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Fables comiques de Benjamin Rabier

Le document présente une série de fables comiques écrites par Benjamin Rabier, mettant en scène des animaux anthropomorphes qui illustrent des leçons de vie et des réflexions sur la nature humaine. À travers des histoires telles que celle de Faraud, un chien prétentieux, et Tigrette, une pondeuse en quête de liberté, Rabier aborde des thèmes comme la vanité, la présomption et les conséquences de l'insatisfaction. Les fables se terminent souvent par une morale, soulignant la sagesse des créatures face aux travers des hommes.

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Fables comiques de Benjamin Rabier

Le document présente une série de fables comiques écrites par Benjamin Rabier, mettant en scène des animaux anthropomorphes qui illustrent des leçons de vie et des réflexions sur la nature humaine. À travers des histoires telles que celle de Faraud, un chien prétentieux, et Tigrette, une pondeuse en quête de liberté, Rabier aborde des thèmes comme la vanité, la présomption et les conséquences de l'insatisfaction. Les fables se terminent souvent par une morale, soulignant la sagesse des créatures face aux travers des hommes.

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BENJAMIN RABIER

Fables comiques

BeQ
Benjamin Rabier

Fables comiques

La Bibliothèque électronique du Québec


Collection À tous les vents
Volume 1210 : version 1.0

2
Aussi, à la Bibliothèque :

Les fables de La Fontaine


Anthologie de la fable au Québec

3
Fables comiques

Édition de référence :
Paris, Librairie Garnier Frères.

4
Faraud, le prétentieux

Comme il avait de singulières prétentions,


Faraud. Ne se permettait-il pas, lui, modeste
chien de garde, de critiquer le Créateur du
monde ? Rien que ça !
Pour lui, dans la nature, rien n’avait été étudié,
expérimenté, rien n’était au point.
« Ainsi, disait-il, c’est franchement comique
de voir un vulgaire canard se promener aussi
tranquillement sur l’eau, alors qu’un chien de
race, adroit et intelligent comme moi, voit son
centre d’action limité à la terre ferme. »
Faraud prit le canard comme juge de ses
plaintes :
– Pourquoi le Créateur n’a-t-il pas doté les
quadrupèdes, mes frères, de pattes semblables
aux tiennes. Que de services nous rendrions en
nous promenant sur les eaux.

5
– Écoute, Faraud, dit le canard, pourquoi
n’irais-tu pas consulter Martin, l’ours sorcier de
la montagne ? Je suis convaincu qu’il a le
pouvoir de corriger les erreurs, de supprimer les
injustices de la nature.
– Bien, répondit Faraud, j’irai demain, dès
l’aurore, consulter l’ours de la montagne.
Fidèle à la décision qu’il avait prise, Faraud se
rendit chez Martin, et tout de suite il le mit au
courant de ses revendications.
– C’est vrai, dit Martin avec un sourire
ironique, j’ai le pouvoir d’exaucer vos désirs :
Vous rêvez de pattes de canard pour vous
promener sur l’eau ? Je vais vous les donner. Et,
ce disant, Martin entra dans sa caverne pour en
sortir bientôt avec une petite tasse remplie d’un
breuvage jaunâtre :
– Bois ce breuvage, Faraud, et tes vœux seront
accomplis.
Faraud ingurgita, d’une seule lampée, le
liquide magique et remercia Martin de sa
touchante réception.

6
Une heure s’était à peine écoulée que le chien
sentit ses pattes secouées d’un petit tremblement
auquel succédèrent bientôt de légers picotements
dans les extrémités.
La transformation peu à peu s’opéra et bientôt
Faraud se trouva nanti de deux paires de pattes de
canard. Il ne pouvait en croire ses yeux !
C’est avec de grandes difficultés que notre
chien se mît en marche.
Ses pattes palmées le gênaient terriblement. Et
bientôt les lapins de garenne, après lesquels il ne
pouvait plus courir, le poursuivaient de leurs
quolibets incessants.
Clopin-clopant, comme un caneton qui
apprend à marcher, Faraud se dirigeait vers la
rivière.
À la traversée d’un chemin, surpris par une
automobile qu’il ne put éviter, soulevé de terre, il
fut projeté à dix mètres de là.
Les reins meurtris, une côte enfoncée, deux
crocs cassés et voilà notre chien geignant au pied
d’un arbre.

7
– Pauvre Faraud, que t’est-il arrivé ? lui dit le
canard qui passait par là.
– Mes nouvelles pattes gênaient ma marche et
j’ai été tamponné par une automobile. Ah ! que
n’avais-je encore mes bonnes pattes de chien ! Ce
maudit accident ne fût pas arrivé !
– Pourquoi aussi fais-tu les choses à demi ?
Pourquoi, en réclamant des pattes comme les
miennes, n’as-tu pas en même temps demandé
des ailes ? Tu aurais pu, grâce à elles, traverser la
route en te riant de la dangereuse voiture.
– Tu as raison, canard, demain j’irai chez
l’ours de la montagne et je lui demanderai des
ailes. Suis-je bête de ne pas y avoir pensé !
– Au revoir et bonne chance, répondit le
canard en s’élevant de terre.
– Dire que demain je volerai comme cela ! se
dit Faraud ravi de la suggestion de son ami.
Et, au jour dit, Martin reçut la visite de
Faraud.
– Je viens te demander, lui dit-il, de compléter
ton œuvre. Tu m’as donné des pattes de canard,

8
maintenant, donne-moi des ailes.
– Qu’il soit fait selon ton désir, répondit l’ours
en lui présentant un breuvage qui chauffait sur un
petit fourneau de sa caverne.
Faraud but avidement le philtre prépare par
Martin ; il lui sembla un peu amer.
Une heure après, le chien voyait ses reins se
couvrir de duvet, puis il sentit que de grandes
ailes lui poussaient sur l’échine.
– Enfin, j’ai des ailes ! s’écria Faraud devant
un bœuf, un chat et un lapin qui le regardaient
ahuris. À moi les éléments : l’air, la terre et
l’eau ! Je vais régner désormais sur les prairies,
dans les nues et sur les ondes. C’est moi,
maintenant, qui suis le Roi de la Création ; ce
n’est plus l’homme.
L’homme ne pourra plus rivaliser avec moi
dans les airs et je le devancerai sur les eaux.
Là-dessus, Faraud traversa l’étang, nageant
comme un canard.
Le monde aquatique fut en révolution et
Faraud en profita pour continuer l’exhibition de

9
ses talents.
À sa sortie de la rivière il traversa le village :
ce fut sensationnel !
Les gens s’arrêtaient pour voir passer un chien
ailé. Les uns croyaient qu’il venait annoncer la
fin du monde. Les autres se plaignaient d’être le
jouet d’une illusion.
La randonnée du chien-volant fut, dans la
contrée, l’événement dont tous parlaient !
Un braconnier hardi et brave voulut en avoir le
cœur net. Il s’arma d’un fusil de chasse et se
plaça sur le passage de l’animal fabuleux qui
continuait ses évolutions au dessus du village.
Quand le chien-volant passa à sa portée, le
braconnier visa et fit feu.
Un cri de douleur répondit à la détonation.
C’était le présomptueux Faraud qui avait été
blessé mortellement.
Il tournoya dans l’espace, essayant de se
maintenir, battant l’air à grands coups d’ailes,
mais les chevrotines avaient fait leur œuvre : le
chien-volant s’effondra comme une masse. Il

10
survolait alors la rivière. Et c’est là qu’il
s’engloutit. C’est là que maintenant il repose.
L’eau, qui avait excité ses convoitises, lui sert de
tombeau.
Son âme s’est envolée au paradis de ses frères,
de nos frères inférieurs.
Et toute la gent aquatique tour à tour lui
adressa un touchant et dernier adieu.
Tous les anciens camarades de l’infortuné
chien-volant se réunirent à la fin d’une après-
midi, devant la niche de Grognard, le boule qui a
assumé la succession de Faraud à la ferme.
– Vous voyez, mes enfants, dit Grognard, où
peuvent conduire la présomption et la vanité.
Acceptons sans récriminer la destinée qui nous
est réservée. Le Créateur a bien fait toutes
choses ; vouloir corriger son œuvre, c’est aller
déjà dans le domaine de la folie.

11
Les doléances d’une pondeuse du
Nivernais

Tigrette était une accorte pondeuse du


Nivernais.
Quotidiennement, avec une ponctualité
méthodique, elle pondait un gros œuf dans un
coin du poulailler.
À peine était-il pondu que la fermière s’en
emparait.
« Vraiment, à quoi me sert-il de pondre ? si je
n’en profite pas ! » Et Tigrette s’attendrissait en
songeant à l’œuf qu’on lui avait ravi.
Dans un coin de la ferme une caisse remplie
d’œufs était là, toute prête à être dirigée sur le
chemin de fer. Tigrette l’aperçut : Voilà comment
les poules sont récompensées de leurs efforts !
gémit-elle, les fermiers dirigent sur la capitale les
milliers d’œufs qu’ils ramassent et ils les donnent

12
en pâture à des humains qui nous ignorent et qui
nous méprisent ! Les hommes nous tiennent en
esclavage pour tirer profit de nous jusqu’à la
mort, et même après ! Il suffit que l’âge ou
l’embonpoint nous touche pour que, vite, on nous
fasse passer de vie à trépas ; et notre corps rôti à
point fait le régal des plus gourmets. Vraiment,
nous vivons dans une perpétuelle injustice.
– De quoi te plains-tu, Tigrette ? dit un vieux
coq qui passait près d’elle.
– Je me plains des hommes qui nous tiennent
en esclavage.
– Que ferais-tu sans eux ?
– Je vivrais ma vie dans l’indépendance et
dans la liberté.
– Voilà de grands mots qui ne sont pas faits
pour nous.
– Qu’en sais-tu ?
– Les hommes, depuis des siècles, n’ont pu
arriver à donner à ces mots la vie et la force qui
leur manquent pour faire figure au soleil, et tu
voudrais les pratiquer ? Quel homme est vraiment

13
libre ? Quel homme est véritablement
indépendant ? Vois ce garçon de ferme, il dépend
de son maître.
– Et son maître ?
– Lui, il dépend de sa femme, répondit en
ricanant le coq.
– Ah ! si tu fais de l’esprit, maintenant.
– L’esprit c’est le sucre qu’on met sur le
gâteau, le sel dont on saupoudre la tartine de
beurre. L’esprit sert à faire passer ce qui est fade
et sans saveur.
– Coq, tu ne me convaincras pas avec tes
boutades. L’homme est le plus injuste des
animaux terrestres. Il nous prend tout, nos œufs et
notre chair.
– Il nous faut payer la pitance et l’hospitalité
qu’il nous donne.
– Et non content de nous prendre nos œufs et
notre chair, il lui faut aussi notre duvet pour
bourrer ses oreillers et ses traversins. On dirait
que, même dans ses songes, il tient à avoir
quelque chose de nous !

14
« Que nous donne-t-il en échange de nos
richesses ? Rien !
« Tu parlais, coq, tout à l’heure, de pitance et
d’hospitalité.
« Tu ne vas pas compter pour un repas les
quelques graines qu’il nous jette
parcimonieusement à terre à la fin de la journée,
quand il sait que nous avons garni notre gésier de
graines ramassées dans la prairie ou de vers
trouvés sur le bord de l’étang. Quant à
l’hospitalité qu’il nous donne, laisse-moi rire.
Une vieille baraque qui date de Mathusalem.
« En résumé, l’homme est un être férocement
égoïste.
« Si encore nous étions les seules à souffrir de
la gourmandise et de la rapacité de l’homme,
mais il n’en est rien ; tous nos voisins de la
ferme : les lapins, les canards, les oies, les veaux,
les bœufs et les porcs sont logés à la même
enseigne ! »
Un matin que la brave pondeuse s’était levée
de mauvaise humeur, elle résolut de secouer le

15
joug tyrannique. Tigrette quitta le poulailler bien
résolue de vivre à sa guise, en pleine liberté.
– Je couverai mes œufs comme bon me
semblera, j’élèverai mes poussins dans
l’indépendance. Quand je mourrai, mes restes
seront encore un engrais pour la prairie.
Surprise par la nuit à l’orée d’un bois,
Tigrette, sans avoir pu dormir, vit poindre le petit
jour.
Les glapissements du renard et les sifflements
de la fouine avaient empêché tout sommeil et tout
repos.
À l’aube, une petite pluie glaciale la traversa
jusqu’à l’épiderme. Ce premier jour de liberté
s’acheva sur un regret : le poulailler à l’abri
certain, à la douce tiédeur.
Tigrette, privée du grain quotidien et des vers
de fumier de la basse-cour, dut se rabattre sur de
maigres champignons. L’un d’eux était
vénéneux. La pauvre poule manqua de mourir
empoisonnée.
Elle passa ce second jour de liberté à regretter

16
l’avoine et le blé de la fermière ; et, quand la nuit
vint, elle dut se jucher sur une haute branche pour
se soustraire aux hôtes malfaisants de la forêt et
tâcher de prendre, enfin, un peu de repos, si on
peut appeler repos, une continuelle frayeur.
Elle se voyait entourée d’yeux chargés de
féroces convoitises : Des renards, des fouines,
des hiboux la guettaient.
– Si je tombais de ma branche, pensait
Tigrette, mon sort serait vite réglé. Je passerais de
vie à trépas en un tournemain.
Enfin dès que le petit jour apparut, elle
rassembla ses forces et quitta le bois de toute la
force de ses ailes.
Un jour de grand soleil le manque d’eau la fit
cruellement souffrir, la pépie commençait son
œuvre. Où était la bonne eau fraîche que le
garçon de ferme allait tirer au puits ?
Quand le soir tombait, la crainte des
carnivores se ravivait. Où était le temps où le
fermier qu’elle maudissait venait fermer sur elle
la porte qui la protégeait contre les fouines et les

17
renards ?
Tigrette commença alors à comprendre.
Décidément, pensa-t-elle, les œufs, la chair et
le plumage, dont les hommes profitent pour la
satisfaction de leur estomac et de leur bien-être,
ne sont jamais que la rétribution naturelle du
grain qu’ils nous donnent et de l’abri dont nous
avons pu jouir. Maître Coq avait raison !
« Combien j’ai eu tort de quitter mes
compagnes ! Jamais je n’ai été si malheureuse ! »
Hélas ! Tigrette ne put continuer ses
méditations. Maître Renard se dressa devant elle.
« Adieu, terre ingrate, soupira-t-elle. Notre
destinée, à nous autres, c’est d’être mangées ou
par l’homme, ou par le renard. Ainsi soit-il ! »
Doucement elle ferma les yeux et le renard la
dévora.

