THÈME-RHÈME
La distinction entre le thème et le rhème est centrée sur le degré d’informativité et de
dynamique communicative à l’intérieur d’une phrase et également sur la grammaire des
enchaînements phrastiques. Il s’agit de voir la progression de l’information. . Les places dans la
phrase du début (normalement attribuée au thème), et de fin de phrase (normalement
attribué au rhème) ont un degré différent dans le dynamisme discursif. On passe du plus bas
degré avec le thème, puisqu’il s’agit de l’information déjà connue, au plus haut degré avec le
rhème, l’information nouvelle. Normalement le sujet de la phrase est thématique et le
prédicat rhématique. Par exemple dans l’énoncé attribué à Louis XIV « L’État, c’est moi » :
L’état serait le thème et c’est moi le rhème. De même dans une phrase telle que Le ciel est
nuageux, le ciel serait le thème et est nuageux le rhème ou information nouvelle. De par sa
position canonique en début de phrase, le sujet grammatical assure, normalement, la fonction
de thème.
Cependant, le thème peut correspondre à un constituant autre que le sujet grammatical
de la phrase. C’est le cas lorsqu’un complément circonstanciel est placé en tête de phrase :
Tous les samedis soirs, l’astronome observe Véga de la Lyre. Le complément antéposé fait
partie du thème, il constitue le cadre de discours. Le reste de la phrase constitue le rhème ou
propos. Il en va de même quand un complément d’objet est placé en début de phrase. Dans À
ma fille, je lègue ma Mercedes 500, le complément A ma fille fait partie du thème.
Le rhème peut être placé en début de phrase, avant le thème, dans les phrases sans
verbe à deux éléments : Excellent, ce fromage (on connaît déjà ce fromage, mais le
commentaire excellent est nouveau, c’est l’information nouvelle). De même dans les phrases
emphatiques clivées, le propos est extrait de la phrase et mis en relief au moyen de C’est…
qui /que : C’est le Beaujolais qu’il préfère. Beaujolais est l’information nouvelle ou rhème que
le locuteur met en relief. Qu’il préfère est le thème.
L’extraction
Il s’agit d’extraire un constituant de la phrase et obtenir ainsi une phrase clivée.
Dans les phrases clivées un constituant est extrait de la phrase et placé au début de celle-ci,
encadrée par C’EST et par le pronom relatif QUI/QUE. L’intonation déclarative s’élève
progressivement jusqu’au relatif, puis elle descend ; une légère pause est possible avant le
relatif. Par exemple, à partir de Claire aime le chocolat, on obtient C’est Claire qui aime le
chocolat. L’information se dissocie en thème – rhème ou posé présupposé (notions
équivalentes mais appréhendées de points de vues linguistiques différents). La séquence qui
suit le relatif est le thème (ou pp). Elle n’est pas affectée par la négation ni par la question
(critères pour distinguer le présupposé du posé) : Ce n’est pas Claire qui aime le chocolat : je
peut nier l’élément extrait, mais le présupposé « quelqu’un aime le chocolat » n’est pas mis en
cause.
L’élément extrait est posé : c’est l’information nouvelle apportée par la phrase clivé. On peut
l’opposer à un autre élément spécifique qu’il exclut et qu’on peut spécifier : C’est Calire qui
aime le chocolat, et non Régis. Si on observe par exemple les discours poilitique, il est
intéressant d’analyser les thèmes et les rhèmes. Imaginon un membre d’un parti politique dire
C’est le parti X qui nous amis dans la crise. On présuppose qu’on est en crise, c’est le thpeme
ou présupposé, l’information connue, et le locuteur met en relief l’information nouvelle, en
excluant la possibilité qu’il s’agisse de quelqu’un d’autre C’est X (et non Y) qui nous amis dans
la crise. Dans la phrase clivée ce qui est mis en relief est le rhème.
L’extraction peut affecter le sujet, le relatif sera alors QUI. Elle peut porter sur un GN :
- Un nom propre : C’est Claire qui aime le chocolat.
- Un nom commun : C’est le soliste qui a fait une fausse note.
- Un pronom : C’est moi qui ai commandé le livre
- Un infinitif : C’est travailler qui est agréable.
L’extraction peut affecter l’objet. Le relatif sera QUE. On peut extraire un GN :
C’est le livre de Balzac que j’ai commandé. Le pronom personnel prend la forme tonique : C’est
LUI que j’ai vu.
