Table des Matières
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Table des Matières
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DU MÊME AUTEUR
Epigraphe
Dédicace
Remerciements
I - Tout ça c’était hier
D. Jérôme
Claude François ou rien
Le plus grand Claude François depuis Claude François
Les bottines
Mouss et Véro
46, boulevard Exelmans
II - Chacun à son tour
L'enfance de Bernard
Derniers préparatifs
Claude François free-lance
Une lettre-type de Jeanine Marchand
III - On est qui, on est quoi
L'Arche
Maïwenn
Le plus gros radin de tous les temps
La formule « viande à volonté »
« Bernard Frédéric et ses Bernadettes 1 »
IV - Comme une chanson triste
Humiliation
Rupture
Une lettre de Véro à Bernard
L'affaire Frédérique Barkoff
L'exorsosiste
V - C'est un départ
Retour aux éviers
Considérations sur le casting de « C'est mon choix »
Les sardonnades du samedi soir
VI - Le musée de ma vie
Maïwenn devient une Bernadette
Le Moulin de Dannemois
Marie-Claude et les pilleurs
Ness-Ness
Dans le bus pour Dannemois
Visite guidée du Moulin
Variété française et modernité dans un monde multipolaire
Le déjeuner
Le spectacle
VII - Soudain il est trop tard
Au cimetière
Le « mystère » de la mort de Claude François
Les dernières heures de Claude François
VIII - Jeu dangereux
Souvenirs, souvenirs
Au Parc Pasteur
La Foire aux arbres de Sandillon (dimanche 22 mars 1989)
Un dîner en famille
IX - Un peu d’amour, beaucoup de haine
Les zombiz
Le Marchand de sable
Psoriasis
Melinda
Qu’est-ce qu’une bonne Bernadette ?
Da Dou Ron Ron
Le Brésil de chez Leader Price
Lucifer
Dimanches d’août
Eau noire
Une croix sur le showbiz
Monmec
JAPA
X - Belles ! Belles ! Belles !
Le gymnase municipal de Chaingy
Brigitte
Corinne
Magalie
Nathalie
Delphine
Valérie
XI - Et je cours, je cours
Dénombrement fritesque
La cave du patron
En short
Descente chez Delphine
L'intransigeance de Sacha Distel
XII - Tout éclate, tout explose
Karaoké
Le superchampionnat
Jamais en civil
Le duel
XIII - Hip hip hip hurrah
Gérard Blanchard, Philippe Timsit et les autres
Le Chevreuil
XIV - Le magicien
Rock Daniel
Le Mouvement Magnolien International
Vertiges
Debriefing
L'interview accordée à La République du Centre
XV - Donne un peu de rêve
Galas préparatoires
Boulay-les-Barres
Boulay-les-Barres, suite
Monsieur Meuble
XVI - Un nuage dans le soleil
Chantage du C.L.O.C.L.O.S.
Révisions
XVII - Savoir ne rien savoir
Les épreuves écrites
XVIII - Le temps des pleurs
La liste des admissibles
La visite médicale
Les épreuves orales
L'épreuve théorique de Claude Alexandrie
Le voyage en Egypte
L'entretien de motivation de Chico Shalala
Le sale coup fait à Sylvio Marteau
L'oral de Rémi Sébastien
L'épreuve chorégraphique de Khaled Kôkô
XIX - Si j’avais un marteau
Le tour de Bernard
« Le grand jour de sa colère est venu »
On ne peut pas être partout à la fois
Comme un bouquet de fleurs
XX - Marche tout droit
Le Marais
Glucose
Sur la tombe de C. Jérôme
XXI - Comme les autres
« La Cérémonie des Sosies »
Johnny 1 et Sardou 1
La table des aveugles
Johnny 2, Sylvie Vartan 1 et Johnny 3
Elvis 2 et Elvis 3
Sardou 8, Elvis 14, Coluche 2, Johnny 1 et Elvis 3
XXII - Même si tu revenais
Evelyne
Résurrection
XXIII - Il ne me reste qu’à partir
Le poids du corps
Sermon du Révérend Père Paul-Eric Blanc-François
R.I.P.
ANNEXES
ANNEXE 1
ANNEXE 2
ANNEXE 3
ANNEXE 4
ANNEXE 5
ANNEXE 6
ANNEXE 7
ANNEXE 8
ANNEXE 9
ANNEXE 10
ANNEXE 11
ANNEXE 12
ANNEXE 13
CHANSONS DE CLAUDE FRANÇOIS CITÉES DANS PODIUM
© Éditions Grasset & Fasquelle, 2002.
978-2-246-62849-1
DU MÊME AUTEUR
JUBILATIONS VERS LE CIEL, roman, Grasset, 1996.
LES CIMETIÈRES SONT DES CHAMPS DE FLEURS, roman,
Grasset, 1997.
ANISSA CORTO, roman, Grasset, 2000.
J’ai toujours su qu’un jour je serais un Claude François célèbre.
BERNARD FRÉDÉRIC
— T’arrive-t-il souvent de te détester ?
— Oui, souvent. Sinon, je serais Dieu. Entretien accordé par
CLAUDE FRANÇOIS À
ERIC VINCENT, Salut les copains, 1972
roman
Avec l’aimable autorisation de Hachette Filipacchi Presse pour
l’utilisation du titre Podium
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
pour tous pays.
Pour Maria, comme d’habitude.
A Claude François.
Remerciements
Honoré de Balzac, Roger Bastide, Christophe Bataille, Yvon Bedu,
Paul-Eric Blanrue, Louis-Ferdinand Céline, Miguel de Cervantès, Claude
Dalla Torre, Danièle du Mathis Bar, le Collège de Pataphysique, Olivier
Dazat, Olivier Delbosc, Eric Denut, Jean-Paul Enthoven, Elie Faure,
Claude François Junior, André Gide, Isaïe, Alfred Jarry, saint Jean, James
Joyce, Céline Kamina, saint Luc, Fabien Lecœuvre, Martin Luther King,
Idalina Madeira, saint Marc, saint Matthieu, Maïwenn, Stéphane Million,
Marc Missonnier, docteur Henri Mosnier, Gerald Nanty, Olivier Nora,
Jean-François Paga, Pierrette du Mathis Bar, Charles Péguy, Jean-Marie
Périer, Benoît Poelvoorde, Daniel Prost, Marcel Proust, Elisabeth Quin,
Ernest Renan, Philip Roth, Albert Sebag, Pascal Sevran, Jérôme et Jean
Tharaud, Paul Tommasi, Jean-Claude Van Damme, Stéphane Zamfirescu,
Frank Zappa.
I
Tout ça c’était hier
J’ai toute la vie de Claude François devant moi.
BERNARD FRÉDÉRIC
D. Jérôme
Quand j’ai débuté dans Claude François, la profession était déjà
saturée. Il n’y avait pas une ville en France, pas un village, pas un bourg,
pas un lieu-dit, pas un mas qui n’ait son Cloclo. Luc François, Chris
Damour, Claude Flavien exerçaient leur magistère et faisaient autorité
dans le circuit. C'étaient ceux-là qu’on acclamait d’abord. La concurrence
faisait rage. Claude, à son époque, était le seul Claude François. C'était
plus facile : il avait à se battre contre d’autres artistes, Bécaud, Johnny,
Hugues Aufray, Frank Alamo et Sacha Distel, mais pas contre d’autres
Claudes François.
Longtemps, je me suis considéré comme un bon Claude François.
Longtemps, moi, Jean-Baptiste Cousseau (alias Couscous), j’ai fait
autorité entre Saint-Ay et Huisseau-sur-Mauves. Et puis un jour Bernard
a déboulé : j’ai dû m’incliner. Il avait le feu sacré, moi pas. J’ai lâché
l’affaire. Histoire d’amortir mon passage dans Claude François, je me
suis recyclé dans C. Jérôme, dont je suis aujourd’hui sosie officiel sous le
nom de « D. Jérôme » – ce qui est logique puisque je viens après lui. En
plus, le vrai nom de C. Jérôme étant Claude Dhotel, je reste dans un
Claude : je ne suis pas trop dépaysé.
« Je suis mieux dans ma peau depuis que je suis dans celle de Claude
», m’a un jour avoué Bernard. Je ressens la même chose avec C. Jérôme,
qui me correspond mieux que Cloclo, où j’avais toujours l’impression
d’endosser un costume trop grand. Avec C. Jérôme, j’ai la sensation
agréable d’avoir trouvé ma voie. Et puis ce n’est pas n’importe qui. Il a
signé des standards comme Kiss me (1972) ou encore C'est moi (1974).
Oui, Jérôme, c’est moi, non je n’ai pas changé
Je suis toujours celui qui t’a aimée
Qui t’embrassait et te faisait pleurer
Financièrement, c’est vrai que C. Jérôme est moins intéressant que
Cloclo, mais ça marche toujours mieux qu’Hervé Vilard ou Gérard
Lenorman. Qu’importe : j’étais un Cloclo honorable, je suis un C. Jérôme
honoré.
Claude François ou rien
J’avais 10 ans quand Claude est mort, le samedi 11 mars 1978 1,
électrocuté dans sa baignoire, à 15 heures précises, en voulant redresser
l’applique d’une ampoule. Dans les jours qui suivirent l’accident,
j’achetai tout ce qui le concernait : journaux, magazines, biographies,
disques, cassettes pirates acquises à prix d’or dans différents fan-clubs,
vidéos. Tout me plut en lui : sa coiffure, ses spectacles, ses tenues, ses
danseuses. A Noël 78, une panoplie de Cloclo sous le sapin fut le plus
beau cadeau de ma vie. Je dormais avec, allais chercher le pain avec,
insistais pour aller à l’école avec, mais ma mère (qui m’élevait seule avec
ma sœur Véro depuis la mort de mon père) ne me la sortait qu’une fois
les devoirs terminés. En cas de mauvaise note, la perruque blonde, le
micro en plastique, la ceinture à boucle dorée, le costume à paillettes, la
chemise rouge col pelle-à-tarte et les bottines orange m’étaient
confisqués.
Et puis un jour, ma vie a basculé. Au 007, la discothèque située à
l’entrée de Chaingy sur la nationale 152, était annoncé un sosie de
Claude François : « Cloclod’Yvon et ses Super Clodinettes ». Le soir du
gala, ma déception fut à la mesure de mes attentes : infinie. Le Yvon en
question était une insulte à la mémoire de Claude. Son seul rapport avec
Cloclo était le brushing. On ne répétera jamais assez le mal que font les
mauvais sosies à la réputation de Claude.
Un nouveau spectacle claudien fut annoncé à Fourneau-Plage, un
camping des bords de Loire. Cette fois, le sosie avait l’air très
professionnel. Ses affiches, sur lesquelles sa ressemblance avec Claude
m’avait impressionné, étaient en couleurs, avec des sponsors partout, des
logos, comme pour les tournées de Sardou ou de Johnny. La classe.
PODIUM
Le Crédit Mutuel du Loiret, La Brasserie Potard & Mister Bricol'tout présentent
Spectacle live
CLAUDIO DAVID
ET SES STARFLÉCHETTES
interprètent
CLAUDE FRANÇOIS
au « 007 »
filles : entrée gratuite
N 152 - Route de Blois
Samedi 8 et dimanche 9 août 1981
à partir de 21 h 30
consommations : 20 francs
Avec la participation amicale du Crédit Agricole
La prestation de Claudio David fut pire que celle de Cloclod’Yvon.
D’abord, c’était un vieux Cloclo (il avait largement dépassé les 45 balais
et Claude nous a quittés à 39 ans). Ensuite, il était trop gros. Quant aux
fameuses Starfléchettes, elles étaient... toute seule puisqu’il s’agissait de
la femme de Claudio David.
En 1986, un bac éco en poche, je fis mes premières animations en
Cloclo. Ma mère exigea que je m’inscrive en fac de droit à Orléans-La
Source. Pas question.
— Je serai Claude François ou rien !
Quand Victor Hugo s’était exclamé : « Je veux être Chateaubriand ou
rien ! », il entendait par là qu’il voulait devenir un aussi grand écrivain
que Chateaubriand. Moi, je n’en avais rien à faire de devenir un aussi
grand chanteur que Claude François : c’était vraiment Claude François
que je voulais être.
Les « jours vinaigrette »
En juillet 86, je fus embauché à la plonge chez Flunch, à l’Auchan
d’Olivet. Dès septembre, je recrutai mes propres Clodettes. Je n’étais pas
au point, mais j’en avais marre de refaire en boucle le concert d’adieu à
Bruxelles du 12 janvier 1974 2 devant la glace de la salle de bains avec un
tube de Rexona fraîcheur en guise de micro.
Cette année-là
Je chantais pour la première fois
Le public ne me connaissait pas 3
Je parvins à embrigader une serveuse de Flunch + une copine de lycée
+ une amie de ma sœur + une barmaid. De 86 à 89, j’ai été un sosie que
Claude n’aurait pas renié. De Chaingy à Meung-sur-Loire, en passant par
Saint-Jean-de-la-Ruelle et Patay, je signais des autographes à mes
groupies.
Un jour, mes danseuses m’ont quitté. J’ai alors connu mes premiers
vrais « jours vinaigrette », pour reprendre l’expression de Claude
évoquant les temps difficiles de ses débuts où il se nourrissait
exclusivement de mouillettes trempées dans la vinaigrette.
dans ma soif ils m’abreuvaient de vinaigre
J’ai tiré ça d’une Bible que j’ai piquée un soir dans une chambre de
l’hôtel Formule 1 situé sur l’A 10 entre Olivet et Artenay.
A l’époque dont je parle, Claude n’a pas 18 ans et il est décidé à
devenir une star, au grand dam de son père. Il s’inscrit dans toutes les
sections de l’Académie nationale de musique : clarinette, flûte, chant
classique, timbales, percussions, harmonie. Les parents de Valérie Vicky,
une Anglaise dont il est tombé fou amoureux, refusent que leur fille sorte
avec un saltimbanque. Claude se vengera plus tard en composant Pauvre
petite fille riche et en épousant une Anglaise plus belle que Valérie :
Janet.
Je me suis mis à boire, à fréquenter les putes. Je leur demandais de
m’appeler « Claude ». Elles me traitaient alors en véritable Claude
François. Je leur criais dessus comme Claude sur ses Clodettes. Je
pleurais dans leurs bras comme Claude dans ceux des femmes qu’il avait
aimées. Ça me coûtait 200 francs mais je me sentais parfaitement Claude.
Je traînais en costume de scène. Bottines, pantalon blanc, veste
scintillante, ceinturon. Un ceinturon semblable à celui de Claude et qui
symbolisait le choix pour chacun de son destin.
une ceinture d’or lui serrait la poitrine
Le plus grand Claude François depuis Claude François
Le bon Claude François est possédé par Claude François : sur scène, il
entre dans une sorte de transe durant laquelle il échange sa personnalité
contre celle de Claude. Le mauvais Claude François complique, embellit,
fait des variations : ses chorégraphies sont pleines d’erreurs et de
contresens.
C'est au printemps 1989 que le bruit a commencé à circuler dans la
région orléanaise que quelqu’un se prenait pour Claude en personne. On
parlait d’un fou. Je ne savais pas encore que ce fou allait devenir mon
meilleur ami. Il est venu un beau jour me trouver à Chaingy. Très vite, on
s’est adorés. Je me suis toujours senti comme le frère de Nanard. A tel
point que je suis devenu son beau-frère.
Bernard était absolument persuadé qu’il ferait régner la parole de
Claude François dans un monde gouverné par Florent Pagny, Patricia
Kaas et Marc Lavoine.
Celui-ci est mon Fils bien-aimé en lui j’ai mis tout mon amour
Dans les premiers temps, il m’a reconnu pour un Claude François
supérieur à lui. Mais l’élève a vite dépassé le maître. Le jour où j’ai
décidé de mettre un terme à mon activité de Claude pour embrasser la
carrière de C. Jérôme, Bernard a pu voler de ses propres ailes. La seule
chose qu’il me doit, outre le fait d’avoir hérité d’une partie de mes fans,
c’est tout au plus quelques leçons de chorégraphie et l’acquisition d’une
présence qui permette de s’imposer à la foule avec autorité. De toute
façon, j’avais toujours pressenti que j’annonçais quelqu’un d’autre.
Quand on m’acclamait au gymnase de Dry, à la salle des fêtes de La
Ferté-Saint-Aubin, à la Foire à la brocante d’Ouzouer-le-Marché, j’avais
envie de leur hurler, à tous : « Vient derrière moi celui qui est plus fort
que moi, dont je ne suis pas digne, en me courbant, d’aider à ôter les
bottines ! »
Les bottines
Les inconditionnels de Claude savent quelle importance avaient pour
lui les bottines. Les step-line Napoli classiques de chez Anello, en cuir
grené pleine fleur, noires avec des coutures brunes – portées pour la
première fois le vendredi 31 janvier 1975 4 à Lens. Les Tarmac à semelles
spéciales en Nubuck huilé (avec renforcement du bout et du talon pour
réduire l’usure) – portées pour la première fois à Morangis le mardi 21
novembre 19725, soir du démarrage de la tournée périphérique avec
Véronique Sanson et Patrick Topaloff. Les Bornéo sport brunes (avec
parements verts et coutures brun clair) en cuir pleine fleur première
qualité et doublure en tissu respirant – portées pour la première fois le
vendredi 7 janvier 1977 6 à Bruxelles. Les Hydra blanches en cuir gainé –
portées pour la première (et dernière) fois au Jardin des Tuileries, à Paris,
le lundi 30 juin 1975 7, lors du fameux gala réalisé au profit de la
recherche médicale. Les Orion euro-line, modèle Molières Classiques en
cuir espagnol strié – portées pour la première fois dans une séquence
mythique du « Top à Claude François », l’émission de Maritie et Gilbert
Carpentier, où Claude interprète main dans la main avec une Mireille
Mathieu déguisée en petite fille modèle un pot-pourri de chansons
enfantines (samedi 19 janvier 1974 8. Les Montevideo Standford
superboots multisemelles, zébrées, cuir de Cordoue, modèle unique
confectionné à Rome par Montello spécialement pour la tournée d’été
1975 avec Dani, David Michel et son pingouin Nestor.
Mouss et Véro
J’écris ces lignes à Chaingy, dans ma chambre, sous les combles du
pavillon que Nanard partage avec ma sœur Véro et Mouss (7 ans), le fils
de Véro, né d’un premier mariage avec un salaud. J’aime quand Véro fait
son footing, les matins d’hiver, dans la brume. Les doigts écartés posés
sur les hanches, elle lève la tête au ciel et son souffle tournoie dans l’air
froid. A 18 h 20, elle regarde « Questions pour un champion ». Depuis
juillet 1987, elle travaille à la mairie de Chaingy où elle s’occupe des
cartes d’identité. Le dimanche, elle se rend place d’Arc à Orléans, où elle
retrouve Annie, une ancienne copine du cours Pigier. Ses yeux clairs sont
ceux de ma mère, décédée des suites d’un cancer du pancréas au
printemps 1998, presque vingt ans jour pour jour après Claude.
Bernard a aménagé pour Mouss une chambre aussi confortable que le
ventre d’une mère. Il a choisi le papier peint. Véro voulait de gros motifs
rigolos, mais Bernard lui a expliqué que les teintes froides reposent les
enfants et que les petits motifs excitent moins que les gros. Il a opté pour
un revêtement pastel bleu outremer rehaussé d’une frise colorée
représentant des lionceaux. A Noël dernier, Mouss a trouvé sous le sapin
Pour les jeunes de 8 à 88 ans, disque pour enfants réalisé par Claude en
1976 et qui contient des chefs-d’œuvre comme Sale bonhomme,
Timoléon et Monsieur Crapaud.
Du temps de nos tournées, Véro se disputait sans arrêt avec Nanard.
Soi-disant qu’il n’avait aucune personnalité. Faux : il avait celle de
Claude François. Elle lui reprochait aussi de n’être jamais là. Bernard lui
rétorquait qu’il avait le devoir de faire sacrifice de sa vie au public.
Véro a accordé à Bernard l’autorisation de laisser à des endroits bien
précis de la maison les nombreux posters, badges, drapeaux, objets à
l’effigie de Claude. Sous verre, près de son lit, Nanard conserve une
mèche de cheveux de Claude. La mèche est un symbole important dans la
mythologie claudienne. En 1964, sur Télé-Lille, à l’occasion de la sortie
d’Une petite mèche de tes cheveux, l’animateur de l’émission « Salut les
copains », Robert Lefebvre, avait promis une photo dédicacée de Claude
à toutes celles et à tous ceux qui en feraient la demande. « Il n’est pas
obligatoire de joindre à l’envoi une petite mèche de cheveux ! » avait cru
bon d’ajouter Lefebvre, pour plaisanter. En trois jours, Télé-Lille reçut 6
000 lettres contenant des mèches de cheveux.
Sur la table de nuit de Bernard se trouve également un petit présentoir
qui montre Claude en chemise blanche et veste de cuir noir portée à Lyon
le mercredi 18 février 1978 9, pour l’émission « La Grande Parade » sur
RTL. Sur cette photo, Claude a vraiment la coiffure parfaite. Durant cette
émission, animée par Michel Drucker, il avait interprété Le pénitencier
de son ami Johnny et La tactique du gendarme de Bourvil.
46, boulevard Exelmans
Cette photo de « La Grande Parade » est sérigraphiée sur le mur de
l’hôtel particulier de Claude, 46, boulevard Exelmans, dans le XVIe
arrondissement de Paris. On s’y rend avec Bernard les soirs où ça ne va
pas.
Les fans de Claude avaient trois zones de repli : le 46, boulevard
Exelmans, le 122, siège des disques Flèche 10, et le Moulin de
Dannemois, dans l’Essonne. Une nuit, devant le 46, on a rencontré une
des premières groupies de Claude : Flavie Brichot. Le vendredi 22 août
1975 11, à Nice, comprenant soudain qu’elle ne coucherait jamais avec
son idole, Flavie avait avalé des barbituriques. Elle est aujourd’hui âgée
de 54 ans.
— Jamais je n’aurai d’amant. Je voue ma vie à Claude comme une
religieuse à Dieu.
Elle s’était même prostituée pour suivre son idole en tournée.
— Mais sans tromper Claude ! avait-elle précisé en nous montrant une
dédicace que Dieu lui avait griffonnée sur la pochette du 45 tours du
Téléphone pleure :
Pour Flavie,
love !!!
Claude
Flavie, comme des centaines d’autres filles, aurait été incapable de
rater un seul show Cloclo. Les groupies se déplaçaient en stop et
connaissaient mieux l’emploi du temps de Claude que sa propre attachée
de presse. Après chaque représentation, c’était la ruée dans la loge. Flavie
et les autres se précipitaient pour ramasser un Kleenex dans lequel Dieu
s’était mouché ou avec lequel il avait essuyé son front couvert de sueur.
Pour une chaussette, une mêlée se formait. On se battait, on se mordait,
on se griffait pour repartir avec un slip de Claude, un bouton de
manchette de Claude, un coton-tige usagé de Claude. Les moins
chanceuses se consolaient en se jetant sur les miettes de son dîner : un os
de poulet, un reste de brocolis, quelques lentilles adoubées par sa
fourchette. Elles lapaient, poussant de petits cris aigus, la flaque de
moutarde chatouillée par son incroyable et unique et divin couteau de
table.
Un de nos jeux préférés, avec Bernard, est « favinets-favinettes » –
c’est ainsi qu’on surnommait les fans de Claude. Il s’agit, à tour de rôle,
de citer le nom complet des fans historiques. Le premier qui cale a perdu.
— Brigitte Charbonnel.
— Didier Coin.
— Nicole Kotel !
— Patricia Roquin ?
— Dominique Jakob.
— Magalie Mathurin.
— Et je te réponds Michèle Moulin.
— Andrée Fourdrier.
— Chantal Cauvin.
— Brigitte Berquez.
— Camélia Bouserau !
— J’ai un trou, là, Nanard...
— T’as perdu.
1 15 olympia 38 du calendrier claudien (voir Annexe 3, p. 346 : « Le calendrier claudien »).
2 4 olympia 34.
3 Cette année-là, 45 t Flèche 6061 872 (juillet 1976), 33 t Flèche 9101 928 (décembre 1976),
album Souvenirs 78, Claude François en public, 33 t double Flèche/Carrère 67 235/6 (avril 1978),
Megamix 45 t Carrère 14 869 (février 1990).
4 11 olympia 35.
5 22 alexandra 33.
6 22 alexandra 37.
7 16 clodettes 36.
8 11 olympia 34.
9 23 drucker 38.
10 Maison de disques créée par Claude.
11 11 flèche 36.
II
Chacun à son tour
Claude François a été Claude François dès sa naissance : moi, il a
fallu que je travaille comme un malade pour rattraper mon retard.
BERNARD FRÉDÉRIC
L'enfance de Bernard
Bernard a été élevé à l’Institution Serenne d’Orléans, un orphelinat
situé dans le quartier Dunois. Il a mis des années à se trouver. A présent il
sait qui il est : un Claude François inimitable. Il a essayé de rechercher
ses parents. Il voulait comprendre pourquoi ils l’avaient abandonné, un
jour de 1964, l’année où Claude sortait Maman chérie, en plus. Le
samedi 16 août 1975 1, lors d’un voyage à Fréjus, Bernard ne répondit
pas à l’appel. Son tuteur s’en aperçut à 3 heures du matin, sur une aire
d’autoroute, et fit le chemin inverse pour le retrouver. Après bien des
détours, il se rendit accompagné de deux gendarmes aux Arènes, où
Claude François donnait ce soir-là le vingt-huitième concert de sa tournée
d’été. C'est là que fut retrouvé Nanard, assis sur les marches, observant
les techniciens de Claude en train d’installer le matériel pour le show.
Le lundi 27 octobre 1975 2, les bureaux des disques Flèche reçurent
une lettre tamponnée du bureau de poste de la place Dunois :
Cher Claude François,
J’ai onze ans et quand je serai grand je voudrai être Claude François aussi. C'est
mon rêve. Comment
y arriver? Est-ce qu’il faut être bon en mathématic pour
le faire? Comment
as-tu fait? Est-ce que tu es né déjà en Claude François ? Est-ce que c’est un coup de la
chance? s’il te plaît envoyer moi
de la documentation et des livres d’exercices
sur comment on devient toi parce je dois
m’entraîner.
L'Institution Serenne veillait à ce que tous ses pensionnaires soient
habillés à l’identique : pantalon gris, blouse beige. Un lundi matin,
Bernard alla se changer aux toilettes avant d’aller en cours : perruque
jaune, veste orange étroite, cintrée à la taille, pantalon galbé aux mollets
et légèrement évasé en pattes d’éléphant. Sa prof de maths ne l’accepta
pas en classe. Nanard donna alors son tout premier spectacle en public au
milieu de la cour. Dans l’air vif de février, sur la scène de ciment où sa
respiration formait des volutes, Bernard se réchauffait à sa manière, sa
trousse à crayons en guise de micro, entraînant dans son tempo des
Clodettes imaginaires sur A part ça la vie est belle (1973) :
Je n’y comprends rien
J’ai de mauvaises nouvelles
Et pourtant je me sens bien
Mais à part ça la vie est belle 3
Elèves et professeurs, collés aux fenêtres, assistaient à l’événement.
Bernard leur lançait des bises invisibles, remerciant ce qui resterait
historiquement son premier public d’être venu si nombreux.
Voici, il vient au milieu des nuées,
Et tout œil le verra
Les filles dont il était secrètement amoureux et qu’il croyait ainsi
séduire le trouvèrent encore plus grotesque que d’habitude à le voir
chanter et danser un lundi à 8 h 15 en tenue de samedi soir. Un surveillant
intervint, arracha la perruque de Bernard, la jeta à terre, et administra
publiquement une raclée au jeune Cloclo.
Celui qui s’humilie sera élevé
A Serenne, il fut envoyé au trou. Il pensa à ce que Claude avait enduré
à son âge, comment il avait lavé les affronts dans le succès. La nuit, il
pleura quand même.
Il y a dans les orphelinats
Des murs grands comme l’Himalaya
Et des barreaux gros comme des séquoias
Et des portes lourdes comme des trois-mâts4
A 14 ans, un soir qu’il avait fait le mur, Bernard alla trouver sur les
quais de Loire deux prostituées pour leur proposer de devenir ses
danseuses. Des centaines de fois, il avait remarqué qu’il y avait des filles
qui attendaient là dans la nuit, mais jamais il ne s’était interrogé sur le but
de cette attente. Ce qui pour d’autres était des putes n’avait jamais été
pour Bernard que des Clodettes vacantes. Déguisé en Cloclo de pied en
cap, Nanard s’approcha d’elles et entonna Belles ! Belles ! Belles ! en se
trémoussant.
Puis des filles de plus en plus
Tu vas en rencontrer
Peut-être même qu’un soir
Tu oublieras de rentrer 5
Il leur expliqua qu’un Cloclo sans Clodettes n’était pas crédible. Le
prenant pour un simplet, les deux filles l’entraînèrent dans un bar. Il
rentra à Serenne ivre mort et fut envoyé dans un centre de redressement à
Romorantin où il prépara un CAP pâtisserie. A 18 ans, un patron
l’embaucha sur Orléans.
Derniers préparatifs
Puis vint le jour où Bernard dut partir à l’armée. Il servit dans
l’artillerie, comme bigor, au 3e RAMA à Verdun. Quand sa section
croisait une section d’infanterie en manœuvre, le sergent-chef ordonnait
aux siens de chanter ceci :
Putain d’biffin qu’as-tu
T’en as d’la merde aux fesses
Putain d’biffin qu’as-tu
T'en as d’la merde au cul
Si t'en as pas t'en as eu
Biffin d'la merde aux fesses
Si t'en as pas t'en as eu
Biffin d’la merde au cul
Bernard fut désigné bigor-chant. Il excella sur La Madelon ou J’avais
un camarade. Le week-end, à la caserne, il continuait, en treillis, de
s’entraîner à Cloclo, suscitant l’intérêt de types comme Mabile,
Tattinclaux, Yahiaoui ou le Sénégalais Gassama. Dégagé des obligations
militaires, Bernard était plus que jamais décidé à devenir le plus grand
Claude François de sa génération. Il s’entraîna aux pas du twist, du
mashed-potatoes et du hully-gully, s’exerça au chant, révisa les paroles
de chansons un peu oubliées, comme Si douce à mon souvenir (1970) ou
Drame entre deux amours (1977). Il voulait détrôner Luc François et
Claude Favien. Il trouvait que le croisement des genoux sur Belles !
Belles ! Belles ! n’était pas synchronisé avec les moulinets des bras chez
Doc Gynéclaude, que Chris Damour sortait systématiquement du tempo
dès la 8e mesure de Magnolias For Ever.
Il nettoya puis reprisa une vieille veste de cuir rouge qui avait
appartenu à un Elvis à la retraite. Il y cousit des étoiles argentées. Il
amidonna le col d’une chemise violet fluo achetée aux Puces. Il ressortit
une paire de bottines récupérée dans une poubelle. S'apercevant qu’à
l’une d’elles il manquait un talon, il eut l’idée d’y clouer une cale de bois.
Soucieux d’en tester aussitôt la solidité, il effectua le même bond que
celui de Claude à Deauville en 1963 sur la photo avec les Gam’s et Sylvie
Vartan, et s’estropia. Il se confectionna une moumoute avec les restes
d’une perruque de mannequin de vitrine de mode, qu’il fit tenir avec des
morceaux de sparadrap collés sur sa nuque. Restait à trouver un nom de
scène. Il opta pour Bernard Frédéric. Bernard comme Bernard Menez,
son acteur fétiche, et Frédéric comme Frédérique Barkoff, la petite fille
qui chante avec Claude sur Le téléphone pleure.
Entraîné, habillé, baptisé, il ne lui manquait plus qu’une femme car
Claude n’était jamais resté sans femme. Il se mit en couple avec une
Muriel qu’il rebaptisa Ketty. Il recruta des Clodettes qu’il appela tout
d’abord les « Frédériquettes ». Le turn-over des danseuses était important
: aucune ne supportait la violence et les excès de Bernard. Il hurlait sur
elles, les humiliait, les menaçait. La troupe décrocha quelques mariages,
des fêtes dans les écoles communales, des animations en supermarché,
n’attirant d’abord qu’une poignée de curieux : l’inattention des hommes
veut du temps pour être forcée. Pour le commun, Bernard n’était alors
qu’un Claude François comme les autres.
Claude François free-lance
J’ai souvent poussé Nanard à passer l’examen de sosie officiel. Il a
toujours refusé, persuadé que seuls les Cloclos n’ayant pas confiance
dans leur clauditude ont besoin d’un diplôme. Pour lui, les «
Cloclofficiels » sont des Claudes François trop académiques, bouffés par
la tradition. Bernard, c’est différent : Claude est en lui.
Pour devenir Claude François officiel, tu dois passer des épreuves
écrites et (en cas d’admissibilité) orales. Tout est administré par le
C.L.O.C.L.O.S. (Comité Légal d’Officialisation des Clones et Sosies).
Une fois passé officiel, le Claude François doit prêter serment devant la
tombe de Claude.
Qu’apporte le statut de « sosie officiel » ? Le respect de tous les autres
Claudes François. C'est vous que les fan-clubs invitent. Vous que le
public réclame. C'est la fin des années vinaigrette. Les galas se
multiplient. Vous passez aux actualités régionales. C'est beaucoup de
responsabilités. Je représente officiellement C. Jérôme depuis 1994 : je
sais de quoi je parle.
Il y a des types qui, après des années de boulot pour obtenir leur
officialisation en Claude François, en Sardou ou en Johnny (les trois
sections les plus prestigieuses et les plus prisées, parce qu’offrant le plus
de débouchés), abandonnent. Ce qui n’empêche pas que l’année d’après,
ils peuvent être reçus du premier coup dans Aznavour, Roch Voisine ou
Garou. Ça prouve seulement qu’ils s’étaient trompés de voie. Je connais
un sosie qui, après avoir été recalé trois fois à l’examen de Johnny
officiel, a fini en officiel d’Herbert Léonard avec la meilleure moyenne
jamais obtenue depuis la création de la section « Léonard ». Il est passé
sans transition d’Allumez le feu à Pour le plaisir. Un ancien Julien Clerc
frappé de calvitie a dû, lui, se recycler dans Obispo où il s’est essayé six
mois. Il s’est ensuite fait poser des implants. Ratage intégral : on aurait
dit un champ de poireaux. Aujourd’hui, il coule des jours heureux dans
Michel Fugain. A l’inverse, un Maxime Le Forestier est passé officiel de
Claude François avec une moyenne générale de 15 / 20 [voir Annexe 2,
p. 344 : « Les quotas annuels de sosies »].
Nombreux sont les Claudes François qui, comme Nanard, ne
supportent pas la mascarade de l’officialisation. Pour ces « dissidents »,
Claude François est d’abord une aventure individuelle. Leur message est
simple : rassembler dans Claude François les sensibilités les plus diverses
(« Vivons différemment nos ressemblances »). Jugés comme des
parasites par le C.L.O.C.L.O.S., ils sont victimes de brimades, empêchés
d’exercer leur métier dans de bonnes conditions, rejetés par leurs rivaux
homologués.
Une lettre-type de Jeanine Marchand
Jeanine Marchand
Présidente du Fan-Club Très Officiel de Claude François
Secrétaire générale du C.L.O.C.L.O.S.
27, rue du Chat-Huant
78280 Chosny
27 magnolia 54
A Monsieur Bernard Frédéric
Monsieur,
Après une enquête minutieuse conduite par mes collaborateurs, il apparaît que vous
ne tenez aucunement compte de nos avertissements quant à l’illégalité totale de vos
activités.
Je vous rappelle, une dernière fois, que vous n’avez aucunement le droit d’exploiter
de façon lucrative et non officielle l’image de Claude François de quelque façon que
ce soit (statut de sosie en vue de spectacles et pour tournées) et dans quelque endroit
que ce soit (en France et à l’étranger).
Ce que vous faites depuis des années nuit à l’aura universelle de Claude François et
aux institutions qui honorent sa mémoire par l’intermédiaire de ses fans et de ses
représentants assermentés.
Vous bafouez la légende du chanteur le plus populaire de l’histoire de la chanson
française qui, sans doute aucun, réfuterait la nature de votre activité et l’exploitation
commerciale qui en découle.
Vous n’êtes pas sans savoir que notre pays ne peut autoriser une quelconque
prolifération de sosies illégaux de Claude François, c’est pourquoi le C.L.O.C.L.O.S.
(Comité Légal d’Officialisation des Clones et Sosies) a été créé en 1982 afin de
réguler le flux perpétuel de prétendants au titre. Aujourd’hui, il n’existe que 52 sosies
officiels et vous ne figurez pas parmi eux.
Si vous ne cessez pas sur-le-champ votre activité de sosie-pirate, l’intégralité de
votre dossier, entièrement mis à jour par nos soins, sera transférée au C.L.O.C.L.O.S.
Pour le bien de tous, il est grand temps que prenne fin l’usurpation claudienne.
Si toutefois vous désiriez légaliser votre activité, nous vous rappelons que le dossier
pour postuler à l’examen de Claude François officiel, dont les épreuves se dérouleront
à Dannemois à partir du 11 mars prochain, est disponible dès à présent auprès de notre
secrétariat.
Veuillez recevoir, M. Frédéric, l’expression de mes sentiments les meilleurs.
Jeanine Marchand
NB : Sachez également que nous avons reçu plusieurs plaintes émanant de jeunes
filles de votre région pour « intimidation, insultes et torture mentale » infligées lors de
castings sauvages organisés par votre équipe. Alors, M. Frédéric, comme l’aurait dit
Claude, je vous dis « STOP, AU NOM DE L'AMOUR, AVANT QU’IL NE SOIT
TROP TARD ».
Chaque année, Le Who’s Claude répertorie les sosies officiels, tandis
que le Guide Cloclo enregistre pour sa part les Claudes François free-
lance [voir Annexe 1, p. 335 : « Quelques Claudes François célèbres »].
1 5 flèche 36.
2 19 rio 36.
3 A part ça la vie est belle, 33 t Flèche 6450 504 (septembre 1973), 45 t Flèche 6061 174
(septembre 1973), Claude François sur scène, 33 t Flèche 6325 677 (juillet 1974).
4 Dans les orphelinats, 33 t Philips / Flèche 844 801 (décembre 1969).
5 Belles ! Belles ! Belles !, 45 t EP Fontana 460 841 (octobre 1962), 25 cm Fontana 660 277
(juin 1963), 33 t Philips 77975 (novembre 1963), Claude François à l’Olympia, 33 t Philips 77818
(décembre 1964), Claude François sur scène, 33 t Flèche 6325 677 (juillet 1974).
III
On est qui, on est quoi
Si c’est pour être un Claude François comme les autres, c’est pas
la peine.
BERNARD FRÉDÉRIC
L'Arche
Bernard et moi, on fait équipe depuis 1990. Pendant cinq ans, on n’a
pas cessé d’être au top. Je me produisais en D. Jérôme en première partie
de chaque spectacle. Et puis il y a eu les grèves de décembre 95, qui ont
paralysé la France. Les tournées de galas se sont arrêtées. Avec Bernard
on travaille à la plonge : à l’Arche, une cafétéria située sur l’aire
d’Orléans-Gidy, en bordure de l’autoroute A 10, à 120 km au sud de
Paris. Les clients plantent leurs cigarettes dans le ketchup. Les enfants
prennent dix fois trop de sauce tomate. Les routards lèchent leur assiette
jusqu’à la dernière molécule. On connaît les gens par leurs restes. La
France défile dans l’évier. Nanard et moi on est sociologues par les gants.
Posée en pleine Beauce, l’Arche est ouverte vingt-quatre heures sur
vingt-quatre. Jean-Louis boit un potage-tomate, Marc va chier, Laure
avale mécaniquement ses pommes dauphine, Ahmed achète des revues
pornographiques. Chez Total, on vend des tournevis, des CD nice price
de George Benson, des sandwiches au thon enveloppés sous cellophane
et des Akim Color.
Le seul chanteur français qui se soit à ce jour véritablement intéressé à
l’Arche est Michel Fugain dans Une belle histoire, en 1972.
C'est un beau roman, c’est une belle histoire
C'est une romance d’aujourd’hui
Il y est question d’une rencontre amoureuse suivie de relations
sexuelles entre un jeune homme et une jeune fille qui se croisent sur
l’autoroute. Lui, qui est sans doute domicilié dans la région lilloise, rentre
dans le Nord. Elle, descend dans le Midi. C'est là que plusieurs indices
nous aiguillent vers l’Arche :
Ils se sont trouvés au bord du chemin
Sur l’autoroute des vacances
précise l’auteur. Autrement dit : l’A 10. Et celui-ci d’ajouter :
Ils se sont trouvés dans un grand champ de blé
Le doute n’est plus permis : c’est bien de l’aire d’Orléans-Gidy qu’il
s’agit. Charles Péguy a un jour comparé les champs de Beauce à l’océan.
C'est très exagéré. N’est pas Fugain qui veut.
Maïwenn
Derrière la station Total de l’Arche se trouve le Géodrome. Ce jardin
géologique est une miniature modelée à l’image de la France. Huit cents
tonnes de roches et de minéraux on été apportées ici pour faire découvrir
aux écoles roches sédimentaires, granit, gneiss, feldspath, calcaire, craie.
Maïwenn, l’animatrice scientifique du Géodrome, commente les étapes
de formation des roches aux visiteurs. Elle a 25 ans et rêve de devenir
chanteuse. Elle ne porte que des blue-jeans. Elle a croisé Smaïn à
l’Arche. Il lui a promis de l’aider. Mais Smaïn a dû égarer son numéro de
portable.
Maïwenn est d’origine algérienne. Ses yeux sont clairs, ses cheveux
sont noirs. Ses lèvres lui dévorent le visage. Elle a des seins en tremplins
de ski. En arabe, le mot exact existe pour la décrire. C'est une langue où
Maïwenn est répertoriée. Quand je vais à la station Total de l’Arche
m’acheter des yaourts à boire, il y en a à la vanille, à la fraise : jamais à
Maïwenn. Pourtant, j’aimerais bien la boire. Dans une autre vie,
Maïwenn a dû être un Yop.
Bernard est amoureux d’elle. Et puis il adore son prénom qui, dit-il,
sonne comme My Way. C'est un peu salaud par rapport à Véro, tout ça.
Mais je ne lui jette pas la pierre. « Je ne me sens pas capable d’être fidèle,
révélait Claude lui-même en mars 1966 à Mademoiselle Age Tendre. Je
peux être tendre, affectueux, plein d’attentions pour une fille, mais
ignorer toutes les autres, ne plus les regarder, agir comme si on avait
oublié leur existence, honnêtement, je crois que ça m’est impossible.
Tiens, un exemple : j’adore Nat King Cole. Pour moi, c’est vraiment le
chanteur parfait : il possédait toutes les qualités d’un grand artiste. Eh
bien, cela ne m’empêche pas de le “tromper” en écoutant Ray Charles. »
Le problème, avec Bernard, c’est que les filles s’aperçoivent très vite de
son plus gros défaut : la radinerie.
Le plus gros radin de tous les temps
Dépenser un centime a toujours été insupportable à Bernard. Quand il
entre dans un café, il ne regarde pas la carte :
— Qu’est-ce que vous avez de moins cher?
La seule fois où on a pris un taxi, Bernard a dit au chauffeur :
— Donnez-nous pour 37 francs dans la direction gare de l’Est.
Dans un bistrot, lisant sur la carte : « Sandwiches
pâté/jambon/rillettes/saucisson : 22 francs. Supplément cornichon : 1,20
franc », Nanard a commandé le supplément cornichon.
Un soir, Véro, Bernard et moi étions allés boire un verre à
l’Eucalyptus, en face de la place d’Arc, à Orléans. Véro avait laissé 2
francs de pourboire. Une fois dehors, Bernard prétexta qu’il avait oublié
de demander un renseignement au patron. Il ramassa les 2 francs.
A la Kermesse du Nouvel An de Rebréchien, en 92, Nanard, en transe,
avait lancé à ses groupies un tee-shirt à l’effigie de Claude, vendu
pendant la tournée estivale de 1972, que je lui avais prêté et auquel je
tenais comme à la prunelle des yeux de Claude. Je décidai de lui
pardonner à condition qu’il m’invite au cinéma. Pendant toute la
projection, il avait tiré la gueule.
— Alors Nanard, comment t’as trouvé le film ?
— Cher !
Dans une boîte de Tours où se produisait un Cloclo, Claude Jean-
François, le garçon avait demandé à Nanard ce qu’il voulait prendre :
— Rien.
— Je suis désolé mais vous ne pouvez pas rester là sans consommer.
— Okay, alors je sais ce que je vais prendre : la porte. La radinerie
presque exaltée de Bernard n’est pourtant pas le contraire de la
générosité. Car les gens comme lui, possédés par leur idée, donnent leur
vie de grand cœur pour sceller leur œuvre. A l’époque où je l’ai
rencontré, Bernard logeait aux Salmoneries, une cité HLM qui avait
pignon sur l’Auchan de Saint-Jean-de-la-Ruelle. Il y avait trouvé un
studio en rez-de-chaussée. Sur le paillasson à l’effigie de Claude, les
chats se relayaient pour pisser, souillant l’idole. D’où une haine
disproportionnée de Nanard pour ces bêtes. La porte d’entrée était ornée
d’une affichette :
Ce que j'aime dans la vie ? Le travail bien fait, le soleil brûlant, les types qui n'en
rajoutent pas.
Claude François, Salut les copains, janvier 1963
Il laissait pendre à sa fenêtre, dans un sac d’Auchan, ses bouteilles de
lait, sa viande. Il avait également mis au point, pour économiser
l’électricité, un système qui l’empêchait d’écouter à la fois de la musique
et d’éclairer la pièce. C'était un son ou lumière.
Véro, juste après qu’ils étaient sortis ensemble, m’a avoué avoir eu
peur la première fois qu’elle s’était rendue chez Bernard. Une odeur de
pourri y saisissait la gorge. Des centaines de boîtes d’emballage de tubes
de lait concentré sucré Nestlé étaient empilées les unes sur les autres. Un
jour que Bernard était aux toilettes (dont il ne tirait la chasse qu’une fois
sur cinq afin d’économiser l’eau), j’ouvris une de ces mystérieuses
boîtes. Une boule puante atomique m’explosa au visage, au point que je
crus en être défiguré à vie. Ces boîtes lui servaient de poubelles et
Bernard, qui ne jetait jamais rien, les conservait.
Au bord de l’évanouissement, je refermai aussitôt ce tombeau qui
cracha ses remugles venus de l’enfer jusqu’au dernier atome, baignant la
pièce tout entière de relents de poisson mort, d’émanations de cadavres
de mamies, d’arômes de vomi, de bouquets de merde humaine, de fumets
de vieille pisse, de parfums de différents bourbiers qu’on ne trouve que
dans certains endroits du Vietnam, de suavités de panard confiné,
d’imprégnations de sperme acide, de senteurs d’aisselles de gros, de
puanteurs de Loire, de vestiges de pets cancéreux.
Le mur principal était réservé à Claude : affiches, posters, photos,
articles. Bernard collait les coupures de presse les unes au bout des
autres. Il appelait ça ses « paperoles ».
La formule « viande à volonté »
Quand Bernard va au restaurant, c’est généralement parce que celui-ci
offre une formule « à volonté ». Pas plus tard que samedi dernier,
Bernard a invité Maïwenn au Rodéo Grill, un restaurant à volonté situé
dans la ZUP de Saint-Jean-de-la-Ruelle, juste à côté du karaoké le Back
Voice.
Demandez, vous obtiendrez ;
cherchez, vous trouverez
frappez, la porte sera ouverte.
Celui qui demande, reçoit
J’ai tout de suite compris que Maïwenn ne voulait pas se retrouver
seule en tête-à-tête avec Bernard. Elle m’a demandé devant lui si je
voulais les accompagner. Bernard est devenu livide :
— Heu... Le mieux c’est deux, en théorie pure. C'est une réalité qui est
bien, deux. Y a le yin et le yang dans deux. Dans trois t’as pas.
— J’ai très envie de vous voir tous les deux, a insisté Maïwenn.
Nous avons fini par nous rendre tous les trois au Rodéo Grill. Nous
avons pris la voiture de Maïwenn. Bernard, d’abord très énervé par la
perspective d’avoir à partager la jeune Algérienne avec moi, a fini par se
calmer quand Maïwenn a eu l’idée de passer Cette année-là, Ecoute ma
chanson et Je vais à Rio sur son autoradio.
— Vous verrez, Maïwenn, c’est un endroit fantastique. On mange
esstraordinaire au Rodéo Grill. On ressort on n’a plus faim !
— Je vous fais confiance.
— J’ai le trac, a dit Nanard.
— Le trac ?
— Oui... c’est un restaurant à volonté. Alors j’ai pas mangé depuis
trois jours. Essprès ! J’ai tellement la dalle que savoir que je peux manger
jusqu’à demain matin ça me génère un trac.
Le Rodéo Grill était plein à craquer. Il y avait des gens qui
poireautaient pour obtenir une table. Seuls les milliardaires n’attendent
pas.
— Messieurs dame bonsoir.
— On est trois à vouloir manger et zéro à vouloir attendre ! a lancé
Nanard.
— Vous avez réservé ?
— Qu’est-ce que tu crois que je suis en train de faire ?
— Oui monsieur, je comprends, mais il y aura un peu d’attente... Si
vous voulez bien patienter au bar.
— Au bar? Tu me prends pour un punk? On n’a pas soif : on a faim.
Toi bonhomme, tu commences à m’échauffer le frifri. Je te signale que je
pourrais très bien être Claude François en personne.
Maïwenn ne savait plus où se mettre. Un type de la sécurité est arrivé.
— Y a un problème ?
— Keep cool, Totor, a répondu Bernard, on veut juste s’asseoir,
bouffer, payer, repartir. Un schéma classique en somme.
— Ecoute, la star : tu vas au bar avec tes amis, tu te calmes, tu prends
un verre, et tout ira bien. La semaine dernière on a eu David du « Loft »
et il a fait aucun problème.
— Tu me tutoies pas, cow-boy. Je suis Bernard Frédéric, sosie free-
lance de Claude François.
— Tu baisses surtout d’un ton si tu veux pas être sosie free-lance de
Quasimodo.
On a attendu une heure au bar. Enfin, un garçon est venu nous
chercher.
— Ces messieurs dame ont-ils des vestiaires ?
— C'est gratuit ça, les vestiaires ?
— Heu... C'est-à-dire que c’est à discrétion, monsieur.
— A quoi ?
— A discrétion, à la discrétion de notre aimable clientèle.
— Tu traduis, please ?
— Eh bien chacun, en sortant, donne ce qu’il veut à Madame Martine,
qui tient le vestiaire.
— Ah ouais, ah ben alors je vais être discret, tu peux compter sur moi !
Hein, toi Couscous qui te plains toujours que j’suis pas discret, ben là tu
vas voir les progrès ! Bon très bien mon pote, on te laisse nos pelisses et
nos manteaux, mais tu vas dire à Dame Tartine, là, qu’on met les trois
vêtements sur le même vestiaire. Hein? L'unique même ! On vient se
lâcher sur le « à volonté » de l’endroit, c’est pas pour flamber au niveau
de la garde-robe, non?
— Mais cher monsieur, c’est que...
— J’ai dit : tu gardes les pulls et les blousons et nos pelisses ! Sinon on
fait un tas de nos fringues par terre ! Kapiert ? Aaaaah, ça c’est clair que
ma discrétion divisée par trois, c’est pas avec ça que tu vas aller croûner
au Casino. Ça mène pas à Deauville, ma discrétion !
— Bon. Si ces messieurs dame veulent bien me suivre...
Nous nous sommes installés.
— Hé ! Garçon ! a hélé Bernard.
— Monsieur ?
— Elle est où ma flûte ?
— Je vous demande pardon ?
— Ben ma flûte de champe ! Quand on est reconnu, on a sa flûte VIP !
Maïwenn était de plus en plus gênée.
— Attends, là, mon gars, a persévéré Bernard, tu veux être mon
copain, non ?
— Heu... Oui, monsieur...
— Tu sais un copain d'qui ?
— Ben de vous...
— Oui mais j’suis qui moi ?
— ...
— Attends attends attends, là : tu vois quand même je suis le sosie de
qui ?
Le serveur nous a regardés, Maïwenn et moi. Il cherchait la réponse
sur nos visages, sur nos lèvres. On aurait fait n’importe quoi pour l’aider.
Maïwenn s’y est essayée par une mimique.
— C'est la dernière fois que je viens ! a hurlé Bernard. C'est pas
believable ! Vous êtes vraiment trop nuls en pipole et en VIP ici! Ah les
ploucs! Vous avez vu ça Maïwenn, les ploucs ! De toute façon on a
choisi, mon pote ! Ça va faire mal ! C'est parti pour la formule « j’en
peux plus » : on va pas discuter vingt-quatre heures sur qui prend quoi et
comment et pourquoi et quand et où, hein, alors c’est viande à gogo pour
tout le monde ! Sers-nous la « à volonté » à 13,60 euros : poulet, agneau,
travers de porc et purée.
— Moi j’aime pas trop le porc, ai-je dit : je vais plutôt prendre à la
carte.
— Au fou, toi ! a hurlé Bernard. Do you rigole ? A la carte ?!? J’ai une
tête de « à la carte » moi ? Hé, tu te trompes de « c’est lui qui paye à la
fin », mon gros Couscous. Si tu prends la formule à 13,60, spéciale «
porc à en claquer », hein, « volaille et SAMU », alors j’arrose, c’est sur le
compte de « Bernard Frédéric Group Incorporated ». Mais si tu fais du
hors-piste, je te préviens tout de suite : c’est avec ton flouze.
— Donc je note bien trois formules à 13,60 ? a résumé le serveur.
— Peut-être quand même que Maïwenn, elle, peut prendre autre
chose? ai-je tenté de glisser, voyant qu’elle n’avait pas même eu le temps
de jeter un œil à la carte.
— Maïwenn va prendre la spécialité d’ici ! a rétorqué Bernard. Quand
tu te promènes à la mer, tu prends des produits des profondeurs. Tu
manges ton huître, tu manges ta moule, tu manges ton crabe. Tu manges
aussi ta crevette ! Ici, la spécialité, c’est la volonté viande, alors on prend
la volonté viande. Tu aimes ta viande ici ! Et c’est ta purée. C'est pas la
purée d’un autre ici.
— Vous ne prendrez pas d’entrée? a demandé le serveur.
— Ah ils sont forts, ces gars du bizness ! Vous avez vu ça, Maïwenn ?
Tu demandes tranquillement ta viande et la purée de ta viande. Et eux, ils
essayent de te fourguer des tomates que tu veux pas, des betteraves que tu
veux pas. Et des carottes râpées que tu veux pas ! Tu sais ce sera quoi
l’entrée, amigo ? Que tu te dépêches d’apporter le plat principal.
— Bien monsieur. Et comme boisson?
— Le château-destop en pichet n’est pas servi à volonté ?
— Ah non, monsieur, désolé...
— Remarque tant mieux : il assommerait un rat. Bon ben alors de
l’eau.
— Vittel ? Evian ? Badoit ? San Pelegrino ?
— Sans quoi ?
— San Pelegrino.
— C'est payant cette affaire ?
— Tout à fait, monsieur.
— Payant comment?
— 2,55 euros, monsieur. Il s’agit d’eau gazeuse.
— Tu m’as l’air gazeux, toi, oui... Allez, fais péter de la plate des
éviers! C'que t’as de meilleur en robinéteuse. C'est ma tournée ! Et de la
bien fraîche, s’il te plaît : j’ai le gosier qui pèle. Concocte-nous quelque
chose de polaire. Une carafe relativement géante avec des gros glaçons
gratuits qui flottent. Des glaçons tellement gratuits que c’est la gratuité
qui les fait flotter.
Que celui qui le veut reçoive de l’eau vive, gratuitement.
Agacé, le garçon s’est éloigné. J’ai demandé à Maïwenn si elle désirait
prendre un peu de vin. Bernard ne lui a pas laissé le temps de répondre.
— Okay ! Si vous voulez du rouge, vous prenez du rouge. Mais c’est
un tort! L'eau c’est mieux pour se recréer. Parce que l’eau peut te nourrir,
mais aussi l’eau peut te porter. Parce que l’eau a des lois magiques !
L'eau peut tenir des cargos dans la mer, des milliers de tonnes d’acier.
C'est quelque chose qui a beaucoup de dimensions, l’eau.
— Moi je crois que je vais prendre une Evian, quand même... a dit
Maïwenn.
— Je vous conseille pas ! a renchéri Bernard, terrorisé pour son porte-
monnaie. Ici elle a un goût. Ils n’ont que de l’Evian recyclée. Jamais
d’Evian ici. La Vittel aussi est frelatée. Ils écoulent de la vieille Vittel des
années 70.
— ...
— Non donc vous voyez, Maïwenn, comme je vous disais au bar, tout
à l’heure, la première fois que j’ai rencontré Chouffa, la mère de Claude,
elle m’a dit : « Bernard, il n’y a que vous qui puissiez prendre la relève.
Mon fils Claude m’a dit sur son lit de mort qu’il rêverait d’un successeur
comme vous. »
— Je croyais qu’il était mort dans sa baignoire, électrocuté...
— Comment ? Heu... Oui, oui oui... Non bien sûr, mais je parle de ce
qu’il a dit dans son lit à sa mère la veille de sa mort. Quand tu meurs dans
la journée, la veille tu dors. Tu as dormi un peu avant de mourir. Tu dors
toujours la nuit d’avant le jour de ta mort.
Les assiettes sont arrivées. Bernard s’est rué dessus. Il y a joué très
sévèrement du coup de fourchette pendant que Maïwenn chipotait dans
son plat.
— Moi ce que j’aime, dans ces restaurants à volonté, a lancé Bernard,
c’est qu’on sait quand qu’on commence mais pas quand qu’on finit !...
Ça me plaît bien. Bidule !
— Monsieur ?
— Tu me remets ça à la virgule près : j’ai plus d’appétit qu’un
barracuda.
Le garçon a esquissé un départ, faisant signe à Bernard qu’il a bien
enregistré la commande. Mais Bernard lui a demandé de revenir sur ses
pas. Le garçon, las, s’est exécuté.
— Monsieur ?
— Ecoute-moi bien, Bidule. Voilà : je suis déjà venu ici. Je sais
comment fonctionne votre petit manège dans les restos à volonté. Vous
nous faites poireauter deux heures entre chaque plat pour pas que le client
profite à plein du côté « à volonté » de la formule. Vous voulez nous
décourager. C'est l’attente qu’est à volonté! Du coup, le client abandonne,
il est fatigué et il demande l’addition avec encore la dalle parce qu’en fait
il a consommé qu’un seul plat, exactement comme dans un resto
normal... Mais ça moi bonhomme, je te préviens illico : je tombe pas
dans le panneau ! Tes pigeons t’iras les chercher du côté de chez les
punks ! Ce soir j’ai décidé avec mes amis de mettre la barre très haut,
alors compte pas sur moi pour que je t’oublie. T’as tout intérêt à pas
partir aux Bahamas entre chaque assiette. Understand ?
— Je vous assure, cher monsieur, que...
— Le débat est clos : si tu désertes le périmètre un peu longtemps, on
risque de s’orienter vers du scandale. Alors maintenant que t’es briefé de
partout, tu m’apportes ma deuxième platée. Et n’oublie surtout pas de
t’inquiéter de la situation des assiettes de mes amis.
— Entendu monsieur. N’ayez aucune inquiétude.
Le garçon est revenu avec une deuxième assiette. Maïwenn et moi-
même n’avions pas terminé la première, que Bernard a engouffré la
seconde à une vitesse inhumaine. Au bout de quelques minutes, il a
appelé le garçon :
— Trucmuche !
— Monsieur ?
— Le tome 3, bitte schön !
— Viande, encore ?
— Je confirme. Avec un « s » à viande.
Pensant que Bernard, au bout de deux assiettes, avait moins faim, le
garçon lui a apporté un troisième plat un peu moins garni que les deux
précédents.
— Dis-moi, Nénesse : serais-tu farceur à tes moments ou aurais-tu un
problème de « je prends les gens pour des cons » ? Montre-moi ce qu’y a
à manger dans cette assiette qu’on rigole!
— Enfin monsieur...
— Tt tt tt ! Avoue que le rapport avec les deux premières fournées est
pas hyperflagrant. Hé ! Je suis pas un gégétarien ! Je consomme pas du
maïs quand j’ai commandé un troupeau de porcs et toute ta basse-cour en
réserve ! Et pis qu’où donc est la purée? Dans ta boots ?
— Non je...
— T’es Majax, en purée?
— Désolé, monsieur, je...
— T’es Mirouf, en purée ?
— Non...
— T’es Garcimore alors, en purée? T’es décontrasshté, hé hé,
décontrasshté... Bastapute ! Pour qui te prends-tu en purée? Tu n’es pas à
l’écoute de l’estomac du client, niveau purée. C'est grave ! Alors tu vas
donner l’alerte en cuisine et me rapporter la totale. Une compilation des
meilleurs moments de ta volaille et des porcs. J’attends aussi de toi du
veau. Enormément de veau ! Et de l’agneau, avec beaucoup d’agneau à
l’intérieur. Allez !