18
Le rêve du canard paresseux

Finaud était un bon petit canard nantais, élevé


sur les bords du lac de Grandlieu. C’était un
pensif, un réfléchi ; mais qui rêvait un peu trop :
cela avait développé en lui le goût de la paresse.
Quand la faim le tenaillait, il maudissait le sort
qui l’obligeait à chercher sa nourriture. Et certes,
ce n’était pas là une mince besogne ; les
grenouilles ne lui tombaient pas toutes fraîches
dans le bec, il fallait les poursuivre à travers les
prairies, et, quand l’objet de ses convoitises
venait à plonger dans l’étang, tout était à
recommencer.
Finaud en était réduit à une maigre pitance : il
se rabattait alors sur de pauvres petits vers ou de
lamentables limaces. Triste butin !
Après avoir flâné pendant des heures sur
l’étang, notre paresseux rapportait un
imperceptible véron qui, loin d’assouvir sa faim,

19
le mettait en appétit.
C’était alors, clopin-clopant, une poursuite à
travers champs, pour essayer de saisir une
rainette attardée. Mais la capture n’en était pas
toujours facile. Un bond la portait assez loin du
canard pour qu’elle pût se dissimuler sous les
herbes et échapper à son regard.
Enfin, au bout d’une heure d’incessantes
recherches, la grenouille était saisie et devenait
en un instant la proie de Finaud.
Mais la faim de Finaud était loin d’être
calmée. Il fallait alors recommencer ailleurs la
même poursuite et dans les mêmes conditions
d’incertitude.
« Quel métier que d’être canard ! maugréait le
paresseux palmipède.
« Pour vivre en liberté, ce sont les travaux
forcés à perpétuité ! Tout, sur terre, ajoutait-il, est
un défi à l’équilibre, au bon sens, à la raison. Si
les grenouilles étaient plus grosses, je n’aurais
pas besoin d’en poursuivre dix pour déjeuner ;
une seule suffirait à mon appétit ; et je pourrais

20
faire ma digestion, mollement couché dans
l’herbe de la prairie ».
Notre héros en était là de ses réflexions
lorsque le crépuscule tomba sur la terre.
L’estomac à moitié vide, harassé de fatigue,
les membres perclus, le pauvre Finaud se laissa
choir sur le gazon. Il ferma les paupières et son
esprit s’enfuit alors vers le paradis des songes.
Il fit un rêve heureux, un de ces rêves qui
apportent au cœur l’épanouissement de tous les
désirs, la réalisation de tous les vœux.
Le goût des voyages l’avait gagné. Il se voyait
dans des pays inconnus où les grenouilles étaient
au moins aussi grosses que les bœufs.
« Mon déjeuner est servi ! » s’écria-t-il tout à
coup en découvrant une monstrueuse rainette
indolente qui se prélassait sur une pierre, mais en
apercevant Finaud, la grenouille fit un bond
formidable qui la porta à cent mètres de là. Sous
le vol plané de la rainette, tous les canards du
pays s’enfuyaient de peur d’être écrasés par
l’atterrissage du monstre. Et Finaud n’était pas le

21
dernier à s’enfuir.
Mais le merveilleux rêve n’était pas achevé.
Au détour d’un chemin, Finaud se trouva en
présence d’une grenouille qui mesurait bien deux
mètres de hauteur. « Bon, dit-il, le repas est tout
prêt, mais par quel morceau vais-je bien pouvoir
commencer ? »
Il n’avait pas terminé sa réflexion que la
grenouille affamée ouvrit une gueule effroyable.
Finaud essaya de fuir mais n’alla pas loin. La
grenouille fit un bond et tomba, gueule ouverte,
sur le pauvre canard qui, en une seconde happé,
disparut dans l’estomac du monstre.
Finaud poussa un coin-coin douloureux et
plaintif puis, brutalement, il se réveilla.
Devant lui une grenouille sautillait dans
l’herbe ; alors, le cœur plus léger, il fit à haute
voix ces réflexions : « Reprenons notre existence,
continuons à fouiller et à barboter car, tout
compte fait, il vaut mieux manger la grenouille
que d’être englouti par elle ! !

22
Les trois amis

Un rat, un merle et un escargot se


rencontrèrent un jour.
Le rat prit la parole :
– Pourquoi les animaux vivent-ils en ennemis,
pourquoi se dévorent-ils les uns les autres, quand
une solide amitié pourrait si bien nous aider et
nous donner de la joie à vivre ? Une inaltérable
amitié vaut cent fois mieux qu’une inconsciente
inimitié. Si nous nous aidions ? Si chacun de
nous apportait à la communauté ses dons naturels
et son intelligence, nous profiterions tous de cette
cordiale collaboration.
– Tu as raison, dit l’escargot.
– Continue, dit le merle.
– Toi, dit le rat à l’oiseau, tu peux, en
traversant l’espace, nous signaler les ménagères
qui rentrent du marché, haletantes sous le poids

23
d’un panier bourré de provisions. Toi, l’escargot,
tu peux, sans craindre les chats et les chiens,
t’introduire dans les caves et dans les celliers
pour repérer l’endroit où sont déposées les
victuailles. Tu penses bien qu’averti par toi
j’aurai vite fait de vider les paniers et de vous
apporter dans un lieu sûr toutes ces succulences
en vous disant : mes chers amis, vous êtes servis !
– Puissamment raisonné, s’écrièrent,
enthousiasmés, le merle et l’escargot.
– Voici l’heure où les ménagères reviennent
du marché, va, mon bon merle, cours à ton poste
d’observation. Rendez-vous au pied du gros
chêne de la forêt.
Le merle s’envola et s’installa sur la haute
branche d’un bouleau.
Un quart d’heure après, il rejoignait ses
camarades et, en ces termes, leur faisait part de sa
découverte :
– La fermière du Moulin-Doré revient du
marché avec un grand panier bourré de toutes
sortes de bonnes choses.

24
– Va, dit le rat à l’escargot, va repérer
l’emplacement du butin.
L’escargot gagna la ferme et s’introduisit dans
le caveau aux provisions, puis il revint aussi vite
que possible donner au rat un compte rendu exact
de sa mission.
Le rat bondit et, au bout d’une demi-douzaine
de voyages, il avait mis en lieu sûr le contenu du
panier.
Quelle aubaine ! Jamais les trois amis
n’avaient assisté à pareil festin.
Le rat s’adjugea un énorme fromage de
Hollande ; le merle une casserole pleine de petits
pois frais et l’escargot une plantureuse salade.
L’association commençait à connaître une ère
nouvelle de prospérité. Le trio engraissait à vue
d’œil.
– Maître rat, dit le merle à la fin d’un
succulent repas, je rends hommage à ta finesse et
à ton intelligence. Grâce à toi nous avons connu
des jours de prospérité jusqu’alors ignorés.
– Je n’ai jamais mangé tant de salades, appuya

25
l’escargot. J’étouffe dans ma coquille !
– Souhaitons, dit le rat, que notre communauté
ne connaisse jamais de désaccords.
– Nous séparer est impossible ; ne sommes-
nous pas liés par l’intérêt ? dit le merle.
– Et par l’amitié, ajouta l’escargot.
– Béni soit le jour, reprit le merle, où le destin
nous fit nous rencontrer, pour ravir à l’homme les
succulences dont il se repaît et dont nous faisons
souvent les frais.
– En effet, dit le rat, j’ai savouré, hier, un
excellent pâté composé de grives et de merles.
Vraiment, nous sommes actuellement les rois de
la création.
– Qui m’aurait dit qu’un jour je serais une
Majesté, lança l’escargot en frémissant d’orgueil
jusqu’au fond de sa coquille. Ah ! si ma pauvre
mère était encore vivante et qu’elle vît son fils
aussi élevé !
– Pour prolonger ces jours de félicité jusqu’à
la fin de notre vie, dit le rat, il nous faut faire le
serment de ne jamais nous séparer et de travailler

26
au bien-être commun.
– Oui, jurons ! répondirent le merle et
l’escargot aux exhortations du rat.
Celui-ci étendit le bout de sa patte, le merle en
fit autant du bout de son aile et l’escargot tendit
une corne.
Sentencieusement le rat prononça ces mots :
– Devant Dieu qui nous entend, je jure de
travailler obstinément, sincèrement, et avec le
plus grand désintéressement, au bonheur et à la
prospérité de l’association.
Le merle et l’escargot répétèrent ces
mémorables paroles et l’entretien finit dans un
embrassement général.
Les larmes aux yeux, le cœur battant
d’attendrissement les trois amis se séparèrent
pour aller prendre leur repos quotidien.
Ces événements se passaient pendant la belle
saison. Mais les frimas vinrent avec leur sombre
cortège, aux pluies succédèrent la neige et le
froid.
Les ménagères désertèrent peu a peu le

27
marché pour attendre chez elles le passage des
fournisseurs.
Pour lutter contre l’hiver les huis furent
hermétiquement fermés.
À l’horizon, le merle ne voyait rien poindre.
Le décor changea vite et l’escargot se trouva
bloqué par les neiges.
Le rat, frileux et transi, n’osait sortir de son
trou. Adieu les courses dans l’herbe et les
cachettes dans les broussailles ! Il ne pouvait
faire deux pas sans être poursuivi par le chat ou
par le chien, ses deux plus mortels ennemis.
C’est alors que l’amitié qui unissait les trois
compères pâlit devant la nécessité. Un combat
secret mit aux prises ces deux sentiments
intérieurs et ce fut enfin la nécessité qui
l’emporta !
Le merle sauta sur l’escargot et le mangea, ne
laissant sur le lieu du festin qu’une frêle coquille
transpercée.
Puis ce fut au tour du merle d’être dévoré par
le rat. Ce crime ne lui porta pas chance, car,

28
quelques jours après, il mourut de faim et fut
enseveli sous la neige.
Là donc, comme chez les hommes, c’est
toujours l’implacable nécessité qui triomphe de
l’amitié la plus solide et des serments les plus
sincères.

29
Le Roi du Bocage

Dans un bocage vendéen vivait Goupil, le


renard le plus fin, le plus rusé, le plus intelligent
de la contrée.
Enivré de la prépondérance que ses qualités
intellectuelles lui donnaient sur les animaux des
environs, il se croyait un demi-dieu ; et c’est ainsi
que, modestement, il s’était décerné le titre de
Roi du Bocage.
Comment aussi aurait-il pu résister à cette
griserie de succès que lui procuraient sa finesse,
sa ruse et son intelligence ?
Sur son passage Goupil semait la terreur et
l’épouvante. Pourtant, il existait un être capable
de balancer la tyrannie qu’il exerçait dans le
bocage : c’était le loup. Aussi connaissant la
force herculéenne de son ennemi, maître Goupil
avait-il soin de ne jamais se laisser approcher.

30
Mais son cœur se gonflait de rage quand il
fallait fuir devant le Loup.
Pour un Roi, un Tyran, un Dictateur de sa
trempe, cela avait quelque chose d’humiliant
d’étaler ainsi, aux yeux de tous, son infériorité
dans la fuite.
– Vraiment, se dit le Renard, c’est une
indignité pour moi que de fuir devant ce rustaud.
Et désormais ce n’est pas avec mes jambes que je
le combattrai, mais avec mon intelligence.
Il avait remarqué une fourrure déposée sur un
banc de la ferme par la fille de la maison. Vite, il
s’en empara et partit dans un coin couper la
queue de cette fourrure qui avait appartenu à l’un
de ses congénères.
Goupil introduisit cette queue dans le trou
d’un arbre en ayant bien soin de la laisser
dépasser en dehors du trou, puis il s’esquiva.
Dès que le loup aperçut la queue du renard, il
se dit : voilà le domicile du Roi du Bocage,
surveillons la sortie, et dès qu’il apparaîtra, je le
cueillerai comme un gamin cueille une

31
marguerite.
Pendant que le loup était ainsi occupé à
guetter le pseudo-renard, Goupil, en toute
sécurité pouvait chercher un moyen de vaincre
son ennemi.
En flairant l’herbe de la prairie, le hasard
voulut que Goupil tombât en arrêt devant une
parcelle de terrain dont l’herbe avait été
fraîchement remuée.
– Bon ! dit Goupil en s’étendant dans l’herbe,
voilà l’endroit choisi..
Ne voyant pas sortir de son terrier notre rusé
renard, le loup impatienté s’approcha du trou. Je
vous laisse à penser la tête qu’il fit quand il
comprit qu’il était mystifié par son ennemi.
Furieux, il se mit en campagne à la recherche
de Goupil et bientôt il le trouva couché sur
l’herbe semblant dormir.
« C’est lui, se dit le loup en retenant sa
respiration, tâchons de nous approcher sans bruit
de ce brigand. » Le loup, les yeux fixés sur la
proie qu’il convoitait, glissait dans l’herbe.

32
Soudain un petit claquement se fit entendre, vite
suivi d’un cri de douleur. L’herbe foulée cachait
un piège à loup.
Le sauvage, dont les pattes étaient
emprisonnées dans cet instrument de torture,
geignait de toutes ses forces.
Goupil fit mine de se réveiller, et, se tournant
vers son ennemi, il lui dit d’un air étonné :
– Que vous arrive-t-il, bon loup ? Pourquoi
ces pleurs et ces grincements de dents ? Auriez-
vous perdu un de vos parents ?
Faux bonhomme, murmura le loup. Sois sans
inquiétude, nous nous retrouverons en Enfer.
– Bien des choses aimables chez vous, dit le
renard en s’éloignant.
Toutefois, si intelligent qu’on soit on trouve
toujours plus intelligent que soi-même et comme
il est vrai ce proverbe : à malin, malin et demi !
Au Moulin-Doré habitait un petit caneton du
nom d’Alfred que la renommée de Goupil
agaçait. Il résolut de mettre un terme aux
agissements de ce dangereux tyran.

