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Identité
Emplois
Le concept d’identité est sans doute l’un de ceux qui a été le plus utilisé dans les
sciences humaines au cours des dernières décennies, bien au-delà de la seule socio-
logie. Mobilisé par des disciplines qui ont longtemps passé pour être centrées, de fa-
çon prioritaire du moins, soit sur l’individu, soit sur les collectivités, l’identité est un
concept carrefour, aussi bien pour l’anthropologie, l’ethnologie, la sociologie, l’his-
toire ou la psychanalyse que, de façon un peu moins centrale, pour la linguistique, la
philosophie, l’économie ou encore les études littéraires.
Ce caractère central du concept fait sans doute sa force, en le situant au cœur de
toute réflexion sur l’être humain et ses pratiques. Il explique dans le même temps
son caractère labile. Il a été travaillé différemment dans de multiples disciplines et,
au sein de celles-ci, par différents courants. De plus, terme de sens commun, il est
souvent utilisé de façon relativement lâche, comme si sa signification allait de soi.
Enfin, il a fait l’objet d’emplois militants nombreux, en particulier dans le contexte
des combats féministes, gay/lesbian/queer et des revendications de minorités eth-
niques, informées notamment par les théories issues des courants post-coloniaux.
La notion d’identité a constitué, et continue de constituer, l’un des ressorts majeurs
de certaines problématiques et de certains débats idéologiques et politiques, qui té-
moignent du versant « culturaliste » des questions politiques contemporaines. Ces
usages se sont déclinés de façons multiples, et selon diverses finalités. En té-
moignent, pour se borner à un exemple récent, le débat français sur l’« identité na-
tionale », initié par Nicolas Sarkozy dans un contexte électoral, ou encore les luttes,
parfois âpres, pour faire reconnaître telle ou telle identité et faire concrétiser cette
reconnaissance sur le plan des dispositions légales (voir, en France toujours, les po-
lémiques autour du « mariage pour tous » en 2013).
Volontiers associé à un essentialisme que les sciences sociales s’emploient à criti-
quer – et sur la critique duquel elles se fondent en partie –, le terme a pu inciter à
une certaine méfiance. Ceci explique pourquoi ceux qui le mobilisent en tant qu’outil
heuristique à part entière le redéfinissent presque tous en s’efforçant de circonvenir
cette dimension. Eu égard à sa nature particulière, l’attitude adoptée vis-à-vis du
concept et de son usage peut passer pour un indicateur de positionnement au sein
du champ de la recherche, tout particulièrement en France. La recherche hexago-
nale s’est longtemps distinguée en cela de la situation prévalant dans le monde an-
glo-américain, où cette notion fait moins problème et se trouve au contraire envisa-
gée de façon positive.
Au cours de son histoire au sein des sciences sociales, ce n’est qu’après avoir été en-
visagé dans le cadre de l’étude d’autres domaines d’activité, et au final de façon rela-
tivement tardive, que le concept a été mis en œuvre pour rendre compte d’enjeux
ressortissant à la sphère de la création littéraire dans une perspective proprement
sociologique. De ce point de vue, les traditions anglo-américaines et franco-euro-
péennes ont fini par se recouper partiellement, qu’il s’agisse d’éclairer l’identité
d’écrivain ou des paramètres non directement liés au statut de créateur, comme
l’identité de genre (/[Link]/lexique/21-lexique/65-genre-gender) ou l’origine
culturelle, même si les types d’approche et les sujets d’études respectifs divergent.
Définitions
Traditionnellement, l’identité se définit comme le « [c]aractère de ce qui demeure
identique ou égal à soi-même dans le temps » (Trésor de la langue française, [En
ligne]). Elle est en particulier constituée par des éléments d’ordre personnel – d’his-
toire individuelle – en même temps que par des appartenances socialement sanc-
tionnées et avalisées : à une nationalité, à une « classe » ou catégorie sociale, à un
sexe ou un genre, à une profession, à un groupe ethnique, à une classe d’âge, etc.
