visages, mais ne
put rien déterminer. Son regard se porta sur celui de Tensen,
qui se contenta de prendre un air sombre.
— Quoi ?!
— Tu seras là… pendant une chaleur, souffla Rohan, sa voix
dépassant à peine un murmure.
Wilder grogna avant de se lever, les pieds de sa chaise
raclant violemment contre le sol en ciment. Avery
s’approcha de lui, mais il s’était éloigné… faisant les cent
pas, les poings serrés.
Les mots de Rohan s’ancrèrent plus profondément, son
esprit réalisant vraiment ce qu’il sous-entendait.
— Tu veux dire que… parce que je suis présumé coupable, je
serai… forcé…
Il s’arrêta, incapable de dire le reste à voix haute.
— Avant d’avoir ma comparution au tribunal ?
— Oui, chuchota Rohan, la voix rauque.
— Ils ne peuvent pas me forcer… pas sans le procès.
— Ils le peuvent. Et ils le feront, murmura Tensen. Tu ferais
mieux de t’en rendre compte – et d’en comprendre les
implications – avant d’accepter ce plan d’action.
Tensen se retourna pour lancer un regard en direction de
Wilder.
— À moins qu’il ne soit déjà enceint ?
Tensen reporta son attention sur Avery, un sourcil arqué.
L’estomac d’Avery s’agita quand son regard croisa celui de
Wilder. Celui-ci soutint son regard, ses lèvres
s’entrouvrirent. Avery put lire la désillusion dans les yeux de
son compagnon et se détestait pour l’avoir causée. Wilder
finit par détourner son regard.
— Nous nous sommes protégés, murmura Wilder avant de
continuer à faire les cent pas. Maintenant, je regrette que
nous l’ayons fait.
— À chaque fois ? demanda Rohan.
— Je pense, répondit Avery.
Certaines des heures qu’ils avaient passées au lit n’avaient
été qu’un flou de luxure et de membres enlacés. Mais… il y
avait eu cette première fois. Sur la table de conférence. Le
simple fait de s’en souvenir lui donna des frissons dans le
dos.
Tensen nota quelque chose sur un morceau de papier et
arracha la page de son bloc-notes. Il la poussa sur la surface
de la table vers Avery.
Des préservatifs ou autre chose d’illégal dont ils pourraient
t’accuser ?
Dès qu’Avery releva la tête après avoir lu cela, Tensen la
récupéra et la déchira en lambeaux avant de placer les
morceaux dans son assortiment de papiers.
— Préservatifs, répondit Avery, puis la curiosité prit le
dessus. Y a-t-il quelque chose d’autre ?
Tensen jeta un regard au garde et écarta sa question d’un
geste de deux doigts.
— Heureusement que vous avez utilisé des préservatifs,
nous n’aurons pas de surprise de dernière minute ou de
frais supplémentaires. Maintenant, revenons à ce que je te
disais au départ. À ton audience, nous serons tous là pour te
soutenir, assura Tensen. En regardant les notes, je vois que
les gardes rouges enquêtent sur ton dealer. Ils veulent
savoir où tu as obtenu le Heatex et le Scentex. Leur donner
quelques détails pourrait aider ta cause.
— J’emporterai ça dans ma tombe, assena Avery.
Il n’était pas question qu’il incrimine quelqu’un.
— Je m’y attendais, mais ça ne faisait pas de mal de
demander, soupira Tensen. La Garde rouge va chercher, et
ils pourraient les trouver. Ils sont en train de fouiller ton
chalet, à la recherche de preuves.
Avery sursauta, les yeux écarquillés.
— Lake ? Où est-il ? Est-ce qu’il va bien ? Grands dieux, je
n’avais même pas pensé à lui ces derniers jours. Quel frère
de merde je suis.
— Lake va bien. Il est au cottage. Avec Gray, ainsi qu’un
autre ami avocat de Tensen. Il est là pour garder un œil sur
les recherches, répondit Rohan. Ne t’inquiète pas pour tes
frères. Nous nous assurerons qu’ils sont en sécurité.
— Comment oncle Gray tient-il le coup ?
Rohan croisa le regard d’Avery.
— Il est terrifié pour toi.
— Dis-lui…
Avery hésita un moment.
— Dis-lui à quel point je suis désolé. J’aurais dû l’écouter.
Avery grimaça.
— C’est trop tard maintenant, je sais.
Rohan hocha la tête avant de murmurer doucement :
— Je lui dirai.
— Et dis-lui que je vais bien. J’irai bien. Quoi qu’il arrive.
— As-tu vraiment réfléchi à tout ça ? demanda Rohan.
— Non, mais… oui. Je pense que j’ai eu ce plan dans un coin
de ma tête pendant tout ce temps. Se cachant quelque part
dans les recoins de mon esprit.
Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule à Wilder, qui
semblait soudainement aussi fatigué que lui.
— J’ai besoin de faire ça, aussi égoïste que ça puisse
paraître.
On l’avait déjà traité d’égoïste. Qu’il en soit ainsi.
Wilder posa ses mains sur les épaules d’Avery.
— Ce n’est pas égoïste. C’est moi qui le suis, j’ai peur pour
toi et je cherche la solution de facilité.
Le garde ne sembla pas remarquer les mains de Wilder sur
lui. Avery ferma les yeux, se délectant de la chaleur de ce
contact. Cela réchauffait la peur glaciale qui était en lui.
Levant une main, tout doucement, il caressa le dos de la
main de Wilder. Wilder accrocha un doigt à l’un de ceux
d’Avery.
Ce n’était pas grand-chose… mais c’était tout.
— Une idée de comment la Garde m’a trouvé ? interrogea
Avery. Y a-t-il quelque chose dans le rapport ?
Tensen consulta le document.
— Appel anonyme, c’est tout ce qui est dit. On a signalé un
omega en chaleur dans le QA, plus précisément à la tour
Jaymes.
— Je pense que c’était mon frère, murmura Wilder. Qui a
tout dévoilé, bien sûr.
Avery jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Vaughn ? Tu penses vraiment qu’il ferait ça ?
— Mon frère me considère comme un concurrent. Il l’a
toujours fait, expliqua Wilder. Il était la seule autre personne
présente ce soir-là et il savait que tu étais en chaleur. Le
chaos est son arme de prédilection – et il l’a certainement
déclenché cette fois.
— Il y avait aussi l’agent de sécurité… et ton chauffeur,
ajouta Avery.
— Non. C’était Vaughn. Je peux le sentir au plus profond de
mon âme, assura Wilder.
— Je suis désolé, chuchota Avery.
— Ça devrait être à moi de dire ça.
— Retour aux affaires, intervint Tensen. Je suppose que nous
pourrions utiliser une défense affirmant que les lois sur la
reproduction des omegas sont imposées et ne respectent
pas vos droits en tant qu’être humain. Le seul problème est
que les tribunaux de première instance refuseraient
probablement de se prononcer et t’inculperaient quand
même. Nous devrions alors le contester auprès d’une cour
supérieure ou d’un tribunal… et il n’y aurait alors toujours
aucune garantie de changement.
— Ce qui veut dire qu’il pourrait être condamné à donner
naissance à l’enfant d’un autre alpha… ou à plusieurs
enfants… qu’on lui enlèverait… avant qu’il ne nous
revienne, résuma Rohan en regardant Wilder. S’il revient
tout court.
Avery sentit Wilder se tendre contre lui. Le faible
grognement qui suivit lui retourna l’estomac. Il lâcha la
main de Wilder, mais l’alpha refusa de le libérer.
— Interdiction de toucher ! hurla le garde, qui s’en était
enfin aperçu.
Wilder se tourna vers lui.
— C’est mon compagnon. Ni vous ni personne ne me dira ce
que je peux ou ne peux pas faire avec lui. Est-ce que je me
fais bien comprendre ?
— Nous avons des règles, rétorqua le garde. Vous pourriez
vous passer une arme.
Wilder fit passer son sweat-shirt par-dessus sa tête et le jeta
par terre. Il fouilla dans ses poches et les retourna – vides.
— Je n’ai rien à lui transmettre, sauf le peu de force que je
peux avoir dans une caresse. Cessez d’être un connard sans
cœur.
— Nous avons des règles, marmonna le garde en détournant
le regard.
Wilder ramassa son sweat avant de s’écrouler sur la chaise
à côté d’Avery. Leurs yeux se croisèrent, et Avery put sentir
la frustration qui remplissait son alpha.
— Je comprendrais… si tu ne voulais pas accepter notre
accouplement. Je comprendrais si c’était trop dur pour toi…
après. Je ne peux pas m’attendre à ce que tu restes dans le
coin après tout ça.
Les mots étaient comme des couteaux, poignardant ses
tripes. Wilder était tout ce qu’il pouvait espérer d’un alpha…
mais il était déjà assez égoïste comme ça. Il ne voulait pas
le retenir. Il méritait d’être heureux, et Avery était certain
qu’il ne trouverait pas le bonheur auprès d’un omega
incarcéré.
Wilder pencha la tête sur le côté.
— Et où crois-tu que j’irais ?
Il marqua une pause, scrutant le visage d’Avery.
— Nulle part. Pas sans toi.
Avery retint ses larmes, les yeux brillants. La poitrine serrée,
il savait que Wilder méritait mieux.
— C’est trop te demander.
— Non. Ça ne l’est pas, assura Wilder en lui caressant la
joue… et le garde ne dit rien.
— Alors, c’est la ligne de conduite que tu veux que nous
suivions ? s’enquit Tensen. Une affaire de droits civils ?
Avery scruta le visage de Wilder pendant quelques
secondes.
— Si c’est ce que tu dois faire, chuchota Wilder.
— Oui, souffla Avery en se retournant pour faire face à
Tensen et Rohan. Une affaire de droits civils.
— Alors c’est ce que nous ferons, accepta Tensen en
refermant le dossier devant lui. Nous allons mettre la
machine en route.
16
L e lendemain matin, Wilder entra dans son bureau et
trouva son frère assis derrière son bureau, en train de
trier ses dossiers.
— Mais qu’est-ce que tu crois faire ?
Le regard de Vaughn se détourna une fraction de seconde
avant de continuer à lire un dossier.
— J’essaie de faire fonctionner les choses pendant ton
absence. Quelqu’un devait le faire.
Wilder se précipita en avant, frappant de ses deux poings le
dessus du bureau.
— Espèce de salaud !
Vaughn fronça les sourcils et leva la tête. Les yeux
écarquillés, il scruta le visage de Wilder.
— Qu’est-ce que j’ai fait, bon sang ?
— Je sais que c’est toi…
Les sourcils de Vaughn froncèrent davantage.
— Tu vas devoir me donner un peu plus de détails.
— Celui qui a appelé la Garde.
Vaughn le dévisagea en clignant des yeux.
— À propos de quoi ?
— Avery…
Quand Vaughn parut désemparé, il corrigea :
— Abraham.
Vaughn se redressa sur le fauteuil de Wilder. Ses yeux se
plissèrent.
— Tu avais compris qu’il était omega ?
— Bien sûr que non ! nia Wilder en secouant la tête. Tu
essaies de nous faire arrêter tous les deux ? Tu n’auras pas
de munitions de ma part.
Le visage de Vaughn blêmit.
— Arrêté ?
Il se leva.
— Abraham a été arrêté ?
— Ne fais pas l’innocent. Je sais très bien que c’est toi qui
l’as dénoncé.
Vaughn secoua la tête, ses sourcils se creusant.
— Je n’ai rien fait de tel.
— Tu as passé ta vie à avoir un coup d’avance sur moi et à
semer le chaos. Ça porte ta signature partout.
— Je n’ai pas appelé la Garde. Je pourrais provoquer un
léger chaos, c’est vrai, mais je ne ferais pas ça.
Wilder soutint le regard de son frère, soudainement
incertain de sa conviction. Soit Vaughn était un meilleur
menteur qu’il ne le pensait, soit il disait la vérité.
— Abraham est essentiel dans notre enquête. Pourquoi
diable l’aurais-je fait enfermer ?
— À moins que tu ne sois impliqué dans le détournement de
fonds.
Vaughn cligna plusieurs fois des yeux, l’air stupéfait.
— Tu as peu d’estime pour moi, mon frère.
— Qui d’autre aurait su qu’il était omega ? Qui d’autre ?
Vaughn contourna le bureau et s’arrêta lorsqu’il se retrouva
face à face avec Wilder.
— Je ne sais pas, mais ce n’était pas moi.
Il désigna le bureau de Wilder d’un geste de la main.
— Ne me remercie pas de t’avoir remplacé en ton absence,
mon frère.
Vaughn sortit en claquant la porte derrière lui.
Laissé dans le silence, l’esprit de Wilder tournait, cherchant
une réponse en dehors de son frère. Avait-il accusé le
mauvais homme ?
T ensen s ’ arrêta devant une boîte de nuit miteuse et fixa le
texto que son enquêteur lui avait envoyé, avec un nom et
une adresse, pour confirmer qu’il était au bon endroit. Le
long de la route, il y avait plusieurs clubs – tous semblables,
tous déclarant avoir les meilleurs danseurs omega du QO.
Des danseurs ? Les hommes n’étaient pas là pour les voir
danser.
Il aperçut deux betas ivres tituber et passer devant lui avant
d’entrer dans la destination cible de Tensen. Il les suivit, les
battements de la musique se répercutant dans son corps
avant même qu’il ne soit à l’intérieur. En entrant, il
remarqua que les lumières étaient baissées et la musique
trop forte. Un omega dansait sur la scène. Il n’était pas
particulièrement beau, mais plus il le regardait, plus il
sentait qu’il l’avait probablement été avant que la vie ne
l’alourdisse.
Après avoir pris place à une table vide et scruté l’intérieur, il
se concentra sur le spectacle qui s’offrait à lui. Il croisa les
jambes, se penchant en arrière. Vêtu de lingerie, l’omega
enleva un long gant soyeux avant de s’attaquer à l’autre.
Un serveur s’approcha de sa table, un beta qui ne portait
qu’un minuscule string.
— Qu’est-ce que ce sera ?
— Rien pour moi, murmura Tensen.
Le serveur pointa l’espace du doigt.
— C’est un minimum de deux boissons.
Tensen suivit ce doigt pointé et remarqua le panneau, qui
déclarait justement cela. Il sortit son portefeuille et tendit
un billet de 20 au beta.
— Apportez-moi deux verres de ce que vous voulez.
Le serveur récupéra le billet et s’en alla.
Tensen se recentra sur l’omega qui virevoltait sur la scène. Il
nota le sourire narquois. Le coup de hanche. De plus en plus
de peau exposée, alors que, morceau par morceau, la
lingerie disparaissait. Un murmure de désir l’envahit. Pas
beaucoup, mais plus que ce à quoi il s’attendait. Plus qu’il
ne voulait l’admettre. L’omega rencontra son regard et le
soutint un moment, puis il fit glisser de longs doigts le long
d’une cuisse en une caresse. Tensen les regarda voyager,
son sexe se contractant inconfortablement dans son
pantalon.
Comme n’importe quel autre homme, il avait fantasmé à
l’idée d’être avec un omega. Expérimenter les différences
entre eux et un autre beta. Était-ce le tabou ? C’était plus
que probable… tout le monde voulait toujours ce qu’il ne
pouvait pas avoir. Y compris un homme comme lui, qui
gardait ses désirs à distance.
L’omega lui sourit en retirant d’autres vêtements. Quand
leurs regards se croisèrent, il eut soudain l’impression que le
strip-tease était pour lui et lui seul. Une étincelle apparut
dans les yeux de l’omega… et Tensen dut admettre qu’il
était plus beau qu’il ne l’avait d’abord jugé.
Le murmure se transforma en brise, son sexe s’épaissit.
Le serveur revint à sa table, déposant deux boissons devant
lui, rompant la connexion.
Tensen sortit un autre billet de vingt.
— Je suis à la recherche d’informations. Peut-être pouvez-
vous m’aider ?
— Ça dépend de ce que vous voulez savoir.
— Je cherche quelqu’un qu’on appelle Tulla.
Le serveur arracha les vingt dollars des doigts de Tensen.
— Il est sur scène.
Tensen jeta un coup d’œil sur le côté, remarquant que Tulla
avait jeté son dévolu sur un autre client. Il attrapa le bras du
serveur avant que le beta ne puisse s’échapper.
— Vous avez posé une question, et j’y ai répondu. Pas de
remboursement.
Il jeta un regard furieux au serveur.
— Comment puis-je obtenir un rendez-vous avec Tulla ?
Le serveur gloussa.
— Facile. Commandez une lap dance.
— Où est-ce que je fais ça ?
Le serveur désigna un videur près de la scène, un gros beta
costaud.
— Lui.
Tensen n’avait jamais demandé une lap dance de sa vie. Il
ne pouvait pas dire qu’il n’était jamais allé dans un club
comme celui-là, mais ça avait été une blague pendant qu’il
était à l’université, et il y était allé avec un groupe d’amis,
jeunes et stupides. Ce qu’il y avait vu l’avait choqué au plus
haut point – il avait vu le détachement froid dans les yeux
de chacun des danseurs, même à travers leurs sourires et
leurs danses sensuelles – et il n’y était jamais retourné.
Alors que ses amis étaient devenus fous de désir, il était
devenu déprimé en regardant le spectacle.
C’était l’une des raisons pour lesquelles il s’était orienté
vers le droit des omegas et de la famille. Il imaginait qu’il
pouvait donner aux omegas d’autres moyens, bien qu’il ne
soit pas sûr que la maternité de substitution soit beaucoup
mieux. Ça déchirait ces omegas, d’avoir à remettre leur
enfant.
Lequel était le pire ? Vendre son corps ou son âme ?
Finalement, avec le cas d’Avery, il avait peut-être la chance
de faire quelque chose de mieux. Faire un véritable
changement. Il grimaça. Comme si cette affaire avait une
chance. Ça le brisait de ressentir ça. Il voulait gagner, il
voulait qu’Avery soit libre.
Il voulait que Gray soit heureux.
Gray…
Il était tombé amoureux d’un omega qu’il n’aurait jamais pu
avoir. Il aurait dû savoir dès le début qu’il ne gagnerait pas,
même si Rohan n’avait pas été dans le tableau.
Après avoir descendu les deux verres, il se dirigea vers le
videur et paya pour sa lap dance avec Tulla. On lui déclara
sévèrement qu’il ne ferait aucun attouchement, que seul
l’omega le ferait – ce qu’il accepta. Il n’avait aucune raison
de malmener Tulla. Il était là pour obtenir des informations.
Tensen retourna à sa table et à ses verres vides, regardant
l’omega terminer sa performance.
Peu de temps après, la représentation de Tulla prit fin, et il
sortit de scène. Tensen l’observa attentivement, remarquant
la façon dont le videur attirait l’attention de l’omega et lui
annonçait la nouvelle. Il se raidit lorsque l’attention de Tulla
se tourna vers lui, cherchant dans la foule.
L’omega afficha un sourire séduisant, mais Tensen nota qu’il
n'atteignait pas ses yeux. Tulla déambula vers lui et s’arrêta
à quelques centimètres.
— J’ai entendu dire que tu voulais une danse privée ?
Tensen sentit l’étincelle de luxure grandir. Il était là pour
faire un travail, pas pour s’amuser avec un omega à peine
vêtu.
— Oui.
Tulla offrit une main.
— Allons dans un endroit un peu plus privé.
Tensen la prit, un éclair d’électricité se propageant dans sa
paume et son bras. Ils se frayèrent un chemin à travers les
chaises et les tables jusqu’à une arrière-salle remplie de ce
qui semblait être des canapés en cuir. Dans un coin éloigné,
un autre beta assistait à une danse érotique, absorbé par le
regard de l’omega.
Tulla le poussa dans un autre coin de la pièce, puis se glissa
sur ses genoux. La musique y était plus calme. Tensen
pouvait s’entendre penser, bien que son érection l’en
empêche pleinement à ce moment-là.
— Alors, quel est ton nom, mon grand ?
Le soupçon d’un accent sirupeux qu’il avait soupçonné dans
le vacarme du club était plus prononcé dans l’espace plus
calme.
— Tensen, répondit-il en essayant de garder un semblant de
contrôle. Tensen Atkinson. Je suis avocat.
Tulla posa ses mains sur les épaules de Tensen et ondula
des hanches.
— Un avocat. Oooh… Je suppose que ça veut dire que tu as
un gros cerveau. Je me demande ce que tu as d’autre de
gros ?
— Vous n’avez pas à faire ça…
— Faire quoi, bébé ?
— La danse. Je dois vous parler, Tulla.
Tulla interrompit ses mouvements, mais le sourire curieux
qui se forma sur son visage atteignit ses yeux.
— Parler avec moi ? De quoi ?
— Avery Stephens… ou plutôt, Abraham Norcross.
Le visage de Tulla s’assombrit.
— Je ne sais pas qui c’est.
— Mes enquêteurs soupçonnent que vous savez exactement
qui il est et que c’est vous qui l’avez aidé à changer
illégalement de nom et de classe et qui lui avez fourni du
Scentex.
Tulla bondit des genoux de Tensen.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Il se tourna pour partir, mais Tensen captura son poignet et
le traîna en arrière.
Un autre videur apparut de nulle part, repoussant Tensen et
s’interposant entre eux.
— On ne touche pas aux omegas, aboya le videur en jetant
un coup d’œil à Tulla. Ça va ?
— Fais-le sortir d’ici, cracha Tulla.
— Je suis là pour vous aider, cria Tensen, mais Tulla continua
à marcher, et le videur le traîna vers la sortie. Si je vous ai
trouvé, alors la Garde n’est plus très loin derrière.
Tulla se figea. Il se retourna pour faire face à Tensen et fit un
signe de la main au videur, qui le relâcha.
Tulla se rapprocha et s’arrêta à quelques centimètres de lui,
vacillant légèrement sur des talons trop hauts.
— Pas ici.
Il balaya la pièce du regard.
— Suivez-moi.
Tensen suivit le petit omega, matant son cul se balancer de
gauche à droite. Ils finirent par arriver dans un dressing
rempli de perruques, de boas en plumes, et de lingerie
accrochée à tous les endroits possibles. Tulla ferma la porte
derrière eux et lui indiqua une place sur un petit canapé, en
face d’un miroir de maquillage. Une fois que Tensen fut
assis, il s’installa sur la chaise de maquillage et la fit pivoter
pour qu’ils se fassent face.
À l’extérieur de la loge, l’homme était un omega coquet et
sexy. À l’intérieur, il était tout en affaires.
— Je ne sais pas ce que vous supposez, mais je peux vous
dire que vous avez tout faux. Je ne suis pas coupable des
choses dont vous semblez me croire capable.
Tensen étudia l’omega. L’accent chantant et sucré avait
disparu.
Et les gants furent enlevés.
— Comme je l’ai dit, je suis là pour aider.
— Aider ? répéta Tulla en haussant un sourcil. J’en doute.
Personne ne vient ici sans chercher quelque chose qu’il
désire.
Tensen s’adossa contre la causeuse.
— Peut-être qu’il y a une part de vérité… si vous êtes arrêté,
cela pourrait nuire à la défense d’Avery, selon les
informations que vous leur donnerez. M’assurer que vous
restiez libre sera bénéfique pour lui.
Un sourire narquois se forma sur les lèvres de Tulla. Le ton
sirupeux fut soudainement de retour.
— Tu portes un micro, homme de loi ?
— Non.
— Prouve-le, ordonna Tulla.
Tensen se leva et commença à déboutonner sa chemise. Il
sortit l’ourlet de son pantalon et souleva son maillot de
corps, dévoilant son torse.
— Rien.
Tulla se laissa glisser de son siège et s’approcha. Il souleva
la chemise plus haut, pour l’inspecter. Lentement, il fit
courir ses paumes sur les abdominaux de Tensen,
provoquant un tremblement.
— Tu te maintiens en bonne forme, avocat.
— Je suis très heureux que vous approuviez.
Tulla retira ses mains.
— Maintenant, montrez-moi votre téléphone.
Tensen remit son maillot de corps en place et fouilla dans sa
poche pour trouver son téléphone. Il en montra l’écran à
Tulla, qui l’examina avant de faire un signe de tête.
— Vous pensez que vous pouvez me convaincre de vous
faire confiance pour divulguer des secrets que vous n’avez
pas le droit de connaître, dit Tulla en reculant. Vous avez
une autre idée en tête. La Garde n’est pas à mes trousses.
Je les paie bien pour qu’ils me laissent tranquille. Ce videur,
là-bas ? Celui qui était sur le point de vous jeter dehors ?
C’est un ex-Garde et mon protecteur. S’ils étaient après moi,
il en aurait entendu parler. Je soupçonne Avery d’avoir
vendu la mèche, à vous, son avocat, et vous avez pensé
venir voir si vous pouviez trouver un bouc émissaire.
— Avery a refusé de me le dire.
Tulla plissa les yeux.
— Me dénoncer pourrait aider à faire réduire la peine
d’Avery. Vous me dites vraiment que cette idée ne vous a
pas traversé l’esprit ?
— Honnêtement, si. Heureusement pour vous, je crains que
ça ne fasse plus de mal que de bien. S’ils ne peuvent pas
vous trouver ou trouver vos dossiers, si vous les avez… il
sera plus difficile pour eux d’accuser Avery de trafic de
drogue. Son oncle a été assez intelligent pour jeter son
Heatex et son Scentex avant que la Garde ne vienne fouiller
sa maison. Ils n’ont pas pensé à tester son sang quand il a
été arrêté et, quand ils l’ont fait, ils n’ont rien trouvé.
— Le Scentex ne peut pas être détecté avec un test de
drogue, répliqua Tulla avant que ses yeux écarquillés
trahissent le fait qu’il n’avait pas voulu le révéler.
Il croisa les jambes et sourit.
— Si je vendais des drogues de ce genre, et ce n’est pas le
cas, je ne vendrais pas de Heatex. Ils peuvent le repérer
dans le sang. Le Scentex est un produit chimique naturel et
il est masqué dans le sang.
Est-ce qu’Avery obtenait son Heatex d’une autre source ?
Tensen allait devoir creuser un peu pour le découvrir. Moins
il y avait de pièges à éviter pendant le procès, mieux c’était.
— Il a enduré une chaleur juste avant qu’ils ne l’attrapent.
Le Heatex avait probablement disparu de son organisme, je
suppose.
— Peut-être, murmura Tulla.
— S’ils ne peuvent pas prouver qu’il se droguait, alors ça
arrange les choses pour lui. S’ils vous attrapaient et vous
convainquaient de témoigner qu’il vous les a achetées, cela
serait incriminant et nuirait à son affaire. Peut-être devriez-
vous disparaître jusqu’à ce que ça se tasse ?
— Disparaître ? Où pensez-vous qu’un petit omega comme
moi puisse aller dans cette province ? Je suis piégé dans le
Quartier Omega, comme tous les autres.
— J’ai l’impression que vous avez un plan d’évasion. Et
l’argent nécessaire pour le mettre à exécution.
L’expression du visage de Tulla lui fit deviner qu’il avait fait
mouche.
— Les voies d’évacuation sont permanentes. J’ai encore
beaucoup de travail à faire ici, déclara Tulla en secouant la
tête. Je ne vais nulle part.
Tulla lui fit un sourire malicieux, et son accent refit son
apparition.
— Du moins, pas encore.
— J’ai essayé de vous avertir que vous êtes en danger. La
Garde vous cherche. Ils veulent probablement faire un
exemple d’Avery et, s’ils vous arrêtent, ils pourront s’assurer
que d’autres ne suivront pas ses traces.
Tulla gloussa, descendit de sa chaise et s’approcha, le doux
balancement de ses hanches était séduisant.
— Je vous ai dit que je m’occupais de tout. Ne vous
inquiétez pas pour moi.
Les tripes de Tensen se nouèrent.
— Si vous ne me prenez pas au sérieux, je ne peux rien faire
d’autre.
— Non. Vous ne pouvez pas.
Tulla repoussa Tensen sur le canapé et le chevaucha.
— Bien que je te doive toujours une lap dance.
Tensen ouvrit la bouche pour argumenter, mais l’ondulation
des hanches de Tulla fit frotter le sexe épais de l’omega
contre le sien. Tulla sourit, clairement conscient de son
impact. Il se frotta plus fort, sa verge durcissant.
— Tu es un grand, très grand garçon, n’est-ce pas, Tensen ?
J’aime ça.
Tensen saisit les hanches de Tulla et tenta de le calmer,
mais il n’y parvint pas. Finalement, il poussa Tulla sur le côté
et se leva d’un bond.
— Je ne suis pas venu ici pour ça.
Tulla pointa du doigt le pantalon de Tensen.
— Ça n’a pas l’air de te déranger.
Tensen baissa les yeux, gêné de voir une tache humide sur
son pantalon beige. Fixant l’omega, il se retourna et partit
en trombe.
— Reviens quand tu veux ! cria Tulla depuis sa loge.
Il ajouta peut-être autre chose, mais Tensen ne l’entendit
pas par-dessus la musique du club. Le cœur battant dans la
poitrine, il mit un pied devant l’autre et espéra que Tulla
avait raison de dire qu’il était protégé.
17
U n grand bruit réveilla Avery du rêve paisible qu’il
faisait. Il était de nouveau à la fête d’anniversaire des
jumeaux, entouré de sa famille. C’était une chaude journée
de fin de printemps, le ciel bleu était rempli de nuages
duveteux. Auggie montait sur le poney pendant qu’Avery et
Lake regardaient de l’autre côté de la clôture. De l’autre
côté de la pelouse, il remarqua que Wilder le suivait, la
chaleur et le besoin présents dans les yeux de l’alpha. Cela
réveilla le désir qu’Avery avait caché pendant des années.
À ce réveil, il fut plongé à l’intérieur du cauchemar vivant
qu’était sa réalité.
— Jour de douche, s’écria Ash en attrapant une petite
pochette d’articles de toilette sur une étagère de sa
couchette.
— Jour de douche ? répéta Avery en se redressant et en
scrutant le petit espace intérieur.
Ash lui jeta une petite bouteille de gel douche.
— Tu m’en dois une, le nouveau.
— Comment je te rembourse ? demanda Avery en regardant
les autres faire la queue avec leur petite pochette d’articles.
Il descendit de sa couchette, ses pieds frappant le béton
froid.
— Ou comment j’obtiens ces choses ?
— Tu as quelqu’un qui peut mettre de l’argent sur ton
compte ? demanda Medjul.
— Ou tu peux trouver un travail. Ça ne paie pas beaucoup,
mais ça peut t’aider à acheter le nécessaire, répondit Ash.
— Un travail ? répéta Avery.
— Ouais. Tu peux t’inscrire dans l’équipe de nettoyage ou
de cuisine, mais c’est dur à trouver en ce moment.
Quelques entreprises travaillent avec la prison pour avoir de
la main-d’œuvre bon marché. Dans tous les cas, on est payé
une misère, mais ce n’est pas comme s’il y avait autre
chose à faire ici que de rester assis sur son cul, répondit
Tab.
— Je pourrais avoir un travail en prison, mais pas dans le
QO ? C’est pas un peu arriéré ?
Avery s’assit quelques secondes sur la couchette de Medjul
et tira sur ses pantoufles.
— Eh bien, ils n’ont pas le luxe de vous payer dix à quinze
reno dans le QO, railla Tab. En plus, ils doivent s’inquiéter de
perdre du temps avec les chaleurs et les grossesses ou la
garde des enfants là-bas. Je veux dire, ils doivent s’inquiéter
de ça aussi ici, mais il y a assez de main-d’œuvre constante
et bon marché à l’intérieur pour qu’ils passent outre. Les
corps frais affluent toujours.
— Travail d’esclave, murmura Avery en se levant.
— Bingo, plaisanta Medjul en frappant Avery sur le nez. Le
College Boy est aussi intelligent qu’il en a l’air.
— Cette merde n’a aucun sens, grogna Avery. Il faut que ça
s’arrête. On doit faire quelque chose pour que ça s’arrête.
— Qu’est-ce que tu as en tête qu’un millier d’autres omegas
n’ont pas envisagé et échoué avant toi ? s’emporta Medjul.
La colère envahit Avery.
— Je dois juste y réfléchir. Il doit y avoir un moyen.
Seul le silence répondit à sa déclaration.
— Je suis… Je vais faire quelque chose à ce sujet !
Ses compagnons de cellule le dévisagèrent avant d’éclater
de rire. La porte de la cellule s’ouvrit, et ils se précipitèrent
tous dans la coursive, en compagnie d’une foule d’autres
omegas.
— L’étudiant pense qu’il est notre sauveur, s’esclaffa Medjul
depuis l’extérieur de la cellule. Juste ce qu’il nous faut.
— Viens, dit Tab, entraînant Avery derrière lui.
Les détenus se pressaient autour d’Avery, certains se
rapprochant de lui pour la première fois. Il ne s’était
aventuré à l’extérieur de sa cellule qu’une seule fois, lors du
dîner de la veille, et même là, ça avait été vers la fin du
repas, et peu de gens s’attardaient dans le réfectoire. Ses
compagnons de cellule l’avaient encerclé, presque comme
s’ils lui offraient un mur de protection. Il avait apprécié, la
peur de l’inconnu provoquant la panique en lui. Lorsqu’ils
étaient arrivés à la cafétéria, la plupart des détenus étaient
déjà partis dans la salle commune, qu’Avery avait évitée.
Ses compagnons de détention ne l’avaient pas encore très
bien vu. Au milieu de la foule, Avery grimaça, se sentant
rapetisser sous leurs regards curieux – non pas qu’il le
puisse. Il était presque aussi grand qu’un beta et se
démarquait parmi la foule majoritairement petite.
Une fois dans la grande salle de douche carrelée, les
détenus enlevèrent leurs vêtements et les placèrent dans
des casiers étroits. Aucun n’avait de verrou, et la plupart
étaient vieux et rouillés. Ash lui jeta un regard.
— Déshabille-toi, le nouveau. C’est la seule fois cette
semaine que tu auras l’occasion de te doucher.
— Sérieusement ? s’exclama Avery avant de décoller sa
combinaison du haut de son corps.
— Si tu te joins aux équipes qui travaillent à l’extérieur, tu
obtiens une ou deux heures de plus par semaine, mais tu
pues entre les deux, dit Tab, en face de lui. Ça n’en vaut pas
la peine.
Avery accrocha sa combinaison à un crochet rouillé dans un
casier vide devant lui.
— C’est le mien, cria une voix sur sa gauche.
— Désolé, murmura Avery en sortant sa tenue du casier.
— Non, ça ne l’est pas, contra Ash en prenant la
combinaison d’Avery et en la replaçant sur le crochet.
Ash fixa l’omega à côté d’Avery et grogna.
— Je n’ai pas peur de toi, aboya le petit omega.
— Tu devrais ! répliqua Ash avant de se concentrer sur
Avery. Ils ne sont pas assignés. Premier arrivé, premier
servi. Prends-le et tiens bon la prochaine fois !
Avery étudia les deux hommes, ébranlé.
— Je suis sûr qu’il y a de la place pour deux.
Ce n’était pas comme s’ils avaient tous beaucoup de
vêtements.
— Non, merci, grogna le petit omega avant qu’un autre, plus
grand, ne le tire vers lui.
— Tu peux partager le mien, bébé.
Les deux omegas s’embrassèrent. Les yeux et la bouche
d’Avery s’ouvrirent en grand.
— Tu n’as jamais vu deux omegas se tripoter ? demanda
Ash, de l’humour dans la voix.
— Non.
— Habitue-toi, chuchota Medjul.
Le baiser cessa, et le petit omega adressa un doigt
d’honneur à Avery.
— OK. Désolé, marmonna Avery, levant ses mains en signe
de reddition.
Les deux hommes se dirigèrent vers les douches, laissant
Avery finir de se déshabiller. Il fourra son slip, ses
chaussettes et ses pantoufles dans le casier avant de suivre
Tab, Medjul et Ash. C’est alors qu’il se rendit compte qu’il en
manquait deux.
— Où sont Gideon et… hum…
— Vero ? fournit Tab en attrapant quatre serviettes et en les
tendant à Avery.
— Ouais, répondit-il en examinant la pile. Pourquoi ai-je
besoin de tout ça ?
— Tu n’en as pas besoin. Comme tu es le nouveau, tu vas
rester ici pendant qu’on se douche et tu vas les garder. Si on
ne les prend pas tout de suite, il n’y en aura plus. Quand on
aura fini, tu pourras aller te doucher et on te gardera la
dernière, expliqua Ash.
— Pour répondre à ta question, Gideon avait une audience
aujourd’hui, ajouta Medjul. Ils l’ont fait sortir avant l’aube
pour le préparer.
— Le préparer ?
— Les avocats te font généralement enfiler un beau
costume pour que tu aies l’air respectable et moins d’un
criminel, dit Medjul. Tu as aussi droit à une douche en
premier, avant la foule.
— Vero sort rarement du lit. Quand la puanteur devient trop
forte, on le traîne jusqu’ici et on lui trempe le cul, dit Tab.
Avery fronça les sourcils. Il était clair que Vero était
malheureux et souffrait peut-être d’une sorte de maladie
mentale. Il avait besoin d’aide. Ils avaient tous besoin
d’aide. Mais Medjul avait-il raison ? S’imaginait-il être une
sorte de sauveur ? Il s’était mis dans ce pétrin en pensant
sauver ses frères, pour finalement se rendre compte à quel
point il était égoïste. Pourrait-il refaire la même chose ?
Tout en faisant subir à Wilder plus de tourments que
nécessaire, alors qu’il se trouvait face à un poids lourd qu’il
était impossible d’arrêter ?
Il fixa les serviettes blanc cassé, qui avaient probablement
été vives et brillantes il y a longtemps, mais qui s’étaient
fanées avec l’âge et l’usage. L’une d’elles semblait même
avoir une tache de sang, ce qui lui donna un frisson. De la
vapeur s’élevait autour de lui, comme beaucoup d’autres se
douchaient, l’enveloppant. Il détourna le regard, choqué par
toute cette nudité. Ce n’était pas une chose à laquelle il
était habitué, mais il y avait aussi une curiosité persistante
qui le poussait à jeter un coup d’œil ici et là.
Perdu dans ses pensées, il remarqua à peine que Medjul lui
faisait signe.
Avery se rapprocha.
— Donne-moi ma serviette et une minute pour me sécher,
dit-il en en prenant une.
— On devrait s’écarter du chemin ? demanda Avery,
observant la file d’attente des utilisateurs de la douche qui
les regardaient fixement.
Medjul lui arracha des mains les serviettes restantes et le
poussa à la place qu’il venait de libérer.
— Qu’ils aillent se faire voir. Douche-toi. Avant qu’il ne fasse
trop froid.
Les hommes dans la file d’attente râlèrent et firent des
histoires, mettant Avery dans une situation embarrassante.
— Ne les écoute pas, intervint Ash depuis la douche d’à
côté. Lave-toi le cul et sors vite de là.
Avery ouvrit l’eau et regarda autour de lui.
— J’ai oublié le gel douche dans le casier.
— Eh bien, il n’y est plus, soupira Medjul en prenant sa
propre bouteille. Tends ta main.
Avery tendit sa paume.
— Tu dois devenir plus intelligent ici, College Boy, murmura
Medjul. Ou tu ne vas pas tenir très longtemps.
— Espérons que je n’aurai pas à tenir trop longtemps.
Medjul croisa son regard.
— C’est un vœu pieux. Il vaut mieux que tu te prépares à la
réalité de ce qui va arriver. Tu ne sortiras pas d’ici de sitôt.
Avery passa sous le jet, les mots de Medjul résonnant dans
ses oreilles et son estomac se tordant de plus en plus. Avant
qu’il n’ait fini, il se pencha et vomit… puis regarda l’eau
l’emporter dans le drain.
Je vais sortir d’ici. Je le dois.
T ôt le lendemain matin , Wilder fouilla dans ses dossiers, à la
recherche de celui contenant ses rapports sur le Green
Trust. Au milieu de tout ce bazar, il avait enfin obtenu la
réunion de sa vie, mais il était loin d’y être préparé. Il ne
pouvait pas perdre une occasion de faire avancer la société,
pas avec le conseil d’administration sur son dos.
Il devait se ressaisir et faire en sorte que ça marche, sinon il
risquait de ne plus avoir sa place très longtemps. De plus, il
avait besoin de ce revenu pour pouvoir investir dans les
batailles juridiques à venir. La réunion devait se dérouler en
douceur.
Il se figea, passant une main sur son visage. Merde… est-ce
que je me suis rasé au moins avant de quitter la maison ?
Wilder fouilla dans son bureau pour trouver le rasoir
électrique de rechange qu’il y avait rangé et se rendit dans
la salle de bains attenante pour s’offrir une petite séance de
rasage. En regardant son reflet, il remarqua les cernes sous
ses yeux. Le reflet sans vie. Il n’était pas en état d’assister à
la plus grande réunion de sa vie professionnelle jusqu’à ce
jour. Avec plus de force que prévu, il jeta le rasoir dans le
lavabo quand il eut fini. Quelques pièces se détachèrent,
fissurant la coque extérieure. Les piles tournoyèrent dans le
fond.
Un autre regard dans le miroir lui apprit tout ce qu’il devait
savoir.
Tu vas tout faire foirer.
Après s’être secoué, il retourna à son bureau et reprit ses
recherches.
Un coup discret fut frappé à sa porte. Wilder supposa que
c’était son assistant.
— Entrez.
La tête baissée, il demanda :
— Savez-vous où se trouve mon dossier Green Trust ?
— Juste ici.
La tête de Wilder se releva brusquement au son de la voix
de son frère. Vaughn brandissait le dossier en l’air.
Il fit le tour de son bureau et se précipita, la colère coulant
dans ses veines.
— Pourquoi diable l’as-tu ?
Au lieu de répondre, Vaughn posa sa propre question.
— Où étais-tu hier après-midi ?
— Je travaillais sur une affaire personnelle.
En vérité, il s’était éclipsé pour rencontrer un vieux copain
de fac – et actuel juge. Pas au tribunal des affaires
familiales, malheureusement, et il n’avait rien obtenu de
son ami qui pourrait aider Avery.
— Pour aider Abraham ?
Vaughn resta silencieux un moment, prenant un air pensif
lorsque Wilder ne répondit pas.
— Est-ce que c’est son nom au moins ?
Wilder ouvrit le dossier.
— Je n’ai pas le temps pour ça ce matin.
— Je pense que j’ai le droit de connaître certaines
informations sur mon employé, qui dirigeait une enquête
très importante pour nous.
Wilder soupira.
— Avery. Il s’appelle Avery.
— Ah, oui… c’est le nom que tu as utilisé l’autre jour, n’est-
ce pas ? se rappela Vaughn en souriant. Eh bien, Avery m’a
dit quelque chose d’intéressant le matin de ses chaleurs, et
je n’ai pas eu l’occasion de le mentionner.
Wilder croisa les bras, tandis que son frère s’attardait sur la
pause qui suivit cette tirade.
— Eh bien ? Vas-y.
— Apparemment, Hardwick lui soutirait des informations sur
ce qu’il faisait ici. Il a prétendu qu’il était au courant de tout.
Ça a suffi pour ébranler Avery, à ce qu’il a semblé.
— Et ?
— Clairement, Hardwick est paranoïaque et à raison. Y a-t-il
un moyen qu’il ait pu découvrir pour toi et Avery ?
Wilder considéra cela un moment.
— Il y avait l’agent de sécurité, mais je doute qu’il ait
compris ce qui se passait, à part quelque chose qui sortait
un peu de l’ordinaire… et mon chauffeur. Mais je fais
implicitement confiance à ce dernier. Il travaille pour moi
depuis des années et il est digne de confiance. À part toi, ce
sont les deux seuls à avoir vu quelque chose.
— L’agent de sécurité ? répéta Vaughn en fronçant les
sourcils. Qui regardait les caméras de sécurité ?
Wilder se figea. Les caméras ! Il n’y avait même pas pensé.
N’importe qui de la sécurité aurait pu être témoin de ce qui
s’était passé. Heureusement, il n’y en avait pas dans la salle
de conférence. Seulement dans les couloirs.
Et l’ascenseur.
Putain !
Il leva la tête et croisa le regard de son frère.
Vaughn plissa les yeux.
— Ce n’était pas toi, murmura Wilder, soudain convaincu de
l’innocence de Vaughn.
— Non, ce n’était pas moi.
Un éclair de douleur traversa le visage de son frère.
— J’ai passé beaucoup d’années à essayer d’attirer ton
attention… et de faire partie de la confrérie Jamie-Wilder.
Il élargit sa posture et s’appuya contre le mur.
— Quand j’ai réalisé que je ne parviendrais jamais à
m’intégrer, je suppose que j’ai changé de cap et décidé
d’être un emmerdeur à la place. J’ai eu plus d’attention de
cette façon, mais pas celle dont j’avais vraiment besoin.
— On ne t’a jamais laissé de côté.
— Non ? Tu ne l’as probablement pas remarqué. Toi et Jamie
aviez un lien. Je ne sais pas où ça a commencé ni pourquoi
je n’ai jamais pu avoir la même proximité…
Vaughn haussa les épaules, les yeux brillants.
— Le fait est que… j’aime peut-être te pousser à bout, mais
sûrement pas au point d’envoyer un omega en prison. J’ai
vu le feu dans tes yeux. La possessivité… quand tu m’as
éloigné. Bon sang, j’en ai vu un soupçon avant sa chaleur,
mais je n’étais pas complètement sûr.
Vaugh marqua une pause, scrutant son visage.
— Il est à toi, n’est-ce pas ?
Wilder refusa de répondre, ne sachant toujours pas s’il
pouvait faire confiance à Vaughn.
— Je n’enverrais pas ton omega en prison, Wilder. Je ne suis
pas aussi cruel.
Wilder détourna le regard, honteux de la tournure
qu’avaient pris ses pensées. Quand il releva la tête, il vit de
la douleur dans les yeux de son frère.
— Je n’ai jamais voulu que tu te sentes comme un étranger
au milieu tes propres frères. Tu as raison. Jamie et moi
avions un lien. Nos parents se disputaient beaucoup avant
ta naissance. Pour une raison quelconque, une fois que tu es
arrivé, il a semblé régner cette paix difficile entre eux avant
qu’ils ne semblent soudainement accepter la vie ensemble.
Être pris au milieu de ça en tant enfant… c’était terrifiant.
Jamie était la seule constante dans ma vie. Il avait à peine
cinq ans de plus que moi, mais il avait déjà une âme
nourricière et un cœur aimant. Il était presque…
Wilder s’interrompit, la douleur de la perte de Jamie aussi
vive qu’au moment où elle s’était produite.
— Il était plus un papa pour moi que pour notre propre père.
Son frère resta silencieux un moment.
— Je ne le savais pas, dit Vaughn.
— Comment aurais-tu pu ? Nous avons essayé de t’en
protéger. Tu as vécu dans une maison très différente de la
nôtre, et nous avons pensé qu’il valait mieux ne pas te dire
comment ça s’était passé. J’aurais aimé que tu viennes me
voir plus tôt pour me dire ce que tu ressentais.
— Je doutais que ça aurait changé quoi que ce soit.
— Il n’est pas trop tard, déclara Wilder.
Son frère le dévisagea.
— Une trêve ? proposa Wilder.
Un soupçon de sourire effleura les lèvres de son frère, mais
il disparut avant qu’il puisse être sûr de l’avoir vu.
— Je suppose que nous pouvons faire un essai.
Wilder baissa les yeux sur son bureau en désordre.
— Eh bien, puisque tu avais mes notes du Green Trust, peut-
être pourrais-tu me dire où se trouvent mes calendriers pour
les projets en cours ? Je les ai cherchés en vain.
Vaughn s’approcha en secouant la tête.
— Ton système d’organisation est horrible, mon frère.
Il fit glisser un dossier d’une panière sur la droite.
— C’est là que se trouvent tous les projets en cours.
— Ça aurait aidé si tu m’avais dit ça plus tôt.
— Tu m’as chassé de ton bureau en m’accusant de choses
terribles. Je n’étais pas d’humeur après ça.
— C’est vrai, admit Wilder. Et pour ça, je suis désolé. Tu me
pardonnes ?
Vaughn resta silencieux un moment. Il hocha la tête.
— C’est pardonné et oublié.
Wilder n’était pas si sûr que ce soit oublié. Il lui fit un sourire
en coin.
— Tu devrais peut-être venir à ma réunion avec le Green
Trust. Ma tête n’est pas franchement au bon endroit
aujourd’hui, et je ne veux pas la faire exploser.
Il relâcha un souffle frémissant.
— Je ne peux pas… tout gâcher.
Vaughn le fixa un moment, comme s’il le jaugeait. Soudain,
il arracha le dossier de la main de Wilder.
— Nous allons devoir l’examiner. Nous allons prendre ta
voiture. Nous pourrons discuter de tes projets en chemin.
Il se retourna et se dirigea vers la porte. Puis il s’arrêta et
regarda par-dessus son épaule, où Wilder se tenait, souriant.
Vaughn lui rendit son sourire.
— Tu viens ou pas ?
— Ouais… j’arrive, dit Wilder avant de suivre son petit frère
vers la porte.
A very prit lentement conscience de la situation. Il ouvrit les
yeux et se retrouva face à face avec Vero, qui planait tout
près de lui. Une haleine chaude et stagnante passa sur son
visage et son estomac se contracta. La panique s’installa,
alors qu’il fixait les yeux morts et ternes de l’omega.
— B… bonjour ?
Le visage de Vero était à quelques centimètres du sien.
Aucune émotion n’apparaissait sur ses traits, juste un
sentiment de désolation et d’engourdissement, qui semblait
aspirer la joie même de l’être d’Avery.
— Tu as besoin d’aide ? chuchota Avery.
Vero pencha la tête sur le côté et plissa les yeux.
La peur l’envahit.
— Dis-moi juste ce dont tu as besoin. Je vais essayer de
t’aider.
Vero se tortilla légèrement, s’allongeant à côté d’Avery. Il
caressa le ventre d’Avery et roucoula.
Avery fronça les sourcils, incertain de ce que l’omega faisait.
— Si doux… chuchota Vero.
— Quoi ?
Au lieu de donner une réponse, Vero bondit de l’espace
d’Avery et courut jusqu’à la triple couchette. Il se cacha
sous ses couvertures si vite qu’Avery n’était pas sûr que ce
n’ait pas été un rêve. Avery resta sur sa couchette, respirant
difficilement, son cœur battant contre ses côtes et la peur
chantant dans ses veines. Il n’avait pas aimé la vulnérabilité
qu’il avait ressentie. Et si Vero lui avait fait du mal ?
L’omega n’était clairement pas bien…
Était-il dangereux ?
Il jeta un coup d’œil autour de la cellule, réalisant que le
désespoir amenait le danger. Ils avaient tous en eux la
capacité de faire mal si le besoin était assez grand. À quel
point Vero souffrait-il ?
Ces pensées le conduisirent à songer une fois de plus à
Gideon. Il resta allongé, regardant le pâle rayon de lumière
qui entrait par l’unique petite fenêtre située en haut du mur
et qui illuminait et remplissait la petite cellule, attendant
que le reste de ses compagnons se réveillent.
Dès qu’ils eurent ouvert les yeux, il posa la question.
— Pourquoi Gideon n’est pas revenu ? Pensez-vous qu’il a
été libéré ?
Les trois autres se regardèrent, comme s’ils détenaient un
secret qu’ils ne souhaitaient pas partager.
— Alors ?
— Il a été condamné au No Man’s Land, répondit Medjul,
sans regarder Avery.
— Le No Man’s Land ?
Les yeux d’Avery s’élargirent.
— Ils l’ont exilé ?
— Il a assassiné son alpha. Je suppose qu’ils l’ont considéré
comme trop dangereux pour rester ici, alors… ils l’ont
envoyé loin, murmura Ash.
Le No Man’s Land était tout l’espace situé en dehors des
murs massifs entourant les provinces. Il y avait de
nombreuses provinces dans le royaume, dispersées
principalement le long des côtes, mais il y en avait
quelques-unes au centre. Entre les murs extérieurs se
trouvaient des terres sauvages, non surveillées, où peu de
gens vivaient. On racontait que des hommes sauvages
peuplaient la région, d’où la raison de l’existence des murs
extérieurs imposants. Avery n’avait jamais entendu dire que
quelqu’un avait attaqué, pourtant ces murs extérieurs
étaient surveillés à tout moment par des gardes se relayant
à intervalles réguliers. Les terres agricoles entouraient
l’extérieur des murs, sur un mile environ, avec des
travailleurs betas qui vivaient juste à l’extérieur, protégés
par ces gardes, et rentraient à l’intérieur la nuit. Au-delà,
c’était une terre de cauchemars.
Enfin, c’est ce qu’on leur avait dit.
— Comment va-t-il survivre ? souffla Avery.
Aucun des omegas ne semblait avoir de réponse à cela.
Pour ce qu’en savait Avery, Gideon allait périr dans les
semaines à venir. Qui savait quels dangers se cachaient là
dehors ? C’était une fin tortueuse pour une personne
tragique qui méritait de l’aide, pas l’exil.
Le cerveau d’Avery continua à réfléchir à la situation de
Gideon tout au long du petit déjeuner, de la récréation, du
déjeuner, puis de la sortie. Pourrait-il être exilé ? Il n’avait
pas commis de meurtre, mais son projet de défense allait
plus que probablement faire des ravages dans la province.
Voudraient-ils simplement l’évincer ?
— Tu as un visiteur, Stephens, aboya un garde, alors
qu’Avery tapait sur un rocher avec sa chaussure, perdu dans
ses pensées.
Ses contemplations concernant Gideon s’éloignèrent, tandis
qu’il se demandait qui était son visiteur. Un sourire apparut
sur son visage.
Wilder.
Il suivit le garde à l’intérieur et traversa les couloirs
caverneux, s’arrêtant de temps en temps pour que le
système de portes de cellules s’ouvre pour leur permettre
de passer. Finalement, ils atteignirent la salle de visite. Il
regarda les vitres et ne trouva pas Wilder, mais Brett.
Il s’approcha en rougissant. Prenant le téléphone, il désigna
celui d’en face pour que Brett l’utilise.
— Hé, le salua Brett, penaud.
— Hé.
— Tu m’as manqué, dit Brett, la voix basse.
— Toi aussi. Comment se passe le travail ? Les comptes ?
— Bien, répondit Brett. Ton aide et les instructions que tu as
écrites m’ont aidé à tout comprendre jusqu’à présent.
Il haussa les épaules.
— Au moins, Pierce ne m’a pas crié dessus à cause de la
comptabilité. Pas encore.
Avery hésita un moment, ne sachant pas trop quoi dire.
— Que disent les gens sur moi ?
Brett haussa les épaules.
— Il y a de tout. La plupart disent qu’ils comprennent
pourquoi tu l’as fait. Quelques-uns pensent que tu n’aurais
pas dû enfreindre la loi et prendre le travail d’un beta. Je
suppose que c’était à prévoir.
— Et Pierce ?
— Il n’a pas dit grand-chose. Du moins, pas à moi.
— Pas grand-chose, ce n’est pas rien.
Brett soutint son regard.
— C’était surtout un « je ne peux pas le croire » et c’est tout.
Ce n’est pas comme s’il partageait beaucoup avec moi.
— Ah.
Avery se souvint du commentaire sur le fait de vouloir une
douzaine d’Abrahams. Il supposa que ça répondait à sa
question.
Ils restèrent assis en silence quelques secondes.
— Bien qu’il soit bizarre ces derniers temps. Pierce.
— Bizarre comment ?
Brett s’esclaffa. Son visage s’assombrit, et il sourit.
— Ne t’en fais pas. Tu as d’autres problèmes en tête que le
patron qui est bizarre.
Avery étudia le beta, sentant que quelque chose le troublait.
— Peut-être que j’ai juste besoin de quelqu’un pour me
changer les idées de toutes mes conneries. Je n’ai pas envie
de revivre toute l’histoire. Pas en ce moment. Alors parle-
moi.
Brett lui fit un sourire en coin.
— OK… bien, si c’est ce que tu veux.
Il se frotta la joue de sa main libre, son expression donnant
à Avery l’impression qu’il faisait le tri dans ses pensées.
— Je travaillais au bar… tu sais que Pierce a décidé d’avoir
un membre du personnel de service là-bas les soirs les plus
chargés.
— Ouais.
— Eh bien, c’est un peu moins stressant là-bas, les
pourboires sont meilleurs, et comme je ne travaille que
quelques soirs en service de table, en plus des comptes, ça
semble fonctionner.
— Mais Pierce n’est pas content ?
Brett fronça les sourcils.
— Ce n’est pas ça. C’est…
Il fit une pause, en fronçant les sourcils.
— Il y a quelques semaines, un couple de betas est venu et
ils flirtaient avec moi depuis le bar. Ils n’arrêtaient pas de
me demander de prendre un verre avec eux. J’étais très
occupé et je n’avais pas vraiment le temps pour leurs
conneries, alors j’ai continué à dire non. Finalement, j’ai
cédé. Je me suis dit que j’allais en prendre un et en finir – et
qu’ils ne seraient plus sur mon dos. Je servais les boissons,
et ils payaient, alors pourquoi pas ?
— OK.
— Pierce m’a pris à part et m’a passé un savon. Il m’a dit
qu’on n’était pas censés boire avec les clients au bar.
— Tu le savais ?
— Non. Personne ne m’avait parlé de cette règle, et ça n’a
jamais été évoqué avant. Je veux dire, c’était un seul verre.
Il nous a déjà fait goûter de nouveaux vins lors des
réunions, alors j’ai supposé qu’un verre suffisait. Ce n’est
pas comme si je m’étais assis avec eux et que j’étais
complètement ivre.
Avery fronça les sourcils.
— Eh bien, maintenant tu connais la règle et tu es sûr de ne
plus l’enfreindre.
— Ouais, soupira Brett en haussant les épaules.
Il prit une expression distante.
— C’était plus que ses cris. Tu vois ? C’était le ton. Son
niveau de colère. Je n’avais jamais vu ça avant et, pour être
honnête, ça m’a un peu effrayé. Puis, plus tard ce soir-là, il a
jeté ces mêmes betas dehors – et il semblait que la raison
derrière cela était qu’ils continuaient à flirter avec moi. Je
travaillais comme un fou pendant tout ce temps. Je passais
les commandes, j’aidais à préparer les boissons… tout ça. Je
ne lambinais pas. Pourtant, il m’a remonté les bretelles.
Quand est-ce que le flirt est devenu interdit ? Bon sang, je
flirte un peu avec la plupart de mes clients. Ça m’offre de
meilleurs pourboires.
— Je ne sais pas. Peut-être qu’il est stressé par quelque
chose ?
— Peut-être, murmura Brett.
Avery étudia son ami. Il y avait définitivement quelque
chose de plus dans cette affaire.
— Quoi ?
Brett haussa à nouveau les épaules.
— Rien.
— Il est clair que ça te dérange.
Brett soutint son regard.
— J’ai juste… Je me sens bizarre avec lui ces derniers temps.
— Bizarre… bon ou bizarre mauvais ?
— Juste bizarre. Je ne peux pas l’exprimer avec des mots.
— Ça pourrait être cette petite attirance persistante que j’ai
remarquée.
— Je n’ai pas le béguin pour Pierce, s’exclama Brett, son
visage devenant rouge.
— Waouh… c’est beaucoup d’émotion pour ne pas avoir le
béguin pour lui.
Le visage de Brett devint encore plus rouge.
— Assez parlé de moi. Je suis venu ici pour voir comment tu
allais.
Changement de sujet. Ouais… il l’a mauvaise.
— Il n’y a pas grand-chose à dire. Je suis coincé ici pour Dieu
sait combien de temps.
— Pas de lumière au bout du tunnel ?
— Pas même une petite étincelle.
— Je suis vraiment désolée, Abe.
— Avery, corrigea-t-il. Il n’y a plus de raison de le cacher.
Mon nom n’est pas Abraham Norcross. Il ne l’a jamais été.
— C’était un nom de merde, plaisanta Brett avec un large
sourire. Avery te va beaucoup mieux.
Avery gloussa, mais l’hilarité fut fugace.
— J’aimerais…
— Quoi ?
— J’aimerais qu’on puisse être hors de ces murs, à servir
des tables, à irriter Pierce. Ou marcher sur le campus. Bon
sang, je préférerais encore les statistiques à cet endroit.
— C’est beaucoup dire. Je pourrais choisir la prison plutôt
que ça.
— On échange ? demanda Avery avec un clin d’œil.
— Si je pouvais, je le ferais.
Avery croisa le regard sérieux de Brett.
— Tu ne le penses pas.
— Qu’ai-je fait de ma vie ? Rien. Tu as déjà accompli tant de
choses, plus que tu ne l’aurais jamais souhaité, et que se
passe-t-il ? Tu restes coincé ici. Tout ce que j’ai fait, c’est
gâcher ma vie.
La culpabilité frappa Avery en plein visage. C’était lui qui
avait mis ces idées stupides dans la tête de son meilleur
ami, simplement parce qu’il avait été jaloux de la facilité de
la vie de Brett.
— Tu as vingt-trois ans. Tu as encore toute ta vie à faire.
— Et toi non ?
Avery sourit.
— Tu n’as rien gaspillé. Tu as été un bon ami et un confident
pour moi. Si tu n’avais pas été là, les années à l’école
auraient été beaucoup plus difficiles.
— Oh, mes parents ont finalement accepté un dernier
semestre. Je commence après Noël. Si je me débrouille bien,
je pourrais être diplômé l’été prochain.
— As-tu des plans pour te remettre sur pied ?
— Il le faut, ajouta Brett avec un sourire. Je te le dois.
— Tu te le dois à toi-même. Ne fais pas ça pour moi, contra
Avery.
— Où est le gars qui se plaignait de mon relâchement ? J’ai
besoin de lui tout de suite.
— Je n’aurais jamais dû te crier dessus. Ce n’était pas à moi
de le faire. Je ne suis pas ton père.
Avery secoua la tête, sa culpabilité augmentant.
— Je n’aurais jamais dû te faire croire que ta vie était un
gâchis. J’avais tort. Tellement, tellement tort.
— Non… tu te souciais juste de moi et tu voulais me voir
réussir.
— Non. J’étais jaloux.
Brett croisa son regard.
— J’étais jaloux que tu aies la liberté que je n’avais pas et
j’ai dit ces choses à cause de ça. J’avais tort, Brett. Je
n’avais pas le droit.
— Il y avait peut-être de la jalousie, mais j’ai aussi ressenti
de l’amour. Tu t’inquiétais pour moi. Pour de bonnes raisons,
le rassura Brett en souriant. Je ne t’ai jamais dit à quel point
j’appréciais. J’ai réalisé à quel point ça m’a manqué ces
dernières semaines, sans toi dans les parages.
Avery sourit faiblement. Il craignait de verser des larmes s’il
disait un mot de plus.
— Tu avais tous les droits d’être jaloux. Les omegas méritent
le droit d’avoir les mêmes libertés que nous.
— Merci, murmura Avery.
