« Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées », écrit Rimbaud dans Ma Bohème,
exprimant ainsi la liberté, le désir de voyage et l’idéalisation d’une vie d’errance. Jeune poète
précoce, Rimbaud ne se reconnaît pas dans l’univers bourgeois de son temps et inscrit sa vie dans
une quête incessante de liberté, ponctuée de fugues successives au cours desquelles il compose les
poèmes réunis plus tard dans les Cahiers de Douai (publiés à titre posthume en 1919). Issu d’un
milieu poétique, il cherche à s’émanciper du monde tel qu’il est proposé par le Second Empire et la
IIIe République, et cette soif de mouvement culmine dans Sensation, où il affirme : « j’irai loin,
bien loin ».La polysémie de l’expression « aller loin » révèle toute la richesse de son projet. Au sens
littéral, elle renvoie au déplacement spatial : Rimbaud, en jeune poète errant, parcourt le monde à
travers ses promenades et ses errances. Mais aller loin, c’est aussi prendre ses distances avec une
société conformiste et étouffante, se libérer des contraintes sociales et dépasser les limites de la vie
quotidienne. Au sens existentiel, cette expression traduit un désir d’émancipation totale, une
aspiration à repousser les frontières de l’écriture et à s’affirmer comme un poète insolent, capable de
défier les conventions sociales, les figures mythologiques et l’ordre politique.dès lors il semble
légitime de s’interroger si le Cahier de Douai réalise pleinement ce désir d’éloignement et
d’émancipation pure. Nous étudierons, dans un premier temps, le motif du voyage, qui mène
Rimbaud « bien loin » de la réalité. Ensuite , nous verrons que cet éloignement n’efface pas la
proximité de Rimbaud avec la société et la politique de son temps. Enfin, nous étudierons l’écriture
poétique, qui, bien qu’innovante, reste encore influencée par les traditions littéraires du XIXe siècle.
Composés lors de ses fugues adolescentes, plusieurs poèmes du Cahier de Douai font explicitement
référence au voyage et à la fuite. Dans Ma Bohème, Rimbaud revient sur ses errances passées et
rêve d’une vie de vagabondage et de liberté. Dès le premier vers, le poète introduit le thème du
mouvement : les verbes de déplacement (« Je m’en allais », « J’allais ») sont dépourvus de toute
destination précise. L’expression « aller sous le ciel » suggère une marche sans but, une errance en
soi, De même, l’emploi de l’imparfait à valeur itérative(d’habitude) dans l’ensemble du poème ne
délimite pas la temporalité de cette errance de façon précise. Le poète s’y représente encore comme
un « Petit Poucet rêveur », dormant à la belle étoile. Nombreux sont les marqueurs spatio-
temporels qui permettent de situer l’écriture des poèmes par rapport aux fugues de l’année 1870. À
la Musique, il écrit « place de la gare, à Charleville », dans Rêvé pour l’hiver « en wagon, le 7
octobre », et dans Au Cabaret-Vert, il erre « depuis huit jours », “déchirant ses bottines aux cailloux
des chemins.” Ces indications spatio-temporelles dessinent /esquissent le portrait d’un poète en
marche, en mouvement continuel, toujours plus « loin » sur les chemins ardennais.
Ensuite Rimbaud se met en scène comme un nomade, “un bohémien”, affirmant ainsi dans
Sensation sa volonté d’ aller « loin, bien loin, comme un bohémien ». L’itinéraire devient parfois le
sujet même du poème : Au Cabaret-Vert relate son arrivée à Charleroi à « cinq heures du soir », ou”
« Mon auberge était à la Grande Ourse » où il dort à la belle étoile L’errance apparaît ainsi comme
un idéal en soi : le départ n’a pas d’autre finalité que le voyage pour le voyage, associé à une forme
de bonheur et de liberté, comme dans Sensation : « l’amour infini me montera dans l’âme […]
heureux comme avec une femme ». Ainsi, le Cahier de Douai témoigne bien d'une posture de poète
qui va « loin, bien loin », en plaçant le mouvement et l'errance au cœur de son écriture.
De plus Rimbaud, jeune homme insolent et rebelle, utilise l’errance pour prendre ses distances avec
la société du Second Empire, et ainsi aller « loin » dans ses observations et critiques. Ses fugues lui
permettent de fréquenter des cabarets, de vivre dans la nature, et de s’intéresser aux marginaux : le
forgeron ou les « pauvres petits pleins de givre » (Les Effarés). Cette marginalité nourrit une
critique audacieuse : dans Le Châtiment de Tartufe, l’interjection « Peuh ! » exprime le dégoût de
Rimbaud pour l’hypocrisie cléricale, montrant qu’aller « loin » de la société lui permet aussi de
l’observer avec distance et lucidité.Les bourgeois deviennent ainsi la cible de sa satire : le ridicule
du gandin qui « parade », des « grosses dames », du notaire accroché à sa montre ou du bourgeois à
« bedaine flamande » illustre le comique mais révèle aussi une lecture fine de la réalité sociale.
Rimbaud oscille entre mise à l’écart et immersion : ses fugues ne l’empêchent pas de s’intéresser
aux mouvements politiques et aux événements de son temps, comme la guerre franco-prussienne.
