SUJET : LA JUSTICE SOCIALE CHEZ ROUSSEAU DANS DU
CONTRAT SOCIAL DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU
THEME : JUSTICE SOCIALE
« I can’t breath »1 ( je ne peux plus respirer). C’est sur ces mots lourds de sens
que s’est éteint le 20 mai 2020 Monsieur Georges Floyd et avec lui une partie de
la nature humaine. En effet, en signifiant à ses bourreaux qu’il n’arrivait plus à
respirer, c’est par ricochet le monde qu’il prenait à témoin par rapport à un sujet
bien précis, celui des injustices sociales qui font qu’une catégorie de personnes
s’érige en juge et bourreau au détriment d’une autre catégorie. De plus, il est
important de noter que, peu importe d’où nous venons et qui nous sommes, nous
avons tous été confrontés au moins une fois, à cette triste réalité que sont les
injustices sociales.
En outre, ne pas pouvoir respirer peut aussi s’apparenter à toutes ces barrières
sociales, politiques voire juridiques qui ont été érigées par un petit nombre de
personnes pour maintenir une pression asphyxiante sur une partie de la
population de telle sorte qu’elle se sente mise en marge de la société. En effet, la
société met en place tout un système étouffant soutenu par une justice laxiste
avec les forts et autoritaire avec les faibles dans le but de conserver le peuple
dans un état d’asservissement. Ainsi, le peuple voit ses droits être violés sans
que les auteurs ne soient condamnés, ce qui constitue une injustice. Déjà dans
l’antiquité Platon soulevait le problème lié à l’injustice, il écrit : « Le plus grand
mal, serait que l’auteur de l’injustice ne paie pas la peine de sa faute »2 . En clair
pour Platon, ce serait inadmissible que l’homme injuste s’en sorte sans que sa
sentence ne soit proportionnelle au mal causé. Or il est là le problème, dans la
réalité presqu’à chaque fois l’homme injuste réussi à éviter d’être sanctionné par
la justice ou sa sentence n’est pas à la hauteur du tort causé car, ce dernier
appartient à la classe dominante ce qui lui confère une protection. Bref, ils n’ont
1
Dernière parole prononcée par Georges Floyd agonisant sous le genou de l’officier de police Derek Chauvin.
2
Platon, Gorgias, Paris, Flammarion, 2018, 474a-475e.
de compte à rendre à personne. De ce fait, ils ignorent le mal causé aux autres.
Notons, qu’il faut avoir déjà vécu l’injustice dans sa chair pour chérir et appeler
de nos vœux une justice sociale réelle. En effet, dans l’élaboration de cité
parfaite, Platon atteste que la justice réside dans l’ordre et l’harmonie. La justice
platonicienne consiste alors, pour chaque chose, à remplir une fonction unique
sans empiéter sur celle d’autrui. Un autre grand théoricien de la justice, John
Rawls va également penser la justice de manière normative. Ainsi, pour lui, les
hommes censés rendre la justice et dire le droit doivent être détachés de la vie en
société afin de rester objectif dans leurs décisions, d’où son concept de « voile
de l’ignorance » qu’il développe dans La théorie de la justice. Au total, ces deux
théories pensent la justice de manière idéale en faisant fi de la subjectivité qui
frappe l’homme dans ses décisions et des maux présents dans la société
(égoïsme, avidité, injustices…) De là, il est impératif de prendre conscience
quant à l’urgence de l’avènement d’une justice sociale efficiente. Ce désir
viscérale des peuples à rechercher une justice sociale réelle est entre autres à la
base de la révolution française de 1789.
« Tous les hommes naissent libres et égaux en droit »3. Cette proclamation
insinue que nonobstant les « fers » tous les hommes disposent de droits
inaliénables, universelles que la nature leur confère et que la justice se doit de
protéger de toute violation. Déjà dans le nouveau contrat que nous proposait
Rousseau, les puissants qui peuvent être assimilés aux « fers » c’est-à-dire à
ceux qui étouffent et asservissent le peuple, devaient subordonner leurs forces au
droit, ce qui favorisera la liberté civile et surtout la justice sociale, lesquelles
sont garanties par la « volonté générale ». Entendre par volonté générale, le
pouvoir de l’universel c’est-à-dire du peuple et ce pouvoir est inaliénable, il est
comme le dit Rousseau « souverain », car le peuple n’obéit qu’à lui-même et
lorsqu’il pense, sa pensée est la loi qui doit par conséquent, garantir la vie de
3
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, Article 2.
tous les contractants. Ainsi, son « traité social a pour fin la conservation des
contractants »4 .
