Déterminants de l'addiction en médecine générale
Déterminants de l'addiction en médecine générale
THESE
Morgane VIOL
le 17 Mai 2022
JURY
Président :
Assesseurs :
THESE
Morgane VIOL
le 17 Mai 2022
JURY
Président :
Assesseurs :
1
2
PERSONNEL ENSEIGNANT
ANNEE UNIVERSITAIRE 2021-2022
Professeurs Honoraires
3
Professeurs Emérites Docteurs Emérites
4
DE LA COUSSAYE Jean Médecine d'urgence
Emmanuel
DE WAZIERES Benoît Médecine interne ; gériatrie et biologie du vieillissement, médecine
générale, addictologie
DELAPORTE Éric Maladies infectieuses ; maladies tropicales
DEMOLY Pascal Pneumologie ; addictologie
DOMERGUE Jacques Chirurgie viscérale et digestive
DUFFAU Hugues Neurochirurgie
ELIAOU Jean François Immunologie
FABRE Jean Michel Chirurgie viscérale et digestive
HAMAMAH Samir Biologie et Médecine du développement et de la reproduction ;
gynécologie médicale
HERISSON Christian Médecine physique et de réadaptation
JABER Samir Anesthésiologie-réanimation et médecine péri-opératoire
JEANDEL Claude Médecine interne ; gériatrie et biologie du vieillissement, médecine
générale, addictologie
JORGENSEN Christian Thérapeutique ; médecine d’urgence ; addictologie
KOENIG Michel Génétique
KOTZKI Pierre Olivier Biophysique et médecine nucléaire
LABAUGE Pierre Neurologie
LAFFONT Isabelle Médecine physique et de réadaptation
LEFRANT Jean-Yves Anesthésiologie-réanimation et médecine péri-opératoire
LEHMANN Sylvain Biochimie et biologie moléculaire
LUMBROSO Serge Biochimie et biologie moléculaire
MARIANO-GOULART Denis Biophysique et médecine nucléaire
MERCIER Jacques Physiologie
MEUNIER Laurent Dermato-vénéréologie
MONDAIN Michel Oto-rhino-laryngologie
MORIN Denis Pédiatrie
PAGEAUX Georges-Philippe Gastroentérologie ; hépatologie ; addictologie
PUJOL Pascal Biologie cellulaire
QUERE Isabelle Chirurgie vasculaire ; médecine vasculaire (option médecine
vasculaire)
RENARD Eric Endocrinologie, diabète et maladies métaboliques ; gynécologie
médicale
REYNES Jacques Maladies infectieuses, maladies tropicales
RIPART Jacques Anesthésiologie-réanimation et médecine péri-opératoire
ROUANET Philippe Cancérologie ; radiothérapie
SOTTO Albert Maladies infectieuses ; maladies tropicales
TAOUREL Patrice Radiologie et imagerie médicale
VANDE PERRE Philippe Bactériologie-virologie ; hygiène hospitalière
VERNHET Hélène Radiologie et imagerie médicale
YCHOU Marc Cancérologie ; radiothérapie
5
PU-PH de 1ère classe
6
MORANNE Olivier Néphrologie
MOREL Jacques Rhumatologie
NAVARRO Francis Chirurgie viscérale et digestive
NOCCA David Chirurgie viscérale et digestive
PANARO Fabrizio Chirurgie viscérale et digestive
PASQUIE Jean-Luc Cardiologie
PEREZ MARTIN Antonia Chirurgie vasculaire ; médecine vasculaire
(option médecine vasculaire)
PERNEY Pascal Médecine interne ; gériatrie et biologie du
vieillissement, médecine générale, addictologie
PRUDHOMME Michel Anatomie
PUJOL Jean Louis Pneumologie ; addictologie
PURPER-OUAKIL Diane Pédopsychiatrie ; addictologie
ROGER Pascal Anatomie et cytologie pathologiques
TRAN Tu-Anh Pédiatrie
1 ère classe :
1 ère classe :
LAMBERT Philippe
AMOUYAL Michel
8
Professeurs associés - Médecine Générale
CLARY Bernard
GARCIA Marc
10
Maîtres de Conférences de classe normale
11
Praticiens Hospitaliers Universitaires
PH chargés d'enseignements
12
BATTISTELLA COLIN Olivier GRECO Frédéric MOUSTY Eve STOEBNER
Pascal DELBARRE Anne
BAUCHET Luc CONEJERO Ismael GUEDJ Anne Marie MOUTERDE Gaël TEOT Luc
BELL Ariane CONSEIL Mathieu GROSSIN PANSARD Nicole THIRION Marina
Delphine
BENEZECH Jean- CORBEAU GUYON Gaël PERNIN Vincent TUNEZ Virginie
Pierre Catherine
BENNYS Karim COROIAN Flavia- HEDON Christophe PERRIGAULT VACHIERY-
Oana Pierre François LAHAYE Florence
BERNARD COUDRAY Sarah HENRY Vincent PEYRON Pierre- VERNES Éric
Nathalie Antoine
BERTCHANSKY CRANSAC JAMMET Patrick PICARD Éric VIALA Maurice
Ivan Fréderic
BIBOULET Philippe CUNTZ Danielle JEDRYKA François PICOT Marie- VINCENT Laure
Christine
BIRON-ANDREANI DARDALHON JREIGE Riad PIERONI Laurence WAGNER Laurent
Christine Brigitte
BLANC Brigitte DAVID Aurore KINNE Mélanie POQUET Hélène WALTHER
LOUVIER Ulrike
BLANCHARD DE BOUTRAY LABARIAS Coralie PUJOL Sarah-Lise ZERKOWSKI
Sylvie Marie Laetitia
BLANCHET DE LA LABORDE Caroline PUPIER Florence
Catherine TRIBONNIÈRE
Xavier
BLATIERE DEBIEN Blaise LACAMBRE QUANTIN Xavier
Véronique Mathieu
BOBBIA Xavier DELPONT Marion LANG Philippe RAFFARD
Laurence
BOGE Gudrun DENIS Hélène LAZERGES Cyril RAPIDO Francesca
BOURRAIN Jean DEVILLE de LE GUILLOU RIBRAULT Alice
Luc PERIERE Gilles Cédric
BOUYABRINE DI CASTRI Alberto LEGLISE Marie- RICHAUD-MOREL
Hassan Suzanne Brigitte
13
REMERCIEMENTS
14
A mes parents, pour leur soutien tout au long de ces années.
Merci d’avoir cru en moi, je sais à quel point vous êtes fiers aujourd’hui.
A ma sœur Anaïs, qui m’a permis de mener à bien ce travail et m’a motivée à avancer.
Souviens-toi que j’ai lu ton mémoire un nombre incalculable de fois et qu’à l’avenir les
demandes d’avis seront rémunérées !
A Guillaume, sur qui j’ai pu m’appuyer depuis maintenant 9 ans. A toi qui as su me
tempérer tant dans mon envie frénétique de travailler que dans ma procrastination. Le
meilleur est à venir.
A ma grand-mère, à mes grands-parents partis trop tôt, à Kiki qui m’en aurait presque
voulu de l’appeler Christine ici, aux membres de ma famille.
A ma belle-famille, qui a su m’accepter dans leur cercle comme si j’en avais toujours fait
partie.
A mes amis, à Oude et notre soutien mutuel, à César, à Mel, Julio, Antonin, Véro, Adèle
et les autres. Aux belles rencontres que j’ai faites en m’installant dans le sud. A Yacine
et Sélène, merci pour ce trio. A Clémence sans qui Béziers n’aurait pas été pareil. A
David, Ludo, et Coco 4C. A Maria, Alex et leur tribu qui s’agrandit.
Aux patients ayant accepté de participer à ce travail, et à ceux que j’ai croisé au fil de
mes études et qui m’ont permis de devenir celle que je suis aujourd’hui.
15
LISTE DES ABREVIATIONS
16
17
TABLE DES MATIERES
I. INTRODUCTION .................................................................................................................. 20
A. Qu’est-ce que l’addiction ?............................................................................................................. 20
1. Définitions .................................................................................................................................. 20
2. Critères de diagnostic ................................................................................................................. 20
B. La prise en charge des addictions, une prise en charge multidisciplinaire .................................... 21
C. Le médecin généraliste................................................................................................................... 22
1. Rôle du médecin généraliste dans le cadre de la prise en charge des addictions ..................... 22
2. Dépistage/Repérage : à l’occasion de quoi ? Comment ? .......................................................... 24
3. Les freins évoqués à la prise en charge des patients souffrant d’addiction(s) par les médecins
généralistes ........................................................................................................................................ 25
4. Qu’en est-il du ressenti des patients ? ....................................................................................... 26
II. MATERIEL ET METHODES .................................................................................................... 27
A. Caractéristiques de l’étude ............................................................................................................ 27
1. Type d’étude et objectifs............................................................................................................ 27
2. Population .................................................................................................................................. 27
3. Echantillonnage .......................................................................................................................... 27
B. Méthodologie utilisée .................................................................................................................... 28
1. Méthodologie du recueil de données ........................................................................................ 28
2. Guide d’entretien ....................................................................................................................... 28
C. Gestion et analyse des données ..................................................................................................... 28
D. Aspects réglementaires et éthiques ............................................................................................... 29
1. Confidentialité ............................................................................................................................ 29
2. Information et consentement .................................................................................................... 29
3. Archivage des données............................................................................................................... 29
4. Aspects éthiques ........................................................................................................................ 29
III. RESULTATS ......................................................................................................................... 30
A. Caractéristiques des entretiens...................................................................................................... 30
B. Caractéristiques des interviewés ................................................................................................... 31
C. Analyse des verbatims .................................................................................................................... 33
1. L’addiction constitue en elle-même un obstacle à son évocation ............................................. 35
2. La nécessité du rapport à l’autre apparaît comme cruciale....................................................... 42
3. Il faut trouver le bon interlocuteur pour évoquer le sujet ......................................................... 43
4. Différents facteurs influent sur la volonté de se soigner ........................................................... 45
5. Le médecin généraliste tel que perçu par le patient ................................................................. 51
18
6. Le repérage, un véritable enjeu pour le médecin généraliste ................................................... 56
IV. DISCUSSION ........................................................................................................................ 57
A. Les principaux résultats de notre étude......................................................................................... 57
1. Les obstacles à l’abord des consommations en cabinet de médecine générale ....................... 57
2. Comment faire pour faciliter le dialogue médecin-patient autour du sujet de l’addiction ? .... 61
B. Les forces et les faiblesses de notre travail .................................................................................... 67
1. Les forces de l’étude................................................................................................................... 67
2. Les faiblesses de notre travail .................................................................................................... 68
C. Les changements déjà observés et les perspectives ...................................................................... 69
1. La formation des étudiants en médecine générale évolue ........................................................ 69
2. D’autres acteurs de santé pourraient jouer un rôle majeur dans l’initiation du dialogue
médecin traitant-patient à l’avenir .................................................................................................... 70
3. Qu’en est-il des addictions sans substance ? ............................................................................. 71
V. CONCLUSION ...................................................................................................................... 72
VI. BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................... 73
VII. ANNEXES ............................................................................................................................ 75
A. Annexe n°1 : Guide d’entretien ayant servi de base à la 1ère interview ......................................... 75
B. Annexe n°2 : Guide d’entretien ayant servi de base à la dernière interview ................................ 77
C. Annexe n°3 : Retranscription des entretiens ................................................................................. 78
1. Entretien numéro 1 .................................................................................................................... 78
2. Entretien numéro 2 .................................................................................................................... 89
3. Entretien numéro 3 .................................................................................................................... 92
4. Entretien numéro 4 .................................................................................................................... 96
5. Entretien numéro 5 .................................................................................................................... 99
6. Entretien numéro 6 .................................................................................................................. 110
7. Entretien numéro 7 .................................................................................................................. 118
8. Entretien numéro 8 .................................................................................................................. 125
9. Entretien numéro 9 .................................................................................................................. 129
10. Entretien numéro 10 ................................................................................................................ 139
11. Entretien numéro 11 ................................................................................................................ 147
D. Annexe n°4 : Arbre conceptuel .................................................................................................... 156
VIII. LISTE DES TABLEAUX ET DES FIGURES ................................................................................. 158
A. Tableaux ....................................................................................................................................... 158
B. Figures .......................................................................................................................................... 158
IX. SERMENT D’HIPPOCRATE ................................................................................................... 159
X. ABSTRACT .......................................................................................................................... 160
19
[Link]’est-ce que l’addiction ?
1.Définitions
[Link]ères de diagnostic
Critères de la CIM-10
1. Un désir puissant ou compulsif d'utiliser une substance psychoactive
2. Difficultés à contrôler l’utilisation de la substance (début ou interruption de la
consommation ou niveaux d’utilisation)
3. Syndrome de sevrage physiologique quand le sujet diminue ou arrête la
consommation d’une substance psychoactive, comme en témoignent la survenue d’un
syndrome de sevrage caractéristique de la substance ou l’utilisation de la même
substance (ou d’une substance apparentée) pour soulager ou éviter les symptômes de
sevrage
4. Mise en évidence d’une tolérance aux effets de la substance psychoactive : le sujet
a besoin d’une quantité plus importante de la substance pour obtenir l’effet désiré
5. Abandon progressif d’autres sources de plaisir et d’intérêts au profit de l’utilisation
de la substance psychoactive, et augmentation du temps passé à se procurer la
substance, la consommer, ou récupérer de ses effets
6. Poursuite de la consommation de la substance malgré ces conséquences
manifestement nocives. On doit s’efforcer de préciser si le sujet était au courant, ou s’il
aurait dû être au courant, de la nature et de la gravité des conséquences nocives
20
Les critères du DSM-V permettent en sus du diagnostic une évaluation de la gravité de
la maladie en précisant si les symptômes sont légers, modérés ou sévères.
Critères du DSM-V
1. Besoin impérieux et irrépressible de consommer la substance ou de jouer (craving)
2. Perte de contrôle sur la quantité et le temps dédié à la prise de substance ou au
jeu
3. Beaucoup de temps consacré à la recherche de substances ou au jeu
4. Augmentation de la tolérance au produit addictif
5. Présence d’un syndrome de sevrage, c’est-à-dire de l’ensemble des symptômes
provoqués par l’arrêt brutal de la consommation ou du jeu
6. Incapacité de remplir des obligations importantes
7. Usage même lorsqu'il y a un risque physique
8. Problèmes personnels ou sociaux
9. Désir ou efforts persistants pour diminuer les doses ou l’activité
10. Activités réduites au profit de la consommation ou du jeu
11. Poursuite de la consommation malgré les dégâts physiques ou psychologiques
La prise en charge médicale doit donc s’entremêler avec les prises en charge
psychologique, psychiatrique, sociale, voire éducative et judiciaire.
21
[Link] médecin généraliste
Le médecin généraliste joue un rôle dans la prévention des maladies. Il peut, par ses
conseils et les informations qu’il délivre, favoriser les comportements exerçant une
influence positive sur la santé et tenter de limiter ceux exerçant une influence négative.
Cette mission est particulièrement importante au regard de la jeune génération puisque
les consommations à l’adolescence sont un facteur de risque majeur dans le
développement d’une conduite addictive à l’âge adulte.
Le praticien doit aussi s’appliquer à informer les patients sur le risque de mésusage d’une
substance prescrite dans le cadre d’un traitement. Cela semble être le cas puisqu’une
étude récente montre qu’une large majorité des praticiens interrogés (81%) déclarent
informer systématiquement leurs patients faisant l’objet d’une prescription d’antalgiques
opioïdes des risques de mésusage et de dépendance (4).
Le praticien effectue le suivi des malades souffrant d’une affection chronique et les aide
à apprendre à vivre avec cette maladie au travers de l’éducation thérapeutique.
Il est le pivot du système de soins car il coordonne les différents acteurs de soins
participant à la prise en charge du patient.
22
Une fois abordée la question de l’usage des substances psychoactives, le médecin
généraliste peut proposer différents types de prise en charge adaptés en fonction de la
sévérité de la dépendance du patient, de ses ressources, de son environnement, de ses
envies, des conséquences de ses comportements…
Si le patient n’est pas d’emblée dans une dynamique de sevrage, les médecins peuvent
réaliser des interventions brèves de quelques minutes, avec évaluation des
consommations, rappel des différents risques encourus, et mise en place optionnelle
d’objectifs à atteindre par le patient.
L’efficacité de l’intervention brève a été démontrée dans plusieurs études, avec une
réduction significative des consommations (5).
Plusieurs modes de substitution existent comme les substituts nicotiniques dans le cadre
d’une dépendance à la nicotine, et le médecin peut recourir à certains médicaments pour
aider son patient à diminuer ses consommations. Les médecins généralistes sont les
principaux prescripteurs de médicaments de substitution des opiacés délivrés en ville, et
ils sont près des 2/3 à déclarer prescrire de la buprénorphine chaque année (4). Dans le
cadre des traitements de substitution des opiacés, le médecin généraliste intervient plutôt
en deuxième ligne puisqu’il est moins souvent à l’origine de l’initiation du traitement (18%
des praticiens) que pour les substituts nicotiniques (4).
23
2.Dépistage/Repérage : à l’occasion de quoi ? Comment ?
On estime que 75% des plus de 18 ans en France ont consulté un médecin généraliste
au cours de l’année écoulée (6), et le nombre moyen de consultations réalisées en
France par habitant par le médecin généraliste est de 4,1 par an (7). D’autre part, il a été
montré que les patients présentant une addiction ou un mésusage d’une substance
consultent plus que les autres (8).
Le médecin généraliste a donc une place privilégiée pour effectuer le repérage des
conduites addictives chez ses patients, car la consommation n’est bien souvent pas le
premier motif de consultation.
Pour réaliser ce repérage, le médecin peut s’appuyer sur les différents questionnaires et
échelles standardisées existants afin d’évaluer la consommation ou le degré de
dépendance du patient (Test de Fagerström, questionnaires AUDIT, CAST…). Bien que
recommandés, ces questionnaires ne sont pas toujours usités. En effet, ces outils ne sont
utilisés que par un peu moins de la moitié des généralistes dans le cadre de la recherche
d’un mésusage de l’alcool (4).
Aidés de questionnaires ou non, les deux tiers des médecins généralistes interrogés
disent effectuer un repérage systématique de la consommation tabagique chez tous leurs
patients (4) mais plusieurs études montrent que les repérages de la consommation
d’alcool et de cannabis sont plutôt réalisés auprès des patients considérés à risque par
le praticien (10).
24
[Link] freins évoqués à la prise en charge des patients souffrant
d’addiction(s) par les médecins généralistes
La plupart des patients considèrent normal que le médecin généraliste leur pose des
questions sur leurs conduites addictives (11), et les médecins généralistes considèrent
en très grande majorité que c’est d’ailleurs leur rôle de parler des addictions avec le
patient (4).
Pour autant, l’évocation du tabac apparaît plus facile que celle des autres substances
puisque près de 90% des médecins généralistes considèrent que l’abord du tabagisme
est relativement simple contre quasiment 61% pour l’alcool et 57% pour l’usage de
drogues (10).
Cette plus grande difficulté à parler de la consommation d’alcool se retrouve aussi chez
les internes en médecine générale, futurs médecins généralistes. Néanmoins la facilité à
parler de l’usage de cannabis se rapproche de celle du tabac pour ces étudiants (12).
Certains freins à cette discussion ont été décrits par les praticiens.
Les médecins évoquent ainsi le manque de formation, confortant les résultats de
plusieurs travaux qui montrent que les praticiens ayant reçu une formation
complémentaire dans ce domaine effectuaient un repérage plus systématique des
consommations chez leurs patients (4,13).
Les généralistes citent aussi deux autres freins : le déni des patients et le sentiment de
ne pas être assez efficaces dans ce type de prise en charge.
Le manque de temps dont ils disposent lors des consultations constitue une raison
mentionnée pour ne pas aborder l’usage des substances psychoactives. Ainsi 91,4% des
généralistes souhaiteraient disposer de plus de temps pour effectuer leurs missions de
prévention et d’éducation (10).
Dans les différentes études réalisées sur le sujet, la question du manque de réseau et
l’absence de connaissance de professionnels qualifiés sont également évoquées. Les
médecins ne sachant pas à qui adresser les patients en cas de besoin n’évoquent pas la
question des addictions avec leur patient craignant que leur prise en charge ne soit pas
adaptée. Les délais de prise en charge parfois trop longs en structures spécialisées
constituent également un frein pour les généralistes.
Enfin les représentations péjoratives liées aux consommations de substances font que
certains médecins généralistes sont réfractaires à la prise en charge des patients touchés
par l’addiction. Ils craignent ainsi d’altérer leur image ou celle de leur patientèle du fait de
la fréquentation de leur salle d’attente par des patients alcooliques ou toxicomanes (14).
25
[Link]’en est-il du ressenti des patients ?
Une étude parue en 2020 montre que huit français sur dix ont consulté un médecin
généraliste au cours de l’année précédente. Parmi ces huit français, 36,7% déclarent que
l’usage du tabac a été abordé en consultation avec leur médecin et 16,8% ont parlé de
leur consommation d’alcool avec lui. Ces évocations se sont faites trois fois plus souvent
à l’initiative du médecin que du patient (11).
Quels sont les facteurs qui expliquent cette moindre évocation du sujet des addictions
par le patient ? Quels sont les déterminants qui influent sur l’abord de la discussion avec
son médecin généraliste ?
C’est pour chercher à répondre à ces questions que nous avons décidé de réaliser ce
travail.
26
[Link]éristiques de l’étude
Cette thèse a été réalisée dans le cadre du Diplôme d’Etudes Spécialisées de Médecine
Générale. Il s’agit d’une étude épidémiologique, observationnelle, descriptive,
transversale par analyse qualitative, effectuée à l’aide d’entretiens individuels semi-
directifs, et portant sur les difficultés à aborder le sujet des addictions en cabinet de
médecine générale, du point de vue des patients touchés par l’addiction et vivant dans le
département de l’Hérault.
L’objectif principal de notre travail est de recenser les différents freins ressentis par les
patients souffrant d'une addiction à mentionner leur consommation à leur médecin
traitant. Son objectif secondaire est de montrer s’il existe ou non des leviers d’action pour
rendre cette évocation plus simple en médecine de ville.
[Link]
Bien que les addictions sans substances existent, nous avons choisi ici de nous
concentrer sur les patients présentant une ou plusieurs addiction(s) à un ou des
produit(s).
Pour pouvoir être inclus dans notre étude, les patients devaient être âgés d’au moins 18
ans, présenter au moins une addiction à des substances et accepter librement de
participer à notre travail. Sont exclus les patients qui avaient déjà d’eux-mêmes initié le
dialogue sur la problématique avec leur médecin traitant, tout comme les patients suivis
par le Dr PAUWELS Olivier avec qui nous avions déjà eu des contacts.
[Link]
Le nombre de patients inclus dans l’étude n’a pas été estimé à l’avance, puisque c’est
l’analyse des données qui nous a livré la saturation. La saturation finale a été obtenue
lorsque les entretiens n’ont plus rapporté de matériau nouveau à analyser. A ce stade,
deux entretiens complémentaires ont été réalisés pour que la validité scientifique soit
correcte.
Pour obtenir un maximum de points de vue différents, les patients ont été recrutés pour
une partie en collaboration avec le Dr MOLINIER Nathalie exerçant au CSAPA de
Clermont-l’Hérault, pour une autre partie par l’investigateur lors de la réalisation de
remplacements en cabinet de médecin générale.