33
Or, Alfred, un matin, ayant trouvé sur le sable
d’un sentier une petite vipère engourdie par le
froid, la ramassa et la déposa au fond d’un
panier ; puis il s’y glissa. La chaleur de ses
plumes réchauffa vite le reptile.
Le caneton s’était levé à ce manège parce qu’il
avait aperçu Goupil rôdant aux alentours.
Tout à coup, celui-ci surgit. Suivant son
habitude, le renard qui ne va jamais à sa proie en
face, bondit sur le panier et l’attaqua par derrière.
Il plongea la tête par l’ouverture ; mais le
panier s’ouvrait de deux côtés ; et le caneton
gagna l’autre sortie en poussant des coins-coins
horrifiés.
Dérangée dans son repos, la vipère mordit
Goupil près du museau.
Une enflure s’ensuivit, la peau se mit à noircir,
l’œil se voila, et Goupil rendit le dernier soupir,
empoisonné par le mortel venin de la vipère.
Il avait suffi d’un pauvre petit caneton de rien
du tout pour débarrasser la contrée du Roi du
Bocage.

34
Sans abri

Serpolet était un petit levraut à l’œil intelligent


et toujours éveillé.
Étendu sur un lit de thym il prêtait l’oreille
aux bruits d’alentour, car son gîte manquait de
sécurité : l’inquiétude lui interdisait un véritable
repos.
– Je suis bien malheureux, pensait-il, d’être
obligé de coucher toutes les nuits à la belle étoile,
de chercher toutes les combinaisons pour pouvoir
me défendre contre les intempéries et me dérober
aux yeux de mes ennemis.
« Un escargot est cent fois plus heureux que
moi. Entend-il un bruit de pas sur le chemin ou
quelque vol d’oiseau au-dessus de sa tête ? Crac !
le voilà qui rentre dans sa maison. Aussi a-t-il
cette belle insouciance de propriétaire !
– N’est-ce pas que tu es heureux ? maître

35
escargot.
– Comme ci, comme ça. Heureux à la
condition d’être prudent et silencieux.
« Il en est de même du lapin : à la moindre
alerte il regagne son terrier et disparaît dans les
profondeurs de la terre ; il sait que là, au moins,
ni les chiens ni les chasseurs n’iront le chercher !
Il sait que le renard n’ira pas l’y poursuivre.
– N’est-ce pas que tu es heureux, Jeannot ? dit
le levraut au lapin.
– Heureux... ça dépend comme on entend le
bonheur. Le mien est atténué par bien des
inconvénients. S’il n’y avait pas de malfaisants
chasseurs, évidemment je serais heureux.
– Des chasseurs ? tu me fais rire, Jeannot ! tu
ne les crains pas dans ton terrier. Ah ! quel
désespoir pour moi d’être né levraut !
« Et regardez-moi cette tortue ; n’a-t-elle pas
une chance inespérée de se promener aussi avec
sa maison sur le dos ? Pour elle pas de congé par
huissier, pas de terme à payer. Elle et sa maison
ne font qu’une. Il peut pleuvoir, venter, tonner,

36
grêler, neiger, c’est solide, c’est construit
admirablement.
– N’est-ce pas madame tortue que vous êtes
heureuse ?
– Heureuse ! À la condition de savoir se
contenter de peu.
« Est-ce une joie de se promener sur les grands
chemins en faisant du deux mètres cinquante à
l’heure quand on est croisé par des automobiles
dont l’allure est vertigineuse ? Et cette carcasse
qui me couvre, est-elle assez inélégante et
lourde !
– Ah ! si j’avais une carcasse, dit le levraut, je
ne craindrais pas les morsures des chiens et celles
autrement douloureuses du froid. Je ne craindrais
pas davantage la pluie, le vent, la grêle ou les
rayons brûlants du soleil.
« Voyez ce hérisson, il lui a suffi de
m’entendre parler pour se mettre en boule, et
rentrer en lui-même. Il est maintenant bien
détaché du monde. Il vit pour lui ! Ah ! que vous
êtes heureux, lapins, hérissons, escargots et

37
tortues ! Comme j’envie votre sort ! »
Un jour que Serpolet se promenait à l’orée
d’un bois, il aperçut un furet qui se dirigeait vers
un terrier : il le vit même s’y engouffrer bientôt.
Le furet était à peine entré, que le levraut entendit
sortir du terrier des cris d’angoisse. Il attendit,
haletant, et vit alors le furet qui réapparaissait en
se léchant les babines. Le sang de ses victimes
l’avait repu. Oh ! oh ! pensa le levraut, c’est un
asile bien incertain qu’un terrier de lapin !
Un peu plus loin, cheminant sur la route, il
perçut un cri de surprise. C’était le cri d’une
bonne ménagère, qui, ayant trouvé une tortue sur
son chemin manifestait sa satisfaction. Quel bon
bouillon je vais faire avec ma trouvaille ! dit-elle,
en jetant la tortue dans son panier.
Dix pas plus loin, un paysan écrasait de son
gros sabot le pauvre escargot qui dormait
béatement au fond de sa coquille, et, lorsque
Serpolet eut détaché les yeux de ce vilain
spectacle, ce fut pour apercevoir un gamin qui
faisait rouler devant lui comme une boule le
malheureux hérisson. La boule piquante roula sur

38
l’herbe, dévala sur la pente de la prairie, vint
tomber dans l’étang et ne reparut pas à la surface
de l’eau. Triste fin pour la pauvre bête !
– Décidément, pensa Serpolet, j’aime mieux
mon gîte : comme plancher j’ai la terre, comme
plafond j’ai le ciel, que me faut-il de plus ? Et
n’est-ce pas mieux qu’une maison portative qui
m’embarrasserait pour échapper aux poursuites
de mes ennemis ?
« Décidément mieux vaut un gîte aux quatre
vents où l’horizon est tout entier à soi qu’un abri
bien clos où l’on est encerclé, où l’air que l’on
respire est mesuré, où l’œil n’embrasse qu’un
horizon limité et sans intérêt. »

39
Les proverbes menteurs

Un rat, un poisson et un oiseau s’étant


rencontrés au bord d’une rivière entrèrent en
conversation après les présentations d’usage chez
les animaux du monde.
– Ne trouvez-vous pas que les hommes nous
connaissent peu, nous, les poissons, les oiseaux et
les rats ?
Ils ont créé à notre intention, sous l’égide de la
sagesse des nations, des proverbes qui, dans leur
esprit, caractérisent nos existences. Nous avons
tous entendu dire :
« Heureux comme le poisson dans l’eau. »
« Libre comme l’oiseau dans l’air. »
« Tranquille comme un rat dans un fromage. »
– Eh bien, dis-nous, es-tu heureux, toi,
poisson ?
– Heureux, moi ? Oh, mes amis ! Savez-vous

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que je traîne au fond des eaux l’existence la plus
incertaine, la plus instable et la plus misérable ?
Des dangers permanents me menacent et il me les
faut surmonter. Un instant de faiblesse, un
moment d’oubli, et le piège tendu par l’homme
m’enlève toute liberté et me conduit directement
au tombeau des poissons, autrement dit, à la
poêle à frire.
« Si j’échappe à la nasse, si je me méfie de la
carafe, je tombe sur le ver qui dissimule
l’hameçon. Et me voilà quittant mon foyer
aquatique, mes frères, mes sœurs, mon papa, ma
maman, ma nourrice ! ! Et si je n’avais d’ennemi
que l’homme, si je n’avais à me défendre que
contre ses pièges, ses engins, ses embûches, tout
irait à peu près... avec un peu de sagacité et de
prudence. Mais il me faut encore me défendre
contre mes semblables, plus gros et plus forts que
moi.
« Dans le monde aquatique comme ailleurs,
c’est toujours le gros qui mange le petit.
Il faut se défendre contre le terrible brochet,
auquel nous ne pouvons guère échapper ! Quelle

41
lutte ! Il nous devance toujours de vitesse, et son
appétit est aussi grand que sa haine est insatiable.
« Quand le brochet dort, peut-être croyez-vous
que nous puissions reposer dans une quasi
sécurité ? Hélas, non ! La loutre couleur de nuit
veille. Elle s’approche de l’étang ou de la rivière,
plonge... et nous ramasse. La loutre n’a même pas
l’excuse de la faim ; elle détruit pour le seul bon
plaisir de détruire !
« Si, par un beau matin de printemps, vous
voulez respirer un peu de l’air embaumé des
prairies, prenez garde, le martin-pêcheur, tel une
flèche, passera dans l’air et vous aura cueilli
avant que vous ne l’ayiez vu ! D’un coup de bec
il vous assomme contre une branche et vloup !...
En route pour le paradis des poissons, en passant
par le purgatoire de son estomac, ce qui vaut
mieux, jusqu’à un certain point peut-être, que
l’enfer de la friture.
« Ne croyez pas que, même dans un bocal, le
poisson soit en sûreté ! Cette prison de verre est
attaquée à tout moment par le chat vorace qui, lui
aussi, pêche mais sans hameçon, sans filet, rien

42
qu’avec ses pattes !
« Et ce n’est pas tout. Quand le poisson a
échappé aux engins, au brochet, à la loutre, au
martin-pêcheur et au chat, il doit encore se garer
du héron, grand mangeur de menu fretin. Si les
hommes avaient un peu de bon sens, ils
inscriraient en tête du livre de la Sagesse des
Nations ce proverbe rectifié dans son sens
véritable : « Malheureux comme un poisson dans
l’eau. »
– Croyez-vous, mes amis, que mon existence
soit plus enviable que celle du poisson ? dit
l’oiseau. Non, elle est tout aussi précaire, tout
aussi saturée de dangers, tout aussi misérable.
« Libre comme l’oiseau dans l’air, dit
l’homme, quelle facétie ! mes amis, laissez-moi
rire ! Libres, nous ! ! ! qu’appelle-t-il donc la
liberté ?
« Accroché à une branche, un piège enserre
nos pattes et c’en est fait de nous.
« Au coin d’un bois, vous entendez un
froufrou d’ailes ; vous vous retournez et vous

43
vous trouvez en présence d’un monstre
épouvantable, aux yeux terrifiants, aux serres
formidables, c’est un aigle, un hibou, un duc ou
une chouette ! !
« Dans certains pays, les serpents fascinent les
nôtres avec leurs yeux fixes. Nul ne peut y
échapper : les forces s’anéantissent comme
s’anéantit la volonté devant ce regard hypnotique
qui absorbe tout et qui annihile, et l’on est attiré
irrésistiblement dans la gueule du monstre.
« Fait-il un soleil radieux, insouciant, quelques
minutes, des dangers qui peuvent vous menacer,
vous vous élevez dans l’azur léger pour entonner
votre hymne au soleil. Mais le chasseur guette et
se charge de vous rappeler à la triste réalité.
« Pan ! une douzaine de petits plombs
traversent votre corps, arrêtant ainsi votre élan
vers l’éther. On voulait s’élever vers le ciel et on
descend vers la terre. C’est alors qu’un chien
vous cueille et vous dépose aux pieds de son
maître. Et le supplice ne s’arrête pas là. Votre
corps sera profané par les grosses mains d’une
servante qui vous arrachera duvet et plumes avant

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de vous jeter dans le poêlon.
« Quelle destinée ! !
« Si vous avez eu la chance d’échapper au
chasseur, ne chantez pas pour cela victoire. Un
gamin armé d’une fronde ou d’un lance-pierres
vous guette au passage et vous visera.
« Libre, dites-vous ? quand vous trouvez dans
votre nid un coucou dont le premier soin est de
jeter hors de ce nid, que vous avez eu tant de mal
à construire, vos œufs ou votre progéniture, et de
s’installer à votre place !
« Échange d’appartement ! !
« Libre, le perroquet dont la vie se passe sur
un bâton, la patte amarrée dans un anneau, ou
placé dans une cage en fer pour être la risée des
grandes personnes et des enfants ?
« Libre comme l’oiseau dans l’air ! Ah ! C’est
vraiment trop de plaisanterie, en vérité.
« L’air, l’espace, la mer, tout lui est défendu.
La liberté, pour l’oiseau, c’est la mort. Un point,
c’est tout. »
– Permettez-moi, mes amis de vous parler

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maintenant de moi, dit le rat. Voulez-vous que je
vous donne une idée de l’existence épouvantable
de celui qui a servi de héros à ce doux proverbe :
« Tranquille comme un rat dans un fromage. »
« Le rat est un réprouvé, le rat est honni de
tous, repoussé de partout, chassé sans merci. Et
pourtant quelle existence paisible, patriarcale est
la nôtre ! Où trouver des sentiments plus
familiaux que chez nous ? Qu’on nous laisse en
paix, nous n’attaquerons personne.
« L’humanité entière nous fait la guerre :
l’homme jette ses chiens et ses chats à nos
trousses, il sème le sol d’engins meurtriers, de
pièges fabriqués avec une révoltante cruauté. Il
met tout en œuvre pour nous anéantir, tout,
jusqu’au poison.
« Et si l’un de nous arrive à conquérir un
fromage, ne croyez pas qu’il soit sauvé pour cela.
Loin de là ! Il est envié, espionné. Les
compliments de ses congénères laissent percer
une perfide jalousie qui pourrait se traduire par
ces mots éprouvés : « Ôte-toi de là que je m’y
mette ».

