Évolution du constitutionnalisme en Afrique
Évolution du constitutionnalisme en Afrique
formalisme à l'effectivité
Albert Bourgi
Dans Revue française de droit constitutionnel 2002/4
(n° 52), pages 721 à 748
L a nature des régimes politiques et l’ordonnancement constitutionnel ont été, au cours des
dernières années (et singulièrement depuis 1990-1991) au centre des débats politiques en
Afrique. Le souvenir des turpitudes de trois décennies d’exercice autoritaire du pouvoir a
conduit, ce qu’on pourrait appeler pour la commodité de l’exposé, les forces du changement,
à prêter une attention plus soutenue à l’élaboration des nouvelles règles constitutionnelles [1]
[1]Cf. Les Constitutions africaines publiées en langue française,…. Un peu partout sur le
continent, et quel que soit le mode de transition [2][2]L’Afrique en transition vers le
pluralisme politique (sous la… utilisé, l’objectif était le même : créer les conditions de
construction d’un nouvel édifice institutionnel garant de l’équilibre des pouvoirs et de
l’instauration de l’État de droit [3][3]Pour une synthèse de cette notion, voir la thèse de
Marcelin…. La Constitution, désormais considérée comme le dernier rempart contre les
dérives « présidentialistes » de naguère, devait ainsi permettre d’assurer le respect des libertés
fondamentales et le bon fonctionnement du pluralisme retrouvé.
2L’autorité conférée à la Constitution, comme fondement du pouvoir, donne désormais tout
leur sens aux principes et à un ordonnancement empruntés à la Constitution de la
Ve République. Il en est ainsi également des règles de séparation des pouvoirs, de
l’affirmation plus marquée du pouvoir judiciaire ou encore de la consécration du poste de
Premier ministre et de la délimitation des domaines respectifs de la loi ou du règlement [4]
[4]Cf. A. Bourgi, Communication au colloque « Lecture et relecture….
3L’influence de la Ve République sur les systèmes politiques africains francophones, plus de
quarante après la promulgation de la Constitution du 4 octobre 1958, renvoie inévitablement
aux origines mêmes du constitutionnalisme africain. Le processus d’accession à
l’indépendance des anciennes colonies françaises, loin d’être freiné par la création, en 1958,
de la Communauté, comme on aurait pu a priori le penser, s’est accéléré avec la mise en
place des nouvelles institutions. Il s’est en fait engagé dès le début de 1960 avec la
proclamation de l’indépendance de la Fédération du Mali [5][5]Voir A. Bourgi,
communication au colloque, L’avènement de la Ve….
4Les liens avec la France restant très forts, la culture politique et juridique des nouveaux
dirigeants africains étant avant tout française (la plupart d’entre eux l’avaient acquise sur les
bancs des Assemblées ou dans les rangs des gouvernements français), tout concourt à
expliquer que les premières Constitutions africaines furent le plus souvent, à quelques
variantes près, un simple décalque du texte de 1958.
5S’il en est allé ainsi, c’est aussi pour des raisons politiques : le système créé à partir des
idées exprimées depuis longtemps par le général de Gaulle convenait parfaitement aux
premiers présidents africains qui se voyaient ainsi, en toute légitimité successorale, investis
de pouvoirs très importants, leur permettant, entre autres, de canaliser le travail des jeunes
Assemblées parlementaires.
6L’édifice était pourtant fragile et, dans la plupart des cas, la greffe – plus téméraire sans
doute qu’on ne l’avait imaginé – ne prit pas [6][6]B. Badie, L’État importé, Essai sur
l’occidentalisation de…. Très vite, les Constitutions furent mises en sommeil, quand les
gouvernements civils n’étaient pas tout simplement renversés par des coups d’État. Le parti
unique s’est finalement imposé partout, y compris dans les pays qui, comme la Côte-d’Ivoire,
avaient gardé le principe du pluralisme politique dans leur Constitution.
7Le mouvement fut tellement général qu’il suscita des réflexions plus ou moins
désintéressées sur le pouvoir en Afrique, sa nature et son exercice. L’inspiration française
étant, tout compte fait, le legs d’une histoire assez récente, c’est dans l’Afrique profonde qu’il
fallait également rechercher les racines d’une démocratie « authentique », terme dont le sub-
stantif servira bientôt de slogan. Or le chef africain, s’il ne cesse de s’entourer de conseillers,
s’il use et abuse de la palabre, s’efforçant ainsi de parvenir au consensus le plus large, ne se
soumet à personne : en définitive, c’est lui, et lui seul, qui décide [7][7]Sur le phénomène de
personnalisation du pouvoir en Afrique,…. L’ancien Président sénégalais lui-même, Léopold
Sédar Senghor, entonnera cette antienne et la résumera ainsi : « il n’y a pas de place pour
deux caïmans dans un même marigot ».
8Si l’objectif que s’étaient assignés les jeunes États, promouvoir un développement rapide de
leurs sociétés au plan économique et social, avait été atteint, les nouveaux régimes auraient
peut-être perduré et le pluralisme politique, parfois décrit comme un luxe, n’aurait guère été
d’actualité. Or il n’en fut rien et l’échec de l’autoritarisme fut à la mesure de l’aggravation de
la situation économique de la quasi-totalité des pays africains et, pire encore, des difficultés
de survie qu’ont souvent connues les populations du continent.
10Avec les nouvelles Constitutions, les régimes politiques se sont diversifiés et certains
d’entre eux se sont éloignés du modèle français de 1958 [8][8]Voir entre autres Y.Mény, Les
politiques du mimétisme…. Mais quelle que soit leur variété, ces Constitutions demeurent,
notamment dans les techniques mises en œuvre, très marquées par la Constitution de 1958.
Elles reproduisent souvent ses équilibres et s’attachent à reprendre les règles éprouvées du
parlementarisme rationalisé.
11Mais par-delà ce mimétisme qui ne se réduit plus au seul modèle français (les emprunts
sont désormais plus diversifiés, et ils sont tout autant africains que non africains), le nouveau
constitutionnalisme africain [9][9]Dans son manuel « Droit constitutionnel et
institutions… s’incarne dans un double mouvement indissociable l’un de l’autre. Il s’agit
d’une part de l’irruption du constitutionnalisme dans le débat démocratique, d’autre part de la
consécration de la justice constitutionnelle. Mais la réalité de ces changements ne saurait
dissimuler les multiples ambiguïtés qui entourent encore le discours sur la légalité
constitutionnelle [10][10]Pendant longtemps, les Constitutions n’ont eu aucune… et les non
moins nombreux artifices dont est parfois parée la référence constante à l’État de droit.