— Avec un peu de chance, tu seras sorti d’ici et tu pourras
venir à ma remise de diplôme au printemps.
Les mots de Medjul revinrent le hanter. Il n’y avait aucune
raison de donner de faux espoirs à Brett.
— Sinon, sache que je serai là en pensées.
Brett posa sa paume sur le verre. Avery toucha son côté.
— Je t’aime, Avery. Et oui, je sais… qu’on est juste amis.
— Nous sommes plus que des amis, murmura Avery. Nous
faisons partie du même clan. Une famille.
Brett sourit.
— J’aime ça.
Du coin de l’œil, Avery vit un garde remuer, montrant sa
montre.
— Je suppose que les heures de visite sont terminées.
— Si tôt ? soupira Brett. Je reviendrai te voir. Je te le
promets.
— Je te prends au mot.
— Au revoir, dit Brett.
— Je t’aime aussi.
Brett sourit en raccrochant son téléphone. Une fois de plus,
il caressa le verre… et partit.
Avery raccrocha son combiné et se dirigea vers la porte qui
menait à l’intérieur des entrailles de la prison. Alors qu’on
lui faisait franchir la série de portes, il remarqua qu’un autre
garde et un prisonnier les précédaient. Le prisonnier portait
ses affaires, tout comme Avery l’avait fait il n’y a pas si
longtemps.
Ils le rattrapèrent assez vite. Le prisonnier fut directement
amené dans la cellule qu’Avery partageait, prenant
probablement la place de Gideon. Les autres étaient déjà à
l’intérieur, curieux de rencontrer le nouveau venu. Les
gardes partirent, les enfermant tous ensemble.
— Bienvenue, dit Medjul en se présentant, puis il désigna les
autres, l’un après l’autre. Ash, Tab, Aiden…
Medjul se tourna vers Avery.
— Avery.
Le prisonnier se retourna, lui faisant face.
— Oh, Avery. Quelle chance nous avons d’être ici ensemble.
Les draps et l’oreiller furent jetés au sol avant que les mains
de Tulla ne s’enroulent autour de sa gorge. Plaqué contre les
barreaux, il s’étouffa, incapable de respirer.
— Je t’ai dit que tu regretterais d’avoir ouvert ta putain de
grande gueule, s’emporta Tulla.
— Je n’ai… rien…
Avery tira sur les mains fortes de Tulla, mais ne trouva
aucune prise.
— Rien dit.
Ash et Medjul empoignèrent les mains de Tulla… et,
quelques secondes plus tard, les gardes firent glisser les
barreaux et les séparèrent.
— On va devoir te déplacer, le nouveau ? demanda un garde
à Tulla.
— Non, répondit Tulla, son accent sucré revenant. Je pense
que je l’ai fait sortir de mon organisme maintenant.
Les gardes scrutèrent Avery.
— Tu vas bien ?
Avery aperçut le sourire mauvais de Tulla. Il devrait
répondre non, mais il avait besoin que l’omega sache qu’il
n’avait pas dit un mot.
— Ouais… Je vais bien.
Il entendit Medjul s’esclaffer, les mines de Ash et Tab étaient
incrédules.
— Si nous devons encore vous séparer, nous vous
déplacerons tous les deux, prévint un garde avant de
repousser Tulla à l’intérieur et de refermer la porte.
Avery haleta. Il ne voulait pas quitter la sécurité relative que
lui procuraient ses compagnons de cellule… enfin, ceux qui
n’avaient pas essayé de l’étouffer jusqu’à la mort, bien sûr.
Tulla brossa un grain de poussière invisible sur le devant de
sa combinaison, puis ramassa sa couverture et son oreiller.
— Je n’ai rien dit, Tulla, répéta Avery. Ils m’ont interrogé. J’ai
refusé de répondre.
— Ton avocat est venu me voir. Avant le procès, l’informa
Tulla, dos à lui. Comment a-t-il su où venir ?
— Aucune idée, admit Avery. Je ne l’ai jamais dit à personne.
À personne. Pas même à ma famille et surtout pas à mon
avocat.
Tulla se retourna pour le regarder.
— Pourtant… tu es sorti et tu t’es pavané. Tu as apporté une
attention non désirée sur toi. Que tu aies dit quelque chose
ou non, c’est parce que tu t’es fait prendre que je suis ici.
— C’est le gars qui t’a vendu les drogues illégales ?
demanda Medjul à Avery.
Avery ne voulait pas répondre à cette question, de peur que
cela ne pousse à nouveau Tulla à la violence.
Medjul plissa les yeux avant de jeter un coup d’œil à Tulla.
— Si tu étais son dealer, alors je dirais que tu es la cause de
ton arrestation, pas lui.
— Comme si je voulais ton avis… gloussa Tulla. Je n’en veux
pas. Va te faire foutre.
Il balaya les couchettes du regard.
— Laquelle est libre ?
Ils désignèrent celle du haut qui avait été abandonnée par
Gideon.
Tulla jeta un coup d’œil à Avery.
— Et toi ?
— Juste en dessous, chuchota Avery, la gorge sèche.
— Plus maintenant, railla Tulla avant de balancer toutes les
affaires d’Avery sur le sol et d’y placer sa couverture et son
oreiller.
Avant qu’Avery puisse rassembler ses affaires, Tulla grimpa
sur sa nouvelle couchette et s’étira.
— Tu es jeune. Tu peux grimper jusqu’aux gradins, Abraham.
Avery toisa Tulla, souhaitant avoir demandé aux gardes de
le changer de cellule.
— Je vais me déplacer. Mais tu ne me donneras pas d’autres
coups.
— Ohhh, est-ce que ce gentil petit garçon qui a vomi ses
tripes derrière mon club a trouvé un peu de courage ? Dis-
moi, mon amour… que comptes-tu me faire ?
— Ce que nous comptons faire, intervint Ash. Il a des amis
ici. Tu n’en as pas.
Avery sourit intérieurement, heureux que ses compagnons
de cellule assurent ses arrières… Pourtant, il ne voulait pas
qu’ils se battent contre lui et qu’ils soient potentiellement
blessés.
— Oh, je n’ai peut-être pas d’amis dans cette cellule, prévint
Tulla. Mais soyez sûr que j’en ai plein dans cette prison.
— Choquant, s’écria sarcastiquement Medjul. Le dealer fou
a un tas d’amis en prison. Ça alors !
— Je suis fatigué. Ça a été une journée harassante. Vous
pouvez tous fermer votre gueule maintenant ? J’ai besoin de
mon sommeil réparateur, cracha Tulla.
Les quatre autres se regardèrent – Medjul, Tab, Ash et Avery
– et Avery sentit un lien de fraternité se former entre eux.
En jetant un autre regard à Tulla, il réalisa qu’il pourrait
avoir besoin de ce lien pour sauver sa vie.
18
—Ç a fait des semaines, Tensen. Tu dois avoir des
nouvelles pour nous, grogna Wilder dans le
combiné. Avery cherche à avoir des détails à chacune de
mes visites, et je n’ai rien à lui répondre.
Des heures de visite limitées et une vitre en verre entre eux
avaient rendu le partage encore plus difficile, surtout quand
il voyait la peur dans les yeux d’Avery. Si seulement il
pouvait attirer son compagnon dans ses bras et lui offrir un
peu de réconfort. Il savait que cela ne signifierait pas grand-
chose dans le grand schéma, mais il était sûr qu’il avait
besoin de l’apaisement d’un toucher autant qu’Avery.
— Comme je te l’ai déjà dit, il n’y a pas grand-chose que je
puisse révéler avant le procès. Cependant, un truc m’est
venu à l’esprit la nuit dernière.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Tu as partagé les chaleurs d’Avery… donc il y a une
chance qu’il puisse être enceint. N’est-ce pas ?
Comme si cette pensée n’avait pas tourné dans ma tête
depuis des semaines. C’était la seule chose que lui et Avery
n’avaient pas évoquée lors de leurs brèves visites. Il savait
qu’Avery ne voulait pas d’enfant, et lui non plus… Pourtant,
quelque part au fond de lui, il l’espérait presque. C’était
stupide, étant donné la situation dans laquelle se trouvait
l’omega.
— Où veux-tu en venir ?
Tensen se racla la gorge.
— Nous pourrions… Cette direction vers laquelle nous nous
dirigeons, il n’y a aucun moyen de savoir quelle en sera
l’issue. Il n’y a pas de précédent. Des omegas ont déjà été
pris en flagrant délit de fuite, mais aucun pour une durée
aussi longue que celle d’Avery. Nous n’avons aucune idée de
ce qui va arriver, et il n’y a aucune faille dans aucune des
lois. J’ai cherché et je n’ai rien trouvé. Je n’ai rien qui me
donne l’espoir d’une victoire.
— Et ?
Qu’est-ce que ça avait à voir avec la grossesse potentielle
d’Avery ?
— Tu pourrais poursuivre la province pour avoir la garde. S’il
est enceint.
Wilder resta silencieux, ne sachant pas exactement ce qu’il
venait d’entendre.
— Wilder ?
— Oui.
— Tu m’as entendu ?
Wilder prit une profonde inspiration pour se ressaisir.
— Tu veux dire que tu penses qu’Avery n’a aucune chance,
donc je pourrais aussi bien récupérer notre bébé potentiel et
prendre mes jambes à mon cou ?
— Ce que je dis, c’est que le dossier d’Avery n’est pas en
bonne voie… et s’il a un enfant, tu voudrais en avoir la
garde plutôt que de le faire adopter, non ?
— Je ne veux pas penser à ça maintenant. Nous devons
nous concentrer sur Avery.
— Je me concentre sur lui, Wilder, mais il doit y avoir des
plans de secours pour nos plans de secours. Si nous perdons
son procès, nous ferons appel. Et appel et appel, jusqu’à ce
que nous ne puissions plus faire appel. Ça pourrait prendre
des années. Des années pendant lesquelles votre enfant
pourrait être élevé par quelqu’un d’autre, si tu n’interviens
pas.
Les tripes de Wilder se retournèrent, les larmes lui brûlant le
fond des yeux.
— De plus, il y a une chance infime que nous le fassions
sortir pour la durée de la grossesse. Tu pourrais argumenter
que la santé de ton enfant est en danger, et nous pourrions
demander au tribunal qu’il te soit confié à cause de l’enfant.
— Avery a déjà dit qu’il ne voulait pas être traité comme
une propriété. Je doute qu’il soit heureux que nous le
fassions avec un enfant.
Notre enfant. La chaleur se répandit dans sa poitrine, et il
dut lutter contre ce sentiment.
— Nous devons concentrer notre attention sur la libération
d’Avery.
— Nous devons mettre en place des mesures d’urgence
pour protéger un enfant potentiel.
Wilder hocha la tête, incapable de parler. Il savait que
Tensen avait raison.
— Bien. Prépare quelque chose, juste au cas où, mais nous
ne l’utiliserons que si c’est absolument nécessaire.
— Tu fais ce qu’il faut, murmura Tensen.
— Alors pourquoi ça ne va pas ? soupira Wilder.
L’idée d’élever leur enfant seul… sans Avery ? Non. Il ne
pouvait pas l’envisager.
— Nous en rediscuterons. Avery a une audience bientôt, et
tu es le bienvenu aux réunions de préparation. Je vais
demander à l’un de nos assistants de t’envoyer les dates et
heures par e-mail, d’accord ?
— Ouais, marmonna Wilder.
— Nous allons faire tout ce que nous pouvons, Wilder. Tout.
— Merci, dit Wilder avant de raccrocher.
Wilder resta assis en fixant son téléphone, la bile montant
dans sa gorge.
— Des nouvelles du Green Trust ?
Wilder leva la tête. Il était tellement perdu dans ses pensées
qu’il lui fallut un moment pour enregistrer la question de
Vaughn.
— Non… Rien pour le moment.
La réunion avait semblé bien se passer, mais le PDG du
Green Trust, Saddler Morgan, était un homme difficile à
cerner. Il avait semblé impressionné à certains moments.
Légèrement impressionné. Wilder ne savait qu’une chose. Il
ne voudrait pas jouer avec cet homme au poker. Même
Vaughn, avec son charme et son charisme habituels, avait
eu du mal à obtenir une réaction.
— Morgan est coriace. Ça fait des semaines. On pourrait
croire qu’il aurait repris contact avec nous, soupira-t-il. Nous
avons peut-être perdu cette bataille.
— Peut-être.
Vaughn s’assit en face de lui. Il scruta le visage de son frère.
— Des nouvelles d’Avery ?
— Sa comparution au tribunal est pour bientôt. Je pourrais
avoir besoin que tu me remplaces pendant quelques jours
pour que je puisse y aller.
— Pas de problème, répondit Vaughn. Ou… ?
— Ou quoi ?
Vaughn haussa les épaules.
— Tu préfères que je sois là avec toi ?
Wilder secoua la tête.
— J’apprécie… mais je pense que je me sentirais mieux si tu
restais là, à garder le navire stable.
Vaughn resta silencieux un moment.
— OK.
— Merci, murmura Wilder.
— Pour quoi ?
— L’avoir proposé, répondit Wilder. J’aimerais que tu sois
là… mais…
— Je sais. Tu as plus besoin de moi ici.
— Tu t’es bien débrouillé en mon absence. Je ne sais pas si
je te l’ai dit. Il y a eu quelques décisions que je n’aurais
peut-être pas prises, mais… pour la plupart, tu t’es bien
débrouillé.
— Merci, répondit Vaughn avec un sourire. Au fait, j’ai oublié
de te dire que j’ai engagé un détective privé.
— Pour ?
— J’ai utilisé mes fonds personnels, donc rien n’est passé
par un bureau de la comptabilité. Il suit Hardwick.
— Bonne idée. L’enquête avance-t-elle ?
— Honnêtement, en essayant de couvrir les deux bureaux,
je n’ai pas eu le temps. J’ai contacté Reece & White, mais ils
n’avaient pas de place sur leur planning avant plusieurs
semaines. J’ai regardé les autres cabinets, mais aucun n’est
aussi réputé que R&W et… je ne sais pas.
— On pourrait attendre la date du procès d’Avery et voir ce
qui se passe.
— Wild… c’est un omega.
— Et ?
— Il ne peut pas travailler ici.
— Il a fait du bon travail quand il était ici, répliqua Wilder.
Pourquoi ne pourrait-il pas revenir ?
Vaughn écarquilla les yeux.
— Parce qu’il y a des lois qui l’interdisent. On ne peut pas
légalement l’embaucher… et, si on l’utilisait pour l’enquête,
le juge pourrait refuser nos recherches pour ce seul motif.
— Je prévois de m’accoupler avec lui quand il sera libre. Il
pourra alors légalement entrer dans le QA.
— Mais il ne sera toujours pas légalement embauchable,
contra Vaughn.
Wilder grogna.
— Et pourquoi pas ? Il a prouvé qu’il était capable. Il a
trouvé le problème et a été en mesure de le réduire à un
détourneur de fonds potentiel, tout cela en quelques
semaines de travail. Personne d’autre ne l’a fait.
— Il a eu de la chance et a déchiqueté le mauvais
document.
— C’était plus que de la chance. C’était de l’intelligence, de
la raison et de la logique… Avery est incroyable, et je ne te
laisserai pas minimiser ce qu’il a fait en appelant ça de la
chance.
Vaughn leva les mains en signe de capitulation.
— D’accord… mais la loi est la loi. Nous ne pouvons pas
l’engager pour terminer cette enquête. Nous devons faire
appel à des experts comptables externes.
Wilder ferma les yeux. Le lien qu’il avait avec Avery était
mince. Des forces extérieures les séparaient, et ce lien était
prêt à se rompre. Peu importait à quel point il s’accrochait à
Avery, il perdait la bataille.
— Bien. Bien… Inscris-nous sur le planning de Reece &
White dès que possible. Nous ne pouvons pas perdre l’élan
sur cette affaire.
— D’accord, approuva Vaughn en glissant vers l’avant de
son siège. Je sais que tu te soucies de lui. Je ne voulais pas
te manquer de respect. Il a fait du bon travail, mieux que ce
à quoi je me serais attendu de la part d’un omega.
— Nous avons trop présumé et n’avons pas accordé aux
omegas le bénéfice du doute. Il est temps que nous fassions
mieux.
Il regarda par la fenêtre la ville en dessous.
— Nous devons tous faire mieux.
D epuis des jours , les compagnons de cellule d’Avery étaient
de plus en plus irrités, s’aboyant les uns sur les autres. Des
petites prises de bec. Des discussions enflammées. Il avait
fallu du temps à Avery pour conclure que leurs chaleurs
allaient bientôt arriver. Sans médicaments. Avery n’avait
jamais vécu une chaleur sans au moins des suppresseurs
pour calmer ses nerfs. Il ne savait pas à quoi s’attendre.
Ce n’est pas vrai. J’en ai vécu une avec Wilder.
Une chaleur se répandit en lui à ce souvenir. Il se rappelait
la sensation des mains puissantes de Wilder sur lui. La
sensation de son sexe épais le pénétrant profondément. Les
mouvements de sa langue sur son érection.
Le lien qu’ils avaient forgé en se tordant dans ces draps.
Il avait passé des années à combattre cette connexion, à
s’en éloigner. Une chaleur dans le lit de Wilder lui avait
ouvert les yeux sur ce que ça pourrait être.
Celle qui approchait – il n’aurait pas Wilder pour apaiser son
besoin.
Eh bien, je devais endurer une chaleur complète sans
Heatex. Voyons le bon côté des choses.
Avery ne pouvait pas le voir comme ça, pas quand la seule
chose qu’ils avaient pour assouvir leur soif animale était des
étrangers. Des criminels. Des hommes dont Avery doutait
qu’ils soient enfermés pour peu ou pas de raison, comme la
plupart de ses compagnons de cellule.
Alors que la pleine lune approchait, Avery réalisa que la
chaleur à venir ne l’affectait pas. Il n’était pas irrité. Il ne
discutait pas, ne fulminait pas. Il ne se masturbait pas
pendant les heures calmes, cherchant du réconfort. Quand
l’alarme retentit et que ses compagnons de cellule se mirent
en rang, il les interrogea.
— C’est l’heure, gémit Medjul en s’agrippant aux barreaux.
C’est l’heure. L’horreur remplit Avery. Le moment qui l’avait
terrifié.
— Je ne veux pas y aller, chuchota-t-il.
— On doit le faire, geignit Tab en essuyant la sueur sur son
front. On doit le faire.
Les barreaux s’ouvrirent, et les autres se précipitèrent dans
le couloir. Avery se laissa glisser de sa couchette et regarda
autour de lui avec un dégoût détaché. Les détenus se
précipitèrent dans le hall, ignorant les cris des gardes betas.
Avery s’accrocha à l’ouverture de sa cellule avant qu’un
garde ne le pousse dans le dos avec une matraque.
— Avance !
Avery se dirigea vers l’arrière, avec ceux qui ne pouvaient
pas courir.
À l’intérieur de la salle commune, il remarqua que les
clôtures avaient été poussées contre les murs de ciment,
sans réaliser qu’elles allaient créer une sorte de grande
cellule. Lorsqu’il atteignit l’extérieur, il vit des omegas
enlever leurs vêtements, se mettre à genoux et supplier les
grands alphas nus et costauds qui s’y trouvaient de les
prendre.
Des criminels alphas. Des violeurs. Des meurtriers. Des
hommes violents.
Avery ravala la bile dans sa gorge en observant le cirque
chaotique devant lui. Lorsqu’il fut le dernier omega à
l’extérieur, un garde le traîna à l’intérieur avant de
verrouiller la chaîne et de se tenir en retrait, avec un sourire
en coin. L’un des gardes sortit sa queue et commença à se
masturber en regardant les omegas et les alphas à
l’intérieur de la cage.
Personne d’autre ne sembla dégoûté par ces actions. Ils
restaient là à rire du spectacle.
Une centaine ou plus d’omegas… une centaine ou plus
d’alphas… tous en train de baiser, sucer et se reproduire.
Tout ça pour faire des bébés à donner à la province et
augmenter le taux de natalité.
Alors qu’il l’avait senti toute la semaine… Avery réalisa qu’il
n’était pas en chaleur.
Une main dériva vers son abdomen.
Il était plus que probablement déjà enceint… de l’enfant de
Wilder.
Un sanglot monta dans sa gorge, et il faillit s’étouffer. Des
larmes lui brûlèrent le fond des yeux. Il se plaqua contre le
grillage, les sons des accouplements forcés emplissant ses
oreilles. Il courut jusqu’à la porte et la secoua.
— Laissez-moi sortir !
— Tu dois rester à l’intérieur jusqu’à ce qu’ils aient tous fini,
ordonna le garde le plus proche de la porte, un sourire
mauvais sur les lèvres.
— Je ne suis pas en chaleur.
— Sans déconner, se moqua un autre garde.
— Je ne devrais pas être ici, insista Avery.
Le garde le plus proche… Remington, Avery pensait que
c’était son nom de famille, celui qui semblait être le
responsable… se rapprocha, toisant Avery.
— Tu te crois meilleur que les autres omegas, hein ? Tu n’as
pas besoin d’être baisé et de porter des bébés alphas…
parce que tu penses que tu es spécial. Alors peut-être que
tu as juste besoin de rester assis ici pendant quelques jours
et de voir ce qu’est vraiment ta vie à partir de maintenant.
Voir que tu n’es pas spécial. Voir ce que tu auras à endurer
la prochaine fois que tu seras en chaleur.
La cruauté le piqua.
— Vous n’avez pas le droit de me garder ici si je ne suis pas
en chaleur.
— Pas le droit ? ricana Remington. J’ai tous les droits ici,
abruti. Ici… je suis la loi.
— Dégagez du chemin, ordonna une voix, avant que
Remington ne soit traîné loin de la porte.
Un autre beta prit sa place, celui-ci dans une blouse de
médecin. Il étudia Avery.
— Pas de chaleur ?
— Non.
— Une chance que vous soyez enceint ?
Avery hocha la tête.
Le beta se tourna vers les gardes.
— Ouvrez.
— Doc, il prend des médicaments. Ils lui ont fait arrêter
d’avoir des chaleurs. Laissez-le tranquille.
— Ouvrez. La. Porte.
Remington grogna avant de s’approcher et de sortir ses clés
de sa poche arrière. En déverrouillant le lourd cadenas, il
jeta un regard au docteur.
— Vous le garderez dans le centre médical jusqu’à ce que
leurs chaleurs soient terminées. Nous n’avons pas
d’hommes pour le surveiller.
Vous avez certainement assez d’hommes pour rester ici et
regarder. Avery baissa les yeux, juste à temps pour voir le
garde se masturber et répandre sa semence sur le sol. Il
recula, le garde tourna la tête pour croiser son regard. Il
sourit et lui fit un clin d’œil.
— Très bien, cracha le médecin en tendant une main à
Avery.
Avery la saisit et fut conduit hors du chaos.
— J’aurais dû le faire rester là-dedans, maugréa Remington.
Putain d’omega arrogant.
Avery se retourna pour répondre, mais le docteur
l’empoigna par le bras et l’emmena avant qu’il ne puisse le
faire.
— Laisse tomber si tu veux sortir de là, murmura le docteur.
Ils vont te ramener à l’intérieur juste pour le plaisir.
Avery ferma la bouche, se mordant l’intérieur de la joue
pour ravaler les mots. Une fois qu’ils furent dans le couloir
principal et loin de l’orgie, les émotions de tout ce qu’il avait
vu et le fait de savoir qu’il était probablement enceint le
frappèrent.
Il sanglota, les larmes se mirent à couler.
— Tout va bien. Tu seras en sécurité dans la clinique, assura
le docteur. Je suis le Dr Middleton… et je crois que tu es
Avery Stephens ?
— Oui, dit-il entre deux sanglots.
— J’avais l’intention de prendre de tes nouvelles avant
aujourd’hui, mais à cause de sévères coupes budgétaires, je
suis le seul médecin de l’équipe et j’ai du retard dans mes
contacts avec mes nouveaux patients. Désolé pour ça.
J’aurais pu détecter ta grossesse plus tôt et t’éviter
d’assister à cette scène.
— Non, dit Avery en essuyant ses larmes et en raidissant sa
colonne vertébrale. Je pense que j’avais besoin de le voir.
Besoin de savoir que c’est ce qu’ils font aux omegas entre
ces murs. Ça ne fait que renforcer ma détermination.
— Ta détermination ?
Avery n’était pas sûr de pouvoir faire confiance au docteur.
Il secoua la tête, rejetant le commentaire. Ils prirent un
virage dans un couloir qu’Avery n’avait jamais emprunté
auparavant. Après une autre série de portes verrouillées, il
fut introduit dans la clinique.
— Prends un des lits là-bas, proposa le Dr Middleton avant
de fermer la porte derrière eux.
Il y avait environ une douzaine de lits et seulement deux
d’entre eux étaient occupés – tous deux par des omegas
plus âgés, qui ne semblaient pas bien portants. Il s’assit sur
un lit, juste en face de la porte, et regarda le Dr Middleton
se laver soigneusement les mains. Quand le beta eut fini, il
s’approcha d’Avery et tira un rideau autour du lit pour leur
offrir un peu d’intimité.
S’arrêtant devant Avery, il soupira.
— Tu as dû arriver enceint.
— On dirait bien.
Middleton essuya une larme égarée sur le visage d’Avery.
— Je sais que ça peut être un grand changement dans ton
monde d’apprendre que tu es enceint. Et se retrouver
enceint, en prison, n’est pas beaucoup mieux. Considère-le
de cette façon : le fait que tu sois enceint t’a sauvé de cette
folie là-dehors.
— C’est vrai, convint Avery en essuyant une autre larme.
Pour le moment.
Le médecin fit rouler un siège plus près et s’assit.
— Je vais faire quelques tests pour confirmer ta grossesse,
puis nous en ferons d’autres, si ceux-ci s’avèrent positifs.
Avery hocha la tête. Il était prêt à faire à peu près n’importe
quoi, si cela signifiait qu’il resterait hors de cette cage, mais
il était curieux.
— Quels tests ?
— Juste pour m’assurer que tu es en bonne santé, c’est tout.
Pour l’instant, j’ai besoin d’un test d’urine et d’un
échantillon de sang. Après ça, tu pourras t’allonger et te
reposer un peu. La journée a été dure émotionnellement et
physiquement, je sais.
— Merci, dit Avery.
— Pour ?
— M’avoir sorti de là, répondit Avery. Et… être gentil. Peu de
responsables par ici l’ont été.
— Je suis désolé pour ça. Il n’y a aucune raison d’être cruel.
— Comme Remington.
Le docteur haussa les épaules.
— Comme beaucoup d’entre eux, renchérit le docteur en
tapotant sur le genou d’Avery. Va dans les toilettes à
l’extrémité gauche. Il y a des gobelets pour les échantillons
d’urine à l’intérieur et des indications sur le mur. Je vais
préparer l’autre test pendant que tu fais ça.
— OK.
Avery sauta du lit et fit ce qu’on lui avait demandé. Peu de
temps après avoir terminé dans les toilettes, il donna
plusieurs flacons de sang.
— Repose-toi. Tu es en sécurité ici, murmura le Dr Middleton
en s’éloignant avec l’échantillon d’Avery.
Du repos ? Son esprit était trop frénétique pour se reposer. Il
ne pensait qu’à Wilder… et se demandait quelle serait la
réaction de son alpha s’il apprenait qu’un bébé allait naître.
Il baissa une main, caressant son ventre plat.
Un bébé.
Le bébé de Wilder.
Il ne put empêcher un sourire de se former. Durant toute
cette terreur, il aurait une bonne chose à laquelle se
raccrocher.
Un bon alpha, aussi.
Son sourire s’effaça quand il réalisa qu’il n’aurait
probablement jamais la chance d’être avec l’homme dont il
était tombé amoureux au fil des ans. Peu importait combien
il avait combattu le fait d’avoir un compagnon… il avait
perdu son cœur pour le sien.
Il l’avait perdu… et il avait perdu ses chances d’être aimé en
retour.
Il y eut plus de larmes. Il les laissa couler jusqu’à ce qu’il
sombre dans un sommeil hanté.
— I l n ’ y a pas de visite cette semaine.
Wilder fronça les sourcils.
— Pourquoi pas ?
— Pas de visite la semaine où les détenus ont leurs
chaleurs.
Wilder se figea. Il avait entendu parler de ce qui se passerait
à l’intérieur de la prison, mais il avait supposé qu’Avery ne
serait pas obligé de participer, puisque sa date d’audience
n’avait pas encore eu lieu.
— Ils n’ont pas réglé son cas. On ne peut pas le forcer à le
faire.
— Coupable jusqu’à preuve du contraire, dit le garde à
travers le microphone de l’épaisse vitre. Tous les omegas
passent par la même expérience chaque mois. Peu importe
ce qui se passe.
Wilder frappa la vitre, la douleur irradiant dans ses
articulations, bien qu’il la sente à peine.
— Il ne peut pas rester là-dedans. Sortez-le de là tout de
suite !
— Il n’y a rien que vous puissiez faire pour lui maintenant.
Revenez la semaine prochaine pour le droit de visite.
— Je veux le voir ! cria Wilder en frappant de nouveau la
vitre.
Une minuscule fissure se forma, et le garde derrière sortit
son arme.
— Reculez, alpha.
— Je veux le voir.
— Partez ou je vous fais arrêter pour intrusion. C’est ce que
vous voulez ?
Wilder écrasa une paume sur le verre.
— C’est mon compagnon !
Une alarme retentit, avant que plusieurs gardes armés ne
sortent par une porte voisine. Ils pointèrent une arme sur lui
en lui ordonnant de partir.
— Ou quoi ? aboya Wilder. Vous avez kidnappé mon
compagnon et l’avez forcé à entrer dans votre prison… et
maintenant, vous le forcez à enfanter…
Wilder sentit la bile monter.
— À coucher… à coucher avec des criminels ? Son affaire est
en cours. Je veux le voir.
La première électrode le toucha, envoyant un courant
électrique dans tout son corps. Il rugit de douleur, mais
refusa de s’éloigner de la vitre.
— Je veux voir mon compagnon !
Une autre électrode le percuta en plein dans la poitrine,
juste au-dessus du cœur… et le mit à genoux. Les gardes
l’encerclèrent et le traînèrent hors de la pièce. Ils le
déposèrent sur l’asphalte humide devant la porte, des
gouttes de pluie lui éclaboussant le visage. Au-dessus de lui,
le ciel gris foncé s’illumina d’un éclair. Le tonnerre suivit
bientôt, grondant à travers lui et le sol sur lequel il reposait.
Il resta assis sur le trottoir, son corps vibrant encore de la
douleur des volts qui l’avaient traversé. En levant la main, il
vit les dégâts qu’il avait causés. Le sang suintait des plaies
ouvertes sur ses articulations, bien que la pluie aide à en
nettoyer une partie.
Pourtant, cette douleur était éclipsée par celle d’imaginer
Avery se faire prendre, alpha après alpha, dans cette prison.
Il se pencha sur le côté et vomit tout ce qu’il y avait dans
ses tripes avant de se relever en titubant. Alors qu’il se
glissait au volant de sa voiture de sport, il regretta de ne
pas avoir pris son chauffeur. Rien qu’avec le manque de
sommeil, il n’était pas en état de conduire. Si l’on ajoutait à
cela les dégâts qu’il venait de subir, tant mentalement que
physiquement, il était dans un sale état.
Il conduisit sous une pluie torrentielle jusqu’à ce qu’il passe
devant son bureau. Au lieu de rentrer chez lui, il se gara
dans le garage, sur la place qui lui avait été attribuée, et
prit l’ascenseur pour monter. Après une douche rapide et
s’être changé pour un jean et un t-shirt qu’il gardait là pour
les urgences, il s’allongea sur le canapé en cuir ornant un
côté de son bureau.
Le sommeil l’emporta, mais à peine. Il se réveilla, sa main
lui faisant mal. La moitié d’une bouteille de whisky soulagea
la douleur et l’autre moitié, espérait-il, calmerait son esprit
troublé, mais ce fut tout le contraire.
Il ramassa son téléphone aux petites heures du matin. Le
seul numéro qu’il pouvait appeler était celui de Rohan.
— Wilder, dit son ami d’un air endormi. Quelque chose ne va
pas ?
— Rien ne va, marmonna-t-il. Rien.
— OK… Qu’est-ce qui se passe exactement ?
— Avery, chuchota Wilder.
— Quoi Avery ?
— Ils ne m’ont pas laissé le voir ce soir.
— Pourquoi ça ?
— Les omegas sont en chaleur.
Il y eut presque un silence de l’autre côté, mais il fut
presque sûr d’avoir entendu des jurons étouffés à l’autre
bout.
— Où es-tu ?
— Au bureau. Je n’étais pas en état de conduire jusqu’à la
maison.
— On dirait que tu n’étais pas en état de conduire tout
court. Tu aurais dû m’appeler.
Wilder sourit.
— C’est ce que je fais. Je t’appelle.
— Je suis en route. Je te rejoins dès que je peux.
— OK, murmura Wilder avant de reposer sa tête sur le
canapé.
La fois suivante où il ouvrit les yeux, Rohan était debout au-
dessus de lui.
— Hé… c’était rapide, bredouilla-t-il.
— Non, tu étais dans les vapes, l’informa Rohan en prenant
la main de Wilder. Qu’est-ce que c’est ?
— J’ai frappé la vitre quand ils n’ont pas voulu me laisser le
voir, marmonna Wilder.
— Tu as quoi ?
Rohan alluma la lumière à proximité et l’examina de plus
près.
— Tu l’as cassée ? Il y a du verre là-dedans ?
— Non, c’était trop épais… mais ça a craqué au deuxième
coup.
La fierté l’envahit. Le regard de peur de l’officier le fit
glousser.
— Putain, Wilder. Tu as de la chance qu’ils ne t’aient pas
arrêté.
— Ils m’ont tasé.
Rohan écarquilla les yeux.
— Ils t’ont quoi ?
— Il a fallu deux tasers pour faire le travail, dit Wilder, de la
fierté dans la voix. Je n’ai pas reculé. J’avais besoin de le
voir.
Wilder sentit un sanglot monter.
— Mec… Ils l’ont forcé à entrer dans une pièce avec un
autre alpha. Peut-être plus d’un.
— N’y pense pas, murmura Rohan en saisissant les deux
côtés du visage de Wilder. Ne te torture pas avec ça.
— Ils le torturent en ce moment même. Forcé de coucher
avec un étranger.
Wilder sentit la bile remonter. Il se leva et trébucha vers la
salle de bain, arrivant juste à temps pour vomir tout le
whisky qu’il avait ingurgité. Quand il eut fini, Rohan lui
tendit un gant de toilette chaud et humide.
— Je crois que nous devons t’emmener à l’hôpital.
— Non… Je veux juste rentrer à la maison.
Je veux être avec lui.
— Nous devons faire examiner cette main… Tu pourrais
t’être cassé quelque chose. Ou plus, insista Rohan en
s’appuyant contre le lavabo. Et qui sait ce que ces tasers
ont pu faire. Tu as besoin d’être examiné.
— À la maison. Je veux être dans notre lit. Je veux y sentir
son odeur.
Wilder grimaça. Il avait refusé de changer les draps, même
s’il aurait dû le faire.
— Je peux encore le sentir sur l’oreiller qu’il a utilisé. C’est
comme s’il était là avec moi.
Quand Rohan le regarda avec pitié, il se sentit dégoûté de
lui-même.
— Oublie ça. Je vais juste rester ici.
Il s’allongea sur le canapé.
Du moins, il essaya. Rohan le tira vers le haut, et le monde
se mit à tourner.
— Je te promets de te ramener à la maison… après les
urgences, dit Rohan en lui tendant la main.
— Très bien, très bien, se lamenta Wilder.
Rohan posa une main sur l’épaule de Wilder.
— Viens, mon grand. On va t’emmener aux urgences.
L e port d’un plâtre ne facilitait pas la vie de Wilder. Il avait
écrasé plusieurs os de sa main dominante, le rendant
incapable de travailler. Comme si le travail était simple dans
tous les cas. Il passa la semaine suivante à avoir les pires
pensées. Il lui était impossible de dormir. Impossible de
fonctionner.
Enfin, le jour de la visite suivante arriva, et il était presque
terrifié à l’idée de s’y rendre. Mais il devait y aller. Au début,
il n’était pas sûr que les gardes le laisseraient entrer après
ce qu’il avait fait lors de sa dernière visite, mais ils ne
semblèrent pas inquiets et ricanèrent en voyant son plâtre –
l’un d’entre eux lui proposa même de le signer pour lui.
Wilder serra la mâchoire et garda le silence, ne serait-ce
que pour Avery. Il s’assit de l’autre côté de la cloison de
verre, pas sûr de pouvoir regarder son compagnon dans les
yeux.
Il fixa ses mains et le plâtre… ses tripes bouillonnaient. Un
coup fut frappé de l’autre côté de la vitre. Avery tapa le
récepteur de son téléphone contre la vitre. Wilder retint les
larmes qui brûlaient au fond de ses yeux et décrocha son
combiné, le portant à son oreille.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? demanda Avery, les yeux
écarquillés.
Wilder leva son plâtre, ne voulant pas ajouter une
préoccupation de plus à celles d’Avery.
— Accident. Je vais m’en sortir.
Ça n’irait pas. Les médecins étaient sûrs qu’il aurait besoin
d’au moins une opération pour remettre en place les os les
plus fins qu’ils ne pouvaient pas atteindre à cause du
désordre qu’il avait causé.
— Tu as une sale tête. Tu vas bien ?
Non.
— Je suis venu la semaine dernière, murmura Wilder.
Il s’interrompit, incapable de terminer sa pensée.
— C’est vrai ?
Il hocha la tête.
— Ils n’ont pas voulu me laisser te voir.
— Pourquoi ?
Wilder fronça les sourcils.
— À cause… des… chaleurs.
Wilder ravala sa bile.
— Wilder ?
Wilder ne pouvait pas lever son regard. Des larmes brûlaient
dans ses yeux, et il ne voulait pas montrer ce visage à
Avery.
— Je ne suis pas entré en chaleur.
Wilder releva brusquement la tête.
— Non ?
Avery secoua la tête.
— Non. Il semble que j’étais… déjà enceint.
Une bouffée d’air quitta les poumons de Wilder. Il se pencha
vers l’avant sur son siège, plus près de la vitre. Il plaça sa
main mutilée le long de la vitre, ayant besoin de toucher
son compagnon. Enceint ? Il n’avait pas été forcé de coucher
avec d’autres ? Un sanglot secoua sa poitrine.
— Donc… tu n’as pas été forcé de…
Il s’interrompit, ne voulant pas dire les mots.
— Je n’ai été forcé à rien… mais j’ai été lâché au milieu de la
folie pendant quelques minutes. C’était terrifiant.
Les épaules de Wilder se détendirent. Son compagnon était
en sécurité. Intact.
— Un bébé. Notre bébé.
Un sourire effleura sur ses lèvres… mais il s’effaça vite.
— Non…
L’expression sur le visage d’Avery se décomposa.
— Non, mon amour, je veux seulement dire, pas comme ça.
Pas avec toi ici.
L’instinct de Wilder rugit deux fois plus fort. C’était une
chose d’avoir son compagnon derrière les barreaux, mais
leur enfant, aussi ?
— Nous devons abandonner ce plan, Avery. Nous devons te
faire sortir d’ici. Je sais que tu ne voulais pas être traité
comme un accessoire…
— Je ne peux pas m’arrêter maintenant.
— Et qu’en est-il du bébé ? Vont-ils prendre notre enfant et
le donner à d’autres ? Hors de question ! Je ne peux pas
laisser ça se produire.
Des pensées de ce que Tensen avait suggéré lui vinrent à
l’esprit. Cela avait plus de sens après avoir entendu
l’annonce d’Avery.
— Doucement, dit Avery.
Wilder bondit de sa chaise.
— Doucement ? Nous avons si peu de temps ! La date de ton
procès est dans quelques jours.
— Je m’en rends compte, assura Avery.
— J’appelle Tensen et Rohan. Nous devons changer de
tactique.
— Non !
Wilder ancra son regard dans celui d’Avery.
— Ce n’est pas assez grave que je risque de te perdre dans
cet endroit ? Tu voudrais qu’on perde aussi notre enfant ?
— Bien sûr que non ! s’écria Avery, le visage tordu de
douleur. Et si cet enfant était un omega ? Permettrais-tu
qu’il subisse les mêmes indignités que moi ? Les indignités
que ton frère a subies ?
La douleur le transperça.
— Ne mêle pas Jamie à tout ça pour me manipuler.
— Ce n’est pas ça ! Tu es resté là, rassasié par tes propres
libertés, alors que d’autres personnes dans ta vie ont
souffert. Quand te lèveras-tu pour dire que ça suffit ? Quand
est-ce que tous les autres alphas qui aiment et chérissent
leurs omegas se lèveront et feront quelque chose ? Nous ne
pouvons pas continuer à vivre comme ça.
Wilder soutint le regard brillant de son compagnon. Il ravala
ses propres larmes, sachant qu’il risquait de les perdre tous
les deux pour cette cause.
Une cause à laquelle son compagnon croyait profondément.
Une cause qui était juste.
Une cause qui le briserait.
Il se rassit, silencieux, l’esprit en ébullition. Il savait ce qu’il
fallait faire, et c’était en contradiction avec ses désirs.
— C’est ta vie. Ton choix.
Wilder toussa, dégageant le nœud qui se formait dans sa
gorge. Il étouffa un autre sanglot.
— Si c’est ce que tu veux… Je ferai tout ce que tu veux que
je fasse.
Des larmes coulèrent sur le visage d’Avery.
— Je ne te mérite pas.
Wilder posa sa paume contre la vitre qui les séparait.
— Tu mérites tout et plus encore.
Avery pressa sa main contre celle de Wilder sur la vitre.
— Je te ramènerai dans mes bras, chuchota Wilder. Et je te
couvrirai de tout l’amour que tu mérites, jusqu’à notre
dernier jour.
Une autre larme s’échappa de l’œil de son omega. Avery
ferma les paupières, un sourire se formant. Si doux. Si
désespéré. Son expression vacilla, en proie à d’autres
larmes. Une pensée vint à l’esprit de Wilder alors qu’il fixait
la douleur de son compagnon. Un plan sauvage qui ne
servirait probablement à rien, mais il devait l’essayer. Il
devait sauver l’homme qu’il aimait, même si cela devait le
détruire.
19
D eux jours avant son procès, Avery suivit un garde
jusqu’à ce qu’il arrive enfin dans la petite pièce aux
murs de béton qu’ils avaient utilisée pour les réunions
précédentes. Rohan et Tensen étaient assis à la table
branlante, mais, après inspection, il ne semblait pas que
Wilder était là. Il se souvint de l’inquiétude de Wilder lors de
leur précédente visite. L’alpha avait-il changé d’avis ?
— Où est Wilder ?
Rohan se leva et poussa Avery vers la seule fenêtre à
barreaux. Dehors, dans la lumière grise du petit matin, se
tenait un homme à l’extérieur du palais de justice,
brandissant une pancarte au-dessus de sa tête. Un
mouvement lui fit comprendre que c’était Wilder.
— Qu’est-ce qu’il fait ? demanda-t-il en plissant les yeux.
Que dit sa pancarte ?
Rohan se racla la gorge.
— Libérez Avery.
— Quoi ?!
— Je lui ai dit que ça ne servirait à rien, mais il a dit qu’il
devait le faire, ajouta Tensen. Il devrait être ici. Pas dehors.
Avery regarda par la fenêtre, alors que Wilder faisait des
allers-retours dans ce qui ressemblait à une froide matinée
d’automne, montrant au monde qu’il soutenait son omega.
Avery lutta contre les larmes, se disant que c’était les
hormones de la grossesse, mais sachant au fond de lui que
l’homme qu’il aimait prouvait une fois de plus qu’il ne
méritait pas l’amour… de son alpha.
L’amour ?
Son compagnon l’aimait-il autant qu’il l’aimait ? Il ne le
savait pas… Pourtant, son cœur lui disait que personne ne
donnerait autant que Wilder, s’il n’y avait pas un peu
d’affection. Son homme se tenait devant le monde entier et
demandait justice.
Avery essuya une larme et sourit.
L’ automne semblait s’être enfui ce matin-là. Un soupçon
d’hiver refroidissait l’air et piquait les joues et le nez de
Wilder. Ses bras brûlaient déjà à force de brandir la pancarte
en l’air – surtout avec sa main cassée et le plâtre – mais il
ne voulait pas s’arrêter. Si Avery voulait faire du bruit, il le
ferait. Les mots de son compagnon n’avaient cessé de
murmurer dans son esprit… Il était resté assis et avait
accepté le statu quo, sans jamais considérer à quel point
leur système était dur pour la vie d’un omega.
Parce que la sienne n’avait pas été difficile.
Il avait beaucoup à se faire pardonner et, par tous les dieux,
il ferait tout ce qui serait nécessaire, si cela signifiait qu’il
pourrait tenir Avery dans ses bras le plus tôt possible.
— Libérez Avery Stephens ! cria-t-il en faisant les cent pas
devant les marches du palais de justice.
Sa voix solitaire résonnait à peine au-dessus de la foule de
voitures, de tramways, de piétons et de visiteurs du palais
de justice.
— Libérez Avery Stephens ! Les omegas ont des droits !
Les gens qu’il croisait le regardaient d’un air méfiant, et il
savait que la plupart d’entre eux se fichaient éperdument
de savoir qui était Avery Stephens et si les omegas avaient
des droits. Ils le contournaient rapidement, se hâtant vers
l’endroit où ils se rendaient.
Les heures passèrent.
Le jour se réchauffa, aidant à soulager les picotements dans
ses mains et son visage. Il abaissa sa pancarte, la soutenant
contre l’avant de ses jambes pendant un moment, ses bras
endoloris hurlant. Un vendeur qui passait par là lui tendit un
hot dog.
— Il fait froid aujourd’hui. L’hiver arrive.
Wilder baissa de nouveau sa pancarte et sortit son
portefeuille.
— Merci. Combien je vous dois ?
— Oubliez ça, s’écria le vendeur en balayant sa demande
d’un geste de la main. Je pense que ce que vous faites est
assez remarquable. J’ai cinq frères omegas, et je sais avec
certitude que les omegas ne sont pas traités aussi bien
qu’ils le devraient dans ce monde.
— En infériorité numérique, hein ?
S’il avait eu cinq frères omegas, il aurait peut-être compris
la vérité plus tôt.
— Vous pouvez le dire ! Ce n’était pas facile non plus d’être
le seul beta, surtout quand l’un d’eux était mon jumeau.
Vous voyez vraiment ce qu’ils traversent dans cette
situation.
— Ceci… dit Wilder en montrant sa pancarte. C’est trop peu,
trop tard, j’en ai peur.
Il rangea son portefeuille dans sa poche.
— J’ai ouvert tardivement les yeux.
— Il n’est jamais trop tard pour faire la différence dans ce
monde, déclara le vendeur.
Wilder lui fit un sourire, espérant que l’homme avait raison.
— Merci encore.
Le vendeur retourna à son chariot, et Wilder mordit dans le
hot-dog. Il n’en avait pas mangé depuis des années – la
dernière fois, c’était avec une bière lors d’un match auquel
il avait assisté avec Rohan. Il l’avala rapidement… et le
sentit remonter environ une heure plus tard.
L’heure de fermeture du palais de justice approchait
lorsqu’un camion de journalistes s’arrêta à l’extérieur. Le
trafic piétonnier avait augmenté, car certains sortaient du
travail. Soudain, une camionnette de presse se gara devant
lui. Wilder se demanda ce qui se passait à l’intérieur du
palais de justice et qui allait être diffusé aux informations.
Un journaliste sauta du côté passager et s’approcha de lui.
Il tendit la main.
— Jake Spelling, TVZD News. Pouvez-vous me parler de
votre manifestation, M. Jaymes ?
M. Jaymes ? Soudain, Wilder réalisa que ses actions avaient
un impact plus grand qu’il ne l’avait imaginé dans sa
tentative obsessionnelle de libérer son compagnon. Au fond
de lui, il le savait, mais ça ne signifiait rien dans le grand
schéma des choses. Mais si le fait qu’il soit le PDG de l’une
des plus grandes entreprises de construction de la province
permettait de projeter sa voix plus fort, alors il devait
utiliser tout le pouvoir dont il disposait.
Peu importait si ça détruisait sa carrière en cours de route.
Rien n’était plus important qu’Avery.
Un caméraman apparut derrière Jake Spelling et tendit au
journaliste un micro, qui fut poussé vers Wilder. Celui-ci le
fixa un moment, rassemblant ses pensées.
— Avery Stephens est un omega qui est actuellement
incarcéré à la prison voisine pour s’être fait passer pour un
beta… dans le but d’obtenir une éducation, de trouver du
travail et d’aider à subvenir à ses besoins et à ceux de ses
frères. Ils sont orphelins, et il n’avait guère d’autre choix.
Dans quelques jours, il sera amené devant le juge… et il
sera probablement condamné à rester dans cette prison
jusqu’à ce qu’il ait fourni à la province un certain nombre
d’enfants qu’ils pourront vendre aux enchères au plus
offrant. Tout ça parce qu’il voulait la liberté de travailler et
d’offrir une vie décente à sa famille. Qu’est-ce qu’il y a de
mal à ça ? Rien.
Wilder regarda droit la caméra.
— Notre système et la façon dont nous traitons les omegas
sont mauvais. Il faut que ça change.
— Quel est le lien entre Avery Stephens et vous ?
Wilder se figea pendant un moment, ne sachant pas quoi
dire. Avery ne voulait pas utiliser leur accouplement comme
raison de sa défense, alors que répondre ?
— C’est mon employé. Et un bon employé. Nous voulons
qu’il revienne au travail. Le plus tôt sera le mieux.
— Vous suggérez que les omegas sortent du QO et trouvent
du travail ? demanda le journaliste, incrédule.
— Si c’est ce qu’ils veulent. Pourquoi pas ? Pourquoi n’ont-ils
pas les mêmes libertés que nous ?
Le sourire en coin du journaliste s’effaça.
— Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Ils sont là pour
leur protection.
— J’ai passé ma vie à penser la même chose, mais, depuis
que c’est arrivé, j’ai appris qu’il existe des médicaments
qu’un omega peut prendre pour masquer son odeur et
éviter ses chaleurs. D’autres provinces les utilisent depuis
un certain temps et ont offert à leurs omegas beaucoup plus
de liberté. Une liberté qu’ils méritent amplement. Nous
devrions offrir la même chose à nos omegas.
— Les omegas ne sont pas capables de travailler à notre
niveau, se moqua le journaliste. Leurs constitutions ne sont
pas faites pour plus que s’occuper d’une famille.
— Avery a été diplômé presque premier de sa classe et il a
fait un travail incroyable pendant les quelques mois où il
était chez Jaymes & Associés. Il n’y a aucune raison que
d’autres omegas ne puissent pas faire aussi bien.
— Suggérez-vous qu’ils arrêtent de faire des bébés ? Notre
taux de natalité est déjà en chute libre.
— Absolument pas.
— Vous pensez qu’ils peuvent accoucher et travailler
pendant des heures debout ? Qui va élever nos enfants ?
— Peut-être que les alphas doivent s’impliquer davantage
dans l’éducation de leurs enfants.
— J’ai du mal à imaginer que cela se produise, déclara le
journaliste. Les alphas subviennent aux besoins. Pas les
omegas.
— Alors vous faites partie du problème. Je l’étais aussi,
avant que j’ouvre les yeux. Grâce un remarquable omega.
Tous les omegas n’ont pas un alpha pour subvenir à leurs
besoins.
Jake Spelling força un sourire.
— J’apprécie votre temps, M. Jaymes.
Il se retourna pour faire face à la caméra et déplaça le micro
devant sa bouche.
— Vous l’avez entendu ici en premier, les amis. Wilder
Jaymes, PDG de Jaymes & Associates, appelle les omegas à
manifester pour leurs droits.
Je n’ai jamais dit ça. Il fixa l’arrière du crâne du journaliste.
Mais pourquoi pas, putain ? Plus on est de fous, plus on rit.
— Je serai de retour ici demain, informa Wilder derrière le
journaliste en regardant la caméra. Demain matin. J’invite
tous les autres à se joindre à moi et à faire entendre leur
voix. Plus cette voix sera forte, mieux ce sera !
Jake Spelling soupira.
— À vous, Jorge.
La lumière de la caméra s’éteignit, et le caméraman fit
glisser l’équipement de son épaule. Jake se tourna vers
Wilder et ricana.
— Personne ne va venir soutenir cette folie, mais bonne
chance. Merci pour l’interview.
Wilder se retint de répondre par un « va te faire foutre » et
n’émit qu’un grognement à l’intention du beta.
Jake Spelling le regarda avec méfiance.
— Vous feriez mieux de vous mettre du bon côté de
l’Histoire, murmura Wilder avant de lever sa pancarte plus
haut.
Il tourna sur lui-même et cria :
— Libérez Avery Stephens !
— T u as déjà joué au poker ? demanda Ash à Avery, jetant un
regard par-dessus son épaule, alors que le groupe de quatre
entrait dans la salle commune après leur repas du soir.
— En quelque sorte. Je comprends le concept, répondit
Avery.
Medjul se frotta les mains.
— Nous allons plumer College Boy.
— Tu as rempli ton compte, non ? interrogea Tab en souriant
sournoisement.
Avery l’avait fait. Wilder avait déposé une somme d’argent
substantielle, bien plus que ce dont il avait besoin. Il avait
remboursé les autres pour les articles de toilette empruntés
et avait acheté ce dont il avait besoin, avec beaucoup de
surplus. Qu’ils le lessivent, au moins un peu. Il savait
qu’aucun de ses compagnons de cellule n’avait été aussi
privilégié que lui. Techniquement, ce n’était pas son argent,
mais il sentait que Wilder serait d’accord pour partager un
peu.
Ash tria les cartes, ses mains bougeant avec l’aisance d’un
joueur endurci. Avery comprit dès les premiers instants qu’il
allait perdre – même si un peu de chance du débutant
pourrait lui éviter d’être complètement dépouillé.
Il tria ses cartes et entendit une voix familière. Levant les
yeux de sa main, il vit Wilder sur l’écran de télévision
accroché au mur. Abasourdi, il baissa ses cartes, se leva de
sa chaise et s’approcha. Il pouvait à peine entendre ce que
Wilder disait.
— Montez le son, demanda-t-il à personne en particulier.
Comme rien ne se passait, il cria :
— Montez le son !
Le volume fut augmenté, et il écouta son alpha donner une
interview époustouflante.
Avery a été diplômé presque premier de sa classe et il a fait
un travail incroyable pendant les quelques mois qu’il a
passé chez Jaymes & Associates. Il n’y a aucune raison que
d’autres omegas ne puissent pas faire de même.
Sa poitrine se serra, son cœur battant plus vite. Un sourire
étira ses lèvres.
— Qui est ce type ? demanda Medjul à côté de lui, lorsque
l’interview se termina.
Avery n’avait même pas senti les autres se rapprocher, trop
concentré sur l’homme à l’écran. Un homme qu’il ne
méritait clairement pas.
— Mon alpha.
— Tu as de la chance, ajouta Tab. C’est un beau gosse.
— L’apparence ne veut rien dire. Mais ce qu’il a dit, si, fit
remarquer Medjul.
— Je suis d’accord, dit Avery en se tournant vers ses
compagnons de cellule. Bien que l’apparence compte un
peu.
— Il est impressionnant, admit Ash avec un sourire.
— Il l’est. Et il mérite bien plus dans la vie que de rester
assis à me regarder pourrir ici.
— Peut-être que tu seras l’heureux élu, répliqua Medjul. Qui
sait ?
Ash frappa Medjul sur l’épaule.
— Qu’est-ce que c’est ? De l’espoir ? Espèce de connard
sentimental.
Medjul se frotta le haut du bras.
— Mec, va te faire foutre.
— Tu ne pourras jamais avoir autant de chance, s’esclaffa
Ash en lui faisant un clin d’œil.
Ils retournèrent à leur jeu… mais la tête d’Avery n’y était
pas. Il ne put que repenser aux mots de Wilder et se
demander si Medjul n’avait pas raison. Grâce à sa
distraction, les gars vidèrent au moins la moitié de son
compte, mais il ne fut pas trop contrarié. Il n’avait pas
besoin de grand-chose là-dedans, et il préférait qu’ils le
gagnent et que leurs besoins soient satisfaits. Ils auraient
pu considérer la charité avec dédain. Perdre l’argent au
poker était probablement beaucoup plus facile à avaler,
supposait-il.
Il se mit au lit cette nuit-là avec de l’espoir gonflant dans sa
poitrine pour la première fois depuis des semaines.
Et il dormit vraiment.
20
L ’extérieur était à peine gris, le soleil tout juste levé. Il
était si tôt que Wilder entendit le journal claquer contre
la porte de son appartement pendant qu’il buvait son café.
Fourrant un morceau de pain grillé presque brûlé entre ses
lèvres, il sortit dans le couloir et ramassa le journal sur le
paillasson. Il le jeta sur l’îlot et retourna finir son café et ses
toasts avant de partir pour une nouvelle journée de
protestation.
Quelque chose attira son attention sur la première page
roulée. Il arracha la ficelle qui entourait le papier et l’ouvrit
pour lire le deuxième titre, serré à côté du titre principal :
Un PDG alpha supplie le public pour les droits des omegas.
Wilder pouffa, se demandant où le journaliste avait trouvé
ses informations. Personne ne l’avait contacté, à part
l’ordure du journal télévisé. Rapidement, il lut l’article et
constata qu’ils s’étaient principalement concentrés sur
l’histoire d’Avery – qui, heureusement, était en grande
partie correcte. En poursuivant sa lecture, il comprit que
l’auteur avait contacté Gray, en citant l’oncle d’Avery.
Les deux derniers paragraphes parlaient de l’apparition de
Wilder aux informations et de son cri de ralliement pour que
d’autres se joignent à sa protestation.
Les mots du journaliste de la télévision murmurèrent dans
son cerveau. Quelqu’un viendrait-il vraiment le rejoindre ?
Vingt minutes plus tard, il se frotta le visage en descendant
la rue vers le palais de justice. Le soleil remplissait le ciel, le
beau bleu attirant son attention. La matinée était plus
chaude que la précédente, et lui, ses doigts, ses orteils et
son nez en étaient d’autant plus heureux. Pour une raison
quelconque, ses espoirs étaient élevés. Peut-être que toutes
ces nouvelles allaient l’aider.
Dès qu’il arriva sur les marches du palais de justice, il
remarqua un groupe de personnes tenant leurs propres
pancartes faites à la main.
Les droits des omegas maintenant !
Libérez Avery !
La demi-douzaine de supporters lui adressa un sourire. Cela
lui fit plaisir de voir qu’il n’était pas seul dehors. Six, c’était
mieux que rien et cela attirerait certainement l’attention
des passants. Quelqu’un avait entendu son message et y
avait répondu.
Leur voix serait amplifiée.
— Bonjour, lança-t-il en leur souhaitant la bienvenue.
J’apprécie que vous soyez tous venus.
— Mettons les choses au clair, alpha. Je suis là pour Avery et
le reste de mon espèce, pas pour vous et les vôtres, déclara
un protestataire effronté en pointant un doigt dans sa
direction.
Wilder leva les mains.
— Je ne suis là que pour Avery moi-même… et les autres
omegas, bien sûr.
Ses pensées errèrent vers son enfant, qui grandissait dans
le ventre d’Avery. Le bébé pourrait très bien être un omega.
Sachant ce qu’il savait, il n’était pas question qu’il reste les
bras croisés et ne permette pas à ses fils omegas d’avoir les
mêmes libertés que les autres.
L’un des omegas de la meute, un petit gars avec un porte-
bébé sur le dos, rempli d’une mini réplique blonde, sourit et
dit :
— Ne faites pas attention à lui. Ce que vous faites est
merveilleux.
Les autres ajoutèrent leur accord.
— Honnêtement, je suis concentré sur mon omega pour le
moment, mais je soutiens ce qu’il essaie de faire pour lui-
même et pour les autres. Je voulais juste faire passer le mot.
Il a dit qu’il voulait être fort et ne pas faciliter la tâche du
gouvernement… alors soyons forts.
— C’est parti ! dit le petit omega en brandissant une
pancarte, qui criait « Libérez Avery ».
Ils marchèrent de long en large en formant un cercle. Du
coin de l’œil, il vit un couple arriver et entrer dans la
formation. Il leur sourit et leur adressa un signe de tête,
heureux d’ajouter à leur nombre.
Au fil de la première heure, de nouveaux manifestants
arrivèrent – un mélange d’alphas et de betas, mais surtout
d’omegas. Certains portaient des enfants sur leurs épaules,
tenant leurs pancartes en l’air. Un grand groupe arriva en
bus, et d’autres seuls ou par deux. Vers l’heure d’ouverture
du tribunal, il y avait au moins deux cents âmes, si ce
n’était plus.
Son cœur était plein. Peut-être que sa petite idée, stimulée
par Avery, aurait un certain impact après tout.
Une heure plus tard, les deux cents se rapprochaient du
millier. En milieu de matinée, Gray le trouva parmi la foule,
un mégaphone dans une main. Les jeunes frères d’Avery
étaient à ses côtés, des pancartes serrées contre eux.
— Salut, Wilder.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? s’étonna Wilder.
— Je pense que la raison de notre présence ici est claire.
Wilder secoua la tête.
— Dans ton état ?
Gray se moqua.
— Tu croyais vraiment que je ne viendrais pas pour aider
mon neveu ?
— Rohan sait que tu es là ?
Le regard sur le visage de Gray le fit douter.
— Je lui ai envoyé un message.
— Je peux surveiller les garçons, lui proposa Wilder par-
dessus le bruit des cris.
Gray était prêt à accoucher bientôt, et il craignait que
l’omega ne puisse pas supporter d’être dehors trop
longtemps.
— Tu as besoin de te reposer.
— Tu plaisantes ? s’offusqua Gray en sortant un mégaphone.
Je ne vais nulle part.
Il balaya la zone du regard.
— Tu peux surveiller les garçons pendant un moment,
cependant.
Wilder hocha la tête et regarda Lake et Auggie.
Gray gravit les marches du palais de justice, faisant face
aux manifestants. Il appuya sur un mauvais bouton de son
porte-voix, le son strident en fit reculer plus d’un et
provoqua des cris, mais ça fit le travail et attira l’attention
de la foule.
— Je suis l’oncle d’Avery, Gray, et je suis si honoré que vous
soyez tous venus ici aujourd’hui !
Un rugissement collectif s’éleva de la foule.
— Avery a enfreint les lois. Il n’y a aucun doute là-dessus.
Quelques huées jaillirent de la foule.
— Mais ces lois sont injustes ! ajouta Gray en levant le poing
en l’air.
Un autre rugissement vint de la foule.
— Nous, les omegas, méritons mieux !
Un autre rugissement.