L’identité est par conséquent une notion désignant ce qui, à la fois, distingue et rap-
proche une entité socio-culturelle (qu’il s’agisse d’un individu ou d’une collectivité) de
celles avec lesquelles elle est mise en relation, que ce soit d’opposition, d’affinité ou
de simple coexistence. Elle apparaît en ce sens comme un construit social, en même
temps que comme désignant une réalité avant tout relationnelle, qui suppose néces-
sairement une dynamique d’identification à ce qui caractérise (ou est censé caracté-
riser) telle ou telle appartenance identitaire de façon particulière.
Les chercheurs en sciences sociales qui ont théorisé ce concept – ils sont pour l’es-
sentiel issus du monde anglo-américain, dans un premier temps du moins – insistent
tout particulièrement sur ce caractère construit, qu’ils s’inscrivent dans le paradigme
de l’interactionnisme symbolique, qui envisage l’identité à la fois comme le moyen et
le produit d’une interaction (/[Link]/lexique/21-lexique/157-interaction), ou qu’ils
relèvent plutôt de la nébuleuse post-moderniste ou déconstructionniste, dont parti-
cipent les courants post-coloniaux, féministes ou queer, qui investissent volontiers
l’identité comme le lieu et l’enjeu idéologique de luttes socio-politiques. La première
perspective se présente le plus souvent comme censément « neutre » sur le plan
axiologique et idéologique, en retrait face aux enjeux sociétaux. Elle n’a guère connu
d’utilisations spécifiques dans le domaine des études littéraires avant les travaux de
Nathalie Heinich. La seconde, en revanche, n’est nullement apolitique. Elle se
conçoit, au contraire, en tant que discours critique, comme un moyen d’action à part
entière, ce qui se ressent dans la façon dont elle conçoit cette notion.
Historique
L’interactionnisme symbolique dans le monde anglo-américain
Aux États-Unis, dans le sillage des travaux pionniers de George Herbert Mead en
psychologie sociale (Mead, 1934), et plus largement dans le cadre des recherches
menées au sein de l’École de Chicago, les sciences sociales ont tôt mobilisé de façon
approfondie et systématique le concept d’identité, notamment au sein du courant
des community studies. Intégrée à l’arsenal des concepts structurants de la pensée
sociologique nord-américaine, l’identité s’est, tout spécialement, vu accorder une
place centrale dans le développement de l’interactionnisme symbolique, chez Erving
Goffman et Howard S. Becker entre autres.
Pour ce qui concerne Goffman – traduit en France (aux Éditions de Minuit à partir
des années 1970), au contraire de la plupart des autres auteurs de ce courant –, son
approche de l’identité s’inscrit dans le cadre de ses travaux sur les interactions inter-
personnelles dans la vie quotidienne. Il les aborde dans une perspective qui, mettant
en parallèle les comportements dans la vie courante et ceux de l’acteur de théâtre
sur une scène, le conduit à formaliser ce qu’il désigne comme une « analyse drama-
turgique » (Goffman, 1973 [1959]). Dans le cadre de ces recherches, il s’emploie en
particulier à souligner combien les participants d’une interaction (verbale, notam-
ment, mais pas uniquement) s’efforcent à éviter de perdre la face et de faire perdre
la face à leurs interlocuteurs, engagés qu’ils sont dans des processus ritualisés, qu’il
aborde de façon plus systématique dans un ouvrage ultérieur consacré, précisé-
ment, aux Rites d’interaction, et qui contribuent à la place et à la marge de ma-
nœuvre laissée aux intervenants, en fonction de leur identité.
« Dans toute société, chaque fois que surgit la possibilité matérielle d’une in-
teraction verbale, on voit entrer en jeu un système de pratiques, de conven-
tions et de règles de procédure qui sert à orienter et à organiser le flux des
messages émis. On s’accorde sur le lieu et le moment de la conversation,
sur les thèmes d’ouverture et sur l’identité des interlocuteurs admis » (Goff-
man, 1974 [1967], pp. 32-33).