I – L’IRRUPTION DU CONSTITUTIONNALISME DANS
LE DÉBAT DÉMOCRATIQUE
12C’est dans la force du droit que les acteurs politiques engagés dans les processus de
démocratisation ont tenté de trouver les voies et les moyens d’introduire de véritables
changements. En témoigne, par exemple, la grande place qu’ont occupée les questions
constitutionnelles lors des travaux des Conférences nationales [11][11]Il existe une abondante
littérature sur ce qui a constitué sans… censées marquer la rupture avec l’ordre politique
ancien, ou encore les débats houleux, parfois controversés et toujours passionnés auxquels a
partout donné lieu la rédaction des nouvelles Lois fondamentales [12][12]Cf. [Link],
Réflexions sur la dynamique constitutionnelle en…. Dans pareils cas (au Bénin, au Mali, au
Congo ou du moins dans la version politique antérieure à la guerre civile de 1997, voire à
Madagascar), les nouvelles Constitutions ont inauguré « l’ère de la démocratie » et ont été le
prélude à la mise en place des institutions pluralistes et à la tenue des scrutins présidentiels,
législatifs et communaux.
13Ailleurs, notamment dans les pays où il n’y eut pas de conférence nationale (Sénégal,
Côte-d’Ivoire, Cameroun), les changements politiques ont été mesurés, à différentes périodes,
soit à l’aune des révisions constitutionnelles, même lorsque celles-ci portaient en fait la
marque de simples aménagements techniques, soit par l’adoption de nouvelles Constitutions.
En Côte-d’Ivoire, la décision prise, le 30 avril 1990, par l’ancien Président Félix Houphouët-
Boigny, d’instaurer le multipartisme a simplement conduit à légaliser les partis politiques sur
la base de l’article 7 de la Constitution, tel qu’il était libellé depuis 1960 [13][13]Voir J. du
Bois de Gaudusson, G. Conac et Ch. Desouches, déjà…. C’est à une démarche identique qu’a
procédé le pouvoir camerounais, en annonçant son intention de reconnaître le multipartisme.
Dans ce pays, comme en Côte-d’Ivoire, le système de parti unique, ayant eu cours pendant
près de trente ans, n’avait aucun fondement constitutionnel, contrairement à ce qui était le cas
dans la plupart des autres États africains.
14A la limite, la nature (présidentielle, semi-présidentielle ou même parlementaire) du
régime instauré par les textes constitutionnels adoptés dans le sillage des processus de
démocratisation importe peu. Qu’ici ou là, les pouvoirs du Président de la République soient
étendus ou réduits au profit du Premier ministre n’a guère d’importance dès lors que la
Constitution prévoit des contre-pouvoirs et que ces derniers sont en mesure de jouer, pour
défendre la primauté du Droit.
17Ce qui était impensable il y a seulement quelques années est devenu monnaie courante
aujourd’hui. Les Constitutions sont désormais perçues pour ce qu’elles sont, pour ce qu’elles
auraient toujours dû être : le fondement de toute activité étatique. C’est à partir des nouvelles
règles qu’elles sont venues poser, et des compétences qu’elles ont fixées, que la vie politique
s’ordonne et que les différents scrutins sont organisés. Cette réalité tranche avec la
désinvolture que les dirigeants affichaient jusque là à l’égard des textes considérés au mieux
comme des concessions faites au discours sur la légalité constitutionnelle attendu par les
bailleurs de fonds internationaux, au pire comme de simples faire valoir juridiques.
21A cet égard, le but recherché est de lever l’obstacle du nombre limité de mandats
présidentiels (deux, en général) que les constituants, surtout lorsqu’ils intervenaient dans le
cadre d’une Conférence nationale, avaient voulu instaurer. La voie parlementaire utilisée
pour retoucher la Loi fondamentale (même lorsque la majorité à la Chambre des députés est
du même bord politique que le Président) n’a pas étouffé le débat sur la question, encore
moins fait taire les critiques que celle-ci peut provoquer. Cette évolution n’est sans doute pas
étrangère à l’émergence de scènes politiques plus ouvertes, où les partis, à défaut d’être
toujours représentés au Parlement, ont une grande capacité de mobilisation, elle-même
relayée par une presse plus libre et plus audacieuse. Il n’est plus rare que les questions
constitutionnelles figurent parmi les principaux sujets de contestation et qu’elles provoquent
même des manifestations populaires ou des marches de protestation. Ce fut notamment le cas
en Côte-d’Ivoire, en 1998. A l’appel des principales formations d’opposition, plusieurs
milliers de manifestants ont ainsi défilé cette année là dans les rues d’Abidjan pour protester
contre la modification de la Constitution. Cette contestation visant une vaste réforme de la
Constitution introduite par le chef de l’État ivoirien (pas moins d’une cinquantaine d’articles
sur les soixante-seize que comptait la Loi fondamentale étaient concernés) illustrait les
progrès enregistrés sur le terrain de la légalité constitutionnelle. Pendant plusieurs mois, les
partis politiques d’opposition ont porté sur la place publique leur querelle avec le pouvoir, à
propos notamment de l’extension des compétences du chef de l’État, prévue par le projet de
révision de la Constitution.
22Ce qui est intéressant à relever ici, c’est moins la teneur des dispositions de la Constitution
ivoirienne révisée, qui faisaient du Président « détenteur exclusif du pouvoir exécutif » un
monarque républicain, que la référence permanente à la Loi fondamentale. Cette dernière est
devenue au fil des ans en elle-même un véritable enjeu politique, et cette évolution est
révélatrice de la perception que l’opinion africaine en général et les acteurs politiques en
particulier ont des lois fondamentales [16][16]Voir Y.-A. Faure, « Les Constitutions et
l’exercice du pouvoir…. A défaut d’être en mesure d’empêcher l’Assemblée, au sein de
laquelle le parti « présidentiel » est largement majoritaire, de voter le projet de loi portant
révision de la Constitution soumis par le Président de la République, les députés de
l’opposition ont mené une véritable guérilla parlementaire, notamment au sein de la
Commission des affaires générales et institutionnelles.
23C’est également du « calcul politicien » destiné à conforter la prépondérance présidentielle
que ressortissaient les nombreuses révisions qu’avait subies la Constitution camerounaise de
1972. A plusieurs reprises, et notamment en 1975, en 1979, en 1989 et en 1984, la Loi
fondamentale a été remaniée dans ses dispositions concernant les rapports entre le Président
de la République et le Premier ministre, dans le seul but de prémunir le premier contre toute
velléité « d’autonomie politique » du second. Deux ans à peine après avoir en tant que
Premier ministre succédé de plein droit, et jusqu’au terme de son mandat, au chef de l’État
démissionnaire, Paul Biya supprimera purement et simplement la fonction. Contraint en 1991
d’amender la Loi fondamentale, dans le sens d’un fonctionnement pluraliste des institutions
(le gouvernement était désormais responsable devant le Parlement) ce dernier s’est efforcé,
par la révision du 18 janvier 1996, d’affirmer son autorité sur « le chef du gouvernement qui
est chargé (article 11, alinéa 1) de la mise en œuvre de la politique de la Nation telle que
définie par le Président de la République » [17][17]Cf. Nguélé M. Abada, « Ruptures et
continuités….