— Moi, une assiette, ça m’a suffi amplement, a conclu la jolie
Algérienne.
— De quoi ? Ah non. Un petit effort ! Faut amortir. Le but, vous voyez
Maïwenn, c’est de leur montrer qu’ils sont tombés sur plus forts qu’eux.
Qu’on est des kings du gratis. Ils veulent faire les malins, là, avec leur
formule « à-vo-lon-té ». Ils connaissent pas la mienne, de volonté ! Je
vais leur montrer ce que je sais faire, moi... Hého, Majax ! T'es décédé ?
Le garçon est arrivé avec une assiette remplie de viandes diverses et
garnie d’une montagne de purée. Peu après, Bernard déclara enfin forfait
en viande.
— On est à jour, Nestor, tu peux débarrasser tout ce qu’est ossements.
— Vous prenez un dessert, Maïwenn ? ai-je demandé au moment où
j’ai croisé le regard noir de Bernard signifiant qu’il avait envie de me
tuer.
— Ah ça par contre je veux bien, a souri notre ravissante invitée. Je
suis trop gourmande ! Je vais prendre un banana-split.
— Et ces messieurs ?
— Ces messieurs rien, a tranché Bernard.
— Alors un banana-split pour madame, très bien, c’est noté...
— Heu... Dis-moi Zéphyr, a demandé Nanard, c’est compris dans la
formule à 13,60 la banane en slip ?
— Non monsieur : la formule à volonté ne concerne que nos viandes.
— Oui d’accord mais je vois, là, le slip il est à 7,50... Donc si je
reprends, comme c’est mon bon droit, disons quatorze assiettes de ta
carne et de ta purée décontrasshtée, financièrement tu y perds. Demande
à tes comptables !
— Non mais tant pis, Bernard, laissez, ce n’est pas grave... En plus je
n’y tiens pas plus que ça, s’est défendue Maïwenn, de plus en plus gênée.
— Ecoutez, monsieur, je dois demander à mon chef de salle.
Le serveur est revenu accompagné de son supérieur.
— Madame, messieurs. Je peux vous aider?
— Voilà : ça coince au niveau du banane à slip. On avait compris qu’il
était compris. D’où : déception.
— C'est vrai que c’est pas très clair, sur le menu, ai-je précisé afin
d’aider mon ami.
— Messieurs, je suis désolé : il est parfaitement spécifié sur la carte
que notre formule « à volonté » n’est applicable qu’au plat principal.
— Parfait, a embrayé Nanard : il se trouve que le principal, pour notre
copine, c’est justement le dessert.
— Désolé, monsieur : c’est contraire au règlement.
— T’as tort de faire ce comportement, car je suis un très bon client :
sais-tu combien de fois j’ai repris de ta carne ?
— Ecoutez, monsieur, nous avons des directives. Mais si vous le
souhaitez, je peux vous donner un formulaire de réclamations afin que...
— Vous avez vu un peu, Maïwenn, comme ils sont, ici? Ils ne savent
pas à qui ils ont affaire ! Tant pis : la barbaque va continuer. Mets-moi la
ration spéciale nuit blanche, mon lieutenant ! Quitte à finir à l’hosto, je
t’informe que tes biftecks vont me tenir compagnie jusqu’à l’aube. Va
annoncer en haut lieu ma tournée de l’extrême. Je veux des viandes
géantes avec du-qui-déborde en purée. Prévois comme si c’était pour que
j’explose. J’ai fait Cloclo des années : je peux faire Carlos une nuit !
Seulement je te préviens : si je suis malade après, je viens être malade ici
! Chez toi ! Allez, exécution !
— Heu... Bien monsieur...
— Bon allez Couscous, tu remportes Maïwenn jusque chez elle.
— Mais ?
— Tu te tais ! Je reste. C'est l’honneur des Claudes François en jeu, là.
— Bernard, vous êtes très gentil mais je...
— Je vous fais la bise, Maïwenn... Vous êtes mignonne. Allez, mes
assiettes arrivent. Laissez-moi seul avec elles. Tchââââooooo !
« Bernard Frédéric et ses Bernadettes 1 »
J’écris ces lignes pendant ma pause, debout, sur une table-girafe, près
de la machine à café Zanussi. J’ai pris mon service deux heures avant
Bernard, qui va bientôt tomber sur l’affiche que j’ai collée dans son
vestiaire : elle le représente en tenue de scène. Richaume, l’imprimeur de
Patay, m’a aidé. Richaume fut longtemps un intime de mon père, décédé
le samedi 15 février 1976 2. C'est lui qui avait appelé à la maison pour
prévenir. Quand ma mère était entrée dans ma chambre pour m’annoncer
la nouvelle, Gérard Lenorman chantait Michèle dans le « Hit-Parade »
d’André Torrent sur RTL. J’ai su plus tard que Claude s’était produit ce
soir-là à Château-Thierry, où mon père était né.
Comme photo de Nanard pour l’affiche j’ai choisi « Faye-aux-Loges
92 », un beau spectacle où nous avions fait la première partie du batteur
des Forbans, Patrick Papain, qui entamait une carrière solo en Daniel
Balavoine. Bernard y arbore une coupe aussi proche que possible de la
coupe originale de Claude. Ça fait un peu moumoute quand on regarde de
près, mais de loin, on dirait vraiment Claude.
ATTENTION !
le monumental
BERNARD FRÉDÉRIC
et ses Bernadettes
sont de retour
!!! UN ÉVÉNEMENT !!!
— Pourquoi t’as mis cette affiche, bastapute ?
— Mais enfin, Nanard ! Y a dix ans jour pour jour, on donnait notre
premier concert !
— Nom d’un fion ! T’y as pensé ! T’es vraiment une raclure, hein, de
me donner des peines d’émotion comme ça. J’ai de la douleur mentale,
maintenant, à cause de toi...
— Je suis...
— Tais-toi quand je souffre ! Faut que je me refabrique un peu, là, à
cause du choc des souvenirs... Passque c’était des années folles, moi je
dis. On était des gens qui vivent et maintenant on est des gens qui vivons
plus. J’ai rempli plein de bonheur de cette époque. Et le bonheur c’est ma
tactique pour être heureux.
— ...
— Je t’en veux de toute ma mort, Couscous, de m’avoir mis du passé
dans la tête : c’est beau, parce que le passé c’est un truc qu’est
intouchable là où il est, on sait pas où c’est le passé. Tu connais pas où ça
habite. Comme un rêve. Tu peux pas aller dedans. Y a du rêve dans tous
les passés des gens. Mais c’est triste.
— ...
— C'est du grand « je suis triste », là. Du très grand « je suis triste ».
— Mais t’as rien compris, Bernard, mon cadeau d’anniversaire, c’est
pas l’affiche : c’est ton retour sur scène.
1 Ce nom a été trouvé par moi. J’en suis très content : il fait non seulement référence au prénom
Bernard, mais aussi au 14e 33 t de Claude, sorti en juin 71 et intitulé Bernadette – d’après
Bernadette des Four Tops (Soul/Tamla Motown USA) composé par Brian Holland, Lamont Dozier
et Eddie Holland.
2 14 olympia 36.
IV
Comme une chanson triste
Si Claude était mort à 60 ans, j’aurais eu vingt fois plus de boulot.
BERNARD FRÉDÉRIC
Humiliation
Nanard a fait les cent pas aux éviers. En avril 94, Claude avait déjà
failli ruiner son ménage avec ma sœur et il ne voulait pas prendre le
risque de foutre une nouvelle fois son couple en l’air. Avril 94. Notre
troupe est sur les dents à cause de la soirée annuelle « Handicape-aide » à
Beaune-la-Rolande. Une répétition est organisée dans le salon de notre
pavillon, à Chaingy. Bernard est vêtu d’un collant vert fluo moule-bite.
Les Bernadettes (composées alors de Véro, Peggy, Melinda et Jacqueline)
dansent en tenue de sport sur Magnolias For Ever. Bernard, en même
temps qu’il dirige la chorégraphie, répond aux questions d’un journaliste
du Quotidien blésois (tirage : 58 000 exemplaires).
BERNARD : Welcome, amigo ! Tu te mets dans un coin, tu poses tes
questions, je réponds. Et observe! Je suis étonnant. (Aux Bernadettes.) On
se sort les doigts du cul, les filles !
LE JOURNALISTE (un peu intimidé) : Vous n’avez jamais eu envie
d’être vous-même ?
BERNARD (continuant, comme s’il n’avait rien entendu, à faire
travailler les filles) : Et un et deux et trois ! Melinda ton bassin ! (Il se
retourne, énervé, vers le journaliste.) Mais il a rien compris, lui ! Rien !
Y a un styyyyle Bernard Frédéric ! Une griiiiffe Bernard Frédéric ! (Il
remarque que Véro n’est absolument pas en place.) Dis donc, Bibendum,
tu te crois sponsorisée par la Vache qui Rit ou quoi ? (A Peggy.) Hé toi,
là, c’est quoi que tu me fais ? On dirait le Père Dodu en after au Queen.
(Au journaliste.) Je suis sexy, hein ? Faut dire que j’ai la chance d’avoir
de très belles fesses, rondes et rebondies, comme des melons de
Cavaillon. Tu connais les melons de Cavaillon, amigo ?
LE JOURNALISTE (hésitant) : De nom...
BERNARD : Alors tu connais mes fesses de nom. Et c’est une zone où
je suis balèze ! Une noisette, je la casse entre mes fesses. Note-le, ça ! Et
pis mets quelque part aussi dans ton papier que je suis beau comme un
Apollin. (A Jacqueline.) Plus souple, ma cocotte, plus souple ! Je veux du
smooth ! Que ce soye bien smooth ! (A Peggy.) Ta respiration, cocotte !
Très important ! (A Véro.) Qu’est-ce que tu fous, nom d’une moule ?
VERO (elle est en sueur, épuisée) : Je fais ce que tu me dis de faire...
BERNARD : T’appelles ça de la danse, toi ? J’appelle ça du sumo ! Ça
fait vraiment charolaise sur une chaise électrique.
Véro, humiliée, quitte le salon en claquant la porte vitrée.
BERNARD (interloqué) : Ben, tu vas où, là ?... (Véro ne répond pas.)
Allez, c’est ça, tire-toi la grosse ! (Au journaliste.) Esscuse-la, amigo,
c’est la pression du showbiz ! Mais avoue qu’elle est pas smooth. Moi je
veux du smooth! Faut surveiller sa ligne, quand tu showbizes. Tiens,
j’adore les cacahuètes par exemple. Mais ça fait prendre du poids. Alors
je me retiens ! Surtout qu’après tu en reprends. Tu peux plus t’arrêter !
Les cacahuètes c’est le mouvement perpétuel à la portée de l’homme...
Note, note ! (A Melinda.) Titine !
MELINDA (inquiète) : Oui Bernard ?
BERNARD (agacé) : Tes hanches ! Bon, je vous le rappelle à toutes :
les chorégraphies de Claude ne sup-portent pas la médiocrité ! Faut que
ça soye im-pe-cca-ble ! Et puis sur la respiration, une chose importante :
Peggy, entre toi et moi il y a un produit qui s’appelle l’oxygène, alors si
tu fais ça (Il inspire et expire.) comme ça, tu vis, mais si je tue l’oxygène
comme sur la lune, tu meurs ! C'est compris ?
Le journaliste a commencé à esquisser un sourire. Que Bernard a vu
immédiatement.
— Tu te fous de ma gueule, toi ?
— Ah non je...
— « Non Bernard ».
— Non Bernard.
— T’as trouvé ça comment la chorégraphie ?
— Heu... Intéressant.
— Mais encore ?
— Ben... Surprenant.
— Comment ça « surprenant » ?
— Incongru, quoi, enfin...
— Incongru ? Fais bien gaffe à ta gueule, ma caille. De toute façon tu
sors pas d’ici tant qu’on a pas écrit ton article, je te préviens... T’es pas
sorti d’ici ! Je contrôle tout ! T’as intérêt à avoir bien noté ma phrase sur
les cacahuètes et que je suis beau comme un Apollin. Je vais vérifier !
Le journaliste esquisse un départ. Bernard hurle comme un damné :
— Tu vas t’asseoir, ouaaaais ! Encore un geste... Un geste un seul et tu
décèdes !
Rupture
Au dîner, Bernard et Véro se sont retrouvés l’un en face de l’autre dans
un silence de mort. Bernard était attablé en costume de scène de Claude,
ce qui ne lui arrive généralement qu’à Noël et au Nouvel An. Il m’avait
demandé de faire un effort vestimentaire : j’avais mis ma salopette avec,
cousu sur le ventre, le « D » de « D. Jérôme ». Mouss était au lit. J’étais
caché dans les toilettes. Je voulais que Bernard et ma sœur puissent se
parler sans que je les gêne. J’entrevoyais ce qui se passait par la porte
entrebâillée. Bernard fixait le petit présentoir que je lui avais offert – un
cadre vitré qui représente une photo de Claude en 71, au Moulin, en train
de jouer aux échecs avec Sheila. Pour ne pas affronter le regard de Véro,
il a joué mécaniquement avec l’ampoule électrique qui ne le quitte jamais
quand il est à table et qui symbolise la mort de Claude par électrocution.
— Bon, qu’est-ce qu’il branle là, Couscous?
C'est à cet instant précis que je suis arrivé.
— Tu fous dix balles dans la soucoupe, a dit Bernard. Tu connais la
règle : t’es en retard, tu raques.
— J’ai que sept francs soixante-dix.
— Ça manque deux trente.
Du coup, Bernard a prélevé deux fourchettes de purée de mon assiette
pour les mettre dans la sienne.
— Je t’enlève pour deux trente de purée.
Grand seigneur, il m’a remis un chouïa de purée :
— Allez, j’arrondis à deux francs.
Véro a regardé Bernard avec pitié. Les coudes appuyés sur la table,
celui-ci a joint les mains. Il a incliné la tête avec recueillement, vers
l’avant, juste devant la photo de Claude-en-71. J’en ai fait autant.
Alexandrie, Alexandra
Merci mon Claude pour ce repas
For ever ô les magnolias
Le nom de Dieu est Claude François
Bernard a saisi l’ampoule, soufflé dessus et l’a reposée délicatement
sur la table :
Amen
Bernard a tendu un paquet à Véro. Elle a défait l’emballage cadeau et a
découvert un 33 tours de Daniel Guichard.
— C'est un collector, ma chérie. Pour me faire pardonner. Y a une
version inédite de La tendresse dessus. Et puis tu pourras plus dire que je
m’intéresse à rien en dehors de Claude.
— Tu m’as humiliée tout à l’heure devant les autres, a dit Véro en
fixant Bernard droit dans les yeux.
— C'est le show « Handicape-aide » qui me stresse : tu peux le
comprendre, ça ! Ça met une de ces pressions...
— C'est vrai, moi je me mets à sa place, ai-je tenté.
— Oh toi ça va, hein... Vous faites une belle paire tous les deux. Vous
avez vu vos dégaines? Vous avez des stock-options chez Emmaüs ou quoi
?
Bernard s’est levé et a serré Véro dans ses bras. Elle est restée de
marbre.
— Pardon pupuce... Je vais jurer sur le Saint Suaire que je
recommencerai plus.
Bernard a couru dans sa chambre et en a ramené le costume créé pour
Claude par Camps de Luca lors du lancement de Belinda dans le « Top à
Claude François » du 20 janvier 1973 1. Il s’est dirigé dans un angle mort
de la cuisine qu’il a aménagé lui-même où trône un guéridon, décoré
d’objets estampillés « Cloclo ». Du guéridon pendait une écharpe, fixée
par des cailloux ramassés dans le parc du Moulin, conçue sur le modèle
des écharpes de supporters. Bernard s’est s’agenouillé, s’est signé, a
baisé l’écharpe, puis le costume.
Ne t’écarte pas d’une épouse sage et bonne,
car sa grâce vaut mieux que l’or.
— Il faut que je te parle, Bernard.
Bernard a regagné sa place. S'est installé. A noué sa serviette autour de
son cou. A commencé à dîner sans dire un mot. Il savait très bien que
cette phrase annonçait des cassures, des déchirures, des blessures, des
brûlures et toutes ces choses qui se terminent par « ure » et laissent un
homme à terre. Il a saisi pour la première fois de sa vie ce qu’était le
bonheur : c’était avant la phrase que Véro allait dire maintenant.
— Dis donc, tu l’as achetée où ta carne, là, Couscous? C'est
imbouffable ! Hein, ma chérie, c’est pas bon ?
— C'est fini, Bernard, entre nous.
Bernard a jeté ses couverts dans son assiette :
— Moi je bouffe pas ça.
Il s’est mis à hurler contre moi à en faire trembler les murs. On aurait
dit qu’un Boeing 757 venait de s’encastrer dans la chambre du haut.
— Tu-le-sais que Claude bouffait jamais de viande de porc, tu-le-sais !
Prenant Véro à témoin :
— Ça fait vingt fois que je lui rabâche les recettes préférées de Claude
! Je lui ai même fait photocopier un numéro spécial de Podium là-dessus
!
Me postillonnant au visage :
— So-ja, é-pi-nards, bro-co-lis, poi-sson, viande crue, bordel ! C'est
trop te demander, ça ?
Il m’a balancé un coup dans l’épaule qui a failli me faire tomber à la
renverse. Revirevoltant vers Véro :
— Comment ça, c’est fini ?
Me désignant :
— Pas devant lui... Pis tu vas pas me faire ça, pupuce, hein?
Véro n’a rien répondu.
— Mais dis quelque chose, toi, meeeeerde ! C'est ta sœur, meeeeerde !
Dis-lui que c’est pas possible, qu’elle peut pas me faire ça ! Attends, ma
chérie : je vais t’écrire une chanson d’amour, là... Du niveau du
Téléphone pleure...
— C'est pas le téléphone, qui va pleurer, là Bernard, c’est toi ! Non
mais tu t’es regardé avec ton ampoule électrique et tes cols pelle-à-tarte ?
Tu sais, Bernard, j’ai cru en toi y a une époque... Mais aujourd’hui je sais
que tu es un raté. T’es incapable d’avoir une personnalité à toi... Tes
crises comme Claude, tes bottes comme Claude, tes petits déjeuners
comme Claude... C'est plus tenable...
« Comme Claude ». Claude est son port d’attache. Dès qu’il peut citer
Claude, faire référence à Claude, faire intervenir Claude par le biais
d’une anecdote, d’une citation, Bernard se sent sauvé.
— Bouge pas, ma chérie : je vais te chanter Comme d’habitude... Rien
que pour toi...
Bernard, faisant face à Véro, a commencé à chanter en retenant ses
larmes. Je l’ai accompagné en claquant des doigts pour marquer la
mesure.
— C'est fini tout ça. J’en peux plus.
— Mais pourquoi ?
— Ecoute, Bernard : les Guichards, les Cloclos, les podiums Paul
Ricard, les Foires aux asperges et les play-back sur Le téléphone pleure,
c’est pas une vie pour une femme. Je fais une croix dessus pour toujours.
Peut-être que je fais une connerie, mais je suis vraiment la plus heureuse
des femmes en la faisant.
Une lettre de Véro à Bernard
Le lendemain matin elle était partie, laissant juste une lettre sur la table
de la cuisine comme dans les films français des années 70.
27 avril 1994
Bernard,
Excuse ma violence d’hier soir. Mais tu es insupportable. Tu n’es pas psychologue.
Autant tu es d’une délicatesse peu commune envers la mémoire de Claude François,
autant, en ce qui me concerne, tu ne fais pas attention au mal que tu peux faire. Je ne
me supporte plus en train de te supporter, si j’ose dire.
Te voir nettoyer tes perruques, les sécher, te voir cirer tes bottines et danser dans le
salon sur Magnolias For Ever devant mon fils avec un stick de déodorant en guise de
micro ne donne pas de toi l’image que je voulais avoir quand je t’ai rencontré.
J’ai essayé de te parler, mais tu ne m’écoutes pas. Tu es horriblement, affreusement
égoïste, mais tu le paies tous les jours et tu n’as pas fini de le payer. Si tu ne fais pas
attention, un jour, tu vas te retrouver tout seul. Tout seul avec Claude François. Mais
c’est peut-être ce que tu veux.
Adieu. Bonne chance. Mouss t’embrasse.
Véro
On a su plus tard qu’elle était partie avec Mouss chez Annie. Du coup,
le show « Handicape-aide » s’est très mal passé. On a dû annoncer aux
Bernadettes qu’on faisait un petit break. Avec Nanard, on est allés se
recueillir au 46, boulevard Exelmans. On s’y soûlait parfois la gueule au
Malibu, guettant un signe de Claude. Lui, il nous aurait dit quoi faire.
J’attendrai que tu reviennes à nouveau
J’attendrai, j’attendrai longtemps s’il le faut 2
— T’en fais pas, va, Nanard, elle va revenir...
— Oh tu sais, les revenures, j’y crois pas trop... Avant de connaître
Véro, j’étais avec une fille que t’as pas connue, Ketty... Avec elle c’était
du love énorme. Elle est partie aussi parce qu’elle disait que Claude
prenait toute la place dans le for intérieur de notre couple. Un jour je n’ai
plus rien trouvé en rentrant. C'était du très violent « je suis triste ». Elle
avait tout emporté mes disques. Dedans y avait la première version de Un
monde de musique.
— Celle de 69 ?!?
— Oui. J’ai cru que la vie allait s’arrêter.
— Tu m’étonnes...
— Pis j’ai cru que je pourrais pus jamais donner du « je t’aime » à une
femme. Les autres femmes qu’étaient pas elle m’intéressaient pas. Il m’a
fallu beaucoup de temps pour refermer ma blessure. Et alors y a eu mon
histoire avec Frédé.
J’avais envie de lui répondre : « Quelle histoire avec Frédé ? » C'était
une très vieille lubie, Frédé, qui reprenait périodiquement ses droits en
lui. Le choc causé par le départ de ma sœur avait redéclenché cette
pathologie. Je sais que Bernard va très mal quand le processus « Frédé »
se remet en route.
L'affaire Frédérique Barkoff
Pour la plupart des êtres humains, Frédérique Barkoff ne s’appelle pas
Frédérique Barkoff : c’est la-petite-fille-qui-chantait-avec-Claude-
François-sur-Le-téléphone-pleure. C'est loin. C'est flou. Pas pour Bernard
et moi.
Bernard a écrit à Frédérique Barkoff pendant des années, tous les jours.
C'étaient des dizaines de milliers de lettres qui étaient parties en direction
de sa boîte aux lettres. Lettres remplies d’exhortations sidérantes, de
prières démentes, de déclarations irréversibles, d’allusions risquées, de
résolutions hasardeuses, de théories abracadabrantes, d’invitations
périlleuses, de recommandations surréalistes, de suppositions
incroyables, de révélations essentielles, d’égards disproportionnés, de
revendications déplacées, d’ultimatums capricieux, de chantages au
suicide et de chansons inédites de Claude François signées Bernard
Frédéric.
Petite Frédérique
Dans les matins qui sont froids,
Comme dans les jours qui sont gais,
Je pense à Claude François
Sur scène à tes côtés
Du fin fond de mon cœur,
La petite Frédérique,
Qui pourrait être ma sœur,
Entame un duo mythique
Le téléphone pleure encore
Puisque tu ne réponds pas :
Pour le moment tu m’ignores
Mais demain tu m’aimeras
Dans les nuits qui sont de trop,
Comme dans les soirs faits d’ennui,
Je sais bien que Cloclo
Te protège et te sourit
Pluie de printemps
Mais où es-tu Frédé Barkoff,
Et que fais-tu de tes journées ?
J’ai demandé à Topaloff,
Mais même Patrick a séché
J’ai remarqué sur un poster
Que Claude t’aimait – comme ça se voit!
Il te sourit et ses yeux clairs
Ne reflètent que de la joie
Prends ces mots comme un magnolia,
Car dans le port d’Alexandrie
Toutes les lumières brillent pour toi :
Y a du soleil dans tes lundis
Il pleut souvent dans mon jardin :
Ici le printemps ne chantera
Que lorsqu’un petit mot de rien
Ta signature portera
Bernard était même allé jusqu’à acheter pour Frédé, chez Etamine, à
Orléans, une jolie petite robe bleue, très chère, qu’il a postée dans un
colis qui contenait également toutes sortes de friandises : Bounty, Mars,
MnM's, Lion, etc. Il m’a expliqué que le moment le plus délicat, c’est
quand la vendeuse lui avait demandé la « taille et les mensurations de
Madame ».
Bernard avait également décidé de concocter à l’attention de « Frédé »
une compilation (il prononce compidation) géante de ses chansons
préférées [voir Annexe 4, p. 349 : « Frédérique Frédéric, Méga-compi
nanardienne destinée à Frédérique Barkoff »]. Ce « best-of » des « best-
of » était ce qui le décrivait le mieux. Nanard a toujours été un génie de
la compilation. Les morceaux qu’il sélectionne ne sont pas ceux qu’on
peut écouter à longueur de journée sur Nostalgie ou RFM 3.
Toute cette histoire était de la faute d’Al Pacino. Un beau jour, Jean-
Pierre Bourtayre (compositeur de Chanson populaire) va voir
L'épouvantail, film où Pacino abandonne sa femme et part à l’aventure.
Au bout de huit ans, il craque et appelle chez lui. Une gamine décroche le
téléphone : sa propre fille. Jean-Pierre Bourtayre persuade Claude d’en
faire une chanson. Encore faut-il trouver la petite. Une centaine de gosses
est auditionnée. Aucun ne convient. Claude a alors une idée géniale :
pourquoi ne pas essayer avec la fille de Nicole Gruyer, la dame de
confiance de Claude, et de Jean-Paul Barkoff, l’attaché de presse des
disques Flèche ? Ils sont vraiment divorcés dans la vie et leur petite
Frédérique a justement l’habitude de leur servir d’intermédiaire
téléphonique.
Le 45 tours se vend à 80 000 exemplaires par jour. En trois mois, on
dépasse le million. Au « Hit-Parade » d’Europe 1, Jean-Loup Lafont n’a
jamais vu ça. Richard Anthony, malgré le décollage d’Amoureux de ma
femme, a l’air d’un nain face au bulldozer Cloclo.
— Tais-toi, Couscous, tais-toi, là, bastapute ! Elle va faire son entrée !
Bernard a ses yeux de fou. Il fait allusion à l’apparition de Frédérique
sur scène, aux côtés de Claude, lors du concert mythique du dimanche 15
décembre 1974 4 au Parc des Expositions au profit de l’Association
Perce-Neige de son ami Lino Ventura.
Ce jour-là, Frédérique avait répété dans l’après-midi (en manteau) et le
soir, vers 18 h 30, elle était sur scène (en jupette). « En tournée, avait
déclaré Claude, je la remplace par une bande magnétique, parce que
Frédérique est encore trop jeune pour mener la vie d’artiste. »
Bernard aimait écouter en boucle (et quand je dis en boucle, c’est en
boucle) le passage où Claude introduit Frédérique auprès de son public :
CLAUDE (un peu essoufflé) : Pour Le téléphone pleure, je vous ai
réservé une petite surprise, ce soir. C'est bien la seule ville où je peux
vous proposer cette petite surprise. Il s’agit de la p’tite fille qui répond au
téléphone pendant que je chante dans le disque. Alors je vais vous la
proposer pour la première fois – c’est la première fois de sa vie où elle
vient sur une scène, c’est la dernière fois sûrement. (A Frédérique.) Salut.
Alors elle est là – (A Frédérique.) tiens tu veux pas parler un petit peu
aux gens ?
FRÉDÉRIQUE : Ben, j’étais très contente d’être ici et pis de chantler
(sic) avec Claude François et puis... heu...
CLAUDE : C'est pas mal hein? C'est pas mal pour commencer...
J’crois qu’elle est tellement p’tite – y a pas une chaise dans le coin? (A un
technicien.) Allez ramène-moi une chaise, voilà c’est très bien ça, comme
ça on me la met à ma hauteur – pour une fois que j’ai quelqu’un qu’est
plus p’tit qu’moi. Voilà. Haa... C'est bien, ça. Qu’est-ce qu’on va chanter
d’après toi, tu crois? Si j’avais un marteau ? Non, hein? (Rires.) Voici Le
téléphone pleure.
— J’ai peut-être été con d’arrêter le plan Frédé, Couscous... J’ai
vraiment pas gras dans le kangourou pour arrêter comme ça un amour...
Je suis pas allé jusqu’au bout. Elle a dû se dire que j’avais un problème
de motivation. Elle a raison ! J’ai pas eu Frédé parce que je ne me suis
pas donné les moyens de l’avoir. Puisque Véro vient de se tirer, je vais
reprendre tout le dossier où que je l’ai laissé. Je vais aller lui dire pardon
d’avoir failli à mon devoir. Désormais, plus rien pourra m’arrêter !
Il avait une intonation de malade mental en déclamant tout ça. J’ai
essayé de le raisonner. J’ai compris que ça ne servirait à rien.
— Et tu vas m’aider. Tu vas m’aider... C'est du très, très grand « j’ai
besoin de toi ».
— Je crois que tu as besoin de sommeil, Nanard... Frédé c’était y a
longtemps. Et puis ma sœur, je la connais bien : je suis sûr qu’elle va
revenir...
Je parlais dans le vide. Bernard a prétendu que cette fois il l’aurait,
qu’il repartait au combat, que c’était une question de vie ou de mort, qu’il
lui ferait un enfant.
Le plus désagréable, c’est quand il s’est mis en tête d’aller à Paris pour
attendre Frédérique en bas de chez elle et tout lui balancer de visu. Je lui
ai dit que ce n’était pas une bonne idée, qu’elle allait avoir très peur.
— Elle va te prendre pour un névropathe, Nanard.
— Mais non, je vais juste lui donner une nouvelle compi avec que des
versions différentes du Téléphone pleure en concert et puis lui demander
sa main. Je lui ai fait une compidation.
Lorsqu’on est partis, en ce petit matin d’avril 1994, les arbres étaient
lugubres. Bernard a passé deux heures dans la salle de bains à se
préparer. Il a voulu bien s’habiller, choisissant les plus belles étoffes. Il a
repassé ses cols pelle-à-tarte. Il a ciré huit fois ses bottines anglaises, en
faisant couler du cirage incandescent dessus, comme il avait appris au 3e
RAMA pour faire briller les rangers.
En arrivant on a trouvé porte close et personne n’était là. Il faut quand
même dire qu’on n’était pas spécialement attendus. On a passé deux nuits
blanches dans la voiture devant chez elle à écouter du Claude. Bernard
n’a pas cessé d’aller sonner à la porte ou de déposer des mots doux dans
la boîte. Parfois, toutes vitres ouvertes, il mettait Le téléphone pleure à
nous en faire exploser les tympans. Jusqu’à ce que les flics nous
demandent ce qu’on faisait là, comme quoi il y avait des gens, dans le
quartier, qui nous trouvaient bizarres et qui pensaient qu’on préparait du
louche.
— Nom ?
— Frédéric.
— Prénom ?
— Bernard.
— Profession ?
— Claude François.
On est rentrés penauds sur Orléans. Bernard n’a pas dit un mot sur la
route, même quand on est passés sous l’Arche. Une fois à la maison, il
m’a dit de ne pas le déranger puis il est parti s’enfermer dans sa chambre.
Au bout d’une heure, il en est ressorti en me demandant ce que je pensais
de ça :
Chaingy, jeudi 5 mai 1994
Chère Frédé,
Sais-tu ce qu’on appelle cardiothyréose? C'est une maladie du cœur très grave, dont
je suis atteint depuis tout petit. Je n’ai plus beaucoup d’années devant moi. Le peu
qu’il me restait à vivre, je voulais le passer avec toi. Mais si moi je suis malade au
cœur, toi c’est pire : tu n’en as pas. C'est dommage. C'est du gâchis. Tu seras
responsable si le cœur lâche plus tôt que prévu. Adieu.
Ton Bernard
— Tu sais Couscous, me confia Bernard quelques jours plus tard, j’ai
peut-être fait une connerie. Frédé n’est pas forcément la fille qu’il me
faut. J’aurais sans doute dû tenter Julie.
— Julie ?
— Ben Julie Bataille. Tu sais, Miss Podium 73.
L'exorsosiste
Quand Véro est revenue, elle a fait promettre à Bernard de ne jamais
plus exercer son activité de Claude François et a pris rendez-vous pour
lui à Paris, 14, rue Marcadet, chez Monsieur Lo, un « exorsosiste »
(exorciste spécialisé dans le traitement des sosies5. L'endroit avait une
allure clandestine pas très rassurante. La porte s’est ouverte
automatiquement, donnant sur une salle d’attente extrêmement propre et
aseptisée, comme chez le radiologue. Attendaient un Gainsbourg, deux
Sardous, un Dalida homme et un Dalida femme (on aurait dit qu’ils
étaient ensemble), un Mike Brant, un Julio Iglesias, un Johnny et trois
Michaels Jacksons. Une secrétaire s’est approchée du Johnny :
— Vous avez dû vous tromper de jour, monsieur.
— Comment ça ?
— Le professeur ne reçoit jamais de Johnny le lundi. Les Johnnys,
c’est le mercredi, avec les Elvis.
— Monsieur Frédéric ! a retenti une voix.
Bernard s’est levé. Véro lui a adressé un regard qui voulait dire : «
c’est pour le bien de notre couple ». Une femme accompagnée d’un
trentenaire barbu et obèse vêtu d’une chemise hawaïenne et d’un bandeau
dans les cheveux est venue s’asseoir à côté de Véro et moi.
— Il est cher, le docteur, a-t-elle lancé à Véro, mais il fait des miracles
! Grâce à lui, mon fils ne fait plus que trois galas par an.
— Votre fils?
— Oui : le sosie de Carlos... Vous ne connaissez pas mon fils ? Il a
tourné pendant dix ans sous le nom de Barlos. Ça lui vient de son père,
qui était lui-même le « Alain Barrière picard »... Mais c’est fini tout ça,
hein mon chéri?
Barlos, renfrogné et buté, a fait signe de la tête que non.
— C'est qu’il est possédé, mon gars... Hein mon pauvre chou? En lui
faisant chanter Big bisou à l’envers, le professeur Lo a décrypté des
messages sataniques.
Après quinze minutes d’attente, le docteur Lo nous a fait appeler, Véro
et moi. M. Lo était un Noir d’une cinquantaine d’années, portant djellaba
et calotte. Ses gestes étaient lents et précis. Selon un immuable protocole,
M. Lo invite son patient à s’asseoir en tailleur en face de lui puis lui fait
lire des sourates du Coran. Pendant que le Elvis, le Johnny, le Cloclo ou
la Mireille Mathieu lit, M. Lo saisit dans la poche de sa djellaba une
poignée de coquillages, les manipule comme des osselets et les jette sur
le tapis.
— Madame, je n’irai pas par quatre chemins : votre mari n’est pas un
Claude François.
— Vous êtes sûr ? a demandé Véro, soulagée mais incrédule.
— Madame, a renchéri très calmement l’exorsosiste, en vingt ans, j’ai
traité des centaines d’Elvis, de Sardous, de Léos Ferrés, des Johnnys par
wagons et même un Florent Pagny. Les Claudes François, qui sont par
ailleurs ma spécialité, je ne les compte même plus. Monsieur n’est pas un
Claude François. A peine un François Valéry... Pour rester poli.
— Sale nègre ! Je suis Fils de Claude ! a hurlé Bernard.
— Ne blasphémez pas : vous êtes un imposteur, monsieur Frédéric.
Quand nous sommes partis, Nanard avait dévasté le cabinet. Véro
réitéra néanmoins sa menace de quitter Bernard s’il ne délaissait pas la
peau de Claude. Quelques jours plus tard, afin de convaincre Véro de sa
popularité, Bernard eut alors l’idée de taguer lui-même au pistolet à
peinture (avec mon aide, j’ai honte de l’avouer) notre propre pavillon de
messages de fans enamourés. Sans compter les nuits qu’on avait passées
à écrire nous-mêmes, dans ma chambre, ou à l’Arche, des lettres
hystériques réclamant que Nanard fasse davantage de galas.
Cher Bernard,
J’ai entendu il y a sept ans, sur Orléans FM, que ton type de fille favori était « une
petite blonde aux yeux bleus ». Ma sœur et moi t’aimons beaucoup (et même un peu
plus : nous sommes folles de toi). Bien que nous soyons brunes toutes les deux,
pouvons-nous espérer avoir un peu de ton amitié ?
Isabelle Gentil, Olivet
Cette lettre s’inspirait éhontément de celle que Maryse Ducourneau, de
Stains, avait adressée à Claude en 1965 et qui fut publiée dans Salut les
copains.
1 24 olympia 34.
2 J'attendrai, 45 t EP Philips 437 267 (décembre 1966), 33 t Philips 844 777 (décembre 1966),
45 t EP Philips 437 267 (janvier 1967), 33 t Philips 70 386 (janvier 1967) et Claude François à
l’Olympia 33 t Philips / Flèche 844 804 (décembre 1969).
3 Branche-toi tout de suite sur RFM, lecteur : tu tomberas fatalement sur une des chansons
suivantes : Stand By Me, The House Of The Rising Sun, No Milk Today, I Started A Joke, A Whiter
Shade Of Pale, I Heard It Through The Grapewine, My Year Is A Day, Nights In White Satin, Avec
le temps, Oh Happy Day!, My Lady D’Arbanville, Me And Mrs Jones, Angie, San Francisco,
Porque Te Vas, Feelings, No Woman No Cry, Sailing, Les vacances au bord de la mer, Say It Ain’t
So Joe, Show Me The Way, Hotel California, The Year Of The Cat, Many Rivers To Cross, Les uns
contre les autres, Blue Eyes, Every Breath You Take, Sweet Dreams, Every Time You Go Away, Nuit
magique, Quelque chose de Tennessee.
4 22 alexandra 35.
5 Une Association des Claudes François Anonymes existe également pour aider les sosies de
Claude à s’en sortir (de Claude).
V
C'est un départ
Bien sûr qu’il existe des posters de Bernard Frédéric.
BERNARD FRÉDÉRIC
Retour aux éviers
Mais quittons l’année 1994 et revenons au présent : un évier rempli de
vaisselle sale, un passé qui ressemble à cet évier rempli de vaisselle sale,
un avenir incertain.
— T’as raison, Couscous. On a tout faux! On se noie dans l’évier ici.
On peut pas rester des gratte-cul. Parce qu’un jour on meurt et on n’a pas
été star.
Le soir, pour se remotiver, une fois Véro endormie, on a regardé les
vidéos de nos galas de l’époque. Une de mes préférées a toujours été
celle du live à la Quinzaine Yoplait des Trois Mousquetaires, au centre
commercial Intermarché-Jargeau, le 30 mars 1991 1. Bernard surpasse
presque (presque) Claude sur certains morceaux, comme Magnolias For
Ever ou dans son final sur Si j’avais un marteau. La soirée des
Catherinettes, le 11 octobre 19942, sur le parking du Shopi, à Garches, est
fabuleuse également. Même si ce fut la grosse engueulade au sein de
l’équipe pendant le debriefing, à cause de Jacqueline qui avait lâché
Bernard pendant Alexandrie, Alexandra. 12 mars 1990 3, inauguration du
Speedy de Fleury-les-Aubrais. 2 novembre 1993 4, Fête du saucisson à
Bucy-Saint-Liphard : c’était la première scène de Magalie, une des
meilleures Bernadettes qu’ait connue notre formation. Et le Bal des
Seniors, en avril 95, le 14, à la salle des fêtes de Chaingy. A la fin du
show, Bernard avait dansé avec la doyenne du village, Emiline Bréhier,
107 ans. Toute l’assemblée en avait eu les larmes aux yeux. Et la
standing ovation, aux 10 ans de France-Menuiserie à Meung-sur-Loire,
dernière date de notre ultime tournée. Même Sardou n’a plus des
standing ovations comme celle-là : vingt minutes ! Ce samedi-là, Bernard
était en concurrence avec un « Spécial Patrick Sébastien » sur TF1. Eh
bien, tout Meung avait fait le déplacement.
C'était une foule immense que nul ne pouvait dénombrer
Bernard avait tout donné. Tout. Il avait achevé le public, après une
bonne dizaine de rappels, avec un pot-pourri. Le même que sur L'Album
Souvenirs de 1978 : Eloïse ; Il fait beau, il fait bon ; Comme d'habitude ;
Rêveries ; Quand un bateau passe ; Donna Donna ; et Si j’avais un
marteau.
J’adore également Châteauneuf-sur-Cher 93. Bernard, en costume
lamé argent orné de strass et de « rubis », avait mis le feu aux poudres
jusqu’au dernier rappel. Mais rien n’égalera jamais le show de la Foire
aux asperges de Tigy du dimanche 26 avril 1992 5. C'est une copie de
cette cassette que j’ai envoyée, il y a deux semaines, à « C'est mon choix
», l’émission d’Evelyne Thomas, sur France 3. Chaque année, celle-ci
organise un grand concours de sosies, « La Cérémonie des Sosies », au
Palais des Congrès, retransmis en direct.
— Et tu sais quoi, Nanard ? Evelyne Thomas a adoré ! On est pris !
T’interpréteras la chanson de Claude que tu voudras ! Le gagnant dansera
même avec les vraies Clodettes, dont Ketty elle-même !
Le visage de Nanard a commencé à rayonner. C'était une revanche sur
cinq années d’anonymat et d’eau de vaisselle.
— Ketty... La vraie Ketty ?
— La vraie, Bernard. La vraie.
Considérations sur le casting de « C'est mon choix »
— Ce sera qui donc les autres Claudes ? m’a demandé Nanard une fois
ses esprits repris.
— Que des pointures, Nanard, j’te préviens ! C'est que des officiels...
Tu seras le seul non-officiel... Attends, j’ai la liste, là. Elle est pas close,
mais on sait déjà que y aura Clody Claude 6...
— Connais pas.
— Mais si, tu sais, en 95 à Outarville, c’est lui qui...
— Connais pas ! Qui d’autre?
— Claude Sanderson...
— On dirait Annie Girardot. Après ?
— Claude Sylvain.
— Lui c’est pareil ! Ses danseuses se faisaient déjà des lumbagos sous
Pompidou. Et puis depuis qu’il a fait tomber sa moumoute à Château-
Landon y a trois ans pendant un mashed-potatoes il est grillé... Ensuite?
— Doodoo Franky.
— Houais, je vois qui c’est : il avait moins 15 ans quand Claude est
mort. Il sera pas prêt avant 2023. Continue...
— Claudine...
— Quoi ? La gouinasse ? Elle danse pas le Dirladada au paradis des
brouteuses, celle-là ? Raaah, qu’est-ce qu’elle ferait pas pour se faire
laper la crape par une Clodette, cette vieille pute ! Bon ben la suite, la
suite : pour l’instant, c’est que des ruines, un nouveau-né et une gousse
pour hospice !
— Chris Damour.
— Pfft ! Lui c’est un danger pour personne. A part peut-être pour lui-
même... C'est tout?
— Doc Gynéclaude.
— Un branleur ! Si Claude était vivant, il lui casserait la gueule. C'est
fini?
— Heu... Non.
— Pas Luc François j’espère !
— Non, lui il s’est désisté au dernier moment : il est en tournée au
Québec.
— C'est pas dommage. Et Claude Flavien ?
— Non plus : il est dans le plâtre.
— Bon alors y a qui d’autre ?
— Ben...
— Accouche bastacouette ! Pis fais pas cette tronche de mimosa
enceinte !
— Little Claude.
Nanard a été secoué d’un tic nerveux, comme s’il chassait une guêpe
imaginaire.
— T’es sûr ?
— Oui.
— On a aucune chance.
A la toute fin des années 90, le fan-club rémois de Claude connaît une
agitation frénétique. Quinze heures par jour, des sosies de Claude
François déchaînés, essentiellement marginaux, s’affrontent
énergiquement au cours de play-back ou de karaokés marathons ou, au
contraire, de blitzs (play-back ou karaokés en accéléré). Les jeunes turcs
comme les frères Zanzini, Francis Claude, Patrick Hervé, entre autres,
passent leur vie dans cet univers clos où la cohabitation avec des Claudes
François plus traditionnels (pour la plupart des retraités poussant la
chansonnette) ne va pas sans heurts. De cette communauté hétéroclite, un
Claude François va se révéler le maître incontesté : il n’a pas 12 ans.
Connu sous le nom de Little Claude (il s’appelle en réalité Patrice Watt),
ce Cloclo en culottes courtes mettra deux ans seulement à passer du rang
de sosie débutant à celui de meilleur Claude François du club en karaokés
accélérés. Il n’a pas fallu attendre très longtemps pour voir ce que ce
prodige au tempérament teigneux est capable de faire dans les tours de
chant et les chorégraphies à vitesse normale. Il devient vite la grande
attraction, et pour les Claudes François officiels de passage, comme
Claude Sanderson, un adversaire qu’on évite d’affronter en duo. Tout le
monde n’est pas d’accord pour que Little Claude passe l’examen de
Claude François officiel et aille chez Evelyne Thomas à « C'est mon
choix ». N’est-ce pas l’envoyer au massacre et briser prématurément une
carrière prometteuse? Les caïds du milieu n’en feront qu’une bouchée et
le feront pleurer. Car Little Claude, s’il triomphe sans vergogne après un
succès, ne retient pas ses larmes quand il rate un pas de danse ou une
mesure d’Alexandrie, Alexandra ou de Magnolias For Ever (qu’il peut
chanter et danser jusqu’à cinq fois plus vite que la vitesse normale). Little
Claude obtient une dérogation du C.L.O.C.L.O.S. et passe l’examen : le
wonderkind est reçu avec la meilleure moyenne de tous les temps
(19,25/20).
Nanard a mis quelques minutes à absorber le choc. Comme on rince un
évier qu’on doit laisser nickel après le boulot, il était en train d’évacuer
des milliards d’heures de regrets, de rancœurs, d’aigreurs et de remords.
Cloclo reprenait ses droits en lui. Nanard irradiait d’un plaisir intérieur,
solitaire, qui avait quelque chose de divin : Evelyne Thomas avait dit oui.
Il m’est tombé dans les bras. Si Leroy, notre chef, était entré à cet
instant, il nous aurait pris pour un couple de strolls (prononcer schtroll) :
c’est ainsi que Bernard, homophobe pur jus, a toujours désigné les
homosexuels, à cause d’une danse des années yé-yé appelée le « Popeye
stroll ». Or, Nanard a toujours trouvé que les chaussures à la mode dans
les milieux gays ressemblent à celles de Popeye. Le générique de « Salut
les copains », interprété par les Mar-Keys, était du pur Popeye stroll.
— Tu sais quoi, Couscous ? La gloire c’est un cycle ! La roue tourne.
Le cycle du cosmos dans la vie. C'est une grande roue ! On se fait une
petite sardonnade, samedi soir, pour fêter ça ?
— Ah non Bernard, pas ça. Tu sais que je ne pratique pas.
— Juste une ! C'est symbolique.
— Non.
Les sardonnades du samedi soir
1) Définition
Tout le monde a entendu parler des ratonnades, ces expéditions
punitives menées à l’encontre des Maghrébins, l’argot « raton » désignant
dans les couches populaires les Français d’origine nord-africaine. La
langue évoluant, le terme de « ratonnade » s’est aujourd’hui élargi : il ne
désigne plus seulement les brutalités envers les Nord-Africains, mais
envers des groupes ethniques en général, ainsi qu’envers des groupes
sociaux. Or, il y a un groupe social que Bernard n’a jamais supporté :
celui des Sardous. « On appelle “sardonnades” les expéditions punitives
que certains sosies et imitateurs de Claude François conduisent de
manière épisodique à l’encontre des sosies et imitateurs de Michel
Sardou (la seule consigne étant, généralement, de ne pas toucher aux
fans). Les descentes de Sardous pour passer les Cloclos à tabac sont
appelées, dans le milieu, des claudades (à ne pas prononcer comme le
mot portugais saudade). » (Martial Guillen et Thérèse Vaillant,
Dictionnaire du Claudisme, Palandier, 1989.)
2) Repères historiques
Si les Cloclos entre eux se détestent, il est un sujet sur lequel ils se
retrouvent unanimement : les Sardous. La tradition a longtemps consisté,
chez les Claudes François, à laisser les sosies de Michel s’en prendre aux
sosies de Claude sans riposter. L'histoire remonte à novembre 1975 :
Michel Sardou décide alors de lancer son propre magazine, M.S.
Magazine, pour concurrencer Podium, que Claude gère comme un
saltimbanque mais dont le succès est tel qu’il a fini par supplanter Salut
les copains. Michel sort la grosse artillerie. Si tu en as l’occasion, lecteur,
jette un œil sur le numéro 5 de M.S. Magazine de mai 1976. La
couverture montre une photo amateur de Claude, chemise déchirée,
cernes sous les yeux, en sueur, regard de malade mental, mains dans les
cheveux, des poils ébouriffés surgissant de son aisselle droite. Le tout
avec ce gros titre : « AU FOU ! ». A l’intérieur, dans un article au vitriol,
Claude est traité de « sauterelle » par un plumitif à la solde de Sardou.
Découvrant le papier, Claude reste de marbre. Il sait que lorsque les
sauterelles se répandent sur la terre, leur pouvoir est pareil à celui des
scorpions. Il prend ça comme un compliment.
Les sauterelles avaient l’aspect de chevaux équipés
pour le combat,
Sur leurs têtes on eût dit des couronnes d’or,
Et leurs visages étaient comme des visages humains.
Quelle sera la consigne de Claude pour contrer l’attaque? Rendre la
pareille à Sardou ? Non : se comporter en grand seigneur, continuer à
soutenir Michel, et même l’exiger comme guest star du « Numéro Un
Claude François » de la fin de l’année 76.
Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un te
prend ton costume de scène, ne l’empêche pas de prendre encore tes bottines.
Voilà comment est née la tradition de non-agression des Claudes à
l’encontre des Michels. Hélas, cette jurisprudence est allée en
s’émoussant depuis la disparition de Claude et le boom des sosies. Les
sardonnades et les claudades se sont alors multipliées.
3) Remarques générales sur Michel Sardou
A titre personnel, je condamne ces pratiques : Michel est un très grand
artiste. Certes, ce n’est pas Claude, mais comment écouter Je vole sans
pleurer ? Comment écouter ce classique qu’est Le bac G sans réfléchir
sur les malaises de notre société? Et puis, Claude et Michel ont souvent
partagé les mêmes compositeurs et les mêmes paroliers. Quant à la
version de Comme d’habitude interprétée par Michel, n’est-elle pas un
hommage flamboyant à Claude ? En fait, la seule chose que je n’ai jamais
réussi à comprendre chez Sardou, c’est si les paroles de Je vole parlent
d’un voyage en mer ou d’un suicide.
4) Travaux pratiques
J’ai assisté une seule fois à une sardonnade. C'était en décembre 1992.
Bernard s’était bien gardé de me dire où nous allions ce soir-là. Arrivé au
niveau du pont George-V, Bernard avait bifurqué sur Olivet. On s’est
dirigés vers le Bowling.
— On va casser du Sardou.
C'était en effet au Bowling d’Olivet que, chaque samedi soir, le fan-
club orléanais de Michel tenait sa réunion hebdomadaire, invitant pour
l’occasion un ou plusieurs sosies.
— C'est MC Cloclo qui organise la baston.
MC Cloclo était un jeune Antillais de Chartres qui avait repris
l’intégrale des chansons de Claude en rap – ce que nombre de Cloclos
avaient par ailleurs bien du mal à supporter. Bernard, suivant ainsi sa
conception d’un claudisme adapté à la sensibilité de chacun, aimait
beaucoup MC Cloclo et c’était réciproque.
Parking. Bernard avait lancé deux appels de phares. Un autre véhicule
avait répondu avec le même signal. Trois silhouettes s’étaient avancées
vers nous : MC Cloclo, Walter François, un ancien taulard reconverti en
Cloclo après des années passées à faire la manche en compagnie de son
berger allemand Minos sous les arcades de la rue Royale à Orléans, et
Lucien Dannemois, dit « Lulu », un ancien légionnaire réputé pour être
un cramé de la tête. Faire la liste des boîtes qu’il avait saccagées et des
gueules qu’il avait mises en pièces pour un mot de trop prononcé à
l’encontre de Claude n’entre pas dans les limites de ce récit. Il y a
quelques années, Walter et Lulu avaient envisagé un temps de kidnapper
Jordy et de demander une rançon.
— On frappe avec quoi ? a demandé Nanard.
— Comme d’habitude, a répondu MC Cloclo.
— Super ! a gloussé Nanard. Je vais chercher la mienne.
Il parlait de sa batte de base-ball.
— Viens là ma titine !
Et il l’a embrassée.
— C'est qu’elle en a, la coquine, du sang de Sardou, sur le CV ! Hein
ma titine ?
— Y vont voir si on est des pédés, a calmement annoncé Walter.
— Tiens ! Toi, Couscous, tu prends les photos, m’a dit Nanard en
sortant de sa poche un appareil jetable.
— Ah non Nanard, désolé, je cautionne pas ça. Je reste dans la voiture.
Suis-je une ordure ? Un faible ? Un voyeur? Un peu tout ça. Comme
toi, je te signale, qui passes tes journées devant « Loft Story ». J’y suis
allé finalement. Je n’ai pas participé activement, mais j’y suis allé. Ce fut
un carnage. Effet de surprise : les Sardous n’eurent pas le temps de réagir.
Il y en avait cinq ou six au milieu des fans, en costumes de scène. Affolés
comme des gélines enfermées avec Renart dans leur poulailler, les
Michels couraient dans tous les sens, pleurant, beuglant, suppliant.
Nanard, s’époumonant avec des « you are dead ! », coursa l’un d’eux,
jurant de l’achever s’il le chopait :
— Regardez-moi ça, comme elle court, la maladie d’amour ! riait
Nanard.
Puis il parvint à agripper le Sardou par les cheveux :
— Viens là, salope !
Ce dernier poussa un cri de goret. Il ne s’agissait pas d’une perruque
mais de ses véritables cheveux. Bernard le tirait à présent sur le sol. Il
avait prise, car ce Sardou-là n’était pas un Sardou des années 90, avec
une coupe quasi militaire, mais un Sardou 1974, romantique, avec longue
chevelure bouclée. Il n’essayait même plus de se débattre : Nanard venait
de lui balancer un coup de batte sur les côtes, qu’il lui brisa.
— Arrête tes fanfreluches ! trancha Nanard.
Pendant ce temps, Lulu faisait honneur à sa réputation de fou furieux
en tenant un autre Sardou plaqué au sol, solidement coincé entre ses
cuisses.
— Fils de pute !
J’ai bien cru qu’il allait l’étrangler et le laisser mort sur place, quand
soudain un Michel arriva derrière lui en boitillant, pointant vers le Cloclo
légionnaire un revolver :
— Lâche-le ou je tire ! a menacé le Sardou.
C'est alors que Walter François abandonna un Michel qu’il était en
train de latter à grands coups de bottines (une imitation des Hydra
blanches en cuir grené de Claude) dans l’abdomen avec l’aide de MC
Cloclo et sauta sur le Sardou armé, le faisant trébucher. Il l’immobilisa à
terre, s’empara du revolver et le lui fourra dans la bouche :
— Alors, ma jolie, on joue les durs ?
Puis, faisant allusion à un tube de Michel :
— Ça m’étonnerait que tu meures de plaisir, là !
Le Sardou était figé dans la terreur, les yeux écarquillés. Walter sortit
un briquet « Cloclo 2000 » de sa poche.
— Je vais te griller le cul !
Il commença à chatouiller le pantalon argenté du Sardou avec sa
flamme tout en maintenant l’autre main sur la bouche de sa victime.
Lulu, lui, avait menotté son Sardou depuis un moment. Avant que
quiconque n’intervienne et que la police ne rapplique, on était déjà dans
les voitures. Les fans, eux, trouillards comme pas permis, avaient détalé
depuis belle lurette. Trois Sardous furent capturés ce soir-là. Bernard en
avait pris un. Ligoté. A l’arrière.
— Vous m’emmenez où ?
— Au Connemara, ma choute ! Voir les lacs !
La fête s’était poursuivie dans un hangar désaffecté de la zone
industrielle de Patay. A l’intérieur, c’était comme des ateliers. Chacun
malmena son Sardou comme bon lui sembla. Lulu et MC Cloclo rasèrent
le leur avec une tondeuse en chantant le refrain de Etre une femme.
Femme des années 80
Mais femme jusqu’au bout des seins
Ayant réussi l’amalgame
De l’autorité et du charme
Bernard et Walter avaient pour leur part ouvert un atelier d’arts
plastiques : ils refaçonnèrent leurs Sardous respectifs de la tête aux pieds
à l’aide de pistolets à peinture (orange, vert fluo, violet). Les trois
pauvres sosies de Michel étaient attachés à des lamelles d’acier incrustées
dans les parois du hangar et ne pouvaient pas s’échapper. Frappés
d’épouvante, ils tremblaient de peur.
— J’ai comme qui dirait envie de pisser! s’exclama Bernard.
Atteignant les limites du déshonneur et de la débauche, il couvrit
d’urine les trois malheureux sur l’air du France. Puis, s’égouttant sur l’un
d’eux :
— Claude fait pleuvoir sur les injustes.
Quand on relâcha les deux premiers, ce fut en pleine Beauce, près de
l’autoroute, complètement à poil. MC Cloclo proposa qu’on garde le
troisième pour le supplice dit du « marteau », qui consistait à enfermer un
Sardou dans le hangar pendant douze heures, attaché, sans manger ni
boire, avec une sono à fond la caisse diffusant en boucle Si j’avais un
marteau de Claude – soit 288 écoutes.
1 26 podium 51.
2 12 kathalyn 54.
3 20 podium 50.
4 17 marteau 54.
5 13 rio 52.
6 Voir Annexe 1, p. 335 : « Quelques Claudes François célèbres », pour la biographie des sosies
cités ici.
VI
Le musée de ma vie
Ce que je préfère chez moi, c’est Claude.
BERNARD FRÉDÉRIC
Maïwenn devient une Bernadette
Bernard a proposé à Maïwenn de faire la Bernadette dans notre
nouvelle formation. Elle nous a fait languir pendant une semaine avant de
nous donner sa réponse qui, contre toute attente, a été positive. Comme
nous, Maïwenn était prête à n’importe quoi pour quitter l’univers de
l’Arche.
— Ce sont tes derniers jours d’Emmerdodrome ! a lancé Nanard.
— Bon, je vous laisse, les garçons, j’ai une classe de 5e qui arrive...
Réalisées pour les plus jeunes sous forme de jeu de piste ou de rallye
photos, les animations de Maïwenn au Géodrome sont prévues pour tous
les niveaux, depuis la maternelle jusqu’au lycée.
— C'est quoi, ça, madame, le petit moulin, là ? a demandé un gosse.
Bernard et moi avions, à l’emplacement précis de Dannemois sur la
France miniature du Géodrome, reconstitué le Moulin de Claude ainsi
que sa tombe au 1/1 000. On fleurit la minuscule tombe régulièrement, et
parfois on y pose un cierge – une bougie d’anniversaire afin de conserver
les proportions.
— Ça ? a répondu Maïwenn un peu gênée, c’est rien... Venez, je vais
vous montrer les différentes sortes de calcaires qu’on trouve dans le
Bassin parisien.
Soudain Bernard, fou de rage, a surgi de derrière un talus :
— N’écoutez pas, les enfants ! C'est pas rien, c’est tout, au contraire!
C'est un lieu saint! C'est là qu’a habité Claude François !...
— Bernard, non ! s’est fâchée Maïwenn.
— Vous demanderez à vos parents à la maison ce soir en rentrant qui
que c’était que Claude François... Ils vont vous le dire ! C'est pas Garou !
Pas Bopispo ! C'était un grand monsieur enterré là... Demandez ce soir à
vos parents ! Demandez-leur de vous emmener au Moulin.
Le Moulin de Dannemois
Autoroute du Sud. Direction Fontainebleau. Sortie Célyen-Bierre.
Parcours fléché jusqu’à Dannemois. Entre Corbeil-Essonnes et Milly-la-
Forêt.
Moulin de Dannemois
ancienne propriété de
Claude François
1964-1978
Le Moulin est un monument historique du XIIe siècle. Il y a quelques
années, avant que M. et Mme Lescures ne le rachètent et ne lui redonnent
vie avec passion, il était mangé par les herbes. Les carreaux étaient
cassés. Les rats grouillaient. La toiture était défoncée. Tout rouillait, le
portail grinçait. La piscine était constellée de moisissures. Des orties
avaient réussi à pousser sur le dallage bleu ciel. Le court de tennis était
envahi par les ronces. Plus aucune trace de Joe Dassin, de Mort Shuman,
de Mike Brant et de Sheila.