CADRE THEORIQUE : PHILOSOPHIE SOCIALE
L’homme comme nous l’apprend Aristote depuis l’antiquité, est « par nature un
animal politique »5 ce qui signifie qu’il est fait pour vivre en société. Vivre en
société implique de facto côtoyer autrui et interagir avec lui. Mais, là où il y’a
interactions, des tensions finissent inexorablement par surgir. Ce constat est
d’autant plus vrai que dans nos sociétés, les cas d’injustices sociales se sont
tellement accentués qu’il est urgent d’analyser le concept de justice sociale et
veiller à son application efficiente dans la société afin d’essayer d’endiguer ce
phénomène. Ainsi, dans l’optique de mener à bien notre réflexion dont le sujet
est intitulé comme suit : la justice sociale chez Rousseau dans Du contrat social
de Jean-Jacques Rousseau, nous l’inscrivons dans le champ de la philosophie
sociale.
La philosophie sociale est une branche de la philosophie politique mais,
contrairement à cette dernière qui est renfermée dans un formalisme qui établit
des lois directrices en faisant fi des réalités historiques et sociales comme nous
le démontre entre autres la théorie Rawlsienne de justice à travers « le voile de
l’ignorance » qui postule une extériorisation de ceux censés rendre la justice par
rapport à la réalité sociale vécue. Pour la philosophie sociale, les réalités sociales
ne doivent plus être mises entre parenthèse. Mettre en parenthèse, c’est dire
qu’elles ne doivent pas être occultées. C’est une réappropriation du réel en ce
sens qu’elle apporte une critique sur le fonctionnement de la société et met en
lumière les tensions qui parcourent la vie en société. Elle fait comme le dit
Honneth le diagnostic des « pathologies du social » en ce sens que, il définit la
philosophie sociale comme étant : « l’analyse des processus d’évolutions
4
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Paris, Le livre de poche, 2010, Livre II, Chapitre V, p. 68.
5
Aristote, La politique, Paris, Vrin, 1995, Traduction de J. Tricot, 1253a 2-3.
manquées ou des perturbations, c’est-à-dire comme des pathologies du social »6.
Autrement dit, cette discipline consiste à mettre en lumière les défaillances
sociales qui portent atteinte à l’accomplissement d’une vie sociale épanouie, à la
vie bonne. Penser la vie bonne est la mission même de la philosophie sociale
car, elle a fait du bien-être des hommes son leitmotiv. C’est pourquoi, elle se
propose de « diagnostiquer, parmi les processus de développement social, ceux
qui constituent une entrave pour les membres de la société et réduisent les
possibilités de mener une vie bonne »7. Ainsi, il ne s’agit plus de penser
abstraitement les réalités sociétales comme le fait très souvent la philosophie
politique mais, il s’agit avec la philosophie sociale de dégager dorénavant des
normes issues de cette réalité sociale telle qu’elle est se présente à nous et de
créer de nouvelles institutions sociales voire politiques dans lesquelles le désir
de ceux qui luttent pour une vie bonne puisse s’accomplir. Par ailleurs, pour
Franck Fischbach nous pouvons attribuer la paternité de la philosophie sociale
moderne à Rousseau, qu’il considère comme « le fondateur de la philosophie
sociale moderne »8 dans la mesure où, premièrement Rousseau décrit, voire
critique la société telle que nous la voyons avec ses défaillances multiples puis
apporte une solution nouvelle pour y remédier à travers son contrat. En effet,
pour lui « l’homme est né libre »9 ce qui ne l’empêche pas malgré tout d’être
dans les « fers » c’est-à-dire d’être asservi et voir cette liberté naturelle lui
échapper du fait de la contingence sociale. De là, il s’agit pour lui, de partir de la
réalité sociale, de définir les contours d’une nouvelle société où les hommes
sous la suprême vigilance de la « volonté générale » obéissent aux lois qu’ils ont
eux-mêmes votées. Ainsi, tout en ne niant pas le réel, s’appuie-t-il sur celui-ci
6
Axel Honneth, La société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, Paris, La découverte, 2006, p. 40.
7
Axel Honneth, « Les pathologies du social. Actualité et tradition de la philosophie sociale », La société du
mépris. Vers une nouvelle théorie critique, Paris, La découverte, 2006, P. 41.
8
Franck Fischbach, Manifeste pour une philosophie sociale, Paris, La découverte, Collection « Théorie critique »,
2009, p. 75.