L’extraction peut affecter un complément circonstanciel :
C’EST QUE
On peut extraire un GN ou prépositionnel :
C’est au Musée de l’Orangerie que l’on peut admirer les Nymphéas de Monet.
Un adverbe : C’est demain que je pars
Un gérondif : C’est en forgeant qu’on devient forgeron
Une subordonnée circonstancielle : C’est quand il a vu Esmeralda que Frollo a perdu la tête.
L’extraction peut affecter un complément d’adjectif attribut : C’est de Jean que Marie est
amoureuse.
Les phrases pseudo-clivées
Ces structures combinent l’extraction et le détachement en tête de phrase :
Ce que j’ai acheté, c’est une péniche
Ce que je veux, c’est qu’il m’aime.
Ce que je sais, c’est qu’elle est malade.
Celui qui a gagné, c’est Paul.
Normalement le premier élément de la phrase est une relative périphrastique et le second
élément de la phrase introduit par C’EST est une séquence qui entretient une relation de
complément avec le verbe de la relative. Le contenu du premier élément est présupposé et
l’élément introduit par C’EST est posé. Dans la première phrase, ce que j’ai acheté, c’est une
péniche, le locuteur présuppose que j’ai acheté quelque chose et spécifie qu’il s’agit d’une
péniche, et non pas d’un autre objet.
Nous allons voir comment la progression thématique rend compte ds echainements
transphrastiques d’un texte en explicitant sa cohésion et sa progression transphrastique.
Rappelons la définition qui est généralement attribuée au thème et au rhème d’un
énoncé : «(...) le thème d’un énoncé est ce qu’il présente comme étant ce dont on parle, et le
propos ce que l’on en dit.», (Anscombre, 1990a : 221). Dans un autre texte, le linguiste
approfondit la question, proposant une définition où le thème apparaît comme ce que
l’énoncé présente comme cadre du discours 1. En revanche, le rhème est l’information
apportée par rapport au thème ; c’est l’objet du discours. Dans un proverbe comme Perro
ladrador, poco mordedor, nous présentons un thème qui correspond au premier membre de la
structure de surface binaire – Perro ladrador – dont nous disons qu’il est poco mordedor,
deuxième membre et rhème de l’énoncé. Le premier membre porte une intonation ouverte
qui monte, alors que le deuxième a une intonation fermée qui descend. C’est aussi le cas pour
les autres proverbes binaires : Loin des yeux, loin du cœur présenterait un thème – loin des
yeux – et un rhème loin du cœur. Le premier membre est énoncé avec une intonation
montante et ouverte, le deuxième avec une intonation descendante et fermée. Cela peut être
vérifié avec tous les autres proverbes binaires comme Quien bien te quiere, te hará llorar ;
Muerto el perro, se acabó la rabia ; Quand le chat n’est pas là, les souris dansent…
1
Anscombre (1990b : 130).
La progression thématique
La continuité d’un texte dépend d’un équilibre entre une exigence de progression, il faut qu’il y
ait des éléments nouveaux, et une exigence de répétition. En effet, il faut qu’il y ait des
reprises dans les textes pour ne pas passer d’un sujet à un autre sujet complètement différent,
d’où les anaphores. Nous allons étudier comment se construit cet équilibre.
Des linguistes de l’École de Prague ont travaillé sur ce sujet, sur ce qu’on appelle la progression
thématique : c’est-à-dire la manière dont les divers groupes syntaxiques d’une phrase
véhiculent deux types d’informations, celles qui sont déjà connues de l’interlocuteur, et celles
qui sont nouvelles. C’est-à-dire qu’on va étudier les phrases et les textes non plus d’une façon
syntaxico-démantique mais comme une structure porteuse d’information à l’intérieur d’une
dynamique textuelle.
Si ce point de vue – étude du thème-rhème – s’est révélée très intéressante elle pose quand
même problème à des linguistes purement anti-référentialistes ou argumentativistes tels que
Anscombre ou Ducrot: comment défendre une linguistique purement discursive et non-
informationnelle et parler de thème – rhème (information nouvelle). Je dis cela simplement
pour voir qu’il n’est pas facile de se borner à une école linguistique ou en tout cas le coût que
cela peut avoir.
