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Les Nouveaux Ados : Comprendre l'Adolescence

Le document aborde la complexité de l'adolescence contemporaine, soulignant les défis auxquels les adolescents font face dans un monde en mutation. Des psychiatres et psychanalystes discutent des relations avec les parents, de la sexualité, des comportements à risque et de la violence, tout en insistant sur l'importance de l'accompagnement parental. Ils mettent en lumière la nécessité d'une autorité parentale équilibrée et d'une communication respectueuse pour aider les adolescents à naviguer cette période délicate.

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Les Nouveaux Ados : Comprendre l'Adolescence

Le document aborde la complexité de l'adolescence contemporaine, soulignant les défis auxquels les adolescents font face dans un monde en mutation. Des psychiatres et psychanalystes discutent des relations avec les parents, de la sexualité, des comportements à risque et de la violence, tout en insistant sur l'importance de l'accompagnement parental. Ils mettent en lumière la nécessité d'une autorité parentale équilibrée et d'une communication respectueuse pour aider les adolescents à naviguer cette période délicate.

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Sous la direction de
à Brigitte Canuel
À Marcel Rufo
Serge Hefez
_ Philippe Jeammet
_ Daniel Marcelli
| Marc Valleur
_ Patrice Huerre
Digitized by the Internet Archive.
in 2022 with funding from
\ Kahle/Austin Foundation

[Link]
LES NOUVEAUX ADOS
Comment vivre avec ?
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MARCEL RUFO
SERGE HEFEZ
PHILIPPE JEAMMET
DANIEL MARCELLI
MARC VALLEUR
PATRICE HUERRE

LES NOUVEAUX ADOS


Comment vivre avec ?

Sous la direction de Brigitte Canuel

MARABOUT
© Éditions Bayard, 2006
3 et 5, rue Bayard, 75008 Paris Cedex 08 (France)
Tous droits réservés. La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à
une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite
par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur et de l’éditeur, est illicite
et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
PRÉFACE

L 9 adolescence est plus que jamais en ce début de xxI' siècle


l’âge de la vie le plus sensible et le plus vulnérable. Dans
un monde qui leur paraît plus dur, plus sélectif et plus pré-
caire, les adolescents ont-ils envie et se sentent-ils prêts à sortir
de l’enfance pour s'engager dans la vie d’adulte ? Pris entre le
désir'de puiser leur force auprès des parents et le rejet de ceux-
ci pour trouver leur autonomie, ils sont souvent tentés par le
repli sur eux-mêmes ou par des comportements outranciers
pour s'affirmer, se singulariser, voire appeler à l’aide.
L’adolescence demeure aussi une promesse. Si l’inconnu fait
peur aux adolescents, les multiples possibilités qui s’ouvrent
devant eux les stimulent et les encouragent. Mais devant les
sollicitations incessantes de la société, peut-être ont-ils simple-
ment besoin d’être accompagnés par tous ceux qui sont en
charge de leur éducation— parents, école, société — pour orga-
niser un trop-plein d’envies dont ils ne savent que faire ?
Alors qui sont vraiment les ados d'aujourd'hui ? Ont-ils
profondément changé ou est-ce le monde autour d’eux qui
n'est plus le même ?
La société et les parents peuvent-ils organiser des réponses
sociales et affectives adéquates pour répondre aux transforma-
tions et aux interrogations qui bouleversent les adolescents ?
Les Nouveaux Ados

Six psychiatres et psychanalystes, spécialistes de l’adoles-


cence et de la famille répondent dans ce livre aux principales
questions que se posent tous ceux qui font face un jour à
cette période de la vie, complexe et attachante.

On les dit aujourd’hui dans une relation très fusionnelle


avec leurs parents, avec leurs nouvelles formes de familles-
tribus, mais toujours partagés entre leurs désirs d'autonomie
et d’affection. Quelle place peut alors tenir l'autorité paren-
tale dans une société en perte de repères et de transmission ?
Serge HEFEZ, psychanalyste, spécialiste des ados et des
familles répond:l'autorité parentale, pour lui, est avant tout
un processus de séparation qui permet une hiérarchie. Elle
est donc nécessaire et indispensable à l’entrée des ados dans
la vie adulte.

Ces ados confus se percent aussi tous les endroits du


corps et contraignent ce dernier à des normes toujours plus
exigeantes de la société. Ce corps que l’ado découvre comme
un héritage parental, il le maltraite aujourd’hui de plus en
plus avant de se l’approprier. Comment lui faire compren-
dre que ce corps constitue son identité en même temps
qu'un langage et un atout, pas un ennemi ?
Philippe JEAMMET, professeur de psychiatrie de l’enfant
et de l’adolescent et psychanalyste à l’Institut mutualiste
Montsouris à Paris le dit clairement : l’adolescence, c’est
« l’organisation d’une réponse sociale aux transformations
physiques de l’ado ». Ce dernier a très peur de perdre le
contrôle de ce corps qui change et les parents, comme la
société, doivent l’aider à se projeter avec confiance, vers les
autres, vers l’avenir et vers le monde.

On entend aussi parfois que les garçons seraient plus pré-


occupés de nouvelles technologies que de séduction et que

8
Préface

les filles, très combatives, leur feraient peur et les éloigne-


raient d’une relation sexuelle et amoureuse naturelle !
Marcel RUFO, pédopsychiatre, directeur de la Maison des
adolescents à Paris, nous rassure : « les ados rêvent toujours
du prince charmant et de la fée», même dans une réalité
difficile. Pour ce spécialiste, il est clair en tout cas que les
parents n’ont pas à parler de sexualité avec leurs ados et que
ceux-ci doivent se débrouiller pour acquérir leur autonomie.
Mais pas d'inquiétude, ils appliquent beaucoup mieux que
nous, les adultes, l'égalité des sexes dans leur sexualité.

Les parents et la société s'inquiètent en revanche de l’aug-


mentation constante de la consommation de drogues et de
cannabis en particulier chez les adolescents.
On sait que les phénomènes de mode, la prise de risques
et l'envie de découvrir des plaisirs variés et défendus sont des
caractéristiques de l’adolescence.
Pour Marc VALLEUR, qui dirige le centre des toxicoma-
nies de Marmottan à Paris, cet Âge est effectivement un
moment particulièrement sensible pour toutes les dépendan-
ces, y compris aujourd'hui celles liéesà toutes les nouvelles
technologies — jeux vidéo, Internet, téléphone portable —
ainsi'qu'aux jeux d'argent.
Là encore, pour les parents, pas de panique, la mortalité
par overdose de drogues est en baisse. Il s’agit plutôt pour
eux d’exercer une vigilance constante pour voir si les ados ne
s’éloignent pas de leurs proches et de leurs activités quoti-
diennes et de leurs projets.

De façon récurrente et sous la forme de faits divers spec-


taculaires, la violence des ados revient sur la scène médiati-
que. Les ados sont-ils devenus plus violents, entre eux et
contre eux, et de plus en plus jeunes ? Les filles à leur tour
sont-elles vraiment rentrées dans ce cercle infernal ?

9
Les Nouveaux Ados

Daniel MARCELLI, pédopsychiatre, chef du service de psy-


chiatrie infanto-juvénile du CHU de Poitiers, décrypte pour
nous, entre fantasmes et réalité, les vrais enjeux. Les com-
portements violents des ados mais aussi la violence de la
société elle-même. Avec une interrogation pour les parents:
sans contenants éducatifs, sans limites posées, comment un
ado peut-il se repérer dans une société où le choix personnel
et le droit à tout, tout de suite, sont les règles prioritaires ?
Là aussi, il préconise une présence respectueuse mais ferme
envers l’ado.
Quant à l’école, au savoir, les ados s’en désintéressent-ils
davantage aujourd’hui ? Délaissent-ils la curiosité intellec-
tuelle et le plaisir gratuit d'apprendre est-il abandonné au
profit d’une inquiétude si profonde sur l'emploi et la préca-
rité, que seule la quête permanente d’argent réglerait ?

Patrice HUERRE, psychiatre et directeur de la clinique


Georges-Heuyer à Paris, se veut rassurant : face aux décro-
chages scolaires, il constate paradoxalement pour certains
ados un surinvestissement qui les paralyse. Seront-ils à la
hauteur des demandes de la société et des attentes des
parents ? En revanche, il observe une école qui n’a pas beau-
coup bougé depuis des décennies. Quant à l’argent, comme
il demeure la seule façon d’être autonome et d'améliorer son
confort de vie, il n’est pas anormal que les ados s’en préoc-
cupent. Pas de défaitisme, mais de l’enthousiasme et de
l'accompagnement dans la réalisation de leurs projets, c’est
plutôt ce que Patrice Huerre propose aux parents.

Le lecteur le constatera tout au long de ce livre : dans une


société de performance, de vitesse et de nouveauté, mais
aussi dans une époque de discours inquiets, voire dépressifs,
les spécialistes que j'ai interrogés sont beaucoup plus nuan-
cés, parce qu'ils travaillent, eux, sur le temps, la durée et

10
Préface

l'analyse approfondie d’une information ou d’une situation.


Quand la société demande des réponses immédiates, tran-
chées et parfois simplistes, les psys s’attachent à écouter,
réfléchir et ne pas juger. Que dit un ado qui va mal et ne
peut plus parler, seulement se replier ou s’exprimer dans la
violence ? Cette réalité d’un ado à un moment donné est la
seule qui les intéresse. Et si ces spécialistes veulent approfon-
dir les causes d’un malaise, c’est pour qu’un jour l’ado aille
mieux, ait envie de vivre, de réaliser ses rêves et de s’insérer
au cœur d’une société qui sera alors gagnante de jeunes
adultes riches en force de vie et en projets d’avenir.

Brigitte Canuel
1
LA SEXUALITÉ
LES ADOS CROIENT TOUJOURS
AU GRAND AMOUR
MARCEL RUFO

Dans une société de transparence et de voyeurisme, la sexua-


lité reste définie par «une splendide autonomie » et doit
rester secrète. Malgré les pressions médiatiques, l'information
ne remplace jamais pour les ados la réalité psychique de la
découverte personnelle. Ce qui est nouveau et qu'ils appliquent
mieux que nous les adultes, c'est l'égalité des sexes dans leur
sexualité !
6 omment définir ce que l’on entend par sexualité chez un
adolescent et quand commence-t-elle vraiment à se
manifester ? Si on parle de préoccupation pour l’autre sexe,
la classe de sixième, l’entrée au collège marquent un moment
majeur dans ce que l’on appelle l'acte sexuel, tout du moins la
préoécupation sexuelle. En revanche, ce qui est faux, c’est
qu’en phase de latence entre 6 et 12 ans, donc avant l’adoles-
cence, il n’y ait aucun émoi amoureux ! C’est justement l’âge
où l’on est très profondément amoureux, mais avec beaucoup
d’inhibitions, d’incapacités à dire à l’autre ses sentiments.
L'entrée dans l’adolescence coïncide précisément avec l’émer-
gence de cette capacité à dire : « Je suis amoureux de toi, je
veux t’embrasser et plus tard j'aimerais avoir des relations
sexuelles avec toi. » La première relation sexuelle est passée, en
vingt-cinq ans, de 17 ans et demi à 17 ans, en moyenne ; On a
gagné six mois, admettons un an, mais ce n'est pas énorme.
On ne peut pas parler de plus grande précocité qu'avant ! Par
certains aspects d’ailleurs, je crois qu une sexualité trop pré-
coce signe davantage un malaise qu’un progrès.
Dans toutes mes rencontres avec les adolescents, j'ai
l'impression qu'ils sont les mêmes, et que paradoxalement,
dans notre société de l'information et de la médiatisation, ils

1
Les Nouveaux Ados

montrent un extraordinaire classicisme dans leur sexualité et


la rencontre avec l’autre. La préoccupation majeure de l’ado-
lescent reste la suivante: «Est-ce que je vais rencontrer
quelqu'un qui m’aime et que je serai capable d’aimer ? »
Non, je ne trouve pas beaucoup de différences entre
aujourd’hui et hier ;j’observe plutôt le même schéma : les
filles cherchent le prince charmant et font croire aux garçons
qu'ils le sont ! L’unique changement touche l'expression de
cette sexualité, peut-être plus extravertie, davantage mise sur
la scène publique ou familiale qu'avant. En revanche les
craintes, l'inquiétude, la peur de la rencontre, de ses propres
capacités, existent toujours. L'information, même si elle est
partout, reste générale, et il s’agit toujours de « la sexualité ».
Elle n’est jamais particulière, ce qui n’est pas la même chose.
L'information ne remplace jamais la réalité psychique et
personnelle de la découverte.

La sexualité comme forme d’indépendance


La transformation majeure dans la fonction sexuelle à cet
âge de l’adolescence, ce n’est pas seulement la capacité à
procréer, mais le désir de la relation sexuelle agie, du passage
à l’acte. Cette relation mérite donc réflexion et maturation.
C’est une nouvelle situation pour soi et aux yeux des autres.
Vis-à-vis des parents, de la famille, c’est une façon impor-
tante de se séparer. La sexualité, c’est aussi la possibilité de
construire une autre famille, de procréer, de quitter sa
famille par la procréation. C’est pour cette raison que l’on
peut voir la sexualité comme le grand séparateur. Pour un
adolescent, l’entrée dans le monde sexué, c’est vraiment ne
plus être le petit garçon, la petite fille de ses parents, mais
devenir un être autonome, face à a sexualité qui l’a fait naî-
tre, partir à la conquête du monde.

18
La Sexualité

L’adolescent est-il gêné par cette nouvelle donne face à ses


parents ou y trouve-t-il au contraire une sorte d'envie
d’affirmation, de force, de confiance ? Pour moi l'adolescent
est toujours avec ses parents dans un lien très particulier de
loyauté et de fidélité, mais parfois mal à l’aise parce que par-
tagé entre ce lien, historique, archaïque avec sa famille et
l'envie d’avoir une relation amoureuse. L’éclosion du désir,
c'est cela : « Bien sûr que je vous aime, mais qu'est-ce que
j'aimerais avoir une relation amoureuse ! »

Faut-il en parler ?
Ce n’est pas pour autant qu’il faut parler de sa sexualité
avec son enfant, comme ceftains parents Le font parfois pour
paraître «cool». Je le pense profondément: jamais les
parents ne doivent parler avec les adolescents de leur sexua-
lité personnelle. Vraiment !Je passe parfois pour un « Père
la pudeur », mais j'insiste:ce qui protège notre sexualité,
c'est l'ignorance de la sexualité qui nous a fait naître. Il est
fondamental que nos parents, dont on sait qu’ils sont des
êtres sexués, ne soient pas sexuellement accessibles. On parle
beaucoup d’inceste et d’abus, mais à mon avis, il est inces-
tuel de parler de sa sexualité à son fils ou à sa fille. Que ce
soit le père ou la mère.
Les parents ne doivent pas davantage connaître la sexua-
lité de leurs adolescents. Pour les parents, c’est très gênant,
cela peut même être l'horreur, ils ont souvent du mal à
dire : « Je ne veux pas savoir si avec ton petit copain ou ta
petite copine ça va ou ça va pas. » Prenons un exemple un
peu cru pour bien montrer qu’il vaut mieux ne pas en par-
ler. Un garçon vient voir sa mère en lui disant : « Tu sais
maman, je n'y arrive pas!» La mère va s’affoler! Ou un
père à qui sa fille dirait :« Tiens mon nouvel amant, il est

19
Les Nouveaux Ados

plus compétent que l’autre ! » C’est impossible ! Impensable !


Je suis également contre la sexualité des adolescents sous le
toit des parents avec ces derniers qui apportent le petit-
déjeuner au lit! Mais je suis pour que les adolescents se
débrouillent pour faire cela chez eux quand leurs parents ne
sont pas là. Qu'il y ait transgression, comme un rituel.
Un autre exemple: mon fils part en Angleterre, il a
16 ans, moi, sa mère, est-ce que je lui mets une boîte de
capotes dans sa valise ? Non, je lui en parle, mais il faut qu'il
les achète lui-même. Ce qui est important, ce n’est pas de
lui glisser des capotes dans son nécessaire de toilette, mais de
lui dire : « Tu dois avoir des relations protégées. » Il est au
courant, il n’y a pas que du chewing-gum dans les distribu-
teurs au coin de la rue ! Avec 2 euros, il peut se débrouiller.
La vraie évolution pour l’adolescent, plutôt que d’accepter
les préservatifs, tient à la démarche de les acheter.
Encore un exemple : le premier petit copain de ma fille,
qui a 16-17 ans et habite la province, vient la voir, la soirée
s’éternise, qu'est-ce que vous dites? Eh bien vous dites:
« Vous allez vous coucher ! » Séparément bien sûr ! En même
temps, vous essayez d’avoir un sommeil immédiat pour ne
pas entendre de bruit !
En gros, la majorité sexuée se situe vers 16-17 ans. La
majorité civile, elle, est à 18 ans, donc vers 17 ans, il devient
effectivement difficile d'intervenir. En revanche à 12 ou
13 ans, c’est beaucoup trop tôt. Il y a les années collège pour
le premier baiser et les années lycée pour la première rela-
tion sexuelle, en majorité donc vers 17 ans. Il faut faire des
gammes avant d’être complètement sexué. Mais ce qui est
intéressant aujourd'hui, c’est que les adolescents ne font pas
l'amour beaucoup plus tôt que nous, les vieux soixante-
huitards libérés! Toutes les incitations extérieures ne les
troublent pas vraiment.

20
La Sexualité

Nouvelles formes de sexualité ?

Tout ce déferlement d'images sexuelles dans les magazi-


nes, la publicité, la télévision ou même Internet — soyons
honnêtes — plaît aux adolescents, les intéresse même. Mais
que les parents se rassurent, ils s’en moquent aussi, ils regar-
dent, mais comme tout autre produit de consommation
courante. Maintenant à la télévision, il y a les yaourts et la
sexualité, c’est pareil. Et s'ils ne sont pas si choqués par ce
sexe montré comme produit de consommation, c’est que
pour eux en fait ce n’est pas la vérité, ce n’est pas « pour de
vrai », c'est pour la télévision ou la grande surface et ils font
très bien la différence, très bien! C’est nous, adultes, qui
fantasmons beaucoup plus sur ce qui peut se passer !
À ceux qui s'inquiètent également que leurs adolescents
puissent être contactés sur Internet au travers de « chats » pri-
vés, je réponds: « Mais êtes-vous sûrs, parents, que le voisin
qui prend l'ascenseur avec votre fille, il ne la “branche” pas
plus ou autant ? Et que les routiers dans la rue ne la sifflent
pas ? » Ces nouveaux moyens de communication, finalement,
ne sont pas si mauvais pour désinhiber certains adolescents, et
je crois, moi, que le voisin pervers est plus dangereux que le
Net. C’est comme la pédophilie: en dehors de quelques
« Marc Dutroux », la pédophilie est à 80 % intrafamiliale, ne
l’oublions pas ! Toute cette sexualité sortie de la confidentia-
lité et qui s'étale partout ne rend les adolescents ni plus
voyeurs ni plus inquiets, c'est du marketing. Leur histoire
d’amour, elle, ressemble toujours à celle de Roméo et Juliette !
Du pur classicisme ! Regardons-les :comme ils peuvent être
étonnants, en petits couples, fidèles, déjà organisés.
On remarque effectivement certaines « nidifications pré-
coces », peut-être, chez des enfants de parents séparés et qui

21
Les Nouveaux Ados

auraient manqué d’affection ou de protection. Mais ce qui


est plus intéressant encore, c'est cette sorte d'organisation
critique qu'ont les adolescents face à la libération des mœurs
des soixante-huitards, cette façon de leur dire : « Vous êtes
bien gentils mais nous, en fait on rêve toujours du prince
charmant et de la fée. » Finalement ce fantasme est incura-
ble ! Le « syndrome des Grimaldi » à cet effet est assez éton-
nant. Regardons l’histoire d’Albert et de son petit garçon,
tout le monde s’y intéresse et l'affaire se passe plutôt bien. Il
y aurait une belle étude à mener sur les lecteurs de Gala et
Voici dans les salles d’attente du dentiste ou du coiffeur, on
verrait le nombre d’universitaires brillants qui se jettent des-
sus pour enfin savoir ! Chacun a en soi un rêve de prince et
de princesse !
Il est vrai que des problèmes de sexualité spécifiques peu-
vent parfois se poser chez les adolescents de familles recom-
posées, notamment par exemple dans les relations entre une
jeune fille [Link] jeune beau-père, entre une gamine de
14 ans et le nouveau compagnon de maman, qui a 33 ans
par exemple. Je dirais que cette jeune fille doit faire l’effort
d’être fidèle au niveau œdipien à son père, qui a été « débar-
qué ». Son père d’origine reste son père. Mais en dehors de
ce cas particulier, c’est au sein des relations dites fraternelles,
entre les enfants issus de plusieurs couples recomposés, que
les choses me semblent plus singulières ou plus compliquées.
Dire : «C'est ton frère » est plus difficile quand ce frère
pourrait devenir un petit ami. La question du partage des
chambres entre des garçons et des filles du même âge, par
exemple, n’est pas facile parce qu’elle n’est pas protégée du
tabou de l'inceste fraternel — inceste frères-sœurs qui
d’ailleurs est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit et
dont on parle peu. De même, dans l’organisation de ces
nouvelles relations amoureuses : si la mère ou le père n’ont
pas à donner d’explications, je leur conseille en revanche de

22
La Sexualité

gommer le côté exhibitionniste de leur recomposition


amoureuse pour ne pas gêner leurs adolescents. Qu'il n’y ait
pas d’impudeur dans ces nouvelles relations, par ailleurs très
acceptables, mais dont l’adolescent doit être protégé. Il sait
bien que papa dort avec une autre femme, mais il n’a pas à
voir les prémices des rapports amoureux et sexuels à travers
des manifestations de tendresse excessives.

Inégalité devant le sexe

Les garçons aujourd’hui sont sans aucun doute les grands


oubliés en ce qui concerne les questions sur la sexualité. Les
filles peuvent aller au planning familial, parler de l’IVG avec
l'infirmière scolaire, faire des confidences à leurs parents,
discuter plus de sexualité entre elles et c’est bien. Les gar-
çons, eux, restent fixés sur la compétence et la dimension de
leur sexe pratiquement toute leur vie ! Ils vivent la première
fois en se disant : « Enfin je fais comme les autres ! » Presque
comme un exploit sportif! Avec toujours cet instinct de
chasseur. Je constate encore au XXI‘siècle une grande diffé-
rence de maturité entre les deux sexes. Le garçon reste pré-
dateur dans la sexualité, alors que la fille, même si elle est
déçue par sa première relation sexuelle, reste consciente de
l'importance que celle-ci va représenter pour elle dans la
construction de sa personne. Un garçon est davantage dans
la brutalité, l’immédiateté, en même temps que dans le rap-
port à la compétence et à l’action, face au rôle malgré tout
un peu plus passif et réfléchi de la fille dans la sexualité.
Si le problème de l'orgasme par exemple les préoccupe, là
aussi j'observe une différence entre le garçon, dont l’éjacula-
tion signe malgré tout le désir et la jouissance, et la fille, pour
qui l'orgasme féminin demeure plus compliqué, notamment
dans le laisser-aller. Elle se dit encore : « Ne va-t-il pas me

23
Les Nouveaux Ados

déconsidérer si j’éprouve une jouissance ? » Tout le mythe


ancien autour de la femme perdure : a-t-on le droit de jouir
sans être prise pour une « tordue » ? Pour les couples d’ado-
lescents, l'expression de la jouissance pour la fille fonde
davantage le couple, linscrit plus däns une certaine durée,
que l’éjaculation du garçon qui est un standard. Mais le gar-
çon a lui aussi ses questions : l’éjaculation précoce par exem-
ple est dévastatrice pour un garçon et frappe aujourd’hui un
nombre considérable d’entre eux dans leur sexualité. C’est
une terreur pour eux et c’est. aussi une faillite pour la fille
parce que même à l'adolescence, si tout est « bouclé » en une
ou deux minutes, c’est terrible !
Toutes ces questions, ils doivent pouvoir en parler, mais
plus que l’école, je mettrais en avant les médecins de famille,
qui devraient recevoir les garçons pour parler de la relation
intime. Le médecin de famille, mais aussi le pédiatre qui
les connaît depuis qu’ils sont petits. Pourquoi pas même
le gynécologue et l’endocrinologue, deux médecins qui
devraient pouvoir parler de sexualité avec les garçons. Ce
serait bien.

Repérer un comportement déviant


Il ne s’agit pas seulement de confidence mais de préven-
tion. Lorsqu'un drame arrive, comme notre société peut
parfois en vivre — par exemple, un gamin de 17 ans qui tra-
vaille, qui a l'air normal, sympathique et qui tout d’un coup
viole et tue une jeune fille —, on se demande toujours si l’on
aurait pu repérer une sexualité déviante, perverse ou du
moins perturbée. Je ne peux pas croire que ce garçon était
aussi sympathique que cela et qu’il n’avait pas de trouble
grave. Je suis absolument sûr que le type qui viole et qui tue
est malade. Les parents doivent savoir qu’il est possible de

24
La Sexualité

repérer des pathologies, qu’il faut être très vigilant. La sexua-


lité peut s'exprimer à l'adolescence de façon déjà pathologi-
que.
La pédophilie est une forme de sexualité pathologique. Je
prends un exemple pour illustrer mon propos, un exemple
de signe clinique : un garçon de 16 ans qui joue beaucoup
avec une petite cousine de 6 ans, qui se « bagarre » avec elle
sur un lit, peut montrer là un signe de carence dans sa
maturité. Les parents ne doivent pas accepter ce comporte-
ment, et lui dire: « Va jouer avec un gosse de ton âge. »
D’autres signes de pathologie peuvent être la régression,
l'isolement, le fait de jouer toujours avec des petits ou d'agir
toujours avec une certaine violence avec des plus jeunes.
Pour résumer, le plus troublant est d’imaginer que le gamin
que je décris plus haut est normal, alors qu’il ne l’est pas. Le
violeur n’est pas normal, le violeur est un malade avec un
trouble de la sexualité, un mépris de l’autre, une perversité,
une psychopathie. Celui qui est normal respecte la sexualité
de l’autre, l’altérité qui fonde la relation sexuelle. C’est
méconnaître la sexualité que d’être violeur ! L'exemple des
tournantes est à cet égard également intéressant : la plupart
du temps, ce sont des gosses — entraînés par un pervers
généralement carencé, lui aussi stupide et malheureux — qui
vont agir en « chosifiant » une gamine. Tous ces exemples
dramatiques montrent l'intérêt capital de trouver des lieux
pour parler de la sexualité.

L'orientation sexuelle

Les choix sexués en général— homosexualité ou hétéro-


sexualité — sont fixésà l'adolescence; je crois personnelle-
ment qu'ils « s'originent », prennent racine bien avant, dans
l'enfance. En ce qui concerne l’homosexualité, celle-ci

25
Les Nouveaux Ados

commence vers 4-5 ans. Un petit gosse peut par exemple


être amoureux d’un autre garçon et très attiré par tout ce
qui est féminin. Si leur petit garçon est toujours avec sa
tante, sa grand-mère et ne regarde pas le football, ne se
bagarre pas, n’a pas un arc ou un pistolet, les parents peu-
vent s'interroger ! Je caricature un peu volontairement, mais
c’est par souci de clarté. La mère, la grand-mère, le père doi-
vent savoir que l’homosexualité du petit garçon va s’expri-
mer par un choix amoureux à l’adolescence. Il peut s’y
produire quelques « erreurs » d’hétérosexualité qui se change
plus tard en homosexualité, l’inverse étant en revanche
beaucoup plus rare. Il existe quelques homosexualités man-
quées, mais il existe peu d’hétérosexualités ratées. Parfois à
l'adolescence, il existe un peu de bisexualité, mais je crois
que les bisexuels sont plus rares qu’on ne le dit. Il ne faut
pas confondre expérience homosexuelle et bisexualité. Je pense
que la première est assez fréquente avec une forte culpabilité
à l’appui, non'dite d’ailleurs, et sous-estimée dans les statis-
tiques. La bisexualité, elle, est un désir double de sexe, ce
qui est très différent.
Aujourd’hui, les adolescents sont moins perturbés grâce à
la possibilité plus grande de parler de leur homosexualité en
famille. Je trouve même que les parents ont fait bien des
progrès en matière de tolérance, progrès qui s'inscrit
d’ailleurs dans l’ouverture de notre époque sur ces questions.
Il n'empêche que les associations de garçons homosexuels
nous alertent sur la morbidité suicidaire de ces adolescents,
plus grande que chez les hétérosexuels. Ils se suicident à
cause de cette « stérilité psychique » qu’ils ressentent et qui
casse tout de même une filiation. Malgré les apparences
sociales, ce n’est pas psychologiquement facile d’être homo-
sexuel, même si on peut bien le vivre par ailleurs. Et c’est
souvent plus difficile pour un garçon que pour une fille, car

26
La Sexualité

paradoxalement l'homosexualité féminine est mieux tolérée


parce que non « agie ».….
On me demande souvent si je suis pour l'adoption
d’enfants par des couples homosexuels. Personnellement, j'y
mets quand même beaucoup de clauses préalables. La pre-
mière, et ceci peut peut-être enrichir le processus d’adop-
tion : ce sont deux familles qui adoptent et non pas un
couple homosexuel. Dans l'adoption en général d’ailleurs, ce
sont les familles qui devraient adopter tout autant que le
couple. La deuxième clause est plus spécifique à l'adoption
homoparentale : l'enfant doit être déjà grand, avoir d’abord
bénéficié de familles d’accueil et d’un certain développe-
ment psychologique grâce à ce placement où il a pu se cons-
truire avec des images bisexuées, garçon-fille. Et troisième
clause, que le petit garçon ou la petite fille adoptée par le
couple homosexuel le sache et accepte. Je ne vois pas pour-
quoi, on ne respecterait pas l'enfant dans ce choix singulier.
Cela concernerait donc des enfants âgés au minimum de 7-
8 ans. Mais de plus en plus, je suis favorable aux adoptions
tardives plutôt que précoces. Notons que l’adoption est un
problème qui se pose davantage aux couples de garçons,
parce que les couples de filles ont la possibilité de recourir
à l’insémination artificielle dans certains pays comme la
Belgique par exemple.