Si le concept d’identité n’est en tant que tel pas au cœur de la réflexion de Goffman,
il a en revanche reçu par la suite, au sein de l’interactionnisme symbolique, une at-
tention beaucoup plus systématique et approfondie et connu de considérables et
notables déclinaisons.
Chez des auteurs comme Sheldon Stryker, George J. Mc Call et J. L. Simmons, Peter J.
Burke ou encore Jonathan Turner, en dépit de la diversité d’inflexions de leurs théo-
ries respectives, l’identité est considérée comme un ensemble de possibles constitu-
tifs du soi (self), mouvant et multiple. La diversité des identités susceptibles d’être
adoptées, ou plus précisément « performées » (dans la théorie de Stryker en particu-
lier) par les sujets en fonction d’une place au sein d’une structure sociale et de situa-
tions particulières, voire en fonction d’objectifs circonstanciels, est susceptible de
faire l’objet d’une description hiérarchisée. Chacune des identités que peut endosser
un individu apparaît comme associée à des idéaux qui déterminent des horizons
d’attente spécifiques en termes comportementaux et qui prescrivent par consé-
quent des attentes, tant du point de vue du soi que de ceux qui ont à évaluer et à
apprécier son identité, et la conformité d’un comportement avec les caractéristiques
associées à telle ou telle identité particulière.
La question de l’identité s’inscrit volontiers à cette aune dans la perspective d’une so-
ciologie des émotions. Celles-ci seraient des « marqueurs d’adéquation » de telle ou
telle identité : à travers les interactions qui sanctionnent leurs appartenances, les ac-
teurs mettent leur identité en jeu et la soumettent par conséquent à la sanction
d’une reconnaissance (qui renforce dans ce cas l’investissement dans telle identité
particulière), mais aussi, dans le même temps, au risque d’une remise en question
ou d’un démenti.
« In identity theory, […] emotions motivate individuals to play roles in which
they receive positive reinforcement, and emotions also inform individuals
about the adequacy or their performances and their commitments to identi-
ties in the salience hierarchy. Emotions thus drive individuals to play roles in
ways that art consistent with normative expectations, definitions of the si-
tuation, cultural values, and highly salient feelings about self » (Turner,
2006, p. 337).
En somme, selon la perspective de l’interactionnisme symbolique, il n’y a d’identité
que pour autant que celle-ci soit effectivement reconnue par autrui. De ce point de
vue, dans le regard que les autres portent sur l’individu qui endosse une identité,
aussi bien que pour ce dernier, l’interaction apparaît comme le lieu même où se joue
la reconnaissance, c’est-à-dire la vérification de l’identité, qui correspond à des rôles
dont la reconnaissance procède d’une « performance » accomplie ou, au contraire,
tenue en échec.
La sociologie française, de Durkheim à Bourdieu
Dans le domaine francophone, l’émergence du concept a été relativement plus tar-
dive que dans le monde anglo-américain. Il a fallu attendre les années 1990 pour
qu’il soit pleinement utilisé et conceptualisé de façon rigoureuse. S’il est employé
plus tôt dans d’autres disciplines des sciences sociales, comme l’anthropologie, avec
notamment un séminaire exploratoire et interdisciplinaire organisé par Lévi-Strauss
qui, dès la fin des années 1970, légitime le concept (Lévi-Strauss, 1977), au sein de la
sociologie, l’identité apparaît comme un concept longtemps resté en friche, en dépit
de l’usage fréquent du terme.
De la discipline à son état naissant telle qu’elle se développe chez Durkheim, et jus-
qu’à Bourdieu, le concept d’identité suscite fort peu d’intérêt et même une certaine
défiance parce que jugé trop « psychologisant ». Pour cette tradition française, de
même que pour la tradition marxiste, les « identités de classe » (ou « conscience de
classe ») sont certes interrogées, pour faire l’objet d’une critique fondamentale de
leurs modes de constitution. La réflexion durkheimienne, reprise par Bourdieu et
certains de ses élèves, se focalise ainsi sur les classifications et les classements d’État
(voir notamment Bourdieu, 1989), entendus comme identités imposées ou comme
actes d’identification impulsés par un champ social configurant des habitus
(/[Link]/lexique/21-lexique/36-habitus) particuliers.