Nous allons voir ici la façon dont progresse l’information dans un texte: comment une
phrase peut répéter des renseignements déjà donnés dans un contexte précédent et
comment à la fois il ajoute de nouvelles informations.
Dans la plupart des phrases, l’information – l’apport d’éléments nouveaux, qui font
« avancer » le texte – est véhiculée à partir d’éléments connus ou supposés connus du lecteur,
posés comme tels. Ce point de départ de l’énoncé sera appelé « thème » ; l’apport
d’information sera appelé rhème.
Un exemple simple : la phrase Jean a téléphoné hier n’a pas la même progression thématique
que Hier, Jean a téléphoné. La première phrase peut répondre à Quand Jean a-t-il téléphoné ou
à Qu’a fait Jean ? alors que la deuxième phrase répond plutôt à Que s’est-il passé hier ? Ce test
des questions-réponses permet d’analyser la répartition du thème et du rhème dans :
Quand (nouveau) Jean a-t-il téléphoné (connu) ?
Jean a téléphoné (thème) hier (rhème)
Qu’a fait (nouveau) Jean (connu) ?
Jean (thème) a téléphoné (rhème)
Que s’est-il passé (nouveau) hier (connu) ?
Hier (thème), Jean a téléphoné (rhème)
En fait le problème est plus complexes lorsque nous faisons face à des phrases plus longues et
moins simplistes que celles-ci.
Nous allons voir ici comment sont organisés les thèmes dans un texte, leur ordre d’apparition,
en d’autres mots nous allons analyser le squelette des textes. Nous allons présenter tout
d’abord les grands types de progression puis nous les verrons dans le détail:
- La progression linéaire. Chaque rhème, dans chaque phrase est l’origine du thème de
la phrase suivante:
Phrase1 Th1 → Rh1 (qui devient ) Th2 →Rh2 (qui devient) Th3 →Rh3
- La progression à thème constant. Le même thème apparaît dans des phrases
successives, alors que les rhèmes sont évidemment différents :
Phrase 1 Th1 → Rh1
Phrase 2 Th1 → Rh2
Phrase 3 Th1 → Rh3
Ce qui compte c’est la continuité de phrase en phrase d’un même thème, et non sa place en
début de proposition.
- La progression à thèmes dérivés: les thèmes sont issus, dérivés d’un hyperthème qui
peut se trouver au début du passage ou dans un passage précédent: (faire le dessin à
main)
Ces trois schémas principaux se combinent normalement dans les textes et n’apparaissent pas
de façon isolée.
1. La progression linéaire:
Dans la progression linéaire, le thème d’une phrase est “issu” du rhème de la phrase
précédente; normalement le thème n’équivaut pas à la totalité du rhème en question; il ne
s’agira que d’une partie de ce rhème. Ceci arrive souvent dans les descriptions: un élément
décrit entraîne l’apparition d’une nouvelle phrase; le thème initial est en quelque sorte oublié
et le texte se trouve relancé à chaque phrase avec changement de centre d’intérêt. Ce qui
donne l’impression d’une description de plus en plus précise. C’est le cas de ce texte de
Salammbô:
“Autour de l’appartement étaient rangés des escabeaux d’ébène. Derrière chacun d’eux, un
tigre en bronze pesant sur trois griffes supportait un flambeau. Toutes ces lumières se
reflétaient dans les losanges de nacre qui pavaient la salle. Elle était si haute que la couleur
rouge des murailles, en montant vers la voûte, se faisait noire...”
(Flaubert, Salammbô)
P1: Autour de l’appartement (Thème1) → R1 étaient rangés des escabeaux
P2: T2 Derrière chacun d’eux → R2 un tigre...un flambeau
P3: T3 Toutes ces lumières…
Le thème 2 ou 3 ne reprend pas la totalité du Rhème précédent: il s’agit ici, avec les groupes
derrière chacun d’eux, toutes ces lumières d’une partie seulement des rhèmes: étaient rangés…
ébène, un tigre---un flambeau. Par exemple, le syntagme toutes ces lumières n’est pas cité tel
quel dans le contexte mais la présence du terme flambeau permet de considérer cet élément
comme connu, thématique.
L’exemple suivant, de Giono, construit sur des phrases nominales, montre bien, par
l’alternance de déterminants définis et indéfinis comment se fait le passage de la valeur
rhématique à la valeur de thème:
Un guéridon, un vase contenant des fleurs en papier, puis les rideaux de l’alcôve, le lit, une
armoire; près de l’armoire, une petite porte recouverte de tapisserie. Près de la porte, une
chaise; sur la chaise, des linges, pantalons et jupes brodés.