Évolution de la sexualité ?

Faut-il comparer l'adolescent de 1960, de 1980 et de


2005, pour évaluer les différences, les problématiques ou les
pathologies nouvelles ? Si l’on regarde l’histoire, il faut
balayer une période un peu plus vaste que trente ans. Je
prends un exemple : Harpagon, dans la pièce de Molière,
ferait aujourd’hui l’objet d’un signalement au juge, parce

27.
Les Nouveaux Ados

que tout de même il veut avoir des relations sexuelles avec


une jeune fille!Les adolescents d’aujourd’hui ont largement
progressé sur certains interdits idiots touchant la virginité,
ou les relations sexuelles globalement. Les changements
significatifs ne se jouent pas sur une période si courte, mais
sur cent ou cent cinquante ans. Il faudrait juger la situation
dans cinquante ans. Dans les quarante dernières années, les
bouleversements importants sont liés à la pilule, au préserva-
tif, à l'IVG et à l'apparition de maladies graves comme le
SIDA. Mais ce qui a vraiment marqué la sexualité, la nôtre
et celle des adolescents aujourd’hui, c’est ce slogan: « On a
un enfant quand on veut. » C’est cela la nouveauté des deux
ou trois dernières générations.
On entend parfois dire que les filles d’aujourd’hui, telle-
ment battantes, feraient peur aux garçons. Il y a bien sûr ces
filles de 16 ans parfois agressives avec les garçons. Je le dis
tout net, elles sont immatures ! De toute façon, l'agressivité
ou la violence: est toujours une impasse de pensée, pour un
garçon ou une fille !Là c’est intersexe !Mais sinon, rien n’a
changé là encore, ce sont toujours les filles qui décident en
faisant croire aux garçons qu’ils ont décidé! Même si les
filles décident plus de choses qu’il y a trente ans, et si cela
s'affirme un peu plus, cela fait bien longtemps que l’on sait
qui est le sexe fort et qui est le sexe faible sur le plan affec-
tif! Il ne faut pas cependant confondre la femme d’affaires
« croqueuse d'hommes » de 35 ans et la fille de 16-17 ans.
Ce qui les rapproche est uniquement intergénérationnel. Ce
sont les progrès du féminisme qui ont mis la femme à éga-
lité avec l’homme. Le féminisme a permis aux filles de se
dire: « Je ne vois pas pourquoi je ne m'exprimerais Pas sur
mes passions amoureuses ou sur mes choix », ce n’est pas
nouveau. L'autre progrès accompli par le féminisme en
matière de sexualité, c’est que les filles et les femmes disent
davantage aux hommes : « Je te désire », ce qui facilite les

28
La Sexualité

choses pour les garçons, qui n’ont plus toujours à agir en


premier. Finalement, l'audace des filles est peut-être un pro-
grès sexuel ! Et sert beaucoup au pauvre garçon qui n’a plus
à être systématiquement l’initiateur, mais peut parfois être
enfin initié. Sur le plan de la sexualité, il faut qu’on réussisse
à gagner en parité masculine, plutôt qu’en parité féminine !
C'est-à-dire que les garçons soient plus soutenus par les filles
dans leur sexualité.
Quant à l'indépendance économique des filles, j'essaie
d’en comprendre la réelle signification et l'impact éventuel
dans les relations homme-femme. Par exemple, imaginons
un célibataire de 25-30 ans invité au Danieli — le plus beau
palais-hôtel de Venise — par sa copine: est-ce vraiment
gênant ? Non, ce serait même pas mal du tout ! Personnelle-
ment je suis pour cette parité. Bien sûr, ce n’est pas à 14 ans
qu'on agit ainsi, mais dans l’hypothèse de deux jeunes gens
un péu plus âgés, le garçon va se dire : « Tiens, cette fille,
elle est compétente, elle réussit ses études, elle m'emmènera
au Danieli ». Si c’est un petit malin, il peut même se dire :
« J'aurai de belles vacances avec elle plus tard », il se projette
dans l’avenir et n’en est pas malheureux ou vexé. Les adoles-
cents aujourd'hui intègrent cette notion de précarité, de
chômage, et donc d'égalité, de partage, de variation des
salaires. Ils intègrent ces différences socioprofessionnelles.
Voilà quelque chose de nouveau et de positif. La parité en
général progresse, même si en politique, la France apparaît à
la traîne face à d’autres pays, comme le Danemark.
D'un autre côté, je reste aussi très classique. On n’a rien
inventé de mieux que les mamans pour le bébé dans les pre-
miers mois. Avec la présence du papa bien sûr, mais la
maman garde plus de capacités parce que la vie intra-utérine
a fabriqué une interaction des compétences entre le bébé et
la maman... Ce qui est nouveau aujourd’hui peut-être, c’est

29
Les Nouveaux Ados

qu’on arrive à égalité dans la différence. Il y a un peu plus


d'égalité, mais il reste des différences !
Autre inquiétude de notre société: les technologies.
Toujours plus présentes, elles éloigneraient les deux sexes
l’un de l’autre. Mais Proust et Bachelard seraient sur Mes-
senger ou Skype aujourd’hui ! Je crois plutôt que le texto a
relancé la lettre d’amour ! Je ne pense pas que les technolo-
gies éloignent les deux sexes ou les isolent l’un de l’autre.
Est-ce qu’elles n’offrent pas au contraire de nouvelles possi-
bilités ? Pour être franc, j'aurais apprécié, ainsi que des tas
de garçons inhibés je pense, de pouvoir m'exprimer plus
facilement à cet âge de la vie parfois difficile. Je pense aussi
à un enfant qui a un grave handicap: il est myopathe. Il
communique sur le Net, et il m'a raconté quelque chose de
très joli : « J'ai plein d’amoureuses, elles ne savent pas que je
suis handicapé. »
Il y a aussi un autre élément qui a changé dans les amours
adolescentes, ce sont les progrès des parents en matière de
tolérance, d'intérêt et de curiosité. Ils ont le souci de com-
prendre leurs enfants, et pas seulement la préoccupation de
les éduquer. Auparavant on les élevait, on leur disait : « Sois
vierge, tais-toi, marie-toi avec la fille de mon voisin parce
qu'il est nanti ou qu'elle a une dot. » C'était vers 1900 et
depuis 1940-1945, les choses ne se passent heureusement
plus ainsi ! Sans doute les sociologues en parleraient mieux
que moi mais je le répète, je pense que l’histoire est plus éti-
rée, qu'il faut beaucoup plus de temps pour modifier les
comportements amoureux que pour modifier la manière
d’avoir des enfants par exemple.
La question amoureuse, elle, reste encore une fois identi-
que et même par certains aspects, presque éternelle. L’his-
toire de Roméo et Juliette demeure essentielle, de même que
celle de Sissi impératrice ou encore les aventures des
Grimaldi. Le besoin d’absolu est toujours là! Quant aux

30
La Sexualité

suicides d’adolescents, ils n’ont jamais une seule cause. Évi-


demment quand l'adolescent n’est pas bien, n'a pas une
bonne estime de soi, quand il ressent un trouble relationnel,
de l’inhibition, des terreurs, comment peut-il être bien
sexué? La sexualité n’est que la représentation d’un bien-
être général. Les relations amoureuses sont réussies quand
on est bien, pas quand on est mal ! C’est un état global.

En conclusion, je voudrais dire aux parents de veiller


avant tout à ne pas se poser des questions qui concerne leur
propre sexualité ! À ne pas réactualiser leurs préoccupations.
sexuées au détriment de leurs pauvres adolescents. À ne pas
vouloir rejouer une sexualité peut-être médiocre à travers la
sexualité de leurs adolescents, qu’ils voudraient forcément
réussie. Les parents sont des supports de projection, et les
enfants, un écran de leur vie. La sexualité est tellement
intime que je me demande si même la personne avec
laquelle on vit a accès à la nôtre; si, au sein même du
couple, l’autre connaît le fondement de la sexualité de son
partenaire. La sexualité reste définie par une splendide
autonomie ! Cela se fait à deux, deux êtres qui restent fon-
damentalement autonomes, et c’est beau. Quant aux adoles-
cents, je les trouve plutôt plus à l’aise que nous dans leur
sexualité, sur la question de la responsabilité, sur tout ce qui
concerne la pilule du lendemain, l’IVG, ou même sur ces
choix amoureux mythiques qu’ils conservent de manière
classique et romantique. Ils sont plus tolérants, les garçons
acceptent mieux qu'une fille ait eu des aventures antérieures
et la traitent comme une égale. Ils manifestent plus que
nous l'égalité des sexes dans la sexualité.
Toutefois, ils ne sont pas plus forts sur le plan de la répé-
tition des échecs dans les premières amours, ils se précipi-
tent aussi sur des personnes dont ils savent qu’elles ne sont
pas pour eux. C’est toujours très fréquent et, je pense, très

31
Les Nouveaux Ados

humain ! Je vois par exemple une jeune fille extravertie qui


sans cesse va vers des psychorigides. Et en même temps, des
garçons très drôles et qui lui correspondent tout à fait, elle
ne les voit pas. Je crois que souvent les adolescents, par ces
mauvais choix répétitifs, cherchent justement dans l’autre
quelque chose de différent d’eux qu’ils ne trouvent pas.
Donc ils répètent. C’est une dysharmonie, un trouble qui
empêche de savoir harmoniser ce que l’on peut et ce que
l’on ne peut pas. Les adolescents sont en quelque sorte un
peu « totalitaires », ils croient qu’il leur faut à tout prix être
complets. L'exemple le plus caricatural, c’est le malheur du
paranoïaque : il revient toujours à la situation qui le rend
malheureux, mais peut-être est-il plus à l’aise dans le mal-
heur que dans le bonheur auquel il ne peut pas accéder?
C’est compliqué la recherche de soi-même à l’adolescence,
et les parents sont bien en peine pour aider. On ne peut que
leur conseiller ce que disait Winnicott : « Il faut survivre. »
C’est très difficile pour les parents, parce qu'ils sont témoins
de quelque chose qu’ils comprennent mais qui n’est pas
compris par l’adolescent. C’est redoutable, ils sont témoins,
ils savent ce qu'il faudrait faire, mais l’adolescent ne com-
prend pas. C’est rude pour les parents. Quand ils viennent
en consultation, ils ont droit à tout mon soutien.
Finalement, la sexualité des adolescents reste aussi difficile
pour les parents que pour leurs enfants. De la part des
parents, elle demande une sorte d'abandon, il faut justement
à ce moment-là savoir se détacher, dire « pars ». Du côté de
l’adolescent, c’est une conquête hypothétique. C’est un
point d'interrogation chez les adolescents et une exigence de
sens des réalités chez les parents. C’est parfois dans ces
moments qu'ils peuvent vouloir parler de sexualité. Mais,
moi, Je répéterais : « Tu sais, moi je suis ton père ou ta
mère, j'aimerais que l’on aille voir le médecin pour que tu
poses toutes tes questions, tu seras plus libéré. » J’accepterais

32
La Sexualité

tout à fait le discours de l’adolescent, mais pour un accom-


pagnement vers une consultation spécialisée. Imaginons un
fils parlant à son père de son éjaculation précoce, lui posant
des questions. et l'embarras du père. Celui-ci doit répon-
dre :« Écoute, mon éjaculation ne te regarde pas, par contre
je suis d’accord pour t’accompagner voir ton médecin pour
qu'il te donne des moyens de dépasser cette difficulté, et je
te remercie de la confiance que tu me fais en me le disant. »
Ce n’est pas tout à fait pareil. Encore une fois, parler des
relations amoureuses, oui, mais de tout ce qui concerne la
pratique, la technique, non. Des deux côtés, il y aura des
non-dits, des « faux dits», des attitudes gênées. Je trouve
qu'il y a une tartufferie à croire qu’on est un confesseur de
la sexualité de son adolescent, cela ne nous concerne pas,
c'est même l’occasion de se libérer d’eux, de pouvoir dire:
« C’est ta sexualité, c’est ton histoire, à toi de la vivre.»
Nous n'avons pas à connaître la qualité sexuelle des amants
de nos enfants. C’est tout.
1 on
21 2
2
L’'AUTORITÉ
CE N’EST PAS L’ADO QUI DÉCIDE
SERGE HEFEZ

Dans une société où la perte de repères collectifs et de trans-


mission est plus forte aujourd'hui et où la famille se replie
sur ses seuls liens affectifs, l'ado a besoin de limites posées et
demande à ses parents davantage une harmonie conjointe
qu'un partage des rôles très séparé. Ce qui est nouveau : un lien
familial trop fusionnel qu'il faut à un moment donné rompre.
Établir une hiérarchie

PL: autorité est avant tout un processus de séparation qui


permet une hiérarchie. Deux personnes peuvent se
repérer à l’aide de cette frontière qui les sépare. En cela,
l'autorité diffère totalement de la sévérité, de la contrainte
ou encore de la violence. Elle repose sur l'acceptation inté-
rieure, chez les deux parties, de cette hiérarchie et donc de
cette séparation. Elle signifie : nous ne sommes pas au même
niveau, nous ne sommes pas semblables, pas les mêmes.

L'autorité a-t-elle un sexe ?

Je ne crois plus qu’il existe aujourd’hui une autorité spé-


cifiquement féminine et une autorité spécifiquement mascu-
line, c'est un peu plus compliqué. Il y a l’autorité inhérente
à la relation et intériorisée par chacun des membres de cette
relation, celle du père, celle de la mère. Et puis il y a l’auto-
rité déléguée à un système extérieur à la relation et qui
s'inscrit dans des hiérarchies sociales ou institutionnelles.

59
Les Nouveaux Ados

Pendant des siècles et encore aujourd’hui dans beaucoup de


sociétés, ces hiérarchies institutionnelles ont mis en place
une certaine domination des hommes sur les femmes et des
pères sur les mères. Par conséquent, comme les individus ne
sont pas complètement immanents dans la nature, qu'ils ne
sortent pas de nulle part, quelque chose de ces différences-là
s’est intégré dans les esprits et nous incite à prendre pour
naturelle l’autorité des pères. Elle est pourtant profondé-
ment culturelle et liée à la façon dont la différence des sexes
a été mise en place et l’est encore dans certaines sociétés.
Les questions restent souvent posées en ces termes de
naturalité : « Papa est-il naturellement plus autoritaire que
maman ? », « Ne vaut-il pas mieux que l’autorité du père
s'exerce plutôt que celle de la mère dans certaines circons-
tances, et vice versa ? » Les éléments culturels présents dans
ces interrogations sont extrêmement importants et ont beau-
coup changé ces cinquante dernières années. Ils ont
d’ailleurs en France été concrétisés par la loi de 1970, qui
stipule que l'autorité dans la famille n’est plus la puissance
paternelle mais l’autorité conjointe des parents. Il y a donc
R un élément légal, profondément institutionnel, qui recon-
naît l'absence de naturalité de l'autorité paternelle. Si je
devais mettre un bémol, je dirais que vraisemblablement du
fait de la grossesse, des premiers soins à l’enfant qui conti-
nuent à être l'apanage de la mère, même s’il est de plus en
plus partagé par les parents, il y a dans la séparation d’avec
l'enfant une désintrication plus facile du côté du père que de
la mère. Mais dans ma pratique clinique, j’observe que ces
différences s’estompent de plus en plus et même s’inversent.
Je constate que les pères ont tendance à être de plus en plus
fusionnels et à avoir de plus en plus de mal à se séparer de
leur enfant, à ne pas souffrir à travers lui, ou à ne pas se pro-
jeter dans celui-ci, dans ce qu’il ressent ou dans ce qu’ils ont
envie que l'enfant soit. Et je constate les mêmes phénomènes

40
L'Autorité

à l'adolescence. À la limite, j'ai souvent le sentiment


qu'aujourd'hui les mères s’en sortent mieux !

Cette fusion enchevêtre effectivement un peu l’ensemble


des liens familiaux, mais je ne ramènerai pas cela à la seule
question du père. La famille dans son ensemble devient de
plus en plus uniquement un lieu d’affect, un lieu où l’on
doit être heureux et bien ensemble. C’est cela qui empêche
la hiérarchie et donc l'autorité. Je trouve que l’on a plutôt à
se féliciter de cette fluidité des rôles entre le père et la mère,
où chacun idéalement vient en appui de l’autre dans les dif-
ficultés qu’il peut rencontrer avec l’enfant. Par exemple,
typiquement, lorsque l'enfant est malade. La maladie des
enfants rend les mères folles. Leur inquiétude est viscérale
sans doute parce qu’elles ont donné la vie et qu’elles se sen-
tent plus tributaires de leur enfant dans leur propre corps.
Là, justement, les pères viennent en appui pour calmer, ras-
surer, rationaliser et surtout apaiser la mère. Mais dans
d’autres circonstances, si le père par exemple est harassé par
son travail, inquiet et demande un peu trop à ses enfants
d’être rassuré, la mère, si elle a moins de soucis profession-
nels à ce moment-là, peut très bien donner l’ordre d’aller se
coucher!
Un adolescent est malin. Il sait très bien à qui s'adresser
selon la circonstance, justement parce que cette fluidité des
rôles entre le père et la mère pousse chacun à développer un
certain nombre de compétences, en même temps que de
maladresses d’ailleurs. L’adolescent le repère très bien. Il sait
parfaitement choisir le moins inquiet pour ses sorties noc-
turnes, ses fréquentations ou ses vacances, le plus compétent
pour un petit chagrin d’amour ou des problèmes relation-
nels. Le fait que l'autorité soit exercée par les deux permet
que des compétences bien différentes émergent. Parfois il est
même plus facile de parler avec papa !Comme dans le cas

41
Les Nouveaux Ados

des maladies ou d’inquiétudes liées à des problèmes à l'école,


certaines mères sont beaucoup plus préoccupées des problè-
mes de rejet ou d’indifférence que peuvent ressentir leurs
enfants à l’école. Là encore le père peut calmer le jeu et ras-
surer. L’inverse peut aussi se produire. Mais l’adolescent
repère toujours cela et utilise ses parents pour leurs compé-
tences réciproques. Le problème, en cas de conflit plus ou
moins tacite entre eux, voire de rivalité, c’est que l’adoles-
cent risque d’activer davantage ces rivalités que les compé-
tences. |
Dans ce contexte, le père au foyer ne représente aucune-
ment une confusion de modèle. Tant que les choses sont
vécues favorablement et positivement par les parents, c’est
plutôt une source d’enrichissements pour les adolescents,
même pour leur image sexuée. Ils se socialisent justement
grâce à cela. Dans les premières années, les petits garçons et
les petites filles ont tendance à exacerber leurs différences.
Dès le jardin d’enfants, les clans garçons/filles se forment,
les petits garçons rentrent à la maison en disant : « Les filles
sont bêtes» et les petites filles rentrent à la maison en
disant : « Les garçons sont méchants. » Ils se cherchent à tra-
vers ces différences. Si leurs parents, au lieu d’exacerber
celles-ci, leur disent que ce n’est pas si simple et leur mon-
trent que dans leurs relations justement, il y a de l'intimité,
de la confiance, de la douceur, du partage et pas de frontiè-
res entre les sexes, les enfants grandissent en se civilisant.
L'apprentissage de la différence de l’autre et du fait que
l’altérité n’est pas seulement liée à la différence des sexes, est
une richesse plus qu’un danger. C’est même cela la civilisa-
tion. Les problèmes surgissent en revanche quand ces modè-
les ne sont pas très clairs dans la tête des parents eux-mêmes.
Les représentations de ce qu’est un homme, de ce qu’est une
femme, du rôle de chacun, sont complexes et faits d’élé-
ments qui se superposent sans jamais se remplacer. On peut

42
L'Autorité

individuellement être traversé de beaucoup de conflits inter-


nes à ce propos.
Ce que je vois aujourd’hui de plus en plus en thérapie, ce
sont des familles entières en recherche d’autorité. Parce
qu'elles sentent davantage qu'auparavant cet emmêlement
générationnel, cette intrication émotionnelle très forte entre
les uns et les autres, elles pensent manquer de quelqu'un qui
viendrait mettre un peu de hiérarchie, d'ordre, de séparation
et donc d’autorité. Alors tout à coup, on pense « le père »,
car dans nos esprits l'autorité est encore liée au Père, au Roi,
à Dieu. Cette autorité verticale, qui n’est tout de même pas
si ancienne, a fortement imprégné notre culture. J'entends
alors : « Le père ne tient pas son rôle. » Et les mères de ren-
chérir : « J’aimerais bien que mon mari tape plus souvent du
poing sur la table, il n’ose pas affirmer son autorité » ou
« C’est toujours à moi de donner l’ordre d’aller faire ses
devoirs, d’aller prendre son bain. » Et les pères de culpabili-
ser et de rétorquer : « Mais je travaille douze heures par jour,
jene vois pas pourquoi je ferais le gendarme quand je rentre
à la maison. » Bref, tout cela crée un conflit conjugal parfois
assez intense. Ces pères ne voient pas pourquoi ce serait leur
rôle et en même temps, ils ne sont pas si sûrs que cela ne le
soit pas. Le problème n’est plus aussi simple et crée effecti-
vement un contexte un peu conflictuel.
Parfois les femmes empêchent les hommes de tenir ce
rôle. Tout simplement parce que c’est conflictuel pour elles
aussi. On est actuellement dans un moment où chacun veut
à la fois quelque chose et son contraire. Quand le couple
fonctionne, c'est bien, mais quand il y a un grain de sable
dans les rouages pour une raison ou pour une autre, parce
que l’adolescent commence à « déraper » comme tous les
adolescents, là la panique surgit et plutôt que de chercher
des solutions ensemble, on tombe volontiers dans les accusa-
tions mutuelles. On voit alors resurgir cette espèce de

43
Les Nouveaux Ados

nostalgie des rôles bien définis et d’une autorité un peu


transcendante qui viendrait mettre de l’ordre dans la famille.
C’est préjudiciable évidemment, pour l’adolescent et pour
l’autorité parentale.
L’adolescent ne pâtit donc pas de cette fluidité des modè-
les, sauf quand cela tourne mal ! Il en profite même très lar-
gement tant que tout va bien, que le père et la mère se
parlent, ne se sentent pas trop en contradiction dans ce par-
tage des rôles et dans leurs désirs ou leurs aspirations. Mais
si les relations dérapent dans le couple, que l’adolescent se
sent en difficulté ou qu'un événement extérieur survient —
un déménagement, un deuil de grands-parents, etc., tout
peut vite s’emballer. L’adolescent appuie alors exactement là
où cela fait mal, sur les contradictions intérieures des
parents sur ces questions précises : qui fait quoi, comment
l’autorité se partage réellement ? L’adolescent subit davan-
tage les contradictions, les conflits non résolus qu’on lui
demande implicitement de résoudre, que la fluidité des rôles
qui existe aujourd'hui.
C’est la même problématique lorsque quatre générations
se côtoient, par exemple. Cela n’entraîne ni le gommage des
générations, ni la confusion, sauf dans certaines familles où
la tradition de patriarcat est très forte, avec une génération
de parents qui ne s’est pas réellement séparée de la généra-
tion précédente et qui est encore très fortement sous son
autorité. Là, oui, peut-être. Mais cela n’est même pas vécu
comme un brouillage par l’adolescent, parce qu’il a repéré
où se trouve l’autorité et il s’en débrouille.
Mais s’il sent que c’est une grande souffrance chez son père,
il peut adopter des comportements extrêmes, des conduites
sacrificielles ou vivre des symptomatologies lourdes comme
l’anorexie mentale, des toxicomanies importantes et même
des tentatives de suicide. Quand il y a un tel télescopage de
générations, il n'arrive pas à trouver sa place. À travers sa

44
L'Autorité

conduite sacrificielle, il essaie de dégager son propre parent


de son intrication avec la génération du dessus. Mais ces
situations-là de télescopage de générations étaient plus évi-
dentes par le passé parce que les liens de transmission et de
filiation étaient plus fortement inscrits. Aujourd’hui, les
parents se sentent plus facilement dégagés de l'emprise de la
génération précédente même si les grands-parents intervien-
nent concrètement dans le fait de garder les enfants en fin
de journée ou pendant les vacances. Cela n’a pas d’impact
réel sur la séparation psychique, qui est vraiment autre
chose. Une grand-mère peut s’occuper d’un enfant toute la
semaine, si elle est bien séparée de sa fille psychiquement,
cela n’a pas de conséquence. En revanche, même si elle ne
voit jamais son petit-fils ou sa petite-fille, si l’intrication
entre mère et fille est trop forte, ce sera plus dommageable.

La récherche du conflit et ses limites

Je rencontre souvent des adolescents qui me disent:


« Papa il ne sait pas me commander, maman elle me com-
mande trop. » Les adolescents adorent s’engouffrer dans ce
type de différence. Ils savent bien que pour tirer leur épingle
du jeu, il vaut mieux des parents en conflit que des parents
qui soient toujours d'accord. Combien de fois on entend:
« J'en ai marre, vous êtes toujours d’accord », sous-entendu
«contre moi ». Donc l'adolescent a plutôt intérêt à tirer du
côté du conflit, jusqu’au point évidemment où il sent que ce
conflit peut devenir dangereux et aboutir à la séparation, ce
qu'il ne veut en aucun cas. Il a besoin de cadre, de limite,
mais inconsciemment il a plutôt besoin de faire ce qu’il a
envie de faire au moment où il le fait. Un adolescent qui
dit : « Maman elle commande trop et papa il commande pas
assez », est plutôt en train d’attiser un conflit entre ses

45
Les Nouveaux Ados

parents, de leur dire qu’ils sont incapables d'exercer conjoin-


tement leur autorité vis-à-vis de lui, de se plaindre et de
mettre ses parents en opposition. Il sent en fait un danger
dans cette absence de cohésion parentale.
L’adolescent d’aujourd’hui, finalement, demande davan-
tagé une harmonie conjointe qu’un partage bien séparé des
rôles. De plus en plus tôt, les enfants ont conscience que le
couple parental est quelque chose de fragile. Ils sont entou-
rés d'enfants élevés par des parents séparés, ce qui n’était pas
le cas à la génération précédénte. L’adolescent a particulière-
ment conscience que la stabilité de la famille ne va pas de
soi, qu’elle est quasiment remise en question tous les jours.
De plus, comme les couples sont plus exigeants sur ce qu’ils
partagent ou non, leur intimité, leur sexualité, l’adolescent
sent bien que sa famille est un lieu de conflit, d’instabilité et
qu'il participe largement à cette fragilité puisque la majeure
partie des disputes tournent autour de lui. L’adolescent per-
çoit cela à différents niveaux. Il sent qu’il y a un niveau où
il peut tirer avantage du conflit et un niveau au-dessus, où
des images plus catastrophiques peuvent surgir. Il se rend
donc bien compte finalement qu'il est davantage protégé
quand il n’y a pas ce spectre de séparation dans Pair.