24Les événements de Côte-d’Ivoire d’octobre 2000 et l’alternance intervenue au Sénégal ont
une nouvelle fois démontré l’irruption du constitutionnalisme dans le débat politique. En
Côte-d’Ivoire, c’est autour du contenu de la Constitution (notamment à propos des conditions
d’éligibilité à la présidence de la République prévues à l’article 35) que s’est cristallisée la
crise politique. Par-delà la solution finalement retenue dans le projet soumis au referendum le
23 juillet 2000 (adopté à plus de 86% des suffrages exprimés) et la controverse autour de la
mise à l’écart de certains candidats, cette phase constitutionnelle a constitué le temps fort des
changements qui ont abouti à l’élection d’un nouveau Président de la République, le 22
octobre 2000. Au Sénégal, l’adoption d’une nouvelle Constitution a symbolisé la promesse
« d’une nouvelle ère politique » faite par le nouveau chef de l’État, Abdoulaye Wade.
25Ces péripéties qu’ont connues les institutions ivoiriennes, camerounaises, voire gabonaises
ne sauraient toutefois faire oublier que l’un des principaux acquis du mouvement
constitutionnel engagé à partir de 1990-1991 est bel et bien l’avènement de l’État de droit. Si
à bien des égards les Constitutions de la période considérée n’innovent pas dans leur
formulation par rapport aux textes anciens, elles s’en différencient par la force (pratique)
désormais attachée aux règles de droit qui y sont énoncées. Certes, un examen exhaustif des
situations qui prévalent en Afrique subsaharienne fait encore ressortir de nombreux
manquements à l’État de droit, et autant d’atteintes aux libertés individuelles et collectives.
Ici et là, les belles proclamations sur le respect des Droits de l’homme, sur l’indépendance du
pouvoir judiciaire, ou encore sur la portée du suffrage universel continuent de se heurter à des
réalités moins nobles. L’actualité la plus immédiate nous offre, hélas, de nombreux exemples
de pratiques contrevenant à la liberté d’expression ou à l’égal accès à la justice, et qui, d’une
manière plus générale, sont à l’opposé des lois les plus élémentaires de la démocratie. Mais
ces maux, pour réels qu’ils soient et que reflètent les nombreux dysfonctionnements des
appareils judiciaires, ne doivent pas masquer le nouveau pas franchi par l’instauration de
juridictions constitutionnelles. Ces dernières ont petit à petit réussi à s’imposer face à des
Exécutifs désormais plus attentifs à leurs prérogatives, et à faire valoir à travers leurs
décisions, désormais suivies d’effets, la suprématie de la Constitution – ce qui n’a pas
empêché une prééminence récurrente de la fonction présidentielle.
B – L’AFFIRMATION DE LA PRÉÉMINENCE
PRÉSIDENTIELLE
26La prééminence du Président de la République dans le constitutionnalisme
« démocratique » africain renvoie à première vue à ce qui était prévu dans les Lois
fondamentales de l’époque autoritaire. Aujourd’hui comme hier, et à quelques différences
près (concernant notamment la durée du mandat présidentiel et la clause de limitation des
mandats), la fonction présidentielle est au cœur du dispositif institutionnel. Le statut et les
vastes attributions qu’elle recouvre illustrent toujours le rôle essentiel dévolu à l’Exécutif
(qu’il soit bicéphale ou monocéphale) dans la nouvelle répartition des pouvoirs. Mais cette
similitude formelle ne rend pas compte de tous les changements induits par le nouvel
ordonnancement constitutionnel. Sous l’effet du pluralisme incarné, entre autres, par une
représentation parlementaire reflétant mieux les diverses sensibilités politiques, de
l’émergence des libertés publiques, et de l’affirmation du pouvoir judiciaire, l’exercice du
pouvoir obéit désormais à des paramètres qui n’avaient guère cours précédemment.
27Dans les textes, mais aussi et surtout dans la pratique, le chef de l’État doit aujourd’hui
composer avec un Parlement (le plus souvent monocaméral) doté d’une légitimité conférée
par le suffrage universel, et avec un pouvoir judiciaire, en général la justice constitutionnelle,
qui est parvenue à imposer son indépendance au pouvoir politique [18][18]Pour le Bénin,
souvent cité en exemple, pour le rôle joué par…. La diversité et les incertitudes des
compétitions électorales ont, de fait, transformé tout le paysage institutionnel et instauré des
contraintes dans l’exercice du pouvoir. Même là où la réalité politique demeure encore bien
éloignée des règles constitutionnelles, l’existence de contre-pouvoirs, stimulés par exemple
par l’exercice réel des certaines libertés, permet éventuellement d’atténuer les excès de
l’autoritarisme.
28En règle générale, les nouvelles Constitutions ou les révisions constitutionnelles [19]
[19]Après les changements constitutionnels intervenus en… mises en œuvre dans le sillage
des processus de démocratisation donnent toujours la préséance au pouvoir exécutif incarné
essentiellement par le chef de l’État. La place de ce dernier y est d’autant plus prépondérante
que sa légitimité se fonde désormais sur une élection au suffrage universel prêtant moins à
contestation qu’à l’époque du parti unique. Le rôle du Président de la République va bien au
delà de la fonction d’arbitre retenue par la Constitution française de la Ve République [20]
[20]Cf. à ce propos L. Favoreu et autres, Droit constitutionnel,… et que vient relativiser, en
certaines circonstances politiques, la place accordée au gouvernement.
29Les dispositions relatives au Président de la République renvoient pour l’essentiel à ce qui
est inscrit dans la plupart des Constitutions modernes. C’est vrai aussi bien du statut que du
mode d’élection (au suffrage universel), ou encore des attributions classiques dévolues au
chef de l’Exécutif. On y retrouve les mêmes formulations que dans la Constitution française –
elles étaient déjà présentes dans les textes adoptés au len-demain des indépendances. En tant
que « gardien de la Constitution, il incarne l’unité nationale. Il est le garant de l’indépendance
nationale, de l’intégrité du territoire, du respect des traités et accords internationaux. Il veille
au fonctionnement régulier des pouvoirs publics et assure la continuité de l’État ». Le mandat
présidentiel de cinq ans, renouvelable une seule fois est aujourd’hui la règle. Celle-ci souffre
encore de quelques rares exceptions tant en ce qui concerne la durée du mandat que la clause
restrictive du nombre de mandats (au Gabon, par exemple, le Président de la République est
élu pour sept ans et rééligible sans limitation).
30Les Constitutions font du chef de l’État la clé de voûte de l’édifice institutionnel. Ses
attributions recouvrent la présidence habituelle du Conseil des ministres et font de lui le chef
des armées et le président du Conseil supérieur de la magistrature. Il peut sous réserve de la
consultation de certaines autorités (le plus souvent le Premier ministre et le président de
l’Assemblée nationale) prononcer la dissolution de l’Assemblée nationale.