(Giono, Le hussard sur le toit)
Il est plus difficile de trouver ce type de progression dans des passages narratifs; ces derniers
s’articulent surtout autour de personnages et se construisent alors plutôt sur la progression à
thème constant.
On peut remarquer que chez Proust on a souvent une progression à thème linéaire, non pas
tellement pour cerner une réalité que pour relancer la pensée; les éléments rhématiques
d’une phrase amènent une nouvelle idée, reprise pour un autre développement:
Malgré ma déception récente, ces paroles si franches, en me donnant une grande estime pour
Albertine, me causaient une impression très douce. Et peut-être cette impression eut-elle plus
tard pour moi de grandes et fâcheuses conséquences, car ce fut par elle que commença à se
former ce sentiment presque familial, ce noyau moral qui devait toujours subsister au milieu
de mon amour pour Albertine. Un tel sentiment peut être la cause des plus grandes peines.
Car pour souffrir vraiment par une femme, il faut avoir cru complètement en elle.
Proust. À l’ombre des jeunes filles en fleurs
Progression:
P1: T1 (...ces paroles...) → R1 (...une impression...)
P2: T2 (…cette impression) → R2 (…ce sentiment…)
P3: T3 (Un tel sentiment) → R3 (des plus grandes peines)
P4: T4 (pour souffrir vraiment) → R4 (...)
2. La progression à thème constant
Cette progression est peut-être plus fréquente que la précédente. Elle conserve le même point
de départ dans toutes les phrases d’un passage et peut s’étendre sur des extraits assez longs.
Le type le plus simple dans ce genre de progression c’est de reprendre le thème initial – qui
peut-être l’hyperthème du passage – par un substitut et ajouter des prédicats nouveaux,
rhématiques, dans chaque nouvelle phrase.
“Avec Loulou et Capdeverre, ils firent une incursion à la fête foraine qui s’étendait sur les
boulevards, de la place d’Anvers aux Batignolles… Ils firent deux parties de billard japonais et
s’achetèrent de la barbe à papa toute rose dont le sucre collait aux lèvres. Ils auraient bien
voulu monter dans les autos tamponneuses, mais ils durent se contenter de regarder les
adultes en faisant les gestes de la conduite et en singeant les préposés qui sautaient avec
souplesse d’une voiture à l’autre pour encaisser. Ils se promettaient que, lorsqu’ils seraient
grands, ils viendraient à la fête foraine et, riches, s’offriraient tous les moyens de réjouissance:
les baraques de monstres, de danseuses orientales, de boxeurs... Mais ils pouvaient profiter de
tout ce que la fête offrait de gratuit: les boniments, la parade, les jeux des autres. Ils ne
s’intéressaient pas tous les trois aux mêmes distractions.”
(R. Sabatier. Les allumettes suédoises)
Le thème initial est constitué par la première occurrence de ils, qui “réunit” les deux noms
propres – Loulou et Capdeverre – et Olivier, le personnage principal, cité dans le contexte
précédent; la construction syntaxique en GN sujet + GV suit dans sa simplicité la progression
thématique. L’apport d’information vient des groupes verbaux qui sont ici tantôt narratifs,
tantôt descriptifs.
“Jusqu’ici une ville se formait lentement, presque par instinct, grandissait et s’étendait comme
un arbre autour d’un noyau que fécondait un site favorable. Elle connaissait des moments de
croissance et de décroissance, des fièvres de construction et des furies de destruction. Elle
ajoutait ses inventions, ses styles, ses modes, aux lentes métamorphoses des moeurs et des
rythmes de vie de ses habitants. Elle était diverse et contrastée. Elle ressemblait autour de ses
clochers ou du beffroi municipal les hôtels nobles, les rues commerçantes, les venelles
sinueuses…”
(B. Champigneulles, L’architecture du XXème siècle)
3. La progression à thèmes dérivés
C’est sans doute la progression la plus complexe car elle peut prendre des aspects divers. On
fera une première grande division: l’hyperthème qui sera réparti ensuite en divers sous-
thèmes, est “présent” dans le texte, linguistiquement exprimé. L’hyperthème n’est pas
exprimé, il est tiré du contexte par “raisonnement”. Dans ce second cas c’est la récurrence de
certaines unités en position de sous-thème qui permet de retrouver un hyperthème dominant.