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« S’il se cramponne à sa retraite, ne croyez pas
que sa quiétude durera très longtemps pour cela :
elle durera ce que durent les fromages. La retraite
mangée, il lui faudra retourner de nouveau à la
vie misérable d’autrefois.
« Mes amis, loin d’être heureux, libres et
tranquilles, nous sommes des réprouvés, des
malheureux, des esclaves, dont l’existence est un
perpétuel enfer.
« Décidément les hommes affichent des
proverbes menteurs. Adieu !... »

47
Intelligence et bonté

Un bourdon se croyait serviable, obligeant et


bon. Il voulait contribuer par ses actes à faire
disparaître la mauvaise renommée qui s’attache à
ses semblables.
– Le bourdon est un être que les hommes ont
mis au ban de la société, je le réhabiliterai. À
force de bonté patiente et de persévérante
douceur, je ferai oublier les préjugés qui nous
rabaissent. Je veux que dans une année on dise :
« Bon comme un bourdon. »
De ce jour, notre bourdon mit ses projets en
action. Apercevait-il un renard guettant un
caneton, vite le bourdon arrivait, et, de son dard,
piquait le renard. Celui-ci poussait un cri de
douleur et ne songeait plus à sa proie qui en
profitait pour prendre la poudre d’escampette.
Le bourdon alors s’en allait voltiger au loin, se
félicitant d’avoir sauvé la vie au petit caneton.

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Un jour, apercevant un furet qui rôdait autour
d’un terrier, il s’engouffra dans le logis des
lapins. Il y bourdonna furieusement pendant
plusieurs minutes avec acharnement.
Les lapins ont peur des bourdons. C’est assez
dire qu’ils décampèrent à son approche,
s’enfuyant du terrier par la porte de sortie.
Nous savons tous, en effet, que la demeure
d’un lapin qui se respecte a toujours deux entrées.
Une entrée principale et une entrée de service,
tout comme dans les grandes maisons ou dans les
hôtels particuliers.
Quand le furet entra dans le terrier, il ne
trouva, comme on dit, que visage de bois. Il n’eut
devant lui que le bourdon qui continuait à remplir
le terrier de sa ronronnante chanson.
– C’est toi, vilaine mouche, qui a mis en fuite
ces maudits lapins ?
– Oui, c’est moi.
– Ah ! si je te tenais sous ma patte, tu
passerais un vilain quart d’heure !
– Essaie un peu et nous verrons lequel de nous

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deux demandera grâce. Décampe, tout de suite, si
tu ne veux pas que je te pique le museau, vilaine
bête !
Le furet eut peur du bourdon ; il fit demi-tour
et s’éloigna en maugréant.
Ce jour-là le bourdon était en veine
d’aventures. Il trouva sur son chemin un chat qui
guettait une souris.
Derrière le chat se trouvait un pot à eau muni
d’une anse.
La queue du chat, en se balançant, passa dans
l’anse du pot.
Le bourdon choisit ce moment précis pour
piquer le chat à l’extrémité même de la queue. Le
félin poussa un miaulement plaintif et abandonna
ses intentions de dévorer la souris, – pour un
moment du moins.
Quand il reprit ses esprits et qu’il voulut se
jeter à la poursuite du petit rongeur, il se sentit
retenu par un poids insolite. Sa queue s’était
enflée démesurément sous la piqûre du bourdon,
et il se trouvait ainsi immobilisé par ce pot à eau !

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La souris eut, pour cette fois, la vie sauve ;
mais qu’elle se méfie ! Elle ne trouvera pas
toujours sur son chemin un bourdon bienfaisant
et une anse aussi opportune.
Le bourdon se prodigua à tort et à travers pour
le plus grand bien des animaux, les insectes
compris. Il se prodigua trop ; car, dans la bonté
comme dans la méchanceté, il faut de la mesure.
Abondance de biens nuit, dit un proverbe. Trop
de bonté nuit, pourrait-on dire avec la même
certitude.
Une aventure arrivée à notre bourdon va en
fournir la preuve.
La brave bestiole aperçut un jour, derrière une
meule de paille, un chasseur qui guettait un
lièvre.
Le bonhomme fumait sa pipe bien
paisiblement en attendant que le lièvre voulût lui
faire l’amabilité de passer à portée de son fusil.
Le bourdon s’approcha et piqua le chasseur dans
le cou.
Sous la douleur, l’homme laissa tomber sa

51
pipe dont les cendres embrasées s’éparpillèrent
au pied de la meule.
Le chasseur ramassa sa pipe et partit dans la
direction du village pour y faire panser sa piqûre.
Pendant ce temps, les cendres embrasées
communiquèrent le feu à la meule de blé qui
bientôt fut en flammes. Cette meule ! Mais c’était
la récolte entière de Jean Durand. Quel désastre
pour le pauvre paysan ! Il ne pourra, de toute
l’année, fabriquer lui-même son pain et force lui
sera d’acheter chez le boulanger la miche
nécessaire à nourrir sa famille.
Et c’est cher le pain !
Le bourdon se multipliait en bonnes actions ;
mais il agissait sans discernement, sans réflexion
et cela le conduisit à rendre un brave homme
victime d’une catastrophe irréparable.
Mais tout a une fin ; un jour le bourdon, trop
occupé à quelque bienfaisante besogne, ne vit pas
qu’un martinet fondait sur lui : il fut dévoré ! Et
voilà... Cette histoire prouve que même la bonté

52
ne peut être efficace que si elle est entourée de
discernement et aussi d’intelligence.

53
Conseil d’ami

– Furet, laisse-moi te donner un conseil d’ami.


– Parle, ami Renard, s’il est bon je le suivrai.
– Tiens-toi de préférence dans mes parages, ne
t’éloignes pas trop de moi, car je suis à même de
te rendre de grands services. Tu connais mes
ruses pour esquiver les entreprises de l’homme et
pour déjouer certains animaux sauvages. Dans
ma société, tu profiteras de mon intelligence et de
mon expérience aussi.
– Entendu, maître Renard, je vivrai dans tes
dépendances.
Et le Furet partit à l’aventure en se disant, à
part soi : « Avez-vous entendu ce matois, ce
roublard, ce donneur de conseils ? Je sais
pourquoi il veut que je chasse dans ses parages :
quand j’entre dans un terrier pour saigner un
lapin, je mets tous les autres en fuite, et le rusé

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n’a plus qu’à choisir sa victime parmi les fuyards.
Conseil d’ami, dit-il ? Oui : conseil intéressé,
devrait-il dire, où la duplicité tient lieu
d’amitié. »
Le Furet en était là de ses réflexions lorsqu’il
rencontra maître Blaireau.
– Où vas-tu, Furet, de si bon matin, où vas-tu,
sautillant dans les herbes ?
– Je vais à la chasse aux lapins.
– Veux-tu me permettre de te donner un
conseil d’ami ?
– Parle, je t’écoute volontiers.
– Crois-moi. Ne sautille pas comme tu le fais
au milieu des herbes de la prairie. Renonce à ces
bonds qui te font ressembler à un chien savant.
Le chasseur comme le chien, tes deux ennemis,
toujours à l’affût, ne peuvent manquer de
t’apercevoir et un coup de fusil est bien vite
attrapé. Pourquoi ne fais-tu pas comme moi ? Je
glisse entre les herbes ; et bien malin celui qui
m’aperçoit.
– Tu as raison, Blaireau, je suivrai ton conseil.

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Les deux amis se séparèrent et le Furet
continua sa route en se disant : À la bonne heure,
voilà enfin un conseil que je suivrai, parce qu’il
m’est donné par un véritable ami, obligeant et
qui, lui, n’a aucun intérêt dans l’affaire.
Tout en monologuant ainsi, le Furet glissait
dans l’herbe le museau à ras du sol. Tout à coup,
il se sentit pris à la gorge ; sa respiration fut
coupée et dans l’herbe, étranglé par le lac d’un
braconnier, il mourut. Cela prouve une fois de
plus que le conseil d’un intelligent ennemi vaut
mieux sans nul doute que celui d’un maladroit
ami. Maître Furet en fit la triste constatation.

56
Le défaut de la cuirasse

« Écoutez-moi, mes enfants, et vous pourrez


dire : En écoutant Aglaé, la vieille chèvre de la
ferme du moulin, nous n’avons pas perdu notre
temps. Nous avons tous, vous le savez, des
ennemis qui nous harcèlent et devant lesquels
nous ne trouvons de salut que dans la fuite. C’est
notre tort. Au lieu de les fuir, pourquoi ne
chercherions-nous pas à les combattre ? Tout
ennemi, de quelque force qu’il soit, est
vulnérable quand on l’attrape sur un point
sensible de son être. Cela s’appelle le défaut de la
cuirasse. Un faible peut venir à bout d’un fort en
l’attaquant au défaut de la cuirasse. »
L’auditoire d’Aglaé, je dois le dire, fit profit
de ses conseils.
Une belette, qui avait assisté au discours de la
chèvre, pensa aussitôt : J’ai un ennemi, le chien.
« Ce fidèle ami de l’homme est gourmand,

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vorace, glouton même. Jamais le chien ne passera
devant une pâtée, un relief de cuisine, un os, sans
s’arrêter, les yeux allumés de convoitise. C’est,
chez lui, le défaut de la cuirasse.
« Voici, dit-elle, un os de gigot, jeté sur le
chemin ; il va me servir à une expérience.
« J’entends le chien : du courage et
agissons ! »
La belette s’avança de quelques pas vers son
ennemi, puis, quand elle se jugea en vue de celui-
ci, elle fit demi-tour et se lança dans la direction
de l’os de gigot.
Le chien, poursuivant sa proie, se trouva
bientôt en face d’un effroyable dilemme :
choisira-t-il la belette ou l’os de gigot ? Le chien
pensa qu’il valait mieux tenir que courir : c’est
sur l’os qu’il jeta son dévolu et la brave belette
put regagner tranquillement son logis.
Un ver de terre qui avait entendu la conférence
d’Aglaé cherchait le moyen d’échapper à une
poule du Nivernais, terrible mangeuse de ce
genre d’invertébrés.

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– Quel est chez une poule le défaut de la
cuirasse ? demanda un jour le ver à Aglaé. « Ne
cherche pas, répondit-elle, c’est sa bêtise ».
– Bon, se dit le ver, j’en ferai mon profit,
quand il aperçoit la Nivernaise venir vers lui en
picorant ; aussitôt il donne à son corps, dont la
souplesse est si grande, la forme d’un objet
quelconque jeté au rebut. C’est ainsi qu’il devient
par la forme qu’il affecte un anneau de fer, un
crochet, ou même un ressort. Il lui suffit pour
cela de se rouler en spirale.
Et la poule passe près de lui, dédaigneuse d’un
objet si peu comestible. Aussitôt le danger
éloigné, le ver peut retourner en toute tranquillité
dans son sous-sol.
Jeannot, lapin ami d’Aglaé, avait à souffrir des
poursuites d’un renard affamé.
Un jour, le petit rongeur aperçut le renard qui
passait près de lui, les yeux inquiets, courant à
une allure anormale. Au même instant, le lapin
entendit au loin les pas d’un paysan.
« Très bien, pensa Jeannot, c’est devant

59
l’homme que le renard fuit. C’est bon à savoir. »
Il en était là de ses réflexions lorsqu’il aperçut
sur le bord du chemin un masque abandonné par
des enfants, vestige du dernier carnaval.
C’était un masque grotesque d’homme joufflu.
« Voilà mon affaire », se dit le lapin, et,
s’emparant du masque, il se l’adapta. Un lapereau
et un canard qui passaient à ce moment faillirent
mourir de peur devant la face grimaçante, nouvel
aspect de Jeannot.
Dans les bois de Gatine, son domaine, Jeannot
est devenu à partir de ce jour la terreur des hôtes
de ces lieux.
Se pare-t-il de son masque ? Aussitôt renards,
sangliers, belettes et oiseaux de proie prennent la
fuite. Jeannot, en se faisant craindre de tous les
animaux, a gagné une existence pleine de
quiétude et de sérénité.
Un rat des champs avait à souffrir des
poursuites nocturnes d’une vieille chouette.
Il se rappela le discours d’Aglaé et, dans sa
simplicité d’esprit, il se posa cette question :

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« Quel est le défaut de la cuirasse chez la
chouette ? »
« La chouette voit la nuit ; mais le jour elle est
aveugle. Bravo ! J’ai trouvé. À partir
d’aujourd’hui je serai rentré au logis tous les soirs
dès le soleil couchant. » Depuis cette
détermination, jamais le rat n’eut plus à souffrir
des attaques de la chouette.
Un escargot se trouva, un jour, devant une
dinde, grande destructrice de mollusques. « Oh !
oh ! pensa-t-il, comment me défendre contre cette
bête fantastique ? Mais Aglaé n’a-t-elle pas dit
que c’était une bête très orgueilleuse que la
dinde ? Son passe-temps n’est-il pas de faire la
roue pour étonner les habitants de la ferme ?
Flattons-la. »
Et voilà notre escargot lancé dans un discours
rempli d’adulation et de flatterie à l’égard de
l’oiseau de basse-cour. « Que vous êtes jolie !
que vous me semblez belle ! Vous êtes
décidément la reine des hôtes de ces prairies. »
La dinde ne se sentit plus de joie.

61
Flattée dans son orgueil, elle voulut sur-le-
champ mériter les compliments qu’elle trouvait si
justifiés et, déployant ses ailes et sa queue, elle se
mit à faire une roue magistrale, et traversa la cour
de la ferme devant les yeux amusés des habitants.
Pendant que la reine des basses-cours se
pavanait ainsi, orgueilleuse et stupide, l’escargot
rentrait doucement au logis et disparaissait dans
sa coquille.
Une fouine, qui avait à souffrir de la voracité
d’un blaireau, constata, en observant son ennemi,
que celui-ci marchait toujours en flairant le sol.
« Le défaut de la cuirasse est là, pensa la
fouine. C’est le moment d’offrir une prise à mon
ennemi. »
Et la fouine sema autour de sa demeure le
contenu d’une tabatière qu’elle avait trouvé,
quelque temps auparavant, au pied d’un vieux
chêne.
Un bruissement d’herbes annonça à la fouine
l’arrivée prochaine de Me Blaireau.
Bientôt, en effet, il parut glissant entre les

62
feuilles de serpolet et les brins de jonc ; il flairait
le sol.
Soudain, il releva la tête, ferma les yeux et se
mit à éternuer sans arrêt.
La place était mauvaise.
Il s’enfuit sans souci de la fouine, qui se
divertissait fort de cette aventure.
Décidément Aglaé avait raison. Si vous avez
un ennemi à combattre, cherchez d’abord le
défaut de la cuirasse.