31Dans tous les cas, la prépondérance présidentielle ressort aussi des pouvoirs qui reviennent
au chef de l’État dans « les circonstances exceptionnelles », identiques à celles de l’article 16
de la Constitution française. C’est de la même logique de l’affirmation de la fonction de chef
de l’État que procède la faculté qui lui est reconnue, selon, par exemple, la Constitution
malienne significative d’une tendance générale, de recourir au referendum, sous réserve de
certains avis pour « toute question d’intérêt national, tout projet de loi portant sur
l’organisation des pouvoirs publics… ».
35Le second cas de figure concerne les lois fondamentales (congolaise, avant la guerre civile
de 1997, malgache, malienne, nigérienne et togolaise) qui octroient au gouvernement des
pouvoirs qui se situent un peu dans la lettre et l’esprit de l’article 20 de la Constitution
française. Mais la portée de telles dispositions doit être reliée au contexte de politique
intérieure dans lequel les Constitutions ont été préparées et adoptées. Elles traduisaient, lors
de leur élaboration, plus une défiance à l’égard des pouvoirs contestés ou renversés qu’elles
n’impliquaient, comme la pratique ultérieure l’a montré, une réelle volonté de
bouleversement institutionnel.
36Pour le constituant africain il importait peu que la rédaction des dispositions relatives aux
rapports entre le Président de la République et le gouvernement puissent prêter à diverses
interprétations. L’essentiel était d’en préserver l’esprit, à savoir que le Premier ministre et le
gouvernement ont avant tout en charge la gestion quotidienne de l’État. C’est dire qu’on était
loin, originellement au moins, d’une formulation à la française induisant une réduction des
pouvoirs du Président de la République et l’instauration d’une sorte de dyarchie de l’Exécutif.
37Mais d’une manière générale et quel que soit le libellé retenu, la portée de cette
constitutionnalisation du Premier ministre, chef du gouvernement, demeure très limitée. Dans
les faits, et ce constat est vrai pour la totalité des États, le Premier ministre reste dans une
situation de dépendance politique par rapport au chef de l’État. Ce dernier est le plus souvent
le chef du parti majoritaire dans le pays et à l’Assemblée nationale et celui dont le Premier
ministre est presque toujours issu. Pour bien marquer son emprise politique, le Président de la
République n’hésite d’ailleurs pas à conserver la direction de son parti, et à assurer ainsi la
répartition des rôles au sein du gouvernement.
38Une cohabitation à la française, pour possible qu’elle soit dans l’absolu, est restée rare en
Afrique subsaharienne. Si Madagascar et le Bénin (il est vrai dans un contexte institutionnel
très différent pour ce dernier pays [23][23]Le poste de Premier ministre n’est pas prévu dans
la… ) l’ont expérimentée sans accroc majeur pour le second au moins, il n’en fut pas de
même au Niger sous l’empire de la Constitution adoptée le 26 novembre 1992. Le conflit
permanent entre les pôles de l’Exécutif, issus de familles politiques différentes, a très vite
conduit à une impasse institutionnelle [24][24]Aux termes de la Constitution alors en vigueur,
le Premier… et a surtout ouvert la voie à un coup d’État militaire, en janvier 1996. Après un
intermède de trois ans d’un pouvoir d’exception où, selon la Constitution qui le régissait, « le
Président de la République est le chef du gouvernement » (article 46) « et nomme le Premier
ministre et les membres du gouvernement », le Niger s’est doté en août 1999 d’une nouvelle
Constitution [25][25]Cf. Journal officiel de la République du Niger, numéro spécial,…. Celle-
ci revient certes à une formulation plus classique des attributions du Président de la
République et du Premier ministre mais elle mentionne de nouveau que le Premier ministre
« chef du gouvernement, dirige, anime et coordonne l’action gouvernementale » (article 59,
alinéa 2). Elle précise également (article 61) que « le gouvernement détermine et conduit la
politique de la Nation ».
39Malgré toutes les précautions prises pour préserver la fonction présidentielle et en affirmer
la primauté au sein de l’Exécutif, voire dans les rapports avec le pouvoir législatif, rien
pourtant n’exclut à terme une évolution dans un sens plus conflictuel des rapports entre le
Président de la République et le Premier ministre, dans les systèmes politiques africains.
Celle-ci semble même être inscrite dans le processus de maturation du pluralisme
actuellement en cours, avec en arrière-plan des compétitions électorales plus ouvertes et donc
des renversements de majorité à l’occasion de scrutins législatifs. La constitutionnalisation du
poste de Premier ministre, chef du gouvernement, renvoie au souci d’équilibrer, voire de
limiter les pouvoirs du Président de la République, qui a toujours guidé les travaux des
rédacteurs des nouvelles Constitutions. Celles-ci, à travers les multiples contre-pouvoirs
qu’elles ont instaurés, ont été souvent le fruit de compromis entre les tenants du régime
présidentiel, considéré comme la traduction institutionnelle d’un État fort, et les partisans
d’une prééminence de la représentation parlementaire, gage de respect de la volonté
populaire.
40C’est précisément de ce registre du compromis politique très précaire entre un chef d’État
nouvellement élu (à la suite d’une alternance historique par les urnes) et un Premier ministre
refusant de se voir reléguer au rang d’exécutant politique que procède la rédaction de certains
articles de la Constitution sénégalaise adoptée par referendum le 7 janvier 2001.
46La création des juridictions constitutionnelles est venue bouleverser la hiérarchie des
pouvoirs. Nombre de ces dernières se voient conférer un rôle plus important que celui
naguère reconnu aux Cours Suprêmes [28][28]Cf. Les Cours suprêmes en Afrique (sous la
direction de G.…. Si le pouvoir ou l’autorité judiciaire (la terminologie varie selon les textes)
est identifié tantôt à une Cour suprême (faisant office de juridictions civile, administrative et
financière), tantôt à une Cour de Cassation, voire à un Conseil d’État, les juridictions
constitutionnelles, quant à elles, bénéficient d’un statut privilégié et autonome.
A – L’AVÈNEMENT DES CONSEILS ET COURS
CONSTITUTIONNELS AUTONOMES
47Là où les anciennes institutions faisant office de juridiction civile et administrative
suprême, de juridiction constitutionnelle, ou de Cour des comptes, se contentaient des
apparats du pouvoir judiciaire, les Cours et Conseils constitutionnels qui sont apparus au
cours de la dernière décennie s’efforcent de donner un caractère plus effectif à leurs
attributions. C’est sans doute sous cet aspect que l’emprunt à la Constitution française prend
toute sa signification, que la similitude entre les modes d’organisation et de fonctionnement
des juridictions constitutionnelles et ceux de leur homologue française prend toute sa
dimension. Sur bien d’autres points, comme la place de ces juridictions dans l’édifice
institutionnel, l’ordonnancement des lois organiques s’y rapportant, les modes de saisine et
les procédures qui sont prévues, la justice constitutionnelle africaine renvoie pour l’essentiel
au modèle français. Mais ce constat formel ne traduit que partiellement la réalité du système
instauré par les nouvelles Constitutions. Sans parler d’un modèle propre, tant les variantes
sont nombreuses, la justice institutionnelle africaine emprunte aux systèmes européens
(autres que français) et américain certains traits qui assurent en théorie au moins, une
meilleure protection des droits fondamentaux.