Dans notre premier exemple, l’hyperthème est Barbares en position de thème dans la
première phrase:
“Aussi les Barbares s’établirent dans la plaine tout à leur aise, ceux qui étaient disciplinés par
troupes régulières, et les autres, par nations ou d’après leur fantaisie. Les Grecs alignèrent sur
des rangs parallèles leurs tentes de peaux; les Ibériens disposèrent en cercle leurs pavillon de
toile; les Gaulois se firent des baraques de planches; les Libyens des cabanes de pierres sèches,
et les Nègres creusèrent dans le sable avec leurs ongles des fosses pour dormir.”
(G. Flaubert, Salammbô)
La répétition en position de sous-thèmes des groupes: les Grecs, les Ibériens, etc. Ainsi que la
liaison entre les rhèmes (il y a une relation d’hyperthème entre le premier groupe verbal
s’établirent et les autres groupes verbaux qui le suivent), permettent d’interpréter les diverses
sous-classes de barbares.
La progression à thème éclaté est fréquent dans les descriptions. Mais il est aussi très fréquent
dans les textes argumentatifs; il s’agit alors de développer différents points.
“(…) au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que
j’aurais assez des quatre suivants)... Le premier était de ne jamais recevoir aucune chose pour
vraie... Le second, de diviser chacune des difficultés... Le troisième, de conduire par ordre mes
pensées... Et le dernier, de faire partout des dénombrements...”
Descartes. Discours de la méthode
Dans le deuxième type de progression à thème dérivé, l’hyperthème n’est plus cité tel
quel dans le contexte; c’est la lecture de l’ensemble des phrases, liens établis entre les
différents sous-thèmes, qui permettent de reconstruire un hyperthème:
“Elle était devenue pareille aux autres, une bête de troupeau; des langues de feu lui brûlaient
les bronches à chaque respiration; une douleur aiguë et fausse lui sciait l’épaule; une fatigue
qui n’était ni généreuse ni voulue battait du tambour dans sa poitrine...”
Sartre, La mort dans l’âme.
On peut considérer que l’hyperthème implicite ici est “la mort”.
Parfois le texte s’articule sur des circonstants de lieu ou sur des circonstants temporels; ici
encore, c’est le retour des compléments circonstanciels en position de thème qui permet de
parler d’un hyperthème du type: “déroulement dans le temps”, “répartition dans l’espace”.
“L’Acropole dans l’histoire: Depuis la fin du néolithique, des populations ont trouvé refuge
dans les grottes percées dans ses flancs, tandis qu’à l’époque mycénienne, une première
enceinte est élevée, précédant le Pelasgicon qui encercle le sommet dans les dernières années
du IIe millénaire. Beaucoup plus tard, l’Acropole sert de résidence aux Pisistratides (VI e avant
J.C.) et des monuments sont érigés en l’honneur d’Athèna. En 480 puis 479, les Perses les
détruisent. (...) Enfin, en 353, les dernières destructions de l’ancien temple d’Athéna marquent
la fin de l’ordre monumental des Pisistratides. (...) en 1201, le marquis de Montferrat occupe le
site... Pendant toute cette période, qui dure quatre siècles, les fonctions défensives de la
Colline Sacrée sont affirmées.”
(À Athènes. Guide Bleu)
Dans le suivant extrait la progression s’appuie sur des localisateurs:
Depuis l’entrée, un sentier descend en pente douce, au milieu des arbres, vers les ruines. Sur la
droite, se dressait le temple d’Amphiaraos... et à quelques mètres de là, gisent les fondations
d’un autel... Au pied de cette colline à gauche, vous apercevez une ligne d’une trentaine de
piédestaux… Juste derrière ce portique se trouve un très joli petit théâtre.
[Link] rupture thématique
Il se produit une rupture thématique lorsque le thème d’une phrase ne peut être rattaché au
contexte précédent. Dans ces cas, un élément “nouveau” auquel on donne une valeur
thématique, peut fort bien être introduit sans présentatif, sans lien avec le contexte; cet
élément est quand même appelé thème dans la mesure où il est le point de départ de
l’énoncé, et il est présenté comme s’il était connu. Le reste de la phrase est rhématique. Dans
ces cas le test des questions amènerait à des occurrences du genre de: Que se passe-t-il?