Pendant des années, on est allés se ressourcer là-bas, avec Bernard. On
escaladait le mur et on se promenait dans les allées herbues. On cherchait
à déceler parmi les broussailles, les ruines, des morceaux de 1972, des
vestiges de 1975, des preuves de 1978. Parfois, on passait la nuit sur
place, dans une des dix-neuf chambres à coucher. On savait bien que
Claude nous aurait dit : « Faites comme chez vous ! » Du coup, c’est ce
qu’on faisait. Par une nuit d’insomnie, Bernard était même allé nager
dans l’Ecole, parmi les cygnes craintifs. Aux beaux jours, on prenait le
petit déjeuner sur la terrasse. En juin, sur un treillage de bois à la peinture
craquelée fleurissait une glycine où les moineaux se posaient. Les fleurs
étaient desséchées. On aurait dit des vieilles femmes.
On évitait le bâtiment secondaire, qu’un mystérieux incendie avait
ravagé en 73, détruisant guitares, livres, opalines et souvenirs : le toit
menaçait de s’effondrer. Claude, qui aurait voulu être américain, comme
James Brown, avait baptisé cette partie du Moulin « la maison américaine
». D’une certaine manière, il l’était, américain – moins que Joe Dassin ou
Mort Shuman, certes, mais beaucoup plus que Nicolas Peyrac ou Gérard
Lenorman.
Marie-Claude et les pilleurs
On n’était pas les seuls à pénétrer dans l’enceinte du Moulin. Mais
tous les visiteurs ne venaient pas pour communier avec Claude. Des types
bourrés d’idées fixes pillaient tout, arrachaient des carreaux dans la
piscine, ramassaient des gravillons dans l’allée, décollaient des tuiles de
la toiture, décapitaient des statuettes, remplissaient leurs sacoches de
morceaux de parpaings, de crépi de la façade, de débris de verre, de
mégots qu’ils imaginaient avoir été fumés par des invités de Claude.
Certains emportaient des fragments de marbre du caveau où Claude
repose – un des lieux les plus profanés de France. Leur butin était
négocié dès le lendemain auprès de différents fan-clubs.
Il y a deux sortes de fan-clubs de Claude : 1) ceux qui punissent ce
genre de comportement 1, 2) ceux qui les encouragent. Un des pires en la
matière est l’Association Tourangelle des Amis de Cloclo (ATAC). Sa
présidente, Marie-Claude Gendry, qui se fait appeler Marie-Claude par
souci de proximité avec Claude mais dont le véritable prénom est
Edwige, est une vieille folle obèse et dépressive à la peau criblée de
cratères. Elle collectionne les photos dédicacées de Claude, les notes de
restaurant de Claude, les mosaïques du pédiluve de la piscine du Moulin
de Claude. Ce n’est pas un hasard si elle est très amie avec le fondateur
du musée de la merde, René Rinaldo, dont la spécialité est de conserver,
dans des bocaux remplis de formol, les étrons des vedettes du cinéma,
des stars de la chanson et des hommes politiques célèbres. Il a de tout
dans son musée (sis à Amiens) : Picasso jeune, Picasso âge mûr, de
Gaulle, Jackie Kennedy, Mick Jagger, Diana, Bill Clinton, et même
Laurel et Hardy dont les « œuvres » excrémentielles sont inversement
proportionnelles à leur gabarit. La plupart de ces précieux prélèvements
ont été récoltés dans des hôtels chics par des agents de la CIA qui, après
analyse dans le but d’évaluer l’état de santé des intéressés, en ont fait
commerce pour arrondir leurs fins de mois. On prétend que de nombreux
faux sont en circulation.
EDWIGE (gloussant) : Mes amis, il reste encore au Moulin, dans le
parc et les dépendances, pas mal de statuettes et de bustes. Il nous les
faut. Il me les faut. J’ai l’argent.
PILLEUR N° 24 (d’une voix qui s’enfle) : Le fan-club de Mike Brant
m’a donné cent mille pour un foulard qu’il avait porté adolescent en
Israël. J’ai fait le voyage là-bas pour rapporter la relique. J’ai peur de
rien, du moment que ça paye bien.
EDWIGE (cassante) : Tu n’auras pas à te plaindre de mes tarifs.
L'argent n’existe pas quand il s’agit de Claude.
PILLEUR N° 25 : On écoute.
EDWIGE (levant un doigt) : Il me faut le bas-relief en plâtre offert à
Claude par Petula Clark en juin 72. Vous vous démerdez comme vous
voulez, mes biquets. Il est dur à arracher, faites gaffe. Je vous préviens, si
vous me l’abîmez, je vous envoie des mecs qui vous abîmeront aussi.
(Elle s’éclipse en se tortillant.)
La plupart du temps, la grosse se fait rouler dans la farine par les
loulous qu’elle emploie. Ils lui rapportent de l’eau de Loire en guise de
flacons d’eau de l’Ecole. Les cailloux du Moulin? Ramassés en bas de
chez eux. Et la grosse allonge les billets, ivre de bonheur. L'année
dernière, dans une sorte de remake de Carpentras, un commando Edwige
a profané la tombe de Ness-Ness (cf. Le Quotidien de l’Essonne du 19
avril dernier, page 36) :
TRÉSORS MAL GARDÉS
Dans la nuit de dimanche à lundi, des pilleurs ont acquis à Dannemois, au cœur de
la propriété de Claude François, une très belle statuette de Ness-Ness, le singe écureuil
de Cloclo, merveille de l’art kitsch. Etant donné la multitude des statuettes de plâtre
peintes ou de sculptures de cire, on peut accepter sans mauvaise humeur l’émigration
de ces quelques spécimens. Mais il ne faudrait pas que ces fuites devinssent
nombreuses.
Ness-Ness
Tout avait commencé au Zoo de Notre-Dame, l’animalerie où Claude
achetait des animaux exotiques. C'est là qu’il était tombé amoureux de ce
petit singe écureuil à la queue touffue et au museau foncé. Ness-Ness
devint une des figures du Moulin. Il slalomait entre les pattes d’eph
d’Hugues Aufray et les espadrilles de Sacha Distel. Il adorait jouer avec
les bouclettes de Julien Clerc.
Pour jardiner en paix, Claude lui avait construit une cage à poules où il
le cloîtrait. Mais savoir le petit animal enfermé le rendait malade. Au
bout d’un quart d’heure, il venait le libérer. Aussitôt Ness-Ness reprenait
vie, sautillait, piaillait et piétinait les plates-bandes. Jamais on ne l’avait
vu chercher à s’enfuir. Il était sans cesse collé à Claude, fourré entre ses
jambes à le faire trébucher, perché sur son épaule. Ses yeux minuscules
brillaient. Ness-Ness était heureux.
Claude se plaignait parfois des ongles de son ami quand celui-ci, en
trois coups de pattes, grimpait jusqu’à sa chemise. Les enfants l’adoraient
et il jouissait d’un grand succès auprès des Clodettes. Les soirs d’été,
autour du barbecue, bravant les étincelles qui le faisaient parfois détaler,
Ness-Ness venait chaparder des merguez qu’il s’empressait d’aller
déguster dans une des nombreuses cachettes qu’il s’était bâties dans les
arbres ou sur le capot d’une Porsche dont il rayait la carrosserie. Le
vendredi 25 juillet 1975 2, à l’heure du dîner, Ness-Ness ne vint pas
chercher sa merguez. Pourtant, ce soir-là, les flammes n’étaient pas plus
hautes que d’habitude. On mit son absence sur le compte du nombre
d’invités, plus important qu’à l’accoutumée. Ce n’est que le lendemain
matin, en inspectant le tronc d’un vieux chêne, que Claude trouva le
corps déchiqueté de son petit compagnon. Ness-Ness gisait dans une
allée de terre battue, le regard débarrassé de toute frayeur, la queue raide
et ses petits bras recroquevillés sur sa tête comme pour se protéger
jusqu’à la fin des temps des mâchoires d’Agor, le berger allemand des
voisins. Un petit trou fut creusé à l’endroit où on l’avait trouvé. On posa
par-dessus une dalle de marbre portant une épitaphe au burin.
DESSOUS CET ARBRE, EN CE TERRAIN PLAT, GIT
NESS-NESS
AGOR, QUI EST PIRE DE JOUR EN JOUR,
LUI FIT SUBIR DE SES DENTS
UN GRAND MARTYRE
R.I.P.
Avec Nanard, on est venus des centaines de fois se recueillir sur la
tombe du petit singe intrépide.
— Il a coulé de beaux jours, ici...
La dernière fois qu’on est allés visiter la sépulture de Ness-Ness,
Bernard, une boule dans la gorge, m’avait parlé de son passé.
— Moi tu sais, Couscous, j’ai eu une chienne... Bergère allemande
avec des taches. Magnolia, elle s’appelait! Elle était très « je suis fidèle »
comme bête. Très « Nanard je t’aime »... Elle gambadait énormément.
C'était super! Avec son museau frais... On avait le même feeling elle et
moi. Quand on s’amusait, elle lâchait pas la balle. De l’écume dans la
gueule, elle mordait la balle ! Mais jamais les humains : que les balles.
Des vieux ballons qu’elle crevait. C'est qu’elle était joueuse... Elle parlait
pas trop. Elle « parlait », avec du feeling, mais elle n’avait pas de langage
pour nos trouilles à nous. Je la caressais à pratiquement tous les
moments... C'était du bonheur! Un matin elle a pas bu... Pas mangé. Elle
m’a regardé par tous ses yeux... Dedans, on aurait dit que c’était déjà fini.
Elle avait des sueurs. Je l’ai touchée. Elle était dans le « je suis calme ».
J’ai caressé ses poils. J’ai pas voulu appeler les médecins pour animal...
Elle ma regardé et quand son regard a été terminé, elle est morte. J’ai
creusé une petite tombe. J’ai juste marqué « Magnolia », sans ses dates.
Je connaissais pas quand elle est née. Elle est enterrée derrière le Auchan,
près du stade. Elle aimait bien jouer au ballon. Elle est sous la terre tout
près du foot. Claude doit protéger tout ça...
Dans le bus pour Dannemois
Bernard a tenu à ce que Maïwenn connaisse Dannemois, afin qu’elle
s’imprègne de l’esprit Claude François. Lors d’une tombola organisée par
un fan-club de Gien pour les vingt ans de la mort de Claude, on avait
gagné trois places pour un voyage organisé à Dannemois : c’était le
moment d’en profiter. Bernard avait emporté un mystérieux sac de
voyage avec lui (quand tu sauras pourquoi, tu ne vas pas être déçu). Le
car est arrivé. Bondé. La présidente du fan-club, Martine Dupuis, a
vérifié sur sa liste qu’on était bien inscrits. Nous nous sommes installés
au fond.
— Je crois que nous sommes tous au complet, a commencé Martine. Je
voudrais d’abord vous remercier d’être venus si nombreux. On a de la
chance : la météo est avec nous. C'est un dimanche au soleil ! (Rires.)
Bien... Je vous rappelle que ce voyage est effectué dans le cadre de notre
programme « Une fleur pour Claude ». Claude nous attend vers 10 h 30
environ : il faisait beaucoup attendre les autres mais il n’aimait pas qu’on
le fasse attendre ! (Rires.) Je vous rappelle que notre but est de pouvoir
ériger une statue plus grande que celle de nos amis bruxellois de «
Magnolias for Claude », qui ont réussi à réunir suffisamment d’argent
pour leur magnifique bronze de 1,43 m... Mais bon, notre statue du club
posée il y a trois ans a été élue deuxième plus belle statue du cimetière
par un jury strasbourgeois indépendant! (Cris de joie et
applaudissements.) Sinon, j’ai reçu un appel de la municipalité de
Dannemois hier soir : quelqu’un a manifestement essayé de frotter la
statue du club, mais aurait utilisé un mauvais produit qui a fait ressortir
l’oxydation du bronze... (Sifflets.) C'est sans gravité (Cris de
soulagements.), une brosse et de l’eau arrangeront probablement
l’affaire... Par contre, un vandale a griffonné sur l’autre tombe, celle de
l’ange.... (Huées.) Mais l’essentiel est quand même de profiter de cette
journée qui s’annonce belle, belle, belle ! (Rires.) En arrivant, un petit
déjeuner chaud sera servi. Ensuite visite, suivie du spectacle du sosie
Laurent Alexis. Ce ne sont pas quatre, mais six Clodettes qui sont
annoncées. (Applaudissements.) Le Comité Légal d’Officialisation des
Clones et Sosies nous propose même un deuxième sosie : Pascal Fabrice.
(Applaudissements.) Voilà. Je vous rappelle que vous pouvez dès
maintenant réserver la journée « Cloclo Folies » du 11 mars prochain...
Les adhérents à jour de leur cotisation pourront bénéficier du prix de
groupe sur présentation de la carte de membre... Merci de m’avoir
écoutée et bonne journée !
Visite guidée du Moulin
Maïwenn a trouvé le Moulin 3 « très bien conservé ». Dans le hall du
bâtiment principal était exposée la chemise en soie naturelle modèle Rive
Gauche d’Yves Saint Laurent que Claude François portait si souvent en
privé tout au long de l’année 1973. Notre guide avait les cheveux gras.
Dans la main droite, il serrait un classeur à l’intérieur duquel, sous des
pochettes plastifiées et perforées, étaient soigneusement rangés des
documents.
— Je m’appelle Guy. Je suis fan officiel de Claude François depuis
1978. Si vous avez des questions, n’hésitez pas à les poser. Il vaut mieux
oser poser une question que de ne pas comprendre. Nous allons
commencer par l’allée. Cette allée, mesdames et messieurs, se compose
de pavés anciens qui vont du jardin jusqu’aux différents bâtiments du
Moulin. Il faut savoir que lorsque Claude François a acheté en 1964,
l’allée était constituée de dalles lisses. Les pavés qui les remplacèrent
furent offerts à Claude par la préfecture. Ils furent déposés ici par
camion. On dit que c’est dans cette allée que Coco, le fils aîné de Claude
François, faisait du tricycle.
Un Belge a hoché la tête. Une femme à lunettes en forme de cœur s’est
baissée pour vérifier la texture d’un pavé. Elle était accompagnée de sa
fille d’une trentaine d’années, qui faisait très esthéticienne salope.
— C'est bon pour l’allée? Pas de questions? Eh bien je propose que
nous nous enfoncions un peu plus dans le jardin. Bien ! Alors il est
important de savoir que Claude François aimait beaucoup venir ici. Je
vous demanderai de ne pas faire trop de bruit, puisque c’est ici qu’il
venait puiser la paix et l’inspiration. Claude François méditait beaucoup
et pratiquait le jardinage, hein. Il lui arrivait de prendre un sécateur pour
couper les fleurs fanées. Quand il y avait une branche morte sur un arbre,
Claude François se munissait d’une échelle et allait couper la branche,
d’accord?
Le Belge fit plusieurs « oui » de la tête.
— Des questions ?
— Est-ce qu’il plantait? a demandé un gros à casquette.
— Ah ! Est-ce qu’il plantait? Quelqu’un sait répondre? Non? Bon :
alors il faut bien savoir que Claude François plantait tous les noyaux et
tous les pépins qu’il trouvait. Il avait « la main verte », comme on disait à
l’époque, et c’était une de ses grandes fiertés. Contrairement à ce qu’on a
pu lire dans une certaine presse à un certain moment, Claude François
prenait grand soin du potager. Alors ce qu’il faut bien avoir à l’esprit,
c’est que le potager que vous voyez là est une reconstitution, hein. Seul le
rosier sur votre gauche est d’époque. Les légumes devaient être cueillis
juste au moment de les faire cuire... Pourquoi d’après vous?
— Pour que ce soit meilleur, a répondu un vieux jeune à catogan.
— Oui, c’est vrai. Mais encore?
— Pour les vitamines ? a essayé Maïwenn.
— Exact ! Les vitamines avaient beaucoup d’importance pour Claude
François. Bien : alors à côté du potager, dans le prolongement de mon
bras, il y avait un poulailler avec non seulement des poules, mais aussi
des dindes et des pintades.
Le guide a appuyé sur les mots « dindes » et « pintades ». Le Belge a
poussé un « oh » d’admiration.
— Je précise que tous ces animaux étaient nourris au grain. Ainsi,
messieurs dames, chaque jour Claude François pouvait avoir dans son
assiette des œufs frais et de la volaille à volonté, sans hormones. J’attire
aussi votre attention, avant que nous n’entamions la visite des bâtiments
proprement dits, sur le fait que les animaux qui peuplaient l’enceinte du
Moulin étaient ici chez eux. Depuis sa plus tendre enfance, Claude
François a toujours trouvé chez les animaux l’amitié qui lui faisait défaut
chez les humains, hein? Claude François aimait tout particulièrement les
volatiles. Il y avait ici à l’époque des flamants roses et des grues très
bonnes en danse, des sortes de Clodettes si vous voulez, qui étaient des
reines de la chorégraphie. Dès qu’elles entendaient de la musique par les
fenêtres ouvertes du bar américain, elles bougeaient en rythme et se
livraient à un véritable ballet d’ailes et de pattes. Mais Claude François
avait aussi ses danseuses du Lido : des petites poules noires dont la tête
était couronnée d’une touffe de plumes. Je passe sur les perroquets, les
perruches et les paons. Pour ce qui est des flamants roses, puisque vous
allez sûrement me poser la question, eh bien Claude François était très
sensible à la couleur pastel de leur plumage.
Il exhiba une des photos plastifiées de son classeur.
— Nous voyons sur ce cliché, pris en 1971, que ces oiseaux roses
ressortent magnifiquement sur le gazon vert.
— Mais tous ces oiseaux, ils ne s’envolaient pas? a demandé une
blonde sans seins.
— Haaa haaa... a fait le guide, la voix pleine de suspense, en plissant
les yeux. Eh bien non ! Ils ne s’envolaient pas ! Car Claude François les
avait fait opérer. Je vous rassure, l’intervention était effectuée sans
douleur, sous anesthésie. Mais nous allons pénétrer à présent si vous le
voulez bien dans le bâtiment américain. Entrez, je vous en prie. Près du
bar, que vous voyez là, se trouvait déjà ce magnifique aquarium, qui était
illuminé en permanence par des spots multicolores, ce qui donnait un
spectacle éblouissant. Vous trouverez au sol des dalles de Venise
réchauffées par des tapis d’Orient sur lesquels se trouvaient de
confortables fauteuils en cuir qui ont été malheureusement emportés par
des vandales avec la lunette des toilettes. C'est une perte pour le musée
du Moulin, car les dernières études en cours montrent de manière
incontestable que Claude aimait s’y prélasser. Un chercheur de
l’Université du Wisconsin, qui était en bourse d’études ici l’hiver dernier,
a même apporté la preuve que Claude avait disposé sur ces fauteuils ces
peaux de buffle à la couleur chatoyante qui sont exposées sur le mur
principal. Aujourd’hui, cette pièce sert encore pour les épreuves écrites
de l’examen de Claude François officiel ainsi que pour certaines épreuves
orales d’admissibilité.
Nous avons visité la piscine et quand le Belge a demandé si c’était
bien là que Claude avait composé My Way, Guy s’est mis en colère :
— On dit pas My Way, c’est de la diffamation, on dit Comme
d’habitude ! Pour une fois que les Ricains nous reprennent un standard,
vous allez quand même pas encore leur laisser, non ?
Puis Guy nous a montré, sur l’escalier en colimaçon, une marche sur
laquelle Françoise Hardy s’était assise. Quand nous sommes ressortis de
l’aile américaine, nous avons aperçu des cygnes sur l’Ecole :
— La durée de vie d’un cygne étant d’une trentaine d’années, on pense
que certains d’entre eux ont connu Claude.
Le Belge a encore opiné, admiratif. Puis nous nous sommes approchés
de la roue du Moulin. Guy a pris un air mystérieux :
— Il y a eu un drame ici, en 1973. Qui peut me dire lequel ?
— La partie américaine a brûlé ! a lancé Bernard, fier de lui, pour
impressionner Maïwenn.
— D’abord c’est la partie principale qui a brûlé, mais ce n’est pas ça.
Non : il y a eu un décès ici en 1973. Personne ne voit à quoi je fais
allusion ?
— Ness-Ness ? ai-je demandé.
— Mais non, a coupé Bernard, c’est pas possible, enfin : Ness-Ness
c’était en 75...
— Ce n’est pas Ness-Ness – qu’on appelait d’ailleurs généralement «
Ness » tout court – a répondu Guy avec une intonation de présentateur
télé. Vous donnez votre langue au chat ?
— ...
— Ben Plouf! Le chien Plouf! Il s’est pris dans les pales de la roue...
Quelle fin terrible, n’est-ce pas? Enfin : il portait bien son nom, hein ?
Variété française et modernité dans un monde multipolaire
Pendant les fêtes claudiennes, les pèlerins investissent les campings
des alentours de Dannemois, les chambres d’hôte ou les hôtels. La
municipalité a dû faire construire des infrastructures adaptées : les
Cloclotels. Les fans y dorment en chambrées de dix. Avec Bernard, on va
chaque année à Dannemois pour le 11 mars (Pâque claudienne).
Quant au C.L.O.C.L.O.S., il a installé ses bureaux dans un local d’où
on aperçoit la tombe de Claude et possède des dépendances dans la rue
principale – notamment le Centre d’Etudes Claudiennes (C.E.C.),
université où viennent travailler fans, chercheurs, exégètes et biographes
du monde entier [voir Annexe 5, p. 360 : « Le Centre d'Etudes
Claudiennes »].
Après la visite guidée du Moulin, on s’est rendus dans la salle
polyvalente Chouffa, où avait lieu une conférence sur Le téléphone
pleure, tenue dans le cadre d’un colloque de musicologie claudienne
intitulé : « Claude François : variété française et modernité dans un
monde multipolaire. Pour une interdisciplinarité des intermédiaires
culturels. » C'était plein à craquer. Des types prenaient des notes.
D’autres enregistraient la conférence sur des magnétophones. Le
conférencier était seul derrière un bureau immense et actionnait parfois
une manette lui permettant de projeter des diapos. J’ai pu en enregistrer
un bout sur mon walkman.
— Voyez-vous, la musicologie doit dépasser, dans l’analyse du
Téléphone pleure, la simple constatation de l’alternance entre le style
chanté des incises du père et le style mélodramatique des réponses,
parlées, de sa fille... Voir dans ce principe formel, mesdames et
messieurs, la quintessence de l’œuvre, signifierait se refuser l’accès au
véritable fondement ontogénétique de la pièce. L'écriture claudienne
exploite l’art de la citation stylistique d’une manière particulièrement
productive! L'oreille un peu attentive et cultivée retient facilement du
Téléphone pleure les faux-bourdons à la sixte – anacrouse du refrain – et
les mouvements parallèles à la tierce – pont du couplet. Ces figures
scripturaires sont affublées d’un glissement chromatique de l’accord
parfait de tonique au V/V en fa majeur via une couleur de fa dièse,
impertinente sans être choquante. Fi de l’ordre tonal : tel semble être
également le mot d’ordre à l’origine de la célèbre cadence plagale qui
clôture la chanson. Je renvoie tous ceux que ça intéresse à la coda de la
pièce, à partir de « Dis, mais retiens-la ».
Un grand rouquin voûté s’est levé.
— Excusez-moi, mais...
— Oui monsieur, je vous en prie...
— Est-ce qu’on ne peut pas quand même dire que Le téléphone pleure
procède d’un style néo ?
— C'est aller un peu vite en besogne : l’exigence progressiste de
Claude le mène à un emploi dynamique des forces structurantes de la
tonalité moderne.
— Vous pourriez nous donner des exemples ? a demandé une
lunetteuse bandante.
— Eh bien j’en donnerai deux, si vous le voulez bien mademoiselle,
qui, je l’espère, vous convaincront. Un examen attentif de la marche
mélodico-harmonique du refrain – avec son tendre accord parfait mineur
sur le troisième degré au milieu de la marche, qui surimprime sur
l’ensemble un parfum fauréen – révèle que la séquence par quintes
descendantes ré-sol – sur « ... pho... », « pleure » –, do-fa – « vient », «
pas » – ne se conclut pas par un intervalle si-mi, prévisible et donc un peu
plat, n’est-ce pas, mais par celui, plus épicé, de si-sol – « crie », « t’aime
» –, l’ensemble étant dupliqué. Autre indice aussi irréfutable de
modernité, chère mademoiselle : l’emploi figuraliste de la sonorité de
septième mineure, étrangement trouble, sur le second degré de l’échelle
de fa majeur, pour illustrer l’irrévocabilité de la douleur. Quel autre
accord du romantisme et du post-romantisme pouvait mieux contraster
avec les couleurs plus simples du reste de l’œuvre sur des fragments
comme « Quand je lui crie je t’aime » et « Car je serai demain au fond
d’un train»? Vous le constaterez vous-même : variations de surface, chant
et mélodrame cachent donc, par l’art même, la stylistique fondamentale
de l’œuvre, empreinte de choix compositionnels dictés par la
connaissance de l’histoire et la sûreté du goût.
On est pas restés plus longtemps parce que Maïwenn avait faim.
Le déjeuner
Nous avons déjeuné au restaurant-grill du Moulin, grande cafétéria où
nous avons retrouvé le groupe du bus. Bernard était vert lorsqu’il a appris
que le prix du déjeuner n’était pas inclus dans la journée. Le restaurant-
grill est un endroit très agréable où sont diffusées en boucle les chansons
de Claude. Il restait une bonne heure et demie avant les shows de Laurent
Alexis et de Pascal Fabrice. Maïwenn, traumatisée par l’épisode du
Rodéo Grill, a immédiatement proposé d’inviter tout le monde. La
radinerie l’emportant de très loin chez Bernard sur la galanterie, il m’a
assené un coup de bottine à tomber dans les pommes au moment où
j’allais répondre à notre nouvelle Bernadette qu’il n’en était pas question.
— Ça c’est gentil ! s’est-il empressé de s’exclamer.
Du coup, Nanard s’est lâché. Moi, par politesse, j’ai pris un classique
steak au poivre-purée à 7,30 euros. Maïwenn a commandé une salade (7
euros) et une Vittel (1,80 euro). Nanard, lui, s’est subitement souvenu
qu’il adorait le bordeaux et, malgré mes regards furieux qu’il s’évertuait
à éviter, il a commandé une demi-bouteille de château-cassagne haut-
canon 1993 dont, par crainte d’être traité de mythomane, je tairai le prix.
— Goûte ça, Couscous ! Il a du fruit ! Il fruisse.
Puis :
— Patronne !
— Monsieur Frédéric ?
— Ton filet de canette aux cèpes du Périgord, il est servi avec quoi
déjà?
— Avec des pommes sarladaises, monsieur Frédéric, a répondu Mme
Lescures qui n’en revenait pas que Bernard ne prenne pas, comme à
chacune de ses visites, le menu enfants.
— Je suis preneur. Mais j’aurais été en joie de goûter aussi le confit de
canard. Tu m’en faufilerais un chouïa entre deux cèpes ?
— Très bien, monsieur Frédéric. Mais ça fera un petit supplément,
n’est-ce pas?
— Bien sûr : ça allait de soi ! a lancé Nanard.
— Ce sera tout, monsieur Frédéric ?
— Pour l’instant, oui. Mais dis quand même à ta brochette de rognons
et de rate de pas s’éloigner trop : il se pourrait que je m’y consacre.
La patronne s’en est allée aux cuisines. Maïwenn est restée interdite
par la grossièreté de Bernard.
— Vous verrez Maïwenn, on mange très bien ici.
Au dessert, j’ai commandé un café (1,20 euro). Maïwenn a pris un « Je
vais à Rio » (glaces rhum-raisins, piña colada, sorbet noix de coco – 6
euros) et Bernard une coupe Cloclo (sorbet pêche, champagne alcool –
8,40 euros), un « Belles, Belles, Belles » (glace vanille, chocolat noir,
nougat – 6 euros) et un « Téléphone pleure » (sorbet poire au calvados –
7,50 euros).
Après que Maïwenn a passé sa carte Visa dans la machine, Bernard a
voulu faire un tour à la Boutique. Il est reparti avec deux ouvrages – Le
temps passe, le cœur reste de Magalie Mathurin, et 20 ans pour toujours
de Patrice Gascoin – et une casquette Comme d’habitude.
— C'est pris sur le repas que j’ai pas payé, de toute façon! a lâché
Nanard en passant à la caisse, souriant comme un bébé à Maïwenn.
En sortant, Bernard a vu dans le hall quelque chose qui ne lui a pas plu
du tout : une affiche de spectacle d’un de ses sérieux futurs concurrents à
« C'est mon choix ».
Centre Culturel de MOUILLERON-LE-CAPTIF
21 février 2002
IK Shows ASRD - SDZ et 21th Century Cloclo
PRÉSENTENT
CLOCLO MEMORIES
PROGRAMME DE LA JOURNÉE :
12h00 le verre de l'amitié / 12h30 ouverture du forum
BOURSE D'ÉCHANGES DIAPOS CYBERCLOCLO EXPO ETC.
13h30 karaoké expo / 15h00 vidéo grand écran
16h00 show historique de CLAUDE FLAVIEN
18h00 exposition photos inédites
18h30 exposition objets collectors / 19h30 fin du forum
20h00 vidéo concert Cloclo (1re partie)
20h30 témoignages d'invités
20h45 Magic-Cloclo AVEC JÉRÉMIE BOB & MAGALIE PASTEUR
21h30 Gérard BERSON / 22h00 entracte
22h15 SHOW CLAUDE FLAVIEN (1re partie)
23h15 entracte
23h45 SHOW CLAUDE FLAVIEN (2e partie)
00h45 vidéo concert Cloclo (2epartie)
01h15 remerciements et fin
Le spectacle
Enfin, l’heure du spectacle est arrivée. Les clubs du troisième âge, les
fans et les curieux se sont rassemblés dans la salle polyvalente. Bernard
est mystérieusement retourné chercher quelque chose dans le bus, me
laissant seul avec Maïwenn. Lorsque le show de Laurent Alexis a
commencé, Bernard n’était toujours pas de retour. La prestation de
Laurent Alexis fut moyenne : pas de danseuses, manque d’attaque dans le
tempo, insuffisance vocale sur la période disco, mise en place défaillante
sur les chorégraphies de Belinda et de Chanson populaire. En revanche,
il a créé la surprise en interprétant une chanson de Claude pratiquement
disparue des mémoires : Une petite fille aux yeux rouges, sortie en juillet
1969. Très bonne idée, qui n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd.
Donner un nouveau souffle à Claude, c’est aussi partir à la recherche de
pépites enfouies sous les tubes célèbres et les remettre à jour.
Après trois rappels (non mérités) et une courte pause, le Claude
François suivant, Pascal Fabrice, est monté sur l’estrade. J’avoue qu’il a
fait très fort : non seulement il était venu avec trois danseuses à lui, mais
la quatrième était Kelly, une véritable Clodette d’époque. Standing
ovation. De plus, la ressemblance physique avec Claude était
surprenante. C'était la première fois que je voyais ce type et il m’est
apparu immédiatement comme un concurrent très sérieux. Il a enchaîné
sans débander Belles! Belles ! Belles !, Cette année-là, Ecoute ma
chanson, C'est comme ça que l’on s’est aimés, Alexandrie, Alexandra et
Disco météo. Le tout avec Ketty déchaînée derrière, en ceinturon de
nickel, tee-shirt Podium et mini-short en soie sauvage.
Tout à coup, surgi de nulle part, Bernard a fait irruption sur la scène en
tenue de Claude François. Pascal Fabrice venait d’attaquer Magnolias
For Ever.
Dites-lui que je suis comme elle
Que j’aime toujours les chansons
Qui parlent d’amour et d’hirondelles
De chagrins, de vent, de frissons 4
Il a fallu que ce dingue de Bernard vienne se greffer là. Qu’il s’insère
dans le spectacle d’un autre Claude François, par orgueil, pour que les
gens puissent comparer objectivement. C'était donc ça qu’il préparait
depuis le début du voyage. C'est pour ça qu’il avait, tout au long de cette
belle journée, été étonnamment calme, notamment pendant la visite
guidée où, en temps normal, il se serait accroché cinquante-sept fois avec
le guide sur des points de détail. En fait, il se concentrait pour ça.
Dans la salle, c’est l’étonnement : le public s’imagine dans un premier
temps que c’est une surprise, qu’on lui donne trois Cloclos pour le prix
de deux, que c’est une cerise sur le gâteau. Applaudissements. Les
danseuses sont étonnées : on ne les avait pas prévenues. Ketty sourit
même à Bernard, qui lui donne le baisemain avant de s’emparer d’un
micro et de superposer sa voix à celle de Pascal Fabrice.
Dites-lui que je pense à elle
Quand on me parle de magnolias
Bernard se place d’emblée en voix de tête, il donne tout, voulant
éclipser son collègue, son jumeau, son ennemi. C'est une lutte à mort qui
s’engage, un duel au sommet, un combat de titans comme lorsque, dans
Strange, on annonçait pour le prochain numéro l’affrontement du siècle
entre Spiderman et Superman et qu’une vignette publicitaire, sur laquelle
on avait un mois entier pour fantasmer, nous les montrait en train de se
crêper le chignon sur le toit de l’Empire State Building. Ce n’était
d’ailleurs pas dans le cadre d’un Strange normal que se déroulaient les
hostilités, mais dans un Spécial Strange, qui coûtait forcément un peu
plus cher. (Ils se vendent par paquets promotionnels de cinq à la station
Total de l’Arche, parfois mélangés à des Akim, des Zembla, des Blek le
Roc.)
Your girl is crying in the night
Is she wrong or is she right
Je ne sais plus comment faire
Pascal Fabrice, professionnel jusqu’au bout, ne laisse rien paraître du
cauchemar qu’il est en train de vivre : mais on sent dans son regard un
mouvement de panique intérieure, une interrogation affolée sur le
pourquoi du comment de cette atroce blague, qui ira en s’aggravant
jusqu’à ce que deux gorilles montent sur l’estrade pour évacuer Bernard.
Mais si, à ce stade de mon humble témoignage, lecteur, tu en es encore à
t’imaginer que Bernard est homme à se laisser évacuer comme ça d’une
scène, je te conseille de reprendre ta lecture à zéro.
Ecris donc ce que tu as vu, ce qui est et ce qui doit arriver ensuite.
Bernard a sorti un revolver de sa veste. Dans la salle, les gens se sont
mis à hurler. Bernard a crié « pas de panique » et a placé le revolver sur
la tempe de Pascal Fabrice. Puis il passé son bras autour du cou de ce
dernier, l’enserrant avec fermeté. Les deux Claudes François ont ainsi
continué la chorégraphie, les pas de danse, les déhanchements. Les filles
s’étaient arrêtées de danser mais Bernard leur a ordonné de continuer.
L'une d’elles s’est évanouie. Le pauvre Pascal Fabrice était relégué au
rang de simple Clodette. On aurait dit la marionnette de Bernard,
Pinocchio géant, désarticulé. Bernard était ivre de joie. Il envoyait de
temps en temps des clins d’œil en direction de Maïwenn. Un membre de
la sécurité a réussi à le plaquer au sol. Panique totale. Bousculades, crises
d’épilepsie, de nerfs, de tout. Ils se sont mis à plusieurs sur Bernard après
l’avoir désarmé. Ils se sont très vite aperçus que son revolver était un
jouet. La direction du Moulin n’a pas porté plainte. Mais Bernard est
persona non grata dans les lieux jusqu’à la fin de ses jours.
Le plus difficile, avec cette bonne blague, ç’a été de convaincre
Maïwenn de rester faire la Bernadette auprès de nous. Je lui ai
longuement parlé de Bernard. Je lui ai expliqué que mon ami était
incapable de faire du mal à une mouche et que, finalement, sa folie
mettait de l’ambiance dans ce monde d’agents d’assurances et de notaires
où chaque geste est millimétré, chaque parole mesurée. On vit dans une
société où on ne peut plus ni rien dire ni rien faire : Bernard, au moins,
assumait son personnage jusque dans ses extrémités les plus poussées.
Etc, etc. Maïwenn a éclaté de rire. Elle m’a avoué qu’elle ne savait pas si,
avec nous, elle se trouvait en présence de purs génies ou de grands
malades. J’ai eu envie de lui répondre que l’un n’empêche pas l’autre.
Mais je me suis tu.
1 Voici quelques très bons fan-clubs de Claude : Association Claude François, M. Mathieu
Thierry, 1, rue d’Estouville, 76700 Harfleur, tél. : 02 35 49 02 98 ; Association Claude François,
Mme Lemarchand Jacqueline, 2, rue Louis-Funel, 06560 Valbonne, tél. : 04 92 28 11 26 ; Club
Claude François, Mme Julien Patou, 182, allée Thomas-Edison, 84500 Bollène, tél. : 04 90 40 02
08 ; Club Claude François, M. et Mme Katchadourian, Villa Belle Vue, Quartier Loubeyron, 04510
Mallemoison ; Club Claude François, Mme Motard Martine, 103, résidence Jeanne-Hachette,
60000 Beau-vais; Club Magnolias for Claude, Mme Verstraeten Jeanine, boulevard Mettewie,
87/25, 1080 Bruxelles ; Amicale Claude François for ever, 5, rue Ambroise-Challe, 89000 Auxerre,
tél. : 03 86 48 38 02.
2 12 disco 36.
3 ARL Le Moulin, 32, rue du Moulin, 91490 Dannemois, tél/fax : 01 64 98 59 14.
4 Magnolias For Ever, 45 t Flèche/Carrère 49 329 (novembre 1977), 33 t Flèche/Carrère 67 215
(décembre 1977), Album souvenir 1978, 33 t double Flèche/Carrère 67 2235/6 (avril 1978),
Megamaxi Claude François, 45 t Carrère 14 869, CD Carrère 95 063 (février 1990).
VII
Soudain il est trop tard
Claude n’est pas vraiment mort, puisque je suis vraiment vivant.
BERNARD FRÉDÉRIC
Au cimetière
Après cet incident, Nanard a voulu se recueillir sur la tombe de
Claude. A l’entrée du cimetière (situé à cinq minutes à pied du Moulin),
un favinet avait scotché une pancarte en carton :
Ici, poussez la grille, chut plus un mot, nous rentrons dans un monde de
recueillement. Une pensée pour toi, Claude, une prière. Claude a retrouvé son père
dans le caveau familial de Dannemois, tout près de son Moulin.
Ce que Bernard ne supporte pas, au cimetière, ce sont les camelots qui
vendent à la poignée d’anciens 45 tours de Claude, des figurines à son
effigie, des bracelets, des tee-shirts, des pendentifs. Il y a trois ans,
Bernard, furieux, s’était mis à expulser ceux qui vendaient et ceux qui
achetaient aux abords du lieu où Claude repose. Il avait renversé les
cahutes, les tentes, les stands, les kiosques, les tréteaux, les étals et les
chariots et avait empêché quiconque de repartir avec quoi que ce soit
dans les mains.
— C'est plus un cimetière ici, bastafente ! C'est une caverne de
racailles !
Les statues ont fait de l’effet à Maïwenn. La plus grande représente
Claude nanti d’une longue écharpe et les mains dans les poches de son
imper. A ses pieds, quelqu’un avait déposé un téléphone orange à cadran
des années 70, avec cette inscription :
CETTE FOIS, JE PLEURE VRAIMENT
Claude – du moins sa statue – regarde au loin. Un léger sourire
remonte à la commissure droite des lèvres.
NUL NE SAIT SON CHEMIN
SEUL LE DESTIN S'EN CHARGE
CLUB C.F. MARSEILLE
L'autre statue est un buste surélevé de Chouffa. Elle porte le chignon et
des lunettes. Dans un parterre de magnolias, une feuille de classeur
plastifiée :
CHOUFFA, SA MAMAN, A SURVÉCU PENDANT DES ANNÉES À LA MORT
DE SON FILS CLAUDE SANS JAMAIS POUR AUTANT SURMONTER SON
CHAGRIN. ELLE A REJOINT CLAUDE UN 22 DÉCEMBRE 1992. CLAUDE A 39
ANS ET RESTERA ÉTERNEL.
Chacun vient vénérer l’idole. On incline la tête. On dépose un bouquet
de fleurs, encore un. Un grand-père à chihuahua qui était avec nous dans
le bus a sorti de son sac une plaque de marbre. Il a les larmes aux yeux. Il
caresse la plaque. La dépose au milieu des bouquets.
CLAUDE
CES FLEURS QUE JE
T’APPORTE SONT LES
SEULES CARESSES QUE
PEUT T’OFFRIR MON CŒUR
Parfois, je me dis que Claude est mieux là où il est, dans son 1978
éternel. C'est marrant, on ne peut plus séparer « 1978 » de « mort de
Cloclo ». D’ailleurs, chacun se souvient précisément de ce qu’il faisait au
moment où il l’a apprise. Henri tondait la pelouse, Anne-Marie essayait
des chaussures, Bernard emmenait ses gosses à la piscine, Juliette se
roulait un joint, Timothée finissait un orgasme, Jean-Christophe se
grattait le testicule gauche en parcourant Le Monde, Monique était dans
la descente de son sous-sol, Séverine remontait sur Chartres au volant de
sa R5, Michèle pleurait parce que Patrick venait de la plaquer. Tous ont
eu la vague sensation que le monde s’arrêtait. C'était comme la preuve
définitive que la mort existait vraiment.
Le « mystère » de la mort de Claude François
Bernard s’est agenouillé et a croisé ses mains contre son torse :
— Claude ! O mon Claude ! Pardonne-moi ! J’ai écorché Le lundi au
soleil avant-hier dans la salle de bains... Mais je retravaille depuis. Le
matin, je prends des vitamines comme toi. Des C, des D, des E ! J’ai
arrêté les graisses. Je mange moins de viandes. C'est fini la paupiette, les
sauces. Je mange des choses plus vertes, des végétaux... Les mêmes
végétaux que toi !
— Monsieur, s’il vous plaît ! Y en a qui attendent... se sont plaints
certains fidèles, impatients eux aussi de se recueillir. Claude François est
à tout le monde ! Vous n’êtes pas tout seul !
Bernard s’est retourné. Il y avait dans son regard plus de folie, de
terreur et de fin du monde que dans n’importe quel regard de détraqué
mental depuis que la planète Terre joue de la rotation dans le système
solaire. Le type qui s’était plaint a regardé ses mocassins. Personne n’a
plus interrompu Bernard. Nombreux sont ceux qui sont allés prier à
distance.
— Pardon mon Claude ! On a été coupés ! Ce que je voulais te dire,
c’est que je vais reprendre mes activités de Claude François. Je repars !
Pour devenir le plus grand toi, le meilleur toi !
Maïwenn s’est discrètement approchée :
— Vous êtes quelqu’un de bien, Bernard...
— Je sais. (Désignant la statue de Claude.) Et lui le sait.
— Mais de quoi est-il mort exactement ?
— Quoi ? Mais... Oula. Vous me faites beaucoup de peine, là,
Maïwenn. Je suis un peu dans le « je suis déçu » avec vous à cause de
cette question.
— Non mais c’est que j’ai entendu dire que...
— Shut up, merde! (S'inclinant vers Claude.) Pardon mon Claude, ça
m’a échappé... (A Maïwenn.) Bon allez, dégagez, vous ! Disez pas des
horreurs comme icelles ici ! C'est de la profalation !
Sept thèses circulent sur la mort de Claude.
1) La thèse de l’overdose
Absurde. La seule drogue qu’ait jamais connue Claude est le travail.
Ses uniques overdoses? Du surmenage – qu’il paya en malaises sur scène
(Claude faisait en moyenne trois syncopes par an) et en hospitalisations
diverses. Claude, grand hypocondriaque, avait bien trop peur de la mort
pour se shooter. Son petit déjeuner se composa invariablement, pendant
dix-sept années au top, d’un jus d’orange ou de carotte accompagné
parfois d’un pamplemousse dégusté en quartiers et sans sucre, d’un thé
au miel, de deux yaourts au lait entier et d’un œuf à la coque. Ses abus ?
Des compléments nutritionnels : un peu de gelée royale (rien qu’un peu),
une cuiller à café de caviar Sevruga et deux à trois toasts (pas plus) de
pain complet tartinés de purée d’avocats. D’accord, Claude engloutissait
125 tubes de Pernazène par an, sous forme d’inhalations nasales : mais
c’était seulement avant de chanter, pour l’aider. Quant aux 75 cachets
qu’il absorbait chaque semaine, ils étaient tout simplement destinés à le
calmer (à côté de lui, Gilbert Bécaud, alias « Monsieur 100 000 volts »
n’affichait plus que 1,5 volt).
2) La thèse du rasoir électrique
Claude se serait électrocuté dans sa baignoire en utilisant un rasoir
électrique. Admettons. Mais alors pourquoi serait-on allé inventer qu’il a
voulu revisser une ampoule? Pourquoi se casser la tête à remplacer une
version parfaitement plausible et banale par une autre version
parfaitement plausible et banale ?
3) La thèse du sèche-cheveux
Claude se serait électrocuté avec son sèche-cheveux, toujours dans son
bain bien sûr (c’est comme Marat, Claude, sa baignoire joue un grand
rôle dans la mythologie et dans l’imaginaire populaires – depuis sa mort,
il semble que plus jamais les Français n’ont pris leur bain comme avant,
que plus jamais ils n’ont regardé leur baignoire ni leurs ampoules de la
même manière). Les ignares qui véhiculent cette version savent-ils
seulement que jamais (je dis bien : JAMAIS), entre 1961 et 1978,
Claude, qui suivait deux traitements capillaires SECS par semaine, ne
s’est mouillé les cheveux UNE SEULE FOIS? Qu’ils m’expliquent donc
POURQUOI Claude se serait séché les cheveux alors qu’ils étaient secs ?
4) La thèse du vibromasseur
Impossible de s’électrocuter avec ce genre d’appareil, car il fonctionne
avec des piles, et non pas en 220 volts.
5) La thèse de la « charmante compagnie »
Claude serait mort à la suite d’ébats érotiques dans sa baignoire. Très
drôle. Ça pourrait faire un épisode de « La Quatrième Dimension »
présenté par les frères Bogdanov.
6) La thèse du sosie
Pour certains, l’homme électrocuté dans sa baignoire n’était pas
Claude François, mais un sosie. Le véritable Claude François, lui, aurait
traversé la Sibérie et serait arrivé au Japon. Il s’y serait remarié, aurait eu
trois enfants et serait mort en septembre 1997. Il reposerait aujourd’hui
dans le cimetière du petit village de Shingo, à quelques centaines de
kilomètres de Tokyo.
7) La thèse de la piste indonésienne
La secte KKK (Klo Klo Klan) pense que c’est bien Claude qui a été
électrocuté, mais qu’ayant été décollé de l’ampoule juste avant sa mort
par Kathalyn, il se serait enfui en Indonésie où il aurait fait carrière dans
le cinéma de série Z sous le nom de Wilbur Ayaki et vivrait toujours.
Les dernières heures de Claude François
Si Claude n’était pas mort dans un bain chaud, il serait mort dans
un bain de foule.
BERNARD FRÉDÉRIC
En ce 11 mars 1978 1, à 13 h 30, Claude se réveille dans son
appartement parisien du 46, boulevard Exelmans. La veille, il était encore
en Suisse, à Leysin, un village qui doit son entrée dans l’Histoire à ce que
Claude François y prit son dernier souper. C'est à Leysin que Claude
enregistre, pour la BBC, sa dernière émission, intitulée « Spécial
Vacances blanches », qui doit être diffusée le 12. Il a mis le paquet :
l’Angleterre, c’est la première marche vers l’Amérique. Les techniciens
anglais sont sidérés par son professionnalisme. Les producteurs jugent la
performance « phénoménale ». Sheila est sur le plateau. Elle n’est pas
étonnée : Claude, impitoyable avec les autres comme avec lui-même, est
tel qu’elle l’a toujours connu – en pleine forme. Après l’enregistrement,
Claude invite tout le monde à dîner dans le meilleur restaurant de la
région, Le Leysin, sur le balcon duquel il interprète, chose
exceptionnelle, une version anglaise du Mal aimé. La nuit est festive –
Claude ne retrouve sa couche parisienne qu’à 6 heures du matin. Il
s’effondre comme une masse.
C'est le soleil qui, doucement, le réveille. Le ciel est bleu. Claude
entend des bruits rassurants dans la cuisine. Il sait qu’il s’agit de
Kathalyn et de Marie-Thérèse, son attachée de presse – il y a des gens qui
nous sont si intimes qu’on n’a nul besoin de l’éclat de leur voix pour les
reconnaître, les deviner, mais seulement du bruit qu’ils font (incapables
d’en faire un autre) en actionnant un robinet, en posant une casserole, en
ouvrant une fenêtre. Ces bruits sont comme une signature. Ce que Claude
entend, ce sont des bruits de petit déjeuner. Tout est amour dans leur écho
étouffé. Tout est dévouement. Et tout est feutré comme un printemps en
avance. Il est 14 heures à présent. La terrasse est un éden pour Claude. Le
boulevard en bas est bruyant. S'il se penche un peu (mais il est sujet au
vertige), il sait qu’il apercevra ses fans (les enfants de ses fans
d’autrefois) assis en tailleur sur le trottoir, attendant en vain un signe, un
battement de cils, la silhouette fuyante de leur dieu, ou mieux : un sourire
à conserver à vie dans un bocal, un mot de lui à ressasser jusqu’à la fin
des temps sans jamais l’entrecouper d’un autre mot afin de ne pas le
souiller. Il sait qu’en bas ils sont plus nombreux qu’hier et moins
nombreux que demain. La foule est le baromètre de la gloire. Il suffirait
qu’il passe la main par-delà les bégonias et, vingt-sept mètres plus bas,
des existences se verraient justifiées, des destins pourraient se clore, des
vocations se déclencher. Concentrés dans une seule seconde d’une
densité inouïe, et mélangés les uns aux autres comme dans une grosse
boule de n’importe quoi, on aurait eu du mal, ce samedi-là comme tous
les autres, à isoler les cris, les évanouissements, les suppliques, les
promesses, les menaces de suicide, les demandes en mariage, les défis
impossibles, les prières absurdes, les bravos hystériques et les ébauches
d’escalade. Soudain, le téléphone sonne :
— Claude ! T’es en retard ! hurle Rémy Grumbach.
— Arrête... Je suis pas en retard : je connais la chanson, c’est toujours
le même cirque. On te fait te presser, et ensuite tu attends des heures...
Non, t’inquiète pas, j’arrive. Mais dis-moi juste une chose...
— Quoi?
— Tu crois qu’il vaut mieux que je prenne ma veste bleue ou la
velours grenat ?
— Je sais pas, moi... Demande à Kathalyn.
— C'est à toi que je le demande.
— Prends la veste bleu électrique.
— Je prends un bain et j’arrive.
Les studios de la SFP, où Claude est attendu par Michel Drucker, sont
situés aux Buttes-Chaumont. Le nom de Chaumont signifie crâne. Buttes-
Chaumont désigne un tertre dénudé, ayant la forme d’un crâne chauve.
En hébreu, crâne chauve se traduit par Golgotha. Toute l’équipe des «
Rendez-vous du dimanche » s’affaire. Il s’agit de préparer l’arrivée de
Claude. Chacun connaît ici son souci du moindre détail. Rien ne doit être
laissé au hasard – sinon c’est le scandale. Sylvie Vartan est déjà sur place
: elle assiste aux répétitions des Clodettes aux côtés de Michel Drucker.
Claude rêve dans son bain : l’eau a la couleur du Mississippi, la texture
de l’Hudson. Il est en Amérique. Il est l’Amérique.
Claude adore les bains. Il s’y sent en sécurité. Sa mousse est un
bunker. De manière plus générale, il adore l’eau – il l’a encore expliqué
mardi dernier à Jacqueline Cartier, de France-Soir, en dégustant une
somptueuse écrevisse à la nage, son plat préféré (qu’il accompagnait
souvent de sauce italienne) dans le restaurant des frères Leduc, boulevard
Raspail :
— Je suis un homme d’eau. Je ne peux me passer d’elle. Tout petit, je
traversais en crawl le canal de Suez... Ne vous émerveillez pas : à cet
endroit, il fait deux cents mètres ! J’étais un très bon nageur et un très
bon pêcheur.
L'odeur du bain moussant l’apaise. Les bulles lui rappellent les 100
000 bulles de savon qui s’étaient envolées pendant les rappels de ce
concert mythique de Marseille, salle Vallier, lorsque, voulant conjurer le
sort, il avait joué à l’endroit même où trois semaines plus tôt il était
tombé en syncope sur scène. De temps en temps Claude jette un œil sur
la pendule murale. Il est en train de vivre les dernières minutes de sa vie,
mais comme il ne le sait pas, ces minutes-là sont semblables à toutes les
autres, elles sont faites de la même matière que les minutes normales,
elles ont la même tête, possèdent la même durée que les minutes de ceux
qui ne vont pas mourir. C'est le même sablier qui les remplit, les vide.
Mais devant l’Eternel, ces minutes contiennent 1 200 concerts donnés
jusqu’à ce qu’évanouissement s’ensuive, 42 705 colères piquées, 14 000
nuits passées à pleurer dans les bras de blondes aux yeux bleus, 784
costumes de scène taillés sur mesure (tous numérotés et datés, sortant des
ateliers de Camps de Luca, avec ses initiales brodées à l’intérieur de la
manche avant gauche) 2, 45 Clodettes bientôt plongées dans le noir, le
noir des temps où viendront s’engouffrer, les unes après les autres, les
idoles à mèches, les yé-yés à boots et franges des années perdues. Ce sont
des minutes gonflées de sueur, de sperme, de sang. Elles racontent les
accidents, les détours, les erreurs et les morts frôlées, quand la vraie mort,
la seule qui compte, s’annonce dans sa banalité trompeuse, dans la même
baignoire que d’habitude, presque dans la même eau bien qu’on ne s’y
baigne jamais deux fois paraît-il, dans la même salle de bains, avec
dehors le même soleil qui brille sur les mêmes briques immuables, ces
briques de toujours qui abritèrent ici, avant que Claude n’en fasse son
refuge, un couple dont la femme dépressive s’était taillé mortellement les
veines dans cette même baignoire, située dans la même salle de bains, par
un jour semblable où cette même lumière jaune provenait d’un soleil
jumeau.
Soudain, il constate une imperfection dans l’installation électrique. Un
détail qui cloche, c’est l’univers tout entier qui déraille. Un dérèglement
imperceptible pour nous, c’est pour Claude la fin du monde. L'applique
de l’ampoule située juste au-dessus de sa tête n’est pas droite : si on ne
fait pas quelque chose, et immédiatement, c’est une journée de travers
elle aussi qui va s’annoncer, une émission avec Michel Drucker qui elle
aussi sera bancale. Claude est contrarié : il va falloir faire un effort
surhumain, s’arracher à la mollesse tendre et maternelle d’un bain chaud,
abandonner momentanément le pays des bains moussants aux senteurs de
bonbons pour pénétrer dans un monde d’adultes et d’électriciens. Cette
ampoule est une injure à l’ordre de l’univers, dont elle augmente le
désordre (les physiciens disent l’« entropie » et Claude le sait, car ce mot
revient souvent dans les ouvrages consacrés au paranormal qui, pendant
qu’il se dit qu’il va être obligé de se lever, dorment dans sa chambre sur
les étagères de sa bibliothèque où rien ne dépasse). L'effort à fournir pour
passer de la position horizontale à la position verticale n’est pas une
mince affaire : il se peut même que ce soit le plus grand effort qu’il ait eu
à fournir de toute sa vie. Les 100 000 kilomètres par an, les galas, les fans
en délire, les couchers à 6 heures du matin réveillé à 8 heures en tournée
ne sont rien, rien du tout, comparés à ce que va s’imposer à lui-même le
très maniaque François, Claude, né le 1er février 1939 3 à Ismaïlia :
s’appuyer sur les poignées d’argent de la baignoire, étirer les muscles de
ses cuisses puis, d’une traite, lutter contre la pesanteur et le ridicule en se
retrouvant habillé de mousse comme dans la robe déchirée d’une jeune
mariée. Et pourtant il va l’exécuter, ce mouvement. Il le sait. Il ne sait
que ça. Ça le mine trop. Ça lui gâche son instant infini, son azur, ce soleil
de printemps précoce, ça lui gâche la beauté de sa femme et ses rêves
d’Amérique, ça lui gâche l’odeur du café qui s’insinue par les interstices
de la porte, ça lui gâche la joie de retrouver ses Clodettes et Michel
Drucker tout à l’heure, ça lui gâche sa carrière tout entière, ça lui gâche
ses enfants, ses souvenirs – ce n’était pas la peine de naître si, après une
vie pareille, je laisse passer, moi Claude François, la traviolité d’une
applique qui me nargue et nargue les galaxies, et nargue l’Humanité dans
sa petite inclinaison moqueuse et têtue. On verra bien qui sera le plus
fort. La provocation a assez duré. Rira bien qui rira le dernier. On ne
reçoit pas trois cents lettres d’amour par jour pour se laisser damer le
pion par une ampoule électrique. Le match qui s’annonce est perdu
d’avance pour l’applique, tout le monde le sait. C'est l’Olympia face à
Bricorama. Tout ça n’a aucune importance. Je pourrais très bien
abandonner, déclarer forfait, m’avouer vaincu – mais non. J’en fais une
affaire personnelle. Si je cède à une ampoule et à son filament, alors ce
sont mes assistants, mes techniciens, mes collaborateurs, mes danseuses
qui, l’âge venant (mais j’ai le temps, j’ai le temps, j’ai le temps), me
boufferont la laine sur le dos. Je vais me lever, oui, c’est la seule solution.
Je ne pense plus qu’à ça. Dès que je tente d’évacuer cette pensée, la
trompant par une fausse rêverie, une préoccupation artificielle, je vois
cette applique qui me tire la langue, me fait des bras d’honneur, est à
deux doigts, si je ne fais rien, de me cracher dessus. Bon ! je lui laisse
une dernière chance : si dans cinq secondes (pas une de plus) l’ampoule
ne s’est pas remise bien droite, comme elle devrait l’être, en harmonie
avec la Voie lactée et les siècles et Dieu, alors je serai vraiment obligé de
sévir. D’intervenir. De remettre de l’ordre dans le chaos universel. C'est
incroyable, quand même, il faut toujours passer derrière les choses, les
gens, les années, les animaux : tout bouge sans cesse, c’est insupportable.
Les choses tombent, se délitent, se déchirent, chutent, s’érodent,
ramollissent, s’éliment, se cassent, s’éparpillent, se fissurent – rien ne
peut jamais rester en place. L'applique ? C'est elle ou moi. Allez, je suis
grand seigneur, je lui laisse une toute dernière chance – l’instant de
regarder l’heure une dernière fois et de me gratter l’épaule gauche
(j’espère que ce n’est pas un début de cancer à l’épaule). Mais comment
dira-t-on, quand on écrira mon histoire, que je me suis levé?
Mécaniquement ? Tranquillement ? Machinalement ? Hystériquement?
Violemment? Difficilement? Sereinement ?
Du fin fond de l’univers et des étoiles, ils se sont tous rassemblés,
Aimé, son père, Olivier Despax, l’ami des débuts, Elvis, Ness-Ness juché
sur les épaules d’Elvis. Ils regardent sa main droite. Elle est à 7,34
centimètres de l’ampoule, elle vit de tous ses doigts, elle habite un bras
qui lui-même habite un corps habité par la musique et la mélancolie, le
disco et la peur de l’abandon. La mousse attend que le corps de Claude
replonge dans l’eau, mort ou vivant, elle s’en fiche, son rôle de mousse
est de mousser tout autour de ce corps glabre et mince. C'est une mousse
exclusive, presque jalouse. L'eau elle-même s’impatiente. Elle conserve
autant de chaleur qu’elle le peut, mais les lois de la thermodynamique
l’empêchent d’aller aussi loin en ce domaine qu’elle le voudrait. Elvis est
pris d’un tic nerveux. Ness-Ness, tout à l’heure, c’est étrange les
animaux, a failli le griffer. La main droite de Claude n’est plus qu’à 2,54
centimètres de l’applique. Dans 2,54 centimètres (2,36 maintenant), un
bloc d’avenir va se transformer en un bloc de passé. Claude est 3e au hit-
parade avec Magnolias For Ever. 1. Johnny Hallyday, Elle m’oublie – 2.
Boney M, Belfast – 3. Claude François, Magnolias For Ever – 4. The
Bee Gees, How Deep Is Your Love – 5. Plastic Bertrand, Ça plane pour
moi – 6. Queen, We Will Rock You – 7. Umberto Tozzi, Ti Amo – 8.
Renaud, Laisse béton – 9. Laurent Voulzy, Bubble Star – 10. Patrick
Juvet, I Love America – 11. The Rolling Stones, Miss You – 12. Gerry
Rafferty, Baker Street – 13. Julien Clerc, Travailler c’est trop dur – 14.
Barry Manilow, Copacabana – 15. Daniel Balavoine, Le chanteur – 16.