Pour autant, chez Bourdieu, le concept d’identité n’est non seulement jamais vrai-
ment formalisé, mais à dire vrai guère employé. Il existe toutefois ici ou là des déve-
loppements plus consistants, qui inscrivent la notion dans l’architectonique concep-
tuelle de la théorie des champs. Ainsi, dans un article consacré à « l’idée de région »,
paru en 1980 dans les Actes de la recherche en sciences sociales – le numéro est
placé sous l’intitulé « Identité » –, Bourdieu en vient à utiliser le concept, sans pour
autant le définir ou à proprement parler l’intégrer à son lexique coutumier. La façon
dont il l’envisage consiste à s’intéresser à la manière dont telle ou telle identité
constitue un enjeu de luttes de pouvoir au sein d’un champ pour les acteurs qui y
interagissent :
« On ne peut comprendre cette forme particulière de lutte des classements
qu’est la lutte pour la définition de l’identité « régionale » ou « ethnique »
qu’à condition de dépasser l’opposition que la science doit d’abord opérer,
pour rompre avec les prénotions de la sociologie spontanée, entre la repré-
sentation et la réalité, et à condition d’inclure dans le réel la représentation
du réel, ou plus exactement la lutte des représentations, au sens d’images
mentales, mais aussi de manifestations sociales destinées à manipuler les
images mentales (et même au sens de délégations chargées d’organiser les
représentations comme manifestations propres à modifier les représenta-
tions mentales) » (Bourdieu, 1980, p. 65).
Selon une telle perspective, l’identité qui, dans le cadre des interactions humaines et
des luttes de pouvoir sur lesquelles elle repose chez Bourdieu, est aussi et peut-être
avant tout une « identité verbale » (Amossy, 2010), repose également sur la légitimité
de celui qui l’énonce telle qu’elle se façonne à travers la constitution de son ethos
(/[Link]/lexique/21-lexique/46-ethos). En vertu d’un trope analytique fréquent
chez Bourdieu, l’identité est à la fois vue comme le produit d’un pouvoir et l’instru-
ment qui génère ce pouvoir : « Le pouvoir sur le groupe qu’il s’agit de porter à l’exis-
tence en tant que groupe est inséparablement un pouvoir de faire le groupe en lui
imposant des principes de vision et de division communs, donc une vision unique de
son identité et une vision identique de son unité » (Bourdieu, 1980, p. 66). Il s’agit
alors de « naturaliser » autant que possible l’identité, qu’il définit comme « cet être-
perçu qui existe fondamentalement par la reconnaissance des autres », ce qui ex-
plique qu’elle soit l’« enjeu » de « luttes » pour « l’imposition de perceptions et de ca-
tégories de perception » (Bourdieu, 1980, pp. 66-67).
Il semble que ce ne soit qu’au cours des années 1990 que le concept d’identité ait
fini par véritablement prendre dans la terminologie usuelle des sciences sociales
francophones en Europe. Sans doute est-ce à la faveur de la vague de questionne-
ment relative à une impression de « crise des identités » (Dubar, 2000) que le
concept en vient à être pensé en tant que tel et désormais effectivement mobilisé,
par exemple dans les recherches de Claude Dubar, qui a été conduit à théoriser le
concept dans la perspective de recherches sur les professions (Dubar, 2001). En té-
moignent la multiplication de programmes de recherches consacrés à ces questions,
jusque durant la première décennie du xxie siècle, avec notamment les travaux de
Michael Pollak sur l’expérience concentrationnaire (Pollak, 1990) et « l’identité bles-
sée » (Pollak, 1995), l’étude sur Vienne en 1900 (Le Rider, 1990) ou encore le concept
d’« identité narrative » forgé par Paul Ricœur dans le droit fil de ses études sur la
configuration narrative de la temporalité (Ricœur, 1990) – chez le philosophe, la no-
tion n’est guère conçue en fonction d’enjeux proprement sociaux, mais elle a pu être
utilisée selon des telles perspectives (Michel, 2003).