— Il est temps que le gouvernement provincial opère un
changement ! La seule façon pour que ça arrive, c’est que
nous nous unissions. Avery a dit qu’il voulait être fort, alors
soyons forts !
La foule cria son accord.
— Nous, les omegas, devons boycotter !
Des rugissements plus forts se firent entendre,
assourdissant presque Wilder.
— Laissez les alphas nettoyer et s’occuper de leurs enfants !
Un chant collectif de « ouais ! » s’éleva.
— Laissez-les cuisiner et faire le ménage !
— Ouais !
— Qu’ils voient tout ce que nous faisons pour eux !
Un chœur de cris résonna.
— Boycott ! cria Gray. Pas de liberté, pas de paix ! Pas de
liberté, pas de paix !
La foule se joignit au chant de Gray, le son cacophonique se
répercutant dans tout le centre-ville. Une fois que les
nombreuses voix convergèrent, elles devinrent une sorte
d’arme, maniée par ceux qui n’avaient pas de moyens.
Wilder poussa les frères d’Avery à monter les marches à
côté de leur oncle, d’où il put avoir une meilleure vue sur la
foule. De ce point de vue, il était clair qu’il y avait plus de
mille manifestants, et d’autres arrivaient à chaque minute. Il
n’y avait pas une tache d’asphalte ou de trottoir visible. Les
manifestants gravirent les marches de la mairie, située en
face du palais de justice.
La garde locale était arrivée à un moment donné et essayait
de maintenir l’ordre – une tâche difficile, en effet.
Soudain, un micro apparut à nouveau devant lui,
accompagné de la lumière vive d’une caméra.
— Aviez-vous la moindre idée que cela se produirait
aujourd’hui, M. Jaymes ?
Jake Spelling de TVZD était debout, les yeux écarquillés, le
regardant fixement.
— Je pense qu’il est facile de dire que cette idée a été
longue à venir.
— Avez-vous prévu de déclencher une révolte ?
— Une révolte ? Je vous en prie, lança Wilder.
— Vous voulez voir notre province en proie au chaos ? Vous
dites aux omegas de boycotter. Ce n’est pas comme s’ils
travaillaient.
La tête de Gray se retourna brusquement sur le côté.
— Ils ne travaillent pas ?!
Il arracha le micro de Jake de sa main.
— Les omegas sont retenus en captivité jusqu’à ce qu’ils
soient désirés par un alpha. Ensuite, ils réchauffent le lit de
cet alpha, portent leurs enfants et les élèvent. J’ai la chance
d’avoir de l’aide, mais beaucoup des omegas que vous
voyez ici n’en ont pas. En plus d’élever des enfants et de
s’occuper d’un alpha, ils cuisinent. Ils nettoient. Ils sacrifient
tout pour leur famille. Ce n’est pas du travail ? Qu’en est-il
des omegas qui donnent leur vie en essayant d’apporter
une nouvelle vie dans leur monde ? Vous rabaissez tout ce
que nous faisons tout en refusant de nous donner les
libertés que nous méritons. Honte à vous, Jake Spelling.
Honte à vous tous.
Jake récupéra son micro et se tourna vers Wilder.
— C’est… c’est ce que vous avez déclenché. Le chaos total !
— Exiger la liberté, c’est le chaos ? demanda Wilder en
fronçant les sourcils. Peut-être que ça l’est pour ceux qui
sont au pouvoir.
— La garde affirme que cette manifestation est illégale. Il
n’y a pas eu de pétition pour tenir cette assemblée. Qu’en
pensez-vous ?
— Qu’ils essaient de faire partir un millier de personnes. Je
doute qu’ils aient la force pour ça, déclara Wilder en se
tournant vers la caméra. J’aiderai à financer la
représentation juridique de toute personne arrêtée
aujourd’hui. S’il y a des avocats qui soutiennent cette
cause, veuillez me contacter à mon bureau de Jaymes &
Associates.
Jake Spelling se moqua.
— Qu’espérez-vous accomplir aujourd’hui ?
— Honnêtement, je voulais seulement attirer l’attention sur
le cas d’Avery et la nature injuste de nos lois.
Il fit un signe de la main à la foule.
— Le reste, vous devrez leur demander. C’est leur
manifestation maintenant. Pas la mienne.
— Vous essayez de contourner vos responsabilités ? railla
Jake. De la mettre sur leurs épaules ?
— Absolument pas ! Ce que je dis, c’est que je n’ai pas le
droit de mener une protestation pour les droits des omegas
en étant un alpha. Je comprends que je suis un invité dans
cet espace. Je laisse la direction de cette manifestation aux
omegas et je la soutiendrai avec tout ce qui est en mon
pouvoir. J’espère que d’autres alphas et betas se joindront à
moi pour ce soutien.
— Pourquoi faites-vous ça, M. Jaymes ? Que signifie cet
omega pour vous ?
Il refusa de répondre, craignant d’en dire trop et de causer
des problèmes dans l’affaire. Il brandit sa pancarte et se
joignit au chant de la foule.
— Pas de liberté, pas de paix ! Pas de liberté, pas de paix !
Jake Spelling souffla et tenta de se frayer un chemin à
travers la foule, tout comme le caméraman.
Que signifie cet omega pour moi ? Tout. Il signifie
absolument tout.
— Hé, Jake ! appela Wilder.
Le journaliste jeta un regard par-dessus son épaule.
— Vous aviez tort sur le fait que personne ne soutiendrait
cette idée. Je parie que vous vous trompez sur beaucoup
d’autres choses. Peut-être que vous devriez fermer votre
bouche et ouvrir vos oreilles à ces omegas. Ils ont beaucoup
à dire.
Jake Spelling se renfrogna avant de disparaître au milieu de
la foule.
Wilder sourit. Ces mots étaient encore meilleurs que le « va
te faire foutre » qu’il avait voulu lancer la veille.
T ôt le matin de son procès, Avery fut réveillé par un garde. Il
n’avait fait que somnoler la nuit précédente et était déjà à
moitié réveillé. La prison était calme, à l’exception des
ronflements provenant de quelques cellules qu’il croisa en
allant aux toilettes. Il se doucha seul, les bruits d’écho dans
l’énorme salle de bain le hantant. Pour une raison
quelconque, l’espace était troublant sans la vapeur et les
voix cacophoniques qui le remplissaient. Il continua à
regarder par-dessus son épaule, sentant que quelqu’un ou
quelque chose l’observait, mais ne trouva rien.
Après sa douche, il se sécha et enfila une combinaison et
des chaussons propres. Il suivit l’un de ses geôliers dans le
dédale de couloirs et de portes de cellules qui menaient au
sous-sol, puis au palais de justice. Alors qu’ils
s’approchaient d’une des salles de conférence, il entendit
un rugissement venant de l’extérieur et se demanda ce que
c’était.
Ils le dirigèrent dans une pièce, où il aperçut Tensen et
Rohan qui l’attendaient.
Avant qu’Avery ait pu demander où était Wilder, un
rugissement s’éleva de l’extérieur.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? On l’a entendu hier, mais
aucun des gardes n’a voulu nous dire ce que c’était.
— La protestation, répondit Rohan en souriant plus fort. Ta
protestation.
— Quoi ?
— Wilder est apparu aux informations avant-hier soir…
— Oui, je suis au courant. Je l’ai vu à la télé dans la salle
commune.
Rohan sourit.
— Cette nouvelle semble avoir suscité un tollé dans le
public, déclara Tensen, alors que le premier sourire qu’Avery
se souvenait avoir vu sur le visage de l’homme apparaissait.
Avery se figea, incertain pendant un moment. Il devait voir
quelle était l’agitation. En regardant par la fenêtre grillagée,
tout ce qu’il vit fut une mer de gens. La rue n’était pas
visible. Les manifestants étaient alignés sur les marches du
palais de justice, puis de l’autre côté de la rue, vers les
bâtiments de l’exécutif et sur leurs marches également.
Certains étaient accrochés aux lampadaires. Aux fenêtres
des bâtiments adjacents. La plupart tenaient des pancartes
en l’air, réclamant des « Droits Omegas », mais d’autres
proclamaient « Libérez Avery ! ». Et d’autres encore qu’il ne
pouvait pas lire à cause de la distance.
Une voix familière se faisait entendre au-dessus du
vacarme, parlant dans ce qui était probablement un porte-
voix. Il se tourna vers Rohan.
— Oncle Gray ?
— Et tes frères, mentionna Rohan.
— Mais… il n’est pas en état d’être dehors ! s’écria Avery,
l’inquiétude le remplissant.
— J’ai essayé de l’en dissuader, soupira Rohan. Mais son
argument…
Rohan marqua une pause en se frottant la mâchoire un
moment. Il leva son regard et croisa celui d’Avery.
— Lui… toi… tes frères… peut-être même l’enfant qu’il porte
en ce moment… et Jamie… grimaça Rohan. Vous méritez
tous mieux. Je m’inquiète pour lui, mais les garçons sont
avec lui. Je l’ai supplié de rester près de Wilder, ce qu’il a
fait.
Cela mit Avery plus à l’aise, ne serait-ce qu’un peu. Wilder
ne permettrait pas que quelque chose de mal arrive à sa
famille.
— Notre chauffeur est aussi à proximité, au cas où Gray
aurait besoin de soins médicaux. Il les emmènera hors de la
foule.
Rohan se rapprocha, regardant à l’extérieur.
— Je n’aurais jamais pensé que ça prendrait une telle
ampleur. Hier, ils étaient peut-être un millier. Maintenant,
c’est le double, au moins. Bien plus que ce qu’ils avaient
prévu.
— Qui a planifié ça ?
— Gray et un groupe d’omegas avec qui il discute depuis
quelques années maintenant. Ces livres que tu lui as
donnés, il a commencé à en partager certains avec d’autres
papas du quartier, et ça a fait boule de neige. Ils organisent
des réunions régulières à la maison. Gray a contacté son
réseau, et la nouvelle s’est répandue. Hier, c’était énorme.
Aujourd’hui, c’est gigantesque. Ils ont bloqué toutes les
routes menant au palais de justice. Bon sang, ils ont fermé
une grande partie de la ville.
— Gray ne m’a jamais parlé de tout ça, du groupe. J’aurais
pu prendre part à tout ce qu’il faisait.
— Tu faisais semblant d’être un beta, donc peut-être que tu
n’étais pas invité, fit remarquer Rohan. Entre l’école et le
travail, il ne voulait probablement pas te charger
davantage.
Avery s’esclaffa.
— Eh bien, je partageais les livres et les infos que je
trouvais, alors…
Il se tourna pour observer la foule.
— Je ne peux pas croire qu’ils aient fait tout ça.
Un sourire impossible à contenir étira ses lèvres.
Soudain, il aperçut Wilder sur les marches du palais de
justice. Il frappa à la vitre, mais le bruit dehors était trop
fort. Il vit ses frères aussi, et son cœur se réchauffa.
— Je dois admettre que je ne pensais pas que l’idée de
Wilder soit intelligente, mais il a prouvé qu’il savait ce qu’il
faisait. Ça pourrait avoir un impact. La province pourrait
céder à la demande du public. Je ne m’attends pas à ce que
le boycott dure trop longtemps. J’ai déjà entendu des
plaintes.
— Boycott ? répéta Avery, les yeux écarquillés.
— Ton oncle a annoncé un boycott hier, ordonnant aux
omegas de cesser d’accomplir leurs devoirs familiaux,
gloussa Tensen. Il va y avoir tout un tas d’alphas mal
nourris, mal entretenus et excités dans un futur proche. Ils
ne vont pas aimer ça.
— Heureusement que je suis du côté de Gray, plaisanta
Rohan. Je suis exempt, c’est ce qu’il m’a dit la nuit dernière.
Avery leva les yeux au ciel, ne voulant pas en entendre plus.
Il n’avait pas besoin de savoir ce qu’ils avaient fait la nuit
dernière.
— Ils resteront dehors pendant mon procès ? Ma famille ?
— Tu ne figures pas sur le registre avant le déjeuner, indiqua
Tensen. Wilder m’a envoyé un message pour m’informer
qu’il avait l’intention de venir à ce moment-là.
— Comme Gray et tes frères, ajouta Rohan.
— Merci, chuchota Avery. Je me sentirai mieux en les
sachant ici et en sécurité.
Il balaya une fois de plus l’image étonnante à l’extérieur
avant de se retourner pour faire face à ses avocats.
— Cela aura-t-il un impact sur mon procès ?
Tensen haussa les épaules.
— Comme je l’ai dit, l’opinion publique compte. Ça
dépendra probablement de l’efficacité de ce boycott. Ou,
plus précisément, à quel point les alphas veulent qu’il
prenne fin. S’ils font suffisamment monter la pression, les
choses pourraient bien se passer. Dans tous les cas, nous
prouvons que tu es soutenu par la communauté. Ça va
certainement impressionner les juges.
— C’est bien, souffla Avery.
Il se retourna pour regarder de nouveau dehors. Un sourire
se répandit sur son visage quand il aperçut la tête de Wilder
au-dessus des autres dans la foule.
Regarde ce qu’il a fait.
Pour moi.
— Maintenant, comme nous en avons discuté hier,
aujourd’hui est une audience préliminaire. En réalité, ce
n’est qu’une formalité.
Avery observa Tensen, une question qui s’était formée la
veille lui venant aux lèvres.
— Je ne comprends pas pourquoi nous devons nous embêter
avec ce juge. A-t-il le pouvoir de statuer sur mon cas ?
— Oui, mais il n’a pas le pouvoir de changer la loi, ce que
nous voulons. Le seul moyen de le faire est de passer par
lui. Il confirmera probablement le verdict de culpabilité de ta
première comparution. Ensuite, nous procéderons à une
audience complète devant le panel du Tribunal.
— Oh, murmura Avery. Donc il n’y a aucune chance que je
sorte aujourd’hui.
Tensen fronça les sourcils, la chaleur dans son expression.
— Je crains que non.
— Combien de temps cela prendra-t-il avant que je puisse
voir une autre date d’audience ?
— Un autre mois, plus que probablement, admit Rohan, la
voix basse.
— Un mois de plus ?
— Nous devrons attendre les résultats de l’audience
d’aujourd’hui avant de pouvoir soumettre des arguments au
Tribunal. Nous devons suivre la procédure correcte, expliqua
Tensen en tapotant son ordinateur portable. J’ai déjà rédigé
le dossier. Après le procès, je l’affinerai en fonction de ce qui
se passe aujourd’hui, si nécessaire, et je le soumettrai avant
la fin de la journée.
— Merci… de faire tout ça, déclara Avery. Je réalise que ce
ne sont pas exactement vos services habituels.
— Non, admit Tensen. Mais c’est certainement beaucoup
plus intéressant. Je n’avais pas réalisé à quel point je
m’ennuyais à gérer les grossesses de substitution avant que
ton affaire débarque.
— Peut-être as-tu trouvé une autre vocation ? plaisanta
Rohan.
— Si les appels d’Avery font la différence que nous
espérons, peut-être oui, convint Tensen.
— En fait, j’ai une autre question pour vous, dit Avery à
Tensen.
— Vas-y.
— Vous avez rencontré Tulla ?
Le visage de Tensen s’assombrit.
— Oui.
— Je ne vous ai jamais donné son nom. Comment l’avez-
vous trouvé ?
— Mes enquêteurs l’ont trouvé. Ils n’ont pas mis longtemps
d’ailleurs, mais mes gars sont excellents, expliqua Tensen
en penchant la tête sur le côté. Comment as-tu découvert
que j’avais parlé à Tulla ? Personne ne te harcèle là-dedans,
n’est-ce pas ?
Avery repensa aux mains de Tulla autour de sa gorge.
— Tulla est mon nouveau compagnon de cellule.
Les yeux de Tensen s’écarquillèrent l’espace d’un battement
de cœur avant qu’il ne secoue la tête.
— Je l’avais prévenu qu’il avait été trop facile de le trouver…
et que la Garde Rouge pourrait me suivre.
— Vous me jurez que vous n’avez pas donné son nom à la
Garde ?
Tensen fronça les sourcils.
— Non… je ne l’ai pas fait.
Il griffonna quelque chose sur son bloc-notes.
— Je lui ai dit de se cacher. Je savais que ça allait arriver.
Avec un peu de chance, ils ne l’appelleront pas comme
témoin aujourd’hui.
Avery fronça les sourcils.
— Quelle utilité d’ajouter Tulla à l’accusation ?
— Nous prévoyons de plaider pour que les accusations de
consommation de drogue soient abandonnées. Ils n’ont pas
de preuve physique que tu étais sous l’emprise de la
drogue. Ils n’ont pas trouvé de bouteilles ou de pilules dans
ton chalet, et ils n’ont pas non plus pensé à te faire passer
un test de dépistage lorsqu’ils t’ont arrêté. Sans preuve, ils
ne peuvent pas t’inculper.
— Ils doivent savoir que je prenais quelque chose, sinon je
n’aurais pas tenu aussi longtemps.
— Probablement. Mais peuvent-ils le prouver ? Non, répondit
Rohan. Nous fonctionnons sur la base d’une présomption de
culpabilité, mais celle-ci peut être renversée si les preuves
sont insuffisantes pour soutenir cette présomption. En
d’autres termes, ils doivent encore prouver leur affaire.
— S’ils font venir Tulla à la barre… et qu’il avoue t’avoir
vendu la drogue, alors on perd cette chance, renchérit
Tensen. Donc non. Je n’ai pas donné le nom de Tulla à la
Garde. Je ne voulais pas qu’on le trouve.
— Nous ne savons pas s’il avouera un crime. Ça ne lui
profiterait pas, indiqua Rohan.
Tensen prit une profonde inspiration.
— À moins qu’ils ne lui offrent un bon prix.
— Il m’a attaqué quand il est arrivé, mentionna Avery. Tulla.
Tensen se redressa, apparemment excité.
— Y a-t-il eu des témoins ?
Il hocha la tête.
— Deux gardes et plusieurs de mes autres compagnons de
cellule.
Tensen griffonna dans ses notes.
— Je peux utiliser ça. S’ils l’amènent, je peux lui poser des
questions sur l’attaque, puis faire appel à d’autres témoins
s’il nie. On pourrait prétendre qu’il ment pour régler un
différend et qu’il ne t’a vendu aucune drogue.
— Je… soupira Avery. Je pense que j’en ai fait assez pour le
blesser. Je suis la raison pour laquelle il est là. Ne rendez pas
les choses plus difficiles pour moi.
— Nous pouvons le faire déplacer ailleurs dans la prison,
proposa Rohan.
— Il prétend avoir des amis ici. Des amis qui pourraient faire
de ma vie un enfer… surtout si je reste un mois de plus.
— Bien sûr que Tulla a des amis ici, cracha Tensen.
— Juste… ne soyons pas trop durs avec lui, répondit Avery.
Je ne sais pas de quoi il est capable.
— Avery, le discréditer pourrait faire la différence entre te
sortir ou non. Non, ça ne te libérerait pas en soi, mais nous
avons besoin de beaucoup de petites victoires pour nous
amener là où nous le voulons, expliqua Tensen.
Avery acquiesça.
— On va… juste… ne pas y aller trop fort, OK ?
Tensen soupira.
— D’accord. Nous ne savons même pas s’il sera appelé. Il
n’est pas actuellement sur la liste des témoins de
l’accusation, mais ça pourrait changer.
— Qui est sur cette liste ? demanda Avery.
— Quelques-uns de tes professeurs. Ton ancien patron au
restaurant. Et…
Tensen parcourut son dossier.
— Ton patron actuel, Gus Hardwick.
— Putain ! s’exclama Rohan.
— Comme tu dis, ajouta Avery.
— Quoi ? demanda Tensen, qui semblait perplexe.
— Mon patron… sur qui j’enquêtais pour détournement de
fonds, répondit Avery.
Rohan secoua la tête.
— Je suis désolé, Avery. Je ne l’ai pas vu quand j’ai lu la liste.
Avec tout ce qui se passe, l’enquête était la chose la plus
éloignée de mon esprit.
— Il n’était pas sur celle que je t’ai montrée. C’est la liste
mise à jour qui est arrivée tard hier soir, expliqua Tensen.
— Merde, jura Rohan.
Tensen prit d’autres notes.
— Ce n’est pas parce qu’il est sur la liste qu’il sera appelé.
Honnêtement, ces témoins ne seront pas pertinents lorsque
nous présenterons notre déclaration d’ouverture pour ta
défense. Nous ne prétendons pas que tu n’as pas enfreint la
loi. Nous admettons qu’ils ont établi les charges
d’usurpation d’identité et d’intrusion. Je doute qu’une de ces
personnes finisse à la barre.
— Mais Hardwick sera là… à assister à l’audience dans le
public, marmonna Avery, un frisson lui parcourant l’échine.
Il prendra probablement plaisir à me voir menotté.
— Possible, admit Rohan. Mais tu nous auras, nous. Wilder
et le reste de ta famille. Oublie-le.
— Est-ce que Vaughn a choisi un expert-comptable pour
prendre ma place ? demanda Avery à Rohan.
— Entre ça et mes fonctions habituelles, je n’ai même pas
posé la question. Quand on verra Wilder tout à l’heure, on
pourra lui demander.
Avery hocha la tête.
— J’espère qu’ils épingleront ce connard.
— Avec le travail que tu as commencé, je suis sûr qu’ils le
feront, répondit Rohan.
Avery devrait être content d’avoir brièvement participé à
l’enquête. Il n’aurait plus le droit de travailler une fois sorti
de prison. Sa poitrine lui fit mal à cette idée. Que ferait-il de
ses journées ? Enfin, s’il quittait la prison.
Sa main se posa sur son abdomen. Le bébé qu’il avait fait
avec Wilder allait lui prendre tout son temps, il en était sûr.
La panique s’installa. Et si la province lui enlevait leur
enfant ?
— J’ai presque oublié de vous demander… la prison vous a-
t-elle informé que je suis enceint ? Je n’ai pas pensé à vous
le dire l’autre jour. J’étais tellement abasourdi par ce que
Wilder faisait.
Les regards de Rohan et de Tensen se rivèrent sur lui. Un
silence s’installa.
— Non, ils ne l’ont pas fait, murmura Tensen, la voix basse.
— De Wilder ? demanda Rohan.
— Bien sûr que c’est celui de Wilder, aboya Avery.
— Désolé, s’excusa Rohan. Je le supposais, mais je voulais
être sûr à cent pour cent.
— La province peut-elle prendre notre bébé ?
Tensen hocha la tête.
— Ils le peuvent… bien que j’aie suggéré à Wilder de
demander la garde complète, au cas où tu serais enceint.
— C’est vrai ? s’enquit Rohan.
— Ouais, la dernière fois que nous nous sommes entretenus,
répondit Tensen en tapotant de nouveau son ordinateur
portable. J’ai les documents prêts à partir. Nous pouvons
aussi les soumettre aujourd’hui – avec l’approbation de
Wilder.
— La garde complète… ce qui signifie que je n’aurais aucun
droit sur mon enfant ?
— Si tu es toujours en prison, non, avoua Tensen. Mais ce
sera toujours mieux que si le bébé revenait à des étrangers.
Avery s’entoura de ses bras. Pour quelque chose qu’il avait
considéré comme un obstacle à son avenir… il ne pouvait
pas imaginer perdre leur petit. Il était plus difficile de
respirer juste en y pensant.
— Je suppose.
— Nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour te
sortir d’ici, Avery, promit Tensen. Mais nous avons besoin
d’un plan de secours pour protéger ton enfant. D’accord ?
Avery acquiesça, incapable de parler. Ils devaient protéger
l’enfant, il n’en serait peut-être pas capable. Des larmes
gonflèrent dans ses yeux, et le doute le frappa. C’était une
chose de prendre position quand il n’y avait que lui.
Maintenant, l’enfant pourrait souffrir à cause de ses choix.
Rohan prit ses mains.
— Avery… tout va bien. On va se battre comme des diables
pour toi et le bébé.
Il serra les mains beaucoup plus grandes de Rohan.
— Merci.
— Et si on mettait de la bonne nourriture dans ton ventre ?
Je suis sûr qu’ils servent de la bouillie ici, plaisanta Rohan en
relâchant ses mains.
— Je ne suis pas sûr d’avoir beaucoup d’appétit aujourd’hui.
— J’ai le restaurant de pho préféré de ton oncle enregistré
sur mon téléphone. Il m’a assuré que tu aimais ça.
Avery pouffa.
— Dans des circonstances normales.
— Tu manges pour deux maintenant. Et si tu essayais un
peu ? insista Rohan.
Avery hocha la tête.
Rohan sourit.
— OK. Après avoir mangé, nous pourrons te débarrasser de
ton uniforme de prisonnier et te mettre un beau costume
propre.
Il porta son téléphone à son oreille.
— Quel Pho veux-tu ?
— Juste un peu de bouillon de bœuf, répondit Avery au
début.
Mais ensuite, il réalisa qu’il pourrait ne pas manger de Pho
avant des années.
— Non… si c’est Min Pho, prends-moi le numéro trois. Ajoute
un rouleau d’été.
Il réfléchit un autre moment.
— Et du bubble tea. Jasmin avec arôme de fruit du dragon…
et des boules de mangue.
— Compris, s’esclaffa Rohan.
Avery n’était pas sûr qu’il en mangerait ou en boirait
beaucoup, mais il y goûterait une dernière fois avant de
s’engager pour un autre mois… ou plus… derrière les
barreaux. Il se leva de son siège et traversa la pièce, se
dirigeant vers la fenêtre.
Il laissa les chants et les images de l’extérieur soutenir son
espoir naissant. De son angle de vue, il remarqua que son
alpha se dressait de la tête et des épaules au-dessus de
beaucoup d’autres. Un grand alpha blond. Il sourit quand
l’homme se tourna légèrement.
Wilder…
Il passa deux doigts à travers les barreaux pour caresser le
verre, souriant à travers les larmes qui coulaient sur son
visage.
21
W ilder fendit la foule, poussant les frères et l’oncle
d’Avery dans le palais de justice. Il n’avait pas assez
surveillé l’heure. Une fois arrivés, ils n’eurent que quelques
secondes pour s’installer à leurs places – que Rohan et
Tensen leur avaient heureusement gardées. Ils étaient assis
juste derrière l’équipe de défense dans la salle d’audience
surpeuplée. Près de son omega. Avery tourna sur lui-même,
cherchant avidement leurs visages. Wilder remarqua
l’inquiétude dans son expression.
Lorsque son regard se posa sur Wilder, un éclat apparut
dans ses yeux. Wilder sourit avec tout l’amour qu’il avait
dans son cœur, espérant que cela suffirait à remonter le
moral d’Avery. Il prit la main de son compagnon dans la
sienne et la serra, trop incertain de ce qu’il devait montrer
de plus au tribunal.
Rohan l’avait déjà prévenu que cette audience n’aboutirait à
rien. Le juge accepterait probablement le plaidoyer de
culpabilité et ils devraient porter l’affaire devant le panel
complet du Tribunal. Il n’avait pas parlé à Avery avant et il
s’en voulut de ne pas avoir volé à l’intérieur plus tôt.
— Désolé, nous sommes en retard. C’est un truc de fous là
dehors.
Pourtant, la protestation à l’extérieur avait été vitale, elle
aussi. Les voix de l’autre côté du mur résonnaient comme
un mal de dents, et il espérait que le juge et l’avocat de la
province le ressentaient jusqu’aux os. Cela parlait à
l’opinion publique, qui était clairement de leur côté.
Peut-être cela donnerait-il à la province une nouvelle
perspective…
Peut-être que ça pourrait aider à libérer Avery.
— Ce n’est rien, chuchota Avery. Vous êtes tous là
maintenant… et je sais ce que vous faisiez dehors.
Des larmes coulaient sur ses joues. Il chercha les visages de
ses frères et de son oncle.
— Ce que vous faisiez tous dehors. Je suis bouleversé en ce
moment. Je ne sais pas comment vous remercier.
— On ne te laissera pas tomber sans se battre, assura
Auggie.
— Je suis si heureux que vous soyez là tous les deux.
Avery jeta un coup d’œil à l’aîné des garçons.
— Lake ?
Avery fronça soudain les sourcils. Son regard se tourna vers
Gray.
— Comment fait-il pour être là ?
Wilder n’était pas sûr de ce dont il s’agissait. Il tourna la
tête vers Gray, qui arborait une expression étrange.
— Il a toujours quelque chose qu’il s’est… approprié,
chuchota Gray.
Un soupçon de sourire se dessina aux coins des lèvres
d’Avery.
— Tu autorises ça ?
Gray s’esclaffa.
— Ce n’est pas l’endroit.
— Non… non, murmura Avery. Tu as raison.
Il se concentra à nouveau sur Wilder.
— Je t’ai vu aux infos.
Wilder haussa les épaules, son visage s’empourprant.
— On dirait que beaucoup de gens m’ont vu aux infos.
— Merci, murmura Avery en soutenant son regard.
— Tout pour toi, mon amour, chuchota Wilder en retour.
Les yeux d’Avery s’écarquillèrent, et il serra la main de
Wilder.
— Veuillez vous lever. La cour est en session, l’honorable
Juge Harlow Beck la préside.
La salle d’audience devint silencieuse, à l’exception du
vacarme des dizaines de personnes qui se levèrent. Wilder
fit de même, tenant toujours la main d’Avery, alors que le
juge Harlow Beck entrait, sa robe bleu acier flottant derrière
lui.
— Vous pouvez vous asseoir, annonça-t-il en s’asseyant.
En se tournant, Avery lâcha la main de Wilder, cela lui
manqua à la seconde où ils perdirent le contact. Son cœur
battait dans sa poitrine alors qu’il regardait la procédure
commencer.
Dehors, les voix devinrent plus fortes, comme si elles
réalisaient que le procès avait commencé.
La tête du juge pivota, et il jeta un coup d’œil vers les
fenêtres de la pièce avant de se renfrogner et de reporter
son attention sur la procédure.
— Nous sommes ici pour une audience préliminaire dans
l’affaire de la province d’Alexandrie contre Avery Noel
Stephens. Avant de commencer, je dois dire que je
comprends que cette affaire est émouvante et comporte de
nombreux points de vue sur ce qui devrait être fait, comme
nous le constatons avec la foule à l’extérieur. Sachez que je
ne tolérerai aucun débordement ni aucune protestation
dans ma salle d’audience et que je vous ferai arrêter pour
outrage à la cour si vous ne suivez pas mes règles. Je peux
facilement faire évacuer la salle d’audience, si je le juge
nécessaire.
Les spectateurs restèrent silencieux en réponse.
— Bien, déclara le juge en se tournant vers Avery et son
équipe de défense.
— Êtes-vous prêts à procéder, Maître ?
Tensen se leva pendant quelques secondes.
— Oui, nous le sommes, Votre Honneur.
Le juge Beck regarda le procureur.
— Et vous ?
— Oui, Votre Honneur.
— Accusation, vous pouvez commencer.
Wilder observa le beta qui dirigeait l’accusation. Ce n’était
pas l’avocat principal de la province, comme ils s’y
attendaient, mais un autre. Le gars était petit et semblait
jeune. Trop jeune. Était-il à peine sorti de l’école de droit ?
— Bonjour, Votre Honneur. La position de la province est
qu’Avery Noel Stephens a sciemment et illégalement acheté
des drogues pour masquer son odeur et ses chaleurs afin de
s’échapper du Quartier Omega et de se faire passer pour un
beta. Il a pris la place d’un beta dans une université
prestigieuse et a ensuite occupé un emploi dans le Quartier
Alpha, entre autres. Le nombre de lois qu’il a enfreintes pour
faire cela, résuma l’avocat en fouillant dans une pile de
papiers, est considérable.
L’avocat marqua une pause, observant la salle d’audience.
— Et avec les émeutes qui ont lieu à l’extérieur, nous
devrions peut-être ajouter la trahison à cette longue liste,
car il semble qu’il n’ait aucun problème à créer le chaos
dans les rues.
Tensen se leva d’un bond.
— Objection, Votre Honneur !
— Mon estimé collègue ne semble pas comprendre la
gravité de la conduite de son client, déclara l’avocat de la
province.
— Peut-être, mais il a raison de dire que vous devez vous
concentrer sur les questions telles qu’elles sont formulées
par les accusations effectivement portées et non sur les
accusations potentielles comme un moyen de discréditer ou
de porter préjudice à leur client, aboya le juge Beck.
Wilder sourit, heureux de voir que le juge n’était pas du
genre accepter les conneries. C’était de bon augure,
supposait-il, non pas qu’ils s’attendent à ce qu’Avery soit
libéré.
— Je suis désolé, Votre Honneur, s’excusa l’avocat.
— Vous avez fini ? demanda Beck.
— Non… répondit l’avocat, semblant ébranlé par
l’ambivalence du juge. Je… je dois seulement ajouter que la
province prévoit de prouver, au-delà de tout doute
raisonnable, que M. Stephens doit être incarcéré pour
montrer aux habitants de cette splendide ville que nous ne
tolérerons pas ce type de comportement.
L’homme s’assit. De brèves remarques. Wilder se demanda
s’il y en avait d’autres, mais le jeune avocat était trop
étourdi pour continuer.
Le juge griffonna quelque chose sur un bloc-notes avant de
regarder Tensen et Rohan.
— Vous pouvez faire votre déclaration d’ouverture.
Tensen se leva et fit le tour de la table jusqu’à l’espace
entre celle-ci et l’estrade du juge.
— Votre Honneur, la province n’a aucune preuve qu’Avery
Stephens a utilisé des drogues illégales, et il plaide non
coupable à cette accusation.
— Pas de drogue ? s’insurgea le procureur en sautant sur
ses pieds. Vous avez perdu la tête ? C’est impossible qu’il ait
pu passer quatre ans sans utiliser de drogues de
masquage !
— Objection rejetée. Contrôlez votre emportement, Maître,
ordonna le juge. Me Atkinson, vous pouvez continuer.
— Merci, Votre Honneur.
Tensen prit une profonde inspiration.
— En ce qui concerne les autres accusations, nous
admettons qu’il est allé à l’université – où il a été diplômé
presque premier de sa classe, pourrais-je ajouter – et qu’il a
obtenu un emploi, gagnant un revenu afin de pouvoir
subvenir à ses besoins et à ceux de ses frères orphelins.
N’ayant pas d’alpha et aucune source de revenus, il se
trouvait entre le marteau et l’enclume. Soit ils souffraient et
perdaient potentiellement leur petite maison et la possibilité
de se débrouiller seuls, soit… Avery sortait et trouvait un
moyen de s’occuper du problème.
— Donc vous admettez qu’il est coupable ? s’étonna le juge,
un sourcil haussé.
— De ces accusations ? Oui. Mais nous pensons que les
circonstances atténuantes de ce cas – et le sort de
nombreux omegas dans cette province – montrent que ces
lois sont injustes et n’offrent pas beaucoup d’autres moyens
que d’enfreindre les règles.
— C’est assez facile, railla l’avocat de la province. Il admet
sa culpabilité. Affaire classée.
— Attendez un moment, Me Wombley. Je ne vous parlais
pas, n’est-ce pas ? aboya le juge Beck.
L’avocat de la province se rassit immédiatement, silencieux.
Le juge se recentra sur Tensen.
— Vous revendiquez les droits de l’Homme ?
— Oui. Nous accusons la province de violations des droits de
l’Homme à l’encontre de M. Stephens, ainsi que de tous les
omegas de la province.
Une seule acclamation jaillit des spectateurs, et le juge leur
lança un regard furieux, cherchant qui en était à l’origine.
— Je veux de l’ordre dans mon tribunal.
Le juge Beck se tourna vers Tensen.
— Vous êtes conscient que cette cour n’a pas la
compétence d’annuler une loi de longue date correctement
adoptée par les organes directeurs, mais qu’elle ne peut se
prononcer que sur l’innocence ou la culpabilité telles que
définies par cette loi ?
— Nous le sommes, Votre Honneur.
— Les affaires de droits de l’Homme doivent être présentées
devant un panel complet du Tribunal.
— Nous sommes au courant.
— Et vous êtes conscient qu’une fois que j’aurai rendu ma
décision, vous devrez faire appel de la décision auprès du
Tribunal provincial dès que possible ? demanda le juge.
Wilder fronça les sourcils. C’était comme si le juge indiquait
à Tensen exactement ce qu’ils devaient faire pour réussir.
Cela lui donna de l’espoir.
— J’ai l’appel prêt à être déposé, assura Tensen. J’apprécie
le partage des connaissances, Votre Honneur.
Le juge Beck sourit.
— M. Stephens, veuillez vous lever.
Avery jeta un bref regard à Wilder avant d’obéir.
— M. Stephens, il est de mon devoir, en tant qu’officier de
ce tribunal, de maintenir la présomption de votre culpabilité
selon nos lois, surtout lorsque vous l’admettez. Quelle que
soit mon opinion dans cette affaire, je ne peux pas aller à
l’encontre de la loi telle qu’elle est écrite. Peu importe… si je
pense qu’une affaire comme celle-ci est attendue depuis
longtemps.
Il leva son marteau, le pointant vers Avery.
— M. Stephens, je vous déclare coupable, mais je vous
souhaite bonne chance devant le tribunal.
Avery hocha la tête.
— Merci.
La gratitude semblait maladroite, étant donné la décision du
juge, mais le sous-entendu était de la musique aux oreilles
de Wilder. Cela en disait long. Si seulement les juges du
Tribunal avaient la même attitude.
Il ne pouvait qu’espérer.
— M. le juge, j’ai une question à soulever sur laquelle vous
pourriez peut-être vous prononcer, ici et maintenant,
déclara Tensen.
— Oui, Me Atkinson ?
— L’alpha d’Avery l’a revendiqué avant son incarcération.
Une fois placé en prison, il a été rapidement conclu qu’il
était effectivement enceint après cette chaleur avec son
alpha.
La cour devint mortellement silencieuse. Les oreilles de
Wilder s’échauffèrent, incertain de la direction que prenait
Tensen.
— Et quel genre d’impact cela a-t-il sur cette affaire ?
— Comme ils l’ont arrêté après qu’il a été fécondé par son
alpha, nous soutenons que l’enfant en question n’appartient
pas à la province.
— Mais pas après que les lois ont été violées, contra le juge
Beck.
— L’alpha en question n’était pas conscient que les lois
étaient enfreintes. La chaleur est apparue et,
instinctivement, il s’y est soumis. Il n’avait pas d’autre choix
que de laisser la nature suivre son cours. En lui retirant son
enfant, ce serait injuste, car il n’a enfreint aucune loi.
Avery tourna la tête. Il fixa Wilder, les yeux écarquillés.
L’air en colère. Wilder fronça les sourcils en inclinant la tête.
Pourquoi Avery serait-il en colère que Tensen tente de
protéger leur enfant ? Avant qu’il n’ait pu murmurer quoi
que ce soit, Avery se retourna vers l’avant, une tension
furieuse dans les épaules.
Tensen ajouta :
— Les enfants réclamés par la province sont engendrés par
des criminels, ceux qui n’ont aucun droit en raison de la
nature de leurs crimes. Cet alpha n’est pas un criminel et a
tous les droits, en vertu de la loi.
Le juge Beck eut l’air pensif.
— Indépendamment de la connaissance ou non de l’alpha,
de nombreuses lois ont été violées avant que M. Stephens
ne se retrouve enceint, déclara le procureur de la province.
Notre bureau considère cet enfant comme un pupille de la
province.
Le juge Beck scruta le visage de Tensen.
— Et cet alpha est-il ici ? Peut-il parler en son nom ?
Tensen se retourna et fit face à Wilder.
— Oui, Votre Honneur. Il est ici.
Wilder était inquiet. Avery refusa de regarder dans sa
direction. Il se leva et regarda le juge, alors que des
chuchotements envahissaient la salle d’audience.
— Oui, Votre Honneur.
— Approchez-vous de la barre, ordonna le juge.
Wilder traversa prudemment la rangée avant d’entrer par la
porte battante qui tenait les spectateurs à distance. Il jeta
un coup d’œil sur le côté et vit les bras croisés d’Avery.
L’omega le fixait sans ciller.
Il eut l’estomac noué en s’approchant du juge.
— Vous attestez être le père de l’enfant que porte Avery
Stephens et vous le prouverez après la naissance par une
prise de sang ?
— Oui, Votre Honneur.
Des chuchotements et des halètements remplirent la salle
d’audience. Le moulin à rumeurs allait bientôt tourner à
plein régime. Il avait fait de son mieux pour garder
l’attention sur Avery et ne pas transformer l’affaire en un
drame avec des chaleurs, des bébés et des accouplements.
— Vous souhaitez assumer la garde de l’enfant en question
dès sa naissance ?
— Oui, Votre Honneur.
Le juge l’étudia un moment.
— Comme vous êtes innocent dans cette affaire, j’estime
que vos droits seraient violés si la province prenait l’enfant.
— Votre Honneur ! s’indigna Me Wombley.
— Vous obtenez la garde complète de l’enfant à naître qui
grandit en Avery Stephens, à condition que vous prouviez
que vous en êtes bien le père. De plus, proclama le juge, je
pense que vous avez le droit d’assister à toutes les visites
chez le médecin avec votre omega pendant qu’il est
incarcéré, afin que vous puissiez vous assurer que l’enfant
est bien pris en charge et que votre omega est en bonne
santé pendant ladite grossesse.
Les lèvres de Wilder s’étirèrent.
— L’audience est levée. L’accusé est renvoyé aux soins de
la prison des omegas, conclut le juge Beck avant d’abattre
son marteau.
Wilder se retourna, heureux de la nouvelle. Son sourire
s’effaça à la seconde où il vit Avery, toujours incapable de le
regarder. Il franchit l’espace qui les séparait et s’arrêta de
l’autre côté de la table, tentant de forcer l’attention d’Avery.
— Je pensais que tu souhaiterais que l’enfant soit protégé ?
— Je le sais, cracha Avery. Mais je n’avais pas réalisé que je
serais jeté sous le bus dans le processus. Je suis le criminel,
et tu es un ange parfait, semble-t-il. Maintenant tu possèdes
cet enfant dans mon ventre. Je suis ravi.
— Ce n’est pas du tout ça, dit Wilder.
— J’aurais dû te prévenir, les interrompit Tensen. J’aurais dû
te dire ce que je comptais utiliser… mais je croyais que tu
voulais que je protège le bébé ? J’ai fait ce que j’avais à faire
pour que ça arrive.
La mâchoire d’Avery se contracta.
— Bien sûr.
Wilder fit le tour de la table et releva le menton de son
omega.
— Je t’aime. Et notre enfant aussi.
Des larmes brillaient dans les yeux d’Avery lorsqu’il leva les
yeux.
— C’était difficile à entendre.
Il essuya une larme avant qu’elle ne tombe.
Wilder captura l’autre, l’essuyant doucement.
— Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour vous
protéger, toi et cet enfant. Je suis désolé si la tactique de
Tensen t’a blessé.
— Tu le savais à l’avance ?
— Non, s’interposa Tensen. Il était hésitant sur le sujet de la
garde depuis le début, et je n’étais pas sûr que je devais lui
dire. Toi ? J’aurais dû te prévenir.
— Je suis désolé, chuchota Wilder.
— Pourquoi ? C’est toi, l’ange, ici. Tu n’as aucune raison
d’être désolé, marmonna Avery.
— Je t’aime, répéta Wilder.
La lèvre inférieure d’Avery trembla. Il hocha la tête.
— Moi aussi.
Wilder soutint le regard d’Avery, son cœur était sur le point
d’exploser à cause de l’affection qu’il lui portait. Avant qu’il
ne se jette sur lui pour l’embrasser, un garde apparut, prêt à
ramener Avery en prison.
— Un moment, s’il vous plaît ?
— Il doit venir, déclara le garde en brandissant des
menottes.
Wilder s’interposa entre Avery et le garde et vola ce baiser.
Avery fondit en lui, s’accrochant à ses revers. Ils se
séparèrent, et le garde arracha Avery de ses bras. Serrant
les poings, Wilder réprima l’envie de le réduire en bouillie.
Avery jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, alors que le
garde l’éloignait d’eux, l’éclat brillant toujours dans ses
yeux.
Tout ce que Wilder voulait, c’était serrer son compagnon
dans ses bras et tout arranger. Il ne le pouvait pas, et ça le
tuait de l’intérieur.
Une fois Avery parti, Gray apparut à ses côtés.
— Ne donne pas trop de crédit à ce qu’il a dit. Il est au
milieu de l’une des plus dures batailles de sa vie, ajoute à
ça le fait d’être séparé de son alpha et l’introduction
d’hormones de grossesse dans son corps. Il est émotif.
— Tu aurais dû le voir regarder la manifestation dehors,
intervint Rohan. Il était stupéfait. Il sait que c’est toi… qui a
déclenché cette folie.
— Pour ce qui est de cette folie, ajouta Tensen, nous aurions
pu te donner des conseils juridiques… comme obtenir des
permis à l’avance, ça aurait été intelligent. Tu nous as
prévenus trop tard.
— Comme si j’avais imaginé que ça allait exploser et
devenir ce que c’est, dit Wilder. Je suis tout aussi étonné
qu’Avery, tu peux me croire.
— J’ai contacté quelques personnes après que le journaliste
m’a appelé. Les omegas forment une coalition.
Il tapota l’épaule de Wilder.
— Ils prennent le contrôle de ce truc, mon pote.
Wilder leva les mains.
— Comme il se doit. J’étais en dehors de mon élément, à
mener une manifestation pour les droits des omegas. Tout
ce que je savais, c’était qu’Avery voulait être fort et que ce
ne serait pas facile. J’essayais seulement de renforcer sa
voix.
Gray sourit.
— C’est ce que tu as fait. D’après ceux à qui j’ai parlé, ils
ont l’intention de protester jusqu’à ce qu’ils libèrent Avery.
Il jeta un coup d’œil à Rohan.
— Prévoie que nous soyons tous les trois ici pour un
moment.
— Fais juste attention au bébé, prévint Rohan. S’il te plaît.
Tu as été épuisé ces derniers temps.
— Ce combat m’a revigoré, dit Gray en souriant et en
tapotant son ventre. Mais c’est vrai que je suis épuisé. Tu
me ramènes à la maison ?
— D’accord, mon amour, murmura Rohan, entourant son
compagnon d’un bras protecteur.
Il regarda Lake et Auggie.
— Prêts, les garçons ?
— Je veux rester à la manifestation, contra Lake.
— Moi aussi, ajouta Auggie.
Gray et Rohan échangèrent un regard.
— Je vais rester avec eux, proposa Wilder.
Il devrait vérifier avec le bureau, mais ces garçons étaient
importants pour Avery. Il avait passé peu de temps avec eux
– non pas que le fait de se tenir debout dans une
manifestation hurlante était nécessairement le temps de
qualité qu’il souhaitait. La manifestation était importante
pour eux tous.
— Tu les ramèneras à la maison ? demanda Gray.
— Oui, accepta Wilder en tapant dans le dos des deux
adolescents. Tant qu’ils promettent de rester à mes côtés
jusqu’à ce qu’on rentre.
Les deux garçons hochèrent la tête.
— On peut ? s’enquit Lake.
Gray regarda Wilder.
— Oui, grâce à ton onc’ Wile.
— D’après ce qu’on a entendu, c’est plus notre beau-frère
que notre oncle, répliqua Lake en lançant un regard furieux
à Wilder. Étant donné qu’il a engrossé notre frère.
Wilder réalisa à ce moment-là qu’il avait eu les yeux plus
gros que le ventre avec ces deux-là.
— Ce n’est pas comme si ça avait été prévu.
— Il a été très facile de revendiquer le bébé dans son
ventre, cependant, renchérit Lake en plissant les paupières.
— Pour qu’il ne finisse pas dans la maison d’un étranger,
rétorqua Wilder. Oui. Je l’ai fait.
— Je suis content qu’il protège le bébé d’Avery, intervint
Auggie.
Gray ébouriffa les cheveux d’Auggie.
— Moi aussi.
Auggie grimaça et recoiffa ses cheveux.
— Arrête ! Tu abîmes mes cheveux.
— On y va ou on y va ? demanda Lake à Wilder.
— On dirait qu’on y va, dit Wilder aux autres adultes. À tout
à l’heure !
Wilder suivit les adolescents à l’extérieur, dans le chaos qui
n’avait fait que croître depuis qu’il était entré. Cherchant
des deux côtés de la rue, il ne vit rien d’autre que des gens
scandant et demandant du changement. Il trouva les
pancartes que lui et les garçons avaient cachées derrière
quelques buissons et avança dans l’anarchie.
— Restez avec moi, comme promis, cria-t-il en se penchant
plus près d’eux.
Auggie attrapa le coin de son pull, s’accrochant à lui. Lake
était clairement un électron libre, se mêlant à la foule et
ignorant Wilder.
Wilder soupira et se fraya un chemin dans la foule, suivant
l’adolescent, un bras enveloppant Auggie pour le protéger.
Les heures passèrent, le son se tordant dans ses oreilles. La
foule grossissait, écrasant presque tout le monde tant ils
étaient proches. La nuit tomba, et la foule continua. Wilder
resta aux côtés des garçons, veillant à ce qu’ils ne se
perdent pas dans le maelström.
D’une extrémité de la manifestation, il entendit des cris.
Une foule de gens se pressa contre eux. Avec sa taille,
Wilder avait une meilleure vue. Il aperçut la Garde rouge à
une extrémité, arrosant les manifestants avec d’énormes
canons à eau.
Son instinct lui cria de repousser les gardes et d’aider les
omegas, mais la peur pour les frères d’Avery le tenaillait. Il
devait d’abord les mettre en sécurité. Il jeta un dernier coup
d’œil, voyant des omegas poussés au sol et arrêtés, tandis
que d’autres fuyaient pour se mettre en sécurité.
Wilder jeta sa pancarte au sol et s’accrocha aux deux
garçons, se déplaçant latéralement dans la foule. Se frayer
un chemin prit du temps, du temps dont il n’était pas sûr
qu’ils disposaient. Il ne pouvait pas s’arrêter. Il ne pouvait
pas lâcher prise. Finalement, il atteignit le côté d’un
bâtiment près du palais de justice et tira les garçons dans
une allée. Il les poussa à avancer, zigzaguant dans les allées
jusqu’à ce qu’il arrive à un bâtiment familier. Se précipitant
à l’intérieur avec les garçons dans son sillage, il se dirigea
vers un ascenseur.
— Qu’est-ce qu’on fait ici ? interrogea Lake.
— C’est l’immeuble de mon frère. Je vous laisse tous les
deux avec lui pour un petit moment pour que je puisse aller
aider les autres.
— Tu y retournes ? demanda Lake. Je veux y aller avec toi.
— Non ! Avery me tuerait… et Gray aussi. Tu dois rester ici
jusqu’à ce que la situation se calme.
Il appuya sur un bouton à l’intérieur. Les portes se
fermèrent, et la cabine monta.
— Je peux t’aider, soutint Lake.
Wilder prit plusieurs inspirations, son cœur battant toujours
la chamade dans sa poitrine. Il se tourna finalement vers
Lake et posa ses deux mains sur les épaules du garçon.
— Je veux aller aider ces omegas autant que je le peux.
C’est moi qui ai commencé, et je ne peux pas les laisser en
subir les conséquences.
— Je peux aider.
— Non… tu serais une distraction. Je m’inquiéterais que tu
sois en danger et je ne peux pas laisser ça se produire. Est-
ce que tu me comprends ?
Lake fronça les sourcils.
— J’ai besoin que tu me dises que tu comprends.
— Je comprends, marmonna-t-il.
— L’aide dont j’ai vraiment besoin est la suivante. Appelle
Gray et Rohan. Dis-leur où vous êtes tous les deux et que
vous êtes en sécurité. Excuse-toi pour moi. J’ai promis de
vous ramener à la maison. Mais je pense qu’ils
comprendront.
— Je pourrais faire plus que ça. J’ai presque dix-huit ans. Je
ne suis plus un enfant.
— Non. Tu ne l’es plus. Mais tu dois être responsable de ton
petit frère en ce moment. J’ai besoin que tu fasses ça pour
moi.
Lake soupira.
— D’accord.
L’ascenseur s’arrêta avec un ding, et les portes s’ouvrirent.
Wilder poussa les garçons dehors et se dirigea vers la porte
de Vaughn, priant pour que son frère soit chez lui.
Vaughn apparut après une longue pause entre les sonneries
à sa porte d’entrée. Wilder soupira de soulagement.
— Salut ? dit Vaughn en regardant les garçons et en scrutant
le visage de Wilder.
— Je dois te demander une énorme faveur.
— OK ?
— J’ai besoin que tu gardes un œil sur ces deux-là…
— Nous n’avons pas besoin d’un baby-sitter, cracha Lake.
— Non. Mais tu as besoin d’un espace sûr jusqu’à ce que
Gray et Rohan viennent te chercher, rétorqua Wilder avant
de se concentrer sur son frère. Ces garçons sont les frères
d’Avery. Ils étaient à la manifestation avec moi, et c’est parti
en cacahuètes. Lake va appeler Rohan et lui demander de
venir les chercher. Peuvent-ils rester ici jusqu’à ce qu’il
arrive ?
Les narines de Vaughn se dilatèrent tandis qu’il fixait Lake.
Puis son regard se reposa sur Wilder.
— Où vas-tu ?
— Voir si je peux aider.
— Ou plus que probablement te faire arrêter.
— Au moins, je sais que j’obtiendrai une caution et que je
serai dehors en quelques heures. Si je prends la place d’un
omega qui serait emprisonné, ainsi soit-il.
— Ils ne peuvent pas nous emprisonner, s’emporta Lake.
Protester sans permis est un délit mineur.
— Ils ne le devraient pas, mais ça ne signifie pas qu’ils ne le
feront pas dans ce cas, répondit Wilder. Je n’ai pas le temps
de discuter. Je dois y retourner.
Il regarda Vaughn.
— Peux-tu les garder en sécurité jusqu’à ce que Rohan
arrive ?
— Oui, oui… bien sûr, accepta Vaughn en ouvrant la porte
plus grand. Entrez.
Lake jeta un regard à Wilder avant d’obéir.
Auggie leva les yeux vers Wilder. Il enroula ses bras autour
de la taille de Wilder et le serra.
— Merci.
Wilder sourit.
— Pour quoi ?
— De t’être assuré que nous étions en sécurité, répondit
Auggie.
Il tourna les talons et entra dans l’appartement de Vaughn
sans un autre mot.
— Je suppose que je devrais aller allumer la télé et regarder
les infos. Qui sait ? Je pourrais voir mon grand frère se faire
arrêter.
— Ne me porte pas la poisse, plaisanta Wilder avec un
sourire.
Vaughn sourit.
— Sois prudent.
— Autant que je le peux.
Wilder fit demi-tour et repartit, ne sachant pas trop ce qu’il
pouvait faire pour aider… mais quoi qu’il en soit, il allait
essayer.
22
L e lendemain matin, Wilder se fraya un chemin à travers
une foule de journalistes qui se tenaient devant son
immeuble, lui enfonçant leurs microphones et leurs
enregistreurs dans le visage. Il réussit à éviter de dire quoi
que ce soit d’autre qu’un « aucun commentaire » lancé à la
volée avant d’attraper la poignée de la portière de sa
voiture.
— Est-il vrai qu’on vous a vu agresser des gardes la nuit
dernière ?
Wilder s’arrêta un instant et regarda Jake Spelling par-
dessus son épaule. Il plissa les yeux avant de se glisser sur
la banquette arrière. Il n’avait agressé personne. Il s’était
simplement placé entre la Garde rouge et les omegas qu’ils
pourchassaient, donnant à ces derniers le temps de s’enfuir.
Pas une seule fois il n’avait touché quelqu’un, si ce n’était
pour guider les omegas vers une sécurité relative.
Il se frotta le visage avec les deux mains. Il avait peut-être
dormi deux heures avant de se forcer à se lever. Il ne
souhaitait rien d’autre que de retourner au lit, mais il avait
évité le travail assez longtemps. Une fois arrivé devant le
siège de J&A, il vit un autre attroupement de journalistes qui
l’attendait.
— Emmenez-moi dans le parking et déposez-moi à
l’intérieur, ordonna-t-il à son chauffeur.
— Bien, Monsieur.
Une fois à l’intérieur de la sécurité du garage, il sortit du
véhicule – seulement pour trouver Jake Spelling, qui
l’attendait devant les ascenseurs. Putain, comment était-il
arrivé avant lui ?
— J’espérais une déclaration ?
— Aucun commentaire, répéta Wilder avant d’appuyer
plusieurs fois sur le bouton pour monter.
— Aucune envie de me raisonner ? Il semble que vous étiez
plus que disposé à le faire la dernière fois que nous nous
sommes rencontrés. Mais c’était avant que son avocat
annonce qu’Avery était enceint et que vous étiez le père. Il
semble que vous ayez laissé ça de côté lors de notre
précédente entrevue. Je crois que vous vous êtes
simplement présenté comme son… employeur ?
— Nos vies privées ne vous regardent pas, aboya Wilder.
— Vous essayiez apparemment de cacher le lien entre vous
et cet omega. Pourquoi cela ?
Parce que je ne savais pas si cela affecterait le juge ou
l’opinion publique de quelque manière que ce soit.
— Comme je l’ai dit, pas de commentaire.
— Je me demande si vous serez aussi innocent quand ils
sauront ce que vous avez fait hier soir. Peut-être qu’ils vous
priveront de cet enfant après tout.
La rage envahit Wilder.
— Je n’ai rien fait hier soir, à part aider.
— Aidez les omegas à échapper à l’arrestation, ajouta Jake.
— Vous êtes vraiment tordu, hein ?
Wilder serra les poings et se rapprocha.
Le sourire de Jake s’élargit.
— Allez-y. Donnez-moi une autre histoire à diffuser sur tous
les écrans de la province.
Quand Wilder se pencha en arrière, les yeux de Jake
brillèrent de victoire.
— Pas étonnant que vous soyez prêt à aller jusqu’à de telles
extrémités. Tout a un sens maintenant, gloussa Jake. Vous
avez goûté une fois à ce mec, et il vous a fait perdre la tête.
Il se jeta sur Spelling… mais s’arrêta avant le contact
physique. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine, et
il se délecta du regard de terreur dans les yeux de Jake.
L’ascenseur s’ouvrit avec un ding, lui rappelant où il était…
et ce qu’il avait à perdre. Wilder recula et s’engouffra à
l’intérieur. Il appuya sur le bouton de fermeture de la porte
et fixa le journaliste.
— Mon lien avec lui n’enlève rien à la vérité de la question.
— Et quelle est cette vérité ?
— Que lui, comme tous les autres omegas, mérite le droit de
choisir son propre avenir.
— Comme Avery l’a fait ? Quel choix a-t-il fait ? Tomber
enceint d’un alpha comme le veut la Bible. Je parie que ce
n’est pas ce qu’il…
Heureusement, les portes se refermèrent avant que Spelling
ait fini de cracher ses insanités. Deux étages plus haut,
Wilder frappa l’intérieur de l’ascenseur avec toute la force
dont il disposait, cabossant la paroi métallique. La douleur
parcourt ses articulations, toujours en train de guérir de la
dernière fois où il n’avait pas su retenir sa rage. Il poussa un
soupir, alors que l’ascenseur montait au dernier étage. Il eut
la chance de ne pas le partager ni recevoir les regards
bizarres auxquels il s’attendait de la part de ses employés.
L’assistant de Wilder était assis derrière son bureau, tapant
à la machine.
— Bonjour Frey. Vous êtes arrivés tôt.
— Beaucoup d’avocats nous ont contactés depuis que vous
êtes passé aux infos. Je suis venu plus tôt pour écouter tous
les messages et noter toutes leurs coordonnées.
Wilder sourit et ramassa une pile de messages sur le coin
de son bureau.
— Ça dépasse votre devoir. J’apprécie.
— Pas de problème, répondit Frey. Je peux vous offrir du
café ? Un petit déjeuner ? N’importe quoi ?
— Les deux seraient merveilleux. Je suis parti tôt avec
seulement un peu de pain grillé. Pouvez-vous contacter
Martino’s pour ma commande habituelle ?
— Bien, Monsieur.
Wilder se dirigea vers son bureau, mais s’arrêta à la porte.
Curieux, il contourna le bureau de son assistant et regarda
par-dessus son épaule.
— De combien de personnes parlons-nous ?
— Des douzaines, l’informa Frey. Les appels n’ont pas
arrêté.
Le sourire de Wilder s’agrandit.
— Ça sort du cadre de votre travail quotidien, vous vous en
rendez compte.
Son assistant jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Oui, mais je suis plus que disposé à donner de mon
temps pour ça. C’est important.
— Vous pensez que les omegas méritent plus de droits ?
L’homme rougit.
— Je le sais. Mon papa est devenu fan de vous depuis que
vous êtes apparu aux infos. Il est heureux… et ça me rend
heureux.
— Vous avez dit donner de votre temps, se rappela Wilder.
Comme dans : en dehors du temps de travail ?
— Oui, Monsieur. Je sais que ce ne sont pas les affaires de
J&A.
— J’en ai fait une affaire de J&A quand j’ai dit ce que j’ai dit.
Ajustez votre carte de pointage en fonction de l’heure à
laquelle vous êtes arrivé aujourd’hui… et du temps
supplémentaire que vous avez consacré à cette affaire.
— Merci, Monsieur.
— Wilder. Appelez-moi Wilder.
— Merci… Wilder.
Wilder sourit.
— Vous êtes là depuis un moment. Si vous voulez un petit
déjeuner, ajoutez-le à ma commande, d’accord ?
Frey rayonna.
— Je le ferai. Merci. Oh non, vous saignez, s’exclama-t-il
après avoir baissé les yeux.
Wilder observa sa main. Putain.
— Je vais aller nettoyer ça.
Il entra dans la petite salle de bain attenante à son bureau
et lava le sang. Il semblait qu’il avait rouvert deux des
coupures qui venaient juste de se refermer. Frey se précipita
derrière lui avec une trousse de premiers soins.
— Laisse-moi voir.
Wilder tendit la main et laissa son assistant s’occuper de la
blessure.
— Ce n’est pas non plus dans votre description de poste.
— Ne soyez pas bête, plaisanta Frey. Je suis là pour vous
aider.
Wilder regarda l’homme travailler, remarquant soudain la
douceur de son toucher et ses petites mains. Il inspira un
parfum, et ça le frappa.
— Tu es un omega.
Frey releva brusquement la tête. Ses yeux étaient
écarquillés.
— Qu… qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Je me trompe ?
Frey pâlit.
— Tu sais que tu es en sécurité avec moi, n’est-ce pas ?
demanda Wilder. Je ne partagerai ça avec personne.
Frey soutint son regard avant de retourner nettoyer la main
de Wilder. Il évita le regard de Wilder, sans répondre.
— Serai-je encore employé ici si la réponse est oui ?
— Bien sûr, affirma Wilder.
Après avoir séché ses articulations, Frey récupéra un
bandage. Une fois fait, Frey le regarda de nouveau. Il hocha
à peine la tête.
Wilder sourit.