Perte des repères et repli sur la famille


Ce problème d’autorité sur lequel bute la famille renvoie
aussi, bien entendu, au problème plus global que rencontre
la société où la perte de repères collectifs, de transmission,
est plus forte aujourd’hui qu’hier. La famille est une mini-
institution au sein d'une institution sociale qui la reconnaît
comme telle et lui fournit un certain nombre de règles
venant non plus de l’intérieur mais de l'extérieur. Dans les
sociétés traditionnelles, la famille est très fortement ancrée

46
L'Autorité

dans des traditions qui n’ont rien à voir avec son bon vou-
loir : on n'épouse pas n'importe qui, on ne se comporte pas
n'importe comment avec les cousins matrilinéaires et patri-
linéaires, on élève les enfants de telle façon... Évidemment
ce sont des contraintes, mais elles donnent un sens, procu-
rent aux parents une sorte de tranquillité quant à la manière
dont les hiérarchies se mettent en place, elles rendent le pro-
cessus d'autorité évident et cohérent dans l’ensemble de la
hiérarchie sociale. Notre société est parvenue à la situation
exactement inverse. La famille aujourd’hui ne se légitime
que d’elle-même et de ses choix. Le slogan «c’est mon
choix » peut vraiment s'adapter à la fois au couple et à la
famille. Toutes les questions d'éducation, d’autorité, de loi,
sont redéfinies par chaque famille et créées en fonction de
ses liens affectifs, de ce qu’elle a envie de mettre en place.
Or on le constate, la famille se justifie et se replie de plus en
plus autour du lien affectif. L'important est de s’aimer, de se
faire du bien, de se faire des bisous, de se câliner les uns les
autres, et tout cela contre une société qui apparaît de plus en
plus hostile, difficile, dans laquelle les hiérarchies sont de
plus en plus remises en question. Le discours enfle, sur la
religion qui n'existe quasiment plus comme pilier, sur les
politiques qui sont tous pourris, etc. La famille, elle, a de
moins en moins conscience d’être là pour la société, c’est-à-
dire de fabriquer desêtres pour la société, mais se positionne
plutôt un peu contre elle et repliée face à elle. Au cœur de
l'importance considérable accordée à ces échanges affectifs,
les processus de séparation, de hiérarchie et donc d’autorité
ont de plus en plus de mal à se mettre en place. Je vois
incontestablement aujourd’hui des adolescents qui souffrent
de manque d’autorité, d'institutions — religion, armée, rites
initiatiques au sein de mouvements collectifs — et qui cher-
chent des repères, un encadrement, de l'autorité. Je vois des
familles où, de plus en plus, on parle de pension ! Où l’on

47
Les Nouveaux Ados

sent bien que l’on n'arrive plus à trouver les cadres et les
limites à l’intérieur et que, pour se séparer, il faut avoir
recours à ce type de dispositif, souvent efficace en effet. Moi
qui donne rarement des conseils, je me trouve de plus en
plus face à des familles à qui je dis: « Prenez un an de
pause, séparez-vous, cela vous fera le plus grand bien, à votre
adolescent aussi, il va trouver d’autres cadres, une autre hié-
rarchie et vous vous retrouverez mieux après. » Je ne le pen-
sais pas il y a vingt ans.
Je vois aussi des adolescents attirés par des mouvements
un peu sectaires, qui cherchent des cadres, des limites,
d’autres groupes. Tous ces jeunes que je vois ne vont pas
bien, mais surtout ils demandent à ce qu’on les arrête ! Tous
ces adolescents qui souffrent d’anorexie, de toxicomanie, qui
se scarifient de tous les côtés, qui fuguent, qui font des ten-
tatives de suicide, qui sont parfois très violents à l’intérieur
de leur famille, qui tapent leurs parents, défoncent leurs
maisons, ces ‘adolescents qui se font du mal, ou en font à
leur entourage, demandent toujours à être contenus, à être
arrêtés, à être limités. Leurs parents n’y arrivent pas parce
que le plus souvent ils les aiment trop, et donc ils les aiment
mal ! Ils sont tellement intriqués psychiquement, tellement
projetés à l’intérieur de leurs enfants qu’ils n'arrivent plus à
établir cette distance et cette séparation indispensables.

Un excès d’affection ?

Il est incontestable que l'excès actuel de fusion affective


est néfaste au processus d’individualisation et de différencia-
tion de chacun au sein de la famille. Bien sûr, je vois des
familles maltraitantes, violentes, incestueuses — il nyena
pas tellement plus aujourd’hui mais elles sont davantage sur-
veillées, signalées, on sait généralement plus et plus vite ce

48
L'Autorité

qui se passe. Mais ce que je vois plutôt et qui est nouveau,


ce sont des familles où l’on s'aime trop! Où l’on s'aime
donc mal, où il y a trop de projections sur l’enfant et l’ado-
lescent.
On attend tout de lui. Les parents ont tellement perdu
leurs propres repères intérieurs sur ce qui les constitue
comme êtres humains, autonomes avec des projets, des
cadres, des croyances, des idéaux qui donneraient du sens à
leur vie, qu'ils reportent toute cette question du sens de
l’existence sur la tête de leurs adolescents. Au lieu d’être un
lieu de passage — c’est cela une famille, un lieu où l’on fait
grandir des enfants pour qu’ils puissent s'envoler, toute
l’éthologie nous le montre — au lieu donc d’être ce lieu de
transition qui permet l’autonomie, la famille devient un
cul-de-sac où l’on est enfermés pour se faire du bien et se
rendre heureux les uns les autres. Or, il n’y a rien de plus
paradoxal que de vouloir faire le bonheur de quelqu'un.
Moi je vois ces familles où macère en permanence cette
espèce de ressentiment, d’attente, de projection d'émotions
des uns sur les autres, où l’on ne sait plus qui est qui. On
parle souvent des recompositions de la famille comme d’un
facteur aggravant ce processus. Mais dans les familles tradi-
tionnelles, ces intrications existent aussi. C’est peut-être un
peu plus étouffant dans la famille traditionnelle et un peu
plus conflictuel dans la famille recomposée, en terme de
place des uns et des autres, mais ce sont les mêmes processus
de culpabilité, de culpabilisation des uns envers les autres.

Rétablir une hiérarchie

Il n’y a pas nécessairement de pathologie adolescente vrai-


ment nouvelle au sens où l’anorexie, la psychose, la schi-
zophrénie, l’autisme, la toxicomanie, ont toujours existé. En

49
Les Nouveaux Ados

revanche, toutes les problématiques de l’adolescence liées


aux difficultés de séparation et de désintrication sont bien
l’apanage de notre époque. Je n’entends que des adolescents
qui me disent : « Ma famille m’étouffe ! » Je fais de la théra-
pie familiale dans un service de psychiatrie de l'adolescent
où ils demandent tous qu’on les arrête, qu’on les limite,
qu’on les sépare, qu’on les aide à se fabriquer une enveloppe
qui puisse laisser émerger leur personnalité !
Trop de dialogues, d’explications, de justifications, ce que
j'appelle la démocratie familiale, ont parfois des effets néfas-
tes sur les adolescents. Nous ne sommes plus dans ces for-
mes de hiérarchies très institutionnelles, très verticales où
l'autorité de l’adulte sur l'enfant, comme celle du roi sur ses
sujets et à l’image de celle de Dieu, ne devait pas s’expliquer.
Nous sommes dans un moment démocratique, de démocra-
tisation de la famille, et c’est tant mieux. L'autorité est un
processus négocié. Il s'explique, se commente et permet de
soutenir la démocratie en tant que telle. Mais jusqu’à un
certain point !:C'est-à-dire que la démocratie doit se faire
avec des hiérarchies. Comme dans une entreprise où le
patron discute avec les syndicats, les employés, sans que cela
ne remette en cause la hiérarchie. On doit pouvoir discuter
mais jusqu'à un certain point, et sans jamais faire passer
l’idée qu'en dernier recours, c’est l’adolescent qui décide.
On discute, on se met d’accord, mais #n fine la hiérarchie
Fa rester présente et ce sont les parents qui doivent tran-
cher.

L'autorité parentale est de fait très protectrice. Jusqu’à


l’adolescence, cela va en général de soi, l'enfant accepte
l'autorité, sauf dans la problématique de « l'enfant roi » où
justement, l'autorité et la séparation ne s’imposent pas. Mais
à l'adolescence, l’enfant a besoin de se confronter à des limi-
tes qui soient claires pour trouver les siennes propres. Parce

50
L'Autorité

qu'il est mégalomane, cet ado se sent le maître du monde, sa


puissance lui semble infinie et la transformation de son
corps le rend un peu fou. Il s’agit donc de pouvoir l’enca-
drer sans le détruire, pour qu’il puisse trouver une estime de
lui-même, sans être mégalomane ou se sentir humilié, mais
pour qu'il puisse peu à peu se fabriquer et se reconnaître lui-
même.
On me pose souvent la question de savoir si l’on n’en
demande pas trop à la famille. Je ne le crois pas. Je crois
qu'elle est là pour cela. C’est vraiment son rôle de permettre
le processus d’autonomisation de l'enfant. Il faut qu’elle
puisse le faire, de 3 ans quand tout d’un coup on peut
lâcher le vélo JUS
jusqu’à 18 ans. C’est devenu de plus en P plus
difficile pour tout un tas de raisons extérieures à la famille.
Jai l’impression aujourd’hui — et je ne l'avais pas il y a vingt
ans — que mon travail est une sorte de soutien à la parenta-
lité. Montrer la hiérarchie, la séparation, la différenciation.
Cela, c’est nouveau.
Il existe bien des différences entre un adolescent de 1960,
de 1980 et de 2005, mais les dispositifs d'observation et de
prise en charge sont aussi beaucoup plus présents. Néanmoins,
on voit de plus en plus d’adolescents qu’on appelle « border-
line », des cas limites, qui n’ont pas une pathologie psychia-
trique à proprement parler mais qui ont du mal à trouver
leurs contours, leurs limites, leurs frontières, à se sentir des
individus autonomes qui peuvent dire « je », « je pense que,
je veux que, etc. ». Ce sont tous ces états un peu limites, où
l’on fait mal la différence entre le virtuel et le réel, entre
l’autre et soi, qui deviennent de plus en plus envahissants
dans les consultations. Cette situation s'aggrave lorsque
l’adolescent fume beaucoup de cannabis ou que, pris dans
des jeux vidéo, il a vraiment du mal à établir une différence
entre le vrai et le faux, entre le monde de la réalité et le
monde de l'imaginaire.

51
Les Nouveaux Ados

L'adolescent de 2005 est extrêmement au courant de


l’état du monde et de la société dans laquelle il se trouve, il
est relié au monde entier par les informations, le Net, etc. Il
n’est pas très protégé parce qu’il est très « dans le monde ».
Aujourd’hui, les adolescents bien construits ont ainsi plus de
maturité ; ils ont une conscience très grande de la vie et du
monde. En revanche, les adolescents en difficulté et qui ont
du mal à trouver leurs frontières sont très inquiétants, parce
qu’ils n'arrivent plus à différencier ce qui est important de
ce qui ne l’est pas, à trouver du sens aux choses, et donc à
leur vie. Ils ne parviennent plus à établir une hiérarchie dans
toute cette masse d'informations, de bruits, de sons dans
laquelle ils se trouvent plongés. Ils se cherchent en perma-
nence, dans les problèmes liés à leur corps notamment, car
ce malaise se traduit justement par le sentiment que le corps
n’a pas de limites. Violence, tentatives de suicide, scarifi-
cations : « Qu'est-ce qui va me permettre de dire “je suis
comme ça” ?! »

Un juste lien
Alors, qui seront les adolescents de 2020 ? Des tribus sans
autorité ? Idéalement, on peut penser qu’on aura trouvé des
solutions à ce problème d’autorité. La société les cherche
d’ailleurs à travers la loi, dans les devoirs des beaux-parents
envers les parents, etc. La loi cherche à sortir de la jurispru-
dence, la société dans son ensemble tente de donner du sens
à ce fonctionnement tribal. Il faudra trouver des cadres pour
que l'enfant puisse se repérer dans ces fameuses tribus, ces
familles très élargies. Et pour moi, ce qui va le plus à
l'encontre de ce processus, c’est ce schéma d’individualisa-
tion féroce qui s’impose depuis des décennies. La démocra-
tie place l'individu au centre de la société, mais aujourd’hui

52
L'Autorité

quelque chose s’est accéléré, nous sommes de plus en plus


dans une société d'individus.
Or la famille —- même dans son minimum, deux généra-
tions — va à l’encontre de ces processus d’individualité. Il
faut donc retrouver dans le lien social des éléments qui don-
nent au lien familial une consistance. Nous sommes pris
dans un mouvement de balancier où toute forme de lien est
devenue une contrainte. L’autre jour, je lisais le titre suivant
sur une couverture de magazine féminin : « J'ai peur d’être
accro à mon homme. » Tout est dit, c’est comme si tout lien
affectif devenait une dépendance. Bientôt on entendra des
mères dire : « J'ai peur d’être accro à mon enfant parce que
cela empêchera mon individualité et ma propre vie!» S'il y
a un terrain où notre vigilance doit s’exercer, c’est justement
celui-là :comment rester une société d’individus où ceux-ci
continuent d’être reliés les uns aux autres par quelque chose
qui les transcende, qui les porte. On ne va pas réinventer des
religions ou des hiérarchies dont on n’a plus envie, mais il
faut absolument trouver des projets collectifs. La famille,
elle, ne peut que s'inscrire dans ces projets collectifs.
C’est tout de même un sacré paradoxe que, d’un côté,
nous assistions à un difficile processus de différenciation en
famille à cause d’un excès de fusion et de l’autre, à un trop-
plein d’individualité qui brise les liens indispensables, à la
vie en société notamment. C’est tout le paradoxe du lien,
qui renvoie à une double image, la corde qui étrangle et qui
étouffe mais aussi celle qui relie deux alpinistes entre eux et
leur permet de se sauver la vie. Ce ne sont pas les mêmes.
Pour qu’un lien soit souple, il faut justement que l'individu
porteur du lien soit suffisamment autonome. Si l'individu
est pendu au lien, celui-ci devient la corde qui étrangle plu-
tôt que celle qui permet d’avancer. C’est cela précisément
qui est à travailler sur le plan de la société et de la famille :
que les liens soient souples et non étouffants.

55
Les Nouveaux Ados

Un autre phénomène de société est souvent jugé respon-


sable de la confusion actuelle : l’uniformité de la mode chère
aux parents et aux adolescents, notamment aux mères et à
leurs filles. Force est de constater en effet que les boutiques
des mères et des filles sont quasiment les mêmes. Mais
l'habillage n’est justement que de l’habillage ! Je ne vois pas
d’inconvénient à ce qu’une mère s’habille comme sa fille si
elle est très au clair sur le fait qu’elle est la mère et qu'une
génération la sépare de sa fille, qu’elles ne sont pas pareilles
simplement parce qu’elles sont habillées à l'identique. La
mère peut être en tailleur et la fille en jupon, si dans la tête
de la mère la différence n’est pas établie, le tailleur n’y chan-
gera rien ! Cela peut être effectivement gênant si c'est un
signe, un symptôme. Il est évident que la société pousse à
une adolescence partagée des parents et des enfants et que
nos figures d’identification — les stars de cinéma, de la mode
ou de la chanson, ou encore les princesses de Monaco sur
les vies desquelles on se précipite dans les magazines —
s'inscrivent dans ce processus. À 20 ans, 30 ans, 40 ans,
50 ans, 60 ans, elles continuent d’être bronzées, de se marier,
de porter des bikinis et de faire des enfants. Il y a donc
effectivement dans ces modèles quelque chose qui tend à
décloisonner, à déhiérarchiser, à estomper la barrière des
générations.
Mais après, chacun en fait ce qu’il veut. Une mère et une
fille qui vont ensemble faire des courses, rigolent dans les
magasins, essaient les mêmes vêtements, peuvent tout aussi
bien être deux adolescentes en fusion, qu’une mère et une
fille qui jouent à faire quelque chose ensemble. Les mêmes
signes ne renvoient pas forcément aux mêmes effets, ni aux
mêmes causes intérieures. Une petite fille de 12 ans se sen-
tira psychiquement en danger avec une mère habillée
comme elle, si elle constate que sa mère est dans une rela-
tion de rivalité avec elle, qu’elle vit son adolescence à travers

54
L'Autorité

elle, a trop besoin d'elle pour se sentir exister. Si elle sent en


revanche que sa mère est dans sa vie propre, dans ses inves-
tissements, dans son autonomie, tout en l’aimant et en pre-
nant soin d’elle, la petite fille de 12 ans vivra sa vie et ne se
reconnaîtra pas pour autant en droit de ne pas obéir le
moment venu. L'autorité n’est pas directement liée à la
proximité des générations, c’est beaucoup plus complexe !
En revanche, nous sommes aujourd’hui face à un phéno-
mène particulier, celui des lolitas. La proximité mères-filles
même dans l'habillement n’a rien à voir avec ce phénomène
des lolitas, ces filles à peine pubères qui jouent à être des
femmes. Les mères ne devraient jamais favoriser un tel com-
portement, elles devraient même l’interdire, c’est très clair.
Mais là, notre société suit aussi un mouvement très capita-
liste et consumériste, elle vise à transformer le plus tôt pos-
sible les enfants en consommateurs et entre autres, de très
jeunes filles en poupées sexuelles. De plus en plus tôt, les
petites filles — mais les petits garçons s’y mettent aussi — sont
fascinées par la mode, la beauté, par des achats de consom-
mation effrénée : la dernière console vidéo, le dernier porta-
ble, etc. Là aussi les limites sont à poser par les parents. Rien
ne les oblige à acheter le dernier gadget tous les trois jours,
à laisser leur fille de 8 ans sortir avec une brassière au-dessus
du nombril. C’est cela l'établissement de frontières, de hié-
rarchies, c’est cela aussi l'autorité !

Comment s’y prendre ?


Reste à savoir comment poser les limites, les interdictions,
concrètement. À chaque Âge, sa maturation, mais je trouve
que la maturité légale de 18 ans signifie quand même quel-
que chose: l’adolescent est devenu un jeune adulte et peut
faire un certain nombre de choix pour lui-même. Avant cet

5)
Les Nouveaux Ados

âge, il ne faut absolument pas donner à l'adolescent


l'impression que c’est lui qui décide. Cela me paraît fonda-
mental. On peut négocier, changer d’avis, mais in fine ce
n’est pas lui qui décide. C’est une limite capitale. Il n’y a
rien de plus insécurisant pour lui que d’avoir cette idée-là.
Et moi qui encore une fois n’aime pas donner de conseils, je
dirais aux parents d’aujourd’hui d'apprendre eux-mêmes à
renoncer, pour leur adolescent, à trop d’idéal. De ne pas
faire trop de projections sur lui. De ne pas lui adresser trop
de demandes, comme celle de réussir et d'accomplir tout ce
que soi-même on n’a pas su accomplir ou réussir, sur le plan
personnel, professionnel ou relationnel. De ne pas trop
l’étouffer avec une espèce d’idéal de perfection, de perfor-
mance. De lever un peu le pied, pour ne pas l’écraser. Je ne
veux pas dire qu’il ne doit pas y avoir d’exigences, parce que
celles-ci portent un adolescent, mais il faut trouver la juste
mesure : ne pas lui donner le sentiment d’être complète-
ment livré à\lui-même, ou à l'inverse trop écrasé par les
demandes affectives ou de performance des parents. Si
j'avais un seul conseil à donner aux parents, ce serait de
s'appuyer tout autant sur leur propre vie, leurs propres
idéaux, leurs propres investissements, que sur ceux qu'ils
demandent à leur adolescent, et de trouver les bons allers et
retours entre les deux. De ne pas tout mettre dans le panier
de l’adolescent. Combien de fois j’entends : « C’est ma rai-
son de vivre, si je ne l’avais pas je pourrais mourir », l’ado-
lescent comme but ultime de leur existence ! Un adolescent
ne peut pas s'en sortir avec des demandes si fortes.
On me demande souvent si l’autorité a de l’avenir au sein
de la famille. J'espère bien! L'autorité dans la famille
s'accompagne et suit le mouvement de l'autorité dans la
société globalement. Il y a un tel besoin de sens dans la
société à l'heure actuelle que les réponses viendront aussi de
R, et non pas seulement de l’intérieur de la famille. J’espère

56
L'Autorité

même qu'un mouvement de la société permettra de mieux


se repérer à l’intérieur de la famille sur ce que l’on a à trans-
mettre. Parce que la famille est avant tout un lieu de trans-
mission. Avant elle était un patrimoine, un héritage,
aujourd’hui elle est aussi un ensemble d’idéaux, d’idées, une
religion, une morale, etc. Ce dont souffrent les familles
actuellement, c’est de ne plus savoir quoi transmettre en
dehors de l'affection! Il faut absolument que les parents
mènent une action dans la société à ce sujet pour que celle-
ci en retour permette ces processus de transmission. Si la
famille redevient ce lieu de transmission, les hiérarchies se
remettront en place d’elles-mêmes. La famille n’est qu’un
rouage de la société. Et la famille s'inscrit aussi dans des
choix collectifs.
3
LE Corps
AUJOURD'HUI L'ADO MALTRAITE
DAVANTAGE SON CORPS
PHILIPPE JEAMMET

Dans une société d'apparence et d'image, ce corps qui change


renvoie encore davantage à l'ado l'angoisse fondamentale de
perdre le contrôle physique et psychique de son corps. Ce qui
est nouveau, c'est qu'il le maltraite plus qu'auparavant. Aux
parents de lui donner confiance et de lui offrir un regard
positif sur le monde pour qu'il ait envie de s’y investir.
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u’est-ce que l’adolescence ? C’est la combinaison de
deux phénomènes. L'un, physiologique, qui a existé de
tous temps : c’est la puberté, l’accès du corps à l’état adulte,
à la capacité de procréer entre autres. Cette transformation
physiologique est liée à des mécanismes hormonaux qui
vont permettre le développement du corps, et celui des
organes sexuels en particulier, jusqu’à sa taille adulte.
L'autre sociale, car l'adolescence c’est aussi la période où
la société répond à ce changement en organisant ce que l’on
appelait autrefois des rites de passage, aujourd’hui un peu
dilués. C’est donc l’organisation d’une réponse sociale à ces
transformations. Celles-ci vont en effet créer un problème
que j’appellerais « d'aménagement du territoire » pour pren-
dre le modèle éthologique, un problème de proximité avec
le milieu familial, d’exogamie, c’est-à-dire d’une quête en
dehors du nid, d'objets sexuels, entre autres. Donc un pro-
blème de bonne distance.
On considère qu’en un siècle, le phénomène de la
puberté a gagné trois ans de précocité. Les causes sont nom-
breuses : un meilleur état sanitaire, une meilleure qualité de
la nourriture et probablement aussi les exercices, les soins,
l'exposition aux rayons solaires, etc., dont le corps bénéficie.

63
Les Nouveaux Ados

En revanche, d’un point de vue psychologique, on ne cons-


tate pas nécessairement la même précocité. Beaucoup d’ado-
lescents se retrouvent aujourd’hui — et on voit encore une
accélération de ce phénomène à la dernière génération —
avec un corps très grand, très formé, alors qu'ils ont 12-
13 ans et qu'ils restent, majoritairement, des enfants. Des
enfants qui ne peuvent plus venir se faire câliner, qui ne
tiennent plus dans les bras comme avant, qui ont une taille
d'homme dont ils ne savent pas quoi faire.

Un corps en héritage
Le corps est très exactement l'héritage de nos parents.
L’adolescent découvre que ce qui lui est consubstantiel, son
corps, il ne l’a pas choisi ! Cette grande partie de lui, il en a
hérité. Les capacités cognitives de l’enfant se développent à
l’âge de raison, pendant la phase de latence. À l’adolescence,
il accède à des capacités de raisonnement quasi adultes qui
l’amènent à s'interroger sur ce phénomène du corps, et il
ressent d'autant plus le poids de cet héritage que les trans-
formations importantes de la puberté lui sont imposées.
L’adolescent prend donc conscience que ce qui le constitue
ne lui appartient pas. Il doit gérer cet héritage et toutes les
questions qui vont avec : « Pourquoi suis-je un garçon ? une
fille ? Pourquoi suis-je grand, petit ? Pourquoi ai-je tel ou tel
visage, les yeux, le nez comme ça, etc. » Ces interrogations
sur les apparences renvoient de plus aux identifications avec
les parents : « Tu as les yeux de ta mère, la bouche de ton
père. » L’adolescent, lui, se demande : « Qu'est-ce que jai
donc à moi ? J'ai peut-être mes pensées, mes idéologies, que
je peux choisir... et mes accoutrements !Mais mon corps,
non seulement est un héritage, mais il est le stigmate de mes
ressemblances avec ma famille. »

G4
Le Corps

En outre, ce corps qui le protégeait jusqu'alors, devient,


par la puberté et sa sexualisation massive, un lieu de trahi-
son. Ce point est très important. En effet, le corps trahit les
émotions, notamment par la rougeur, spécifique de la
puberté, mais au-delà de la rougeur, par le malaise, la gêne,
la maladresse. Tout d’un coup, le corps, au lieu d’être le
rempart derrière lequel l’adolescent pouvait se cacher,
devient le révélateur d'émotions contenues. L’adolescent est
effectivement mal à l’aise avec ses émotions et avec tout ce
qui touche à son intimité, il ressent à ce sujet des sentiments
très mélangés. Je crois que c’est un des problèmes que l’on
sous-estime à l’heure actuelle. On pense que les difficultés
viennent de l’extérieur, des interdits et des limites, alors que
la plus grande difficulté tient à ces contradictions internes,
à l'intimité avec ce corps qui change et qui est vivant,
bouillonnant de toutes ces émotions, qui est à la fois un fac-
teur d'enthousiasme, de richesse, de sensations, d'émotions
extrêmement fortes, mais aussi d’inquiétudes. L’adolescent a
peur d’être débordé, de ne plus contrôler et surtout d’être
plein de contradictions, il a peur aussi que les autres se ren-
dent compte de ce qu’il éprouve. Certains adolescents que je
vois ne tolèrent pas que leur ventre gargouille, fasse des
bruits, que les choses leur échappent, qu’ils soient trahis et
cessent d’être maîtres chez eux. Ce corps s’anime alors qu'ils
pensaient l'avoir toutà fait contrôlé à l’âge de raison.

Un nouveau langage

Le corps est en effet un langage qui échappe au pouvoir


de l’adolescent et qui le renvoie à ce sentiment de dépen-
dance, de passivité, dont il croyait s’être un peu délivré à
l’âge de raison en devenant davantage maître de son corps et
de son esprit. Brutalement, le voilà confronté à l'adolescence,

65
Les Nouveaux Ados

qui est le révélateur des problèmes de l'enfance, qui hérite


souvent des conflits et de ce qui n’était pas résolu avec les
parents. Le corps devient assez naturellement un lieu
d'expression des règlements de compte en suspens.
Parce que ce corps, c’est encore plus que notre maison,
c'est nous-même ! Il témoigne de notre identité de garçon
ou de fille, avec ses spécificités et ses ressemblances. Il
contribue à assurer pour une part, outre un sentiment de
continuité psychologique, notre identité. Celle-ci va flotter
assez fortement. Les difficultés que nous rencontrons avec
notre corps, surtout notre familiarité et notre distance avec
lui, sont une manière de gérer la distance avec nos parents,
dont le corps encore une fois est l’héritage le plus marquant,
celui que nous ne choisissons pas.
Je le répète, ce qui pose un problème majeur à l’adoles-
cent, c’est son manque de contrôle sur ce corps qui change.
Il renvoie à une angoisse fondamentale de l’être humain et
l’exacerbe : Fangoisse de perdre le contrôle, qui se traduit
sur le plan psychologique notamment, par l’angoisse d’être
fou, d’être anormal, de ne pas être comme les autres. Cette
angoisse très centrale chez l'adolescent, son corps en est le
révélateur privilégié du fait de la brutalité, de la massivité
des changements qui l’affectent et de l’impossibilité de tout
contrôler. Face aux excrétions qui surviennent, aux émo-
tions variées qui se manifestent, le sujet se sent plus ou
moins impuissant. Cette impuissance est un facteur
d'angoisse majeur. Bien entendu elle prendra une impor-
tance différente selon l'insécurité interne de l’enfant, qui
dépend à la fois de son tempérament, de son héritage psy-
chogénétique, mais aussi de son histoire et de la qualité de
ses relations avec son entourage.
On appelle dysmorphophobies les peurs liées aux appa-
rences corporelles. On trouve son nez trop gros, ses oreilles
décollées, ses dents trop écartées, etc. Toutes ces fixations de

66
Le Corps

l'anxiété sur l'apparence corporelle « prennent la tête» à


l’adolescent comme si son destin se jouait à partir d’elles. Il
a le sentiment que son apparence ne convient pas, qu'il ne
la contrôle pas et qu’elle révèle des malaises bien plus fonda-
mentaux. Une insécurité interne profonde.

Insatisfactions et angoisses
Les questions métaphysiques des adolescents sont tou-
jours identiques sur le fond, même si leur expression change
parfois. Ce sont des angoisses humaines liées à la conscience
que nous avons tous de nous-mêmes, de notre valeur, de
notre capacité à être aimé, à être digne d’attention ; angois-
ses liées aussi, d’un côté, à la peur d’être abandonné, de ne
pas être vu et, de l’autre côté, au désir de fusionner, de faire
corps avec l’âme sœur ou avec le double idéal. Cette fusion
désirée entraîne aussi une angoisse : faire corps avec l’autre
signifie ne plus être soi-même et ce besoin excessif de
quelqu'un nous fait sentir à quel point nous sommes insuf-
fisants nous-mêmes et donc dépendants. Ces contradictions,
normales, sont toujours les mêmes mais lorsqu'elles sont
vécues très intensément, elles peuvent avoir un effet trauma-
tique sur le développement de la personnalité de l’adoles-
cent. Elles l’amènent alors à vivre une sorte de violence, à
éprouver qu'il ne sait jamais ce qu’il veut, ou en tout cas à
se poser la question métaphysique qui en résulte : « La vie
vaut-elle la peine, puisque rien ne me contente et que je ne
sors pas de ces contradictions ? »
L’adolescent est partagé entre l'enfance qu’il idéalise plus
ou moins, qui était protégée, adoucie par les câlins de
maman ou la complicité de papa, et l'envie de courir le
monde et de ne plus avoir besoin de cette protection.
Quand il ne l’a pas, elle lui manque et quand il l’a, elle lui

67
Les Nouveaux Ados

devient intolérable. Il en vient donc à questionner sa place


dans le monde : « Puisque rien ne me satisfait, la vie vaut-
elle la peine ? » Et c’est vrai qu’il y a suffisamment de pro-
blèmes dans la vie en général pour, comme dans la dysmor-
phophobie, fixer son esprit sur les malheurs, la méchanceté
du monde, et ses désillusions. Le monde n'est certes pas
facile, mais c’est l’histoire du verre à moitié plein ou à moi-
tié vide. C’est parfois très pratique de voir ce qui ne va pas
et d’y trouver une justification à cette position de rejet de
soi et du monde.