Qu’arrive-t-il? Portant sur l’ensemble de l’énoncé.
“Revenue à elle, elle revit le fantôme, ou la statue, comme elle dit toujours, immobile, les
jambes et le bas du corps dans le lit, le buste et les bras étendus en avant, et entre ses bras son
mari, sans mouvement. Un coq chanta. Alors la statue sortit du lit, laissa tomber le cadavre et
sortit.”
(Mérimée, Romans et nouvelles)
Conclusion:
Tous les fragments que nous venons de voir sont relativement courts. En réalité lorsqu’on
examine un texte long on s’aperçoit qu’il y a toujours une combinaison des différents types de
progression.
Thématisation et progression thématique dans les récits
d’enfants
La nature du thème :
Nature du thème peut recouvrir deux réalités différentes : fonction grammaticale ; le thème
est-il le sujet, le complément circonstanciel ? et il peut s’agir de la forme même de l’élément
thématique : le thème est-il un pronom, un groupe nominal ?
Fonction syntaxique su thème :
Le thème se confond souvent avec le sujet le rhème avec le groupe verbal. C’est cette
construction qu’utilisent presque toujours les enfants dans leurs récits :
Texte1 :
Hervé, Claude et Josette se promènent dans le bois. Ils jouent aux explorateurs, ils regardent
partout pour voir s’il ne découvre pas une région. Ils font des kilomètres en jouant et
s’arrêtent fatigués. Ils rencontrent quelques oiseaux, quelques écureuils et quelques renards
apprivoisés. Ils poursuivent leur route en jouant et tout à coup ils aperçurent un énorme
ruisseau très large et très profond. Ils fabriquèrent un pont en bois pour le traverser.
À l’exception de l’avant-dernière phrase où il y a déplacement d’un circonstant – tout-à-coup –
toutes les phrases du texte sont construites sur le schéma Groupe nominal Sujet (thème) –
Groupe verbal (rhème).
Mais parfois l’enchaînement des thèmes ne se fait plus sur le sujet mais sur les circonstants. Il
ne s’agit plus de dire ce qui est arrivé au personnage mais de préciser les moments, puis de
dire ce qui s’est produit à un moment donné.
Texte2 :
Le lendemain matin, ils donnèrent aux oiseaux des grains et à boire. Il y avait cinq oiseaux. Un
peu plus tard, les oiseaux volèrent vers le paradis. Mais les enfants avaient quand même passé
deux belles journées. Le soir, ils dormirent tranquillement. Puis un jour les oiseaux revinrent
vers les enfants, puis ils restèrent avec eux. Puis le lendemain ils partirent avec les oiseaux aux
paradis. Mais cette fois, ils partirent dans un grand bateau à moteur.
Les groupes, le lendemain matin, un peu plus tard, le soir, un jour, le lendemain, cette fois
peuvent être considérés comme des éléments thématiques dérivés d’un hyperthème qui serait
la durée de l’aventure.
Mais en fait la plupart des textes présentent une majorité d’enchaînements sur les sujets avec
de temps en temps quelques enchaînements sur les circonstants.
Quant aux livres de lecture pour enfants ils présentent une structure caractéristique que les
enfants ne réutilisent pas dans leur récit : la construction en circonstant + verbe + groupe
nominal sujet ; cette inversion du sujet permet, sur le plan de la progression thématique un
ordre en thème + rhème, le sujet – d’ordinaire indéfini ou nouveau dans le texte – étant
nettement rhématique.
C’est le cas dans le passage suivant :
Extrait1 :
La maison était fermée. Sur la porte était accroché un petit mot.
Ils arrivèrent bientôt à un carrefour. En son milieu, étaient plantés des écriteaux.
Dans la vitrine d’un magasin étaient exposés des chats noirs aux yeux verts.
Certains étaient couchés ou assis. D’autres se promenaient de long en large. A côté d’eux était
posée une pancarte…
Il pénétra, d’abord, dans une énorme pièce. En son milieu brûlait un feu. Mais pas un feu
comme les autres : il était…vert ! Autour, regardant les flammes, étaient assis cinq chats.