— Si jamais tu es en danger, tu viens me voir. D’accord ?
Des larmes coulèrent sur les joues de Frey. Il hocha la tête,
les lèvres pincées.
— Nous ne parlerons plus jamais de ça, sauf si tu as besoin
de quelque chose. Personne n’a besoin de savoir.
— Merci, souffla-t-il avant de relâcher la main de Wilder. Ça
devrait suffire pour l’instant, mais vous devez vraiment faire
plus attention. Vous aurez besoin de cette main pour vous
occuper de votre compagnon et de votre enfant.
Wilder sourit.
— Je vais essayer de mieux faire.
— Bien.
Frey essuya une poussière dans son œil.
— Je dois retourner au travail. Et commander notre petit
déjeuner.
— Attends, l’arrêta Wilder en tendant un bras pour
l’empêcher de partir.
La peur brilla dans les yeux de Frey.
Il leva les mains en signe de reddition.
— Je veux juste savoir pourquoi. Pourquoi avais-tu besoin de
faire ça ?
— Mon histoire est similaire à celle d’Avery… mais je n’ai
que moi-même à m’occuper. Mes parents n’étaient pas
riches, et il ne me restait rien ou presque après leur mort.
J’aurais été sans-abri et sans le sou dans le Quartier Omega
si je n’avais pas pris cette décision. J’ai vendu tout ce que je
possédais et j’avais juste assez d’argent pour me payer une
nouvelle identité et les premières doses de pilules. J’ai dormi
dans un parc pendant plusieurs semaines, jusqu’à ce que
j’obtienne le poste de secrétaire en bas et que je puisse me
payer une chambre dans une pension de famille.
— Et cette histoire sur la fierté de ton papa ?
— Un mensonge. Il aurait été fier, avoua-t-il, les larmes
coulant de nouveau. S’il était encore là. Je sais qu’il le
serait.
— Quand tout ça sera fini, je pense que mon omega et toi
devriez discuter, suggéra Wilder. Il semble que vous ayez
beaucoup de choses en commun.
Frey sourit.
— J’en serais ravi.
— Est-ce que tu gagnes assez ? Pour subvenir à tous tes
besoins ?
— Oh, oui… mon salaire ici est très bon. Être promu à votre
bureau est venu avec une généreuse augmentation, et je
suis assez à l’aise.
— Quand bien même… si quelque chose arrive et que tu
n’as personne vers qui te tourner… sache que je veux que
tu viennes à moi.
Il se redressa un peu, réalisant que ses mots pouvaient être
mal interprétés.
— Vers mon omega et moi. Nous t’aiderons, si tu en as
besoin.
Frey hocha la tête, les yeux brillants.
— Merci.
— De rien.
Wilder poussa Frey hors de la salle de bain et fit le tour de
son bureau. Apparemment, son frère s’était remis au boulot,
organisant son espace de travail. Il s’assit, consulta ses
messages, puis s’attaqua à ses e-mails. Son petit déjeuner
venait d’arriver sur son bureau, lorsqu’on frappa à sa porte.
Il leva les yeux pour voir Vaughn dans l’encadrement de la
porte.
— Bonjour, petit frère.
— Bonjour.
Wilder termina une autre bouchée et s’essuya la bouche.
— J’ai parcouru les messages. Des nouvelles du Green Trust
que j’aurais manquées ?
— Non, répondit Vaughn. Pour être honnête, avec toute la
récente publicité toujours de toi et de l’entreprise, je ne sais
pas si ça pourrait influencer leur décision.
Wilder réfléchit un moment.
— Tu penses que j’ai tort de faire ce que j’ai fait ?
— Ai-je reçu des appels de certains de nos vendeurs et
clients, mécontents de ta nouvelle cause ? Je te mentirai en
disant le contraire.
— Tu n’es pas d’accord avec ce que j’ai fait.
— Non, ce n’est pas ce que je dis.
Vaughn le dévisagea. Il entra dans le bureau et s’assit en
face de lui.
— Je ne peux pas dire comment je me sentirais à ta place. Je
n’ai jamais rencontré mon omega.
Il s’interrompit, une lueur étrange sur le visage.
— Comment as-tu compris qu’Avery était à toi ?
Wilder mâcha en réfléchissant à sa réponse.
— Je ne sais pas si je peux l’expliquer, sinon que je savais
simplement qu’il était à moi. J’ai supposé qu’il était un beta
et j’ai pensé que quelque chose n’allait pas chez moi.
Pendant des années, j’ai essayé de garder mes distances,
mais j’ai été attiré de plus en plus près au fil du temps.
Pourquoi cette question ?
— Eh bien… nous avons tous entendu dire que le lien est
intense et peut conduire un alpha à faire des choses folles.
Je suppose que je voulais juste comprendre.
— C’est tout ? J’agis comme un fou ? Ce ne sont que des
phéromones et des hormones ?
— Non, tu agis comme un alpha amoureux, soupira Vaughn
en croisant les jambes. Je ne peux pas te reprocher de
vouloir libérer ton omega. Je ne te demanderai jamais
d’arrêter ce que tu fais.
— Moi, je le fais.
Wilder leva la tête pour voir leur père, Warden Jaymes, dans
l’embrasure de la porte. Leur papa, Wynter, passa devant
son mari et entra dans le bureau.
— Tu es fou ? demanda leur papa à Wilder. Un omega qui se
fait passer pour un beta, qui enfreint la loi et travaille dans
le QA, et tu devais t’accoupler avec lui ?
Wilder avait attendu que ça lui tombe dessus. Depuis la
mort de Jamie, sa relation avec ses parents était tendue…
bien qu’elle n’ait jamais été très forte. Ses parents ne
montraient pas d’amour ou d’affection, pas même l’un
envers l’autre. Ils étaient distants, même dans les meilleurs
jours.
— Tu as passé des années à me pousser à m’accoupler. J’ai
fini par le faire. Je me suis dit que tu serais peut-être
heureux.
Oh, j’ai réalisé que tu ne le serais jamais.
— Premièrement, il va aller en prison. Deuxièmement, il n’y
a eu aucun accord entre les familles… rien pour assurer la
protection de la fortune familiale.
— Ses pères sont morts. Il ne lui reste qu’un oncle omega et
deux frères omegas.
Wynter leva les yeux au ciel.
— Une famille entière qu’il voudrait que tu entretiennes.
Charmant.
— Je gagne plus qu’assez pour les faire vivre, lui et sa
famille.
Leur père intervint :
— Si tu restes le PDG de cette société. As-tu la moindre idée
des dommages que tu as causés à notre réputation ? J’ai
passé de nombreux appels téléphoniques avec le conseil
d’administration depuis que tu es apparu aux infos.
— Si tu étais à ma place et qu’on avait emprisonné ton
omega à cause de lois injustes, tu resterais les bras croisés
sans rien faire ? demanda-t-il à son père.
Le regard de Warden dériva vers Wynter, puis revint vers
Wilder.
— Mon omega a été assez intelligent pour ne pas se mettre
dans la situation dans laquelle est le tien en ce moment. Si
cet omega avait suivi les lois, il serait en sécurité et
t’attendrait dans le QO. Là où est sa place.
— Cet omega a fait des ravages sur notre nom de famille,
renchérit Wynter. Nous trouvions enfin la paix après le fiasco
causé par ton frère.
— Oui, nous avons entendu toutes vos jérémiades et vos
pleurs à propos de votre fils omega stérile, qui a poussé son
alpha dans les bras d’un autre omega, explosa Wilder, la
colère le remplissant. Jamie avait tous les droits de faire les
choix qu’il a faits pour sa famille. Peu importe ce que tu
penses. J’ai le même droit.
— Un omega solitaire ne fait pas une famille, cracha
Warden. Refuse la revendication.
— Un omega solitaire peut-être pas… mais mon bébé dans
son ventre, oui.
Les regards de ses deux pères se tournèrent vers lui, le choc
sur leurs visages.
— Un bébé ? Tu l’as mis enceint ?! s’écria son père.
— Oui, répondit Wilder, souriant avec fierté. Je suis surpris
que vous n’ayez pas déjà entendu la nouvelle. Ils en ont
parlé au tribunal hier.
Wynter fronça les sourcils.
— As-tu la moindre idée de ce que les gens vont dire à ce
sujet ? On va être la risée de tous. Tout ça, parce que tu n’as
pas su garder ta queue dans ton pantalon. Je m’attendais à
ça de la part de Vaughn. Pas de toi.
— Merci, railla Vaughn en levant les yeux au ciel.
— Je me fiche de ce que les gens pensent ! rugit Wilder.
C’est mon omega ! Le mien ! Je me fiche des accords et de
la protection des biens… et s’il avait une centaine de
parents omegas dont je pourrais m’occuper, je le ferais, car
c’est ce qu’on fait avec la famille.
— Tu connais à peine ce mâle !
Wilder leva le menton.
— Ce que je sais me rend fier qu’il soit à moi.
— Tu es aussi mauvais que Jamie, gémit son père. Tu ne
penses qu’à toi-même.
— Eh bien, si nous sommes semblables, c’est parce qu’il a
été plus un papa pour moi que tu ne l’as jamais été, grogna
Wilder.
Les yeux de son papa s’écarquillèrent et des larmes
coulèrent. Des larmes de crocodile, plus que probablement.
— Ça suffit ! rugit son père. C’est fini. Tu es viré !
Il se retourna pour regarder Vaughn.
— C’est ta chance, mon garçon. Tu convoites le poste de
PDG depuis longtemps. Il est à toi.
Wilder était prêt à partir… mais le temps et l’attention qu’il
avait consacrés à l’entreprise familiale le firent réfléchir. Il
s’était battu pour arriver dans ce fauteuil et n’était pas prêt
à l’abandonner aussi facilement. L’esprit vif, il attendit la
réaction de son frère.
Vaughn était inhabituellement silencieux. Son regard alterna
entre eux trois avant de se poser finalement vers leur père.
— Tout d’abord, tu devras convoquer le conseil
d’administration, si tu veux le licencier. Tu n’as pas le
pouvoir de le faire toi-même.
— C’est assez facile, se moqua leur père. J’ai assez de
membres du conseil prêts à l’évincer dès maintenant.
Vaughn resta silencieux pendant quelques secondes.
— Si tu vires Wilder, je démissionne.
Wilder dévisagea son frère, stupéfait. Il ouvrit la bouche
pour argumenter, mais Vaughn lui lança un regard qui le fit
taire.
— Tu démissionnerais… et quitterais l’endroit même que tu
m’as supplié de te laisser diriger ? souffla Warden.
Wilder était également stupéfait par ce commentaire.
Vaughn se leva de son siège et lança un regard furieux à
leur père.
— Tu parles de famille et, pourtant, tu es prêt à tourner le
dos à la tienne au premier moment où ça devient gênant.
Quand nous avons le plus besoin de toi. Regarde ce que
Jamie a traversé à cause de vous deux. Maintenant, une fois
de plus, un de vos enfants a besoin de votre soutien, et tout
ce que vous savez faire, c’est vous plaindre de la difficulté
de la situation. Pour vous. Avez-vous demandé une seule
fois à Wilder quel poids il portait ?
— Comment oses-tu ? s’emporta Wynter.
— Tu as perdu un fils. Tu veux en perdre deux autres ? aboya
Vaughn en haussant un sourcil. Vas-y, vire-le. Fais-moi
confiance, ensemble, nous allons construire une autre
entreprise pour rivaliser avec celle-ci et ruiner J&A au
passage.
— Avec quels clients ? J’ai reçu des appels d’eux aussi. Ils
sont furieux de ce que fait ton frère. Tu n’auras plus rien à
construire.
— Nous avons également reçu des messages de soutien,
assura Vaughn en regardant son frère. Il y a des alphas et
des betas sympathisants de cette cause.
— Je suis sûr qu’ils sont moins nombreux que ceux qui sont
contre, fit remarquer leur père.
Vaughn secoua la tête.
— Une race mourante de vieux hommes, qui ne peuvent pas
voir que le progrès doit se produire. Ils ont peur de perdre le
pouvoir, alors ils s’accrochent à ce qu’ils possèdent, terrifiés
à l’idée de le lâcher. Alors aie peur, mon père. Avec le
temps, tout va s’écrouler autour de toi.
Vaughn sortit, laissant Wilder seul avec ses parents.
Wilder observa leur choc s’installer, le sien provoquant son
silence.
— Je ne vais pas te faciliter la tâche. Si tu veux que je parte,
convoque le conseil.
Il sourit, de la malice dans son expression.
— Mais qui va diriger ?
— Je n’ai aucun problème à m’asseoir de nouveau dans ce
fauteuil, grogna Warden.
— Bien sûr… si c’est ce que tu veux.
Il se leva du fauteuil de direction, réalisant qu’il n’y avait
rien ici qui lui appartenait personnellement. Rien du tout. Il
n’avait aucune vie en dehors de ce bureau… et aucune à
l’intérieur, non plus. Il rit en secouant la tête.
— Tu as passé des années à te balader dans le Palatinat et à
l’étranger. Sais-tu ce que nous avons fait en ton absence ?
— J’ai passé ma vie à faire ce travail, aboya son père en se
frottant la poitrine. Ça ne me prendrait pas plus d’une
semaine pour remettre les choses en ordre.
— D’accord, convint Wilder en souriant. N’oublie pas que tu
as passé ta vie à construire cette entreprise. Non, pas une
entreprise… un héritage. À qui diable remettras-tu cet
héritage ?
Un silence gênant envahit le bureau. Ses parents se
dévisagèrent, sans répondre à sa question. Wilder contourna
le bureau et sortit à grands pas.
Il n’avait pas dépassé le bureau vide de Frey quand il
entendit :
— Wilder !
Il se figea. Se retournant pour voir son père à l’entrée, il
releva le menton, prêt à encaisser le choc émotionnel, s’il se
produisait.
— Le fauteuil est à toi. Pour l’instant.
Il marqua une pause. Il se frotta de nouveau la poitrine en
fronçant les sourcils.
— Je ne peux pas dire comment le reste du conseil va
réagir… mais je vais essayer d’adoucir les angles.
Un autre grand « va te faire foutre » fut ravalé, mais il avait
Avery et son enfant à considérer. Il avait fait des promesses.
Des promesses qu’il avait l’intention de tenir.
— Merci… à toi ?
— Ne conduis pas ma société à la ruine.
— Intéressant. Étant donné que le père de ton père l’a
créée, je l’ai toujours considérée comme une entreprise
familiale.
Wilder fixa son père avant de se retirer pour trouver son
frère.
Vaughn était déjà en train de ranger son bureau.
Wilder frappa à la porte pour attirer son attention.
— Il ne me renvoie pas. Pour l’instant. Aucune idée de ce
que le conseil fera.
Vaughn arrêta ce qu’il faisait, le regard fixe.
— Je suis prêt à partir. Faire mon propre truc, en dehors de
ces conneries ancestrales.
— Je peux être égoïste ?
Vaughn le dévisagea.
— J’ai besoin de toi ici, dit Wilder. Bien que je sois surpris
d’apprendre que tu as supplié notre père de te laisser
diriger.
Vaughn sourit malicieusement.
— Hé, c’était avant qu’on ait notre petite discussion.
— Cette discussion a tout changé ?
Son frère était-il en train de jouer la carte du pouvoir ?
Pouvait-il vraiment faire confiance à Vaughn ?
Vaughn haussa les épaules, la sournoiserie disparaissant de
son visage.
— Est-ce qu’une discussion a tout changé ? Non. Mais
mettre tout ça sur la place publique… c’était un début. La
seule façon de construire une relation entre frères est de se
défendre l’un l’autre quand ça compte.
— OK.
Il regarda son frère. Les mots sonnaient bien, mais il avait
besoin de plus.
— Tu penses que tu pourrais diriger cette entreprise mieux
que moi ?
— Parfois, je pense que ma méthode est meilleure. Tu
penses probablement la même chose de la façon dont j’ai
géré l’équipe en ton absence. Nous avons des styles
différents, c’est tout. Notre conversation a simplement
ouvert une porte. Nous permettant d’essayer cette
fraternité d’une manière différente de ce que nous avons
toujours fait.
Wilder hocha la tête.
— J’aime à penser que tu as raison.
Vaughn se laissa tomber dans son fauteuil et soupira.
— Je resterai aussi longtemps que durera ce tour. J’emmerde
le conseil d’administration. Ils peuvent le prendre s’ils
veulent.
Wilder fut stupéfait d’entendre son frère dire ça.
— Tu étais sérieux en disant qu’on allait commencer
quelque chose de nouveau ? Je veux dire… tu viens de dire
que nous avons des styles tellement différents.
— Je ne sais pas. Je crois que je voulais faire peur au vieux.
Le secouer, admit Vaughn en souriant. Ils ont besoin d’être
un peu secoués dans leur vie.
— C’est vrai.
Vaughn fit pivoter sa chaise d’un côté à l’autre, le regardant
attentivement.
— Tu sais… on le pourrait. Si tout ça part en couille.
Commencer quelque chose par nous-mêmes. Nous sommes
différents, mais peut-être que ça pourrait fonctionner à
notre avantage.
Le sourire de Vaughn s’agrandit.
— Mais je serai le PDG.
— Oh ?
— Bien sûr. Tu as besoin d’un gars avec une grande image
dans ce fauteuil.
— Ou peut-être, murmura Wilder, savoir qu’il y a quelqu’un
en qui je peux avoir confiance à mes côtés… pourrait me
permettre de mieux voir la situation dans son ensemble ?
Vaughn gloussa.
— Peut-être.
— Je ne t’ai pas vraiment remercié de m’avoir remplacé ces
dernières semaines.
Vaughn passa une main dans ses cheveux noirs.
— Ça m’a donné l’occasion d’étendre un peu mes ailes.
— Merci. Ça signifie beaucoup pour moi. Tu ne méritais pas
que je te tombe dessus et que je t’accuse comme je l’ai fait.
Son frère croisa son regard. Pour la première fois de sa vie, il
ressentit un sentiment de fraternité envers Vaughn. Wilder
l’avait gardé à distance pendant bien trop longtemps. Ce
n’était pas juste.
— Peut-être que c’était ma façon de te montrer que je suis
innocent. Pour une fois.
Il se frotta le visage avec une main.
— Oh, au fait, j’ai oublié de te dire. Mon enquêteur a fait des
recherches intenses pour savoir qui a dénoncé Avery.
Le visage de Wilder s’échauffa.
— Et ?
— J’ai pu obtenir la vidéo principale de cette nuit-là. C’est
dans le tiroir du haut de ton bureau. Je ne peux pas assurer
qu’il n’y a pas de copies, mais je ne pense pas qu’il y en ait.
— Merci.
Vaughn sourit méchamment.
— L’agent de sécurité cette nuit-là ? Devine qui est son
oncle ?
Wilder soutint le regard de son frère pendant un moment,
alors que la réalisation le frappait. Non. Ça ne peut pas être
aussi simple.
— Hardwick ?
— Bingo.
— Ce fils de pute, cria Wilder.
— Juste un autre lien reliant Hardwick à une pléthore de
crimes entre ces murs. C’est probablement lui qui a fait
arrêter Avery.
Wilder serra le poing, et la douleur se propagea dans son
bras. Cela refroidit le feu en lui.
— En parlant de Hardwick, as-tu eu des nouvelles de Reece
& White ? On a besoin qu’il parte. LE PLUS VITE POSSIBLE.
Le plus tôt serait le mieux.
— Ils nous ont inscrits sur leur planning… mais il faudra
attendre plusieurs semaines avant qu’ils puissent envoyer
un enquêteur.
— C’est trop long.
Vaughn secoua la tête.
— D’après les nouvelles que j’entends, nous pourrons peut-
être permettre à Avery de finir de creuser une fois qu’il sera
libéré.
Tout l’air quitta les poumons de Wilder.
— Je ne sais pas ce qui va se passer à la fin. J’essaie d’avoir
de l’espoir pour lui, mais…
Il grimaça.
— C’est de plus en plus difficile au fil des jours.
— Ne lève pas encore le pied de l’accélérateur. Le boycott a
causé toutes sortes de maux de tête. Des embouteillages
dans toute la ville. Le conseil exécutif n’a pas pu se réunir.
Les gens se plaignaient aux infos hier soir. Les alphas sont
inquiets. Ils vont céder. Peut-être que toutes les demandes
ne seront pas satisfaites, mais il faut bien commencer
quelque part.
Wilder gloussa.
— Qui aurait cru qu’on en serait là, toi et moi ? Vaughn
soutenant et encourageant Wilder.
Son frère sourit.
— Le monde est vraiment dingue en ce moment, hein ?
— Un jour, j’espère pouvoir faire de même en retour,
murmura Wilder.
— Ce…
Vaughn déglutit.
— Ce serait bien.
— Je ferais mieux de retourner à mon bureau et voir si je
peux rattraper mon retard, mentionna Wilder.
— Ouais, et je suppose que je devrais déballer mes affaires.
Pour l’instant.
Wilder sourit.
— Content que tu restes.
Une autre chose qu’il n’aurait pas dit des semaines
auparavant.
— Je viendrai te tenir au courant des projets dans un
moment, proposa Vaughn. Laisse-moi une minute pour me
remettre les idées en place.
— Bien sûr, petit frère.
Avant qu’il ne puisse retourner à son bureau, Rohan le
dépassa en courant dans le couloir.
— Désolé, je dois y aller !
Wilder courut pour le rattraper, le trouvant bondissant d’une
jambe à l’autre, attendant l’ascenseur.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
Rohan jeta un coup d’œil dans sa direction avant de se
concentrer sur le numéro éclairé au-dessus des portes de
l’ascenseur.
— Gray est en train d’accoucher.
— C’est un peu tôt, non ? demanda Wilder, l’inquiétude pour
ses amis lui faisant mal à la poitrine.
Rohan hocha la tête. Au vu de sa mâchoire contractée,
Wilder devina l’inquiétude de Rohan.
— Je vais t’accompagner, proposa Wilder en vérifiant dans
ses poches son portefeuille et son téléphone.
— Tu as déjà manqué tellement de temps avec l’affaire
d’Avery. Putain, moi aussi.
Rohan le dévisagea, tandis que l’ascenseur émettait un bip.
— Je peux t’appeler et te tenir au courant.
Wilder poussa Rohan dans la cabine et le suivit.
— Tu devrais te concentrer sur ton omega. Je veux être là
pour aider de toutes les façons possibles.
Les portes se fermèrent, et la cabine amorça sa descente.
— Où sont les enfants ?
— Le nounou est à la maison, et tous les bébés et
adolescents sont là.
— Bien, murmura Wilder. Gray a-t-il tout ce dont il a besoin ?
Je pourrais passer chez vous prendre un sac et te retrouver
à l’hôpital.
— Non, il avait déjà préparé un sac… il a ce qu’il faut.
Wilder scruta son expression, sentant l’appréhension de
Rohan. Doucement, il ajouta :
— Il est déjà passé par là. Il était préparé et sait ce qui va se
passer.
Rohan hocha la tête.
— Oui. Je suis au courant. C’est juste que… il a lutté pour
celui-ci… et maintenant, le bébé arrive plus tôt.
Il laissa échapper une bouffée d’air.
— Et si…
— Pas de « si ». Il va s’en sortir. Le bébé va s’en sortir.
— Je l’espère.
Rohan croisa les bras, levant une main vers sa bouche.
— Je suis juste… inquiet.
— Eh bien, laisse tout sortir maintenant. Donne-le-moi pour
que je m’y accroche.
Rohan le fixa.
— Il faut que ça sorte et que ça libère ta poitrine avant
d’arriver à l’hôpital. Donne-le-moi pour que je le porte.
— Je ne vais pas ajouter plus ton fardeau.
— Je peux le supporter.
Rohan sourit avec amertume.
— Gray s’est battu. Comme je l’ai dit. J’ai eu ce sentiment
tenace que quelque chose de mauvais allait se produire.
Pendant des mois, ça s’est envenimé à l’intérieur.
Des larmes brillèrent dans ses yeux.
— Je ne peux pas perdre un autre homme que j’aime. Je ne
suis pas assez fort pour survivre ça, poursuivit-il en serrant
les dents. Et les garçons…
Il relâcha un souffle, presque haletant.
— Les garçons ont besoin de lui autant que moi.
La poitrine de Wilder se serra à la mention de Jamie. Il
comprenait une partie de la douleur de Rohan, surtout le fait
d’avoir perdu un omega, pour ainsi dire.
— Gray n’est pas Jamie. Il ne lutte pas contre une maladie
mortelle.
— Nous sommes tous conscients de la dangerosité de
l’accouchement. Il peut être tout aussi mortel.
Wilder ravala la boule dans sa gorge.
— C’est possible. Je ne vais pas te mentir. Je m’inquiète déjà
de voir Avery vivre la même chose dans quelques mois.
Derrière les barreaux. Seul.
Il s’interrompit, réalisant qu’il ne faisait qu’ajouter ses
propres craintes à celles de Rohan.
— Tu seras là. Pour lui tenir la main et l’aider à mettre cette
nouvelle vie au monde, reprit Wilder en souriant. En plus,
Jamie te surveille. Nous savons tous les deux qu’il ne
laissera rien arriver à Gray.
Rohan sourit, mais la joie n’atteignit pas complètement ses
yeux.
— Non, ton frère est probablement en train de me hurler
dessus en ce moment pour avoir été un idiot.
— C’est possible, admit Wilder avec un sourire.
— Je serai fort pour lui. Pour eux.
Wilder attira l’attention de Rohan.
— Maintenant que tu as tout sorti, tu peux y aller. Sois là
pour lui.
— Merci, murmura Rohan.
Wilder lui serra l’épaule.
— C’est à ça que servent les meilleurs amis, non ?
Rohan sourit, un sourire plus fort que le précédent. Il prit
une profonde inspiration et expira.
— Je suis prêt. Ça va être une bonne journée.
Wilder tapa sur l’épaule de Rohan.
— En effet, elle va l’être.
Q uelques heures plus tard , Gray et Rohan accueillirent le
petit Emmanuel. Le bébé et le papa s’en sortirent avec brio.
Pendant les heures de travail, Wilder alla chez eux et
récupéra Auggie et Lake – à leur demande, par SMS. Lake
avait piqué son numéro à quelqu’un.
Tous les trois s’entassèrent dans la salle d’accouchement,
peu après l’arrivée du bébé, s’extasiant devant dix petits
orteils et dix petits doigts.
Rohan souleva le petit paquet et le plaça dans les bras de
Wilder.
— Oh, il est trop petit. Je pourrais lui faire mal.
Rohan lui tapa dans le dos.
— Tu ferais mieux de te préparer à gérer un nouveau-né.
D’ici peu, tu en auras un, toi aussi.
Des émotions mélangées le submergèrent, alors qu’il
contemplait le visage du bébé. Il y a quelques mois, il
n’était pas prêt pour un omega et un enfant, mais le destin
était intervenu. Soudainement, il avait hâte de voir le bébé
qu’ils avaient fait ensemble… mais savoir qu’Avery ne serait
peut-être pas là avec eux causa une douleur dans sa
poitrine, qui lui coupa presque le souffle.
— Tu vas bien ? chuchota Rohan en le regardant
attentivement.
— Oui. J’espère juste que…
— Nous allons faire tout ce que nous pouvons pour le sortir
de là, pour qu’il soit à la maison quand ça arrivera, chuchota
Rohan.
Wilder hocha la tête, espérant de tout son cœur que Rohan
avait raison.
— Tout ce que je sais, c’est que j’ai hâte d’être l’oncle de
ton petit, dit Gray, allongé dans son lit d’hôpital. Nous
n’aurons pas d’autres enfants. J’aurai besoin de ma dose de
bébés… alors tu ferais mieux de prévoir une couvée entière.
— Eh bien, au train où vous allez, Rohan et toi, qui sait si
celui-ci sera le dernier, plaisanta Wilder avec un clin d’œil.
Le sourire de Gray s’effaça un peu.
— Non, c’est le dernier bébé pour nous.
Wilder jeta un coup d’œil à Rohan, qui haussa les épaules,
mais était clairement conscient de ce dont Gray parlait.
— Ce petit gars était ma limite. Ils ont dû m’enlever l’utérus,
annonça Gray, les larmes lui montant aux yeux.
— Il y a assez de bébés dans cette maison, déclara Auggie.
— Abruti, il est triste. Ne fais pas le con, le réprimanda Lake
en frappant son frère à l’épaule.
Auggie se frotta le bras.
— Quand même, il en a plein.
— Mais, maintenant, il n’a plus le choix, dit Lake. Peu
importe s’il en voulait plus ou pas, il n’a plus le choix. Pour
quoi crois-tu que nous avons protesté, petit idiot ? Le droit
d’un omega de choisir.
Wilder croisa le regard brillant de Gray.
— Nous n’en voulons plus. Auggie a raison. Nous avons une
grande et belle famille.
Il sourit tristement avant de regarder Auggie, Rohan se
glissant dans le lit à côté de lui et lui donnant un doux
baiser sur le front. Des larmes perlèrent dans les yeux de
Gray.
— Mais ton frère a raison aussi, Auggie. Savoir que je ne
pourrai jamais avoir un autre bébé me rend un peu triste.
— Oh, murmura Auggie.
Il s’assit sur le bord en face de Rohan et prit la main de son
oncle.
— Je ne voulais pas te faire pleurer.
Gray essuya une larme égarée.
— Il n’y a aucune raison d’être triste aujourd’hui. Il y a un
nouveau bébé à célébrer !
— Yay, dit Auggie avec sarcasme. Plus de couches sales, de
cris à trois heures du matin, et quelqu’un d’autre qui se
mêle de mes affaires.
— Crétin, grogna Lake en donnant une autre tape sur
l’épaule d’Auggie.
Le bébé dans les bras de Wilder se tortilla un peu avant de
laisser échapper un cri plus fort que ce qu’un si petit paquet
aurait dû être capable d’émettre. Rohan se leva et se
précipita vers lui.
— On dirait que quelqu’un a faim, fit remarquer Rohan en
prenant le bébé à Wilder. Tu as faim, mon petit gars ?
L’enfant se calma immédiatement, comme s’il reconnaissait
la voix de son père. Il ramena le petit à Gray, qui l’approcha
rapidement pour l’allaiter.
— Il est tard, mentionna Wilder.
Tournant son attention vers les garçons, il demanda :
— Et si je vous ramenais chez vous pour la nuit ?
— Ouiii, cria Auggie avec un peu trop d’insistance.
Il bondit du lit et fut dehors avant que Wilder et Lake aient
pu faire leurs adieux.
— J’appellerai pour prendre des nouvelles de vous deux
demain, annonça Wilder en raccompagnant Lake à la porte.
Auggie maintenait un ascenseur ouvert, leur faisant signe
de monter. L’alarme sonnait, l’appareil ayant été retenu trop
longtemps. Lake et lui se glissèrent à l’intérieur et laissèrent
les portes se refermer. Tous les trois étaient silencieux,
Wilder perdu dans ses propres pensées.
— Si Avery reste en prison après la naissance du bébé…
sera-t-il toujours ton omega ? demanda Lake.
— Bien sûr qu’il le sera. Si ça arrive. Ce qui, je l’espère,
n’arrivera pas.
— Soyons réalistes. Il y a de fortes chances qu’il ne rentre
pas à la maison avant un long, long moment, non ?
Wilder croisa le regard perçant de Lake.
— C’est possible, mais nous devons rester positifs.
Des larmes se formèrent dans les yeux de Lake.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est de ma faute, murmura le garçon en se repliant sur
lui-même. Il est là-bas à cause de moi.
— Mais non, le rassura Wilder en lui frottant le bras.
— C’est vrai ! C’est moi qui ai volé ses pilules de Heatex.
Oncle Gray disait que je ne pouvais pas les utiliser, et Avery,
que ce n’était pas sûr. Donc j’en ai volé dans sa cachette…
et ensuite, il n’en avait plus cette nuit-là. Puis tu… tu l’as
réclamé. Parce que j’ai volé les pilules dont il avait besoin.
— Je suis sûr que ton frère n’est pas en colère…
— Il me déteste maintenant.
Wilder releva le menton du garçon.
— Est-ce qu’il t’a dit ces mots ?
— N… non, bafouilla Lake à travers les larmes. Mais il les
pense. J’en suis sûr.
— Que t’a-t-il dit lors de tes visites ?
Lake détourna le regard, son visage devenant rouge.
— Je n’y suis pas allé. Je ne pouvais pas lui faire face et voir
la haine dans ses yeux.
— Je vais le voir cette semaine. Pourquoi je ne t’emmènerais
pas avec moi ?
Lake le dévisagea.
— Je ne peux pas.
— Ce que tu imagines est probablement un million de fois
pire que la réalité. Il peut être déçu par toi, mais je doute
qu’il te déteste. Tu es son frère.
Wilder gloussa intérieurement à ses pensées, les comparant
à sa propre relation avec son frère. L’adolescent fronça les
sourcils, son visage se décomposant.
— Parfois, nous devons être courageux et faire face aux
choses que nous avons mal faites. S’excuser de tout notre
cœur. Faire tout ce qu’on peut pour arranger les choses.
Lake leva les yeux, son visage baigné de larmes était un
masque d’agonie.
— Comment puis-je arranger ça ?
— Aucune idée. C’est entre toi et Avery, répondit Wilder. Je
peux passer te prendre sur le chemin. Je t’enverrai un
message avant. OK ?
Lake hocha la tête.
— OK.
Il resta silencieux un moment avant de croiser le regard de
Wilder.
— Je suppose que je dois m’excuser auprès de toi aussi. Je
l’ai éloigné de toi.
— Un tas de lois périmées me l’ont enlevé. Il aurait dû être
libre de faire ce qu’il a fait, répliqua Wilder, de tout cœur
avec le garçon. Et si tu n’avais pas pris ses pilules, je ne
saurais peut-être pas que c’est mon compagnon. Nous
n’aurions pas d’enfant en route.
— Il n’était pas prêt. Pour un bébé.
À ce moment-là, Wilder se demanda si Avery était aussi
excité que lui par le bébé. Il n’avait jamais vraiment pris la
peine de le lui demander.
— Pour être honnête, je ne l’étais pas non plus. Je n’avais
pas l’intention de m’accoupler et d’avoir une famille si tôt.
— Désolé.
Wilder secoua le menton de Lake.
— Maintenant qu’il est là, je ne peux pas imaginer que ton
frère ne fasse pas partie de ma vie. Je suis impatient de
tenir notre fils dans mes bras.
— Vraiment ? demanda Lake.
Wilder hocha la tête en souriant.
— Vraiment.
Il regarda Auggie, qui semblait vouloir être n’importe où
sauf ici à ce moment-là, avant de se concentrer sur Lake.
— Le plan est de faire sortir ton frère à temps pour que nous
soyons une famille très bientôt.
— Je l’espère, murmura Lake.
Wilder leva la tête quand les portes de la cabine
d’ascenseur s’ouvrirent.
— Moi aussi, gamin. Moi aussi.
23
—V oici une photo du bébé, murmura Wilder en
appuyant son téléphone contre la vitre.
Avery roucoula.
— Il est magnifique.
Après un moment à la fixer, il regarda Wilder au-delà du
téléphone.
— Gray est en bonne forme ?
— Il s’en est très bien sorti.
Wilder marqua une pause, l’air mal à l’aise.
— Quoi ?
L’inquiétude envahit Avery. Il remarqua quelque chose dans
les yeux de Wilder.
— Que s’est-il passé ?
— Ce n’est pas à moi de le dire, répondit Wilder.
— Dis-moi ! Je ne pourrai pas fermer l’œil, si je m’inquiète
pour lui.
Comme si je dormais beaucoup ces jours-ci.
— Ce sera leur dernier enfant. Il n’y en aura pas d’autres.
Avery fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Gray avait assez enduré, mais il y avait quelque chose de
définitif dans la façon dont Wilder l’avait dit.
— Apparemment, il a eu tous les enfants qu’il pouvait. Ils lui
ont enlevé l’utérus.
Avery grimaça.
— J’aime qu’il ait la merveilleuse petite famille qu’il a
toujours souhaitée. Heureusement, il est en paix avec ça.
— Il semblait triste à l’annonce de la nouvelle, mais la joie
de la naissance d’Emmanuel a suffi à repousser les
ténèbres, semble-t-il. Il est en merveilleuse santé, pour
autant que je sache.
Avery soupira, le soulagement l’envahit.
— Bien.
Il jeta un nouveau coup d’œil au téléphone avant que Wilder
ne l’abaisse.
— Il est petit. Il pourrait être un omega.
Souvent, il était difficile de déterminer le statut d’un
nouveau-né, à moins qu’il ne soit minuscule ou énorme. Les
gros bébés étaient presque toujours alpha, et l’inverse,
omega. Occasionnellement, il y avait des betas qui étaient
soit grands soit petits pour leur taille, ce qui rendait la
détermination de certains enfants plus difficile. Une fois
qu’ils atteignaient l’âge de quelques années, il était
généralement plus facile de les déterminer.
— C’était une toute petite chose. J’étais terrifié à l’idée de le
tenir.
Avery sourit, imaginant Emmanuel dans ses bras.
Imaginant leur propre enfant.
Wilder jeta un bref coup d’œil par-dessus son épaule.
— Je ne suis pas venu seul ce soir.
— Oh ?
Avery se pencha en avant, curieux de savoir qui était venu.
Même s’il savait qu’il était trop tôt pour que Gray et le bébé
soient là, il ne pouvait s’empêcher d’espérer qu’il aurait un
meilleur aperçu de son nouveau cousin.
Lake apparut derrière Wilder, les yeux bordés de rouge.
Avery fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qui ne va pas avec Lake ?
— Je pense que toi et lui devez discuter, annonça Wilder
avant de se lever et de tendre le téléphone à au jeune
homme.
Il poussa ensuite Lake à avancer, comme si son frère ne
voulait pas lui parler. Avery fronça les sourcils, se sentant
concerné. Est-ce que quelque chose s’était passé ? Le
garçon suivait ses traces. L’estomac d’Avery se retourna.
Lake s’assit, portant le téléphone à son oreille, mais ne dit
rien.
Il ne voulait pas regarder son frère dans les yeux. Avery
avait également remarqué que son frère semblait distant au
procès, mais il était tellement concentré sur sa situation
difficile qu’il avait mis cette pensée de côté.
— Lake ? Que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
Lake leva la tête, les yeux brillants de larmes.
— C’est de ma faute si tu es là.
Avery se figea, abasourdi par les paroles de son frère.
— Non… non… Lake, ce n’est pas de ta faute. Ce sont mes
propres choix qui m’ont mené ici.
— Oui, mais si je n’avais pas pris tes pilules, tu serais
encore libre.
— J’avais appelé pour un renouvellement. Je devais passer
le prendre. J’ai perdu la notion du temps et j’ai oublié.
La lèvre inférieure de Lake trembla tandis qu’il fixait Avery.
— J’avais plus de pilules à ma disposition, et j’ai merdé. Moi.
Je suis le seul responsable de l’endroit où je suis
maintenant.
— Mais si je ne te les avais pas volées…
Avery coupa la parole à son frère.
— Non. Non, Lake. Ce n’est pas ta faute, OK ?
La lèvre de Lake frémit d’autant plus.
— Alors… alors tu ne me détestes pas ?
— Nooon !
Avery sentit la piqûre de ses propres larmes. Les remords de
Lake faillirent le briser.
— Je ne te déteste pas. Je t’aime. Tu es mon petit frère
casse-pieds que j’adore.
Des larmes coulèrent des yeux de Lake.
— Je suis tellement désolé.
— Tu n’as pas à l’être. Je me suis mis ici. Personne d’autre.
Bien sûr, il y avait un peu de vérité dans les paroles de
Lake. S’il avait eu les pilules, peut-être que l’avalanche ne
se serait pas abattue sur lui, mais il n’était pas question
qu’il fasse peser cela sur les épaules de son frère. En fin de
compte, il avait pris les décisions qui l’avaient mené là où il
était.
Lake était silencieux de l’autre côté. Il s’essuya le visage
avec le dos de sa manche.
— C’est pour ça que je n’ai pas eu de visite plus tôt ?
Son frère hocha la tête.
— Oui. J’avais peur que tu sois en colère.
— Je ne le suis pas, donc tu n’as pas à t’inquiéter. Tu m’as
manqué.
Lake lui fit un pâle sourire.
— Tu me manques aussi.
— Alors, dis-moi ce qui s’est passé ?
Il voulait en savoir plus sur la façon dont Lake se tenait à
l’écart du Quartier Omega, mais il n’était pas sûr que
quelqu’un puisse écouter leur conversation.
— Comment se passe l’école ? Comment va Auggie ?
Raconte-moi tout.
Lake partagea tout, un moulin à paroles commode, vu ce
que l’ado partageait habituellement. Avery souriait,
tellement heureux de savoir que sa famille allait bien en
dehors des murs de la prison. Au moment où la visite se
termina, il n’avait plus le temps de parler à Wilder.
Wilder récupéra le téléphone après ses adieux avec Lake.
— Désolé que nous n’ayons pas discuté davantage,
murmura Avery.
— Cette discussion avec ton frère était importante.
Avery appuya sa paume sur le verre.
— Merci de l’avoir amené.
Wilder sourit, et la vue de ce sourire rendit sa respiration
plus difficile.
— De rien, mon amour.
Mon amour. Une nouvelle piqûre de larmes le frappa. Il
voulait tellement être de retour dans les bras de son alpha.
À la maison. Partager ses journées avec sa famille.
— C’est l’heure ! prévint un garde de son côté.
— Je dois y aller, soupira Avery.
— Je serai de retour la semaine prochaine, promit Wilder.
W ilder tint parole . La semaine suivante apporta quelques
visites supplémentaires. Lake amena Auggie. Rohan et
Tensen arrivèrent pour faire le point avec lui sur l’affaire. Et,
bien sûr, Wilder. Même s’il était heureux de les voir et
d’échapper à l’ennui de la prison, regarder le monde à
travers un morceau de verre, avoir de minuscules et brèves
lueurs de la vie qu’il avait perdue le tuait. Il était dans un
purgatoire infernal, sa vie dans les limbes. Des semaines
avaient passé depuis le procès. Ils avaient annoncé une
date pour le Tribunal, et le temps semblait s’être arrêté ; les
jours semblaient être des semaines, les semaines des mois.
Pendant ce temps, les nausées matinales avaient fait leur
apparition, au grand dam de ses compagnons de cellule. Ils
se plaignaient chaque matin, alors qu’il se précipitait vers
les toilettes communes et laissait échapper tout ce qu’il
avait pu manger la veille, ce qui n’était pas grand-chose.
Lorsqu’il se regardait dans le miroir le jour de la douche, il
remarquait à peine un gonflement de son abdomen et se
demandait s’il deviendrait un jour aussi gonflé et gros que
Gray.
Une semaine avant le procès, il était assis dans la salle
commune, se faisant une fois de plus battre au poker,
lorsqu’il entendit les nouvelles.
Le Mouvement pour les Droits des omegas et le boycott qui
s’en est suivi ont fait des ravages dans la province ces
dernières semaines. Les manifestations se sont poursuivies
aujourd’hui, l’accent étant mis sur le Congrès provincial, car
les dirigeants de l’ORM demandent désormais l’abolition des
restrictions sur les omegas et l’introduction d’une nouvelle
législation légalisant l’usage régulier des drogues Heatex et
Scentex.
Avery sourit devant l’écran de télévision, tandis que les
omegas de la salle commune l’acclamaient. Soudain, son
oncle Gray apparut à l’écran, assis confortablement, tenant
un nouveau-né dans ses bras. D’autres omegas étaient avec
lui. Il fut annoncé qu’ils étaient les dirigeants de la nouvelle
ORM.
Bien joué, oncle Gray !
— Attendez, tout le monde ! cria Avery, étouffant les
acclamations du groupe.
Les larmes lui montèrent aux yeux en regardant son tout
nouveau petit cousin.
— Nous ne reculerons pas, clama un omega.
Un nom s’afficha sur l’écran sous le visage de l’homme.
Bailey Doucet, président de l’ORM.
— Nous avons travaillé en secret pendant de nombreuses
années en poussant doucement au changement, et c’est
tombé dans l’oreille d’un sourd. Avery Stephens et son
choix stupéfiant de défense était une cause que nous
devions soutenir pour enfin prendre position. L’indignation
du public nous a montré que le temps du changement était
venu. Nous avons maintenant le nombre et l’élan – et nous
demandons les mêmes droits que tous les humains, grâce à
un changement de législation. L’autonomie corporelle. Le
droit à la santé et au bonheur. Le droit de choisir notre
propre destin. Le droit de protester. Le droit de vote pour les
omegas non accouplés. Enfin, nous voulons qu’Avery
Stephens soit libéré de toutes les charges. Maintenant. Nous
ne reculerons pas tant qu’ils n’auront pas satisfait à toutes
nos demandes.
Le journaliste revint à l’écran.
— Comme vous pouvez le voir, chers téléspectateurs, il n’y
a pas de fin en vue pour le boycott des omegas. Pas à moins
que des changements soient faits au cœur de nos
croyances. Est-ce vraiment ce que nous voulons faire ?
Céder à ces demandes scandaleuses et tout changer dans
notre monde ? Est-ce si mal, ce mode de vie ? Je réponds
non. Non, ce n’est pas le cas.
Le groupe de détenus autour d’Avery hua l’écran.
— Nous devons rester fermes. Nous sommes des alphas…
nous sommes forts. Nous vaincrons. Bonne nuit depuis le
studio de TVZD. Je suis Jake Spelling.
Plusieurs détenus adressèrent un doigt d’honneur à la
télévision, tandis que d’autres maudissaient le journaliste.
— Tu penses que c’est possible ? demanda Medjul.
— De quoi ?
Medjul le fixa un moment, une lumière brillant dans ses
yeux.
— Tu as dit que tu allais te battre pour changer les choses.
Penses-tu que c’est réellement possible ?
— Je ne sais pas… mais je devais essayer, répondit-il en
secouant la tête. Honnêtement, ce n’est pas comme si
j’avais fait grand-chose d’ici. J’ai demandé une certaine
défense, mais d’autres personnes…
Il désigna l’écran montrant les manifestants.
— Ils ont fait tout le travail difficile. Qu’est-ce que j’ai fait ?
— Tu as été l’étincelle. Celui qui a eu le courage de mettre
tout cela en route, dit Medjul avant de poser une main sur la
jambe d’Avery et de se lever.
Avery regarda Medjul partir, considérant ses mots.
Vu qu’il était à deux doigts de céder quand il était au
tribunal.
Courageux ? Pas vraiment.
W ilder regardait par la fenêtre , tournant le dos aux deux
hommes qui discutaient de la défense d’Avery. Il venait
rarement dans le Quartier Beta et l’observait avec curiosité.
Pendant si longtemps, il avait vécu avec des œillères,
sortant rarement de son petit monde.
Derrière lui, les avocats d’Avery étaient assis dans une salle
de conférence du bureau de Tensen. C’était bien mieux que
celui de la prison, même si Wilder aurait préféré voir son
omega.
— Tu t’occupes des grossesses de substitution, non ?
demanda Wilder à Tensen.
— Oui.
— Comment rencontres-tu les clients potentiels ici ?
interrogea-t-il en se retournant. Les omegas ne peuvent pas
venir dans le Quartier Beta, si ? Ou y a-t-il des circonstances
particulières ?
— Nous avons un autre bureau dans le Quartier Omega, où
nous pouvons rencontrer des omegas.
Bien sûr.
— C’est étrange de savoir qu’il y a un tout autre monde
dans nos murs où nous, les alphas, n’avons jamais mis les
pieds.
— Ce n’est pas tout à fait vrai, contra Rohan. Je rendais
souvent visite au frère de mon père quand j’étais enfant.
Une expression étrange traversa son visage.
— Les alphas y vont de temps en temps.
La plupart des membres de la famille du père de Wilder
étaient décédés, du moins selon Wynter. Aucun de ses
parents ne semblait avoir beaucoup de famille. Il n’y avait
jamais eu de réunions ou de grandes fêtes. Wilder avait un
bref souvenir de ses grands-parents, mais il était trop jeune
pour s’en souvenir clairement. Il n’avait pas d’oncles non
plus. Pas de cousins. Rien du tout.
Tensen ajouta :
— Le QO est la province d’origine. C’était le camp d’un
seigneur de guerre. Les alphas y régnaient autrefois en
maître, il y a très longtemps.
— Oh ? souffla Wilder. Un chef de guerre, hein ?
— Plusieurs. Lorsque les alphas vieillissaient, ils
choisissaient un successeur, un de leurs nombreux fils
alpha, pour devenir le prochain chef de guerre.
Wilder étudia Tensen, choqué.
Celui-ci haussa les épaules.
— J’ai suivi un cours sur l’histoire des QO à l’université. J’ai
pensé que ça pourrait m’aider à mieux comprendre mes
clients, déclara Tensen. Depuis, l’Histoire me fascine. J’ai
même visité la vieille forteresse où vivaient les seigneurs de
guerre. Si je n’étais pas devenu avocat, j’aime à penser que
je serais devenu historien ou archéologue.
— Quelqu’un m’a dit un jour que ces alphas auraient eu plus
d’un omega. Penses-tu que c’est vrai ? demanda Wilder.
Tensen sourit et s’adossa à sa chaise.
— C’est probablement vrai. La plupart des historiens
prétendent que les omegas supplémentaires étaient des
serviteurs, mais j’ai vu assez de preuves pour comprendre
que ces anciens alphas avaient des harems. Je suis tombé
sur un vieux manuscrit mentionnant qu’un seigneur de
guerre avait offert à son fils son harem à sa mort. Il y a
beaucoup de jeunes historiens qui n’ont pas peur d’aller à
contre-courant, et beaucoup d’entre eux soutiennent la
théorie du harem. Leurs recherches sont fascinantes.
Wilder sourit, se souvenant d’une vieille conversation avec
Gray.
— Les alphas des provinces de l’Ouest avaient des harems il
y a encore quatre-vingts ans, ajouta Tensen.
— C’est vrai ? s’exclama Wilder, choqué.
— Oui, ils aiment faire croire qu’ils sont plus progressistes
que nous, mais ils ont été l’une des dernières régions à les
interdire. Ils sont illégaux ici depuis plusieurs centaines
d’années.
— Nous n’avons pas appris ça dans nos cours universitaires,
déclara Wilder.
Tensen gloussa.
— Non… c’est arrivé dans un cours de droit Omega que j’ai
suivi il y a plusieurs lunes. Nous étions tous aussi surpris
que toi. Ça a été pratiquement effacé de notre histoire, mais
c’est bien arrivé.
— Vous ressemblez à mon compagnon, tous les deux,
mentionna Rohan. Il me raconte constamment des récits sur
l’Histoire ancienne des omegas.
— En fait, c’est ton compagnon qui m’a raconté cette
histoire, indiqua Wilder.
Rohan se moqua.
— Comment un alpha pourrait-il gérer plus d’un
compagnon ?
— Tu l’as fait, murmura Wilder.
Rohan releva la tête de ses notes. Il croisa le regard de
Wilder, solennel. Après quelques secondes, il rompit le
contact visuel, se raclant la gorge.
— Nous devons retourner à la planification.
Remuant ses notes, il se racla de nouveau la gorge.
— J’ai reçu des appels de presque tous les professeurs
d’Avery. Tous sauf deux ont accepté de témoigner pour sa
défense.
Wilder observa Rohan.
— C’est un point positif. Vaughn a aussi accepté de parler
en son nom, pour valider son éthique professionnelle.
Bien que Hardwick ait été le vrai superviseur d’Avery. Son
frère avait peu de connaissance de la véritable éthique de
travail d’Avery, mais était néanmoins disposé à le faire.
— Je pense que le fait que tant de personnes soient prêtes à
se porter garantes pour lui aura un impact énorme, ajouta
Tensen. La pression que le groupe omega exerce sur le
Congrès provincial est également intéressante. J’ai entendu
dire qu’ils pourraient avoir le nombre nécessaire pour voter
quelques mesures clés bientôt.
— Tu ne penses pas qu’ils vont jouer la comédie pour tenter
d’étouffer les protestations ? interrogea Rohan. C’est ce qui
semble inquiéter Gray.
— Aucune idée. Ce que je sais, c’est que les omegas sont
beaucoup plus brillants et plus capables que ce que le
gouvernement leur a jamais accordé. Je sens qu’ils
n’accepteront rien d’autre qu’une action significative,
répondit Tensen.
La porte de la salle de conférence s’ouvrit et des bruits forts
leur parvinrent du bureau à l’extérieur. L’assistant de Tensen
entra.
— Vous devez voir ça !
Il chercha quelque chose dans un tiroir voisin et en sortit
une télécommande. Il la dirigea vers la télévision accrochée
au mur et l’alluma.
Ce que Wilder vit le sidéra.
Dernières nouvelles : Le Congrès approuve l’utilisation du
Heatex et du Scentex
Le regard de Wilder passa de Tensen à Rohan, avant qu’ils
ne fixent tous de nouveau l’écran. Jake Spelling était en
train de rapporter, le regard vide :
— Il semble que le soi-disant Mouvement pour les droits des
omegas ait réussi ses protestations. Dans une mesure
drastique, le Congrès provincial a fait des changements
radicaux lors d’une session nocturne tardive. Non seulement
les nouvelles drogues ont été rapidement légalisées en vue
de l’utilisation par les omegas par la majorité radicale
actuellement en place dans notre congrès, mais ils ont
également travaillé sur une Charte des droits des omegas,
avec la contribution d’avocats d’esprit libéral dans toute la
province et l’ORM lui-même. Ils ont remis les clés du
royaume directement dans les mains des fanatiques !
D’après ce que nous entendons, ce congrès est prêt à céder
et à se coucher pour mettre fin à des semaines et des
semaines de protestations. La seule bonne nouvelle, c’est
qu’il faudra sans doute plusieurs mois avant que la province
puisse se procurer suffisamment de ces médicaments pour
que les omegas puissent commencer à les prendre, de sorte
que les changements ne se produiront pas du jour au
lendemain, même si c’est l’impression qu’ils donnent
jusqu’à présent. Le cas d’Avery Stephens, en peu de temps,
a changé le paysage de notre province, et il n’a même pas
encore été présenté devant le Tribunal. C’est prévu pour la
semaine prochaine. Nous sommes sûrs que beaucoup de
nos téléspectateurs regarderont et attendront qu’une
décision soit prise – et soyez sûrs que nos caméras seront
dans la salle d’audience lorsque les témoignages
commenceront.
Il fixa le connard à l’écran. Avant le cas d’Avery, il n’avait
jamais remarqué le ton réactionnaire des rapports de Jake
Spelling. Depuis, tout ce qu’il semblait entendre, c’étaient
des messages subliminaux.
— Ils autorisent les caméras dans la salle d’audience ?
demanda Wilder à Tensen.
— C’est la première fois que j’en entends parler, répondit
Tensen. Ils les autorisent rarement. Je vais passer quelques
appels.
Jake Spelling avait fait venir un invité pour discuter des
répercussions de la décision, et Tensen le mit en sourdine,
avant que la pression sanguine de Wilder n’augmente
davantage. Tensen se retourna pour faire face à Rohan et
Wilder.
— C’est de bon augure pour nous. S’ils légalisent la chose
même qu’ils l’accusent d’avoir achetée, il pourrait être
blanchi. Il ne serait alors plus accusé que d’usurpation
d’identité et d’intrusion.
— Donc on ne va pas argumenter qu’ils n’ont pas de preuve
pour faire abandonner les charges ? voulut savoir Rohan en
fronçant les sourcils.
Tensen gloussa.
— Ça avait peu de chances de réussir, de toute façon.
Comme Avery l’a mentionné, la cour n’est pas ignorante. Ils
savent qu’il a pris quelque chose, ils n’ont juste pas de
preuves. À moins qu’ils aient fait parler Tulla. Il est la
variable inconnue dans cette affaire. Il serait plus sûr
d’obtenir l’abandon des charges pour cause de légalisation
que de travailler cet angle.
Tensen hocha la tête en prenant des notes.
— Les accusations d’usurpation d’identité et d’intrusion ne
seront-elles pas abandonnées aussi ? s’enquit Wilder. S’ils
créent des lois dans cette Déclaration des droits des
omegas, les nouvelles libertés pourraient signifier que les
autres accusations puissent être abandonnées également.
Tensen soupira.
— Honnêtement, je ne sais pas s’ils vont laisser tomber
l’une d’entre elles. Tout ce qu’Avery a fait était antérieur au
changement de loi – et la cour n’a pas déterminé que la loi
est rétroactive – donc, techniquement, il est en faute. Je ne
sais pas si nous pourrons toutes les faire disparaître… donc
je préfère pousser pour que les accusations de drogue
soient abandonnées.
— Les autres seraient plus faciles à argumenter ? demanda
Wilder.
— Les accusations de drogue entraîneraient généralement
une peine plus longue, mentionna Rohan. Bien que, sans
précédent, il n’y a aucun moyen de savoir de quel côté ils
pencheront.
— Les autres sont des charges moins importantes, et si le
Tribunal ressentait le besoin de faire d’Avery un exemple,
elles seraient probablement assorties de peines mineures.
Le faire sortir plus tôt est plus intelligent.
— Bizarre que les drogues illégales soient une accusation
plus grave que le fait de quitter le QO et de se faire passer
pour un beta, murmura Wilder.
— Les drogues pourraient avoir affecté sa capacité à avoir
un enfant, déclara Tensen. Les omegas ont toujours été de
simples reproducteurs aux yeux de la loi. Perturbe ça, et tu
as franchi une ligne impardonnable.
— Ah.
Wilder considéra les mots de Tensen, un creux se formant
dans son estomac.
— Sortir plus tôt semble bien.
Il réfléchit à une autre question qu’il détesta poser. Il ne
voulait pas entendre la réponse.
— Ils pourraient quand même le forcer à porter l’enfant d’un
autre ?
Les deux hommes ne répondirent rien. Il pouvait sentir leur
malaise.
— Ce serait probablement moins, murmura Rohan. Peut-être
seulement un.
— Un. Comme si c’était mieux, cracha Wilder, retenant la
rage qui l’habitait.
— Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour
convaincre le Tribunal de le libérer, mais je pense que nous
devons mesurer nos attentes, soupira Tensen. Si nous ne
parvenons pas à le libérer, nous lui infligerons la peine la
plus légère possible. Le fait que l’opinion publique montre
que les pro-droits des omegas sont majoritaires pèsera
lourdement en notre faveur.
Tensen montra l’écran de télévision, qui affichait les
résultats des sondages et une forte avance de ceux qui
étaient en faveur de donner plus de liberté aux omegas.
Wilder repensa aux multiples entreprises qui ne faisaient
plus affaire avec J&A en raison de son implication dans le
mouvement. Son père avait déjà repoussé plusieurs fois un
vote du conseil d’administration, trouvant de multiples
raisons de le retarder. Ils ne lui permettraient pas de
continuer dans ses fonctions. Très vite, Wilder se
retrouverait sans emploi.
— Tout le monde n’est pas heureux à ce sujet… et certains
pourraient devenir plus bruyants dans leur opposition.
— Il y a généralement un retour de bâton quand un progrès
est fait, admit Rohan en plissant les yeux. Je m’inquiète
pour la sécurité de Gray maintenant qu’il est devenu un
visage visible de ce mouvement. J’ai engagé une société de
sécurité pour garder un œil sur notre famille.
— Je n’avais pas pensé à ça, murmura Wilder, plus inquiet
pour Avery qu’il ne l’avait jamais été.
Incapable de protéger son omega, il luttait quotidiennement
contre la peur que le pire se produise. Tout pouvait arriver
derrière ces barreaux de cellule, et il serait impuissant à
l’empêcher.
— J’aimerais être capable de faire la même chose pour mon
omega.
— Il est plus que probablement plus en sécurité là-bas qu’à
l’extérieur en ce moment, fit remarquer Tensen. Il est
entouré d’omegas.
— J’espère que tu as raison, murmura Wilder.
Les pensées de Wilder dérivèrent pendant que Rohan et
Tensen continuaient à ajuster une partie de leur stratégie de
défense. L’inquiétude pour la sécurité d’Avery avait pris le
dessus dans son esprit, et il n’était pas sûr de pouvoir s’en
libérer.
Pas avant qu’Avery soit à la maison et en sécurité.
— La raison pour laquelle la caution n’était pas proposée
aux omegas était censée les protéger. Avec la légalisation
de ces drogues et les libertés à venir offertes aux omegas,
ne pourrions-nous pas soutenir qu’une caution devrait être
fixée pour Avery et le faire sortir de cette prison ? demanda
Wilder.
— Je peux demander au Tribunal. Je doute qu’ils accordent
la requête, mais nous pouvons demander, déclara Tensen.
— Quand peux-tu déposer le dossier ? s’enquit Wilder.
— Dans l’après-midi, dit Tensen. Si Rohan a le temps de
l’examiner plus tard.
— J’en serais plus qu’heureux, répondit Rohan en souriant.
Le sortir de là apportera la paix à mon omega.
— Comment se passe la vie avec le nouveau bébé ?
interrogea Wilder.
— Sans sommeil, comme prévu, plaisanta Rohan, ponctuant
sa réponse d’un bâillement.
— Désolé, s’esclaffa Wilder. Je ne peux pas dire que j’ai
beaucoup dormi non plus ces derniers temps.
Son lit semblait trop vide. Même si Avery ne l’avait partagé
que quelques nuits, il y avait sa place.
— J’ai besoin de venir et de revoir mon nouveau neveu.
Une distraction. Il en avait besoin autant que possible avant
le procès. Avant que son esprit ne se mette à penser à
toutes les choses qui pourraient mal tourner.
Rohan sourit.
— Gray sera ravi de te voir.
L a douleur transperça A very , le réveillant en sursaut. Un
poids lourd reposait sur lui, rendant sa respiration difficile.
Un mouvement flou venait d’en haut. Il tenta de crier alors
qu’un autre coup de couteau lui perçait l’abdomen, mais ses
poumons ne voulaient pas coopérer. Haletant à la recherche
d’air, l’agonie lui coupait le souffle. Il leva les mains vers son
agresseur, repoussant une autre attaque. L’objet tranchant
lui coupa le bras, et il poussa un gémissement. Donnant des
coups de pied, il poussa son assaillant de toutes ses forces.
Il n’en avait pas assez pour déplacer le poids, mais
suffisamment pour le faire rouler hors de sa couchette. Il
s’écrasa contre quelque chose ou quelqu’un, la faible
lumière et la douleur rendant son monde flou.
Des cris et des hurlements l’entourèrent.
Il posa une main sur son ventre et sentit quelque chose de
chaud et collant.
Un autre cri parvint à ses oreilles, et il lui fallut trop
longtemps pour reconnaître qu’il sortait de ses lèvres.
Quelqu’un s’approcha de son visage, et il agita les mains
pour tenter de le repousser.
— Calme-toi, Avery…
Une pression dure s’exerça sur son abdomen.
— Je dois faire pression sur les blessures !