Electric Light Orchestra, Mr Blue Sky – 17. Bonnie Tyler, It’s A
Heartache – 18. Starshooter, Betsy Party – 19. Claude Nougaro, Tu
verras – 20. Serge Gainsbourg, Sea, Sex and Sun. La main n’arrête pas de
se rapprocher, têtue, butée dans son rapprochement : 0,78 centimètre (la
voix de Rémy Grumbach), 0,77 centimètre (l’odeur du cigare de Jean-
Pierre Bourtayre), 0,76 centimètre (le feu d’artifice défaillant du concert
du 24 février à Lyon), 0,75 centimètre (le nez moucheté de Kathalyn),
0,74 centimètre (le rire de Johnny, ivre, à l’Elysée-Matignon), 0,73
centimètre (les senteurs de l’éther à l’hôpital de Genève), 0,72 centimètre
(le Hilton de Londres), 0,71 centimètre (Frédérique Barkoff devant le
piano), 0,70 centimètre (Coco et Marc dans l’allée du Moulin), 0,69
centimètre (Isabelle), 0,68 centimètre (le Claridge), 0,55 centimètre
(Janet), 0,53 centimètre (Ismaïlia et les enfants qui nagent). A cette
distance, la main droite de Claude sent la chaleur de l’ampoule. Elle
pressent peut-être plus de choses encore, mais un geste ne rebrousse
jamais chemin à, pardon 0,42, pardon, 0,18, pardon, 0,5, pardon 0,1
centimètre, pardon mais quelque chose perce mes os et m’écartèle. Et
mes nerfs n’ont pas de répit, il y a quelque chose en moi qui court à toute
vitesse, un lâcher d’énergie, je brûle, je suis terrassé. Me voilà devenu
poussière et cendre. Je hurle vers toi, tu ne réponds pas. Je me tiens
devant toi, ton regard me transperce. Je m’attendais à la lumière, l’ombre
est venue.
« Tout est accompli. » Et baissant la tête, il rendit l’esprit.
Claude n’est plus. Il n’aura jamais ces 40 ans qu’il redoutait plus que
tout au monde. Peut-être était-ce pour lui le moment de s’en aller. Non-
quadragénaire à jamais. Le moment de partir ? Mais non ! hurlent les uns
: il s’apprêtait à embraser l'Amérique ! Peut-être, murmurent les autres,
qui savent que ces derniers temps Claude avait oublié le plaisir de vivre,
d’aimer, de voir, de sentir. Entraîné par cette effrayante progression
d’enthousiasme, commandé par les nécessités d’une mise en scène de lui-
même de plus en plus exaltée, Claude n’était plus libre. Il appartenait à
son rôle, à son personnage, au public.
Ses fans? Ils vont avoir à s’expliquer désormais, à expliquer la mort de
leur maître et le sens qu’il faut lui donner, à interpréter cette mort, à
l’admettre, à la surmonter, à la comprendre à travers ce qu’ils pensent
être le plan de Dieu. Ils savent, ceux-là, que leur idole avait des angoisses
et des agitations intérieures. Qu’il se donnait lui-même le vertige. Que
son tempérament excessivement passionné le portait à chaque instant
hors des bornes de la nature humaine. Que son œuvre n’était pas une
œuvre de raison et que se jouant de toutes les règles du showbiz ce qu’il
exigeait le plus impérativement c’était l’amour. C'est là le mot de tous les
mouvements populaires.
Ayant payé de sa personne, il verra une descendance, il sera comblé de jours.
1 15 olympia 38.
2 Complexé par son physique, et plus particulièrement par sa petite taille, Claude doutait
énormément de lui. Il compensait ses défauts par l’élégance de sa tenue vestimentaire. Des
fortunes furent engouffrées en costumes de scène. « C'est à ce prix, aimait-il à répéter, qu’on
apporte le rêve. »
3 1er marteau 01.
VIII
Jeu dangereux
Ce que j’aime dans la vie, c’est la vie de Claude.
BERNARD FRÉDÉRIC
Souvenirs, souvenirs
Avec Bernard, on s’est rendus ce matin dans la zone industrielle de
Saran. Notre vieux hangar nous attendait. La chaîne et le gros cadenas
étaient rouillés. Les portes ont grincé. La lumière a pénétré par flots,
faisant danser la poussière comme dans un mouvement brownien. Je me
souviens de ce qu’est un mouvement brownien (ce sont des agitations
moléculaires très complexes à l’intérieur des végétaux) parce que Mme
Béranger, notre prof de sciences naturelles en 4e, nous en avait parlé et
que je croyais que ça venait de James Brown, que Claude respectait
beaucoup. J’ai eu du mal à contenir mes larmes. Je me suis approché de
la fourgonnette. Sous la poussière, ces lettres en relief : BERNARD
FRÉDÉRIC ET SES BERNADETTES.
J’ai sauté à l’avant du véhicule. J’ai caressé le volant. Mais de la
cabine s’exhalait une odeur de vieux cuir qui m’a rendu heureux.
— Ah Couscous, c’est mélancolique à trouer des culs... Je suis à deux
pas des larmes, dans l’œil. Parce que c’est de la tristesse, mais spéciale.
C'est une combination de tristesses. Quel beau « je suis triste » ! Allez, on
part, bastapute ! Direction La Ferté-Saint-Aubin ! Tutti frutti !
Il s’est retourné vers des Bernadettes fantômes :
— D’accord, les filles? Vous êtes partantes? Démarre, Couscous !
Je me suis interrogé quand même : et si j’avais commis une erreur en
remettant toute la machinerie en route? J’ai commencé à douter. Et c’est
Bernard, cette fois, qui m’a encouragé à repartir :
— J’aime pas tes doutes. On recule plus ! On n’est pas des pédés! Si
t’es pédé, pas moi! Va dans le Marais alors... Tu mangeras des salades
homossessuelles avec une fourchette homossessuelle et tu mettras sur ta
salade homossessuelle de la vinaigrette homossessuelle ! Et des huiles.
Tu liras des magazines homossessuels qui expliquent des détails sur des
défilés homossessuels dans Paris.
— Mais...
— Des huiles homossessuelles ! Sur ta salade. Arachide
homossessuelle. Tu paieras avec de la monnaie homossessuelle l’addition
homossessuelle !... Va là-bas ! Des gars t’aimeront très fort le trou des
fesses. Mais je te préviens, je serai plus ton ami quand tu auras les
godasses de Popeye et des fers à cheval dans la narine et des pulls serrés
de marin. Que tu danseras dans le Queen, en mini-short, en disant « je
t’aime » à des barbus pornos. Tu sors de ma vie si tu es un peureux
homossessuel !
Le vent a fait claquer les portes de tôle. On s’est retrouvés dans le noir.
— Et les filles ? j’ai demandé. Les Bernadettes...
— Ça j’m’en fais pas. Et pis si y en a qui veulent plus parmi les
anciennes, on en rengagera des toutes neuves. Des toutes neuves qui
soyent des canons !
— Faut dégriser le moteur, j’ai dit.
Au Parc Pasteur
Orléans. Parc Pasteur. Bernard marche main dans la main avec Véro.
Mouss fait du toboggan.
— Regarde, Nanard ! a crié Mouss, très excité, en se laissant glisser
allongé sur le dos.
— C'est bien, Mouss ! Sur le ventre maintenant, asticot !
Véro est soucieuse.
— Ce sera que pour un mois, Véro, lui promet Nanard. Et après, j’te
jure sur ma tête, Véro, on arrêtera tout ! Tout tout tout !
— Je me doute bien que la plonge c’est pas drôle tous les jours,
Bernard, mais... Ça va encore te monter à la tête... Tu vas pas gérer et tu
vas encore péter les plombs.
— Nanaaard ! T’es le roi des canards ! crie Mouss à son copain.
Bernard se met à marcher en canard en battant des ailes avec les bras
repliés sur les hanches.
— Coin-coin ! Coin-coin !... Non, tu sais Véro, j’ai gagné en maturité.
Véro a fini par céder :
— Un mois, Bernard. Pas un jour de plus.
Bernard l’a prise dans ses bras et l’a embrassée.
— Accepteras-tu aussi d’être ma plus belle Bernadette ?
— Quoi !?
— Dis oui, je t’en supplie !
Ensuite, il l’a appelée pupuce, comme il le fait dans les moments où ça
va pour le mieux entre eux, et ils se sont embrassés longtemps. Mouss a
couru se blottir contre eux.
— Ouuuuuh les amoureux !
Il faisait presque nuit quand ils sont sortis du parc. Bernard et Véro
avaient abandonné à l’obscurité une sorte d’ivresse. Bernard, surtout,
avait eu pendant quelques minutes l’impression d’être éternel. C'était bon
signe pour « C'est mon choix ». Mais il faut à présent que je te raconte la
manière étonnante dont Bernard et Véro se sont rencontrés.
La Foire aux arbres de Sandillon (dimanche 22 mars 1989)
Le dimanche 22 mars 1989 1, Michel Delpech était annoncé en tête
d’affiche à la Foire aux arbres de Sandillon. Dans ce même département
du Loiret, Marcel Amont avait chanté à la Foire aux asperges de Tigy,
l’année précédente. « La Sologne est une belle région, où les couleurs
brunes, vers le soir, s’affaissent derrière un rideau de gouttes fines qui
troue des étangs. Les sangliers, les canards colverts et tadornes, les biches
y vivent toute l’année, dans la vague préfiguration de leur mort. Joncs,
ajoncs, se mêlent aux chênes lourds qui virent passer les rois, et la Loire
suit vers la mer son tourbillon jaunâtre où sont secoués des troncs. »
(Jean-Philippe Watremez, La Sologne, Région du IIIe millénaire, chez
l’auteur, 18, rue de Bourgogne, 45000 Orléans.)
Ce dimanche-là, Michel Delpech était juché sur un podium Paul
Ricard et une bande instrumentale préenregistrée remplaçait les
musiciens de ses tournées des années 70. Un attroupement clairsemé
faisait face à la scène. On mit l’absence d’émeute sur le compte de la
pluie. Il s’agissait d’une bruine glaciale, persistante et solitaire, qui
rendait les virages dangereux entre Sandillon et Saint-Benoît-sur-Loire.
Michel avait gardé le sourire et on devinait dans son regard
mélancolique, lorsqu’il balayait l’espace comme un curseur cherche la
bonne fréquence, le besoin légitime d’être aimé de son public.
Le show avait démarré par une reprise inattendue d’un standard
américain. Puis Michel, par respect pour ses fans qu’il n’avait pas voulu
faire attendre sous la pluie, avait immédiatement enchaîné sur Le
chasseur (1975). Les badauds, qui reconnurent aussitôt l’air, avaient,
l’espace de trois minutes, cessé de s’intéresser à leurs achats d’arbustes et
de seringas pour braquer en direction de la star des dimanches de jadis
une préoccupation d’aujourd’hui. Cette bouleversante mélodie, chantée là
au milieu d’un parvis boueux, et qui racontait le crépuscule et les roseaux
en compagnie d’un épagneul, avait replacé chacun quinze ans en arrière,
dans une jeunesse provinciale faite de rêves abolis, mais dont
subsistaient, remués dans la gorge de Michel Delpech, la tristesse des
cours de rentrée, l’épais bourdon des mobylettes et la brume des matins
d’interro de maths.
Entre chaque note du Chasseur, comme enchâssés dans la partition, se
trouvaient un clocher, une gifle, une amoureuse aux joues roses et
mouchetées, un « Numéro Un Enrico Macias ». Hélas, ce passé retrouvé
le temps d’une danse sous un ciel détrempé n’existait plus. Les années 80
lui étaient passées sur le corps, massives, imbéciles, butées. Claude était
parti au bon moment, finalement. Il n’aurait pas supporté ce spectacle, ni
de voir le regard triste de Michel qui semblait revenu de tout, n’attendant
plus rien que d’autres jours de pluie. Michel avait enchaîné sur La
maison est en ruine (1974), La fille avec des baskets (1975), Trente
manières de quitter une fille (1979) et Quand j’étais chanteur (1975).
Bernard remarque Véro parce qu’elle participe comme danseuse à une
attraction folklorique organisée par le Conseil régional du Loiret en
première partie du concert de Delpech. Frappé par l’énergie de Véro,
Bernard l’aborde et l’invite à boire un café.
— On dirait que c’est la fin d’une longue traversée du désert pour
Michel.
— Michel ?
— Delpech.
— Ah... oui, a répondu Véro.
— Remarque, ce que je dis c’est vrai aussi pour C. Jérôme.
— Oui, a répondu Véro.
— Et même pour Fugain, ce que je dis c’est valable.
— Aussi, a répondu Véro.
— De toute façon depuis qu’il a ses implants, c’est plus le même.
— Il a des implants, Fugain ?
— La Fugue? C'est Mondial Moquette sous sa casquette ! Quand y
passe à la télé, on sait jamais si c’est une émission de variétés ou une
émission médicale sur les implants.
— Et Sardou ? a demandé Véro. J’ai une copine qui m’a dit qu’il avait
une moumoute.
— Tu confonds avec Bedos : Sardou c’est des talonnettes qu’il a...
— Comme Aznavour ?
— Oui, sauf qu’Aznavour, c’est fromage et dessert, lui : il a talonnettes
et moumoute. Tu me diras, y en a bien qui croyaient que Vassiliu avait
une fausse moustache... N’empêche que pour en revenir à Delpech, ses
années 80 elles ont été très « c’est pas facile ». Il a eu vachement de mal
à se remettre du four de Rock en URSS. Tu connais, Rock en URSS ?
— Non.
Bernard a commencé à le chanter.
Venez danser le rock en URSS
Là-bas aussi les filles savent rouler des fesses
C'est le rock en URSS
Puis il s’est dit que si Delpech s’était pris un bide auprès du public
avec cette chanson, il y avait peut-être un risque de se prendre un bide
avec Véro.
— Ce qui l’a sauvé, Michel, c’est les pépites RFM. Ça l’a remis sur
son bon pied.
— Mm...
— Et puis Nostalgie lui a quand même consacré un après-midi entier
au mois de mars où ils ont rediffusé tous ses standards, Le chasseur,
Wight Is Wight, Ce lundi-là, tout. Ce lundi-là, tu te rends compte? C'est
du rare en radiophonique, ça. Très! Si tu veux j’ai la cassette, a dit
Bernard, trouvant un prétexte pour revoir ma sœur. Je peux te la prêter, si
tu veux. Ou te la dupliquer.
Bernard insistait sans doute un peu trop sur Michel Delpech : en 1989,
Véro écoutait essentiellement Soldat Louis, Patricia Kaas et Mylène
Farmer, Jour de neige d’Elsa et Je te survivrai, d’un certain Jean-Pierre
François qui a aujourd’hui disparu de la circulation à cause de Bernard et
moi (ou plutôt : grâce à Bernard et moi). Voici en effet la lettre que
j’avais alors rédigée à son attention :
Chaingy, le 12 mars 1990
Monsieur,
On ne vous écrit pas à propos du tort éventuel que vous pouvez causer à M.
Frédéric François en vous illustrant sur scène et dans les « Hit-Parade » sous son nom,
mais pour vous informer qu’après lui, vous êtes le deuxième à tenter de tirer une
gloire de l’appropriation malhonnête du patronyme d’un chanteur aujourd’hui disparu,
dont vous avez peut-être entendu parler il y a quelques années, et dont le prénom était
tout simplement Claude.
Désireux d’éviter que cette dérive ne devienne une habitude, et qu’après Frédéric
François et Jean-Pierre François, il n’y ait pas de Michel François, de Jean-Christophe
François ou de Gilbert François (il en existe bien assez comme cela dans le milieu de
ses sosies), nous vous demandons de bien vouloir cesser sur-le-champ de vous
produire sous cette appellation. Si vous êtes au plus mal dans votre peau et que vous
désiriez en changer, ce que nous pouvons parfaitement concevoir au vu de vos
productions, nous vous invitons à poursuivre votre carrière sous le nom de Jean-Pierre
Sardou, Jean-Pierre Mitchell, Jean-Pierre Balavoine, Jean-Pierre Hallyday ou encore
Jean-Pierre Presley.
Ne doutant pas que vous estimerez plus sage de tenir compte de ces quelques
conseils dans les plus brefs délais sous peine d’être en proie aux multiples
désagréments que de nombreux fans de Claude François (à commencer par les plus
expéditifs parmi lesquels nous avons l’honneur de nous compter) ne manqueront pas
de vous causer ainsi qu’à vos proches, nous vous souhaitons bonne chance pour la
suite de votre carrière.
Bernard Frédéric et Jean-Baptiste Cousseau, dit « Couscous »
NB : Ne manquez pas d’écouter ou de réécouter l’un des chefs-d’œuvre de Claude
qui vous concerne au premier chef. Il s’intitule sobrement Sale Bonhomme et vous le
trouverez chez votre disquaire habituel dans toute compilation, indigne de vous,
certes, mais néanmoins digne de ce nom.
Bernard avait trouvé cette lettre « imbitablissime » (sic) et n’avait pas
pu s’empêcher d’en rédiger une autre à sa sauce – et de l’envoyer dans la
foulée.
Chaingy, mois de mars
(qui sera peut-être ton dernier mois de mars !!!!!)
ESPÈCE DE PAUVRE CON,
TU AS BIEN INTÉRÊT DE LIRE CE MOT-LÀ CAR C'EST LE PREMIER ET LE
DERNIER AVERTISSEMENT!!! C'est la dernière fois de ta vie que tu prends le nom
de « François » dans le show-bizness. TU VAS ARRÊTER TOUT DE SUITE ÇA !!!
Si tu continues, tu peux considérer que tu es MORT !!!
Je répète qu’il n’y AURA PAS D'AUTRE AVERTISSEMENT.
BERNARD FRÉDÉRIC
Un dîner en famille
Après sa promenade décisive au Parc Pasteur, avec Véro et Mouss,
Bernard m’a annoncé la bonne nouvelle, me jurant que ma sœur était «
ravie » qu’on remette la machine en route. Véro a nuancé l’engouement
que lui prêtait Bernard. Elle nous a avoué, pendant le dîner, qu’elle
n’avait jamais compris que Bernard fasse à jamais une croix sur la
restauration pour faire carrière dans le showbiz, ni que j’arrête mes
études pour m’égarer dans le « sosisme ».
— En plus, toi, pour faire C. Jérôme, franchement... Bon, mais vous
voulez remettre ça ? Okay ! Je vous souhaite bonne chance à tous les
deux. De tout mon cœur.
J’ai tout de suite remarqué que ces paroles avaient contrarié Bernard.
Tout d’un coup, il s’est demandé si l’attitude de Véro n’était pas trop
noble, trop grande en comparaison de ce qui, soudain, ne lui paraissait
pas si grandiose qu’il l’avait imaginé. Cette autorisation inattendue, par
sa générosité même, avait fait douter Nanard de la valeur du destin qu’il
s’était choisi. Pire : la carte blanche que nous donnait Véro nous
enfermait automatiquement dans un destin réclamé par nous mais sur
lequel on commençait, précisément à cause du feu vert de ma sœur, à
nourrir de sérieux doutes. Libérés de nos revendications, il fallait
maintenant assumer. Alors, je me suis demandé au nom de quoi l’avenir
serait différent de ce qu’on avait fait jusque-là. Véro était en train de nous
condamner à faire bouger les choses, et une voix intérieure me disait que
Bernard et moi, on n’en était peut-être pas capables.
— C'est vrai au fond, a conclu Véro, c’est vous qui avez raison, vous
n’êtes plus des gosses. Personne ne pourra plus vous changer.
Cette remarque a fini de m’achever : elle nous dessinait Bernard et moi
une fois pour toutes dans le futur. La trappe s’était refermée sur nous :
Bernard, sosie de Cloclo, et moi, sosie de C. Jérôme jusqu’à la fin.
J’avais entrevu, en un éclair, ce qui allait rester de nous, ce qu’on allait
laisser sur la terre, le couloir étroit dans lequel on allait évoluer. On allait
vieillir chacun dans le corps d’un autre – le plus dur, c’était pour Bernard
: il dépasserait bientôt l’âge canonique de 39 ans 2, celui auquel Claude
nous avait quittés, il finirait ses jours dans un corps de jeune, moi j’avais
de la marge : C. Jérôme est décédé à 53 ans.
1 13 rio 49.
2 Cet âge s’accompagne chez la plupart des Claudes François d’un état dépressif.
IX
Un peu d’amour, beaucoup de haine
« Bernard Frédéric », « Claude François » : ce sont des
appellations différentes pour un seul et même phénomène.
BERNARD FRÉDÉRIC
Les zombiz
Oh ! je sais très bien qui nous sommes, nous, les sosies. Nous voulions
être des grands, mais d’autres l’ont été à notre place. Notre vie, faite de
l’ombre qu’ils nous font, nous la passons dans les morceaux de lumière
qu’ils nous laissent. Nous sommes des presque : presque Michel Sardou,
presque Johnny Hallyday, presque Elvis Presley. Presque Claude
François. Notre tragédie, c’est que Claude François a été un peu plus
Claude François que nous. Que Michel Sardou a été plus loin en Michel
Sardou que nous. Que Johnny Hallyday a mieux réussi Johnny Hallyday
que nous. Qu’Elvis a été Elvis jusqu’au bout, et pas nous.
Nous sommes des petits dans la cour des grands. Nous avons nos fans,
mais ce sont d’abord les leurs. Ils ont ricoché sur eux et sont revenus sur
nous. Tout le monde y trouve son compte. Les autographes? Nous
imitons leur signature comme nous imitions celle des parents sur les
bulletins de notes. Nous sommes de sales copieurs. Sur scène, notre corps
bouge mais ce n’est pas vraiment, pas seulement notre corps. C'est un
peu le leur aussi. Nos gestes sont des plagiats de gestes. Nous
photocopions des attitudes. Incapables d’inventer des nouvelles figures,
nous travaillons à l’infini les anciennes, qui nous servent à vie de modèle
et de canevas. On appelle ça un patron.
Guy Francis n’est qu’un Lalanne perdu dans un champ de Lalannes.
Alan Mitchell est noyé dans la masse des Eddys Mitchells. Magic
Sylvain? Un Plastic Bertrand parmi les Plastics Bertrands. Adrien Jérôme
est un Dave comme un autre. Bastien Claudy est un Claude François
comme un autre. Rock Daniel est un Elvis que rien ne distingue de la
meute des Elvis. Johnny Rock est un Johnny semblable à tous les autres
Johnnys. Luc Michel est un Sardou dans la moyenne. Et je ne suis qu’un
C. Jérôme de plus sur cette terre.
Les sosies sont partout, qu’ils soient ou non « ressemblants » (on finit
toujours par ressembler à qui on veut). Nous sommes toujours en retard
par rapport à nos maîtres. Ils nous échappent. Dès que nous croyons les
connaître par cœur, ils brouillent les pistes. Parfois, sans prévenir, ils font
des choses tellement nouvelles, tellement différentes de celles qu’ils
avaient faites jusque-là, que ça remet tout notre travail en question. Nous
avons le même échiquier et les mêmes pièces que Kasparov, alors nous
imitons ses ouvertures, nous recrachons ses milieux de partie, mais,
perroquets imbéciles de son génie, nous ne comprenons rien à sa
stratégie.
Lorsque nos modèles meurent, quand nous croyons que tout est enfin
figé, nous nous disons alors que nous avons l’éternité pour réviser. Rien à
faire : nous n’arrivons toujours pas à coïncider avec les originaux. Même
leur passé est en avance sur nous.
Un jour, nous nous apercevons que les femmes qui les ont aimés ne
nous aimeront jamais. Qu’eux-mêmes ne nous auraient peut-être pas
adressé la parole. Qu’il aurait fallu avoir l’enfance de Claude pour être
Claude, la rage de Michel pour être Michel, un code génétique
strictement identique à celui de Johnny pour être Johnny. Que la seule
solution pour devenir Elvis aurait été d’être vraiment Elvis. Que la seule
chance d’espérer pouvoir être Claude François un jour, c’est de l’avoir
réellement été. Pour l’instant, ça n’est arrivé qu’à Claude.
Bernard sait bien que les gens viennent applaudir l’autre, le mort. Il
sait bien que, s’ils avaient le choix, ils le piétineraient pour approcher
Claude François. Qu’ils échangeraient en une seconde la mort du « vrai »
contre la sienne. Qu’ils troqueraient une minute de plus de la vie du
Cloclo 1939-1978 contre toute l’existence de Bernard Frédéric 1964- ?
Qu’ils viendraient, un par un, à la queue leu leu, lui cracher au visage
afin que leur Claude disparu vienne chanter une toute dernière fois Le
téléphone pleure ou Comme d’habitude.
Emprisonnés dans un autre, nous sommes des morts-vivants. Nous
sommes les zombies du showbiz. Des zombiz. Pourtant, dans l’épiderme
d’un autre, nous trouvons notre bonheur. Quand on ne sait pas qui on est,
autant être un autre qu’on a choisi. Claude, Michel, Johnny, Jérôme sont
si grands qu’il y a de la place pour tout le monde dans leur costume. C'est
en étant eux que nous sommes le plus nous. Ils nous prêtent vie.
Le Marchand de sable
Regarde : Bernard est dans la chambre de Mouss. Observe-le bien. A
genoux près du lit de l’enfant, en train de le border. Bernard raconte
toujours une histoire à son copain : ce soir, il lui narre la fois où des
loubards ont essayé de piquer le matériel de concert pendant que Patrick
Topaloff assurait la première partie de Claude lors de la grande tournée
d’été 72. Mouss rit. Bernard lui pose une bise sur le front. Il laisse un
halo de lumière (une petite lampe de poche posée sur la moquette) parce
qu’il sait que Mouss a peur dans le noir. Comme Claude. Bernard quitte
la chambre à pas de loup. Mouss le rappelle : énervé par la journée de
toboggan, il ne trouve pas le sommeil. Nanard lui passe la main sur le
front.
— Je vais te raconter d’où vient tout ce qui existe. Sais-tu d’où vient
ce que tu manges? La grosse tartine beurrée de ton goûter?
— De maman.
— C'est ta maman qui l’a préparée, avec le pain qu’elle a acheté chez
le boulanger.
— Et le boulanger il fait du pain avec la farine.
— Et la farine elle vient d'où ? Elle vient du meunier. Qui a moulu du
blé. Et ce blé, un paysan l’a récolté dedans son champ. Mais qui donc
qu’a fait pousser le blé dedans le champ ?
— Maman m’a pas dit.
— Eh bien c’est Claude.
— Il est gentil, Claude.
— Ton pain vient de Claude, et tout ce que tu manges vient de Claude
aussi.
— Il est gentiiiil...
— Bonne nuit, mon asticot.
— Nanard...
Chut! Dors petit homme, à tout à l’heure,
Et que chaque jour soit le meilleur
Demain c’est déjà un autre jour 1
Psoriasis
Je commence à être nerveux. Un psoriasis a fait son apparition dans
mon cuir chevelu. Le médecin m’a donné une lotion à base de vitamine
D3. Il m’a parlé d’une étude faite aux Etats-Unis selon laquelle les
optimistes vivraient plus longtemps que les pessimistes. Les personnes
qualifiées de pessimistes auraient des taux de survie inférieurs de 20 % à
celui du groupe qualifié d’optimiste. Ce matin, dans la voiture, j’étais
optimiste : je savais que nous serions bien accueillis par Melinda. Elle
avait toujours été la Bernadette la plus motivée. Ce fut un vrai drame
pour elle quand tout s’est arrêté.
— Tu sais ce qui me donne le plus de « je suis ému », Couscous, chez
Claude ? C'est que, malgré sa taille, il a bouffé le monde. Et sans
talonnettes, hein ! C'était pas un tricheur dans sa boots ! On n’est pas
chez Sardou, dans Claude. Tiens : savais-tu que les présidents des Etats-
Unis ont toujours été considérés par les Américains plus grands d’environ
7,6 centimèt’ ? Toi ton problème, c’est que t’as aucun charisme, aucune
envergure, rien. En plus t’es gros. Tu seras plus jamais dans « signez-moi
l’autographe » comme à tes débuts dans Claude... Même en D. Jérôme, tu
commences à faire pitié... C. Jérôme, tu pourrais lui ressembler beaucoup
plus si t’y mettais un peu du tien, il est quand même pas dur à être. C'est
pas Claude !
— Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?
— Bouffer moins, déjà. Tu croques tout ce que tu croises. T’es une
poubelle ! C'est Carlos qui te guette, c’est Demis Roussos ! T’as vu ce
que tu pèses ? T’as vu tes repas avec tous les « je vais en reprendre », tes
rabs ? Quand c’est donc que tu trouves du temps pour chier tout ça ? Tu
dois vivre aux cagouinsses, toi, c’est pas possible ! Tiens allez, on arrive,
file-moi un Déomenthe !
Melinda
Je les ai toujours sur moi, mes Déomenthe. Ce sont des pastilles
fraîcheur qui améliorent l’haleine. Melinda habite le quartier de la gare à
Orléans. Un petit immeuble tranquille, rue Jean-Moulin. Sur la porte, le
nom de Melinda était inscrit en gros caractères, avec des petites étoiles
autour. On a entendu des pas. Melinda est la plus jolie des ex-
Bernadettes. Son petit nez en trompette, légèrement épaté, s’accorde avec
son sourire large aux dents parfaites. Elle a les cheveux noirs et frisés.
Ses yeux sont si noirs qu’on ne distingue pas la pupille de l’iris. Melinda
est la fille des excès : elle fait des aller-retour incessants entre la tristesse
et la joie. Elle a le cœur sur la main et une sensibilité à fleur de peau.
Melinda a fait ses études à Orléans. En 4e, elle a arrêté le cycle normal
de ses études pour faire une CPPN (classe pré-professionnelle de niveau).
Elle rêvait de faire du cinéma et lisait Première tous les mois. Mais ses
parents, divorcés, ne pouvaient pas l’entretenir. Melinda a dû s’orienter
rapidement vers quelque chose de plus « professionnel », malgré de réels
talents de comédienne (elle a fait un peu de thêatre amateur dans une
petite troupe du Centre espagnol de l’impasse du Coq). Le frère de
Melinda, Michael, s’était destiné à devenir pâtissier, comme Nanard. Un
soir d’août 1988, alors qu’il revenait d’un tour à vélo avec des copains,
une 2 CV a grillé une priorité rue Royale et a tué Michael sur le coup. La
seule ride qui raye le jeune front de Melinda est la signature de ce drame.
Elle a été sidérée quand elle nous a vus. Un mélange de joie et de
surprise. Elle a lâché un gros mot assez répandu, puis a prononcé le nom
de Bernard avec de nombreux points d’exclamation derrière, puis mon
nom, pour terminer, avec moins de points d’exclamation que pour
Bernard, c’est vrai, mais suffisamment pour que cela laisse mon ego à
peu près intact.
— Salut pitchounette ! a lancé Nanard.
Qu’est-ce qu’une bonne Bernadette ?
Une bonne Bernadette est une fille qui sait bouger et se bouger.
Bernard ne demande pas la lune : un petit bond, bien souple, une série de
moulinets, hop, flexion, hop, petit bond sur la jambe droite, ex-ten-sion,
et on recommence dans le sens contraire, et ainsi de suite. Au moment du
final, les filles doivent lever les bras et tourner sur un pied tout en
continuant de sautiller. Une bonne Bernadette doit aussi être sexy. Mais
tout le monde ne peut pas se permettre de venir sur scène et danser à
moitié nue. Ce qui ajoute à la difficulté du choix des danseuses. Toutes ne
sont pas comme Melinda.
J’avais toujours été, en plus de mon activité de D. Jérôme et de road
manager, responsable de la présélection. Après un premier écrémage, je
présentais à Bernard les filles que j’avais retenues. Il fallait que rien ne
cloche, tant sur le plan artistique que physique. En théorie. En pratique,
on fait avec ce qu’on a.
— Je veux zéro virgule zéro défaut ! avait exigé Nanard.
Son rêve était que les Bernadettes soient toutes grandes, minces, avec
des jambes qui n’en finissent plus et des hanches faites pour le rythme. Il
était bien rare que toutes ces qualités soient réunies chez une seule et
même fille. Le plus souvent on en avait une grande, une autre mince, une
troisième avec des grandes jambes et une autre encore qui avait le sens
du rythme. Il arrivait souvent que la grande soit grosse, que la mince soit
petite, que celle qui avait des jambes infinies ne sache pas danser du tout
et que celle qui savait danser soit grosse, petite, avec des poteaux
télégraphiques à la place des jambes.
Le plus dur, pour les filles, c’étaient les séances de musculation au
gymnase de Chaingy et les footings marathons sur le stade en face du
château d’eau. Je ne te parle pas du régime : si l’une de ces demoiselles
dépassait les bornes question balance, Bernard la foutait tout bonnement
dehors.
— Dis-moi, ma belle : pourquoi donc que tu pèses comme si t’avais
Richard Anthony période fraude fiscale dans ta petite culotte ?
— Mais Bernard...
— Sais-tu que les obèses n’ont pas de place dans la formation? Ça
casse le côté « c’est de l’harmonie ». Si tu as faim tu ouvres ta pizzeria
(Bernard prononce « pisé-ria »). Faut pas dépasser le poids, ici. Ici tu t’en
vas quand tu penses aux chips ! Toi t’es trop portée sur la chip. Répète
après moi : « Oui Bernard je suis portée sur la chip. »
— Ouibernardchuiportésulachipe...
Véro, en particulier, a toujours eu tendance à prendre du poids (c’est
un euphémisme). D’où d’interminables scènes de ménage ayant pour
thème les principes de base de la calorimétrie. La propreté était aussi une
des grandes obsessions de Nanard. Un soir de gala, à Dry, en mai 91, il
refusa à Monique, une Bernadette des débuts – par ailleurs adorable et
compétente – qui avait fini par craquer, le droit de danser parce qu’elle
avait une tache de gras sur son jean.
— Mais quelle importance, s’était-elle défendue (un brin insolente,
c’est vrai), puisque je ne danse pas en jean?
— Je m’en fous ! avait beuglé Nanard. Si t’es cradoque dans la life, tu
sonneras cradoque on stage ! Le public sent ces choses-là. On n’est pas
chez les porcs chez moi ! Dans ma troupe les gens sont très lavés. A
grande eau ! C'est toujours, c’est encore la dimension de l’eau.
Monique s’était mise à pleurer. Elle était rousse. Bernard se lança alors
dans une diatribe contre les rousses :
— De toute façon, ce qu’est roux c’est pas net ! Avec tes écureuils
angora qui te pendent sous les aisselles !
Trouver les bonnes Bernadettes est loin d’être simple. En cinq ans, on
en avait essayé 14 : Melinda, Monique, Isabelle, Jacqueline, Chantal,
Valérie, Christine, Nicole, Carole, Karen, Ophélie, Martine, Gabrielle et
Véro. Ce n’est rien comparé à Claude, qui était monté à 45 Clodettes en
onze ans. Claude aimait ses danseuses parce qu’il les avait précédées
dans la danse. En connaisseur, il réglait toutes les chorégraphies à la
virgule près : le plaw wilson pickett, le ressort, la glissade. La danse était
à ses yeux aussi importante que la musique ou les textes. C'est à elle qu’il
devait sa carrière. Si Claude était monté à Paris avec l’aide de Brigitte
Bardot, c’est parce qu’il avait appris à Brigitte comment danser le
madison au Papagayo pendant l’été 1960 – il venait alors de claquer la
porte de Louis Frosio, chef d’orchestre du Sporting-Club de Monte-
Carlo, auprès duquel, frappant sur ses tumbas en pleine vogue du cha-
cha-cha, il n’avait que trop tourné en rond. Claude était un enfant du
madison.
A cette époque, un 45 tours n’était pas pris au sérieux s’il n’y avait pas,
au verso de la pochette, une notice explicative, croquis à l’appui, sur les
pas de base du madison. Le moyen le plus sûr de le danser correctement
était de suivre la méthode dite « du grand M » – M pour madison. C'était
en tout cas ce que proposait celui qui en était alors le prince et dont, sur
la pochette d’un collector introuvable que Nanard conserve sous verre, le
sourire un peu naïf et les oreilles décollées rappellent Christian Marin, le
Laver-dure des « Chevaliers du ciel » : Billy Bridge. Avec Nanard, on est
allés il y a trois ans sur la tombe de Billy – qui s’appelait en réalité Jean-
Marc. Il nous a quittés le 21 novembre 1994 2. Même les danseurs de
madison meurent un jour.
Du temps où Jean-Marc se faisait appeler Billy, on précisait sur les
pochettes des disques le genre de danse attribué à chaque morceau. Il y
avait des pièges. Sur le 45 tours Dansez le madison au Madison Club, par
exemple, enregistré en 1962 par Olivier Despax et les Gamblers, le titre A
Little Bit Of Shot était en réalité 100 % pur twist. Si tu as la chance de
posséder cette rareté, regarde bien la pochette : au second plan, derrière
Despax-le-bellâtre et les deux blondes qui se trémoussent, se trouvent les
Gamblers. Leur fondateur, caché par un bongo, y joue du tambourin. Je
suis certain que tu n’avais pas reconnu Claude. Cette photo n’est pas très
célèbre. D’après Bernard, elle fut prise au Caramel Club, une boîte
branchée parisienne des sixties située dans le XVIe arrondissement, à
deux pas de la place de l’Etoile, rue Arsène-Houssaye, et fréquentée par
Nicole Croisille, Danyel Gérard et Hugues Aufray (quand elles ne se
tenaient pas au Golf-Drouot, la plupart des « surpattes » du samedi après-
midi avaient lieu au Caramel). Je ne suis pas d’accord avec Nanard sur ce
point : pour moi, ce cliché a été pris au Papagayo à Saint-Tropez. Despax
s’y produisait en ce temps-là avec Sacha Distel, et l’orchestre de Claude,
spécialisé dans le twist-madison, les accompagnait. Je possède une photo
rare représentant les Gamblers jouant au baby-foot dans la cour
ensoleillée d’un troquet de la Côte d’Azur durant l’été 62. Claude,
extrêmement concentré, ne joue pas : il arbitre la partie et établit le score.
Il porte un pantalon blanc et une chemise à damier.
A l’été 62, sa réputation de danseur n’est déjà plus à faire. On se
l’arrache. Il devient le chorégraphe des Chaussettes noires pour le film de
Michel Boisrond, Comment réussir en amour. Eddy Mitchell, le leader
des Chaussettes, ne prête alors aucune attention à celui qui deviendra
bientôt le plus grand showman français de tous les temps. Il faudra
encore attendre cinq ans et le « Sacha Show » de Maritie et Gilbert
Carpentier du 2 janvier 1967 3 pour que Sacha Distel les installe côte à
côte, dans une parfaite égalité, autour du crooner des fifties Eddie
Constantine. Le trio interprétera ce soir-là un vieux tube d’Eddie,
Cigarettes, whisky et p’tites pépées. Ce n’est cependant pas le madison
qui a fait la gloire de Claude, mais le mashed-potatoes. Un nom étrange
qui faisait souvent dire à Nanard, quand il s’adressait à une de ses
Bernadettes pendant les chorégraphies :
— Ta patate ! Ecrase mieux ta patate 4 !
La meilleure traduction de mashed-potatoes est purée de pommes de
terre. Sur le 45 tours de Belles ! Belles ! Belles ! (disque Fontana), un des
morceaux (il y en avait deux par face à cette époque) s’intitule Hey
Potatoes (« Hé ! Les patates »). La chanson se déroule à un rythme
d’enfer et reste, bien qu’inconnue aujourd’hui du grand public, une de
mes préférées dans son répertoire. Johnny, lui aussi, est tombé dans la
purée de pommes de terre. Voici comment démarre la face B de L'idole
des jeunes, sorti en même temps que Belles ! Belles ! Belles ! :
— Dis, Johnny, qu’est-ce que tu danses là, c’est drôlement chouette,
comment ça s’appelle ?
— C'est le mashed-potatoes, en Amérique tous les jeunes le dansent.
— Tu veux pas nous l’apprendre ?
— Si bien sûr, allez tout le monde autour de moi !
C'est à cette même époque que Claude, inventeur du raï avec Nabout
Twist, abandonne le nom de Kôkô et se cherche un nouveau nom de
scène.
— Vous penserez que j’ai un nom assez banal, dit Claude. Tant pis.
Pour une fois, un chanteur de rythme aura un nom français.
Choix simple et osé à une époque où tout le monde emprunte un
pseudonyme américanisé [voir Annexe 6, p. 365 : « Américanisation
patronymique chez les célébrités yé-yés »].
Mais ce n’est pas tout. Claude sent qu’autour de lui, il manque quelque
chose. Il ressent comme un vide sur scène. Il va alors avoir une idée de
génie en s’inspirant de James Brown et des groupes féminins, comme les
Ikettes, les Ronettes et les Supremes. Le 8 décembre 1966 5 à l’Olympia,
il s’entoure pour la première fois de quatre bombes sexuelles, dont deux
Blacks extraordinaires qu’il avait fait rapatrier de Londres, où il faisait
ses provisions de danseuses. Les nombreuses comédies musicales
programmées dans cette ville attiraient les filles les plus jolies, les plus
motivées et les plus douées. Les Africaines n’étaient pas choisies par
hasard : elles avaient pour mission d’entraîner les deux autres danseuses
blanches, plus crispées. L'Europe et la danse ont toujours eu du mal à
s’accorder.
Les Clodettes ne s’appelaient pas encore les Clodettes et la mythologie
claudienne retiendrait que cette formation historique était alors constituée
de Pat, Cynthia, Solange et Siska. Leur tenue était légère. Le sexe faisait
enfin son apparition dans le Paris yé-yé. Les filles allaient et venaient au
sein de la petite communauté des Clodettes. Malgré une sélection
épouvantable, y entrer était toujours possible : mais rien n’était plus
difficile que d’y rester. La promotion suivante, celle de 1968, compterait
Madly, future petite amie de Jacques Brel (« Il porte bien son nom, le
Belge ! » dixit Nanard qui ne l’a jamais supporté), Lydia, Patricia et
Nelly (une pure merveille, doublée paraît-il d’une sacrée cochonne 6.
Dès l’année suivante, Madly fut nommée par Claude capitaine des
Clodettes. La Clodette préférée de tous les temps de Nanard, la
Vietnamienne Peggy, fit quant à elle son apparition dans la troupe. En
février 1967, elles obtinrent la couverture de Salut les copains. Je passe
sur les formations les plus éphémères 7 pour en arriver à l’ultime équipe,
celle des années disco : elle se composait de Prisca, de la Haïtienne
Sandra, de Dany, de Ketty et de Julie. Les cinq filles continuèrent à se
produire tout au long de l’été 1978 sous le nom de Clodettes Associées. Il
n’était pas question pour elles d’exploiter un filon, comme l’ont cru
certaines mauvaises langues, mais au contraire de rendre un dernier
hommage à l’homme de leur vie. « Les femmes sont toujours plus fidèles
que les hommes », disait Claude. La dernière fois qu’on a vu les
Clodettes ensemble c’était à « Champs-Elysées », chez Michel Drucker,
en 1985. Aujourd’hui, Prisca s’occupe de l’Ecole des Clodinettes. Dany
est décoratrice chez Hechter. Ketty a ouvert un restaurant afro-antillais, le
Kamukera, à Paris, dans le XIIIe arrondissement 8.
Da Dou Ron Ron
Il y a deux ans, pour son anniversaire, j’ai offert à Bernard un disque
impossible à trouver de nos jours : Chinese Kung-Fu (« Version New
York USA réalisée par Tom Moulton »), enregistré sans Claude par les
Clodettes en 1975 sous la houlette de Gérard Louvin. Il y avait eu avant
les Clodettes quelques formations féminines. En 1963, les Crystals,
quatre très jolies Noires américaines, avaient fait un tube, Da Dou Ron
Ron. Les Surfs, des Malgaches, avaient connu un beau succès en se
classant en décembre 1963 à la 18e place du hit-parade, juste derrière
Claude, 17e avec Je veux rester seul avec toi. Il y avait eu aussi les
Parisiennes et les Djinns, qui s’étaient fait remarquer en 1960 avec
Marie, Marie. J’ai personnellement beaucoup de mal à supporter les
Djinns. Quant aux Parisiennes, mieux roulées, on leur doit Il fait trop
beau pour travailler, qui s’était rangé juste derrière I Should Have
Known Better des Beatles en septembre 64. Ces mêmes Beatles qu’elles
avaient dépassés avec L'argent ne fait pas le bonheur, mieux classé d’une
place que Yesterday en février 1966. Depuis, les Beatles se sont vengés
des Parisiennes.
Quatre ex-solistes des Djinns s’étaient retrouvées dans les Gam’s,
formation féminine qui se produisit avec Claude le temps de l’été 1963.
De nombreuses photos les montrent sur les planches de Deauville,
dansant, sautillant, sous le regard de Sylvie Vartan vêtue d’un tee-shirt à
rayures. Magnifique Sylvie. Claude sur fond de plage, immortalisé en
plein saut avec deux Gam’s de chaque côté qui accompagnent ce saut.
Claude comme en apesanteur, suspendu dans l’air. Et Sylvie, ses cheveux
jaunes devant la mer bleue, perdue dans l’éparpillement lumineux, Sylvie
à 18 ans, sur cette plage de Deauville surgie d’un 1963 dont les couleurs
ne semblent pas tant passées qu’irréelles. Sylvie qui cligne un peu des
yeux. La plage n’est pas surpeuplée comme aujourd’hui sont surpeuplées
les plages. Sylvie patiente et sculpturale, égarée dans un été de sa
jeunesse.
Le Brésil de chez Leader Price
— Qu’est-ce que vous faites là ? nous a demandé Melinda, surprise.
On s’est installés au salon, sur un canapé Ikea. Melinda nous a
demandé si on voulait du café. Bernard a répondu que oui, enjoué.
— Toi Bernard dès qu’un truc est gratuit, de toute façon... a plaisanté
Melinda. Dis-moi Couscous, il est toujours aussi radin notre Nanard
national ?
Melinda nous a servi un café Leader Price avec marqué « Brésil » sur
l’emballage. C'est bizarre qu’un café puisse venir de deux endroits aussi
différents que le Brésil et Leader Price. Sa tasse bien serrée dans les deux
mains, Melinda nous faisait face. Elle était vêtue d’un peignoir rose
bonbon avec « Festival du Film Fantastique de Gérardmer 1998 » inscrit
dessus. Elle était pieds nus. Ses ongles de pied étaient recouverts d’un
vernis à ongles vert pomme.
— Et sinon, ça marche bien pour toi ? a demandé Bernard.
— Enfin, là j’suis un peu en stand-by... Je récupère, quoi. Mais sinon,
ouais, ça va. C'est supercool.
— Génial. Tu nous racontes ?
— Ben tu sais... Quand tout s’est arrêté il y a cinq ans, j’ai eu une
proposition de Boy Régis.
— Le sosie de Boy George ?
— Oui. Je faisais choriste. Mais bon... En fait, il voulait seulement
coucher, alors je suis pas restée...
— On t’avait prévenue, à l’époque, avec Bernard : attention, Boy
Régis, il est pas aussi pédé que l’original.
— Après, j’ai fait de la figuration chez Pascal Sevran. Mais y avait un
gros roulement : j’ai pas pu rester.
— Et après ? a repris Bernard.
Il y a eu comme un malaise. J’ai regardé ailleurs, par la baie vitrée. Le
temps était gris. Sur les murs, il y avait plein d’affiches de nos tournées
de jadis. J’ai senti ma gorge se serrer. Je me suis alors aperçu que le
temps avait passé. On était en train de vouloir ressusciter des choses
formidables, mais c’est l’époque de nos débuts qui n’était plus là.
— Après : rien. Voilà. La vérité c’est que ma carrière est au point mort
depuis quatre ans. Je suis vendeuse à Pantashop.
— ...
— Intérimaire.
Des larmes ont commencé à couler sur ses joues. Bernard m’a donné
un coup de coude dans les côtes. Je me suis levé. Je me suis avancé vers
une des affiches de nos concerts : BERNARD FRÉDÉRIC ET SES
BERNADETTES CASSENT TOUT À BRICORAMA. Bernard était figé
comme une statue. Je ne savais pas quoi dire. J’ai dit n’importe quoi.
— Ah, j’avais pas vu. C'est la tournée 92 ?
— Oui. Et puis j’ai gardé tous les articles et toutes les photos dans un
classeur. Pardon, c’est idiot. J’ai l’air bête, hein?
Melinda avait les yeux tout rouges. Puis elle a commencé à avoir un
rire nerveux. L'appel de la scène la réclamait. Elle avait déjà le trac.
Lucifer
On avait réussi à convaincre Melinda. Il n’y avait pas de raison qu’il
n’en soit pas de même avec Karen. On a sonné. On est entrés. On s’est
assis. Un gros chat angora est venu se frotter contre les jambes de
Nanard. Tu te souviens peut-être que, depuis l’époque des Salmoneries,
où ils se relayaient pour pisser sur son paillasson à l’effigie de Claude, il
n’est pas animal au monde que Bernard déteste plus que les chats.
— Il a quel âge ? a demandé Nanard avec une tête de faux-cul.
— Luci ? Trois ans ! a répondu Karen en embrassant l’animal. C'est
encore un bébé, mon chachat... C'est mon gros bébé !
— Il est beau, hein? a rajouté Nanard, l’œil rempli de haine envers la
bête.
— Luci a l’air de beaucoup t’aimer, Nanard, regarde : il vient dormir
sur tes genoux.
Lucifer s’est installé, après deux trois coups de griffes hâtifs, sur le
pantalon de skaï de Nanard. A cet instant, j’ai vu dans l’œil de Bernard
passer une lueur qui ressemblait à de la folie meurtrière. Je savais (je
savais !) que dès que Karen aurait le dos tourné, le gros-chachat-à-sa-
maman allait s’offrir un vol plané qui resterait dans les annales de
l’histoire féline, voire de l’aviation.
— Il est vraiment affectif, ce chat... a précisé Bernard.
— Oh mais faut pas s’y fier tu sais ! Il a ses humeurs !
Ç’a été la goutte d’eau. Cette précision sur les « humeurs » d’un chat a
fait bouillir intérieurement Nanard qui semblait parcouru de spasmes. Ce
n’était plus Bernard Frédéric qui caressait la pauvre bête, mais le docteur
Petiot, le vampire de Düsseldorf, Guy George, Landru, Himmler, Thierry
Paulin, le Japonais du bois de Boulogne, le général Aussaresses, Patrice
Alègre et Francis Heaulme.
— Regarde-le comme il est chou! a surenchéri Karen, ignorant que
chaque mot visant à donner au chat un regain d’importance aggravait
l’intensité du désir de vengeance de Bernard qui, n’ayant jamais eu de
parents, ne supportait pas que l’on puisse s’occuper autant d’un bouffe-
chie-dort à poils.
— Il va avoir des chatons ?
— Non, non : Luci est castré.
— Oh ben comme ça il deviendra pas homossessuel... Tu seras pas un
chat stroll, toi pépère, hé hé !...
— T’es bête, franchement, Bernard. C'est pas drôle, s’est vaguement
formalisée Karen.
— Tu sais, pitchounette, les animaux y sont moins vicieux que nous.
Ils sont pas homossessuels comme les hommes humains. Y a pas de
punks chez eux ! Pas de putes ! Pas de tarlouzes ! Et pis ils sont très
discrets. Ils se taisent. En revanche – en revanche ! – il y a beaucoup de
toucher et de contacts des yeux, des choses vraiment sincères. Et ça m’a
vraiment beaucoup aidé dans le « je suis gosse », dans mon passé
personnel, que me développer avec des animaux autour de moi. Quand
j’étais à l’Institution Serenne, on allait à la campagne. A Romorantin! Y
avait des vaches, à Romo. Des chiens qu’on caressait, à Romo. Un gros
chien que j’avais appelé Georges.
— C'est marrant Georges, pour un chien, a répondu Karen.
— Mais attention, ma pitchoune : c’est pas en hommage à Brassens ! Il
est trop nul Brassens. D’ailleurs avec Couscous on a été pisser dessus sa
tombe au cimetière de Sète.
— Tu as vu comme Luci ronronne ? a fait remarquer Karen.
— C'est qu’il se sent en confiance sur Bernard, ai-je rajouté,
déclenchant sur le visage de mon pote un sourire terrible. Quant au minet,
imperturbable dans sa sieste imbécile, il ne se doutait de rien.
— Et qu’est-ce que tu lui donnes à bouff... à manger, à notre ami ?
s’est inquiété Bernard.
— Des Friskies au poulet, rien qu’au poulet, les autres il les digère pas.
Les croquettes au thon, c’est pas la peine !
Karen a continué à répondre à Bernard en allant chercher quelque
chose dans sa cuisine :
— Sinon, chez le boucher, je prends à mon chachat des escalopes de
dinde parce que ça fait très plaisir à monsieur, hein, il est très gourmand,
ou des tranches de jambon... Il adore le bayonne ! C'est que c’est un chat
difficile.
Le cri qui a suivi n’était pas un miaulement. On aurait plutôt dit un
hurlement. Comme une fillette qu’on ébouillante. Dans ce qu’elle avait
d’inhumain, cette stridence avait quelque chose d’humain. Ce fut
pétrifiant. De toute ma vie, je crois bien que jamais je n’oublierai ce son
inédit. Si je ne l’avais pas entendu, jamais je n’aurais pu croire une seule
seconde qu’un tel rugissement soit extirpable d’un être vivant, qu’il
s’agisse d’un cochon d’Inde, d’une écolière nippone, d’une chauve-souris
ou d’un nageur de combat. Karen, livide, a accouru :
— Mais qu’est-ce qui se passe?
— Je sais pas, a répondu Nanard.
— Où est Luci ?
— Heu... Là-bas, a répondu Bernard, désignant un endroit flou, mais
assez éloigné du canapé sur lequel il était assis. Il a dû voir une souris !
Tu sais, c’est vif un chat !
Lucifer, planqué sous un fauteuil, traumatisé comme un rescapé de
crash aérien, fixait Bernard avec des yeux de grand brûlé. Il était tétanisé
pour le restant de ses jours. Toute l’injustice du monde, l’intégrale des
trahisons de toute l’histoire de l’humanité défilaient dans son regard
épouvanté.
— C'est lui ! J’ai tout vu ! s’est soudain écriée, pointant Bernard du
doigt, une vieille femme déboulée de nulle part.
C'était la maman de Karen qui, ayant passé la nuit chez sa fille, était
sortie de sa chambre juste à ce moment-là.
— Qui c’est la fée Carabosse, là ? s’est enquis Nanard.
— C'est ma mère, espèce de taré ! Malade ! pleurait Karen en tentant
de consoler son Lucifer hagard qui, même à sa maîtresse, montrait les
griffes.
— Mais Karen je te jure...
— Faut t’faire soigner ! T’es un fou dangereux !
— Demande à Couscous, je...
— Mais vous êtes tous les deux des dingues ! Des névropathes ! Allez
dehors, foutez le camp ! J’veux plus jamais entendre parler de vous !
— Quoi? De quoi? a hurlé Nanard à en faire s’affaisser l’immeuble. Ce
vieux machin m’accuse et toi tu es dans le « je crois des vioques » ?!? Tu
vois où, qu’on croit ce que dit un vioque? C'est pas une mère, ça ! On
peut pas être mis au monde par ça! Comment tu veux donner du « maman
» à ça, toi ?
— Stop Bernard ! Ça suffit ! Tu dégages, pauv’ con !
Là, Nanard s’est mis à parler à la manière de Bourvil imité par Patrick
Sébastien, en sautillant comme un abruti et en louchant un peu.
— Ah ben forcément, hein, ah ben oui, hein, tagada hein... A dada !...
A dada !... C'est la tagadatactique du gendarmeuuu...
Puis reprenant son intonation normale :
— Mais meeeerde ! C'est ta vioque, je te dis ! Elle a fait peur à Lucifer.
Pas étonnant : vu sa tronche, elle foutrait les jetons au vrai, de Lucifer !
C'est quand elle a fait son irruption que notre ami la bête a fait son
sursaut.
— Bernard, tu sors ou j’appelle la police !
— Et puis t’as choufé la gueule de con du chat? C'est le pacha ici ma
parole ! C'est Dieu ! Du bayonne au chat ! Moi le bayonne j’y ai eu accès
à trente piges au bayonne ! Je bayonnais pas avant. C'était le sauciflard
ED ! Leader Price ! Le chocolat noir qui te colmatait l’intestin et te
laissait des traces de pneu de chez Michelin ! Que même au pressing ça
bloquait la machine! Connasse à chat, va! Porte plainte si tu veux !
Seulement je te préviens : ça existe pas, les coups et blessures pour chat !
Pour angora !
Et là, comme un malade mental, Nanard a commencé à poursuivre le
chat dans tout l’appartement en hurlant, comme s’il s’était agi d’un cri de
guerre : « Angora ! », ce à quoi il ajoutait parfois « bayonne » et « Je suis
un chat difficile ». Lucifer a pissé partout en slalomant, hystérique
d’effroi, entre les meubles.
— ANGOOORRRRAAAAA ! ANGOOORRRRAAAAAA !
— Maman appelle la police !
— RAAAAAAAH ! DIIIFFIIICIIIIIILE ! BAAAYYYYOOONN-
NNNNE !
— Au secours !
— ANNNGGGOOORRRRRAAAAAA ! CHUIS UN CHAAAAAT
DIIIIIFFICIIIIILE,MOOOOAAAAAAA !!!
— Au fou !
— BAAAAYYYYYOOOOONNNNE !
Dimanches d’août
Léon fait sa toilette. La chaleur l’écrase. Il est agacé par les mouches.
C'est un chat birman très élégant. C'est lui que tu peux admirer sur la
pochette de l’album Magnolias For Ever 9 ainsi que sur celle du 45 tours
Pourquoi pleurer sur un succès d’été 10. Il vit au Moulin avec sa sœur
Lola. Il sent bien que c’est dimanche. Claude est là. L'air contrarié. Les
dimanches d’août sont parmi les pires choses que puisse supporter un être
humain. Ils sont propices aux suicides. Ou aux chefs-d’œuvre. Lorsque
les hommes ont des envies d’en finir, ils changent parfois d’avis au
dernier moment et montent dans leur chambre pour écrire un début de
roman, une amorce de chanson.
Claude déprime au bord de sa piscine. France Gall l’a quitté 11. Il
aimerait écrire quelque chose d’universel et d’éternel qui puisse la faire
changer d’avis. Les mélodies qui durent sont l’œuvre des femmes qui
nous ont quittés. L'étonnant, avec Claude, c’est que peu d’expressions
artistiques sont, comme la sienne, liées à la vie intime de leur auteur, à sa
réalité quotidienne. Si tu écoutes toutes les chansons de Claude les unes à
la suite des autres, tu auras l’histoire de sa vie. Cite-moi un seul (un seul
!) chanteur populaire qui se soit raconté comme lui, qui ait rendu compte
comme lui de ses amours, de ses colères, de ses haines, de ses caprices,
de ses ruptures, de ses angoisses. Le génie est inséparable de l’expression
de son humeur. Claude est tout entier contenu dans ses chansons, plus
vivant que dans les milliers de photos prises sur le vif, plus vrai que dans
toutes les biographies qui lui sont consacrées. Ses chansons forment son
journal intime, sa vie privée, la réalité quotidienne d’un dieu de la variété
qui ignore le repos et se complaît dans la démesure, s’ébroue dans
l’excès, passe sans transition de la puérilité au sublime et de la banalité à
la grandeur.
Au bord de sa piscine, Claude hésite entre deux titres pour la chanson
que son désespoir est en train de couver : Reste ou Reviens. Le titre
Reviens lui fait peur. C'est la preuve que France est bel et bien partie, que
son retour ne coule pas de source. Reste est plus optimiste : cela signifie
que le couple est en crise, que le départ n’est qu’une menace, que tout
peut s’arranger. Claude décide de se mentir à lui-même et opte pour
Reste. Les femmes de la vie de Claude ne restent jamais dans la vie de
Claude. Elles ne comprennent pas que le génie ne se gère pas comme le
reste. Elles ne savent pas que les colères sont la griffe de la souffrance.
Ce n’était pas sur scène que Nanard ressemblait le plus à Claude, mais
dans cette souffrance quotidienne, dans la peur de l’abandon, la jalousie
maladive, l’angoisse, les colères, la possessivité en amour et la peur de
mourir. C'est en quoi il était le plus grand de tous les Claudes François
vivants.
Claude a été plus malheureux que n’importe qui sur cette terre. C'est
pourquoi, grâce à lui, la variété est devenue une branche de la
métaphysique. Les paillettes, les tenues blanches, les shows Maritie et
Gilbert Carpentier sont peut-être parmi les choses les plus tristes du
monde. Les sunlights n’illuminent que de la solitude et les sombres
destins de ceux qui chantent l’amour parce qu’ils savent qu’il est un cas
particulier de la mort. C'est par la chanson que Claude va se venger de ce
mois d’août 1967.
Jacques Revaux a sonné à sa porte. Il est venu avec sa guitare. Claude
lui demande de se taire et de jouer. Revaux connaît les désespérés : son
métier est d’accorder son désespoir au leur. Il exécute For Me, composé
en février dans sa propriété genevoise.
A la SACEM, ces quelques notes qui ont sauvé la vie de Claude sont
répertoriées sous le numéro 300. C'est un air un peu facile, presque niais.
Personne de normalement constitué ne peut sérieusement s’y intéresser.
Claude, lui, devine immédiatement le parti qu’il va pouvoir en tirer. La
mélancolie qui s’échappe de cette guimauve contient toutes les cicatrices
des hommes quittés. Il change un tout petit peu le refrain. Il retouche
imperceptiblement les accords. Il pense très fort à France Gall. Il cherche
un titre pour ce qui est devenu en huit minutes au bord d’une piscine très
bleue la plus grande chanson d’amour de tous les temps. Il se dit qu’il
vient encore une fois de se faire quitter, que cela devient une habitude.