L’objectif de l’étude et les modalités d’entretien ont été exposés aux sujets entrant dans
les critères d’inclusion et ne répondant pas aux critères d’exclusion de l’étude.
Une fiche d’information leur a été délivrée et ils ont été invités par la suite, s’ils le
souhaitaient, à réaliser l’entretien permettant de participer à l’étude.
27
B.Méthodologie utilisée
L’enregistrement des entretiens a été fait à l’aide de deux smartphones. Ces appareils
ont débuté l'enregistrement après l’introduction réalisée par l’investigateur en début
d’entretien et ils ont cessé d’enregistrer lorsque l’interview fut terminée.
L’introduction avait pour but de rappeler le nom de l’étude, son contexte et l’objectif du
travail.
2. Guide d’entretien
Le guide d’entretien a évolué en fonction des interviews et a été modifié après l’analyse
de chaque interview. Le premier guide d’entretien ainsi que le dernier sont disponibles en
annexe (Annexe n°1 et n°2).
Nous avons cherché à ce que les questions soient les plus ouvertes possibles, et que les
relances soient compréhensibles tout en étant le plus neutre possible, de façon à laisser
l’individu s’exprimer librement.
Les données ont été retranscrites manuellement, mot à mot, sans reformulation, selon la
méthode du verbatim et dans les jours qui ont suivi chaque entretien à l’aide du logiciel
Microsoft office WORD. Les changements d’intonation, les soupirs, les attitudes, et les
autres composants de la communication non verbale ont été retranscrits entre crochets
[…].
La retranscription des entretiens se trouve dans la partie annexe de ce travail
(Annexe n°3).
28
La méthode d’analyse par théorisation ancrée a pour but de faire émerger de nouvelles
théories à partir des données empiriques collectées en cherchant à s’affranchir de
postulats de départ, pour coller au mieux à la réalité du terrain. Ce processus rompt avec
les stratégies hypothético-déductives utilisées auparavant où l’investigateur cherche à
expliquer un phénomène observé en construisant des hypothèses préalables à la collecte
de données, et où l’analyse des données sert par la suite à valider ou infirmer la ou les
hypothèses de départ en utilisant les données collectées pour illustrer la démonstration.
L’analyse par théorisation ancrée consiste donc à formuler les premières théories à partir
de l’analyse des données initiales pour faire évoluer les entretiens suivants puis à créer
de nouvelles théories. Le chercheur veillera à effectuer une validation constante de ses
théories au travers des données empiriques collectées lors des entretiens ultérieurs.
[Link]é
[Link] et consentement
Les patients ont été informés de l’étude, des bénéfices, des contraintes dans un langage
clair. Ces informations ont été reprises dans un document qui a été remis au patient le
jour de l’entretien.
Il a été précisé avant chaque début d’entretien que le patient était libre à tout moment
d’interrompre l’entretien, sans avoir à donner de justificatif, et que cela ne modifierait en
rien la relation avec son médecin.
Il a également été notifié que la collecte des données était anonymisée, et qu’en aucun
cas les données récoltées ne seraient transmises à un tiers ne participant pas à l’étude.
Les diverses données de l’étude ont été anonymisées puis stockées dans l’ordinateur de
l’investigateur dans un dossier dédié à la thèse.
[Link] éthiques
29
[Link]éristiques des entretiens
Douze patients ont été recrutés au départ mais une des patientes incluses n’a pas pu
être interviewée car elle n’était pas disponible initialement et n’a plus souhaité prendre
part à ce travail par la suite.
Au total onze patients ont été interrogés pour ce travail sur une période de sept mois
s’étalant du 1er mars 2021 au 30 septembre 2021.
Les entretiens ont été menés au sein d’un cabinet de médecine générale pour dix d’entre
eux et un patient a été interrogé à son domicile à sa demande.
La durée moyenne des entretiens est de 38 minutes, le plus court ayant duré 19 minutes
et le plus long 79 minutes.
100
79
DUREE EN
80
MINUTES
62
60 44 45
38 38
40 29
23 21 21 19
20
0
P1 P2 P3 P4 P5 P6 P7 P8 P9 P10 P11
NUMEROTATION DU PATIENT
Nous nous sommes appuyés sur les réponses obtenues à nos questions principales
(interlocuteur privilégié, freins à engager la discussion, attentes envers le médecin
généraliste, leviers possiblement existants) pour évaluer la saturation ou non des
données. Celle-ci a été obtenue au 9e entretien.
Deux entretiens supplémentaires ont été réalisés par la suite pour valider ce résultat.
30
[Link]éristiques des interviewés
Concernant le mode de recrutement, quatre des onze patients interviewés ont été
recrutés via les consultations d’addictologie, et sept patients ont été recrutés via
l’investigateur lors de périodes de remplacement en cabinet de médecine générale.
L’âge moyen des participants était de 40,6 ans. La majorité d’entre eux faisait partie de
la tranche des 40-50 ans, 2 appartenaient à la tranche des 30-40 ans, 2 à la tranche des
20-30 ans, et 1 participant était âgé d’au moins 60 ans.
1
2
4
2
7
6
10
31
Deux patients n’ont évoqué qu’une seule addiction durant leur entretien, alors que les
neufs autres patients en ont déclaré au moins deux. La dépendance la plus fréquemment
retrouvée est celle liée à l’alcool, mentionnée par huit patients.
9
NOMBRE DE PATIENTS
8
CONSOMMATEURS
8
7
7
6
5
4
3
3 3
2
2
1
1 1
0
Alcool Médicament Nicotine Héroïne Cocaïne Cannabis Alimentation
SUBSTANCES PROBLEMATIQUES
32
[Link] des verbatims
Pour analyser les données recueillies, nous nous sommes basés sur le concept d’analyse
par théorisation ancrée.
Les étiquettes apposées aux verbatims collectés ont été rassemblées sous forme de
catégories qui, une fois mises en relation, ont permis de faire émerger de nouvelles pistes
de conceptualisation, elles-mêmes validées ou non, par les entretiens suivants.
« Si on a un comparatif
avec d’autres personnes
[…] mon ex conjoint et « Quand on en a parlé je
puis ma bande d’amis qui me suis demandé si vous
Exemple de verbatims sont […] grosses sorties, consommiez ou pas par
fêtards […] deux fois par exemple ! » P9
semaine c’est l’apéro, on
boit trois, quatre verres et
ça ne me semblait pas du
tout problématique » P5
33
L’observation de différents phénomènes a donné lieu à l’évolution de notre guide
d’entretien au fil des interviews. Le premier guide d’entretien ainsi que le dernier sont
disponibles en annexe (Annexe n°1 et annexe n°2). Pour reprendre notre illustration, le
phénomène observé, associé à d’autres phénomènes, ont, par exemple, servi à
l’élaboration de la question numéro 8 présente dans le guide du dernier entretien. Cette
question est la suivante : Jugez-vous que la discussion autour de l’addiction soit utile
pour une personne dépendante ? Sous quels aspects ?
34
1.L’addiction constitue en elle-même un obstacle à son évocation
Tous les interviewés rapportent des facteurs limitants cette discussion avec le médecin
généraliste (11).
Elle est parfois considérée comme une personne familière avec laquelle on
noue une relation :
« Je vivais avec ça » (P1), « j’ai une relation particulière avec l’alcool » (P10).
Plusieurs composantes de l’addiction sont citées comme pouvant expliquer une réticence
à l’évocation du sujet :
Le patient est
pris dans un Une perte de contrôle « on ne maîtrise pas tout sur une
engrenage (8) addiction » (P5)
L’addiction est vue comme une folie (3) « on n’était pas sur de la psychose mais
c’était… » (P8), « J’étais internée » (P1)
35
Idées principales Exemples de citations
Des addictions sont moins « je fumais dix grammes par jour, donc
Il y a une graves que d’autres c’était pas énorme » (P9), « j’ai une
gradation de légère addiction » (P11)
l’addiction qui
engendre une
minimisation (7) L’individu se compare aux « ils consomment des drogues plus dures
autres moi c’est juste quelques bières » (P10)
Il n’y a pas toujours le besoin de sortir de « Le plus dur c’est la motivation » (P11)
l’addiction (3)
36
b) Le regard des autres
Le rapport à l’autre est apparu comme un déterminant important influant sur la discussion
autour du sujet des addictions dans nos échanges.
Il existe une crainte de coller à cette image « Je ne veux pas qu’on ait l’image de
préconçue (4) moi comme celle de quelqu’un qui boit »
(P4)
37
Idées principales Exemples de citations
c) Les craintes
« quand on arrête, on a plus jamais le droit de boire » (P2), « j’ai pas envie d’en arriver
au point de me dire il faut que tu arrêtes tout » (P6), « j’ai peur qu’un spécialiste me dise
du jour au lendemain […] qu’il faut arrêter complètement » (P11).
38
Il y a aussi la peur des soignants : (5)
39
e) L’ambivalence
Plusieurs patients ont décrit une véritable ambivalence à l’idée d’envisager un sevrage.
- Pour éviter les sensations de manque : « l’angoisse revient, faut que je rentre
à la maison et que je boive » (P1), « pour éviter les descentes » (P4)
2
POUR L'APPARTENANCE
A UN GROUPE
6
POUR LES EFFETS SUR
LE CORPS
4
POUR EVITER LES
SENSATIONS DE
MANQUE
POUR LE PLAISIR
40
Il existe également des raisons de stopper les consommations (11)
- Pour préserver ses proches : « je me suis dit que mon fils n’avait pas dix ans,
et que je voulais le voir grandir » (P9)
- Pour les effets sur le corps et la santé : « L’alcool me faisait monter la tension »
(P1), « j’avais des tremblements » (P9)
4
POUR PRESERVER SES
PROCHES
POUR LES
CONSEQUENCES PLUS
GENERALES
6
« je m’en suis sortie toute seule mais quand j’ai replongé, j’ai replongé encore plus » (P7),
« je m’y suis remise avec peut-être moins de quantité. Quoique » (P9).
41
[Link] nécessité du rapport à l’autre apparaît comme cruciale
Avec soi-même
Dialoguer
Cette discussion intérieure apparaît pour P3 comme le point de départ de son chemin de
soins : « J’ai commencé à m’en parler, à en parler mais à moi-même dans ma tête » (P3).
7
DIFFERENTS
Figure 9 : Interlocuteurs choisis par les patients pour parler de leur addiction
42
b) Le mur à franchir et la gêne préalable
Les patients semblent décrire un mur symbolique (4) qu’il faut franchir pour libérer cet
échange avec l’autre : « ça met une barrière » (P5), « je pense qu’il y a eu un mur qui
s’est fait » (P6).
La gêne est réciproque (5), car parait également ressentie par le soignant : « Elle n’osait
peut-être pas » (P1), « Peut-être qu’il s’est dit que si je voulais en parler, j’en parlerai »
(P9).
La mise au pied du mur peut être un déclencheur : (2) « Il m’a dit « mais vous avez
des artères de quelqu’un de 70 ans », j’avais 40 ans à l’époque. » (P9), « on est au pied
du mur donc soit tu continues, soit tu t’enfonces dedans, soit tu fais marche arrière et tu
l’esquives » (P11).
« Je consulte un psychiatre » (P1), « je vois une psychologue avec qui je parle de ça,
entre autres » (P6), « C’est pour ça d’ailleurs que je suis allée chez la psy » (P9).
« Je ne la vois plus beaucoup maintenant parce que je vois [le psychiatre] et c’est elle
qui s’occupe de tout » (P1), « tout ce qui touche le mental, le côté psychologique, c’est
plus le psychologue que le médecin généraliste » (P11).
« ils ont l’habitude de voir des gens comme moi, ça ne les choque pas » (P3), « C’est
plus facile pour moi parce qu’elle doit en voir des gens comme ça » (P4),
« l’addictologue, lui il va les poser ces questions puisque c’est ce qu’il cherche » (P10).
43
Le choix d’un professionnel de santé différent est possible (4)
AUCUN
PROFESSIONNELS
1
DIFFERENTS
LE MEDECIN GENERALISTE 1
L'ADDICTOLOGUE 4
LE PSYCHOLOGUE/PSYCHIATRE 5
0 1 2 3 4 5 6
44
4. Différents facteurs influent sur la volonté de se soigner
L’amorce du chemin peut être long (7) « C’est un cheminement… on peut pas du
jour au lendemain » (P8)
45
Idées principales Exemples de citations
46
(2) Le point de rupture
Un endroit propice et calme : « un cabinet dans lequel on se sent bien, dans lequel
on n’entend pas les gamins qui crient dans la salle d’attente » (P11)
Moins grande difficulté à évoquer le sujet avec des personnes qui semblent
aussi concernées par l’addiction :
« Quand on en a parlé je me suis demandé si vous consommiez ou pas par exemple ! »
(P9).
L’âge du médecin serait facilitateur (plus jeune pour certains, plus âgé pour
d’autres) :
« oui, je pense qu’effectivement l’âge joue » (P9), « Est-ce que c’est la jeunesse, le début
du métier... justement j’en sais rien » (P9)
« mon ancien docteur on pouvait lui parler de tout. En plus elle avait un certain âge, elle
avait de l’expérience » (P1)
47
- L’initiation de la discussion par le médecin (5)
Le fait que le médecin aborde en premier le sujet est déclaré par 5 patients comme aidant
dans la poursuite du dialogue :
« si on me demande pas moi je sais que j’irai pas le dire » (P10), « Je pense que c’est
plus simple que le médecin en parle » (P11)
« il peut y avoir dans la salle d’attente des choses sur ce sujet » (P6), « La psy[chologue]
du CSAPA m’a conseillé de lui écrire une lettre » (P3)
- L’aveu : (4)
Quatre patients ont trouvé que l’aveu pouvait aider la discussion à venir :
« Ça m’a fait vraiment du bien de venir la dernière fois, de lâcher. J’en ai parlé au boulot...
ça a débloqué » (P5), « Après finalement quand les choses ont été dites, c’est beaucoup
plus simple » (P6)
Pour certains patients, l’évocation du sujet avec un tiers, peut aider le dialogue avec le
médecin traitant : « c’est une bonne expérience pour elle […] y’a peut-être des choses
ou même des patients dont elle ne connaît pas les consommations qui vont s’ouvrir avec
vous » (P7)
Quand d’autres pensent l’inverse : « J’en ai vu d’autres des médecins, mais je l’ai jamais
dit » (P3), « qu’en tant que remplaçante ben je suis pas votre patiente.. vous vous en
foutez quoi ! » (P10)
48
Sur ce graphique, les catégories représentées en vert sont toujours citées comme
facilitant le dialogue, et celles en orange sont citées à la fois comme facilitant ou gênant
le dialogue.
L'AVEU 4
LE TIERS 7
L'ANCIENNETÉ DE LA RELATION 6
0 1 2 3 4 5 6 7 8
49
d) La relation aux soins
Un mauvais regard sur Les médecins veulent « d’autres sont plus là pour faire de l’abattage, de
les soins (8) gagner de l’argent (3) la masse » (P11), « on vient, on a tel truc,
examen, résultat, fini, au revoir, payé, bonne
journée monsieur » (P11)
Les médecins sont « vous précisez que c’est pour être sûr, que ça va
intrusifs et devraient dans le dossier et que c’est par exemple pour des
justifier leurs questions futures prescriptions » (P9)
(2)
Les patients souhaitent une approche « après tout ça dépend des gens » (P6)
individualisée (3)
La place dans la relation de soins est dure à « J’ai gardé ses enfants donc on avait aussi un
trouver, surtout si le patient est soignant (4) lien fort » (P9), « soigner quelqu’un qui travaille
dans le soin c’est beaucoup plus complexe » (P8)
50
[Link] médecin généraliste tel que perçu par le patient
« On n’est pas sur le même pied d’égalité et pour moi c’est pas une personne à qui je
vais en parler » (P6)
« C’est plus souvent de la part de chirurgiens qu’on a ce côté présomptueux quand
même » (P5)
Une patiente rapporte avoir plus de facilité à se livrer lorsqu’il n’« y a pas le titre pompeux
de médecin » (P9).
« sa réponse m’a un peu dérangé, parce qu’elle m’a dit « non mais attendez vous en
avez pas besoin » » (P6)
- Qui est fragile : « C’est la grande confiance que j’avais en elle qui d’un
coup a été émoussée » (P5)
51
b) Le respect du secret médical
Il est connu par la majorité des patients : (9) « vous êtes tenue par le secret
médical » (P1)
Aucun patient n’évoque la prise en charge des addictions lorsqu’ils sont questionnés sur
les rôles du médecin généraliste.
52
8
NOMBRE DE PATIENTS
7
6 7
5 6
4
3
2
1
1 1
0
SOIGNER LES FAIRE DES SOIGNER LES RENOUVELLER
MALADIES ARRETS DE PATHOLOGIES LES
BENIGNES TRAVAIL ORGANIQUES TRAITEMENTS
53
NOMBRE DE PATIENTS
9
8
7 8
6
5
4 5 5
3
2
1
0
MANQUE DE TEMPS PRATICIEN NON PRATICIEN NON
PREOCCUPE COMPETENT
LES DIFFERENTES CRITIQUES EMISES ENVERS LES
MEDECINS GENERALISTES
54
Le praticien doit être doté de compétences relationnelles spécifiques : (5)
« Y’a peut-être pas la bonne approche, le côté relation » (P11),
« vous avez une délicatesse dans la façon de discuter » (P9),
« Il faut pouvoir se sentir libre de dire à ses patients « vous savez il faudrait peut-être… »
mais pas comme ça ! » (P5)
QUALIFICATIFS UTILES
ETRE BIENVEILLANT 8
AU MEDECIN
5
RELATIONNELLES
SAVOIR EXPLIQUER 5
ETRE OUVERT 4
0 2 4 6 8 10
NOMBRE DE PATIENTS AYANT
EVOQUE CETTE QUALITE
Figure 14 : Les qualités recherchées chez un médecin généraliste soignant des patients
dépendants
55
6. Le repérage, un véritable enjeu pour le médecin généraliste
Ils sont bien accueillis « Moi je pense que c’est bien » (P5), « Ça peut
par les patients (4) être une bonne idée et une bonne approche
justement » (P6)
Les questionnaires
standardisés peuvent
être utiles au dépistage Ils ont l’avantage de « C’est très pragmatique les questions » (P5),
(4) limiter la sensation de « Y’a pas d’accusation, c’est un constat » (P9)
jugement (3)
Les patients sont en faveur d’évocations brèves « Pour la clope, le tabac, sûrement. En parlant de
et répétées (2) ça et d’autres choses, pour faire la discussion »
(P3)
56
[Link] principaux résultats de notre étude
Notre étude a permis de répondre à notre objectif principal, puisqu’il a été montré qu’il
existe effectivement des freins à l’évocation des addictions par le patient avec le médecin
généraliste. Ce résultat est concordant avec ceux de différentes études réalisées
précédemment (16–18) et pourrait expliquer que le sujet des addictions est abordé
environ trois fois plus souvent à l’initiative du médecin qu’à celle du patient lors des
consultations (11).
a)La dépendance limite les actions menées par le patient pour s’en
sortir
Certains de ces freins sont sous-tendus par les caractéristiques propres de l’addiction qui
font que la personne victime est convaincue d’être incapable de se sortir de l’engrenage
que constitue sa dépendance. Ce phénomène se construit progressivement et le patient
bascule dans une spirale qui contraint ses actions et l’empêche d’en sortir.
Dans notre étude les patients parlent aussi de la notion de perte de contrôle, associée à
un besoin récurrent de consommer, décrivant parfaitement le phénomène de
dépendance. Le craving est d’ailleurs considéré aujourd’hui comme un symptôme central
des troubles liés à l’usage de substances puisqu’il fait partie des critères diagnostiques
décrit dans le DSM-V. (Voir page 21)
57
b)Pour évoquer sa dépendance dans le but de modifier son
comportement, le patient doit d’abord en avoir conscience
Nous avons remarqué lors de nos discussions que pour sept patients il était question
d’une sorte d’« échelle de l’addiction », c’est-à-dire que certaines dépendances seraient
considérées plus importantes ou plus néfastes que d’autres. Le malade pourrait alors se
sentir épargné par rapport à certaines personnes de son entourage.
Ce phénomène de déni engendre une banalisation, une minimisation des faits ; or une
addiction n’est pas seulement définie par la quantité de substance consommée mais par
la poursuite de ces consommations malgré de possibles conséquences délétères (1).
Ce déni est d’ailleurs un frein à l’abord de la discussion autour des addictions pour le
patient, mais également pour le médecin. Une étude réalisée en 2013 a montré que la
majorité des généralistes interrogés citaient le déni comme une entrave au repérage des
consommations et à la prise en charge des patients dépendants (19).
Le discours des interviewés a souvent été teinté d’ambivalence. En effet pour pouvoir
stopper un comportement, il est essentiel d’estimer que l’arrêt est préférable à la
poursuite des consommations, d’autant plus que la volonté de se sevrer est parfois
atténuée par l’échec de précédentes tentatives. On retrouve cette ambivalence dans
notre partie 1-e des résultats avec par exemple la patiente P1 qui perçoit tantôt l’effet de
l’alcool sur son corps comme positif « ça me donnait un peu la pêche » (P1), et parfois le
juge négatif : « l’alcool me faisait monter la tension » (P1).
Cet état correspond au 2e stade du modèle transthéorique du changement de Prochaska
et Di Clemente appelé la contemplation et suit le stade de la pré contemplation ou du
déni. L’ambivalence montre que le patient a amorcé une prise de conscience de ses
troubles, ce qui devrait inciter le généraliste à recourir aux techniques d’entretien
motivationnel (20).
58
d)L’isolement des malades entrave les soins
Durant nos entretiens, nous avons pu constater que l’addiction en elle-même est parfois
perçue comme faisant partie intégrante de la vie de l’individu, se rapprochant d’une
personne familière avec laquelle on partage le quotidien, avec laquelle on noue une
attache, ce qui peut engendrer une rupture entre le patient et son environnement. Le
malade s’isole, rendant l’accès aux soins plus difficile.
Une revue de la littérature a récemment confirmé que les personnes toxicomanes sont
plus solitaires que la population générale (22) et que cette solitude s’accompagne
systématiquement d’un mauvais état de santé. En sus, le mauvais état de santé serait
potentiellement à l’origine d’un plus grand isolement, entretenant la situation. Le patient
ne sachant pas sur qui s’appuyer pour se sevrer et n’étant pas soutenu consultera moins
le professionnel de santé pour évoquer sa dépendance.
Le regard porté sur l’autre et le jugement sont des facteurs poussant à s’isoler des autres
et à ne pas demander de l’aide comme vu précédemment, d’autant plus que l’individu
craint de se dévoiler pour d’autres raisons (peur des sanctions, crainte des soignants…).
Ce sentiment d’être méjugé entrave la discussion avec n’importe quel interlocuteur, lui
paraissant être « la norme ».
Le rapport à l’autre est apparu comme un déterminant important influant sur la discussion
autour du sujet des addictions, puisque l’individu qui ne se sent pas en confiance
rencontrera nécessairement des difficultés à se livrer.
La gêne peut apparaître de façon bilatérale, provenant autant du patient que du soignant,
bien que cette gêne soit variable en fonction du produit consommé, d’après les médecins
généralistes (10).
