On raconte qu’au bord d’un désert rouge, là où les dunes semblent respirer comme
des animaux endormis, se trouvait un village nommé Kharef. C’était un endroit
minuscule, oublié des routes, enveloppé le soir d’un vent chaud qui transportait
des grains de sable comme des poussières d’or. Ses habitants vivaient simplement,
mais un mystère entourait Kharef depuis des générations : au cœur du désert, à une
journée de marche, se dressait une immense porte de pierre, seule, isolée, plantée
au milieu de nulle part.
Elle ne donnait sur aucun mur, aucun bâtiment, aucun passage. Une porte, juste une
porte. Et personne ne l’avait jamais vue s’ouvrir.
Talia, une jeune femme du village, avait grandi avec les histoires à son sujet.
Petite, elle rêvait que la porte s’ouvrait sur un royaume caché, une cité
brillante, ou une forêt enchantée. Adulte, elle savait qu’il s’agissait sans doute
d’un vestige ancien d’une civilisation disparue. Mais une part d’elle refusait
d’abandonner l’idée que quelque chose s’y cachait, quelque chose que les yeux
ordinaires ne pouvaient pas percevoir.
Un matin, alors que le soleil n’était encore qu’une ligne orange à l’horizon, Talia
se réveilla avec une sensation étrange. Un rêve avait traversé son sommeil : elle
se tenait devant la porte de pierre, et celle-ci vibrait doucement, comme si elle
respirait. Une voix avait murmuré :
— Reviens. Il est temps.
Le rêve resta imprimé dans sa mémoire, si clair qu’elle ne put l’ignorer. Elle
prépara un sac, emporta de l’eau, et se mit en marche vers la porte.
Après des heures de marche, les dunes laissèrent place à un plateau de sable
compact. Et là, comme surgie de nulle part, se tenait la porte. Immense,
majestueuse, taillée dans un bloc de roche noire striée de motifs inconnus. Talia
la regarda longuement. Sa surface semblait tiède, presque vivante.
Elle posa sa main dessus.
La chaleur se propagea dans son bras, puis dans tout son corps. Soudain, les motifs
s’illuminèrent, un par un, dessinant des lignes lumineuses comme un grand réseau
d’énergie. La porte, silencieuse depuis des siècles, vibra.
Puis elle s’ouvrit.
Mais pas comme Talia l’imaginait. Il n’y avait pas de pièce derrière, pas de
passage, pas de lumière. La porte s’ouvrit… sur du vide. Un vide mouvant,
scintillant, comme une onde liquide de couleur argentée. Une sorte de miroir
vivant.
Et une silhouette en sortit.
Elle avait une forme humaine, mais semblait composée de lumière condensée,
transparente, comme un être né de l’aube elle-même. Ses yeux brillaient d’un bleu
clair, profond, presque hypnotique.
— Tu es venue, dit-il.
— Vous… vous m’avez appelée, répondit Talia, le cœur battant.
— Pas moi. La Porte. Elle reconnaît ceux qui portent encore l’écho.
Talia essaya de comprendre, mais les mots lui échappaient.
L’être lumineux s’approcha, sans que ses pieds ne touchent le sol.
— La Porte ne ferme rien. Elle garde. Elle surveille les passages entre ce monde et
celui que le désert a englouti il y a des millénaires. Autrefois, Kharef n’était
pas un village, mais le centre d’une grande cité. Une cité qui a fait une erreur :
elle a cherché à contrôler le Passage.
Il posa une main lumineuse sur la surface argentée du vide.
— Le Passage répond aux émotions, aux intentions. Il se nourrit de la lumière
intérieure. Et la plupart des hommes ont oublié comment la porter… sauf toi.
Talia sentit une chaleur intense dans sa poitrine, comme un souvenir enfoui qui
tentait de remonter.
— Pourquoi moi ? demanda-t-elle.
— Parce que tu portes la même lumière que tes ancêtres. Tu es la dernière de la
lignée des Veilleuses, celles qui maintenaient l’équilibre entre les deux mondes.
Et le Passage… s’affaiblit.
Le vent souffla, soulevant un voile de sable. L’être continua :
— Si le Passage se brise, le désert dévorera tout. La Porte s’effondrera. Et ce
monde perdra ce qu’il lui reste de lumière profonde.
Talia sentit sa respiration s’accélérer.
— Que dois-je faire ?
L’être fit un geste. Le vide argenté se mit à tournoyer lentement, comme une eau en
mouvement.
— Tu dois entrer. Non pour partir, mais pour réparer. Le Passage t’acceptera. Il te
reconnaît.
Talia inspira profondément. Une peur sourde la traversa, mais derrière cette peur
se trouvait une étrange certitude. Un appel ancien. Un devoir qu’elle n’avait
jamais connu mais qui l’avait suivie depuis toujours.
Elle entra.
Le froid la saisit d’abord, puis une chaleur douce l’enveloppa. Elle marchait dans
un monde de lumière fluide, où les formes se modifiaient au rythme de ses pensées.
Elle sentit la Porte derrière elle se refermer, mais au lieu de paniquer, elle
avança, guidée par un instinct profond.
Au centre de ce monde se trouvait un cœur lumineux, fissuré. Une onde noire s’y
répandait lentement.
Talia posa ses mains dessus.
Une lueur éclata. Sa propre lumière intérieure se déversa dans la fissure. Elle
sentit ses forces se mêler à celles du Passage. La noirceur recula, puis disparut.
Le cœur se referma.
Tout devint blanc.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, Talia se tenait de nouveau devant la porte de pierre.
Le soleil se couchait. L’être lumineux n’était plus là. La Porte était close,
silencieuse.
Mais Talia savait.
Elle entendait désormais le battement régulier du Passage dans son esprit. Elle
savait que la lumière circulait de nouveau. Et elle comprit une chose essentielle :
Elle était désormais la Veilleuse de Kharef. Gardienne du désert. Gardienne des
mondes.
Et tant qu’elle vivrait, la Porte ne s’éteindrait jamais.