À bout de souffle, Avery sanglota sans bruit. Les
tremblements prirent le dessus, son corps était en état de
choc.
— Attends, Avery… Tab appelle les gardes. Ils vont t’aider.
C’est bon… respire… respire, chéri.
Respirer lui faisait trop mal. Il prit de grandes inspirations,
mais ce n’était pas suffisant. Bientôt, il fut soulevé par des
bras puissants et transporté à travers la prison. Chaque pas
était atroce. Il se mordit la lèvre pour ne pas crier. Il leva les
yeux et vit le visage de Remington. Il grimaça, ne voulant
pas que ce bâtard le touche.
— Non… non, pas vous…
Le garde l’ignora et continua à marcher. Bientôt, ils
arrivèrent à la clinique.
— C’est quoi ce bordel ?! s’écria le docteur Middleton, alors
qu’Avery était allongé sur un lit à l’intérieur.
— Mon bébé… chuchota Avery, s’accrochant à son ventre.
— Je dois voir ce qui s’est passé…
Le médecin découpa sa combinaison, regardant les dégâts.
— Grands dieux…
Avery ne se souvint de rien d’autre. Les ténèbres
l’avalèrent.
L e téléphone de W ilder sonna . Il le sortit de sous les piles sur
son bureau et ferma un courriel de l’autre main. Il jeta un
coup d’œil à l’écran, mais ne reconnut pas le numéro.
— Allô ?
— Avery a été attaqué. Tu dois venir à la prison
immédiatement. C’est pas bon…
— Qui est-ce ?
La ligne se tut, et un bourdonnement suivit. Wilder se
précipita hors de son bureau, ignorant l’ascenseur et
prenant les escaliers trois par trois. En débouchant dans le
parking, il fut heureux d’avoir conduit ce jour-là. Après s’être
glissé au volant de sa voiture de sport, il s’élança sur la
route et composa rapidement le numéro de Rohan.
— Pourquoi tu as pris la fuite ?
— J’ai reçu un appel. Ils ont dit qu’Avery a été attaqué.
— Par qui ?
— Aucune idée. Je suis en route pour la prison.
— On se retrouve là-bas, déclara Rohan avant que la ligne
ne soit coupée.
Wilder força le passage, coupant la circulation et grillant les
feux rouges. Il manqua de peu un tramway avant de
s’arrêter brusquement. La manifestation avait pris encore
plus de place, augmentant de jour en jour. Il se gara le long
du trottoir et se faufila dans la masse de corps, essayant
d’atteindre la prison.
Les gens crièrent pour protester contre son intrusion. Il les
poussa pratiquement hors de son chemin. D’autres
semblèrent le reconnaître et firent un geste pour le laisser
passer. Des chuchotements jaillirent autour de lui alors,
qu’ils le regardaient tenter désespérément d’atteindre son
compagnon.
— Avery a été blessé ! cria quelqu’un d’un porte-voix.
Dégagez de son chemin ! Dégagez de son chemin !
Une voie s’ouvrit devant Wilder, des omegas écarquillant les
yeux et haletant d’incrédulité. Plusieurs tendirent la main
pour le toucher sur son passage, comme s’ils lui
transmettaient de la force ou l’accompagnaient de leurs
espoirs. Finalement, il atteignit les escaliers de la prison et
grimpa aussi vite que ses pieds le lui permettaient.
Dès qu’il entra dans le centre de visite, il tapa sur la vitre.
— J’ai besoin de le voir ! Maintenant !
— Ce ne sont pas les heures de visite, contra le garde dans
le microphone.
Tremblant, Wilder refusa de partir. Il ravala la boule dans sa
gorge.
— J’ai reçu un appel… Ils ont dit qu’il avait été blessé.
Le garde le regarda.
— Laissez-moi passer un coup de fil.
Les secondes s’écoulèrent comme des heures. Son estomac
fit plusieurs sauts périlleux, la bile montant dans sa gorge. Il
ne partirait pas tant qu’il n’aurait pas vu Avery et confirmé
que son omega allait bien.
L’appel prit trop de temps. Avant qu’il ne soit terminé,
Rohan arriva à ses côtés.
Après avoir raccroché le téléphone, le garde revint au micro.
— Il a été poignardé.
Poignardé ? Il s’accrocha au mur, alors que le monde
tournait. La nausée le frappa, et il dut prendre une profonde
inspiration.
— Le docteur s’occupe de lui en ce moment. Vous pouvez
vous asseoir là-bas, et je pourrai vous informer de son état.
— Selon l’ordonnance du tribunal, Wilder a le droit d’être
dans la clinique pendant toute procédure qui pourrait
affecter la vie de leur enfant. On doit y aller. Maintenant,
exigea Rohan.
Le garde leva les yeux au ciel.
— Je dois passer un autre appel.
Wilder fit les cent pas comme un animal en cage. La rage se
mêlait à la terreur, à l’impuissance qu’il ressentait depuis
des semaines. Son omega pouvait mourir, et il ne pouvait
rien faire d’autre qu’attendre derrière un mur de béton. Il
serra et desserra ses poings, dont l’un était encore abîmé à
cause des dégâts qu’il avait causés. L’adrénaline rugissait
dans ses veines, le poussant à rester en mouvement.
Il lui était presque impossible de ne pas crier.
Des taches se formèrent dans sa vision. De la sueur perlait
sur son front. Il tapa de son bon poing sur la vitre.
— Dépêchez-vous !
— Nous te ferons entrer. Même si je dois demander une
faveur à des amis juges et obtenir une ordonnance rapide
de la Cour, promit Rohan en l’éloignant de la fenêtre.
— Et si c’était trop tard ?
Des larmes piquèrent le fond de ses yeux. Sa gorge était
sèche.
— Et s’il était parti avant que j’y arrive ?
— Avery est fort. Il ne va nulle part.
Wilder hocha la tête, pas complètement convaincu par ces
paroles. Il jeta un coup d’œil à sa main à peine guérie, prêt
à faire plus de dégâts s’il le fallait. Il devait y retourner. Il
démolirait les murs même s’il le fallait.
Le temps que le garde revienne au micro, Tensen était
arrivé.
— Je peux vous laisser rentrer, indiqua-t-il avec un geste de
la tête vers la droite. Je vais vous faire entrer. Restez de
l’autre côté de la porte jusqu’à ce que le garde vienne vous
escorter.
Merci, mon Dieu.
Ce qu’il vit une fois entré dans la clinique suffit à le mettre à
genoux, suppliant ces mêmes dieux de ne pas lui prendre
son omega.
24
L es paupières d’Avery s’ouvrirent. La faiblesse l’envahit.
Il sentit une main dans la sienne et remarqua une tête
blonde allongée à côté de lui sur le lit. En cherchant autour
de lui, il pensa qu’il était peut-être dans la clinique. Un
rideau les entourait, les encapsulant dans l’espace étroit. Il
serra la main de Wilder et sentit l’odeur de son alpha
l’entourer.
— Wilder ? appela-t-il, la gorge sèche.
La tête de Wilder se releva, ses yeux rouges étaient pleins
de sommeil.
— Oh, merci, mon Dieu…
Son visage se contorsionna de douleur avant qu’il ne sourie,
des larmes brillant dans ses yeux. Wilder lui prit la main et
embrassa l’intérieur de sa paume.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Wilder se rapprocha, enlevant quelques cheveux de son
front.
— Tu es à l’hôpital, expliqua-t-il, relâchant un souffle. Un de
tes compagnons de cellule t’a attaqué.
Avery essaya de se rappeler, mais rien ne venait.
— Tulla ?
— Non… Ils ont dit que c’était quelqu’un du nom de Vera ?
— Vero, grimaça Avery.
— D’après ce qu’on m’a dit, Vero a fait une crise de
démence. Il est là depuis un certain temps et il a été
incapable de porter un enfant. Il essayait de… voler le nôtre.
La main d’Avery vola vers son ventre. La panique le frappa.
Il n’avait pas voulu d’enfant, mais l’idée de perdre le bébé
qu’ils avaient fait ensemble le dévastait.
— Le bébé ?
— Il va bien. Le médecin dit qu’il a manqué les organes
vitaux, le rassura Wilder en lui serrant la main et en souriant
doucement. Tu ne sais pas à quel point je suis heureux de te
voir réveillé.
— Combien… combien de temps ?
— Ça fait trois jours, répondit Wilder.
Avery caressa la joue de son alpha, la pousse de la barbe
grattant sa paume.
— J’aime ça…
Wilder embrassa l’intérieur de sa paume avant de tourner la
tête et de permettre à Avery d’effleurer de nouveau sa
barbe.
— Est-ce que tu… es… resté ici ? Les trois jours ?
Wilder sourit.
— Je ne serai nulle part ailleurs qu’à tes côtés.
Un infirmier apparut, ouvrant un peu le rideau.
— Est-ce que j’ai entendu des voix ici ? demanda l’homme
en souriant. Avery… Il s’en est fallu de peu. Je suis content
que vous soyez réveillé.
Avery ne reconnut pas l’infirmier.
— Où est le Dr Middleton ?
— On t’a fait transférer à l’hôpital. La clinique n’était pas
préparée pour la chirurgie dont tu avais besoin pour réparer
les dommages, expliqua Wilder.
— Je ne suis… pas en prison ?
— Non, dit l’infirmier en vérifiant les signes vitaux d’Avery.
Pas de prison pour vous, jeune homme.
Il remit les draps et la couverture en place.
— J’ai besoin de vérifier vos blessures.
Avery eut un premier aperçu des dégâts qui avaient été
faits. Des points de suture zigzaguaient sur son abdomen.
— Ça a l’air… ça a l’air moche.
— Ça semble pire que ça ne l’est, heureusement, indiqua
l’infirmier. Un peu plus de repos et de soins vous remettront
sur pied en un rien de temps.
— Combien de temps ? chuchota Avery, ses paupières
devenant lourdes. Avant que je doive y retourner ?
— Tu n’y retourneras pas, murmura Wilder en lui serrant la
main. Tu es un homme libre.
Il jeta un coup d’œil aux blessures.
— Relativement.
— Libre ? répéta-t-il, ses paupières se fermant.
— On en parlera quand tu te réveilleras, bébé.
— Non, souffla Avery en forçant ses yeux à s’ouvrir. Je suis
libre ?
Wilder sourit.
— Tensen et Rohan ont soumis un plaidoyer d’urgence au
Tribunal pour te faire sortir de la prison. Tu dois encore
comparaître devant eux, mais ils ont reporté la date jusqu’à
ce que tu sois en meilleure forme. En attendant, ils t’ont
confié à mes soins.
Les paupières d’Avery papillonnèrent un peu, mais il les
rouvrit.
— Donné à mon alpha, hein ?
— Vu les circonstances et ton besoin de soins, j’ai pris une
décision exécutive. Tu pourras être en colère contre moi plus
tard.
— OK. Je le ferai, murmura Avery à voix basse avant de
sombrer de nouveau dans le calme du sommeil.
W ilder sourit , alors que son omega dormait à nouveau. Au
moins, il était soulagé de savoir qu’Avery s’en était sorti et
avait repris conscience. Après avoir passé quelques appels
téléphoniques pour informer les avocats et la famille
qu’Avery s’était réveillé et semblait avoir l’esprit clair, il se
remit au travail. Il avait installé une sorte de bureau dans la
chambre d’Avery – non pas qu’il ait fait beaucoup ces
derniers jours. Mais Avery semblait être en paix, alors il était
plus à l’aise pour se concentrer sur quelques tâches.
Utilisant son ordinateur portable, il se tint au courant des e-
mails et autres communications… et repéra un message
urgent de son assistant.
— Une réunion d’urgence du conseil a été convoquée. Vous
devez venir le plus vite possible.
Putain !
Il n’était pas question qu’il laisse Avery seul. Rohan serait
probablement à la réunion du conseil. Gray avait les mains
pleines avec son nouveau-né. Il sortit son téléphone et
composa le numéro de Lake.
L’adolescent décrocha à la troisième sonnerie.
— Avery va bien ?
— Oui… oui, il va bien.
Pas moi, par contre.
— J’ai une urgence au travail… Peux-tu venir t’asseoir avec
lui pendant que je m’occupe de ça ? J’espère que ça ne
prendra pas plus de deux heures.
— Bien sûr. Je vais prendre un tram.
— Non, non… Une voiture viendra te chercher. Sois prêt
dans 10 à 15 minutes.
— OK.
Une fois l’appel terminé, il composa le numéro de son
chauffeur et l’envoya chez Lake. Puis il appela un autre
numéro. Celui de son frère.
Pas de réponse. Merde.
Il savait très bien que son frère était au courant de la
réunion et qu’il devait deviner l’urgence. Vaughn semblait
toujours savoir des choses qu’il n’avait pas à savoir. Bien
sûr, Wilder imaginait que tout tournait autour de lui. Entre
ses actions, qui leur avaient fait perdre des marchés et des
fournisseurs, et le temps qu’il avait passé à l’extérieur, il
avait réalisé que ses jours en tant que PDG étaient comptés.
C’était peut-être pour ça que Vaughn ne répondait pas.
L’avaient-ils convaincu de prendre sa place, après tout ?
Une demi-heure plus tard, il se précipita vers son bureau,
mal rasé et portant les mêmes vêtements que la veille. Il
avait probablement l’air d’un vagabond pour les employés
qu’il croisait. Même son assistant le regarda à deux fois.
— Qu’as-tu entendu ? demanda-t-il en s’approchant du
bureau de Frey.
Frey se leva d’un bond et le suivit dans son bureau.
— Les rumeurs disent qu’ils vont vous éliminer. Je ne suis
pas sûr que ce soit vrai… Je ne suis pas ici depuis assez
longtemps, donc mes indics à la machine à café sont
limités.
— Je m’y attendais, dit-il en ouvrant l’étroit placard où il
gardait un costume neuf dans une housse pour les
urgences.
— Monsieur… vous pourriez vouloir vous raser avant de
vous changer ?
Wilder frotta la barbe qu’Avery avait appréciée plus tôt. Elle
avait besoin de quelques jours de plus pour pousser
correctement. Il ne voulait pas avoir l’air d’un sauvage
devant le conseil. Il pourrait toujours la laisser pousser
pendant qu’il chercherait un autre emploi. Prenant son
nouveau rasoir électrique dans son tiroir, il entra dans la
salle de bains et prit trop de temps pour se raser. Quand il
eut terminé, il se lava rapidement dans le lavabo et enfila
son costume. Un dernier regard dans le miroir, et il réalisa
que rien ne pourrait cacher l’impact des événements des
dernières semaines. Des cercles sombres entouraient ses
yeux aux bords rouges. Son visage semblait hagard, plus
fin. Il n’avait pas bien mangé. Cela se voyait.
— Ainsi soit-il, dit-il à son reflet.
Il sortit de la salle de bain, et Frey lui adressa un signe de
tête d’approbation.
— Bonne chance.
Wilder esquissa un sourire. D’où en tira-t-il la force, il n’était
pas sûr. Il réalisa que le vote du conseil pourrait affecter
l’avenir de Frey. Il devrait trouver un moyen de protéger son
employé d’une manière ou d’une autre, s’ils l’évinçaient de
son poste.
Il garda le sourire forcé sur son visage alors qu’il marchait
dans le long couloir vers la salle de conférence, même s’il
sentait qu’il approchait de la guillotine. Adressant un signe
de tête poli et un air de confiance à la poignée d’employés
qu’il croisa, il agit comme si tout allait bien. Il n’y avait
aucune raison d’ajouter à l’inquiétude des mille employés
sous sa direction. Pas avant qu’il n’ait appris de quel côté le
vent soufflait.
S’arrêtant devant les doubles portes, il prit une inspiration
avant d’entrer.
Le conseil entier s’était réuni. Vaughn n’était pas inclus. Où
était passé son frère ?
— J’ai été informé qu’il y avait une réunion. En supposant
que ça pourrait être à mon sujet ? railla Wilder en regardant
le bout de la table et son siège.
Son père y était à présent assis. Ne voulant pas céder avant
leur décision – il était le PDG jusqu’à ce qu’ils votent – il se
dirigea vers le bout de la table et fit rouler une chaise pour
s’asseoir à côté de son père.
— Tout le monde est là ?
— J’ai demandé à ton frère de venir, l’informa Warden. Je
n’ai pas réussi à le joindre.
Wilder fronça les sourcils.
— Vaughn n’est pas membre du conseil, répliqua Amberth
Harris. Nous pouvons commencer sans lui.
— Mais Vaughn siège à ma place, si je ne suis pas
disponible, fit remarquer Warden. Il assiste à ces réunions
depuis des mois maintenant. J’aimerais qu’il soit là, pour
que je puisse m’entretenir avec lui si nécessaire.
— Plus d’atermoiements, monsieur le Directeur. Il est plus
que temps de procéder à ce vote, et vous le savez, aboya
Amberth.
Il jeta un coup d’œil autour de la table.
— Nous sommes tous conscients du jeu que vous jouez ici.
Plusieurs des autres membres murmurèrent leur accord.
Amberth se leva.
— Nous avons tous constaté le désordre aux infos. Notre
PDG créant l’anarchie dans les rues, la réputation de cette
entreprise est en jeu… Et j’ai entendu dire que nous avons
perdu des clients et des fournisseurs à cause de cette
débâcle, résuma-t-il en regardant Wilder dans les yeux.
Sans compter que vous avez passé un temps fou à régler
des problèmes personnels et à ne pas diriger cette société
comme elle devrait l’être.
— Personne ici n’a eu de problèmes dans sa vie qui
nécessitaient une attention particulière ? demanda Wilder. Si
je me souviens bien, vous avez manqué plusieurs votes clés
l’année dernière, lorsque votre omega était malade, n’est-ce
pas ?
Amberth pâlit avant de hausser un sourcil de colère.
— C’est différent. Mes actions ne nous ont pas fait perdre de
contrats.
— Vaughn m’a remplacé ces dernières semaines. Notre
travail quotidien n’en a pas souffert.
Wilder comprenait qu’il se raccrochait à n’importe quoi. Si la
situation était différente et qu’il se trouvait face à un PDG
dans sa situation, il pourrait prendre la même décision. Il
avait eu un impact négatif sur l’entreprise. Peut-être était-il
temps d’accepter son sort.
— Les affaires sont les affaires. Nous risquons de perdre des
milliards, si les choses continuent ainsi, déclara Amberth.
Warden se leva.
— J’ai rendu cette société publique il y a des décennies…
quand j’ai eu besoin d’un afflux de liquidités pour
développer l’entreprise. Je savais que céder une partie de
mon contrôle pourrait être dangereux, mais j’espérais aussi
que votre sens des affaires et vos nouvelles perspectives
nous mèneraient à des endroits que je ne pouvais pas
imaginer.
Il regarda Amberth.
— Vous avez la plus grande part de la société après moi, et
j’ai appris que vous n’avez pas les votes que vous pensez
avoir pour évincer mon fils. Si vous pensez que votre
investissement est en danger, je suis prêt à racheter vos
parts à la minute même. Vous pouvez repartir avec une
somme importante et vous libérer de ce souci.
Son père jeta un coup d’œil à la longue table en acajou.
— Cette même offre vous est ouverte à tous. Si vous voulez
partir, il suffit de le dire.
Wilder observa son père pendant qu’il sortait son chéquier.
Warden ramassa un stylo et cliqua sur le bout. Il fixa
Amberth.
— Donnez votre prix.
Amberth dévisagea Warden, puis tourna la tête vers Wilder.
— Si vous revenez à la tête de cette entreprise, comme il se
doit, je resterai au conseil d’administration. Je vous
soutiendrai comme je l’ai fait pendant des décennies,
Warden.
— J’ai négligé de soutenir un fils et je l’ai perdu. Je ne referai
pas cette erreur. Wilder reste. Si vous ne pouvez pas le
supporter, voici votre porte de sortie, déclara Warden en
faisant glisser une liasse de papiers vers Amberth. J’ai déjà
rédigé un contrat.
Amberth parcourut le contrat un moment, examinant
chaque page. Finalement, il soupira et secoua la tête.
— Si c’est comme ça que ça doit être…
Il arracha un morceau de papier de son bloc-notes et
inscrivit quelque chose avant de le faire parvenir à Warden.
Son père déplia le bout de papier et hocha la tête.
— D’accord.
Wilder resta assis en silence, observant la signature du
contrat et la remise du chèque. Juste comme ça, son père
récupéra la plus grande majorité des actions. Personne ne
put le contredire. Pas même Wilder.
Amberth se leva pour partir, ouvrant la bouche pour ce qui
était probablement ses derniers mots.
Avant qu’il n’ait pu prononcer une syllabe, Vaughn déboula
dans la pièce, presque à bout de souffle.
— J’ai quelque chose à partager avec le conseil.
— Vous n’êtes pas membre. Vous pouvez seulement vous
asseoir sur le côté et écouter, aboya Amberth.
— Vous n’êtes plus membre non plus, cracha Warden.
— Oh, je suis conscient que je ne suis pas membre, railla
Vaughn. Mais le chef du Green Trust est ici et voulait tous
vous rencontrer en personne.
Alors que Wilder croisait le regard de son frère, du coin de
l’œil, il remarqua que les autres membres du conseil se
dévisageaient et chuchotaient. Qu’avait fait Vaughn ?
— Bien sûr, fais-le entrer, approuva Warden.
Le chef du Green Trust, Saddler Morgan, entra, un grand
sourire aux lèvres. Wilder se leva, déconcerté. Il fit quelques
pas de plus, et Saddler lui tendit la main pour la serrer.
— C’est un plaisir de vous revoir, Wilder.
— De même, M. Morgan, le salua Wilder.
— S’il vous plaît, appelez-moi Saddler.
Il fronça les sourcils, l’inquiétude sur son visage.
— J’ai entendu dire que votre omega est à l’hôpital. Il va
bien, j’espère ?
— Il montre des signes d’amélioration.
— C’est merveilleux à entendre, dit l’homme en souriant. Je
suis sûr que c’est un poids en moins sur vos épaules, de voir
les progrès.
— En effet, admit Wilder avant de désigner son père d’un
signe de la main. Voici Warden Jaymes, mon père et notre
président du conseil d’administration.
— Enchanté de vous rencontrer, déclara Saddler, puis il se
retourna et se concentra sur Wilder. Je voulais juste venir
vous informer, en personne, que le Green Trust a choisi
votre entreprise pour notre nouveau projet Arc. Nous avons
été très impressionnés par votre travail ces derniers temps.
— Quel travail ? intervint Amberth. Il n’a pas été très présent
depuis des semaines.
— Au Green Trust, le progrès est au cœur de nos
préoccupations. Ouvrir de nouvelles portes et créer des
opportunités passionnantes. Wilder et son omega ont
contribué à changer des lois injustes et à créer des
opportunités égales pour tous dans cette province. S’il est
capable de cela, qu’est-ce qu’il pourrait être capable de
faire d’autre ? Notre conseil d’administration est impatient
de voir ce que nous pouvons construire ensemble.
Wilder croisa le regard de l’homme et lui serra la main.
— Merci.
Saddler sourit.
— Avec grand plaisir, Wilder.
Le conseil resta silencieux.
Wilder scruta leurs visages vides.
— Moi aussi, je suis impatient, mais je crains que le reste du
conseil ne semble pas partager cette excitation. Ils étaient
sur le point de voter pour me démettre de mes fonctions.
Saddler sembla perplexe.
— Oh ?
— Wilder a mal compris la nature de cette réunion, s’écria
Amberth en se levant de sa chaise, puis il s’approcha et
tendit la main. Je suis Amberth Harris. Nous sommes très
enthousiastes à l’idée que Wilder dirige également votre
nouveau projet. Nous sommes fiers de notre audacieux,
jeune et progressiste PDG. Nous nous sommes simplement
réunis pour déterminer comment nous pourrions le soutenir
en ces temps difficiles.
— Merveilleux, s’exclama Saddler en posant une paume sur
l’épaule de Wilder. Je détesterais devoir chercher un autre
constructeur avant même d’avoir commencé. Je suis
content de ne pas avoir à le faire maintenant. J’aimerais
organiser une réunion avec vous et votre équipe de
direction dès que possible. Étant donné que votre
concentration est focalisée sur votre omega en ce moment,
ce n’est pas une urgence, mais dès que vous pourrez
confortablement libérer quelques heures.
— J’apprécie. Je suis sûr que nous pourrons bientôt convenir
d’une date, assura Wilder, soulagé.
— C’est bon à savoir. Si nous pouvons faire quelque chose
pour l’aider à se rétablir, n’hésitez pas à le demander. J’ai
beaucoup d’amis talentueux. S’il a besoin d’un spécialiste
ou de tout autre soin spécialisé, contactez-moi. Nous
voulons vraiment que vous et les vôtres vous épanouissiez.
Nous pensons qu’il y a beaucoup de potentiel dans notre
partenariat.
— Merci. Je suis impatient de voir dans quelle direction nous
allons, ajouta Wilder.
— Ce fut un plaisir de venir et de vous rencontrer,
messieurs. Je vous laisse reprendre votre réunion.
Saddler les salua d’un signe de la main avant de se diriger
vers la porte.
Vaughn croisa le regard de Wilder, un large sourire aux
lèvres, avant de raccompagner Saddler.
Une fois la porte fermée, Wilder observa le conseil. Après
avoir jeté un bref coup d’œil à son père, il scruta leurs
visages choqués.
Amberth grommela dans sa barbe.
— Ne pensez pas que cela a complètement sauvé votre
position ici. Nous allons vous suivre de près. Nous avons
investi beaucoup d’argent dans cette entreprise et nous
refusons de la laisser couler.
Warden se moqua.
— Amberth, vous n’êtes plus membre de ce conseil. Vous
vous souvenez ?
— Il n’y a aucune raison de poursuivre cette transaction,
déclara Amberth en déchirant en morceaux d’un geste
théâtral le chèque de Warden. Vous pouvez faire la même
chose avec ce contrat.
— Je ne ferai rien de tel, assura Warden en souriant.
Le visage d’Amberth devint blanc comme un linge.
— Vous… vous l’avez fait exprès. Vous le saviez… n’est-ce
pas ? Espèce de fils de pute, vous le saviez !
Wilder jeta un coup d’œil à son père, voyant son large
sourire s’étirer encore plus, avec une lueur maléfique.
— Ce qui est fait est fait, soutint Warden. Maintenant, vos
actions m’appartiennent. Vous pouvez partir.
— Vous n’avez pas fini d’entendre parler de moi.
Amberth partit en claquant les portes de la salle de
conférence derrière lui.
— Il y a des années, j’ai vendu 39 % de mon entreprise pour
avoir une chance de m’épanouir. Je vous ai laissés entrer
pour que vous puissiez prospérer avec nous. Quand Wilder
est monté en grade, je lui ai offert dix des miens pour qu’il
entre au conseil.
Warden fixa chacun des membres du conseil, l’un après
l’autre.
— Amberth possédait vingt de ces trente-neuf pour cent, ce
qui en faisait le deuxième plus grand actionnaire.
Il sortit un autre contrat de sous celui déjà signé. Il griffonna
son nom en bas avant de le glisser vers Wilder.
— Je partage maintenant ces vingt pour cent avec mon PDG.
Wilder fixa son père dans les yeux.
— Dans le but de le garder à la tête de cette société et de le
faire avancer dans notre nouvelle entreprise avec le Green
Trust.
Wilder lut le document.
— Tout ce que tu as à faire, c’est de signer, fiston, dit
Warden. Et tes dix pour cent deviendront vingt.
Wilder continua à parcourir le contrat avant de ramasser le
stylo de son père. Il signa de son nom le document et le lui
rendit.
— Tu as ouvert la porte à des milliards de renos en projets
potentiels et à des profits substantiels. Ils ont clairement fait
savoir que tu es l’homme qu’ils veulent à la tête de cette
société, déclara Warden. Je pense que tu le mérites
amplement.
Warden scruta les visages du conseil.
— Si vous voulez toujours voter, nous pouvons le faire…
mais je peux vous assurer que Wilder restera, que vous le
vouliez ou non.
— Avons-nous la parole maintenant ? demanda l’un des
membres les plus âgés du conseil.
— Vous pouvez toujours exprimer vos préoccupations,
accepta Warden. Mais si vous n’êtes pas satisfaits, mon
chéquier est juste là. Je rachèterai tous ceux qui souhaitent
partir.
Il entendit des grognements autour de la table.
— Je suppose que les profits projetés que nous allons
gagner méritent votre accord, ajouta Warden. Réunion
terminée.
Wilder resta assis, observant les membres du conseil se
lever et quitter la salle de conférence en masse. Son père
resta assis à ses côtés. Une fois qu’ils furent tous partis,
Vaughn revint, échangeant un regard avec Wilder. Quand ils
seraient seuls, il remercierait son frère comme il se devait,
mais il avait trop de questions qui tourbillonnaient dans son
esprit. Il se tourna vers leur père.
— Est-ce que tu savais ? À propos du Green Trust ?
— J’ai entendu des chuchotements selon lesquels ils avaient
pris leur décision et qu’elle pourrait être excellente pour
nous, répondit Vaughn. Quand j’ai été informé de la réunion
d’urgence du conseil, je me suis présenté au bureau de
Morgan pour voir de quel côté le vent soufflait.
— Il m’a informé qu’il y allait, dit Warden.
— Tu ne savais pas si l’affaire était conclue quand tu as
offert ce chèque à Amberth ? s’étonna Wilder.
— Je n’en étais pas certain, mais j’ai eu un pressentiment,
répondit Warden en haussant les épaules. Au sujet de notre
dernière conversation… Tu as raison. Je n’ai pas bien agi
avec Jamie. Il était temps que je montre à mes fils que je les
soutiens, même quand les choses deviennent difficiles.
— Qu’est-ce que Papa a à dire à ce sujet ? s’enquit Vaughn,
un sourcil haussé.
— Ton papa le découvrira quand je rentrerai à la maison.
Vaughn gloussa.
— Oh, j’aimerais être une mouche sur le mur. Dommage que
j’aie déménagé.
— Enfin, railla Warden. Aucune raison qu’un homme de
vingt-sept ans vive encore chez ses parents.
Vaughn sourit.
— Eh bien, toi et Papa étiez partis pour votre tour du
monde. J’ai dû rester pour qu’il y ait quelqu’un dans ce
vieux mausolée.
— Nous sommes de retour maintenant. Pour le temps qu’il
nous reste, soupira Warden.
Il y avait une note de tristesse dans le ton de son père.
— Pour le temps qu’il vous reste ? répéta Wilder.
Warden sourit d’un air maussade.
— Qui sait combien de temps il nous reste ? Mon père est
décédé alors qu’il n’était pas beaucoup plus âgé que moi.
Un tramway pourrait me renverser en sortant de ce
bâtiment. Nous ne savons pas.
— Tu as soixante ans, dit Vaughn. Je veux dire, c’est vieux,
mais pas vieux-vieux.
Warden gloussa.
— Vu la façon dont mes os craquent le matin, je me sens
vieux-vieux.
Vaughn éclata de rire avant de regarder Wilder.
— Je pense qu’on devrait emmener ce vieil homme déjeuner
– déjeuner et fêter ça.
Wilder consulta sa montre.
— Je devrais vraiment retourner à l’hôpital pour prendre des
nouvelles d’Avery.
— As-tu mangé depuis trois jours ? demanda Vaughn.
— Je vais bien.
— Du café et un sandwich occasionnel à la cafétéria de
l’hôpital par-ci par-là ? renchérit Warden.
— Vous seriez surpris. La nourriture n’est pas aussi
mauvaise que je le pensais.
— Mais pas bonne, insista Vaughn.
Wilder haussa les épaules.
— C’est comestible.
— Et si tu appelais l’hôpital et que tu t’assurais qu’il va
bien ? Puis on va déjeuner. Tu pourras retourner voir ton
compagnon après, proposa Warden. J’ai passé peu de temps
avec mes garçons ces derniers temps. Fêtons cette victoire,
d’accord ?
Wilder dévisagea son père en plissant les paupières. Warden
n’avait jamais été du genre à passer beaucoup de temps
avec eux. Après la situation avec Jamie, les choses étaient
devenues plus tendues entre lui et Warden.
Après sa démonstration de soutien, le temps de prendre un
repas ensemble n’était pas trop demandé.
— Bien. Je vais passer l’appel.
— Je vais aller aux toilettes. Je vous retrouve dans ton
bureau, annonça Warden en se levant avant de remettre les
deux contrats signés à Vaughn. Occupe-toi de ça, M. le
directeur financier.
— Oui, Monsieur.
Ils se dirigèrent tous ensemble vers les doubles portes, mais
Wilder hésita, jetant un coup d’œil à Vaughn. Son frère
s’arrêta, une question dans les yeux.
Wilder s’appuya contre la porte.
— C’était bizarre.
— Notre père qui veut passer du temps avec nous ? Bon
sang, oui, c’est bizarre.
— Il doit se passer quelque chose, murmura Wilder, alors
qu’ils sortaient de la salle de conférence.
Warden les précédait de quelques pas, saluant quelques
employés en se rendant aux toilettes.
— Je le sens dans mes tripes. Nous devons être prudents.
— Crois-moi, je suis toujours prudent avec tout le monde.
Membres de la famille inclus.
— Avec un peu de chance, je ne figure plus sur cette liste.
Vaughn sourit.
— J’ai barré ton nom. Au crayon à papier. Cette nouvelle
relation est encore fraîche et mon niveau de confiance est
presque nul… Tu devras être patient avec moi. Le stylo
viendra peut-être plus tard.
— Je vais prendre le crayon pour l’instant.
Wilder s’arrêta de nouveau, tapant sur le coude de son
frère.
Vaughn s’immobilisa et se tourna vers lui.
— Merci.
Vaughn haussa les épaules.
— C’était la bonne chose à faire pour l’entreprise.
Il attrapa Vaughn par les épaules.
— Non. Merci. Pas seulement pour ça, mais pour le soutien
que tu m’as apporté ces derniers mois. Sans ton aide, je ne
sais pas ce que j’aurais fait.
Il était clair que Vaughn était mal à l’aise avec les louanges.
C’était étrange, étant donné que son frère les recherchait
généralement, même quand il ne les méritait pas
complètement.
— Vaughn, regarde-moi.
Son frère leva les yeux, les ancrant dans les siens.
— Ce que tu as fait aujourd’hui… ça représente tout pour
moi. En toute honnêteté, quand tu n’as pas répondu à mon
appel plus tôt, pendant une fraction de seconde, j’ai eu peur
que tu joues un rôle dans ma chute. Tu vois, j’ai toujours
quelques problèmes de confiance en moi. Je ne m’attendais
pas à ce qu’on me prouve que j’avais tort.
Vaughn sourit.
— J’aime prouver aux gens qu’ils ont tort.
Wilder lui rendit son sourire.
— Tu sembles avoir un don pour ça, accorda-t-il avant de
devenir plus sérieux. Sache juste que ton nom était aussi
inscrit au crayon sur ma liste. Après aujourd’hui, il est
effacé. Je t’aime, Vaughn. Et je suis fier d’être ton frère.
La mâchoire de Vaughn se contracta, et Wilder fut presque
sûr d’avoir aperçu une lueur de larmes dans les yeux de son
frère… mais elle fut partie avant qu’il n’en soit sûr.
— Oh, c’est gentil, Wilder, railla Vaughn en posant une
paume sur son épaule. Je ne t’aurais jamais pris pour un de
ces alphas à l’eau de rose.
Vaughn était clairement troublé par cette démonstration
d’affection, mais il avait besoin d’entendre les mots et de
sentir le lien. Wilder le sentait au plus profond de son cœur.
— J’aimerais te donner les dix pour cent de parts que Père
vient de me donner. Tu mérites un siège au conseil
d’administration. Tu as de bons instincts et tu as prouvé que
tu étais là pour assurer la prospérité de cette entreprise et
de notre famille.
Le visage de Vaughn resta impassible.
— Tu n’en veux pas ?
Vaughn le dévisagea, très sérieux.
— Si. Je les veux. Je les veux.
Wilder attira son frère pour le serrer dans ses bras. Au
début, Vaughn se crispa, et Wilder dut admettre que cela lui
semblait bizarre. Faire un câlin n’était pas un acte qu’il avait
l’habitude de partager avec son petit frère. Après quelques
secondes, il sentit son frère lui rendre son étreinte. Il sourit
et le serra plus fort.
Quand ils se séparèrent, il tapa sur l’épaule de Vaughn.
— Laisse-moi passer mon coup de fil.
— Bien sûr. Je pense que je vais aller aux toilettes, moi
aussi. Je te retrouve dans ton bureau dans quelques
minutes.
Wilder se dirigea vers son bureau, un sourire aux lèvres. Il
n’aurait jamais pu s’attendre à la tournure des événements
ni au soutien réel de sa famille. Alors qu’il se dirigeait vers
son bureau, une pensée lui vint. Avec les nouveaux projets
massifs du Green Trust, ils auraient peut-être besoin
d’ajouter un poste de directeur des opérations à leurs rangs,
quelqu’un qui travaillerait main dans la main avec lui.
Vaughn était le choix évident. Il devrait leur en parler au
déjeuner.
Frey était derrière son bureau. Dès qu’il remarqua Wilder, il
se leva d’un bond.
— Alors ?
— Je ne vais nulle part de sitôt.
Un large sourire se répandit sur le visage de l’homme.
— C’est bon à savoir.
Il se pencha, ramassant une pile de messages.
— J’ai quelques trucs à vérifier avec vous.
— Ça peut attendre, dit Wilder. Je vais probablement fêter
ça avec ma famille.
— Bien, Monsieur, accepta Frey avec un sourire. Ça
attendra.
Une fois à son bureau, Wilder appela Lake.
— Comment va-t-il ?
— Demande-lui toi-même, répondit Lake, la voix enjouée.
Quelques secondes plus tard, Avery prit la ligne.
— Salut.
— Salut, bébé. Comment tu te sens ?
— Mieux, je suppose.
Wilder se détendit un peu. Il pouvait entendre plus de force
dans la voix d’Avery.
— Est-ce que l’un des médecins est venu te voir ? Est-ce que
j’ai manqué quelque chose d’important ?
— Un médecin est venu vérifier mes plaies et a dit que les
choses s’amélioraient. Un autre est venu et a dit qu’une fois
que je serai un peu plus guéri, ils vont tenter une
échographie, peut-être demain ou après-demain. Il dit que
c’est le début de la grossesse… et qu’avec les blessures, il
devra être prudent et ne pas pousser trop fort, mais ils
veulent vérifier s’ils peuvent voir quelque chose.
— C’est une bonne idée, mais je ne veux pas qu’ils te
fassent du mal non plus.
— Je suis sûr que je peux m’en sortir. Je veux voir si le bébé
va bien. Entendre les battements de son cœur.
Wilder sourit. Ils n’avaient pas encore eu de conversation
sur ce que ressentait Avery à l’idée d’avoir un enfant, mais
le fait qu’il s’inquiète était un bon signe.
— Lake a dit que tu avais une urgence au travail ? Est-ce
que tout va bien ?
— Tout va merveilleusement bien. Je viens de sortir de la
réunion du conseil d’administration. Si tu es d’accord, mon
père a demandé que mon frère et moi le rejoignions pour
déjeuner afin de célébrer une victoire.
— Oh ? Qu’est-ce que vous fêtez ?
— Pour faire court… je garde mon travail.
— Waouh, souffla Avery. Je ne savais pas que tu risquais de
le perdre.
— Pas d’inquiétude, tout va bien. Je pourrai te raconter les
détails après le déjeuner, d’accord ? Je ne devrais pas être
trop long.
— OK. J’ai hâte de te voir.
La chaleur remplit la poitrine de Wilder. Le chaos qui les
entourait semblait enfin se calmer. Son omega serait bientôt
dans ses bras… pour toujours.
Ou, du moins, il l’espérait.
— Je te vois bientôt, mon amour.
— À bientôt.
La ligne fut coupée, l’appel terminé. C’est alors qu’il réalisa
qu’Avery ne lui avait jamais dit ces mots en retour. Il avait
eu droit à un « moi aussi » une fois, mais rien d’autre.
Pourtant, il le savait. Il le sentait jusqu’au plus profond de
ses os. Son omega l’aimait. Il en était sûr.
— Prêt ? demanda son père depuis la porte ouverte de son
bureau.
— Absolument, répondit-il en fourrant son téléphone dans
sa poche, le doute nageant dans sa tête.
Il savait qu’Avery tenait à lui, mais son omega lui portait-il
des sentiments aussi forts ?
25
O n frappa à la porte de la chambre d’hôpital d’Avery. Il
leva les yeux et vit Tensen, un large sourire sur ses
lèvres.
— Comment va le patient ?
Avery lui rendit son sourire, heureux d’avoir quelqu’un à qui
poser les millions de questions qui tournaient dans sa tête. Il
s’était réveillé pour trouver Lake – qui en savait clairement
moins que lui sur toute la situation – alors il avait rebondi
sur les murs pendant des heures.
Du moins, il l’aurait fait, s’il avait été capable de bouger.
— Je vais mieux, merci.
— Bien ! s’exclama Tensen en lui offrant un sourire. Je peux
entrer pour qu’on discute un peu ?
— Bien sûr, murmura Avery.
Il saisit la commande du lit d’hôpital et leva un peu la tête.
Un soupçon de douleur se manifesta dans son abdomen
lorsqu’il bougea.
— Ne bouge pas pour moi. Reste à l’aise.
Tensen prit la chaise vide en face de Lake.
— Tensen, vous avez rencontré mon jeune frère Lake, n’est-
ce pas ?
Tensen tendit la main.
— Ravi de te rencontrer, Lake.
Lake jeta un coup d’œil à l’homme.
— Vous êtes le type qui a aidé oncle Gray à rencontrer Jamie
et Rohan, non ?
Tensen hocha la tête.
— Oui.
— Et maintenant, vous avez aidé à libérer mon frère.
— Eh bien, il n’est pas vraiment libre.
Avery fronça les sourcils, son regard se tourna vers Tensen.
— Ah non ?
— Nous avons demandé ta caution et ta libération au
Tribunal, en expliquant que tu étais en danger si tu restais
là-bas. Le Tribunal a approuvé la caution, étant donné que
tu étais placé sous la garde de Wilder, expliqua Tensen en
jetant un coup d’œil autour de lui. Au fait, où est-il ?
— Il a dû aller au bureau, répondit Avery. Une urgence au
travail. Il vient d’appeler, il a dit qu’il devrait être de retour
bientôt.
— Bien.
Tensen sortit un dossier de la sacoche en cuir qu’il avait
posée contre le pied de la chaise.
— Il doit rester proche jusqu’au Tribunal.
Il ouvrit le dossier et feuilleta quelques pages.
— Question ! S’ils ont dit que j’étais sous la garde de
Wilder… ça veut dire qu’ils voulaient que le petit omega
faible soit pris en charge par son alpha ?
Tensen hésita.
— Quelque chose comme ça, marmonna-t-il en levant une
main pour éviter toute discussion. Je suis conscient que tu
ne souhaites pas être traité comme un objet, mais étant
donné les circonstances, nous nous sommes inquiétés pour
ta sécurité. Wilder voulait que tu sois hospitalisé pour être
soigné correctement et que tu reçoives l’aide dont tu avais
besoin. Thérapie, physique ou autre. Il a pris une décision
exécutive par souci pour toi et le bébé.
Avery comprenait que c’était une décision prise par amour.
Ça l’irritait quand même un peu. Tout bien considéré, il
choisit de laisser tomber. C’était agréable de ne plus être
entre ces murs de béton, même s’il était confiné dans un lit.
En se déplaçant légèrement, il ressentit une douleur aiguë
qu’il supporta en grimaçant.
— Je dois encore passer devant le Tribunal, je crois que
Wilder l’a évoqué quand je me suis réveillé. J’étais un peu
dans le brouillard à ce moment-là, alors je ne suis pas sûr.
— Nous avons reporté ton audience jusqu’à ce que tu ailles
mieux, mais dès que tu en seras capable, nous la
reprogrammerons.
Avery hocha la tête.
— L’attaque…
— Oui ?
— Il semble que j’aie oublié la plupart des choses. Je me
souviens de flashs, mais tout est désordonné dans mon
esprit. Avez-vous quelque chose pour combler les lacunes ?
Tensen tourna une page de son dossier.
— J’ai reçu ceci ce matin même. Ton compagnon de cellule,
Vero, a grimpé sur toi dans ta couchette. D’après ce qu’ils
ont compris, il a perdu la tête. Vero pensait pouvoir
t’enlever ton enfant et le mettre dans son propre corps, ou
quelque chose de ce genre.
Avery haleta. Vero avait essayé de voler le bébé dans son
ventre. Il posa une main douce sur son abdomen, ravalant
cette nouvelle.
— Je sentais qu’il était mentalement instable, mais…
— Il va payer pour son crime, ne t’inquiète pas. Ils l’ont mis
à l’isolement, l’informa Tensen.
— Non, s’exclama Avery. Ça ne fera qu’empirer les choses.
Tensen fronça les sourcils.
— Cet homme aurait pu te tuer et/ou tuer le bébé. Il doit
payer pour ses péchés.
— Ses péchés ont été produits par un système injuste, qui a
lentement détruit sa santé mentale. Il est une victime du
Quartier Omega et du manque de liberté que nous, les
omegas, avons.
Tensen le dévisagea.
— Je ne me bats pas seulement pour mes propres droits,
Tensen. J’ai rencontré des hommes en prison, qui ne
méritaient pas d’être enfermés. Vero a fait de multiples
fausses couches pendant ses années d’incarcération… sans
aucune naissance viable. Il ne voit aucune lumière au bout
du tunnel… aucun moyen de sortir. Je suis sûr que ça lui a
fait perdre la tête. Il n’a pas besoin de représailles. Il a
besoin d’aide.
Tensen fouilla son visage.
— Tu es très passionné par ce sujet. Plus que je ne le
pensais.
— Le système est endommagé. Nous devons le réparer.
L’avocat sourit.
— Tu as déjà fait un travail incroyable en ce sens en peu de
temps. J’ai hâte de voir ce que tu vas encore accomplir.
— J’ai fait peu. Tous ceux qui ont aidé cette cause ont fait
plus.
— Tu as été le catalyseur du changement, déclara Lake. Tu
es le cri de ralliement, celui qui a galvanisé les peurs et les
désirs de tout un groupe de personnes qui n’avaient pas de
voix. Tu as ouvert une plateforme pour le changement. Tu
es… incroyable.
Avery repoussa ses larmes en tendant la main à son frère.
— Grâce à toi, Auggie et moi pourrions être libres de faire
les mêmes choix que toi. Légalement. Le Heatex, le
Scentex, l’université, un travail… sortir de derrière cette
prison du QO, dit Lake.
— Il a raison, murmura Tensen. C’est ta bravoure qui a
conduit à ça.
— Je n’étais pas courageux. Je voulais juste m’assurer que je
pouvais offrir une vie à mes frères. Ça s’est transformé en
quelque chose de beaucoup plus égoïste. J’avais goûté à la
liberté et je n’étais pas prêt à l’abandonner.
— Tu as tout risqué pour être qui tu voulais être, dit Tensen.
Arrête de déprécier ce que tu as fait. Notre monde entier est
en train de changer… grâce à toi.
Le visage d’Avery s’empourpra. Il n’était pas habitué à de
telles louanges.
— Merci.
Il baissa les yeux sur ses mains enroulées sur ses genoux,
ne sachant pas quoi dire d’autre.
Tensen feuilleta quelques papiers à côté d’Avery.
— J’ai d’autres notes de l’enquête, si tu veux les entendre ?
Si tu ne veux pas, ce n’est pas grave.
— Si, répondit Avery en se redressant.
Une partie de lui ne voulait pas l’entendre, mais il devait
faire face à ce qui s’était passé, ne pas s’en cacher. Il devait
seulement se rappeler que Vero était malade. L’omega avait
besoin d’aide.
— Je veux apprendre ce qui s’est passé. Tout ce qui s’est
passé. N’omettez rien.
— Un de tes compagnons de cellule a vu Vero ramper sur la
couchette et l’a interrogé. Vero n’a pas répondu. Quelques
instants plus tard, il a entendu des bruits au-dessus. Tu as
crié. Il s’est glissé hors de sa couchette juste à temps pour
t’attraper, alors que vous rouliez, t’évitant ainsi d’atterrir
sur le sol en béton. Il a crié aux autres de se réveiller et de
retenir Vero pendant qu’il appliquait sa couverture sur tes
blessures pour arrêter l’hémorragie. Deux de tes
compagnons de cellule ont maintenu Vero, pendant que le
dernier hurlait pour appeler les gardes. Une fois les gardes
arrivés, l’un d’eux t’a porté jusqu’à la clinique, où ils ont
travaillé pour arrêter l’hémorragie. Comme je l’ai dit, Vero
est maintenant en isolement, en attendant un nouveau
procès.
Avery laissa les mots couler.
— C’était Tulla ? C’est lui qui m’a attrapé et aidé à arrêter
l’hémorragie ?
Il avait d’abord pensé que c’était Tulla qui l’avait poignardé.
Entendre que c’était Tulla qui avait aidé à le sauver le laissa
sans voix.
— Nous devons les aider, déclara Avery. Tous mes
compagnons de cellule.
Tensen croisa son regard.
— Je veux vous engager… je veux que vous demandiez aux
tribunaux de nouveaux procès, si c’est possible. J’ai cru
comprendre qu’ils rédigeaient une nouvelle déclaration des
droits pour les omegas… peut-être que ça leur permettrait
d’aller devant le Tribunal, également ?
Tensen gloussa.
— Nous ne savons même pas ce que cette déclaration des
droits dira. Pas encore.
— Je vais vous mettre sous contrat… vous engager dès
aujourd’hui. S’il vous plaît, dites-moi que vous allez les
aider, supplia Avery. Je suis sûr que mes comptes bancaires
ont été gelés, mais je vais me débrouiller. Rassembler
l’argent, si je dois le faire. Tout ce que je dois faire.
Tensen tendit une main pour l’arrêter.
— Ne t’agite pas. Tu as besoin de guérir.
Il marqua une pause, scrutant le visage d’Avery.
— Je vais y réfléchir, d’accord ? J’ai déjà passé beaucoup de
temps sur cette affaire, délaissant mes cas habituels. J’ai
une énorme pile de dossiers d’adoption et de grossesses de
substitution sur mon bureau.
— Vous m’avez dit que cette affaire était exaltante pour
vous, lui rappela Avery.
L’avocat gloussa.
— Oui… j’ai dit ça.
— Un par un… selon si vous avez le temps ?
Le beta hocha la tête.
— D’accord, d’accord. Mais seulement si tu peux convaincre
Rohan de m’aider dans cette tâche. À nous deux, je suis sûr
que nous pouvons faire le travail.
Lake se leva, fouillant dans sa poche arrière. Il sortit son
portefeuille et tendit à Tensen un billet de cinq renos.
— C’est tout ce que j’ai, mais vous avez besoin de cet
acompte, non ?
La poitrine d’Avery se contracta quand il vit ce que Lake
offrait. Fièrement, il sourit à son frère.
Tensen se tourna vers Avery.
— Je ne peux pas représenter Vero. Ce serait un conflit
d’intérêts, vu que tu as une potentielle affaire d’agression
contre lui.
— Je ne porte pas plainte.
Tensen leva une main.
— Quand bien même, ce serait un conflit d’intérêts. Je peux
me tourner vers d’autres avocats que je connais. Nous
avons tous un minimum de travail pro bono que la province
veut que nous prenions en charge. Ce serait une affaire
intéressante pour le bon avocat.
— OK, céda Avery, espérant que quelqu’un d’aussi bon que
Tensen saute sur l’affaire.
— En ce qui concerne les autres ? ajouta Tensen en prenant
le billet de la main de Lake. Considère-moi comme engagé.
Avery lui fit un grand sourire.
— Merci.
Tensen se concentra sur Lake.
— J’ai soif… ça te dérange de me prendre une boisson dans
l’un des distributeurs du hall ?
— Bien sûr, accepta Lake en contournant le lit.
Tensen lui rendit le billet.
— Tout sauf du sans sucre. J’ai besoin de peps. Et si tu veux
quelque chose… une boisson ou un snack, prends-le.
— Mais c’est votre acompte.
— Je l’ai encaissé. Maintenant, je le dépense, plaisanta
Tensen avec un clin d’œil. Garde la monnaie.
Lake lui fit un sourire.
— Merci.
Il fourra le billet dans la poche de son sweat à capuche
avant de sortir de la pièce.
Tensen se tourna vers le lit.
— Maintenant que nous sommes seuls, je dois te rappeler
qu’il y a encore un procès à venir. Nous aimerions étirer ta
guérison aussi longtemps que possible… pour attendre et
voir à quoi ressemble cette déclaration des droits des
omegas. Ça pourrait renforcer notre dossier.
Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, comme pour
s’assurer qu’ils étaient toujours seuls.
— Techniquement, tu as enfreint ces lois avant qu’elles ne
soient modifiées et le Tribunal peut encore faire de toi un
exemple. Le gouvernement provincial est contraint à des
changements auxquels beaucoup n’étaient pas prêts. Il
pourrait y avoir un retour de bâton à cause de ça… et tu
pourrais être la victime de ce retour de bâton.
Avery hocha la tête, digérant ce que Tensen disait.
— Je ne dis pas ça pour t’effrayer ou détruire tout espoir. Je
veux simplement que tu sois mentalement préparé à ce qui
va suivre et que tu connaisses les chemins potentiels que tu
pourrais rencontrer. J’ai éloigné Lake, car je ne veux pas
qu’il s’inquiète inutilement pour toi. Nous ne savons pas ce
qui va se passer ensuite.
— J’apprécie. Il se sent toujours un peu coupable et pense
que tout ça est de sa faute. J’ai essayé de le convaincre du
contraire, mais je le vois dans ses yeux.
Tensen fit un sourire en coin.
— C’est un enfant intelligent, il s’inquiète pour son frère. Il
ira bien, une fois que tout ça sera terminé. Donne-lui juste
du temps.
Avery soupira.
— J’apprécie aussi que vous n’enjoliviez pas les choses. J’ai
besoin de connaître la vérité, pas d’avoir la tête remplie de
mensonges. Je suis sûr qu’un autre avocat m’aurait traité
comme si j’étais moins capable de comprendre.
La porte de l’hôpital s’ouvrit, mais au lieu de Lake, ce fut
Wilder. Son regard croisa celui d’Avery, et un sourire
chaleureux étira ses lèvres. Le rythme cardiaque d’Avery
s’accéléra, et un sourire apparut sur ses lèvres.
Wilder étudia Tensen en fronçant les sourcils.
— Quelque chose que je dois savoir ?
— Je prépare juste notre patient à ce qui va suivre, déclara
Tensen en fermant son dossier et en le rangeant dans sa
sacoche. Je vais vous laisser passer un peu de temps seuls
tous les deux. Vous avez attendu longtemps pour l’avoir.
— J’aimerais avoir des nouvelles avant de partir, dit Wilder à
l’avocat avant de montrer une canette dans une main. Lake
a dit que c’était pour toi.
— Merci, dit Tensen en acceptant sa boisson.
— Tensen est occupé. Je peux tout te raconter, proposa
Avery.
Après.
Après que Wilder se sera glissé dans le lit à côté de lui et
l’aura serré contre lui.
Il était affamé de l’attention de cet homme.
Tensen les regarda tous les deux avant de se lever.
— Si vous avez encore des questions plus tard, appelez-moi,
conclut-il avec une tape sur l’épaule de Wilder. Prends soin
de ton omega maintenant.
Wilder soutint le regard d’Avery, la chaleur brûlant dans ses
yeux.
Ils furent rapidement laissés seuls.
Les mains de Wilder agrippèrent l’extrémité du cadre du lit.
— J’ai renvoyé Lake chez lui, au fait. Mon chauffeur était en
bas. Désolé si c’est un peu égoïste, mais je voulais passer
un peu de temps seul avec mon omega.
— Lake et moi avons eu une conversation agréable pendant
qu’il était ici. Je pense que je suis prêt pour que tu sois
égoïste maintenant.
Plus que prêt.
Pourtant, Wilder resta suspendu au bout de son lit, le regard
fixe.
Empli de désir.
Le souffle d’Avery s’accéléra, sa poitrine se serra
d’impatience. Toutes les années de désir interdit s’étaient
transformées en mois d’enfermement qui les avaient
séparés. Ils étaient enfin libres… peut-être seulement pour
un court moment… mais ils étaient libres.
Libre de s’accrocher l’un à l’autre.
Libre de s’aimer l’un l’autre.
Pourquoi ne veut-il pas bouger ?
— Je veux monter dans ce lit avec toi, mais j’ai peur de te
faire du mal, marmonna Wilder.
— Tu ne le feras pas. Et si c’est le cas, je te dirai d’arrêter,
promit Avery. Viens ici. S’il te plaît.
Wilder fut à ses côtés en un instant. Son alpha se glissa
délicatement à côté de lui, lui offrant la chaleur et le confort
dont il avait besoin. Il se blottit dans son étreinte.
— Tu vas bien ?
Avery hocha la tête, son visage à quelques centimètres de
celui de Wilder.
— Oui. Maintenant, embrasse-moi. Comme si ta vie en
dépendait.
Wilder gloussa avant d’enfouir une main dans les cheveux
d’Avery. Il rapprocha son visage, la chaleur de son souffle
l’envahit quelques secondes avant que l’alpha ne réclame
ses lèvres dans un baiser si féroce qu’il lui coupa le souffle.
Frissonnant de partout, Avery soupira contre les lèvres de
Wilder, goûtant la bouche mielleuse de son homme et se
fondant contre son corps.
Quand ils se séparèrent, Avery croisa son regard, un
soupçon de sourire sur ses lèvres.
— J’en avais envie depuis si longtemps.
— Oh ?
— Je me souviens à peine de ceux de ma chaleur. Le dernier
baiser cohérent est celui de ma remise de diplôme. Il y a
des mois et des mois. J’ai l’impression que ça fait des
années.
Wilder plaça son pouce sous le menton d’Avery et le releva.
— Alors je ferais mieux de te le rappeler.
— Oui, s’il te plaît…
Le baiser suivant court-circuita son cerveau… et celui qui
suivit le fit gémir de besoin. Avery ne sut pas combien de
temps ils restèrent là, à se câliner, à s’embrasser et à
partager la simple intimité qui leur avait été refusée
pendant si longtemps. Avery devint trop excité et se
rapprocha de lui, mais une douleur le transperça. Il laissa
échapper un cri, et Wilder se figea.
— On devrait ralentir les choses, suggéra Wilder. Tu dois
guérir pour qu’on puisse en profiter au plus vite.
Avery gloussa malgré la douleur. Elle s’atténua rapidement
après qu’il s’était légèrement réajusté.
Wilder cala la tête d’Avery sous son menton et s’adossa au
lit.
— Je peux te tenir pendant un moment ?
— Pourquoi pas pour toujours ? murmura Avery, inhalant le
parfum chaud de son alpha.
— L’éternité me convient.
Ils restèrent dans un silence complice pendant quelques
minutes.
— Hé, Wilder ?
— Oui, bébé ?
— Tu n’avais pas une barbe tout à l’heure ? Je n’étais pas
tout à fait cohérent, mais je crois me souvenir d’une barbe.
— Oui, en effet… mais je l’ai rasée avant ma réunion du
conseil.
— Celle où tu as presque perdu ton travail, ajouta Avery.
— Mais je ne l’ai pas perdu. Si tu veux que j’en fasse
pousser une, je le ferai. Juste pour toi.
— Tu étais sexy avec une barbe.
— Elle était un peu ébouriffée… c’est pourquoi je me suis
rasé. Tu veux dire que je ne suis pas sexy sans barbe ?
— Noooon, répondit Avery. Plus sexy avec une barbe. C’est
mieux ?
— Oui, merci. Mon ego ne supporterait pas que tu ne me
trouves pas attirant.
Avery releva le visage.
— Tu sais bien que si.
— Ça ne fait pas de mal de l’entendre.
— OK… eh bien, Wilder Jaymes, je te trouve très, très sexy.
Tellement sexy. Je suis immensément attiré par toi et, s’il n’y
avait pas un million de points de suture dans mes tripes, je
te sauterais dessus en ce moment même.
Wilder gloussa.
— Eh bien, que ce soit clair… Je pense que tu es la personne
la plus séduisante sur laquelle j’aie jamais posé les yeux. Et
si tu n’avais pas un million de points de suture dans le
ventre, je te laisserais me sauter dessus.
Avery rit, mais peu après, il agrippa son abdomen.
— Ne me fais pas rire.
— Désolé, murmura Wilder. La comédie n’est pas mon fort,
alors ne t’inquiète pas.
Avery cala sa tête sous le menton de Wilder et se pencha.
— Je t’aime, Wilder.
Wilder devint silencieux.
Avery s’inquiéta quand Wilder ne répondit pas. Il leva les
yeux et le vit sourire comme un fou.
— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?
— Rien. C’est juste que c’est la première fois que tu me le
dis.
— Non. Je… je… je l’ai dit au tribunal.
— Non, tu as répondu « moi aussi ».
— Je l’ai déjà dit, assura Avery. Tu n’as pas dû prêter
attention.
— Oh, je prête attention à tout ce qui sort de ces belles
lèvres. Je me serais souvenu avoir entendu ces mots, en
particulier.
Avery le fixa, mais n’ajouta rien.
— Je l’ai senti, cependant, murmura Wilder en faisant glisser
sa paume le long du bras d’Avery. Que tu tenais à moi.
— Je sais, soupira Avery. Je suppose que je n’ai pas fait un
excellent travail pour te faire savoir ce que je ressentais.
— Ce n’est rien, affirma Wilder, la voix proche du murmure.
Tu as eu beaucoup de choses en tête ces derniers jours.
Avery fronça les sourcils. Il se sentait mal d’imaginer Wilder
attendant d’entendre ces mots. Son alpha ne les avait pas
seulement prononcés… il les avait prouvés en action. Il avait
du retard à rattraper.
— Wilder, je t’aime.
— Et je t’aime aussi, dit Wilder avant d’embrasser le côté de
sa tête.
Il enlaça ses doigts à ceux d’Avery et les serra fort.
Avery se détendit contre le torse de Wilder.
— Alors quand vas-tu cracher le morceau sur la réunion du
conseil d’administration ?
Wilder éclata de rire avant de raconter l’histoire complète.
W ilder observa le technicien faire entrer l’équipement à
ultrasons dans la chambre d’hôpital, ses nerfs prenant le
dessus. Forçant un sourire sur son visage après avoir vu
l’inquiétude de son omega, il lui saisit la main et la serra de
façon rassurante. Il envoya une prière silencieuse, espérant
que tout allait bien. Ils avaient déjà vécu trop de douleur.
— Bonjour, les salua le technicien. Je suis venu jeter un coup
d’œil à ce bébé.
Avery serra sa main plus fort.
— Ça me paraît bien.