Le malade, pour ne pas se retrouver dans une situation inconfortable, en sus de ne pas
évoquer la situation, va utiliser des stratégies d’évitement, afin de ne pas attirer l’attention
sur ses consommations, ce qui entrave le repérage par les professionnels de santé.
59
f)Il existe une véritable crainte des soignants pour certains patients
Les interviewés évoquent une certaine méfiance à l’égard des soignants, et ont parfois
une mauvaise représentation des soins. Tantôt les médecins sont perçus comme avides
d’argent, voulant recevoir le plus de patients en consultation dans un temps restreint,
laissant peu de temps aux confidences, et parfois ils paraissent, pour huit patients,
désintéressés par leurs sollicitations.
La majorité des individus questionnés durant notre travail, 9 sur 11, connaissent le
principe du secret médical qui interdit au médecin de divulguer des informations
recueillies à propos du patient à toute autre personne.
Peut-être est-il important d’insister auprès des patients sur la non-divulgation des
informations médicales et de s’y tenir pour faire perdurer la relation de confiance. Cette
réaffirmation nécessaire du secret concorde avec les résultats d’une étude menée en
2015 portant sur les non-dits en consultation de médecine générale (23).
Nous avons aussi pu remarquer que 4 patients sur 11 peinaient à trouver leur place dans
la relation de soins. Ce phénomène a d’autant plus été remarqué chez les patients qui
sont eux même soignants (P8, P10), ce qui accentuait la gêne à consulter.
Il apparait comme peu préoccupé par le sujet des addictions, voire dans des cas
extrêmes peu préoccupé par la santé de ses patients ou par leur environnement. La
question des addictions est d’ailleurs perçue comme évitée par le médecin généraliste,
d’autant plus qu’il est souvent pressé.
Parfois le médecin généraliste est jugé comme non-compétent pour prendre en charge
les patients dépendants et un manque d’expérience et de savoir-faire lui est reproché, ce
qui concorde avec la littérature. Ainsi parmi les patients sous traitement de substitution
aux opiacés (TSO) suivis en CSAPA interrogés par Ellen DUVOID en 2020 et se disant
capables d’évoquer leur addiction avec un médecin généraliste, 27,5% ne l’ont pas fait
60
car ils considèrent que le médecin généraliste n’est pas assez spécialisé (17), tout
comme les patients alcoolodépendants en circuit de soins questionnés par Mohamad
KARA en 2013 qui considéraient que le rôle du médecin généraliste était plus d’informer
sur les structures existantes que de proposer un véritable suivi de leur addiction (44% vs
17%) (18).
La vocation secondaire de notre étude était de montrer s’il existait ou non des leviers
d’action pour rendre cette évocation plus simple en médecine de ville.
Le dialogue apparaît comme un facteur aidant dans la prise en charge des patients
souffrant d’addiction. C’est d’ailleurs le cas pour 5 des 11 patients à l’étude qui expriment
clairement et s’accordent à penser que la discussion fait partie intégrante du processus
de soin. L’échange permet d’avancer, de faire le point et de réfléchir à sa situation afin
de trouver des pistes pour se soigner. Cet échange peut débuter avec l’entourage, ou
directement avec un professionnel de santé.
La plupart des patients sont favorables à l’initiation du dialogue autour des substances
psychoactives par le médecin généraliste, ce premier pas effectué par le soignant serait
même perçu comme une marque d’intérêt (24).
L’évocation du sujet des addictions, faite en premier lieu par le médecin traitant a
également été plébiscitée durant nos entretiens, par cinq questionnés.
Ainsi l’idée d’être mis au pied du mur par une « preuve irréfutable » -un résultat de
biologie par exemple- et la libération forcée qui en découle sont perçues par plusieurs
patients comme un soulagement, un déclencheur.
De plus, pour une patiente interviewée, cette libération de la parole sera nécessairement
forcée par l’interlocuteur puisque l’aveu ne viendra pas spontanément.
On peut donc penser que le médecin doit savoir initier le dialogue, avec tact, sans
craindre de brusquer son patient s’il pense que le patient est victime de dépendance.
61
b)Il faut informer tous les patients, même ceux sans troubles liés à
l’usage de substances
Cinq patients interrogés ont déploré un manque général d’information sur le rôle du
médecin généraliste dans la prise en charge des addictions, mais également sur les
conséquences de l’usage des substances ou sur la possibilité de soins, malgré les
campagnes de sensibilisation.
Certains malades sont partagés entre l’envie de se remettre entre les mains du médecin
en se laissant guider et celle de s’en sortir seul.
Cette volonté d’empowerment du patient, acteur de sa guérison, semble marquer un
changement d’époque dans la relation médecin-patient, replaçant le patient au centre du
système de soins, alors que le modèle paternaliste était auparavant majoritaire laissant
médecin décider seul de la conduite à tenir.
62
Dans cette optique, et puisque nous avons montré la moins grande difficulté des patients
à se rapprocher des personnes elles aussi concernées par l’addiction, le rôle du patient-
expert nous semble devoir revêtir à l’avenir une place plus importante dans le système
de santé, étant à la fois un usager des soins ayant acquis des connaissances et un pair
qui a partagé les mêmes interrogations, sentiments, moments de doute que les malades
qui pourront se sentir mieux compris et moins jugés, ceci d’autant plus que le patient-
expert peut intervenir dans la formation des professionnels de santé. Le médecin
généraliste devrait alors disposer des coordonnées de patient-expert, de groupes de
paroles ou de mouvements d’entraide tels que les alcooliques anonymes s’inscrivant
dans une dynamique de pair-aidance.
Une fois le stade de déni dépassé, les patients adhèrent plus favorablement aux soins
s’ils sont inclus dans un vrai projet ; d’où l’intérêt pour les professionnels de proposer un
plan de soins concret avec des objectifs et des étapes intermédiaires. Pour poursuivre le
chemin du soin, les patients ont besoin qu’on les oriente, c’est d’ailleurs l’un des rôles
notables du médecin généraliste dans leur prise en charge, d’après les patients souffrant
d’addiction (18).
L’important pour les interrogés est d’être aidés par la bonne personne ou, du moins, que
leur premier contact les redirige vers un soutien compétent.
Ainsi nous pouvons penser que l’évocation du sujet des addictions pourra être facilitée si
le patient sait que son médecin traitant dispose d’un réseau étoffé auquel recourir s’il ne
se sent pas compétent pour le prendre en charge. Les données de la littérature sont en
faveur de la réciproque de ce constat puisqu’un praticien mieux formé à la prise en charge
des addictions et disposant d’un réseau de professionnels spécialisés sur qui s’appuyer
en cas de besoin, a plus de facilités à aborder le sujet des drogues en consultation (13).
Les deux arguments principaux qui encouragent les patients à se diriger vers
l’addictologue sont que celui-ci a nécessairement déjà pris en charge plusieurs patients
souffrant d’addiction, ce qui limiterait la gêne ressentie par le patient, et que cet
addictologue est sûrement, par cette expérience, compétent dans le domaine. On
pourrait alors conclure que pour prendre en charge de façon adéquate un patient
présentant une dépendance, le médecin généraliste doit être coutumier de cette prise en
charge et avoir dans sa patientèle d’autres malades touchés.
63
e)Le médecin doit savoir prendre le temps nécessaire pour rendre
l’échange possible
Pour pouvoir aborder le sujet des addictions avec son médecin, le patient veut sentir qu’il
est accessible, que la discussion est possible, et le patient ne veut pas avoir l’impression
de déranger lorsqu’il aborde le sujet des consommations ni même se sentir pressé par le
praticien. Ce dernier doit donc se montrer disponible et être capable de prendre le temps
nécessaire à la consultation, même si son emploi du temps est chargé, ou qu’il est en
retard. D’ailleurs ce manque de temps est fréquemment cité dans les études comme un
frein à l’abord de la discussion autour des consommations de la part du patient mais aussi
du médecin, la consultation se limitant souvent au motif de consultation initial (25).
Plusieurs facteurs pouvant inciter à la discussion ont été décrits lors de nos entretiens. Il
peut s’agir d’un accueil perçu comme propice, d’objets posés dans le cabinet ou utilisés
pour faire passer un message…
Le rôle du tiers a été questionné dans notre étude. Ainsi la place facilitatrice du médecin
généraliste remplaçant reste débattue puisque certains patients considèrent comme
favorable de se confier à une première personne sans le faire directement avec leur
médecin, le dialogue étant rendu plus simple à la suite de la première évocation. A
l’opposé d’autres ne voient pas l’intérêt d’évoquer le sujet avec un médecin non
titulaire qui ne les suivra pas une fois le sujet évoqué.
Il a été montré que le fait que le médecin traitant ne soit pas au courant de l’addiction
constitue un frein pour les patients à aborder leur addiction en consultation (17) ; on peut
donc penser que le dialogue avec le médecin traitant serait facilité si une tierce personne
évoquait leurs consommations à leur place, qu’il s’agisse du tiers médecin généraliste
remplaçant, d’un membre de la famille, d’une connaissance ou d’un autre professionnel
de santé. Pour autant, avant de transmettre cette information, il nous semble important
que le tiers s’enquière de l’accord du patient.
64
g)Il faut s’adapter à chaque patient
Pour réussir à prendre en charge les patients souffrant d’addiction, le médecin généraliste
s’attachera à adapter son discours et ses propositions thérapeutiques à la personne qu’il
soigne, prenant en compte son mode de vie, son entourage, ses ressources (financières,
intellectuelles, matérielles…) et son avancée dans la volonté de changement. Pour cela,
il peut se baser sur le modèle de Prochaska et Di Clemente.
Pour prendre en charge les patients touchés par l’addiction, le médecin généraliste
devrait être doté de bonnes compétences relationnelles (empathie, ouverture d’esprit,
ouverture au dialogue, sens de la communication…), devrait savoir prendre le temps,
partager ses connaissances et expliquer sa démarche dans le but de ne pas brusquer le
patient ou d’éviter le sentiment de jugement. Les patients recherchent un véritable soutien
dans les soins, à travers quelqu’un qui les encourage et les motive.
65
i)Le repérage précoce est un enjeu majeur dans la prise en charge
des addictions
Puisque les patients expriment des freins à l’évocation du sujet des addictions, l’enjeu
pour le médecin est de déceler le plus tôt possible la dépendance du patient afin de lui
proposer une prise en charge précoce et limiter les complications à long terme.
Pour cela, le médecin généraliste devrait accorder une importance particulière aux
signaux indirects renvoyés par les patients (changement d’apparence, intonation
différente…) car ceux-ci peuvent permettre d’entamer le dialogue autour du sujet de la
dépendance de manière moins frontale.
Dans le but de repérer précocement les consommations, le médecin peut s’aider des
questionnaires standardisés (FACE, CAST…) perçus par les patients comme moins
empreints de jugement que les questions directes qui peuvent être ressenties comme
des accusations.
L’évocation brève du sujet des addictions de façon répétée par le médecin est bien
perçue dans l’ensemble et peut, si elle n’ouvre pas le dialogue, permettre au patient
d’amorcer un processus de questionnement personnel.
66
[Link] forces et les faiblesses de notre travail
Notre travail est original car, d’après nos recherches, peu d’études ont été réalisées sur
ce thème, et surtout peu se plaçaient du point de vue des patients souffrant d’addiction.
En effet, plusieurs études ont cherché à explorer le ressenti des médecins généralistes
concernant les freins à la prise en charge et au suivi des patients dépendants mais peu
se sont attachées aux impressions des malades, pourtant partie prenante de la relation
de soin. De plus, l’évocation primaire du sujet des addictions avec son médecin
généraliste nous a paru être un moment clé de la prise en charge qui méritait qu’on s’y
intéresse puisqu’elle marque bien souvent l’avancée du patient dans sa prise de
conscience et sa motivation à s’informer, voire à se sevrer.
Dans le but de recueillir les ressentis les plus vrais possibles des patients interviewés,
l’approche qualitative par entretien semi-directif nous a paru la plus adaptée pour notre
étude, car permettant de laisser les individus s’exprimer librement.
Ceux-ci ont ainsi pu décrire leurs expériences vécues, leurs émotions, leurs impressions
sans être restreints par un nombre limité de réponses pré établies.
La retranscription « mot à mot » a été utilisée afin d’être la plus fidèle au discours du
patient, sans dénaturer ses propos. L’annotation de quelques rires, silences,
interjections, permet au lecteur d’appréhender au mieux la situation et l’état d’esprit du
patient qui accompagnaient ses paroles.
Les données recueillies ont par la suite été analysées en tentant de se rapprocher au
maximum du concept de la théorisation ancrée.
Cette méthode nous a permis de conceptualiser les différents phénomènes déduits de
nos entretiens pour en faire ressortir des pistes d’amélioration concernant la prise en
charge des patients souffrant d’addiction en cabinet de médecin générale.
Une des difficultés de notre travail résidait dans le fait de questionner des personnes qui
refusaient par définition d’aborder le sujet de leur addiction avec leur médecin généraliste
alors que l’investigatrice avait elle-même le rôle de médecin généraliste dans sa pratique
courante. Les explications données sur la démarche rappelant le concept
d’anonymisation, l’écoute, et l’attitude bienveillante de l’investigatrice ont permis aux
patients de se livrer, tout en mettant au second plan la position de médecin généraliste
de la chercheuse.
67
[Link] faiblesses de notre travail
Notre étude compte un effectif réduit de patients, puisqu’ils sont au nombre de onze,
mais, s’appuyant sur les réponses obtenues à nos questions principales (interlocuteur
privilégié, freins à engager la discussion, attentes envers le médecin traitant, leviers à
actionner) nous avons considéré que la saturation des données a été obtenue au
neuvième entretien. Deux entretiens supplémentaires ont par la suite été réalisés pour
valider ce résultat.
Aucun questionnaire d’évaluation de l’addiction n’a été réalisé lors de notre étude et les
addictions rapportées par les participants ont été simplement déclaratives. Ainsi
l’interviewée numéro 9 a évoqué plusieurs consommations problématiques passées ou
actuelles mais nous avons choisi arbitrairement de n’en conserver que quatre qui nous
ont semblé relever de la dépendance d’après ses propos.
Plusieurs biais sont ressortis de notre étude, dont deux sont propres à la démarche
qualitative.
Il existe un biais d’investigation dans ce travail puisque qu’en interrogeant les patients
ayant pris part à l’étude, l’investigatrice, novice en ce qui concerne le fait de mener de
tels entretiens, a pu induire des réponses par sa façon de formuler les questions ou les
termes employés, qui n’ont pas été toujours aussi neutres qu’espéré.
Pour minimiser ce biais l’enquêtrice a cherché à reformuler les propos émis
précédemment par les patients en début de question et à utiliser si possible des questions
à réponses ouvertes.
Ce mode de recueil de données a pu également générer un autre biais : l’interviewer par
ses caractéristiques propres (sexe, âge, profession, croyances…) a pu influencer les
réponses de l’interviewé, et inversement, l’analyse des verbatims a pu être influencée par
les caractéristiques des interviewés.
Cette thèse ayant été réalisée par une seule investigatrice, il n’y a pas eu de triangulation
des résultats, ce qui aurait pu permettre d’augmenter la validité de notre étude. Il s’agit
là d’un risque de biais d’interprétation.
68
C. Les changements déjà observés et les perspectives
Notre étude a confirmé un des résultats que nous avions retrouvé dans la littérature : une
part importante des patients souhaite que le médecin traitant soit l’initiateur de la
discussion autour du sujet des addictions.
Or, parmi les freins les plus fréquemment rapportés par les médecins généralistes au
dépistage des consommations de substances psychoactives figure le sentiment de ne
pas être assez bien formé à la prise en charge des patients souffrant d’addiction. Aussi
les patients dépendants expriment le souhait d’être soignés par un professionnel de santé
qui a l’habitude de prendre en charge des patients ayant la même problématique qu’eux
et qui est donc à l’aise avec la thématique.
Du point de vue des addictions, la formation initiale des futurs médecins s’est améliorée
depuis quelques années. On dénombre aujourd’hui cinq items (73 à 77) portant sur les
addictions au programme officiel des IECN 2022 contre un item (45) en 2015.
Une fois diplômés les praticiens ont la possibilité de se former à l’addictologie via
plusieurs modes :
- La formation médicale continue est inscrite dans le code de déontologie médicale
à l’article 11 « Tout médecin entretient et perfectionne ses connaissances dans le
respect de son obligation de développement professionnel continu ». Cette
obligation est d’ailleurs légale depuis 1996. Un grand nombre d’organismes
proposent des formations abordant ce thème chaque année.
- En sus des formations entrant dans le cadre du DPC, plusieurs Facultés de
médecine française proposent des formations préparant un Diplôme Universitaire
(DU) d’Addictologie accessibles aux professionnels médicaux mais aussi aux
paramédicaux, travailleurs sociaux…
- Enfin nous citerons comme exemples d’autres modes d’apprentissage et
d’optimisation des pratiques comme la littérature scientifique, l’accueil d’étudiants,
les groupes d’échanges de pratique…
Durant notre recherche, les interviewés ont cité l’importance des compétences
relationnelles des médecins pour prendre en charge les patients dépendants. Là aussi la
formation des médecins semble évoluer dans le bon sens.
Jusqu’en 2019, la première année commune aux études de santé (PACES) comportait
dans son programme une unité d’enseignement nommée « Santé, Société, Humanité »
permettant aux étudiants d’acquérir des connaissances basées sur les relations entre
soignés et soignants et d’aborder les questions de réflexion autour de la psychologie et
l’éthique médicales.
69
La PASS mise en place à la rentrée 2019, prévoit en plus de ces enseignements une
sélection des étudiants en partie via des oraux évaluant l’aisance orale, l’empathie, les
qualités humaines et non plus uniquement les capacités d’apprentissage, preuve que les
compétences relationnelles sont de plus en plus recherchées chez les futurs
professionnels de santé.
Le rôle du médecin généraliste remplaçant n’a pas toujours été considéré comme un
facilitateur de la discussion par les personnes interrogées dans notre étude, et dans un
travail réalisé en 2016 par Mathilde Dupin 62,8% des patients se montraient réfractaires
à consulter un médecin remplaçant si leur motif de consultation était d’ordre
psychologique.
Ce constat est nuancé par le fait que 67,5 % des interrogés dans cette même étude ont
considéré que la consultation avec un médecin remplaçant était l’opportunité d’aborder
de nouveaux sujets (26).
Une étude réalisée dans la Meuse en 2018 a montré que l’organisation de consultations
d’addictologie dans les MSP menée par des infirmières formées à l’addictologie a
sensibilisé les médecins généralistes du secteur et a amélioré leurs repérages des
patients souffrant d’addiction (27).
Les consultations auprès des infirmières en addictologie libérales sont généralement
réalisées à la suite du repérage par le médecin généraliste.
On peut alors se questionner sur une possible moins grande difficulté des patients
dépendants à aborder ce thème avec une infirmière comme premier interlocuteur
professionnel de santé, qui pourrait amener à échanger par la suite avec le médecin
traitant sur le sujet.
70
[Link]’en est-il des addictions sans substance ?
Nous avons choisi de nous concentrer lors de notre travail sur les addictions avec
substances, mais il nous parait intéressant qu’un travail soit mené à l’avenir sur l’abord
des addictions comportementales et addictions sans substance.
En effet, dans le DSM-V, une « nouvelle catégorie » d’addiction a été caractérisée :
l’addiction sans substance, avec l’entrée dans la classification de la problématique autour
des jeux d’argent (28). La CIM reconnaît quant à elle dans sa nouvelle version, la CIM-
11, le trouble lié au jeu vidéo, qui entre dans la catégorie des troubles dus à des
comportements addictifs, aux côtés de l’addiction aux jeux de hasard. Ceci tend à montrer
un intérêt grandissant de la communauté médicale autour de ce type d’addiction.
L’addiction sans substance possède les mêmes caractéristiques que les troubles de
l’utilisation d’une substance (comportements compulsifs (craving), quantité importante de
temps consacré à l’activité, augmentation de la tolérance, persistance du comportement
malgré les effets négatifs…).
L’addiction comportementale considérée la plus fréquente est celle aux jeux de hasard
et d’argent, comprenant par ordre de fréquence le jeu de loterie (tirage ou grattage), le
pari hippique ou sportif, les jeux de casino et le poker. Le baromètre santé de l’INPES
paru en 2010, estimait à 0,4% la proportion de joueurs excessifs parmi la population
générale française (29), ce qui est non négligeable.
Parmi les addictions sans substance on citera aussi l’addiction au sport, à internet, au
sexe, au shopping, au travail…
71
L’initiation de la discussion autour du sujet des addictions en cabinet de médecine
générale résulte de la rencontre entre un individu souffrant d’addiction et d’un autre
individu, ici médecin généraliste, que le patient considérera comme capable de l’aider à
avancer sur le chemin du soin, et ceci au moment adéquat. S’il aborde de lui-même le
sujet, le patient aura bien souvent amorcé le chemin du soin seul, aidé ou non de son
entourage, et motivé par des objectifs l’amenant à accepter de se soigner.
Dans d’autres cas, c’est le médecin qui décide d’entamer la discussion et le repérage par
le professionnel de santé induit une libération plus ou moins forcée de la parole. La
détection des signaux précoces et l’utilisation d’outils standardisés apparaissent alors
primordiales dans la prise en charge de ces patients.
Dans notre travail certains facilitateurs ont émergé de nos échanges comme le fait pour
le praticien de proposer un accueil propice à l’échange, d’être formé à l’addictologie et
de disposer de bonnes compétences relationnelles.
Enfin, la diversification des acteurs intervenant dans la prise en charge des patients
dépendants semble offrir des opportunités d’accès aux soins pour les patients hésitants
à aborder en premier la question avec leur médecin traitant.
72
1. Goodman A. Addiction : definition and implications. Br J Addict. 1990;85(11):1403‑8.
4. David S, Buyck J-F, Metten M-A. Les médecins généralistes face aux conduites
addictives de leurs patients. Doss DREES. 2021;(N°80):47.
7. Bras P-L. Les Français moins soignés par leurs généralistes : un virage ambulatoire
incantatoire ? Trib Sante. 2016;50(N°1):67‑91.
10. Gautier A, Berra N. Baromètre santé médecins généralistes 2009. INPES. :44.
13. Couturier A. Profil des Médecins Généralistes qui s’investissent dans la prise en
charge des addictions : Revue de la littérature. Université de Poitiers; 2017.
15. Paillé P. L’analyse par théorisation ancrée. Cah Rech Sociol. 2011;(23):147‑81.
73
16. Looze-Renault C. Vécu, attentes et connaissances des patients réalisant une
tentative de sevrage tabagique : recherche qualitative auprès de patients dans le Nord
Pas de Calais. Université de Lille; 2017.
17. Duvoid E. Existe-t-il des freins pour les patients sous traitements de substitution aux
opiacés à aborder leur addiction avec un médecin généraliste ? Etude menée en
centres d’addictologie. Université de Clermont Auvergne; 2020.
18. Kara M. Les patients dépendants de l’alcool et leur vision du médecin généraliste.
Université de Montpellier; 2013.
19. Benkiran L. Le médecin généraliste face aux principales addictions aux produits
(tabac, alcool, cannabis, opiacés, cocaïne): freins au repérage et à la gestion dans la
pratique courante: enquête qualitative réalisée auprès de 20 praticiens de la région
PACA. Université de Nice Sophia Antipolis; 2014.
