La nuit s’abattait sur Valmoréa comme un voile de velours noir.
Dans cette ville où
les ombres semblaient avoir une âme, Naelia marchait sans lever les yeux, guidée
par une force qu’elle refusait de nommer. Chaque pas la rapprochait du manoir
abandonné au bord de la falaise — un lieu que les habitants évitaient, chuchotant
qu’un monstre y vivait encore.
Pourtant, elle revenait toujours.
Pour lui.
Kael.
L’homme qui avait autrefois été le plus brillant héritier de Valmoréa, avant que la
tragédie ne déchire sa vie et ne le transforme en un être marqué par la violence,
le silence… et une douleur trop profonde pour être humaine. On disait qu’il avait
fait un pacte avec les ténèbres. Qu’il avait tout sacrifié, sauf son cœur — un cœur
dont il ne savait plus se servir.
Naelia poussa les grandes portes du manoir. Elles gémirent comme une bête blessée.
L’air était froid, chargé d’une présence qui la frôla immédiatement.
— Tu reviens encore, dit une voix grave derrière elle.
Elle se retourna. Kael se tenait dans la pénombre, ses yeux sombres brillant comme
des braises étouffées. On lisait dans son regard un mélange de méfiance, de désir,
et d’une fatigue qui semblait ancienne comme la pierre.
— Je ne devrais pas, murmura Naelia.
— Alors pourquoi ?
— Parce que tu m’appelles. Même sans parler.
Il s’approcha. Chaque mouvement de Kael était silencieux, calculé… dangereux. Mais
jamais elle n’avait eu peur de lui — seulement de ce qu’elle ressentait.
Il effleura une mèche de ses cheveux, mais sa main trembla légèrement, comme s’il
se retenait de la toucher vraiment.
— Je ne suis pas fait pour toi, souffla-t-il. Je suis brisé. Et tout ce que je
touche finit par se détruire.
— Laisse-moi décider de ce que je veux, répondit-elle fermement.
Un éclair passa dans ses yeux, comme si ses défenses venaient de se fissurer. Il la
contourna lentement, la frôlant juste assez pour brûler sa peau.
— Tu ne comprends pas… j’ai perdu le contrôle autrefois. Et je pourrais encore.
— Alors contrôle-toi avec moi.
Il la fixa longuement.
Un silence dense.
Une tension presque palpable.
Puis soudain, il la prit par la taille, l’attirant contre lui d’un geste brusque.
Son souffle chaud caressa son cou.
— Tu joues avec la tempête, Naelia, grogna-t-il.
— Et si c’était la tempête qui avait besoin de moi ?
Il ferma les yeux, comme frappé par la force de ses mots. Une lutte intérieure
déchirait chacune de ses expressions. Et puis… quelque chose céda.
Kael l’embrassa. Pas avec douceur — mais avec cette intensité désespérée de
quelqu’un qui a trop longtemps tout réprimé. Naelia répondit, ses doigts se
glissant derrière sa nuque, l’instant devenant une collision brûlante entre l’ombre
et la lumière.
Quand ils se séparèrent, Kael posa son front contre le sien.
— Si je te laisse entrer dans ma nuit… tu ne pourras plus sortir.
— Alors ouvre-moi la porte, Kael.
Il sourit pour la première fois — un sourire rare, presque douloureux.
— Très bien… mais n’accuse pas l’obscurité si tu finis par aimer ce que tu y
trouves.
Dans le manoir aux mille murmures, leurs silhouettes se fondirent dans les
ténèbres, liées par une romance trop intense, trop dangereuse, trop vraie.
Une romance née de la nuit…
…et qui n’existait pleinement que parce qu’elle portait un peu de lumière.