63
La rainette orgueilleuse

Une rainette était née orgueilleuse. Qui n’a pas


de défauts ? les uns sont supportables, les autres
ne le sont pas.
La prétention, la vanité et l’orgueil font partie
de cette dernière catégorie.
Notre rainette possédait tous ces travers. Sa
prétention était connue de tous.
Pas un être sur terre, sur l’eau, ni dans les airs
ne pouvait rivaliser avec la grenouille. Pour la
reconnaître entre tous, le Créateur l’avait parée
d’une couleur qu’elle seule portait. Sa peau était
verte comme l’herbe des prairies ou le feuillage
printanier. Ses yeux étaient aussi grands que ceux
d’une poule ou d’un canard. Quant à ses
extrémités elles étaient presque humaines.
Humaines au point que dans l’eau la grenouille
nageait comme l’homme.

64
Quant à sa vanité, elle était proverbiale : notre
grenouille possédait à elle seule toutes les
qualités terrestres.
Tous les dons lui avaient été prodigués à sa
naissance. Elle était gaie, agile, souple, gracieuse,
charmante, fine, habile, jolie, affable, humaine,
sensible et bonne. Du moins l’affirmait-elle.
Elle était aussi orgueilleuse.
Orgueilleuse au point d’être jalouse d’un gros
bœuf, son voisin de prairie.
« Moi aussi je pourrais être aussi grosse que ce
bœuf, dit-elle un jour. Et plus heureuse que cette
grenouille ridicule dont parle La Fontaine, je
pourrais m’enfler assez pour être comparable à ce
mastodonte, sans avoir pour cela le malheur de
crever. Mais je ne veux pas me donner tant de
mal. Quel parti en tirerais-je ?
« À quoi bon me gonfler le ventre et les reins ?
« Ne suis-je pas au-dessus des humains par les
aptitudes et l’intelligence ?
« Ne suis-je pas la reine de la terre, de l’air et
des eaux ?

65
« Quel est l’animal qui oserait se comparer à
moi ?
« En existe-t-il un seul qui pourrait vivre sur
terre, se lancer d’un bond dans l’espace ou
plonger à son gré jusqu’au fond des ondes ? En
connaissez-vous ?
« C’est au point que mes ennemis, poussés par
la plus basse des jalousies, me poursuivent dans
les éléments où je me complais.
« Sur terre, les coqs, les poules et les pintades
me font une chasse acharnée.
« Dans l’air, profitant d’un bond que je peux
faire, les hiboux cherchent aussitôt à me cueillir ;
et sur l’eau c’est le canard glouton et vorace qui
me guette.
« J’ai même des jaloux jusqu’au fond des
eaux. Des bandes de carpes me menacent et j’ai à
lutter contre le brochet très gourmand de ma
chair.
« Ah ! si l’homme était malin, comme il
pourrait tirer parti de mes dons prestigieux ! »
Tout en monologuant entre deux eaux, la

66
prétentieuse se jeta sur un appât et crac !.
Elle se sentit accrochée à un fil et vite elle fut
hors de l’eau. C’est ainsi qu’elle fit connaissance
avec le fils de l’instituteur de l’endroit : un fin
pêcheur de grenouilles.
Le gamin présenta à son père le produit de sa
pêche. Celui-ci, reconnaissant l’orgueilleuse
rainette, résolut de lui donner des fonctions en
rapport avec l’étendue de son intelligence. Il la
logea dans un bocal et s’en servit pour connaître
les variations atmosphériques.
L’orgueilleux batracien avait conquis une
situation en rapport avec ses dons naturels.
Aussi, avec quelle ponctualité, quelle
persévérance et quelle attention marquait-elle le
temps ! Chaque intempérie était pour elle le sujet
d’une préoccupation ou d’un travail.
Il lui fallait certains jours monter ou descendre
de l’échelle des douzaines de fois.
La rainette se montrait très fière de ses
délicates fonctions de grenouille baromètre. Ne
s’intitulait-elle pas : Directrice de l’Office

67
météorologique du Département ?
Mais, ce qui mettait le comble à son orgueil et
la flattait au-dessus de tout ce qu’on pourrait
imaginer, c’était de se voir à chaque heure du
jour consultée par l’homme, roi de la création.

68
Le singe et l’homme

Un singe qui se croyait quelqu’un s’appelait


Caramel. Sa fatuité lui venait sans doute de ce
qu’il avait entendu dire « L’homme descend du
singe ». Avait-il retenu cette phrase qui
chatouillait agréablement sa prétentieuse oreille ?
toujours est-il qu’il se dit un jour : « Puisque
l’homme est mon descendant, pourquoi ne
vivrais-je pas comme lui ?
« Pourquoi ne prendrais-je pas ses habitudes ?
Cela me distinguerait des êtres parmi lesquels je
vis et que l’homme appelle ses frères inférieurs. »
Et aussitôt Caramel se mit à fumer la pipe.
Véritablement il se croyait quelqu’un.
« Hé ! hé ! se dit-il bientôt, ne serais-je pas
l’homme que je me crois ? Le tabac ne me réussit
pas ! »
Nausée, vertiges furent, en effet, le résultat de

69
son expérience. Mais il ne se découragea pas
pour cela.
À peine rétabli, Caramel pensa : « Je serai
peut-être plus heureux avec le tabac à priser. » Et
il s’empara de la tabatière de son maître ; le
contenu fut aspiré en un instant.
Bientôt ses yeux se fermèrent, sa bouche
s’ouvrit. Et Caramel éternua.
Le malheureux subit cette petite crise pendant
un bon quart d’heure. Il était, après cela, dans un
état lamentable.
Les oreilles bourdonnantes, et la tête en feu, il
se laissa tomber et demeura ainsi plus d’une
heure. Puis il revint à lui.
Caramel songea alors à tenter une expérience
d’un autre genre. Sa face était couverte de poils
follets, d’un effet fort désagréable. Il résolut de
s’en débarrasser en se rasant.
Hélas, sa main malhabile n’eut pas, pour
manier l’instrument, l’adresse et la précision qu’il
eût fallu.
Quand il se vit la face tailladée et

70
sanguinolente, le singe jeta au loin son rasoir.
« Décidément, se dit-il, n’est pas homme qui
veut. »
Cependant, Caramel voulut essayer d’autre
chose.
Comme il avait vu son maître traverser la
rivière à la nage, « j’en ferais bien autant », se
dit-il, et, résolument, il se jeta à l’eau.
Hélas ! De tous les animaux de la création, le
singe est, paraît-il, un de ceux qui ne savent pas
nager. Notre quadrumane faillit se noyer. Sans
« Briffaut » qui, du bord de la rivière avait assisté
aux efforts désespérés du singe, le malheureux
aurait péri victime de son outrecuidante fatuité.
Briffaut plongea et ramena sur la berge
Caramel sain et sauf.
« Gros malin, dit le brave chien, fais donc
comme moi, je sais me contenter du sort qui
m’est échu.
« Je suis chien, je resterai chien jusqu’au
bout ; que gagnerais-je à être un homme ? Le
métier de chien, crois-le, n’est pas si

71
désagréable : je suis nourri, couché, blanchi et
n’ai d’autres occupations que celles de me
promener, de garder la ferme et de chasser.
Beaucoup d’humains envieraient mon sort. »
« Quel radoteur que ce chien de garde ! »
pensa Caramel en s’emparant d’un fusil accroché
à la porte d’une auberge.
« Moi aussi, je vais chasser, se dit-il ; ce n’est
pas terrible, j’ai vu mon maître se servir d’un
fusil : on épaule, on vise, on tire et le gibier
tombe à vos pieds. »
En monologuant ainsi, Caramel examinait le
fusil et cherchait à en comprendre le mécanisme.
Malheureusement il promena ses doigts sur la
gâchette et la fit fonctionner.
Une formidable détonation retentit, emplissant
le pays d’échos sonores.
Le bruit provoqua dans la ferme une
formidable panique.
Les habitants crurent que la fin du monde était
arrivée. Ils s’enfuirent éperdus dans toutes les
directions. Il ne resta sur le terrain que Briffaut et

72
Caramel ; à côté de lui, l’arme fumait encore.
Caramel reçut pour son exploit une bonne
douzaine de coups de bâtons qui le guérirent du
désir de jouer à l’homme. « Tu vois, lui dit
Briffaut, où t’ont conduit tes folles aspirations !
Tu as été créé pour être singe, sois singe jusqu’au
trépas. Obéis à la destinée qui te gouverne, et ne
te mets plus en guerre contre plus fort que toi. »

73
Le parvenu

C’était un beau papillon : l’azur, la pourpre et


l’or étincelaient sur ses ailes. L’insecte était très
fier des succès que lui valait sa beauté, lorsque,
dans un rayon de soleil, il traversait la prairie
sous l’œil jaloux des autres animaux. Ses succès,
doublés de l’admiration que les humains lui
manifestaient, avaient troublé la cervelle de notre
lépidoptère : il se croyait d’essence divine ; et il
n’en fallait pas plus pour qu’il devînt fat,
prétentieux, distant et orgueilleux.
Il trouvait que tous ceux qui l’entouraient
étaient laids et difformes ; il s’en prenait souvent
à la taupe qu’il assaillait de ses sarcasmes.
« Tu es l’obscurité, et moi, je suis la lumière,
lui disait-il d’un ton arrogant.
– Tu n’as pas toujours été ainsi, répondit la
taupe insinuante. Je t’ai connu autrefois, alors
que tu étais laid comme les sept péchés capitaux.

74
Va donc, eh, parvenu ! !
– Moi ? Un parvenu !
– Parfaitement, et le roi des parvenus encore !
N’oublie pas que je t’ai connu chenille, mon
petit.
– Est-ce possible ?
– Bien pis encore, malheureux : je t’ai connu
quand tu n’étais qu’un simple ver.
– Allons donc ! Moi un ver !
– Certes, et je vais te donner la preuve de ce
que j’avance : Vois ce cocon, il renferme une
chenille qui a pris la forme d’un gros ver, qu’on
appelle aussi chrysalide ; eh bien, cette chenille et
ce ver, ce sont tes ancêtres. Du reste..., regarde.
À ce moment, en effet, le cocon s’entrouvrit et
laissa apparaître une chrysalide.
– Oh ! l’horreur, s’exclama le papillon.
– Attends encore un peu, mon petit, ce n’est
pas fini : tu t’indigneras après.
En effet, la métamorphose s’opéra et le
parvenu humilié vit s’envoler ce qui avait été

75
chrysalide et qui, en un instant, était devenu un
papillon aux ailes exquisement chamarrées.
L’histoire fit le tour de la prairie et partout le
pauvre lépidoptère était accueilli au cri de :
parvenu ! parvenu !
Dès lors, son existence ne fut qu’une longue
humiliation. Un matin qu’un martinet passait près
de lui, il se laissa saisir sans même essayer de
chercher son salut dans la fuite.

76
Il faut savoir choisir ses relations

Faraud était bavard. Faraud ne supportait pas


la contradiction.
Ses travers étaient insupportables. Aussi
malgré un air de bonhomie affectée qui voilait ses
défauts, était-il nettement insociable.
D’amis, il ne s’en connaissait pas, il souffrait
beaucoup d’être mis à l’écart de ses semblables.
Mais aucun ne pouvait le supporter. Dans la
ferme à laquelle il appartenait, pas un animal ne
s’approchait de lui ; aucun ne le fréquentait. Mais
tous le fuyaient !
Et pourtant il lui fallait des auditeurs pour
supporter son bavardage, fait d’arrogance et de
fatuité. Ce fut l’ingéniosité de l’homme qui les
lui fournit. Faraud se forma donc une société
complaisante, muette et pleine de passivité, car à
défaut d’auditeurs de race, il recruta, dans
l’imitation, un auditoire choisi.

77
Il trouva d’abord pour l’écouter une vache
laitière, montée sur quatre roulettes. Il put ainsi
bavarder des heures à son aise devant son
interlocutrice en carton-pâte, sans que jamais
celle-ci parût manifester la moindre fatigue en
supportant ses discours dont la prolixité n’avait
d’égale que l’emphase.
Sans jamais le contredire, un caneton monté
sur un soufflet répondait coin, coin à toutes ses
questions.
Un paysan fétiche, trouvé sur la route,
l’écoutait sans sourciller. Faraud pouvait bien
l’accabler de railleries et de sarcasmes, le paysan
demeurait là, calme et résigné. Aussi le gratifiait-
il des appellations les plus flatteuses : « cher ami,
bon camarade. » Il poussait même la familiarité
jusqu’à l’appeler de temps en temps : « mon
vieux » et quelquefois même : « ma vieille ! »
Une poupée en carton se fit si petite, si
modeste, si humble devant lui, que sa vanité en
fut flattée.
Il ne lui parlait qu’avec suffisance,
l’entretenant de sa supériorité morale et

78
intellectuelle.
Un lapin, qui tapait sur un timbre,
accompagnait ses discours en jouant sur son
instrument, des airs primitifs.
Entouré de tels amis, Faraud se croyait
positivement quelqu’un. Mais Faraud n’est
qu’une bête !
Malheureusement pour l’humanité, il est de
par le monde des puissants qui vivent comme
Faraud escortés, à toute heure, d’une cour veule
qui répond « Amen » à tous leurs discours creux !

