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La quête de sens dans Vol de Nuit

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« Au nom de quoi ?

Rivière devine que l’avion du pilote FABIEN est perdu. Avec Mme FABIEN qui, affolée par le
retard de son mari, l’appelle au téléphone, ce sont les « éléments effectifs » du drame qui
assaillent l’homme dont le devoir est d’ignorer l’autre « monde absolu » : celui du bonheur
personnel.

Branchez sur mon bureau.


Il écouta cette petite voix lointaine, tremblante, et tout de suite il sut qu’il ne pourrait
pas lui répondre. Ce serait stérile, infiniment pour tous les deux, de s’affronter.
- Madame, je vous en prie, calmez-vous ! il est si fréquent, dans notre métier,
d’attendre
Longtemps des nouvelles.
IL était parvenu à cette frontière où se pose, non le problème d’une détresse
particulière, mais celui-là même de l’action. En face de Rivière se dressait, non la femme
de Fabien, mais un autre sens de la vie. Rivière ne pouvait qu’écouter, que plaindre cette
petite voix, ce chant tellement triste, mais ennemi.
Car ni l’action, ni le bonheur individuel n’admettent le partage : ils sont en conflit. Cette
femme parlait elle aussi au nom d’un monde absolu et de ses devoirs et de ses droits.
Celui d’une clarté de lampe sur la table du soir, d’un patrie d’espoirs, de tendresses, de
souvenirs. Elle exigeait son bien et elle avait raison.
Et lui aussi, Rivière, avait raison, mais il ne pouvait rien opposer à la vérité de cette
femme. Il découvrait sa propre vérité, à la lumière d’une humble lampe domestique,
inexprimable et inhumaine.
- Madame….
- Elle n’écoutait plus. Elle était retombée, presque à ses pieds, lui semblait-il, ayant
usé ses
faibles poings contre le mur.
Un ingénieur avait dit un jour à Rivière, comme ils se penchaient sur un blessé,
auprès d’un pont en construction : « Ce pont vaut-il le prix d’un visage écrasé ? » Pas un
des paysans, à qui cette route était ouverte, n’eût accepté, pour s’épargner un détour
par le pont suivant, de mutiler ce visage effroyable. Et pourtant l’on bâtit des ponts.
L’ingénieur avait ajouté : « L’intérêt général est formé des intérêts particuliers : il ne
justifie rien de plus – Et pourtant, lui avait répondu plus tard Rivière, si la vie humaine n’a
pas de prix, nous agissons toujours comme si quelque chose dépassait, en valeur, la vie
humaine… Mais quoi ? »
Et Rivière, songeant à l’équipage, eut le cœur serré. L’action, même celle de
construire un pont, brise des bonheurs ; rivière ne pouvait plus ne pas se demander « au
nom de quoi ? »
« Ces hommes, pensait-il, qui vont peut-être disparaître, auraient pu vivre heureux ».
Il voyait des visages penchés dans le sanctuaire d’or des lampes du soir. « Au nom de
quoi les en ai-je tirés ? »
Au nom de quoi les avait-il arrachés au bonheur individuel ? La première loi n’est-elle pas
de protéger ces bonheurs-là ? Mais lui-même les brise. Et pourtant un jour, fatalement,
s’évanouissent, comme des mirages, les sanctuaires d’or. La vieillesse et la mort les
détruisent, plus impitoyables que lui-même. Il existe peut-être quelque chose d’autre à
sauver et de plus durable ; peut-être est-ce à sauver cette part de l’homme que Rivière
travaille ? Sinon l’action ne se justifie pas.

Vol de Nuit (Librairie Gallimard, éditeur).

LA MORT DANS LES ETOILES

L’avion de FABIEN est en effet à bout d’essence : il est perdu. Dans le drame collectif
qu’évoque Vol de Nuit il a été suivi par tous les postes à terre depuis son départ de Patagonie.
Mais une fantastique tempête s’est élevée. Les communications sont impossibles. Fabien et son
radio, qui se sentaient accompagnés par les efforts et la pensée de leurs camarades, sont
maintenant seul dans le ciel en furie. Ayant lutté jusqu’à la fin, Fabien, à la dernière minute,
s’abandonne à un vertige de clarté. IL vient d’apercevoir, dans une déchirure des nuages,
« comme un appât mortel au fond d’une nasse, quelques étoiles ». L’art de SAINT-EXUPERY
transforme cette fin de vol en une fabuleuse « ascension ».

Il monta, en corrigeant mieux les remous, grâce aux repères qu’offraient les étoiles.
Leur aimant pâle l’attirait. IL avait peiné si longtemps, à la poursuite d’une lumière, qu’il
n’aurait plus lâché la plus confuse. Riche d’une lueur d’auberge, il aurait tourné jusqu’à
la mort, autour de ce signe dont il avait faim. Et voici qu'il montait vers des champs de
lumière.
Il s’élevait peu à peu, en spirale, dans le puits qui s’était ouvert, et se refermait au-
dessous de lui. Et les nuages perdaient, à mesure qu’il montait, leur boue d’ombre, ils
passaient contre lui, comme des vagues de plus en plus pures et blanches. Fabien
émergea.
Sa surprise fut extrême : la clarté était telle qu’elle l’éblouissait. Il dut, quelques
secondes, fermer les yeux. Il n’aurait jamais cru que les nuages, la nuit, pussent éblouir.
Mais la pleine lune et toutes les constellations les changeaient en vagues rayonnantes
L’avion avait gagné d’un seul coup, à la seconde même où il émergeait, un calme qui
semblait extraordinaire. Pas une houle ne l’inclinait. Comme une barque qui passe la
digue, il entrait dans les eaux réservées. Il était pris dans une part de ciel inconnue et
cachée comme la baie des îles bienheureuses. La tempête, au-dessous de lui, formait un
autre monde de trois mille mètres d’épaisseur, parcouru de rafales, de trombes d’eau,
d’éclairs, mais elle tournait vers les astres une face de cristal et de neige.
Fabien pensait avoir gagné les limbes étranges, car tout devenait lumineux, ses
mains, ses vêtements, ses ailes. Car la lumière ne descendait pas des astres, mais elle
se dégageait, au-dessous de lui, autour de lui, de ces provisions blanches.
Ces nuages, au-dessous de lui, renvoyaient toute la neige qu’ils recevaient de la lune.
Ceux de droite et de gauche aussi, hauts comme des tours. Il circulait un lait de lumière
dans lequel baignait l’équipage. Fabien, se retournant, vit que le radio souriait.
- Ça va mieux ! criait-il.
Mais la voix se perdait dans le bruit du vol, seuls communiquaient les sourires !. « Je
suis tout à fait fou, pensait Fabien, de sourire : nous somme perdus. »
Pourtant, mille bras obscurs l’avaient lâché. On avait dénoué ses liens, comme ceux
d’un
prisonnier qu’on laisse marcher seul, un temps, parmi les fleurs.
« Trop beau », pensait Fabien. Il errait parmi les étoiles accumulées avec la densité
d’un trésor, dans un monde où rien d’autre, absolument rien d’autre que lui, Fabien, et
son camarade, n’était vivant. Pareils à ces voleurs des villes fabuleuses, murés dans la
chambre aux trésors dont ils ne sauront plus sortir. Parmi des pierreries glacées, ils
errent, infiniment riches, mais condamnés.

Vol de Nuit (Librairie Gallimard, éditeur).

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