21. Westover A, McBride S, Haley R. Stroke in young adults who abuse amphetamines
or cocaine : A Population-Based Study of Hospitalized Patients. Arch Gen Psychiatry
Archives of general psychiatry. 2007;495‑502.
22. Ingram I, Peter J K, Deane F, Baker A, Goh M, Raftery D, et al. Loneliness among
people with substance use problems : A narrative systematic review. Drug Alcohol Rev.
2020;447‑83.
24. Laviez C. Médecin généraliste, cannabis, jeune patient : comment s’entendre ? Une
étude qualitative auprès de jeunes consommateurs. Université de Montpellier; 2018.
29. Costes JM, Pousset M, Eroukmanoff V, et al. Les niveaux et pratiques des jeux de
hasard et d’argent en 2010. 2011;Tendances(N°77):8.
74
[Link] n°1 : Guide d’entretien ayant servi de base à la 1ère
interview
Bonjour,
Pouvons-nous commencer ?
75
1) Sujet des addictions
Q1. Pouvez-vous me parler de votre/vos addiction(s) ? Comment cela s’est-il passé ?
Question de relance : Diriez-vous que vous êtes dépendant ? Depuis quand ?
Racontez-moi
Q2. Qui avez-vous contacté en premier pour parler de votre/vos consommations et/ou
votre/vos comportement(s) si vous l’avez fait ?
Question de relance : Etait-ce un ami, un voisin, de la famille, une association, un
médecin ? L’avez-vous fait par vous-même ou vous a-t-on incité ?
2) Médecine générale
Q3. Avez-vous un médecin traitant ? Est-ce un médecin généraliste ?
- Oui : C’était il y a combien de temps environ ? Pouvez-vous me décrire la
consultation ? L’avez-vous vu récemment ?
- Non : Pourquoi ? Est-ce un autre médecin qui vous suit le plus souvent ? Un
spécialiste ?
Q4. Quelles sont pour vous les questions que devrait poser un médecin généraliste la
première fois qu’il rencontre un nouveau patient ? De quelles informations
indispensables a-t-il besoin pour vous soigner ?
Q5. Pensez-vous qu’il y a des sujets qui sont moins abordés en consultation de
médecine générale ?
- Oui : Lesquels ?
- Non : Pourquoi ?
Questions de relances : Parlez-vous de sexualité avec votre médecin ? Discuteriez-
vous avec lui de vos fuites urinaires si vous en aviez ?
3) Relation médecin-patient
Q6. Comment définiriez-vous votre relation avec votre médecin ?
Questions de relance : Depuis combien de temps vous suit-il ? Le rencontrez-vous
souvent ?
Connaît-il beaucoup de choses sur vous ? Votre emploi, vos passions, le nombre de
vos enfants... ? Avez-vous confiance ?
Q7. Avez-vous déjà parlé d’addictions en général avec votre médecin traitant ?
- Oui : De quoi avez-vous parlé ? A quelle occasion, dans quel contexte ? Vous
êtes-vous senti à l’aise avec le sujet ?
- Non : A-t-il déjà essayé de vous en parler ?
76
[Link] n°2 : Guide d’entretien ayant servi de base à la dernière
interview
1) La prise de conscience
Q1. Pensez-vous que l’on peut trouver à la fois des aspects positifs et négatifs à
consommer une substance ?
- Si oui : Ces deux éléments peuvent-ils coexister ?
- Si non : Y a-t-il des aspects négatifs dans les consommations ?
2) L’impact de l’entourage
Q4. L’environnement exerce-t-il une influence sur l’addiction ?
- Si oui : Comment cela se manifeste-t-il ?
- Si non : Pourquoi ?
Q5. A titre personnel, dites-moi comment faire pour aider une personne dépendante à
diminuer ou stopper ses consommations.
Question de relance : Faut-il lui en parler, l’inciter à consulter, ne rien faire ?
3) La place du soin
Q6. Quel(s) professionnel(s) de santé pensez-vous le(s) plus à même de soutenir ces
patients ?
4) Le dialogue
Q8. Jugez-vous que la discussion autour de l’addiction soit utile pour une personne
dépendante ? Sous quels aspects ?
Q9. Quels seraient pour vous les facteurs favorisant cette discussion avec son médecin
?
Question de relance : Quelles circonstances pourrait permettre d’aborder le sujet ? Y
a-t-il des éléments humains, matériels, temporels à considérer ?
77
[Link] n°3 : Retranscription des entretiens
Dans les retranscriptions qui suivent, les paroles de l’interviewer sont retranscrites en
gras, à la différence de celles de l’interviewé.
[Link] numéro 1
Le premier entretien s’est tenu avec une patiente âgée de 46 ans recrutée par une
collègue médecin généraliste. Cette discussion se déroule plusieurs mois après que
l’échange autour du sujet de son addiction ait pu avoir lieu avec son médecin traitant.
L’interview a duré 1h02. L’entretien débute par le rappel des différents enjeux du travail
de thèse et l’explication du déroulement de celui-ci.
- Nous avions évoqué rapidement votre médecin traitant lors de notre pré-
entretien...
- Elle est au courant, mais elle, elle est médecin. Non mais Mme B ça ne me dérange
plus dans le sens où maintenant elle est au courant.
- D’accord, sachez que si vous ne voulez pas répondre vous ne répondez pas. En
aucun cas je vous force à dire les choses. Après le but c'est qu'on ait un échange
et qu'on puisse avancer.
- Là franchement maintenant y’a plus de tabou avec les personnes comme vous. Je
bois plus c'est fini, c'est terminé. Je me suis fait soigner et je me soigne encore.
78
On avait une grande maison donc je me faisais vomir en bas dans le garage parce que
y’avait un WC. J’ai toujours des problèmes avec mon poids, des problèmes… voilà.
Après l’alcool, non, l’alcool pouah…
- Du coup est ce que ça a joué sur le fait que vous n’osiez pas trop en parler ?
- Oui oui
79
- Il y a peut-être eu ce rapport là à l'alcool derrière qui fait que vous pensez que
l'alcool c'est…
- C’est violent ! C'est la bêtise, la bêtise humaine. Pour moi les gens alcooliques sont
des bons à rien vous voyez
- Et donc d'en parler c'est un peu s'avouer avoir un problème avec l'alcool et se
rapprocher de de cette vision des gens à cette époque-là ?
- S’avouer être comme ça, oui.
J’ai vu ma maman pleurer parce que mon papa à une époque… En plus on habitait à
ce moment-là dans le Beaujolais, donc il y a toujours des gens très très contents de voir
les autres bourrés et qui disent n’importe quoi et ça c’est affreux, et en plus il était
artisan donc il était connu.
- Et ça va mieux maintenant ?
- Ouais ça va mieux, elle est toujours en vie, elle a failli mourir du COVID il y a peu.
C’est pour ça que je suis dans un moment, où je n’ai pas repris l’alcool, et il n’en est
PAS QUESTION ! [Haussement de la voix et appui sur ces mots].
Par contre je ne suis pas bien, je ne suis pas bien, je prends mon traitement, j’ai pas du
tout envie de boire. Ça pas du tout. Par contre je recommence à devenir anorexique.
Ça par contre va falloir que j’en parle à mon docteur, parce qu’elle m’a dit « vous avez
beaucoup maigri ! ». Oui j’ai beaucoup maigri et je m’aperçois que je recommence à
réguler beaucoup plus mon alimentation. Donc c’est une forme d’addiction aussi.
- Mais quelque part maintenant vous vous en rendez peut-être plus compte dès le
début, vous avez les signaux ?
- Voilà, je fonce dans le mur quoi, tout le temps, tout le temps, c’est un lent suicide pour
moi et j’en suis consciente.
- Je pense que d'en prendre conscience c'est déjà une bonne chose, non ?
- Et de ne plus en pleurer ! Avant je ne pouvais pas en parler. Je gardais tout en moi,
tout en moi, tout en moi, donc voilà c’est ça.
80
Après il y a eu le confinement, le déconfinement. Et c’est là que j’ai craqué. Pendant ce
temps-là je buvais le soir. Ce n’était pas au travail, jamais. Des fois j’arrivais, j’avais
envie de vomir quand même. J’ai souvent eu envie de vomir en arrivant. Je sentais que
je n’étais pas… voilà. Je buvais le soir en cachette. Par contre mon mari voyait mon
changement de santé. Il me disait : « Mais qu’est-ce que tu as ? Ce n’est pas possible,
t’es énervée ». Je dormais beaucoup. Je lui disais, « Oui, je prends des médicaments
parce que ça me fait du bien, je n’ai pas le moral. »
En fait c’était l’alcool. Jusqu’au jour où j’ai fait ma tentative de suicide cet été. Il a
appelé le 15. Le médecin... ; je m’en souviens plus beaucoup parce que je n’étais
vraiment pas bien. J’ai pris de l’alcool, beaucoup d’alcool, du whisky que j’avais caché
et des anxiolytiques que le psychiatre m’avait donnés. Ça je ne l’ai pas encore dit au
psychiatre.
- Et du coup, c’est par la force des choses que vous en avez parlé ? C’est
l’hospitalisation qui a été le révélateur ?
- Quand je suis arrivé à Lapeyronie en urgence, là j’ai pleuré, j’ai craqué. Devant le
médecin, j’ai dit « N’en parlez pas à mon mari, mais voilà ce qu’il se passe. Je suis
alcoolique. J’en peux plus. Je veux mourir [voix basse] »
- On vous a mis devant le fait accompli, vous étiez obligée d’en parler ?
- Je n’avais pas le choix et en même temps ça m’a soulagée d’en parler. Je leur ai dit «
N’en parlez pas à mon mari, il n’est pas au courant, ça reste entre nous ». Il m’a dit
« Madame, je vais vous faire hospitaliser à la Lironde, pour l’addiction, pour le burn out,
pour la fatigue ». C’est là que j’ai commencé à en parler à la psychiatre qui était comme
ça. [Geste de lever le pouce]
De toute façon, on ne vient pas à l’alcool par le goût, parce que, des fois, ça donne
envie de vomir. [Insistance sur la dernière syllabe]
- Donc avec vos amis, j’imagine que c’est la même chose ?.. parce qu’ils côtoient
votre mari ?
- Oui. Il y a même ma sœur avec laquelle on est très fusionnelles... Un jour je lui ai dit
au téléphone, un jour où je craquais, je pleurais. Mon mari n’était pas là parce que des
fois il dort à l’hôtel pour son travail. Je lui ai dit « Tu sais, en plus ça ne va pas, je
bois ! », comme ça dans la discussion, « je bois ». Elle m’a répondu « Mais A tu bois ?
Ça veut dire quoi tu bois ? Moi aussi j’aime bien boire un martini de temps en temps ! »
Et puis on est passées à autre chose. Je lui ai tendu la perche.
81
Je suis sûre qu’elle s’en est aperçue mais elle attendait que… voilà. Et après je lui en ai
parlé. Je ne m’attarde pas dessus, parce que maintenant je ne bois plus une goutte
d’alcool. Je ne bois même pas de vinaigre. A la maison, elle a compris, elle est maligne.
Par exemple, on ne boit plus d’apéritif quand j’y vais. D’habitude c’est un petit martini,
tout ça... Mais même elle, elle ne boit plus son Martini. Même avec ma nièce qui a 30
ans elle m'a dit de lui en parler. Je suis très fusionnelle avec ma nièce, sa fille. Elle ne
sort plus une bouteille d'alcool quand je suis là
- Et vous en avez faite faire une des prises de sang depuis le temps ?
- Oui plusieurs ! Elle a dû se dire [le médecin] récemment, enfin je pense : « est ce
qu'elle boit encore » ?
- Oui, j’imagine que ce n'est pas facile d'en parler à quelqu'un, alors qu'on sait et
qu'on se doute que la personne ne veut pas en parler. Sur tous ces sujets là, ça a
été montré que les médecins généralistes ont du mal à en parler et je pense que
les patients ont aussi du mal à en parler...
- On essaie on essaie, petit à petit on avance, on se dit « est-ce qu'elle va le savoir »,
puis en fait non je ne veux pas.
- On sait finalement que ce n'est pas ça, mais ça vous le comprenez après.
- Voilà c'est ça. Mais bon le cerveau c'est tellement bizarre…. On ne peut pas mettre le
doigt dessus. Le cœur, les fuites urinaires, on voit tout de suite, c’est pas pareil.
83
- Vous pensez qu’il y a de la honte, de la stigmatisation ?
- Oui c’est ça ! Et quand j'étais boulimique, anorexique, c'était pareil ! Je manquais de
volonté dans ma tête de jeune fille/enfant. Je ne valais rien, je manquais de volonté,
j'étais bonne à rien.
- Vous pensez que vous vous pouvez parler de tout avec votre médecin
généraliste maintenant ?
- Maintenant oui, complètement. Parler de rapports sexuels tout ça, je peux, je m'en
fiche tant que la personne devant moi est d'accord. Je n'ai aucun problème. Parce que
le rapport sexuel, la libido, ça joue beaucoup aussi là-dessus l’alcool, la dépression
aussi. Ça j'en parle beaucoup avec mon psychiatre. Je n’ai jamais vraiment eu de
problème avec ça, c'était l'alcool mon problème !
- Par exemple hier j’ai eu une patiente qui à la fin de la consultation m'a dit
« j'aimerais parler avec vous de mon problème avec l'alcool ». Je lui ai dit « Est-
ce que vous en avez déjà parlé avec votre médecin traitant ? ». Elle m'a répondu
que non. Du coup ma réponse a été « Pourquoi m’en parler à moi ? » Et sa
réponse a été « Parce que vous je ne vous reverrai pas. Je sais que vous êtes du
corps médical, je vous le dis, mais je ne vous reverrai pas ».
- Vous êtes tenue par le secret médical.
85
- Cet épisode a délié les langues, mais ça n'a pas changé votre relation avec elle,
c’est ça ?
- Parce que je, parce que je n'ai pas de … À côté de ça je ne suis pas malade. Je
touche du bois, je ne suis pas malade, je n'ai pas mal au dos, je n’ai pas mal aux
hanches, j'ai pas mal à la tête.
Après je vais faire une coloscopie, peut être qu'ils vont découvrir un truc, je ne sais pas,
j'aurais peut-être l'occasion de la revoir [rires]. Elle m'a fait faire le test du sang dans les
selles, c'est elle qui me l'a donné, c'est négatif. Maintenant, je vais la voir plus tôt, je fais
plus attention à ma santé. Alors qu'avant je ne voulais pas savoir.
- Vous vous disiez « je voudrais bien avoir un cancer » et maintenant vous vous
faites suivre, ça, ça a un peu changé.
- Oui c'est bizarre, bizarre. C’était à l’époque. Oui ça va mieux. Je voulais avoir un
cancer parce que je n'arrivais pas à m'en sortir en fait. Dans ma tête c'était affreux.
C’était un moyen de mourir, c'était un suicide. Je me suicidais à petit feu, je voulais
qu'on me laisse tranquille.
- Qu'est-ce qu'elle aurait pu faire à votre avis votre médecin pour vous aider ?
Est-ce qu'elle aurait dû vous tendre une perche ? Comment aurait-on pu faire,
avant d'en arriver au « mur » de Lapeyronie, au « Je suis au pied du mur, je dois
le dire ! » ? Aurait-elle pu faire quelque chose ?
- Oui oui oui oui ! Elle m'aurait dit « Madame X vous buvez. Maintenant vous me le
dites, vous buvez ! » À la rigueur taper du poing sur la table et me dire que je buvais ! -
Elle aurait dû vous secouer ? - Me secouer carrément ! Me dire « je ne vous juge pas,
je ne peux pas vous soigner, je refuse de vous soigner si vous ne me dites pas la
vérité ». Là je me serais effondrée.
- Ça c'est hyper intéressant. Prochainement je dois voir une autre patiente qui elle
aussi est une soignante. Elle pense complètement l’inverse. Elle se dit qu’elle n’a
« pas confiance en les médecins, ils racontent tout, le secret médical on en parle
mais on sait qu'en vrai… »
- Haaaaan ! [Surprise] Mais vous n’avez pas d’intérêt à raconter... ni pour vous, ni
même pour nous.
En plus même si ce n’est pas à la famille ou même si c’est à la famille... Moi je porterais
plainte si elle disait quelque chose à mon mari !
87
- Donc ça ce n'était pas une crainte pour vous ?
- Ah non du tout. De toute façon mon mari, quand je vais voir le psychiatre, il me dit
« Alors ça s'est bien passé ? ». Au début il me disait « alors vous vous êtes parlé de
quoi etc ». Je lui répondais « Alors ça, ça ne te regarde pas ! » Il ne me pose plus la
question quand je reviens ! « Laisse-moi, ça ne te regarde pas, va voir un psychiatre
toi ! - Oh bah non, ce sont tous des cons de toute façon ».
- Merci pour cet échange madame X c'était super intéressant. De toute façon je
prendrai de vos nouvelles via le docteur R vous êtes sur la bonne voie.
- Là franchement je n'ai plus envie de boire. J’avais peur de ne pas y arriver. Bah j'y
suis arrivée !
88
Mais ça avant je ne pouvais pas en parler. La première fois que j'ai parlé de mes
problèmes de boulimie, d'anorexie, que je me faisais vomir, c'était quand j'avais 25/30
ans et que j'étais déjà hospitalisée. J’ai fait un burn out.
[Link] numéro 2
- Pouvez-vous me parler, sans entrer dans les détails de votre addiction ? Quelle
était-elle ? Comment ça s’est passé ?
- Moi c’était l’alcool. J’ai commencé à boire un verre de temps en temps en rentrant du
travail, je suis flic. Et puis je me suis rendu compte que c’était de plus en plus souvent,
jusqu’à finir par boire tous les jours. Là où j’ai vraiment pris conscience c’est quand je
me retrouvais à boire le matin et puis à pas me sentir bien, j’étais dans le gaz, je
tremblais. Et puis je voyais les gens au boulot, les gars qu’on ramassait. Il m’arrivait de
boire, souvent avant le travail pour ne pas trembler pendant ma pause avec les
collègues, ça le fait pas. Et ça a commencé à prendre de la place dans ma vie, j’ai failli
tout perdre, ma femme plusieurs fois m’a dit qu’elle partirait. La pauvre, elle a vécu ça
pendant des années. Et puis même avec mes amis, le reste…
89
- Vous n’avez pas pensé à aller consulter au second centre ? [Ndlr Même équipe
de soin et plus proche de son domicile]
- Non, c’est pas la même population, clairement pas. Je voulais pas, je préférai là où je
vais.
Puis je me suis fait hospitaliser en juillet, c’était y’a un an, j’ai fait ma première cure. J’ai
été suivi par le Docteur D, vous le connaissez le Docteur D ? - De nom, mais pas
personnellement - C’est un mec génial le Docteur D, j’ai appris pleins de trucs avec lui,
on faisait la cure mais y’avait pas que ça, on avait des groupes de parole parce que
y’avait d’autres gens hein. J’avais peur de me soigner, j’avais peur de tout ça parce
qu’on m’a toujours dit que quand on arrête on n’a plus jamais le droit de boire. Ça je
voulais pas. J’sais pas, l’alcool c’est convivial, parfois y’a des occasions... j’ai envie de
faire comme tout le monde. Et lui [le Docteur D] il était pas comme ça. Il nous disait
qu’on devait tenir entre 6 à 9 mois, ça c’est obligatoire, et qu’après on pourrait de
nouveau boire un peu, pas tout le temps.
- Vous n’avez pas eu peur qu’il vous fasse faire des prises de sang et qu’il puisse
se rendre compte de vos consommations ?
- Non, j’en faisais tous les ans des prises de sang et y’a jamais eu de problème. Et puis
s’il s’en rendait compte, c’était pareil, je ne me cachais pas.
- Ça vous gênait parce qu’il connait surement votre famille, votre femme, vos
enfants ?
- Non même pas, ma femme est suivie par sa femme, le Docteur P, ils travaillent
ensemble. Mais peut être que le Docteur R et le Docteur P en parlent le soir, et alors ?
Ils peuvent ça ne me fait rien.
- Vous pensez qu’il [Le Docteur R] participe quand même à votre suivi ?
- Lorsqu’il me voit il me demande comment ça va, si j’ai pas repris… et il me félicite.
Vous savez, moi, j’ai pas repris. Il était étonné le Dr D à la clinique, c’est pas souvent
qu’on arrête après la première cure et il nous l’avait bien dit, qu’on pouvait rechuter et
revenir avec une pancréatite. J’avais un voisin de chambre, ça a pas loupé, il a repicolé,
et il me le disait d’ailleurs !, et il est revenu avec sa pancréatite.
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- Vous vous êtes senti stigmatisé dans votre position de consommateur
d’alcool ?
- Non, je pense pas. Moi ça se voyait pas comme je vous le disais avant. C’est surtout
en voyant la population qui consultait à Montpellier... Y’avait que des SDF, et les SDF
eux on sait qu’ils font pas marche arrière, ça, ça m’a fait un choc. C’est là que je me
suis dit qu’il fallait que j’arrête.
[Link] numéro 3
- C’est-à-dire ?
- Ben au tout début c’était pas une drogue, pas une drogue dure comme on dit. J’ai
commencé à prendre ces trucs là avant la naissance de mon fils, y’a une dizaine
d’années. J’travaille dans le bâtiment, ouvrier d’exécution, alors quand vous avez des
chantiers à l’autre bout du département, que vous vous levez tôt… en plus faut porter
des trucs tout le temps, ça pèse une tonne, toute la journée ! En soulevant un sac j’ai
eu super mal, très [mal] au dos un jour. Bon j’avais déjà mal avant mais c’était pas
pareil. J’ai vu le toubib le soir, ou le lendemain j’sais plus. Il m’a envoyé direct aux
urgences, j’devais lui faire peur ! [Rires] Alors là on vous fait tout un tas d’examens, des
radios, des scanners, tout ça. Et puis « merci, merci monsieur, vous n’avez rien ». Sauf
que moi j’avais mal, alors j’suis retourné voir mon médecin qui m’a donné des médocs
pour aller mieux, pour avoir moins mal.
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- Et ça a marché ?
- Oui ! Ça a peut-être trop bien marché… On va chez le médecin en pensant qu’il va
trouver le médicament pour tout régler, mais c’est plus compliqué que ça. Au départ, un
peu comme tout le monde, ça m’a retourné. Ma femme avait déjà pris de la codéine
donc je connaissais, et elle m’avait dit que ça pouvait donner des problèmes de bide…
de la diarrhées, envie de vomir etc. Moi ça me fatiguait surtout, j’me souviens avoir
passée des journées à dormir ! Faut dire que j’avais des heures à rattraper [Rires]. Et
puis ça me faisait du bien, plus que la kiné[sithérapie]. Alors j’ai continué à en prendre,
et j’ai jamais réussi à m’arrêter, c’est pour bientôt !
- D’accord. Nous avions parlé du sujet de ma thèse avant cet entretien et je vous
disais que je cherchais à explorer les phénomènes qui amenaient à ne pas parler
du sujet de l’addiction avec un médecin généraliste…
- Justement il est pas au courant.
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pense que c’est un bon doc’. Il a toujours été là, quand ça allait pas, quand ça allait
même. C’est pour ça qu’je peux pas lui dire !
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- Si à votre tour vous étiez ce « codéine2021 », que conseillerez-vous à une
personne qui consomme de la codéine et qui ne sait pas comment faire ?