79
Ce qui vient de la terre

Placide était un canard curieux et indiscret : il


écoutait volontiers les conversations des gens
que, dans les champs, il rencontrait, et bien
souvent il pensait après cela : « Dieu que les
hommes sont bêtes ! » Or un jour, il entendit un
fermier dire à son voisin : « Ce qui vient de la
terre retourne à la terre. »
« Voilà encore un paysan qui divague », pensa
le canard en entendant ce propos.
Arrivé sur les bords de la rivière, il plongea
pour en explorer le fond. Ses yeux s’intéressèrent
à la scène que voici :
Un ver sortait de terre. Un carpillon, qui
passait par là, fonça sur lui et le happa.
« Oh ! oh ! dit Placide, voilà un incident qui
me donne raison ; le propos de ce paysan était
absurde, car ce ver qui venait de la terre a disparu

80
pour toujours dans l’estomac d’un carpillon. »
Il en était là de ses réflexions lorsqu’il vit un
martin-pêcheur emporter, pour l’engloutir, le
carpillon dont il avait fait une proie facile.
Un gamin lança une pierre sur l’oiseau
aquatique et lui cassa une aile.
Le martin-pêcheur, blessé, incapable de
reprendre son vol, se traîna dans les herbes en
gémissant.
Une belette affamée, qui passait tout près de
là, entendit les plaintes de l’oiseau, s’en approcha
et poussa un cri de joie devant l’aubaine
inespérée qui s’offrait à sa vue. « Le déjeuner est
servi », s’écria la bête sauvage, en fonçant sur le
martin-pêcheur, dont elle ne fit qu’une bouchée.
Après ce haut fait, notre belette, l’estomac
bien rempli, se mit à folâtrer sur l’herbe, pour
faciliter sa digestion.
Un chat sauvage aperçut l’insouciante bête,
sournoisement il sauta dessus, lui cassa les reins
d’un coup de mâchoire et la dévora.
De loin Placide assistait à ces événements.

81
« Mon ver s’éloigne de plus en plus de la terre,
pensait-il, décidément les hommes ne savent pas
ce qu’ils disent.
« Ce qui vient de la terre retourne à la terre !...
À quoi cela rime-t-il, je me le demande ?
Tout en se promenant, clopin-clopant, sur
l’herbe de la prairie, notre canard aperçut au loin
un renard qui rôdait autour d’une ferme. En
chemin, le renard rencontra le vilain chat sauvage
qui avait mangé la belette.
Chacun sait que les renards et les chats
s’accueillent avec un manque total de courtoisie.
En quelques minutes les deux antagonistes
laissaient les invectives pour les voies de fait.
Pattes et mâchoires furent les armes naturelles du
combat ; et le renard, en peu de temps, laissa sur
le terrain son adversaire, malheureuse victime
d’un duel aussi féroce. Un miaulement
douloureux se fit entendre : le chat était mort !
Le renard chargea son butin sur son échine et
le transporta au fond du bois de Gâtine, où il
avait installé son saloir.

82
« Voilà de la réserve pour l’hiver », dit le
Rusé. Ce fut là toute l’oraison funèbre.
Placide prit du champ autant qu’il le put ; trop
près du renard, il craignait de partager le triste
sort du chat sauvage.
À quelques jours de là, notre canard aperçut le
renard bien disposé à s’approvisionner. Oh ! oh !
se dit Placide, le chat sauvage est mangé: voici le
Rusé en quête de nouvelles victimes.
Ce jour-là, un énorme loup, échappé de la
montagne, cherchait dans la vallée sa pitance. En
chemin il rencontra le renard : « Hé bonjour !
Monsieur le baron du bois », dit le loup. « Où
portez-vous vos pas ? »
– Je vais déjeuner.
– Invitez-moi donc, cher ami.
– Mais très volontiers.
– Merci, s’écria le loup ; et parlant ainsi, il se
jeta sur le renard, dont il ne fit qu’une bouchée.
Le lendemain des chasseurs rencontrèrent le
loup, le tuèrent et l’enterrèrent au pied d’un arbre.

83
« Cette fois, avoua Placide, l’homme avait
raison et je ne suis qu’une bête. »
Le ver qu’il avait vu sortir de terre était bien
retourné à la terre.
Et comme il méditait, son attention fut attirée
par un autre ver qui rampait sur la terre même où
était ensevelie la bête féroce. « Maintenant, se dit
Placide, je comprends les paroles du paysan.
Voilà l’image de la création ! »

84
Le Grand Matin

Phidias, canard rouennais, pensait : « Pourquoi


la cervelle d’un canard ne travaillerait-elle pas ? »
Phidias pensait à l’état d’esclavage dans lequel
étaient tenus ses congénères, ses amis de la ferme
des Étangs et lui-même.
– Le Grand Matin viendra ! s’écria-t-il devant
un auditoire accouru pour l’écouter ; le Grand
Matin où nous nous révolterons contre l’homme
qui nous enserre dans un état d’asservissement
indigne de nous... Nous lui prouverons, en
reprenant les libertés qu’il nous a ravies, que
nous ne sommes pas, comme il se plaît à le
croire, ses frères inférieurs.
Donc, amis, à pleins poumons, répétez avec
moi : « À bas la servitude ! ».
– Oui, oui... à bas la servitude ! répétèrent,
dociles, les auditeurs de Phidias.

85
Puis notre canard révolutionnaire partit en
tournée de propagande. À une vache qui,
béatement, ruminait dans un pré, l’Apôtre prêcha
le prochain soulèvement de la gent animale.
« Nous sommes indignement exploités par
l’homme, et toi, plus que nous tous : Que te
donne ton maître, en échange de ton lait et de ta
peau ?... L’herbe de ses prairies qui ne lui coûte
rien, car c’est le Créateur qui, en répandant sur la
terre la pluie bienfaisante et les rayons du soleil,
fait pousser tout ce vert gazon. »
« Et vous, dit-il, à des animaux réputés
sauvages, vous allierez-vous avec nous pour
combattre les tyrans ? ces despotes infâmes et
cruels qui vous chassent sans répit.
« Vous, renards qui m’écoutez, oubliez-vous
qu’ils mettent à prix votre peau ?... Non ! Tous
debout pour la sainte cause... l’étendard de la
Révolte est levé ! Tous pour le Grand Matin.
Tous pour le 24 Juin prochain. Si les hommes ont
leur 14 Juillet, nous aurons, nous, notre 24 Juin,
et notre Grand Matin ne le cédera en rien à leur
Grand Soir. »

86
« Toi, Grand Cerf, il faut embrasser aussi
notre cause, dit-il à un huit cors, qui flânait à la
lisière d’un bois. Ne vas-tu pas enfin te révolter
contre l’homme qui te traque sans merci, avec ses
piqueurs et ses chiens ?... »
Au Sanglier, il tint le même langage. « On te
chasse à courre et sans pitié, mon pauvre ami !
L’homme se moque pas mal que tu aies à donner
la pitance journalière à tes petits marcassins.
Lève-toi, Sanglier. Enrôle-toi sous notre drapeau,
et suis-nous ! »
Grognard, le chien de garde, eut aussi la visite
de l’Apôtre révolutionnaire. « Vraiment, mon
gros, tu me fais beaucoup trop de peine, dit le
canard au bouledogue. Comment se fait-il
qu’armé, comme tu l’es, de si formidables crocs,
tu te laisses ainsi mettre à l’attache ?... Et par
qui ?... par un bonhomme qui, abusivement, s’en
est octroyé le droit.
– Peut-être as-tu raison, répondit Grognard,
que les discours subversifs du canard avaient
troublé. On en reparlera. »
Dans le pays, Phidias visita tous les coins, du

87
sous-sol au sol, et du sol jusqu’aux toits. Après
avoir tenu chez les taupes des conciliabules
secrets, il alla parler aux bêtes de la ferme et des
bois, et il termina sa tournée propagandiste par
une visite aux hôtes des cheminées. Les chats de
gouttière, les hirondelles et les cigognes
entendirent ainsi la bonne parole.
Une réunion fut tenue à l’orée d’un bois. Le
renard y prit la parole et exhorta ses auditeurs à
marcher carrément sur les tyrans. « Plus nous
serons nombreux, et plus nous serons forts ! »
conclut le rusé.
– Vive le Grand Matin ! ! s’écria l’auditoire.
Quand ce jour tant attendu arriva, l’armée des
Insurgés était prête au combat. Phidias marchait
en tête, encouragé par le renard qui lui prédisait
un triomphe éclatant.
Lorsque la troupe ne fut plus qu’à quelques
centaines de mètres de la ferme des Étangs, qui
devait servir de siège au nouveau gouvernement,
Phidias jeta le premier cri de révolte, et, se
précipitant tête baissée sur l’ennemi, hurla : « Sus
aux tyrans ! Écrasons nos maîtres ! » ; des

88
poitrines enflammées lancèrent à l’unisson ce cri
que les échos environnants répétèrent à l’infini...
La ferme fut assiégée, et rien ne résista à la
férocité des envahisseurs.
Les habitants, fort heureusement pour eux,
eurent la possibilité de se mettre à l’abri des
coups en se barricadant dans leur demeure.
Des milliers d’œufs furent réduits à l’état de
bouillie, et des sacs de blé éventrés.
Dans un coin de la ferme, bien abrité par une
meule de paille, le renard traduisait à haute voix
ses pensées. « Marchez, mes amis, vengez-vous...
N’épargnez rien !... Je vous admire... D’ailleurs,
nous nous retrouverons à la sortie. »
Un sabotage général fut alors entrepris par les
énergumènes déchaînés : des pots de lait furent
renversés, des carreaux furent cassés... Clapiers et
poulaillers volèrent en morceaux. Plus de
prisons ! La Bastille a vécu ! Vive la Liberté !
« Bravo, mes amis ! dit le Renard en sortant de
sa cachette. Vous avez bien travaillé. Ah ! vous
étiez les frères inférieurs des hommes ! ! ! leurs

89
esclaves ! ! ! Eh bien, vous serez maintenant leurs
supérieurs et leurs maîtres. Aussi, buvons à nos
joies futures. Le vin, jusqu’ici était réservé à nos
geôliers, les temps sont révolus ; et ce vin, c’est
nous qui, maintenant, le dégusterons. Je vous
invite à vider une coupe en l’honneur des libertés
que nous avons conquises ! » Et, ce disant, le
Rusé tourna le robinet d’une barrique garée dans
le cellier de la ferme. Le précieux liquide coula à
flots sur le sol.
Chacun voulut avoir sa part du fameux
breuvage, de ce breuvage dont seuls les maîtres
avaient pu jusqu’ici profiter.
Quelles franches lippées ! ! ! Quelles
libations ! ! !
Le renard s’était mis à l’écart pour assister à
cette scène d’orgie. « Bravo ! s’écria-t-il à part
soi ; ils se croient des hommes et ils ne sont que
des brutes. »
Les malheureux ignoraient, en effet, les
conséquences qu’engendre la liqueur vermeille.
Une ivresse répugnante s’empara bientôt des

90
buveurs. En un clin d’œil, le peu de lucidité et de
jugement qui leur restait disparut dans les fumées
du vin.
Chacun, d’un pied mal assuré, trébuchait sans
savoir où il posait ses pas ; les uns roulèrent dans
la poussière des chemins, ou sur l’herbe des
prairies ; d’autres se laissèrent tomber au pied des
arbres et s’endormirent là d’un sommeil de
plomb.
Le réveil fut atroce, le cœur et la tête devinrent
un foyer de souffrances pour ces militants chez
qui le vin avait éteint l’ardeur des combats.
Plaintes et gémissements emplissaient les
échos d’alentour. Pendant ce temps, sur les
chemins, Me Renard et sa famille cueillaient les
retardataires ou les endormis avec la seule pensée
d’en faire un somptueux carnage.
De tous temps, les révolutions ont fait naître
des profiteurs.
Le gibier ainsi récolté par le Rusé et ses
compagnons, fut si important qu’ils durent en
mettre à saler pour les jours de disette.

91
Quand l’ivresse fut passée, les pauvres bêtes
qui avaient échappé à la gloutonnerie de M e
Renard et des siens, reprirent leur marche à
l’aventure, sans but défini.
Où allaient-elles ?
On leur avait promis une terre où le bonheur
naissait à chaque pas... Où se trouvait donc ce
charmant pays ?
En attendant, il fallait se nourrir. L’homme, si
méprisé, n’était plus là maintenant pour préparer
la pâtée ou pour sortir du grenier la botte de foin
odorant. Il fallait que chacun pourvût à ses
besoins...
Et là, commençaient les soucis matériels...
Briffaut, le chien, et Planchet, le chat, ennemis
de toujours, se réconcilièrent devant un gros
champignon qu’ils dévorèrent : ce qui leur valut
d’affreuses coliques.
Comme il était loin le temps des vaches
grasses ! Le régime des vaches maigres, ayant à
leur tête la Vache enragée, de symbolique
mémoire, était, hélas, à l’ordre du jour !