Son désir d’éloignement n’est pas une indifférence, mais un regard critique et engagé sur la société
qu’il rejette, avec l’espoir de la bouleverser.
La plume rimbaldienne se fait ainsi proche du réel : l’humour et la satire côtoient la gravité, comme
dans Les Effarés, où il décrit la misère des enfants, ou Le Dormeur du val, qui insiste sur la jeunesse
sacrifiée à la guerre. Dans Morts de quatre-vingt-douze, il prend parti contre le patriotisme exacerbé
et dénonce l’injustice du pouvoir, en mettant sur un pied d’égalité la jeunesse française et
prussienne. Même lorsqu’il se projette dans le passé, comme dans Le Forgeron, Rimbaud éloigne le
regard pour mieux commenter le présent, montrant que son éloignement physique et symbolique lui
permet d’affirmer ses [Link], si Rimbaud va « loin » dans sa critique et sa verve
poétique, il reste profondément lié à la réalité de son époque, transformant son émancipation en un
regard critique et engagé sur la société, ses puissants et ses injustices.
Rimbaud ouvre sa voie vers un profond renouvellement des codes poétiques. Il introduit dans sa
poésie des détails prosaïques — comme « des tartines de beurre et du jambon qui fût à moitié
froid » dans Au Cabaret-Vert — et représente les corps sans pudeur, évoquant « l’anus » dans Vénus
anadyomène ou les « tétons énormes » du même poème. Par cette audace, il fait entrer dans la
poésie ce que la tradition excluait, et brouille les frontières entre beauté et trivialité. Son langage se
fait lui aussi multiple : il alterne un lexique raffiné, hérité du Parnasse (Soleil et chair), et une
langue plus familière, parfois enfantine (Les Reparties de Nina), comme pour affirmer que tout
vocabulaire peut devenir poétique. Il joue également avec l’héritage mythologique et littéraire. Il
convoque des figures(“muse” ) comme Vénus, Hugo, Shakespeare ou Villon, non pour les imiter,
mais pour les détourner et les réinventer. herche sa voix singulière et prend des libertés, renversant
ici la représentation de la figure de Vénus déesse de la beauté ou proposant une réécriture satirique
de la « Ballade des pendus ».Par cette attitude, Rimbaud affirme déjà la posture du poète libre, qui
refuse l’héritage sans pour autant l’ignorer. Cette recherche de liberté s’exprime aussi dans la forme.
Même s’il emploie encore le sonnet et l’alexandrin, il en déplace la césure, multiplie enjambements,
rejets et contre-rejets, ou choisit parfois des strophes irrégulières. Ces écarts révèlent une volonté de
briser la régularité pour exprimer un mouvement intérieur plus spontané. Néanmoins le projet
exprimé au futur dans « Sensation » reste encore inaccompli ; celle d’un idéal poétique à venir,
celui du « poète voyant ». Le Cahier de Douai représente donc une étape décisive vers cette
émancipation encore inachevée.
Enfin, Rimbaud s’inscrit dans la lignée des poètes marginaux de son siècle, ces « poètes maudits »
célébrés par Verlaine, qui rejettent les normes bourgeoises et vivent en marge de la société. Comme
Baudelaire avant lui, Rimbaud revendique la liberté de tout représenter, même la laideur. Dans Une
Charogne, Baudelaire sublimait déjà la pourriture par la beauté, parlant d’une « carcasse superbe » ;
cette audace trouve un écho dans l’oxymore rimbaldien « belle hideusement ». Tous deux partagent
le goût de l’inconfort et du scandale poétique : peindre l’abject pour en faire de l’art.
Ainsi, le Cahier de Douai dévoile les états d’âme d’un adolescent de seize ans, marqué par
l’absence du père et la sévérité d’une mère autoritaire. Conscient de son génie précoce, Rimbaud
cherche à s’affranchir de toute contrainte. Ses fugues deviennent le symbole de cette liberté
naissante, de ce besoin d’ailleurs où il espère s’épanouir et nourrir sa sensibilité à fleur de peau.
Cette révolte intérieure s’exprime dans sa poésie, à travers le choix de sujets audacieux, les libertés
prises avec les règles, et l’emploi d’un vocabulaire parfois trivial. Déjà se dessinent les prémices
d’un langage poétique neuf, que ses œuvres futures viendront pleinement [Link] cette
quête d’absolu le conduit aussi aux excès. Derrière le rêve d’émancipation se cache le désir d’être
reconnu dans la grande ville, Paris. Pourtant, à force de provocations et de ruptures, Rimbaud s’est
peu à peu isolé, jusqu’à s’éloigner de la poésie elle-même. De ces brèves années d’inspiration
intense nous restent des textes fulgurants, véritables éclats de gé[Link], soudain, le poète s’efface
pour laisser place au voyageur : soldat, commerçant, aventurier, Rimbaud semble tourner le dos à la
littérature pour se fondre dans la réalité. Ses dernières années révèlent un homme rangé, travailleur,
que certains disent revenu à la foi selon sa sœur Isabelle. Le mystère Rimbaud demeure entier :
météore éblouissant, poète brûlé par son propre feu. Peut-être ne peut-on appliquer à son destin les
mots de Du Bellay : « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage », car si Rimbaud a
voyagé loin, il n’est jamais vraiment revenu.