- D’aller consulter quelqu’un, de ne pas rester seul, il faut pas être seul. C’est difficile
sans l’histoire mais il faudrait qu’il aille voir un médecin, un addictologue, un généraliste,
peu importe, quelqu’un qui peut l’aider. Quelqu’un qui l’écoute, qui parle avec lui, qui le
rassure et qui lui dit qu’il est capable et qu’il va y arriver. Ici au CSAPA on discute, ça
m’aide à tenir, j’ai un objectif avec des paliers, ça m’aide à me projeter plus tard. On
parle pas que du nombre de comprimés, on parle du reste, on parle de tout, et ça ça
m’aide. J’ai rencontré des gens, des fois on se recroise.
Moi j’ai réussi à réduire à 20 comprimés par jour, mais c’est long, long, ça fait tellement
longtemps. J’aimerais que ça aille plus vite mais je veux pas revivre ce que j’ai vécu,
pas après tout ce que j’ai fait. Je veux tenir bon, diminuer petit à petit et me sortir de
tout ça, j’ai hâte !
- Et votre généraliste ?
- J’aimerais trouver le courage de lui dire, j’y arrive pas. J’ai peur de sa réaction, j’ai pas
envie de le décevoir. C’est affreux de décevoir quelqu’un qu’on connait depuis très
longtemps. J’ai peur qu’il s’en veuille de m’avoir prescrit cette merde, qu’il se dise que
c’est de sa faute et que je suis devenu accro à cause de lui. Et j’lui en veux pas, j’lui en
veux pas. J’pense pas qu’il est au courant, je lui ai dit que j’avais tout arrêté, pour qui il
me prendrait. J’suis pas un drogué à la base, je vous ai dit, j’ai jamais touché le
cannabis, ni le tabac, tout ça.
- Souhaiteriez-vous que le médecin qui vous suit au CSAPA en parle, par exemple
dans un courrier entre confrères, à votre médecin généraliste ? Est-ce que ça
vous aiderait ?
- Surtout pas, non vraiment, pour l’instant je peux pas. Peut-être que quand tout ça sera
fini, je lui en parlerai. La psy[chologue] du CSAPA m’a conseillé de lui écrire une lettre,
c’est quelque chose dont il faut que je réfléchisse.
[Link] numéro 4
Cet entretien se déroule avec une patiente de 40 ans recrutée via les consultations
d’addictologie. L’interview a duré 21 minutes.
- D’accord. Vous ne lui en avez pas forcément parlé en fait, il l’a deviné ?
- Non je ne lui en ai jamais parlé, il s’en est rendu compte, voilà. Après il sait que je suis
une fêtarde, il a toujours vu la famille, nous on a toujours fait des apéros donc il sait que
c’est comme ça. Mais bon, il me l’a toujours dit « écoute maman quand tu bois, ça me
dérange pas, mais ça dure trois jours là ça commence à me déranger ». Il me dit une
fois, moi je dormais, il était quatre heures je dormais, « non tu peux pas me faire ça ».
Voilà, donc c’est parti de là.
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plus belle et j’ai été très mal dans cette période-là et c’est de là que je me suis dit « stop
j’arrête, je vois quelqu’un ». J’avais besoin d’un suivi psychologique aussi parce que,
voilà, c’est quand même aussi particulier… mon enfance est assez particulière. Le
CSAPA, il y a tout un suivi derrière, c’est plus global.
- Pensez-vous que votre médecin généraliste est ouvert à tous les sujets ?
Je pense, oui, je pense. Mais c’est la médecin généraliste de mon fils aussi alors y’a
tout un truc qui se joue. Je sais pas. En tant que mère je culpabilise d’avoir fait, de faire
subir ça à mon fils.
C’est le regard. Moi c’est plutôt le regard.
C’est un médecin hein, je sais bien, le médecin c’est un professionnel oui… mais je
veux pas qu’on me pose le regard d’une femme qui boit.
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- Il est censé être tenu au secret professionnel votre médecin vous savez, il n’est
pas censé raconter ce que vous lui dites à votre fils, même si c’est votre fils.
- Tout à fait, mais c’est moi, c’est moi qui ait ce blocage. Parce que j’aurais pu parler.
Mon addictologue il me disait « mais votre généraliste elle pourrait vous donner votre
traitement ». Je lui ai dit « non, je demanderai pas, j’ai honte, je veux pas ».
- Avez-vous d’autres sujets que vous n’abordez pas avec votre médecin
généraliste ? Je prends toujours en exemple les motifs gynécologiques,
urinaires…
- Non, ça, ça ne me dérange pas. Maintenant justement, elle fait des frottis, je dois en
faire un, ça ne me gêne absolument pas. J’en ai déjà fait un. Non, tout ce qui touche à
la gynécologie, ça ne me gêne pas du tout.
- Avez-vous l’impression que dans votre relation avec les autres, vous essayez de
cacher votre consommation, en vous apprêtant par exemple ?
- Non, moi non, je n’ai pas ce problème-là.
- Pensez-vous que votre médecin pourrait faire quelque chose pour vous amener
à parler du sujet de l’alcool avec elle ?
- Moi je pense que oui, elle pourrait. Mais c’est à moi de débloquer le truc.
- Devrait-elle, par exemple, taper du poing sur la table en disant « Bon ça suffit,
dites-moi maintenant ! » ? Devrait-elle vous aider à lui en parler ?
- Oui, peut être que ça serait plus facile… Peut-être un jour où je suis vraiment au bout
du bout… bon ben voilà, elle pourrait se dire « là il se passe ça, ça, ça », mais peut être
que c’est à moi de déclencher le truc parce que je suis sûre qu’à 100% elle serait
d’accord et qu’elle serait à mes côtés.
C’est moi qui doit débloquer ce truc-là. Depuis le début je bloque sur ça, et tant que j’ai
pas débloqué sur ça… enfin, ça va venir. Ça va venir !
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- Vous avez peur d’être trahie par les résultats ?
- Oui, eh oui. Mais comme je disais, moi j’arrive à un âge où peut-être que maintenant, il
faut aussi que je mette tout ça de côté et faire gaffe à ma santé. J’ai vraiment levé le
pied hein, c’est plus pareil, c’est plus comme c’était il y a quelques mois en arrière.
- Vous m’avez dit que votre médecin suivait votre fils. Vous avez la crainte qu’elle
en parle avec lui ?
- Oui, c’est que, je ne veux pas que mon fils, quand il va chez elle… et pourtant je sais
que c’est une professionnelle, je sais qu’elle est pas dans le jugement, et le problème il
vient de moi, mais je veux pas qu’on dise « toi ta mère elle est alcoolique ». C’est idiot
hein, mais…
[Link] numéro 5
Cette interview s’est déroulée avec une patiente de 42 ans rencontrée lors d’un
remplacement en cabinet de médecine générale, qui, le jour de notre rencontre a
évoqué sa consommation d’alcool spontanément en fin de consultation alors qu’elle
n’en avait jamais parlé auparavant. L’entretien a été programmé à la suite de cette
première rencontre. Celui-ci a duré 44 minutes.
- Je suis très contente de cet entretien. J’en ai parlé autour de moi, assez librement.
Bon, pas à mes collègues de travail mais...
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- Rappelez-moi, on avait parlé de votre relation à l’alcool lors de notre précédente
consultation, mais sans rentrer dans les détails ?
- Je vous ai parlé de problèmes passés, plus ou moins passés autour de ça, et vous
m’avait dit « ah c’est marrant, pourquoi vous me parlez de ça ? » Et je vous ai dit « c’est
la première fois que j’en parle à un médecin en fait ».
- De le dire à votre médecin généraliste, vous avez peur que ça se sache derrière,
c’est ça ?
- Ben qu’il y ait une dénonciation. Je sais que c’est pas possible ça, mais je pense que
c’est des choses, alors je me le suis vaguement dit, je sais très bien que c’est pas vrai
mais il y a ce fond derrière… Et peut-être que si moi je l’ai ressenti un moment donné
peut être aussi ça peut… je suis pas la seule.
- Alors après il y a des discussions avec les confrères. Par exemple, je travaille
avec un médecin qui travaille en centre d’addictologie, elle suit également des
patients que je reçois au cabinet et lorsqu’on a des soucis, on en discute
ensemble. - Oui mais c’est normal - Mais toujours parce qu’on est dans la même
prise en charge et qu’on prend en charge le même patient.
- Et puis dans n’importe quel métier, qu’on gère de l’humain ou pas, on fait ça. On
discute entre nous, on fait des réunions de partage d’expérience. Ça parait totalement
logique.
100
- Ça rentre dans le cadre du secret médical et à aucun moment on n’a le droit,
nous, de dénoncer. Par exemple, si vous me dites « Je suis dealer de drogue
dans un coin de la ville, et je serai là dans cette rue, à cette heure précise » je ne
suis pas sûre que j’ai le droit de le dire.
Votre médecin généraliste suit-il votre famille ?
- Oui, il suit mon fils.
- On ne vous a jamais trop tendu de perche, ou en tout cas vous n’avez jamais eu
l’impression ?
- J’ai plus souvenir d’avoir eu des perches par la médecine du travail. On a des rendez-
vous tous les deux ans, et il y a une batterie de questions dont « Est-ce que vous
fumez ? Est-ce que vous buvez ? ». Je pense que j’ai eu un peu quand je suis arrivée
ici, je pense... c’est pas très loin donc je me rappelle : Le docteur m’avait pris quand
même un premier rendez-vous, et puis c’est quelqu’un qui est hyper… qui va très loin,
qui projette, qui pose plein de questions, je sens qu’elle prend vraiment les choses à
cœur et lorsqu’on lui expose quelque chose elle va jusqu’au bout donc je pense même
vaguement qu’elle m’ait dit « et votre consommation de cigarette ? » etc mais juste la
question, y’a pas eu de suite. Mais bon en même temps si on a un patient en face qui
dit « ça va » … Parce que moi je ne savais pas en fait, c’est assez récent le fait que je
me rende compte que je peux boire trop, ou en tout cas que je buvais trop.
- De voir quelqu’un de temps en temps, ou alors dont on sait que l’on ne va pas le
revoir, c’est plus simple d’en parler ?
- Peut-être, je sais pas. Dans tous les cas c’est très pragmatique les questions, c’est
simplement « Est ce que vous buvez ? Combien de verres par jour ? »
Mais j’ai pas souvenir non plus qu’on m’ait dit.. alors c’est pareil, est ce que j’ai dit la
vérité il y a deux ans ? Je pense que j’ai dit la vérité, j’ai minimisé c’est possible, sans
m’en rendre compte, c’est possible. J’ai pas souvenir qu’elle m’ait dit.. enfin c’était..
maintenant c’est plus un médecin qu’on voit c’est une infirmière, donc j’ai vu une
infirmière, maintenant on fait par téléphone, c’est peau de chagrin la médecine du
travail, de plus en plus. J’ai pas souvenir, et pourtant ma consommation il y a deux ans
était autre que celle de maintenant, c’est passé à l’as quoi !
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- Et si c’est une personne que vous ne connaissez pas, là il n’y a pas cette
histoire de confiance envers le médecin qui rentre en jeu, n’est-ce pas plus
simple de parler de vos consommations qu’avec quelqu’un en qui vous avez
confiance ? Est-ce que c’est plus simple parce que vous savez que vous n’allez
pas le revoir ? On lâche le truc, maintenant on l’a dit et après derrière on pourra
pas revenir dessus ?
- Je sais pas, ça j’ai pas la réponse. Je n’ai pas d’avis.
- La moitié des patients que j’ai recrutés, je l’ai fait en remplaçant des médecins,
alors je ne sais pas encore pourquoi, mais c’est peut-être plus simple de le dire à
« la remplaçante » ?
- Je pense que moi, c’est la première fois que je rencontre un médecin comme vous.
- Peut-être que c’est aussi une sensibilité. Peut-être que c’est aussi parce que le
sujet m’intéresse ?
- En tout cas ce qui s’est passé la dernière fois qu’on s’est vues, où je me suis un peu
écroulée, je l’ai fait chez un psychologue/un thérapeute, et j’ai eu cet accueil, alors
qu’en médecine générale non. J’ai toujours été bien accompagnée quand ça n’allait pas
psychologiquement mais c’était assez froid même si je comprends le « on prend en
compte, on pose des questions, on discute » mais voilà, ça manque un peu de… et je
ne sais pas si c’est votre rôle mais en tout cas avec moi un peu plus de chaleur ça
fonctionne mieux. - De relationnel ? - Oui un truc un peu plus dans les couleurs
chaudes et moins dans les couleurs froides [rires]. Après c’est peut-être que… oui, je
pense comme vous c’est une question de sensibilité, selon qui on est on préférera un
médecin comme ci ou un médecin comme ça. En tous les cas c’est sorti là. Là j’ai eu
besoin quelque part de dire j’ai fait un travail sur moi sur l’alcool et peut-être aussi j’y ai
réfléchi à me dire qu’il est pas terminé. C’était « laissé une petite trace », me dire je l’ai
dit ça y est, c’est noté, on en reparlera à un moment.
- C’est bien déjà que vous ayez pu avancer, parce que parfois ça prend du temps,
ça prend des mois, ça prend des années. La personne rencontrée lors de
l’entretien pour la visite médicale du travail était-ce une femme ?
- C’était une infirmière, et c’était une femme il y a 2 ans, oui.
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- Que ça soit homme ou femme, vous pensez que c’est la même chose
concernant les discussions autour du sujet des addictions ?
- Moi après je suis toujours mieux et je trouve qu’en médecine personnellement, j’ai
toujours aimé être avec des pairs, entre femmes.
- Et l’âge ?
- Après ça va vraiment dépendre du relationnel mais oui j’ai toujours été.. voilà, je ne
sais pas parler de mes douleurs de règles à un homme, alors je ne dis pas qu’il n’a pas
les compétences mais il ne l’a jamais vécu, il ne l’a jamais ressenti.
- C’est vrai, pourtant il serait peut-être très bon dans le traitement des douleurs
de règles ?
Oui bien sûr, mais il ne l’a jamais éprouvé donc naturellement je préfère. J’ai déjà eu un
gynécologue homme, mais je préfère avec des femmes en fait. Mais même généraliste,
je préfère, je suis plus… c’est pas une question d’être à l’aise ! Je ne sais pas, j’ai
l’impression que je serai mieux comprise. Alors j’ai un gastro entérologie que ma
généraliste m’a recommandé d’aller voir, je l’ai adoré et j’y suis retournée deux fois. Oui
après le feeling aussi mais je sais pas j’ai quand même plus... même pour les psy je
suis toujours allée vers des femmes.
- Ça le problème c’est que pour faire rentrer ces notions dans des cases à cocher
c’est très compliqué. Ça vous l’avez dans une discussion avec quelqu’un qui
creuse un petit peu tout ce qui tourne autour de la relation avec le produit. C’est
rarement simple, ce n’est pas simplement « voilà je bois parce qu’aujourd’hui j’ai
envie de boire une bouteille ». Ce n’est pas la même chose si quelqu’un dit « je
bois parce que c’est la fête et qu’on était bien et que c’était convivial » plutôt que
« J’ai bu la même quantité d’alcool, dans le même endroit mais je me suis mise à
l’écart, j’étais toute seule, je pleurais, je n’étais pas bien » alors que la quantité de
produit est la même ?
- Exactement, et puis vous sortez pour quoi ? Est-ce que vous sortez pour boire ou est-
ce que vous sortez pour voir des gens ? Moi ça c’est un peu mon rapport à la cigarette,
que je fais évoluer. Je m’étais dit « je ne fume plus que lorsque je bois un coup », et
ben je cherchais, et je buvais plus parce que j’avais envie de fumer. Il fallait trouver une
occasion.
Le problème c’est que si on vous dit « vous buvez tant de verres, il faudrait passer à
tant, il faudrait réduire », on ne prend pas en charge le reste, et le contexte. Ça revient
un peu à ce qu’on disait, l’idée de vous connaitre, et de prendre l’autre dans sa
globalité.
- Il y a des affiches qu’on retrouve dans les salles d’attentes des cabinets
médicaux qui disent « parlez de vos consommations » sans être violentes. Après
c’est sûr que les campagnes télévisées sont souvent basées sur des gens qui
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font un AVC ou un infarctus, qui ont un accident de voiture et qui tuent des
cyclistes. Tout un truc de « tu es un assassin, et si tu continues à boire tu vas
tuer des gens ». Environ 8% des adultes en France ont une addiction à l’alcool, et
24% ont une consommation problématique. - oui c’est ça ! - ça veut dire que ça
touche tout le monde et qu’on n’en parle pas assez – non - J’ai l’impression que
c’est plus facile pour le tabac non ? C’est un peu rentré dans les mœurs, les gens
savent qu’ils peuvent consulter, qu’il existe des substituts nicotiniques. La
question du tabac est plus souvent évoquée que la question de l’alcool, et même
des drogues ! Evoquer la question de l’héroïne et de la cocaïne par exemple en
consultation c’est tout de suite, c’est mal perçu. Un étudiant a fait une thèse
d’ailleurs à la Faculté de Montpellier sur les étudiants en médecine, et ce qui
ressort c’est que la cigarette ils arrivent à en parler, et l’alcool ils n’y arrivent pas.
Parce qu’il y a cette barrière, oui c’est plus caché l’alcool. Et j’ai espoir que ça
change !
- Vous travaillez pour en tout cas !
- Vous vous êtes sentie comme « je viens trop souvent, elle pense que je viens
pour rien » ?
- Oui… « faudrait faire attention à pas trop médicaliser votre fils ! » c’est quand même
une phrase culpabilisante. C’est « vos peurs, faudrait pas les mettre sur votre fils » et
du coup dès qu’il y a un petit truc de travers, ce que je ne pense pas du tout, être
comme ça, mais je veux lui en parler, mais voilà, je pense qu’il y a eu cette phrase, qui
ne m’a pas visée directement peut être mais le papa l’a prise … entre ce qu’on entend,
et ce qu’on re transmet vous connaissez l’adage mais en tout cas ça m’a… je me sens
moins libre maintenant de me dire de venir. Je pense que j’aurais pas craqué comme
ça devant vous la dernière fois si ça avait été avec elle que j’avais eu rendez-vous.
- C’était plutôt une bonne chose pour vous cette qualité de remplaçant ?
- Oui ! Et puis voilà, là je pense que je n’aurais pas pu me lâcher comme ça parce que
j’ai ce petit antécédent que je vais essayer d’évoquer… si j’y arrive. Je suis pas
quelqu’un qui aime le conflit, j’ai du mal et j’aimerais bien pouvoir lui dire que ça m’a
blessée. Et que j’arrive à lui dire dans tous les cas sans avoir peur de sa réaction. En
plus le médecin, il y a quand même cette image de… pas d’une personne supérieure,
ce n’est pas ça que je veux dire, mais qui a fait des grandes études, c’est aussi ça le
jugement, être jugée par son médecin. Alors c’est peut-être plus de la veille école mais
moi je suis pas loin de ça encore, parce que j’ai ce truc là aussi. On a envie d’être
validé quelque part… A l’époque c’était le prêtre, c’était LE [insistance] médecin,
l’instituteur, il y a encore un peu ça qui traîne.
- J’ai une patiente qui m’a dit un jour « vous savez c’est difficile de parler de ça à
des gens comme vous ». Et le « comme vous », j’ai trouvé que ça faisait un peu
« caste ».
- Ben oui mais on se sent déconnectés parfois ! Et puis il y a beaucoup de médecins qui
ont ce côté un peu supérieur, vraiment !
107
- On essaie du moins d’être un peu plus dans le compagnonnage justement, vous
me disiez « je cherche quelqu’un qui me suit et qui m’accompagne dans ma vie ».
- Compagnonnage ? C’est intéressant ! L’accompagnement ?
- Je pense qu’il faut se mettre à côté de la personne et voir ce dont elle a besoin
et de quel accompagnement elle a besoin. C’est difficile.
- C’est pas simple, je veux bien vous croire ! Surtout qu’il y a des personnes qui ne
disent rien, et auxquels j’imagine il faut « tirer les vers du nez ». Moi je suis « un livre
ouvert, vous voyez ma tête vous savez très bien « Oh elle a l’air d’aller bien
aujourd’hui » ou « Oh non, elle va se mettre à pleurer c’est sûr », je le sais, et j’ai
besoin de ça dans mon rapport avec mon médecin, pour être ce que je suis et pouvoir
dire « Bon ben l’hypocondriaque a encore frappé, je suis en crise, je suis pas bien »...
Et non je ne suis pas hypocondriaque, il faut que j’arrête de dire ça, je suis quelqu’un
d’angoissée !
- Oui, vous avez une nature angoissée et vous essayez de faire avec.
- Voilà, c’est ça.
- Y a-t-il quelque chose qui aurait pu rendre la discussion avec votre médecin
généraliste plus facile selon vous ? Aurait-elle pu faire quelque chose pour vous
aider ? Aurait-elle dû vous tendre la main, ou ça n’aurait rien changé ?
- Ah si je pense qu’elle aurait pu ! Et puis il y a 2 ans quand je suis arrivée, j’en aurais
peut-être parlé, enfin je sais pas. Parce que je n’ai pas d’accompagnement encore par
rapport à ça, est-ce que j’en ai besoin, j’en sais rien, j’ai besoin de parler en fait donc
ben ouais je serais peut-être un peu moins dans mon coin à me dire « ben c’est quoi en
fait ? » parce que c’est beau de dire 2 verres par jour et pas tous les jours etc mais est
ce qu’on a le droit par exemple de se faire 4 verres par jour… On est tous différents, un
homme d’1,85 mètre il aurait pas le même rapport qu’une femme [à l’alcool]. Je sais
pas… de pouvoir échanger sur la façon de croquer la vie aussi, parce que ça fait aussi
partie de ça. J’aime bien boire un coup, je bois pas un coup parce que je vais pas bien.
Je [hésitation]… alors ça a pu arriver peut-être avec le confinement mais c’était plus
l’habitude parce qu’on s’emmerde et on boit et puis on a l’impression d’avoir une vie un
peu plus rigolote quoi ! Donc là ouais, c’est là où je me suis dit que c’était pas génial.
Voilà… être accompagnée. Non je pense, être plus frontale ! J’en sais rien.. Enfin
frontale…
108
- Poser les points sur la table et dire « Bon ok, je sais maintenant, on va en
parler ? »
- Non, non, non mais que ça puisse être quelque chose comme le tabac et les autres
drogues parce que dans mon entourage il y a des cocaïnomanes qui sont des amis,
parce que je sais que ça existe ! Enfin je veux dire, y’a énormément de gens qui
prennent du cannabis… Alors effectivement après c’est pas simple parce qu’on a
l’impression... Comme c’est une pratique interdite... alors l’alcool non, mais l’alcool on
n’arrête pas de nous dire qu’il ne faut pas boire parce que c’est mauvais pour notre
santé donc on culpabilise donc voilà. Je pense qu’il faudrait peut-être y aller doucement
mais il faut tâter un petit peu le terrain.
- Effectivement, les précédentes recherches qui ont été faites montrent qu’il y a
également des freins du côté des médecins.
- Et les freins c’est pour quoi ? C’est parce qu’eux aussi boivent et du coup ils
culpabilisent ? [Rires]
- Alors ça je ne sais pas ! [Rires] Je pense que parmi les médecins, il y a aussi
des gens qui consomment de l’alcool, comme d’autres qui fument oui.