92
La nuit amenait de nouvelles souffrances aux
malheureux errants. Plus de clapiers !... Plus de
poulaillers !... Plus de niches pour les protéger
des intempéries ! !
Alors, il fallut coucher à la belle étoile ; et il
n’y avait pas toujours des étoiles !
Trop souvent le temps était couvert, et la pluie
trempait jusqu’aux os les inconscients
révolutionnaires. À ce régime les militants
faillirent laisser leur peau. C’est d’ailleurs tout ce
qu’ils pouvaient laisser ; car leur maigreur
devenait squelettique.
Mais bientôt les privations et la fatigue agirent
sur leur moral ; la mauvaise humeur, la colère et
la haine succédèrent aux béatitudes promises par
l’illuminé Phidias.
Briffaut pleura dans le gilet de Blanchet toutes
les larmes de son corps amaigri.
– Ai-je été assez bête de quitter ma niche où je
faisais de si bons sommes !
– Et moi, dit Blanchet, retrouverai-je jamais
les bonnes petites souris qu’abritait le grenier de

93
la ferme... et le bon breuvage de la laiterie ?
– Ah ! Phidias de malheur, s’écria Briffaut. Si
je te tenais !... Et il tendait sa patte vengeresse,
tout comme un homme aurait montré le poing à
quelque ennemi.
Pendant ce temps, au pied des arbres, entouré
des siens, Me Renard faisait de bonnes siestes, de
nature à faciliter sa digestion.
Soudain, de la vallée, montèrent des plaintes
mêlées de clameurs. Que se passait-il ?
Les malheureuses dupes de Phidias
comprenaient enfin, mais un peu tard, que les
félicités promises s’éloignaient de leur horizon au
lieu de s’en rapprocher.
Des conversations animées s’échangèrent, puis
ce furent des conciliabules secrets à l’abri d’une
haie ; puis enfin une sorte de « meeting » où
chacun vint exposer ses propres rancœurs. À
l’issue de cette assemblée mouvementée, l’ordre
du jour ferme et concis fut exprimé en ces trois
mots que la masse des mécontents jeta aux échos
d’alentour : « Sus à Phidias ! »

94
Le hasard voulut qu’au détour d’un chemin,
Phidias se trouvât nez à nez avec la bande
déchaînée.
Immédiatement encerclé et mis en jugement, il
fut condamné... L’exécution ne se fit pas
attendre ; et son corps meurtri eut pour linceul la
poussière de la route.
Après cette punition exemplaire, on avisa au
plus pressé, et chacun émit son opinion sur la
conduite qu’il y avait lieu de tenir. L’avis fut
unanime : le salut n’était plus qu’en la ferme des
Étangs... Et toute la bande, l’oreille basse, reprit
le chemin du bercail abandonné.
Au lieu de la Terre promise, les pauvres bêtes
ne demandaient plus qu’un coin dans la terre
délaissée...
Leur soumission fut complète. Le maître
accepta, et chacun réintégra clapier, poulailler,
écurie, niche, porcherie ou grenier ; car le
fermier, prévoyant, avait tout fait réparer.
C’est à ce moment que la vie heureuse et
tranquille reprit sous l’égide de l’homme qui

95
venait de s’affirmer comme le frère supérieur
qu’on ne voulait pas reconnaître.
Les poules pondirent et couvèrent en paix,
après s’être nourries de bons grains. Quant aux
canards, ils reprirent doucement le chemin de la
rivière.
Les lapins heureux regagnèrent les clapiers, et
les autres animaux se réinstallèrent avec une
indicible joie dans leur logis respectif.
Dans la ferme, la vie reprit calme et sereine, et
les mauvais jours furent vite oubliés.
Seuls, les pêcheurs en eau trouble et les
profiteurs eurent à regretter la soumission des
petits révolutionnaires d’un jour, grands
bourgeois de demain.

96
Les deux mécontents

Un canard et un héron étaient devenus les


meilleurs amis du monde. L’un était petit, l’autre
était grand : cela ne les avait pas empêchés de se
lier d’amitié ; ce qui prouve bien que jamais les
sentiments ne sont influencés par les contrastes.
Quand ils se rencontraient, le thème invariable
de leur conversation n’était qu’une longue plainte
contre la destinée.
– « Pourquoi suis-je né canard ? »
– « Qu’ai-je fait pour venir au monde
héron ? »
– Tu as tort de te plaindre, dit le canard à son
ami ; toi, tu as l’avantage au moins d’effectuer
d’interminables randonnées sans fatigue. Tandis
que moi je marche clopin-clopant, à petits pas, toi
tu peux faire des enjambées de deux mètres.
Quand tu fais un pas, il faut que j’en fasse vingt.

97
« Et puis, tu es haut perché. Tu vois venir de
loin tes ennemis, le chasseur ou le renard ; tandis
que pour moi, le plus terre à terre des oiseaux
aquatiques, il suffit d’une touffe d’herbe, d’une
pierre ou d’une taupinière pour me cacher
l’horizon.
« Et sur l’eau, quel avantage tu as sur moi !
Qu’est-il de plus pratique que ton long bec
admirablement effilé ? Avec un bec comme le
tien, je ne ferais aucun effort pour happer le
poisson au fond de la rivière. Ce serait
merveilleux. »
– « Canard, tu parles sans réfléchir. Ne sais-tu
pas que je donnerais toutes mes plumes pour
avoir tes pattes ? Tu ne t’es donc pas rendu
compte que je suis trop haut perché pour pouvoir
chasser avec quelque avantage ? Le temps que je
mets à franchir l’espace qui se trouve entre mon
bec et le poisson suffit pour que celui-ci trouve
dans la fuite son salut.
« Aussi suis-je condamné à me nourrir
uniquement de têtards et de grenouilles.
« Et puis quelle force ce serait pour moi de

98
posséder tes pattes palmées qui, à ma guise, me
conduiraient sur les étangs, sur les rivières ! Je
verrais du pays au lieu de me dessécher bêtement
sur le bord de l’eau, sans rien voir jamais qui
m’intéresse !
« Je n’aurais même plus besoin de mon long
bec : un bec aussi court que le tien suffirait, s’il
restait emmanché à mon long cou, pour me
permettre de fructueuses chasses. Bref, mon plus
grand désir serait d’être canard ! »
– Et moi, je fais des vœux pour devenir
héron !
– Au fait, mon petit canard, comme nous
sommes bêtes de faire retentir les échos de nos
plaintes et de nos lamentations ! Pourquoi
n’irions-nous pas, tout simplement, trouver la
taupe de la prairie, puisqu’elle a le pouvoir de
transformer les êtres ?
– Tu as raison, sage ami, soumettons notre cas
à la taupe de la prairie.
Et voilà nos deux camarades devant la
taupinière de la magicienne.

99
– « Bonjour héron, bonjour canard, dit
l’animal en passant la tête hors de son logis. Qu’y
a-t-il pour votre service ? »
– « Eh bien voici, dit le canard : je voudrais
devenir héron.
– « Quant à moi, reprit le héron, je voudrais
devenir canard. »
– « Mais c’est l’enfance de l’art, mes petits,
que d’obtenir des dieux, qui me protègent, un
pareil échange de personnalité.
« Ma requête sera favorablement accueillie, et
d’autant plus que du fait de votre métamorphose,
le nombre des canards et des hérons n’en sera en
rien modifié. »
La taupe marmotta quelques mots à voix
basse, puis elle tendit sa patte vers ses
interlocuteurs en disant : « Héron, je te fais
canard. Canard, je te fais héron. »
Immédiatement la transformation s’opéra. Les
deux amis eurent le destin qu’ils avaient souhaité.
Le héron rejoignit ses nouveaux camarades de
l’étang et vécut désormais comme un canard qu’il

100
était.
Celui qui était devenu héron prit son poste au
bord de la rivière et se conduisit désormais à la
manière de ses congénères.
Au bout de huit jours, le héron se figura qu’il
avait toujours été canard car il s’était totalement
adapté à sa nouvelle existence.
De même, le canard, après la semaine qui
suivit sa transformation, se figurait qu’il avait
toujours été héron. Ce qui prouve bien la véracité
du proverbe : l’habitude est une seconde nature.
Trois mois après les deux amis se
rencontrèrent et ils échangèrent cette
conversation suggestive en bien des points :
– « Pourquoi suis-je canard ? »
– « Pourquoi suis-je héron ? »
« Tu as tort de te plaindre, dit ce dernier, tu es
mieux doué que moi. »
« Erreur ! C’est toi, héron, qui devrais au
contraire, être content de ton sort : tes grandes
pattes et ton long bec sont de précieux auxiliaires
pour faciliter ton existence. »

101
Ce dialogue fut entendu de la magicienne, la
fameuse taupe des prairies. Elle sourit
ironiquement en pensant que tout être trouve
naturel de se plaindre du sort qui lui est échu ; et
qu’il en sera malheureusement ainsi jusqu’à la
consommation des siècles.

102
Dans la nuit des temps

Tout au bout d’une prairie, bien tranquillement


réunis, devisaient une oie, un coq, une louve, un
cheval et une colombe, que le hasard avait fait se
rencontrer.
– Ma souche est, je crois, dit l’oie, plus
ancienne que la vôtre... elle se perd dans la nuit
des temps ! Ce qui ne l’empêche pas de
personnifier la vigilance... Cela vous surprend ?
Oubliez-vous que mes ancêtres, habitants du
Capitole, ont averti les Romains de la présence
des Gaulois, leur permettant ainsi d’être sauvés ?
– Eh bien, moi, répondit le coq, c’est avec la
France que je suis né, avec ces Gaulois dont tu
parles, mais que tu n’as connus qu’après moi ; car
je suis le panache éclatant fait d’âme bien
française, et c’est au cri de « Cocorico » que les
gloires de la patrie ont, de tout temps, frémi.
– Vos états d’ancienneté, riposta la louve, je

103
les conteste à côté des miens ; et je suis vieille
comme la tendresse maternelle que je
personnifie.
Oh ! oh ! chuchotèrent les auditeurs un peu
décontenancés, tendresse est une vertu dont
devrait mal se parer une louve !
Allons ! un peu d’histoire, mes petits, ajouta-t-
elle. N’est-ce pas une de mes aïeules qui nourrit
Romulus, le fondateur de Rome, 753 années
avant Jésus-Christ ?
– N’empêche, intervint le cheval, que, 1270
ans avant l’ère chrétienne, les Grecs se servirent
de moi pour tromper leurs ennemis. Ne suis-je
pas devenu l’image de l’ingéniosité ? Souvenez-
vous du cheval de Troie !
– Pauvres collégiens, misérables apprentis,
vous êtes, près de moi, des enfants au maillot, dit
soudain la colombe.
La branche d’olivier, symbole de la quiétude
et de la paix, ne fut-elle pas portée à Noé par
quelqu’une de mes aïeules ?
Et l’assistance, vaincue par cette réminiscence

104
historique, proclama la colombe son aînée...
Tout à coup, un sifflement lugubre et strident
se fit entendre...
Le serpent s’était glissé parmi eux pour
prendre part au débat :
– Comme je vous trouve jeunes et prétentieux,
mes amis, de vouloir me disputer la palme de
l’ancienneté ! leur dit-il, n’étais-je pas au paradis
terrestre ?
– C’est vrai, répondit l’oie, tu es l’image de la
perfidie et du mensonge, qui datent du
commencement du monde, et qui ne sont pas près
de s’éteindre.
L’oie, le coq, la louve, le cheval et la colombe
laissèrent la place au serpent...
La vigilance, le panache, l’amour maternel,
l’ingéniosité, la quiétude et la paix ne pouvaient
voisiner agréablement avec le mensonge et la
perfidie !

105
Les illusions

Serpolet s’était levé de bon matin.


Tout en folâtrant dans la prairie, il ne perdait
rien de ce qui se passait autour de lui : car
Serpolet était un observateur.
Il aperçut, assis dans l’herbe, un promeneur
qui regardait au travers d’un instrument fait de
deux tubes parallèles.
« Singulier appareil ! se dit le lapin. À quoi
diable cela peut-il servir ? »
À un moment donné, le promeneur déposa
l’instrument dans l’herbe, et entreprit la lecture
d’un journal.
À pas de loup (ce qui, pour un lapin, est d’une
certaine force) le curieux Serpolet s’approcha du
bonhomme et lui déroba l’objet qui tant
l’intriguait : c’était une simple lorgnette... rien de
plus !

106
Il fut émerveillé de ce qu’il vit au travers. Les
objets semblaient se rapprocher de lui comme par
enchantement !
Il fit partager son admiration aux amis qui
avaient répondu à son appel.
Ce qui frappa surtout Serpolet, c’est ce
phénomène qui lui permettait, en regardant par le
second bout de la lorgnette, de voir les objets se
reculer de lui au lieu de se rapprocher.
« Oh ! oh ! bonne affaire, se dit le lapin
enthousiasmé... je saurai, à l’occasion, profiter
des vertus de ce mystérieux instrument.
« Quand l’herbe sera trop loin pour que je
l’atteigne, j’irai vers elle, en regardant par le petit
bout.
« Quand je rencontrerai un chien de chasse ou
bien un renard, je regarderai vite par le gros bout
afin de l’éloigner. »
À peine avait-il terminé ses réflexions qu’à dix
pas devant lui, maître Renard parut !
« Attends un peu, vil rusé ! dit le lapin. Je vais
te faire rétrograder de cinq cents mètres. » Et

107
vite, il regarda, en utilisant le gros bout de la
lorgnette, le féroce animal.
Fatale illusion ! En deux bonds, le renard se
trouve nez à nez avec Serpolet... La lorgnette
roula dans l’herbe et, avant que le lapin eût pu
revenir de sa surprise, il était terrassé, étranglé et
dévoré.
Tout en se pourléchant les babines, le renard
aperçut dans l’herbe la fameuse lorgnette.
« Oh ! comme c’est curieux, dit le fauve.
j’aperçois d’ici ma bauge qui est, pourtant, à plus
de trois kilomètres ! »
Assis sur la crête d’un talus élevé, le renard
eut la fantaisie de regarder ce qui se passait au
pied du monticule... Il aperçut un mulot qui
trottait dans l’herbe.
Bonne affaire ! se dit-il. Et d’un bond, le
renard se lança sur sa proie. Le talus avait dix
mètres de hauteur... Maître renard tomba sur la
tête et roula sur le sol..
Quant au mulot, il avait pris la poudre
d’escampette et réintégré le trou familial.