48Pour s’en tenir aux pays francophones d’Afrique sub-saharienne, le Burkina-Faso est le
seul à avoir conservé l’ancienne dénomination pour désigner la juridiction constitutionnelle.
Comme c’était naguère le cas, un peu partout sur le continent, c’est à une chambre
constitutionnelle créée au sein de la Cour Suprême qu’est dévolu le pouvoir « de contrôle de
la constitutionnalité des lois » faisant l’objet du titre XIV de la Constitution. En dépit de cette
formulation restrictive, les compétences de cette chambre constitutionnelle englobent d’autres
compétences plus classiques, comme celles relatives au contentieux électoral ou « au respect
de la procédure de révision de la Constitution ». La Constitution sénégalaise de janvier 2001,
quant à elle, a repris la même architecture que celle figurant dans la précédente loi
fondamentale : le Conseil constitutionnel y est mentionné dans le titre consacré au pouvoir
judiciaire.
49En revanche la plupart des Constitutions africaines accordent aujourd’hui une place
autonome aux juridictions constitutionnelles qui, si elles symbolisent la force désormais
reconnue au « pouvoir judiciaire » (et non à « l’autorité judiciaire » comme c’était le cas dans
les précédents textes), fonctionnent en dehors de l’appareil juridictionnel ordinaire. Cette
spécificité se retrouve aussi bien dans leurs compétences ou l’autorité reconnue à leurs
décisions (qui s’imposent souvent et directement aux pouvoirs politiques) que dans leur
composition, le statut de leurs membres ou le mode de saisine. Si les Constitutions africaines
reprennent la formulation française pour évoquer les principaux domaines de compétence des
juridictions constitutionnelles, elles s’en séparent quant à leur étendue.
50
51La charge des contentieux vient s’ajouter à bien d’autres prérogatives, qui pour la plupart
d’entre elles, sont identiques à celles prévues, en pareils cas, par la Constitution française de
1958. Il en est ainsi du constat de vacance de la présidence de la République, de la
consultation préalable à la mise en application de pouvoirs exceptionnels. Les juges
constitutionnels africains se sont vus en outre confier la responsabilité d’enregistrer et de
rendre publique la déclaration de patrimoine du chef de l’État nouvellement élu.
53Comme en France, ce sont en règle générale, les autorités politiques qui désignent les
membres des juridictions constitutionnelles dont le nombre va de cinq (au Sénégal) à onze au
Cameroun [29][29]Ils sont sept en Côte-d’Ivoire, au Niger, au Bénin, neuf au…. Si le
Président de la République nomme une partie d’entre eux (au Sénégal c’est même lui qui
désigne les cinq membres du Conseil constitutionnel), cette prérogative est partagée tantôt
avec le président de l’Assemblée nationale, voire le président du Sénat (quand il y en a un,
comme au Gabon), tantôt avec le Bureau de l’Assemblée nationale (au Gabon) ou le Conseil
supérieur de la magistrature (au Mali). Il existe d’autres variantes où, à côté des membres
choisis par le Président de la République et le président de l’Assemblée nationale, il y a deux
magistrats, un avocat et un enseignant de la faculté de droit, désignés par leurs pairs (Niger).
En règle générale, le président de la juridiction constitutionnelle est élu par le collège des
membres.
54La durée du mandat des juges est, elle aussi très variable. Très peu d’États ont retenu
comme le Cameroun la solution française (neuf ans), non renouvelable. Ailleurs, la durée est
soit de cinq ans (Bénin, Gabon, Niger), soit de six ans (Côte-d’Ivoire, Sénégal), soit de sept
ans (Mali) et le mandat n’est généralement pas renouvelable, sauf au Bénin et au Gabon où il
l’est une fois. Les juges sont inamovibles et ils bénéficient parfois d’immunités
juridictionnelles pendant la durée de leur mandat (article 93 de la Constitution ivoirienne du
1er août 2000).
61Il est à noter que le Sénégal a opté, en la matière (article 92 de la Constitution de janvier
2001) pour un mécanisme faisant intervenir la Cour de cassation ou le Conseil d’État. En
l’espèce il appartient à la juridiction suprême civile ou administrative d’apprécier si
« l’exception d’inconstitutionnalité » invoquée devant un tribunal ordinaire mérite d’être
portée devant le Conseil constitutionnel.
64C’est par le biais du contrôle de constitutionnalité tant par voie d’action que par voie
d’exception que cette prétention peut être atteinte. Au Bénin qui fait office de modèle, les
décisions qui s’y rapportent forment le gros de la jurisprudence de la Cour
constitutionnelle [33][33]Près du tiers des décisions rendues par la Cour….
65La Cour constitutionnelle du Bénin est régulièrement intervenue pour censurer les
violations des droits fondamentaux. Elle a ainsi, dès 1994, censuré la violation de la liberté
d’association ( DCC 16-94) en se fondant sur la Charte africaine des droits de l’homme et des
peuples adoptée dans le cadre de l’OUA, en 1981, et entrée en vigueur en 1986. Elle a
également sanctionné l’atteinte à l’égalité d’accès à la fonction publique ( DCC 18-94) ou
réaffirmé ( DCC 96-026) l’égalité des citoyens devant la loi. Bien d’autres décisions
condamnant par exemple la détention au-delà des délais légaux ( DCC 96-005, DCC 96-006,
DCC 96-016, DCC 96-035) ou l’utilisation illégitime de la force sont venues confirmer la
vocation désormais avérée de la justice constitutionnelle à donner un contenu réel au contrôle
de constitutionnalité. C’est dans cet esprit que la Cour a rejeté, en 1999 ( DCC 99-036) [34]
[34]Les décisions de la Cour constitutionnelle du Bénin sont…, la demande du Président de
la République d’examiner en procédure d’urgence la loi portant régime électoral communal et
municipal en République du Bénin. Elle a, entre autres, considéré que la loi en question
n’entrait pas dans la catégorie des textes censés, selon l’article 120 de la Constitution « porter
atteinte aux droits de la personne humaine et des libertés publiques ». Dans le même temps,
elle n’a pas hésité à soumettre au gouvernement des observations dont la prise en compte est,
à ses yeux, nécessaire à la conformité de la loi à la Constitution.