- Et pourquoi alors ?
109
que la personne elle ne va pas bien, qu’elle est en séparation peut être qu’il y a des
questions à poser.
[Link] numéro 6
Le patient ayant permis cet échange a été rencontré en cabinet de médecine générale
lors d’une journée de remplacement. Il était alors venu spontanément me parler de sa
problématique d’addiction sur les conseils d’une personne de son entourage. L’individu
est âgé de 43 ans. La discussion a duré 45 minutes.
- N’ayez pas de crainte concernant ce que vous direz, tout est anonymisé.
- Oui oui, non non mais je sais très bien ce que veut dire le secret médical.
- Pour situer le contexte, est-ce que vous pouvez me raconter brièvement ce qu’il
vous arrive ? Vous m’aviez parlé d’alcool...
- Le tabac aussi. Oui tabac et alcool enfin oui, fin c’est surtout l’alcool qui me pose un
problème, enfin le tabac devrait m’en poser un aussi... mais presque moins.
- Avant notre rencontre, aviez-vous déjà eu une démarche d’arrêt, une démarche
de soin concernant ces consommations ?
- Non, non, j’ai… non. Par contre, je vois une psychologue avec qui je parle de ça, entre
autres. Et puis j’ai commencé à en parler avec mes parents par rapport au reste de la
famille, pour savoir s’il y avait des antécédents du côté de quelqu’un, connaître le
rapport qu’avait mon père avec l’alcool…
110
- A quelle fréquence consommez-vous de l’alcool ? C’est plus tous les jours, à
des occasions précises ? Comment ça se passe ?
- Moi, ça a un peu évolué cette année, en mal [Rires], je consommais de manière
excessive on va dire avec des intervalles de plusieurs jours. Et là le problème c’est que
les intervalles se raccourcissent.
111
- Lesquels ?
- MDMA et un petit peu de cocaïne. Donc ça, ça va être genre, une fois tous les 6 mois.
A des occasions festives.
- Avec qui avez-vous parlé en premier de vos consommations ? C’est les autres
qui vous ont dit fait attention, tu bois un peu trop ?
- Ouais, c’est plutôt l’entourage, ouais. Ça a commencé plutôt par les amis.
112
- Vous n’en aviez pas ressenti le besoin d’en parler avant finalement ?
- Non, mais parce que, mais oui… non. Justement j’essaie de réfléchir à la question
pourquoi pas avant. Avant je pense qu’il y avait pas mal de déni en fait. Maintenant,
c’est le bon moment je pense, parce que j’ai un entourage dans lequel j’en parle, qui fait
que j’ai plusieurs approches différentes. J’essaie de faire mon chemin là-dedans. Le
tabac ça a même commencé avant, l’addiction au tabac a commencé très tôt. Il faut que
ça passe par la parole, c’est hyper important.
- Là vous m’en parlez à moi, pourquoi ne jamais en avoir parlé avec votre
médecin traitant ?
- Parce que, en fait moi je la vois rarement. Quand je la vois c’est pour des trucs …
voilà, et c’est vrai que j’ai jamais imaginé que ça puisse être la bonne personne pour
parler de ça.
- Et selon vous s’il y a une personne à qui vous devriez en parler, ce serait qui ?
- Pour moi, plutôt un psychologue ou un psychothérapeute.
- Et un addictologue ?
- L’addictologue j’avais pas pensé non
- Est-ce que vous vous êtes dit, pour mes problèmes c’est plutôt vers un
psychologue que je dois me tourner et après peut être qu’elle pourra me
réorienter vers quelqu’un si besoin ?
- Oui voilà, en fait moi je l’ai pris par un bout… et comme je sais que c’est le moment je
me suis dit bon aller hop. C’est vrai que tout ça c’est assez nouveau.
113
- D’accord. Et si votre médecin généraliste était plus jeune, ça changerait quelque
chose selon vous ?
- Non, c’est pas ça. C’est pas forcement mon docteur, c’est d’une manière générale, il y
a quand même un sentiment de il faut pas que ça traîne non plus. Après moi je
respecte ça. J’ai une tendinite au coude, c’est ça mon problème voilà. Il y a ça et oui
moi je suis tombé sur des médecins que je trouvais un peu fous et condescendants et
un peu fous. Et à la différence, la psychologue que je vois, c’est pas du tout le même
rapport. C’est un rapport, d’échange, d’égal à égal où il y a un jeu de réponses et de
questions. Après avec elle [la psychologue] on parle de plein de choses différentes, une
des premières choses dont je lui ai parlé c’est ça, entre autres... voilà mon rapport à
l’alcool et mon rapport à d’autres choses. Et puis après on échange, c’est des clés de
compréhension, elle situe un peu les choses à certains endroits ce qui permet de les
mettre en rapport, d’en prendre conscience et de pouvoir y réfléchir.
- Vous pensez que votre médecin peut tout entendre ? Qu’elle est ouverte à tous
les sujets en tout cas ? - [Silence] - Par exemple un jour si vous vous sentez mal
parce que votre animal de compagnie est mort est ce que vous pensez que vous
pouvez lui en parler ?
- Non. J’irai pas la voir pour ça ! Ça c’est clair. Par exemple je lui ai demandé il y a pas
très longtemps une prise de sang pour HIV … et sa réponse m’a un peu dérangé, parce
qu’elle m’a dit « non mais attendez vous en avez pas besoin ». J’ai dit mais j’ai eu des
rapports à risque... j’ai trouvé ça bizarre en fait de dire « non mais on va pas faire un
examen à chaque fois » … ba moi si en fait c’est comme ça que je le vois et je vois pas
pourquoi vous me diriez ça ! Moi j’ai pas envie d’être jugé et puis surtout pour le coup
ça je le sais, j’avais besoin de faire un test. J’ai pas besoin ...
114
- Vous vous pensez plutôt capable de parler de tous les sujets avec elle mais
c’est juste qu’elle est peut-être pas capable de tout entendre ?
- Je dis pas qu’elle est pas capable de tout entendre. Moi je dis juste que c’est mettre
un frein dans la discussion. Au lieu d’ouvrir la discussion sur « pourquoi vous venez,
qu’est ce qu’il s’est passé ? » c’est « non mais vous en avez pas besoin ». En fait c’est
fermer une porte sur peut être quelque chose qui permettrait justement de parler de ça
et qui amènerait peut-être à d’autres sujets. C’est pour ça que je pense il y a eu un mur
qui s’est fait.
- Ça c’est une bonne chose de montrer qu’on est ouvert à la discussion et un jour
quand le moment sera le bon, ça viendra un peu au moment opportun ? – Oui -
Qu’est-ce qu’elle aurait pu faire pour que vous lui en parliez justement de tout ça,
des addictions ? Est-ce qu’elle aurait pu faire quelque chose différemment ?
- Non, je vois pas trop.
- Peut-être que si elle vous avait tendu une perche, en vous lançant sur le sujet …
- Oui, ça surement.
- Il y a des marqueurs qui orientent vers une consommation d’alcool sur la prise
de sang par exemple.
- On m’en a jamais parlé ! J’en pense qu’il y a beaucoup de médecins qui ont vu mes
résultats et qui m’en ont jamais parlé. Pour moi le médecin devrait pouvoir en parler à
ce moment-là !!
- Après peut être que ça n’était pas visible sur votre prise de sang. De toute
façon, ce qu’il a été montré c’est qu’il y a des freins des 2 côtés. - Ah ! [Surprise] -
Et les patients ne veulent pas en parler et les médecins veulent pas en parler.
- Je me dis que s’il y a des marqueurs, c’est une bonne ouverture pour parler de ça
justement de manière médicale au début et puis pouvoir bifurquer là-dessus !
- Vous pensez qu’on peut rompre la relation en évoquant le sujet des addictions ?
- Je pense pas, je crois que en fait c’est pas… vous allez pas casser un lien parce que
en fait c’est la personne qui va avoir peur et qui va peut-être partir. Mais vous en tant
que médecin justement, je pense que c’est aussi une manière d’aborder les sujets. Je
pense que la plupart des gens ont plutôt envie qu’on leur parle de leurs problèmes et si
c’est amené avec humanité et sans condescendance, au contraire. Je pense qu’il y a
toujours ce moment dans un truc qui est difficile à dire un moment c’est le moment
d’avant, c’est le moment juste avant de le dire. Après finalement quand les choses ont
été dites, c’est beaucoup plus simple. Ou pas, après peut-être ça peut complexifier. Y’a
quand même ce moment où quand on dit les choses, on se dit voilà, ça c’est bon c’est
dit, on s’est regardé en face et puis si on est dans une relation de confiance avec
quelqu’un, ce qui est normalement le cas avec votre docteur. Je pense qu’il faut pas
hésiter à l’amener d’une certaine manière, mais après tout dépend des gens.
- J’ai une patiente, qui m’a dit, « Je pense qu’elle s’en doutait, et j’aurais préféré
qu’elle tape du poing sur la table et qu’elle dise, bon aller Mme T, vous arrêtez de
vous fiche de moi je sais que vous avez une consommation d’alcool, maintenant
arrêtez de vous voiler la face ». Il faut s’adapter à la personne en face de soi, à
mon avis, c’était pas la manière qui vous convenait.
- Moi je pense que la meilleure manière c’est d’en parler, c’est de dire les choses, c’est
qu’il y ait des mots. Parce que de toute façon dans le silence il ne se passe rien ! On
n’avance pas. Donc un moment donné… mais que ça soit par des petits bouts,
justement sur la première fois qu’on se voit ou après il peut y avoir aussi et je pensais à
ça, je me disais qu’il peut y avoir dans la salle d’attente des choses sur ce sujet.
- Des affiches ?
- Oui, mais voilà il faut pas que ça soit trop « on vous voit » [Mime quelqu’un pointé du
doigt avec un air réprobateur]. Quand il y a des mots « addiction », du coup vous aussi
quand vous vous présentez vous savez que votre médecin connaît… ça peut être aussi
une manière d’approcher les choses et de se dire ah ba voilà !
- Donc selon vous, il faut ouvrir un peu le débat et montrer à l’autre qu’on peut
l’aider, ou qu’en tout cas c’est possible de le faire ? En faisant comprendre que si
c’est pas le moment pour vous c’est pas le moment mais qu’un jour vous pouvez
revenir vers moi ?
- L’idée c’est de rester le plus ouvert possible et de montrer qu’on l’est. Montrer qu’on
peut en parler, que c’est possible d’en parler !
116
- Vous savez il y a combien de pourcentage de gens qui boivent, enfin qui ont un
problème d’addiction à l’alcool en France, le pourcentage d’adulte ? Vous avez
une idée à peu près ?
- Non
- C’est 8%, c’est 1 personne sur 10 qui a une addiction, et 25% des adultes qui
boivent plus que recommandé.
- En fait moi ce que j’aimerais… je trouve ça dommage de pas pouvoir boire un verre.
Et j’ai pas envie d’en arriver au point de me dire il faut que tu arrêtes tout. C’est
retrouver un peu de légèreté par rapport à ça.
- Est-ce que quelque part ça vous arrangerait que quelqu’un d’autre en parle pour
vous ? Vis à vis de votre médecin ? Par rapport à ma position de remplaçante par
exemple.
- Comme un médiateur ?
- D’accord, et que ce soit un homme ou une femme c’est pareil pour vous ? On a
parlé de l’âge...
- C’est marrant parce que la psychologue c’est une femme. Les seules fois ou j’ai pu en
parler c’est plutôt avec des femmes.
- Au niveau condescendance ?
- Ouais. Et justement il y a quelques années j’ai voulu aller voir un psychologue, j’y suis
allé et ça s’est très mal passé, c’était un homme, et disons que j’ai arrêté le truc parce
que voilà... Et à partir du moment où je l’ai fait avec des femmes, ça s’est mieux passé.
Alors je sais pas pourquoi, j’en sais rien mais en tout cas ça s’avère être le cas.
117
- Vous pensez que cette féminisation de la médecine va apporter quelque chose
du point de vue des addictions ?
- Je pense. Oui, moi je conseille les discussions à tout le monde, la psychologue aussi.
Mais c’est vrai que ça reste encore un peu tabou tout ça et c’est pénible. Il y a encore
plein de trucs qui sont tabous ça c’est clair. Après moi j’ai tendance à prendre un peu le
taureau par les cornes et à dire un peu voilà. J’ai parlé à mes parents du fait que j’allais
voir un psychologue.
- Mais quelque part qu’ils vous en parlent, ça vous aurait peut-être fait cheminer
un peu.
- Oui je pense oui.
[Link] numéro 7
Entretien de 31 minutes réalisé avec une patiente rencontrée dans le cadre d’un
remplacement de médecine générale, qui m’évoque ses problèmes d’addiction lors de
sa première consultation. J’ai l’occasion de la revoir les semaines suivantes, et nous
décidons d’approfondir le sujet. Le fait d’en parler ensemble a permis à cette patiente
d’en discuter par la suite avec son médecin traitant. L’entretien a lieu environ 3 mois
après notre première rencontre.
- Mais vous savez moi le Dr O il était pas au courant. Il m’a dit « mais pourquoi vous
m’en avez jamais parlé ? ». Je lui ai dit « Ben parce que… déjà ça allait un peu mieux
et j’étais moins dedans. Et que… Et ben du coup je suis tombée sur vous et voilà ça l’a
fait tout de suite ». Je n’ai pas pris rendez-vous [avec l’addictologue] parce que j’ai pas
d’excellents retours et comme je l’ai dit au Dr O, c’est assez compliqué d’expliquer…
118
voilà, d’expliquer son parcours, son passé, son machin, son… il y a, il y a un regard du
médecin. Il y a le regard humain, il y a le regard professionnel, il y a le regard… Et des
fois on n’arrive pas à se placer !
- Parce qu’on pourrait se dire qu’il rencontre souvent des personnes avec des
problèmes d’addictions...
- Ben ouais, mais elle va me mettre dans une fiche, comme tout le monde, dans une
case !
- Vous pensez que c’est la même chose avec les médecins généralistes ?
- Je préfère parler avec vous, c’est bête hein, mais voilà. Vous êtes humaine, j’sais
pas… enfin, vous avez un regard humain, vous avez un regard... une oreille attentive,
vous conseillez, vous comprenez, vous recherchez.
- Ce généraliste justement, avait-il aussi « ce truc » qui fait que la discussion est
facilitée ?
- Ah non mais lui c’est un amour, c’est… il a toujours été là pour moi, pour mes enfants,
c’est un humain ! C’est pas le médecin qui regarde son patient avec ses théories à la
con... Excusez-moi du terme. Mais voilà, c’est pas... c’est pas un ami mais c’est un
humain, il me connait, il sait comment me parler, il sait comment écouter, il sait
comment regarder, y’a pas de jugement. C’est important aussi parce que c’est pas
forcément de notre faute, c’est pas voulu.
- C’est d’abord la rencontre de deux êtres humains qui discutent, avec un qui a
des connaissances médicales et qui aide l’autre dans ce sens, mais les
connaissances ne sont pas le plus important ?
- Voilà, mais c’est pas le médecin qui va sortir ce qu’il a appris dans son livre d’école
quoi. Parce que non... je suis désolée, ça marche pas.
- Et votre famille ?
- Mes enfants m’aident. Moi mon fils il a 20 ans, il me connait, ça fait 20 ans qu’il me
connaît, il connaît très bien mon parcours, il sait très bien. Il prend très soin de moi. La
moyenne c’est pareil, ma grande qui a 18 ans aussi... La dernière elle fait sa crise
d’ado, mais elle fait des efforts ! Je suis bien entourée. Mais, oui c’est le côté familial,
réconfort mais ils peuvent pas le comprendre. C’est pas… je trouverai pas le terme
mais c’est pas… Ils comprennent mais ils peuvent pas le comprendre.
120
- C’est difficile d’appréhender ce que l’autre ressent lorsqu’on ne le vit pas ?
- Oui, on n’est pas à sa place. Et puis les addicts… enfin moi je suis dépendante à
beaucoup de choses, et du coup [souffle], c’est… [souffle] compliqué. Ils peuvent pas le
comprendre, je peux pas… après pour l’alcool j’ai arrêté et tout, et c’est super, mais y’a
des trucs qu’ils peuvent pas comprendre, ils sont… je peux pas tout leur dire. Celui qui
a 20 ans il l’a vécu parce qu’il m’a ramassée dans des états pitoyables mais après voilà,
quand ça va pas, après il y a tout qui remonte. Si je n’avais pas mes enfants, je serais
déjà passée par la fenêtre.
- Et tout seul ?
- Alors moi je m’en suis sortie toute seule mais quand j’ai replongé, j’ai replongé encore
plus. Donc après je ne suis pas une généralité. Mais je pense que les humains, ça fait
du bien.
- Y a-t-il des moments durant lesquels on peut se débrouiller seul et des moments
où on a besoin de soutien ?
- Ben oui… Le Dr A il a pas eu de mes nouvelles pendant plus de dix ans, donc je m’en
suis très bien sortie et ça allait.
- J’imagine que quelque part, vous saviez que si ça n’allait pas vous pouviez
revenir frapper à la porte ?
- Oui ! Je l’ai rappelé en urgence parce que ça n’allait plus ! Il faut laisser la porte
ouverte. Mais voilà, pas le côté bouquin, école. Je suis désolée, le côté humain et
connaître la personne… c’est pas juste un nom dans un fichier, c’est connaître la
personne. Le Dr A il m’a vachement aidée, il a été… même avec les enfants. Il est
super !
- C’est justement une qualité qu’a la médecine générale, le médecin suit son
patient, peut mieux le connaitre.
- Oui mais vous ça fait 3 mois que je vous connais, 3 ou 4 mois, le Dr O ça fait 5 ans
que je le connais, et il connait rien de mon passé. Il ne savait même pas… Et vous en
l’espace de 3-4 mois, je me suis dit « Elle gère ».
123
- J’ai pas mal discuté avec d’autres patients de la façon dont on pourrait aborder
le sujet des addictions. Que pensez-vous de la place de médecin généraliste
remplaçant ?
- Ça ne change rien, c’est VOUS, vous.
- On avait discuté la première fois, de ce qui allait être écrit dans le dossier du Dr
O, du secret médical...
- Oui elle me l’a dit, elle sait qu’on parle de ça ensemble, et que vous faites votre thèse
avec des patients qui ont des addictions. Elle m’a dit que vous échangiez. Mais c’est
comme la dernière fois, je lui ai posé une question sur un traitement et elle a pas su me
répondre et je lui en veux pas du tout, c’est pas ça le souci ! Au contraire, c’est une
bonne expérience pour elle, parce qu’elle est pas spécialisée là-dedans, et y’a peut-être
des choses, ou même des patients dont elle ne connaît pas les consommations et qui
vont s’ouvrir avec vous. Après pour le secret, moi je vous fais confiance je vous ai dit.
J’ai pas vu un médecin quand je suis venue vous voir, j’ai vu une personne et je me
suis sentie une personne.
- Est-ce plus facile d’en parler avec le Dr O maintenant que la discussion a été
lancée ?
- Oui, la dernière fois vous n’étiez pas là, j’en ai parlé avec elle ! Et du coup elle me
connaît un peu mieux. Et en plus comme je suis contre les vaccins, elle a rigolé, elle
s’est moqué gentiment, on a rigolé ensemble... elle m’a dit « vous êtes contre les
vaccins ? Ben avec tout ce que vous prenez je comprends pas ! » [Rires] Je lui ai dit
« Moi non plus je comprends pas » [Rires], elle m’a dit « Non, mais il n’y a pas de
soucis, il n’y a pas de jugement ».
Honnêtement, depuis que je vous ai rencontrée, et depuis qu’on en a parlé, son
comportement a changé envers moi. Et ça ça reste entre nous ! Elle me regarde d’une
autre façon et ça j’apprécie.
La conclusion c’est ça, en tant que médecin, n’oubliez pas votre côté humain, vous êtes
des humains avant tout, c’est pas parce que vous avez appris tout bien par cœur que
voilà... vous ne parlez pas avec des numéros. Chaque personne est différente, et
chaque personne a des besoins différents. On a tous des secrets, des choses difficiles
à raconter, des choses honteuses et on a besoin de se faire juger, et on n’a pas besoin
d’avoir un psy, juste une écoute.
124
[Link] numéro 8
Entretien de 19 minutes mené avec une patiente de 29 ans, soignante, recrutée dans le
cadre d’un remplacement en médecine générale qui lors d’une consultation m’avait
évoqué sa consommation de cannabis et sa difficulté à en parler avec son médecin
généraliste. L’interview se déroule environ 8 mois après notre dernière entrevue. Le
remplacement de la médecin généraliste a été par la suite pourvu par un autre
médecin.
- Comment allez-vous ?
- J’ai fait un arrêt brutal le 13 août. Ça a été un sevrage volontaire, que j’ai effectué
seule. Ma consommation était vraiment devenue excessive et m’handicapait au
quotidien. Pendant 3 mois il n’y a pas eu de consommation, du tout. Après c’est reparti
sur une consommation occasionnelle et ensuite je suis passée sur du CBD.
Actuellement j’en suis là, ça n’a rien à voir avec la situation d’il y a plusieurs mois.
- Vous souvenez-vous des raisons qui, à l’époque, faisaient que vous n’aviez pas
évoqué vos consommations avec votre médecin généraliste ?
- Il y en avait plusieurs. La première c’est que je connaissais mon médecin
personnellement, donc déjà ça rentrait en compte. La deuxième chose c’est par rapport
à ma profession [Ndlr patiente travaillant dans la santé], et toutes les représentations
que ça peut engendrer, et la troisième chose c’est la difficulté de reconnaître qu’on a
besoin d’être aidée.
- Pensez-vous que le fait d’être soignant est préjudiciable quand on est touché
par l’addiction ?
- Non, mais il ne vaut mieux pas que cela se sache en tout cas. Après soigner
quelqu’un qui travaille dans le soin c’est beaucoup plus complexe, je pense qu’on est
d’accord là-dessus.
- Pensez-vous que vous auriez une mauvaise image dans votre travail si les gens
savaient que vous consommiez du cannabis ?
- Non ça remettrait pas en cause mes compétences mais j’avais surtout peur du regard
que mon médecin pouvait avoir sur moi en dehors de la patiente parce que je travaillais
quand même dans la même zone donc je ne voulais pas que ma dépendance entre en
compte. Finalement elle l’a su par la suite parce qu’un de votre confrère a dû noter ça
dans le dossier quelque part, peut être le Dr Y…
125
- Vous êtes-vous sentie un peu trahie par cette révélation imposée ?
- [Hésitation] Non, enfin après j’ai juste dit que je ne voulais plus le revoir, c’est tout.
Après le positionnement d’un remplaçant est compliqué aussi parce bon il perçoit des
choses, il doit quand même retransmettre… c’est délicat je l’entends.
- Qui aurait pu être la personne la plus à même de vous aider selon vous ? Un
médecin ?
- Dans la situation dans laquelle j’étais oui. Oui, oui. Ça devenait une urgence médicale,
je ne m’alimentais plus, je fumais le matin en me levant, je devais être sur la fin... je
dirais… à une dizaine de pétards par jour et je commençais à avoir une perte de
contact avec la réalité, alors très minime bien sûr, on n’était pas sur de la psychose
mais c’était… Ça devenait vraiment médical pour le coup.
- Y a-t-il quelque chose qui aurait pu vous permettre de prendre conscience plus
tôt ? D’avancer dans votre démarche de soin plus tôt ?