Le technicien brancha la machine et cliqua sur quelques
boutons en préparation. Il s’approcha du lit et retira les
couvertures et les draps d’Avery. Quand il aperçut les
bandages sous la blouse d’hôpital d’Avery, un léger
froncement de sourcils apparut sur son visage jovial. Quand
il souleva les bandages, Wilder remarqua l’inquiétude
traverser le visage du technicien.
L’homme leva les yeux, adressant un petit sourire à Avery.
— On dirait que je vais devoir être prudent. Je vais faire de
mon mieux pour ne pas vous faire souffrir.
— Merci, chuchota Avery.
Le technicien pressa une gelée claire sur l’abdomen d’Avery
et récupéra ensuite une sorte de capteur. Il l’appuya sur le
ventre d’Avery.
— Respirez lentement et régulièrement pour moi. Je vais
peut-être devoir appuyer un peu plus fort de temps en
temps pour le trouver. Si ça devient trop, dites-le-moi, OK ?
Ne jouez pas au dur… on pourra toujours réessayer plus
tard.
— J’ai besoin de savoir que le bébé va bien, murmura Avery.
— Je sais, assura le technicien en souriant. Nous ferons de
notre mieux pour le découvrir.
— Ta santé passe avant tout, intervint Wilder, forçant Avery
à se concentrer sur lui. Tu passes en premier.
Avery lui offrit un pâle sourire avant de se concentrer sur
chaque mouvement du technicien.
Celui-ci passa le capteur sur tout le ventre d’Avery,
s’arrêtant ici et là. Wilder fixa le petit écran de l’équipement
en jetant un coup d’œil au visage du technicien pour voir s’il
réagissait. L’homme ne laissait rien paraître… jusqu’à ce
qu’un froncement de sourcils apparaisse sur son visage.
— Je vais devoir appuyer un peu plus fort ici.
La main d’Avery se resserra sur celle de Wilder.
— Si c’est trop douloureux, arrête-le, répéta Wilder, notant
la tension sur le visage d’Avery.
Avery croisa son regard un instant avant de se retourner
vers l’écran.
Les minutes s’étirèrent.
Le technicien chercha.
Wilder retint son souffle, voulant que l’homme trouve
quelque chose.
N’importe quoi.
Soudain, une forte impulsion retentit sur la machine et un
sourire illumina le visage du technicien.
— Le voilà. Le petit malin essayait de se cacher !
Wilder relâcha son souffle, la joie le remplissant. Il observa
l’écran, apercevant le minuscule squelette. Un battement se
produisit à mi-chemin, le cœur battant.
— C’est un beau et fort battement de cœur, annonça le
technicien.
Wilder se tourna vers Avery, qui regardait l’écran en
souriant de toutes ses forces. Les jambes du bébé
donnèrent soudain un féroce coup de pied, suscitant un cri
de joie de la part de son omega.
Les photos furent prises à partir de l’écran. Des mesures
furent prises. Quelques-unes des photos furent imprimées et
leur furent remises à la fin.
— Voilà, les papas.
Wilder récupéra l’un des clichés et sourit au petit alien qui
lui était présenté.
— Il va bien ? Vous n’avez rien vu d’anormal ? demanda
Avery.
Le technicien ramassa une serviette et essuya le reste du
gel sur le ventre d’Avery.
— Je n’ai pas vu de raison de s’inquiéter. Vous avez un bébé
fort. Vous avez senti les coups de pied, c’est un battant !
Avery sourit, tenant la main de Wilder dans une main et la
photo dans l’autre.
Wilder se pencha plus près, donnant un baiser à son omega.
— Il va s’en sortir.
Le sourire d’Avery en retour fut éblouissant.
Et Wilder put à nouveau respirer.
Après quelques jours à l’hôpital, Avery fut confié à Wilder. Il
avait passé des heures à s’assurer que sa maison était
impeccable avant d’arriver à l’hôpital pour récupérer son
omega. Le trajet en voiture fut calme – Wilder avait choisi
d’utiliser son chauffeur plutôt que de forcer Avery à monter
dans sa voiture de sport basse. Il aurait préféré être seul,
bien que le séparateur leur procure une certaine discrétion.
Wilder n’arrêta pas de jeter des coups d’œil furtifs à Avery
durant le trajet. Il se fit prendre plusieurs fois, et Avery lui
offrit un sourire chaleureux.
— Qu’est-ce qui te tracasse ? finit par demander Wilder.
— Trop de choses, répondit Avery, la voix basse. Imaginer
que tout ce que je fais à partir de maintenant jusqu’au
Tribunal pourrait être la dernière fois avant un long moment.
Wilder grimaça. Il pourrait tuer Tensen pour avoir mis ces
pensées dans la tête d’Avery.
— J’ai besoin que tu penses positivement.
— Je dois être réaliste. Espérer qu’ils puissent me libérer
pour ensuite être forcé de retourner dans cette prison…
Avery prit une profonde inspiration avant de la relâcher.
— Ce serait plus difficile à affronter.
Pour toi et moi.
— Je crois fermement qu’il faut glorifier son propre destin.
Imagine-le, et tu pourras le vivre.
— C’est génial dans le monde des affaires. Travailler dur et
gravir les échelons. Mais ici ? Dans ma situation ? J’ai peu de
contrôle sur ce que les juges décideront.
Wilder secoua la tête.
— Je ne veux pas penser à ça pour l’instant. En ce moment,
tu es libre, tu es ici et tu es avec moi. Nous devons nous
concentrer sur ta rééducation et ta thérapie physique.
— L’ignorer ne le fera pas disparaître.
— Non… mais se concentrer sur une semaine ou un mois à
venir nous fait perdre de vue le jour présent. Je veux
simplement passer du temps avec toi. Je veux récupérer ce
qui nous a été volé.
Avery se pencha et posa sa tête sur l’épaule de Wilder.
Celui-ci leva son bras et attira doucement son omega dans
le creux de sa gorge.
— Peut-on mettre ça de côté un petit moment ?
— Oui, répondit Avery, avant que Wilder ne capture ses
lèvres dans un baiser.
Q uelques semaines plus tard , Avery essuya la sueur de son
front, fixant son sergent instructeur de kinésithérapeute.
— Tu peux me regarder tant que tu veux, Avery. Ça ne veut
pas dire que tu peux abandonner, se moqua Hector.
— Je… ne… renonce pas… haleta Avery pendant les
quelques mouvements suivants.
Hector gloussa.
— Encore un et c’est fini.
Avery termina le dernier exercice avant de s’allonger sur le
sol en bois dur, le souffle coupé.
— Je pensais que c’était supposé être une thérapie. Pas de
la torture.
— Des pleurnicheries…
Hector secoua la tête, se penchant pour ramasser les
bandes d’étirement qu’Avery venait de finir d’utiliser.
— J’ai entendu dire que tu étais un dur à cuire, du genre à
changer le monde. Où est cet homme ?
— Mourant ici sur le sol, geignit Avery en consultant
l’horloge au-dessus de la cheminée. On a fini, fini ?
— On a fini, fini, approuva Hector en jetant les bandes dans
son sac. Une semaine de plus, et on en aura fini avec la
kiné. Je n’ai plus le droit de te torturer que quelques fois.
— Pauvre petite chose, gloussa Avery en se redressant en
position assise et en le regardant. J’ai un rendez-vous avec
mon médecin plus tard dans la journée. Tu penses qu’il
pourrait me libérer pour le service actif, Sergent ?
Hector éclata de rire avec un sourire éclatant.
— Je pense que tu es prêt, soldat.
Hector souleva son sac et le jeta sur un biceps musclé.
— On se voit vendredi.
— À vendredi, le salua Avery.
Hector lui fit un signe de la main et partit. Une fois qu’il eut
profité d’un peu de répit, Avery se leva et traversa l’espace
pour aller chercher une bouteille d’eau dans la cuisine.
Après avoir vérifié l’heure une fois de plus, il se dirigea vers
la salle de bain pour prendre une douche et se préparer
pour son rendez-vous.
Son esprit dériva pendant qu’il se douchait, se sentant
étrangement seul. Ce n’était pas la première fois, mais il
était rare qu’il soit seul depuis sa sortie de prison. Entre
Wilder qui le surveillait, son oncle, ses cousins et ses frères
qui lui rendaient visite, sa thérapie physique, Tensen et
Rohan qui venaient le voir, il avait eu peu de moments à lui.
Baissant une main pour se laver le ventre, il réalisa qu’il ne
faudrait pas attendre longtemps avant qu’il ne soit presque
plus jamais seul. Un sourire naquit sur ses lèvres alors qu’il
lavait la bosse à peine présente. Cela avait été un énorme
retour de balancier : passer du refus d’être traité comme un
utérus sur pattes à la construction d’une vie avec un
homme dont il était tombé amoureux. Un homme qui ne
l’empêcherait pas d’être tout ce qu’il pourrait être.
C’était tout ce dont il avait rêvé quand il était plus jeune et
que les visions d’une future relation lui emplissaient la tête.
L’école omega les préparait à s’occuper de la maison, à
cuisiner, à nettoyer, à gérer les finances du foyer, à coudre
et à devenir l’omega discret que l’on attendait d’eux. Un
omega qui se soumettait à son alpha pour être engrossé et
rempli de bébés. En grandissant, il avait réalisé qu’il voulait
plus, et ces visions lui avaient semblé être des entraves.
Il sortit de la douche et attrapa sa serviette. Après s’être
séché, il examina les cicatrices laissées sur son abdomen,
rappel constant d’une quasi-tragédie, dont il espérait qu’elle
aurait une fin heureuse. Tensen avait fait ce qu’il avait dit et
trouvé un autre avocat pour aider Vero dans la bataille
judiciaire, mais l’omega se battait contre son représentant.
Avery craignait qu’il ne soit trop malade pour prendre une
décision avisée.
Avery en avait discuté avec son oncle, espérant que l’ORM
s’impliquerait et peut-être concentrerait une partie de son
attention pour obtenir à Vero l’aide mentale dont il avait
désespérément besoin.
Se tournant sur le côté, il sourit, remarquant que la bosse
était plus développée qu’il ne l’avait réalisé. Il fit courir une
main le long de son ventre, sentant ses cicatrices rugueuses
contre sa paume.
— Nous avons traversé des moments difficiles jusqu’à
présent, mais nous pourrions avoir d’autres défis à relever,
toi et moi. J’ai besoin que tu sois fort, murmura Avery en
parlant au bébé tout en caressant la bosse. J’ai besoin d’être
fort, aussi. Pour toi.
Avery leva les yeux et sursauta. Wilder était appuyé contre
l’encadrement de la porte de la salle de bain, un doux
sourire sur les lèvres.
— Tu m’as fait peur !
— Ce n’était pas mon intention.
Avery passa la serviette dans son dos pour se sécher
davantage.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Tu as une visite chez le médecin, non ?
— C’est juste un suivi. Tu n’avais pas besoin de venir.
Wilder se rapprocha, l’attirant dans ses bras.
— Je veux m’assurer que tout va bien.
— Tu as manqué beaucoup de temps au travail. Avec ton
nouveau gros client, tu dois y consacrer de l’attention.
Wilder se pencha et lui vola un baiser.
— Tu… passeras toujours en premier. Toujours.
Avery essaya de ne pas sourire. C’était égoïste de sa part de
se délecter de l’attention de Wilder alors qu’il avait déjà pris
plus que sa part, mais il mentirait en disant qu’il détestait
ça.
Wilder passa une main douce sur son ventre.
— Ça commence à se voir.
— Seulement un peu. Mes vêtements vont le cacher.
— J’ai hâte que tu deviennes rond, lui chuchota Wilder à
l’oreille.
Un frisson de désir parcourut l’échine d’Avery. Il n’en fallait
pas plus pour qu’il ait envie de son alpha… mais le médecin
ne l’avait pas encore autorisé à avoir une activité régulière.
— Plus vite je vais chez le docteur, plus vite j’aurai de
bonnes nouvelles.
Wilder fit courir ses lèvres le long de la courbe du cou
d’Avery. Quand il parla, sa voix fut profonde et pleine de
luxure.
— Quelle est cette bonne nouvelle ?
— Tu sais ce dont je parle.
— Non. Tu dois me le dire, chuchota Wilder contre son
oreille.
Les yeux d’Avery se fermèrent, alors que son alpha
l’embrassait là… et plus bas… et encore plus bas…
— Il me libérera pour faire ce que je veux.
Wilder mordit le lobe de l’oreille d’Avery.
— Et qu’est-ce que tu veux faire ?
Avery couina.
— Je veux grimper sur toi comme sur un arbre.
Wilder gloussa.
— Oh ? Et puis quoi ?
— Et… nous pourrons… être ensemble.
— Être ensemble ?
Avery sourit.
— On pourra baiser ! Voilà, je l’ai dit. Tu es content ?
— Cette vilaine, vilaine bouche… c’est tellement sexy. Je
veux en entendre plus.
Il déposa plus de baisers, empêchant Avery de penser
clairement.
Il voulait simplement se fondre dans les bras de Wilder et
oublier le rendez-vous.
— Je veux te chevaucher… et m’empaler à nouveau sur ta
grosse queue.
— Mmm-hmmm… Ça fait trop longtemps, approuva Wilder
entre deux baisers derrière l’oreille d’Avery.
Avery devint liquide dans son étreinte.
— Je veux que tu me cloues au matelas… et… et… que tu
me pénètres profondément.
Wilder le hissa sur le comptoir de la salle de bain, se calant
entre ses jambes. Avery put sentir l’empreinte épaisse du
sexe dur de son alpha, qui criait son besoin. Du fluide
dégoulinait de son anus, son corps était plus que prêt à
recevoir cette verge.
— J’ai envie de toi, grogna Wilder en prenant sa tête à deux
mains.
Avery soupira.
— Nous n’avons que peu de temps… mais nous pouvons
être rapides. Ou on peut finir ça dans la voiture en chemin ?
Wilder gronda et recula d’un demi-pas.
— Je suis désolé… j’ai dépassé les bornes. Pas avant que le
médecin ne t’autorise à avoir une activité régulière.
Avery gémit en signe de désapprobation.
— Allez… Je vais être déclaré prêt !
— Oui, tu l’es clairement, nota Wilder.
— Et toi, tu ne l’es pas ?
— Je… n’ai pas été blessé, précisa Wilder avant que son
visage ne s’assombrisse.
Il se rapprocha, caressant le ventre d’Avery.
— Il y a quelque chose dont nous n’avons pas parlé.
Avery scruta l’expression sombre de Wilder, l’appréhension
envahissant ses pensées.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Quand tu étais à l’hôpital, tu semblais inquiet pour le
bébé. Je suppose que j’ai laissé ça répondre aux questions
que je me posais au lieu de t’interroger directement.
Demander aurait été plus difficile… et les réponses
n’auraient peut-être pas été celles que je voulais entendre.
— Je ne comprends pas ?
Wilder croisa son regard.
— Tu voulais une carrière. Avec les nouvelles lois qu’ils
proposent au Congrès, tu pourrais avoir la chance de faire
ce que tu souhaitais une fois libre.
— Et ?
— Comment un alpha et un bébé s’intègrent-ils dans ces
plans ? Tu ne voulais pas de cette vie… et, pour être
honnête, je ne la voulais pas non plus.
Avery tendit la main vers les épaules de Wilder et le
rapprocha.
— Je veux toujours faire carrière, si j’en suis capable. Si je
suis libre de le faire, affirma-t-il en souriant. Nous allons
faire en sorte que ça marche.
— Parce que tu le dois… ou parce que tu le veux ?
— Parce que je le veux. De tout mon cœur.
Un soupçon de sourire se dessina sur les lèvres de Wilder.
— Ce ne sont pas des paroles en l’air, hein ?
— Laisse-moi te demander… Tu viens de dire que tu ne
pensais pas le vouloir non plus. Maintenant, tu le veux ?
Parce que tu te sens obligé d’avoir une relation avec moi ?
— Non !
Il posa son front contre celui d’Avery.
— J’ai toujours imaginé qu’avoir un omega serait un
inconvénient. Que je devrais tout changer et faire de la
place. J’avais tort.
Avery tira sa tête en arrière pour pouvoir voir son visage.
— J’avais tellement tort. Je veux dire, tout a changé, mais…
Tu es mon univers maintenant. Ma raison de me lever le
matin et la dernière chose à laquelle je pense quand je
ferme les yeux. Je suis obsédé… presque chaque minute de
la journée, tu me viens à l’esprit, et je souris, je veux tendre
la main et te toucher. Entendre ta voix. Savoir que tu es en
sécurité et heureux.
Wilder inclina la tête.
— Toutes les autres choses viennent en second lieu.
Submergé par l’émotion, Avery fut à court de mots. Son
cœur prit le dessus sur son esprit.
Le sourire de Wilder faiblit.
— Tu… ne ressens pas la même chose.
Avery attrapa les mains de Wilder et attira son alpha contre
lui.
— Bien sûr que si.
Il captura les lèvres de Wilder et l’embrassa avec toute
l’émotion que ses mots ne pourraient jamais égaler.
Lorsqu’ils se séparèrent, à bout de souffle, il sourit,
savourant l’expression ivre de désir sur le visage de Wilder,
espérant qu’il arborait la même.
— Je ne sais pas si j’ai le pouvoir de mettre des mots sur ce
que j’ai déversé dans ce baiser.
— J’ai besoin de savoir… qu’attends-tu vraiment de nous ?
murmura Wilder.
Des larmes lui piquèrent les yeux.
— Je veux… Je veux tout ça. Je veux la carrière et les
libertés… mais je te veux aussi, toi et ce bébé, avec un désir
plus fort que tout ce que j’ai connu auparavant. Moi aussi, je
ne peux imaginer ma vie sans toi, pas maintenant, pas
après tout ce que nous avons traversé pour en arriver là.
Le chagrin le frappa.
— Mais nous pourrions être bientôt séparés.
— Non… pas maintenant, dit Wilder avant de l’embrasser
pour le faire taire.
Leurs lèvres se séparèrent, et Avery se coula dans l’étreinte
ferme de son alpha, s’accrochant simplement et espérant
qu’ils puissent rester comme ça pour toujours.
— Tu dois t’habiller, chuchota Wilder avant de s’éloigner et
d’offrir une main pour aider Avery à descendre du comptoir.
— Comment oses-tu me laisser comme ça ? gémit Avery
avant de prendre la main de son alpha.
Wilder lui donna une tape sur le cul en passant.
— Bientôt, tu seras de nouveau dans mes bras, chéri. Mais
le médecin d’abord.
— Bien, marmonna Avery avant de se diriger vers la
chambre pour s’habiller.
26
P lus tard ce jour-là, Wilder était accroché au côté d’Avery
pendant que le docteur vérifiait les blessures de son
omega.
— Vous avez très bien guéri, annonça le nouveau médecin
d’Avery, le Dr Mountbatten. Mieux que ce que j’attendais.
Il offrit une main et aida Avery à s’asseoir.
— Pas de douleur quand vous bougez ou vous étirez ?
— Un peu de raideur, mais pas de douleur, répondit Avery.
— La thérapie physique se passe bien ?
— Oui… bien que je suppose qu’il essaie de m’épuiser. Je
n’ai jamais travaillé certains de ces muscles avant. Je
n’avais même pas réalisé que je les avais.
Le Dr Mountbatten gloussa.
— Il essaie simplement de renforcer les muscles les moins
sollicités, afin qu’ils puissent partager un peu plus la charge,
ce qui est bon pour le bébé à venir. Vous l’apprécierez
probablement davantage après l’accouchement, lorsque
vous vous en sortirez comme un champion. Enfin, si vous
continuez les exercices après son départ.
Le médecin s’assit et entra quelques données dans son
ordinateur portable.
— Vous avez un nouvel obstétricien, c’est ça ?
— Oui. J’ai mon premier rendez-vous plus tard dans la
semaine.
Le Dr Mountbatten croisa une longue jambe sur l’autre et se
concentra sur Avery.
— Donc le corps est bon, et on en prend soin. Qu’en est-il de
l’esprit ?
Avery fronça les sourcils.
— C’est-à-dire ?
Le docteur s’esclaffa.
— Avery… vous avez été attaqué. Pas de cauchemars ? Pas
de crises de panique ?
Wilder se pencha en avant. Il n’avait remarqué aucun
comportement sortant de l’ordinaire, mais n’avait pas non
plus pensé à demander. Il aurait dû. Il n’avait pu se
concentrer que sur le fait d’avoir son omega en sécurité et
sous sa protection.
Avery secoua la tête.
— Honnêtement, je soupçonnais que Vero souffrait et je me
suis inquiété de sa santé mentale dès le premier jour. J’ai
été capable de séparer mes sentiments de l’acte et de le
voir pour ce qu’il était. Un omega abusé et poussé à bout. Il
est autant une victime que moi.
Il entrelaça ses doigts à ceux de Wilder. Celui-ci étudia
l’expression d’Avery, contemplant la véracité de ces
affirmations. Avery lui sourit et se tourna vers le docteur.
— De plus, je suis sûr que le fait d’être avec mon alpha m’a
apporté un confort et une sécurité que je n’avais pas là-bas.
Pas de cauchemars. Pas de crises de panique. Si ça change,
je demanderai de l’aide.
— Promis ? demanda Wilder.
Avery rencontra son regard.
— Promis.
— Je suis content que vous vous en sortiez si bien, mais si
jamais ça change, je vais vous donner le numéro d’un
collègue qui, je pense, pourrait vous apporter l’aide dont
vous aurez besoin. Juste au cas où, d’accord ?
Avery hocha la tête.
Le docteur sourit.
— Des questions pour moi ?
— Est-ce que je peux reprendre une activité régulière ?
— Oui.
— Ce qui veut dire ? interrogea Avery, son visage devenant
rouge.
— Que vous et votre alpha êtes libres de profiter de
moments privés ensemble autant que vous le souhaitez.
Allez-y doucement pour le bébé. Si quelque chose vous
semble inconfortable, arrêtez-vous et essayez une autre
position ou un autre acte, d’accord ? Et c’est valable pour
vos blessures, aussi. Ne le faites pas si ça fait mal. Même si
vous aimez ce genre de choses… faites preuve de bon sens
et ne mettez pas votre guérison ou le bébé en danger.
Avery baissa les yeux, le visage rouge d’embarras.
— À moins que vous n’ayez d’autres questions, je pense que
nous en avons terminé, annonça le Dr Mountbatten. Et vous,
Wilder ?
— Ses blessures auront-elles un impact sur la croissance du
bébé ? Ou la croissance du bébé aura-t-elle un impact sur sa
guérison ?
— Non, aux deux… s’il était plus avancé dans la grossesse,
peut-être, mais elle est à peine visible. Il se porte bien et,
comme son abdomen gonfle lentement, il devrait être
suffisamment guéri et en bonne forme pour cela. Le bébé ne
sera pas affecté du tout.
— C’est bon à entendre, murmura Wilder en serrant la main
d’Avery.
— Autre chose ?
Avery jeta un coup d’œil à Wilder avant de secouer la tête.
— Non, Doc, c’est bon pour l’instant.
— Merveilleux. Si vous avez des questions, vous pouvez
appeler le bureau ou consulter votre obstétricien plus tard
dans la semaine. Je n’aurai pas besoin de vous voir avant
six mois, à moins que quelque chose ne survienne. Vous
pouvez passer à la caisse et prendre le prochain rendez-
vous avant de partir.
Le Dr Mountbatten se leva.
— À bientôt. Prenez soin de vous.
— Au revoir, murmura Avery.
La porte se referma derrière le docteur, et ils restèrent
seuls. Wilder regarda la tenue qui couvrait la partie
supérieure d’Avery et leva une main pour la faire descendre
et l’enlever.
— Alors…
— Nous pouvons faire ce que nous voulons à partir de
maintenant.
Wilder sourit.
— Tu veux manger un morceau avant de rentrer à la
maison ?
— Tu dois retourner au travail ?
— Non. J’ai pris le reste de la journée, déclara Wilder.
Avery sauta de la table d’auscultation.
— Alors ramène-moi à la maison, alpha.
Wilder sourit.
— Pas de nourriture ?
Avery s’installa à califourchon sur ses genoux.
— La seule chose dont j’ai faim, c’est de toi.
Il grogna avant de se pencher plus près pour embrasser son
omega.
— J’aime votre façon de penser, Monsieur.
Avery sourit, un sourire radieux qu’il n’avait pas vu depuis
longtemps.
— Ou...
— Ou rien ! Ramène-moi à la maison !
Wilder éclata de rire.
— Laisse-moi finir.
Avery leva les yeux au ciel.
— Oui, vas-y. Et dépêche-toi.
— Ou… on pourrait aller au palais de justice et célébrer une
cérémonie d’accouplement avant ?
Avery se pencha légèrement en arrière, scrutant son visage.
— Je veux dire… on a déjà le bébé. La cérémonie passe
généralement en premier.
— Ou nous pourrions nous rebeller contre la société et avoir
ce bébé sans, mentionna Avery.
— Quoi ? Pas de cérémonie d’accouplement ? s’exclama
Wilder, figé.
— On a pratiquement eu une cérémonie d’accouplement
pendant mes chaleurs. C’est déjà bien.
— Ce n’est pas officiel. Ce n’est pas enregistré auprès du
gouvernement.
Avery recula.
— Avons-nous vraiment besoin de tout ça ? On est
ensemble. Nous allons avoir un bébé, de toute façon.
Wilder resta immobile, stupéfait. Il voulait la permanence
d’une cérémonie. Pour être considérés par tous comme des
compagnons.
— Si c’est si important pour toi…
Wilder se ressaisit.
— Non. Si ce n’est pas quelque chose que tu souhaites, on
ne le fera pas.
Avery captura son visage, forçant son attention sur lui.
— Si ça signifie autant pour toi, alors oui.
— Je sais ce que tu penses du système et de son traitement
des omegas. Je ne te forcerai pas à faire quelque chose
contre tes convictions.
— Le gouvernement n’a jamais donné assez de liberté aux
omegas, alors ma réaction instinctive a été de dire non. Je
regrette de ne pas avoir gardé ma bouche fermée.
— Ne t’inquiète pas pour ça, murmura Wilder. On va
t’habiller et te ramener à la maison.
Avery ne bougea pas.
— Tu as tout sacrifié pour moi. Ta carrière, ta réputation et
ton statut dans cette communauté. Pour moi. Tu as donné et
encore donné, et je n’ai pas été capable de t’offrir beaucoup
en retour. Le gouvernement s’oriente vers plus de droits…
et toi, mon alpha, tu me traites comme un égal, pas comme
un bien. Je suis un omega très chanceux, et je le réalise. Je
n’aimerais rien de plus que d’avoir une cérémonie
d’accouplement avec toi.
Wilder ancra son regard dans le sien, cherchant la vérité
dans ses paroles.
— Mais pas au palais de justice, vraiment. Ce n’est pas
exactement un endroit que j’apprécie en ce moment.
— Où aimerais-tu le faire ?
— Peut-être que Rohan et Gray seraient disposés à nous
prêter leur jardin ? Peut-être que Tensen pourrait s’en
occuper et que nous pourrions être entourés de ceux que
nous aimons… et peut-être profiter d’un repas de
célébration avec eux après.
— Ça ressemble beaucoup à un mariage beta.
— J’adore ce concept. Pourquoi ne pourrions-nous pas avoir
notre propre célébration, pas une cérémonie civile au palais
de justice, suivie directement du lit pour consommer le
contrat ? Je veux être entouré d’amour, pas prendre part à
une froide transaction commerciale.
Comme les betas ne s’accouplaient pas pour la vie, ceux qui
voulaient partager leur avenir s’épousaient lors d’une
cérémonie somptueuse. Wilder avait assisté à quelques
cérémonies au fil des ans, principalement des contacts
professionnels, dans un intérêt commercial. Il n’avait pas
compris la nécessité d’une telle cérémonie, mais si c’était
ce que son omega souhaitait et que cela solidifiait leur lien,
ainsi soit-il.
Wilder passa une main dans les cheveux de la nuque
d’Avery, berçant la tête de son omega.
— Toi, mon amour, tu peux avoir tout ce que tu veux tant
que tu es à moi. Comme je suis entièrement et
complètement à toi.
— Je t’aime, murmura Avery. Je ne pense pas avoir exprimé
la chance que j’ai de t’avoir dans ma vie.
— Je… t’aime, mon omega.
Wilder se pencha et captura ses lèvres.
Leur doux baiser s’échauffa rapidement.
La porte de leur chambre s’ouvrit et une infirmière entra.
— Oh mon Dieu, je pensais que vous étiez déjà partis. Je
suis vraiment désolée, je vais revenir.
— Non, non, s’exclama Avery, se levant des genoux de
Wilder. On doit rentrer. Nous avons des célébrations à
organiser.
Wilder se leva tandis, qu’Avery passait son tee-shirt par-
dessus sa tête. Son omega lui tendit la main, alors qu’ils
partaient.
Sur le chemin du retour…
Pour fêter ça.
U ne fois en bas , Avery traîna presque Wilder jusqu’à la
voiture. Il était mouillé et avait dépassé le stade de
l’attente. Il était prêt à baiser son alpha sur-le-champ. Bien
sûr, à la seconde où ils se glissèrent à l’arrière de la voiture
de Wilder, le téléphone de l’alpha sonna. Il y répondit.
— Allô ?
Wilder fronça les sourcils.
— D’accord. Quand ?
Il se tut, écoutant attentivement.
— Je vous recontacterai plus tard, si c’est d’accord ?
Il fit une pause, jetant un coup d’œil à Avery.
— Ouais, ouais, dès que possible. On se parle bientôt.
Wilder mit fin à l’appel et soupira.
— Quelque chose ne va pas ?
— Non, assura-t-il. Rien qui ne puisse pas attendre un peu.
Avery grimpa sur les genoux de Wilder. Il récupéra le
téléphone de la main de Wilder et le jeta plus loin sur le
siège.
— Inutile qu’il nous interrompe pendant un moment.
Wilder sourit, un sourcil haussé.
— Oh
— Oui, j’ai des projets, dit Avery avec un sourire malicieux.
Wilder agrippa les hanches d’Avery, ses mains voulant
toucher chaque centimètre de chair devant lui.
— J’ai quelques plans de mon côté.
— Oh, c’est vrai ? demanda Avery. Dis-moi.
— Oh non, toi d’abord, murmura Wilder, un sourire narquois
sur les lèvres.
Avery desserra la cravate de Wilder, la dénoua et la fit
glisser autour du cou de son alpha. En défaisant le bouton
du haut de sa chemise, il fit remarquer :
— D’abord, je prévois de te mettre très, très à poil.
— Ne devrions-nous pas attendre d’être à la maison pour
cette partie ?
Avery sourit, aimant le son de « la maison », sachant qu’il en
avait une avec Wilder… pour le temps que ça durerait.
— Je suppose que ce sera plus difficile de courir nu de la
voiture à l’appartement.
— Hum-hum, fredonna Wilder en le serrant plus fort.
Wilder remua sous Avery, les contours de son sexe dur
clairement prononcés. Celui d’Avery était tout aussi dur, le
besoin se faisant sentir dans son ventre. Quand Wilder
l’embrassa juste sous le menton, il ferma les yeux, sa tête
tombant en arrière.
— Où en étais-je ?
— Nus. Dans l’appartement, murmura Wilder entre deux
baisers sur la gorge d’Avery.
— Pas nu, soupira Avery. Tu as dit pas nu.
— Pas encore, convint Wilder avant de poser ses lèvres
contre l’oreille d’Avery. Mais il y a beaucoup de choses que
nous pouvons faire avant de rentrer à la maison.
— Oui… oui nous pouvons.
— Comme ça, chuchota Wilder quelques secondes avant de
baisser la main entre eux et de décrocher le fermoir du
pantalon d’Avery. Ses doigts se faufilèrent sous la ceinture
et empoignèrent la queue palpitante d’Avery. Je veux te voir
voler en éclats dans mes bras.
Avery hocha la tête, plus que prêt pour cela.
— Tiens-toi bien, bébé.
Avery gémit, cambrant son dos au premier coup de poignet
de Wilder. Il se pencha en avant et captura les lèvres de son
alpha, meurtrissant la chair tendre avec son besoin
frénétique. Wilder fit aller et venir sa main de haut en bas
sur la longueur d’Avery, dans un tempo trop lent.
C’était une torture.
— Plus vite, ordonna-t-il entre deux baisers enflammés.
Wilder ne dut pas l’entendre.
— Plus vite !
— Je prends mon temps, argumenta Wilder avant de mordre
la lèvre inférieure d’Avery. Nous ne sommes pas pressés.
Avery gémit, la frustration montant. Ils avaient attendu
assez longtemps comme ça. Il voulait du dur et du rapide.
— Je suis pressé ! J’ai besoin de jouir.
— Oh, tu vas jouir. Fais-moi confiance, assura Wilder en le
regardant attentivement. Je veux juste jouer et explorer un
peu avant.
— On peut faire ça plus tard, insista Avery. S’il te plaît ?
— Tu es si exigeant, plaisanta Wilder, un sourire étirant ses
lèvres. Sale gosse.
Avery gloussa.
— Je ne suis pas un sale gosse.
Wilder lui vola un autre baiser.
— Rapide et dur, hein ? Tu es sûr que c’est ce que tu veux ?
— Oui, pleurnicha-t-il.
Wilder dégagea l’érection d’Avery de son pantalon, son
énorme main engloutissant presque toute la longueur. Il les
fit pivoter, Wilder à genoux sur le sol, et descendit le
pantalon d’Avery sur ses chaussures.
— Qu’est-il arrivé à pas de nudité ?
Wilder ne répondit pas. Au lieu de cela, il avala la verge
d’Avery jusqu’à la base. Un cri s’échappa des lèvres d’Avery,
le besoin parcourant son corps. Son alpha souleva ses
jambes, les accrochant sur ses épaules pendant qu’il le
léchait de la pointe à la base. Avery plongea ses deux mains
dans les cheveux blonds de Wilder, les empoignant
fermement, tandis que celui-ci le suçait encore et encore.
— Oh… Wilder… Wilder… Oui… Baise-moi avec cette
bouche sexy.
Il tenta de continuer à proférer des cochonneries, mais il se
mit à haleter quand Wilder glissa un doigt épais dans son
anus lubrifié.
Il était sur le point de lâcher prise, mais se retenait, pas
disposé à en finir. Lorsque Wilder ajouta un deuxième doigt,
il se débattit, sa tête cognant d’un côté à l’autre sur le
dossier du siège en cuir. Il resserra sa prise sur les boucles
de Wilder et se cambra, alors que son orgasme se
propageait dans tout son corps. Il hurla sa jouissance, des
torrents de sperme se déversant entre les lèvres de son
alpha.
Wilder l’avala, lui et sa semence, soutirant chaque once de
son orgasme. Quand Avery redescendit sur terre, Wilder le
léchait pour le nettoyer. Ses cuisses furent prises de
spasmes, tout comme son anus. Son fluide coulait
abondamment de lui, prêt à recevoir la grosse érection de
son alpha.
— Tu vas bien ? demanda Wilder, la voix basse, avant de
déposer un doux baiser sur l’intérieur de la cuisse d’Avery.
Avery haleta.
— Bien ? Je vais… bien plus que bien.
— Pas de douleur ? insista Wilder, un sourcil haussé.
— Aucune, assura Avery.
— Bien, murmura Wilder.
Il se redressa entre les cuisses écartées d’Avery et déboucla
sa ceinture. Après avoir descendu sa fermeture éclair et
amorcé un mouvement du poignet, Wilder libéra son
érection.
— Je te veux… Je ne peux pas attendre.
— Qui est impatient maintenant ?
Wilder gloussa, écartant plus largement les cuisses d’Avery
avant de positionner son membre.
— Tu me veux ici ?
— Absolument, gémit Avery. Baise-moi, alpha.
Wilder le pénétra, sa circonférence écartant l’orifice de son
omega. Des frissons de plaisir parcoururent le corps
d’Avery, le poids épais de la verge de Wilder le marquant à
l’intérieur. Son compagnon se retira avant de replonger en
lui. Avery le prit jusqu’à la garde. Un soupir de satisfaction
s’échappa de ses lèvres.
Son alpha se figea, restant immobile.
— Arrête de me torturer ! cria Avery.
Wilder gloussa et embrassa l’intérieur de sa jambe.
— J’ai attendu longtemps pour ça. Donne-moi une minute
pour me réjouir de la sensation.
Avery croisa le regard de son alpha. Il y avait une lueur
presque révérencieuse dans les yeux de son homme.
Wilder posa les mains de chaque côté de la tête d’Avery, sur
le bord supérieur de la banquette.
— Est-ce que tu as la moindre idée de combien il est bon de
te sentir serré autour de ma queue ?
— Non… dis-moi.
Wilder se retira d’un ou deux centimètres avant de glisser
jusqu’au fond. Gémissant, Avery saisit la chemise de Wilder
pour se stabiliser.
— C’est ici que je suis censé être. Au plus profond de toi,
partageant chaque intimité… chaque plaisir… chaque joie…
chaque douleur. Tout. Tu es mon tout.
Avery soutint son regard, une sensation de palpitation
contractant son ventre. La peur l’envahit à cet instant,
sachant qu’ils pourraient être séparés. Wilder était
également devenu son monde. Il n’était pas prêt à le lâcher.
Resserrant ses doigts, il rapprocha Wilder un peu plus près
de lui et lui vola un baiser.
— Je t’aime, Wilder Jaymes.
Wilder resta silencieux après ça. Il fixa Avery dans les yeux,
alors qu’ils bougeaient ensemble, encore et encore, leurs
corps s’entrechoquant. Les poussées lentes et langoureuses
firent rapidement place à des pénétrations plus rapides,
chacune soutirant un autre gémissement aux lèvres d’Avery.
Quelques secondes avant de jouir, Wilder l’embrassa
violemment. Il rugit contre les lèvres d’Avery, déversant une
épaisse charge au fond de lui. Aucun nœud ne se forma.
Avery n’était pas en chaleur. La sensation de l’épaisse bosse
qui les liait l’un à l’autre lui manqua. Wilder ralentit alors
qu’il se vidait, ses biceps frémissant contre Avery.
— C’était… incroyable, murmura Wilder, les paupières
lourdes.
— Oui, ça l’était, convint Avery en souriant. N’était-ce pas
mieux d’aller plus vite ? Maintenant, nous avons le reste de
la nuit pour explorer à notre guise.
Wilder gloussa.
— C’est vrai.
— Je prévois d’apprendre chaque centimètre de toi, ajouta
Avery.
— Je suis à ta disposition, plaisanta Wilder avant de se
pencher pour un autre baiser. Et comprends que j’ai
l’intention de faire de même.
— Je ne voudrais pas qu’il en soit autrement.
Wilder se pencha en arrière, se retirant prudemment du
corps d’Avery. Il se baissa et ramassa le pantalon d’Avery
avant de le remettre en place.
— Je suppose que nous devrions aller à l’étage et se
préparer pour le deuxième round.
— Tu sais, je pourrais accepter ce déjeuner maintenant,
mentionna Avery.
— Je vais faire venir des plats à emporter. Je ne veux pas te
partager avec quelqu’un d’autre aujourd’hui.
Avery sourit.
— Pareil. Je ne veux pas quitter l’appartement jusqu’à ce
qu’on y soit obligés.
Wilder ferma son pantalon avant de pivoter pour s’asseoir
sur le siège. Il tendit la main vers la poignée et ouvrit la
portière. Avery n’avait même pas réalisé qu’ils avaient
arrêté de rouler. Une fois que Wilder fut sorti, il le suivit dans
le parking, réalisant que le chauffeur avait probablement
entendu une grande partie de ce qui s’était passé.
— Je parie que ton chauffeur a des histoires folles sur toi et
cette banquette arrière.
Wilder entrelaça ses doigts à ceux d’Avery et les conduisit
vers l’ascenseur souterrain.
— Non. Je n’ai jamais fait l’amour sur cette banquette
arrière avec quelqu’un d’autre que toi.
Avery chercha le profil de Wilder, sûr que ça ne pouvait pas
être vrai.
— Tu n’as ramené personne à la maison avant ?
Wilder fronça les sourcils.
— Je ne vais pas me lancer dans une discussion sur ma vie
sexuelle avec toi.
— Pourquoi pas ? Je suis sûr que tu en as eu d’autres.
Wilder appuya sur le bouton, puis se tourna vers lui.
— Je fais de mon mieux pour rester un gentleman et ne pas
laisser les instincts de ma nature alpha me pousser à faire
des choses que je ne devrais pas.
— Où veux-tu en venir ?
— Si j’entendais qu’un autre homme t’a touché, je pourrais
devenir fou.
— Oh ?
Wilder grogna à côté de lui.
— Je réalise que beaucoup attendent des omegas qu’ils
restent intacts avant l’accouplement. Je suis aussi conscient
que tu aimes rompre avec la tradition et vivre comme un
beta. Mon imagination m’a empêché de dormir la nuit en
envisageant des choses que j’aurais préféré ne pas voir. Je
ne peux pas te demander si tu as eu des partenaires avant
moi, alors je pense qu’il vaut mieux garder ces choses pour
nous.
Avery fixa son alpha. Il ne devrait pas apprécier la pointe
d’excitation de voir le côté possessif de Wilder, mais c’était
le cas. Il était probable que son omega intérieur avait besoin
d’être réclamé par le grand méchant alpha. Il était impatient
d’en voir plus.
— Je n’ai été qu’avec un seul autre homme.
La mâchoire de Wilder se contracta.
— Nous ne sommes pas allés très loin… j’ai arrêté. J’avais
peur qu’il découvre que j’étais un omega.
Wilder lui lança un regard, la jalousie suintant vers
l’extérieur.
— Aucun autre homme ne t’a possédé ? Entièrement ?
Avery secoua sa tête. La main de Wilder se resserra autour
de la sienne.
— Je n’ai pas le droit d’en tirer satisfaction, murmura Wilder.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, et il poussa Avery à
l’intérieur. Lorsque les portes se refermèrent, Wilder les
positionna face à face.
— Pas le droit.
Il fit un sourire en coin et cala une mèche de cheveux
d’Avery derrière une oreille.
— Il y aura des moments où je devrai combattre mon
instinct alpha. Ne me taquine pas. Je t’en supplie.
Avery ne l’avait jamais vu comme ça.
— J’ai des instincts omegas, aussi.
Wilder soutint son regard.
— Voir ce côté grandiloquent et possessif me fait quelque
chose. Je n’en ai pas envie, mais c’est comme ça. Je ne
voulais pas te tourmenter… c’était mon instinct de titiller
l’ours et d’obtenir une réaction.
Wilder le serra dans ses bras.
— Tu veux que je sois possessif ?
— Non.
Avery leva son pouce et son index.
— Peut-être juste un tout petit peu.
Wilder le serra contre lui.
— Je pense que je peux gérer ça.
— Bien.
L’ascenseur s’arrêta au dernier étage, et les portes
s’ouvrirent. Wilder le conduisit dans le hall et s’arrêta
devant la porte. Une fois à l’intérieur, ils se tournèrent pour
se regarder, quelques mètres seulement les séparant. Il ne
fallut que quelques secondes avant qu’ils ne se jettent l’un
sur l’autre, ne pouvant s’empêcher de partager à nouveau
leurs corps.
Ensuite, ils restèrent allongés, essoufflés, Avery
s’accrochant à son alpha en cherchant un semblant de
contrôle. Il pouvait entendre les battements rapides du
cœur de Wilder sous son oreille, alors que le ventilateur du
plafond tournait au-dessus d’eux, refroidissant la sueur sur
leurs corps. Petit à petit, ils s’apaisèrent, et leur respiration
redevint normale.
Wilder les fit rouler, clouant Avery au matelas. Il sourit,
traçant un chemin de baisers le long du torse d’Avery.
S’arrêtant sur le petit ventre gonflé, il l’embrassa
doucement ainsi que le zigzag de cicatrices.
— Il nous faut un endroit plus grand, s’exclama soudain
Wilder.
Avery leva la tête et regarda son alpha.
— Cet endroit est assez grand.
— Les enfants ont besoin d’un jardin. D’un espace pour
courir. Le Quartier Alpha n’est pas un endroit pour une
famille. Il faut chercher dès que possible. J’appellerai un
agent immobilier plus tard.
— Je serais parfaitement heureux ici. J’aime être au milieu
de l’agitation du QA.
— Nous pourrions être plus proches de ton oncle et de tes
frères…
— C’est un bon point.
— Et nous pourrions avoir besoin de leur aide une fois que le
bébé sera là.
— C’est vrai, convint Avery.
Wilder lui fit un sourire.
— J’ai vu un panneau à vendre en bas de la rue de la maison
de Rohan et Gray. On dirait qu’elle a besoin d’un petit coup
de neuf, mais on a le temps. Je pense que nous devrions y
jeter un coup d’œil. Voir ce que ça donne, expliqua-t-il en
attrapant son téléphone. Pourquoi je n’appellerais pas un
agent immobilier tout de suite ? On pourrait aller la voir ce
soir.
Avery s’étira contre Wilder, son corps encore languide après
leur jeu.
— Quelle est l’urgence ? Je pensais qu’on restait au lit et
qu’on ne se partageait pas ?
Wilder haussa les épaules.
— Nous avons le temps maintenant.
— Ce qui veut dire ?
Wilder détourna les yeux.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Nous avons reçu l’avis, murmura Wilder.
— Quel avis ?
— Celui du Tribunal, soupira Wilder. Ils savent que tu te
portes assez bien pour te présenter devant eux et veulent
fixer une date le plus tôt possible.
— Depuis combien de temps détiens-tu cette information ?
interrogea Avery en s’asseyant.
— Depuis qu’on est dans la voiture, avoua Wilder en
retombant sur le matelas à côté de lui.
Avery plissa les yeux.
— Je savais qu’il se passait quelque chose. Pourquoi tu ne
me l’as pas dit plus tôt ?
— Et ruiner le moment ? Hors de question.
Avery le fixa.
— Donc, pendant que je me concentrais pour faire l’amour à
mon compagnon, tu t’inquiétais pour le procès.
— Comme si je pouvais penser à autre chose qu’à toi quand
on est au lit.
— Il y avait un nuage d’orage qui planait tout autour, et tu
ne m’as rien dit.
Wilder soupira.
— Je n’aime pas qu’on me cache des choses.
— Ce n’était qu’une heure ou deux, marmonna Wilder. Je ne
te l’ai pas caché pendant des semaines.
Avery secoua la tête.
— Nous sommes égaux dans cette affaire. Nous portons
tous les deux nos fardeaux. J’ai besoin que ce soit ainsi
entre nous.
Wilder caressa le côté du visage d’Avery.
— Tu as porté assez de fardeaux pour un moment. Je voulais
juste que tu sois heureux un peu plus longtemps.
— Je réalise que tu essayais de ménager mes sentiments,
mais ne le fais pas. OK ?
Wilder hocha la tête.
— OK.
Avery déposa un baiser sur les lèvres de Wilder. Celui-ci le
tira vers le bas et s’allongea sur lui. De nouveau plaqué au
matelas, Avery gémit de plaisir. Un nouveau cri lui échappa
quand le sexe dur de Wilder effleura sa cuisse.
— Tu es insatiable, chuchota Avery.
— Quand je suis près de toi ? Absolument.
Wilder souleva la jambe d’Avery et se positionna.
— Tu as mal ?
Pas assez pour qu’il exige que Wilder s’arrête.
— Non.
Lentement, Wilder s’enfonça en lui, leurs yeux rivés l’un sur
l’autre. Avery gémit quand il fut de nouveau rempli.
— Égaux, murmura Wilder.
Avery soutint le regard de son alpha. Il eut le souffle coupé
en voyant l’amour dans les yeux de Wilder et en fut ébranlé.
Il n’avait jamais imaginé que ce serait comme ça avec son
compagnon. Jamais.
— Aime-moi.
— Toujours, chuchota Wilder avant de capturer ses lèvres.
Il se retira… seulement pour s’enfoncer plus profondément
au second coup de reins. Avery cria, la passion étant
presque trop forte pour que son corps puisse la supporter.
S’il avait su à quel point ce serait bon entre eux, il n’aurait
jamais pu lutter contre ça. Ils bougèrent en harmonie, se
rapprochant encore et encore, tout sauf ce moment de
grâce.
Wilder le rapprochait du bord et l’en éloignait… encore et
encore. Finalement, il s’envola, son orgasme le balayant
quelques secondes avant que Wilder éjacule en lui.
Une fois de plus, ils restèrent allongés dans un
enchevêtrement de membres, respirant difficilement et le
cœur en feu. Après quelques minutes de répit, Wilder
attrapa son téléphone.
— Et maintenant ?
— L’agent immobilier, dit Wilder. On a besoin de cette
maison, surtout si on continue à baiser comme ça. Je vais te
garder enceint.
Avery arqua un sourcil.
— Je suis facétieux ! déclara Wilder en riant. Mais nous
devons nous décider rapidement pour une maison.
— Encore une fois, quelle est l’urgence ?
— Je veux un endroit qui nous appartienne. Si c’est une
maison à retaper, je veux que ce soit fait à temps pour le
bébé.
Une autre idée frappa Avery.
— Ou tu as peur que je ne sois pas là pour t’aider à la
choisir ?
Wilder rencontra son regard et grimaça.
— Non… Pas exactement.
— Alors qu’est-ce que c’est ?
— Je te l’ai dit. Avant que le bébé n’arrive. Et oui, j’ai peut-
être un peu peur. Je veux que tu sois là quand on choisira
l’endroit qu’on veut appeler maison. On est égaux, tu te
souviens ? On prend les grandes décisions ensemble.
Avery embrassa son alpha.
— Appelle l’agent immobilier alors. Allons trouver notre
maison pour toujours.
Wilder sourit avant de faire glisser son pouce sur l’écran.
— Je m’en occupe.
P lus tard dans la soirée , Wilder traversait la propriété dont il
avait parlé, suivant Avery. Il observait son omega de près,
cherchant et espérant qu’Avery voyait ce qu’il avait vu. Il
avait négligé de dire à son compagnon qu’il avait déjà visité
la maison une fois avant qu’ils ne libèrent Avery. C’était une
parmi d’autres, mais elle est restée dans son esprit. Elle
ressemblait beaucoup à la maison de Rohan et Gray, mais
avait besoin de beaucoup plus de travail que ce qu’il avait
imaginé lors de ses premières visites. Pourtant, il pouvait y
déceler du potentiel.
Il l’avait déjà fait inspecter par son ingénieur en chef et était
certain que la maison était en meilleur état structurel qu’il
n’y paraissait. Bien que ses équipes travaillent
généralement sur des projets commerciaux, elles avaient
réalisé quelques grandes propriétés dans le passé. Il ne
pouvait rien imaginer de plus grandiose que la maison qu’il
partagerait avec son omega et leurs enfants.
Il se retourna pour évaluer la réaction d’Avery, mais n’obtint
rien.
— Je sais que cet endroit a besoin d’un peu plus qu’un
simple lifting, mais les fondations sont bonnes. Une
précédente partie intéressée a fait inspecter l’endroit, et la
structure elle-même est en très bon état, déclara leur agent
immobilier en regardant Wilder.
— Pourquoi cette partie n’a pas conclu l’achat ? demanda
Avery.
— Ils n’ont pas pu l’obtenir au prix qu’ils demandaient avec
le coût estimé des réparations, malheureusement. C’était
tout simplement hors de leur gamme de prix. Une autre
propriété s’est présentée qui leur convenait beaucoup
mieux, et ils l’ont achetée.
L’agent immobilier jeta un coup d’œil autour de lui.
— Cela pourrait vraiment être un bijou avec un peu d’amour.
— Combien de chambres avez-vous dit ? interrogea Avery.
— Six. Plus deux quartiers pour les domestiques.
— C’est beaucoup de place. Je ne sais pas si on en aura
besoin, fit remarquer Avery en lançant un regard furieux à
Wilder.
— De la place pour tes frères, s’ils en veulent, murmura
Wilder. Notre chambre. Une chambre d’enfant. Peut-être une
chambre de plus pour un autre à l’avenir ? Et une chambre
d’amis. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Deux enfants, hein ? répéta Avery en croisant les bras.
Espacés un peu, bien sûr.
Il se retourna, jetant un coup d’œil à la porte de la salle de
bain affreusement décorée, qui se trouvait à côté de la
chambre principale.
— Mais je ne sais pas si mes frères voudront quitter celle de
Gray et Rohan, alors que ferons-nous de cet espace ?
Wilder y réfléchit.
— Peut-être, mais un endroit où ils peuvent dormir quand ils
veulent passer une nuit ou un week-end ? Ou juste
s’éloigner un peu et traîner avec leur frère.
— Peut-être, admit Avery avec un sourire. Cet endroit a
besoin de beaucoup de travail.
— Mais la structure est bonne.
— J’aime vraiment ce solarium. C’est magnifique… ou
plutôt, il le serait avec un peu d’amour.
— Un endroit parfait pour les petits déjeuners en famille. Les
soirées jeux. Les anniversaires. Les célébrations.
Avery se rapprocha, s’arrêtant à quelques centimètres de
Wilder. Il chuchota :
— Je pense qu’elle pourrait être belle. Malgré tout ça.
— Moi aussi, avoua-t-il en tendant la main et en remettant
une mèche de cheveux en place. Mais la grande question
est… est-ce que tu te sens chez toi ?
Avery lui sourit.
— C’est près de là où j’ai grandi. À un pâté de maisons de
mes frères. Près du QA. Bon district scolaire, résuma Avery
en regardant autour de lui. Je pourrais nous imaginer vivre
ici.
Wilder se tourna vers l’agent immobilier.
— Rappelez-moi le prix ?
— Ils viennent de le baisser de vingt mille. Il est à six cent
mille maintenant.
— Pour cette épave ? s’exclama Avery.
Wilder gloussa.
— Offrez-leur cinq cents mille. En liquide.
— Je ne suis pas sûr qu’ils l’accepteront, mais je peux
essayer.
— Nous pourrions être disposés à négocier, déclara Wilder.
Mais ils doivent être raisonnables, compte tenu du travail
qui doit être fait.
— Je suis d’accord, convint l’agent immobilier. Je me suis dit
que ça ne valait pas beaucoup plus que 550.
La limite supérieure exacte que Wilder était prêt à franchir.
L’agent immobilier était malin.
— Déposez l’offre et voyez s’ils font une contre-offre.
Appelez-moi à la minute où ils répondront.
— Oui, Monsieur, accepta l’homme avec un sourire. Je vais
retourner au bureau et le rédiger tout de suite.
Après avoir descendu le grand escalier et franchi la porte
d’entrée spectaculaire, ils se séparèrent de l’agent
immobilier.
— Oh non, s’exclama Avery.
— Quoi ?
— Je n’ai pas vu l’arrière-cour ! Je veux dire, je l’ai aperçue à
travers les fenêtres, mais ça semblait être un désordre total
envahi de mauvaises herbes.
Il glissa une main dans celle de Wilder.
— Jetons un coup d’œil avant de partir.
— D’accord, dit Wilder.
Il avait visité l’arrière-cour. Comme la maison, elle avait
besoin d’énormes travaux. Mais il était sûr qu’elle serait
magnifique une fois terminée. Il y veillerait.
Avery le conduisit sur le côté – débordant de rosiers qui
étaient encore en fleurs si tard dans l’automne, même si la
plupart étaient en train de se faner, envahis par la
végétation – et à travers un vieux portail branlant. Une fois
qu’il fut ouvert, une éruption de vignes et de kudzu dense
abonda, ainsi que d’autres roses fanées dans toutes les
nuances de l’arc-en-ciel.
— Oh mon Dieu, souffla Avery, entraînant Wilder plus loin.
Oh… c’est… c’est…
— Un désordre.
— C’est magnifique.
Wilder gloussa.
— Oui, c’est en désordre, mais il y a longtemps, c’était le
bijou de quelqu’un, expliqua Avery en souriant. Il pourrait
l’être à nouveau.
Wilder hocha la tête.
— C’est possible.
Avery se retourna.
— Si on l’achète… Je veux que notre cérémonie se déroule
ici. Dans notre jardin.
— Tu veux attendre que la maison soit terminée ?
Wilder voulait que la cérémonie ait lieu le plus tôt possible.
— Tu t’attendais à la célébrer maintenant ? C’est presque
l’hiver, Wilder.
— Et alors ?
— Tu ne penses pas que les gens pourraient mourir de
froid ?
Wilder haussa les épaules.
— Il existe des choses comme les tentes et les chauffages
d’appoint.
— Nooon… J’aimerais la fin du printemps ou l’été. Des fleurs
magnifiques. Toute cette couleur et cette vie.
— Tu seras très, très, très enceint d’ici là.
— Et ?
Et tu pourrais faire de la prison. Wilder croisa le regard
d’Avery.
— J’espérais… qu’on ferait ça… avant…
Avery se rapprocha.
— Pas avant. Après. Quand je serai libre et que toute cette
méchanceté sera derrière nous. Ça me donnera quelque
chose à quoi rêver la nuit, dans ma couchette. Quelque
chose à attendre avec impatience quand les jours seront
longs et que je croirai que ça ne finira jamais. Je pourrai tout
planifier là-bas pour me faire oublier ce que je fais. Le temps
que je perds.
Wilder ne voulait pas attendre. Il voulait sécuriser leur lien
avant que quoi que ce soit ne les sépare… mais il vit le
désespoir dans les yeux d’Avery et sentit que son omega
aurait besoin de s’accrocher à ce moment heureux si les
choses tournaient mal.
— Quelque chose à attendre avec impatience. OK.
— Merci, chuchota Avery.
Il se hissa sur la pointe des pieds et embrassa les lèvres de
Wilder.
Wilder rapprocha son omega et l’embrassa dans leur jardin.
27
A près une nuit passée à se tourner et à se retourner,
Avery se réveilla tôt le matin de son audience au
tribunal. Il se dégagea délicatement des bras de Wilder et
s’occupa de ses besoins avant de se diriger vers la cuisine à
la recherche de ce qu’il allait leur préparer pour le petit
déjeuner.
Une chose qu’il avait apprise depuis qu’il passait ses
journées avec Wilder était que l’alpha ne prenait pas assez
souvent de petit déjeuner solide. Une tranche de pain grillé
sec et une tasse de café ne suffiraient pas à lui faire passer
la journée. Bien qu’il ne veuille pas devenir une petite
ménagère, alors qu’il attendait son procès, il avait cuisiné
quelques repas. Cela lui fournissait quelque chose à faire
pendant les heures où il était seul et lui donnait l’impression
de contribuer.
Il trouva quelques pommes de terre dans le garde-manger.
Après les avoir lavées et coupées en dés, il les mit à bouillir
avant d’ouvrir un pot de café. Il trancha quelques légumes
en dés avant de sortir un paquet d’œufs. Pendant que les
pommes de terre cuisaient, il alluma la petite télévision
dans la cuisine pour vérifier les nouvelles.
« Les provinces du Sud ont rouvert les négociations du
projet de loi sur le système de transit interprovincial, que
l’on croyait mort. Ressuscité, disent certains, grâce à la
nouvelle direction progressiste de notre Congrès. L’accord
prévoit la construction d’une nouvelle ligne terrestre de
train à grande vitesse, qui relierait le nord et le sud par voie
ferrée pour la toute première fois. Bien que beaucoup
assurent que c’est impossible – la dernière tentative de
service ferroviaire interprovincial s’est terminée par un
déraillement fatal il y a une trentaine d’années, tuant des
dizaines de personnes et en blessant des centaines. Ce
nouveau projet prévoit des locomotives plus rapides et des
murs de sécurité pour se protéger des sauvages. La
construction de ces murs entourant les voies ferrées
coûterait à elle seule une somme astronomique, et elle
serait également dangereuse, car les travailleurs se
retrouveraient au milieu du No Man’s Land. D’autres
estiment que le service ferroviaire est inutile, étant donné la
facilité des voyages en avion. Pourtant, le transport aérien
est cher et n’est une option que pour les classes
supérieures, laissant les citoyens des classes inférieures et
moyennes dans l’impossibilité de visiter les attractions
touristiques du Sud, attractions qui pourraient bénéficier de
l’afflux de voyageurs et de leurs rénovations. Nous sommes
avec Marshall Ungland, le directeur de Southern Transit.
Merci d’être avec nous aujourd’hui… »
Avery versa les pommes de terre dans une passoire avant
de les rincer à l’eau froide. Il ajouta un peu d’huile dans une
grande poêle et y jeta les légumes en dés, principalement
des oignons, des champignons et des poivrons. Peu après, il
ajouta les pommes de terre en dés et les fit frire avec les
légumes.
— Quelque chose sent merveilleusement bon.
Deux bras musclés enlacèrent Avery par derrière. Il sourit
alors qu’il retournait tout dans la poêle d’un coup de
poignet.
— Oh là là, mon petit gourmand. J’adore.
— Ne t’y habitue pas trop. Papa va travailler.
— Oh, je connais le topo, répondit Wilder avant de déposer
un baiser dans le cou d’Avery. Bonjour, bébé.
— Bonjour, murmura Avery.
— Est-ce que ça sent le café, aussi ?
Wilder s’éloigna pour prendre une tasse.
— Tu veux que je t’en verse une tasse aussi ?
— Je m’occupe du mien dans une minute. Mais tu peux
m’aider en faisant frire quelques œufs.
Wilder reposa sa tasse et récupéra une casserole.
— Oui, Monsieur.
— Je voulais dire, dès que tu te seras caféiné, ajouta Avery
avec un petit rire.
— Ne me fais pas trop réfléchir si tôt le matin ! grommela
Wilder en plaçant la casserole sur la cuisinière et
augmentant le feu, avant d’y ajouter de l’huile. Je vais
laisser chauffer pendant que je me sers une tasse.
— Bon plan, dit Avery avec un sourire.
« Si vous venez de nous rejoindre, nous avons des nouvelles
de dernière minute pour vous. Après une session clé en fin
de soirée, le Congrès a adopté, à une écrasante majorité, ce
qu’on appelle la Déclaration des droits des omegas. »
Avery se retourna, fixant l’écran, la nourriture oubliée.
« Adopté par cinquante-trois voix contre vingt-sept, le projet
de loi modifie des injustices de longue date dans la
province. Qu’est-ce que cela signifie pour vous et votre
famille ? Pas grand-chose si vous n’avez pas d’omegas à la
maison, mais, si c’est le cas, sachez qu’ils sont
probablement en train de se réjouir. L’approbation
antérieure du Heatex et du Scentex ayant permis
d’entrebâiller des portes, celles-ci sont maintenant grandes
ouvertes. En haut de la liste ? Le gouvernement ne forcera
plus les omegas non accouplés à rester emprisonnés dans le
Quartier Omega. Oui, ils pourront y rester s’ils le souhaitent,
mais ils seront libres de voyager dans d’autres quartiers, à
condition d’utiliser les deux drogues. Le QO restera interdit
aux alphas, offrant un espace sûr pour les omegas qui
choisissent de ne pas utiliser les drogues masquantes ou
ceux qui ont besoin d’une pause – car nous apprenons que
le Heatex nécessite une pause tous les ans ou tous les deux
ans. »
De la fumée enveloppa Avery. Wilder et lui se précipitèrent
vers la cuisinière pour éteindre les deux brûleurs.