EÉprouver son corps


L’adolescent se livre alors parfois à des jeux dangereux,
maltraitances, piercings, scarifications. Il faut ici différen-
cier ce qui est ritualisé, c’est-à-dire pris dans un échange
relativement codifié avec des adultes et a donc une significa-
tion sur le plan de la communication. Le piercing par exem-
ple peut être une sorte de rite de passage, à travers lequel
l’adolescent va afficher son besoin d’être vu, sa différence et
son nouveau statut. Les rites de passage comportent tou-
jours des marques corporelles, toujours violentes. Il n’y a pas
de rite de passage doux... Pourquoi ? Je crois que la violence
de ce passage vient marquer la rupture avec l’enfance et
donner la preuve de sa capacité à surmonter une épreuve,
une souffrance. C’est une valorisation. On sous-estime ce
besoin très profond de mise à l’épreuve chez l'adolescent
quand on veut lui faciliter l’accession à tout, lui éviter toute
épreuve.
Ce besoin existe, et s’il ne faut pas le cultiver bien sûr, il
ne faut pas non plus chercher à l’effacer totalement : faire
ses preuves par l'épreuve est important. On le sous-estime et
le piercing nous dit cela actuellement. Plus un adolescent est

68
Le Corps

en quête d’une image de lui-même, plus la rencontre avec


les autres va se faire sur le mode de la violence. Dans le plai-
sir partagé en effet, il ne sait plus très bien ce qui lui revient
et ce qui revient à l’autre. On sait ce qui est à soi quand on
a surmonté quelque chose de difficile. Par exemple, si l’on
me prend la main pour m'aider à sauter, je peux me deman-
der si c’est moi ou l’adulte qui en a été capable. Si j'ai sauté
seul, que je me suis fait mal mais que j'ai réussi, cette vic-
toire m'appartient. C’est tout simplement un problème
d'identité. Quelqu'un qui est assez sûr de lui peut être aidé
sans se poser de questions.
Une des clés de compréhension des difficultés de l’adoles-
cence réside là : plus vous avez besoin de l’autre pour savoir
qui vous êtes, moins vous pouvez tolérer son apport et plus
vous ne pouvez le rencontrer que sur le mode de la confron-
tation. Cette confrontation va de l’opposition simple,
banale, à la violence physique. Les scarifications représentent
de ce point de vue une sorte de degré supplémentaire. Le
piercing est encore un mode d’échange, au prix d’une cer-
taine souffrance et d’une petite prise de risque. Certains ont
besoin d’en rajouter en en mettant partout. Je pense aussi à
cette souffrance que l’on retrouve par exemple chez les bébés
carencés qui ne rentrent en contact avec l'extérieur qu’en se
tapant la tête contre les bords du berceau. Le besoin de ren-
contre avec un adulte est d’autant plus intense que l’insécu-
rité interne est plus forte : plus votre image est négative,
plus vous ressentez le besoin que l’autre vous renvoie impé-
rativement quelque chose. Ce besoin de l’autre est une vio-
lence qui vous est faite et vous ne pouvez y répondre que
par une certaine confrontation qui vous assure, en même
temps que la rencontre, de votre différence. La scarification
est le signe d’un degré supérieur d'insécurité interne, le
besoin de rencontrer l’autre ne peut s'exprimer que dans la
maîtrise de la violence sur soi. C’est à un moment où ils

69
Les Nouveaux Ados

auraient besoin d’être pris dans les bras que les adolescents
font cela. Mais je le disais plus haut, à trop être pris dans les
bras, on en arrive à ne-plus être soi-même. Et une des
manières de sortir de cette solitude, c’est de se donner soi-
même des sensations. Des sensations qui ont souvent un
rôle apaisant. Tous ces adolescents qui se scarifient ou se
brûlent à la cigarette vous disent ensuite qu'ils font ainsi
tomber l'angoisse et qu’ils sont même soulagés !
Des jeux extrêmes comme par exemple l’étranglement par
le foulard relèvent encore de ce besoin extrême d’une ren-
contre que l’on maîtriserait totalement en allant jusqu’à la
limite, en faisant ainsi la preuve de son pouvoir de la fran-
chir. Ce besoin d’aller au-delà de soi-même tout en gardant
le contrôle, cette quête de sensations, se retrouve très forte-
ment dans toutes les addictions et toxicomanies. Dans tou-
tes ces expériences, il y a ce besoin absolu de se remplir de
ce qui manque. Mais ce qui manque est indicible. Quel est
ce sentimentde manque que les adolescents ont dans la tête
ou dans le ventre ? Il est fait de tout et de rien, il est très
difficile à concrétiser et ils y substituent donc des sensations.
Pour ne plus sentir cette émotion indicible, dont ils ne
savent pas de quoi elle est faite, ils la remplacent par des
sensations fortes. Ils le disent tous: « Je vais en garder la
maîtrise puisque c'est moi qui me les procure et que je pense
pouvoir les contrôler. »
Un film avait bien révélé cela pour la toxicomanie ou du .
moins une forme d’addiction, Le Grand Bleu. Le problème,
c'est que la force des produits fait que l’on ne parle souvent
plus que de cela et pas du besoin qui y conduit. Ce film, et
c'est là son intérêt, ne traite pas d’un produit mais d’un
comportement. Ces sujets qui plongent vont se donner des
sensations extrêmes en allant au plus profond de la mer où
ils risquent de fusionner. Ils suivent tous ce besoin de ne
faire qu’un avec l’immensité de la nature, de pouvoir dire :

70
Le Corps

« Je suis rempli de tout, je vais jusqu’au moment où ma tête


va éclater, mais je serai plus fort et je me retrouverai parce
que j'ai la capacité de remonter. » Sauf qu’il faut toujours
aller plus loin jusqu’au risque mortel.
Pourtant ce n’est pas une tentative suicidaire, c’est même
le contraire: lutter contre la dépressivité qui les habite,
contre ce sentiment d’insatisfaction, de manque, en se
disant : « Je vais à la rencontre de ce qui me manque et je
vais être plus fort. » C’est ce que l’on retrouve dans la fasci-
nation pour tous les sports extrêmes. Ce n'est pas la recher-
che du rien, mais au contraire celle du tout qui motive tous
ces gens: être seul, se fondre dans l’immensité de l’univers,
devenir l’univers même. Sauf que si vous le faites, vous dis-
paraissez… Plus une activité est socialisée, plus ce désir est
pris dans une médiation ou des apprentissages, plus se crée
quelque chose de constructif ou de nourrissant dans
l'échange entre soi et les autres. En revanche, plus cette acti-
vité est solitaire et sans apprentissage, plus elle vous laisse
face à vous-même et ne vous nourrit guère en fin de
compte. Il n’y a plus qu’à recommencer et à aller toujours
plus loin. Tout le problème de l'adolescent, pris dans ce
besoin de rencontrer l’autre, est d’accepter de recevoir. Et
malheureusement plus le besoin est fort, moins il accepte de
recevoir ! Et donc plus le besoin se maintient et ne peut se
jouer que dans l'extrême.

Angoisses et pathologies
Contrairement à ce qui peut se dire, les garçons qui souf-
frent d’anorexie ou de boulimie ne sont pas plus nombreux
qu'avant, les filles restent majoritaires dans cette pathologie.
Ces comportements sont faits pour « ne pas dire » : le corps
prend la place de la parole. Le but est, en partie, de trouver

Fa
Les Nouveaux Ados

une issue à cette tension intérieure, tension d'autant plus


importante que les manques et les contradictions vécues
sont informulables. L’adolescent cherche en même temps à
s’anesthésier et à masquer ses émotions en les remplaçant
par des sensations : « J'ai trop mangé », « J'ai besoin de man-
ger ». Trop manger ou ne pas manger sont d’ailleurs deux
comportements très liés : tout anorexique a peur de devenir
boulimique et le boulimique rêve d’être anorexique. Mais si
les anorexiques vont souvent devenir boulimiques, les bouli-
miques deviennent rarement anorexiques, le besoin de man-
ger étant trop fort. L’adolescente anorexique est prisonnière
du contrôle qu’elle veut exercer sur elle-même : la privation
devient une source de désir, en tout cas de sensations qui la
sécurisent. Être plus forte que ses désirs lui donne souvent
un sentiment de pouvoir, de puissance. Je parle au féminin
car je lai indiqué, je vois une grande majorité de filles dans
cette pathologie.
Dans les’ grandes lignes, ces comportements sont les
mêmes aujourd'hui qu'il y a dix ou vingt ans, très stéréoty-
pés. Rien ne ressemble plus à une anorexique qu’une autre
anorexique. Alors que, quand ces comportements cessent,
on se retrouve face à des personnes très différentes et très
variées. La pathologie envahit le champ relationnel et
appauvrit considérablement les différences. C’est pour cela
qu'il ne faut pas laisser s'installer ces comportements à l’ado-
lescence et qu’il faut les soigner. C’est toujours une lutte
contre la dépression et pour la vie.
Le nombre de suicides n’a pas tellement augmenté ces
dernières années, mais la France se situe à un niveau déjà
important sur le plan européen. Je crois qu’il y a probable-
ment un lien avec la dépressivité globale de la société
actuelle française, qui est partagée entre des attentes impor-
tantes, des demandes d’être reconnue, aimée, et une sorte de
nostalgie du passé, qui entraîne une peur du conflit, ou plus

12
Le Corps

simplement d’affronter le monde. Le taux de suicides réussis


est d'environ 10 %. On constate beaucoup plus de tenta-
tives chez les filles. Tout ce qui touche le corps concerne
plus les filles, mais c’est souvent plus grave chez les garçons :
il y a trois fois plus de tentatives chez les filles mais trois fois
plus de suicides réussis chez les garçons. La tranche la plus
sensible se situe vers 20 ans, donc après l’adolescence, et le
risque s'accroît jusqu'à 25 ans. Il y a donc heureusement
assez peu de suicides chez les jeunes adolescents.
À cette période, la tentative de suicide, comme je l’indi-
quais plus haut, est davantage l’expression d’une lutte contre
la dépression, le sentiment d'abandon, l’impuissance, moti-
vée par l’idée de redevenir maître de son destin. Les adoles-
cents disent : « Je n’ai pas demandé à naître, mais je peux
choisir de mourir. » Ils expriment le sentiment d’avoir de
nouveau un choix, ce qui est le propre de l’homme.
L'homme est le seul être vivant qui peut faire de la destruc-
tivité un choix d’expression de sa force. Détruire, c’est la
créativité du pauvre. Ce besoin du créateur de s’autogénérer
dans sa création, de reprendre en main son destin, de faire
une œuvre, peut s'inverser. La même personne, si elle ne
peut créer, peut toujours détruire. On l’entendra dire: « Je
suis impuissant à vivre, ça m échappe, je m'effondre ? Non,
j'ai une possibilité, détruire. Je quitte ma terre, je brûle tout.
Quelqu'un que j’aime m’abandonne ? Je le tue. » Il y a une
logique dans tout cela ! Et une très grande passion bien sûr.
Dans cette passion, il y a évidemment une très grande vul-
nérabilité, qui lorsqu'elle n’est pas négative conduit à la
créativité, mais qui bascule très vite dans le cas contraire.
Le problème de la réussite, comme du plaisir, c’est son
côté aléatoire. Ceux qui souffrent d’une angoisse de sépara-
tion ne supportent généralement pas que cela puisse avoir
une fin. Les psys ne sont d’ailleurs pas étrangers à ce dolo-
risme actuel de la société. Le « je souffre donc j’existe » n’est

1e
Les Nouveaux Ados

pas bon du tout pour beaucoup d’adolescents. Certes, il y a


du chômage, de la misère, et ce n’est pas près de se terminer,
mais on ne mesure pas:à quel point les adolescents ont
besoin d’entendre autre chose de la part des adultes :
« Attends, attends, il y a des choses intéressantes à faire tout
de même dans ce monde ! » C’est le plaisir des adultes qui
motive les adolescents, pas leur compassion.

La dictature des apparences


Ces dernières années, ce qui a fortement marqué les ado-
lescents, c’est cette extraordinaire ouverture de la communi-
cation, notamment à travers Internet, mais aussi la
télévision, la radio, une expressivité tous azimuts, avec sa
contrepartie, l’absence de limites. C’est l’idée par exemple
que l’on peut tout dire et que du moment qu'on est sincère,
cela a une valeur! Terrible idée qui installe la confusion
dans esprit des adolescents. Les conventions, les rituels se
perdent et en l’absence de politesse, de respect, de limites
dans l’expressivité, cette confusion conduit à la violence, la
violence des ego : on ne tolère plus aucune frustration et on
pense pouvoir tout envoyer à la figure des proches. C’est
troublant pour un certain nombre de jeunes qui ne savent
plus faire de différence entre soi et l’autre, soi et l’adulte. La
différence des générations s’en est trouvée gommée.
Dans ce monde confus, la pression des apparences se fait
de plus en plus forte. Mais disons-le clairement : les deman-
des de plus en plus nombreuses de jeunes adolescentes qui
veulent avoir recours à la chirurgie esthétique doivent être
traitées fermement par les parents. C’est simple, il faut leur
répondre qu’elles ont bien le temps ! Il faut dire à une ado,
que nous, parents, on la trouve très bien ainsi, que toutes
ces imperfections relevées par elle nous paraissent très

74
Le Corps

relatives et qu'il faut prendre du temps, ne pas se précipiter


et faire d’un élément objectif qui est toujours plus ou moins
présent, le fond du problème. Que la valeur de quelqu'un
ne se limite pas à un aspect de son physique comme à un
trait de caractère plus ou moins agréable, mais s’apprécie
dans un tout. Que quand elle sera majeure, si vraiment
quelque chose la gêne, elle verra. Les adolescents sont trop
prisonniers de ces canons uniques de beauté, incarnés par la
toute « nouvelle star »! Mais il faut relativiser, ce phéno-
mène existe depuis longtemps, et correspondre à un modèle
qui lui plaît permet aussi à l'adolescent d'exprimer son envie
de réussite. Autrefois nous souffrions d’une sorte d’écrase-
ment des désirs et de la vie psychique. Aujourd’hui, la ten-
dance inverse a triomphé et elle est tout aussi excessive.
Encore une fois, il faut savoir dire à son enfant que son nez,
peut-être un peu de travers, n’est pas un problème, et ne
change rien au fait qu’il soit aimable, que la beauté, ce n’est
pas répondre à une image, c’est une émanation, une création
de soi. Si cette fixation de l’adolescent existe, les parents ne
doivent pas y répondre, mais au contraire la relativiser et la
remettre dans un ensemble.
Il en est de même pour l’obsession des marques. Cette
pression culturelle de plus en plus forte finit par conduire
toute une génération à un conventionnalisme inouï et terri-
ble ! Les parents, sans placer l'adolescent trop à l'écart de ses
amis, et l’exposer à une éventuelle persécution et au racisme
violent qui existe sur l’apparence, doivent trouver un com-
promis : ne pas le marginaliser mais ne pas le suivre systé-
matiquement. C’est à l’école aussi de faire un effort face à ce
« prêt à porter de la pensée », de poser les limites du respect,
de la discipline, du savoir « être soi » par l'affirmation de ses
convictions. Je crois beaucoup à l’aide que procurent les
groupes de parole aux parents qui le souhaitent. Ces échan-
ges leur donnent de la force, parce que seuls, le combat peut

re)
Les Nouveaux Ados

être épuisant. Là encore, ne noircissons pas les choses. Tout


ne fout pas le camp, le bon sens demeure, la plupart des
gens veulent bien faire, mais souvent ils se sentent trop iso-
lés. Il faut recréer une dynamique de sang froid !
La liberté des mœurs se mesure à l’expressivité beaucoup
plus grande des adolescents sur ce sujet. Les troubles
d'expression ont d’ailleurs pris le pas sur les troubles intério-
risés. Les adolescents souffrent parfois en retrait mais le plus
souvent de cette surexpressivité. Il faut actuellement faire
très attention à cette complaisance à la douleur qui finit par
donner une identité à la souffrance, celle-ci devenant du
même coup une façon d'exister. Comme toujours, grâce à ce
qui va mal, on est vu et en même temps on s'assure de sa
différence, on en fait une originalité, une valorisation, un
statut, souvent à la place d’une mise à l'épreuve par l'effort.
La société a tendance à se cliver entre ceux qui, d’un côté,
vivent dans un surinvestissement de l’effort, de la perfor-
mance en tous genres, compétition, sports, etc. parfois
jusqu'à être quasi martyrisés, et de l’autre, ceux qui sont
encouragés dans une sorte de dolorisation, tout aussi
extrême : « Il faut que tu sois heureux, que tu fasses ce qui
te plaise et si tu souffres, je suis là. »
Globalement, cette image donnée par la télévision, d’une
jeunesse à la fois illimitée et sans limites, survalorisée et en
même temps abandonnée, trop livrée à elle-même, brouille
l'identité des adolescents. Ils ont beaucoup de mal à se trou-
ver. Les adultes, eux, ont du mal à tenir leur position
d'adultes, entre jeunisme et laxisme, alors qu’ils devraient
dire aux adolescents : « Tout de même la vie vaut la peine, il
faut se donner les moyens de l’aborder avec le plus de choix
possibles et développer ses compétences pour essayer de
s'épanouir. » Répéter qu'être un homme, c’est justement
pouvoir se donner des marges de choix. Si on est prisonnier
de ses émotions, on ne peut pas choisir. Ces adolescents qui

76
Le Corps

sont en insécurité ont forcément moins confiance en eux et


en leurs capacités. Et moins vous avez confiance en vous,
plus vous êtes dépendants de l’environnement et de ses
apparences !
Ce qui compte aux yeux des adolescents, c’est la convic-
tion, plus que les arguments répétés. C’est de maintenir sa
position et essayer d'ouvrir l’adolescent sur l'extérieur, sur
des activités avec les autres, lui donner des occasions de
réussir des choses hors du regard parental. S'il y a une trop
grande attente mutuelle, c’est intolérable pour chacun. Et il
suffit souvent que quelqu'un d’extérieur intervienne pour
que tout aille mieux. Il faut envoyer les jeunes vers l’exté-
rieur, ils sont trop aujourd’hui dans le « familialisme ». Dans
cette époque de familles éclatées, il n’y a jamais eu autant de
recentrement autour du noyau familial, plus ou moins
élargi, mais toujours face à un monde qui serait mauvais,
dangereux. Une sorte de repli sur des formes un peu nouvel-
les, tribales, de familles, face au méchant dehors ! C’est très
mauvais pour un adolescent. Quand les parents ne peuvent
plus rien faire, c'est à l'extérieur que les enfants iront se
valoriser. Il faut leur dire: «Allez donc voir un peu
ailleurs ! » Il faut absolument rouvrir le cercle parce que si
l’on se ferme — et la société fait cela aujourd’hui — on vit
dans une espèce de repli très basique quasi identitaire et
étouffant.
s

Redonner envie

Ce qui différencie fondamentalement les adolescents des


années 1980 et ceux de ce début de siècle, c’est que ces der-
niers sont trop confrontés aux doutes des adultes. On est passé
d’un excès de certitudes à trop de doutes. Cela les angoisse
et les conduit pour les plus fragiles à des provocations. On

7.
Les Nouveaux Ados

vole leur enfance en les immergeant dans les problèmes des


adultes comme s’il n’y avait pas de différence entre eux. Les
droits, c’est bien, mais on ne parle pas assez des besoins, et
un enfant a besoin d’être protégé et qu’on décide pour lui,
selon son épanouissement bien sûr. Il a le temps, ne le lais-
sons pas décider de tout, c’est trop dur. Il y a une tyrannie
du choix qui anéantit le désir à l’adolescence. C’est bien
d’être un peu frustré... Je le répète, il faut leur redonner le
goût d’avoir envie.
4
LA VIOLENCE
ii mar |
l
LA PREMIÈRE DES VIOLENCES
EST CELLE DE LA SOCIÉTÉ
DANIEL MARCELLI

Dans une société du « tout est possible » et du « tout, tout de


suite », où beaucoup de contenants éducatifs ont été aban-
donnés, l'interdit paraît insupportable à l'adolescent, qui est
débordé par son émotionnalité exacerbée et une violence non
canalisée par des rites initiatiques. Le passage à l'acte est
aujourd'hui plus fréquent. Poser des mots et réparer est indis-
pensable, et pourrait aider à diminuer cette violence. C'est le
rôle de l'éducation.
Définition

L a violence des adolescents a toujours été un thème


récurrent. Même dans des textes anciens, chinois, égyp-
tiens ou grecs, on peut lire ce constat : « Les adolescents de
maintenant ne sont plus comme avant!» Beaucoup plus
récemment, un article du Monde de 1992 donnait à peu
près la même analyse. Il ne faut donc pas se laisser prendre
par ce discours répétitif mais plutôt en extraire ce qu’il y a
de nouveau, parce que je crois que, fondamentalement, les
adolescents d’aujourd’hui ne sont jamais ceux d’hier. Être
adolescent, c’est justement ne pas être comme les précé-
dents. C’est la marche du monde.

Entre fantasmes et réalité, on peut tenter quelques pistes


d’analyse et en premier lieu définir ce qu'est la violence et
en quoi elle diffère de l'agressivité. Si l’agression est un acte
visible et objectivable par un tiers, l’agressivité relève de
l’éthologie et décrit généralement des comportements qui
précèdent l'agression. Cela peut être le retroussement des

83
Les Nouveaux Ados

babines, l'érection des poils chez certaines espèces, des gro-


gnements, des gestes de menaces. À ces signes d’agressivité
comportementale, correspondent des systèmes neurosynap-
tiques où se trouvent des régulateurs qui peuvent agir juste
avant le déclenchement de lagression. L’'agressivité et
l'agression n’ont donc pas nécessairement de liens systémati-
ques. On le constate surtout chez les animaux. On peut être
agressif sans agresser et agresser sans avoir été agressif aupa-
ravant.
La violence, elle, appartient à un vocabulaire moral et se
situe dans un système de valeurs. Un proverbe chinois me
semble bien la définir : « On dit d’un fleuve qu’il est violent
quand son cours emporte tout sur son passage, mais on ne
parle jamais de la violence des berges qui l’enserrent !»
Autrement dit, un fleuve est violent quand les berges
l’empêchent d’aller se répandre dans les bassins d'expansion.
La violence est la dimension culturelle et sociale d’un rap-
port entre deux éléments. Bien entendu, la violence
s'exprime par l’agressivité ou l'agression, mais une certaine
violence peut également demeurer intérieure, encadrée par
des barrières et ne jamais s'exprimer.
On observe différentes formes de violence : la violence
psychique, la violence physique extériorisée contre les per-
sonnes et les biens, et la violence retournée contre soi, auto-
mutilations, tentatives de suicide, etc. Une dimension très
importante est constante : l’émotionnalité. La violence, en
effet, peut exploser soudainement. Alors qu’elle n’était pas
nécessairement prévue, elle fait irruption. Elle est à l’image
du volcan ou du cyclone, ou encore du tsunami par exem-
ple. Quelque chose de contenu et dont la digue craque.
la question qui nous préoccupe, « l’adolescence est-elle
particulièrement propice à la violence ? », il faut répondre
clairement : incontestablement. Dans un corps en pleine
puberté et une tête où toutes les relations avec les autres se

84
La Violence

réorganisent en fonction de cette puberté, il existe effective-


ment quelque chose qui « fait violence » au jeune, qui le
tourmente, le pousse, le perturbe. Le problème est alors de
savoir quelles sont les digues qui vont être capables de
contenir cette violence.

Le désir et le manque
L'enfant est un être immature au plan physiologique et
son corps ne demande rien qui empiète sur le corps de
l'adulte. Un enfant a besoin de nourriture, de couvertures,
de câlins, et n'importe quel adulte bienveillant peut le lui
procurer sans que cela ne lui prenne quoi que ce soit. En
revanche, un adolescent de 15-16 ans qui a envie d’une rela-
tion sexuelle, par exemple, ne peut pas l'obtenir sans que
cela n empiète sur le corps de quelqu’ un d’autre. À partir du
moment où l'individu est sexué, la problématique de la
sexualité rend l'individu dépendant de l’autre. Quand on est
sexué, on est coupé — « sexué » vient du latin secure, « cou-
per » —, et cette coupure est violente. Nous, pédopsychiatres
et psychanalystes, nous parlons de l’omnipotence de
l'enfant: l'enfant n’est pas sexué, il n’est pas « agi» par la
sexualité génitale puisqu'il est impubère, il est donc dans
une certaine position d’omnipotence, il peut tout désirer,
tout vouloir et il n’a pas de besoins qui le confrontent à la
coupure ou au manque à partir du moment où son papa et
sa maman sont là pour l'aider. Contrairement à l’adolescent.
En effet ce qui perturbe celui-ci et le rend violent, c’est de
se trouver tout d’un coup confronté à quelque chose d’into-
lérable : pour le reste de sa vie, la satisfaction de son besoin
va dépendre du bon vouloir de l’autre. L'éducation tradi-
tionnelle visait à montrer que la satisfaction de l'enfant
dépendait du bon vouloir parental ; à présent, elle consiste

85
Les Nouveaux Ados

plutôt à satisfaire le besoin de l’enfant en sacrifiant le bon


vouloir parental. Ceux qui arrivent aujourd’hui à l’adoles-
cence ont été élevés avec l’idée que la satisfaction de leurs
besoins l’emportait sur toute autre mission. Et d’un seul
coup, ils doivent composer avec cette loi extrêmement
contraignante que la satisfaction de nos besoins, en tant
qu’êtres sexués, dépend de la bonne volonté de l’autre. Et
sauf à réduire la sexualité à une copulation, cela ne changera
pas ! Copuler, c’est s’occuper de la satisfaction de son besoin
et pas de celle de l’autre. La relation amoureuse, elle, consiste
au contraire à tenir compte du désir de l’autre, c'est un jeu
relationnel autour du désir réciproque et c’est ce qui nous
rend humains.
L’adolescent est donc confronté à cela. Peut-être davan-
tage les garçons que les filles parce que chez eux, le besoin
physiologique est plus fort à cause des hormones mâles qui
incitent au passage à l’acte, à l’agression, à la combativité,
alors que les hormones femelles poussent au ralentissement,
à l’attente. Il existe donc bien des données physiologiques
qui renforcent ou valident les comportements sociaux. Mais
le problème actuel tient effectivement à la question éduca-
tive, à la construction des berges qui vont contenir ces pul-
sions. Une grande partie de l'éducation jadis consistait à
construire des berges, parfois même si contraignantes
qu'elles provoquaient elles-mêmes un débordement de vio-
lence. Aujourd’hui, il n’y a plus de berges et les jeunes sont
violents parce que leur pulsionnalité n’est pas canalisée.

Progression de la violence ?
On me demande souvent si je reçois davantage d’adoles-
cents violents, davantage de filles et de plus jeunes qu’aupa-
ravant. Si l’on prend en compte toutes les manifestations de

86
La Violence

débordements pulsionnels, si l’on y inclut toutes les situa-


tions de boulimie ou d’anorexie mentale par exemple, de
scarifications, de tentatives de suicide, je constate clairement
une augmentation de ces manifestations de violence, avec
une grande différence entre les deux sexes. Chez les garçons,
c'est davantage une violence extériorisée et tournée vers la
société et les autres. Chez les filles, cette violence est plutôt
retournée contre leur corps.
Aujourd’hui, on maltraite davantage son corps. Ces mal-
raitances sont d’ailleurs de plus en plus concomitantes de la
puberté, et comme celle-ci a gagné environ trois ans en pré-
cocité entre 1850 et 1950, elles se produisent plus tôt. La
situation est toutefois à peu près stabilisée depuis 1950, sauf
quand des régressions de systèmes sanitaires interviennent
dans certains pays — moins de vaccinations, de suivis de tou-
tes sortes — qui font à nouveau augmenter l’âge de la
puberté. En Europe, depuis 1950, la puberté s’est stabilisée
en moyenne, en Europe, autour de 11 ans et neuf mois chez
les filles, et 12 ans et quatre ou six mois chez les garçons.
On observe donc des processus violents à partir de 12-
13 ans chez les filles, et 12 ans et demi-13 ans et demi chez
les garçons.
Dès le début de cette adolescence, ces jeunes, emportés
par le processus pubertaire, sont en difficulté parce qu’ils
n’ont pas reçu les contenants éducatifs d’autorité pendant
leur petite enfance. Auparavant, nous avions affaire à des
jeunes de 15-16 ans. Les contenants éducatifs d’alors, trop
contraignants, les amenaient à un débordement de violence
vers cet âge, quand ils en avaient la force musculaire.
Les adojiescents d’aujourd’hui, eux, sont tout de même
heureusement conscients des contraintes extérieures, à
défaut de limites intérieures ; ils savent qu’une caméra les
surveille et que s’ils volent, ils vont se faire prendre. Ils sont
inquiets, ils font attention à la répression et ils essaient de ne

87
Les Nouveaux Ados

pas passer à l’acte même quand ils sont tendus ou énervés.