L’identité au sein des études littéraires
La mise en œuvre d’approches de la littérature indexées à des théories sociolo-
giques relatives à l’identité ne se met en place que dans le courant des années 1980,
avec un léger décalage dans le monde francophone européen au regard des déve-
loppements auxquels on assiste outre Atlantique, en particulier à la faveur des diffé-
rents courants post-modernes (théories post-coloniales et queer).
Approches post-modernes (Saïd, Butler…)
Certaines des premières approches de la littérature (et des productions artistiques
de manière plus générale) au prisme de la question de l’identité relèvent de courants
non spécifiquement sociologiques, mais qui traitent de questions centrales au sein
des sciences sociales.
Tenu pour l’un des livres de référence des post-colonial studies, Orientalism d’Ed-
ward Saïd (Saïd, 1980 [1978]) a ouvert une brèche majeure, que les polémiques sus-
citées par cet ouvrage militant n’ont certes pas réduite, au contraire. Le livre, fondé
sur la lecture de publications et d’œuvres de nature diverses – des études savantes
aussi bien que des œuvres de fiction, par exemple – fait une place à la littérature,
parmi d’autres types d’écrits constitutifs de l’image de l’Orient en Occident. Dans ce
contexte, il s’agit pour l’auteur d’envisager la littérature comme un instrument, parmi
d’autres, de façonnement de l’identité de l’autre, dans une perspective d’exercice de
pouvoir et, tout particulièrement, de justification des entreprises coloniales, qu’il
s’agit précisément pour Saïd de critiquer. À partir de cette date, de nombreuses
études s’emploieront à remettre en question, au sein des études littéraires, les re-
présentations par l’Occident de ses « autres », tout spécialement de ceux que Gaya-
tri Chakravorty Spivak désigne comme « subalternes » (Spivak, 1988).
L’un des constats formulés par Saïd dans Orientalism résidait dans l’entreprise de fé-
minisation de l’Orient au sein de la culture occidentale. Il reviendra quelques années
plus tard à Judith Butler, dans une perspective sensiblement différente, de procéder
à la déconstruction des représentations genrées qui sous-tendent les sociétés occi-
dentales. Dans ses travaux ayant connu un important retentissement, elle s’emploie
à souligner que le genre – à l’instar des autres paramètres de l’identité – n’est autre
qu’une fiction ou, plus précisément, le fruit d’une « performance » (Butler, 1990) à la-
quelle chacun peut se livrer eu égard à la plasticité des identités de genre. Souli-
gnant cette dimension théâtrale, il s’agit pour l’auteure de mettre en évidence le ca-
ractère fondamentalement non-naturel du genre, qui n’est naturalisé qu’au prix de
discours à fonction régulatrice. Remettant en cause une certaine tradition féministe,
qui tend à essentialiser l’identité féminine, les positions de Butler constituent l’un
des fondements des Queer studies.
Ces nouvelles perspectives ont fait de l’identité (en particulier culturelle, ethnique et
de genre) un enjeu crucial au sein des études littéraires. Dans le domaine anglo-
américain, les études culturelles ont, dans le prolongement de ces interrogations, ré-
gulièrement développé des recherches sur la façon dont les identités sont tra-
vaillées, mises en scène et en question dans les textes, littéraires notamment, au
point que certains programmes de maîtrise couplent d’ailleurs ces notions – Litera-
ture, culture, identity – dans leur intitulé et leurs offres de cours.