66Dans ce registre, d’autres juridictions constitutionnelles se sont signalées. C’est
notamment le cas de la Cour constitutionnelle du Gabon qui, dès sa mise en place, dans le
sillage de la contestation politique de 1990, a voulu affirmer son ambition d’assurer une
réelle protection des droits fondamentaux et se démarquer ainsi de l’ancienne Chambre
constitutionnelle de la Cour Suprême. Sa décision du 28 février 1992 [35][35]CC 001-92 du 28
février 1992, RDACC, p. 7. est révélatrice de ce nouvel état d’esprit. En contrôlant la
constitutionnalité de la loi organique portant organisation et fonctionnement du Conseil
national de la Communication ( CNC ), la Cour a censuré les dispositions limitant le temps
d’antenne aux seuls partis politiques représentés à l’Assemblée nationale. Elle s’est fondée
pour cela sur un texte (la Charte nationale des libertés de 1990) qui, selon elle, fait partie du
« bloc de constitutionnalité », ainsi que sur l’article 95 de la Constitution prévoyant que la
CNC est chargée, entre autres missions, de veiller « au traitement équitable de tous les partis
et associations politiques » [36][36]Voir les rapports d’activités de la Cour publiés tous les
ans..
67D’autres décisions, notamment sur la liberté de la presse, montrent que le juge
constitutionnel a utilisé toutes les ressources offertes par la Constitution, la loi organique et
son règlement intérieur, pour étendre la saisine individuelle (notamment par voie
d’exception) et lever les multiples obstacles de procédure que rencontre le justiciable.
68Même si l’on ne dispose pas d’informations aussi exhaustives que pour le Bénin, d’autres
juridictions constitutionnelles, fortes désormais du droit reconnu aux citoyens de les saisir à
l’occasion d’un procès devant les tribunaux ordinaires, ou directement, se sont plus
précisément érigées en juges des libertés. C’est notamment le cas du Conseil constitutionnel
sénégalais ou de la Cour constitutionnelle du Mali.
70Pour ce qui est du Sénégal, la saisine du Conseil constitutionnel par voie d’exception,
certes prévue par la Constitution (article 92 alinéa 1) mais passant par le Conseil d’État ou la
Cour de cassation, saisi par un tribunal administratif ou judiciaire, n’a guère connu
d’application. Seules deux affaires, dont l’une a été effectivement portée devant le Conseil
constitutionnel, s’y sont rapportées.
73Paradoxalement, c’est dans le champ très controversé du contentieux électoral, que les
avancées ont été, ici et là, les plus sensibles, voire les plus spectaculaires, au cours des
dernières années. En effet, à côté des nombreux pays où le juge électoral continue à avoir du
mal à s’affranchir de l’emprise du politique, il y a des États où la justice constitutionnelle est
parvenue à imposer son autorité et a acquis une légitimité.
74Encore une fois l’expérience béninoise sert de référence principale. Dans ce pays, la Cour
constitutionnelle a réussi à faire valoir, parfois dans un contexte de violence, la « vérité des
urnes ». Depuis une dizaine d’années, c’est sous son autorité que les résultats électoraux ont
été acceptés par tous les acteurs politiques, et que l’alternance a trouvé son rythme normal.
Du reste, elle exerce son contrôle à tous les stades des processus aux côtés d’une Commission
électorale nationale autonome ( CENA ).
75C’est dans une totale impartialité que la Cour constitutionnelle s’est ainsi acquittée de sa
tâche dans un pays habitué jusque-là aux scrutinsplébiscites en faveur des pouvoirs en place.
Aux élections présidentielles de 1996 et de 2001, elle a montré qu’elle était l’ultime rempart
contre tous les débordements. Elle a, par exemple en 1996, réagi aux menaces du chef de
l’État sortant, Nicéphore Soglo, donné battu [37][37]Cf. M. Glele-Ahanhanzo, déjà cité,
p. 329. en publiant un communiqué dénonçant de tels agissements. Cinq ans plus tard, et dans
un contexte de tension, elle a su, une nouvelle fois, dire le droit et mener à son terme le
scrutin présidentiel, dont la régularité avait été mise en cause par l’un des principaux
candidats. Lors des élections législatives du 30 mars 1999, elle a décidé, sans provoquer de
réactions, d’annuler près du tiers des bulletins de vote. Constatant des irrégularités diverses
(défaut de signature de procès verbaux, absence de scrutateurs, absence de décompte de
voix), elle a procédé, selon les termes de la proclamation des résultats « à des redressements
des décomptes des voix ou à l’annulation des suffrages exprimés dans les bureaux de vote
concernés » [38][38]Document ronéotypé de la Cour constitutionnelle..
76Dans ce même esprit, la Cour avait annulé, lors des élections législatives de 1995, les
résultats de la circonscription dans laquelle s’était présentée l’épouse du chef de l’État en
place. Mais le Bénin ne fait pas aujourd’hui exception. Au Mali, la Cour constitutionnelle,
pourtant dotée de compétences moins étendues que son homologue béninoise, a purement et
simplement annulé le scrutin législatif d’avril 1997, et a donné suite à une requête dans ce
sens introduite par les partis d’opposition [39][39]Document ronéotypé figurant dans un
dossier établi par l’Agence….
77La Cour constitutionnelle malienne a fait preuve d’une même fermeté, lors des scrutins
présidentiel et législatif de 2002. Au premier, comme au second tour de l’élection
présidentielle qui a finalement porté au pouvoir Amadou Toumani Touré, elle n’a pas hésité à
invalider un nombre élevé (entre 15 et 25%) de voix recueillies par les différents candidats.
Quant aux élections législatives, la Cour a été saisie de plusieurs centaines de requêtes en
annulation. Elle a tantôt procédé à des corrections, notamment au détriment de la majorité
parlementaire sortante, tantôt annulé purement et simplement les résultats dans deux
circonscriptions (à Sikasso et à Essoko).
78On peut certes épiloguer sur les tergiversations, pour ne pas dire sur l’impuissance
« coupable », dont font encore preuve trop de juridictions constitutionnelles face à des
fraudes électorales caractérisées qui, dans certains pays se sont révélées destructrices pour la
paix civile. Mais il y a néanmoins aujourd’hui une prise de conscience chez nombre de juges
de la responsabilité dont ils sont investis, et de la nécessité d’assurer en toutes circonstances
la primauté du droit. C’est dans cet esprit que le Conseil constitutionnel sénégalais, se
fondant sur une jurisprudence antérieure (de 1988 et 1999) a donné suite à une requête de
trois chefs de partis, engagés dans les élections législatives du 29 avril 2001, tendant à
interdire que l’effigie du chef de l’État et un acronyme tiré du Wolof (la langue nationale)
rappelant son nom ( WAD ) figurent sur les bulletins de vote des candidats de son parti.
Malgré les protestations de responsables politiques de la formation politique dont le Président
de la République est toujours le secrétaire général (et en dépit d’un échange épistolaire entre
ce dernier et le président du Conseil constitutionnel), le ministre de l’Intérieur a fait
immédiatement appliquer la décision du juge constitutionnel sénégalais. Cet exemple, parmi
d’autres, traduit un changement de comportement qui rejaillit lentement, mais sûrement sur le
climat politique général.