C'est ça, les femmes s’éloignent de lui, comme d’habitude. Le titre est
trouvé. La tristesse est la bonne. Les paroles viendront tranquillement
raconter quelque chose d’irréversible. Les jours heureux défilent dans sa
tête. Ils racontent ses nuits romantiques avec France dans le Moulin de
Dannemois. France Gall qui quittera aussi, quelques années plus tard,
Julien Clerc. Julien sera au bord du suicide à cause d’elle. Décidément,
France Gall est spécialisée là-dedans. Mais la souffrance de Julien
n’engendrera pas de chef-d’œuvre aussi marquant que Comme
d’habitude.
Eau noire
Brume (on roule dans la). Orléans. Résidence Saint-Laurent. C'est là
qu’habite Peggy. La Loire se déroule avec une lenteur précipitée. Elle est
chargée de substance. Bernard est habillé showbiz. Anticoupe (un peu
trop à la Sardou, je trouve, mais je m’abstiens de le lui dire), lunettes de
soleil modèle Porsche, gros médaillon à l’effigie de Claude monté sur
une chaîne à maillons triangulaires (le tout plaqué or), une chemise vert
pomme cintrée avec col pelle-à-tarte recouvrant jusqu’aux deux tiers de
l’épaule celui de son blouson en skaï blanc estampillé acheté aux
enchères à Dannemois l’été dernier, sa fameuse ceinture en crocodile à
grosse boucle (portée par Claude le dimanche 4 avril 7612 à Port-au-
Prince, en Haïti) que Bernard n’avait jamais mise que sur scène, un
pantalon à pattes d’eph avec des étoiles dorées et des pompons roses
cousus dessus porté par Michel Fugain pour un spécial « Numéro Un »
en 72 et négocié à prix d’or chez France Costumes à Asnières,
chaussettes extra-fines en nylon orange fluo pour aller avec la chemise, et
bottines vernies blanches à fermeture Eclair (la semelle et le talon sont en
bois naturel). Bernard s’est parfumé avec Eau noire, le parfum lancé par
Claude en octobre 1976.
On a pris l’ascenseur : Peggy habite au huitième étage. Durant la
montée, Nanard m’a passé la main dans les cheveux. Mon psoriasis,
baromètre de mon angoisse, était en train de gagner du terrain.
— Oula Couscous! Tu champignes du caillou, man. C'est drôlement
crade ! C'est mauve et rose ! J’aimerais pas t’habiter sous le chapeau. Tu
verses des trucs pour soigner cette daube ?
— J’ai un traitement...
— Ah ouais? Parce que ce machin-là a vraiment des airs de « j’y suis
j’y reste ». Planque-moi ça sous des mèches avant d’arriver chez la
pitchoune, tu seras gentil ! C'est pas le moment de l’effrayer avec ton
amanite.
J’ai sonné. Bruits étouffés. Devinant que Peggy était en train de nous
regarder par l’œilleton, Nanard a commencé à exécuter quelques
mimiques chorégraphiques issues du répertoire claudien.
— Peggy ? Ouvre ! C'est nous, Bernard et Couscous, tes amis de
toujours...
D’un coup, la porte s’est ouverte, laissant dépasser le visage de Peggy.
— Il n’y a plus de Peggy, okay ? Mon prénom c’est Carole, et je vous
ai dit il y a cinq ans que je ne voulais plus jamais entendre parler de vous
!
J’ai tenté de mettre mon pied dans l’entrebâillement de la porte.
— Toi Couscous si t’insistes, j’appelle les flics... (c’est une manie
décidément chez les ex-Bernadettes).
— Mais t’es bête ou quoi? On a une super-nouvelle pour toi ! a plaidé
Nanard. Ouvre, bastapute !
— On reste juste cinq minutes ! ai-je précisé. On a un truc hyper-
important à te dire.
— C'est non.
Une croix sur le showbiz
On s’est installés dans la cuisine.
— Recommencer à faire la Bernadette ? C'est ça votre bonne nouvelle
? Vous vous foutez de ma gueule ?
— T’as fait une croix sur le showbiz ou quoi ? a demandé Bernard.
— Excusez-moi, les mecs, mais si se trémousser comme un jambon
épileptique devant des clubs du troisième âge dans les salles des fêtes de
la Creuse, c’est du showbiz, alors oui, j’ai fait une croix dessus.
— Mais attends, Peggy...
— Carole ! Peggy c’est du passé. C'est du cauchemar.
— Un mois, c’est tout... Juste le temps de préparer « C'est mon choix
», sur France 3, avec Evelyne Thomas, pitchounette, EVELYNE
THOMAS, tu te rends compte! C'est la chance de notre vie. Et puis,
pense au bon vieux temps !
— Tes crises de nerfs de superstar, tu crois que ça rend nostalgique ?
— Là, Carole, t’es cruelle. Y a quand même eu de grands moments !
Le concert à Monsieur Meuble en 92, c’était le top... Et puis la soirée des
Catherinettes sur le parking de Bricorama, à Garches, en 95 ! Et puis le
live à la Foire aux asperges de Tigy !
— Tu parles !
— Quoi, « tu parles » ?... On avait quand même fait la première partie
de Marcel Amont, je te signale...
— Il pleuvait à torrents et on avait dormi à cinq dans ta 4L pourrie sur
le parking de Flunch.
— Heeuuu l’aut’, hé ! N’importe quoi. N’iiimmppooorte quoi!
T’entends ça, Couscous ? Elle confond avec la Fête de la Grosse Boule
de Fourchambault... Tu sais, la fois où on avait obtenu le podium Paul
Ricard qui avait servi à François Feldman !
— Oui, ben merci, a continué Peggy, c’est la fois où j’ai pas arrêté de
me faire draguer par Gotainer.
— Ben quoi? C'est pas permis à tout le monde de plaire à Richard, j’te
signale. Il est très exigeant, Richard. C'est pas Jean-Luc Lahaye ! Allez,
reviens, quoi, on a besoin de toi pour repartir à l’aventure. En hommage à
Claude !
— Oui il a raison Bernard, c’est pour Claude qu’on fait tout ça au
fond... En sa mémoire.
— Oui Couscous, mais Claude, c’était quelqu’un : ton Nanard, c’est
personne.
— Attends, je sais ce qui va te faire changer d’avis, a lancé Bernard.
Il s’est levé, a mis un CD dans la chaîne hi-fi de Peggy (une
compilation de Claude célébrant les vingt ans de sa mort) et a commencé
à se trémousser comme un fou, en play-back, sur Magnolias For Ever.
Peggy s’est levée et a coupé la musique.
— T’es dure, là, Carole... ai-je souligné.
— Laisse, Couscous, a répliqué Bernard. Elle a jamais trop aimé
Magnolias...
Alors Bernard a mis Alexandrie, Alexandra et a recommencé à danser
comme un dingue dans la petite cuisine, en play-black sur Claude.
— Arrête ! a hurlé Peggy.
— Bon, laisse, Couscous, on s’en va... Excuse-nous, ma chérie....
Silence embarrassé de Peggy. Elle savait qu’elle était allée trop loin.
La magie des fragrances d’Eau noire avait opéré.
— Bon... Je... Allez, je vous fais un café ?
— Non, c’est gentil, pitchounette, mais on va pas te harceler plus
longtemps. Relis l’interview que Claude a donnée à Paul-André Echard
dans le Podium hors série spécial été 76 : « Faire de la scène exige un
don total de soi. Si vous vous forcez, vous êtes mort. »
— Moi je prendrais bien un café, ai-je insisté.
On s’est rassis, Bernard et moi. Le café de Peggy était très bon. Elle
nous a resservis deux fois.
— Ce qui serait bien, c’est de se faire inviter, dimanche prochain, à
l’anniversaire de Johnny Rock, a dit Bernard.
— Le sosie de Johnny Hallyday ? a demandé Peggy.
— Ouais, j’ai répondu. Tu sais, on l’avait rencontré une fois, à
Mammouth, pour la dédicace Dick Rivers.
— Je sais bien qu’au fond vous n’êtes pas méchants, a dit Peggy. Mais
c’était vraiment trop dur...
— Tu vois Pegg... Tu vois Carole, a repris Bernard, j’ai eu la révélation
que ça irait mieux en croisant Jean-Pierre Pernaut dans la rue l’autre jour.
Je me suis dit que c’était un signe du destin que deux vedettes se croisent.
Moi j’crois au destin.
— Il faut que je réfléchisse.
Le tour était joué : personne ne peut résister à l’appel de la scène. On a
entendu un bruit de clefs dans la serrure.
Monmec
— Je suis là, mon chéri.
A la grande époque, Peggy était célibataire.
— Excusez-moi, c’est Frank.
— Frank ?
— Mon mec.
Elle avait un mec. Il y aurait tout un livre à écrire sur le mot mec. Les
femmes passent leur vie à avoir un mec. Pas un petit copain, pas un mari,
pas un amant, pas un fiancé, pas un amoureux, non, un mec. Rien que la
sonorité du mot me donne de l’urticaire. Accolé au pronom possessif
mon, cela sonne comme un terme générique monmec, comme le nom
d’un type universel qui passerait sa vie à se coller à toutes les filles avec
qui on rêverait de sortir. Monmec est partout. Partout sur la terre. Il n’a
pas vraiment de visage. Mais il est là. Son ombre plane à chaque instant
dès que tu abordes une fille qui te plaît. Monmec n’a pas d’âge, ou plutôt
il les a tous. Il est jeune avec les vieilles, vieux avec les jeunes. Il est
agressif avec les doux, cool avec les agressifs, calme avec les excités,
surexcité avec les calmes, méchant avec les gentils, gentil avec les
méchants, et pas jaloux du tout avec les très jaloux. Monmec est très fort.
Quand Monmec aperçoit un fou furieux (suis mon regard), il n’y a
soudain pas plus équilibré que Monmec. Le boulot de Monmec, c’est de
faire la différence, alors il la fait. On ne peut jamais lui reprocher, à
l’instant t, tout ce qu’on peut reprocher à n’importe qui d’autre sur terre
au même instant t. Monmec est la référence permanente et absolue.
Sa profession est rassureur. Il rassure toutes les filles à qui tu fais peur
parce que tu as trop d’ambition ou une tête de névropathe. J’ai remarqué
que souvent, dans leur bouche embrassée consciencieusement par
Monmec, elles utilisent le mot névropathe pour désigner quelqu’un qui a
beaucoup d’ambition. Ce n’est pas grave : quand elles ont peur, elles
courent se cacher sous la couette où les attend Monmec. Car Monmec est
souvent dans la chambre. Mais comme il est partout à la fois (et tout le
temps), on le trouve également dans les voitures, chez les gens, sur une
chaise, dans un musée, au cinéma, sur la plage, sur les pistes à la
montagne, sous la douche, au bureau, là-bas tout au fond, aux toilettes,
derrière la vitre, sur la banquette, dans le métro et là, avec Nanard, on le
trouve dans la cuisine de Peggy.
— C'est pas vrai... Je t’ai dit que je voulais plus jamais te voir traîner
avec ces minables !
« Ces minables », c’étaient Bernard et moi. Frank Monmec avait un
look insupportable. Il arborait une mèche. Sa Lacoste était rose. On la
devinait sous un blouson d’aviateur. Jean 501. Ceinture western.
Mocassins bleu marine et chaussettes de tennis. Un vrai minet se la
jouant gros dur.
— Allez hop, dehors les gars. Je suis désolé mais Carole ne peut pas
vous recevoir, là. Merci.
— Qui est ce singe ? a posément demandé Bernard.
Monmec a plongé sur Bernard. Puis un hurlement est sorti de lui.
Bernard lui avait planté ses ongles dans les yeux en lui mordant l’oreille
jusqu’au sang. Nous sommes sortis précipitamment. Carole-Peggy
hurlait. Elle disait qu’elle porterait plainte, que nous étions deux malades
et que nous allions le payer très cher. Bernard a commencé à entonner, en
guise de réponse, le wowoho wohoho de Je vais à Rio. Puis on a quitté les
lieux.
JAPA
Ensuite, on est allés relancer Martine, une des Bernadettes préférées de
Nanard à l’époque, mais Martine a des polypes à la gorge. Les médecins
lui ont dit qu’elle était condamnée. On a compris que c’était la dernière
fois qu’on la voyait vivante. Quant aux autres ex-Bernadettes, elles ne
voulaient plus entendre parler de nous.
— C'est quand même des sacrées JAPA !
JAPA, en langue nanardesque, ça signifie J’Ai Pas d’Ambition. Il
existe chez la plupart des individus une complaisance évidente à rester
médiocre. Ils viennent sur terre, bronzent, se reproduisent (la plupart du
temps dans le noir), se sustentent, dorment. Crois-tu qu’ils se lèveraient
le matin pour créer un peu, laisser ne serait-ce qu’une minuscule trace à
la surface du globe? Non. Ils consomment, ils digèrent. Ils draguent. Ils
s’ennuient énormément. Ils font du sport. Ils courent sous la pluie,
glissent sur les pistes enneigées, mais c’est dans le seul et unique but de
courir, dans le seul et unique but de glisser. Ceux qui ne font pas de sport
prennent du poids. Ils sont gênés pour se déplacer. Ils marchent en
canard.
— Demain, on commence la phase de recrutement, Couscous.
Avec seulement deux Bernadettes, on serait la risée de tous les autres
Cloclos, notamment des « caïds » Claude Flavien, Chris Damour et Luc
François. Notre réputation est en jeu. Il va falloir reprendre tout à zéro,
avec des nouvelles qui ne connaissent rien à Claude.
— Couscous, tu t’occupes de passer les annonces.
J’en ai passé un peu partout, notamment dans La République du
Centre, La Nouvelle République, Orléans 2000, Publival, Le 45 et Les
Nouvelles d’Orléans.
URGENT
CLAUDE FRANÇOIS PROFESSIONNEL
CHERCHE
DANSEUSES EXPÉRIMENTÉES ET MOTIVÉES
EN VUE DE GALAS, SOIRÉES DANSANTES, ANIMATIONS
COMMERCIALES
PRESTATION TÉLÉ NATIONALE À LA CLEF
Tel : 06 62 37 61 60
1 Dors petit homme, 33 t Flèche 91101 925 Pour les jeunes de 8 à 88 ans (avril 1976), 45 t
Flèche 6061 870 (mai 1976).
2 24 marteau 55.
3 18 marteau 28.
4 Il y a même une danse qui s’appelle le « nanar » : elle est collective et c’est un genre de letkiss
en plus fantaisiste, le letkiss étant une danse importée de Laponie, dérivée du letkaienka (vieille
danse folklorique finlandaise). Le letkiss démarra au Club Saint-Hilaire (club le plus snob de
Paris), grâce au maître des lieux, François Patrice.
5 22 kathalyn 27.
6 Claude disait toujours que les Clodettes devaient être choisies « bien salopes ».
7 Voir à ce sujet le B.A.C.F. n° 78, série 12, janvier 1979, pp. 116-131, « Belles ! Belles ! Belles
! : histoire et historiographie des Clodettes (1963-1985) », par Gérard Clément.
8 113, rue du Chevaleret, 75013 Paris (métro Chevaleret), ouvert tous les jours du lundi au
samedi de 11 heures à minuit. Réservations : 01 53 61 25 05.
9 33 t Flèche / Carrère 67 215 (décembre 1977).
10 45 t Flèche 6061 857 (décembre 1975).
11 Pour se moquer gentiment, du temps qu’il était avec elle, les amis de Claude le surnommaient
« le Galliléen ».
12 5 marteau 37.
X
Belles ! Belles ! Belles !
Claude a donné un sens à ma vie : faut bien que je donne une
nouvelle direction à la sienne.
BERNARD FRÉDÉRIC
Le gymnase municipal de Chaingy
Les auditions ont lieu dans le gymnase municipal de Chaingy. On s’est
installés près des espaliers. Le filet de tennis n’a pas été retiré. Les murs
sont délavés. La salle n’est pas chauffée. Une ampoule pendouille au
plafond. Faux contacts : elle grésille, clignote. Un problème d’applique.
J’ai installé un bureau d’écolier derrière lequel Bernard reçoit les
candidates. Je reste debout, près des vestiaires, chargé d’appeler les filles
à tour de rôle et de les introduire auprès de celui qui leur donnera peut-
être la chance de leur vie.
La première candidate a 18 ans : grande gigue qui ne sait pas quoi faire
de ses bras. Je lui fais signe de me suivre. Elle porte des chaussures de la
NASA. Elles sont trois déjà à attendre sur les petits bancs en bois du
vestiaire des filles, dont une blonde avec une robe vert pomme et un
décolleté. Voyant un distributeur, la blonde vert pomme avec le décolleté
me demande si le café est offert. C'est alors qu’on entend retentir,
résonnant entre les armatures métalliques du gymnase, un « non »
tonitruant : c’est Bernard, qui n’entend pas jouer les sponsors.
Brigitte
Bernard dévisage sa première Bernadette potentielle.
— Ton nom.
— Brigitte.
— Brigitte quoi ?
— Leclerc.
— Tu répètes l’ensemble.
— Brigitte Leclerc.
— « Mon nom est Brigitte Leclerc. »
— Pardon...
— Allez, on se dépêche, là, on perd du temps.
— Heu... Mon nom est Brigitte Leclerc.
— Tu sais ce qui t’amène, n’est-ce pas ?
— Oui...
— T’es bizarre, niveau corps... C'est tes guibolles qui sont bizarres. On
voit plus quand ça s’arrête... Alors que le reste c’est tout ratatiné comme
un nain. On dirait Mimie Mathy avec des échasses. Couscous !
— Oui Bernard ?
— T’en penses quoi? Tu trouves pas qu’elle fait un peu boule de
pétanque montée sur des pattes de moustique ?
Je suis horriblement gêné que Nanard fasse de tels commentaires
devant la fille que je tente, par une série de regards complices, de
rassurer.
— Ben... Heu...
— Bon allez, sguètche de là Couscous, tu m’agaces ! Si c’est pour me
venir en secours avec des « heu » et des « ben » effectivement t’es mieux
là-bas près des chiottes ! Alors retourne dans tes cagouinsses et fais
patienter le bétail ! Bon... Alors, ma p’tite cocotte?... Qu’est-ce qu’on va
faire de toi ? T’aimerais que je te prenne avec nous ?
— Ce sera payé combien ?
— Je te demande pardon ?
— Ce sera payé combien ?
— Suivante !
Corinne
Deuxième candidate. Corinne. Brune. Grande bouche. Porte un tee-
shirt des Sex Pistols et une ceinture avec une boucle strass. Tatouage noir
au henné : petit dragon (épaule gauche). Jean délavé. Scientifiquement
moucheté de taches de peinture.
— J’aime pas trop qu’on me prenne pour un punk. C'est d’accord? a
commencé Bernard.
— Oui.
— « Oui Bernard » ! Bordel ! Je vais pas répéter ça toute la journée !
Ici « oui » ça veut rien dire si y a pas la locution « Bernard » accrochée
derrière. C'est comme « Stone et Charden » : ça te viendrait jamais dans
l’idée de dire « Stone » tout court? Ben c’est pareil avec « oui ». Alors
faut dire « oui Bernard ».
— Oui Bernard.
— Alors comme ça tu es née en 72 ?
— Oui Bernard.
— Cite-moi trois grands succès de Claude de 1972.
— Je sais pas.
— « Bernard ».
— Je sais pas Bernard.
— Dommage, parce que tu es très mignonne, très « tu me plais bien ».
Tu veux que je t’aide encore?
— Je veux bien...
— Y a le... Le p...
— ...
— Bon, qu’est-ce qui peut bien chanter et qui commence par un p ? Le
prr...
— Le prince ?
— J’t’en foutrais, moi, du prince ! Greluche ! Pourquoi pas des anges
avec des apocalypses et des pluies de métal ? Tu te crois chez
Capdevielle ? Allez j’t’aide encore : pense à une saison...
— L'automne?
— Tu te fous de moi, là ! Ça commence par « prr... » l’automne?
— Le printemps !
— Ah ben quand même ! Bon okay, alors qu’est-ce qu’il fait le
printemps, qu’est-ce que ça peut bien faire un printemps ? Ça bouffe des
frites? Ça regarde « Loft Story » ? Ça va en boîte dans des dancings, le
printemps? Moi j’m’en fous j’ai tout mon temps. Tu sortiras pas d’ici tant
que tu m’auras pas dit ce que ça fait, un printemps.
Je la regarde de dos tandis qu’elle fait face à Bernard. Ses épaules sont
bien dessinées. Elle a un peu des grosses fesses, mais c’est le cas chez
presque toutes les filles. Elle porte un body.
— En attendant que le génie te tombe droit dans la cervelle, tu vas
m’effectuer quelques pas de danse sur Je vais à Rio. Couscous, la 3 du
disque 1 !
J’allume le mini-lecteur de CD. Corinne bouge plus qu’elle ne danse.
On devine la fille qui a tout appris en fréquentant les boîtes de nuit.
Bernard claque des doigts pour marquer le rythme.
— Stop, Couscous, tu éteins ! Je crois que nos chemins se divergent là,
gamine. Tu vas pouvoir continuer le punk. C'est le printemps qui punke !
Couscous, tu lui effaces ce qu’elle a sur son Walkman et tu lui fais une
cassette en boucle du Printemps qui chante sur les deux faces ! Pour sa
culture générale !
Magalie
Troisième candidate : la vert pomme blonde à décolleté. J’ai tout de
suite vu la fille qui manquait d’affection. Elle sait qu’elle est jolie. Il y a
chez elle une espèce d’arrogance qu’on trouve d’habitude chez les petites
filles.
— Ton nom, cocotte.
— Magalie.
— « Magalie, Bernard ».
— Non : Magalie Trinquet.
— C'est pas ce que je veux dire : je veux que t’omettes jamais «
Bernard » après tes phrases. Ton âge ?
— 22.
— « 22 ans, Bernard » ! « 22 » ça veut rien dire ! 22 quoi? 22 v’là les
flics? 22 rue des Pompes à merde? 22 feuilles de laitue? 22 chansons
inédites d’Hervé Cristiani ?
— 22 ans, Bernard.
— Bon ! Ici on finit toujours ses phrases. T’es pas Gainsbarre ici! On
termine pas les phrases avec des prouts. Moi je t’appelle pas « Maga », ni
« Mag »...
Les reproches de Nanard ont glissé sur Magalie. Bernard m’a demandé
de mettre Alexandrie, Alexandra. Il a frappé dans ses mains. Magalie
s’est mise à danser.
— Bouge ! Mieux que ça ! Avec les tripes ! Plus smooth !
Magalie se démène. Ses seins sont deux énormes pamplemousses dans
un filet à provisions. Nanard se trémousse sur sa chaise.
— Bordel, t’as déjà vu une Clodette dans ta vie ?
— J’étais pas née.
— « Bernard » !
— J’étais-pas-née-Bernard.
— Encore une fois.
— J’étais-pas-née-Bernard.
— Tu crois que j’étais né du temps de Jésus ? Pourtant je sais ce qu’il a
fait ! Passons. T’as un chat chez toi, Magalie ?
— Je suis allergique aux chats.
— Engagée!
Nathalie
La candidate que j’appelle à présent (Nathalie) a de gros jambons en
guise de cuisses et des problèmes de peau. Bernard est intransigeant sur
la qualité de peau de ses danseuses.
— Ton nom.
— Non mais dites donc : vous tutoyez tout le temps les gens sans les
connaître, vous ?
— Parce que tu crois que quand tu vas te dandiner du derche en string
à paillettes avec tes mini-sous-tifs fluo, y’en a beaucoup qui vont
vouvoyer Madame ?
Alors Bernard, le plus calmement du monde :
— Tu te casses, s’il te plaît?
Delphine
Candidate suivante. Jolie petite blonde aux yeux clairs à l’air délurée.
Elle s’appelle Delphine. Robe fendue. Chemise échancrée. Laisse deviner
son soutien-gorge noir en dentelle. L'épreuve de danse s’est très bien
déroulée. Vraiment trop bandante (j’ai vu Bernard baver) : engagée.
Valérie
Dernière candidate.
— Décline-moi ton identité, ma côtelette...
— Je m’appelle Val.
— Tu quoi ?
— Je m’appelle Val.
— C'est ça : Val. En hommage à Jean Valton des « Jeux de 20 heures »,
peut-être ? Et moi je m’appelle « Ber ». Et Cloclo il s’appelait « Clo ».
Bon allez cocotte, tu me répètes ton prénom dans son intégral parce que
là, tu vois, j’ai autre chose à faire.
— Valérie.
Bernard la regarde danser sur Cette année-là en prenant son repas – je
suis allé lui chercher un cornet de frites au Tir au but, le seul bar de
Chaingy ouvert à cette heure.
— Stop ! Valérie ! Faut que je parle à mon road manager, là : ça a
coûté combien, Couscous, les frites ?
— 2,59 euros.
— QUOI? Ça c’est tout Chaingy, ça : ils ont une star sous la main et
regarde un peu comment qu’ils la traitent... Sans geste commercial, sans
égards ni remises. Sans ristourne ! Compte le nombre de frites, Couscous
! A la frite près ! Faut évaluer la gravité de l’arnaque. Mais avant de
compter comme un maniaque, cours donc me chercher le paquet de
Pépitos qu’est dans la bagnole !
— Tu peux pas faire ça, Bernard, c’est les Pépitos de Mouss pour
l’école demain...
— Tu vas aux Pépitos ! J’ai l’estomac dans la boots.
Je suis allé chercher le paquet de Pépitos, que Bernard a dévoré
pendant que Valérie dansait. Il ne l’a même pas regardée. Après Cette
année-là, elle avait embrayé sur Ecoute ma chanson. Silence de mort.
Tout à coup, la bouche pleine de Pépitos, Nanard balance à Valérie,
toujours sans lui adresser un seul regard :
— Bon, Val de Loire, là, c’était complètement nul, tu peux y aller.
La candidate le fixe, écœurée, et s’en va sans mot dire. Résultat des
courses : les deux Bernadettes engagées (en plus de Maïwenn et Melinda)
: Delphine et Magalie. Deux blondes. Deux filles sexy. Magalie est plus
molle que Delphine, qui a plus de chien. Elles ne sont pas au top du top,
mais ça devrait faire l’affaire. Elles sont motivées.
— Bon alors, Couscous, tu frites à combien? me demande Bernard, le
pourtour de la bouche plein de miettes de Pépitos. Soye précis. On n’est
pas chez SOFRES ici. Bon... Magalie ! Delphine ! Venez là mes
abeillettes ! On va faire « je me présente ». Le gros, là, qui fait
Polytechnique dans mon plat du jour, c’est Couscous. C'est le road
manager. Il m’obéit. Les jours qui viennent, nous allons commencer le
training et ce sera dur. J’exige le meilleur de vous-mêmes ! J’ai l’air très
« je suis cool », mais je peux être très « je suis hard ». Ici, c’est mission
perfection. Avec vous y aura deux autres qui s’appellent Maïwenn, et
Melinda, qu’il faudra respecter parce que c’est une ancienne Bernadette.
Pour les questions, on verra demain. Vous donnez vos numéros de
portable et de chez vous à Couscous et vous allez dormir maintenant ! Au
quatrième top, une nouvelle vie commence pour vous : top, top, top, top !
XI
Et je cours, je cours
Un jour, j’ai failli rencontrer Claude. Vous n’imaginez pas tout ce
qu’il a failli me dire.
BERNARD FRÉDÉRIC
Dénombrement fritesque
Les filles ont quitté le gymnase. Il faisait nuit noire. Bernard est venu
regarder où j’en étais en comptage de frites. Il m’a semblé rempli de
bonheur – un bonheur auquel, lui et moi, on n’avait pas été habitués
depuis longtemps. Quelle différence entre il y a un mois et l’instant
présent ! On a envoyé une lettre à M. Leroy, notre chef, pour lui dire
qu’on arrêtait la plonge à l’Arche. Bernard baignait dans des pensées
délicieuses. On l’aurait dit attendri par quelque chose. Dans nos têtes se
produisait, de concert, un début de paradis.
— Dis-moi : est-ce que tu crois que ma mère était une marie-couche-
toi-là ? Sincèrement.
J’ai été surpris par la violence de cette question. D’abord, parce que
Bernard ne parlait jamais de ces parents indignes qui l’avaient abandonné
bébé.
— Qui c’est ma mère ? Hein Couscous ?
— Vingt-huit...
— Tu crois que j’ai des frères et sœurs ?
— Vingt-neuf, trente...
— De toute façon, je préfère Claude à tous les parents de la terre...
— Trente et un, trente-deux...
— C'est mes parents, Claude.
— Trente-trois, trente-quatre...
— Ma mère n’est pas une mère, c’est une vulgaire femme comme les
autres.
— Trente-cinq, trente-six...
— Si jamais elle revient, ou que je la croise par hasard, je lui dirai pas
« bonjour maman » mais : « que me veux-tu, femme ? ».
— Trente-sept, trente-huit... Trente-huit frites, Bernard !
— D’accord. Tiens, refile-moi ta Youlette Placard, merci, alors... 2,59
que je divise par 38... La vache, ça fait 6,82 centimes d’euro la frite ! Tu
te rends compte, Couscous ? Va falloir faire dans « nous nous vengeons
». On peut pas laisser passer ça.
On a traversé la rue qui sépare le gymnase du Tir au but. On a marché
de manière parallèle avec Nanard sur le passage piétons, comme sur la
pochette d’Abbey Road des Beatles. C'est à Abbey Road que se trouvent
les studios d’enregistrement d’EMI. Claude y a fait la connaissance de
Paul Mac Cartney 1 en février 77 lors de l’enregistrement de son album
anglais. Chose inouïe : il y chante My Way, l’adaptation anglaise de
Comme d’habitude, sa propre chanson. On trouve aussi des bijoux
comme So Near And Yet So Far ou encore Go Where The Sun Is Brighter.
Son disque « londonien » n’a pas suscité d’émeutes outre-Manche. Mais
ça n’a pas non plus été le méga-bide : en 78, Claude s’est produit au
Royal Albert Hall.
HEAR
CLAUDE FRANÇOIS
IN CONCERT AT THE ROYAL
ALBERT HALL ON JANUARY 16
AND YOU’LL FEEL YOURSELF GO WEAK
AT THE KNEES
La vengeance de Nanard a été simple : avec un canif il a d’abord fait
de la tenture du bistrot une loque géante. Ensuite, il a tagué ceci sur le
trottoir, au pistolet à peinture, devant l’établissement :
ICI UNE FRITE COÛTE 6,82 CENTIMES D’EURO. UNE FRITE !
Puis il a ramassé sur la place du bourg une des énormes pierres qui
retiennent la bâche des autos tamponneuses. Il l’a balancée dans la vitre.
On a démarré en trombe. Cet événement remplira les conversations de
Chaingy pour les quinze prochaines années.
— Ma vengeance est pas finie, mon gros Couscous. On va aller visiter
la cave du patron. Il paraît que c’est La traversée de Paris, ses réserves !
Que c’est de Funès. Qu’il est très « j’aurais fait du marché noir » dans les
forties.
La cave du patron
Souvent, quand je suis invité, ou que je m’invite – car le plus
souvent je m’invite –, je mange alors que j’ai plus faim : c’est que
je me dis que c’est toujours ça de pris.
BERNARD FRÉDÉRIC
Une fois dans la cave, dans laquelle on avait pénétré assez
difficilement mais ceci importe peu, Bernard s’était juré de (je cite) «
rectifier le préjudice ». Il y en avait là-dedans pour cinq ans d’orgies :
saucissons régionaux, mortadelles exotiques, boudins séchés, jambons
géants pendant aux poutres, foies gras des Landes et du Périgord.
— Ça c’est du saloir ! reconnut Bernard.
Rayon boissons, des milliers de bouteilles du meilleur cru étaient
minutieusement couchées dans des casiers étiquetés : château-yquem,
château-cheval-blanc, châteaulafite-rothschild, château-haut-brion,
château-latour, romanée-la-tâche, romanée-conti, côte-rôtie-la-turque.
— Il cache bien son jeu ce salaud-là. Il te sert du débouche-chiottes à
longueur de repas, pendant que tous ces trésors reposent au frais. Il va
nous payer ça. Comme je suis heureux !
Son visage resplendissait, tel le soleil dans tout son éclat
La seule cave de France qui n’aurait pas eu à rougir de la comparaison
était celle de Claude François, au Moulin, une des plus belles de France,
toujours fermée à double tour. Elle contenait 11 000 bouteilles. Claude
seul était habilité à y pénétrer. Il ne buvait pas (juste un doigt de whisky
avant d’entrer en scène pour évacuer le trac) mais servait à ses amis du
château-rothschild, du pétrus, les meilleurs millésimes de margaux ou les
cognacs les plus fins. Bernard ouvrit, puis goûta, un château-léoville-las-
cases 1959.
— Il a du slip !
— T’es malade, Nanard...
— Tu crois quand même pas que je suis descendu là pour me rincer à
la Vittel ? Goûte ça, nom d’un Sardou !
Puis Nanard se confectionna des sandwiches maousses, style Poilâne
au caviar, en continuant de s’asperger le gosier des meilleurs vins du
monde. Il ne s’inquiétait pas de la possible irruption du patron du Tir au
but.
— Je suis pas serein, Nanard.
— Pose donc un cul ! Tu nous fatigues à rester debout. Regarde, moi :
je lampe non-stop ! Si j’étais dix je suis pas sûr que je consommerais
davantage. Allez, have a drink ! C'est ma tournée.
— Bernard, j’entends des pas dans l’escalier.
— Cool, ce jambon.
— Moi je me tire !
— Mais quoi? C'est la capitale du gratos, ici !
La porte grinça. On venait de se faire choper par un des sbires du
patron, serveur au bistrot, un baraqué au regard de fou style videur de
boîte. Il aperçut Nanard perdu dans la dégustation d’un pétrus.
— Cuvée 75 ! L'année de Toi et moi contre le monde entier ! Ça peut
pas être mauvais pour la santé !
— Qu’est-ce que vous foutez là ?
— On cherchait la fraîcheur ! répondit Nanard. Et pis c’est sûrement
pour les gens qu’ont déjà dîné, vos frites à 6,82 centimes d’euro la frite !
Alors on se faisait un after plus consistant.
— Lâche ça !
— Non ! rétorqua Nanard en jouant de la langue dans une boîte
Comtesse du Barry. Le confit d’oie est trop top. T’es tenté ?
La brute s’approcha de Bernard qui avait prévu le coup et lui envoya
un jet de bombe lacrymogène dans les yeux.
— Tiens ! Bienvenue chez les sosies de Gilbert Montagné !
Le serveur poussa un hurlement de bestiau, chancela, se cogna à deux
trois mortadelles, mais reprit son équilibre et, à tâtons, empoigna Nanard
par l’encolure. Avec un lourd saucisson d’âne Bernard lui assena un coup
si violent qu’il lui ébranla tous les os. Il étendit le malheureux au sol et
lui cala la nuque contre un jambon de Bayonne de la taille d’un
rhinocéros. Il lui glissa un château-margaux 1962 dans la main gauche et
dans la main droite la bouteille de pétrus 1975 qu’il n’avait pas eu le
temps de finir. Il en aspergea la veste et la chemise du serveur. Bernard se
mit alors à arpenter les escaliers à toute vitesse. Croisant le patron, il eut
le temps de lui glisser avant de quitter les lieux :
— Surveille tes sous-sols, mon capitaine ! Tes valets de chambre s’y
peaufinent au grand cru.
Puis il a éclaté d’un rire gras.
En short
L'entraînement a commencé ce matin. Les feuilles des arbres étaient
recouvertes d’une pellicule de gel. Il y a sur la terre des petits matins très
froids. Je les connais bien : il y avait les mêmes à l’armée. On courait dès
l’aube dans la brume bleu méthane. En sueur dans l’air glacial. Avec un
goût de fer dans la bouche. Nos quatre Bernadettes étaient à l’heure, en
short.
— Bon écoutez, les filles, a commencé Bernard, ce que je veux, c’est
qu’on réussisse ensemble. Je veux du très très grand together. Pourquoi
c’était le plus grand, Claude ? Parce que tous les matins il allait faire son
footing pendant que Mort Shuman et Joe Dassin avaient encore leur
tronche de cake sous le traversin. Quand vous courez, les louloutes,
pensez à une seule et unique chose si vous êtes à deux doigts de craquer :
France 3 ! Magnolias ?
— For ever !
— Magnolias ?
— For ever !
Ils ont démarré en petites foulées. Je les suivais à mobylette.
— France 3 !... France 3 !... France 3 !...
Ils se sont éloignés. Je les ai suivis. Au bout de quelques secondes,
Delphine s’est plainte d’un point de côté.
— Qui, je dis bien : qui a un point de côté ?
— C'est moi, Bernard... a répondu naïvement Delphine.
— Je ne supporte pas les points de côté. Je ne su-ppo-rte pas. Est-ce
que c’est bien très clair, toutes? Les entorses, je passe, les chutes, tout ça,
les infarctus, d’accord : mais les points de côté, c’est bon pour
Sardouland. Nous sommes d’accord?
Une fois que ç’a été d’accord pour tout le monde, tout le monde est
reparti – avec ou sans point de côté, mais dans un silence craintif,
régulier, appliqué, infini. Nous sommes passés par Patay, et puis on a
rejoint La Chapelle-Saint-Mesmin.
— T’es encore là, toi ? m’a lancé Bernard.
— Comment ça ?
— La ferme Couscous, je te cause pas ! C'est à Pousse-Moussu que je
m’adresse.
— A qui?
— Au lichen qu’est dans tes cheveux. Dis donc : tes lotions, t’es sûr
qu’elles fonctionnent? Que c’est pas à base de pisse de moineau que tu te
frictionnes la caillasse? Bon ! Allez, les filles ! Plus nerveux ! Ah c’est
sûr que c’était moins crevant chez Sevran, hein Melinda ? Et toi, Magalie
! C'est pas un stage de marche à pied ! Inspirez, soufflez ! Delphine,
remue ta framboise ! Je pourrais préparer Rémy Bricka 2 au championnat
de France de saut à la perche avec tout son attirail, si je voulais. Alors
c’est pas dix kilos de cellulite qui vont me faire peur !
Le portable de Magalie a sonné. Bernard lui a arraché l’appareil des
mains puis, prenant son élan, l’a lancé dans un champ de betteraves. Les
filles, après huit kilomètres, se sont assises par terre, une jambe tendue
vers l’avant, l’autre repliée vers l’arrière.
Après le footing, la piscine. A Dannemois, Claude pratiquait
régulièrement la natation. Il avait conservé de ses années égyptiennes une
prédilection pour les longueurs de bassin. Claude avait passé les seize
premières années de sa vie en maillot de bain, sous le soleil d’Ismaïlia, au
mépris des risques ultérieurs de mélanome. Il aimait traverser les deux
cents mètres du canal de Suez à la nage, brasse jusqu’en Asie et retour
vers l’Afrique en dos crawlé. Nous sommes allés à la piscine municipale
de La Chapelle-Saint-Mesmin. Il n’y a personne à cette époque de
l’année. Deux vieillards pataugeaient quand nous sommes arrivés. Je ne
suis pas allé dans l’eau. J’ai déjà un psoriasis, je n’ai pas envie d’attraper
une mycose. Les Bernadettes se sont plutôt bien débrouillées. Seule
Magalie a semblé avoir de réelles difficultés. Bernard, agenouillé sur le
bord du bassin, n’a pas cessé de lui hurler dessus.
— C'est toi qui joues dans Sauvez Willy 2 ou quoi? Allez bouge,
maman orque ! Bouge !
De retour au gymnase (les filles étaient exsangues), Bernard a tendu
une cassette vidéo à Delphine, à Maïwenn et une autre à Magalie.
— C'est un concert filmé d’il y a quelques années, à Issoudun. A
travailler à la maison ce soir. Les chorégraphies ça se travaille toute la
journée ! Faut que vous rattrapiez le retard que vous avez sur Melinda le
plus vite possible.
Descente chez Delphine
22 h 37. Irruption chez Delphine. Sans prévenir. Bernard a sonné.
Delphine est venue nous ouvrir. Elle portait un survêtement et était
essoufflée. Elle a semblé surprise de notre visite.
— Qu’est-ce que vous faites là ?
Nanard, en imper, se tenait dans l’embrasure de la porte. Je reconnais
qu’il avait une tête qui faisait un peu peur. Il a plissé les yeux comme
David Carradine dans « Kung-Fu ». Il semblait absent du monde. Quel
mec, quand même. C'est grâce à des types comme ça que la race des
Cloclos n’est pas morte. La lignée des Claudes François, c’est comme la
flamme du Soldat inconnu, ça ne doit jamais s’éteindre. Cloclo est mort,
vive Cloclo.
Delphine avait déplacé tous les fauteuils de son salon pour mieux
s’entraîner devant Issoudun 93. Sur cette cassette, on avait fait un petit
montage vidéo : à la huitième minute, en plein milieu de Belles ! Belles !
Belles !, Bernard apparaît soudain à l’écran, en gros plan. Face caméra, il
délivre aux Bernadettes censées s’entraîner en regardant la cassette le
message suivant : « Salut ma belle ! Si au moment de ce message, tu
appelles pas Nanard, t’es virée. Alors appelle-moi tout de suite Nanard
sur son portable : 06 62 37 61 60. Over. » Après quoi le concert reprend
son cours normal. Là, normalement, la Bernadette panique et se rue sur
son téléphone. Le problème est que, à 10 heures du soir, notre chère
Delphine n’avait toujours pas appelé Bernard, ce qui trahissait une
oisiveté que l’allure inquiétante de Nanard dans l’embrasure tendait à
souligner.
— T’habites ici?
— Heu oui. Oui Bernard.
— Eh ben ! Faut apporter sa gaieté.
— ...
— Ça sent la crotte chez toi.
— Je préparais à dîner...
— T’as rien foutu ce soir.
— Si, je te jure Bernard, j’ai travaillé !
— T’as pas appelé.
— Je te jure, Bernard, je suis tombée sur ta boîte vocale et j’ai même
laissé un message.
Bernard l’a dévisagée avec des menaces dans le regard. Il ne pourrait
pas se contrôler en cas de mensonge. D’un geste vif, il a sorti de sa poche
d’imper son Sagem B510 Bouygues. A écouté ses messages dans un
silence de mort. Delphine était terrorisée.
— T’as de la chance. Au temps pour moi !
— Tu vois ?
— Oui, mais qui nous dit que tu regardais pas la cassette affalée
comme un flan sur ton canapé en t’enfilant des Bounty ?
— Non, Nanard, j’ai dit. Tu vois bien qu’elle a déblayé tous les
meubles...
— Tu viens de rentrer chez les pros par la grande porte, Delphine. Tu
mériterais qu’on te fasse la bise ! Je suis très dans la fierté, là. Je prierai
Claude pour toi.
— Je vous sers quelque chose ?
— Ah ça c’est gentil mais on doit aller rendre une petite visite à
Magalie, là, voir si elle joue pas les révoltés du Bounty. Et je te
déconseille de la prévenir pendant qu’on est sur la route. On vérifiera sur
ta facture détaillée France Télécom que t’as pas vendu la mèche... Parce
que je veux bien être « je suis gentil », mais faut pas chercher à
m'enclauder !
L'intransigeance de Sacha Distel
Sacha Distel a toujours été intransigeant sur le choix d’une salle.
Claude était plus conciliant. Peu lui importait le lieu : son obsession,
c’était l’ambiance. Ce qui émanait de la foule. Le public, rien que le
public. Il aurait pu se produire dans un garage, sur une plage, dans une
cave ou un grenier du moment que ça groove. Claude était l’homme du
groove.
Ce soir, nous sommes allés chercher l’endroit idéal pour le concert
idéal. Bernard, lorsqu’il s’agit d’élire un lieu de spectacle, relève à la fois
de Sacha Distel et de Claude François. On a visité la gare désaffectée de
Châteaudun. Bernard était sceptique. Et la manière indélicate dont le
préposé de la mairie a terminé l’entrevue, en nous demandant une avance
de 1 550 euros pour cet endroit sinistre, lui a déplu. Bernard a fixé
longuement le grand cube de béton années 50. Puis il a insulté le type et
on est rentrés sur Chaingy.
Avant le virage qui quitte la nationale pour aller droit vers la place du
Bourg, il y a une boîte, le 007 et une pizzeria, la Pizzeria Renato. On ne
peut pas jouer dans la boîte : elle a fermé en août dernier. Le propriétaire
y a mis le feu pour toucher la prime d’assurance. En revanche, Bernard a
pensé que la Pizzeria Renato, c’était peut-être une bonne idée. On s’est
garés sur le parking. Il était désert. Bernard a demandé à voir le patron.
On lui a expliqué notre affaire. Il a eu l’air assez flatté qu’on lui propose
notre spectacle – sa fille adore Claude François. Il nous a demandé si on
voulait boire quelque chose. Bernard a repris trois fois de la bière
gratuite. Nous sommes convenus d’une date. On y est retournés une
semaine plus tard. Catastrophe : à quelques jours du spectacle, aucun des
aménagements que nous avait garantis le gérant n’avait été effectué.
— Mais tu nous avais promis une scène ! a hurlé Bernard.
— Vous avez tout le restaurant : je sais pas ce qu’il vous faut ! s’est
défendu le gérant.
— Shut up, têtard ! On n’est pas venus guincher entre une table de
deux et une table de quatre : on est venus faire un show. Tu demanderais,
toi, à Elton John de chanter au milieu de la salle à manger?
— Mais il l’a fait ! Enfin, je veux dire : son sosie, bien sûr... Bon : ce
qu’on peut faire, c’est monter une sorte de scène en couplant deux tables
en bout de salle.
— Houais, et les danseuses, on les fout où ?
— Ben les danseuses, y aura pas la place.
— Ecoute-moi bien, mouche à caca : mon groupe, il s’appelle «
Bernard Frédéric et ses Bernadettes ». Pas « Bernard Frédéric sans ses
Bernadettes ». Johnny il a pas fait le Stade de France sans feux d’artifice,
Bernard Frédéric il fait pas la Pizzeria Renato sans danseuses !
1 Claude a rencontré comme ça quantité de figures mythiques, comme Marlène Dietrich ou
encore Tintin (en décembre 1964, pour « Télé-Dimanche ») ou encore les Bee Gees, en novembre
1967, pendant l’enregistrement de « Tilt Magazine », une émission présentée par Michel Drucker.
2 Homme-orchestre qui fut disque d’or en 1977 avec La vie en couleurs.
XII
Tout éclate, tout explose
Il y a les grands Cloclos et les gentils garçons. Je suis un grand
Cloclo.
BERNARD FRÉDÉRIC
Karaoké
De toute façon, ne pas faire ce concert à la Pizzeria Renato était mieux
pour notre standing. On a fini par trouver un endroit très bien, dans la
ZUP de Saint-Jean-de-la-Ruelle, au bord de l’A 10. La ZUP est une vraie
petite ville. A l’entrée se trouve une station de lavage Eléphant Bleu. Les
gros rouleaux bleus en peluche, trempés de savon, roulent sur les vitres.
Quand Bernard est triste, il se fait un Eléphant Bleu. En face est situé le
Back Voice, la salle de karaoké. Chacun a ainsi la possibilité, le samedi,
pendant trois minutes, de devenir une star. Etre célèbre dans la ZUP qui
jouxte le Auchan de Saint-Jean-de-la-Ruelle, c’est mieux que de ne pas
être célèbre du tout. Bernard et moi, on s’entraîne à la maison sur des
vidéos karaoké de Claude. On chante Comme d’habitude sur des images
de Claude en train de jardiner au Moulin ou de caresser un chien, de
jouer avec ses enfants. Plusieurs options sont possibles : la formule
classique, c’est-à-dire juste la bande-son, la formule pour débutants, avec
aide vocale, et le « duo avec Cloclo », où un filet de voix permet de
chanter aux côtés de Claude.
Le Back Voice est ouvert à tous, à partir de 19 heures, toute la semaine
sauf le lundi. Les samedis soir, c’est plein à craquer. Il y a des filles. Le
Back Voice attire les jeunes et les moins jeunes de Montargis à Saran en
passant par Dry. Le dimanche sont organisés des après-midi rétro. On ne
chante plus alors sur les paroles de Mylène Farmer, de Garou ou des
Spice Girls, mais sur les standards de Tino Rossi, d’Edith Piaf et de Serge
Reggiani.
Vers minuit, le samedi soir, il y a le concours du meilleur karaokeur,
titre que le lauréat garde une semaine et qu’il doit remettre en jeu le
samedi suivant. Samedi soir type d’un zupiste : 19 heures, nettoyage de la
Volvo à l’Eléphant Bleu. 19 h 30 : location de deux Stallone et d’un
porno au distributeur de vidéos. 20 heures : dîner au restaurant de la ZUP,
Horizon 4, ou au fameux Buffalo Grill, dont Bernard apprécie tant la
formule viande à volonté à 13,60 euros. Le supplément frites est plus
cher qu’à l’Horizon 4, mais les frites y sont plus croustillantes. 22 heures
: on se cocotte une dernière fois dans la Volvo. Les filles réajustent leur
maquillage.
Lui, là, dans la Fiat Croma, c’est Thomas Dilan, un zupiste de la
première heure. Il est en train de se racler la gorge pour vérifier sa voix. Il
s’est fait humilier la semaine dernière sur So Far Away From L.A. de
Nicolas Peyrac : pas grave, il a révisé l’intégrale de Johnny à fond et
Petite Marie de Francis Cabrel. Il faudrait que ça tombe, ce soir, Petite
Marie. Ce serait un triomphe. Les filles se pâmeraient. Dilan a le trac. Ça
fait trois samedis de suite que Cabrel n’est pas sorti. Statistiquement, ce
soir devrait être le bon. Pendant des heures, dans sa salle de bains, Dilan
a bossé l’accent du Sud-Ouest spécialement. Il a eu du mal au début pour
prononcer rauze au lieu de rose, dans ce célèbre passage où Cabrel
évoque des « millions de roses ». Sylvie, sa concubine, lui a également
fait travailler les rudiments de l’accent nasillard de Michel Jonasz. Les
standards de Jonasz tombent souvent ces temps-ci, notamment La boîte
de jazz. Chanter Jonasz exige un entraînement quotidien. Le naze de la
phrase « un peu parti, un peu naze » de La boîte de jazz résume à lui seul
l’extrême difficulté de l’exercice.
Le petit gros, là, avec une moustache à la Douglas Fairbanks, c’est
Olivier Novalès, autre zupiste historique. Ce soir, il ne se laissera pas
démonter. Dilan et Novalès sont les favoris avec Serge Diebolt, Marc
Ropert et un cramé de la tête qui se fait appeler le « Ch’ti » et que
certains prétendent proche des frères Pichoff. Tout ce petit monde se tire
la bourre depuis des années. Il y a trois semaines, c’est Olivier Novalès
qui l’a emporté grâce à un tube complètement oublié d’Hervé Vilard, Ma
maison qui monte jusqu’au ciel (1967), qu’il avait préparé comme on
prépare l’agrégation de chimie. Novalès est connu pour prendre des notes
sur ses concurrents pendant leur prestation dans son « carnéoké » (carnet
spécial karaoké). Une fois par mois, le Back Voice attribue le trophée du
superchampion. Ce titre peut te faire connaître dans toute la région
Centre. Son détenteur actuel est un éleveur de pigeons de Fay-aux-Loges,
Florent Steck.
Le patron du Back Voice s’appelle Jimmy Jim Bob (son vrai nom est
Jean-Pierre Godbillon, mais tu te fais découper en morceaux si tu
l’appelles Jean-Pierre). En 1971, il est parti avec son bébé de deux mois,
né d’un premier mariage avec une Catherine Germier, et s’est caché près
de Vierzon. Sa seule passion dans la vie est de préparer les concours de
karaoké de son établissement. Sa femme Jackie et lui fabriquent, grâce à
une caméra vidéo numérique et à un logiciel spécial qui leur sert de table
de montage, des clips karaoké, réalisés à partir de leur collection de vieux
disques. Sur ces clips, on voit essentiellement la grosse Jackie et son
chien Pastille sur les bords de Loire à Saint-Jean-de-la-Ruelle ou encore
sur la promenade des Mauves de Meung-sur-Loire. Pour Qui est donc ce
grand corbeau noir ? de Ringo, Jimmy avait fait un effort : Jackie et lui
étaient allés tourner de nuit, en pleine forêt d’Orléans. En revanche, pour
Il jouait du piano debout de France Gall, on voit pendant quatre minutes
Pastille qui remue la queue sur fond d’autoroute, avec les néons de
l’hôtel B n’Bs derrière, et le parking du Courte Paille. Sur Les corons de
Pierre Bachelet, tu as la grosse Jackie hilare, en short, bouffie de cellulite,
surveillant les merguez du barbecue familial avec en décor les tours du
péage. En dessous, les paroles de Pierre Bachelet défilent. Si tu n’es pas
regardant sur l’orthographe et que tu aimes les ambiances d’autoroute, ça
fonctionne.
Le superchampionnat
Ce soir, Florent Steck remet son titre en jeu. A l’entrée, c’est l’émeute.
Les candidats se préparent. Ils n’ont pas réussi à connaître à l’avance le
programme des festivités. Jimmy ne laisse jamais rien filtrer. Cette nuit,
on devine à sa tête qu’il est fier de ce qu’il a concocté. Il arrive que des
mythomanes lancent des rumeurs. Certains avancent que Jimmy aurait
laissé entendre qu’« il y a eu deux trois trucs intéressants au “Top 50” en
1989 », qu’on « ne perdrait pas son temps en allant jeter un coup d’œil à
la carrière de Richard Anthony », ou encore qu’il y avait, « pour qui
voulait bien s’y pencher », des choses « assez étonnantes musicalement »
du côté de chez Karen Chéryl. Il suffit que Jimmy lance comme ça, à
quelqu’un, autour d’un verre : « Tu sais, Jackie Quartz, elle n’a pas fait
seulement Juste une mise au point » et c’est le branle-bas de combat chez
les zupistes, l’émeute à la Fnac devant le bac (sans doute désespérément
vide) de Jackie Quartz. C'est comme à la Bourse : une information, même
insignifiante, peut créer un mouvement de panique. Les vendeurs de la
Fnac se retrouvent soudain avec des commandes en masse des œuvres de
Jackie Quartz (ce qui n’était pas arrivé depuis novembre 83), juste parce
que Jimmy du Back Voice de Saint-Jean-de-la-Ruelle, à deux pas de la
bretelle autoroutière Blois-Paris, a dû par mégarde mettre un vieux 45
tours sur la face B et qu’il s’est aperçu que Quartz avait aussi chanté Le
bel hiver. Ils sont nombreux également à être obsessionnellement à
l’écoute de ce que Jimmy est susceptible de pouvoir entonner ou siffloter,
comme ça, sans s’en rendre compte (on a toujours un air qui nous trotte
dans la tête), comme autant de pistes pour le superchampionnat.
L'ambiance est au plus hot. Les outsiders de Florent Steck sont crispés
: Olivier Novalès, Thomas Dilan, Serge Diebolt, Marc Ropert et le «
Ch’ti ». Près des toilettes, avec Bernard, on aperçoit Dilan en train de
s’entraîner. Il a l’air de flipper.
— Ça va Thomas ?
— Salut les mecs... Ouais, ça va... Normalement ce soir, c’est mon
soir... Je sais tout mon Jonasz sur le bout des doigts. Je me suis fait offrir
le coffret par Sylvie pour mes 47 ans. Ce qui est dur, chez Michel, c’est la
prononciation... Mais tu sais Couscous, j’ai pigé pour le naze de La boîte
de jazz, ça y est, j’ai fini par choper le truc. En fait il faut prononcer
nahinsse et ça marche au poil. « Un peu parti, un peu nahinsse »... Pareil
pour jazz : « Je m’dirige vers la boîte de jahinsse »... Je sais pas si les
autres se sont préparés comme moi. Je redoute toujours le « Ch’ti » sur
Enrico Macias. Comme il est d’origine pied-noir, je pourrai jamais rien
faire contre lui au niveau de l’accent. Sinon, Ropert est toujours le
spécialiste avec un grand s d’Indochine et de Julien Clerc. Pour les
chansons américaines, et plus particulièrement tout ce qui est disco, des
Bee Gees à Donna Summer, Diebolt peut faire peur. C'est normal, il a eu
des correspondants anglais quand il était ado...
C'est l’heure. Jimmy l’annonce au micro : le superchampionnat est
lancé. Il appelle Steck qui, vêtu d’un costume en velours beige à grosses
côtes, monte sur la scène. Il porte une cravate en forme de lacet de
godasses comme les banquiers dans Lucky Luke. Tonnerre
d’applaudissements. Les filles n’ont d’yeux que pour lui. Jalousies,
aigreurs, rancunes. Jimmy tient dans sa main la télécommande du
magnétoscope. Personne au monde ne sait ce qui va en sortir. Chacun des
participants a demandé à des amis, des parents, de venir l’encourager, si
bien que la salle se divise en supporters de Ropert, de Dilan, de Diebolt et
de Novalès. Seul le « Ch’ti » n’a convié personne, parce que nul ne lui a
jamais connu ni famille, ni femme, ni amis. Avant que Barbelivien ne lui
compose un album, il faudra qu’il commande une autre tronche pour
Noël. Parce que sa tête, sur une pochette de disque, ne paraît pas a priori
quelque chose qui soit du domaine de l’envisageable. A moins qu’il se
reconvertisse dans le death metal, ce qui somme toute reste une porte de
sortie parfaitement honorable.
Florent Steck se fend d’un petit discours empreint d’humilité. Puis
rend le micro à Jimmy. Le premier à passer est Novalès. Silence. Jimmy
va appuyer sur la télécommande. Novalès devient blanc. Il lève les yeux,
les plante dans ceux de sa petite amie qui est dans la salle, une blondasse
très vulgaire aux seins refaits ratés. Le public se tait. Novalès sait qu’il
joue gros, qu’il peut se griller jusqu’à Pithiviers pour un dérapage en
plein Ville de lumière de Gold, un accroc sur Qui c’est celui-là de Pierre
Vassiliu ou une approximation sur L'Aziza de Balavoine. L'index de
Jimmy presse le bouton : mise à feu. C'est Dis-lui, de Mike Brant, qui
tombe.
Novalès a fait l’impasse totale sur Mike Brant. Ce qui, à ce niveau-là
de la compétition, s’apparente à du suicide. Mike Brant est un classique
des karaokés. C'est vrai aussi que ça devait bien faire trois fois qu’il
n’était pas sorti. C'est ça qui est dur, au Back Voice : si un artiste n’est
pas tombé depuis des années, on a tendance à penser qu’il ne tombera
jamais plus. Et s’il tombe régulièrement, on se dit qu’il est trop sorti et
qu’on est tranquille avec lui pour un moment. C'est compter sans la
perversité de Jimmy, qui a intégré toutes ces données. Aucune statistique
n’est valable au Back Voice, et ceux qui, à l’instar de Novalès avec son
carnéoké, prennent des notes, font des courbes, des calculs de
probabilités, en sont pour leurs frais. La meilleure solution reste d’être
comme Florent, de tout savoir sur tout, de connaître près de cinquante
années de hit-parade sur le bout des doigts.
Les adversaires de Novalès sont aux anges. D’abord parce que c’en est
fini pour lui. Ensuite, parce qu’ils sont soulagés de n’être pas tombés sur
Dis-lui. Cela dit, ce ne sont pas forcément les chansons les plus rares qui
sont les plus casse-gueule : il y a certains standards que les candidats
croient maîtriser à fond et dont ils s’aperçoivent, en route, qu’ils ne les
dominent pas. Dans ces cas-là, c’est vraiment la honte. Cafouiller sur
Mao et moa de Nino Ferrer, on te le pardonnera toujours. Mais une seule
hésitation sur L'été indien de Dassin, et tu es calciné pour un moment. Un
zupiste s’est suicidé en avalant des barbituriques, en avril 97. Il s’appelait
Gaël Legendre (dit : « The Gender »). Il était carrossier et travaillait au
garage Gomez, à deux pas de la ZUP. Il a cru pouvoir relâcher son
attention (face à Florent Steck, en plus) pendant J’ai dix ans d’Alain
Souchon. Une catastrophe : il a laissé passer une mesure et s’est retrouvé
très vite dans une position qui n’était plus tenable. Hué par la salle, il a
lancé son micro, est sorti sur le parking, est monté dans sa Golf GTI. Il a
démarré en trombe.
Jamais en civil
Quand Nanard et moi avons commandé notre troisième demi, une
esthéticienne aux moustaches oxygénées massacrait Je t’aime de Lara
Fabian, qui est déjà à la base un petit massacre. Puis un jeune cadre
portant une cravate à motifs de golfeurs et une chemise rose bonbon a à
son tour pulvérisé les oreilles du peuple avec le très énervant Bleu des
regrets de Gérard Lenorman (1986), reprise de Take My Breath Away, la
B.O. de Top Gun, avec ses insupportables « Tontiiiiin !... Ton-tiiiiiiin ! »
C'est alors qu’ont retenti les premières notes de Comme d’habitude.