En revanche, ils prennent des produits pour se déstresser:
« Avec l'alcool ou le hasch, je suis cool. » Ce qui signifie, en
réalité : « Je contiens ma violence ! Je n’ai plus ma morale,
mes interdits, mes limites, le discours parental ou social, j’ai
mes produits. » Auparavant, le discours social posait : « Ça
c'est interdit», aujourd’hui il dit: «Tout est possible ».
L’adolescent est piégé. C’est bien de dire que l’on peut tout
faire, mais à condition d’avoir des normes intériorisées.
Sinon le recours à des produits extérieurs s'impose. Il est
évident que cette idéologie sociale du «tout est possible »
fait violence aux adolescents et tout particulièrement aux
plus démunis.

La violence dans la famille

Les adolescents se trouvent pris dans trois formes de vio-


lences, familiale, scolaire et sociétale. Commençons par la
famille. Ce qui déclenche la violence chez l’adolescent, c’est
presque toujours le rapprochement parental, ce que j'appelle
le «rapproché excitant ». Prenons l’exemple d’un père et
d’un fils, qui discutent. À un moment donné tout le monde
s'excite et s'énerve. Quand un enfant est énervé ou qu'il est
tombé et qu’il a mal, le parent le prend sur les genoux, lui
fait un gros câlin et l’apaise. L’apaisement est directement
proportionnel à la proximité parentale. Pour un adolescent,
lorsque la discussion s’anime, que le parent se rapproche, il
y a un point en deçà duquel le rapproché devient encore
plus excitant. On entend alors: « Laisse-moi tranquille,
maman, fous-moi la paix, papa, va-t’en, pousse-toi. Quand
tu te rapproches de moi, maman, papa, je ne sais pas ce que
j'ai mais tu m'énerves, j'ai envie de te massacrer ou de te
rentrer dedans. Je suis animé d’une pulsion qui risque de me

88
La Violence

déborder. » Il faut alors que le parent intervienne : « Va dans


ta chambre te calmer. » La seule manière d’arrêter l’escalade
est de prendre de la distance. Les passages à l'acte sont sou-
vent le fait d’un trop grand rapprochement. Bien sûr, plus
l'adolescent a conservé, de son enfance, des souvenirs vio-
lents, des scènes d’excitation, des parents se tapant dessus,
un aîné battu, plus la représentation de ces scènes accroît
l’énervement. Il faut à ce moment-là encore plus de distance
pour éviter débordements et violence.
Très objectivement, je ne constate pas beaucoup plus de
violence en famille qu’il y a dix ans. Mais il est important de
noter une exception tout de même : un nombre croissant de
parents se font taper par leurs adolescents. Et ces scènes de
violence se ressemblent toujours. Premier cas de figure : une
mère se fait battre par un mari alcoolique et violent, l’ado-
lescent s’interpose et un coup de couteau part. Deuxième
cas tout aussi fréquent : un jeune schizophrène qui vit dans
un climat violent, qui a souvent été humilié, tout d’un coup
déborde. Il ne faut pas confondre ces débordements de vio-
lence avec le fait que des adolescents ne supportent plus leur
famille comme avant. Depuis que les enfants ont pris la
parole, on les habitue et on les exhorte à dire ce qu’ils pen-
sent, y compris quand ils ne sont pas contents. Davantage
d'adolescents s'expriment, il ne faut donc pas s’en étonner et
se faire piéger par le discours ambiant. Avant ils se taisaient,
à présent ils parlent, mais ils ne sont pas plus nombreux à
être violents pour autant !Nous sommes simplement passés
d’un extrême à l’autre. Le monde médiatique a trop souvent
tendance à prendre les gens au pied de la lettre et s’en tenir
à la réalité émotionnelle. Que les adolescents d’aujourd’hui
expriment davantage leur mécontentement et leur mal-être
ne devrait pas nous surprendre ; on a facilité socialement ce
comportement, on récolte donc là ce que l’on a semé. Il est
vrai que je vois moins de jeunes très inhibés, coincés, et plus

89
Les Nouveaux Ados

d'adolescents agressifs verbalement. Mais il faut relativiser et


éviter les discours excessifs. L’adolescent répète la même
demande depuis sa petitè enfance, obtenir une réponse et
surtout une satisfaction immédiate. Le problème est qu'il
n'existe plus, à ce moment de l'adolescence, de solution
immédiate qui le satisfasse. La seule qui s'impose est alors la
consommation, celle de produits, ou du passage à l’acte,
conduire une mobylette à toute allure par exemple. C’est la
violence de notre société qui apparaît là, l’ordre de satisfaire
le besoin dans l'instant.
C’est pour moi la plus grande des violences que l’on fait
d’abord à l'enfant, ensuite à l'adolescent. Ce dernier va de
plus en plus recourir à des systèmes instantanés de traite-
ment de son mal-être: scarifications, consommation de dro-
gues, passages à l'acte suicidaire, crises de boulimie ou
violence sur les autres. Avec une seule idée: faire cesser
immédiatement le mal-être, tout simplement. Depuis
l'enfance, dès qu ‘il a envie de quelque chose, une paire de
baskets ou un gâteau, l'enfant l’obtient. Moins l’enfant a eu
de contenants éducatifs pendant l'enfance, plus cette exi-
gence va être grande à l’adolescence. Aujourd’hui, cette
violence-là, ce « manque de berges », prend une importance
sans précédent.

Comment alors repérer un adolescent violent ou sujet à


un débordement ? Il y a, je crois, deux types d’observation :
la pathologie immédiate et les troubles de la personnalité
existant depuis la petite enfance.
D'abord, la pathologie immédiate. Prenons par exemple
la dépression et l’irritabilité. Le premier critère correspond
au constat immédiat : « Avant il n’était pas comme cela,
d’un seul coup on ne peut plus rien lui dire, il s'énerve pour
un rien. » D'autres symptômes apparaissent, comme la diffi-
culté à s'endormir, la tristesse, une sociabilité amoindrie.

90
La Violence

L’adolescent ne s’enferme pas simplement dans sa chambre,


mais il ne veut plus parler à ses parents, il veut moins voir ses
copains, il fléchit à l’école. C’est finalement cette conjonc-
tion d'éléments qui indique que l'adolescent est dans un état
de souffrance et qu’il a du mal à se contenir, c’est elle qui
annonce une explosion peut-être proche.
Deuxième type d'observation : l'enfant qui a toujours été
dans le besoin d’une satisfaction immédiate, un peu tyran,
pour qui le plus important est de demander quelque chose.
Dès qu’il l’obtient, il demande autre chose, l'objectif étant
de prouver, non pas qu’il peut l'obtenir, mais qu’il peut
faire plier l’autre ; l'essentiel est pour lui d’avoir une emprise
par une demande constante et incessante. Ce phénomène ne
fait en général qu’empirer à l'adolescence. Quand un adoles-
cent n'a jamais assez d'argent, qu'il lui en faut toujours plus,
quand ses exigences personnelles l’emportent sur toute
contrainte extérieure et qu'il en vient par exemple à voler cet
argent, il faut alors consulter parce que le danger est bien
présent. Quand il n’est pas content et menace physiquement
ses parents, que ceux-ci commencent à avoir peur de lui
parce qu’il est plus grand et plus fort qu'eux, là il faudrait,
dans l'idéal, ne plus vivre ensemble au quotidien. Un tiers
doit s’imposer, ou une prise de distance réciproque. Il est
vraiment nécessaire de consulter et d’envisager des aménage-
ments de vie au moins temporairement. On ne peut pas
vivre sous le même toit en ressentant une crainte perma-
nente.
Il ne faut jamais oublier que la famille est un lieu de vio-
lence par excellence, elle est le lieu des plus grands amours
et des plus grandes violences. Celui dont on devrait se
méfier le plus, c’est son conjoint, son proche: les meurtres
sont souvent commis par les proches ! Cela signifie quelque
chose de fondamental, c’est que l’émotionnalité menace tou-
jours de déborder. Il ne faut pas s'étonner que la famille soit

91
Les Nouveaux Ados

le lieu de débordements à la fois d'amour et de violence


puisque par définition, c’est l’émotionnalité qui préside aux
relations qui s'y nouent.
Qu'est-ce qui peut donc retenir ces débordements ? Au
risque de passer pour un « ringard » et un archaïque, je le
répète, je crois que ce sont les contenants d'autorité et pas
seulement la peur du gendarme, mais aussi la construction
intérieure de systèmes de tolérance à la frustration et à la
limite. C’est le seul garde fou. Dans les deux sens. Un
parent ne doit pas non plus taper son enfant pour un oui ou
pour un non, autre signe d’un débordement d’émotionnalité.

Les parents doivent savoir qu'il y a deux ou trois « trucs »


que l'adolescent ne supporte pas et qui déclenche sa violence
en famille. Par exemple, les bruits du corps. Un père qui
mange sa soupe bruyamment, dans une sorte de jouissance
émotionnelle, lui est insupportable. Les manifestations de
tendresse entre les deux conjoints l’excitent et l’énervent
également. Il ne supporte pas bien non plus la nudité des
corps des parents, qui renvoie à quelque chose d’intrusif
dans son imaginaire. Un père qui prend sa douche la porte
ouverte, en chantant, face à la chambre de sa fille, exerce
une forme de violence sur celle-ci. Elle est à la fois attirée et
en même temps elle ne veut pas voir ! La pire des violences
est celle dont les parents n’ont pas conscience ou qu’ils
imposent à leur adolescent. Le malaise s’installe d’ailleurs
très jeune à 10-11 ans, l’âge de la pudeur, du mal-être avec
le corps. Les manifestations du corps des parents peuvent aussi
représenter une intrusion et une dangerosité pour l’adoles-
cent s'ils ne s’en rendent pas compte ! Bien évidemment, ce
que l'adolescent ne supporte pas non plus, ce sont les moque-
ries et les humiliations, en particulier celles qui concernent
son corps, les changements de celui-ci sur lesquels les
parents insistent comme si cela menaçait la continuité de

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La Violence

l’existence : « Tu aimais les bananes et maintenant tu ne les


aimes plus ! » Eh bien oui, ils ont besoin de ne plus aimer
les bananes pour montrer qu’ils ne sont plus des petits
enfants, et on les énerve en le leur faisant remarquer !
Cette relation d’excitation entre parents et adolescents est
d'autant plus importante que les parents peuvent traverser
difficilement cette période de la vie où la relation entre
conjoints est moins proche. Les couples ont pris de la dis-
tance vers 45-50 ans, et en même temps, ils retrouvent avec
leur adolescent du peps, de la flamboyance, surtout quand
cet adolescent leur ressemble quand ils étaient jeunes. Il faut
savoir que tout ce potentiel d’excitation à fleur de peau peut
faire violence aux deux !
Une autre raison entre en ligne de compte. Les change-
ments organiques, hormonaux, chez les adolescents favori-
sent ces débordements de violence. Avec une frontière
parfois compliquée à établir entre filles et garçons. Plusieurs
études ont montré qu’il n’y avait pas de relation directement
proportionnelle entre le taux de testostérone et la fréquence
de l’agression et de la violence, le taux de testostérone étant
variable d’un garçon à un autre bien sûr. En revanche, il
existe une relation évidente entre le taux de testostérone et
les antécédents de violence : plus l’adolescent a été élevé
dans un climat de violence, plus l’exposition à la testosté-
rone favorise l'expression de sa violence. S'il n’a pas connu
d'exemples de violence, même un taux très élevé de testosté-
rone ne le rendra pas violent, ce qui signifie aussi qu’il aura
probablement bénéficié de contenants d’autorité et d’éduca-
tion corrects.
Face à la violence d’un adolescent, les pie doivent-ils
privilégier le dialogue, le silence ou l'autorité?Sur l'instant,
je suis partisan d’une seule solution: baisser d un ton, recu-
ler d’un pas et dire: « On est en train de s’énerver, on se
calme, on part chacun de son côté et on reprendra la

93
Les Nouveaux Ados

conversation plus tard», à condition effectivement de la


reprendre le soir ou deux jours après. Il ne faut pas que ce
soient des paroles en lait. C’est parfois difficile à mettre en
place, surtout lorsque deux personnes seulement sont en
présence, l’adolescent et un seul parent, qu’il n’y a pas de
tiers pour calmer le jeu et intervenir doucement. C'est le cas
dans une famille monoparentale, mais aussi dans une famille
biparentale lorsque les parents ne sont pas d’accord ou
s’invectivent ! Les parents qui sont seuls peuvent aussi dire :
« Écoute, je te propose d’en parler demain avec ton parrain
ou avec ton oncle, ou ton grand-père. » Dans l'esprit des
deux, il existe alors un tiers avec lequel on pourra régler le
problème. La présence d’un tiers est une nécessité dès
l'enfance, et encore plus à l’adolescence !

La violence à l’école
En ce qui concerne la violence scolaire, on entend sou-
vent: « Avant nous assistions à des bagarres, aujourd’hui
c'est une véritable explosion de violence. » D’abord, je pense
qu’il faut distinguer la violence qui est de l’ordre de la pul-
sionnalité et la bagarre qui appartient plutôt au jeu. La ques-
tion qui se pose actuellement est celle-ci : que tolère-t-on,
quel niveau d’agressivité accepte-t-on pour permettre une
certaine évacuation ? Or nous ne tolérons plus aucun niveau
d’agressivité dans la société. D’emblée, nous parlons de vio-
lence, ce qui est paradoxal. Chacun est en effet libre de faire
tout ce qu'il veut et en même temps, il existe une quasi-
interdiction de toucher l’autre, voire bientôt de le regarder
dans les yeux... Les Américains ont déjà inventé le harcèle-
ment visuel ! Tout est dénoncé comme violence, alors qu’on
met tout en place pour que les conditions du débordement
soient réunies et fréquentes.

94
La Violence

Dans les cours de récréation, il y a toujours eu des bagar-


res, le règlement des problèmes par la force et les poings a
toujours existé. L'injustice venait des systèmes claniques que
les petits mâles pouvaient créer grâce à leur force physique.
Maintenant avec l'égalité des sexes, un garçon ne doit plus
contraindre autoritairement une femme à 8 ans, à 15 ans
comme à 30 ans.
Ce n’est pas par hasard que le collège est le lieu où l’on
constate le plus de débordements : les adolescents sont alors
à l’âge où il faut discipliner sa pulsionnalité et son émotion-
nalité, qui ne sont parfois pas canalisés par les contenants
éducatifs de l'enfance. C’est le lieu de rassemblement des
pubères, entre 12 et 15 ans, qui « transpirent » l’hormone;
c'est donc un chaudron bouillonnant prêt à exploser. Nous
demandons aux professeurs d’imposer des cadres que la
société a presque tout fait pour ne pas mettre en place et
que les parents n’ont parfois pas donné. Il ne faut pas
s'étonner que l’éruption des pulsions à l’école soit moins
bien contenue aujourd’hui qu'auparavant, et nous laisse
penser que les adolescents sont plus violents.
Il est vrai aussi qu’actuellement des adolescents de plus en
plus jeunes commettent des agressions avec des objets
contondants ou de nature sexuelle. Je l’expliquerais de deux
manières : d’abord ces adolescents n’ont pas eu l’occasion de
se bagarrer de manière rituelle, de faire des matchs de boxe,
d’être intégrés dans des mouvements, des codes initiatiques
de toutes sortes qui n'existent presque plus aujourd’hui. Et
puis le monde ambiant leur offre un apprentissage constant
de la violence, notamment à travers la pornographie ou les
films violents. Certains jeunes sont finalement saturés par
cette débauche de violences et, en l’absence de tout conte-
nant éducatif, ils vivent l’irruption de leur besoin comme
intolérable. Il faut alors obtenir de l’autre ce que l'on doit
obtenir et que l’on a toujours obtenu de cette manière. À ces

95
Les Nouveaux Ados

éléments, s’en ajoute un autre : plus ces jeunes sont issus de


milieux peu favorisés, un peu frustes, moins ils possèdent de
richesses culturelles, morales ou même matérielles. Il ne leur
reste plus finalement que leurs « droits d'individus » : « J'y ai
droit ! », entend-on sans cesse. Je constate souvent que plus
les jeunes sont issus de milieux défavorisés, plus ils ont
entendu cette revendication chez eux et plus, une fois ado-
lescents, ils ont envie eux aussi « d’y avoir droit ». Les plus
perdus ne voient pas pourquoi ils ne violeraient pas la fille
qui est là à portée de main ou ne pilleraient pas le porte-
monnaie de la voisine à l’aide d’un couteau !
Dans ce contexte, d’autres adolescents sont eux les victi-
mes idéales de ces violences, du racket ou d’autres formes de
harcèlement. Ce sont en général des enfants doux, très pro-
ches des parents, parfois un peu soumis et qui ont peur de
la violence, de se faire gronder. Des enfants un peu naïfs,
qui, à l’adolescence, croient que les plus grands et les adultes
ont toujours raison. Pour peu que leurs parents, vers 13 ans,
‘les habillent èn culotte courte et chemisette comme un
enfant, tous les éléments sont réunis pour en faire la victime
idéale. De plus, ces adolescents sont souvent bons élèves,
écoutent les professeurs, ce qui insupporte les autres. Et
quand une bande d’adolescents en désignent un, ils ne se
conduisent pas comme des anges. Ils peuvent même être
extraordinairement féroces, et le terroriser. Les parents doi-
vent être très vigilants, aider leur adolescent, linviter à par-
ler s’il rencontre des soucis de cet ordre.
Une autre idée reçue est également à dénoncer : les ado-
lescents ne sont pas si ouverts, notamment au mélange
d’identités. Ils sont plutôt à la recherche de la leur, en quête
d’un statut identitaire. Ils se retrouvent donc par petits grou-
pes, les cinq ou six Maghrébins, les cinq ou six Noirs, ou
Asiatiques. C'est davantage au lycée qu’on constate l’ouver-
ture à l’autre, pas au collège. Au lycée, chacun s'intéresse à

96
La Violence

l’autre dans sa particularité, essaye de montrer sa propre ori-


ginalité. Au collège, les adolescents au contraire ont besoin
d’être tous rassemblés face à celui qui n’est pas comme les
autres, particulièrement celui qui est un peu trop mature et
qui est alors vraiment mal supporté. C’est la dimension cla-
nique qui règne. Au lycée, c’est la dimension de la person-
nalité. Ce sont deux dynamiques très différentes. Je ne dis
pas qu'on ne doit pas favoriser cette diversité culturelle au
collège, mais elle est difficile. Il ne faut pas céder pour
autant, parce que cette mixité sera au lycée le creuset de
l'intérêt pour les différences. Cette mixité qui est presque
toujours vécue comme contre-nature par les adolescents jeu-
nes pubères, est en même temps une violence nécessaire
qu'il faut leur imposer pour plus tard. Respecter le point de
vue de l’autre, c’est presque une idéologie, c’est l’idée que la
culture doit l’emporter sur l’instinct.
Bien des causes peuvent rendre violent un adolescent en
classe, alors qu’il est a priori venu pour apprendre, s'ouvrir
et se socialiser. La première chose que l'adolescent peut ne
pas supporter, c’est la passivité, l’attente. L’attente physique
tout d’abord: être assis sur une chaise. L’attente psychique
ensuite : entre l’énoncé d’un problème et sa résolution, ce
temps d'attente le renvoie à un flottement, à une incertitude
parfois très angoissante. Devoir affronter le fait de ne pas
savoir avant de savoir le ramène à des menaces d’incomplé-
tude également. Certains adolescents n’acceptent d’appren-
dre que d’eux-mêmes et pas de l’autre pour cette raison.
Autre élément important bien sûr, le besoin de prestance
face aux autres. Plus l'adolescent à des doutes, plus il a
besoin de s’affirmer, de répondre à cette excitation amplifiée
que lui renvoient les autres. L’adolescent violent est poussé à
l’être par le groupe, qui le nargue : « Alors t’as peur ! » Les
professeurs de leur côté cherchent à le contraindre ; l’énerve-
ment se renforce et peut mener très loin. L’enchaînement

97
Les Nouveaux Ados

est fatal s’il existe en plus des antécédents de violence fami-


liale. Plus la violence est subie, notamment comme un
mode de langage et de résolution des problèmes au sein de
la famille, plus cela risque de se reproduire à l’école. Enfin,
je mentionnerai aussi le sadisme, le rôle humiliant de cer-
tains professeurs qui en rajoutent. Quand un jeune déborde
à l’école, c’est généralement en raison du cumul de ces dif-
férents éléments.

Violence et société

Ce que l’on appelle la violence sociétale est, elle, encore


plus complexe. Lorsque par exemple on entend que des jeu-
nes ont profané les tombes d’un cimetière juif, on peut
s'interroger légitimement sur les raisons d’un tel acte et sur
ce qu'il dit de notre société. Ma position se situe là entre
celle du psychiatre et celle du citoyen.
S’il s’agit de préadolescents de 10-11 ans, mon expérience
professionnelle m’a appris que, lorsque à cet âge on fait ce
genre de « bêtise », c’est la plupart du temps que l’on a été
entraîné, souvent par des plus âgés que soi, et parce que les
parents ont laissé traîner les plus jeunes avec des plus âgés de
15-16 ans, ce qui est un facteur de risque. Cela témoigne
évidemment de carences éducatives, et peut-être, dans ce cas
précis de profanation, d’un milieu où il règne un certain
racisme. Il faut dire et répéter que les adultes proches et par-
ticulièrement les parents sont des modèles identificatoires
extrêmement puissants pour les enfants et les adolescents. La
responsabilité éducative nécessite vraiment de prendre cons-
cience que nous sommes, en tant que parents, toujours imi-
tés. Sous prétexte de ne pas les culpabiliser, la tendance
actuelle voudrait abstraire les parents de toute influence sur
les pensées de leur adolescent. Non. Ma position de

98
La Violence

pédopsychiatre, c’est de voir si certains faits vont se confir-


mer ou pas.
En tant que citoyen, je me pose aussi la question du trai-
tement médiatique de ce genre d’affaire. Je suis personnelle-
ment convaincu que ces adolescents dans la plupart des cas
ne sont pas des monstres. Je pense qu'ils ont fait cela, sans
en comprendre la valeur symbolique mais en sachant tout
de même qu’ils allaient être les vedettes des médias, ce qui
est très excitant : « Je ne sais pas bien ce que je fais, mais si
je Le fais je vais être le héros de l’histoire ! » J’ai en effet par-
fois le sentiment que l’on met le feu à une botte de paille. Je
trouverais très intéressant, qu'une fois par an, à l’occasion de
la sortie des chiffres, les médias réfléchissent sérieusement
six où huit mois après sur ce qui s’est passé plutôt que de
toujours réagir à chaud. Il est normal qu’on parle d’un évé-
nement au grand public, mais l’excitation flamboyante du
dévoilement instantané me paraît précisément participer de
cette violence immédiate. Cette réactivité instantanée est
pour moi la pire des violences. Elle contamine tous les
enfants, les adolescents et les adultes. Je suis pour l’informa-
tion, mais surtout pour la distance et l’analyse des chiffres,
beaucoup plus pertinentes que cette saturation actuelle. Car
même moi, en tant que psychiatre et citoyen, cette informa-
tion flamboyante me fait violence et m'empêche de penser.
On dit parfois que les grandes villes sont devenues des
jungles et on se demande si un adolescent a la capacité de
vivre dans un univers de ce type. Je crois que les adolescents
s’ennuient moins là que dans une petite ville de province. Si
la province est supposée moins connaître de violences, il ne
faut pas oublier les abus sexuels ou les violences intrafamilia-
les. C’est moins visible, plus caché, mais il y en a autant. La
ville, elle, est un lieu d’expression constante de la contrainte
de soi. Puisque l’autre est plus proche qu’à la campagne, à la
fois les sollicitations, l’excitation et la nécessité de se

99
Les Nouveaux Ados

contraindre sont plus grandes. Je ne suis pas convaincu que


les villes, rapportées au nombre d’habitants et d’individus,
en prenant en compte aussi bien la violence externalisée que
la violence sur soi ou intrafamiliale et les paramètres écono-
miques et sociaux, soient plus violentes que les campagnes.
Il est vrai qu’à la campagne, si vous chapardez six prunes et
trois noix, vous n'allez pas nécessairement vous faire traiter
de délinquant. En ville, vous devenez un voleur pour le
même forfait. Je ne dis pas que les adolescents ont raison de
le commettre, je dis que tout est relatif et qu’il nous faut
être mesurés dans nos discours.
Il en va de même sur les nouvelles technologies, qui, mal
maîtrisées, rendraient les adolescents plus nerveux, voire
plus violents. Téléphone portable, jeux vidéo, Internet.
Pourquoi les adolescents sont-ils si fascinés par toutes ces
technologies modernes, et spécialement par les jeux vidéo ?
Je crois que c’est parce que ces jeux vont aussi vite, sinon
plus vite que l'excitation neurocérébrale. Certains jeux
aujourd’hui sont quasiment plus rapides que notre cerveau.
Ils deviennent donc les supports de l'excitation des adoles-
cents, parfois de façon bénéfique et utile, en les stimulant.
Ce qui leur fait défaut en revanche, c’est sans doute la part
d’imaginaire. La décharge motrice et pulsionnelle que ces
jeux proposent éloigne indéniablement de toute construc-
tion imaginaire et de toute pensée. Mais l'élément impor-
tant et positif dans l’usage de ces jeux vidéo, c’est tout de
même l'apprentissage de la technique. Les adolescents
manient toutes ces technologies à toute allure, fébrilement,
et une part de cette aptitude sera utilisée pour savoir taper
sur un clavier, circuler sur Internet et même dans le monde.
Je ne cesse de dire aux parents qui refusent que leur adoles-
cent surfe sur Internet que cela revient à lui interdire de cir-
culer dans la ville! Ce n’est pas sans risques évidemment ;
c'est le rôle des parents d’être vigilants sur le type de jeu ou

100
La Violence

le temps passé, mais aussi de ne pas en faire des handicapés


sociaux!
Le plus grave est ailleurs. Ces technologies permettent de
vivre ce que jappelle des communications solipsistes, c’est-
à-dire des communications presque exclusivement avec soi-
même, où l’autre n'est pas présent physiquement et où l’on
se débranche quand on en a assez: « J'en ai assez, je coupe. »
C’est très exactement un pseudo-engagement relationnel en
même temps qu’un total non-engagement. L’adolescent a
l’impression à la fois d’être en contact avec le monde entier
et en même temps, cette relation n’a aucune profondeur
puisqu'il peut « couper » à tout moment. C’est aussi une
métaphore de ce que les adolescents font plus généralement
quand ils ne se supportent pas et qu'ils se coupent ! Et ils se
coupent précisément quand ils sont engagés dans une rela-
tion dont ils n'arrivent pas à se dégager ou qu’ils n’arrivent
pas à/mentaliser. Couper et se couper devient l’acte fonda-
teur de l’individu branché, c’est là la pire des violences et
c'est nouveau. Dans ce contexte, bien entendu, la pression
de la vitesse, de la performance et de la nouveauté participe
de cette excitation. Elle peut être bonne s’il y a des conte-
nants internes. Sinon elle peut parfois dégénérer en violence.