Dans les textes produits par des adultes –livres de lecture par exemple – le pronom de
troisième personne, le nom propre ne sont qu’une des possibilité de reprise, de
thématisation : notre héros, la jeune aventurière, les trois garnements…
Les textes d’élèves en revanche n’offrent pas cette variété ; dans la plupart des cas le thème
les trois enfants est constamment repris par ils.
Les types d’enchaînements :
Il faut voir comment les thèmes s’enchaînent dans le texte, comment se fait l’apport
d’information. Le terme de « progression thématique » pourra donc désigner ces
enchaînements, la hiérarchie des thèmes et leur ordre ; on peut distinguer trois grands
types de progression ; le premier pourrait être appelé « schéma à thème constant » : le
même élément thématique apparaît à travers tout le passage ; seuls les rhèmes sont
différents d’une phrase à l’autre :
Phrase 1 Th1 → Rh1
Phrase 2 Th1 → Rh2
Phrase 3 Th1 → Rh3
Le deuxième type de progression est constitué par un schéma linéaire, le rhème d’une phrase
devient le thème de la phrase suivante :
Phrase1 Th1 → Rh1 (qui devient ) Th2 →Rh2 (qui devient) Th3 →Rh3
Puis il y a le schéma à thème éclaté : le thème d’une phrase contient plusieurs éléments qui
seront utilisés – chacun séparément – comme thèmes des phrases suivantes ; le rhème d’une
phrase peut, lui aussi, être source de plusieurs thèmes (habría que ver el dibujo, es difícil
volver a hacerlo aquí).
El texto de Hervé, Claude et Josette es de construction linéaire (el de les oiseaux volèrent tb,
creo).
Voici un cas de thème éclaté :
Trois enfants au bord d’un ruisseau :
Marc, l’un des deux garçons sort un couteau de sa poche et gratte une partie de la terre qui se
trouve au bord du ruisseau.
Philippe, l’autre garçon fait semblant de filmer pendant que Nicole la fille dit comment est
cette terre mystérieuse.
Cependant, la rupture, l’apparition d’un élément nouveau introduit sans liaison avec le
contexte, sont utilisés fréquemment. Voici un exemple de livre pour enfant :
Une lueur s’alluma dans l’œil de Fantômette. Un pli apparut au coin de sa lèvre. Un déclic
venait de se produire dans son cerveau.
EXERCICES
1. Dites à quel type de progression correspondent chacun de ces textes.
Il fit remettre à neuf son vieux fauteuil. Les accoudoirs tout griffés furent décapés et reteints.
Le dossier fut recollé et les coussins recouverts.
(correction para mí)
L’hyperthème vieux fauteuil occupe ici la position de rhème et donne lieu à plusieurs sous-
thèmes qui correspondent aux différentes parties du fauteuil (accoudoirs, dossier, coussins). A
thème dérivé.
Là dans la plaine il est un ruisseau
Près du ruisseau une fontaine
Près de la fontaine un vieux château
Dans le château une châtelaine.
(Anne Vanderlove, La châtelaine)
corrección para mí : progression linéale
Angelo soufflait sans arrêt sur sa mèche de briquet et ne pensait absolument à rien. Il marcha
ensuite à l’aventure dans l’ombre et trébucha encore sur deux ou trois corps ; peut-être
étaient-ce les mêmes car, sans savoir comment cela s’était fait, il se retrouva dehors avec les
chouettes. Il appela. Il chercha le bosquet dans lequel il avait laissé l’attelage. Il tomba dans
une rigole d’arrosage pleine d’eau. Il appela encore. Il sentit les ornières dures du chemin sous
ses pieds. Il trouva le bosquet et il appela à voix très haute, en marchant, les bras étendus
devant lui.
(J. Giono, Le hussard sur le toit)
corrección para mí : T1 (il) → R1 (marcha)
T1(il) → R2 (appela)
T1 (il) → R3 (chercha)
T1 (il) → R4 (tomba)
À thème constant
(Pendant qu’Étienne se débattait ainsi, ses yeux, qui erraient sur la plaine immense, peu à peu
l’aperçurent)… Devant lui, il retrouvait bien le Voreux, dans un pli de terrain, avec ses
bâtiments de bois et de briques… Mais, autour des bâtiments, le carreau s’étendait et il ne se
l’imaginait pas si large… Vers la droite, le terril barrait la vue, colossal comme une barricade de
géants… Puis, les champs se déroulaient, des champs sans fin de blé et de betteraves… Très
loin, de petites taches blanches indiquaient des villes… (Étienne regardait, et ce qui le
surprenait surtout, c’était un canal, la rivière de la Scarpe canalisée, qu’il n’avait pas vu dans la
nuit). Du Voreux à Marchiennes, ce canal allait droit… Près de la fosse, il y avait un
embarcadère… Ensuite, le canal faisait un coude…
(E. Zola, Germinal)
(corrección para mí : le paysage est appréhendé du point de vue d’Etienne – devant lui, vers la
droite…). Le personnage ne saisit pas la réalité « en bloc » mais voit d’abord certains détails.