Au sein du monde académique francophone, les études québécoises se sont mon-
trées nettement plus en phase avec les développements de ce type de questionne-
ments aux États-Unis. Les questions relatives à l’identité et à la construction de
l’identitaire sont devenues un enjeu de questionnement décisif de l’identité québé-
coise telle qu’elle prenait corps dans et par la littérature. Ces recherches – notam-
ment celles de Simon Harel sur la dimension cosmopolite de la littérature québé-
coise contemporaine et sa façon de mettre en jeu la différence entre le soi et l’autre
(Harel, 1989) – ont contribué à un changement de regard et permis de prendre en
considération le passage d’une époque marquée par la constitution de l’identité na-
tionale (1860-1970), qui en passe notamment par une poésie magnifiant le pays, aux
enjeux plus contemporains de la multiplication et de l’hybridation des identités.
« Les mondes de l’art » (Howard S. Becker)
C’est de façon relativement tardive au regard de son histoire que l’interactionnisme
symbolique s’est penché sur le monde littéraire. Encore l’a-t-il fait, en première ins-
tance, par le biais d’une approche globale, au sein de laquelle la sphère littéraire
constitue un « monde de l’art » parmi d’autres. Dans Art Worlds (1982), Howard S.
Becker envisage ainsi les « mondes de l’art » comme des univers au sein desquels les
œuvres, leur réalisation comme leur réception, et plus largement leur reconnais-
sance, résultent de la collaboration d’un ensemble de personnes qui interagissent
sur la base de conventions servant de cadres préétablis et relativement routinisés.
En l’espèce, la problématique identitaire se situe à plusieurs niveaux. D’une part, les
« chaînes de coopération » identifiées et décrites par Becker reposent sur des rôles
prédéterminés et les interactions que ceux-ci conditionnent. Ce sont ces interactions
que Becker aborde principalement dans son ouvrage. D’autre part – mais cette pro-
blématique est en revanche seulement évoquée par Becker, qui ne s’y engage que
marginalement –, envisager les mondes de l’art peut conduire à s’interroger sur la fa-
çon dont ceux-ci définissent leurs frontières et se livrent par conséquent à des attri-
butions d’identité, qu’il s’agisse des identités des mondes en question, de celles de
leur production ou encore de celle des acteurs de ces mondes.
« L’une des questions importantes, dans l’analyse sociologique des mondes
sociaux, est de savoir quand, où et comment les acteurs établissent une dé-
marcation entre ce qu’ils veulent donner pour caractéristique et tout le
reste. Les mondes de l’art s’appliquent invariablement à déterminer ce qui
est de l’art et ce qui n’en est pas, ce qui est leur art et ce qui n’en est pas, qui
est artiste et qui ne l’est pas » (Becker, 2010 [1982], p. 60).
Dans un cas comme dans l’autre, il convient toutefois de noter que, dans le cadre de
ce travail, ce sont davantage les principes fondateurs de l’interactionnisme symbo-
lique qui sont mis en œuvre pour aborder le fonctionnement des « mondes de l’art »
que le concept d’identité lui-même, qui n’est pas véritablement employé par Becker
dans ce contexte, bien que les logiques qu’il décrit relèvent de celles en fonction des-
quelles le courant dont participe son travail envisage l’identité.
« Se dire écrivain » (Nathalie Heinich)
Nathalie Heinich se fonde sur les acquis de la tradition interactionniste de façon à
développer une sociologie fondée sur l’examen de la participation au monde litté-
raire et à ses régimes de valeurs selon un angle subjectif. Dans une démarche qui se
caractérise par une prise de distance affichée avec l’approche et les concepts bour-
dieusiens, Heinich commence à élaborer, au contact de Michael Pollak, une concep-
tion de l’identité qui s’inscrit dans le même temps de façon explicite dans la filiation
goffmanienne, et plus largement nord-américaine. Elle s’emploie ainsi à expliciter ce
qu’elle tient chez l’auteur de La Mise en scène de la vie quotidienne comme relevant
« essentiellement [d]u stade de l’intuition » (Heinich, 1995, p. 501).