— Merde, marmonna Wilder en remarquant que la poêle
huilée était noire. Désolé.
« … ce qui veut dire que, oui, certains omegas vont
commencer à fréquenter les collèges et universités de la
province. Et bientôt, vous pourriez même avoir un collègue
omega. »
Avery se retourna vers l’écran, des larmes brûlant le fond de
ses yeux. Wilder se rapprocha de lui, l’entoura d’un bras et
déposa un baiser sur son front.
« Plus jamais les omegas emprisonnés ne se verront refuser
la caution avant le procès… et plus jamais ils ne seront
forcés de se reproduire à l’intérieur des prisons, s’ils sont
accusés.
— Par tous les dieux, merci, chuchota Wilder contre sa tête.
« Il y en a d’autres, bien sûr, mais ce sont les principales
sections sur lesquelles le Mouvement pour les droits des
omegas a tenu bon et a refusé de céder. Ils constituaient
l’ordre du jour principal, et ils ont fait en sorte que leurs voix
soient entendues. Je dis bravo, déclara le journaliste. Pour
ma part, je suis heureux de voir ce jour arriver… et je ne
peux qu’imaginer le soulagement que cela procure à tant de
personnes, dont Avery Stephens, à qui nous envoyons de
bonnes pensées en ce matin avant son audience au
tribunal. »
Avery resta immobile. Abasourdi. Les téléphones de Wilder
et d’Avery sonnèrent en même temps, mais aucun ne
bougea. Wilder le serra plus fort dans ses bras, ce qui ne fit
que faire couler les larmes qui perlaient à ses paupières.
Tout ce qu’il avait toujours voulu pour lui-même, pour ses
frères, pour chaque omega de la province… était
maintenant à leur portée.
La liberté.
La vraie liberté.
Un sanglot le secoua, et Wilder l’attira plus près de lui, le
serrant dans ses bras malgré la tristesse – pour tout ce
qu’ils avaient traversé – jusqu’à ce qu’elle se transforme en
larmes de joie pour l’avenir. Ils se tenaient au milieu des
restes de fumée, des téléphones qui sonnaient et du son
des protestations enregistrées à la télévision, se serrant l’un
contre l’autre.
— Peut-être que ça signifie que le Tribunal sera plus clément
avec toi, réfléchit Wilder, la tête d’Avery calée sous son
menton.
— Peut-être… mais je ne peux pas demander beaucoup plus
de cette journée. Elle nous a offert plus qu’assez.
— Je suis égoïste. Je veux plus.
— Moi aussi, mais j’ai peur de demander.
— Pas moi, affirma Wilder en regardant le plafond. Je veux
tout. Tout ce qu’on souhaitait. Un petit bout de plus, c’est
tout ce qu’il nous faut. S’il vous plaît.
Avery serra son alpha, alors que les téléphones
recommençaient à sonner pour la centième fois.
— Je suppose que nous devrions vérifier. Ça pourrait être
important.
— Oui, murmura Wilder avant de lui voler un baiser.
Félicitations.
— Tu ferais mieux d’attendre l’audience pour dire ça.
— Quoi qu’il en soit, regarde ce que tu as accompli, bébé.
Avery sourit et embrassa de nouveau Wilder avant de
s’éloigner pour vérifier son téléphone. Son oncle avait
appelé plusieurs fois. Ses frères. Un numéro qu’il ne
reconnut pas.
— On a la maison, annonça Wilder de l’autre côté de la
cuisine.
Avery tourna brusquement la tête.
— C’est vrai ?
Wilder hocha la tête en souriant. De nouveau, il contempla
le plafond.
— Ce n’était pas le bout que j’espérais, alors je dois en
demander un autre. Désolé.
Avery éclata de rire avant de regarder le désordre grésillant
d’un petit déjeuner qu’il avait tenté de préparer.
— Nous devons finir ça avant d’aller au tribunal.
Wilder s’approcha et examina le désordre. Après avoir
récupéré une spatule et inspecté le dessous des pommes de
terre, il regarda Avery.
— Un peu croustillant, mais je pense que c’est bon. Celle-là
est peut-être fichue, remarqua-t-il en examinant l’autre
casserole. Heureusement, il n’y avait pas de nourriture
dedans.
Il se pencha sous le comptoir et sortit une autre poêle.
— Les œufs. Je m’en occupe. Pourquoi ne pas t’asseoir une
minute ?
— Non, on peut finir ça ensemble.
— Je ne cuisine pas beaucoup, mais je peux faire frire
quelques œufs.
Avery désigna la casserole avec les pommes de terre.
— Est-ce que tu sais au moins ce que c’est ?
— Des pommes de terre frites ?
— En quelque sorte… elles sont la base du hachis pour le
petit déjeuner. Il y a d’autres ingrédients à ajouter.
Wilder se gratta la tête.
— Tout ça avant le tribunal ? Je ne suis pas sûr que mes
nerfs me permettent de manger autant.
— Moi non plus. Pas maintenant.
Wilder sourit.
— Que dis-tu de ça ? Je mets ces pommes de terre dans un
récipient au réfrigérateur. Je vais faire la vaisselle pendant
que tu vas te doucher et t’habiller.
— Et le petit déjeuner ?
— On pourra s’arrêter au café en bas et prendre un café et
un bagel à emporter. On peut garder ta délicieuse
concoction odorante pour le petit déjeuner de demain
matin.
Avery prit une profonde inspiration, réalisant que demain
matin pourrait ne pas se passer ainsi, mais il n’avait plus
faim.
— Bien sûr. Demain.
Laissons-nous vivre dans le fantasme un peu plus
longtemps.
Il déposa un baiser sur les lèvres de Wilder.
— Je vais prendre une douche.
Avery entra dans la chambre et ferma la porte, son sourire
lui faisant mal au visage. Il ne pouvait pas s’en empêcher,
les muscles de son visage gémissaient.
Pourtant, une fois sous la douche, d’autres larmes
transpercèrent ce sourire.
La porte de la douche s’ouvrit et, soudain, il fut plaqué
contre le torse puissant de son alpha, alors que l’eau se
déversait sur eux – Wilder toujours vêtu du short dans
lequel il avait dormi. Avery s’appuya sur la force de son
compagnon et laissa couler le reste de ses larmes… jusqu’à
ce qu’il n’y en ait plus.
A very était assis à la gauche de Rohan, derrière une table en
bois brillant, dans la salle d’audience du tribunal. Rohan et
Tensen étaient en pleine conversation à côté de lui,
chuchotant à voix basse. Il pouvait seulement distinguer un
ou deux mots ici et là. Il réalisa qu’il devrait probablement
écouter plus attentivement, mais c’était difficile, vu l’espace
écrasant dans lequel ils se trouvaient. La salle d’audience
était vaste, avec des plafonds d’au moins six mètres de
haut. De grandes bannières étaient suspendues derrière
l’estrade, où les cinq juges allaient bientôt siéger – une
portant l’emblème et la couleur de la province, une autre
avec l’emblème et la couleur du palatinat.
Derrière lui, la salle était pleine à craquer. Quand Avery se
retourna pour regarder par-dessus son épaule, le premier
visage qu’il vit fut celui de son compagnon. Il sourit à
Wilder, bien qu’il ait senti que l’expression était, au mieux,
bancale. À la droite de Wilder, sa famille était rassemblée, y
compris Brett, ses frères, son oncle et le nouveau-né de
Rohan et lui.
Leurs sourires et leurs signes d’encouragement étaient très
importants pour lui.
Derrière, il discernait un mélange de visages, pour la plupart
inconnus, ainsi qu’une rangée de journalistes debout à
l’arrière, avec leurs cameramen. La province entière allait
assister aux débats. Plus de pression.
Merveilleux.
— Ça va aller, murmura Wilder derrière lui. Nous sommes là
pour toi, bébé.
— Tout le monde se lève !
Avery obéit, les jambes aussi flageolantes que son sourire
l’avait semblé. Il observa les juges qui entraient, l’un
derrière l’autre, sans que leurs regards ne dérivent vers lui.
Il examina leurs visages, à la recherche d’un signe
d’émotion ou de réaction à sa présence, mais ne vit rien.
— Veuillez vous asseoir, ordonna le juge au milieu, et
d’après ce qu’on lui avait dit, le chef du Tribunal.
Distrait comme il l’était, Avery ne parvenait pas à se
souvenir du nom de l’homme. Tout ce qu’il pouvait faire
était de fixer les sourcils broussailleux, qui avaient besoin
d’être taillés, surplombant des yeux pâles.
— Nous sommes ici pour entendre le cas d’Avery Stephens.
L’audience complète du Tribunal va maintenant commencer.
Les sourcils jetèrent un coup d’œil à Tensen.
— Vous pouvez présenter votre cas.
Tensen se leva de la table.
— Vos Honneurs, avant de le faire, nous aimerions mieux
comprendre pourquoi nos demandes de rejet de certaines
accusations ont été refusées.
— Il a acheté des drogues illégales, répondit Sourcils.
— Juge Emory, il n’y avait aucune preuve de cela.
— Vous voulez nous faire croire que M. Stephens a passé
quatre ans hors du Quartier Omega sans utiliser de drogues
illégales pour masquer son odeur et ses chaleurs ? Pour qui
nous prenez-vous ? Des imbéciles ?
Avery grimaça au ton du juge.
Tensen ne sembla pas abattu.
— Ces drogues ont été légalisées depuis.
— Elles ne l’étaient pas lorsque ces crimes ont été commis.
— N’est-il pas flagrant d’imposer une peine à un homme
pour un crime qui n’en est plus un ? insista Tensen.
— Ne peut-on pas en dire autant des autres accusations
auxquelles il fait face ? demanda le juge Emory, ses sourcils
se haussant.
— C’est exactement mon point de vue, répondit Tensen.
Toutes les accusations devraient être rejetées, étant donné
les nouvelles de la nuit dernière.
— M. Stephens a pris sur lui de faire des choix qui ont
enfreint nos lois. Le fait que ces lois aient été abrogées
depuis ne signifie rien quant à ce qu’il a fait et quand il l’a
fait, surtout si ces lois n’ont pas d’effet rétroactif. Nous ne
pouvons pas simplement laver ses péchés et ne pas le tenir
responsable de les avoir commis.
— Est-ce de la désobéissance civile que de lutter contre une
loi injuste ? interrogea Tensen. Les membres de notre
province se sont levés en masse pour faire entendre leur
voix ces dernières semaines. Ils ont affirmé que son
incarcération était injustifiée et se sont battus pour changer
les choses. Notre Congrès a agi rapidement, ces voix ont été
entendues.
Tensen pointa Avery du doigt.
— Ce jeune homme a été un catalyseur du changement. Un
changement qui était attendu depuis longtemps, très
longtemps. Le voir passer un autre jour en prison serait une
injustice.
— Rejeté. Les charges sont maintenues, aboya le juge
Emory. Il fera face aux conséquences de ses actions,
qu’elles aient provoqué un changement ou non.
La poitrine d’Avery se contracta. Il respirait plus
difficilement, son cœur battait la chamade.
Tensen jeta un regard vers Avery, la frustration se lisant sur
son visage, avant de se retourner vers les juges.
— Alors notre plaidoyer est pour la clémence dans son cas.
Que vous écoutiez les circonstances qui l’ont amené à faire
les choix difficiles qu’il a faits.
— Vous voulez dire, qui l’ont amené au point où il a enfreint
la loi, corrigea un autre juge.
L’estomac d’Avery se serra d’autant plus fort. Il ne semblait
pas que ce serait une bonne journée au tribunal finalement.
Il écouta le reste du plaidoyer et grimaça chaque fois qu’un
des juges l’interrompait pour faire une remarque cinglante.
Je vais retourner en prison. Il n’y a aucune chance que je
m’en sorte.
Il considéra l’homme derrière lui. Wilder méritait tellement
mieux que d’élever leur bébé seul. La bile monta dans sa
gorge. Des larmes lui brûlèrent les yeux, mais il les
combattit, refusant d’être pris en flagrant délit de pleurs
devant les caméras du monde entier. Il voulait se retourner
et s’accrocher à Wilder, mais craignait de voir le visage de
son alpha.
— Avery ?
Avery se tourna vers la voix de Rohan.
— Les juges veulent entendre ton histoire.
Avery jeta un coup d’œil autour de lui, étourdi. Il avait déjà
été préparé et savait qu’il devrait sortir de la protection de
la table et faire face au Tribunal par lui-même. Rohan posa
une main douce sur son dos et le poussa à faire le tour de la
table.
Après avoir jeté un dernier regard à Wilder et au reste de sa
famille, il s’avança au milieu de la salle d’audience et fit
face aux juges, essayant de se souvenir des points clés que
Tensen et Rohan lui avaient donnés avant l’audience.
— Eh bien… écoutons cette malheureuse histoire, dit le juge
Emory, un sourcil sauvage haussé.
Des chenilles duveteuses. Un éclat de rire soudain lui
échappa, lui valant cinq regards noirs.
Avery baissa la tête, réprimant un autre éclat de rire
nerveux.
— Trouvez-vous quelque chose de drôle concernant ce
Tribunal ? grogna le juge Emory.
— Non, Votre Honneur. Je suis simplement nerveux, et ça
m’échappe de manière inacceptable. Mes excuses.
— Hum… racontez-nous votre histoire.
Avery prit une inspiration purificatrice, tandis que Tensen le
guidait dans l’examen direct. Il relata tout ce qui s’était
passé, en commençant par la mort soudaine de ses parents
à un âge précoce. Comment ils avaient eu à peine assez
d’argent pour survivre et pas assez pour s’épanouir.
Comment il n’aurait pas pu se permettre d’envoyer lui ou
ses frères dans des bals à la recherche d’un alpha.
Comment il n’y avait pas de travail dans le QO, autre que
celui de substitut ou de travailleur du sexe. Enfin, son choix
d’aller à l’université et de trouver un emploi pour soutenir
sa famille.
— D’après ce que j’ai lu, votre oncle s’est accouplé peu
après que vous avez commencé l’université, demanda l’un
des autres juges. Et que lui et son alpha auraient pu
subvenir à vos besoins à tous – et ont, en fait, pris en
charge vos jeunes frères.
Avery releva le menton.
— Oui, mais à ce moment-là, j’avais atteint un niveau de
liberté que les autres omegas ne possédaient pas. Une
liberté que je sentais que nous méritions, expliqua-t-il en
scrutant les visages des juges. Pourquoi devrions-nous être
obligés de mendier notre protection auprès des alphas alors
que nous sommes plus que capables de subvenir à nos
besoins ? J’ai prouvé que j’étais suffisamment compétent.
J’ai été diplômé en étant dans les premiers de ma classe.
J’ai travaillé et gagné de l’argent. Je n’avais pas besoin de
mon oncle et de son alpha pour accueillir mes frères, mais
je savais qu’ils auraient un meilleur accès aux écoles du
Quartier Familial et seraient plus proches de leurs amis. Et
moi, j’aurais une maison tranquille pour étudier et exceller…
ce que j’ai fait.
— Mais c’est ainsi que fonctionne notre monde. Les alphas
fournissent les moyens, les omegas fournissent la vie,
déclara un autre juge.
— Nous ne sommes pas ici pour débattre de l’opportunité
de changer les lois. Elles l’ont déjà été, objecta Tensen. Nos
représentants ont voté sur la question et les lois ont été
réécrites… pas plus tard que ce matin, en fait.
— Juste à temps pour impacter votre affaire, railla un autre
juge. Ne pensez pas que nous n’avons pas remarqué les
tactiques de retardement que vous avez utilisées afin de
donner le temps à ces lois de changer.
— Notre affaire était prévue avant ça, Votre Honneur, contra
Tensen. Nous n’avions pas réalisé que le Congrès voterait
avant notre audience.
Plusieurs des juges se moquèrent.
Un juge qui n’avait pas encore pris la parole se pencha en
avant.
— Bien que je sois désolé d’apprendre la perte de vos
parents, votre histoire n’est pas convaincante ou irréfutable.
Vous dites que vous aviez de l’argent. Vous aviez une
maison. Vous auriez pu survivre, mieux que ne le font
beaucoup d’omegas dans le quartier. J’écoute votre histoire
et je pense que vous êtes… avide. Vous étiez habitué à la
richesse et au luxe et vous vouliez vivre comme vous l’aviez
fait avec vos parents.
— Avide ? Pour avoir voulu travailler par mes propres
moyens ? J’ai travaillé dur pour que mes frères et moi
soyons bien soignés, et pourquoi ne voudrions-nous pas
vivre comme nous l’avions fait autrefois ? Nous étions
habitués à un certain style de vie, pour lequel j’étais prêt à
travailler, plutôt que de tendre la main à un alpha. Je voulais
gagner ma propre vie. Comment cela peut-il être considéré
comme de l’avidité ?
— J’ai entendu parler de conditions bien pires dans le QO.
Des omegas forcés de faire des choix impossibles, parce
qu’ils n’avaient rien. Rien. Vous aviez tout comparé à eux.
— Vous avez entendu leurs histoires et n’avez rien fait pour
améliorer les conditions dans le QO ? Vos paroles en disent
bien plus sur votre caractère que sur le mien.
Des halètements retentirent dans le public, et Avery craignit
d’avoir dépassé les bornes. Peu importait, c’était la vérité.
— Trop d’omegas ont souffert dans le Quartier Omega. Mon
oncle et moi avions l’habitude de préparer des repas
supplémentaires et de les offrir à nos voisins dans le besoin,
lorsque leurs familles ne fournissaient pas assez pour les
soigner. Nous prenions en charge des enfants errants, des
garçons qui n’avaient pas de maison et pas de moyens à
l’intérieur de ces murs. Mon oncle rassemblait l’argent et les
habillait avec ses vieux costumes, les envoyant dans des
bals, dans l’espoir qu’ils trouvent leurs alphas. Ça n’aurait
pas dû être comme ça. Il y a un million d’histoires comme
celle-ci, et un milliard de pires. Vous deviez tous savoir ce
qui se passait, et pourtant, vous n’avez rien fait.
La colère grondait en Avery.
— Vous n’avez rien fait !
Il fixa les juges, indifférent à leurs réactions face à sa colère.
Il était clair qu’il ne serait pas reconnu innocent, alors il
s’assurerait qu’ils connaissent sa rage avant de retourner en
prison.
— J’ai fait le choix de m’en sortir et de trouver les moyens
pour le faire. Pour aider ma famille, quand il n’y avait
personne d’autre pour le faire. Vous êtes tous restés assis
ici, à juger les omegas qui souffraient, et vous ne vous en
êtes pas souciés.
Avery prit une inspiration, souhaitant que les larmes qui
brûlaient encore le fond de ses yeux ne soient pas versées.
— Vous vous en fichiez… et vous avez le culot de me
regarder et de me traiter de coupable. Comment osez-
vous ?
Tensen se plaça derrière lui, posant une main douce sur son
coude.
— Non ! cria Avery en le regardant avant de se retourner
pour faire face aux juges. Je me tiens ici pour vous juger.
Juger ce gouvernement… et je dis que vous êtes coupable.
Un glapissement d’encouragement s’éleva dans la pièce, et
Avery fut heureux que quelqu’un ait apprécié ses paroles. Il
scruta les expressions impassibles des juges, se demandant
s’il avait eu un impact. Peu probable.
Pourtant, il avait eu son mot à dire.
— Avez-vous terminé ? demanda le juge Emory, semblant
s’ennuyer.
Avery hocha la tête.
— Nous nous retirons et reviendrons bientôt avec notre
décision. La Cour est ajournée, déclara le juge Emory avant
de frapper un marteau.
Les juges se levèrent et sortirent comme ils étaient entrés.
Tensen le ramena à leur table. Avery croisa le regard de
Wilder et se précipita dans les bras de son alpha. Wilder le
serra très fort.
— La colère était-elle la meilleure attaque ? interrogea
Wilder en chuchotant près de son oreille.
Avery se pencha en arrière et leva les yeux vers son alpha.
— Ça n’a pas commencé comme ça. Ce n’était pas prévu…
mais c’est venu comme ça. Je suis en colère contre la façon
dont on nous traite.
— Je trouve qu’il a tout déchiré, déclara Lake en souriant.
— Moi aussi, ajouta Auggie.
— Avec moi, ça fait trois, murmura Gray en serrant l’épaule
d’Avery.
— Je ne sais pas si ça a beaucoup aidé, se plaignit Tensen.
Rohan s’appuya sur la balustrade pour attraper le bébé, qui
s’agitait. Il berça le nouveau-né dans ses bras et sourit à
son fils, qui se calma presque immédiatement.
— On ne peut jamais deviner avec les juges. Leurs visages
impassibles sont légendaires. J’ai entendu des requérants
qui étaient sûrs de perdre leur affaire en sortir gagnants. Ce
n’est pas impossible.
— Tu dis ça pour nous donner un peu d’espoir ou parce que
c’est vrai ? demanda Gray.
— Hum, peut-être un peu des deux, répondit Rohan.
Gray caressa la tête du bébé.
— C’est un vrai fils à papa, je te jure, marmonna Gray en
regardant Avery. Ce petit ne veut de moi que lorsqu’il a
faim. Sinon, il a besoin d’être dans les bras de son père.
Avery sourit, se penchant plus près de Rohan.
— Je peux le tenir ?
Il savait que c’était peut-être sa seule et unique chance
avant que le bébé ne soit plus un bébé.
— Bien sûr, accepta Rohan en lui remettant le bébé.
Avery fixa le visage le plus précieux qu’il ait jamais vu.
— Oh… il est si beau, oncle Gray.
— Merci, dit Gray en souriant. Mais regardez-le. Aussi
silencieux qu’un rat d’église avec toi aussi. Je te jure… je
commence à avoir un complexe.
— Il a bien supporté l’audience, fit remarquer Avery.
— Dans les bras de Wilder, corrigea Gray.
Le regard d’Avery bascula vers Wilder.
— Tu t’entraînes ?
— En effet, plaisanta Wilder. Normalement, je ne les touche
pas quand ils sont si petits, mais ton oncle m’a entraîné.
— Bien, approuva Avery en souriant, puis son expression
s’effaça un peu. On dirait que tu vas en avoir besoin.
Wilder l’attira plus près, embrassant le sommet de sa tête.
— Ne perds pas espoir.
L’un des fonctionnaires de la cour s’approcha et chuchota
quelque chose à Tensen. Celui-ci fronça les sourcils et se
tourna vers eux.
— Ils ont pris leur décision.
— Déjà ? s’inquiéta Rohan.
— Eh bien, ils avaient clairement une dent contre moi,
soupira Avery.
Des murmures s’élevèrent dans la salle d’audience, alors
que les personnes présentes réalisaient que les juges
allaient déjà revenir. Avery soutint le regard de Wilder, lui
envoyant chaque once d’amour en lui… et espérant que
l’univers serait de son côté une dernière fois.
— Tout le monde se lève !
Avery rendit rapidement, mais prudemment le bébé à Gray.
Il se retourna pour faire face aux juges qui revenaient dans
la salle d’audience. Encore une fois, aucun ne le regarda.
Une fois qu’ils furent assis, le juge Emory frappa son
marteau.
— Nous avons pris une décision. Avery Stephens, pouvez-
vous vous avancer ?
Avery retourna à l’endroit où il s’était exhibé un peu plus
tôt.
— M. Stephens, après avoir considéré toutes les
présomptions, preuves et arguments, ainsi que votre
plaidoyer de culpabilité, nous vous déclarons coupable.
Les genoux d’Avery faillirent se dérober sous lui.
28
W ilder sauta sur ses pieds, un grognement sur les
lèvres. Coupable ? Il avait senti que le verdict n’irait
pas dans leur sens et s’était préparé à l’inévitable, mais le
choc et l’horreur le frappèrent de plein fouet.
— Alpha, asseyez-vous, ordonna le juge Emory en pointant
son marteau sur Wilder. Ou je demanderai aux huissiers de
vous escorter dans votre propre cellule.
Avery jeta un coup d’œil par-dessus une épaule, suppliant
Wilder de se calmer.
Wilder respira plusieurs fois profondément, forçant la colère
à redescendre. Il se laissa tomber sur son siège, son corps
tout entier vibrant de l’envie de provoquer la violence.
— M. Stephens, vous allez maintenant, enfin, être
condamné. Je ne sais pas pourquoi le juge précédent n’a pas
prononcé de sentence, mais nous allons rectifier cela dès
maintenant.
Le juge fouilla dans des papiers devant lui.
— Heureusement pour vous, la loi a changé à temps pour
vous éviter une naissance forcée.
Wilder grinça des dents. Le juge Emory était en tête de sa
liste des gens à abattre qu’il compilait dans son esprit.
— À présent… sur l’accusation d’achat illégal du Heatex et
du Scentex, nous vous déclarons coupable et vous
condamnons à six mois d’assignation à résidence.
Assignation à résidence ?
La tête d’Avery pivota. Leurs regards se croisèrent, sous le
choc. Le cœur de Wilder claqua contre ses côtes,
l’anticipation prenant le dessus.
— Pour l’accusation d’usurpation d’identité, nous vous
déclarons coupable et vous condamnons à six mois
d’assignation à résidence, à purger en concomitance avec la
peine précédente.
Gray tira sur l’épaule de Wilder.
— En concomitance ? En même temps ?
— Oui, six mois pour les deux, répondit Wilder, la tête lui
tournant.
— Pour l’accusation d’intrusion à l’extérieur du Quartier
Omega, nous vous déclarons coupable… et vous
condamnons à six mois d’assignation à résidence, à purger
en même temps que la peine précédente.
Le juge Emory porta son attention sur Avery.
Le silence planait dans la salle d’audience. Le pouls de
Wilder battait dans ses oreilles.
— Je réalise que vous avez l’impression que nous avons
fermé les yeux sur les luttes de la classe omega. Je tiens à
vous rappeler que nous, membres de la Cour, n’écrivons pas
la loi, nous interprétons simplement ce qui est écrit. Pour
cette raison, notre capacité à créer des changements est
limitée. Ce que nous pouvons faire, c’est offrir de
l’indulgence quand nous voyons une injustice.
Un sourire se dessina sur les lèvres de Wilder.
— Avez-vous quelque chose à dire à ce Tribunal ? demanda
le juge Emory à Avery.
Avery trembla.
— Merci.
Le juge Emory sourit – sourit vraiment.
— La séance est levée.
La salle éclata en cris de joie. Avery se retourna, des larmes
brillaient dans ses yeux. Wilder ouvrit les bras, suppliant son
omega de venir à lui. Avery se rapprocha et se jeta contre
lui. Wilder le serra fort. Gray, Lake et Auggie se joignirent à
l’étreinte, rebondissant autour d’eux. Des caméras
cliquaient au loin, des lumières vives apparaissaient dans
les environs.
Le bruit se calma après quelques minutes. La famille
d’Avery le lâcha, mais pas Wilder, il ne le pouvait pas. La
salle resta animée, des voix fortes remplissant l’espace.
Wilder se pencha et lui chuchota à l’oreille :
— Alors, dans quelle maison vas-tu purger ta peine ? Ils vont
te renvoyer dans le QO ou… ?
— Eh bien, ça ne peut pas être la nouvelle maison. Elle ne
sera pas encore prête.
— Et nous ne sommes pas accouplés, murmura Wilder. Pas
encore.
— Je suppose que ce sera une question à poser Tensen et
Rohan.
Wilder tendit la main et tapota l’épaule de Rohan.
— Où va-t-il purger sa peine ?
Rohan fronça les sourcils.
— Je ne suis pas sûr. Ce n’est pas mon domaine d’expertise,
tu te souviens ?
Il tapa sur l’épaule de Tensen.
— Où Avery devra-t-il purger son assignation à résidence ?
— C’est une nouvelle partie de la Charte des droits des
omegas, donc je ne suis pas vraiment sûr. Nous devrons
fouiller dans le charabia législatif pour le découvrir, répondit
Tensen avant de chercher dans la foule. Je vois quelqu’un
qui pourrait savoir. Attendez.
Il fila vers le fond du tribunal.
— J’espère que je pourrai rester avec toi, dit Avery en levant
les yeux et en se concentrant sur Wilder. Tu serais d’accord,
n’est-ce pas ? Un criminel sous ton toit ?
— Tu te moques de moi ? Je te veux avec moi. Pourquoi
diable est-ce que ce serait une question ?
Avery se hissa sur la pointe des pieds et déposa un baiser
sur ses lèvres.
Tensen revint, un large sourire sur le visage.
— En l’état actuel des choses, l’adresse qu’Avery leur
donnera comme domicile est celle où il purgera sa peine.
— C’est-à-dire l’adresse qu’il a sur sa carte d’identité ?
demanda Wilder.
— Non, ils vont lui demander où il compte résider pendant
sa peine. Il peut fournir l’adresse qu’il veut, tant que le
propriétaire de cette maison est d’accord et signe une
déclaration sous serment déclarant qu’il fournira un abri
pendant la durée de la peine.
Wilder croisa le regard d’Avery, un sourire sur le visage.
— La nouvelle maison va prendre au moins six mois, si ce
n’est plus. Donc nous serons dans l’appartement. Tu es
d’accord avec ça ?
— Si je suis d’accord avec ça ? s’esclaffa Avery. Je vais
passer les six prochains mois avec mon alpha et pas dans
une cellule de prison. Je suis plus que d’accord avec ça.
Un garde arriva avec des menottes pour Avery.
— Est-ce vraiment nécessaire ? aboya Wilder.
— Ils l’ont déclaré coupable. Nous devons l’emmener,
mettre en place son bracelet électronique, et ensuite le
livrer à son domicile, informa le garde. Et oui, les menottes
font partie de l’accord jusqu’à ce que nous le déposions là-
bas.
— C’est bon, murmura Avery en offrant ses mains. Je serai
bientôt à la maison.
Tensen se rapprocha d’Avery.
— Connais-tu l’adresse de Wilder ?
— Je sais où c’est, mais pas l’adresse exacte.
Tensen fourra un papier et un stylo dans les mains de
Wilder.
— Donne-lui l’adresse exacte qu’il doit inscrire sur le
formulaire. On n’a pas besoin d’une erreur pour tout gâcher.
Wilder griffonna son adresse sur la feuille et tendit le papier
plié à Avery, lui volant un baiser rapide avant qu’il soit
emmené loin de lui.
— Je te vois bientôt, mon amour.
Avery sourit avant d’être éloigné. Wilder les regarda
disparaître.
— C’est bien mieux que le scénario que j’avais envisagé,
déclara Tensen avant de lâcher un soupir. Ouf.
— Je suppose que nous nous concentrons sur le cas de Tulla
maintenant ? demanda Rohan.
— Je pense que nous méritons une pause d’un après-midi
avant de nous plonger dans cette galère, soupira Tensen en
grimaçant. Il n’a toujours pas accepté que nous le
représentions.
— Peut-être que la victoire d’aujourd’hui le fera changer
d’avis, fit remarquer Rohan.
— Une victoire ? Notre client a été jugé coupable. Je ne suis
pas sûr qu’on puisse techniquement appeler ça une victoire
juste à cause d’une peine légère.
Rohan se mit à rire.
— D’après les cris dans la tribune, je dirais que c’est une
victoire.
— Je suis d’accord, convint Wilder en serrant l’épaule de
Rohan avant de se tourner vers Tensen. Je n’ai aucune idée
de comment vous remercier pour ce que vous avez fait.
— Oh, ma facture va bientôt être envoyée par la poste,
plaisanta Tensen avec un clin d’œil.
Un journaliste arriva à ses côtés, attirant l’attention de
Tensen.
— Aucune somme d’argent ne sera suffisante, déclara
Wilder en serrant l’épaule de Rohan, luttant pour retenir ses
émotions. Je ne pouvais pas demander un meilleur ami.
— Meilleur meilleur ami, corrigea Rohan avant de lui faire un
câlin.
Puis il se pencha en arrière en souriant.
— Rentre chez toi et prépare-toi pour ton omega.
— Tu veux qu’on aille faire des courses ou autre chose ?
demanda Gray. J’ai entendu dire que ton garde-manger
abrite des toiles d’araignée.
— Non, je peux y aller demain. Ce soir, on fait la fête. Je vais
commander un festin à emporter.
Wilder sourit, libérant enfin le souffle qu’il était sûr d’avoir
retenu depuis l’arrestation d’Avery.
— Ce soir, on fait la fête.
Il leur adressa un signe de tête pour dire au revoir avant de
se retourner et de se diriger vers la porte.
Avant qu’il n’atteigne sa voiture, des microphones par
douzaines lui furent poussés dans le visage.
— Pas de commentaire, répéta-t-il plusieurs fois alors qu’il
se forçait à traverser la foule.
Une fois sur la banquette arrière, il sortit son téléphone pour
appeler son restaurant préféré pour un dîner spectaculaire…
et réalisa qu’il n’avait aucune idée de ce qu’Avery aimait
manger en dehors d’un bol de pho.
Il appela un autre numéro à la place.
— Hé, ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus, plaisanta
Gray à l’autre bout du fil.
— Quel est le plat préféré d’Avery ?
— Ahh… eh bien, il a un faible pour les pâtes. Il aime
beaucoup de choses, vraiment. Euh… Il a travaillé chez
Lambeau pendant ses études, et la nourriture y est divine. Il
ramenait tout le temps des restes à la maison et s’extasiait.
Rohan et moi y mangeons assez régulièrement.
— Je crois avoir vu l’endroit, mais je ne sais pas s’ils seraient
prêts à envoyer un repas de fête à la dernière minute.
— Attends une seconde, dit Gray, et Wilder put entendre
une conversation en arrière-plan. On va s’en occuper. Brett
travaille toujours là-bas, donc il a ses entrées. Considère
que c’est le cadeau de Rohan et moi pour ce soir. On
s’occupe de tout.
Wilder sourit.
— Merci, soupira-t-il. Et remercie Brett.
— Je le ferai. Va préparer l’endroit et on va tout gérer.
Peu de temps après, Wilder arriva chez lui. Il nettoya
l’appartement de fond en comble, sans savoir combien de
temps il lui restait avant l’arrivée d’Avery. Après s’être glissé
sous une douche rapide et s’être rasé, il entendit frapper à
la porte. Il enfila son peignoir et ouvrit la porte.
— Bonjour, je suis Pierce Lambeau… Je possède le
restaurant Lambeau. Je suis ici pour livrer votre dîner.
Wilder fit un pas en arrière.
— Entrez.
Pierce fit une pause et regarda par-dessus son épaule.
— Allons-y.
Une file de serveurs, dont Brett, entra dans l’appartement
avec des sacs et des glacières. Ils apportèrent même une
table.
Pierce regarda la table à manger rarement utilisée de
Wilder.
— Désolé, je n’étais pas sûr de savoir avec quoi on
travaillait ici.
Il fit un signe de tête à ses gars.
— Remettez-la dans le van. La sienne fera l’affaire.
Deux chefs entrèrent, portant un tas de sacs.
— J’ai demandé des plats à emporter. C’est bien mieux
qu’un plat à emporter.
— Avery est un travailleur acharné. Un bon garçon, déclara
Pierce. Je veux juste qu’il soit conscient que nous le
soutenons. Nous sommes heureux qu’il soit libre.
— Eh bien…
— Suffisamment libre. Il n’est pas en prison, dit Pierce avec
un sourire.
Wilder soupira.
— Suffisamment libre, ça me semble correct.
— Maintenant, comme nous n’étions pas sûrs du temps qu’il
faudrait avant qu’il n’arrive et que nous ne voulions pas que
la nourriture refroidisse ou repose pendant un certain
temps, nous avons tout préparé et mis en place. L’un des
plats préférés d’Avery est la recette de lasagnes de mon
frère, donc j’ai pensé que c’était la chose la plus facile à
faire, étant donné les circonstances.
— Merveilleux, dit Wilder en contemplant la danse parfaite
que les serveurs et les chefs exécutaient pour préparer
l’espace. S’il vous plaît, adressez nos remerciements à votre
frère.
Une expression bizarre traversa le visage de Pierce.
— Je le ferais si je pouvais, soupira-t-il. Les gars vont aussi
faire quelques retouches de dernière minute dans votre
cuisine, finir les salades et les amuse-bouche. Ils vont vous
montrer tout ce qui devra être fait pour mettre la touche
finale, comme comment sucrer la crème brûlée et utiliser le
chalumeau. J’apprécierais que vous me le rendiez à la fin.
— Vous le récupérerez dès que possible, assura Wilder.
— J’ai préparé ce dîner avec autant de ses plats préférés
que possible. Désolé si ce ne sont pas vos goûts. J’espère
que vous viendrez tous les deux au restaurant dans six mois
pour dîner avec moi, en tant qu’invités. Vous pourrez alors
faire votre choix dans le menu.
— J’en serais honoré, affirma Wilder. Je ne sais pas comment
vous remercier.
— C’est le moins que je puisse faire pour Avery. Il compte
beaucoup pour moi.
Pierce regarda par-dessus l’épaule de Wilder et s’adressa à
l’un de ses hommes.
— Il est enceint. Il ne peut pas boire de vin. Je vous ai dit
d’apporter du cidre pétillant, aboya-t-il en secouant la tête.
Écoutez, allez vous habiller et nous aurons tout mis en place
en un rien de temps.
Wilder serra la main offerte par Pierce et sourit.
— Vous rendez ça trop facile pour moi.
— Rien ne devrait être difficile ce soir, dit Pierce. Vous
pouvez enfin vous détendre avec l’homme que vous aimez.
Le regard de Pierce dériva vers Brett… qui leva les yeux,
illuminés par une lueur étrange, que Wilder avait vue sur le
visage d’Avery un million de fois auparavant. Ce n’était pas
non plus la première fois que Brett regardait Pierce depuis
qu’il était entré.
Il semble que je n’avais pas à être jaloux après tout.
Wilder retourna dans sa chambre, s’habilla et se contempla
une dernière fois dans le miroir avant de se diriger vers la
cuisine. Un chef lui jeta un tablier, et les deux hommes lui
expliquèrent tout ce qu’il devait faire à l’arrivée d’Avery et
lui fournirent une feuille d’instructions, au cas où il oublierait
quelque chose.
La seule chose pour laquelle ils ne l’aidèrent pas fut ce qu’il
fallait faire entre leur départ et l’arrivée d’Avery. Les heures
passèrent, et Wilder devint inquiet. Quelque chose était-il
arrivé ? Les plans avaient-ils changé ? Ayant enfin fini de
faire les cent pas, il récupéra son téléphone pour appeler
Tensen… mais on frappa à la porte.
Enfin.
Il se précipita, rangeant son téléphone dans sa poche. Il
ouvrit la porte avec un sourire.
Seulement pour trouver ses parents debout dans
l’embrasure.
— Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Quel accueil ! s’offusqua son papa en le frôlant pour
entrer dans l’appartement.
Son père le regarda d’un air gêné.
— Tu es seul, n’est-ce pas ?
— Oui, je suis seul.
Warden soupira avec ce qui sembla être du soulagement.
— Je suis heureux de l’entendre. Ton papa s’inquiétait que
l’omega passe ses six mois d’incarcération avec toi,
expliqua-t-il avant de passer devant Wilder et d’entrer dans
l’appartement.
Les épaules de Wilder se contractèrent alors qu’il fermait la
porte. Il sentait leur désapprobation grandir.
— Qu’est-ce que c’est, Wilder ? demanda Wynter.
Wilder se retourna pour leur faire face. Ses parents fixaient
la table délicatement dressée avec du cristal, des bougies
attendant leur flamme et de la porcelaine fine.
— À quoi ça ressemble, selon vous ?
— On dirait que tu attends un rendez-vous pour dîner, dit
Wynter, se concentrant sur lui, le regard fixe. C’est lui,
n’est-ce pas ?
— Et si c’est le cas ?
— Tu vas héberger un criminel pendant les six prochains
mois ? À quoi penses-tu, bon sang ?
— C’est mon o…
— Grands dieux, n’as-tu pas assez fait de bêtises ?
Son papa lui laissa à peine un moment pour s’expliquer, non
pas qu’il ait eu une raison de le faire. Sa vie lui appartenait.
Voir ses parents maltraiter Jamie avait été plus que suffisant
pour lui apprendre cette leçon.
Son papa n’avait pas fini.
— Je me suis arrêté au club hier, tu aurais dû voir les
regards que j’ai reçus. Plusieurs personnes m’ont même
snobé. Snobé. Tu ne peux pas penser à quelqu’un d’autre
que toi ?
— As-tu déjà pensé que ta personnalité est ce qui repousse
les gens ? Pas mes actions ? Je veux dire, tes propres enfants
peuvent à peine supporter d’être en ta présence.
Au fond de lui, il réalisait que ça pouvait être son rôle actif
dans la défense d’Avery, mais il ne voulait pas l’admettre à
son père.
Ce fut suffisant pour faire taire Wynter. Soudain, des larmes
brillèrent dans ses yeux.
— Ça suffit avec les larmes de crocodile. Tu n’as pas de
sentiments à blesser, marmonna Wilder.
Wynter lui tourna le dos et se tamponna les yeux. Wilder vit
le dos de son père se voûter et se demanda si l’émotion
était vraiment authentique, pour une fois.
— Je suis heureux d’entendre ce que tu ressens vraiment
pour moi, murmura Wynter.
Wilder se mordit l’intérieur de la joue, essayant de ne pas
tomber dans le piège. Mais en bon fils qu’il était, il lutta
avec un minimum de culpabilité.
— Tu dis que je suis égoïste… que Jamie était égoïste… mais
tu ne sembles jamais voir la même chose en toi. Tu es
inquiet pour ta réputation. J’étais inquiet pour la vie de mon
omega. Sa sécurité. Sa liberté. Tu peux voir que ce n’est pas
comparable avec un arriviste prétentieux qui t’envoie
balader, n’est-ce pas ?
Wynter se retourna.
— Notre réputation permet à la société que tu diriges de
rester en activité. S’il n’y avait pas eu ce marché entre toi et
ton père, tu…
— Mon père et moi ? C’est moi qui ai cherché à rencontrer le
Green Trust. Vaughn et moi avons réglé ça nous-mêmes.
Père n’était pas impliqué.
— C’est lui qui a racheté les parts d’Amberth et t’a remis
plus d’actions de la société, une société qui va maintenant
gagner des millions, voire des milliards, avec les nouveaux
contrats.
Wilder jeta un coup d’œil à son père avant de regarder son
papa.
— N’essaie pas de me convaincre qu’il a fait ça par un
quelconque sentiment de générosité envers moi. Il a vu un
moyen de se débarrasser d’Amberth et de se remplir les
poches en même temps. Ai-je tort, Père ?
— Pas complètement, murmura Warden. Tu as raison sur les
deux points… mais rien ne m’a forcé à te céder ces parts.
— Tu l’as dit toi-même. C’était un moyen de me convaincre
de rester. Saddler Morgan veut que je dirige la société, alors
tu m’as donné un petit bonus pour me garder.
Un petit sourire se dessina sur les lèvres de son père.
— Oui, c’était ça aussi, admit Warden en penchant la tête.
Mais n’as-tu jamais pensé que c’était peut-être ma façon de
te témoigner mon soutien ?
Wilder secoua la tête.
— Je suis un adulte. Ma vie m’appartient. Vous n’avez pas à
me dire comment la vivre. Avery est mon omega et il va
passer les six prochains mois ici, avec moi, que ça te plaise
ou non. Je me fiche de savoir qui vous snobe. Honnêtement,
je ne me soucie pas de voir l’un de vous en dehors du
bureau.
Il s’approcha de la porte et saisit la poignée.
— Je ne veux pas que vous soyez là quand Avery arrivera.
Vous devez partir.
Il ouvrit la porte en grand.
Avery se tenait, menotté, au milieu de deux gardes, souriant
à pleines dents.
Wilder croisa le regard de son omega, sans pouvoir
empêcher son propre sourire de se former. Il fit un pas en
arrière.
— Entre.
Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et vit son papa,
horrifié par la scène – son omega, menotté, traîné entre
deux gardes. L’embarras – ou était-ce de la colère ? – le
traversa. Il n’avait pas voulu qu’ils soient là pour assister à
l’arrivée d’Avery pour cette raison… cela ne faisait
qu’ajouter de l’huile sur le feu.
Le regard d’Avery se tourna vers eux lorsqu’il entra dans
l’appartement, son visage devenant rouge de honte.
Un garde se retourna pour lui retirer les menottes, tandis
que l’autre sortait un presse-papiers.
— Vous êtes parti sans signer la déclaration sous serment.
— Je peux la signer maintenant ? demanda Wilder en
s’avançant.
— On aurait gagné beaucoup de temps si vous aviez été là
pour la signer, se plaignit le garde.
Wilder se tourna vers Avery.
— Désolé.
Le garde renifla.
— Vous vous excusez auprès de lui ? Nous avons manqué
notre dîner ce soir à cause de vous.
— Je suis désolé, grogna Wilder en essayant de retenir son
sarcasme, sans succès.
— Signez ici, dit le type avant de se lancer dans un long
discours sur les règles et règlements, ce qu’Avery pouvait et
ne pouvait pas faire.
Quand il eut fini, Wilder rendit le presse-papiers, les
formulaires signés.
L’autre garde commença à visser une boîte dans le mur à
côté de la porte d’entrée.
— Hé, cria-t-il.
— Ils l’ont listé dans le document que vous venez de signer,
fit remarquer le premier garde. C’est le boîtier qui contrôle
les données de son bracelet de cheville.
Il était entouré d’une épaisse manchette noire avec une
lumière violette clignotante.
— Si, pour une raison quelconque, la lumière devient jaune,
vous devez appeler et expliquer votre situation dans les
cinq minutes, sinon nous enverrons des agents. Si
M. Stephens n’est pas dans l’appartement, ou dans un autre
endroit approuvé, il sera renvoyé en prison pour le reste de
sa peine.
Le garde les regarda tous les deux.
— Des questions ?
Wilder réalisa qu’il en aurait probablement un million plus
tard, mais rien ne lui venait à l’esprit. Pas quand il avait
finalement Avery de retour dans ses bras. Il jeta un coup
d’œil à son omega. Avery secoua la tête pour dire non.
— Je pense que c’est bon.
Le garde examina l’appartement.
— Jolie piaule pour un criminel, railla-t-il, son regard
s’attardant sur la table. Comme c’est mignon, roucoula-t-il
avant de reporter son attention sur eux. Passez une bonne
nuit.
Il pointa Avery du doigt.
— Ne pars pas, ou je viens te chercher.
— Au revoir, dit Avery avec un sourire forcé.
Les deux hommes sortirent, fermant la porte derrière eux.
Wilder se rapprocha d’Avery, passant un bras autour de son
omega. Un jour ou l’autre, ses parents auraient besoin de
rencontrer le papa de leur petit-fils, alors autant en finir.
— Avery, ce sont mes parents. Mon papa, Wynter Jaymes, et
mon père, Warden Jaymes. Voici Avery Stephens, mon
omega.
Ses deux pères restèrent silencieux, fixant Avery.
— C’est un plaisir de vous rencontrer, murmura Avery en se
rapprochant de Wilder.
— Je dirais bien la même chose, mais au vu des récentes
nouvelles, je ne suis pas sûr de pouvoir qualifier ça de
plaisir, cracha Wynter.
— Oh, vous ne profiterez pas des libertés que mon
incarcération va maintenant vous offrir ? demanda Avery.
Mais bon, je suis sûr qu’il y aura beaucoup d’omegas plus
âgés et traditionnels, qui se sont tellement habitués à être
sous la coupe de leur alpha qu’ils ne sauront pas comment
se promener dehors, même si vous leur montrez le chemin.
Wilder cacha son sourire.
— Comment osez-vous ? s’emporta Wynter.
— Écoutez, j’ai déjà entendu comment vous avez traité
Jamie. J’ai seulement dit que c’était un plaisir de vous
rencontrer dans le but d’être poli envers le papa de mon
alpha. Vous ne m’avez pas accordé la même chose, donc je
suppose que tous les coups sont permis, dit Avery, le ton
doux de sa voix démentant les mots qui sortaient de ses
lèvres.
Wilder leva le menton plus haut, fier de son omega pour la
millionième fois depuis leur première rencontre.
— Tu as passé ton temps à lui remplir la tête de ragots
vicieux sur Jamie ? s’offusqua son papa.
— Il n’a pas eu besoin de me remplir la tête avec quoi que
ce soit. Gray est mon oncle. J’ai rencontré Jamie avant sa
mort. Je sais que vous avez tenté de voler les bébés de mon
oncle et de Rohan. Je sais ce que vous avez fait et combien
vous devriez avoir honte, mais ce n’est probablement pas le
cas.
Wynter vibrait presque de colère.
— Nous souhaitions offrir à ces bébés un foyer stable. Rohan
n’était pas en état de s’occuper des jumeaux après la mort
de Jamie… et Gray était un omega de substitution.
Légalement, sa responsabilité a pris fin au moment où ils
sont nés. Comment pouvions-nous savoir qu’il y avait une
romance naissante entre eux deux ? Et même après l’avoir
su, combien de temps cela pouvait-il durer ? Nous ne
savions pas. Je reconnais que j’ai pris de mauvaises
décisions en tant que parent lorsque j’ai élevé les miens,
mais, pour une fois, j’essayais de faire ce qu’il fallait pour
les enfants de Jamie.
Wilder sentit une part de vérité dans les mots et
l’expression de son papa. Peut-être avaient-ils pensé faire
ce qu’il fallait, même si cela avait mal tourné.
Heureusement, les jumeaux étaient rentrés chez leurs
parents, là où ils devaient être.
— Wynter, je pense qu’il est temps de partir.
Wynter lança un regard à son alpha avant d’en lancer un
autre à Wilder.
— Tu vas rester là et laisser ton omega me maltraiter ?
Wilder haussa les épaules.
— Il a été poli avec vous, et vous avez commencé à vous
disputer. Je ne pense pas qu’il ait tort, alors pourquoi
j’interviendrais ? Il est tout à fait capable de se débrouiller
sans mon intervention.
Son papa souffla avant de partir en trombe, son père à ses
trousses. Warden s’arrêta à la porte et regarda Wilder.
— Ce n’était pas complètement par cupidité, comme tu le
penses. Je t’ai donné ces parts, parce que…
Il haussa les épaules.
— Tu es mon fils.
Wilder dévisagea son père, mais eut du mal à trouver les
mots.
Warden soupira avant de sortir et de fermer la porte
derrière eux.
Le silence dura quelques secondes avant que Wilder ne se
retourne pour faire face à son omega.
— Je suis désolé. Ils sont arrivés sans prévenir. J’essayais de
les faire partir quand j’ai ouvert la porte et que je t’ai trouvé
là.
— Je devais les rencontrer tôt ou tard, grimaça Avery. Je suis
désolé si je suis allé trop loin. Je me souviens avoir été en
colère après tout ce qui s’est passé avec Jamie, Gray et
Rohan et… je suppose que l’adrénaline du procès coule
encore dans mes veines. J’ai passé la journée à dire de
dures vérités et, apparemment, je n’avais pas encore tout à
fait fini. Je vais probablement regretter d’avoir parlé à ton
papa comme ça. Tu parles d’une première impression.
Wilder rigola.
— Mes parents avaient besoin d’une petite discussion
franche. Ça avait trop tardé, en fait. J’ai passé le plus de
temps possible à les éviter depuis la mort de Jamie, trop
effrayé à l’idée de perdre mes moyens et de me défouler
sur eux. C’était plutôt sympa de rester sur la touche et de te
voir le faire à ma place.
Il attira Avery pour un câlin.
— Je suis si heureux que tu sois enfin là.
— Je croyais que je n’arriverais jamais.
— Je suis désolé pour la paperasse… J’étais pressé de
rentrer chez moi et de préparer ton arrivée. J’ai oublié le
formulaire.
Avery l’enlaça plus fort.
— Ne t’inquiète pas. Ce n’était pas aussi grave qu’ils le
prétendent. Ça a pris un coup de fil… et peut-être quinze,
vingt minutes supplémentaires.
Wilder relâcha son souffle.
— Bien.
— On dirait que tu t’es donné beaucoup de mal pour te
préparer à mon arrivée.
Wilder suivit le regard d’Avery vers la table.
— Notre célébration ? Tu aimes ?
Avery leva les yeux.
— Je te veux juste toi. La nourriture peut attendre plus tard,
non ?
— Pierce a dit que je pourrais commencer dès que tu serais
là, donc je pense qu’on peut retarder un peu.
Avery sourit.
— Pierce était là ? Oh, je suis content. A-t-il dit quelque
chose ?
— Il voulait que tu saches qu’il est content que tu ne sois
pas en prison. Il semble te tenir en haute estime.
Avery sourit, tirant sur le nœud à l’avant du tablier de
Wilder.
— Pierce est un bon gars. J’ai aimé travailler pour lui.
— Brett semble aussi aimer travailler pour lui, plaisanta
Wilder. Ou plutôt, il aime le regarder.
Avery haleta.
— Brett le matait ?
— J’ai capté quelques regards langoureux.
Avery sourit.
— Je savais qu’il avait un faible pour Pierce.
— Devine quoi ? demanda Wilder en enlevant le tablier.
— Quoi ?
— J’ai un faible pour toi.
Il se pencha et embrassa Avery. Son omega se hissa sur la
pointe des pieds et enroula ses bras autour du cou de
Wilder.
— Dis-m’en plus, chuchota Avery en se penchant plus près.
Wilder fit passer le pull d’Avery sur sa tête.
— Et si je te le disais dans notre chambre ?
— Notre chambre ?
— C’est notre maison. Pour l’instant. Jusqu’à ce que la
nouvelle soit prête.
Un délicieux sourire recourba les lèvres d’Avery.
— J’aime ça.
Wilder le prit dans ses bras et le porta jusqu’à leur chambre.
— Moi aussi.
Ils déshabillèrent rapidement l’autre, en riant et en
gloussant pendant tout le processus. Pour une fois, il n’y
avait pas la peur de la prison ou de distance entre eux. Voir
Avery vraiment libre et heureux était un baume pour son
âme. Finalement, ils s’effondrèrent sur le lit, un
enchevêtrement de bras et de jambes, embrassant et
caressant chaque centimètre qu’ils pouvaient atteindre.
Wilder saisit la base de la hampe dure d’Avery, en caressant
la longueur. Il faufila son autre main sous Avery et fit courir
deux doigts le long de la raie entre les fesses et sur l’anus
gonflé qui fuyait.
Avery gémit contre sa bouche, son dos s’arquant lorsque
Wilder glissa ses deux doigts en lui.
— J’ai besoin de toi en moi.
— Je suis en toi, dit Wilder en plongeant ses doigts plus
profondément.
Avery tendit la main entre eux et caressa le sexe raide de
Wilder de la pointe à la base avant de prendre le contrôle de
son membre.
— Je veux ça… cette grosse, magnifique queue… en moi.
Maintenant.
— Tu es devenu assez autoritaire ces derniers temps,
Monsieur.
— Tu es peut-être le patron au bureau, mais c’est moi qui
commande ici.
Wilder embrassa ses lèvres sans ménagement.
— Tes désirs sont des ordres.
Il écarta les cuisses de son omega en se mettant à genoux
entre elles. Pressant son gland contre l’orifice d’Avery, il
frotta de haut en bas, taquinant un peu plus son amour.
— Ça fait trop longtemps… pourquoi me fais-tu souffrir ?
— On a fait l’amour hier soir, s’esclaffa Wilder.
— Et j’ai l’impression que ça fait une éternité ! cria Avery.
Prends soin de ton omega, alpha !
Wilder gloussa. Il appuya son érection contre l’entrée lisse
avant de s’enfoncer à moitié. Avery gémit, levant ses
jambes et les tenant en l’air.
— Plus…
Wilder donna à Avery ce qu’il demandait. En allant plus loin,
il remplit son amant de chaque centimètre.
— Oui, siffla Avery.
— Est-ce que je fais du bon travail, patron ?
— J’ai déjà joui ?
— Pas à ma connaissance, répondit Wilder.
— Alors au travail, Monsieur.
Wilder gloussa de nouveau avant de se retirer et de le
pénétrer une nouvelle fois. Encore et encore, ils se
donnèrent de plaisir, leurs gémissements partagés se
répercutant sur les murs. La tête d’Avery se tordait dans
l’oreiller, ses doux cris étaient mélodieux.
Il observait chaque expression qui traversait le visage de
son omega, les discernant plus clairement en quelque sorte.
Ils avaient le temps, enfin. Au lieu de l’amour fou et
frénétique qu’ils avaient fait avant le procès, quand ils
pensaient que chaque fois pouvait être la dernière, quand ils
avaient été désespérés et éperdus. Cette nuit-là était
différente. Ils avaient une vie entière à partager au lit. Il
caressa langoureusement son omega, notant les endroits
qui suscitaient les meilleurs soupirs et miaulements de
plaisir.
— Plus vite, exigea Avery, en ayant clairement fini avec la
torture prolongée des pénétrations lentes de Wilder.
Wilder agrippa ses chevilles, une main frappant la
monstruosité noire qui leur rappelait qu’ils n’étaient pas
complètement libres, avant d’accélérer son rythme. Il se
délecta des expressions de plaisir sur le visage d’Avery.
D’une main, il masturba l’érection d’Avery, rouge, furieuse,
prête à être libérée.
Quand son omega jouit, il savoura ses cris. Il les avala, en
soutirant chaque once. Ce ne fut que lorsqu’il sut que son
compagnon avait succombé au plaisir qu’il céda au sien. Il
le pénétra aussi vite qu’il le pouvait en prenant soin de leur
bébé avant d’exploser au plus profond de lui. Son nœud
gonfla, les unissant.
— Donne-moi tous tes bébés, dit Avery en souriant.
Wilder plana au-dessus d’Avery, son sexe encore tendu.
— Je pense… que tu as déjà… tout ce que tu peux porter.
Il sourit, faisant courir une main sur le léger gonflement. Il
était impatient de voir son compagnon, gros et rond, prêt à
éclater.
Il roula sur le dos, emportant Avery avec lui. Le
chevauchant, Avery s’allongea sur le torse de Wilder. Le
nœud ne dura pas longtemps… son compagnon était déjà
enceint, et peu de temps après qu’ils avaient repris leur
souffle, il se retira prudemment. Il les allongea sur le côté,
petite et grande cuillère. Il prit une profonde inspiration
dans les cheveux d’Avery, aimant l’odeur, le mélange de
savon et d’Avery.
— Je t’aime, murmura Avery.
Wilder embrassa l’arrière de la tête d’Avery.
— Moi aussi, mon amour.
Le silence remplit la chambre, et pendant un moment, il se
demanda si Avery s’était endormi.
— Tu vas bien ? chuchota-t-il.
Avery se retourna dans ses bras.
— Que vais-je faire, coincé dans cet appartement pendant
les six prochains mois ?
— Eh bien… laisse-moi voir…
Wilder sourit.
— On pourrait en faire beaucoup plus.
— Oui, bien sûr, mais soyons sérieux. Je vais devenir fou.
Wilder réfléchit à la question.
— On a les plans de la maison. Toi et moi pouvons
rencontrer l’architecte ici. Je te laisse les couleurs
intérieures et tout le reste. Je peux leur demander
d’apporter les échantillons ici.
— Parce que c’est un truc d’omegas ? Concevoir l’intérieur
d’une maison ?
— Je n’aurais pas la moindre idée de comment décorer une
maison, et tu as demandé quelque chose à faire.
Avery s’esclaffa.
— Ce n’est pas assez pour me tenir occupé.
— Eh bien, il y a les plans pour la cérémonie
d’accouplement. Je suis sûr que tu voudras t’y mettre, tôt
ou tard.
— Et entre temps, je peux être pieds nus et enceint dans la
cuisine ?
— Non, murmura Wilder. Bien sûr que non.
— Je dois trouver quelque chose, sinon je vais devenir fou.
Wilder croisa son regard.
— Eh bien… que dirais-tu de l’enquête ?
— L’enquête ? répéta Avery, les yeux écarquillés. Tu veux
dire que vous n’avez pas encore fait appel à un enquêteur
judiciaire extérieur ?
— Tout s’est figé après ton arrestation. J’ai passé beaucoup
de temps à travailler pour te faire libérer, alors Vaughn a dû
se glisser dans mon rôle pour s’assurer que tout se passait
bien. On a mis l’enquête en attente.
— Pendant qu’il continuait à voler dans les coffres.
— Nous avons contacté Reece & White, mais ils n’avaient
pas d’enquêteurs libres. Je vais devoir demander à Vaughn
où ils en sont. Si Reece & White n’ont pas commencé, ce
serait parfait pour toi de travailler ici.
— Je n’aurai pas d’ordinateur en réseau.
— Je peux demander au service informatique de m’installer
un bureau à domicile, avec un ordinateur en réseau, pour
pouvoir travailler chez moi de temps en temps. Personne
n’aurait à savoir que tu l’utiliseras pour enquêter sur le vol.
Tu pourrais faire tout ce que tu as besoin de faire d’ici.
Les yeux d’Avery pétillaient d’excitation.
— J’aime cette idée. Quelque chose dans lequel je pourrais
vraiment mordre à pleines dents, s’exclama-t-il avant de
froncer les sourcils. Vaughn n’avait pas refusé que je
travaille dessus à la maison ?
— Dans ces circonstances, je pense qu’il va céder.
— Je l’espère, répondit Avery.
— Demain matin, j’appellerai Vaughn. S’ils n’ont pas
commencé, j’irai voir le service informatique.
Avery serra ses bras autour de Wilder.
— Merci. Mais que dira ton frère si un omega fait cette
enquête ?
— Il a demandé si nous devions attendre la fin de ton procès
avant de s’y remettre, donc je pense qu’il est d’accord pour
qu’un omega finisse le travail qu’il a déjà commencé.
Le sourire d’Avery s’agrandit. C’était trop adorable pour ne
pas l’embrasser.
— Tu as faim ?
Avery hocha la tête.
— Pour une fois, oui. Une faim vorace. Je ne pense pas avoir
bien mangé depuis des mois.
Wilder n’avait pas très bien mangé non plus.
— Alors laisse-moi aller préparer le dîner.
Avery se leva.
— On peut faire le dîner ensemble.
— Non, aucun de mes omegas ne sera pieds nus, enceint et
dans la cuisine dans notre maison, déclara-t-il en enfilant un
pantalon de survêtement. Trouve-toi un siège dans le salon,
chéri.
Avery gloussa derrière lui, tandis que Wilder se dirigeait vers
la cuisine. Le four était chaud et prêt, alors après s’être lavé
les mains, il fourra les lasagnes partiellement cuites dans le
four avant de sortir les salades et les amuse-gueules.
— Tu as oublié ton tablier.
Wilder l’attrapa et l’embrassa avant de le passer par-dessus
sa tête. Il donna une tape sur les fesses d’Avery.
— Mets des chaussures, au moins.
— Donc, si je ne suis pas pieds nus, je peux venir dans la
cuisine ?
— Exactement !