Quelle éducation ?
La société doit-elle être davantage répressive et protéger le
groupe face à la violence de l'individu ? Je pense qu’elle doit
l’être face aux actes d'agression, sur autrui ou sur soi, et
signifier ainsi que personne n’est le seul propriétaire de son
corps. Mais j'incrimine l’individualisme social. On ne peut
pas dire aux adolescents : « Vous êtes le maître de votre
corps », et d’un seul coup leur interdire de se faire du mal
ou même de se suicider. Notre société doit énoncer des

101
Les Nouveaux Ados

interdits très stricts mais tolérer aussi certaines formes


d expression de violence, en les ritualisant. Ce serait mécon-
naître quelque chose de la pulsionnalité que de vouloir
interdire toute forme d’expression. de violence. Un combat
de boxe est violent mais pas agressif ! Parce qu’il est ritualisé.
La violence s'exprime, mais sous l'œil d’un arbitre et n’est
pas alors de l'agression. C’est de cette façon d’ailleurs que les
parents peuvent protéger leurs enfants. On peut aimer ou ne
pas aimer ces sports, ces manifestations où s'exprime de la
violence, mais au moins elles sont ritualisées.
Les parents peuvent-ils finalement protéger leurs enfants
de toutes ces violences dont ils sont à la fois victimes et
auteurs aujourd’hui ? Toute la question tient au sens de ce
mot « protéger ». Si l'éducation consistait à faire en sorte
que les enfants ne soient jamais exposés ou confrontés à
aucune forme de violence, elle serait alors la pire des formes
de violence !L'éducation consiste à ne pas exposer l'enfant
et ensuite l’adolescent à une violence gratuite. L'éducation
consiste à permettre de temps en temps des expressions de
violence et faire en sorte que des mots puissent être posés
qui donnent sens à ces expressions pulsionnelles. Qu’à cha-
que fois qu’il y a débordement, il y ait la possibilité d’une
réparation. Si on donne la possibilité de réparation, la vio-
lence peu à peu s’atténue. L'éducation, c’est cela: prendre
en compte la dimension violente de tout être humain et lui
permettre de réparer quand, par hasard, il y a eu déborde-
ment.
5
LES DROGUES
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DÈS QU’UNE CONDUITE ISOLE
OU ENFERME L'ADOLESCENT,
IL FAUT CONSULTER
MARC VALLEUR

Dans une société de plaisirs, les possibilités de dépendances


multiples sont accrues. Cannabis, cocaïne, héroïne... mais
aussi — et c'est nouveau — jeux vidéo, Internet, téléphone por-
table, jeux d'argent, etc, sont autant de drogues auxquelles
les ados sont très sensibles et vulnérables. Un seul conseil
s'impose : une vigilance constante des parents.
Différentes drogues
D éfinir ce que l’on entend par drogue n’est pas simple,
mais tout à fait important car c’est souvent là que
commencent les malentendus entre parents et enfants. En
fait, il n'existe pas de définition scientifique, chimique, qui
isolerait des substances intrinsèquement mauvaises parce
que générant une dépendance. Et pourtant, c’est bien le sens
du mot « drogue », « quelque chose de nuisible, qui entraîne
une toxicomanie et une dépendance ». En fait, toutes les
substances psychoactives, c’est-à-dire qui modifient le psy-
chisme, sont susceptibles de donner lieu à des troubles et de
rendre dépendants. Nous sommes donc dans un monde où
nous trouvons — classées ainsi par l’histoire et la culture —
des drogues totalement interdites, vécues comme très dange-
reuses, l’héroïne, la cocaïne, par exemple et des drogues tout
à fait licites et vendues commercialement, comme l'alcool
ou le tabac. Entre les deux, on va trouver les drogues qui
sont des médicaments parce que leur circulation est régle-
mentée par la prescription médicale et la surveillance des
pharmaciens.

107
Les Nouveaux Ados

À quels types de drogues sont confrontés les adolescents ?


toutes ces catégories bien sûr.
En ce qui concerne les drogues illicites, le phénomène de
mode joue beaucoup. On trouve sur le devant de la scène
tantôt un type de drogue, tantôt un autre. Les excitants ont
ainsi fait un retour, notamment dans les fêtes: l'exemple de
l’ecstasy est frappant depuis une dizaine d’années. Mais les
grands types de drogues existent depuis la nuit des temps.
Une des meilleures classifications a été faite par le pharma-
cologue berlinois Ludwig Lewin en 1924. II distinguait:
— les « Phantastica », drogues qui procurent des senti-
ments étranges, de voyage, et qui correspondent en gros aux
hallucinogènes, au cannabis mais aussi aux champignons ou
au LSD:
— les enivrants («/nebriantia »), l'alcool, mais aussi les
colles, les solvants, l’éther, qui procurent une ivresse et font
sombrer dans l’inconscience plus ou moins rapidement;
— les « Hjpnotica », c'est-à-dire les drogues qui font dor-
mir mais on: sait bien que les somnifères sont aussi des
produits qui peuvent provoquer des ivresses paradoxales et
sont utilisés par les toxicomanes ;
— les excitants (« Excitantia»), produits qui réveillent,
enlèvent la sensation de sommeil, stimulent, comme la
cocaïne, les amphétamines et l’ecstasy ;
— et enfin les « Ewphorica », qui procurent du bien-être,
anesthésient, comme l’opium, la morphine, l'héroïne, qui
sont des produits d’oubli.
La plupart des drogues, même les drogues de synthèse
produites par des laboratoires, sont connues depuis long-
temps : la morphine par exemple depuis le début du xx siè-
cle; l’ecstasy, un dérivé d’amphétamines, depuis plusieurs
décennies. Mais ces drogues qui circulent de façon illicite
sont très souvent « coupées » et un dispositif de surveillance
est impératif pour savoir à un moment donné ce que l’on

108
Les Drogues

appelle « ecstasy », parce que la substance d’origine peut être


mélangée à des médicaments et à des produits de coupe qui
sont variables selon l’état du trafic. Le problème se pose éga-
lement pour le cannabis : c’est une plante qui pousse par-
tout, le chanvre indien, il est consommé en résine ou en
feuilles séchées selon qu’il s’agit de haschich ou d’herbe,
mais il est très variable selon la concentration en principes
actifs. Il existe donc des cannabis très différents, certains
sous forme très légère d’herbe, d’autres sous forme de résine
très concentrée issue de plantes très riches en principes actifs
qui vont avoir un effet proche des hallucinogènes. On cons-
tate aujourd’hui de nouvelles formes de coupage sur le mar-
ché mais pas de révolution pharmacologique à proprement
parler. Faute d’un dispositif de recueil et d’analyse, il n’est
pas facile de savoir s’il est vrai que le cannabis actuel est
vraiment plus fort que dans les années 1970...
Par contre, il faut citer un produit inquiétant d’usage
relativement récent, le GHB, Gamma OH du professeur
Henri Laborit qui, bien qu’inodore, est un anesthésique
puissant pouvant être utilisé comme « drogue du viol ». Il
est assez facile de se le procurer car le marché clandestin est
approvisionné régulièrement, et il se commande sur Internet.
C’est un vrai problème aujourd’hui.
On voit bien à quel point il est difficile de donner une
définition précise, et de différencier des drogues douces et
des drogues dures. On pourrait dire que les drogues dures
sont les drogues totalement interdites, qui n’ont pas d’usage
médicamenteux et qui entraînent des formes de dépendance
parfaitement visibles. C’est le cas de l'héroïne ou de la
cocaïne. Il n’y a même pas en France d’usage médicamen-
teux de l’héroïne dans des cas lourds de toxicomanie,
comme c’est le cas dans certains pays, et pas davantage
d'usage thérapeutique de la cocaïne, ces deux drogues
entraînant des dépendances tout à fait reconnaissables et

109
Les Nouveaux Ados

graves. Mais la frontière est floue : on peut toutefois se livrer


parfois à des expérimentations avec ces drogues-là sans auto-
matiquement sombrer dans la dépendance, et on peut aussi
constater avec ce qu’on appellerait des drogues douces — le
cannabis, mais particulièrement des médicaments comme les
tranquillisants — des formes de dépendance tout à fait
majeures. Il est très difficile par exemple de dire si l'alcool
est une drogue douce ou dure. Nous savons bien que, pour
certaines personnes, l’usage en est contrôlé alors que pour
d’autres, il devient une drogue extrêmement dure.
La « drogue » n’est donc pas une donnée naturelle, mais
le résultat d’une interaction entre une substance, une société
avec sa culture, et un sujet...

Différents usages
Je sais bien que l'inquiétude majeure des parents est de
savoir quand et comment leurs enfants peuvent passer de
l’usage de drogues douces à celui de drogues dures, mais là
encore les théories de l’escalade ne sont pas validées scienti-
fiquement. Il n’y a pas de fatalité ou d’automatisme à passer
d'un produit à un autre ou à augmenter sa consommation.
On peut même plutôt penser que l’on glisse d’un type
d'usage contrôlé à un type d’usage non contrôlé en fonction
des événements de vie. L’adolescence est à cet égard un
moment particulièrement sensible pour toutes les dépendan-
ces. On voit bien chez les adultes que certaines personnes
qui font un usage d’alcool contrôlé, modéré et mesuré, peu-
vent basculer dans l’excès et l’alcoolisme, dans la dépen-
dance, parce qu'ils traversent une période particulièrement
difficile, maladie, rupture, chômage, donc des moments de
vulnérabilité. Et on sait que l’adolescence est en soi une
période critique. Selon la façon dont elle sera vécue, le fait

110
Les Drogues

d’être en contact avec des substances peut faire basculer dans


un usage excessif ou dans la dépendance.
Il faut aussi tenir compte du fait que les drogues peuvent
s’attirer entre elles. Dès que quelqu'un cherche à modifier
ses états de conscience, que ce soit pour des raisons festives
ou des raisons plus inquiétantes d’anesthésie, de fuite ou de
recherche de plaisir compulsif, il va être tenté d'utiliser tous
les produits qui peuvent se trouver autour de lui. Café,
tabac, cannabis, alcool peuvent s'attirer et s'ajouter.
Aujourd’hui, on parle de « polytoxicomanie » mais le mot
même de toxicomanie, au début du xx‘siècle, voulait déjà
dire « usage de plusieurs substances ». On trouvait des mor-
phinomanes, cocaïnomanes, dipsomanes (qui boivent beau-
coup) et comme on ne pouvait pas associer tous ces mots,
on disait « toxicomanes » ! « Toxique » signifiant « poison »,
le mot «toxicomanie » désignait des gens qui avaient de
l’appétence pour tous les poisons. Et les toxicomanes utili-
sent un peu tout à la fois pour obtenir le plus d’effets possi-
bles et aussi parfois pour moduler ces effets. Ils vont prendre
des excitants pour combattre l'effet endormant des opiacés
ou ils vont prendre des opiacés pour combattre l'effet trop
excitant de la cocaïne, etc.

L’adolescence : période « à risque »


Une autre question a été posée ces dernières années:
existe-t-il des demandes particulières du cerveau envers ces
substances au moment des transformations hormonales de
l'adolescence ? Je ne crois pas que l’on puisse isoler le cer-
veau du vécu, de la psychologie, de la sociologie et de la
culture. Les adolescents ressentent un besoin important de
découvertes, découvertes de sensations mais aussi envie de
traverser des épreuves, de vivre des expériences jusque-là

111
Les Nouveaux Ados

inconnues. Les drogues font partie de ce type d'expériences


recherchées. C’est plutôt une curiosité globale, une quête de
nouveauté, d'aventures, et un besoin de traverser une
épreuve comme on voudrait traverser un rite d'initiation.
On ne peut pas réduire ces demandes à la neurophysiologie. .
Il est plus juste de se demander pourquoi un adolescent
concrètement commence à consommer des drogues et quel-
les sont les conditions et les raisons qui l'y poussent. Je
dirais qu’il faut distinguer les expériences nouvelles, et
l'engagement dans l’excès et la dépendance. Dans toute prise
de drogue, il y a des motivations positives et des motivations
négatives. Les raisons positives, ce sont donc la recherche de
sensations, de plaisir, de jouissance, de maîtrise de son
corps, de ses transformations corporelles et de ses émois.
L'envie de vivre des aventures inconnues, et dans une cer-
taine mesure la recherche du risque. Il y a chez les adoles-
cents une part de ce besoin de risque qu'il faut savoir
canaliser, supporter, mais qui est toujours difficile à accepter
pour les parents. Ils ne savent jamais en effet jusqu'où ils
peuvent laisser leurs enfants prendre des risques et faire leurs
expériences, que ce soit pour la conduite d’un véhicule, la
découverte de leur sexualité ou les différentes autres modali-
tés de prise active de risques. La recherche de ces risques
peut conduire à la prise de drogues, de même que la recher-
che d'initiation peut passer par le partage de drogues avec
ses pairs. Parmi les raisons négatives les plus fréquentes, on
note souvent la fuite d’un milieu trop conflictuel, d’une
relation à l’autre trop menaçante, ou encore le désir de s’iso-
ler dans une bulle. Toutes ces raisons conduisent parfois
vers la toxicomanie, mais aussi vers d’autres addictions.
On peut se demander aussi si le monde d’aujourd’hui,
qui inquiète légitimement certains adolescents, génère de
nouvelles raisons de prendre des drogues. Un regard en
arrière s'impose. De grandes évolutions sociologiques sont

LR?
Les Drogues

effectivement perceptibles à travers les modalités d'usage des


drogues et de l’entrée dans la toxicomanie. On sait que dans
les années 1970 par exemple, on avait affaire à des toxico-
manies « anomiques », c’est-à-dire liées à des manques de
repères, dans une société qui allait pourtant globalement
bien, du moins au niveau économique. On assistait davan-
tage à une recherche de spiritualité, de valeurs, inscrite dans
le mouvement hippie, l'usage des drogues faisait alors partie
d’une sorte de quête globale. Cette dimension est toujours
présente aujourd’hui, mais on voit aussi des toxicomanies de
« fatalisme », au sens où Émile Durkheim l’entendait, c’est-
à-dire des jeunes qui pensent que la société est bouchée, que
de toute manière ils n'y arriveront pas. Dans certains
milieux, le fait que les parents peuvent ne pas être vécus
comme des modèles attractifs pour différentes raisons,
comme le chômage, n’aide pas les adolescents à se construire
positivement. Les dealers, voire les proxénètes, peuvent alors
devenir des modèles alternatifs et favoriser des trajectoires
déviantes, c’est un thème utilisé par certains rappeurs. On
voit alors des jeunes entrer dans le monde de la drogue par
le biais du trafic, avec l’idée qu'il peut être une alternative
économique. C’est un des problèmes actuels majeurs liés au
cannabis : si pour un jeune s'inscrire dans un trafic de can-
nabis devient une alternative intéressante à d’autres formes
de socialisation, c’est très inquiétant, bien plus que le fait
que le cannabis aurait changé, serait devenu plus fort.

Plaisir, performance, ou fuite ?

Il ne faut pourtant pas que les parents éludent une vraie


question. Quels sont les effets agréables induits par l’usage
de certaines drogues pour leurs adolescents ? Soyons clairs,
toutes les drogues procurent des formes de plaisir différentes.

115
Les Nouveaux Ados

On sait que la jouissance, le plaisir, au niveau cérébral, est


lié à la libération d’endorphines. On a maintenant des preu-
ves neurobiologiques dela réalité du plaisir induit par les
opiacés. Si nos plaisirs les plus extrêmes sont liés à la libéra-
tion d’opiacés dans le cerveau, on comprend bien que tous
les opiacés vont procurer une sorte de plaisir. La morphine
ou l'héroïne procurent un plaisir qui ressemble à un
orgasme que l’on s’injecterait. Et avant l’orgasme ou la
jouissance il y a aussi des plaisirs « appétitifs », et là aussi des
substances vont procurer ce type de plaisir, donner envie de
prendre du plaisir. Ce sont les substances de type cocaïne,
où là aussi nous avons des preuves que le substrat neurobio-
logique de ces substances est du même ordre que le désir, ou
le plaisir appétitif au niveau cérébral. Là, ce ne sont plus les
endorphines mais les circuits de la dopamine qui entrent en
jeu, ceux qui donnent envie d’aller vers des sources de plai-
sirs, qui peuvent être variées. Avec les opiacés, le plaisir est
soit très physique, comme un « flash », un plaisir orgasmi-
que, une jouissance précédant un sentiment de grand isole-
ment avec l'extérieur et une analgésie totale. Plus de
douleur, plus de souffrance, l'impression de flotter, de ne
plus sentir son corps. Avec les excitants, la cocaïne par
exemple, c'est un plaisir tout à fait différent, l'impression
d’être extrêmement lucide, puissant, fort, et l’envie de faire
des choses pour prendre du plaisir par soi-même. C’est pour
cette raison que les excitants sont souvent présentés comme
des aphrodisiaques.
Le contexte actuel, de performance, d'efficacité, de
vitesse, toutes ces différentes pressions sociales qui environ-
nent les adolescents, augmentent effectivement la palette des
usages de drogues et des entrées dans la dépendance. La
cocaïne par exemple est un dopant formidable, on sait bien
qu'un des premiers cas de mort par dopage dans le sport est
celui d’un cycliste qui avait pris des amphétamines, donc

114
Les Drogues

des excitants qui suppriment la sensation de fatigue. De


même la cocaïne, dans certains milieux, est vécue comme
une drogue de luxe, à la fois parce qu’elle permet de faire la
fête et aussi parce qu’elle rend très performant sur un temps
bref, quand on est « charrette » par exemple ! Mais la même
cocaïne est également vécue comme la drogue des pauvres,
au fin fond de la société, sous la forme du crack. Or c’est la
même molécule ! Le même produit passe ainsi pour la dro-
gue de la « jet set » et la drogue des bas-fonds…
Selon une autre idée très répandue, la cocaïne rendrait
créatif. Il existe une image très populaire de ce produit, liée
au monde artistique. C’est l’image de Gainsbourg avec
l'alcool, c’est Johnny Hallyday qui confie avoir pris lui aussi
de la cocaïne. La prise de drogues est dans certains milieux
artistiques une sorte de figure obligée. On pense aussi à
Rimbaud ou à Verlaine, au dérèglement des sens. Il ne fau-
drait pas que les jeunes croient que prendre des drogues suf-
fit pour être créatif ! Je trouve qu’on assiste dans les milieux
artistiques à une complaisance à l’égard des drogues parfois
tout à fait excessive et qui, au contraire de l’effet recherché,
joue souvent contre la créativité. On ne peut pas laisser
croire à un adolescent qu’il peut être créatif sans effort et
que les drogues vont créer à sa place, ce n’est jamais vrai.
L'entrée dans l’addiction n’est toutefois pas toujours liée
à une situation sociale et psychologique dramatique, et il
faut faire une place à2 la pression de la rentabilité, qui peut
effectivement être une des sources majeures de problèmes.
D'un côté, des jeunes, dans le plus grand désespoir social,
pensent qu'ils ne vont pas s’en sortir ;de l’autre, des jeunes
dans des milieux beaucoup plus aisés et bourgeois, écrasés
par le niveau d’exigence de l'entourage, se disent : « Je ne
vais jamais y arriver. » Et cette peur de ne pas y arriver peut
être une raison de se réfugier, soit dans la prise de substances,

115
Les Nouveaux Ados

mais aussi dans d’autres formes d’addictions, comme l’enfer-


mement dans des jeux vidéo, etc.

Il faut savoir que l’adolescent est particulièrement vulné-


rable à la pression du groupe des pairs : le type de fréquen-
tations, le milieu microsocial est d’une importance capitale.
On sait que les adolescents ont besoin à un certain moment
d'échapper à l'emprise familiale, d’éprouver leurs expérien-
ces privées et une des manières de les vivre est de s'initier
dans un groupe de pairs, d'inventer des rituels d’apparte-
nance à ce groupe qui soient différents des rites familiaux.
Généralement, tout se passe très bien à travers les premières
sorties, les premières expériences sexuelles, les premières
expériences de socialisation hors de la famille. Mais l’adoles-
cent se lance parfois dans des défis, des prises de risques et
des partages d’expériences interdites. On se souvient du film
West Side Story, et comment ces bandes d’adolescents cons-
tituaient à là fois des tentatives pour créer des communautés
en dehors de la famille, mais aussi pour vivre des transgres-
sions, des prises de risques.
Ce défi adolescent demeure aujourd’hui un motif litté-
raire et artistique permanent. On le retrouve dans toute la
littérature, même à des époques anciennes où l’adolescence
n'était pas encore un phénomène sociologique comme
aujourd’hui. Roméo et Juliette (le modèle de West Side
Story) par exemple vivent une forme d’amour adolescent et
leur histoire signifie:« La loi de mon désir est plus forte que
la loi du groupe, de la famille, de la société et mérite que je
prenne des risques même mortels. » Plus proche de nous, je
pense à des films culte qui racontent des histoires d’initia-
tion, comme Diva de Jean-Jacques Beineix, ou des films sur
la violence qui fascinent par leur côté rebelle, comme 7ueurs
nés d'Oliver Stone. On voit bien que certains réalisateurs
sont tentés de tomber dans une certaine complaisance :

116
Les Drogues

« Regardez jusqu’où je peux aller, regardez comme cela va


faire peur à vos parents si vous venez », semblent-ils dire. Je
pense aussi à toute cette esthétique des films fantastiques, ou
d'horreur, qui font peur et que l’on va voir pour se lancer
un défi. Ces films ne poussent évidemment pas à la consom-
mation de drogues, mais entrent en résonance avec la
recherche de sensations fortes.

Quand s'inquiéter ?
Où situer la frontière entre une consommation transgres-
sive « normale » à cet âge-là et une consommation patholo-
gique ? À partir de quel moment les parents doivent-ils
s'inquiéter et consulter ?Le principal critère à surveiller reste
le suivant : la consommation de drogue ou l’enfermement
dans une autre addiction retentit-elle ou non sur le reste de
l'existence ? L’adolescent continue-t-il à investir son travail,
sa famille, des activités variées et surtout, à vivre une bonne
socialisation avec ses amis ? Tant qu'il existe une diversité
d’investissements, à mon avis, il n’y a pas à s'inquiéter. Dès
qu’une conduite enferme et commence à empiéter sur les
autres domaines, que l’adolescent n'arrive plus à se lever ou
à sortir, là il faut commencer à s'inquiéter. Les parents doi-
vent consulter dès qu’ils sentent que leur adolescent est en
train de s’enfermer dans des conduites qui nuisent à la
continuité de ces investissements. Mais ils peuvent consulter
aussi bien sûr parce qu'ils s'inquiètent. Nous avons par
exemple au Centre Marmottan une « consultation parents »
où l’on reçoit les parents pour faire le point avec eux et voir
s’il y a un problème ou pas. Nous répondons à leurs inter-
rogations. Ils ont le droit de parler de leurs inquiétudes, de
leurs craintes, qu'il s'agisse de l’usage de drogues ou de la
pratique de l'ordinateur, d'Internet, des jeux vidéo, etc.

117
Les Nouveaux Ados

Leurs questions portent bien sûr majoritairement sur les


effets néfastes, voire dévastateurs des prises de drogues, tant
sur le plan du corps, du cerveau ou du psychisme, que sur
celui du devenir de l'adolescent. Il faut savoir que les princi-
paux dangers sont de trois ordres. L’un est lié aux pratiques,
à l'injection de drogues, c’est la contamination par le SIDA
ou l'hépatite C par exemple. Ensuite la dépendance, qui est
en soi un danger puisque l'adolescent finit par ne plus vivre
que pour un produit, au mépris de sa santé et de son avenir.
Enfin des dangers liés au cäractère extrême de ces expérien-
ces vécues. On peut être traumatisé psychiquement par des
vécus extrêmes, par exemple de mauvais trips d’hallucino-
gènes qui peuvent durablement fragiliser des adolescents.
Le cannabis, lui, n’endommage pas particulièrement les
neurones ou les cellules, comme on l’entend parfois. La neu-
rotoxicité des drogues demeure encore un grand débat. Un
certain nombre de drogues sont neurotoxiques. Tout ce qui
se fume est en partie neurotoxique, y compris le tabac
puisqu'il y a de l’oxyde de carbone, qui n’est pas bon pour
les neurones. L'alcool est aussi extrêmement neurotoxique,
on peut voir en imagerie cérébrale de véritables atrophies
chez des buveurs, avant que les signes cliniques soient évi-
dents. Les troubles sont heureusement longtemps réversibles
mais, au bout d’un moment, ils peuvent devenir irréversi-
bles. Toutes les drogues qui donnent lieu àune dépendance
agissent sur certains circuits cérébraux qui sont sensibilisés
par cet usage. En résumé, on peut dire qu’il y a toujours une
modification du fonctionnement cérébral induit par toutes
ces substances, avec plus ou moins d'intensité. Bien sûr,
l’héroïne ou la cocaïne vont stimuler très fortement ces cir-
cuits, ce sera beaucoup moins net pour l'alcool et encore
moins net pour lejeu d'argent et les machines à sous, bien
que ce soient aussi des pratiques très stimulantes pour les
circuits cérébraux.

118
Les Drogues

L’alcool : une ivresse dangereuse.


Je voudrais revenir sur l’alcool parce que je sais que les
parents s'inquiètent de l’augmentation de sa consommation
chez les adolescents. D’une manière générale, les Français
tendent à boire moins, on constate une diminution globale
de la consommation d’alcool, mais en revanche, c’est vrai,
une augmentation des ivresses chez les jeunes et les adoles-
cents. L'alcool est de plus en plus facilement perçu comme une
drogue, on recherche dans l’alcool l'ivresse, les changements
d’états de conscience. Il faudra le vérifier dans les années
futures, mais nous sommes peut-être en train de passer du
mode de consommation traditionnel à la française, à des modes
de consommation plus anglo-saxons, nord-américains, où ce
que l’on recherche, c’est l'ivresse une fois de temps en temps
et pasdu tout le fait de boire régulièrement. Certains alcoo-
liers ou marchands d’alcool ciblent très précisément les ado-
lescents avec des boissons qui les visent directement : d’un
côté, les « Premix », boissons toutes prêtes, festives, qui res-
semblent à des boissons enfantines, des sodas de toutes les
couleurs mais qui sont alcoolisées ; de l’autre, des bières à
haut dosage qui visent ceux qui boivent déjà de la bière ou
de l’alcool. Ces bières permettent une consommation de
clochard traditionnel, dans une esthétique de canette de
soda... Les jeunes sont très attirés par cela.
Je veux rassurer les parents qui se demandent comment
on sort un adolescent d’une forte ou d’une régulière consom-
mation d’alcool, de cannabis ou même de cocaïne. À Mar-
mottan, nous avons affaire à des personnes réellement et
sérieusement dépendantes depuis longtemps, qui deman-
dent elles-mêmes qu'on les accompagne pour s’en sortir.
Dans la majeure partie des cas, heureusement, on peut

109
Les Nouveaux Ados

intervenir et redresser la barre dès qu’il y a un dérapage, un


excès, sans attendre une grande toxicomanie ou une grande
dépendance. Nous touchons là aussi la question de la fonc-
tion parentale et de l’évaluation d’une situation. Souvent,
un adolescent va tomber dans la consommation et l’excès
parce qu’il a peur d’un certain nombre de choses, qu'il res-
sent des angoisses, des tensions qu’il va fuir en s’anesthé-
siant. La réponse est alors de le rassurer, le comprendre,
l’entourer pour qu’il ait moins peur de se lancer dans l’exis-
tence, d’affronter la relation à l’autre. Ou parce qu’il veut
faire ses propres expériences, pour prendre du plaisir, jouir,
consommer tout de suite : là, il a besoin de freins, de repè-
res, de limite et d’autorité. On voit donc bien comment ce
sont les deux fonctions parentales, « maternelle » et « pater-
nelle », qui vont être sollicitées. Il faut jouer sur les deux. En
pratique, on constate aussi que c’est souvent dans des
moments difficiles que traversent les familles qu’arrivent les
problèmes. Divorces, séparations, chômage... où les deux
fonctions, maternelle et paternelle, ont du mal à s'exprimer.
Il faut pourtant à la fois du dialogue et de la discipline !
Il n’est pas toujours facile de repérer un adolescent qui
essaie de vous cacher sa consommation de substances,
d'autant qu'on connaît le risque décrit traditionnellement
par les thérapeutes familiaux : les débuts de la dépendance
sont généralement vécus par l'entourage comme une accal-
mie des problèmes. Ces gamins en grande révolte, en rup-
ture scolaire, qui refusent toute autorité, donnent tout d’un
coup l’impression de se calmer. En fait, ils ont trouvé — et
ce peut être depuis un long moment — quelque chose qui les
satisfait, un microgroupe d’appartenance, un camouflage
qui contente tout le monde, y compris les parents qui profi-
tent de cette accalmie factice en se mentant à eux-mêmes, en
n'y regardant pas de trop près alors qu’ils devraient s’inter-
roger. C’est une mauvaise économie.

120
Les Drogues

Mon rôle devant une mère très inquiète ou un adolescent


perdu dépend du contexte, parce que je ne peux traiter
qu’au cas par cas. Mais ce qu’il ne faut pas oublier et qui
serait presque un conseil universel pour toutes les mères —
ou pères — quel que soit l’enfant dont il s’agit, c’est que la
fonction maternelle implique une permanence et une sorte
de repère absolu et inconditionnel. Et pour remplir ce rôle-
à, à mon avis, le premier devoir d’une mère, d’un parent,
c’est d’aller le mieux possible. Se rendre malade soi-même
pour son enfant est le pire cadeau qu’on puisse lui faire
parce qu’on nuit à ce qui doit le contenir, à ce qui le rassure.
Donc, il faut d’abord savoir se protéger soi-même.