— Vas-y, Bernard !
— T’es con de la bite ou quoi? Jamais sans mon costume. Jamais en
civil !
Soudain, un jeune blanc-bec de 20 ans s’est levé sous les
applaudissements, encouragé par une rousse aux gros seins qui semblait
être sa petite amie. Jimmy l’a félicité au micro :
— Nous accueillons Dietrich ! Il vient de Düsseldorf ! Bravo Dietrich
et bienvenue à nos amis d’outre-Rhin ! Et vive la bière blanche !
— Ouais, ouais : ben j’attends de voir, moi. Passque faut avoir un peu
souffert, dans la life, pour chanter correctement Comme d’habitude, a
maugréé Nanard. Ce marron-du-slip a pas intérêt à me massacrer le chef-
d’œuvre de Claude, sinon ça va chier des Sardous.
— Mais putain, Nanard, j’ai hurlé, fais quelque chose ! Tu vas quand
même pas te laisser bouffer la laine sur le dos par un Chleuh, non ?
Bernard avait les yeux fixés vers un nulle part de paillettes et
d’Olympia, de tee-shirts qui volent et de groupies en feu. Il a entrevu le
paradis. C'était quelque chose de bleu, avec des larsens. Bernard n’était
plus qu’une illumination, un poème, un destin. Il a regardé en l’air, vers
un plafond craquelé qui servait de ciel à son courage. Il s’est inventé une
religion à toute vitesse. Il y a greffé une foi improvisée à la va-vite. S'est
arrangé pour prier de façon brouillonne dans sa tête remplie de vertiges et
de peur. Son pouls battait un rythme disco. Il était debout mais je savais
que dans son cœur il était à genoux. Il était figé dans une pose Grévin,
mais tout son sang gesticulait déjà sur scène. Une part de lui-même
serrait déjà le micro, une sueur parallèle à sa vraie sueur suait déjà devant
un public transi, joyeux, conquis, abasourdi.
Je l’ai vu penser très fort à Claude. Adresser des promesses
silencieuses à Claude, signer des contrats du bout des lèvres avec la
postérité. Il y avait le devoir, tout au bout de l’émotion, le devoir qui
l’appelait, le prenait par la main, lui donnait des claques, le poussait vers
la scène en le traitant de mauviette. Les molécules de l’air voulaient
danser le mashed-potatoes, elles réclamaient un truc. Ondes, chocs,
électricité. Bernard achevait sa biographie sous son crâne. Des gouttes
ont commencé de perler sur son front. J’avais peur qu’il soit trop tard,
qu’un imposteur se précipite sur scène et lui vole sa chanson, la chanson
de Claude dont Bernard était ici le seul dépositaire, l’unique héritier, le
dédicataire spirituel par-delà les siècles. On était, lui et moi, surtout lui,
enferrés dans un de ces moments de la vie dont on ne peut sortir que par
l’exception, le miracle ou la magie. Le contraire aurait été la mort. Tout
était en train de se jouer à la milliseconde. C'était une question
d’infiniment petit.
J’ai regardé mes pieds. Quand j’ai relevé la tête, mon héros était au
milieu des cris, des bras tendus, des applaudissements, des hourras et des
sifflets (il y a toujours des types qui huent tout, tout le temps, ça fait
partie de l’être humain).
— Stop ! a gueulé Nanard. ARRÊTEZ LA MUSIQUE ! Je propose un
duo ! Un duel ! Que ce serait le meilleur dans Claude qui gagne !
Jimmy était aux anges. Steck et consorts, un peu inquiets. Le public, en
délire. Œillade prétentieuse du candidat allemand à sa copine aux grosses
loches et à ses copains sur le thème : je ne vais faire qu’une bouchée de
ce ringard. Jimmy a demandé à ce qu’on recale la vidéo au début.
Le duel
Nanard et Dietrich debout. Face à l’écran. Prêts à lire les paroles quand
elles défileront. Tout partout n’est que trac. La salle n’est qu’une
pulsation unanime qui ne respire que par la peur, n’existe qu’à travers le
suspense. Comme d’habitude est sur les starting-blocks. Les lèvres sont
pleines de faux départs. C'est le 400 mètres haies de la variété. Les
Allemands nous ont fait la guerre plusieurs fois. Cette fois encore, il
faudrait se battre. Entrer dans la Résistance. Sauver la flamme. Libérer
Cloclo de tous ceux qui voudraient s’en emparer comme ça. Bernard
commence à chanter. Comme Claude. C'est la perfection. Il chante un
couplet. Et hop, Dietrich prend la relève. On croise les fers. Il y a du
Alexandre Dumas et du Roland-Garros là-dedans. On alterne jusqu’au
refrain. Au refrain, Bernard et Dietrich chantent en même temps.
La superposition des deux voix ne laisse aucune chance à Dietrich, qui,
face à la voix surpuissante du meilleur Claude François français, devient
le choriste de Bernard. Pour les dernières notes, au paroxysme de la
chanson, on n’entend plus Dietrich. Mon Nanard n’était plus sur la terre
des hommes, mais dans un ailleurs fait de nuages et de visages successifs
de Claude, emmêlés dans une brume spéciale que seuls connaissent ceux
qui ont voué leur vie à la sienne. Je décris maintenant une manière de
messe. Je fais dans l’allégorie. Je sens pour la première fois que
l’immortalité n’est pas située dans l’éternité, cette abstraction pour
philosophes et curés, mais dans certains instants, très brefs, que la vie sait
offrir à qui sait la cueillir en se mettant en danger. L'immortalité n’est pas
quelque chose qui a à voir avec la durée. C'est une densité, une intensité,
une profondeur inédite dans l’émotion. On voit bien que Dietrich se
donne à fond, mais on ne l’entend plus du tout. Le très long chorus final
achève l’Allemand, qui au moment où il voit qu’il va être complètement
ridiculisé, se jette sur Bernard. A terre tous les deux, ils s’empoignent.
Coups et blessures au Back Voice. Bernard Frédéric superchampion
d’honneur.
XIII
Hip hip hip hurrah
Quand je croise un autre Claude François, je peux pas
m’empêcher de penser que c’est surtout moi qu’il imite.
BERNARD FRÉDÉRIC
Gérard Blanchard, Philippe Timsit et les autres
La prestation de Bernard a fait du bruit dans la région. Johnny au Stade
de France, à côté, c’était un Playmobil dans un évier. Le surlendemain,
coup de théâtre : notre dossier a été retenu pour la Foire aux arbres de
Sandillon, en première partie de Philippe Lavil. Hurlements de joie. Au
départ, la tête d’affiche devait être Jean-Luc Lahaye mais il a annulé au
dernier moment. Heureusement pour nous, parce que toutes les premières
parties de sa tournée étant assurées par Lova Moor, nous serions passés à
la trappe.
Philippe Lavil compte parmi les chanteurs importants de la fin du XXe
siècle. Il tape sur des bambous est une œuvre immense. En 1969,
Philippe avait fait un malheur avec un tube intitulé Avec les filles je ne
sais pas. A la suite de ce méga-succès, il était parti en vrille et avait
planté sa carrière. Barbelivien lui sauva la vie en lui composant Les
bambous : 1 million 800 000 exemplaires vendus. Les deux 45 tours
sortis dans la foulée, Elle préfère l’amour en mer et Faire danser les
Antilles avaient cartonné, eux aussi. Or, percer en 1982, ce n’était pas
rien. Il y avait alors des concurrents redoutables, comme Chacun fait ce
qui lui plaît de Chagrin d’amour, Les corons de Pierre Bachelet, Le coup
de folie de Thierry Pastor (qui a quand même été pianiste de Roland
Magdane), Rock Amadour de Gérard Blanchard, Tout pour la musique de
France Gall, Le sampa de Gotainer, et surtout Henri Porte des Lilas, de
Philippe Timsit. On ne sait pas ce qu’est devenu Philippe Timsit.
Souviens-toi de moi
J’étais le bassiste des Toreros
J’t’accompagnais au Golf Drouot
Souviens-toi de moi
J’étais sur scène à côté d’toi
J’faisais « Yeah yeah... Wouap dou wouap »
Henri... Henri...
Porte des Lilas
Parfois, avec Bernard, à la plonge de l’Arche, on s’amuse à les lister,
les oubliés du showbiz [voir Annexe 7, p. 366 : « Que sont-ils devenus ?
»].
Tiens, te souviens-tu par exemple de Marc Hamilton ? Il a pourtant
crevé tous les plafonds en 1970 avec Comme j’ai toujours envie d’aimer.
Et Gilles Marchal, tu te souviens de Gilles Marchal ? Pourtant il y avait
des émeutes devant les magasins de disques quand est sorti Comme un
étranger dans la ville, adaptation française de Everybody’s Talkin’, la
chanson du film Macadam Cow-Boy. Pour le seul premier semestre 1970,
Gilles Marchal enchaîna près de cent galas coup sur coup. Il avait appris
à jouer de la guitare, sans conviction, au service militaire. Il a reconnu
plus tard, répondant aux questions d’un journaliste de Salut les copains,
qu’il n’était pas vraiment prédestiné à une carrière artistique.
En 1975, il y avait un « groupe » formé par deux Latinos belges : Two
Men Sound. Je suis sûr à mille pour cent que ça ne te dit rien. Pourtant,
c’étaient eux qui interprétaient Charlie Brown, chanson écrite par le
Brésilien Benito di Paula. Et le mec de Feelings, Morris Albert ? Loulou
Gasté lui avait intenté un procès pour plagiat. Quand tu cherchais Loulou,
tu le trouvais. Et les Poppys ? Que sont devenus les Poppys ? Hein? Et
Charlotte Julian, qui chantait en 1973 Allez hop ! Tout le monde à la
campagne. Charlotte aurait pu avoir un vrai destin, faire une carrière à la
Véronique Sanson. Mais non. On ne sait pas où elle est, là, en ce
moment, ni ce qu’elle fait. On ne sait plus rien de Charlotte Julian. Elle
est peut-être morte. Ou bien grand-mère, à Nogent. Cachée, à vieillir,
derrière des briques. Il y a sur la planète Terre un nombre infini d’êtres
humains qui vivent derrière de la brique rouge, ou blanche, ou beige. Ce
sont des gens à l’abri. Ils sont isolés du froid, du vent. Ils aiment
l’anonymat. Ils restent chez eux. Ils ne font de mal à personne et
personne ne songe à leur en faire. Charlotte Julian était une fan de
Minnie, la femme de Mickey. Elle travaille peut-être à Disneyland-Paris,
cachée dans le costume de son personnage fétiche. Quant à Pierre
Groscolas, son plus gros succès s’intitulait Lady Day. Pierre avait connu
un début de célébrité en 1971 avec Fille du vent, chef-d’œuvre dont il y
eut par la suite quatre-vingt-quatre adaptations dans le monde entier, et
pas moins d’une trentaine au Brésil, pays qui fascinait Claude et qui me
fascine. Même Tom Jones l’a reprise. Il faudrait ériger une stèle en
hommage à tous ces rois, parfois ces dieux, du hit-parade qui, juste le
temps d’un jerk, d’un slow, d’un twist, d’un rock, d’un rap, ont côtoyé, et
même souvent devancé Claude, Johnny, Sardou ou Sylvie Vartan, mais
aussi les Beatles ou Led Zeppelin.
Le Chevreuil
Pour fêter notre sélection à la Foire aux arbres de Sandillon en
première partie de Philippe Lavil, Bernard nous a tous invités au
restaurant. Je n’en suis pas revenu : le plus gros radin de tous les temps
s’apprêtait à payer l’addition pour quatre danseuses, sa femme et moi.
Sans compter le prix de la baby-sitter pour Mouss. D’autant que
Maïwenn et Véro ont obtenu de lui (une première mondiale) qu’il ne
nous emmène pas dans un restaurant à volonté. Bernard avait réservé une
table au Chevreuil, situé sur la route de Jargeau. C'est un endroit réputé,
très fréquenté par les chasseurs et les amoureux de la Sologne. La cuisine
y est très bonne si on aime le goût un peu fort du gibier. Tout s’est très
bien déroulé, même si Bernard a fait deux ou trois allusions au fait qu’«
au niveau des tarifs, y s’emmerdent quand même pas, ces salauds-là : la
forêt est à tout le monde, bastacouette ! » Au moment du fromage, il s’est
levé :
— Bon, esscusez-moi, là, tous, mais je lève l’ancre cinq minutes : j’ai
comme une heure de pointe au côlon.
Il s’est adressé au garçon :
— Dis-moi Hector, c’est où les aisements, ici?
— Les toilettes ? Au fond à gauche, monsieur...
Bernard est entré dans les toilettes : elles étaient à la turque. Ne
supportant pas ça, il est retourné en salle voir le garçon.
— Vous n’avez pas trouvé, monsieur?
— Si, mais le concept m’emballe pas. T’aurais pas moins baroque ?
— Pardon ?
— Quand il s’agit de poser une pèche, l’exotique, ça me bloque.
T’aurais pas des cagouinsses qui rassurent, quelque chose de plus
convivial ?
— Comment ça ?
— On n’est pas à Istanbul ici, camarade : je voudrais un WC normal
où je pourrais poser ma chimie sans stresser.
— Ah mais y a pas, monsieur...
— Quoi? « Monsieur » toi-même ! Moi je commets rien dans ta
Turquie, c’est tout.
— Je suis vraiment désolé, je ne peux rien faire pour vous.
— Y a pas des feuillets VIP, dans ton boui-boui ?
Un chef de table est arrivé.
— Bonsoir monsieur, puis-je vous aider?
— C'est les commodités : elles sont pas formidables. Y a un côté
esplanade qui fait peur à ma dignité. Je sais pas si c’est le vertige ou le
trac, mais je connais ma selle : elle osera jamais faire le voyage.
— Je comprends fort bien, mon cher monsieur, et je vais vous faire un
aveu : je suis comme vous. Mais, hélas, je ne peux pas faire grand-
chose...
— Et ton patron ? Y se soulage où donc lui ?
— Aaah ça ! C'est son affaire, monsieur.
— J’ai compris : pendant que le pékin est tout crispé sur son estron, le
big boss lui c’est gothique et moquette. C'est très « deux poids deux
mesures », cette affaire. En vraie démocratie, tout le monde s’affaire au
même trou. Y a pas de raison que je soye accroupi tout plein de crampes
à lorgner un cake qui menace de m’éclabousser le derche pendant que ton
dirlo se peaufine à Bach et Mozart dans du cosy avec des jets laser qui le
nettoyent à grande eau !
— Je sais bien, monsieur, mais...
— Tu sais rien ! Je sais, moi, que je vais vivre l’impossible dans ton
truc à babouches ! Surtout que j’ai eu des prédécesseurs en détresse, là-
dedans : je connais pas les auteurs, mais les œuvres sont cocasses. C'est
rempli d’artistes, la Turquie! Mais bon, si y a que ça comme réceptacle,
j’insiste pas.
— Je suis franchement désolé, monsieur. Je vous souhaite une bonne
fin de repas.
Bernard s’est éloigné. Il a marmonné : « Attends cow-boy, je vais te
montrer un “je me venge” de chez Nanard, moi. Je vais m’amuser à
Picasso dans tes turques : tu vas voir le document! Quand t’auras
découvert la toile, tu pourras plus mourir idiot! » Et il s’est enfermé dans
les toilettes...
Une fois son méfait accompli, Nanard s’est retourné sur le spectacle
qu’il allait laisser en héritage infâme à ses successeurs en ce lieu :
— Fabuleux ! C'est exactement ce que je voulais. A la virgule près !
Quand il a regagné notre table, j’ai tout de suite vu le petit sourire sur
son visage : celui d’un enfant qui vient de faire une bêtise dont il est fier
et content.
— T’as déjà visité la Turquie, Couscous ?
— Non pourquoi ?
— Ben c’est le moment ou jamais.
Bernard m’a raconté la scène que je viens de te raconter (sinon,
comment aurais-je pu te la raconter à mon tour? Réfléchis !).
— Je prends le pari, mon gros Couscous : le gars qui tombe nez à nez
avec ça, il appelle la police. Va voir !
— Non mais...
— Va voir je te dis ! Ça va pas te mordre !
Peut-être pas mordre, mais ça m’a quand même sauté à la gorge. Ce
que j’ai vu ne peut pas être retranscrit par des mots. En voyant ça, j’ai
compris qu’il y avait des choses qui peuvent être filmées, photographiées,
peintes à la rigueur (à la rigueur) mais pas décrites, même par le plus
grand écrivain de tous les temps. Près de vomir, je suis retourné
m’asseoir.
— Alors, tes premières impressions ?
— C'est pas humain.
— Ah ! Faut ce qu’y faut, hein ! Mais disons que j’ai pas œuvré dans
le pointillé. C'est pas haute couture : j’avoue !
— C'est du travail de névropathe, ça, Nanard.
— Mais de quoi vous parlez, là, les deux ? a demandé Melinda.
— De la vie d’artiste ! a rétorqué Nanard. Ah Couscous ! Ça me fait
plaisir que tu reconnaisses mon talent.
— A ce niveau-là, c’est de la peinture en bâtiment.
— Ah non ! C'est artisanal ! C'est du fait main ! Hé, tu imagines qu’il y
a un salarié qui va devoir aller jouer avec sa pelle et son seau là-dedans
pour tout rendre clean ? C'est fascinant ! Il faudrait un homme-chiottes
pour arriver à bout de la chose, un homme-chiottes comme Rémy Bricka
était homme-orchestre : huit balais, trois ventouses, vingt-sept éponges,
jets d’eau, arrosoirs à Javel, lance-flammes...
— C'est sûr que ça va être dur pour lui de se familiariser avec un truc
pareil.
— Vous voudrez pas voir le Bosphore, mes abeillettes ? La Mosquée
Bleue? Sainte-Sophie? Le pont qui relie l’Europe à l'Asie ?
— Mais c’est en Turquie, ça, Bernard... a dit Delphine, intriguée.
— Ouais, mais je connais une version taguée. Qui est moins lointaine !
Avec ma formule, non seulement t’économises le billet, mais en plus tu
t’en souviens toute ta vie.
Soudain, à une table voisine, un type s’est levé – style vieux beau. Il
dînait avec sa femme.
— Couscous, regarde ! Ma première victime. Comme c’est émouvant.
— Le pauvre... Ceci dit : je te signale qu’historiquement, la première
victime de ton attentat c’est quand même moi !
— Mais non, toi t’étais en spectateur... T’étais averti ! T’étais attendu !
T’étais VIP !
— Même prévenu, ça surprend !
— Exact ! Le 11 septembre à côté c’était un entartage de Noël Godin...
Tiens mais lui, regarde, il est tout naïf, tout content, regarde sa tête, il est
dans le « tout va bien », là... J’espère qu’il aime les arabesques, l’Orient,
tout ça !
Au bout de quelques minutes, la tête du vieux beau, qui entre-temps
était revenu s’asseoir en face de sa femme, avait changé. Il avait l’air
choqué. On le voyait qui parlait tout bas à son épouse, levant les sourcils.
Sa description avait l’air succincte, sa femme faisait des signes de la tête
qui semblaient vouloir dire : « avec ce qu’on paye, c’est scandaleux ». Le
couple ne parlait visiblement que de ça. Le type faisait des gestes
descriptifs avec les mains tout en affichant un air dégoûté – pour lui, le
repas semblait terminé. A une autre table, un second candidat au
soulèvement de cœur s’est levé. C'était un gros qui avait tout du chasseur,
visage rude et couperosé, double menton. On l’aurait cru dessiné par
Bellus – qui se souvient de Bellus ?
— Et de deux !
— La vache, c’est l’hécatombe !
— Sinon ça va, les filles ? C'est bon ?
Au moment même où les filles allaient répondre, le Bellus est revenu
en salle, scandalisé, et s’est mis à beugler comme un veau (dans les
gogues, ce n’était plus vraiment du Bellus, mais plutôt du Vuillemin) :
— Qui c’est qu’a laissé de la monnaie sur le comptoir?
Grand silence dans la salle.
— Garçon !
— Monsieur ?
— Appellez-moi votre supérieur ! C'est grave.
Le chef de salle a accouru, inquiet.
— Oui monsieur, qu’est-ce qui se passe?
— Y a un salopard qu’a laissé de la monnaie sur le comptoir ! Et c’est
pas tout : il a joué les peintres !
— Comment ça ?
— Ben aux toilettes ! C'est ignoble !
— Je confirme, a interrompu le vieux beau en se levant, j’en sors moi-
même et...
— Y a un détraqué dans le restaurant. Faut le trouver !
Nanard était plié en deux à notre table. Hélas pour lui, le gros chasseur
s’en est aperçu :
— C'est lui ! a-t-il lancé en désignant Bernard.
— Le monsieur là-bas avec les demoiselles ? a demandé le chef de
salle.
— Oui ! a répondu le chasseur. Il s’est marré comme un bossu en nous
regardant. C'est lui j’vous dis qu’a repeint les chiottes du sol au plafond !
Salope, va !
Bernard, d’un bond, a sauté de sa chaise et s’est approché du trio
chasseur bellusien + vieux beau + chef de salle :
— Qui qui m’a traité de fou ? s’est aussitôt enquis Nanard.
Pendant ce temps un attroupement s’était formé dans les toilettes
autour du forfait. Les témoins du spectacle n’en croyaient pas leurs yeux.
Certains riaient nerveusement, d’autres se concentraient pour ne pas
tressaillir, d’autres en avaient les larmes aux yeux, prenaient des photos
pour témoigner plus tard. Mais la plupart se pressaient d’aller demander
l’addition pour quitter les lieux avec, jusqu’à la fin de leurs jours, gravée
à jamais dans le cervelet cette image qui, tôt ou tard, dans certaines
circonstances de la vie, ne manquerait pas de se rappeler à leur bon
souvenir.
— Il faut appeler la police... a lancé le vieux beau. C'est vot’ femme là-
bas ? Elle sait ce que vous venez de faire ?
Véro et les filles m’ont demandé ce que c’était encore que cette
histoire. Véro a semblé en avoir ras le bol de constater, une fois de plus,
que Nanard + sortie = scandale.
— Attends attends attends, là, gars : t’es chasseur, n’est-ce pas ? a
demandé Nanard au gros.
— Oui pourquoi ?
— Quant tu tires ta perdrix, y aurait pas des coups où tu te loupes ?
— Si, oui ça arrive, oui... Mais qu’est-ce que ça peut vous foutre ?
— Les chiottes c’est pareil : des fois on vise dans le mille, et des fois
pas.
— Mais c’est pas viser, là, votre épandage ! C'est Hiroshima !
— Sauf que c’est pas moi.
— Comment ça ?
— C'est pas moi qui ai embenladenisé les gogues : je ne suis pas allé
aux toilettes. Vous pouvez demander à monsieur le chef, là : j’ai même
fait un barouf de dingue passque jouer les accroupis dans un bain turc, je
suis pas du style.
— C'est vrai, a répondu le chef de salle. Monsieur m’a dit qu’il était
très gêné du fait de la configuration de nos toilettes...
— Exact : la « configuration », comme tu dis, m’a fait rebrousser mon
chemin. Et à l’époque la fresque avait pas encore été réalisée. Y avait du
loupage, c’est vrai, y avait de l’à-peu-près, mais ça semblait vivable. De
la peinture sur bois, si tu préfères, mais pas d’art contemporain.
— Ben merde ! Qui c’est alors ? On peut pas laisser passer ça ! En
cinquante-sept ans que je suis sur terre, j’ai jamais vu ça ! Jamais !
— En tout cas, a annoncé Bernard au responsable, vous m’avez mis
dans une situation de scandale. J’attends réparation : y a outrage devant
ma femme. Et mes danseuses ! Et mon road manager! C'est très grave!
Toi qu’as l’autorité, faut que tu répares. Je vais payer 350 euros
d’addition alors que j’ai subi plein de calomnies ? Do you rigole ?
— Ça monsieur, je ne sais pas...
— Moi je sais : c’est ça ou la révolte ! Je suis venu faire la fête ici pour
ma carrière de Claude François qui repart sur les chapeaux de roue, avec
gala sur gala, c’est pas pour souffrir d’être humilié passqu’une bombe à
chiasse a explosé dans ton salon oriental !
— Oui, je sais monsieur, je sais bien...
— Désolé, hein... a fini par lâcher le chasseur. Comme je vous avais vu
vous tordre de rire, j’avais pensé que...
— Oui, mais on m’avait pas prévenu que le « je ris » était dans «
l’interdiction de », ici...
— Excusez-nous, a dit à son tour le vieux beau.
— Je m’en fends, de vos « je m’esscuse », les gars. Je prends un
avocat ! Y a injure et préjudice : imagine que mes danseuses me
respectent plus jamais never après cette Affaire Dreyfus ? C'est trop tard.
J’exige qu’on me répare !
— On va voir avec mon patron, monsieur, si vous voulez bien me
suivre.
— Oula t’inquiète pas pour ça, va ! Je suis ton faon. Toi t’es la mère et
moi j’suis Bambi : je te quitte pas des yeux.
Bernard et le chef de salle ont été reçus par le patron.
— Bonsoir, monsieur. Monsieur?
— Frédéric. Bernard Frédéric.
— C'est cela ! Bonsoir, monsieur Frédéric. Alors, que se passe-t-il ?
Bernard a raconté l’aventure sur le ton de l’indignation. Il a de
nouveau exposé sa thèse, selon laquelle une accusation de ce type en
public, qui plus est devant sa troupe, portait atteinte à sa dignité, à sa
crédibilité et par conséquent à son image de marque.
— Je suis pas l’auteur, moi. J’ai même pas vu sa tête, à l’œuvre d’art.
Même si j’ai remarqué que ceux qui sortaient du gogue avaient l’air
dépaysés. Moi, ta cahute avec vue sur minarets, c’est pas trop ma
crémerie. Je l’ai dit à ton homme de main, là : je psychote avec les plans
Mille et Une Nuits. Ça vient pas ! Alors j’ai préféré gentiment aller me
rasseoir en me disant « Tiens bon, Nanard ! Tu te lâcheras à la maison ! »
et là ton domestique et des furieux ont trouvé commode de m’accuser! Je
te préviens : c’est l’avocat. Sans compter qu’à chaque concert de Bernard
Frédéric et ses Bernadettes, je fais une pub pas flatteuse pour ta cuisine !
Je te deschalande !
— Vous attendez quoi de moi, monsieur?
— Tu dissous l’addition.
Le patron a réfléchi quelques secondes.
— Jean-Christophe ? L'addition de la 7, c’est pour la maison.
— Bien monsieur.
— Thank you, toi, t’es un vrai boss.
Le patron a semblé très énervé de devoir payer de sa poche le dîner de
sept personnes. Bernard est revenu à notre table en vainqueur.
— Mais t’étais où encore, là, Bernard ? a demandé Véro.
— Je parlais avec le patron, c’est un ami. Il adore Claude François.
— C'était quoi, là, l’embrouille, tout à l’heure ?
— Bon, les filles, vous reprenez quelque chose? Lâchez-vous, hein!
Carte blanche! Toi aussi, mon gros Couscous, toi aussi. N’oubliez pas
que vous êtes tous mes invités ! Quelqu’un reprend un dessert?
XIV
Le magicien
« Génie ». C'est un mot. Ça veut dire quoi exactement? Si un
show cartonne, je suis un génie, sinon je n’en suis pas un.
BERNARD FRÉDÉRIC
Rock Daniel
Foire aux arbres. De Sandillon. Concentration maximale.
L'emplacement des micros ? Vérifié. L'éclairage? Le son? Réglés. La
bande-orchestre? Calée. Le répertoire ? Maîtrisé. Loge. Table de
maquillage de Nanard : laques, fards, ampoules, huile de myrrhe, baume,
onguents, déodorants, collyres, parfums, huiles, peignes, inhalateurs.
Melinda masse les épaules de Bernard. Sa perruque peroxydée? Soyeuse.
Ses yeux? Maquillés. Ses cils ? Recourbés. Son visage ? Rasé à la
perfection. Doigt de whisky. Vitamines C. Je lui apporte son écharpe
fétiche, à l’effigie de Claude. Un genou à terre, il la baise. Se relève.
Claque des doigts. Je lui propose différents costumes :
— Le rose à pompons? T’es sûr ?
— C’est la tenue que Claude portait au Royal Albert Hall, à Londres,
le 3 janvier 78 1.
— Ah bon ? Alors c’est parfait. Passe-moi ma chemise...
C'est la mère de Delphine, couturière en retraite, qui a eu la gentillesse
de confectionner toutes les chemises de scène de Bernard. A sa demande,
elles sont conçues façon body, pour éviter qu’elles ne sortent du pantalon
dans l’agitation pendant le spectacle.
On entend déjà le public qui hurle. Faire attendre le public est un art. Il
faut que ce soit long, sans jamais dépasser la minute de trop. A l’instinct,
Bernard sent l’instant précis où les fans risquent de basculer de
l’impatience à la furie. Maïwenn, Melinda, Delphine et Magalie sont sur
le pied de guerre. Prêtes à se jeter sur la scène et à tout donner. Elles
suivent Nanard jusqu’au podium. Il ne s’appelle d’ailleurs plus Nanard
du tout. C'est Bernard Frédéric qui apparaîtra bientôt dans un halo de
lumière. J’ai eu un flash, là, en les regardant tous les cinq, de dos,
s’avançant vers leur destin. J’aurais juré que c’était bien Claude, le vrai
Claude François qui était là, parmi les vraies Clodettes, ressuscité, et
même j’avais l’impression que sa mort n’avait jamais eu lieu, que tout ça
avait été un mauvais rêve. Une voix qui résonne m’arrache à cette pensée
stérile. C'est celle de l’animateur de la soirée.
— C'était Rock Daniel : sous vos applaudissements, messieurs dames !
ROCK... DANIEEEEL !
— Dis bien aux Cloclos qu’on va pas les rater à « C'est mon choix » !
a lancé Rock en croisant Bernard dans les coulisses.
Programmé avant notre show à la dernière minute, Rock Daniel a
toujours été insupportable. Il ne se sent plus pisser dans Presley. C'est un
sosie d’Elvis plus royaliste que le King. Même Elvis, le vrai, n’a pas osé
être aussi Elvis que ça. Même Elvis, le vrai, ne savait pas qu’il était
possible d’être Elvis à ce point-là. C'est que ce sont des heures et des
heures de préparation pour la banane, il faut se lever à quatre heures et
demie du matin pour qu’elle tienne comme ça. Il y a là-dessous un budget
gomina vertigineux. Rock n’est pas nouveau dans le circuit : il a
commencé en même temps que nous, il y a dix ans. Sauf que lui n’a
jamais raccroché. Rock Daniel, c’est les bottines pointues au saut du lit,
le beurre de cacahuètes au petit déjeuner, le pyjama en cuir et les
mouvements de hanches devant la glace sur Mary In The Morning à fond
les manettes. Dans son HLM, c’est Graceland.
Les Elvis ont plus de chance que les Claudes François : ils ont un
magasin à Paris où ils peuvent se fournir, Elvis My Happines (EMH),
dans le IIe arrondissement, rue Notre-Dame-des-Victoires. Blousons,
pantalons de skaï, faux favoris, disques pirates, modèles réduits de
choppers, affiches de concert, moule-bites à franges de cow-boys,
chemises hawaïennes bleu outremer ou orange mob : ils trouvent tout ce
qu’il leur faut là-bas, tandis qu’en dehors de la modeste boutique du
Moulin, à Dannemois, il n’existe aucune CMB (Claude Mon Bonheur).
Remarque, à la limite, tant mieux : comme ça, ce sont les plus motivés
qui s’en tirent, on ne nous mâche pas le travail. Les gens s’imaginent
toujours que c’est facile d’être sosie, qu’il suffit de se glisser dans la vie
d’un autre et de continuer d’exister tranquillement, en pilotage
automatique. C'est faux. Car entre un autre et soi-même, il y a toujours
soi-même qui vient gêner, et se débarrasser de soi est possible dans le
suicide, pas dans l’imitation. D’ailleurs, l’idée est moins de ressembler à
un modèle que de penser que tous les êtres humains sont regroupables par
catégories. Dans la catégorie des Cloclos, il y en a un, Claude François,
qui, par accident, a été plus médiatisé que les autres, qui a été plus loin
que les autres, mais c’est tout – et c’est la même chose chez les Elvis, les
Sardous, les Johnnys. Ils ne sont pas les « vrais » et nous les « faux »,
présenter les choses comme ça (même s’il m’arrive de le faire pour aller
plus vite dans la conversation) est trop réducteur. Ceux qu’on appelle les
« vrais » sont des types qui ont eu plus de chance que leurs collègues de
la même famille génétique. Ne crois pas non plus que « ressembler à »
est une bénédiction : il faut parfois un certain temps pour accepter d’être
quelqu’un d’autre en même temps que soi. J’ai connu comme ça un
Sardou qui, malgré sa ressemblance avec Michel, avait voulu faire
carrière parallèlement au « vrai » en chantant des chansons anarchistes de
gauche (c’était sa pente naturelle au départ). Il s’appelait Gérard
Leblanchet. Eh bien, à force de se prendre bide sur bide, Leblanchet a fini
par renoncer à vouloir faire de l’ombre à Michel Sardou, il est devenu
sosie et a fini par chanter des trucs engagés à droite.
A propos de génétique et de sosies, certains illuminés ont planifié, pour
les années qui viennent, la fabrication du sosie parfait de Claude François
à partir de l’ADN de Claude.
Le Mouvement Magnolien International
Les Magnoliens pensent que les Claudes François peuvent être
reproduits à l’identique comme de simples magnolias. Ils entendent
passer de l’ère des sosies à celle des clones ou « cloclones ». Classé
parmi les sectes dans le rapport parlementaire « Les sectes en France 2 »,
le Mouvement Magnolien International promet la naissance du premier
clone de Claude François avant 2012. Il compterait entre deux et trois
mille fidèles à travers le monde.
Son fondateur s’appelle Henri-Francis Salzmann, né le 2 octobre 1939
3
à Vichy mais « conçu le 1er février 1939 4 » (jour de la naissance de
Claude François). A 42 ans, en 1981, tandis qu’il est au faîte d’une
carrière de représentant de commerce, c’est la révélation claudienne au
carrefour d’une autoroute à proximité de Vierzon : « Soudain, dans la
nuit, j’aperçus une lumière verte qui clignotait, puis une sorte
d’hélicoptère qui descendait dans ma direction (...). Un ovni ! J’ai
toujours cru à leur existence mais jamais, dans mes rêves les plus fous, je
n’aurais cru un jour en voir un de mes propres yeux. Il devait faire dans
les douze mètres de diamètre et les quatre mètres de hauteur, bombé au-
dessous et sphérique au-dessus (...). Deux bottines, modèle de chez
Anello en Nubuck huilé (avec renforcement du bout et du talon),
apparurent, puis un pantalon de scène orange à franges : c’était Claude
François en personne. Je l’ai immédiatement identifié, malgré ses
cheveux qui lui tombaient au bas des reins et sa barbe touffue qui lui
donnait des airs de Vercingétorix. Sa tête était nimbée d’un halo de
lumière. C'est alors que suivirent une douzaine d’autres Claudes François
strictement identiques au premier. » (Ma vérité d’abord, pp. 12-13.)
Ainsi naquit l’aventure du Mouvement Magnolien. Henri-Francis
Salzmann devint le prophète des « Clodim », les « Claudes François
venus du ciel ». Dans Ma vérité d’abord, Salzmann retranscrit ses
premières conversations avec les Clodim, nous permettant ainsi de mieux
les connaître. On apprend que ces Claudes François parfaitement
standardisés habitent une planète entièrement peuplés de cloclones et de
Clodettes également formatées sur les originales et mènent une existence
idyllique au milieu des chansons de Claude François diffusées en boucle.
Les Magnoliens prônent la « claudiocratie », c’est-à-dire le
gouvernement sur terre des cloclones. « Il faut que votre monde, écrit
encore Salzmann dans son ouvrage, revalorise les Claudes François
parfaits et leur permette de diriger la terre. (...) Pour cela, il faut d’abord
nettoyer la surface terrestre de tous ces sosies approximatifs qui polluent,
souillent, ternissent l’image de Claude François. » L'une des prouesses
techniques promises par les Magnoliens consiste à pouvoir vivre des
centaines d’années, voire éternellement, dans la peau de Claude François.
Pour parvenir à ce but ultime, fondement de toute leur philosophie, ils
cherchent à mettre au point un processus de « re-création » qui
permettrait le transfert de la personnalité de Claude François dans un
corps neuf, au moment de la mort. Le premier pas vers cette re-création
serait donc le cloclonage, qui permettrait le « transfert » du patrimoine
génétique de Claude François.
— Ah ouais non, « La Cérémonie des Sosies », ça va être chaud pour
les Cloclos cette année ! a insisté Rock Daniel.
— Dis donc, t’as grossi, toi ! lui a rétorqué Nanard.
— Mais non, t’as rien compris ! Je fais Elvis 75 en ce moment !
— Ouais, ben fais attention de pas faire Elvis 77 5.
Mais la vie est ailleurs. Le grand moment est là. Tout notre travail avait
convergé vers cette seconde précise, où notre avenir se jouait. Je fixais
Bernard. Dans trois secondes, il serait sur scène. Par la pensée, j’essayais
de me remettre à la plonge, il y a encore quelques mois, incapable alors
de m’imaginer ce que nous étions en train de vivre en cet instant. C'était
du passé, mais ce passé-là, je l’aimais bien maintenant qu’il était
contaminé par ce que je savais du présent.
Vertiges
C'est sûr. C'est lui. Ils croient à un miracle. Ils n’ont pas rêvé, non. Ils
sont éberlués. Eblouis. Transpercés de bonheur. Parce qu’ils pourront dire
qu’ils l’ont vu. Qu’il aura tout donné pour eux. C'est Claude qui se
montre, comme autrefois. Claude qu’on peut appeler, applaudir, toucher.
C'est comme si c’était lui. C'est presque lui. Ça pourrait être lui. On va
dire que c’est lui. C'est le même et il est différent. Ce n’est pas Claude ?
C'est quand même Cloclo. Des mères de famille se débattent pour
atteindre les premiers rangs dans l’espoir d’effleurer une bottine de
Bernard. Des dizaines de mains surgies de l’ombre s’agrippent à son
pantalon qui le mordent comme des gueules, ces mains sont des serpents,
des iguanes, elles sont pleines de force et de glu, elles montent le long
des cuisses de Bernard et cherchent à le happer. Mouvements de bassin.
Extase. Combien sont-ils à hurler dans la salle? Les cœurs se soulèvent.
Ils ne battent pas comme d’habitude. L'ambiance est à l’infarctus. Le mot
suspense a été inventé, conçu, bâti de toutes pièces pour cette seconde-là.
Bernard était en sueur : la sueur avait sans doute été inventée ce soir-là, la
vraie sueur, la sueur la plus proche de la définition exacte de la sueur.
Une sueur chargée de toutes les sueurs de l’Histoire de l’Humanité. Une
sueur chargée de toutes les peurs des hommes, de toutes les tragédies et
de tous les combats depuis L'Iliade, une sueur-raccourci de l’épopée du
monde et rassemblant en elle des milliards de traces et de labeurs,
d’efforts, de journées passées à trimer dans le désert au plus profond des
siècles. Dans la sueur de Bernard coulaient la sueur des bâtisseurs de
cathédrales, la sueur d’Alexandre le Grand sur Bucéphale, la sueur de
Danton sur l’échafaud, celle de Napoléon à Arcole, la sueur de Jaurès
arpentant les foules dans la chaleur de l’été 14, et la sueur arabe de
Lawrence, les sueurs de Chine et les sueurs du Grand Nord, toutes les
sueurs que l’être humain avait été capable de produire depuis qu’il errait
à la surface de la planète. C'était une sueur historique et sans doute,
quelque part dans les glandes sudoripares de Bernard, il y avait des
morceaux de Claude en nage, un peu de la sueur que Claude avait suée le
samedi 18 juillet 1964 6 au Grand Casino des Sables-d’Olonne, de la
sueur mythique du concert de la salle Vallier à Marseille en 70, de la
sueur swinguante et trépidante de Gourdon (dimanche 18 août 1974 7, de
la sueur de géant, de la sueur de génie, et même de la sueur géniale, car
c’était comme du sang qui coulait sur les tempes de Bernard, et ses mains
moites saignaient comme du sang de Christ, du sang de Claude. Toutes
les sueurs de Claude se jetaient là, comme des affluents, dans la mer de
sueur de Bernard. C'était une cascade, c’était le Niagara des sueurs.
C'était magnifique. Et il y avait quelques gouttes de sueur de ces nuits
que Claude avait passées en compagnie de femmes définitives, vieillies
aujourd’hui, mais dont les fantômes visitaient Bernard tant et si bien que
dans les nouvelles trépidations de son pouls, il reconnut la force de
l’amour.
Fans d’hier et d’aujourd’hui reprennent en chœur le refrain de Il faut
être deux, Le lundi au soleil, La plus belle chose du monde ou Belinda.
Regarde ces gens en transe qui crient « Claude avec nous ! ». Ils sont
venus trouver le bonheur. Ceux qui applaudissent, arrachent leur tee-shirt,
pleurent, sont venus retrouver Claude François dans Bernard Frédéric.
Chacun a son Cloclo. Ils cherchent du soutien, ils demandent de l’espoir.
La vie les a humiliés, frappés au cœur, mais voici que l’heure de la
revanche sonne devant le podium Paul Ricard où dansent Delphine,
Maïwenn, Melinda et Magalie. En le voyant, j’ai compris ce jour-là que
Bernard était Cloclo de toute éternité, qu’il n’avait pas été fait Cloclo
mais que, Cloclo, il s’était fait homme. Claude avait accepté, à travers
Bernard, de nous revisiter : la route est difficile vers le sommet, mais une
fois la cime atteinte, le bonheur nous attend. L'histoire de Bernard
Frédéric est l’histoire d’un chemin de croix.
Un type du premier rang a balancé un chou de Bruxelles en visant
Bernard. Celui-ci l’a pointé du doigt, a dévalé la scène et a menacé de lui
en coller une. Commencer dans des conditions aussi difficiles aurait
découragé la plupart d’entre nous – pas Nanard. Le type n’a pas arrêté
pendant toute la durée du show. Il a traité Bernard de « merde », de « raté
» et de « type à perruque ». Il n’était pas le seul à essayer de tout foutre
en l’air. Ils étaient toute une bande. Des jeunes cons qui pensaient que
Bernard était là pour pasticher Claude, quand il ne faisait que lui rendre
le plus émouvant des hommages.
— Perruque !
— Imposteur !
— Doublure !
— Pédale !
— Clodette !
Ces abrutis n’ont pas réussi à me gâcher le concert (qui, en toute
objectivité, a été un triomphe). Bernard n’a pas cillé. Il a continué le
show sur les chapeaux de roue.
Heureux serez-vous si l’on vous insulte,
si l’on vous persécute
et si l’on dit faussement toute sorte de
mal contre vous, à cause de moi.
A la fin du show, des tas de filles se sont précipitées sur Bernard pour
lui faire signer des autographes. Il a jeté sa cravate dans la salle : bagarre.
Plein de mains s’en sont emparées. Aucune n’a voulu lâcher prise. Les
groupies criaient : « Claude ! Claude ! » et Bernard rectifiait : « Non,
moi, c’est Bernard ! » Et les filles reprenaient : « Claude ! Claude ! »
Soudain, sous les cris hallucinés, Nanard est revenu sur la scène qu’il
venait de quitter. Il a dû faire vingt-six ou vingt-sept fois ses adieux : les
organisateurs n’en pouvaient plus. Puis il a pris son élan et a fait un saut
de l’ange dans la foule qui formait comme une mer avec son ressac.
Enfin, se redressant, soutenu par ceux qui l’aimaient, l’acclamaient et à
travers lui aimaient, acclamaient Claude, il a marché sur cette foule,
planté comme le mât d’une goélette sur la houle. En équilibre instable, il
a arpenté la salle cahin-caha, parfois disparaissant, englouti par l’océan
humain dont les vagues se refermaient sur lui, pour réapparaître plus
haut, plus loin, porté par le caprice du flot. De mémoire de sosie, jamais
on n’avait vu ça.
En le voyant marcher sur la mer,
Les disciples furent bouleversés.
Un gorille a tenté de le choper, mais n’a réussi qu’à lui arracher un
morceau de chemise.
— Toi mon pote, c’est terminé ! C'est la dernière fois ! T’es grillé ! lui
a lancé un des organisateurs.
D’autant que l’imprésario de Philippe Lavil, furax, menaçait de rentrer
sur Paris avec sa star. Bernard s’en foutait. Il était en transe.
— Public ! Je t’aime !...
Quant à ces connards de journalistes, je sais à présent quel est leur
métier : déformer la réalité [voir Annexe 8, p. 368 : « Un exemple de
désinformation »].
Debriefing
Stress intégral dans les coulisses. Moment terrible : le debriefing. Nous
sommes tous un peu énervés parce qu’il paraît que Philippe Lavil est allé
bouffer pendant notre prestation. Sympa. Bernard a dit qu’il lui garderait
un chien de sa chienne. Nous l’entendons d’ailleurs qui entre en scène.
On ne l’aura qu’entraperçu. Bernard, enfermé dans sa loge, remplit les
grilles d’évaluation. Il est encore en costume de scène, en sueur, et tapote
sur une calculatrice.
— ... fois 2, divisé par 6, 160... D’accord... Bon, mes cocottes, je vais
vous donner vos moyennes. Delphine !
— Présente.
— C'est mieux, y a du progrès, t’as bien écouté ce que je t’ai dit à
l’entraînement mais au niveau du bassin c’est pas ça du tout. Je veux des
courbes moi, du smooth, que ce soye mélodieux : pas des gesticulations
de boîtes de raviolis... Hein? 12 / 20 !
On lit sur le visage de Delphine une terrible déception.
— Magalie...
— Présente.
— Alors toi ça va pas du tout, hein, là j’t’ai mis 5. J’comprends pas...
A l’entraînement tu es très « je bouge bien » sur Magnolias et puis là :
miquet mousse ! Plus rien... Pis tu m’as aussi très saccagé Le lundi au
soleil... C'est sérieux, là, les filles : on n’est pas chez Sardou en train de
se balancer sur Etre une femme... Delphine, au lieu de regarder les
mouches, là, rappelle-nous ce que c’était, Etre une femme...
Moue de Delphine. Elle en est incapable. Bernard prend l’air du prof
dépité parce qu’un élève n’a jamais entendu parler de L'Etranger de
Camus.
— Magalie ?
Moue d’ignorance de Magalie.
— C'est dingue, ça ! Bastapute !
Bernard commence alors à se déchaîner, façon plagiat, sur Etre une
femme.
— Melinda !
— Présente.
— Rien à dire, ces cinq années ont rien enlevé à ton talent, t’es
vraiment restée une très great danseuse : 18 ! On aurait dit une Clodette !
A l’écoute du résultat de Melinda, Delphine soupire.
— Quoi « pff ! » ? Quoi? De quoi? hurle Bernard. T’es pas jouasse,
tête de morue? A ta place, je garderais mon souffle pour la scène !
T’avais 12, j’t’enlève 2 points pour la discipline... La prochaine fois,
c’est la porte... Okay? Coloquinte, va ! Clématite !
A ce moment précis, quelqu’un frappe à la porte.
— Kissé ? grogne Nanard.
La tête d’une jeune femme d’une vingtaine d’années apparaît.
— Oui bonjour, je suis Hélène Moreau, journaliste à La République du
Centre : ça serait possible d’avoir une petite interview ?
L'interview accordée à La République du Centre
— Bernard Frédéric bonjour...
— Bon, on fait l’interview, bichette, mais avant, trois mises au point,
parce que j’aime pas trop qu’on me prenne pour un chinois ! Primo, je
suis pas homossessuel, hein, j’ai pas un cancer du slip 8, comme Klaus
Nomi ! Je rockhudsonne pas. Je thierryleluronne pas ! Deuzio : je suis
pas radin. Troizio : je fais pas dans le « je prends de la coke ».
Maintenant allons-y.
— Ce n’est pas trop dur d’être étouffé par un modèle ?
— Quoi? Mais je ne copie aucun autre sosie de Claude ! Attention ! En
fait, je suis mon meilleur modèle parce que je connais mes erreurs, mes
qualités, mes victoires, mes défaites. Mon road manager, Couscous, il a
été plusieurs gens, lui : Cloclo, d’abord, et ensuite C. Jérôme : moi pas.
Je suis resté tout le temps moi-même en restant toujours Claude. Si je
passe mon temps à prendre un autre modèle comme modèle, comment
veux-tu que ce modèle puisse modeler dans la bonne ligne ?
— Vous aimeriez quand même avoir la célébrité de Claude François ?
— Il est hors de question en effet que je reste un Claude François
anonyme.
— Pourquoi ne pas vouloir être célèbre « autrement » ?
— Ecoute, y avait là une notoriété toute faite, hein, la notoriété de
Claude. Comme elle était libre depuis sa mort, je me suis dit qu’il valait
mieux reprendre une notoriété qu’avait déjà servi, qu’était rodée, qu’avait
fait ses preuves, plutôt qu’une notoriété hasardeuse. C'est dur d’en créer
une nouvelle, de notoriété. C'est hyper-balèze ! Alors j’ai choisi ça, une
notoriété de Claude François. C'est-à-dire pas une notoriété faite
d’anonymat, hein, comme dans « Loft Story », « Koh Lanta » ou « Star
Academy » et pas non plus une notoriété faite de notoriété. Mais une
notoriété intermédiaire, qui serait située entre la célébrité et l’anonymat.
— A l’heure où tout le monde est célèbre, à commencer par ceux qui
ne le sont pas, que vaut-il mieux : être le sosie inconnu d’une célébrité ou
être une célébrité inconnue ?
— Ecoute, biquette : tu préfères être David du « Loft », que tout le
monde a oublié depuis longtemps, ou Claude François ? Vaut mieux être
un Claude François. Un Claude François parmi d’autres, peut-être, mais
Claude François quand même. Et puis c’est normal que la télé, tout ça, la
société, veuillent un peu changer les trucs. Belmondo, Delon, Michael
Jackson fascinent moins que leurs sosies, qui sont plus touchants et plus
« vrais » que les originaux. Et puis on a moins l’habitude de les voir! Ça
change ! Il faut changer de Delon, de Belmondo, de Jackson de temps en
temps. Pour pas lasser le public. Ce public qui même dans Delon veut se
reconnaître. Le gars derrière sa télé en province, il a le droit d’être Delon
! C'est ça la démocratie. David du « Loft », ça lui suffit plus, bastapute !
Le public veut monter en grade.
— Certains prétendent toutefois que vous n’avez pas de talent propre
en tant qu’artiste. Que leur répondez-vous ?
— C'est des cacas ! Des mulets ! Faut pas écouter toutes les
coloquintes qu’on dit sur moi. Ce que je vous reproche, à vous les
médias, c’est que vous savez plus vendre du rêve. Or j’aimerais que ton
article, cocotte, fasse rêver tes lecteurs. Avec un parcours comme le mien,
y a de quoi !... De l’orphelinat aux lumières des projecteurs, des dortoirs
tristes aux salles ras la gueule. Un jour, j’écrirai un livre. Il s’appellera
L'Absolu. Ce sera une sorte d’autobiographie. Je raconterai dedans tout ce
que j’ai vu, vécu et conclu.
— On dit aussi parfois de vous que vous êtes prétentieux.
— C'est archifaux. J’ai pas le temps d’être prétentieux.
— Si vous pouviez rencontrer Claude François aujourd’hui, que
pensez-vous qu’il vous dirait?
— Claude aurait aujourd’hui plus de 60 ans. Moi je n’ai pas encore
dépassé 39 balais, l’âge auquel il nous a quittés. J’ai 36 balais et tout le
monde dit que je les fais pas, alors il me dirait sûrement : « Grâce à toi, je
suis resté jeune et beau aux yeux du public. » Et il ajouterait : « Merci
Bernard. » Car Claude était tout sauf un ingrat. Tel que je le connais, il
m’aurait certainement donné la couv’ de Podium, avec ce titre : « Nanard,
le fils spirituel de Cloclo » ou encore : « Bernard Frédéric, le fils a
surpassé le père » ou « Bernard Frédéric, l’ange blond des merveilles»! «
L'ange scintillant des spotlights » !
— Est-il possible de mener une vie de couple équilibrée lorsqu’on est
perpétuellement entouré de danseuses très dévêtues, comme vos
Clodettes ?
— Comment ça mes Clodettes ? Ah, mais c’est pas mes Clodettes ! Ce
sont mes Bernadettes ! Un peu de rigueur professionnelle, por favor ! Et
puis faut qu’on mette les choses au clair tout de suite. La règle d’or, c’est
le respect de la private life... Demande à Johnny ou à Sardou, ils te diront
la même chose. On est tous les mêmes. Je crois que le cas de Bernard
Frédéric, en ce sens, n’a rien d’exceptionnel. Demande à Johnny, j’te dis,
tu verras... Il te dira que le principe number one à observer quand tu
approches des gens comme nous, c’est le respect de la private life !...
Note tout ça, là, c’est hyper-important.
— Vous le connaissez bien, Johnny ?
— Johnny ? Heu... Oui enfin... Là on est un peu brouillés, pour une
histoire de femmes, je t’esspliquerai... J’lui ai dit : « Johnny, là, t’es pas
fair-play ! » Tu as noté ce que je t’ai dit, sur le respect? Marque aussi que
ce qui compte c’est l’amour du public. C'est ça qui caractérise d’office
qui est star et qui ne l’est pas.
— On raconte que, comme votre maître Claude François, vous seriez
parfois assez difficile à vivre...
— Tu sais, ma caille, t’as de la chance, passqu’avec Sardou, là, tu
aurais déjà pris un coup de poing dans la gueule.
— Michel Sardou, justement, qu’est-ce que vous en pensez ?
— Question suivante.
— Cabrel ?
— J’aime pas les mecs qui chantent avec l’accent.
— Gainsbourg ?
— Un alcoolo à l’envers : il boit ses propres paroles mais c’est les
autres que ça soûle.
— Brassens ?
— Une casserole greffée sur une guitare désaccordée. Il ne connaît que
trois accords et c’est justement les trois accords que j’aime pas.
— Lara Fabian ?
— J’aime pas les Fioritures.
— Garou ?
— On lui a fait jouer Quasimodo alors qu’il chante comme la chèvre
d’Esmeralda.
— Jacques Dutronc ?
— Ses cigares sentent la merde, ses chats la pisse.
— Françoise Hardy.
— Une femme très bien qui a le nez bouché.
— Obispo ?
— Je comprends pas pourquoi il a coupé son nom : Obispolnareff
c’était très joli.
— Bruel ?
— C'est pas ses chats, lui, qui sentent la pisse. C'est ses groupies.
Décidément, tout ce qui sent le pipi est attiré par ce qui sent le caca,
bastapute !
— Daho ?
— Quoi Daho ?
— Etienne Daho.
— Toi-même !
— Hélène Segara ?
— Segarave.
— Florent Pagny ?
— La Vache qui Rit pour le look, la Pie qui Chante pour le talent.
— Vous n’aimez rien?
— C'est pas fini ! Ce que je supporte pas du tout du tout, c’est ces
groupes formés par des ados de 43 ans en tricots de peau et gros écrase-
merde et tatouages bretons : la Tordue, Louise Attaque, Les Têtes Raides,
Yann Tiersen, tout ça, le branchouillage accordéon. Brassens en live chez
l’abbé Pierre. Ce qu’est feu de camp. Bière tiède! Roulottes, marrons
chauds et vive-la-tolérance au camping. C'est très époque, ces gars-là.
Avec leur marketing mal rasé, très « j’ai pas le sou pour manger ». Ces
petits martyrs cradingues poussent partout. Des troubadours au caleçon
flou. Pieds nus dans les sabots. Avec des foulards comme Renaud ! C'est
des pouètes. Sous la pluie, ils font des pouésies. J’aime pas ces chinois-
là. Des snobs à cul !
— Un dernier mot, peut-être ?
— Pour résumer, je dirais que Claude François est un métier comme
un autre. Mais que peu l’exercent consciencieusement. Moi, je consacre
98 % de mon énergie à mon métier quand les autres Cloclos y consacrent
2 %. C'est ça qui fait la différence.
— Bonne chance, Bernard Frédéric.
— Ah ! Ça vibre dans ma poche... Je vous laisse : je crois que c’est
Daniel Guichard.
1 6 alexandra 38.
2 Rapport n° 2 468, 127 p., voté le 20 décembre 1995, reposant sur une enquête des
Renseignements Généraux.
3 11 magnolias 01.
4 1er marteau 01.
5 Elvis Presley est mort en 1977.
6 19 magnolias 25.
7 19 flèche 35.
8 Sida en langage nanardesque.
XV
Donne un peu de rêve
Claude avait ses groupies. Moi, j’ai les miennes, plus celles de
Claude.
BERNARD FRÉDÉRIC
Galas préparatoires
La Foire aux arbres de Sandillon a opéré comme un appel d’air : les
propositions de galas se sont multipliées. A tel point qu’on a dû en refuser
certaines. C'était génial pour se roder : on allait pouvoir appréhender «
C'est mon choix » avec plus de sérénité. En quinze jours, on a enchaîné
Gueudreville, Boiscommun, Trogny (un triomphe), Jouy-le-Potier,
Huisseau-sur-Mauves (parc de Montpipeau), Villorceau, Mardié, Saint-
Denis-de-l’Hôtel, Traînou (gala EDF-GDF), Bazoches-les-Hautes, Tillay-
le-Peneux (soirée du comité d’entreprise de Calberson), Boigny-sur-
Bionne. A Boiscommun, une vraie communion sexuelle a parcouru la
salle. Le contact avec le public a été instantané. Une grand-mère s’est
même évanouie.
A sa vue, je tombai comme mort à ses pieds.
A Trogny, des groupies ont sauté sur la scène. Elles se sont précipitées
sur Nanard. Elle l’ont embrassé. Elles l’ont étreint. Elles l’étouffaient
presque, l’empêchant de poursuivre Il fait beau, il fait bon. Alors la salle
Léo-Lagrange s’est mise à hurler. Le service d’ordre a dû emmener les
filles et les faire redescendre de la scène.
On a aussi joué à Intville-le-Guétard dans le cadre du Cirque Zigoli,
une magnifique soirée après laquelle notre équipe a sympathisé avec
Renata, qui faisait un spectacle de serpents et les Roberto’s, des acrobates
sur monocycles. En l’espace de quelques jours, on a eu toute la presse
[voir Annexe 9, p. 369 : « Dossier de presse »].
Boulay-les-Barres
On a terminé par Boulay-les-Barres. Comme c’était notre dernier gala
au sens strict (je ne compte pas les animations en centre commercial ni
les anniversaires) avant « C'est mon choix », Bernard avait décidé de
s’inspirer du concert d’adieu de Claude du 12 janvier 1974 1, au Forest
National à Bruxelles 2. Nanard avait donc prévu de livrer le même tour de
chant que Claude, la seule différence étant que la première partie ne serait
pas assurée par Alain Chamfort, mais par le sympathique groupe
folklorique solognot Val Système.
— Tu vas voir, Couscous, ce soir ça va péter la calamine ! Zou mes
abeillettes, on est « Claude au Forest 74 », là ! C'est pas un truc
d’homossessuel, le Forest 74 ! Couscous, un mouchoir !
Bernard se souvenait avoir lu dans Podium qu’avant de monter sur
scène, ce fameux soir du 12 janvier 1974, Claude avait mordu
nerveusement dans un mouchoir à cause du trac.
— Faut absolument que j’aye le trac, bastapute ! Le même que Claude
! J’ai peur de pas l’avoir... avait gémi Nanard.
Ce qui me faisait un peu peur, personnellement, c’est que ce soir-là,
Claude, littéralement magnétisé par dix mille personnes en délire, avait
pris son élan en courant à travers la scène et avait effectué un saut de
l’ange dans la fosse. Je frémissais à l’idée que Bernard se souvienne de
cette anecdote et qu’il fasse de même, car contrairement à la salle
bruxelloise, la salle des fêtes de la mairie de Boulay-les-Barres était, elle,
pratiquement vide. Mais comment Nanard aurait-il oublié le plongeon de
Claude s’il s’était souvenu d’un détail aussi insignifiant que le mouchoir
mordu? Il m’avait déjà fait un coup similaire, le 27 mars 1995 3, à Vitry-
aux-Loges.
Ce jour-là, Bernard s’était mis en tête d’égaler son idole dans le
registre de l’accident.
— Ce soir, mon Couscous, je vais me péter des côtes ! Au moins trois !
Comme Claude à Abbeville en février 65 !
— Mais enfin, Nanard, t’es dingue. On t’en demande pas tant...
— Pauvre slip ! Apprends que le peintre qui veut devenir célèbre imite
à fond les tableaux des très très grands. Je me fous d’être perçu comme je
suis : il faut que je soye perçu comme ce que je dois être ! Claude est
mon guide ! Mon étoile. Mon soleil ! Tout Claude François digne de ce
nom a le devoir de l’imiter jusqu’au bout. Ah c’est sûr que c’est plus
facile de l’imiter quand il prend un bain de foule ou qu’il signe des
autographes que quand il fait un coma ou se casse des côtes ou se
fracasse le nez ! Mais puisque la scène de ce soir est un peu vermoulue
comme celle d’Abbeville en 65, faut que je saisisse l’occasion qui s’offre
à moi !