- Non, parce que… Tant qu’on n’est pas prêt à arrêter, tant qu’on n’a pas le déclic on
peut faire ce qu’on veut… on n’est pas réceptifs ! C’est un cheminement… on peut pas
du jour au lendemain. C’est comme quelqu’un qui veut arrêter de fumer des cigarettes,
tant qu’il est pas décidé ça sert à rien.
- Que penser, par exemple, du fait de mettre des affiches dans la salle d’attente
du professionnel qui pourraient montrer qu’il est ouvert à la discussion, de faire
des interventions brèves auprès de son patient en ouvrant sur le sujet à
l’occasion d’un rendez-vous pour autre chose … ?
- On en vient… après c’est indépendant de la personnalité de chacun mais mon avis
vient du fait que ma profession fait que j’en parle pas facilement.
127
- Le fait d’avoir vécu tout ça, est que ça vous a ouvert les yeux sur cette posture
de non-jugement justement ? Vous pensez être plus à même de prendre en
charge « le psychologique » de par ce que vous avez traversé ?
- Ah oui, oui complétement.
- Aurait-ce été différent si la question avait été celle d’une autre pathologie ? Un
problème souvent qualifié de « honteux » comme, par exemple, des fuites
urinaires ? Auriez-vous rencontré des difficultés à en parler du fait de votre
posture de soignante ?
- Non, parce que c’est pas pareil. Si ça avait été un problème somatique, j’aurais été
voir un professionnel de santé compétent mais non, non j’en aurais parlé mais la
drogue est encore un autre sujet.
- Si j’essaie de résumer en très large, il n’y a pas vraiment quelqu’un qui peut
mettre le patient sur la voie du soin, il faut attendre qu’il ait le déclic ?
- Je pense.
- Merci d’avoir bien voulu répondre à mes questions, c’est très gentil de votre
part et bonne continuation dans votre changement professionnel !
- Oui, c’est ce qui m’a motivée pour sortir de tout ça.
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[Link] numéro 9
Entretien de 79 minutes réalisé avec une patiente de 48 ans rencontrée dans le cadre
d’un remplacement de médecine générale. L’interview a lieu après plusieurs
consultations pour d’autres motifs durant les précédentes semaines.
- Tout dépend de votre rapport à la nourriture. C’est vrai que bien souvent les
gens ne connaissent que le versant addiction à la drogue, à l’alcool mais il existe
d’autres formes d’addiction. On peut d’ailleurs souffrir d’addiction sans
substance comme l’addiction au sexe, au sport…
- Aussi alors [Rires]. Là moi ça fait un moment que je suis toute seule mais mes anciens
partenaires m’ont souvent dit « mais euh faut qu’on dorme ! ».
129
son copain de façon officielle… Il lui a dit « mais en fait t’es ni droguée ni homosexuelle,
tu risques rien ».
- Oui, et puis on n’est pas forcément au courant, on sait pas qu’il faut faire
attention en étant consommateur.
- Peut être que je savais qu’il y avait un problème mais je ne lui en ai pas parlé. Et c’est
comme avec l’alcool, moi je me rappelle très bien être partie au BAFA vers 19 ans, et
au bout de 3 jours là-bas je me suis dit « je me boirais bien une bière », au bout de cinq
j’avais des tremblements. Je me rappelle avoir les mains qui tremblaient devant moi et
me dire « qu’est ce qui m’arrive ? Je suis pas bien, là, je suis pas bien, mais vraiment je
boirais bien une bière. ». Et là je me suis dit que ça n’allait pas. Quand je suis revenue
et que j’ai retrouvé mes copains avec qui je faisais la fête tout le temps, on était 5-6
jours sur 7 ensemble, en train de faire l’apéro, on m’a dit « mais tu bois pas ? Tu veux
pas mettre un peu de vodka dans ton verre de jus d’orange ? » « Non non, rien, rien ».
- Qu’est-ce qui vous a fait prendre conscience ? Vous m’avez parlé du cannabis
avec la grossesse et l’allaitement…
- Non, parce qu’après je m’y suis remise parce que j’avais mal au dos. Tu te dis « Bon,
c’est bon, je vais tirer trois lattes de pure » et puis tu rigoles pendant trois heures et tu
te dis « ah oui, c’est pour ça que j’aimais bien ». Le cannabis ça a été sevré parce…
mon père a des problèmes cardiaques, diabète etc.… et comme c’est génétique, il
fallait que je me fasse tester au niveau cardiaque donc quand je suis allée chez le
cardiologue je lui ai dit que je fumais et il m’a dit « du tabac ? », « non, pas que du
tabac ». On me pose la question je réponds ! Je ne lui aurais pas forcément dit sinon je
pense. Donc il m’a placé l’électrocardiogramme, m’a dit que le cœur allait bien, et il m’a
dit « on va vérifier les artères ». Il m’a dit « mais vous avez des artères de quelqu’un de
70 ans », j’avais 40 ans à l’époque. J’avoue que lorsqu’il m’a dit ça, je n’avais qu’une
envie c’était de rouler quelque chose sur son bureau, mais vraiment, c’était viscéral.
[Rires]
130
- C’est donc la crainte qu’il vous arrive quelque chose en continuant à
consommer ?
- En fait je me suis dit que mon fils n’avait pas dix ans, et que je voulais le voir grandir.
L’idée est venue de là, j’ai continué à fumer mais plus léger. A l’époque je fumais dix
grammes par jour, donc c’était pas énorme mais c’était tous les jours et tous les jours
j’étais défoncée. Je rentrais du boulot, je fumais, ça me faisait un palier de
décompression entre le travail, la maison où j’avais le petit et une fois que j’y étais je
passais ma journée tranquille, alors pas très haut mais je m’endormais la nuit tranquille
et le lendemain je recommençais ma vie. J’ai fait ça pendant huit ans et après, ça a dû
me prendre à peu près trois semaines-un mois après le rendez-vous cardio[logique], je
me suis rendue compte que systématiquement, même si je fumais peu, j’avais des
crises de tachycardie. Au bout de dix minutes, après avoir fumé, mon ex-compagnon ne
s’en rendait pas forcément compte, j’étais super mal et je me sentais incapable de
bouger, ne serait-ce que de prendre une douche, manger quelque chose pour pouvoir
couper les effets, et ça m’a fait ça pendant une semaine à peu près alors j’ai diminué
les doses, j’ai essayé de voir, et puis j’ai posé et je me suis dit « plus jamais » !
- Vous pensez qu’à ce moment-là vous ne saviez pas vers qui vous tourner ?
- Parce que je pense que je n’ai pas vu l’intérêt de me tourner vers quelqu’un. Parce
que c’est aussi une question éducative. C’est très compliqué d’aller voir quelqu’un,
même notre médecin traitant, et de dire « là je suis pas bien. Là j’ai une grosse
131
difficulté ». C'est-à-dire qu’autant la difficulté physique, j’ai le dos coincé je peux pas
bouger, je peux la dire, la difficulté que ce soit l’addiction, que ce soit une difficulté
intellectuelle… si je vous appelle en tant que médecin et que je vous dit « mais là j’en ai
marre je suis très fatiguée », vous allez me dire « qu’est ce qui se passe ? », je vais
vous dire « non mais là ma vie j’en peux plus », ok, par rapport à d’habitude c’est quoi
qui change ? C’est juste que j’en peux plus, que j’arrive à un moment où moi je me sens
épuisée sauf que dans la voix y’a rien qui va paraitre… c’est pas quelque chose que je
vais être capable de faire en fait !
- Mais ça vous savez, des consultations comme celles-là, on en a tous les jours !
- Ah ouais ? C’est pour ça d’ailleurs que je suis allée chez la psy qui suivait mon fils
également et qui nous suit tous les deux et je trouve ça assez bien car elle a les deux
côtés de l’histoire à chaque fois. Elle nous a eus en thérapie familiale.
- Lorsque vous étiez suivie par votre médecin de famille, qui vous connaissait
bien… aurait-il pu faire quelque chose pour vous aider à gérer vos addictions ?
- Non, il savait que je fumais du tabac, mais il ne m’a jamais proposé… je ne me
rappelle pas qu’il m’ait dit « Tu sais, l’addiction au tabac ça peut être un problème, tu
veux qu’on en parle ? »
- Vous pensez que vous n’étiez pas vous-même quand vous consommiez ?
- Disons qu’avec les cachets c’est un état qui ne me correspond pas du tout. Autant
quand je fumais j’avais l’impression d’à peu près gérer, ça a été pareil lorsque j’ai pris
mes cachets pour mon dos, j’étais complétement à côté, on pouvait me dire n’importe
quoi c’était pareil.
- C’était différent avec l’alcool, le tabac, le cannabis ? Vous n’étiez pas « dans un
état second », vous étiez vous-même ?
- Non, j’ai pas l’impression que ça transforme les gens. Après j’ai souvent cru que j’étais
très étourdie, à perdre mes papiers, à oublier mes rendez-vous, à être toujours à la
bourre à cause de ça, mais le jour où j’ai arrêté de fumer je me suis rendu compte que
c’était juste moi. C’est un peu désespérant ! [Rires].
- Les autres vous ont-ils aidée à prendre conscience ? A se dire qu’il fallait peut-
être arrêter ? Je parle de la famille, des amis…
- Oui. Moi ma mère, même la cigarette, elle me l’a déjà dit. Pareil j’ai toujours trop
mangé etc. Je suis toujours dans l’excès pour ma mère.
- Et les autres ?
- Ma sœur a toujours été très cinglante, elle a dû me sortir des petites piques dont elle a
le don et qui font leur chemin après.
- N’est-ce pas justement parce qu’il y a un tabou autour des addictions, et que le
sujet est difficile à aborder que ça pose plus de problème que de poser la
question du port de lunettes ? Est-ce plus gênant ?
- Oui mais en fait disons que si vous me dites « vous en êtes où avec votre psy ? », j’ai
pas de honte à aller voir un psy, j’ai pas de gêne. Il y a des gens qui vous diraient
« Mais ça vous regarde pas », parce qu’ils ont honte. Si vous dites « vous en êtes où
avec l’alcool ? », ça sous-entend que la personne a peut-être un problème d’alcool et
ça c’est gênant par ce que societallement parlant quand on est alcoolique on est le
poivrot du coin, on fume… Avec les drogues ça veut dire qu’on est une droguée, on finit
comme dans les films avec une seringue dans le bras en overdose. Socialement c’est
une représentation qui est très négative en fait.
- Il faudrait changer le regard de la société sur les usagers de drogues, sur les
gens qui consomment de l’alcool… pour qu’on puisse délier les langues ?
- Oui, oui, ben oui. Mais le problème c’est que tant que les gens jugeront leurs voisins
sans connaître… je crois que c’est les Indiens qui disent qu’il faut marcher neuf lunes
135
dans les mocassins de quelqu’un avant de pouvoir le juger. Pourquoi quelqu’un va
boire, pourquoi quelqu’un va fumer, est ce que c’est parce qu’à la base c’était festif et
qu’on garde l’habitude… On m’a proposé des cachets, on m’a proposé de la cocaïne,
chaque fois j’ai dit non parce que je me suis dit : Rien qu’en fumant, j’ai commencé, j’ai
pas su m’arrêter et j’ai pas voulu tester autre chose en me disant ça pourrait être pire
en fait. Si la première personne qui m’a fait fumer m’avait dit « si tu veux on fait un
shoot », j’aurai peut-être dit « ok on essaie », je pense qu’à l’heure qu’il est je ne serai
peut-être pas là à vous parler. J’ai aussi réfléchi à ce qu’on pouvait prendre, ce qui me
semblait dangereux…
- Et là-dessus, le médecin peut il être acteur, et faire quelque chose pour faire
prendre conscience ?
- Ah non, non non. Une question : « est-ce que vous fumez ? – oui, si oui, combien par
semaine/mois/jour ? Est-ce que vous consommez du cannabis ? » oui ou non. Si oui
combien par semaine etc. Moi je comptais par mois parce que j’achetais au mois. Les
cigarettes par exemple je comptais par jour. Je pense que des questions…
effectivement un questionnaire à remplir la première fois qu’on voit un patient, on lui
donne dans la salle d’attente, on lui dit « voilà, je vous laisse 5 minutes pour le remplir,
je le laisse dans le dossier, je l’analyserai, si vous voulez en parler je suis ouverte ». Y’a
pas d’accusation, c’est un constat. Est-ce que tu fumes du tabac ? Oui. C’est un fait. En
136
disant bien, moi tout ce que vous allez marquer, s’il y a des choses dont vous voulez
parler moi je suis ouverte à la discussion, c’est avec plaisir. Vous rassurez à ce niveau
là et vous précisez que c’est pour être sûr, que ça va dans le dossier et que c’est par
exemple pour des futures prescriptions. Je pense qu’à ce niveau là ça peut passer… en
tout cas moi ça serait passé beaucoup plus facilement.
- Montrer que ce n’est pas de l’intrusion, que ce n’est pas juste pour savoir ?
- C’est un dossier, comme vous dites, comme la taille, le poids, les antécédents… C’est
pas intrusif, y’a pas de discussion directe et le patient va vous dire « oui, ça fait 10 ans
que je fume, j’aimerais bien arrêter mais j’y arrive pas »
137
- Est-ce que l’âge aide ? Si votre médecin avait eu votre âge, ça aurait changé
quelque chose ?
- Je la perçois pas si âgée que ça. Est-ce que c’est plus facile de parler... Elle sait, elle
pose un diagnostic, elle est sûre d’elle etc. mais moi j’ai l’impression que si je devais la
voir pour un problème addictif, par exemple pour mon poids… la dernière fois elle m’a
dit « non mais c’est sûr, le poids ça aide pas, il faudrait quand même aller voir un
diététicien ou un nutritionniste », ce que j’ai pas envie de faire ! Je sais qu’il faudra
sûrement que j’y passe, mais j’ai pas envie, n’insiste pas ! Et en fait on n’en parle pas,
parce que j’ai pas envie d’en parler, j’en parle avec ma psy mais…
- Ah oui ?
- Ben oui, parce que quand on en a parlé, j’ai senti aucun jugement et les seules
personnes que je connais qui ne jugent pas ce genre de choses c’est les gens qui
consomment !
- D’accord. Après c’est peut-être parce que je suis libérée sur ce sujet, je
considère ça comme un problème de santé comme un autre. Alors, c’est souvent
compliqué parce qu’il y a beaucoup de choses qui entrent en jeu, l’aspect
financier, l’aspect familial, l’aspect psychologique etc.
- Y’a pas de jugement ! C'est-à-dire que quand vous m’avez parlé de votre thèse, je me
suis dit « bon ben aller », et d’entrée je vous en ai parlé parce que j’ai pas la sensation
qu’il y ait un jugement. Par rapport au fait d’avoir arrêté, j’en ai parlé avec un copain qui
m’a dit « Ah ouais t’as arrêté ? ». Moi le fait de fumer, à un moment donné j’avais
intégré que c’était dangereux pour moi, et il y arrive un moment où ça me rendait
malade, donc j’ai arrêté. Peut-être que le produit en question ne me correspondait plus
physiquement et intellectuellement à ce moment-là.
138
réalités, parce que dire « vous allez avoir un cancer » ... y’a des belles photos sur les
paquets de clopes… ils ont créé des boites pour les planquer déjà !
- C’est abstrait ?
- Oui, le poumon de fumeur qu’on te montre sur les photos, c’est pas le tien donc tu t’en
fous ! C’est un truc qui est extérieur à toi, donc tu prends conscience que ça pourrait
être toi mais en fait ben non, toi tu as l’air d’aller bien. Alors oui, tu tousses un peu le
matin, t’as plus souvent mal à la gorge mais c’est ta vie, c’est tous les jours, c’est pas
grave. Ça rentre dans le quotidien si vous voulez. Moi je pense que s’il y a un vrai
danger derrière, on le mesure pas parce que ça touche les autres. On met la ceinture
de sécurité, pour beaucoup parce que les gens ont peur des gendarmes, moi je la mets
parce que si j’ai un accident, ça va peut-être me sauver la vie.
- Merci beaucoup pour cet échange, très intéressant et très riche, on va s’arrêter
là. Je suis contente qu’on ait pu prendre le temps d’en parler ensemble, un peu
plus que lors d’une consultation.
- Oui, après on ne peut pas toujours tout faire… si vous prenez une heure par patient
parce qu’il y a besoin… le problème c’est que vous êtes aussi soumis au rendement
quelque part, vu le petit nombre que vous êtes ! Sur Montpellier c’est peut-être différent
mais je ne suis pas sûre non plus.
[Link] numéro 10
Cet entretien a été mené avec une patiente de 33 ans recrutée pour cette étude via les
consultations d’addictologie. Après une brève explication du déroulement de ce travail
par téléphone, nous convenons de nous rencontrer pour procéder à l’entretien. Voici la
retranscription de cet échange qui a duré 29 minutes.
- Donc pour résumer, mon travail porte sur les addictions et plus particulièrement
sur la discussion entre les personnes souffrant d’addiction(s) et les médecins
généralistes à ce sujet. Il me semble que vous m’aviez dit par téléphone que vous
n’aviez jamais abordé cette question avec votre médecin…
- Non, je ne lui en ai jamais parlé !
139
- … mais que vous consultiez Mme M pour votre suivi. Pouvez-vous brièvement
retracer le contexte dans lequel vous vous trouvez ? Vous souffrez d’addiction…
- Bah je fume… du tabac quoi. Parfois un peu de cannabis. [Pause]
C’est vrai qu’il m’arrive que boire un peu de temps en temps, j’ai une relation
particulière avec l’alcool.
- C’est-à-dire ?
- Je prends un peu de bière. Eventuellement de la bière. Ça m’arrive d’en boire
quelques-unes le soir quand je rentre… quand je rentre chez moi. Enfin, c’est plus
souvent qu’avant [Baisse du volume vocal]
- C’est dans un contexte amical ? Lorsque vous être avec des gens ? Parfois
seule ?
- Plus souvent seule que… je ne vois pas beaucoup d’amis en fait. Je travaille
beaucoup, trop, peut-être. Je travaille beaucoup… je suis aide-soignante donc je bosse
aussi beaucoup la nuit et c’est vrai que c’est plus sur mes jours de récup. Ça m’arrive
de boire deux ou trois bières dans la soirée, une à deux les autres jours, en gros.
- Vos collègues ne vous en ont jamais parlé ? Vous n’avez pas de symptômes de
manque par exemple ?
- Non, euh… Après c’est vrai que certains collègues, des médecins notamment, m’ont
déjà fait des remarques sous forme de blague mais je ne sais pas s’ils rigolaient. On
n’en parle pas. Moi je me méfie des médecins.
- D’accord. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous soigner, d’aller consulter
un addictologue ?
- Bah en fait j’ai surtout peur pour mes enfants, parce que là je me rends bien compte
que je n’ai plus le contrôle en fait. La dernière fois je suis sortie à 3h du mat’ parce que
140
j’avais plus de clopes alors que les enfants dormaient. Et c’est pas normal ça, on peut
pas abandonner ses enfants en pleine nuit. Ça ne va plus, j’ai plus le contrôle. Ma
crainte c’est qu’on me retire la garde de mes petits et alors là ce serait… ce serait le
pire qui puisse m’arriver. J’ai deux enfants et vous savez je les élève seule, c’est pas
simple. Pas simple tous les jours. Ils ont que moi, alors si on me les retire… Le grand a
12 ans et le petit dernier a 7 ans, ils comprennent pas eux. C’est des problèmes de
grands.
- Pourquoi voudriez-vous qu’on vous retire vos enfants ? Vous pensez que ça fait
de vous une mauvaise mère ?
- Si ça se sait, au travail... vous savez moi je ne gagne pas beaucoup d’argent, je fais
pas mal d’heures sup’, mes enfants je ne les vois pas souvent... j’ai un rythme qui est
très [insistance] très très très soutenu et ça m’aide à tenir, ça les autres ne peuvent pas
le comprendre.
141
- D’accord, parce que vous connaissez trop votre médecin généraliste ? Quelle
est votre relation ?
- C’est mon médecin généraliste depuis mon enfance. Oui, j’ai une très bonne relation
et j’ai l’impression que si je lui parle de ça son regard changerait, enfin, j’ai besoin
d’aller voir quelqu’un à part qui s’occupe que de ça et qui ne me connaît pas. J’ai pas
envie d’inclure cette histoire dans mon histoire, dans ma vie quoi.
- J’imagine qu’avec le temps votre addictologue vous connait un peu plus, est-ce
un frein à continuer le suivi ?
- Oui, mais c’est une personne EX-TERIEU-RE [Accentuation des syllabes]. C’est ça
qui me dérange, aux consultations, vous savez on sait jamais « Ah ben j’ai vu votre
mère, j’ai vu votre tante. – Ah bon ben vous l’avez vue pour quoi ? ». On parle du secret
médical, du secret médical, mais on sait très bien que ça existe pas ! Moi la dernière
fois que je suis allée voir mon généraliste il m’a dit « Ah j’ai vu Mme truc ! » donc après
il va leur en parler et j’ai pas du tout envie que ma famille soit au courant parce que si
ma famille est au courant après ils vont en parler et puis… ça va bien finir par se savoir.
C’est sûr même.
- L’idée du secret médical, c’est justement le fait qu’on ne puisse pas révéler une
quelconque information recueillie lors d’une consultation à quelqu’un d’autre,
même à votre famille. Et ça ce n’est pas quelque chose qui vous rassure ?
- Non, moi je me méfie. Vous savez aux urgences la dernière fois, y’a un SDF qui est
venu parce qu’il avait du mal à respirer ! Il a fallu que je me batte avec une collègue
pour que les médecins acceptent de le voir en consultation. Vous savez la clinique c’est
pas comme le CHU, si t’as pas d’argent tu les intéresses pas ! Il a quand même été mis
dans un box… à force qu’on râle. Ben il est parti à la coro [coronarographie] après ! En
fait je préfère aller voir un addictologue, je sais que personne de ma famille ne va le
voir, c’est une personne qui ne me connaît pas depuis que je suis née et… je préfère
détacher les deux.
- Et votre médecin généraliste a-t-il déjà essayé d’évoquer le sujet des addictions
avec vous, ne serait-ce que par une petite phrase ?
- Non, non, il pose pas la question. Enfin, pour le tabac on me demande mais pas à
chaque consultation hein… Je pense que quand on va les voir ils remplissent leur
dossier, ils notent « tabac » et puis voilà ils sont contents, ils ont coché leur case et puis
voilà ils ont rempli leur dossier et puis c’est bon. Ils se soucient pas trop, ils ont
d’autres… Si par exemple on vient les voir pour un rhume et qu’au décours de la
consultation on leur dit « je fume cinq cigarettes » ils vont soigner le rhume et puis voilà,
ça passera au second plan, ils le noteront dans le dossier et puis ils en feront rien.
142
- D’accord. Ils ne creuseront pas plus, c’est ça ?
- Ben non, il s’occupera déjà de soigner mon rhume. Ils vont pas… Ils ont pas le temps,
on rentre et on est déjà dehors.
- Vous me dites que vous n’avez pas forcément le temps, ou en tout cas que vous
ne voyez pas assez l’addictologue, pourquoi ?