C’est essentiellement et en première instance dans le cadre de ses recherches sur
les mondes artistique et littéraire, qu’elle envisage comme des espaces profession-
nels problématiques, que Heinich a été conduite à élaborer de façon systématique
les enjeux induits par ce concept, soit dans des champs sociaux qui relèvent, pour
employer sa terminologie, de « régimes de singularité (/[Link]/lexique/21-
lexique/164-singularite) ». Chez Heinich, l’identité se conçoit comme
« un modèle ternaire, selon lequel l’identité est la mise en cohérence de
trois moments : l’auto-perception, c’est-à-dire la façon dont la personne se
perçoit elle-même ; la représentation, c’est-à-dire la façon dont elle se pré-
sente à autrui ; et la désignation, c’est-à-dire la façon dont elle est désignée
par autrui – personnes ou institutions » (Heinich, 2015, p. 68).
Ces différents « moments de l’identité » sont susceptibles d’être marqués par des in-
cohérences. Une identité peut en effet être le nœud de conflits. Dans cette optique,
inspirée également des travaux de Boltanski et Thévenot sur les « économies de la
grandeur » (Boltanski et Thévenot, 1991), Heinich insiste régulièrement sur la dimen-
sion des valeurs, selon une perspective qu’elle tient pour « compréhensive » et non
plus « explicative » (par différenciation d’avec l’approche critique de Bourdieu). Dès
lors qu’un acteur peut « disposer » d’une « pluralité [de] régimes de valeurs » (Hei-
nich, 1995, p. 517) qui ne sont pas nécessairement compatibles, il s’agit de rendre
compte des difficultés rencontrées pour assurer une cohérence entre les moments
constitutifs de l’identité, et de la façon dont chacun procède pour remédier à ces si-
tuations problématiques. C’est sur cette base qu’Heinich souligne les difficultés po-
sées par l’identité d’« écrivain » : ne correspondant pas à une identité professionnelle
parfaitement assurée, elle place ceux qui écrivent et souhaitent publier (ou le font)
devant des difficultés à « se dire » écrivains.
Sous toutes ses formes, l’identité a été l’objet d’une multiplication sidérante de publi-
cations, de théorisations et d’usages distincts. Dans le domaine restreint des
sciences sociales, on a vu que ce concept pivot, point d’articulation des relations qui
s’établissent entre l’individuel et le collectif semble, aussi bien dans le monde anglo-
américain que dans le domaine francophone, s’inscrire dans une perspective inter-
actionniste, que celle-ci soit manifeste ou non, explicitement revendiquée ou pas.
Quelle que soit la façon dont elle se trouve envisagée, et la focalisation particulière
des différents courants qui s’y sont intéressés, l’identité n’est jamais envisagée
comme mono-centrée, mais toujours comme le produit d’une relation entre des in-
dividus et d’autres individus, médiées par des institutions.
Il n’en reste pas moins qu’un clivage net se dégage de la comparaison des diffé-
rentes traditions. Ainsi, si Bourdieu (et une large part de la tradition française) se fo-
calise davantage sur l’objet de lutte que constitue la définition de telle ou telle iden-
tité dans une perspective de justification de l’exercice d’un pouvoir, d’autres cher-
cheurs ont pour leur part davantage mis l’accent sur la dynamique propre des inter-
actions entre acteurs. Si un versant insiste davantage sur les limites de la construc-
tion identitaire, et s’emploie à la critiquer, l’autre met au contraire l’accent sur la
flexibilité et la plasticité des identités, qui s’offrent comme un espace de performati-
vité souple, voire comme le lieu d’une forme de liberté.
Ce clivage, qui constitue une indication sur l’histoire des traditions des sciences so-
ciales, mais aussi sur ce qu’implique l’identité (elle est à la fois quelque chose de reçu
et d’imposé pour une part, mais aussi de choisi), trouve aujourd’hui de nouvelles dé-
clinaisons, notamment dans le domaine du numérique et des identités et modes
d’interaction particuliers qu’il implique (Han, 2014), ainsi que les débats terminolo-
giques qu’il promeut (« identités virtuelles », « identités numériques » ?...). En dépit
de ce que l’usage courant de la notion implique de permanence, voire de statisme,
on n’en a jamais fini avec l’identité, qui paraît chose en perpétuelle mutation.
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Pour citer cet article :
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