Avery éclata de rire, glissant ses pieds dans une paire de
tongs de Wilder. Il marcha avec les chaussures trop grandes
et entoura Wilder de ses bras par derrière.
— Ooooh… J’adore cette salade.
— Pierce a dit qu’il avait composé le menu avec tes plats
favoris.
— J’ai mon préféré juste là, susurra-t-il en l’enlaçant.
Wilder se retourna dans ses bras et offrit un baiser à son
omega avant de ramasser une assiette et de lui donner une
bouchée de légumes verts avec les doigts.
Avery prit la bouchée, léchant les doigts de Wilder pour faire
bonne mesure.
Son sexe se redressa, épaississant dans son survêtement.
— Si tu veux mon avis, on va finir par passer les six
prochains mois au lit.
— Ça me paraît bien, approuva Avery avec un clin d’œil.
29
Six mois plus tard…
A very fit ses premiers pas libre en dehors de leur
immeuble, sans le bracelet électronique, pour la
première fois depuis le procès. Même s’il était sorti pour ses
rendez-vous mensuels chez le médecin et pour une réunion
occasionnelle avec ses avocats (dans ses restaurants
préférés, bien sûr), savoir qu’il était libre d’aller et venir
comme il le voulait lui apporta un grand sourire. Il leva son
visage vers le soleil et respira l’air frais… bien que ce ne soit
pas aussi doux en ville.
Ces six mois avaient semblé une éternité.
Wilder glissa sa main dans celle d’Avery.
— Prêt ?
— Je suis né prêt.
Wilder sourit et le conduit à la voiture qui les attendait. Il
s’installa à l’arrière, tout comme Wilder. Avery posa sa
sacoche sur le siège à côté de lui et la serra contre lui. À
l’intérieur se trouvait l’aboutissement de mois et de mois
d’enquête sur le détournement de près d’un million de
renos de Jaymes & Associés, ainsi que toutes les preuves
dont ils avaient besoin pour inculper le coupable.
Le bébé donna des coups de pied, appréciant clairement
leur liberté autant qu’Avery. Il pressa une main sur le
gonflement de son ventre et sourit.
— Est-ce qu’il donne encore des coups de pied ? Demanda
Wilder avant de placer une paume à côté de celle d’Avery.
— Comme une mule, murmura Avery, un autre coup de pied
frappant sa paume.
Il enleva sa main et déplaça celle de Wilder pour que son
alpha puisse ressentir les sensations.
La fierté rayonna sur le visage de Wilder.
— Il va devenir joueur de foot. Sois prêt. Je vais aussi en
faire un fan de West Point.
Wilder avait appris à Avery les subtilités du jeu. Avec un peu
de connaissances, il avait été facile pour Avery de se joindre
aux cris devant la télévision lorsque les matchs étaient
diffusés.
— Vas-y. Maintenant que je suis libre, on peut assister à un
vrai match, pas juste en regarder un à la télé.
Les yeux de Wilder devinrent énormes.
— Vraiment ? Tu veux aller à un match ?
Avery désigna son ventre.
— La saison prochaine ?
Wilder hocha la tête.
— OK, bébé. Je nous achèterai des loges pour la saison
prochaine.
Avery rigola.
— Ça me semble bien.
Leur appartement n’était pas loin de Jaymes & Associés. Ils
furent déposés devant l’immeuble, où des dizaines
d’employés se précipitaient pour arriver à l’heure au travail.
Alors qu’ils entraient et traversaient le hall, les têtes se
tournèrent, observant chacun de leurs mouvements. Une
mer de corps se forma, beaucoup avec de larges sourires
sur leurs visages, tandis que Wilder conduisait Avery.
Quelques-uns, bien sûr, n’avaient pas le sourire… mais
Avery ignora les froncements de sourcils et les regards
noirs.
Ils montèrent dans un ascenseur à moitié plein, et Wilder
appuya sur le bouton du dernier étage. En jetant un coup
d’œil autour de lui, Avery rencontra le regard écarquillé de
Gus Hardwick. Avery lui sourit et le salua d’un signe de tête.
L’homme devint pâle et hocha la tête en retour.
Avery se retourna pour faire face à l’avant, essayant de ne
pas laisser son sourire s’élargir, surtout avec la surface
réfléchissante des portes qui reflétait son excitation.
Lentement, les autres personnes sortirent à leurs étages.
Avery ne manqua pas de souhaiter à Gus une bonne
journée.
Hardwick se tourna vers lui, le visage couleur cendre, avant
de s’éloigner.
— Tu crois qu’il sait ? Lui chuchota Wilder à l’oreille.
Avery haussa les épaules, espérant que l’homme était
effrayé.
Finalement, ils furent les seuls vestiges dans la cabine.
— La dernière fois que nous étions seuls dans un ascenseur
J&A…
Avery rigola.
— On est rentré chez nous et on a baisé pendant des jours.
Tu penses qu’on pourrait poursuivre la tendance ?
— Nous avons des affaires importantes à régler, fit
remarquer Wilder, semblant cacher un sourire qu’il avait du
mal à réprimer.
— Oui, mais après…
— Tu sais, j’ai entendu dire que les omegas devenaient très
excités pendant les derniers mois de leur grossesse, mais,
par tous les dieux, je n’avais aucune idée à quel point.
— Tu te plains ?
— Je suis à bout de force.
— Tu ne l’es pas ! S’esclaffa Avery en giflant le bras de
Wilder pour s’amuser. Je me souviens de quelqu’un d’autre
qui était insatiable il n’y a pas si longtemps.
Wilder sourit.
— Je pourrais le devenir si on continue à ce rythme,
plaisanta-t-il en passant une main sur le ventre d’Avery.
Cette chose est un aphrodisiaque. Tu es sûr qu’on va
s’arrêter à deux ?
Avery repoussa la main de Wilder.
— Deux, c’est bien assez.
Même s’il devait lui accorder cela, le sexe pendant la
grossesse était incroyable. Il jouissait aussi fort que lorsqu’il
était en chaleur, tout en gardant un contrôle total. Enfin,
peut-être pas total. Wilder le poussait régulièrement à bout
et le brisait, ce dont il ne se plaignait pas.
— Wilder Jaymes, essaies-tu de me distraire de l’affaire en
cours ?
— Est-ce que ça marche ?
— Un peu.
— J’ai remarqué combien tu étais nerveux ce matin. Ne le
sois pas. Tu as ce qu’il faut, bébé.
Avery serra la main de son alpha, appréciant le soutien. Il
l’avait coincé. Chaque point avait été mis sur les « i »,
chaque barre sur les « t ». Ils arrivèrent au dernier étage et
furent accueillis à la descente de l’ascenseur par Vaughn,
Rohan et un autre des avocats de l’équipe de Rohan, qui
avait de l’expérience dans les affaires criminelles.
— La salle du conseil est prête pour nous.
— Le conseil n’est pas présent, n’est-ce pas ? Demanda
Avery, soudainement plus nerveux.
— Non… mais mon père le sera, mentionna Wilder. Il est le
chef de l’exécutif.
Avery n’avait vu ni Warden ni Wynter Jaymes depuis leur
première rencontre. Il n’avait pas vraiment envie d’un autre
face-à-face… bien que Warden ait été silencieux pendant sa
diatribe. Peut-être qu’ils pourraient en éviter un autre.
Ils entrèrent dans la salle de réunion, et Avery posa sa
sacoche sur l’immense table ovale avant de saluer d’un
signe de tête Warden et le procureur provincial spécial avec
lequel ils avaient demandé à se réunir.
— Avery, voici Ezekiel Miller, le PSA dont nous avons parlé.
M. Miller, voici mon compagnon, Avery Stephens.
— Appelez-moi Zeke, proposa l’homme en se levant pour
serrer la main d’Avery. Pas Avery Jaymes ?
— Pas encore, murmura Avery en serrant la main de
l’homme.
— Eh bien, je sais que vous avez mené la charge dans le
mouvement des nouveaux omegas, donc je ne savais pas si
garder votre nom de famille était quelque chose de
nouveau.
Avery haussa les épaules.
— Qui sait ?
Wilder fronça les sourcils.
— Passons aux choses sérieuses, voulez-vous ?
— Oui, approuva Avery en sortant de sa sacoche les
différents documents d’inculpation. Si vous regardez ici,
vous verrez des vols réguliers au cours des quinze dernières
années, le coupable utilisant de fausses factures pour
transférer l’argent de J&A vers plusieurs comptes bancaires
en dehors de la province. La plupart de ces entreprises ont
été, à un moment donné, des fournisseurs ou des clients
valables, mais la plupart d’entre elles ont fait faillite, ont
fermé leurs portes ou ont été incorporées dans des entités
plus grandes et ont travaillé sous une nouvelle bannière.
Comme les codes fournisseurs étaient déjà dans le système,
le coupable a pu continuer de soumettre des factures
frauduleuses et voler des fonds à l’entreprise. Au fur et à
mesure que vous parcourez les lignes, j’ai pu noter chaque
compte, chaque occurrence, ainsi que chaque action et
l’identifiant utilisé.
Zeke Miller parcourut les pages, une par une, alors que le
silence régnait dans la salle de réunion. Une fois arrivé au
milieu, il leva la tête.
— Vous avez pu suivre les paiements initiaux, puis leur
déplacement en dehors de la province ?
— J’ai contacté les banques en question et j’ai parlé à leur
service des fraudes pour les alerter du problème que nous
avons découvert avec certains comptes. Ils ont tous été en
mesure de confirmer que l’argent n’était plus sur ces
comptes, mais envoyé à l’extérieur de la province. Je n’ai
pas été en mesure de le suivre à partir de là.
— Les banques ont-elles pu fournir un nom associé aux
comptes ?
Avery hocha la tête.
— Si vous regardez à la page douze, il y a une liste de
nombreux faux noms qui ont été utilisés. Nous en avons
suivi trois jusqu’à une personne, employée ici, dans le
bâtiment. L’identifiant et les actions frauduleuses lui ont
également été attribués.
— On dirait que vous l’avez bien cerné, dit Zeke.
Il ferma la pochette et regarda tout le monde à la table.
— Je pense que c’est plus que suffisant pour que je procède
à une arrestation, pendant que nous enquêtons davantage
et confirmons les données que vous avez recueillies,
expliqua M. Miller en se levant. Laissez-moi passer un coup
de fil et faire venir quelques gardes pour lui passer les
menottes. Il est présent aujourd’hui ?
— Je l’ai vu dans l’ascenseur en montant, répondit Avery,
l’excitation et l’inquiétude coulant dans ses veines.
Affronter un voleur pouvait être dangereux… pourtant, il
voulait que l’homme soit tenu responsable de ses crimes.
Surtout après avoir appris que c’était probablement
Hardwick qui les avait dénoncés.
— Bien, dit Zeke. Un instant, s’il vous plaît.
Pendant que Zeke sortait pour passer ses appels, Avery se
tourna vers Wilder, Vaughn et Rohan en souriant.
— Alors, combien cette personne nous a-t-elle volé ?
Demanda Warden.
— Près d’un million de renos, l’informa Avery.
Warden se renfrogna. Il secoua la tête.
— Et si vous ne l’aviez pas trouvé, il y en aurait eu un
million de plus. Y a-t-il un moyen de récupérer cet argent ?
— La province pourrait en avoir le pouvoir. Si les autres
provinces coopèrent et gèlent ces comptes. S’il reste
quelque chose sur ces comptes, après l’enquête et le
procès, l’argent sera rendu à l’entreprise. Quel que soit la
somme restante, nous pourrions le forcer à payer une
restitution par le biais d’une action civile, bien que cela
puisse prendre une éternité à obtenir… si nous obtenons
quelque chose tout court, répondit Avery.
— Ainsi, le nouveau compagnon de mon fils a prouvé sa
valeur, dit Warden, visiblement satisfait.
Wilder l’avait depuis longtemps prévenu que son père
appréciait les gens en fonction de ce qu’ils pouvaient
apporter à l’entreprise, donc Avery devait s’assurer que ce
commentaire ne lui monterait pas à la tête. Mais, dans tous
les cas, être reconnu pour avoir fait du bon travail ne faisait
pas de mal à l’ego.
— Il avait de la valeur avant ça, murmura Wilder en
regardant son père.
— Je n’ai pas dit le contraire, répliqua Warden avant de
froncer les sourcils et de se frotter la poitrine. Je veux une
copie de ce document que vous avez donné au PSA pour
que je puisse le lire tranquillement.
Avery sortit une copie de sa sacoche et la fit glisser sur la
table.
— J’ai pensé que quelques copies supplémentaires
pourraient être nécessaires.
Warden jeta un regard approbateur à Avery.
Zeke Miller revint dans la salle du conseil.
— Une équipe est en route. Ils devraient arriver dans les dix
prochaines minutes.
— On peut être là quand il sera arrêté ? Demanda Avery.
Zeke sourit.
— Si vous le voulez. J’aurai besoin de quelqu’un pour nous
conduire à son bureau, de toute façon.
— Je serai là, moi aussi, dit Wilder.
— Et moi aussi, ajouta Vaughn. Nous avions senti que
quelque chose n’allait pas pendant des années, mais nous
n’avions rien trouvé, même en cherchant. J’attends ce jour
avec impatience depuis un certain temps.
— L’omega de Wilder travaille ici pendant quelques
semaines et tombe directement dessus, hmm ? Rétorqua
Warden en observant Avery. Bon travail.
Avery, encore une fois, essaya de ne pas laisser les
louanges lui monter à la tête.
Il ne fallut pas longtemps pour que les gardes arrivent.
Avery et Wilder les firent descendre, puis traverser le dédale
de box avant de s’arrêter devant le bureau de Hardwick.
Avery désigna la porte avant de remarquer son ancien
collègue, Melvin, qui se tenait sur le côté, une expression
amusée sur le visage, lui adresser un signe de bienvenue.
Avery lui rendit la politesse.
Les gardes s’arrêtèrent un moment pour murmurer quelque
chose à Zeke avant de passer à l’action. Ils entrèrent dans
le bureau de Gus Hardwick, armes levées, et lui
demandèrent de s’éloigner de son bureau. Avery observa
depuis la porte l’arrestation du beta et d’épaisses menottes
être placées sur ses poignets.
Avery se souvenait de la sensation de ces menottes sur ses
propres poignets et ne voulait plus jamais les sentir.
Le regard de Hardwick se riva dans le sien.
— C’est de ta faute, tout ça, hein ?
Les gardes le soulevèrent de sa chaise et le poussèrent vers
la porte. Gus lutta, refusant de faire un pas.
— Avery m’a piégé. Il se venge, parce que je l’ai dénoncé à
la Garde rouge.
Leurs soupçons furent confirmés.
Quand les gardes continuèrent à le traîner dehors, il ajouta
une autre revendication.
— C’est lui le coupable… il m’a forcé à faire ça.
Avery gloussa.
— Intéressant, puisque les crimes ont commencé quand
j’étais encore à l’école primaire.
Gus grogna, tentant de se dégager des griffes des gardes.
— Je vais t’avoir, joli garçon. Fais-moi confiance.
— Ce sera difficile depuis la prison, répondit Wilder, se
tenant dans le dos d’Avery.
Le visage de Gus prit une teinte cendrée. Les gardes le
traînèrent vers les ascenseurs, laissant Avery et le reste du
groupe debout au milieu d’un département de comptabilité
choqué. Vaughn se retourna pour faire face à tout le monde,
tapant dans ses mains pour attirer l’attention.
— Je sais que c’est difficile d’être témoin d’une telle chose.
Certains d’entre vous ont peut-être besoin d’un moment. S’il
vous plaît, faites une pause pour vous recueillir avant de
vous remettre au travail. Rien ne change. Vous êtes toujours
responsables de vos tâches, déclara Vaughn en scrutant
l’équipe. Mon équipe et moi-même resterons en bas jusqu’à
ce qu’un nouveau directeur de la comptabilité soit engagé.
— Tu as besoin d’aide ? Demanda Avery à Vaughn, alors que
le département comptabilité sortait pour une pause. Je peux
rester et faire tout ce dont tu as besoin.
Vaughn rigola.
— Aujourd’hui, c’est ton premier jour de liberté. Je pense
que nous avons accaparé assez de ton temps. Passe-le avec
ton alpha. Mon équipe est prête à remettre ce département
en état.
Avery serra le bras de Vaughn. Le frère de Wilder avait
passé des heures à examiner des données avec lui dans
l’appartement et, avec l’aide de Rohan, il avait aidé à
rédiger le dossier qu’il avait remis au PSA. Vaughn était très
différent de Wilder, mais c’était un bon gars sous son
apparence diabolique.
— Merci.
— Merci à toi, répondit Vaughn. Wilder, sors ton omega et va
fêter ça !
— Déjà à l’ordre du jour, répliqua Wilder avant de sourire à
Avery. Prêt à y aller ?
— Oui.
Ils marchèrent jusqu’aux ascenseurs, main dans la main,
bien que ce que faisait Avery était moins de la marche et
plus du dandinement ces jours-ci. Quand ils arrivèrent dans
la cabine, Avery éloigna la main de Wilder du bouton du hall
et appuya sur celui du dernier étage.
— Tu as oublié quelque chose ?
— Non, dit Avery. Mais je pense que je suis prêt pour le
deuxième round dans la petite salle de conférence.
Un des sourcils de Wilder se haussa.
— Quelqu’un pourrait nous entendre.
— Et alors ? Répliqua Avery en haussant un sourcil, imitant
son expression.
Wilder éclata de rire.
— Épuisé, je vous le dis. Épuisé.
— Dommage pour toi, bouton d’or. Ton omega a besoin de
toi.
Wilder rapprocha Avery.
— Tes désirs sont des ordres.
Il baissa la tête et, lorsqu’il fut à deux doigts de l’embrasser,
il ajouta :
— Tu sais que je suis incroyablement fier de toi, n’est-ce
pas ?
— Oui. Mais j’aime l’entendre.
— J’aime le dire. Tu es un homme étonnant, pionnier et
incroyable. J’ai de la chance de t’avoir dans ma vie.
— Même en tenant compte de tout ce que nous avons
affronté ?
— Je l’apprécie d’autant plus à cause de tout ce que nous
avons affronté.
Wilder captura finalement les lèvres d’Avery, la faim les
envahissant bientôt tous les deux.
Avery gémit quand ils se séparèrent, notant le besoin qui
brillait dans les yeux de Wilder.
— Je commençais à croire que ça ne t’excitait pas de
m’avoir sur ta table de conférence. Encore une fois.
Wilder le plaqua contre la paroi de l’ascenseur, son sexe dur
en disait long.
— Je suis excité chaque fois que je peux te faire l’amour.
— Ça aussi, c’est bon à entendre, chuchota Avery, avant
que Wilder ne l’embrasse fougueusement.
L’ascenseur tinta, les portes s’ouvrant sur le dernier étage.
L’assistant de Wilder se tenait à proximité, devenant
rapidement rouge, même s’ils s’étaient séparés.
— Désolé, s’excusa Frey.
— Non, non… c’est nous qui nous excusons, répliqua Wilder
en faisant sortir Avery de la cabine. Frey, voici mon omega,
Avery. Avery, mon assistant, Frey. Un jour ou l’autre, je
pense que vous devriez avoir une discussion tous les deux.
Un des sourcils d’Avery se haussa.
— Oh ?
— Frey a commencé comme mon assistant juste avant que
tu ne viennes travailler ici, il y a longtemps, l’informa Wilder.
Frey tendit la main à Avery.
— Je suis un omega… et je me cachais, comme vous.
Avery sourit, acceptant la poignée de main.
— Ravi de vous rencontrer, Frey. J’ai hâte de discuter avec
vous.
Frey hocha la tête et entra dans l’ascenseur ouvert. Il jeta
un coup d’œil à Wilder.
— Je n’attendais pas votre retour aujourd’hui ?
— On doit s’occuper d’un truc très vite, et ensuite, je serai
sorti pour le reste de la journée. N’appelle que si c’est une
urgence.
Frey sourit malicieusement.
— Oui, Monsieur.
Les portes se refermèrent sur Frey. Avery prit la main de
Wilder et le traîna vers la salle de conférence.
— Vite fait ? Tu es drôle.
— Tant que je te fais jouir fort, la durée importe-t-elle
vraiment ?
Avery réfléchit à ces paroles, les attirant à l’intérieur de la
salle de conférence.
— Je suppose que non.
Il se retourna pour faire face à Wilder, qui les enferma.
— Tant que la promesse de jouir fort est tenue.
Quand ne m’a-t-il pas fait jouir ?
Wilder ferma les stores, contemplant Avery essayer de se
traîner sur la table de conférence. Il rit quand les vitres
furent obscurcies et se rapprocha pour aider Avery avec la
dernière petite poussée pour se hisser. Avery avait un peu
de mal à respirer, soupirant en voyant à quel point il lui était
difficile de bouger ces jours-ci.
— Tu es sûr que tu ne préfères pas être au lit à la maison ?
Demanda Wilder en se pressant entre ses cuisses écartées.
— Je suis coincé dans cet appartement depuis six mois. Je
ne veux pas y retourner tant que je ne serai pas épuisé et
incapable de garder les yeux ouverts.
— Il y a toujours la possibilité de prendre une chambre
d’hôtel. Je pourrais nous louer une suite pour la nuit, comme
ça, tu n’aurais pas à voir notre appartement pendant un jour
ou deux.
— Ooooh, j’aime cette idée. Bien pensé.
Wilder s’éloigna et sortit son téléphone.
— Non, non, non. Après. C’est ici que nous étions ensemble
pour la première fois.
— Techniquement, on a été ensemble pour la première fois
chez ton oncle, corrigea Wilder.
— Pourquoi ? Pourquoi tu fais ça ? S’exclama Avery. En plus,
ce n’était pas une expérience sexuelle complète. C’est le
premier endroit où nous avons eu du sexe sauvage et
passionné.
— C’est vrai, convint Wilder en se penchant pour
l’embrasser.
Avery enroula les bras autour du cou de Wilder, cherchant
plus de connexion. Plus de contact. Plus de peau. Il défit la
cravate de Wilder, puis commença à déboutonner sa
chemise. Après avoir tiré sur l’ourlet de la ceinture du
pantalon, il écarta les pans, exposant un torse et des
abdominaux ciselés et magnifiques.
— Mon Dieu, mon Dieu, tu es beau.
— Pas aussi beau que toi, murmura Wilder en lui volant un
autre baiser.
— Beau ? Quand je suis aussi gros qu’une baleine ?
— Je t’ai dit que c’était un aphrodisiaque. Qu’est-ce que tu
n’as pas compris ? Insista Wilder en faisant un demi pas en
arrière. Tu es magnifique.
Avery pouffa.
Wilder leva le menton.
— Tu es à couper le souffle. Plein et rond de notre bébé… tu
es la plus belle chose que j’ai jamais vue. Je suis stupéfait
chaque fois que je te regarde et que je sais que tu es en
train de créer une vie… une vie que nous avons faite
ensemble.
Avery repoussa la piqûre des larmes.
— Arrête… tu vas me faire pleurer. Maudites soient les
hormones de grossesse !
Wilder caressa le côté du visage d’Avery.
— Je m’arrêterai… tant que tu sais que tu es plus
éblouissant en ce moment que la première fois que j’ai posé
les yeux sur toi.
Une lueur apparut dans les yeux de son alpha.
— Je… Je t’aime tellement.
Avery lutta contre l’émotion, de grosses larmes accrochées
à ses cils.
— Tu n’es pas juste.
Wilder leva la main pour essuyer une larme qui s’était
échappée.
— Tout est juste en amour comme à la guerre. Je ferai tout
pour que tu saches à quel point tu es désiré et adoré.
— Tu dis que c’est toi qui as de la chance, mais on sait tous
les deux que c’est moi.
Wilder fronça les sourcils.
— Comment ça ?
— Tu m’as laissé tellement de latitude… tu m’as soutenu
quand ça aurait pu signifier…
Une autre larme coula sur la joue d’Avery, bientôt rattrapée
et essuyée par Wilder.
— Tu avais tant à perdre. Et pourtant, tu l’as fait. Sans te
plaindre. Sans me faire sentir que je te devais quelque
chose. La seule chose que tu as donnée, c’est de l’amour.
Un amour inconditionnel, et je suis vraiment béni de le
partager.
Il lui fit un sourire larmoyant.
— Je t’aime, Wilder Jaymes. De tout mon cœur et même
plus.
Wilder sourit, berçant le visage d’Avery. Il se pencha, posant
doucement ses lèvres sur celles d’Avery. Le baiser
langoureux se transforma progressivement en feu, brûlant
toutes les terminaisons nerveuses du corps d’Avery. Wilder
enleva les vêtements d’Avery, pièce par pièce, avant de
faire de même avec les siens. Bientôt, ils se rapprochèrent,
plus que prêts à partager le corps de l’autre.
Sur la table où ils avaient probablement conçu leur enfant,
Wilder fit passionnément l’amour à Avery, buvant ses cris et
le rendant fou. Les poussées lentes finirent par se muer en
poussées frénétiques, leurs cris contenus par des baisers.
Avery jouit fort, comme promis, hurlant sa libération dans le
cou de Wilder. Son compagnon le suivit peu de temps après,
se vidant profondément en lui.
Quand ils purent de nouveau respirer, ils se rhabillèrent et
s’échappèrent dans cette journée de fin de printemps, ne
revenant à l’appartement que lorsque les yeux d’Avery
purent à peine rester ouverts une minute de plus.
L e lendemain matin , Wilder brouilla quelques œufs pour leur
petit déjeuner, son omega assis, les pieds surélevés dans le
salon. Le téléphone d’Avery sonna, alors que Wilder faisait
glisser les œufs sur des assiettes déjà remplies de bacon et
de toasts. Il porta les plats dans le salon tout en captant des
bribes de la conversation d’Avery.
— C’est merveilleux d’avoir de vos nouvelles.
Avery marqua une pause, fronçant légèrement les sourcils,
comme s’il était profondément concentré.
Wilder posa les deux assiettes sur la table basse avant de
s’asseoir à côté de son compagnon.
— Oh, vous vous êtes rencontrés ? Demanda Avery en
jetant un regard étrange à Wilder.
Wilder haussa les épaules, curieux de savoir qui était à
l’autre bout.
— Bien sûr que je suis intéressé… mais vous réalisez que je
vais bientôt accoucher. Je pourrais ne pas être disponible
pendant un certain temps.
Wilder scruta le visage d’Avery en réfléchissant à qui
pourrait être l’interlocuteur.
— D’accord, merci beaucoup pour l’appel. J’ai hâte d’avoir
de vos nouvelles.
Avery mit fin à l’appel et inclina la tête vers Wilder.
— Tu essaies déjà de te débarrasser de moi ?
— Je n’ai aucune idée de ce que tu veux dire.
Avery s’esclaffa.
— C’était M. Reece, de Reece & White. Il m’a offert un
emploi. Il semble qu’il ait été informé d’une enquête dans
laquelle j’ai été impliqué et de l’arrestation subséquente de
votre directeur de la comptabilité. Il vient de me proposer
un travail.
— Intéressé ?
— J’ai un travail. Chez Jaymes & Associés. N’est-ce pas ?
Enfin, je suppose. Mais depuis que j’ai été arrêté et
emprisonné, peut-être que quelqu’un d’autre occupe mon
poste.
— Si tu veux travailler chez J&A, Vaughn et moi te
trouverons le poste parfait, ne t’inquiète pas.
— Alors pourquoi l’as-tu appelé ?
Wilder attira les pieds d’Avery sur ses genoux et les massa.
— Tu as refusé un stage passionnant, parce que tu essayais
de masquer qui tu étais. Maintenant, tu n’as plus à le faire.
Je ne veux pas que tu abandonnes tes rêves pour rester
chez Jaymes & Associés.
Avery le dévisagea, le visage impassible.
— J’aimerais que mon omega soit proche de moi, mais je ne
te forcerai pas à rester dans un emploi dont tu n’avais pas
vraiment envie.
— Tu m’as tout donné. Une vie que je n’aurais jamais pu
imaginer. Un amour que je ne pensais pas mériter. Une
nouvelle famille.
— Je ne t’ai rien donné. Tu es sorti et tu as fait en sorte de
gagner ton dû. Tu voulais ce stage. Prends le job, si c’est ce
que tu veux vraiment.
— Et si je voulais rester chez J&A ? Peut-être travailler
comme directeur de la comptabilité ? J’ai entendu dire qu’un
poste s’était libéré, le taquina-t-il en souriant. Je plaisante.
Je ne suis pas là depuis assez longtemps pour sauter en tête
de liste.
— Je pense que révéler l’identité d’un escroc qui travaillait
sous notre nez représente un petit saut de ligne.
— Alors, je peux rester ?
— Seulement si c’est ce que tu veux, insista Wilder en lui
tendant son assiette. Ne laisse pas les œufs refroidir
davantage.
Avery accepta l’assiette, une expression réfléchie sur le
visage.
— Je devrais peut-être y réfléchir. Le bébé ne va pas tarder à
arriver, et j’aurai besoin de prendre un petit congé paternité
après.
— Bien, dit Wilder en fourrant une fourchette d’œufs dans
sa bouche.
— Ça me laisse quelques mois pour réfléchir.
Wilder hocha la tête.
Avery sourit.
— Pourquoi es-tu si gentil avec moi ?
Wilder se pencha plus près, lui volant un baiser.
— Parce que je t’aime.
Avery lui caressa la joue.
— Je t’aime aussi.
Wilder sourit, volant un autre baiser avant de retourner à
son petit déjeuner. Du coin de l’œil, il remarqua qu’Avery
jouait encore avec la nourriture dans son assiette.
— Mange. Tu te nourris pour deux, Monsieur.
— OK, OK, grommela Avery avec un sourire.
Il commença à manger, calmant l’instinct protecteur alpha
de Wilder.
Wilder l’observa du coin de l’œil… en souriant, tout en se
demandant comment un seul homme avait pu devenir son
monde entier.
30
Peu de temps après…
—J e promets de rester à tes côtés pour le restant de
mes jours, murmura Avery en regardant Wilder dans
les yeux, tentant de retenir ses larmes.
Il y a quelques mois, il n’aurait jamais imaginé que sa vie le
mènerait là où il était ce jour-là, debout devant son alpha,
lui promettant son amour pour le reste de leurs jours.
Wilder sourit, soutenant son regard.
— De te soutenir dans les moments difficiles. De rire avec
toi dans les bons moments. De t’aimer à travers tout ça.
Wilder serra les mains d’Avery plus fort.
— Je promets de rester à tes côtés pour le restant de mes
jours. De te soutenir dans les moments difficiles. De rire
avec toi dans les bons moments. De t’aimer à travers tout
ça.
— Tous ceux qui sont réunis ici ont été témoins de l’union de
deux familles, qui n’en font plus qu’une.
Un applaudissement survint d’un des membres de leur
famille. Avery était presque certain que c’était Vaughn. Il
gloussa et secoua la tête, sans jamais perdre de vue
l’homme qu’il aimait.
— Wilder, tu peux maintenant embrasser ton compagnon.
— J’ai cru que vous ne le demanderiez jamais, murmura
Wilder avant de rapprocher Avery.
À l’approche de la naissance, Avery était massif, et il
devenait de plus en plus difficile pour Wilder de s’approcher
suffisamment pour l’embrasser lorsqu’ils étaient debout,
mais d’une manière ou d’une autre, ils y arrivaient toujours.
Wilder l’embrassa comme si sa vie en dépendait, chassant
tout l’air des poumons d’Avery avant de le lâcher.
— Puis-je maintenant vous présenter, Avery et Wilder
Jaymes ?
Un chœur d’acclamations se fit entendre de la foule intime.
Avery se tourna pour sourire bêtement à sa famille, de sang
et d’adoption, ainsi qu’au nouveau membre de sa famille,
Vaughn. La maison était presque terminée, mais,
heureusement, le jardin avait été l’un des premiers
éléments que Wilder avait restaurés. C’était un cadre
magnifique pour leur cérémonie d’accouplement. Toutes les
roses étaient en pleine floraison, leur parfum embaumant
l’espace de leur doux arôme. Des jasmins jaunes étaient
suspendus au-dessus d’eux dans la pergola tissée dans une
glycine massive qui, étonnamment, avait encore quelques
fleurs lavande et violettes à la fin de l’été. Il avait hâte de
voir à quoi cela ressemblerait au printemps, quand tout
serait une éruption de fleurs.
Derrière leur petite fête et sous une tente ouverte se
trouvaient deux longues tables à tréteaux mises bout à bout
et couvertes de cristal et de porcelaine, de vases
gigantesques remplis de roses qu’ils avaient coupées dans
leur jardin. Des lumières féeriques étaient suspendues au
sommet, prêtes à scintiller à mesure que la fin de l’après-
midi avancerait vers la soirée. Les lucioles sortiraient au
crépuscule, virevoltant autour des lanternes suspendues
aux arbres.
Le dîner avait été préparé par Pierce, qui était présent aux
côtés de Brett, parmi toutes les personnes invitées. Brett
avait assuré à Avery qu’il s’agissait juste de « quelqu’un
avec qui venir », mais il avait vu le couple essayer de ne pas
se regarder. Et échouer misérablement. Un autre point
d’intérêt était Vaughn – et où son regard semblait se poser.
Avery ne savait pas s’il devait être nerveux ou non, mais il
penchait pour la première solution, surtout quand l’attention
de Lake basculait elle aussi dans la direction de Vaughn un
peu trop souvent.
Il chassa cette idée de son esprit, se concentrant sur
l’homme à côté de lui, l’homme qu’il aimait corps et âme.
Quand le regard de Wilder continua à dériver, Avery le
ramena avec une légère traction sur le menton.
— Ignore les chaises vides.
Les parents de Wilder avaient été invités, mais ils n’étaient
pas venus. Pas qu’ils en soient surpris. Wynter Jaymes
n’avait probablement jamais pardonné à Avery ce qu’il avait
dit, ni à Wilder de l’avoir soutenu. Même ainsi, il comprenait
que cela brisait le cœur de son alpha que ses parents ne
soient pas présents.
— Je savais qu’ils ne viendraient pas…
— Pourtant, une petite part de toi espérait qu’ils le feraient,
devina Avery avec un sourire en coin. Je sais ce que ça fait,
crois-moi. J’aimerais que mes parents puissent être là
aujourd’hui.
— C’est différent, les tiens ne peuvent pas l’être, les miens
le peuvent.
Il passa une main dans les cheveux d’Avery.
— J’aimerais que les tiens puissent être ici, aussi. J’aurais
aimé rencontrer les hommes qui ont élevé un fils si
étonnant.
Avery sourit, la piqûre des larmes arrivant. Il les refoula pour
la millionième fois de la journée.
— Ils t’auraient adoré.
— Pourquoi ne l’auraient-ils pas fait ? Je suis très attachant.
Wilder lui fit un sourire malicieux.
Avery lui rendit son sourire.
— Oui. Tu l’es vraiment.
Les serveurs sortirent de la cuisine en rang, les bras chargés
d’assiettes d’amuse-gueule. Pierce s’était surpassé avec le
menu, ce qu’Avery appréciait beaucoup. Ils se mirent
rapidement à table, se remplissant le ventre, assiette après
assiette de nourriture délicieuse. À la fin, ils servirent des
petits gâteaux avec des petites roses sucrées dessus,
suivant le thème floral simple.
Des toasts furent portés. La danse commença. Tout le
monde se réjouit.
Soudain, une douleur frappa Avery, et de l’eau se répandit
sur la petite piste de danse en bois. Tout le monde se figea,
le fixant.
— Aaaaaahhhhh… grands dieux… cria Avery en tendant la
main à Wilder. Le bébé… le bébé arrive.
— Merde, jura Wilder, la panique envahissant ses traits. Le
bébé. Le bébé arrive. Putain, qu’est-ce qu’on est censés
faire ?
Ils avaient revu le plan plusieurs fois.
— Amène-moi à une voiture, cracha Avery, se tordant de
douleur. Le sac… le sac est dans le couloir près de la porte
d’entrée. Oh putain !
— Je vais chercher le sac, cria Lake.
— Je vais chercher la voiture, proposa Rohan.
Gray fut soudainement de l’autre côté d’Avery.
— Viens, Ave. On va t’aider à marcher.
Wilder et Gray l’aidèrent à traverser le jardin, à faire le tour
de la maison et à monter à l’arrière de la voiture qui
l’attendait, faisant de multiples pauses au gré des
contractions.
— Elles sont trop rapprochées, indiqua Gray, alors qu’ils
l’aidaient à s’installer sur la banquette arrière.
— Trop rapprochées ? répéta Wilder.
— Depuis combien de temps ressens-tu des douleurs ?
demanda Gray à Avery.
— Un petit moment, admit-il, penaud. Je ne voulais pas
gâcher la fête.
— Gâcher la fête ? s’exclama Wilder. Pourquoi n’as-tu rien
dit plus tôt ?
— La semaine dernière, nous nous sommes précipités à
l’hôpital pour un faux travail. Je n’allais pas quitter la fête
plus tôt sans raison valable !
Gray gloussa.
— On vous retrouve là-bas. Dis à ton chauffeur d’appuyer
sur le champignon, dit-il avant de claquer la portière.
Wilder se concentra sur l’avant du véhicule.
— Vous avez entendu ?
Leur chauffeur sourit dans le rétroviseur.
— Clair et net. Accrochez-vous.
— Je ne vais pas accoucher à l’arrière de cette voiture,
marmonna Avery. Je le retiens jusqu’à ce qu’on arrive là-bas.
— Tu n’auras peut-être pas le choix, fit remarquer Wilder.
— Bien sûr que si. Emmène-moi à ce putain d’hôpital.
Il grimaça, respirant à travers la douleur.
— Maintenant. S’il te plaît.
— On va aussi vite qu’on peut, assura Wilder, quelques
secondes avant qu’ils prennent un virage un peu trop vite.
Ils glissèrent tous les deux sur la banquette. Avery était
certain que la poigne ferme de Wilder et ses jambes plus
fortes furent les seules choses qui les avaient sauvés.
Il ne fallut pas longtemps pour qu’on l’emmène, hurlant de
douleur, dans le service de paternité. Le bébé n’écoutait pas
et venait aussi vite qu’il le voulait. Ils avaient à peine
installé Avery dans un lit que leur obstétricien arriva.
Moins de vingt minutes plus tard, la tête du bébé était
visible.
Wilder tenait la main d’Avery et lui frottait le dos, agenouillé
sur le lit d’accouchement.
— Je peux le voir, bébé… il est presque là. Il faut encore
pousser un peu. Tu vas y arriver.
Avery poussa de toutes ses forces, hurlant à cause de la
douleur. La sueur trempait son front et ses cheveux. Il
n’était pas sûr d’avoir encore beaucoup de force.
— Je ne peux pas… Je ne peux pas faire ça.
— Bien sûr que si, insista Wilder. Tu as changé le monde…
ce n’est rien en comparaison.
Avery croisa le regard avide de son compagnon.
— Je ne peux pas.
— Si, bébé… tu le peux. Regarde-moi, murmura Wilder en
lui caressant la joue. Tu peux faire tout ce que tu veux. Tu es
l’homme le plus fort que je connaisse.
Avery sanglota, les larmes aux yeux.
— Allez, bébé… plus très longtemps, chuchota Wilder.
Avery rassembla chaque once de force qu’il lui restait, et
même plus. Il poussa avec tout ce qu’il avait quand le
docteur lui dit de le faire.
— Les épaules sont presque sorties. Vous pouvez le faire,
Avery, cria le docteur. Quand je vous le dirai, je veux que
vous poussiez aussi fort que possible. OK ?
— D’accord ? insista Wilder quand il ne répondit pas.
Avery prit une profonde inspiration, son corps était faible.
Wilder souleva son menton.
— Bébé… ça va ? Un dernier gros effort pour moi ?
Avery n’était pas sûr d’en être capable, pourtant il hocha la
tête, prêt à ce que tout soit terminé.
— OK…
Wilder relâcha un souffle et repoussa ses mèches moites.
— Prépare-toi.
— Allez, Avery… poussez ! cria le docteur.
Avery donna tout ce qu’il lui restait en hurlant. Quelques
secondes plus tard, il sentit le bébé s’éloigner de lui et la
douleur s’atténuer. Il s’effondra en avant, Wilder le rattrapa.
Un cri se fit entendre, un cri sain et véhément, qui fut de la
musique aux oreilles d’Avery. En riant, il se tourna
légèrement, voyant son fils pour la première fois. Les larmes
coulèrent, rendant sa vision plus floue. Il tendit la main, il
avait besoin de toucher son bébé pour savoir qu’il était réel.
Le docteur se rapprocha, offrant à Avery la caresse d’une
petite main.
— Vous avez un omega en bonne santé, si je devais deviner,
annonça le docteur en souriant. C’est une toute petite
chose.
— Un omega ? répéta Avery, ses larmes coulant plus fort.
Nous avons un omega.
— Laissons les infirmiers le nettoyer pendant que nous
finissons ici, d’accord ? intervint le docteur.
— On n’a pas fini ? geignit Avery, l’épuisement étant un
euphémisme.
— On y est presque, assura le docteur. Nous allons vous
réunir tous les trois dans quelques secondes.
Avery sentit le docteur derrière lui, bien que les
médicaments semblent mieux fonctionner maintenant qu’il
en avait fini avec les poussées. Ils l’éloignaient du
processus, le faisant dériver un peu. Les infirmières le firent
délicatement rouler sur le dos, des oreillers moelleux sous
lui, et leur bébé braillard fut amené à se reposer sur sa
poitrine.
Cinq minuscules doigts s’enroulèrent autour du doigt
d’Avery.
— N’es-tu pas la chose la plus précieuse que j’ai jamais
vue ?
Le bébé se tut au son de sa voix. Ses yeux étaient brillants
alors qu’il scrutait le visage d’Avery. Avery leva les yeux
vers Wilder pendant une seconde, incapable de se
détourner de leur enfant plus longtemps que ça.
— N’est-il pas la chose la plus précieuse que tu aies jamais
vue ?
Wilder s’appuya sur le bord du lit, contemplant leur enfant
dans les bras d’Avery.
— Oui, il l’est.
Son alpha caressa les cheveux fins à l’arrière de la tête du
nouveau-né.
— Il est si petit.
— Il ne paraissait pas minuscule en sortant, marmonna
Avery en souriant à son fils. Comment on va t’appeler, Petit
Bout ?
— Avec tout ce qui s’est passé, nous n’avons pas décidé !
— Emory, dit soudainement Avery. Son nom devrait être
Emory. On pourrait l’appeler Emo pour faire court.
— Comme le Juge Emory ? demanda Wilder.
— Il m’a fait sortir de prison, n’est-ce pas ? De la prison à
tes bras.
— Emory ce sera.
Son petit se mit à fouiller sur sa poitrine.
— Ce petit gars a faim, on dirait.
Avery avait vu son oncle allaiter tous ses enfants, il avait
donc une idée de ce qu’il faisait, mais il ne se sentait pas du
tout préparé. Il déplaça soigneusement le bébé, sans
succès.
Un infirmier s’approcha pour l’aider, prenant le bébé et le
positionnant avec facilité.
— Ça devient plus facile à mesure que vous le faites,
croyez-moi.
Le bébé remua son visage contre la poitrine d’Avery, jusqu’à
ce que le mamelon entre dans sa bouche. La sensation de
succion le fit bondir, ainsi que l’écoulement du lait, comme
on le lui avait dit. Il n’avait pas les mots pour décrire la
sensation de son lait qui coulait dans la bouche de son fils.
Wilder caressa la tête du bébé, pendant qu’Avery le
nourrissait.
— Wilder ?
Son alpha lui lança un regard avant de contempler leur fils,
visiblement aussi fasciné qu’Avery.
— Hmm ?
— Ce petit gars est né avec des droits que je ne connaissais
pas. Il ne connaîtra jamais la douleur d’être arraché à sa
famille et forcé de vivre dans le QO. Il pourra aller à l’école.
Avoir un travail. Faire toutes les choses que je voulais faire,
mais que je n’avais pas le droit de faire.
Wilder croisa son regard, empli de compassion.
— Mon combat était pour lui. Au fond, c’était pour lui.
Wilder acquiesça, des larmes brillant dans ses yeux.
— Sans toi et ton soutien, notre bébé n’aurait pas ces
choses.
— Non, bébé… c’était toi. Tu as fait ça, affirma Wilder en
essuyant une larme. Tu as fait en sorte qu’il ne connaisse
pas la souffrance que tu as connue.
Une larme s’échappa de l’œil d’Avery.
— Il fera l’expérience d’un monde complètement différent
du nôtre.
— Grâce à toi.
Avery se pencha, ayant besoin d’avoir les lèvres de Wilder
sur les siennes.
— Je t’aime.
— Je t’aime, murmura Wilder avant de se pencher
davantage pour embrasser le sommet de la tête d’Emo. Et
je t’aime, Petit Bout.
W ilder fit entrer Lake et Auggie dans la chambre d’hôpital
d’Avery, qui était déjà remplie de plus de corps qu’il ne
pouvait en compter. Son frère était là, ainsi que le reste des
invités du mariage. Ils étaient tous venus dans la salle
d’attente pour entendre la bonne nouvelle et se pressaient
maintenant pour avoir un premier aperçu du nouveau bébé.
La fête semblait se poursuivre dans la chambre d’Avery,
bien que les voix soient plus basses et beaucoup plus
contenues. Après une heure environ, il remarqua qu’Avery
faiblissait, ses paupières se fermant. Wilder se rapprocha et
récupéra le bébé des bras d’Avery.
Avery se réveilla en sursaut en s’accrochant.
— Non…
— Tu as besoin de dormir, dit Wilder.
— Dans un petit moment.
— Laisse quelqu’un d’autre le tenir. Nous avons une pièce
pleine d’oncles qui veulent tenir leur neveu.
— Bien, accepta Avery, presque en faisant la moue. Tiens.
Wilder berça délicatement le bébé, bien plus confiant après
s’être occupé du petit de Rohan et Gray, qui tétait
joyeusement la poitrine de ce dernier.
— Wilder ?
Après avoir placé le bébé dans les bras experts de Rohan, il
se tourna vers Avery.
— Oui, bébé ?
— Tu dois aller acheter tous les journaux en bas. Chacun
d’entre eux avec la date d’aujourd’hui.
— Pourquoi ?
Les yeux d’Avery s’ouvrirent.
— Pour qu’Emory puisse un jour lire ce qui était dans les
nouvelles le jour de sa naissance.
Wilder sourit.
— C’est une idée intéressante.
Avery sourit.
— Je peux y aller, proposa Lake.
— Pourquoi ne pas venir avec moi ? J’ai besoin de me
dégourdir un peu les jambes.
Il avait noté les regards échangés entre lui et Vaughn et
n’aimait pas l’idée de les laisser seuls tous les deux sans lui
dans la pièce pour les chaperonner.
Wilder conduisit Lake hors de la chambre d’hôpital.
— Ça fait quoi d’être un oncle ?
— Ce n’est pas très différent d’être un cousin, répondit Lake.
— Je suppose que non, convint Wilder avec un sourire.
— Qu’est-ce que ça fait d’être papa ?
Wilder appuya sur le bouton de l’ascenseur et haussa les
épaules.
— Je ne sais pas comment l’exprimer avec des mots. Tout ce
que je dirai ne pourra jamais le décrire. Incroyable ?
Inimaginable ?
Il soupira.
— Content que mon omega s’en soit sorti.
L’ascenseur tinta, et les portes s’ouvrirent. Wilder jeta un
coup d’œil à l’intérieur et aperçut son papa.
Les yeux rouges et les larmes aux yeux.
— Papa ?
Wynter leva la tête.
— Que… que fais-tu ici ?
— Avery vient d’accoucher…
Il inclina la tête, scrutant le visage hagard de son père.
— Ce n’est pas pour ça que tu es là ?
Wynter secoua sa tête.
— Warden… est parti.
— Parti ?
Son père se tint un peu plus droit, essuyant une larme.
— Warden Jaymes est mort.
Wilder se figea.
Les portes de l’ascenseur se refermèrent, mais Lake tendit
le bras pour les en empêcher en examinant Wilder.
Wilder fit quelques pas en arrière avant de relever les yeux.
— Mort ?
É P I LO G U E
Une fin à la fin…
T rois jours après la naissance de son fils, Wilder se
tenait côte à côte avec son frère et son papa pour
assister aux funérailles de son père. La tombe de Warden
était à trois mètres de celle de Jamie. Le regard de Wilder ne
cessait de se tourner vers le soleil, qui brillait sur la pierre
sombre. Au-dessus de lui, c’était un autre jour brillant et
éclatant. Un jour qui n’annonçait pas le deuil, mais la fête.
Avery était toujours alité, se remettant de la naissance de
leur fils. Il aurait désespérément voulu que son omega soit
là, mais il comprenait qu’Avery avait besoin de se reposer
après un événement aussi traumatisant.
Les mots du prêcheur sonnaient comme des paroles en l’air
à ses oreilles. Bien que sa relation avec son père n’ait
jamais été bonne, il avait toujours espéré que quelque
chose changerait un jour, aussi malavisé que cela puisse
être. Il y avait toujours une chance de mieux, jusqu’à ce
qu’il n’y en ait plus. Il n’en aurait plus jamais l’occasion.
Après la cérémonie funéraire, les personnes en deuil
présentèrent leurs condoléances et leurs prières. Comme un
robot, il répondait, les remerciant de leur présence, certains
qu’il ne reconnaissait pas. Son père avait été un titan dans
le secteur des affaires de la province, et beaucoup étaient
venus lui rendre hommage.
Certains demandèrent où étaient Avery et leur fils, et il se
demanda s’ils n’étaient pas juste venus pour espionner.
Depuis le procès, Avery semblait avoir une aura de star. On
avait même demandé un autographe à son omega, peu
après qu’il avait été libéré de son assignation à résidence.
Ils étaient allés manger chez Lambeau. Pierce avait
rapidement fait sortir les spectateurs du restaurant, leur
permettant d’être tranquilles. Ça avait été un moment
surréaliste.
Peu à peu, la foule se dissipa, et il ne resta plus que Vaughn,
son papa, Gray, Rohan et lui-même. Wynter se tenait à côté
de la tombe de Warden, élégant comme toujours. Ses longs
cheveux blancs contrastaient avec le noir riche de sa tenue.
Des lunettes de soleil sombres masquaient les yeux rouges
que Wilder n’avait pu qu’entrevoir avant les funérailles.
— Ne devrions-nous pas retourner à la maison ? Les
personnes en deuil s’y rassemblent, suggéra Gray.
Wynter leva la tête.
— Je n’ai jamais voulu m’accoupler avec Warden.
Wilder se figea en entendant l’aveu. Comme tout le monde.
Ils se dévisagèrent, le choc dans leurs expressions.
Il savait que l’accouplement de ses parents avait été
difficile, mais il n’avait jamais compris pourquoi. Bien sûr, on
lui avait dit qu’il arrivait parfois qu’un alpha et son omega
aient du mal à s’entendre. C’était ce que son père lui avait
raconté un jour, lorsqu’il avait eu la curiosité et le courage
de demander. Son père lui avait répondu quelque chose du
genre : parfois, l’attraction physique se produit, mais pas
l’émotion de l’âme.
— Maintenant, je n’arrive pas à me sentir triste qu’il soit
parti, avoua Wynter. Je veux dire, je me suis senti mal qu’il
soit mort et j’ai pleuré un peu, parce que c’est ce que nous
sommes censés faire.
Il jeta un coup d’œil au cercle qui s’était formé autour du
cercueil de Warden.
— C’est ça ? C’est ce qu’on attend de moi ? gloussa-t-il.
Honnêtement, je pense que ces larmes étaient plus dues à
la peur de l’inconnu. J’ai passé presque toute ma vie avec
cet homme. Que dois-je faire maintenant ?
— Tout ce que tu souhaites, dit Vaughn. Maintenant, tu es
libre de faire ce dont tu as envie.
Wynter se retourna pour regarder Vaughn.
— Quoi ?
— Les veufs ne retournaient-ils pas dans le QO ? demanda
Vaughn. Avant les nouvelles lois ?
— Seulement s’ils étaient encore en âge de procréer,
murmura Gray.
Tout le monde regarda Wynter.
— Ce ne sont pas tes affaires, cracha-t-il.
— Eh bien, ça n’a plus d’importance désormais, poursuivit
Gray. Maintenant qu’ils ont changé les lois, vous n’auriez
plus besoin d’aller au QO pour vous protéger. Si vous en
aviez eu besoin.
Wynter fixa Gray d’un air glacial.
— Grâce à Avery, ajouta Wilder, sans pouvoir s’en
empêcher.
Wynter se concentra sur lui, sans rien dire.
— Je viens d’une époque différente. Les omegas étaient
différents de ce qu’ils sont maintenant. Nous acceptions
notre sort dans la vie sans contestation, pas comme ces
omegas d’aujourd’hui. Nous avons accepté beaucoup de
choses, marmonna Wynter. Trop de choses.
— Je pense que nous devrions rentrer à la maison, proposa
Wilder, réalisant que son père était probablement en état de
choc.
— Je ne veux pas retourner dans cette maison, grogna
Wynter.
— Nos invités attendent, murmura Wilder.
— Qu’ils soient maudits. Qu’ils aillent tous au diable, aboya
Wynter.
— Que diraient les membres du country club en entendant
ça ? demanda Vaughn.
— Je sais ce que vous pensez de moi, cria Wynter. Je suis un
petit esprit, une personne terrible… mais j’ai enduré plus
que vous ne le réalisez. Plus de douleur que vous ne pouvez
l’imaginer.
Il grimaça.
— Ça m’a endurci. Ça m’a transformé en…
Wynter gloussa, mais le son fut étrange.
— J’étais peut-être un monstre.
Il se rapprocha et caressa le torse de Wilder.
— C’était toi que je voulais. Toi. Rien que toi.
— De quoi parles-tu ? demanda Wilder en saisissant les
poignets de son papa.
Du coin de l’œil, Wilder remarqua que quelqu’un se
rapprochait. Il se retourna pour voir un étranger s’avancer.
Un étranger avec un visage très familier.
Le choc paralysa Wilder.
Wynter sursauta aux côtés de Wilder.
— Que fais-tu ici ?
L’homme les dévisagea, visiblement nerveux.
— J’ai vu les nouvelles. Je suis… Je suis vraiment désolé
pour ta perte, Wynter.
Wynter s’approcha, visiblement en souffrance.
— Tu n’aurais pas dû venir.
— Comment l’aurais-je pu ?
Les yeux de l’homme se tournèrent brièvement vers Wilder,
un froncement de sourcils entachant son expression. Puis il
reporta son attention sur Wynter.
— J’avais besoin de te voir. Pour m’assurer que tu allais
bien.
— Pars, exigea Wynter. Pars maintenant.
— Si c’est ce que tu souhaites, soupira l’homme avant de
fixer Wilder quelques secondes de plus.
Il fit marche arrière et se retourna, les laissant là, stupéfaits.
— Nous devrions rentrer à la maison, déclara Wynter.
Après avoir jeté un coup d’œil à Wilder, Vaughn se déplaça à
ses côtés et conduisit leur papa à la limousine qui les
attendait.
— Wilder ? l’appela Rohan.
Wilder se tourna vers son meilleur ami. L’inquiétude était
gravée sur ses traits.
— Tu vas bien ? s’enquit Rohan d’un ton doux.
— Non… oui… non.
Il fixa le dos de l’étranger qui s’en allait. L’homme s’arrêta,
regarda Wilder par-dessus son épaule avant de poursuivre
son chemin.
— Quelqu’un va-t-il dire ce que nous pensons tous ?
demanda Gray. S’il vous plaît, dites-moi que vous avez vu
ça ?
— Laisse tomber, gronda Wilder.
Il n’était pas mentalement préparé à faire face à ce que
Gray sous-entendait. Son propre esprit était encore en
ébullition.
— Nous devons rentrer.
— Laisse-nous te raccompagner, proposa Rohan en prenant
le bras de Wilder.
— Laissez-moi ! rugit Wilder.
Il traversa le cimetière, la bile montant dans sa gorge.
Heureusement, il était venu en voiture, le coupé sport, pour
pouvoir conduire lui-même. C’était sa dernière virée avant
de la remplacer par une voiture plus classique. Il se glissa
derrière le volant et démarra le moteur, sachant qu’il ne
devrait pas conduire. Pourtant, il le fit. Pas pour retourner
chez ses parents, mais pour retrouver son omega. Il se gara
devant la maison et bondit hors du véhicule.
— Hé… Je ne m’attendais pas à ce que tu reviennes si tôt,
dit Avery, qui se prélassait dans un fauteuil dans le salon
familial, leur bébé endormi dans un couffin à ses côtés. Tu
n’y es pas allé ?
Lake et Auggie étaient à proximité, dans la cuisine, mais pas
assez près pour entendre leur conversation. Ils ne
semblaient pas encore avoir remarqué sa présence.
— Si, avoua-t-il en caressant les cheveux doux derrière la
tête d’Emory.
Ils étaient blonds, comme les siens. Tout comme les siens.
— Je ne suis pas allé au déjeuner d’après.
— Pourquoi ?
— Je n’étais pas dans le bon état d’esprit.
Avery caressa son bras.
— Je suis désolé de ne pas avoir été là pour toi.
Wilder s’assit sur le bord du fauteuil et tira les pieds d’Avery
sur ses genoux.
— J’aurais aimé que tu le sois, mais ta place est ici. Tu as
besoin de temps pour guérir.
Avery scruta son visage.
— Il s’est passé quelque chose ?
— Il y avait un homme…
Avery fronça les sourcils, puis l’encouragea lorsqu’il eut du
mal à trouver les mots.
— Un homme ?
— Il est arrivé tard… après que tout le monde était parti.
Sauf moi, Vaughn, Papa, Rohan et Gray. Il semblait connaître
Papa… et Papa était… en colère.
— Pourquoi était-il en colère ?
Wilder se retrouva incapable de prononcer les mots à haute
voix. On frappa à la porte, lui permettant de s’échapper. Il
se dirigea vers la porte et l’ouvrit.
L’étranger se tenait dans l’embrasure de la porte.
— Je suis désolé… Je n’aurais pas dû, mais je t’ai suivi. Je
devais…
L’homme cligna des yeux, semblant aussi surpris que Wilder
l’était.
— On peut discuter ?
Wilder fouilla le visage de l’homme, fouilla vraiment. Une
petite partie de lui criait « Non ! », mais il avait trop de
questions.
— Entrez.
Il ferma la porte, ne sachant pas pourquoi il avait laissé
entrer l’homme, mais seulement qu’il n’avait aucun moyen
de le laisser partir.
— Mon omega et mon fils sont endormis dans le salon, donc
nous devons garder cette conversation discrète.
— Bien sûr.
— Qui êtes-vous ?
— Je connaissais ton papa. Il y a très, très longtemps.
— Qui êtes-vous… pour lui ?
— Wilder ? Il y a quelqu’un ? appela Avery.
Les yeux de l’homme s’écarquillèrent. Son regard se porta
sur Wilder.
— Ton nom est… Wilder ?
— Oui.
Il se tourna légèrement, confus.
— J’arrive, mon amour. Vous devriez entrer, proposa-t-il à
l’inconnu Rencontrer mon omega.
Qu’est-ce que je fais, bon sang ? Je suis fou ?
Il retourna dans le salon, l’étranger le suivant. Wilder croisa
le regard d’Avery dès qu’il entra dans la pièce.
— Nous avons un invité.
Il se tourna vers l’étranger.
— Je suis désolé… Je n’ai pas saisi votre nom.
— Wilder. Wilder Cavanaugh.
L’estomac de Wilder remonta dans sa gorge. Il jeta un coup
d’œil à Avery, dont les yeux étaient aussi larges que des
soucoupes.
— Je peux vous offrir un verre, Wil… M. Cavanaugh ?
— Je bois peu, mais je crois que j’en ai besoin aujourd’hui.
On est deux. Wilder se dirigea vers le petit bar et servit
deux whiskys. Il traversa la pièce et lui en tendit un.
— Voilà pour vous.
— Merci.
Sa main trembla légèrement, l’alcool créant des vagues
dans le verre.
— Ça vous dérange… si je m’assieds ?
Wilder Cavanaugh n’attendit pas de réponse. Il s’écroula
presque sur une chaise voisine et descendit l’alcool d’un
trait. Il s’essuya la bouche avec le dos de sa main.
— Je ne savais pas. À propos de toi. Juste pour que tu le
saches.
— De quoi parlez-vous ? demanda Wilder, connaissant déjà
la réponse.
Elle se lisait clairement sur le visage de Cavanaugh.
— Je ne savais pas que j’avais un fils.
— Mon père est mort aujourd’hui, déclara Wilder, sans
émotion.
— L’homme qui t’a élevé. Clairement pas celui qui t’a
engendré, corrigea Cavanaugh en secouant la tête. C’est
comme se regarder dans un miroir. Avec trente ans de
moins, bien sûr.
Wilder prit place sur le fauteuil, aux pieds d’Avery. Il fixa
Wilder Cavanaugh.
— Qui êtes-vous ?
— Le véritable alpha de ton papa, avoua Cavanaugh en
fronçant les sourcils. Et, d’après ce que je vois devant moi,
probablement ton père.
Fin
DU MÊME AUTEUR
Omegaverse
Son Omega de Substitution
Chaleurs Imprévues
Son Alpha Inespéré
Chaleurs Incontrôlables
Indomptable Omega
Dragons de Feu
Rhaege
Phrenzy
Khaos
Bound BDSM Club
avec auteur April Andrews
Lié à lui
Lié à eux
Lié à Trois Hommes
Le par le désir
S É R I E B E A R M O U N TA I N
Tome 1
Lié à deux ours
Tome 2
Réclamé par deux ours
Tome 3
Un omega pour deux ours
Tome 4
Promis à deux ours
Tome 5
Seconde chance avec deux ours
Tome 6
Un cerf pour deux ours
Tome 7
Rédemption pour deux ours
Tome 8
S’abandonner à deux ours
Tome 9
Un beta pour deux ours
Tome 10
Un shérif pour deux ours
Tome 11
Trouver ses deux ours
Tome 12
Chéri par deux ours
Tome 13
Uni à deux ours
Tome 14
Un Marine pour deux ours
Tome 15
Un Loup pour un ours
Tome 16
Un ours pour deux félins
Tome 17
Un rhino pour deux ours
Tome 18 à paraître…
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À PROPOS DE L’AUTEUR
Auteure de best-sellers de romance érotique gay, Kelex vit à Hampton Roads
avec un adolescent Tanguy de vingt et quelques années et deux boules de poils,
presque adorables, que l’on trouve souvent en train d’aboyer sur le facteur ou le
livreur UPS – ou de faire leurs besoins sur le tout nouveau tapis.
Lorsqu’elle n’embête pas sa fille, déesse du jardinage, du pain maison,
maîtresse en désastres pâtissiers et buveuse de tout le café, elle écrit sous
différents noms de plume dans le monde de l’érotisme et de la romance.
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