9
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Paris, Le livre de poche, Livre I, Chapitre I, 2009, p. 45.
afin d’élaborer un nouveau contrat qui sera la panacée aux maux qui gangrènent
la société. N’est-ce pas là d’abord, la fin de la philosophie sociale que de
critiquer la société telle qu’elle est en relevant ses défauts et ensuite de se
projeter sur ce qu’elle devrait être ?
PROBLÉMATIQUE
Comme nous venons de le voir, la philosophie sociale est le domaine à partir
duquel se déploie tout un diagnostic des défaillances de la société en relevant les
maux qui la minent. Les discriminations basées sur le genre et la race constituent
entre autres des injustices sociales qui attestent du dysfonctionnement de la
société et plus particulièrement de la justice. Ainsi que pensent les citoyens de la
justice eu égard aux récents problèmes sociaux mis en évidence dans l’actualité
notamment celui du racisme fait aux Noirs ?
En effet, si nous jetons un regard dans la société à travers les yeux des citoyens
nous constaterons que, les procédures judiciaires sont ressenties très souvent
comme lourdes, lentes. La justice est alors perçue comme étant extérieure
auxdits citoyens, moins attentive aux cris des victimes mais surtout, forte avec
les faibles et faible avec les forts. Or, la justice par principe, se doit d’être
impartiale car, sa fin est de maintenir la balance en équilibre entre tous les
citoyens de manière qu’aucune partie du corps social ne soit avantagée au
détriment d’une autre. Dans une société dite civilisée, c’est-à-dire une société où
les concitoyens confèrent une dimension morale aux actes posés et qui sont
assurés que la justice est la même pour tous car, elle émane de la « volonté
générale » c’est-à-dire du consentement du peuple qui lui seul vise l’universel
puisqu’il est souverain. Dans une telle société les cas d’injustices
(discriminations raciales et de genres) ne devraient pas exister. Mais, l’injustice
existe bel et bien dans la société et même dans la plupart des cas, elle reste
impunie, ce qui met en évidence un certain dysfonctionnement de la justice.
Aussi, à l’aide de questionnements nous tenterons de comprendre et
d’expliquer le concept de justice sociale tel que pensé par Rousseau afin de le
rendre plus intelligible face aux injustices. Le rendre plus intelligible, c’est : « le
sortir de son immédiateté et de l’isolement que celui-ci implique » 10 . En clair, il
nous faut rendre la justice efficiente.
L’énoncé de notre sujet met en lumière les questions suivantes : primo,
comment la justice qui est l’émanation de la « volonté générale » peut-elle
engendrer les injustices sociales ? La résolution de cette question nous mènera à
rechercher les causes de l’injustice puis, elle nous conduira à nous poser,
secundo cette autre interrogation : si la justice est le rempart à l’expression de
nos plus vils instincts, comment peut-elle être le moyen par lequel une frange
dominante de la population se permet impunément de discriminer une autre
frange de la société ? L’analyse de cette question nous permettra de mettre en
évidence les mécanismes utilisés par les détenteurs du pouvoir, qui utilisent la
justice comme un instrument pour perpétuer et fixer un système malade, injuste
à travers les lois, le droit. Tertio, à partir de la justice sociale telle que voulue et
pensée par Rousseau, comment gérons nous une société en toute égalité malgré
nos diversités culturelles et ethniques dans nos sociétés africaines modernes ?
En définitif, l’énoncé de notre sujet nous amène au problème suivant : Comment
la justice peut-elle être une cause, voire entretenir d’une certaine manière, les
injustices sociales et par la suite être le moyen par lequel ces maux seront
résolus ?
Tel est le paradoxe dans lequel nous engage notre problème.
10
J. Ladrière, « La causalité dans les sciences de la nature et des sciences humaines », in R. Frank (dir.), Faut-il
chercher aux causes une raison ? L’explication causale dans les sciences humaines, Paris, Vrin, 1994, p.248-
274.
OBJECTIFS
Les objectifs de notre travail se présentent en deux volets :
Objectif principal :
Démontrer que la justice peut à la fois être source d’injustices
sociales et être la panacée aux dérives que connaît nos sociétés.
Objectifs secondaires :
Montrer que « la volonté générale » peut à son insu engendrer les
injustices sociales.
Exposer les mécanismes par lesquels la justice est utilisée par une
partie dominante de la population pour maintenir une pression
asphyxiante sur l’autre.
Montrer qu’il est possible aussi pour nous Africains de surmonter
nos différences ethniques et culturelles afin d’instaurer une réelle
justice sociale plus égalitariste, libertaire et soucieuse du bien être
de tous.