Nouvelles addictions

Je voudraisà présent aborder les nouvelles addictions qui


sont issues de toutes ces nouvelles technologies, ordinateur,
téléphone portable, jeux vidéo, Internet, etc. Dans ces nou-
velles addictions, nous nous sommes d’abord intéressés à
Marmottan à la pathologie du jeu, la dépendance au jeu, et
d’abord aux jeux d’argent et de hasard, qui progressent
énormément depuis une dizaine d'années! Nous voyons
donc en premier lieu des personnes dépendantes des machi-
nes à sous, des jeux de la Française des Jeux, des courses de
chevaux, qui sont généralement des adultes. Mais quand on
reprend leur histoire, un certain nombre d’entre eux ont
commencé très jeunes. Il faut devenir un peu plus vigilants
dans les familles vis-à-vis de ces jeux. On s'aperçoit que ceux
qui deviennent des joueurs pathologiques sont souvent ceux
chez qui les jeux d’argent étaient très investis par l’entourage
familial, où les discussions sur l’argent avaient lieu en per-
manence, où la sortie à l’hippodrome ou au casino était
vécue comme une fête par tout le monde et où les enfants

121
Les Nouveaux Ados

sentaient que pour les parents, c'était quelque chose d’extré-


mement important. Ces adolescents, dès qu’ils sont en âge
et qu ‘ils ont la possibilité d'aller jouer, se sentent alors très
tentés de passer à l’acte. Il faut savoir que la dépendance aux
jeux d’argent existe et, même si pour l'instant on voit encore
peu d’adolescents jouer, il faut être très vigilant.
En revanche, il existe une problématique réellement
récente et nouvelle : la dépendance à des jeux vidéo et parti-
culièrement à des jeux qui se jouent en réseau sur Internet.
Les jeux auxquels les jeunes « s’accrochent » le plus sont des
jeux d’aventure en univers persistant, ceux qu’ils appellent
les MMORPG, les Massively Multiplayers Online Role Playing
Games, littéralement des « jeux de rôles en ligne massive-
ment multijoueurs ». Le premier de ces jeux, qui s'appelait
Everquest, n’est sorti qu’en 1996, c’est donc un phénomène
assez récent. Il y a aussi un autre type de jeu en réseau dont
les jeunes abusent parfois, ce sont les FPS, les First Person
Shooter, des jeux de tir à la première personne. Dans ces
jeux, les}joueurs sont représentés par des avatars, des petits
personnages qu'ils rte et qui vont se battre contre des
dragons, des ennemis... Et ce qui est captivant, c'est qu'on
se bat contre d’autres joueurs en salliant avec d’autres
joueurs. On observe donc bien une socialisation tout à fait
intéressante à travers ce jeu mais qui, comme tous les types
de socialisation permis par les nouvelles technologies de
l'information et de la communication, peut poser des pro-
blèmes.
La dépendance peut exister, mais la relation au risque y
est très différente que dans les formes dont nous avons parlé
jusqu'ici.
Dans la prise de drogue, il est évident qu’il existe un ris-
que majeur. Dans la vitesse automobile, il existe également
un risque majeur, comme dans la conduite des deux-roues,
ou certains sports extrêmes. Avec le jeu vidéo, on est devant

122
Les Drogues

une relation, au risque beaucoup plus « normal », beaucoup


plus à sa place. L’adolescent va jouer à ces jeux en vivant des
aventures extraordinaires, mais comme dans la lecture d’un
roman policier, de science-fiction ou d’aventures. (Souvent
ces mondes rappellent d’ailleurs les premiers « romans »,
Perceval le Gallois ou Les Chevaliers de la Table Ronde).
Le risque est tout à fait symbolique et appartient à l’uni-
vers du « comme si ». Ce monde doit être un espace transi-
tionnel, imaginaire, sans interférence avec la réalité. Les
jeunes se réfugient très facilement là-dedans, ils y vivent des
émotions, des sensations très intéressantes sans rien risquer
sur le plan de la réalité. Ceux qui s’accrochent sont très sou-
vent des jeunes plutôt phobiques, introvertis, timides et qui
ont peur de se lancer dans la vraie vie. Ils fuient des relations
intersubjectives, des problèmes dans leurs relations amou-
reuses, leur sexualité, et vivent parfois dans des milieux
conflictuels, pris dans des séparations, des divorces où ils ne
veulent pas faire de choix entre un clan ou l’autre ! La ten-
tation est alors très grande de se réfugier dans ces univers
parallèles où au moins les choses sont relativement prévisi-
bles, où ils peuvent vivre des émotions, des sensations, d’une
manière à peu près rassurante, avec des partenaires pas
menaçants, et d’une certaine manière virtuels, avec qui on
joue, mais avec qui on na pas d'interaction physique
directe, et où le corps n’est pas directement en jeu !
Ce phénomène est parfois lié à ces nouvelles formes de
familles recomposées, à cette culture «tribale» et de
« microréseaux », où l’on peut s’isoler des ennuis et de l’agi-
tation des adultes et verrouiller ses émotions, On voit bien
comment toutes ces technologies de l'information et de la
communication conduisent finalement à de nouvelles for-
mes d’isolement. Elles permettent d’être tout le temps en
contact — téléphone portable, textos, Internet — avec un cer-
tain nombre de gens et paradoxalement, les adolescents les

125
Les Nouveaux Ados

utilisent en même temps pour s ‘isoler dans une microbulle.


L'adolescent rentre à la maison, et s’il ne veut pas écouter
papa et maman, il allume Internet et « chate » pendant une
heure ou deux avec les copains qu:il vient de quitter. Il a sa
«tribu », sa bulle de copains. Il part le matin, met son bala-
deur MP3 et écoute «sa» musique, prend son téléphone
portable, envoie des textos à ses amis. Il peut ainsi toujours
se déplacer avec ce sentiment d’être tout le temps en contact
avec quelques personnes tout en s’isolant de tous les autres.
Un réseau apparemment ouvert mais en fin de compte
fermé. On voit bien ces nouvelles stratégies d'isolement dans
les transports en commun par exemple. Et de la même
façon, on observe que la pratique d’un jeu vidéo qui peut
tout à fait être riche, créative, intéressante, qui détend,
délasse, peut aussi se transformer en refuge et conduire à
l'excès et à l’isolement social.
Toutefois, certains adolescents sont particulièrement créa-
tifs, et il faut le plus souvent les laisser tranquilles. La prati-
que des jeux est aussi une manière de faire le vide, de se
défouler quand on a un surcroît de tensions, c’est une prati-
que qui peut être tout à fait normale. Il ne faut pas diaboli-
ser l’objet parce qu’il peut devenir dépendance, sinon il
faudrait diaboliser la nourriture et bien d’autres plaisirs…
C’est aussi, comme je le disais plus haut, une façon de
protéger ses émotions, sans aller jusqu’à parler de ver-
rouillage. Internet par exemple est une manière d’explorer
des potentialités, sans forcément y adhérer totalement. Dans
les jeux, beaucoup de garçons choisissent des avatars fémi-
nins ! Ils vont voir ce qu’ils sont en guerrières, en magicien-
nes, etc. (Certains d’entre eux, dans les forums de
discussions, vont aussi garder un pseudonyme féminin et
pouvoir s'amuser à jouer avec une séduction imaginaire.
Nous avons même assisté à quelques drames de garçons très
déçus parce qu’ils croyaient vivre une histoire d'amour avec

124
Les Drogues

une femme, et s’apercevaient qu’en fait, ils correspondaient


avec un garçon ! Donc on peut explorer très loin en trichant
un peu sur son identité. On peut même jouer à être sadique,
très méchant, alors qu’on est extrêmement timide et doux
dans la réalité. Ce qu’il ne faut pas, c’est que ces explora-
tions remplacent la vraie vie, que le transitionnel ne soit pas
aussi vécu comme transitoire.
Il est également intéressant d’observer que pour le
moment, ceux qui deviennent dépendants aux jeux sur
Internet sont plutôt des adolescents de la bonne société, de
très bons élèves, qui ont beaucoup investi la compétition
scolaire, sont en première ou en terminale, et qui commen-
cent à avoir très peur à la fois des épreuves du concours et
de l’entrée dans la vie, de la compétition avec les adultes. Ils
ont plutôt 16-17 ans que 12-13 ans. Ils savent très bien
jouer depuis qu'ils ont 12-13 ans, mais ils basculent dans la
dépendance à ce moment-là, pour reculer l’échéance du saut
dans la vie d’adulte.
Ce qui signe toutefois le début de la dépendance — quelle
que soit la dépendance, drogues, jeux —, c’est quand la per-
sonne se rend compte que cette pratique devient une source
de problèmes, et se développe au détriment des investisse-
ments affectifs, sociaux, familiaux... Elle veut réduire ou
arrêter sa pratique mais n’y arrive pas. C’est ce qui définit la
dépendance et légitime l’intervention d’un thérapeute. La
dépendance à Internet ou aux jeux vidéo est généralement
beaucoup plus labile, c’est-à-dire mobilisable, prête à tom-
ber, que la dépendance aux jeux d’argent, elle-même plus
facilement mobilisable que la dépendance aux drogues.
« Mobilisable » signifie que nous nous trouvons face à des
problématiques qui peuvent se résoudre en quelques semai-
nes ou quelques mois. Les drogues, elles, nécessitent des pri-
ses en charge pouvant durer des années avec des rechutes
habituelles, presque obligatoires. L’addiction aux nouvelles

125
Les Nouveaux Ados

technologies est donc infiniment moins inquiétante que


l’usage de drogues. Nous n’avons pas de chiffres exacts, ceux
qui circulent sur Internet sont issus d’études très biaisées et
peu fiables. On devrait arriver logiquement à des chiffres
comparables à ceux qui concernent les jeux d’argent, c’est-à-
dire entre 1 et 3 % des personnes — adultes et adolescents
confondus — qui deviennent dépendantes.
Pour le moment, entre parents et enfants — mais cela
devrait se résoudre — une certaine fracture persiste en ce qui
concerne la connaissance des jeux. Les parents ressentent
donc une inquiétude disproportionnée face à la réalité de la
pratique des jeux vidéo. Il faut qu'ils s'intéressent aux jeux
de leurs adolescents, parce que beaucoup ne connaissent pas
encore bien cet univers et s’effraient souvent du contenu
manifeste de ces jeux, en particulier de leur violence, alors
qu'il n’y en a pas beaucoup plus que dans un roman policier
ou un film d'horreur. Il ne faut pas s’imaginer qu'il y à
confusion entre le monde du jeu et la réalité : les joueurs de
jeux vidéo savent toujours très bien qu’ils jouent quand ils
jouent. Il faut être vigilant en revanche sur l’âge, regarder la
signalétique pour éviter les confusions. Si l’on donne des
jeux d'adultes à des enfants, ils pourraient confondre le jeu
et la réalité. Il existe des jeux très réalistes qui ne sont pas
faits pour les petits enfants, le risque étant pour eux de
croire que ce qu'ils voient est vrai.

Comment parler de drogues ?


En conclusion, je dirais aux parents que l’on n’est jamais
obligé de justifier ses choix éducatifs par un discours médi-
cal sur les drogues, et qu’il faut toujours assumer ses posi-
tions personnelles. On a le droit quand on est parent d’avoir
des opinions et des valeurs que l’on veut transmettre. Plutôt

126
Les Drogues

que de souligner le danger pour la santé, de raisonner,


d’argumenter sur un interdit, on peut le poser et le justifier
parce que cette pratique n’est pas conforme à ses propres
valeurs. Par exemple on peut dire à son adolescent : « Je ne
veux pas que tu fumes du cannabis parce que je trouve ça
laid, vraiment pas beau, je pense qu on a l’air bête quand on
fume, qu’on est hébété, qu’on a l'air idiot. » Donc simple-
ment pour des raisons esthétiques, de maintien et de tenue.
Cela peut parfois suffire. Après tout, dans certaines familles,
les parents demandent encore aux adolescents de ne pas
mettre leurs coudes sur la table en mangeant, je ne vois pas
pourquoi ils toléreraient qu’ils fument du cannabis! Par
exemple si un adolescent de 15 ans arrivait complètement
ivre et vomissait parce qu'il a bu trop d’alcool, je pense que
tous les parents seraient capables de dire que ce n’est pas
bien ni tolérable, de le reprendre, etc. Eh bien, c’est pareil
pour Je cannabis, on a aussi le droit de ne pas aimer et de ne
pas accepter cet état vaporeux, bébête, béat que l’on affiche
lorsqu'on a fumé, on a le droit de ne pas trouver cela très
brillant.
Je pense aussi à ces « rave-parties » qui inquiètent les
parents et toutes les autorités parce qu’elles sont, entre
autres, un lieu de consommation de substances toxiques.
Ces « rave-parties » posent un réel problème : elles représen-
tent une vraie culture festive, liée à la musique techno, à
cette mode des grands rassemblements qui ont un côté sym-
pathique, festif, ludique, qui rappelle un peu le Woodstock
des années 1970, mais elles facilitent aussi l’usage de subs-
tances. Il ne s’agit pas de condamner cette musique qui est
une forme culturelle réellement nouvelle, mais de mesurer le
danger. Beaucoup de cannabis, beaucoup d’alcool et certains
excitants comme l’ecstasy circulent, c’est vrai qu'il y a un
risque de consommation et qu’il faut dire aux jeunes d’être
extrêmement vigilants. De plus en plus de jeunes qui

27
Les Nouveaux Ados

commencent à avoir de vraies pathologies mentales, des


débuts de schizophrénie, des problèmes psychologiques
extrêmement graves, utilisent ce genre de milieu festif pour
essayer de fuir un peu les réalités et leur souffrance.
Que les parents soient tout de même rassurés, l’usage de
drogues n’induit pas en soi la schizophrénie ou d’autres
maladies neurologiques. C’est vrai qu’il plane des doutes sur
la relation entre l’usage de drogues et les pathologies mentales.
On sait bien que toutes les addictions sont des sources de
dépressions, d’angoisses.… C’est donc la dépendance qu'il
faut traiter chez un adolescent s’il fait face à une dépression.
En revanche, il est faux de penser que les drogues fabriquent
des schizophrénies, des paranoïas, etc. Il existe des états
paranoïdes induits par les excitants, mais ce sont des états
réversibles. De même qu’il existe des états de panique, de
dépersonnalisation qui peuvent être liés à des hallucino-
gènes, au cannabis, mais ce sont aussi des états réversibles. Il
n'y a pas dé pathologie irréversible causée de manière cer-
taine par des excitants. Un adolescent qui fume du cannabis
ne va pas devenir pour autant schizophrène. Cependant il
ne faut pas faire l’autruche, et si on a des doutes, il ne faut
pas exclure la possibilité d’une pathologie mentale. On voit
souvent des jeunes qui ont manifestement des troubles
depuis longtemps, mais que personne n’a pu ou voulu voir,
souvent par peur. Heureusement, il y a aujourd’hui très peu
de décès à cause de drogues. Les statistiques sont mal
connues d’ailleurs, mais nous sommes, tous Âges confondus,
à environ deux cents overdoses par an, contre six cents il y a
dix ans.
Finalement dans la société d'aujourd'hui, ce qui
m'inquiète davantage, c’est le jeu d’argent, parce que pour le
moment, il n'est pas encore réellement pris en compte. Et
pourtant il y a une surenchère de publicité qui pousse à
jouer. Je pense que tous les médias utilisent cette logique

128
Les Drogues

qui est une logique addictive : les émissions de télévision


entre autres poussent les gens à jouer, à dépenser de l’argent
et à appeler pour des choses payantes. Nous sommes [à dans
une logique de consommation et de fabrication d’addictions
à grande échelle. Le plus inquiétant, c’est qu’on traite les
jeunes comme une cible de consommation et qu'il existe
très peu de régulation. Les adolescents d’aujourd’hui sont
pris dans une démarche de consommation globale compul-
sive dont les problématiques peuvent être très proches de
problématiques addictives. Les marques les font déjà entrer
dans une logique addictive, on va consommer pour se rassu-
rer, on va consommer pour être quelqu'un, avoir une iden-
tité.
La vraie prévention devrait donc passer par un développe-
ment de l'esprit critique, par une formation à l’étude des
images, une critique des objets de consommation et de la
logique marchande.
+408
6
LE SAVOIR (ÉCOLE-EMPLOI-ARGENT)
L'ESSENTIEL EST D’AVOIR
DES ADOS CURIEUX DU MONDE
PATRICE HUERRE

Dans une société où l'école n'a pas assez évolué, où l'ouverture


sur le monde est plus précoce grâce aux nouvelles technologies,
mais où l'emploi et donc l'autonomie financière demeurent
précaires, l'ado se débat entre ses envies et ses craintes. Devant
des discours plus alarmistes qu'auparavant, les parents doivent
l'accompagner avec confiance et curiosité vers son avenir.
Di IL,
‘ à
Ÿ
Adolescence et curiosité
a curiosité intellectuelle chez l’adolescent est, disons-le
d'emblée, indissociable de ses racines et de sa source,
c'est-à-dire de la curiosité infantile. Au fur et à mesure qu’il
grandit, le tout-petit découvre un univers qu'il essaie de
comprendre à l’aide de tous ses organes sensoriels, comme
autant d'objets d'exploration. Lorsque cette curiosité des
débuts de la vie n’a pas été trop contrariée par des mésaven-
tures, elle est à nouveau activée à la puberté. La curiosité
de l’adolescent s'exprime en premier lieu bien sûr vis-à-vis
de son corps, de ses changements, mais aussi de ses pensées,
de sa manière de voir le monde, de ses désirs envers les
autres... Cette curiosité qui part du corps va donc s'ouvrir
beaucoup plus largement. Mais elle se tourne d’abord vers le
sujet lui-même. L’adolescence est un âge où l’on est naturelle-
ment égoïste, avant de pouvoir s'ouvrir davantage vers l’exté-
rieur. Plus on avance en âge dans l’adolescence, plus grandit,
normalement, cette disponibilité intellectuelle, culturelle,
relationnelle, affective et amicale. C’est ce qui explique par
exemple que les garçons dans les premières années de collège

135
Les Nouveaux Ados

sont souvent moins bons élèves que les filles. Leur puberté
étant en effet plus tardive, ils sont moins rapidement
curieux de l’extérieur et donc des apprentissages scolaires,
alors que les filles ont déjà plus de disponibilité.

L’adolescent et l’école

On se demande souvent pourquoi les adolescents sont de


moins en moins intéressés par l’école. Mais je ne suis même
pas sûr que ce constat soit vrai ! Il ne faut pas oublier qu'un
pourcentage d'adolescents beaucoup plus important qu'aupa-
ravant est scolarisé. Plus un groupe est important, plus il est
logique qu’il présente des problèmes, des dysfonctionne-
ments, des situations pathologiques, en l’occurrence des jeu-
nes qui ne sont effectivement pas intéressés par la scolarité.
Pour moi, ce qui paralyse un certain nombre d’adolescents
paradoxalement, c’est plutôt le surinvestissement scolaire
actuel. On leur a tellement dit dès leur plus jeune âge qu'il
était capital de bien travailler et d’avoir des diplômes pour
leur avenir d’adulte que cela devient un enjeu essentiel et
parfois paralysant. Certains choisissent la fuite, d’où l’absen-
téisme scolaire : c’est une des manières de régler à court
terme le problème. Mais on aurait tort de l’interpréter forcé-
ment comme un désinvestissement.
Au contraire, les adolescents se plaignent souvent en ces
termes : « Je m'ennuie, je n’apprends rien, je n’en peux plus
de ne pas bouger. » Il est vrai que dans l’école d’aujourd’hui,
il existe un décalage complet entre la curiosité, l’envie
d'apprendre et les méthodes pédagogiques qui n’ont pas
changé. C'est cela le problème nouveau, cette impression
que l’école est restée figée avec les mêmes façons de conce-
voir l’enseignement, alors que la génération actuelle a consi-
dérablement évolué, elle, dans sa manière d'apprendre. Les

136
Le Savoir (école-emploi-argent)

nouvelles technologies l’ouvrent sur le monde de manière


naturelle et de plus en plus précoce. Alors que l’école, même
si je caricature un peu, fonctionne sur un modèle d'ensei-
gnement vieux de cinquante ans ! L’inadéquation est totale.
L'école, excepté un certain nombre d’enseignants ou d’éta-
blissements, ne donne pas, globalement, le sentiment d’avoir
beaucoup bougé dans sa manière de penser et de dispenser
l’enseignement. Certaines expériences pédagogiques inno-
vantes et compatibles avec l’exercice de la curiosité juvénile,
font à l’inverse passer des tas de messages, y compris les pro-
grammes classiques. L'école doit rester le lieu d’acquisition
d’une certaine gymnastique intellectuelle, de savoirs de base
et de connaissances culturelles, c’est sa mission. Mais ce
n'est pas pour autant que ces savoirs ne peuvent pas être
enseignés de manière différente et plus adaptée à l’exercice
de la vie adulte aujourd’hui.
Je suis assez opposé aux approches un peu démagogiques
— prétendre, par exemple, qu'il est plus utile de disserter sur
les textes d’un rappeur ou d’un chanteur à la mode que sur
Racine. Se dire: « On va faire jeune et ainsi on va leur
plaire, on va utiliser tout ce qu’ils connaissent ou tout ce
qu'ils aiment et ainsi tout va passer », ne sert à rien. Les ado-
lescents ne sont pas dupes. Ils ont besoin de références adul-
tes, donc différenciées, et ils ont également besoin de
connaître l’histoire dont ils sont issus, y compris l’histoire
culturelle. Ce serait une erreur monumentale de jeter aux
orties tous les auteurs classiques et les savoirs fondamentaux
pour ne travailler que sur des textes d’aujourd’hui ou sur
Internet. Les adolescents savent très bien par eux-mêmes se
procurer ces connaissances actuelles et les échanger entre
eux. Étudier les auteurs classiques présente, en revanche, un
double avantage : d’une part le travail de la mémoire com-
plètement sous-valorisé aujourd’hui et d’autre part le tra-
vail sur la langue, la différence, le contexte historique, nos

137
Les Nouveaux Ados

origines en somme. Je connais des principaux de collèges


qui font passer Racine de manière tout à fait vivante et les
élèves sont ravis. Nous -pratiquons toujours en France un
enseignement trop parcellisé, alors que l’on peut étudier
Racine de façon plus globale et plus vivante, en mêlant la
littérature, l’histoire, la langue. La curiosité des jeunes ne
demande qu’à s’éveiller !
Il est vrai qu'aujourd'hui ils sont tellement sollicités,
notamment par Internet, que l’on peut se demander si les
apprentissages au collège puis au lycée servent encore à quel-
que chose. Leur utilité est pourtant tout à fait évidente. Si
les adolescents apprennent beaucoup de choses via le Net, ils
n’y acquièrent pas la capacité à organiser ces savoirs. Lors-
que vous faites une recherche à partir d’un mot-clé, vous
obtenez un défilé de centaines de pages mais vous ne savez
pas les utiliser ni comment les classer. C’est tout l'intérêt de
l'apprentissage scolaire qui indirectement aide à organiser les
informations, pour les rendre exploitables. L'école joue donc
R un rôle essentiel. Nous recevons ici à la clinique Georges-
Heuyer des lycéens, au sein d’une consultation appelée « le
Relais étudiants-lycéens » visant à évaluer les difficultés que
ces derniers peuvent rencontrer dans leur scolarité. Je suis
frappé de constater qu’en première ou en terminale, seule
une infime minorité de jeunes — pourtant scolarisés à un
niveau déjà assez haut — sait comment se débrouiller pour
apprendre. On ne leur a jamais appris à apprendre ! En fin
de primaire, il faudrait pourtant évaluer les facilités de cha-
cun, qu'elles soient visuelles, auditives ou davantage fondées
sur d’autres modes de mémorisation, afin d’aider chaque
élève selon ses compétences. L'école doit donner accès à des
domaines que l'adolescent ne connaît pas, soit parce que sa
famille ne l’y amène pas, soit parce qu’il est happé par
l'actualité et n’a pas forcément le temps de prendre de la
distance.

138
Le Savoir (école-emploi-argent)

Le stress lié au système scolaire


L'école à toujours généré des interrogations majeures,
dans les attentes comme dans les angoisses. Mais ce qui est
nouveau et dans des proportions considérables, c’est l’aug-
mentation du stress. Personne n’a jamais été très à l’aise
lors d’un contrôle, c’est normal. Mais actuellement, pour
un nombre d’élèves de plus en plus grand, le stress est
quasi constant. Toute leur énergie psychique se trouve
alors mise au service de parades à cette angoisse et n’est
donc plus disponible pour le plaisir d'apprendre ou de
découvrir. Il y a là quelque chose qui ne va pas. Je crois
que cela vient d’abord d’angoisses périphériques: les
angoisses des parents qui veulent trop bien faire pour les
enfants qu'ils ont choisis, dont ils ont choisi le nombre et
quasiment l’avenir ! On a parfois l’impression qu'il fau-
drait en fin de compte que l’enfant s’engage dans une voie
pour combler le narcissisme des parents, et colmater leurs
inquiétudes, leurs angoisses existentielles. La charge est du
coup considérable et enlève à ces enfants la liberté et le
plaisir d'apprendre. |
La compétition, les résultats, les diplômes sont devenus
encore plus le problème des parents que celui des adoles-
cents. La compétition n’est pas gênante lorsque l’on cherche
à valoriser une bonne image de soi, même parfois préalable-
ment établie par d’autres ! Mais c’est très dur. Tous ne peu-
vent pas suivre. La plupart des adolescents aujourd’hui ont
des parents bien intentionnés à leur égard. Ils ne peuvent
donc pas leur en vouloir de leur mettre une telle pression,
objectivement ou non. Mais du coup, ils vont souvent se
saboter eux-mêmes, se mettre en échec, en difficulté, pour
essayer de se dégager de cette situation. Ils peuvent même

139
Les Nouveaux Ados

s’en sentir coupables et rentrer alors dans des cercles vicieux


très difficiles.
En outre, à côté du souci des parents, il y a celui des
enseignants qui veulent obtenir suffisamment Fe retour sur
l'utilité de leur métier, de leurs pratiques et qui attendent
donc que les adolescents produisent un certain nombre de
résultats. Et enfin, il y a le souci de la société, pour l'instant
globalement inquiète au sujet de l’avenir. Nous ne sommes
vraiment pas dans une période de grands élans comme à la
Renaissance ou même dans les années 1970, avec de fortes
pulsions de vie, de curiosité sur le monde, qui favorisaient la
création. Aujourd’hui nous nous rétrécissons, chacun pour
soi, chacun chez soi, dans l’individualisme et la quête de
bonheur personnel. Les malheurs que nous constatons
autour de nous renforcent l’idée qu’il faut s’enfermer dans
une sorte de citadelle qui nous protégerait et que les études
aideraient à construire. Tous les niveaux de discussion se
confortent mutuellement, pas un n'entre en contradiction
avec l’autre : la société, l’époque, la famille et le jeune qui se
trouve lui-même au cœur de tout cela.

Comment les accompagner ?


Existe-t-il aujourd’hui de nouvelles problématiques et de
nouvelles pathologies liées à l'adolescence? Il me semble que
non, mais les proportions ont changé et font apparaître deux
extrêmes : d’un côté le surinvestissement scolaire, qui peut aller
jusqu'à l'épuisement ou la tentative de suicide — il faut plaindre
les trop bons élèves — ; de l’autre le décrochage et la rupture, la
marginalisation et l’autosabotage. Ce sont deux approches, non
pas nouvelles mais plus caractérisées aujourd’hui.
Et les parents sont désarmés face à cela. Je leur conseille
de ne pas hésiter à se faire aider pour essayer d’abord de

140
Le Savoir (école-emploi-argent)

cerner ce qui est important pour eux, de distinguer la façon


dont ils ont conçu leur rôle parental, leurs idéaux, d’un côté
et la réalité, de l’autre. C’est un peu la même opération que
l’on doit faire quand on a attendu un enfant. Pendant toute
la grossesse, on l’a rêvé, imaginé et puis il arrive tel qu'il est
et il faut réajuster le bébé réel et le bébé rêvé. Cette opération-
là est à répéter par les parents à l’adolescence. Réajuster leur
idéal d’avenir avec leur enfant tel qu’il s’est construit. Sur-
tout s’il marchait bien à l’école, était obéissant et gentil;
c'est souvent un autre adolescent qui apparaît ensuite, après
la puberté. Ils devraient alors se souvenir de ce qui les a
aidés, eux, à investir l’école, ou de ce qui ne les a pas aidés,
pour ne pas répéter si possible les mêmes erreurs. Qu'est-ce
qui avait suscité leur curiosité, qu'est-ce qui avait fait à un
moment donné qu'ils s'étaient intéressés à une discipline
plutôt qu’à une autre ? La rencontre avec un enseignant?
Un grand-père, une grand-mère ou un ami de passage qui
leur avait ouvert l'esprit sur quelque chose? C'est très
concret mais très important. Ce n’est pas simplement le
marteau pilon ou la pression quotidienne qui déclenchent
cette envie d'apprendre.
À cette période de leur vie en effet, s'il faut continuer
d'accompagner les adolescents parce qu’ils en ont besoin, il
faut en même temps leur laisser de plus en plus d’espace
d'investissement propre. C’est ce double mouvement-là qui
n’est pas simple pour les parents parce que lorsqu'ils sont
inquiets, ils pensent être indispensables et ne pas devoir
lâcher. Il leur faut trouver ce moment de bascule où ils lais-
sent progressivement de plus en plus d'initiative à leur ado-
lescent dans l’organisation de son travail personnel pour
devenir davantage, quand celui-ci le demande, des renforts
ponctuels sur le plan méthodologique. Ce n’est pas simple !
Mais ils doivent, comme l’école d’ailleurs, être un lieu de
passage et pouvoir amener leur enfant à s'inscrire dans le

141
Les Nouveaux Ados

monde. L’adolescent ne sait pas toujours très bien à cet âge


ce qui va l’intéresser cinq ou dix ans plus tard et quand on
le pousse trop, il finit par dire quelque chose qui n'est pas
nécessairement vrai. Un socle commun de connaissances, de
modes de réflexion, de méthodes de travail est d’autant plus
important car il sera utile partout, quel que soit le métier.
Pouvoir faire appel à son sens critique, savoir se documen-
ter, s'informer pour élargir son horizon et ne pas prendre
des vessies pour des lanternes... c’est important dans toute
profession, sans oublier dans l'exercice de sa citoyenneté!
On le voit bien dans les pays en grandes difficultés écono-
miques, qui présentent un taux de scolarisation très faible,
les jeunes sont un vivier formidable pour le fondamenta-
lisme ou l’extrémisme! Ils avalent le premier discours venu
parce qu’il apporte « la » réponse à leurs questions existen-
tielles. Il faut tout faire pour montrer à quel point le monde
est plus complexe et plus ouvert.