79Au Sénégal, comme au Bénin et dans quelques autres pays où les traditions de juridisme
sont plus avérées, l’autorité de la chose jugée attachée aux décisions des juridictions
constitutionnelles n’est plus un vain mot : au Bénin, les décisions prises par la Cour, entre
1994 et 1998 [40][40]Elles sont au nombre de 468. Cf. M. Glele-Ahanhanzo, déjà cité,…, ont,
dans leur quasi totalité, été suivies et appliquées par les autorités concernées. Au Tchad, en
dépit des suspicions de fraudes, le plus souvent fondées, c’est vers le Conseil constitutionnel
que les candidats à l’élection présidentielle du 20 mai 2001 se sont tournés pour exiger que
soient réunies toutes les conditions de transparence du scrutin. A Madagascar, c’est la force
du droit qui a prévalu lors du scrutin présidentiel de 1996. Bien qu’acquise à une très faible
majorité, l’élection de Didier Ratsiraka s’est imposée à tout le monde du seul fait qu’elle
avait été entérinée par la Haute Cour constitutionnelle. C’est en fin de compte de ce même
registre du respect de la décision de la juridiction constitutionnelle que relève, fut-elle
tardive, la proclamation officielle de l’élection de Marc Ravalomanana, en 2002.
80La fonction de régulation des institutions de l’État a connu elle aussi la même évolution.
Elle tend à s’imposer dans le fonctionnement des systèmes politiques, soit sous la forme de
décision, soit sous le forme d’avis. Le 9 novembre 2000, le Conseil constitutionnel
sénégalais, saisi par le Président de la République, a rendu conformément à l’article 46 de la
Constitution de 1963, un avis favorable à la soumission au referendum du nouveau projet de
Constitution. Une semaine plus tard, un second avis, toujours sur requête du chef de l’État,
autorisait ce dernier « à prendre toutes mesures réglementaires relatives à l’organisation du
referendum » [41][41]Affaires n° 3/2000 et n° 5/200 des 9 et 16 novembre 2000,…. Déjà en
1998, le Conseil constitutionnel sénégalais avait rejeté quatre requêtes de députés de
l’opposition contestant le bien fondé juridique d’une proposition de loi (déposée par le parti
au pouvoir) portant révision de la Constitution. Celle-ci visait à modifier les articles 21 sur le
nombre de mandats présidentiels et 28 sur la nécessité, pour être élu au premier tour de
l’élection présidentielle, de réunir, outre la majorité absolue des suffrages exprimés, le quart
des électeurs inscrits.
81Au Mali, en mars 1997, le Président de la République a été amené, comme le lui avait
suggéré la Cour constitutionnelle, à dissoudre l’Assemblée nationale avant le terme de la
législature, afin d’organiser des élections dans les conditions et les délais exigés par la
Commission électorale nationale indépendante ( CENI ).
83Dans le cas de Madagascar, et indépendamment du jugement que l’on pourrait porter sur le
bien-fondé, y compris juridique, de sa démarche, la juridiction constitutionnelle n’a pas
hésité, en 1996, à confirmer la destitution du Président de la République (décision n° 17-HCC
/ D 3) que l’Assemblée nationale a prononcée sur une base politique, pour ne pas dire
politicienne. C’est d’ailleurs à partir de cette décision que fut organisé, en conformité avec la
Constitution, l’intérim de la présidence de la République, qui allait déboucher sur un nouveau
scrutin et sur une alternance acceptée par toute la classe politique [42][42]Cf. A. Bourgi,
« Madagascar : ombres et lumières d’une…. Le fait, en soi, est révélateur des profonds
changements de comportement et de la capacité des règles de droit à dénouer des crises
politiques, dès l’instant où chacun s’accorde à en reconnaître la primauté. Même si l’on peut,
sous certains aspects, regretter l’excès de juridisme pas toujours neutre politiquement qui a
entouré l’épreuve de force entre le chef de l’État et l’Assemblée nationale, il faut néanmoins
avoir à l’esprit que l’enchaînement des événements s’est effectué dans le strict cadre de la
légalité. On peut, du reste, tirer la même conclusion des péripéties tumultueuses qui ont
entouré le dernier scrutin présidentiel opposant le Président sortant Didier Ratsiraka à Marc
Ravalomanana.
84Mais la jurisprudence de plus en plus abondante des juridictions constitutionnelles, pour
révélatrice qu’elle soit des progrès réalisés sur la voie de l’État de droit, ne doit pas conduire
à des conclusions trop hâtives. En effet, l’exemple du Bénin, s’il n’est pas isolé, ne peut être
étendu, loin s’en faut, à l’ensemble du continent. L’actualité est malheureusement riche
d’événements illustrant le peu de cas qui est souvent fait du droit, quand ce n’est pas
l’institution judiciaire dans son ensemble, qui n’est pas en mesure d’assumer correctement sa
mission ou n’est pas capable tout simplement de s’affranchir de la tutelle du pouvoir
politique.
85En fait, la réalité du constitutionnalisme se réduit, aujourd’hui, sous des formes variées,
non dépourvues parfois d’ambiguïté politique, aux États (Bénin, Madagascar, Sénégal
essentiellement) où les traditions de juridisme sont enracinées, ainsi qu’aux rares pays qui,
comme le Mali, s’efforcent de faire triompher les valeurs de la démocratie [43][43]Cf. Diawara
Daba, Les grands textes de la pratique…. Ailleurs, les textes constitutionnels pour parfaits
qu’ils soient dans leur libellé, leur ordonnancement ou l’affirmation des grands principes
républicains, ne rendent pas compte des insuffisances qui subsistent sur le terrain de
l’application et de la pratique du droit.
86Il faut savoir ainsi que de nombreuses institutions, dont la création est pourtant prévue par
la Loi fondamentale, continuent de relever du domaine purement théorique. C’est parfois le
cas des juridictions constitutionnelles dont l’absence se fait souvent sentir sur l’issue des
conflits juridiques impliquant le « Sommet » de l’État. On peut bien entendu invoquer le coût
financier du fonctionnement de ces organes pour justifier le retard dans leur mise en place.
Mais il ne s’agit là bien souvent que d’arguments derrière lesquels se cachent des intentions
moins louables. Ce faisant, les pouvoirs en place espèrent avant tout se mettre à l’abri des
sanctions pouvant être lourdes de conséquences pour leur survie politique. Au Congo-
Brazzaville, l’ancien Président Pascal Lissouba s’était ainsi soudainement souvenu, en juillet
1997, que la Constitution de 1992, sous l’empire de laquelle il avait été élu, avait institué un
Conseil constitutionnel. Il l’installera dans la précipitation et dans le seul but de lui faire
prendre une décision prorogeant son mandat de trois mois.
87Le peu d’empressement que mettent certains dirigeants à procéder à la mise en place des
instances de régulation juridictionnelle renvoie également au phénomène d’instabilité
constitutionnelle. Même si les révisions constitutionnelles ne sont pas nécessairement un
signe de faiblesse, comme le note très justement Gérard Conac [44][44]In Les Constitutions
africaines, tome II, Paris, La…, au regard notamment de la diversité et de la complexité des
sociétés africaines, elles participent encore trop de la volonté des gouvernants d’en faire un
usage instrumental, tourné exclusivement vers un renforcement de leurs attributions. C’est
dans ce sillage que s’inscrivent, par exemple, les réformes visant l’allongement du mandat
présidentiel et la suppression de toute clause limitant le nombre de mandats présidentiels.