A thèmes dérivés. Le rhème propre est constitué par le groupe verbal ; la liaison thématique
s’effectue par l’intermédiare des circonstants détachés. Si nous appliquions le test des
questions nous dirions : à tel endroit, que vit-il ? et non Que vit-il ?
Progression complexe
Un même texte va le plus souvent combiner les trois types de progressions thématique. Par
exemple:
D’un geste d’épouvante, Salomé repousse la terrifiante vision, qui la cloue, immobile, sur les
pointes; ses yeux se dilatent, sa main étreint convulsivement sa gorge.
Elle est presque nue; dans l’ardeur de la danse, les voiles se sont défaits, les brocarts ont
croulé; elle n’est plus vêtue que de matières orfévrées et de minéraux lucides; un gorgerin lui
serre de même qu’un corselet la taille, et, ainsi qu’une agrafe superbe, un merveilleux joyau
darde des éclairs dans la rainure de ses deux seins; plus bas, aux hanches, une ceinture
l’entoure, cache le haut de ses cuisses que bat une gigantesque pendeloque où coule une
rivière d’escarboucles et d’émeraudes.
(Huysmans, A rebours).
Le premier paragraphe présente une progression à thème dérivés: l’hyperthème Salomé
donne lieu à deux sous-thèmes (ses yeux, ses mains) qui correspondent au corps de la jeune
femme. Au deuxième paragraphe elle, thème en progression constante, répète le thème 1
Salomé. Ce même elle se divise en deux sous-thèmes les voiles, les brocarts. On revoit elle à la
suivante phrase en position de thème associé au rhème matières orfévrées et minéraux
lucides. Ce rhème devient hyperthème et s’ouvre en plusieurs sous-thèmes, les différents
vêtements et joyaux de Salomé: un gorgerin, un merveilleux joyau, une ceinture (una
gargantilla, uan fantástica joyam un corpiño). Ce texte combine donc la progression à thème
constant (Salomé, elle, elle) et interfèrent des progression à thèmes dérivés.
Un dimanche, Maxence se rendit à Louga où il avait un parent très cher, médecin de
l’assistance indigène, le docteur Jean Morin. Pendant les deux heures de trajet, il regarda
défiler la brousse sénégalienne, les marais tristes, les sables rouges couverts d’une maigre
toison de graminées desséchées. Quelques arbres cependant, hauts acacias aux branches
ténues, ou énormes baobabs où perche le grave conseil de fabrique des vautours, au cou
dénudé.
De loin en loin, quelque vive touche de couleur, un buisson d’euphorbes roses, des geais bleus
aux ailes de turquoise.
À Louga, Maxence se trouva dans une fort agréable demeure ; le charmant ménage qu’il venait
voir, son oncle, incarnation de la plus paternelle et évangélique bonté, sa tante, gracieuse,
aristocratique, au fin visage encadré de merveilleux cheveux blancs.
(Théodore Monod, Maxence au désert)
Le premier paragraphe est construit selon une progression à thème constant: Il-il: c’est en plus
un paragraphe à l’imparfait, arrière-plan, qui interrompt la narration.
Le récit reprend au paragraphe suivant, avec les verbes au passé simple. Les
enchaînements se font selon une progression à thèmes dérivés, qui repose sur
l’antéposition des circonstants de temps (un dimanche, pendant les deux heures...)
Mais en même temps que le texte avance selon la chronologie, il reste centré autour du héros:
à l’intérieur du cadre thématique narratif s’insère une progression à thème constant: il il,
Maxence, il, Maxence.
Il y a un rapport en effet entre les deux plans – premier plan : passé simple, passé composé ;
assurant la progression d’un récit ; et deuxième plan ou arrière-plan : imparfait, qui
correspond à la toile de fond, aux passages descriptifs.