- Les rendez-vous c’est compliqué, et puis moi entre mes enfants, mon travail… c’est
difficile. Je ne mets pas ce sujet-là dans mes priorités, voilà c’est mes enfants ma
priorité donc euh. J’ai envie hein ! J’ai envie de faire bien pour mes enfants mais j’y
mets pas assez le temps parce que tout simplement je l’ai pas le temps.
- Pensez-vous que votre médecin généraliste pourrait faire quelque chose pour
débloquer la situation ? Pourrait-il faire quelque chose pour vous donner envie
d’en parler avec lui ?
- J’ai l’impression que c’est pas sa place, c’est pas son rôle en tant que généraliste.
- Qu’attendez-vous de lui ?
- Ben qu’il soigne mes petits bobos du quotidien, qu’il fasse… ouais c’est ça, c’est
surtout ça.
- Pensez-vous qu’aborder le sujet des addictions est plus difficile lorsque l’on est
soignant ?
- Oui parce que… Oui ! Oui parce que, de par le métier on a encore moins le droit et
puis on se sent jugée et puis…
143
- Vous pensez que c’est pire d’avoir une addiction quand on est soignant ?
- Oui. Mais en même temps je pense que c’est le métier qui conduit à avoir des
addictions. Comme ma collègue je fume avant de dormir et c’est pas pour rien, je
pense. On voit beaucoup de choses difficiles, enfin, vous savez. On travaille beaucoup,
je suis seule, c’est dur, la vie c’est dur et quand on n’a pas de soutien, quand on a pas
d’aide on prend ce qu’on trouve. Je fais ce que je peux. Ça doit faire à peu près… le
tabac ça a commencé à l’adolescence et l’alcool c’est plus récent, ça a commencé il y a
quoi, il y a quatre cinq ans quand mon deuxième est arrivé et que j’ai divorcé.
- Imaginons que vous changiez de ville, et que vous changiez de médecin traitant.
D’après vous quelles seraient les qualités de ce médecin pour que vous puissiez
poursuivre vos soins avec lui ?
- Ben il faudrait qu’il m’écoute, qu’il ait de l’écoute. Peut-être qu’il prenne des rendez-
vous un peu plus longs justement, qu’on n’ait pas cette sensation de déranger avec ces
problèmes-là quoi. Lui il doit surtout soigner les maladies, il a pas le temps de parler et
d’écouter.
- Pensez-vous que vous faites perdre son temps au médecin en venant le voir
pour ça ?
- C’est pas moi qui pense c’est l’impression que j’ai et par rapport à ce que les
médecins dégagent. Par exemple si je vais aller chez lui par rapport à un problème, une
pathologie, lui il va pas chercher plus loin, il va régler la pathologie puis il va me dire
merci aurevoir, il va pas me dire « est-ce qu’il y a autre chose ? », non ça y est le quart
d’heure est passé donc... aurevoir. Puis moi je vais pas revenir spontanément si j’ai rien
en fait. Il faudrait que ce soit un médecin qui prenne le temps d’écouter et qui pose
aussi les bonnes questions, je pense que ça…
144
- Je me mets à ma place de médecin généraliste remplaçant. Ça peut se
rapprocher un peu du cas de figure de tout à l’heure où vous déménagiez et
changiez de médecin, mais pas exactement. Auriez-vous trouvé plus simple d’en
parler avec le remplaçant de votre médecin généraliste ?
- Je pense que la réponse est un peu double. Dans un sens oui parce que je pense
qu’en tant que remplaçante vous allez reposer des questions, peut être que mon
médecin qui me connaît bien ne reposerait pas ces questions là. Mon médecin ne va
pas me demander quatre fois par an si je vais le voir quatre fois par an si je fume. Vous
voyez ce que je veux dire ? Donc peut-être que vous allez me reposer certaines
questions que lui me poserait pas forcément et puis il y a aussi cette idée que je vous
connais pas donc c’est un peu ce que je disais tout à l’heure avec l’addictologue qui est
une personne extérieure, y’a surement moins de jugement, moins de honte à le dire
quand on connaît pas. La seconde partie de la réponse ce serait peut-être non parce
qu’en tant que remplaçante ben je suis pas votre patiente... vous vous en foutez quoi !
- Je considère comme vous que c’est très intéressant d’en parler pour avancer
dans la démarche de soin. Comment le médecin pourrait-il faire pour évoquer le
sujet, ou en tout cas « lancer la perche » pour montrer qu’il est ouvert à la
discussion ?
- C’est vrai que les affiches dans la salle d’attente c’est pas mal, je regardais celle pour
la vaccination en arrivant. Ça laisserait une porte ouverte au sujet et à la discussion et
puis même tout simplement poser les questions parce que si spontanément… si on me
demande pas moi je sais que j’irai pas le dire donc faudrait, ouais, déjà qu’on me pose
la question.
145
- Vous m’avez dit que vous vous sentiriez ciblée par ces questions, c’est-à-dire ?
- Peut-être que ça m’aiderait à lancer le sujet c’est vrai, mais faut pas faire une liste de
questions non plus. En poser quelque unes ok et puis après on voit. C’est sûr que si on
pose pas la question on sait pas.
- Pensez-vous que c’est quelque chose d’important pour votre médecin de savoir
si vous avez certaines consommations ?
- Non, moi je pense que c’est plutôt pour qu’il note qu’un jour il a demandé.
- Par exemple certains médicaments ne font pas bon ménage avec l’alcool, donc
lorsque le médecin fait une prescription c’est plutôt intéressant pour lui et pour
vous qu’il soit au courant…
- Ah bon ? Bah à ce moment-là oui, ça pourrait être intéressant et j’aurai l’impression
qu’il en a quelque chose à faire, ouais. Ça serait pas juste pour cocher ces cases, il y
aurait un but et dans ce cas-là oui ce serait peut-être un moment clé pour soulever le
sujet.
- De quoi manquent les médecins généralistes pour bien prendre en charge les
patients souffrant d’addictions ?
- De temps ! En premier. Ils courent tout le temps. Enfin, je sais pas s’ils courent mais
ils donnent l’impression de traiter un problème à la fois parce qu’ils ont pas le temps !
Moi sachant mon train de vie j’ai pas le temps de revenir une autre fois pour en
rediscuter, c’est ça le problème.
- Pensez-vous que la discussion autour du sujet des addictions était plus facile il
y a 50 ans, quand il n’y avait pas l’informatique, les réseaux sociaux… Peut-être
auriez-vous moins eu peur de la dénonciation ?
- Il y a 50 ans ça paraissait normal que tout le monde boive ! Deux verres de vin par
jour c’était normal. Là maintenant c’est tabou, on est l’alcoolo du coin. On a un peu
honte et puis c’est tout ce qui peut se passer derrière, maintenant le voisin pour un rien
peu dénoncer, on nous retire les enfants… enfin voilà. On nous croise dans une salle
d’attente, ça peut vite se savoir.
146
- Discutez-vous au centre d’addictologie avec des patients qui ont les mêmes
addictions que vous ?
- Non, parce que moi j’ai pas l’impression d’être comme eux. Eux ils viennent parce
qu’ils consomment des drogues plus dures moi c’est juste quelques bières, deux trois
joints et ça s’arrête là. J’suis pas une camée, je bois un peu pour essayer de tenir au
quotidien. C’est pour ça j’aime pas trop aller là-bas, j’ai surtout peur qu’on me voie sortir
de la consultation. J’vais pas au centre le plus proche pour ça, je prends la voiture pour
y aller. J’ai cherché sur internet et j’ai pris le centre le plus connu.
- Merci pour cet entretien. J’espère que vous réussirez à poursuivre votre suivi et
que vous trouverez l’aide dont vous avez besoin.
[Link] numéro 11
Il s’agit d’un patient d’une vingtaine d’année rencontré lors d’un remplacement en
cabinet, qui consultait à la base pour des douleurs abdominales répétitives. Cet
entretien se déroule à la suite de plusieurs consultations durant lesquelles nous avions
évoquées ces douleurs. L’enregistrement a duré 34 minutes.
147
- Vous avez du mal à vous arrêter lorsque vous avez commencé à consommer
c’est ça ?
- Au début je n’avais pas la volonté de m’arrêter, c’était la facilité des plats rapides et
bons et maintenant surtout le plaisir du goût.
- D’accord, ce sont plutôt les effets sur votre corps qui vous ont permis de vous
en rendre compte ?
- Oui.
- La prise de conscience n’a pas été immédiate, c’est venu petit à petit ?
- Oui. Au fil du temps. Et j’en suis conscient mais on va dire que j’en suis pas guéri
quelque part.
148
- Vous en parliez avec les autres ?
- Oui, oui. Mon médecin indirectement me mettait de temps en temps en garde parce
que j’ai un père diabétique, une grand-mère diabétique. Il m’a dit « génétiquement y’a
une forte chance que t’y sois » sachant que depuis tout jeune je suis en surpoids donc
ça n’aide pas non plus mais j’ai toujours dit « tu seras diabétique donc profites-en tant
que tu peux et après tu devras te priver de tout le sucre ! ». J’ai peut-être accéléré le
processus, mais j’ai profité on va dire !
- J’ai l’impression que vous étiez plutôt informé par les risques encourus…
- Oui ! Oui, oui, je savais clairement je que je faisais.
- Comment fait-on pour réduire ? En général c’est l’étape qui suit la prise de
conscience.
- Oui, c’est essayer de trouver la motivation, essayer de trouver un… se mettre un but
pour y arriver, et après les autres qui ont des addictions je ne sais pas comment ils font
mais pour moi c’est dire « avant telle période tu dois essayer de perdre tant de poids »
et essayer de le maintenir. Pas juste dire ça y est j’ai fait moins dix kilos, et d’après tout
reprendre parce qu’on tient pas. Ça je sais que ça n’est pas bon. Le plus dur c’est la
motivation, oui. Passer de mon plat est prêt en cinq minutes à je mets une heure à me
faire à manger mais je mange mieux. C’est compliqué.
149
- Pourrait-on vous aider, à ce moment-là, à gérer votre frustration afin de pouvoir
vous soigner ?
- Pour l'instant je ne vois pas pourquoi. Je ne vois pas pourquoi il m'aiderait. Je ne sais
pas quelles solutions il pourrait trouver pour m'aider. Après on va dire que j'ai un peu
une phobie du médecin. Moins je les vois et mieux je me porte. Être dans un hôpital,
même si c'est pour rendre visite à quelqu'un qui vient d'accoucher par exemple, je ne
me sens pas bien. C'est pas un endroit où je prends plaisir à aller. Oui, moins je les vois
et mieux je me porte.
- Le jour où vous vous direz « là je n'y arrive pas seul, j'ai besoin d'être aidé »,
vous vous dirigerez vers qui ?
- Ben, un nutritionniste, un diététicien je pense plus. Quelqu'un qui connaît réellement
l'alimentation. Pas quelqu'un qui prône des régimes fait pour lui et qui veut l'appliquer à
tout le monde, pas un mec comme ceux qu’on voit souvent sur YouTube.
151
vois pas arriver chez un généraliste et dire « bonjour, j’ai une addiction » et qu’en
quinze minutes il trouve le remède miracle.
- Nous parlions tout à l’heure du fait que vous n’aviez jamais eu cette discussion
avec un médecin généraliste. Ces médecins auraient ils pu se rendre compte de
vos consommations ?
- Je pense qu’indirectement ils doivent s’en douter. Surtout les médecins que j’avais
avant. Ils doivent s’en douter parce que lorsque tu suis quelqu’un depuis très jeune, que
tu le vois évoluer, qu’il est en surpoids depuis très tôt et qu’il reste en surpoids, je pense
qu’indirectement ils doivent s’en douter mais y’a peut-être un « on dit pas », je te fais
passer le message rapidement, mais si tu n’es pas réceptif, je ne vais pas chercher à
avoir plus d’informations ou plus creuser.
- De votre côté vous aviez la sensation qu’il existait peut-être un frein du côté du
médecin à en parler ?
- Pas forcément un frein mais il n’avait peut-être pas mis le doigt sur l’importance de la
situation même si pour l’instant c’est pas dramatique. Plus tôt on m’aurait dit ou fait
comprendre que le sucre c’était dangereux, j’aurais peut-être été moins « accro » entre
guillemets et je ne serais peut-être pas actuellement avec mes kilos et ma passion pour
les sodas.
- La discussion faisant partie prenante des soins, comment fait-on pour initier ce
dialogue en sachant qu’il existe vraisemblablement des freins des deux côtés ?
Peut on faire mieux, peut-on faciliter les choses ?
- [Silence]
- Serait-ce plus simple que le médecin fasse le premier pas ou doit-il attendre que
le patient en parle par exemple ?
- Je pense que c’est plus simple que le médecin en parle parce que même si j’en ai pas
honte, c’est pas une fierté, je ne vais pas écrire sur mon CV que j’adore le sucre. Alors
que si le médecin lance le sujet mais en essayant réellement d’aller chercher
l’information, et pas juste en disant « fais attention, t’es un peu trop gros, il faudrait
152
perdre du poids » en demandant par exemple « pourquoi t’as pris du poids depuis la
dernière fois qu’on s’est vus ? », peut être qu’en approfondissant les choses viendraient
plus facilement.
- Si votre médecin vous avait posé ces questions, tournées en ce sens, auriez-
vous perçu ces questions comme intrusives ?
- Ben vu que ce n’est pas une honte, je n’aurais pas forcément été gêné. Ça ne m’aurait
pas gêné de dire « oui je bois 1,5 litre de soda, oui je mange 3 cordons bleus par
repas », ça ne m’aurait pas gêné parce que je sais déjà… Moi en tout cas en faisant ça,
je savais que ce n’était pas bon pour la santé, et qu’un médecin n’allait pas dire
« continue comme ça c’est très bien ». Je pense qu’à l’époque il m’aurait dit… enfin en
vrai il me l’a dit : « attention avec ton surpoids tu risques d’être diabétique, tu as des
gros facteurs de risque », et ça ne m’a pas forcément fait réagir, au contraire, ça a peut-
être accéléré le processus.
- Y a-t-il des conditions optimales pour faciliter le dialogue autour des addictions,
quelles soient matérielles, humaines… ?
- Un cabinet calme déjà, un cabinet dans lequel on se sent bien, dans lequel on entend
pas les gamins qui crient dans la salle d’attente parce qu’ils n’en peuvent plus
d’attendre, déjà ça faciliterait la discussion. Pour le moment… moi je sais qu’à chaque
fois que les médecins lançaient brièvement le sujet c’est lorsqu’ils me faisaient monter
sur la balance pour me peser et me mesurer. Je savais qu’à ce moment là j’étais face à
mon poids et je ne pouvais plus mentir. On sait tous les deux le vrai poids que tu pèses.
153
- Y aurait-il pu y avoir autre chose ?
- Peut être que maintenant l’était de mes prises de sang pourrait aider. Oui je pense
que c’est devant une preuve irréfutable… par exemple dans mon cas, si mes dosages
du foie ne sont pas bons, c’est l’occasion de me dire « fait attention ». Je m’imagine
déjà Pierre Ménès. C’est quelque chose de psychologiquement peut-être dur à recevoir
mais qui marque. C’est la preuve irréfutable qui fait qu’on est au pied du mur donc soit
tu continues, soit tu t’enfonces dedans, soit tu fais marche arrière et tu l’esquives.
- A votre avis quelles sont les défauts et les qualités des médecins généralistes
pour prendre en charge les patients souffrant d’addiction ?
- Le fait que ce soit tabou. Je pense que la société en général ne veut pas qu’on parle
des addictions donc indirectement le médecin faisant partie de la société a plus ou
moins ce tabou et n’ose pas en parler. Le patient a peur d’être jugé ou ne s’en rend pas
compte. Ne se rend pas compte de ce qu’il fait, qu’il joue avec sa vie. Peut-être une
formation, je sais pas. Je ne sais pas trop comment on pourrait être formé là-dessus
mais avoir des notions peut-être un peu plus de psychologie ça serait bien. Comment
expliquer… le talent oratoire que certains médecins n’ont pas du tout en fait. Ils n’ont
pas de tact, ils sont froids, ils sont là : on vient, on a tel truc, examen, résultat, fini, au
revoir, payé, bonne journée monsieur. Y’a peut-être pas la bonne approche, le côté
relation. Le temps aussi. Le temps déjà de quinze minutes, ou vingt minutes ça dépend
des médecins, est assez court. Et pour ma part, si le médecin est en retard, que j’ai
attendu une demi-heure pour passer dans la salle d’attente, lorsque ce sera mon tour,
j’aurai le sentiment de devoir me dépêcher et de ne pas pouvoir prendre le temps de
parler tranquillement avec la personne.
- Est-ce un sujet qui nécessite plus de quinze minutes pour être évoqué ?
- Oui. Et même je pense que tout ça ne permet pas d’être ouvert à la discussion, et que
le médecin peut le ressentir. Peut être que lui, ayant du retard, il aura envie d’accélérer
pour rattraper. Après je suis conscient qu’on ne peut pas faire de consultation d’une
heure, et je n’aurai peut-être pas envie de raconter ma vie pendant une heure. Le
temps joue énormément je pense, et des deux côtés.
154
mon médecin parce qu’il va pouvoir le raconter », c’est plus que je n’ai pas envie
d’entendre ce qu’il va me dire, même si je le sais déjà.
155
[Link] n°4 : Arbre conceptuel
Besoin de Besoin
validation d'information/
Médecin des de concret
Médecin décideur Délation et renouvellements
/ Autoritaire / secret
Sachant / Défier médical
l'autorité ? Médecin des
généralités / des Médecin des
arrêts de travail organes
Figure du
médecin
Médecin
Caste généraliste /
Confession médicale Ecueil / Attentes Objectifs
professionnalisée
Orientation
Condescendance Médecin
Médecin non
non Chemin
compétent
préoccupé du soin
Proches
Se laisser
aidants
guider
Secret Arbre
de généalo
famille Entourage gique
Trouver sa place /
dans la relation Impulsion
de soin Déclencheur
Préserver
Proches
ses
alarmants
proches
Etre actif
S'affirmer dans
Empowerment/ la démarche de Psychiatre = Bon Autre
S'en sortir seul/ soins Interlocuteur interlocuteur 156
interlocuteur
Sentiment de privilégié privilégié
solitude
Dépasser le stade de la Ne pas se
faire Feeling /
contemplation / capacités Besoin
Questionnaire prendre Libération Se montrer
Prendre conscience / Façade / relationnelles d'écoute
standardisé forcée ouvert et
Déni Se disponible
camoufler
Repérage Thérapeute Médecin qui
Sevrage idéal déculpabilise
professionnel Seconde Repérages Décoder les
personnalité précoces signaux
Médecin soutien /
Interventions Empathie
brèves Médecin
Mensonges Fuite en avant / compréhensif
Foncer dans le
mur
Tenir jusqu'au
point de Se déculpabiliser
rupture Epoque
intransigeante Trouver des Confiance en
Déprogrammation
Relation de des soins raisons pour se soi
Approche individualisée soigner
confiance / / personnalité du patient
Bonne relation Temporalité
/ Déshumanisation Se
Ambivalence soigner Résister à la
Occasion tentation /
Craintes / peur Relations pour en Changement
Souhait d'une Toujours se
des soignants / aux soins parler d'époque
prise en charge se laisser soigner
Difficultés d'être globale Equilibre
couler /
soignant précaire
refuser les
soins
Relation
culpabilisante /
Sentiment d'intrusion / Conflictuelle Médecin qui Objets
Agression / Réassurance Dialoguer avec les aborde la facilitateurs
/ Justification de la Mauvais autres discussion
demande regard sur les
soins Fuir le
dialogue
Thérapie (par Facilitateur Endroit
la discussion) Tiers propre
Pas de facilitateur
Avoir un point
retour en Partager avec
de
arrière ses pairs Aveu facilitateur
Bonnes comparaison
Se délier d'un Acceuillir dans de ou non
raisons de
poids bonnes conditions
consommer
Craintes
Termes
Peur des tabous et Jugement
Embrigadement Gradation de sanctions tabous /stigmatisati Image
Manque
l'addiction on réfléchie
de
Addiction = volonté Honte
compagnon
Fatalité Freins Regard
des Descente
autres sociale 157
Effets Mur à
Gêne
néfastes franchir Mésestime Personnificatio
Addiction = préalable
Dégoût du et n de l'image Le malheur
folie produit des uns
dépression préconcue
[Link]
[Link]
Figure 9 : Interlocuteurs choisis par les patients pour parler de leur addiction …………….… p 42
Figure 10 : Professionnel de santé privilégié par les interviewés pour évoquer le sujet des
addictions ………………………………………………...………………………………………….. p 44
Figure 14 : Les qualités recherchées chez un médecin soignant des patients dépendants .. p 55
158
« En présence des Maîtres de cette école, de mes chers condisciples et devant l’effigie
d’Hippocrate, je promets et je jure, au nom de l’Etre suprême, d’être fidèle aux lois de
l’honneur et de la probité dans l’exercice de la médecine.
Admise dans l’intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s’y passe, ma
langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon état ne servira pas à corrompre les
mœurs, ni à favoriser le crime.
Que les hommes m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses. Que je sois
couverte d’opprobre et méprisée de mes confrères si j’y manque. »
159
INTRODUCTION Une étude parue en 2020 montre que huit français sur dix ont consulté
un médecin généraliste au cours de l’année précédente. Parmi eux, 36,7% déclarent que
l’usage du tabac a été abordé en consultation et 16,8% ont parlé de leur consommation
d’alcool avec le praticien. Ces évocations se sont faites trois fois plus à l’initiative du
médecin, que du patient (1). L’objectif principal de notre étude était de recenser les
différents freins ressentis par les patients souffrant d'une addiction à mentionner leurs
consommations auprès de leur médecin traitant. Dans un deuxième temps, nous avons
tenté de faire émerger des leviers à actionner pour rendre cette évocation plus simple en
médecine de ville.
MATERIEL ET METHODES Un total de onze patients recrutés en cabinet de médecine
générale ou au sein d’un CSAPA ont été interrogés entre le 1e mars 2022 et le 30
septembre 2022 lors d’entretiens semi-directifs. Leurs verbatims ont été analysés sur le
modèle de la théorisation ancrée.
RESULTATS Il a été montré qu’il existe des freins à l’évocation du sujet des addictions
par le patient avec le médecin généraliste. Les entraves à cette mention peuvent être
directement liées aux caractéristiques de la dépendance comme le déni de la maladie, la
stigmatisation des personnes dépendantes et la gêne qui en découle, ou être plus
générale comme un manque d’information sur les conséquences néfastes des
consommations, ou la crainte des soignants. Parfois le médecin généraliste n’est pas le
professionnel privilégié par le patient souhaitant échanger autour de l’addiction. Certaines
pistes d’améliorations existent telles que l’abord du sujet en premier lieu par le médecin,
une information plus large du public autour de la thématique des addictions, le
perfectionnement des compétences relationnelles des professionnels de santé, une
amélioration de la formation des médecins avec exercice des techniques de repérage ou
la généralisation des réseaux d’addictologie.
CONCLUSION La prise en charge des patients présentant des conduites addictives reste
un véritable problème de santé publique en France, mais les actions visant à faciliter la
communication patient-médecin semblent se multiplier à l’instar de l’évolution de la
formation des futurs médecins ou la diversification des acteurs de santé œuvrant dans le
domaine de l’addictologie.
Mots clés :
« Addiction », « Dépendance », « Relation médecin-patient », « Echange »,
« Substance » ; « Généraliste », « Médecin traitant »
160