— Mais enfin, Nanard...
— Et puis tiens, j’en profiterai peut-être pour faire une petit syncope à
l’issue! Comme à Vallier en 70 ! Je serai un mélange de Claude en 65 et
de Claude en 70 ! Un best-of ! Une compidation !
— Sauf que Claude il aurait pas souhaité se faire mal volontairement...
S'il avait eu le choix, il...
— Tout est là ! C'est justement ce qui donne son prix à cette affaire !
— Mais tu deviens fou, là, Nanard ! Complètement fou !
— Mon mérite à moi c’est de devenir fou sans motif, justement !
Donnant à penser à mon public, et à Claude qui me regarde, que si je fais
ça à froid, qu’est-ce que je ferais pas à chaud ! Allez, perds donc pas de
temps avec tes conseils! Je renoncerai pas à une imitation si rare... Si
heureuse ! Si nouvelle ! Fou je suis et serai jusqu’à ce que je soye dans la
totale perfection de mon Claude !
Le soir, pendant le concert, Bernard a sauté, trépigné, bondi, comme
jamais je ne l’avais vu faire auparavant. On aurait dit qu’il avait le diable
au corps, un diable qui lui aurait fait exécuter au millimètre près les
mêmes bonds que Claude. Gesticulations et onomatopées étaient les
mêmes que les gesticulations et onomatopées originales de 1965.
Soudain, il a reproduit un saut de cabri analogue à celui de Claude à
Abbeville vingt-neuf ans plus tôt, en visant scientifiquement, pour sa
réception, trois planches vermoulues près du trou du souffleur, qu’il avait
repérées avant d’entrer en scène et qui ont immédiatement cédé sous son
poids. Bernard a été englouti sous le plateau. Hurlant de douleur (les
mêmes hurlements que Claude pour la même douleur que Claude) il a été
transporté à la clinique Sainte-Catherine d’Orléans et hospitalisé. Bilan :
deux côtes cassées. Un peu moins bien que Claude qui lui était parvenu à
s’en casser trois.
— Ah, Couscous ! C'est un des plus beaux jours de ma vie de Claude
François !
J’ai retrouvé, dans un classeur où je conserve méticuleusement toute la
presse publiée sur Nanard, un papier où Virginie Bréhier, de La Gazette
de l’Orléanais, avait immortalisé l’événement [voir Annexe 10, p. 372 :
« Un article de Virginie Bréhier »].
Boulay-les-Barres, suite
Mais revenons à Boulay-les-Barres : quand Bernard et les quatre
Bernadettes ont fait leur entrée sur scène, Bernard était comme hypnotisé.
ses yeux étaient comme une flamme ardente
Les filles ont eu du mal à suivre le tempo que leur a imposé ce soir-là
leur leader, sans cesse en avance sur le rythme de la bande-orchestre
préenregistrée. Cela faisait un décalage étrange qui laissa le public
perplexe, lui qui était déjà bien clairsemé, ce dont Bernard n’a pas semblé
se rendre compte (était-ce l’effet de son état nerveux ou l’effet des spots
qui l’aveuglaient?). Il a arraché sa chemise et l’a lancée en direction du
plafond après l’avoir fait tournoyer dans les airs à la manière d’un lasso.
Puis il a effectué un bond prodigieux dans la fosse et, au lieu de rebondir
sur la masse caoutchouteuse de mille mains remplies d’amour, il s’est
fracassé le crâne contre le carrelage blanc et froid. Le contact avec la
réalité a été brutal. Il y a pourtant un dieu pour les sosies (le sosie de
Dieu ?) : Bernard ne s’est rien fracturé. On est rentrés assez tard. Bernard
a eu une petite anicroche avec Véro – rien de grave, mais je savais bien
que, tôt ou tard, ma sœur recommencerait à nous faire chier.
— T’es là, pupuce ?...
— Mouss avait poterie ce soir.
— Ben quoi ?
— Tu lui avais promis d’aller le chercher.
— Poterie de quoi ?
— Je suis trop conne, j’ai voulu vous faire confiance, j’ai voulu arrêter
de jouer les mégères et de vous brider, mais je savais bien qu’on pouvait
pas vous faire confiance. Méfie-toi Bernard, méfie-toi bien : cette fois si
je me tire je reviendrai pas.
— J’ai un cadeau pour le petit... a dit Bernard.
Mouss est accouru vers sa mère avec son cadeau : une panoplie de
Cloclo pour enfant. Il était enchanté.
— Maman ! Maman, regarde, je vais être chanteur comme papa !
Air désolé de Véro. Bernard a soulevé Mouss et l’a fait sauter dans ses
bras.
— Ouais ! Tu vas être une star, Mouss ! Internationale !
Monsieur Meuble
Notre chère vieille camionnette. Pluie battante. C'est moi qui conduis.
Mon psoriasis s’est tellement aggravé qu’il est presque devenu un
membre de la troupe. Bernard est vêtu en Claude. Emperruqué. Costume
de scène ouvert sur le torse. Les Bernadettes sont assises à l’arrière, un
peu serrées.
Centre commercial Cora Villevoques
Zone industrielle de la Champenière
(prendre direction Champy après la bretelle)
BERNARD
FRÉDÉRIC
et ses BERNADETTES™
mettent le feu à
MONSIEUR MEUBLE
Dimanche 24 février 2002 à partir de 15 h
ENTRÉE LIBRE
La foule. Un monde incroyable. Je me suis quand même demandé si
les gens étaient venus pour nous voir ou pour acheter des meubles. A la
Foire aux arbres de Sandillon, j’avais bien vu que quelques-uns n’avaient
fait le déplacement que pour acheter des thuyas ou des pousses de
striglias, mais ça ne m’avait pas fait le même effet. Qu’importe : la foule
quand même. On arrive. Parking. Je me gare. Je sors. J’ouvre la porte
arrière. Les filles descendent une à une en tenue de scène. Les clients qui
les voient arriver restent bouche bée. Je joue les gardes du corps.
— S'il vous plaît ! Laissez passer !
Dans les loges (les bureaux du magasin), nous retrouvons un
cameraman de France 3. Il est accompagné d’un jeune journaliste avec la
raie sur le côté. A cet instant, Véro entre avec Mouss déguisé en fille.
Depuis le départ, elle était opposée à ce projet casse-gueule du Téléphone
pleure avec son fils. Mais, à la grande joie de Bernard, le gosse a supplié
sa mère d’accepter.
MOUSS : « Dis, tu lui as fait quelque chose à maman / Elle me fait
toujours des grands signes/Elle me dit toujours tout bas : /Fais croire que
je ne suis pas là. »
BERNARD : « Raconte-moi comment est ta maison / Apprends-tu
bien chaque soir tes leçons ? »
MOUSS : « Oh oui ! mais comme maman travaille / C'est la voisine
qui m’emmène à l’école/Il n’y a qu’une signature sur mon carnet/Les
autres ont celle de leur papa, pas moi. »
BERNARD : « Oooooh dis-lui que j'ai mal / Si mal depuis six ans / Et
c’est ton âge, mon enfant. »
Soudain, devant un parterre de curieux intrigué par ce duo entre un
adulte déguisé en Claude François et un petit garçon déguisé en petite
fille, c’est le trou : plus rien ne sort de la bouche de Mouss. Bernard est
violet. La syncope le guette. Il souffle son texte à l’enfant. Rien n’y fait.
Mouss reste muet, statufié sur la scène. Véro est inquiète. En grand
professionnel, Bernard enchaîne :
— Mesdames, messieurs, je vous demande d’applaudir la heu... petite
Moussaka !
Applaudissements tièdes. Mouss est traumatisé. Véro est déjà sur la
scène, qui le prend dans ses bras et lance un regard noir à Bernard. Celui-
ci, en totale harmonie avec ses Bernadettes, enchaîne aussitôt sur Le
vagabond. Bernard et les filles ont été étonnants sur Mais quand le matin,
Si j’avais un marteau et Sacrée chanson. A l’entracte, ç’a été moins
drôle, dans les loges. Mouss n’arrêtait pas de pleurer, Véro ne parvenait
pas à le calmer.
— Eh ouais, mon copain ! Eh ouais ! Tu peux chialer, va ! a hurlé
Nanard.
— Mais c’est qu’un gosse, bordel ! a rétorqué Véro.
— Il a pas respecté le public, nom d’un Sardou ! J’te préviens mon
copain, si tu recommences : je frappe ta maman ! Tu loupes ton play-
back, moi ta mère je lui loupe pas son cocard.
— Mais c’est pas possible, a hurlé Véro, tu veux le rendre cinglé ce
gosse !
— Mais j’étais dans la joke, là, pupuce. Tu penses bien que je vais pas
te frapper, enfin ! C'était de l’ellipse. Mais l’idée directrice c’est ça : faire
en sorte qu’y recommence plus never again. Je lui demande pas de faire
dans le « je suis Frédérique Barkoff » mais quand même ! Y a un little
minimum à total respecter !
1 4 olympia 34.
2 Ce concert fut effectivement annoncé par Claude comme son ultime prestation publique. En
réalité, la scène lui manquant très vite, Claude sera de retour (et au top !) quelques mois plus tard.
3 5 flèche 55.
XVI
Un nuage dans le soleil
Je ne suis pas dans l’ombre de Claude : personne ne peut être dans
l’ombre de la lumière.
BERNARD FRÉDÉRIC
Chantage du C.L.O.C.L.O.S.
Ce matin, on a reçu une lettre d’Evelyne Thomas qui nous a ébranlés.
Le C.L.O.C.L.O.S. a menacé Evelyne de n’envoyer aucun sosie officiel si
« C'est mon choix » laissait concourir les Claudes François non affiliés à
cet organisme. Bernard est entré dans une colère noire. Ça fait quinze ans
que le C.L.O.C.L.O.S. nous pourrit la vie. On a appelé la production et
Evelyne a eu la gentillesse de nous prendre personnellement au
téléphone. Elle nous a dit qu’elle était attristée par cette situation mais
qu’hélas, elle ne pouvait rien faire contre ce chantage de dernière minute
car l’émission était déjà programmée. Elle a confirmé à Bernard qu’elle
appréciait énormément notre travail. L'émission étant annoncée pour le
1er mai, elle lui a conseillé de passer l’examen de sosie officiel de Claude
François, le 11 mars prochain au Moulin de Dannemois. En cas de
succès, Bernard aurait alors le droit de concourir. On a expliqué à
Evelyne que Bernard était dans le collimateur des instances officielles
claudiennes depuis des années et qu’il avait de ce fait peu de chances
d’être reçu. Elle nous a répondu qu’il était impensable qu’un Claude
François du niveau de Bernard n’obtienne pas le diplôme, puis nous a
souhaité bonne chance. Quand elle a raccroché, il nous restait à peine
quinze jours pour réviser.
On a réuni Delphine, Magalie, Maïwenn et Melinda pour leur
expliquer la situation. Comme je l’ai déjà dit, l’examen de Claude
François officiel est constitué de deux parties : l’écrit et, en cas
d’admissibilité, l’oral, lui-même composé d’une partie théorique, d’un
entretien de motivation avec le jury, et d’une chorégraphie avec
danseuses. On a dit aux Bernadettes (pour les rassurer et nous avec) que
ça n’était qu’une formalité. Quant à Véro, elle a demandé à ce qu’on la
laisse tranquille. Celle-ci n’ayant pas voulu nous laisser la voiture,
Maïwenn a eu la gentillesse de nous conduire pied au plancher à
Dannemois chercher le dossier d’inscription.
Les candidats ont le choix entre trois options : générale, disco et yé-yé.
Les deux dernières sont très pointues et sont réservées aux sosies ultra-
spécialisés ou à ceux qui font parallèlement de la recherche (il existe à
Dannemois des bourses de recherche). Il arrive parfois que des étudiants
en claudisme effectuent, à la fin de leurs études, des stages d’été comme
Claude François disco ou Claude François yé-yé. Mais devant les
difficultés techniques qu’ils doivent affronter, la plupart des stagiaires
optent, au moment du diplôme, pour des carrières de Claude François
général. C'est, de nos jours, la voie qui offre les plus grandes perspectives
de carrière. Je connais un sosie, François Jean-Claude, qui après un CDD
de six mois en Claude François disco, est parti vivre à Portland, aux
Etats-Unis, où il prépare actuellement une biographie des Bee Gees.
Contre toute attente, la responsable des études qui nous a reçus a été
très aimable. Elle a accueilli comme une excellente nouvelle qu’un sosie
free-lance souhaite exercer son activité dans un cadre légal. Elle nous a
expliqué qu’au vu du nombre de candidats, et étant donné le passif de
Bernard vis-à-vis du C.L.O.C.L.O.S., la manière la plus sûre pour lui de
réussir l’examen serait d’opter pour la prépa. Une prépa intégrée
intensive de quinze jours, et qui lui permettrait une remise à niveau
théorique. Car si, au plan pratique, Bernard n’avait rien à envier à
quelque autre Cloclo, il est vrai que ses lacunes en histoire claudienne, en
musicologie et en commentaire de texte étaient grandes. Le problème
était qu’il faudrait évidemment rester sur le campus et, hélas, je ne voyais
pas Bernard enfermé avec une bande de polars à travailler toute la
journée, encadré par des profs, à avoir des interros du matin au soir, des a
cappella surprises, des colles de musicologie, des marches de nuit, des
études de chorégraphie par groupes, des exposés sur « Claude François :
variété dans la variété » ou « Trans-goa et néo-claudisme : pour une
approche techno des standards claudiens ». Le tout nimbé d’humiliations,
de stress, d’interminables séances de correction, de polycopiés à
apprendre par cœur.
— C'est combien la prépa Cloclo ? a demandé Nanard.
— 1 932,75 euros.
— Plaît-il, petite madame? Tu fais dans le « je joke » ou quoi?
La radinerie de Nanard a clos le débat. On n’avait pas non plus les
moyens de s’offrir des cours particuliers. Par contre, on a acheté les
Annales des années précédentes, avec les sujets corrigés. Dans la voiture,
j’ai ouvert une page au hasard et ça ne m’a pas rassuré [voir Annexe 11,
p. 374 : « Exemple d'Annales corrigées de l'examen de Claude François
officiel »].
Je n’ai pas jugé utile d’effrayer inutilement Nanard avec ça. Les
Annales, j’ai alors décidé de les garder avec moi, et de devenir le
préparateur en chef de mon vieil ami pour l’examen de passage de «
Cloclofficiel » – comme on dit dans notre jargon.
Révisions
On a continué à bosser les chorégraphies tout en faisant des animations
en supermarché, des anniversaires. Et dès que Bernard avait cinq
minutes, j’en profitais pour lui faire réviser la théorie. Contre son gré le
plus souvent, car être obligé de passer officiel après toutes ces années de
lutte contre les institutions claudiennes le rendait malade. Il a fallu
l’appui des filles pour le persuader, avec force arguments, qu’il serait
suicidaire de faire la forte tête plus longtemps.
— Allez Nanard, un effort ! Mort de son père ?
— Je m’en claque le boudin ! J’arrête tout. Me faire lever à poltron-
jaquette pour apprendre des dates, c’est un truc pas humain. On prend les
gens pour des clématites ou quoi?
— Mort de son père, Bernard !
— Ça va, ça va ! 9 mars 19611.
— 192 ! Pas 9... Avril 72 ?
— Inculpation pour fraude fiscale ?
— Non, ça c’est avril 73.
— Création de Podium !
— Exact. Son plat préféré ?
— Les écrevisses à la nage.
— De chez qui ?
— Monluc ?
— ...
— Le Duc !
— Janet le trompe : quand et avec qui ?
— Ça c’est fastoche ! En 67 ! Avec Bécaud.
Puis, s’emportant :
— Enculé de Bécaud !
— Ecoute, Nanard : y a encore du boulot, mais c’est pas mal. Le plus
dur, c’est de franchir la barrière de l’écrit. Parce qu’à l’oral, tu vas
atomiser tout le monde sur la chorégraphie.
On était dans la voiture quand j’ai dit ça. Soudain, après un sursaut de
Bernard pour se motiver en hurlant : « Je vais les niquer, ces cacas ! », le
siège a cédé. Bernard, qui conduisait, s’est retrouvé en dessous du volant.
J’ai pris les commandes en catastrophe et, après un zigzag, j’ai réussi à
éviter le pire. On s’est regardés, ayant la même idée :
— 19 mai 703, autoroute A 7, kilomètre 182 ! Fracture du nez ! Un
mois d’hôpital !
On s’est tapé dans la main.
— On est au top ! On est au top !
Le 19 mai 1970, c’est par un miracle que Claude avait échappé à la
mort. « Celui qui ne croit pas aux miracles n’est pas réaliste », aimait-il à
répéter. Le fameux « kilomètre 182 » (183 selon certains exégètes) fait
partie d’une longue série de miracles dans sa vie. Sur l’autoroute A 7 près
de Bédarrides, au sud d’Orange, Claude est au volant de son dernier
bolide. Il écoute Elvis à Las Vegas à s’en faire exploser les tympans sur
une cassette huit pistes. Dans le pare-brise, huit haut-parleurs hurlent.
Claude n’est plus qu’une flèche de son. Il fuse. Tout Las Vegas est dans la
voiture. Il n’aime pas conduire : il laisse Elvis conduire à sa place.
— T’as vu la guitare ! Comment il fait ça, le bassiste ?
Claude a senti ses os craquer. Il a le goût du sang dans la bouche. Au
kilomètre 182 un pneu a éclaté. Claude ne s’est même pas vu traverser les
quatre voies d’autoroute. Dans le « Sacha Show » du 24 juin, la France
entière le découvre avec son « nouveau nez » – jeu de mots qui fera la
joie de toutes les gazettes. Car le miracle a eu lieu : là où il aurait dû y
laisser sa peau, Claude s’en est sorti avec une fracture du nez. Dans le
Bulletin des Amis de Claude François n°127 de la 32e série (juin 19934, il
y a un article de fond très intéressant sur cet épisode dramatique. Il
s’intitule « Variété française et accidents de la route : fatalité, tradition et
miracle ». L'auteur, Michel Gramu-Wiplosz, y étudie notamment les cas
de Serge Lama, de Johnny, d’Herbert Léonard, d’Isabelle Aubret, de
Danyel Gérard et de Sacha Distel. Je t’y renvoie, lecteur. Gramu-Wiplosz
fait remonter cette tradition à Eddy Cochran. Il y voit là encore une
influence des rockers américains sur les yé-yés français – thèse reprise
par Idalina Denut, Eric Zamfirescu et Stéphane Madeira dans le numéro
de septembre 2001 du Bulletin d’Etudes Claudiennes 5.
Il y a eu quatre grandes années noires dans la vie de Claude : 1970,
1973, 1975 et 1977, durant lesquelles une puissance venue des ténèbres
voulait l’emporter [voir Annexe 12, p. 377: « Le Miraculé : quatre années
noires de Claude François »].
1 10 flèche 22.
2 20 flèche 22.
3 4 disco 31.
4 pp. 123-129.
5 pp. 73-78.
XVII
Savoir ne rien savoir
Je me sens aujourd’hui trop bien dans ma peau pour avoir envie de
ressembler à quelqu’un d’autre que Claude.
BERNARD FRÉDÉRIC
Les épreuves écrites
Avant d’être reconnu apte à bouger son corps sur une scène en costume
à paillettes et lamé blanc cousu d’étoiles argentées avec le label « Cloclo
», il fallait d’abord avoir fait preuve d’esprit de compétition, de maîtrise
de soi, de culture générale, de capacités d’analyse et d’un solide bagage
musicologique que Bernard n’avait eu ni le temps ni le goût d’acquérir.
Soyons franc : Bernard n’était pas prêt pour l’examen Claude François
officiel. C'est Melinda qui, la première, a eu l’idée que ce soit moi qui
aille passer les épreuves à sa place. En tant qu’ex-sosie de Claude
François, je pouvais bien passer pour un sosie de Bernard Frédéric.
Nanard a dit que Melinda avait du génie. Ça lui permettrait de franchir la
barrière des écrits et de se transcender à l’oral. En trois jours, m’isolant,
j’avais travaillé à fond les Annales des années précédentes. En surfant sur
le web, je m’étais également aperçu que les sujets de dissertation des cinq
dernières années étaient calqués sur les épreuves écrites de l’examen
officiel d’Elvis Presley tombées à Graceland.
Les écrits se sont déroulés sur trois jours, au Moulin, du 11 au 13 mars.
La première matinée était réservée à la dissertation, la seconde au Q.C.M.
et à la musicologie, et la troisième, à l’épreuve d’histoire. La salle
d’examens, aménagée dans l’aile principale, rappelait celle du bac.
Chaque table était séparée de la table voisine par une distance
réglementaire d’environ un mètre, des pastilles étaient collées à nos
emplacements respectifs sur lesquelles étaient inscrits les nom, prénoms,
numéro d’inscription et nationalité des candidats. Une soixantaine de
Claudes François s’apprêtaient à plancher.
Les notes de l’écrit ne seraient communiquées qu’à l’issue de l’oral.
Quand on a vérifié mon identité, j’ai tendu le passeport de Bernard. Sur
la photo, ce dernier était habillé en Claude. Comme moi le jour des
épreuves. Notre subterfuge est passé comme une lettre à la poste. Je
n’étais d’ailleurs pas le seul habillé en Claude François. Les Cloclos en
civil étaient minoritaires.
L'ambiance, dans les minutes qui ont précédé la composition, était à la
nervosité. En s’installant, chaque sosie de Claude François a déballé ses
affaires (son Mars et sa petite bouteille d’Evian). On s’est espionnés un
peu les uns les autres. Chacun tentait de déceler, dans la manie du voisin,
un signe qui aurait pu trahir son niveau et, par conséquent, ses chances de
succès. Il y avait des Claudes François scolaires, d’autres qui avaient l’air
au contraire très cool. J’ai été surpris par le côté négligé de la tenue de
scène de quelques-uns : bottines usées, costumes reprisés (bonjour
l’image de Claude que ça véhicule). Claude François ça ne nourrit pas
son homme en free-lance. C'est pourquoi tant de Claudes passent
l’examen. Dix pour cent seulement des candidats seraient retenus.
J’ai opéré, au jeté, une première sélection intuitive en scrutant les
visages de mes adversaires. Hélas, les règles des concours ont toujours eu
cette particularité bizarre de contredire les pronostics. J’ai préféré ne pas
me soucier de mes voisins. Les surveillants étaient vêtus en Claude. Ce
seraient donc un Cloclo Olympia 64, un Cloclo période Belinda, un
Cloclo Las Vegas 65, un Cloclo Patinoire municipale de Genève juin 75
et un Cloclo été 62 qui nous surveilleraient pendant toute la durée des
épreuves. C'était à eux qu’il faudrait demander de nouvelles feuilles de
brouillon ou l’autorisation d’aller aux toilettes. Avant de distribuer les
sujets, le Cloclo Olympia 64 nous a avertis que « tout candidat surpris en
train de frauder, que ce soit en parlant, en communiquant par gestes ou en
utilisant des documents non autorisés, serait exclu sur-le-champ avec
impossibilité de postuler au statut de Claude François officiel pour le
restant de ses jours ».
— C'est pas parce que vous êtes des sosies que ça vous donne le droit
de copier ! Bien. Vous avez quatre heures. Je vous rappelle que personne
ne pourra sortir de la salle pendant la durée de l’épreuve.
— Et si on veut aller aux toilettes? a demandé un Claude François roux
dont la perruque blonde était beaucoup trop petite pour le tour de tête.
— Est-ce que Claude François quittait son tour de chant pour aller aux
toilettes ? Messieurs, à vous de jouer !
Dans un silence de mort, on a attendu que les Cloclos surveillants
distribuent les sujets. Soudain a pénétré dans la salle un petit chauve à
moustache, très raide, qui a tendu au Cloclo été 62 un paquet revêtu d’un
plastique noir. Celui-ci l'a remercié, puis a déchiré le paquet. C'étaient les
sujets.
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COMITE LÉGAL d'OFFICIALISATION des CLONES et
SOSIES
Examen national pour l'obtention du diplôme de
CLAUDE FRANÇOIS OFFICIEL
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Session 2002
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ÉPREUVE ÉCRITE de CULTURE GÉNÉRALE
______
Durée : 4 heures
Coefficient : Option générale : 5 ; Option yé-yé : 3 ; Option disco :
2
Le candidat traitera au choix l'un des trois sujets suivants :
I. Dissertation
Claude François : tradition dans la modernité ou modernité dans la
tradition ?
II. Commentaire de texte
Vous ferez de ce texte un commentaire composé en montrant par
exemple comment les auteurs, par l'évocation du printemps et de l'éveil
de la nature, parviennent à une critique de la société urbaine et tentent
d'ébaucher une esthétique du bonheur.
Y a le printemps qui chante
Y a le printemps qui chante
Dis, ça fait combien de temps
Que tu n'as pas vu un peuplier
Une fleur des champs ?
Si tu as quelques chagrins
Pour les oublier il y a toujours une gare, un train
Change de ciel, viens voir la terre,
Voir le soleil et les rivières
Viens à la maison y a le printemps qui chante
Viens à la maison tous les oiseaux t'attendent
Les pommiers sont en fleur
Ils berceront ton cœur
Toi qui es tout en pleurs
Ne reste pas dans la ville
Viens à la maison y a le printemps qui chante
Viens à la maison tous les oiseaux t'attendent
Près des grands étangs bleus
Et dans les chemins creux
On ira tous les deux oublier ce rêve facile
Le premier vent du matin sera ton ami
Quand tu iras t'asseoir au jardin
Et puis le temps passera et tu me diras
Tout mon passé il est loin déjà
Tu ouvriras une fenêtre
Un beau matin, tu vas renaître
Viens à la maison y a le printemps qui chante
Viens à la maison tous les oiseaux t'attendent
Les pommiers sont en fleur
Ils berceront ton cœur
Toi qui es tout en pleurs
Ne reste pas dans la ville
Viens à la maison y a le printemps qui chante
Viens à la maison tous les oiseaux t'attendent
Près des grands étangs bleus
Et dans les chemins creux
On ira tous les deux oublier ce rêve facile.
III. Explication de texte
Dans une explication structurée de la pensée de l'auteur, vous
montrerez notamment comment celui-ci, par le biais du référent claudien,
construit, de manière plus générale, une réflexion critique sur la notion
d'individualité et ses rapports à la notoriété.
Il serait dommageable à la compréhension du phénomène
d'identification à Claude François de négliger les différences existant
entre ses sosies. Beaucoup de claudopsychologues en sont arrivés à pre n-
dre les variations entre les différents Claudes François pour des impuretés
dont ils n'ont pas à se soucier, préférant se consacrer à l'étude des groupes
ou des familles de sosies de Claude François. Leur attitude découle de
l'idée, complètement fausse, selon laquelle les variations d'un Claude
François à l'autre représentent soit des phénomènes accessoires (et que
l'on peut négliger si on souhaite ne s'en tenir qu'aux seules lois
générales), soit des phénomènes parasites, des écarts par rapport au
Claude François original considéré comme norme absolue. (...)
Ces différences, ils veulent les neutraliser, sinon les éliminer, ce qui
conduit à une impasse. Cette démarche est d'ailleurs d'autant plus étrange
qu'il est plus conforme à la pensée biologique et sociologique
contemporaine de voir dans les variations un aspect essentiel de la réalité
que l'on cherche à comprendre. (...) Ce qu'il faut, bien sûr, ce n'est pas
traiter ces différences de Claude François à Claude François comme des
accidents juste bons à être pris en compte dans la pratique, mais bien
comme une manifestation du réel que toute théorie générale doit intégrer.
Les plus récentes recherches en claudisme révèlent chez les s o-sies de
Claude François des particularités individuelles qui ne correspondent ni à
des niveaux hiérarchisables distincts (« X est un meilleur Claude
François que Y »), ni à des écarts par rapport au Claude François originel
/ original, que postulaient les théories traditionnelles - comme le sujet «
claudique » de Waterson, dans lequel le Claude François est doté d'un «
coefficient Cloclo » appelé plaisamment « clocloefficient » -, mais bien à
des variantes dont l'existence même au sein de la population des Claudes
François constitue la source et la garantie de l'adaptation à des problèmes
sans cesse no u-veaux.
Donner le statut qu'elles requièrent aux différences constatées entre les
Claudes François en activité, c'est substituer une vision populationnelle à
une vision normative. La diversité claudienne n'apparaît alors plus
comme une complication venant embrouiller l'appréhension des lois
générales régissant le « vrai » Claude François, mais comme la condition
majeure d'une dynamique d'adaptation. Cependant, les différences
interindividuelles au sein de la communauté des Claudes François sont,
pour une part importante, dues aux différences de milieu social et
culturel. Les paroles des chansons de Claude François, sa musique, n'ont
pas une valeur indépendante du contexte culturel au sein duquel elles
sont reçues.
Selon nous, il n'est pas possible d'analyser les conduites d'un Claude
François en faisant abstraction de ses origines sociales. On note par
exemple que chez les Claudes François les plus défavorisés, l'inclination
à faire évoluer la figure du Claude François originel, historique, à
l'adapter aux exigences du monde moderne, est plus faible que chez les
Claudes François aisés.
Extrait de : Nelson Pondard, Claudisme, Sosisme, Mimétisme : pour
un point de vue personnaliste, Presses Universitaires de Dannemois,
1992.
J’ai pris le premier sujet. Je n’ai pas vu le temps passer. Je n’ai pas fait
de brouillon. Certains candidats avaient l’air très à l’aise, d’autres
semblaient sécher.
— Pff ! Putain mais j’ai pas révisé, ça ! C'était pas au programme ! a
soupiré, dépité, un Claude François assez enveloppé.
— Silence ! Si vous n’êtes pas content, monsieur, il reste des places
dans la section Ringo ou Patrick Juvet. (Rires tendus et méchants des
autres candidats.) Seulement je ne suis pas certain que les débouchés
soient les mêmes...
Quelques-uns embrassaient des reliques Cloclo : un badge, une
écharpe, un flacon d’Eau noire. Mon voisin de devant grattait comme un
fou. J’en ai aperçu un ou deux en train de truander à l’aide de diverses
astuces (antisèches planquées dans la perruque, etc.). Un Claude François
rachitique placé à ma droite a essayé de pomper de manière fort peu
discrète sur son voisin qui semblait, lui, à peine sorti de l’adolescence.
— Monsieur s’il vous plaît ! a crié le Cloclo Olympia 64.
Air faussement étonné du Claude François tout maigre.
— Oui, oui : vous ! Vous sortez !
Le Cloclo Las Vegas 65 et le Cloclo Patinoire municipale de Genève
juin 75 l’ont pris par le bras et l’ont accompagné vers la sortie.
— Je vous aurai tous un jour ! Tous ! Je suis le meilleur ! Claude est en
moi ! a hurlé le candidat éconduit.
Puis il a commencé à chanter et danser Y a le printemps qui chante
avant d’être violemment évacué. Soudain, le Cloclo Belinda nous a
prévenus qu’on entrait dans le dernier quart d’heure du temps imparti.
— Il vous reste 900 secondes !
J’ai jeté sur mon devoir un dernier coup d’œil, passant un peu de Tipp-
Ex ici ou là. Puis je me suis levé, j’ai rendu ma copie, me suis dirigé vers
la cafétéria où j’avais rendez-vous avec Bernard. Dans les couloirs, les
familles des sosies attendaient dans l’impatience la sortie des candidats.
Un Claude François d’origine maghrébine est sorti en larmes. Nanard,
qui faisait les cent pas près de la machine à café, était sur les nerfs. Je lui
ai dit de ne pas s’inquiéter, que ça avait bien marché. Mais déjà d’autres
candidats prenaient possession de la cafète. Les commentaires les plus
divers ont fusé. Certains critiquaient la difficulté des sujets. Quelques
rares polars avaient l’air au contraire plutôt satisfaits de leur performance
:
— Dans une première partie, j’ai essayé de montrer que la modernité
suppose, dans le cas de Claude François, une compréhension de la variété
traditionnelle pré-claudienne. Autrement dit : que sans la phase Salut les
copains, qui déstructure l’héritage des auteurs à texte et présuppose une
création ponctuelle comprise comme singularité, il ne peut y avoir de
modernité possible.
— Heu, a répondu un Claude François largué, tu as parlé de Sylvie
Vartan et de Françoise Hardy ?
— Oui, mais seulement comme support dialectique passé/avenir,
toutes deux ayant été, parallèlement au processus de création claudien,
une forme de variété française purement spéculative : on est loin de
Dutronc. Et dans ma conclusion, je retombe sur l’intuition d’une tradition
moderne plus que d’une modernité traditionnelle : Claude, comme
puissance absolue, réunit les deux termes d’une chanson
fondamentalement populaire.
A cet instant, un Claude François très court sur pattes est arrivé,
furieux. Il a retiré sa perruque et l’a envoyée valdinguer dix mètres plus
loin.
— J’aurais dû faire Juvet !
Puis il s’est effondré dans les bras de sa femme. Mais allons à
l’essentiel : voici à quelle sauce nous avons été mangés par la suite :
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Examen national pour l'obtention du diplôme de
CLAUDE FRANÇOIS OFFICIEL
______
Session 2002
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ÉPREUVE ÉCRITE d'HISTOIRE CLAUDIENNE
______
Durée : 3 heures
Coefficient : Option générale : 3 ; Option yé-yé : 2 ; Option disco : 1
Le candidat traitera au choix l'un des trois sujets suivants :
Sujet 1
Les relations entre Claude François et Olivier Despax de juin à
septembre 1962 : amitié, crises, méfiances, admiration.
Sujet 2
L'importance de la crise de Suez dans l'œuvre et la vie de Claude
François.
Sujet 3
Claude François et le mariage, de Janet Woollacott à Isabelle Forêt.
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SOSIES
Examen national pour l'obtention du diplôme de
CLAUDE FRANÇOIS OFFICIEL
______
Session 2002
_____
ÉPREUVE ÉCRITE DE MUSICOLOGIE CLAUDIENNE
______
Durée : 30 minutes
Coefficient : Option générale : 2 ; Option yé-yé : 2 ; Option disco : 2
OPTION GÉNÉRALE
Etude musicologique du Téléphone pleure.
OPTION YÉ-YÉ
Etude musicologique de Belles ! Belles ! Belles !
OPTION DISCO
Etude musicologique de Magnolias For Ever.
XVIII
Le temps des pleurs
J’espère que ceux qui ne me trouvent aucun talent n’en disent pas
autant de mon génie.
BERNARD FRÉDÉRIC
La liste des admissibles
Après quelques jours de suspense durant lesquels Nanard a été
intenable et odieux avec tout le monde – et plus particulièrement avec
cette pauvre Véro – les résultats ont fini par tomber.
Liste des admissibles à l'examen de sosie officiel de
Claude François (par ordre de mérite) (1) Session 2002
YY Claude-Jean François GL Roland François
DS Jean-Claude Jean-François DS Francis W. Belinda
GL Rémi Sébastien DS Klaus-Dietrich François
GL Bruno Michel GL Claude Flèche
GL Bernard Frédéric YY Sylvio Marteau
DS Claude Alexandrie GL Marie-Paule Belle-Belle-Belle
YY Charlie Claude YY Cloclo III
DS John François GL Yves-France du Moulin
GL Chico Shalala GL Khaled Kôkô
(1) Les initiales désignent l'option concernée : GL = générale ; DS = disco ; YY = yé-yé.
J’ai été assez surpris de voir Cloclo III figurer dans cette liste. C'est un
type très gentil avec lequel j’ai eu l’occasion de sympathiser entre deux
épreuves. Chez lui, on est Claude François de père en fils. C'est pour
faire plaisir à son père qu’il a passé l’examen. C'était la deuxième fois
qu’il se présentait. Contre son gré : il maudit le jour où son père l’a
obligé à enfiler une tenue de Cloclo. Son rêve à lui, c’était de reprendre la
ferme de ses grands-parents. Il m’a raconté qu’à 14 ans, il était capable
de traire huit vaches en une heure. Il avait toujours rêvé de bottes de foin
et son père l’avait fait rêver de gloire. Il allait sur ses 39 ans, l’âge de
Claude à sa mort. Il serait donc Claude François in extremis. Cloclo III
(de son vrai nom Olivier Navé), son truc à lui, c’était le souffle : tout
comme Claude, ça ne lui posait aucun problème de chanter et de danser
en même temps. Son seul vrai problème, en fait, était que sa voix n’était
pas assez nasale.
La visite médicale
Les candidats admissibles avaient l’obligation (ce qui a évidemment
mis Nanard dans une rage folle) de passer, dans l’hôpital le plus proche
de chez eux, une visite médicale avant les épreuves orales. Quand je lui
ai expliqué que 1) Claude adorait les check-up et que 2) c’était remboursé
par la Sécurité sociale, il s’est calmé.
— Bonjour tout le monde : c’est pour une visite médicale, que je
concours bientôt en Claude.
— Oui, très bien monsieur, a répondu une hôtesse : vous devez prendre
un numéro et attendre qu’on vous appelle.
— Quoi de quoi ?
— A la machine, là-bas, si vous voulez bien.
— Aïe : je veux moyennement bien. Je veux même relativement pas.
Comment je fais ?
— Comme tout le monde, monsieur. Merci.
— Nouveau problème : je suis pas tout le monde.
On est allés s’asseoir au milieu des patients. Mais Bernard n’était pas
content : il ne supporte pas d’attendre.
— Nous sommes à la très veille d’un Niroshima, mon Couscous, à
cause de la notion d’attente : au cinéma t’attends, au restau t’attends... Tu
attends entre deux plats dans les formules « à volonté » ! Tu attends dans
des bars pour boire un drink ! A la plage, tu attends pour un bout de sable.
Tu attends ton tour dans la banque. Et tu attends dans une voiture en plein
bouchon. Et là, alors que tu as peut-être un cancer urgent, qu’est-ce que
tu fais ? Tu attends !
— Calme-toi, Nanard.
— Prout-prout mes couilles ! J’ai le number 125 et on en est à 98 !
Bernard a interpellé un type qui lisait sagement un vieux Paris Match.
Tous les patients ont assisté à la nouvelle attraction créée par Bernard.
— Hé, Machin !
Le type a regardé Bernard, surpris.
— Oui ?
— Quel donc numéro que t’as ?
— Le 101, monsieur.
— Ah ouais? Et tu fais quoi ici? T’as quoi? Des ganglions au slip ?
Hein ? T’as mal où est-ce ?
— Mais enfin, est intervenue une vieille dame outrée, monsieur n’a
pas à vous répondre, c’est le secret médical !
— Toi été 36 je te parle pas ! Termine c’que t’as à vivre et fais pas
chier. Alors Machin : tu viens faire quoi ici ? Te faire tâter les
pendeloques? Te faire regarder le cul ? T’es flou d’où, bordel ? Faut que
je sache.
— Ça va pas, non ?
A ce moment-là, un médecin est arrivé. Comprenant que Bernard était
en train de faire du scandale, il l’a convoqué dans son cabinet. Il semble
que ce soit la règle (injuste) dans les hôpitaux : celui qui fout la merde
passe en priorité. J’ai suivi Nanard. Le médecin m’a dit qu’on n’avait pas
besoin de moi. Mais le visage de Bernard a laissé deviner un nouvel
orage. Le médecin a cédé. J’admire ces gens qui doivent soigner quand
même. Tu es un terroriste? Tu as violé trois fillettes samedi dernier? Au
bloc opératoire, tu es opéré comme les autres. C'est magique.
— Bien. Faut pas s’énerver comme ça, monsieur... Monsieur ?
— Frédéric.
— C'est qu’il stresse, ai-je dit.
— Bon, a coupé le médecin, c’est pour un bilan médical, n’est-ce pas?
Avez-vous mal quelque part?
— Ouais. Des fois, c’est les années disco dans mon bide. A droite, là.
— Hmm hmm.
— C'est quoi, à droite là ?
— Ça dépend, ça peut être le côlon, l’intestin grêle, l’append...
— C'est quoi ça, l’intestin Brel ?
— Eh bien, c’est le petit intestin. Est-ce que vous avez de la fièvre ?
— J’ai parfois la travoltante.
Une travoltante, en langage Nanard, est une diarrhée. Calquée sur
l’expression « avoir la courante », celle-ci fait référence à la manière
qu’avait John Travolta de se trémousser lors de sa période Saturday Night
Fever.
— Vous avez maigri?
— Oui, je suis passé en dessous du poids idéal de Claude.
— Je vous demande pardon ?
— Je suis passé en dessous de 59 kilos.
— Pour une taille de ?
— Je suis à 5 centimèt’ de plus que lui. Mais attention, hein ! Suffit
que je me courbe un tout petit coup, comme ça, là, et j’ai comme sa taille
pareil. Je suis très « je peux être comme Claude quand je veux » quand je
veux.
— Mais qui est ce Claude à la fin ?
Bernard m’a regardé : il ne comprenait même pas la question. C'est
moi qui ai précisé au médecin de qui il s’agissait.
— Je vois... Et la nuit, ça vous fait mal ?
— Vous croyez que le mal ça dépend des dates, vous? Que c’est des
heures de bureau quand je déguste? Que c’est salarié si j’ai un cancer?
— Vous avez mal ou vous n’avez pas mal ? s’est impatienté le
médecin.
— Yes ! Mais c’est des mals je sais pas où ils habitent ! C'est le doigt
dessus mon problème. Quand ça voudrait localiser, je peux pas.
— Tout ça ne m’a pas l’air bien grave.
— Mais merde ! Ça vous dérange que j’aye mal ou quoi, bastapute ?
Tu voudrais que je te visite en pleine santé ? Pour parler tarot? Jouer e2-
e4 aux échecs? Une défense cécilienne ?
— Très bien. Je vais vous examiner. Si vous voulez bien vous
déshabiller. Retirez tout sauf la chemise et le slip.
Le médecin a allongé Bernard sur le dos, lui a appuyé sur le ventre,
puis s’est dirigé vers la zone soi-disant douloureuse. Il a alors appuyé très
fortement.
— Oula ! Cool, amigo. T’es pas la Gestapo !
Le médecin lui a examiné le foie, d’abord en palpant sous les côtes à
droite, puis en lui demandant de respirer bien fort. Il lui a recherché des
ganglions (dans l’aine, sous les bras, dans le cou). Il a demandé à Bernard
de bien vouloir baisser son slip et de mettre ses deux poings sous les
fesses pour les surélever.
— Bon, comme ça je regarderai aussi la prostate... a dit le médecin en
se parlant à lui-même.
— Mais encore ?
— Je vais vous examiner le rectum, a posément annoncé le médecin,
enfilant un doigtier et le fourrant dans un petit pot rempli de vaseline.
— Plaît-il ?
— Eh bien je crois que c’est clair, non ?
— Oula camarade ! Je mange pas de ce pain-là, moi ! Dis, tu crois
quand même pas que la Sécu a été inventée pour que je me fasse enculer,
non ? Les plus gros pédés de la terre ont pas réussi : c’est pas ton doigt
qui va ouvrir les festivités ! Alors stop ! Présente ta facturette et on
décampe !
— Comme vous voudrez.
Nanard s’est rhabillé. Le médecin a commencé à rédiger quelques
notes derrière son bureau très soigneusement rangé.
— C'est quoi là, sur ton bordereau, comme doigt gnostique ?
— Rien de grave, monsieur Frédéric : colopathie fonctionnelle, avec
des spasmes du côlon et des gaz qui sont « coincés » et qui sont
responsables des douleurs. Sûrement le stress. Surveillez quand même
votre alimentation : pas de graisse, plus de fibres, pas d’alcool, pas de
tabac. Et essayez de vous décontracter. Vous m’avez l’air quand même
bien nerveux, hein, mon cher monsieur... Bien, alors si vous voulez je
vais quand même vous prescrire un petit antispasmodique...
— Si c’est modique alors je veux bien ! a tenté Nanard.
Mais sa plaisanterie n’a fait rire personne.
Les épreuves orales
Les épreuves orales se sont déroulées dans l’aile américaine du
Moulin. Cette fois, je ne pouvais pas (et n’avais d’ailleurs aucun intérêt
à) remplacer Bernard. Les Bernadettes ont révisé les chorégraphies.
Melinda, Maïwenn, Delphine et Magalie étaient mortes de peur mais ne
l’ont pas montré : ce sont déjà de vraies professionnelles. Nous étions
convoqués à 15 heures, mais nous sommes arrivés dès 9 heures afin
d’assister, car ceux-ci sont publics, aux oraux des autres sosies
admissibles. Dans les couloirs, les allées du Moulin, ça n’arrêtait pas
d’aller et de venir : danseuses en tenue, simples curieux, candidats. Le
premier Claude François à l’oral duquel nous avons assisté était Claude
Alexandrie. On est entrés dans la salle (jury 201) en même temps que lui.
Le jury se composait de cinq personnes : le président, un Claude François
looké Dakar 1968, c’est-à-dire tout vêtu de blanc avec une chemise col
Mao ; un Claude François Royal Albert Hall 78 ; un Claude François
octobre 72, accoutré comme sur la célèbre photo prise par Gilbert
Moreau : chemise pelle-à-tarte bleu-gris ; Pat, une ancienne Clodette qui
avait drôlement changé depuis la photo du studio des Acacias prise le 29
avril 1975 1. Le dernier membre du jury était le redoutable Sacha Laugier,
bête noire de plusieurs générations de candidats, membre fondateur du
C.L.O.C.L.O.S. et historien du claudisme.
Le nom de Sacha Laugier, chercheur en claudisme de réputation
internationale au Centre d’Etudes Claudiennes de Dannemois, et lui-
même ancien sosie officiel de Claude François (1977-1984) sous le nom
de Claude d’Arcy, est une référence. C'est, pour l’heure, dans un cercle
encore restreint qu’on s’intéresse à son œuvre gigantesque. Cette somme
qui compte quelque 11 500 pages et ne souffre pas l’approximation
s’intitule sobrement Claude François, 1939-1978 (elle est appelée « le
Laugier » par tous les étudiants, dont c’est la bible) et se constitue pour
l’instant de treize volumes (dernier tome paru : Janet). Tout, des faits,
gestes, paroles, concerts de Claude François y est recensé à la manière de
l’entomologiste, quand ce n’est pas du médecin légiste. Etude détaillée
des chansons, des costumes de scène, des émissions, des interviews, ainsi
qu’un index d’une impressionnante exhaustivité couronnent l’ensemble.
La façon qu’avait Claude de choisir telle ou telle paire de bottines, ses
horaires, ses manies, ses habitudes, ses préférences, ses maîtresses et ses
amis : rien n’est omis dans ce work in progress monstrueux. L'ordre dans
lequel se succèdent les descriptions (précises à en donner le vertige –
celle de la séance d’essayage des bottines Hydra blanches gainées cuir
s’étale, par exemple, sur trente-deux pages) est strictement
chronologique. Mais l’index thématique permet de se repérer dans cette
somme : ainsi, si tu consultes « grain de peau », tu seras immédiatement
renvoyé à la page 1 874 du tome 3 parce que Laugier, écrivant un
chapitre entier sur la salle de bains de Claude François, en profite pour
aborder la question des pommades. « Ce travail, écrit l’auteur en
introduction, ne saurait, par sa teneur et son caractère bien particuliers,
être considéré comme définitif. Sans doute, ma vie seule ne saurait suffire
à achever cette somme par nature inachevable. Que d’autres, alors, avec
moi, après moi mais aussi dès à présent, m’accompagnent dans ma quête
de l’absolu : voilà mon unique souci, voilà ma dernière volonté. »
L'épreuve théorique de Claude Alexandrie
Claude Alexandrie s’est avancé vers le jury. Il portait une imitation (un
peu cheap) du costume porté par Claude lors de son Noël à l’Elysée, en
1975 : lamé argent, orné de fleurs rouges brillantes autour du galon de
revers et des bras.
— Vous êtes venu sans Clodettes ?
S'apercevant de sa bévue (énorme : oublier ses danseuses ! Imagine-t-
on Claude oublier ses Clodettes ? Ça faisait déjà au moins 2 points de
moins dans la moyenne), sans doute due au trac, le candidat s’est liquéfié
sur place. Un des examinateurs est allé chercher les « Alexandrites » (de
vrais boudins) dans le couloir et les a installées sur une estrade. Derrière
le jury était accroché un immense portrait de Claude François
(photographié chez lui, pensif, en chemise rouge, par David Hamilton en
juin 1972).
— Veuillez signer la feuille d’émargement, s’il vous plaît, a demandé
le président du jury. Bien, je vous rappelle qu’il y aura une partie
théorique, durant laquelle nous vous interrogerons sur les questions de
cours, puis une partie entretien de motivation, et enfin une partie
pratique, où vous nous présenterez une chorégraphie.
— Heu... Oui...
— Asseyez-vous.
— Qui a dit « J’aurais tellement aimé faire un grand spectacle avec lui
» ? a attaqué le Cloclo octobre 72.
— Heu... Laurent Voulzy ?
L'examinateur a levé les yeux au ciel, pouffant.
— Pouvez-vous nous dire comment s’appelaient les deux maîtres
d’hôtel soudanais de Claude ? a demandé Pat.
— Heu...
— A quelle date Claude a-t-il enregistré sa première chanson dans un
studio londonien ? a embrayé le Dakar 68.
— L'été... Heu... De...
— Comment s’appelait le yacht de Claude ? a enchaîné le Royal Albert
Hall 78.
— Le...
— Le ?
— Le Magnolia ?
— Ecoutez, monsieur Alexandrie, notre patience a des limites.
— L'Ismaïlia.
— Oui, mais bon, c’est laborieux, hein, cher monsieur. Combien y
avait-il de couchettes sur ce bateau ?
— Dix ?
— Neuf ! Bien, je crois que nous en resterons là : la note éliminatoire
que nous allons vous mettre pour cette épreuve rend inutile l’entretien de
motivation et l’épreuve de chorégraphie. Vous nous en voyez désolés.
Liquéfié et penaud, Claude Alexandrie a pris la porte en compagnie de
ses Alexandrites et est allé consulter le père Blanc-François dont tu peux
lire si tu en as envie un entretien paru il y a trois semaines dans le
Bulletin d’Etudes Claudiennes [voir Annexe 13, p. 380 : « Entretien
avec Paul-Eric Blanc-François, dit "saint Claude", aumônier du Moulin
de Dannemois »].
— Candidat suivant ! a crié Octobre 72.
Il s’agissait d’une candidate : Marie-Paule Belle-Belle-Belle.
— Bonjour mademoiselle, installez-vous.
— Bonjour...
— J’espère que vous avez révisé l’Egypte...
— Ben, pas trop parce qu’en fait je...
— Désolés, mais nous n’avons pas de temps à perdre : l’année
prochaine à cette même date, vous aurez sans doute plus de choses à nous
dire sur ce merveilleux pays. Adieu mademoiselle : nous ne vous
retiendrons pas. Mais d’après vous : qui est né là-bas ?
— Ben Claude ! Quand même...
— Eh bien vous voyez : vous partez déjà sur de bonnes bases. A l’an
prochain. Et puis cet été, si vous en avez l’occasion : faites un petit
circuit touristique en Egypte... On ne sait jamais.
Le voyage en Egypte
Avec Nanard, le seul voyage qu’on ait jamais fait, c’est l’Egypte. En
mai 1996, on est allés en pèlerinage à Ismaïlia. Voyage gagné par
Bernard lors d’un concours Cloclo organisé par Tilt Magazine nouvelle
série en septembre 1995. En fait, il devait partir là-bas avec Véro. Mais
quand elle a appris qu’il s’agissait de la ville natale de Claude, elle a
préféré rester à Chaingy.
— Tu sais, Couscous, m’a un jour confié Nanard, des fois je fais un
cauchemar. Y a Claude qui vient dans ma chambre et qui me dit : « Et
maintenant, va, je veux t’envoyer en Egypte. »
Ismaïlia est fascinante. L'horizon de la ville est étroit. Mais si l’on
monte quelque peu et que l’on atteigne le plateau ultra-venteux qui
domine les maisons les plus hautes, la perspective sur les rives du canal
de Suez et du lac Timsah, aux portes du désert, est splendide. Le père de
Claude travaillait à la Compagnie du canal de Suez. (C'était comme ça
depuis deux générations chez les François.)
— La lumière, les couleurs... Que c’était beau... Je dis toujours que
c’est là-bas, au bord de la mer Rouge, que je voudrais me faire enterrer...
avait confié Claude dans une de ses dernières interviews.
Lorsque Claude vivait à Ismaïlia, l’Egypte était contrôlée par les
Anglais. Il y avait des soldats britanniques partout. Les Egyptiens n’en
pouvaient plus. La zone du canal était stratégique. Donc surveillée. Donc
occupée. Il fallait aux Egyptiens leur de Gaulle, un militaire, comme
Charles : Nasser est lieutenant-colonel. Il s’empare du pouvoir. Charles
avait foutu les Allemands à la porte? Nasser fait la même chose avec tous
les Européens (et, se marrant comme un mort, il annonce que le canal de
Suez est nationalisé).
— Levez-vous ! dit Nasser. Sortez du milieu de mon peuple !
C'est l’émeute. La famille François est concernée au premier chef. On
est en juillet 1956. Claude a 17 ans. Lui qui s’est toujours plu dans ce
pays, jouant avec les gosses de toutes les nationalités, des petits Grecs,
des Maltais, des Arabes, des Italiens, vit ça comme un traumatisme. Du
jour au lendemain, il est devenu un étranger. Le pays entier se défoule
contre l’occupant, désormais officiellement reconnu comme l’équivalent
de Satan. Bain de sang. Voitures incendiées. Femmes violées. Civils tués.
On crache sur Claude. On lui lance des pierres.
— On va tous mourir !
L'Egypte manquait-elle de tombeaux que Nasser ait déclenché tant
d’horreurs? Il s’agit de sauver sa peau. L'exode. Les François (Aimé, le
père, Lucie, la mère, leur fille Marie-José et leur fils Claude) décident
d’embarquer pour la France. Ils abandonnent tous leurs biens sur place.
Chassés. Ils n’ont même pas eu le temps de faire des provisions. Vite, des
billets d’embarquement. Nuit de camping sauvage face à Pi-Hahiroth,
entre Migdal et la mer Rouge. Toute la nuit, un vent d’est puissant a
soufflé. Paquebot. Le Moïse. Il file à toute allure. Fend les flots. Trois
jours jusqu’au Havre. Claude fixe l’horizon. Larmes. Colère. « Ils
verront, je me vengerai. Alors tous les habitants de l’Egypte entendront
parler de moi. Ils verront que je suis un king. Un seigneur. Un jour, je
viendrai donner un concert ici et je mettrai le feu. Je mettrai le feu à toute
l’Egypte. Et les bras de Nasser lui en tomberont. Il poussera les
gémissements d’un homme blessé à mort. »
Dans les rues de la haute ville
J’ai vu mon destin difficile
Je devrais pour arriver,
Serrer les poings bien des années
Lançant des pierres contre le vent,
J’ai fait des rêves de géant.
Je suis devenu fort
à 17 ans 2
99, 99 % des touristes se rendent en Egypte pour visiter Le Caire ou
Louxor. Nous, avec Nanard, ç’a été Ismaïlia et rien qu’Ismaïlia.
— Louxor, j’y fous pas un panard : ils attentent à ta vie là-bas !
— Oui, mais il paraît que du coup, les prix ont chuté... ai-je répondu,
sachant que Bernard serait sensible à l’argument.
— Concentre-toi sur Ismaïlia, bastapute ! Faut profiter à mort !
Pour un radin de la trempe de Nanard, l’Egypte, d’un certain côté, a été
un enfer : là-bas, il faut sans cesse laisser des bakchichs. Le bakchich est
une institution nationale. Ce n’est pas seulement un pourboire, c’est aussi
tous les billets qu’on lâche à longueur de journée pour avoir la paix.
— Eh ben ! Ça coûte la peau d’une fesse ici de pas se faire emmerder!
Tu te rends compte, Couscous, que « arrêter de faire chier le monde cinq
minutes » c’est une profession ici. C'est rémunéré !
Là où Nanard était beaucoup plus à l’aise, en revanche, c’était avec le
marchandage.
— C'est combien, Mamoud, là, ton truc en bronze?
— 100.
— Piastres ?
— Oh non monsieur, t’es fou : 100 livres.
— Ce serait-y que tu te drogues, camarade ?
— J’te l’fais à 90 !
— « 90 » en égyptien, ça veut bien dire : « Je te prends pour un con »,
non? Tu m’arrêtes, hein, si je me trompe.
— 85 !
— « 85 », ça veut bien dire : « Je confirme que je te prends pour un
con », c’est bien ça ?
Le marchandage est une autre institution, complémentaire de son
inverse, la bakchisation. Tous les prix se discutent – sauf (normalement,
mais avec Nanard rien n’est jamais vraiment normal) dans les grands
magasins, les restaurants et les hôtels.
— Dis-moi patron, c’est combien la nuit de pioncette dans ta casbah? a
demandé Nanard à la réception de l’hôtel Le Louxor.
— Bonsoir, messieurs. Chambre simple ou double?
— Heu, attends : on n’est pas des pédés sessuels, mais on n’est pas non
plus des Crésus : alors on voudrait une simple avec deux lits.
— Oui, cela s’appelle une double, monsieur. C'est 700 livres.
— Quoi?!? Tu te crois à Salzbourg ?
— Ce sont nos tarifs, monsieur.
— Même si on se relaye avec mon copain et qu’on dort à tour de rôle ?
— 700 livres.
— Eh bien je vais être franc : je suis pas en possession du pactole
nécessaire pour flatuler dans ta literie. Et figure-toi que ça me vexe ! Non
mais ! On est pas assez pipole pour tes espaces ou quoi ? Tu sais qui je
suis ? Je suis de la famille de Claude François qui est né ici en 39.
— Félicitations, monsieur.
— Bon, alors, rapport à Claude François que je suis tout comme, tu
nous fais ta punaisière VIP à combien ?
— 700 livres.
— Mais meeeerde ! C'est la capitale mondiale de la ristourne, ici, alors
tu vas pas nous emboiser ! Qui c’est de very important qu’est venu
coucher dans tes panières de luxe? Qui comme chien connu? Snoopy ?
Rintintin ? Gai Luron? Pif Gadget? Droopy? Mabrouk? Scoubidou?
Plouf le cocker à Claude ? Lassie ? Dingo ? Pluto ? Belle et Sébastien ?
Toutou? Pifou Poche? Quel pipole ici, hein? Jordy Lemoine ? Francis
Lalanne ? Les mecs de Licence IV ? Caroline Loeb ? C'est le bassiste de
Jean-Pierre Mader qu’a passé des nuits chez toi ? Ou est-ce que ce serait
la sœur du chanteur de Kajagoogoo ? 700 livres! Mais pour ce prix-là,
t’as trente escalopes de dinde à Auchan Saint-Jean-de-la-Ruelle ! Et si on
dort dehors près de ta piscine, c’est combien?
— C'est impossible, monsieur.
— Pourquoi ? T’as peur qu’on prenne des bains gratos dans le
pédiluve ou quoi ?
Du coup on a dormi à la belle étoile. A Ismaïlia, les journées sont
brûlantes (mais les nuits sont froides quand on dort dehors). Le vent
forme des tourbillons de poussière. Nanard n’avait pas pris de Guide Bleu
ni de Guide du Routard pour visiter la ville et se repérer, mais juste une
interview de Claude parue dans Poster Magazine en 1974.
— « Lorsque vous partez du centre d’Ismaïlia – donc là on y est –,
vous traverserez d’abord les quartiers bruyants... » Viens, Couscous, on
traverse les quartiers bruyants !
— On va par où maintenant, Nanard ?
— Demande au mec, là, si on est bien dans les quartiers bruyants !
— Mais...
— Mais meeeerde ! Claude dit : « Vous traverserez d’abord les
quartiers bruyants » mais il va pas non plus nous mâcher tout le travail !
Tu es très « je suis une grosse feignasse », toi ! Demande, je te dis ! Bon
!... T’es qu’une burne. Je vais demander. Pardon, mon bonhomme, dis-
moi : c'est ici les quartiers bruyants ?
— ...
— Ah oui, et Claude ajoute « habités par des pauvres »... T’es pauvre,
toi ? T’es bruyant? T’es pauvre et bruyant? Parce qu’on cherche not’
route !
— ...
— Il est con, ce gars ! Hé, tu n’es pas à l’écoute, toi bonhomme.
— Mais enfin, Nanard, l’ai-je interrompu, c’est une description
d’Ismaïlia du temps de l’adolescence de Claude, dans les années 50 ! Il y
a cinquante ans !