88Cette pratique de manipulation de la Loi fondamentale est à rapprocher des risques de
politisation que comporte parfois l’intervention du juge constitutionnel [45][45]Cf. [Link] Bois
de Gaudusson, « Les solutions constitutionnelles…. Ce risque est d’autant plus grand que
dans bien des pays, l’indépendance du pouvoir judiciaire est encore fragile. Sans compter, et
cela n’est pas pour rien dans l’explication de certaines dérives, que la profession judiciaire
(toutes catégories confondues) est souvent dans un état de grande déshérence. L’assaut de
légalisme dont a fait preuve l’ancien Président congolais en pleine guerre civile, n’était en
fait dicté que par son souci de se faire légitimer par un Conseil constitutionnel qui lui était
totalement dévoué. Il n’est jusqu’à Madagascar où la destitution prononcée par la Haute Cour
constitutionnelle, en 1996, à l’encontre d’Albert Zafy, n’était pas exempte d’ambiguïté.
89Le manque d’indépendance de l’instance de régulation est toujours source de fragilité des
institutions, surtout lorsque cette dernière est sollicitée comme arbitre entre l’Exécutif et le
Législatif ou entre les deux têtes de l’Exécutif. En ne se montrant pas suffisamment capable
de s’affirmer face au pouvoir politique et de s’affranchir d’une logique partisane, la Cour
Suprême nigérienne a précipité la crise de 1996 et jeté le discrédit sur la Constitution. Dans
ce même ordre d’idées, il arrive que la paralysie des institutions soit volontairement
provoquée et entretenue par des dirigeants soucieux avant tout de récupérer des prérogatives
que les lois fondamentales avaient étroitement limitées et placées sous le contrôle des
pouvoirs législatif et judiciaire.
Notes
[1]
Cf. Les Constitutions africaines publiées en langue française, tomes I et II. Textes
rassemblés et présentés par [Link] Bois de Gaudusson, [Link] et Ch. Desouches,
Paris, La Documentation française, 1997 et 1998; H. Roussillon, Les nouvelles
Constitutions africaines, Presses de l’IEP de Toulouse, 1995; A. Cabanis et M.-L.
Martin, Les Constitutions d’Afrique francophone. Évolutions récentes, Paris,
L’Harmattan, 1999.
[2]
[3]
Pour une synthèse de cette notion, voir la thèse de Marcelin Nguele Abada, État de
droit et démocratisation. Contribution à l’étude de l’évolution politique et
constitutionnelle du Cameroun, Université Paris I, 1995; voir aussi G. Conac,
in L’État de droit, Mélanges en l’honneur de Guy Braibant, Paris, Dalloz, 1996,
p. 106 et s.
[4]
[5]
[6]
[7]
[8]
[9]
[10]
[11]
Il existe une abondante littérature sur ce qui a constitué sans doute l’une des grandes
originalités du mouvement démocratique. On a dit tout et son contraire à propos de
ces Assemblées qui rappelaient les « États généraux » de la Révolution française et
ont symbolisé, parfois jusqu’à la caricature, la liberté de parole retrouvée. Par-delà les
controverses et les critiques sur leur mode d’organisation, leurs procédures parfois
surréalistes, la durée des assises (allant de 10 jours au Bénin à 16 mois dans l’ex-
Zaïre), leur caractère « souverain », les Conférences nationales ont incarné la
profonde aspiration aux changements des populations africaines. Voir les nombreuses
communications présentées lors de la Conférence sur « le bilan des Conférences
nationales et autres processus de transition démocratique en Afrique » organisée par
l’Agence intergouvernementale de la Francophonie (Cotonou, Bénin, 19-23 février
2000).
[12]
[13]
Voir J. du Bois de Gaudusson, G. Conac et Ch. Desouches, déjà cité, tome I, p. 268.
[14]
Cf. M. Kamto, Pouvoir et Droit en Afrique Noire. Essai sur les fondements du
constitutionnalisme dans les États d’Afrique Noire francophone, Paris, LGDJ, 1987,
p. 278 et s.
[15]
[16]
[17]
[18]
Pour le Bénin, souvent cité en exemple, pour le rôle joué par la Cour
constitutionnelle (infra), voir [Link]-Ahanhanzo, « Le renouveau constitutionnel du
Bénin : une énigme ? », in Mélanges Michel Alliot, PUF, Paris, 2000.
[19]
Cf. à ce propos L. Favoreu et autres, Droit constitutionnel, Paris, Dalloz, 1998, p. 616
et s.
[21]
[22]
[23]
Le poste de Premier ministre n’est pas prévu dans la Constitution béninoise de 1990
qui instaure un véritable régime présidentiel caractérisé par une nette séparation des
pouvoirs. Le chef de l’État, par ailleurs « chef de gouvernement » (dont il nomme,
après un simple avis consultatif du Bureau de l’Assemblée nationale, les membres et
met fin à leurs fonctions) a en revanche, souvent été contraint (et c’est encore le cas
aujourd’hui) de composer avec une majorité parlementaire qui lui est hostile. En
réalité depuis 1991, c’est-à-dire depuis l’organisation des premières élections
pluralistes dans ce pays, il n’y a pas eu de concordance entre majorité présidentielle et
majorité parlementaire. Cette situation n’est pas étrangère à l’émiettement de la
représentation parlementaire : près d’une vingtaine de partis se partage, en effet, les
83 sièges de l’Assemblée nationale. A plusieurs reprises, la Cour constitutionnelle a
été amenée, avec succès, à régler les conflits d’attribution entre le pouvoir exécutif et
l’Assemblée nationale, et à exercer ainsi pleinement sa fonction arbitrale (cf. [Link]-
Ahanhanzo, op. cit., p. 328).
[24]
[25]
Cf. Journal officiel de la République du Niger, numéro spécial, n°10 du 9 août 1999,
p. 223-234.
[26]
[27]
[28]
Cf. Les Cours suprêmes en Afrique (sous la direction de G. Conac), Paris, Économica,
1989.
[29]
[30]
[31]
[32]
[33]
Près du tiers des décisions rendues par la Cour constitutionnelle sont relatives aux
droits de l’homme et aux libertés (voir M. Glele-Ahanhanzo, article déjà cité, p. 329).
[34]
Les décisions de la Cour constitutionnelle du Bénin sont publiées par année. Les
recueils de 1993 à 1997 sont disponibles à l’Imprimerie Nationale, à Porto Novo.
[35]
[37]
[38]
[39]
[40]
Elles sont au nombre de 468. Cf. M. Glele-Ahanhanzo, déjà cité, PUF, 2000.
[41]
[42]
[43]
[44]
[45]
[46]
P.-F. Gonidec, « Constitutionnalismes africains », in Revue juridique et politique.
Indépendance et coopération, janvier-avril 1996, p. 23-50.