108
La lorgnette était en morceaux ; et, avec elle,
se brisèrent les illusions qu’elle avait créées dans
l’esprit de Serpolet et de maître Renard.
Un autre lapin, du nom de Jeannot, trouva un
jour, le long d’un banc de jardin, une lentille
grossissante oubliée là par quelque jardinier
distrait.
Jeannot avisa un chou, et le regarda à travers
le prisme.
Il faillit s’évanouir de stupéfaction : devant
lui, à un mètre, sortait de terre un chou géant, un
chou colossal qui aurait battu tous les records de
grosseur et de poids, un chou qui aurait remporté
le prix d’honneur à toutes les expositions
agricoles du monde !
Vite Jeannot alla raconter son aventure aux
amis.
– Suivez-moi ! Suivez-moi ! Je vais vous
montrer le plus grand chou du monde.
« Jeannot est devenu fou ! » pensèrent les
camarades ; mais ils firent comme les Marseillais
qui se rendirent dans le port pour voir la fameuse

109
sardine qui en bouchait l’accès... ils allèrent voir
le chou géant !
Il y avait bien un chou au milieu du jardin,
mais c’était un chou comme tous les choux, ni
plus grand, ni plus petit.
– Ainsi, tu t’es moqué de nous ! dit un lapin.
– Tu vas nous payer ça, reprit un autre. Et ils
tombèrent sur le pauvre Jeannot qui encaissa une
douzaine de coups de pattes.
– Je ne suis pourtant pas fou, disait en
gémissant le pauvre lapin, j’avais bien vu un
chou géant. C’est fini : je ne toucherai plus
jamais à cet instrument de malheur !
Le renard, qui rôdait dans les environs, trouva
à son tour le fameux verre grossissant Il le prit
dans ses pattes et regarda au travers.
Un cri de surprise heureuse s’échappa de ses
lèvres : devant lui, à un pas, une souris
phénoménale sortait de terre.
Il se débarrassa alors du verre grossissant et
voulut se jeter sur la bête phénoménale. Hélas ! le
gigantesque rongeur n’était plus maintenant

110
qu’un minuscule animal, qui vite disparut dans un
trou.
« Comment se fait-il donc que je me sois
illusionné de la sorte ? Aurais-je la berlue ? » dit
le renard, en regardant de plus près l’instrument
cause de ses déceptions.
Cette fois, ce ne fut pas un cri de surprise,
mais un cri de terreur que le rusé poussa... Sur
lui, fonçait un chien géant ! Le renard crut sa
dernière heure arrivée. Il fit demi-tour et s’enfuit
de toute la vigueur de ses pattes, laissant maître
du terrain un minuscule cabot de six jours à peine
qui tétait encore sa mère !
Capricieuse toujours, douce et réconfortante
quelquefois, l’illusion est le plus souvent
décevante et terrible !

111
Grisette est féministe

Grisette était une petite poule de Bretagne,


bavarde et paresseuse.
« Pourquoi les coqs sont-ils mieux traités que
nous ? demandait-elle à ses compagnes.
Regardez-les se promener, se pavaner, tandis que
nous, pauvres bestioles, nous n’avons pas une
minute de repos !
« On nous fait pondre des œufs, on nous les
fait couver, nous obligeant ainsi à une retraite de
plusieurs semaines !... Enfin, quand nos poussins
sont au monde, il nous faut les promener, les
surveiller, les nourrir, les soigner et les défendre
contre nos ennemis.
« Une belette se présente-t-elle ? Le coq se
sauve en poussant des cris d’effroi, et il nous
laisse seules pour tenir tête à la cruelle bête ! ! !...
« Regardez ce coq qui a élu domicile sur le

112
clocher de cette église... Faut-il qu’il s’y trouve
bien, car jamais je ne l’ai vu en descendre !... À
quoi est-il bon ? À paresser toute la journée, se
tournant tantôt à droite, tantôt à gauche, pour
faire croire qu’il s’occupe à quelque chose ! »
Un matin, en arrivant aux champs, Grisette
poussa un cri de surprise, le coq n’était plus sur le
haut du clocher ! ! !
La pauvre poule ignorait que le coq de l’église
était fait de zinc, et que le vent l’avait fait choir
durant la nuit.
« Mais voilà une place à prendre, se dit
Grisette, une place bien conforme à mes goûts.
Quel magnifique observatoire que ce clocher !
Quels beaux points de vue on doit pouvoir
admirer de cette hauteur ! ! ! Et puis,
n’occuperai-je pas la place la plus élevée du
pays ?
Grisette était légère, bien emplumée, en dix
secondes elle avait atteint la place convoitée. Elle
eut, en s’installant, un cri de surprise :
« Comme c’est beau ! ! ! Quel horizon ! ! !

113
Jamais ma vue n’a embrassé pareil champ de
merveilles ! ! ! »
En bas, c’était autre chose : la prouesse de
Grisette servait de terme à toutes les
conversations, mais un incident se produisit aussi
bizarre qu’inattendu : la poule eut envie de
pondre, et elle pondit !
En tombant les œufs se cassèrent sur les
ardoises, et bientôt le clocher ne fut qu’un amas
de morceaux de coquilles, de jaune et de blanc
d’œuf ! ! ! Un cri d’indignation s’éleva : C’était
Grandin, le fermier, qui reconnaissait sa poule et
qui déplorait le désastreux effet produit par cette
omelette imprévue ! ! !
La poule fut délogée de son observatoire.
Adieu le bel horizon !
Grisette reparut à la ferme, où son retour fut
salué comme il convenait, par ses compagnons.
Cette série de déconvenues n’entama pas
cependant la foi de Grisette dans ses idées de
féminisme à outrance, elle se croyait vraiment
l’égale du coq ; comme lui, elle allait chanter et

114
servir de réveille-matin aux habitants de la ferme.
Pendant plusieurs jours, en cachette, elle
s’exerça à lancer des « cocoricos », et, quand elle
crut son chant à point, elle résolut de débuter
dans ses nouvelles fonctions de chantre du réveil.
À deux heures du matin, en effet, un
« cocorico » faux et criard retentit dans la ferme.
Tous les habitants se réveillèrent en sursaut.
Grisette, heureuse de son succès, chanta ainsi
pendant une heure au moins. Personne ne put
fermer l’œil jusqu’au matin !
Quand le jour parut, les conversations
roulèrent sur l’incident de la nuit. Juchée sur un
tas de fumier, Grisette savourait ce qu’elle croyait
être son triomphe. À vrai dire, elle avait mortifié
le coq, qui semblait vexé de se voir remplacé au
pied levé par la modeste poule qu’était
Grisette !...
Dans l’intérieur de la ferme, les gens causaient
aussi :
– Tu as entendu cette imbécile ? dit le fermier.
– Certes, répondit sa femme, et de la nuit je

115
n’ai pu dormir.
– Elle ferait bien mieux, la misérable, d’aller
couver ses œufs, plutôt que de chercher à imiter
le coq ! ! !
– Au fait, puisqu’elle n’est bonne à rien,
pourquoi ne la mangerions-nous pas ?
– Bonne idée, c’est demain la fête des
vendanges ; nous en ferons une poule au blanc,
comme cela, elle sera utile à quelque chose.
Une heure après, Grisette était capturée et
saignée.
Tous ses compagnons défilèrent pour adresser
un dernier adieu à la poulette qui chantait si
faux !
La morale de cette histoire est qu’une poule,
quoi qu’elle fasse, ne chantera jamais comme un
coq !

116
La force et la ruse

Un furet se promenait dans l’herbe, cherchant


sa pitance quotidienne. Elle s’offrit en la
personne d’un tout jeune lapin.
Le furet bondit sur lui, et la malheureuse petite
bête, impuissante à se défendre contre un
redoutable ennemi, mordit bientôt la poussière.
À ce moment, le renard vint à passer.
– Que veux-tu faire de ce petit lapin ? dit le
rusé, et de quel droit l’as-tu abattu ?
– Du droit que me donne la Force, répondit le
furet.
– En ce cas, permets que je mette tes principes
en pratique : la Force t’a permis de vaincre ce
lapereau ? Eh bien, la Force va t’obliger à t’en
défaire, car je le revendique.
Le furet abandonna sa proie et s’éloigna.
Le renard saisit le lapereau entre ses dents, le

117
souleva de terre et prit le chemin de sa bauge.
Un grognement se fit entendre, et le rusé vit
soudain surgir devant lui, la terrible silhouette
d’un loup formidable.
– Hé ! bonjour ! maître Renard. Où allez-vous
de si bon matin ?
– Je vais porter chez moi ce pauvre petit
lapereau que j’ai trouvé couché sur une touffe de
serpolet.
– Laisse là ce lapin et déguerpis au plus
vite ! ! !
– Cependant ce lapin, je l’ai trouvé. Il est à
moi, je pense ! ! ! J’étais dans mon droit en le
faisant mien, il me semble.
– Il y a une chose qui domine le droit.
– Ah ! Et quoi donc ?
– La Force contre laquelle rien ne résiste.
Laisse ce lapin sur l’herbe, et disparais.
– C’est bien, répondit le renard en s’éloignant.
Tout en cheminant par la vallée, l’âme désolée
du butin perdu, le renard pensait que la Force

118
devait quand même être vaincue par la Ruse. Un
objet oublié dans l’herbe par quelque promeneur
attira soudain son attention : c’était une tabatière.
« Tiens ! tiens ! Une tabatière ! »
Il prit, par curiosité, une pincée de poudre de
tabac et la respira. Ah ! mes amis ! ! ! s’il avait
su ! ! ! Les narines et la gorge en feu, le renard
fut secoué de formidables éternuements. De ses
yeux, l’eau tombait comme d’un arrosoir !
Il allait jeter la tabatière dans l’herbe quand,
soudain, il se ravisa.
« Hé ! hé !... Ça peut servir... Je vais rattraper
le loup, et lui offrir une prise. »
Il le fit comme il l’avait dit.
Au coin d’un bois, le renard rattrapa le loup.
– Que veux-tu, vilaine bête, hurla-t-il, en
déposant le lapereau sur l’herbe.
– Maître, dit le renard, j’ai trouvé dans le
chemin une tabatière. Permettez donc que je vous
offre une pincée du précieux produit qu’elle
renferme.

119
– Comment cela se prend-il ?
– Oh ! ne vous donnez pas la peine, dit le
renard, approchez et je vais vous faire respirer
une prise de ce tabac admirable.
Confiant, le loup tendit le museau. Le renard
saisit une poignée de tabac et lui jeta à la face.
La poudre atteignit les narines et les yeux, et
la bête féroce, secouée de douloureux
éternuements, à demi étouffée, aveuglée, se roula
sur l’herbe, en maudissant le renard à tout
jamais !
Celui-ci reprit entre ses dents le lapereau et dit
au loup un adieu significatif.
– Si la Force prime le Droit, la Ruse peut aussi
primer la Force. Adieu ! ! !

120
Les trois canards

Blanchet, Douillet et Replet étaient trois petits


canards amis.
Douillet et Replet aimaient à barboter dans la
mare, se plaisant à fourrer leur petit bec dans les
immondices pour en tirer des vers et des larves
d’insectes.
Blanchet les regardait d’un œil dégoûté.
« Sont-ils sales et peu difficiles ! » pensait-il.
Lui, Blanchet, choisissait sa nourriture tout
comme il choisissait ses promenades, tout comme
il choisissait les sites où il s’arrêtait pour rêver et
admirer la nature.
Tandis que ses deux amis passaient leur temps
à dormir ou à manger, lui, Blanchet, faisait du
footing, sport qui, pour un canard, n’est pas aisé ;
mais, avec un peu d’habitude, n’arrive-t-on pas à
tout ?

121
Le soir, quand il rentrait à la ferme, il racontait
à Douillet et à Replet ses belles randonnées à
travers collines et vallées ; mais ses
interlocuteurs, l’œil à demi fermé et l’esprit
enténébré sous l’effet de la digestion, ne
s’intéressaient guère à ses digressions sur la
beauté du paysage.
La vie, pour eux, c’était le sommeil et la
mangeaille !
Quand ils se promenaient sur la rivière,
Blanchet les voyait arriver près de lui avec
terreur : en barbotant, ils remuaient la vase, et
l’eau de la rivière devenait vite nauséabonde.
Blanchet fuyait ce spectacle : sans mot dire, il
s’éloignait et allait admirer plus loin les jolis
points de vue que les sinuosités de la rivière
offraient à chaque instant à ses yeux ravis !
À ce régime de sommeil à outrance et de
digestions répétées, Douillet et Replet
engraissèrent à vue d’œil, tandis que la pratique
des sports conservait à Blanchet sa sveltesse et sa
ligne fine. Aussi pouvait-il voler très haut dans
les airs et voir du pays à son aise.

122
En trois mois, Douillet et Replet arrivèrent à
dépasser du double le poids de leur ami Blanchet.
Aussi, les gens de la ferme portaient-ils toute leur
admiration sur les deux canards aux formes
rebondies ; tandis que la maigreur de Blanchet ne
leur inspirait que sarcasmes et quolibets à l’égard
de l’étique volatile.
Très fiers de l’admiration et de la préférence
que leur maître leur témoignait, Douillet et Replet
ne manquaient pas de le faire remarquer
narquoisement à Blanchet ; mais celui-ci ne
voulut rien changer à ses habitudes sportives.
– Vous ne savez pas, mes amis, ce que le sport
procure de satisfactions morales et de bienfaits
physiques !
– Allons ! allons ! lui répondait-on, une belle
promenade dans la vallée ou sur la rivière n’a
jamais voulu égaler un bon repas, tout fait de vers
et de grenouilles.
À ce moment, la conversation des trois amis
fut interrompue par le cuisinier de la ferme, qui
arriva, armé d’un grand couteau !... Les trois amis
comprirent aussitôt qu’ils étaient condamnés à

123
mort ; et sans tarder, ils cherchèrent leur salut
dans la fuite. À un moment donné, ils se
trouvèrent devant un mur : la retraite leur était
coupée !
En deux ou trois coups d’aile, Blanchet
franchit le mur, et disparut dans la campagne,
laissant ses deux pauvres amis impuissants à
s’envoler. Douillet fut saisi par le chef qui
l’emporta vers les cuisines. Le soir même, il était
rôti et servi au souper des moissonneurs.
Quelques jours après cette aventure, à
l’occasion d’un déjeuner de fiançailles, il fallut
un autre canard. Le cuisinier se mit de nouveau
en quête d’une victime : Replet et Blanchet, à son
approche, s’enfuirent.
Une barrière était là : quelques planches
manquaient et formaient ainsi un trou par lequel
Blanchet put aisément se glisser. Hélas ! il n’en
fut pas de même pour Replet, qui, trop
volumineux, ne put passer au travers des planches
de salut ! Deux heures après, Replet était cuit,
assaisonné, aromatisé et transformé en un
savoureux pâté.

124
Depuis, Blanchet vit heureux, dans la douce
quiétude de l’être qui se sent ignoré. Sa maigreur
n’attirant pas sur lui les convoitises culinaires, on
le laissera mourir de vieillesse.
Et dites, après cela, que les sports n’ont pas du
bon !

125
126
Cet ouvrage est le 1210e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec


est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.

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