L’ombre du monde du travail

Je crois qu’un parent doit aujourd’hui préparer son ado-


lescent à l’idée qu’étant donné les nouvelles donnes écono-
miques, il aura plusieurs jobs plutôt qu’une carrière ou
même un emploi. Les changements en la matière sont
considérables et l’un des défauts de notre pays — que nous
partageons d’ailleurs avec le Japon — est d’être encore obnu-
bilé par le trio «une formation, un diplôme, un métier ».
Nous persistons à croire que le diplôme est un passe-droit
pour la vie. Cette culture du diplôme est évidemment préju-
diciable. La formation continue, tout au long de l'existence,
est au contraire une notion totalement contemporaine qu'il
faut intégrer. Sinon on laisse penser aux jeunes — et c’est une
tromperie — que, parce qu'ils ont un diplôme, tout ira bien

142
Le Savoir (école-emploi-argent)

pour eux. Certains, issus des grandes écoles, pensent qu'on


va leur dérouler le tapis rouge à la sortie et sont très surpris
d’être refusés. Pourquoi ? Tout à coup, on leur demande :
« Quel est le dernier roman que vous avez lu ? Qu'est-ce que
vous aimez au cinéma ? Qu'est-ce qui vous intéresse dans le
monde ? », et ils répondent : « Mais ce n’est pas dans le pro-
gramme !» L’attention portée aux autres, la capacité de
curiosité, d'ouverture sur le monde, d’écoute, toutes ces
qualités qui forgent un humain comptent énormément ! Et
s’éduquent dès l'enfance !
Le monde du travail paraît très mystérieux à la plupart
des adolescents d'aujourd'hui, contrairement aux généra-
tions précédentes. Tout d’abord, un certain nombre de
parents et d’enfants ne partagent pas la même vie quoti-
dienne, du fait des séparations ; ensuite, le contexte est très
différent. Quand on demande à un adolescent : « Que font
tes parents ? », il répond : « Ils travaillent dans un bureau ! »
C’est tout. Là, le rôle des parents est à nouveau très impor-
tant pour transmettre davantage et concrètement ce qu'ils
font. Plutôt que de répéter « travaille, c’est important pour
ton avenir », mieux vaut leur permettre d’aller voir ne serait-
ce que l’espace où leurs parents travaillent, y passer un petit
moment, et à défaut, leur expliquer en quoi consiste une
journée, ce que l’on fait, en quoi c’est intéressant. Là encore,
ce sont des conseils très pratiques, mais qui permettent aux
jeunes de ne pas s’en tenir à une représentation totalement
abstraite du travail. De plus, si les parents disent, à longueur
de temps, « vivement la retraite, vivement les RTT, vive-
ment le week-end ! », ils perdent forcément de la crédibilité
lorsqu'ils conseillent : « Il faut travailler, c’est important ! »
Et que dire de ceux, plus défavorisés et touchés par le chô-
mage, qui ne se lèvent pas le matin tout en ordonnant : «Il
faut aller au collège ! » Comment veut-on que ces adolescents

143
Les Nouveaux Ados

comprennent des messages aussi brouillés! Il faut faire


attention à être cohérents.
À la clinique, je passé mon temps à écouter des jeunes en
difficulté puisqu'ils ont des problèmes psychiatriques. Aux
parents inquiets, j'essaie de faire comprendre que le pro-
blème essentiel n’est pas que leur adolescent ait le bac
l'année prochaine, c’est d’abord qu'il aille mieux parce
qu’une bonne santé mentale lui sera utile toute la vie alors
que, s’il ne va pas bien, son bac ne lui servira à rien. Cela
suppose d'accepter par exemple qu'il ne reprenne pas ses
études pendant les deux années qui viennent, quil se tourne
vers une insertion professionnelle, ou une expérience de vie
à l'étranger. L'essentiel est d’avoir des enfants curieux du
monde et face à eux, il faut essayer de ne pas être angoissés
à tout moment. Ces jeunes sont aujourd’hui forcés d’inté-
grer la notion de précarité au moment où ils vont commen-
cer un projet de vie, ce qui bien entendu génère l’insécurité
et une vision du monde très sombre !Il ne faut pas en rajou-
cer, et s'étonner de les voir déprimés et pessimistes ! Quand
ils rencontrent une figure adulte qui leur fait passer une pas-
sion, un intérêt, ils envisagent le monde tout à fait différem-
ment. Nous avons donc une grosse responsabilité, celle de
ne pas leur transmettre une vision du monde partielle et
toujours sombre. Cela ne veut pas dire qu’il faille basculer
dans un optimisme et un angélisme béats. C’est évidem-
ment faux et ils le savent. Mais ils ont des espaces à explorer,
des choses à créer et tant mieux s'ils arrivent à faire mieux
que la génération précédente pour changer le monde ! Il faut
les aider à mieux identifier ce qui les passionne. Souvent
lorsqu'un adolescent dit: « J'ai envie de faire telle ou telle
chose », les parents, les enseignants répondent «tu verras
plus tard ». Pourquoi ? On peut développer ses intérêts en
parallèle, quels qu’ils soient, sportifs, musicaux, etc. Cette
passion va être un moteur pour tout le reste !

144
Le Savoir (école-emploi-argent)

L’ambition sociale

Malgré tout, dans notre société française plutôt tournée


vers une culture de loisirs, la notion de travail chez les ado-
lescents reste toujours très importante et associée à deux élé-
ments essentiels : le premier, la possibilité de s'assurer une
autonomie sur le plan financier, économique. Ils y tiennent
d’ailleurs beaucoup et commencent des petits boulots dès
qu'ils peuvent. Ce souci de travailler pour gagner sa vie,
d’abord pour soi, plus tard pour ses proches, continue
d’exister. Le deuxième, c’est le statut social, l’image. Les
résultats scolaires, puis l’identité sociale conférée par le tra-
vail, confortent l’adolescent en quête d’identité et le font
exister aux yeux des autres. C’est important.
La vie professionnelle, elle, comme je lai écrit plus haut,
demeure mystérieuse ! Et pour cette raison, je trouve que
c'est une très bonne idée d’envoyer des élèves de seconde
une semaine au cours de l’année dans des entreprises. Je
crois beaucoup aux rencontres. C’est le moteur de la curio-
sité, y compris la curiosité professionnelle. Favoriser dès le
primaire des rencontres avec des professionnels divers, des
artisans, des fonctionnaires, des chefs d’entreprise, me paraît
beaucoup plus crucial que de se concentrer sur des choix
d'orientation fournis par des tableaux informatisés ou par
des tests psychologiques. Je vois assez souvent des adoles-
cents qui ont des rêves ou des idéaux professionnels. C’est
un Âge où on aime « y croire » tout de même ! Et « y croire »
est un moteur pour apprendre et découvrir. Mais ils ont
souvent face à eux un entourage pédagogique, parental,
sociétal qui passe son temps à casser ces idéaux. Tous leur
rétorquent : « Tu rêves ! regarde le monde », au lieu de dire :
« C’est un beau projet, j’espère que tu pourras réaliser quelque

145
Les Nouveaux Ados

chose qui s’en rapprochera, cela va te demander de l'énergie


mais c’est bien. » On ne peut pas s'étonner des désespoirs
qui s’ensuivent. Je me souviens d’une jeune fille qui, devant
ses camarades, n’osait pas dire ce-qu’elle rêvait d’être. Pen-
dant vingt minutes elle est restée honteuse, sans parler, puis
elle a fini par lâcher : présidente de l'UNICEF ! Elle était
terrorisée par la réaction du groupe, étant hospitalisée et en
panne dans ses études. Et puis finalement une camarade lui
a répondu : « Moi, je suis présidente d’une petite association
où l’on fait chanter des enfants, des adolescents en difficulté
et on les aide à se produire un peu. Si tu veux, tu peux
venir. » Par cette rencontre, son rêve, à une autre échelle,
prenait corps ! Notre responsabilité est de ne pas briser ces
rêves qui sont un formidable moteur !

L’attrait de l’argent
Autre moteur prioritaire actuellement, l’argent. Les ado-
lescents sont la cible de toutes les marques, des vêtements
aux nouvelles technologies. Au moment où ils construisent
leur identité, comment concilier le désir de faire comme le
groupe et celui de se singulariser ? C’est un vrai paradoxe, au
départ indépendant de cette pression marchande : l’adoles-
cence est un âge où l’on a toujours besoin, à la fois, de se
fondre dans le groupe et d’être reconnu comme un être par-
ticulier. Je distinguerai donc les deux niveaux. L’adoles-
cence est effectivement un marché depuis le début des
années 1960. À la blouse autrefois de rigueur, a succédé
l'uniforme auto-établi par le groupe d’âge. Les adolescents
en ont besoin et en même temps, ils veulent se différencier.
Ils y parviennent s'ils se sentent suffisamment à l’aise avec
eux-mêmes pour le supporter. Tant qu’on n’est pas assez
bien avec soi-même, on préfère se fondre dans le groupe et

146
Le Savoir (école-emploi-argent)

ne rien afficher de différent, jusqu'aux goûts vestimentaires


ou musicaux. On est conformiste, c’est ainsi. En revanche,
dès que l’on se sent plusà l'aise avec soi-même, on peut oser
de petites différences.
Évidemment les commerciaux, dans tous les domaines,
profitent de ce conformisme ! Mais je fais le pari que dans
peu d’années, les marchands — ils ont déjà commencé — vont
s'intéresser davantage aux seniors, aux 60-90 ans. Dès que la
démographie change, le marché change. Et comme la popu-
lation juvénile se rétrécit face à la population vieillissante,
elle va sans doute être un peu plus tranquille. Une des cho-
ses que l’adolescent ne supporte pas, c’est d’être dépendant
des autres. Il veut afficher sa liberté de choix. Et lui souli-
gner quil est le pigeon d’un certain nombre d'entreprises
qui utilisent son conformisme, c’est donc important. Pre-
nons l’exemple du tabac. Les parents peuvent très bien tenir
le discours suivant : « Mais attends, à qui ça profite surtout,
regarde quelles stratégies mettent en œuvre ces entreprises
de tabac pour toucher et rendre accros le plus grand nombre
possible de gens, les paquets de dix cigarettes, les lights. »
Un ado peut ainsi démonter un peu tous les mécanismes, si
l’on sait lui démontrer qu'il se fait piéger, qu’il croit être
libre, mais qu’en fait, il ne choisit rien du tout. Pour les
vêtements, c'est la même chose.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la notion
d'argent de poche, dans un monde où l’argent est roi, n’est
pas du tout ringarde ! C’est dès le plus jeune âge qu’il faut
commencer maintenant à en donner. C’est une manière
d'offrir un espace de liberté à l’enfant, même sil est
minime. Cette somme ne doit pas être soumise au fait de
faire plaisir ou de ne pas faire plaisir. Pour moi, idéalement,
elle doit être déliée du : « Tu me fais plaisir, donc je te
donne de l’argent, tu as des bons résultats scolaires, donc je
te donne de l’argent. » Je suis pour une somme incompressible,

147
Les Nouveaux Ados

indépendante de tout enjeu et qui apprend la gestion de


l'argent. Cela peut être 1 euro, accompagné de la phrase:
« Avec cette somme, tu fais ce que tu veux, tu l’économises,
tu la dépenses, tu la donnes, c'est ton problème et ton
espace de liberté. » Si l’on veut gratifier un enfant parce
qu'il a de bonnes notes d’un cadeau et d’un peu d'argent en
plus, c’est autre chose. Mais l’argent de poche doit être délié
de toute autre bonne raison. Et puis, vers 16 ans, les parents
comme l’adolescent doivent passer de la notion d’argent de
poche à la notion de budget. Les parents ont là un rôle
d'apprentissage très important. Par exemple, je trouve très
formateur de prendre un moment avec l’adolescent pour lui
expliquer : « Voilà, regarde, sur un mois type, combien
coûte telle ou telle chose, les vêtements, le transport, les loisirs.
Nous allons organiser les différentes rubriques et regarder ce
que tu peux, toi, donner comme contribution. » Progressi-
vement, les différents postes du budget lui sont alloués, et il
apprend pour plus tard à les gérer. C’est une manière de res-
ponsabiliser adolescent, un glissement de la position
dépendante, tributaire de ses parents pour sa vie person-
nelle, à une prise de responsabilités progressive sur ses achats
et ses dépenses. C’est aussi peut-être une manière d’éviter
que l'adolescent ne pense qu'aux « thunes », selon le terme
en vogue aujourd’hui, qu'il ne soit pas qu’un consommateur
mais aussi un citoyen responsable.
Mais ici, il faut oser une question: s’il ne s'intéresse
qu'aux « thunes », d’où cela vient-il ? Pas du ciel ! Il faut que
les parents s'interrogent un peu sur les valeurs qui sont les
leurs, et/ou sur celles qu’ils affichent. Ce serait bien éton-
nant, une mutation subite à la génération des enfants et qui
occasionne ce genre de projet obsessionnel ! C’est le rôle
éducatif des parents d’expliquer à quoi l'argent sert, qu'il
n'est pas honteux en soi, que cela dépend comment on le
gagne. Et si c'est un moteur pour faire des études, une

148
Le Savoir (école-emploi-argent)

formation professionnelle, si c’est son rêve, pourquoi pas?


Mais ce sont les parents qui doivent montrer qu’il n’y a pas
que l’argent dans la vie, ouvrir leur enfant sur d’autres inves-
tissements possibles.
Cet argent roi omniprésent n'empêche nullement les
parents d'enseigner d’autres valeurs comme la patience,
l'effort, le courage, l'intégrité. C’est leur exemple qui fait
toute la différence. À l’adolescence, leurs enfants vont peut-
être trouver ces valeurs « nazes » mais quelques années plus
tard, lorsqu'ils seront sortis de cette période où il est néces-
saire de se manifester en s’opposant, ils les auront intégrées.
La bonne méthode n’est pas de taire ces valeurs, même si
elles sont dans un premier temps rejetées, mais de les expri-
mer. Je le redis, c’est l'exemple qui va compter plus que tout
discours. C’est d’assurer une continuité dans nos manières
d’être, de ce en quoi l’on croit, d’être une sorte de balise, de
pointde repère. L’adolescent, quinze ans plus tard, se sur-
prendra lui-même: « Tiens, je ressemble sérieusement à
papa ou à maman, alors que je m'étais promis de ne jamais
le faire ! »
À côté de leurs préoccupations matérielles, il faut aussi
savoir que les adolescents conservent, comme les autres
générations, les mêmes interrogations philosophiques, spiri-
tuelles ou religieuses. Le sens de la vie, la relation à l’autre,
ainsi que la justice ou la solidarité à l'échelle mondiale sont
des valeurs primordiales pour eux. Il faut faire attention à ne
pas véhiculer l’image d’une génération égoïste, individua-
liste, ne cherchant qu’à gagner de l’argent, captée par l’écran
et qui n’aurait aucune idée ou aucune réflexion. Nous som-
mes là dans un discours très largement relayé par les médias
mais profondément faux. Dès que l’on discute avec eux, on
sent chez ces adolescents le besoin d’un interlocuteur adulte,
leur appétence pour la discussion. Pendant l’adolescence, ils
ont tendance à mettre de côté les plus proches figures
A

149
Les Nouveaux Ados

adultes que sont les parents — ce qui ne signifie pas, encore


une fois, que ces derniers doivent se réduire au silence. Mais
ils restent attentifs à cé que peuvent dire d’autres adultes
comme les enseignants, les membres de la famille élargie, les
amis des parents. Dans ces échanges, discrètement des mes-
sages essentiels passent, même s’ils n’ont pas l'air d'y prêter
intérêt.

La société du spectacle
Il est vrai que l’époque est plus au consommateur qu’au
citoyen, et que certains adolescents sont intéressés, s’auto-
évaluent ainsi : « Je gagne beaucoup d’argent donc je vaux
beaucoup. » C’est regrettable, mais c’est aux parents, par
leur modèle de vie, de montrer que l’argent n’est pas le seul
critère pour évaluer un être humain. Face aux modèles
Eminem, Britney Spears ou Zidane, il est souvent difficile
de leur montrer que l'argent ne se gagne pas toujours facile-
ment, vite et que tout le monde ne gagnera jamais autant
d'argent. Il faut encore une fois leur expliquer. Ce n’est pas
pour autant quils vont le croire, mais il faut le leur répéter !
L’adolescence est un âge de rêves, de passions et c’est tant
mieux, à condition que nous, parents et société, n’entrete-
nions pas leurs illusions. Moi, je préfère que les adolescents
soient passionnés y compris de choses que je trouve stupi-
des, plutôt que de les voir déprimés. Par la suite, tout
dépendra de ce qu’ils feront de cette énergie pulsionnelle et
libre ! Elle va se fixer où elle peut, elle se fixe là où la télévi-
sion leur dit de se fixer pour certains, ailleurs pour d’autres,
mais dénote toujours l’existence de potentialités d’investisse-
ments. C'est toujours un bon signe que l’adolescent soit
capable de s’enthousiasmer ou d’avoir des rêves. On peut
essayer d’infléchir un peu la direction, modérément, mais

150
Le Savoir (école-emploi-argent)

surtout se rassurer sur le fait qu’il aime la vie! Ce qui


compte, c'est de ne pas casser le moteur.
On me dit que nous sommes dans une société où la
« star » de la semaine détrône celle de la semaine précédente
et où, en caricaturant, on a l'impression que le chanteur a
remplacé le philosophe? Je pense que c’est vrai bien sûr,
mais transitoire. Après tout, dans les chansons à la fin des
années 1960 aussi, les paroles n'étaient pas toutes formida-
bles! Je ne sais pas si les adolescents d'aujourd'hui man-
quent tellement de référents. Les représentations qu’on a des
générations suivantes sont souvent fausses. Si je me fais
l'avocat du diable, je dirais que toutes ces modes, comme la
Star Ac’, ont aussi des vertus fédératives, elles fondent des
groupes, permettent des relations amicales : on partage les
mêmes goûts, on a une raison de se voir, de se parler,
d'échanger. Elles créent du lien générationnel, donc je
trouve que c'est nécessaire. Chaque génération a été mar-
quée par des musiques, des modes, des figures variées, les
unes fortes, les autres sans grande valeur. Et même s’il existe
davantage de « modèles » télévisuels aujourd’hui, je reste
optimiste car les adolescents sont aussi tout à fait capables
de fermer le poste et de voir autre chose.
De toute façon, on ne peut pas ne pas tenir compte du
monde dans lequel ils vont devoir vivre. Ils ont besoin pour
y évoluer de mettre en œuvre des compétences et des inté-
rêts différents des nôtres. Sinon ils seront tout à fait inadap-
tés. Je pense aux parents qui déclarent : « Non, moi, mon
enfant à la maison n'aura surtout pas d’ordinateur, ne regar-
dera surtout pas les émissions de télé, etc. » Ils en font des
enfants qui ne seront pas capables de se débrouiller dans le
monde. Le rôle éducatif des parents est d'apporter une régu-
lation et d'éviter les excès. Mais on ne peut pas dire «au
secours, la télévision, l’ordinateur, Internet ! » C’est un uni-
vers dans lequel les adolescents doivent acquérir des

15
Les Nouveaux Ados

compétences. Étant donné le développement considérable


de la visioconférence, les réunions dans quelque temps
n'auront certainement pas lieu dans les bureaux. Les adoles-
cents qui n'auront pas acquis ces outils, face aux jeunes
Chinois ou aux jeunes Indiens, n’existeront pas.

Savoir les guider

Finalement, dans un monde très pragmatique, mon senti-


ment est qu'il existe toujours beaucoup de place pour la
curiosité intellectuelle, le pur plaisir d'apprendre et de rêver.
Contrairement à ce que les médias racontent, je dirais que
les adolescents, s’ils donnent l’impression de ne s'intéresser à
rien, portent en fait une vraie attention aux vraies questions.
Je n’en ai jamais rencontré qui ne s’intéressaient à rien, sauf
ceux qui se battent contre une dépression profonde. Pour
tous les autres, j'ai l'habitude de dire aux parents : « Faites
de la traduction simultanée, c’est un truc très simple pour
comprendre le discours adolescent. Vous traduisez chaque
expression par son contraire et vous avez la mesure. » Der-
rière : « Je ne m'intéresse à rien » par exemple, il vaut mieux
entendre : « Je m'intéresse à trop de choses et je ne sais pas
comment me débrouiller dans ce trop, comment faire le tri,
par quoi commencer, ce qui va vraiment me plaire, il y a
trop de possibles. » Alors ensemble, vous pouvez procéder à
de l’élagage. Je crois profondément qu’il ne faut pas prendre
les propos des adolescents trop au pied de la lettre.
Et si je devais pointer quelques problématiques ou patho-
logies nouvelles, que je ne voyais pas il y a dix ans par exem-
ple, je serais tenté de rejoindre un certain nombre de mes
confrères : comme les parents et la société posent moins de
régulations dans les choix et les contraintes, que la liberté
individuelle est nettement plus mise en avant, chacun est

152
Le Savoir (école-emploi-argent)

davantage renvoyé à lui-même, et ne peut plus en vouloir


aussi facilement à une instance extérieure. La porte est alors
grande ouverte pour les dépressions, les autosabotages, les
tentatives de suicide. Par tous ces mécanismes, l’adolescent
retourne contre lui toute cette agressivité qu'il ne peut plus
exprimer à l'égard d’une société qui l’empêcherait de mener
sa vie comme il le veut. Les contenants éducatifs consti-
tuaient une protection. Aujourd’hui, chacun est renvoyé à
lui-même et au sentiment de ne pas être bon, d’être nul
parce qu’il n’a pas réussi à faire exactement ce qu’il avait la
possibilité théorique de faire, et s’angoisse. Quand les
parents disent : « Tu choisis, tu fais ce que tu veux, c’est toi
qui vois; pour nous, que tu sois plombier ou polytechni-
cien, c’est pareil du moment que tu es heureux » — nous
voyons beaucoup de parents qui d’ailleurs ne pensent pas un
mot de ce qu'ils racontent, et qui se croient bons parents en
tenant ce discours —, leur adolescent se trouve face à lui-
même, angoissé de ne pas savoir ce qui leur fait vraiment
plaisir ou pas. C’est une vraie panique qui l'envahit !Il est
plus simple d’avoir des parents qui expliquent : « Écoute, tu
décideras de ce que tu veux un peu plus tard. Nous, pour
l'instant, au vu de tes compétences et de ce que tu nous as
montré jusque-là, on te dit qu'il faut que tu fasses cela. » Il
va suivre cette voie ou s'y opposer et vouloir faire l'inverse,
mais au moins, il a des points de repères et d'appui. C'est
capital pour qu’un adolescent se construise sereinement.
TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE M anne ni anime se Te Te en el en ne tes

1. LA SEXUALITÉ,
PAR MARCEL RUFO
Les ados croient toujours au grand amour
— La sexualité comme forme d’indépendance
EN AMEL CHDDATIOE
— Nouvelles formes de sexualité ?
—-Inégalité devant létsere RER re me
— Repérer un comportement déviant
L'orientation sexuelle 2...24. Rs Nr Aer
=É[Link] sexualité 2. M D te

2. L'AUTORITÉ,
PAR SERGE HEFEZ
CHR CR Das l'O AIME SE UN
— Établir une hiérarchie PAC Er ner ira
= L'autonté a-pellerun sexe MR aa
— La recherche du conflit et ses limites
— Perte des répéres'et replissurla famille 2...
TSX CES AE CHOIL S Doe Mn e A AE Er A Le
Ré T Une RICA
ON er ASE 7
Les Nouveaux Ados

Un juste lien eee2 27 52


=IComment s'YDIENdRE enr ee 55

3. LE CORPS,
PAR PHILIPPE JEAMMET

Aujourd'hui l'ado maltraite davantage son corps 61


= {Ün: Corps en héritage ee rt 64
= Un nouveauihnpage nr ne 65
= LNSAU ACTIONS ÉDANGOBSES 67
ER ÉDrOUVE SON CODE ee 68
+ Anpoisses Et PathOlOBIES ee 74
— La dicrature déspparences mere Re 0 74
—"RéGONNET CIVILE A 0 OR Re Ne 120 74

4. LA VIOLENCE,
PAR DANIEL MARCELLI

La première des violences est celle de la société 81


DANONE MOREL NP NeES ER 83
Halle désir et lemanques treesre ae 85
=Propression de hiVilenc AR 86
—Lamviolénce dans families en ee 88
La Violence ÉCART RER te 94
= Viblénce ePSOCICIONS RAR AE PRET
NE NEA 98
= Quelle éducation Sie PNR ER 101

5. LES DROGUES,
PAR MARC VALLEUR

Dès qu'une conduite isole ou enferme l'adolescent,


1 fauticonsulient. NAS RNEECCERRRER
ER R 105
— Différentes drogues RE 107
Table des matières

= Ditiérents uSapes nette


ane urtteeaire 110
= TL'adolescence: période à HSQUE De. 111
= Phisir, performance, Ou fuite 20... PO ES 115
— QUANR S'HIQUNÉLOTE ST Pen hi Gsid are 117
— L'alcool : une ivresse dangereuse...
8 119
= Nouvelles additions M td 121
"Comment parer de drogues?
8 221.
nane din 126

6. LE SAVOIR (ÉCOLE-EMPLOI-ARGENT),
PAR PATRICE HUERRE

L'essentiel est d'avoir des ados curieux du monde 133


“Adolescence ét CUrIDSIÉC "Mi erreneele en 135
Tradolescentiet L'école Te mn en Lee AE 136
— Lestress lié au systè[Link] 5...es 139
= Coriimenties aCCOMPABNEr Rene he 140
= L'ombre du monde du travail. 25e 142
AMBITION SOCIAL nn MAUR ET Meter 145
HN Aitraite Argent Eee ess 146
Li societé du spectacles. nnce een 150
RS ANOLTIES BUICÉP DR Renatotaie en 152
Vincent Acker, Christophe Inzirillo, Bruno Lefebvre

ALES
COMMENT
LESMOTIVER
La METHODE GORDON appliquée à la réussite scolaire

MARABOUT
Photocomposition Nord Compo
Imprimé en Allemagne par GGP Media GmbH

Pour le compte des Nouvelles Éditions Marabout


Dépôt légal : septembre 2013
ISBN : 978-2-501-08954-8
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Les nouveaux ados,
crmment vivre avec?
) nds thèmes de l’adolescence
@:: * oar les experts.
Q © st l'âge de la vie le plus sensible
Le zrable. Qui sont vraiment les ados
Ont-ils profondément changé
©. monde autour d'eux qui n'est plus
le me / Comment répondre à leurs besoins,
à leurs interrogations ? Pour la première fois
dans un même livre, six psychiatres et
psychanalystes parmi les spécialistes les plus
reconnus de l'adolescence et de la famille
répondent à nos questions sur les rapports des
adolescents à l'autorité, à la sexualité, au corps,
aux drogues, à la violence...

Sous la direction de Brigitte Canvuel


Brigitte Canuel a été journaliste à L'Express. Elle collabore
aujourd'hui au magazine Famille et Education.
+
Marcel Rufo, pédopsychiatre, est directeur de la Maison Z
des Adolescents à Paris. <
LL.
Serge Hefez est psychanalyste. Z
LLI
Philippe Jeammet est professeur de psychiatrie de l'enfant
et de l'adolescent, psychanalyste à l'Institut mutualiste
Montsouris.
Daniel Marcelli est pédopsychiatre, chef du service de
psychiatrie infanto-juvénile du CHU de Poitiers.
Marc Valleur est directeur du Centre des toxicomanies de
Marmottan.
Patrice Huerre est psychiatre et directeur de la clinique
Georges-Heuyer à Paris.

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ISBN 978-2-501-08954-8

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