— Et alors? La géographie ça a pas la bougeotte. Ça reste, la
géographie. C'est du lourd ! Du mastoc ! T’as ta pierre : elle est fixe. Tes
continents : ils se dépêchent pas très. On continue, ça doit être là, ils ont
l’air cradoque les gus ici, et puis c’est vrai qu’ils en font, du boucan ! «
Vous atteignez ensuite la lisière d’un petit bois de pins... Derrière s’étend
le district de la Compagnie où vous trouverez – tu vois une Compagnie,
toi, Couscous, ici ? – où vous trouverez les magnifiques villas que la
Compagnie du canal mettait à disposition de ses employés... – Je
comprends rien ! Ils sont où, les employés, bastafiotte ? On a dû se
planter ! C'est de ta faute, ça, encore, ma Couscoussette ! – La ville
s’arrête là... – Mais elle s’arrête pas, la ville, là, bordel ! – ... Ensuite
vous pénétrez dans le désert. »
L'entretien de motivation de Chico Shalala
— Candidat suivant !
Chico Shalala a fait son apparition, un brin frimeur, accompagné de
danseuses qu’on aurait dites échappées de Copacabana.
— Nom et prénom de scène ? a demandé Laugier tandis qu’il faisait
des croix dans des cases
— Shalala, Chico.
— Nom et prénoms civils ?
— Peloux Bertrand.
— Date et lieu de naissance ?
— 14 juin 1972 3, à Reims.
— Comment ?
— Oh ! Pardon ! 7 disco 33.
— Option générale, c’est bien ça ?
— Heu... Oui.
— Avez-vous déjà exercé à votre compte comme sosie de Claude
François ?
— Oui...
— Combien de temps ? a demandé le président Dakar.
— Cinq mois... Même pas... En Champagne...
— Vous aimez les huîtres ? a enchaîné Octobre 72.
On a lu alors sur les visages des membres du jury comme une sorte de
sadisme, tandis que les sosies présents dans le public semblaient pris en
haleine.
— Les fruits de mer, oui, j’adore... a répondu Shalala, qui a cru bon de
rajouter « surtout de chez Le Duc ! »
— On ne vous parle pas des fruits de mer : mais des huîtres.
— Alors oui. Oui, j’aime les huîtres.
On sentait que l’assurance que tentait d’afficher Shalala par cette
réponse tranchée et assurée avait quelque chose de surfait. En réalité,
dans son for intérieur, c’était la panique.
— Intéressant, glissa Royal Albert Hall 78.
— Enfin, quand je dis les huîtres, c’est élargi aux moules. Et aux
bulots. Aux coquillages avec du citron et...
— Pourquoi, selon vous, devrions-nous vous autoriser à représenter et
véhiculer légalement l’image de Claude François dans le monde? Claude
François, ça vous dit quelque chose? Vous savez, c’est ce chanteur
français qui avait les huîtres en horreur...
— Parce que je lui ressemble comme deux gouttes d’eau et que...
— Pardon ?
— Parce que je lui ressemble un peu... Que j’ai un petit quelque chose
de lui.
— Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous prenez les membres du
jury pour des imbéciles ?
— Ah non, pas du tout, je...
— Vous êtes un raté.
— Comment ?
— Vous avez parfaitement entendu ce que vous a dit mon collègue :
vous êtes un raté.
— ...
— Vous ne répondez rien ?
— Non... Enfin, je ne crois pas que je sois un raté... Je...
— Croyez-vous que Claude se serait laissé insulter de cette manière
sans réagir?
— Heu... Non...
— Eh ben alors ! Qu’est-ce que vous attendez pour protester ?
— Je... Je sais que je ne suis pas... Que...
— Mais encore ?
— Que je... Ne suis pas un raté... Que je vais, heu, réussir dans...
— Dans ?
— Ben dans Claude François. C'est... C'est un challenge, Claude
François.
— Ça vous arrive de temps en temps de vous mettre en colère ?
— Ah oui oui oui ! Trois fois par jour comme Claude ! Et des grosses
colères, hein ! Je vous jure.
— Il n’y a que les Sardous qui jurent, monsieur Peloux.
Lorsqu’un membre du jury commence à appeler un sosie par son
patronyme civil et non par son nom d’artiste, le candidat est
généralement très mal barré.
— Je sais que j’y arriverai ! Que je serai une star !
— Vous vous croyez à « Loft Story », monsieur Peloux ?
— Je suis pas plus nul qu’un autre Claude François !
— Calmez-vous, cher monsieur, calmez-vous : la colère, c’était tout à
l’heure qu’il fallait la piquer, quand il était temps, là, c’est un peu hors
sujet. Mes collègues et moi sommes déjà passés à autre chose.
Sacha Laugier, lui, attendait toujours le moment pour intervenir.
— Vous avez peur de l’échec?
— Heu... Non : il faut être fort dans la vie et...
— Claude était terrorisé par l’échec.
— Eh bien... Pas moi.
— Ça tombe bien, vous me direz.
— Vous mesurez combien ? a demandé Sacha Laugier, sortant de sa
torpeur avec une question aux allures de banalité qui était à deux doigts
de remettre en cause sa réputation de Dracula des oraux.
— 1 mètre 68.
— C'est un peu juste, ça, pour un Claude François, non?
— Sur scène je mets des talonnettes.
— Comme Michel Sardou en somme. Notez ça, monsieur le Président
et chers collègues. Notez ça.
Et voilà. Une seule question de Sacha Laugier et c’en était terminé de
Shalala qui a quitté la salle au bord des larmes en compagnie de ses
danseuses brésiliennes venues pour rien.
— Suivant !
Le sale coup fait à Sylvio Marteau
C'est Sylvio Marteau (de son vrai nom Pascal Gélard) qui s’est avancé,
avec ses Sylvettes. Le jury allait lui poser les questions d’usage quand
tout à coup Sacha Laugier s’est levé, a demandé au pauvre Sylvio de bien
vouloir le suivre au tableau noir et lui a tendu une craie.
— Mon cher ami, j’aimerais que vous nous montriez comment vous
convertissez le 8 décembre 2000 4 en date claudienne.
Tout en écrivant, Marteau, qui semblait plutôt assez à l’aise en maths,
a expliqué son raisonnement. Une fois la solution donnée, Laugier lui a
adressé un sourire sadique.
— Dites-moi : pourquoi considérez-vous dans vos calculs, sans la
moindre explication, que 2000 est bissextile ?
— Ben... Elle est divisible par 4...
— Hé hé ! Cher ami, je crains bien que vous ne soyez tombé dans le
panneau... Normalement, 2000, bien que divisible par 4, n’aurait pas dû
être bissextile, car quand lorsque les années sont divisibles par 100, ce
qui est le cas pour ce qui nous occupe, elles ne sont pas bissextiles. 1900,
par exemple, n’était pas bissextile : vous pourrez vérifier chez vous dans
un vieux calendrier. La raison en est qu’en ajoutant une journée tous les 4
ans, on sur-compense légèrement le décalage entre une année
astronomique et 365 jours – le décalage n’est pas exactement de 6 heures,
il n’y a aucune raison, n’est-ce pas, pour que ça tombe juste. Donc, tous
les 100 ans, si vous me suivez bien, on laisse tomber – contrairement à ce
que vous venez de me faire – le 29 février afin de corriger cette
surcompensation... Mais évidemment, si on fait ça, on risque de sous-
compenser un petit peu... Donc, on met quand même un 29 février quand
l’année divisible par 100 se trouve être aussi divisible par 400.
— Ah.
— Allez : réexpliquez-moi tout ça dans un langage clair et on passera à
la suite.
Le pauvre Sylvio ne serait pas sosie officiel en 2002.
— Suivant !
L'oral de Rémi Sébastien
— Bonjour...
— Vous êtes monsieur?
— Nom de scène Rémi Sébastien, nom civil Jean-Christophe Lamiot.
Né le 3 marteau 37 à Château-Thierry.
— Jour de sortie de Chanson populaire ?
— Janvier 74 ?
— C'est votre dernier mot ?
— Heu... Oui...
— On aura tout vu. Passons ! Quelle est la seule femme qui ait
vraiment résisté à Claude ?
— ...
— Nom et prénom de Miss Podium 75 ?
— Ça je l’ai su... Ah zut ! Je l’ai sur le bout de la langue...
— Nombre de colères piquées par Claude entre 1964 et 1978 ?
— Ben... Une centaine...
— 2 737 petites, 1 083 grosses, 738 énormes.
— C'est quoi, sur cette diapositive? (La question est posée par Octobre
72.)
— Heu... Alexandrie ?
Octobre 72 ne répond pas et désigne à Rémi Sébastien l’écran à diapos
où s’affiche un cocker.
— Et là, vous voyez quoi ?
— Ben... Un chien?
Les membres du jury paraissent étonnés de la réponse. Sacha Laugier
et Pat, l’ex-Clodette, pouffent.
— Bien ! a conclu le président. Que pensez-vous de votre prestation,
cher monsieur?
— Heu...
— Comme vous dites. C'est bien beau de vouloir devenir un Claude
François, mais encore faut-il s’en donner les moyens. Claude, lui, s’est
battu pour devenir Claude François.
— Ben oui, mais c’est que...
— Attendez ! Attendez ! Il ne faut quand même pas se moquer du
monde, monsieur Lamiot. Mon collègue vous montre une photo
d’Ismaïlia, la ville natale de Claude, et vous répondez « Alexandrie »... Il
tente de vous repêcher en vous montrant cette fois une photo du chien
Plouf, décédé ici même voici trente ans (et dont on fête l’anniversaire de
la mort ce mois-ci) et vous répondez : « un chien ». Je ne sais pas ce que
mes collègues en pensent, mais franchement, il y a de quoi être désolé.
— Si je puis me permettre, monsieur le Président, a commencé Sacha
Laugier, le niveau est faible cette année. Les candidats n’ont aucun sens
de l’à-propos, aucune aptitude à la prise de décision.
— Parfaitement d’accord ! a surenchéri Royal Albert Hall 78.
Franchement, monsieur le Président, le coup de Plouf, c’est énorme. Vous
verrez : un jour viendra où quand on leur montrera une photo du général
de Gaulle et qu’on leur demandera ce que c’est, ils répondront : « un
militaire »...
L'épreuve chorégraphique de Khaled Kôkô
Khaled Kôkô, d’origine algérienne, était liquéfié. Il tremblait de
partout. Ses danseuses portaient le voile comme les danseuses du ventre.
— Moi j’aimerais quand même bien contrôler la chorégraphie... a dit
Pat.
— Très bien, a répondu le président Dakar. Monsieur Nedjar, je vais
vous demander de tirer un papier dans cette corbeille...
— Heu... Belles ! Belles ! Belles !...
— Ça n’a pas l’air de vous faire plaisir.
— C'est que... Je suis pas en option yé-yé. Pis comme je suis originaire
d’Oran, je voudrais me spécialiser dans le raï, en fait.
— Ecoutez : vous savez pertinemment que l’option générale comporte
un mashed-potatoes obligatoire.
— J’ai pas révisé le mashed-potatoes...
— Bon allez : faites-le-nous en madison-twist. Mais dépêchez-vous un
peu !
— C'est que j’avais surtout révisé la période disco...
— Assez discuté ! Allez, mesdemoiselles, en piste !
Le président a appuyé sur une télécommande : Belles ! Belles ! Belles !
a démarré. Les danseuses avaient un trac indescriptible. Le jury (et plus
spécialement Pat) a minutieusement examiné la chorégraphie de Khaled
Kôkô en prenant des notes. Le président Dakar, Octobre 72, Royal Albert
Hall 78, Sacha Laugier et Pat, mais aussi le public : tout le monde dans la
salle semblait effaré par la qualité de la prestation. A côté de moi, Nanard
était blanc comme le costume de Claude au Casino de Trouville le 27
juillet 1966 5.
1 12 ness-ness 36.
2 17 ans, 33 t Flèche 6325 684 (décembre 1975), 45 t Flèche 6061 867 (janvier 1976) et
Souvenirs 78, Claude François en public 33 t double Flèche / Carrère 67 235/6 (avril 1978).
3 7 disco 33.
4 29 sha la la 60.
5 4 magnolias 27.
XIX
Si j’avais un marteau
Les Claudes François des années 80 ont beaucoup plus mal vieilli
que Claude.
BERNARD FRÉDÉRIC
Le tour de Bernard
Le tour de Bernard a fini par arriver. J’étais terrorisé à sa place. J’ai
regretté que, finalement, Nanard n’ait pas fait cette foutue prépa. Lui était
d’un calme olympien (c’est à ça qu’on reconnaît un grand professionnel).
Quelques minutes avant d’être appelé, il a réuni les filles à la cafétéria et
leur a prodigué les derniers conseils. Il leur a dit que ce n’était pas un
moment plus important qu’un autre et qu’il n’y avait aucune raison que
ça se passe mal.
— J’appelle Monsieur Bernard Frédéric et ses Bernadettes ! a lancé
Octobre 72, dont la voix a retenti dans les couloirs.
Très digne, la tête haute, les épaules fermes, Bernard s’est avancé dans
la salle pleine à craquer. Les filles, en tenue de scène, le suivaient. Il était
très beau en Amiens 3 mai 751.
— Beau costume ! a reconnu Pat.
Le président a opiné, ainsi que Royal Albert Hall. Laugier n’a pas cillé
: il a fixé Nanard droit dans les yeux. Son regard était de glace.
— Oui. C'est Amiens 3 mai 75 du calendrier civil, a calmement
répondu Bernard. 17 ness-ness 35 du calendrier claudien.
— Parfait, parfait, a répondu le président. Nous allons passer à...
— Monsieur le Président, a interrompu Nanard, j’ai une faveur à vous
demander.
— Mais encore ?
— Une de mes danseuses, la jeune Maïwenn, ici présente derrière moi,
vient d’apprendre un décès sur son cellular. C'est dans sa famille. Je lui ai
dit « vas-y file » mais c’est une très professionnelle woman, alors elle fait
dans « je reste le temps de l’oral ». Mais juste ce que je voulais vous
demander, monsieur le Président, avec tout le respect que je vous donne,
c’est si on pourrait commencer par la chorégraphie pour qu’elle puisse
rejoindre son deuil.
Le président a regardé dans la direction de Maïwenn. Celle-ci était
abasourdie. Les autres filles ne l’étaient pas moins. Quel génie ce
Bernard !
— Cela vous honore, mademoiselle, a dit le président. Mais êtes-vous
certaine de tenir le coup ?
J’ai aperçu le regard que Bernard a alors lancé à Maïwenn : il
n’encourageait pas spécialement au désistement. Maïwenn a fait « oui »
de la tête en laissant échapper un petit sourire.
— Bien. La procédure n’est guère orthodoxe, mais si mes collègues
n’y voient pas d’inconvénient, allons-y pour la chorégraphie!...
A cet instant, cet enculé de Laugier a soufflé quelque chose à l’oreille
du président Dakar. Ce dernier a froncé le sourcil et s’est mis à dévisager
Bernard.
— Mon éminent collègue m’informe que vous avez une biographie,
comment dire? assez chargée, monsieur Frédéric...
Qu’on l’aime ou qu’on le haïsse, Bernard ne s’est pas montré couard :
debout face au jury, il a pris la parole au milieu de la salle comble, la tête
haute :
— Président ! a dit Bernard, je suis très très ici, aujourd’hui. Très là.
Pas en scène quelque part. Pas en gala sauvage ! Ici je suis. Devant vous
à 100 % ! Je veux juste dire qu’on a tort en vous narrant des figues sur
mon compte : je suis pas blanc blanc, et j’avoue que j’ai claudé en hors-
piste pendant des années. Mais à part que c’était pas légal, je vois pas ce
que j’ai fait de mal. Si la plupart de mes collègues me montrent du doigt,
c’est que l’ingratitude et l’envie règnent aujourd’hui dans le monde.
Chacun le sait ! Et je peux que m’étonner que mes services ont toujours
été mal reconnus. On est bien souvent puni d’avoir voulu trop bien faire,
et c’est pas ordinairement le plus coupable qu’on vient à condamner.
Hélas ! C'est ma destinée à moi que mes meilleures actions deviennent
l’occasion de mes gros problèmes. Ce que je veux vous dire, monsieur le
Président, c’est que je suis orphelin. De père + mère ! Et qu’en tant
qu’orphelin, j’ai trouvé refuge dedans Claude. Il m’a sauvé de la
délinquance, de l’alcool. Des drogues ! Du serial killing, de toutes ces
tentations... J’ai peut-être trahi une institution, mais jamais j’ai trahi
Claude.
Ici, Nanard a paru céder à une vive émotion. Il a porté son bras à ses
yeux comme pour essuyer une larme, et a repris :
— Alors, peut-être que pour vous je suis un grand pécheur, mais vous
allez quand même pas m’ôter maintenant les moyens de me réconcilier
avec la grande famille des Claudes.
Le président a eu l’air un peu troublé.
— Bien... Heu... Assez soliloqué, monsieur Frédéric ! Vous pouvez
rejoindre vos danseuses. Vous avez choisi de commencer par la
chorégraphie, il revient donc au jury – c'est de bonne guerre, n'est-ce pas
? – de choisir la chanson. Mademoiselle Pat ?
— Je verrais bien un petit Belinda, monsieur le Président.
— Excellent choix.
Les premières mesures de Belinda ont résonné. Bernard, dont c’est un
des morceaux de Claude préférés, a entamé un pas de danse endiablé.
Derrière lui, les Bernadettes n’étaient pas en reste. Tout baignait. Les
moulinets étaient en place, les bonds, synchronisés. Le jury a eu l’air
agréablement surpris. Jusqu’à ce que brusquement Delphine rate une
figure, bouscule les autres Bernadettes et se rattrape à la perruque de
Bernard, immédiatement scalpé. Ce qui était en train de se dérouler était
évidemment éliminatoire. C'en était fini de « C'est mon choix ». C'en
était fini de l’avenir.
— La salope !
Fou de rage, les larmes aux yeux, Bernard s’est précipité sur Delphine,
tandis que Belinda continuait comme si rien ne s’était passé. Les
concurrents de Bernard ne pouvaient pas rêver mieux.
Elle a les yeux bleus Belinda Elle a le front blond Belinda2
« Le grand jour de sa colère est venu »
Hors de lui, Bernard a injurié la Bernadette indigne dans toutes les
langues en gesticulant autour d’elle en une de ces crises de rage
légendaires dignes de Claude 3. Laugier en connaissait un rayon sur les
colères de Claude François : il les avait même répertoriées dans son
ouvrage-référence 4 : la B 12 (exemple-type : 24 avril 1976 5, contre
Cynthia, dans les loges, à Grenier-Montgon), liée à de très hauts niveaux
de stress ; la D 14 (exemple-type : le 8 décembre 1970 6, à l’encontre
d’un photographe, place des Etats-Unis à Paris) ; la C 28 spéciale
(exemple type : contre Patrick Juvet le 21 janvier 1973 7, due au fait que
les autres sont injustes (la C 28 classique, elle, étant due au fait que les
autres sont imparfaits) ; la X 23 (exemple : le 27 juin 1977 8 après la
compagnie de taxis qui ne peut pas envoyer rapidement un taxi pour un
de ses collaborateurs – « Vous vous appelez Compagnie de Taxis et vous
n’en avez pas ! »). Sacha Laugier était un des plus grands érudits en
matière de colères claudiennes et là, sous ses yeux d’exégète des colères
de Claude François, de chercheur en colères de Claude François, de
docteurs ès colères de Claude François, Bernard venait de faire de ces
colères de Claude François une compilation inédite. Un collage inouï,
une œuvre originale.
Ce n’était pas là la colère d’un simple disciple. Ce n’était pas une
colère apprise par cœur. Bernard ne transposait pas une vieille colère
piquée par Claude en avril 1975 ou en août 1977, mais se servait des
colères mortes pour donner vie à la sienne. C'était une colère qui coulait
de source. Une colère qui ne devait ni à l’improvisation brouillonne, ni à
l’application déguisée. Un chef-d’œuvre.
Les grands spécialistes des colères de Claude François ont toujours eu
une prédilection pour la période 1973-1975. Mais cette colère de Bernard
avait la particularité de fondre dans la même colère le style des colères du
temps des yé-yés avec les colères de la période disco. Il y avait dans cette
colère une continuité conceptuelle telle que la juxtaposition d’une
citation d’une colère de 1964 avec une référence à une colère de 1978
non seulement ne choquait pas, mais mettait en évidence la cohérence des
colères de Claude fondues ici dans un même métal.
C'était une colère concise, pas une colère générique. Une colère pleine
de vérité. Pas une simple colère, mais une colère simple. Pas une colère
alambiquée, mais une colère enlevée. Rythmée, généreuse. Tout cela dans
une harmonie parfaite de jurons, de coups, de jugements de valeur. Pas
une colère saturée de colère. Mais dense, au contraire. Compacte.
Efficace. Pas une colère « à la manière de », mais une colère « de ».
Une colère qui modifiait l’espace comme une condensation
progressive qui s’estompe vaguement pour revenir sans cesse plus
violente. Une colère qui engageait le flanc de Bernard, le ventre de
Bernard, la poitrine de Bernard, les veines du cou de Bernard, les veines
du front de Bernard, les veines des tempes de Bernard.
Et cette colère tantôt s’insinuait comme un poison en Delphine, tantôt
s’y plantait comme une fléchette, tantôt la coupait comme une lame,
tantôt la brûlait comme une flamme, tantôt la déchiquetait comme un
obus, tantôt la cinglait comme un fouet, tantôt l’ébouillantait comme une
huile, tantôt la souillait comme une bite de violeur.
C'était une colère dédiée à Delphine mais qui en réalité avait valeur
universelle. Une colère qui concernait chacun, une colère qui rasait le sol
pour couper des jarrets, une colère qu’on sentait nous frôler la surface des
reins, une colère-tornade qui tourbillonnait jusqu’au plafond, se scindait
parfois pour revenir exploser à la face de la centaine de curieux en une
centaine de mini-colères distinctes, adaptées au profil de chacun, comme
des embryons de colères personnalisées.
Puis, la grosse colère se reformait un peu plus loin dans un coin du
plafond ou sous une chaise ou près de la fenêtre qu’elle faisait trembler et
qui émettait un bourdonnement, et cette colère réunifiée n’était pas
semblable à la colère de départ, mais semblait enrichie en uranium de
colère.
Parfois, cette colère ni tout à fait interprétée, ni tout à fait restituée,
cette colère qui resterait comme la première colère de Claude François
dont Claude François n’était pas l’auteur, cette colère, feignant un début
de repentir, faisait une pause de quelques secondes. Elle semblait alors
s’arrêter, mais en réalité cherchait une forme neuve sous laquelle se
poursuivre.
Cette colère hésitait alors, se chargeant de suspense comme un fleuve
se charge d’alluvions. Elle passait en revue les différents effets de
surprise possibles, errait un peu, puis, régénérée, repartait de plus belle,
plus décidée que jamais, s’éclairant d’un jour nouveau. Elle n’était pas
encore sur le point de se désagréger, non, elle avait juste brouillé les
pistes. On l’avait quittée linéaire, elle revenait circulaire. On l’avait
laissée brûlante, elle revenait polaire.
On sentait à travers cette colère géniale le goût perpétuel de Bernard
pour la nouveauté. C'était là la colère d’un créateur. Une colère-œuvre. Et
cette colère était tellement dénudée dans sa belle beauté de colère, que
c’était une colère qui n’était pas en colère. Elle n’était pas ivre d’elle-
même.
On ne savait pas par quel bout prendre cette colère qui échappait à tous
les critères de la colère claudienne classique. C'était une colère faite de
contradictions, de paradoxes, de contrastes, une colère qui se dressait
comme une cathédrale offerte à Claude François. Ce n’était pas tant une
colère monumentale qu’une colère-monument, tout en styles différents,
opposés parfois, et dont l’unité résidait dans la puissance.
Bernard ne suivait aucun itinéraire, il ne consultait aucun guide : il
s’engageait droit devant lui. Il osait. Claude François avait donné lui-
même l’exemple de l’audace. Cette colère a duré le temps que toi,
lecteur, tu as mis à lire sa description. C'est la colère grandeur nature de
Bernard que je t’ai offerte.
Dans les colères nanardesques que j’avais connues, voire subies,
jusqu’à ce jour, la marque des années d’apprentissage était encore visible.
Chaque colère était en effet séquencée, structurée, faite d’étapes bien
délimitées. La plupart des colères s’acheminent vers leur fin par
progression. Elles sont généralement une somme d’additions. Celle que
Bernard achevait à présent avait été une somme de destructions.
D’abord décontenancés, les membres du jury (y compris Laugier) se
sont levés les uns après les autres, ébahis. Pat, immédiatement suivie par
Octobre 72, a commencé à applaudir, puis Royal Albert, puis Dakar. Tous
avaient le souffle coupé. Tous étaient aux anges.
On ne peut pas être partout à la fois
A la consternation des Claudes François trop académiques qui, dans la
salle, attendaient du jury qu’il interrompe et sanctionne lourdement ce
qui n’était pas prévu dans la chorégraphie (une colère !), Bernard n’a
même pas eu à passer l’examen théorique et a été, sur la proposition
insistante de Sacha Laugier, reçu major de sa promotion 9 à l’examen de
Claude François officiel. Si on m’avait dit ça un jour. Si on m’avait dit
que le moins scolaire des Claudes François, le plus libre, le plus vrai de
tous les sosies, le plus pourchassé par le C.L.O.C.L.O.S. depuis la
fondation de cet organisme en 1982, serait un jour consacré officiel et
major avec ça ! Mon psoriasis allait enfin pouvoir mourir de sa belle mort
(il était vraiment temps).
On passe parfois sa vie à chercher Claude dans des lieux, à travers une
chanson, en reniflant un costume de scène porté par lui à l’Olympia, et
ces efforts sont inutiles. Et puis voilà, on était à deux doigts
d’abandonner cette quête et on s’aperçoit que Claude était caché, était
tapi dans une colère. Ce qui est triste, c’est qu’avant cette colère
historique, il ne serait venu à l’esprit d’aucun des membres du jury, tous
engoncés dans leurs préjugés, de dire que Bernard était un grand Claude
François, qu’il avait un immense talent. Aucun d’entre eux n’aurait même
dit qu’il avait du talent tout court, obsédés qu’ils étaient tous par l’image
de Bernard en Claude François « hors-la-loi ».
Tout désormais était en ordre : Bernard sacré sosie officiel et « C'est
mon choix » en perspective – on a aussitôt appelé l’assistante d’Evelyne
Thomas. Le paradis. Quand on a annoncé la nouvelle à Véro, elle a eu un
sourire poli, puis à continué de corriger l’exercice de calcul de Mouss.
J’ai eu l’impression que notre triomphe ne lui faisait pas vraiment plaisir.
Va donc comprendre les femmes. Toi au moins, oui, toi qui me lis depuis
le début, je suis sûr que tu apprécies notre victoire à sa juste valeur, que
tu en cernes les enjeux. Tu es moins rabat-joie que Véro. Malgré ses «
encouragements » du début, ma sœur, que j’ai un peu négligée dans ces
pages (je ne peux pas être partout à la fois – et puis c’est de Bernard que
je voulais te parler), n’a pas été très cool dans cette affaire.
Je crois que Véro est à bout. Elle aurait adoré qu’arrive (si possible en
accéléré) le moment où elle n’aimerait plus du tout Bernard, et où elle
pourrait le quitter, sachant bien entendu que, ce faisant, ce serait surtout
de Claude François qu’elle chercherait à se séparer. Elle avait accepté
qu’on remette ça, mais c’était plus une capitulation de sa part qu’un réel
encouragement. D’ailleurs, elle a changé ces derniers temps. Ce qui
domine maintenant chez elle, c’est l’indifférence. C'est triste à dire, mais
ça crève les yeux. Bernard lui plaît de moins en moins. Du coup, elle se
fout de plus en plus de son destin. Le bonheur de Véro n’est plus, ça
crève les yeux, dans les mains de Bernard. De même qu’elle ne supporte
plus qu’il soit de nouveau responsable de ses malheurs. Il y a de la
démission là-dedans. J’ai remarqué que quand elle lui parle, Véro
n’emploie plus jamais ces mots par lesquels elle cherchait, autrefois, à se
donner l’illusion qu’il lui appartenait, faisant naître les occasions de dire
« mon », « mien », quand il s’agissait de Bernard, de lui parler de
l’avenir, de la mort même, comme d’une seule chose pour eux deux. Elle
regarde un peu tristement cette tête de Claude François qui n’est pas la
tête de Claude François et cherche, sans jamais les trouver, des raisons de
l’aimer plus, de l’aimer mieux.
Comme un bouquet de fleurs
Pour « C'est mon choix », le problème du costume s’est
immédiatement posé : comment s’habiller? Quel costume de Claude
choisir ?
— Faut composer ça, nom d’un Sardou ! Comme un bouquet de fleurs
!
Une fois encore, Bernard a eu une idée absolument géniale. Véro étant
née un 23 juillet, il a demandé à la mère de Delphine de lui confectionner
une veste composée uniquement d’éléments de vestes de scène portées
par Claude un 23 juillet. Pour le pantalon, il a fait la même chose : un
pantalon « citant » les pantalons de scène utilisés par Claude tous les 20
décembre, jour anniversaire de Mouss. Pour la chemise, il s’en est fait
faire une chemise composée de morceaux de chemises portées tous les 6
août, jour de naissance de Nanard lui-même, et pour les bottines, il a fait
des références aux bottines chaussées par Claude les jours de gala
tombant un 10 avril, ce qui est mon anniversaire à moi (« Passque t’es à
mes pieds, Couscous ! »).
Voici donc le costume (magnifique). La veste : orange à smocks avec
buste en rempli bourdon à la boutonnière (Lodève, 23 juillet 76 10 et point
coupé aux manches (Les Vans, 23 juillet 75 11, col en semi-lézarde
saillant (Port-Barcarès, 23 juillet 70 12 et guipure en serpentine (Aix-les
Bains, 23 juillet 65 13 doublée de points de chausson croisés (Valras-
Plage, 23 juillet 63 14, épaulettes passepoil avec pampille (Saint-Pons, 23
juillet 67 15, coudières en à-plat (Port-la-Nouvelle, 23 juillet 74 16 et taille
à sertissage à froncement devant et à plumetis derrière (Canet-Plage, 23
juillet 77 17. Le pantalon : jaune d’œuf (Olympia, 20 décembre 66 18 à
mosette sertie d’étoiles argentées en point de Binche (Saint-Nazaire, 20
décembre 75 19 avec falbala au revers et godet de flanelle en rempli
volant (Levallois-Perret, 20 décembre 72 20. La chemise : body élastique
vert pomme en embrasse (Gaillac, 6 août 67 21, col bouillonné à torsade
en nid-d’abeilles (Nice, 6 août 64 22, épaules en rentré (Port-Barcarès, 6
août 72 23, manches à bisette façon jupon (Le Grau-du-Roi, 6 août 75 24
avec brandebourg à l’avant-bras (Saint-Gaudens, 6 août 66 25, simili-
ceinture incrustée à chantilly en point de riz (Montalivet, 6 août 73 26. Les
bottines : à bout claqué modèle « galon » de chez Anello (Dourdan, 10
avril 71 27 avec pseudo-guêtres en houseaux (Niort, 10 avril 66 28 et
gamache en peau de serpent (Sury-le-Comtal, 10 avril 76 29, semelles
marquises de bois demi-surf, à la poulaine (Yvetot, 10 avril 65 30.
1 17 ness-ness 35.
2 Belinda, Claude François sur scène, 33 t Flèche 6325 677 (juillet 1974.)
3 « Je ne travaille jamais mieux que quand je suis inspiré par la colère. Car quand je suis en
colère, je peux écrire, chanter et danser bien, car tout mon caractère est éveillé, ma compréhension
aiguisée, et toutes les vexations mondaines dissipées », a dit Claude.
4 Claude François 1939-1978, Presses Universitaires de Dannemois, tome III, 1997.
5 25 marteau 37.
6 4 olympia 31.
7 25 olympia 33.
8 19 alexandrie 38.
9 Promotion Ticky Holgado (Ticky fut homme à tout faire de Claude).
10 28 clodettes 37 (tournée d’été avec Viva Zeiquera et Didier Marouani).
11 10 disco 36 (tournée d’été avec Dani, David Michel et son pingouin Nestor).
12 11 podium 31 (tournée d’été avec Dani, C. Jérôme et les Double Solution).
13 12 magnolias 26 (Théâtre de Verdure).
14 6 alexandra 24 (tournée d’été avec Sylvie Vartan et les Gam’s).
15 17 rio 28 (plein air).
16 22 disco 35 (tournée d’été avec Câline et Petit Matin).
17 16 clodettes 38 (tournée d’été avec Shake).
18 5 marteau 28.
19 15 alexandra 36.
20 22 drucker 33 (tournée « périphérique » avec Véronique Sanson et Patrick Topaloff. «
Périphérique » parce qu’il s’agit d’une tournée en banlieue parisienne : « Comme New York, Paris
s’étend et se décentralise. Aussi faut-il aller chercher les gens chez eux et non les obliger à revenir
sur leur lieu de travail », explique Claude à Norbert Lemaire dans L'Aurore (21 novembre 1972)).
21 2 magnolias 28 (cadre de plein air, matinée).
22 9 alexandra 25 (Théâtre de Verdure).
23 2 podium 33 + tournée d’été avec Patrick Topaloff, Stone et Charden, Alain Chamfort et Guy
Bonnardot.
24 24 disco 36.
25 14 magnolias 27 (plein air).
26 19 flèche 34.
27 11 alexandrie 32.
28 12 disco 27.
29 11 marteau 37.
30 24 disco 26 (Salle des Vikings).
XX
Marche tout droit
Je peux encore être beaucoup plus Claude François que ça.
BERNARD FRÉDÉRIC
Le Marais
La production de « C'est mon choix » nous a payé l’hôtel. Les
Bernadettes nous rejoindraient demain, quelques heures avant le direct.
Le seul petit hic, pour Nanard, c’est que l’hôtel qu’on nous a trouvé est
situé dans le Marais.
— C'est quand même drôlement agressant, comme zone, tu trouves
pas? a soupiré Nanard. Ils auraient pu chercher un hôtel ailleurs que dans
un environnement homossessuel. C'est Anal Park, ici ! Je suis sûr qu’ils
ont tous un cancer du slip 1. Pis t’as vu les dégaines? Ils ont tous des tee-
shirts de marin. Le premier qui me frôle il décède !
Dans un café où on a revu les étapes clefs de la chorégraphie de
Magnolias For Ever, Nanard a commencé à chercher des noises à un type
tranquillement installé à côté de nous qui lisait Libé et dont le look
rappelait celui de Jean-Paul Gaultier.
— Mate la demoiselle, Couscous ! Joliment tortillée, non ? Dis-moi,
citoyen : tu serais pas vaguement de la moustache, toi ?
— Pardon ? a répondu le type, assez surpris.
— Je m’essplique : tu n’aurais pas des accointances avec Dave, par
hasard ?
— Je suis désolé : je comprends rien à ce que vous me dites.
— Et pis dis-moi : pourquoi vous avez tous besoin de vous habiller en
matelot, ici ? Y a quand même pas la mer dans le quartier !
— Excusez-le, cher monsieur... ai-je amorcé.
— Putain, Couscous ! Ça me desgoûte ces types ! Je suis sûr que rien
que de me savoir là à ses côtés, ce chinois-là, c’est Johnny au Stade de
France dans son kangourou.
A cet instant, le garçon est arrivé :
— Excusez-moi, messieurs, mon service est terminé : je vais encaisser.
— Plaît-il ? a répondu Bernard.
— Je quitte mon service et je ferme ma caisse. Si vous voulez bien me
régler...
— Oula ! Doucement, doucement. D’abord qu’est-ce que tu veux que
ça me foute, ta caisse? Sers-nous plutôt un ponche. Pédérace, va !
— Monsieur, je...
— Tu rien du tout ! Tu ponches ! Voilà ce que tu ! Ah vous les pédales,
je peux vraiment pas vous sentir ! Déjà que dans les hôpitaux on
poireaute des plombes à cause de vos fions infectés ! Vous passez des
wikenn à vous encouiller jusqu’aux coudes, et le lundi vous venez dans
nos hospices publics vous faire constater le dégât aux frais de la Sécu !
Voir si y aurait pas des polypes à se faire rembourser... Tout épanoui du
wikenn avec Roberto ! Avec Cyril ! Et moi je paye ! Je paye pour ça ! Je
sponsorise les manies ! Avec ta caisse qui ferme ! Roseau, va ! Marron du
slip ! Caballero ! Que Claude te maudisse, double con ! Choléra ! Miquet
mousse ! Epicéa ! Boudin !
— ...
— Enculé !
Glucose
Le grand jour avec un grand G et un grand J. On avait rendez-vous
porte Maillot à 17 h 30. Pour un prime time, c’est vrai que ça faisait tôt,
mais la production de « C'est mon choix » nous avait demandé d’arriver à
cette heure-là parce qu’il fallait répéter un peu, s’habiller, se maquiller et
tout et tout. On a donné rendez-vous aux Bernadettes directement là-bas
(c’est France 3 qui avait payé leurs billets de train). Nanard a voulu qu’on
déjeune rien que lui et moi. Ça m’a beaucoup touché. Quand il m’a dit «
je t’invite », j’ai tout de suite compris qu’on irait dans un restaurant à
volonté. Ça m’a un peu inquiété parce que dans ces cas-là, Bernard
mange comme dix et qu’il valait mieux qu’il ne soit pas trop ballonné
pour l’émission. On est entrés dans un restaurant situé à deux pas du
Palais des Congrès, en bas de l’avenue de la Grande-Armée. Ce
restaurant offrait une formule « desserts à volonté ».
— Messieurs bonjour ! C'est pour déjeuner?
— On peut voir ça comme ça.
On s’est installés.
— Voici la carte.
— Donne-nous sans transition celle des desserts, Nénesse : je suis
surtout porté sur le sucré. Le glucose, c’est mon dada.
— Oui, mais habituellement, monsieur, notre aimable clientèle prend
un repas complet, et ensuite seulement a droit à notre formule « desserts à
volonté »...
— Ah ouais? Seulement, mon copain et moi, on n’est pas très entrée ni
plat de résistance. On est au régime, c’est ça le problème.
— J’entends bien, messieurs, mais...
— En plus, depuis que les vaches sont folles on désespère un peu du
bétail. C'est que les steaks t’envoient au cimetière de nos jours. Le prion
a fait son nid sur les estals ! Du coup ça se traduit par une ruée vers les
douceurs.
— C'est qu’en plat du jour, nous avons un excellent poulet d’Auvergne
à la sauce Bretèche, cuit avec des...
— Remballe ta volaille ! Garde-la pour un Sardou porté sur le
poulailler et me va chercher ta collection de trucs sweet. Mon palais
manque d’affection ces temps-ci. Si je voulais croquer des gélines, coqs
et chapons, je serais pas chez toi ! Je serais chez Popotamus là-bas en
face ! Allez, va : faut que je me requinque au sucre ! Charlottes !
Beignets ! Crèmes ! J’ai hyper-faim. Surtout que j’ai pas pris d’entrée ni
de plat !
— C'est vraiment exceptionnel, hein, messieurs... La prochaine fois...
Bon... Voici la carte...
— Prépare-toi à ce que j’aille par-delà le raisonnable, Nénesse. Si je te
disais que ma visite sera rentable pour ton établissement, ce serait mentir.
C'est pas le Michelin qui nous envoie, c’est le Livre des Records.
Préviens les cuisines : on va m’y trouver détestable. Tu sais, je suis très «
pied de la lettre » : à volonté, volonté et demie ! Avec mon pote, quand
on se met à reprendre un plat, ça converge vers l’infini. Des vraies
apsymtotes ! C'est pas un estomac que j’ai, c’est un garde-meubles. Je
suis très « y a encore un peu de place » niveau bide... Très « j’en
reprendrais bien un peu ». Reçu ?
— Vous savez, cher monsieur : j’en connais beaucoup qui partaient
avec le même appétit que vous et qui...
— Chut ! Imprime nos commandes. Avec un stylo et une feuille, ce
serait plus prudent, à moins que t’ayes une mémoire d’éléphant.
— Je vous écoute.
— En entrée, ta tarte aux pommes avec de la Chantilly que je pourrais
repeindre ma salle à manger avec, une charlotte russe, une charlotte pas
russe, de ta compote maison, des crêpes Suzette, des crêpes pas Suzette,
et ton île flottante, mais ras la gueule de sauce anglaise, hein, sinon je
pars sans payer. Voilà... Ah ! Et rajoute un plateau chargé des plus beaux
fruits ! A toi, Couscous !
— Heu... Une mousse au chocolat, s’il vous plaît...
— C'est tout? Mais t’es taré ! Je te signale qu’on est dans le « à gogo
», ici. Tu peux mourir d’avoir tout pris, si tu veux ! Attends, faut pas te
laisser impressionner par lui, mon Couscous ! (Il me désigne le chef de
service.) C'est pas passqu’il est tout pâlichon à la perspective de mon
appétit Guinness Book qu’il faut que t’essayes de compenser... Il le sait,
qu’y va y avoir du happening, je viens de le briefer ! En plus, on est dans
notre bon droit ! Hein, Nénesse ?
— Oui, enfin, c’est peut-être un tout petit peu exagéré quand même...
— Pas de pression, oh !
— Je ne mets aucune pression, cher monsieur. La maison vous fait
même une fleur, comme je vous l’ai dit.
— Garde ta flore pour les entrées des gégétariens et affole-toi le citron
: dans quelques heures je suis sur scène en prime time.
On a bouffé comme trente : Nanard a réussi à m’entraîner dans sa
boulimie.
— C'était super ! a lancé Bernard à la caisse au moment de payer,
faisant mine de sortir son carnet de chèques.
— Merci bien, monsieur.
— Super ta charlotte et super ta suzette !
— Merci...
— Super tes calories !
— Bien, bien, tant mieux... Nous en sommes ravis.
Mais soudain, Nanard s’est mis à grimacer comme un macaque, il s’est
crispé, il s’est tordu, il s’est vrillé, est tombé et s’est étendu en travers de
la salle, les jambes raides, la figure blême, les yeux grands ouverts
regardant vers nulle part, les dents serrées et les balèvres rentrées.
— On croirait qu’il est mort ! a dit un des garçons.
— Mais non ! C'est une attaque ! Vite ! a crié le patron.
La crise cardiaque était si bien imitée qu’on l’aurait cru exécutée par
un sosie de Joe Dassin. En tout cas, ça nous a fait un déjeuner gratuit :
rien de tel pour redonner à Bernard du poil de la bête.
Sur la tombe de C. Jérôme
Pour digérer, on est allés se recueillir sur la tombe de C. Jérôme. Le
mardi 14 mars 2000 2, Bernard avait frappé trois coups à la porte de ma
petite soupente. C. Jérôme venait de rejoindre Claude au paradis des
paillettes (pléonasme). Il m’avait montré la dépêche, découpée dans La
République du Centre. On était allés le voir, avec Nanard, en février
1993, quand il avait fêté ses vingt-cinq ans de carrière à l’Olympia. Un
grand moment. On en a approché des vraies vedettes : C. Jérôme était la
plus gentille, la plus accessible, la plus profonde de toutes. Ses trente ans
d’une carrière parsemée de mégatubes ne lui étaient pas montés à la tête
et malgré ses 25 millions de disques vendus, il était toujours disponible,
que ce soit pour ses sosies ou pour Monsieur Tout-le-monde. Il se savait
malade depuis quelques années déjà, mais sa pudeur lui interdisait
d’incommoder ses interlocuteurs avec le cancer qui a fini par l’emporter.
Ce n’est jamais drôle, la mort. Mais quand elle s’abat sur un chanteur
de variétés qui ne faisait de mal à personne, caché qu’il était dans un coin
du monde à composer des chansons d’amour d’une simplicité enfantine,
elle a quelque chose de plus dégueulasse encore. Il voyait pourtant bien,
le cancer, que C. Jérôme n’était pas un méchant, qu’il adorait sa fille,
qu’il était fidèle à sa femme et à son public. Il souriait tout le temps. Il
pouvait rester signer des photos, des disques, sans jamais être
désagréable, jusqu’à une heure avancée de la nuit après un gala
exténuant. Il n’était pas prétentieux. Peu avant sa mort, il avait sorti un
single au ton plus grave que ce qu’il avait l’habitude de faire : Les bleus
lendemains, une chanson bouleversante sur l’exclusion.
Ses obsèques avaient été célébrées un vendredi triste, à Boulogne-
Billancourt. Avec Bernard, on avait fait le voyage. Vers 14 heures, Claude
Dhôtel alias C. Jérôme avait glissé dedans la terre. Des hommes vêtus de
noir avaient fait coulisser une corde entre les poignées du cercueil. Un
cercueil tout simple, avec marqué « C. D. » dessus. Ne nous berçons pas
d’illusions. Les morts, on ne les pleure pas très longtemps. Leur
poussière a juste été une poussière dans l’œil.
1 Voir note 1, p. 227.
2 21 alexandrie 60.
XXI
Comme les autres
Nous sommes tous des Claudes François. Surtout moi.
BERNARD FRÉDÉRIC
« La Cérémonie des Sosies »
Palais des Congrès. Nos Bernadettes se préparent. Bernard est
maquillé. Avec son costume fait de dates anniversaires. Il est splendide.
Immense salle de réception. Tous les sosies de France et de Navarre sont
là, soit comme concurrents, soit comme simples supporters. MC Cloclo,
notre vieux compagnon de sardonnade, vient nous saluer.
MC CLOCLO (énergique) : Bravo les gars ! Vous êtes revenus au top.
BERNARD (flatté, et heureux aussi de retrouver un vieux compagnon
de combat) : Merci ! Lulu et Walter sont là ?
MC CLOCLO : Ouais, tu parles ! Ils sont déjà au bar !
Le Palais s’emplit de Florents Pagnys, de Daves, d’Eddys Mitchells,
de Michaels Jacksons, de Gainsbourgs, de Belmondos, de Hélènes
Segaras, de Sardous, d’Eltons Johns, de Garous, d’Elvis, de Dalidas, de
Sylvies Vartans, de Juliens Clercs, d’Alains Souchons, de Catherines
Laras, de Coluches, de Jean-Jacques Goldmans, de Francis Cabrels, de
Véroniques Sansons (je reconnais parmi elles ma copine Isabelle
Forestier), de Chantals Goyas, de Daniels Balavoines (dont Patrick
Papain), etc. Parmi les espèces en voie de disparition, on peut croiser
quelques rares spécimens de Pierres Perrets, de Nicolas Peyracs, d’Yves
Duteils, de Roses Laurens, de Laurents Voulzys décolorés qui se prennent
pour des Polnareffs, de Francis Lalannes (qui se prennent carrément pour
des Francis Lalannes), de Jeannes Mas, de Patricks Coutins, de Mireilles
Mathieus et j’en passe.
A l’intérieur, c’est un buffet. Bernard préfère : il peut ainsi se resservir
à volonté. Chaque sosie circule avec son assiette. Les tables sont
préparées à l’avance, selon un protocole qui semble précis. Les Eddys
Mitchells sont mélangés aux Johnnys, aux Pascals Obispos, aux Bécauds.
Bien sûr, aucun Claude François n’est installé à la même table qu’un
Sardou. Une tradition, enfin, veut que les Elvis ne se mélangent pas aux
autres sosies : ils ont leur table à eux.
A propos des Sardous : ils affluent, arrivent les uns après les autres en
se souhaitant mutuellement bonne chance. La dernière trouvaille des
Michels est de titiller la patience des Claudes François en prenant
prétexte du surnom de « Cloclo », basé sur le redoublement du « Clo »,
pour l’appliquer à tous les mots :
— Sasalulut Cloclo ! Cocomenment vavas-tutu ? Moi-moi çaça vava
bienbien. Mermercici! Sisinonnon, tata femmfemme n’est-n’est papas
vevenunue ?
Il y a quelques mois, on avait eu droit (notamment dans leurs fanzines)
à des calembours minables du style : clocloaque, clocloche, clocloche-
pied, cloclocher, y a quelque chose qui clocloche ?, cloclodo, cloclope,
cloclopinettes, clocloportes, clocloque (« Ta femme est en clocloque, on
m’a dit? »), huis-cloclos, le débat est cloclos, la Clocloserie des Lililalas,
cloclôture, cloclaudiquer, cloclause, cloclaustration, cloclaustrophobe,
j’en passe – et pas des meilleures (quand ils s’en prennent aux Johnnys,
ça donne des trucs comme : « Dis donc, il a jauni Hallyday ! »).
Johnny 1 et Sardou 1
Au buffet. Bousculade. Devant moi : un Elvis et une Dalida (un
travesti que j’avais déjà vu en Amanda Lear en première partie d’un show
Patrick Juvet). Un Dick Rivers explique à un Eddy Mitchell qu’il est
devenu sosie parce qu’il ne supportait plus l’anonymat. Derrière moi, un
Sardou discute avec un Johnny.
SARDOU 1 (la main sur l’épaule du Johnny) : T’as vu, il paraît que
les Aznavours viennent pas cette année ?
JOHNNY 1 (indistinctement) : Ah ouais ?
SARDOU 1 : Ouais, ils boycottent... Il paraît qu’ils étaient contre
l’admission des Bécauds...
JOHNNY 1 (indigné) : Les chieurs ! Nous, chez les Johnnys, on n’a
rien dit quand on a su que les Eddys Mitchells reviendraient cette année...
SARDOU 1 : Ah ? (Au serveur.) Un steak-frites... Non! Purée s’il vous
plaît...
LE ELVIS DEVANT MOI (Au serveur.) : Excusez-moi, vous avez du
beurre de cacahuètes ?
JOHNNY 1, à Sardou 1 : Fais gaffe, la purée elle est pleine de
grumeaux ici... Sinon Françoise, ça va?
SARDOU 1 (tout bas) : Comment ça, t’es pas au courant?
JOHNNY 1 : Non. Quoi ?
SARDOU 1 (vérifiant que personne ne l’écoute) : On divorce.
JOHNNY 1 (levant les yeux) : Mais ça fait vingt ans que vous étiez
ensemble !
SARDOU 1 (sec) : Va dire ça à Michel : son divorce avec Babette a
complètement bousillé notre couple. Et toi, avec Claire ?
JOHNNY 1 (caressant lentement sa barbiche) : Ben moi je dois
reconnaître qu’en ce moment Johnny me fout plutôt la paix. S'il continue
comme ça avec Laeticia, y a des chances que Claire et moi on se marie.
SARDOU 1 (avec un sourire aigre-tendre) : Et le bébé : ça lui fait
combien de mois maintenant?
JOHNNY 1 (la voix rauque) : Quel bébé ?
SARDOU 1 : Ben attends ! Claire était bien enceinte, non, la dernière
fois où on s’est croisés au « C'est mon choix » spécial sosies ?
JOHNNY 1 (à qui la mémoire revient) : Aaaaaaah.... Exact ! Oui mais,
non mais : comme Johnny se sentait pas complètement prêt à être papa à
nouveau, on a décidé d’avorter.
La table des aveugles
Je rejoins Bernard. Il parle avec des sosies de sa promo qui le félicitent
(ça me fait bizarre de savoir que Nanard est officiel : je n’arrive pas à
m’y habituer). Il y a aussi autour de lui MC Cloclo, Walter François,
Lucien Dannemois, Coluche 2, Johnny 1. On s’assied tous : il reste une
place de libre. La table derrière la nôtre n’est composée que d’aveugles.
Un organisateur s’approche du seul Noir de la table (les autres sont
blancs mais très différents les uns des autres).
L'ORGANISATEUR (à l’aveugle noir) : Excusez-moi, monsieur, mais
la table des Rays Charles est de l’autre côté.
L'AVEUGLE NOIR (excédé) : Enfin, monsieur ! Vous voyez bien que
je suis le sosie de Gilbert Montagné !
LES AVEUGLES ATTABLÉS : Oui, c’est bien les Montagnés, ici !
UN ROUQUIN DE LA TABLE DES AVEUGLES : Ah ? C'est moi qui
ai dû m’égarer par contre. Je suis sosie de Stevie Wonder.
Une canne blanche frôle alors les fesses de l’organisateur, au bout de
laquelle se trouve un nain asiatique.
LE NAIN ASIATIQUE : La table des Andreas Bocellis, je vous prie.
Quant à Johnny 3 et Sylvie Vartan 1, ils sont assis l’un à côté de
l’autre. (Les autres places, pour le moment, sont libres.)
Johnny 2, Sylvie Vartan 1 et Johnny 3
JOHNNY 3 (à Sylvie Vartan 1) : J’aimerais beaucoup qu’on se
revoie...
SYLVIE VARTAN 1 (gênée) : Ben, c’est que ça va pas être possible...
A cet instant précis est arrivé Johnny 2 avec un plat de brocolis qu’il a
tendu à Sylvie Vartan 1. Il avait exactement le même look que Johnny 3
(tenue et look concert au Stade de France 2000).
JOHNNY 2 (à Sylvie Vartan 1) : Tiens ma chérie, ton steak... Je
retourne te chercher la moutarde !
JOHNNY 3 (à Sylvie Vartan 1) : C'est votre mec ?
SYLVIE VARTAN 1 : Oui pourquoi ?
JOHNNY 3 : Franchement, je me demande ce que vous lui trouvez.
Elvis 2 et Elvis 3
Je me lève pour aller réchauffer mes spaghettis bolognaise. Elvis 2 et
Elvis 3 sont au micro-ondes pour réchauffer leurs plats. Le plat d’Elvis 3
est à l’intérieur. Elvis 2, qui porte des lunettes de soleil, attend son tour.
ELVIS 3 (pas très à l’aise) : Heu... Salut.
ELVIS 2 (regardant par-dessus ses Ray-Ban) : Dis donc, j’te connais
toi...
ELVIS 3 (penaud) : Gérard Lemonnier... D’Etampes.
ELVIS 2 (outré) : Ta tronche, elle me dit kekchose... Dis-moi : t’étais
pas un Johnny, au dernier « C'est mon choix » sur les sosies ?
ELVIS 3 (flippant) : Heu... Ouais...
ELVIS 2 (index pointé) : Traître à ta race ! Tu te crois où ? Elvis c’est
pas l’Armée du Salut pour les rescapés de Johnny, j’te signale!
ELVIS 3 : Ben quoi, c’est toujours du rock n’ roll...
ELVIS 2 : Ecoute-moi bien, Gérard Lemonnier d’Etampes, si tu poses
ton cul à la table des Elvis, on te fait bouffer du beurre de cacahuètes
avec des barbituriques à la petite cuiller jusqu’à ce que t’exploses...
Comme le vrai Elvis ! Pigé? (Lui touchant le crâne.) Pis, aplatis-moi
cette banane !
ELVIS 3 : Mais...
ELVIS 2 : Aplatis-moi cette banane ou j’t’éclate à coups de santiags !
Sardou 8, Elvis 14, Coluche 2, Johnny 1 et Elvis 3
Sardou 8, en passant, bouscule intentionnellement Bernard.
BERNARD (à Sardou 8) : Hé oh doucement, bastapute !
Elvis 14 arrive, prenant la défense de Sardou 8.
ELVIS 14 (à Bernard) : Quoi, t’as un problème? Les Sardous, c’est
nos potes, à nous, les Elvis... D’ailleurs faudra qu’on s’explique tous les
deux, hein, la Clodette, là ?
BERNARD (se levant, piqué au vif) : Ho, Toto, comment tu m’as
appelé?
ELVIS 14 : T’as très bien entendu !
BERNARD : Doucement, là, parce que sans My Way, Elvis il est rien.
Et My Way, je te rappelle que c’est Claude qui l’a écrite !
SARDOU 8 : Michel aussi, il a chanté My Way !
Je calme Bernard, qui se rassied.
ELVIS 14 ET SARDOU 8 (s’éloignant en se moquant d’un des plus
grands tubes de Cloclo) : Alexandrie, tulut ! Alexandra !
COLUCHE 2 : A chaque fois, les Elvis y a des problèmes avec eux...
Soudain, toute la table des Elvis, pour provoquer les Claudes François,
s’est mise à chanter Le téléphone pleure en tapant avec les couverts sur la
table. Pendant ce temps, Gérard Lemonnier, alias Elvis 3, s’est assis à
notre table. Johnny 1 l’a dévisagé.
JOHNNY 1 : Dis donc, tu faisais pas Johnny, toi, avant?
ELVIS 3 : Heu... Si.
JOHNNY 1 (dépité) : Et tu nous lâches pour ce gros pudding d'Elvis ?
T’as vraiment aucune personnalité !
XXII
Même si tu revenais
S'il revenait parmi nous Claude François serait le dernier à imiter
Claude François, vu qu’il était peu imitateur.
BERNARD FRÉDÉRIC
Evelyne
Maïwenn, Delphine, Melinda et Magalie sont magnifiques dans leurs
costumes de scène. (Un grand coup de chapeau à la mère de Delphine.
J’ai proposé qu’on lui fasse un cadeau, mais Bernard n’a pas voulu.)
Evelyne Thomas fait son entrée sur la scène. Elle est encore plus belle en
vrai.
— Mesdames, messieurs, bonjour... Merci d’être venus si nombreux au
Palais des Congrès pour cette grande « Cérémonie des Sosies » ! Nous
vous rappelons que ce soir nous allons élire le meilleur sosie de l’année
dans chaque catégorie. Comme le veut la tradition, nous allons
commencer par les Claudes François...
Sifflets provenant de la table des Elvis, puis de celle des Sardous. On
craint quelques problèmes entre Cloclos mêmes : les Claudes François
1974 (pour des raisons dont l’explication n’entre pas dans le cadre de
mon récit) ne se sont jamais très bien entendus avec les Claudes François
1965.
— Nous allons accueillir, pour commencer, Bernard Frédéric et ses
Bernadettes !
Bernard s’avance vers la scène. Applaudissements. Dans son costume
à paillettes, il n’a jamais ressemblé autant à Claude François. Quelques
Cloclos jaloux le huent – vite rappelés à l’ordre par les représentants du
C.L.O.C.L.O.S. dont, ironie du destin, après toutes ces années de cabale,
Nanard est devenu le chouchou. Les Elvis tentent de le ridiculiser en
chantant Le téléphone pleure en poussant à fond dans les aigus.
Bernard monte sur la scène. Clody Claude le regarde. Les Bernadettes
sont derrière Nanard, plantées comme des piquets, prêtes à mettre le feu
comme jamais. Claude Sanderson ne rate pas une miette du spectacle.
Les Sardous lancent des insultes. Claudine glisse à sa voisine une phrase
méchante sur Nanard. Certains Claudes François aimeraient que Bernard
dérape, se casse en deux, se fasse assassiner là maintenant, juste avant
que sa gloire ne soit irréversible. Claude Sylvain est de ceux-là. On sait
bien, dans tous les recoins (de la salle, du monde), que c’est Bernard le
meilleur Claude François, lui que Claude réclame de toutes ses forces
comme seul successeur sérieux en attendant un Claude François meilleur
encore, si cela était jamais possible. Doodoo Franky espère bien gagner.
Evelyne demande aux Sardous de mettre leurs sarcasmes en sourdine.
Chris Damour affiche un sourire méprisant. Les Sardous huent Nanard de
plus belle. Doc Gynéclaude fait semblant de n’avoir rien à faire de tout
ça. Evelyne réitère sa demande auprès des Sardous d’une voix plus
ferme. La jambe dans le plâtre, Claude Flavien est venu en simple
spectateur. Silence intégral. Afric François est pris d’un tic nerveux.
Bernard regarde au-delà des têtes, vers la sortie de secours. Chicken
Claude rote, trouant le silence et déclenchant le rire des Sardous et des
Elvis. Clody laisse échapper un soupir d’ennui. Nanard scrute l’horizon.
Fred François joint les mains sous la table, en signe de prière, afin que
Nanard rate sa prestation. Bernard n’est plus qu’une palpitation. Kiki
Cloclo est la proie d’un rire nerveux. Dieu que la foule est nombreuse.
Bernard se concentre. Les Frères Zanzini sont d’accord sur le fait qu’il en
fait trop. Bernard ôte un grain de poussière qu’il a repéré sur l’extrémité
de sa manche droite. Il prend son temps. Il est seul au monde devant tout
ce monde. Il se tourne vers les techniciens. Leur fait, à la surprise
générale, un geste qui signifie qu’il se passera de musique. Il fait signe à
ses Bernadettes qu’elles peuvent s’en aller, leur adressant un sourire
déterminé, l’œil à la fois amical et chargé de menaces, selon un cocktail
de sentiments non solubles l’un dans l’autre comme Claude en avait le
secret. Maïwenn regarde Delphine qui regarde Magalie qui regarde
Melinda qui regarde Bernard qui ferme les yeux. Les filles quittent la
scène, éberluées. Quelques sifflets tentent une percée qu’Evelyne fait
avorter d’un air sévère, respectant la solennité que Nanard semble vouloir
imposer à l’instant. Un des instants les plus importants de sa vie.
— Frimeur ! a lancé un Sardou.
« Chut ! » lui a rétorqué la salle entière en un automatisme unanime
qui soulignait qu’il allait se passer quelque chose d’important. D’ailleurs,
tout le monde sentait que ce quelque chose avait déjà commencé.
Il y avait des intelligences, dans la salle, plein d’intelligences. Des
diffuses, des pointues, des originales, des aiguës, des pénétrantes, des
limitées, des moyennes. Mais l’intelligence n’a jamais été le meilleur
instrument pour saisir le vrai. C'est la vie qui peu à peu, cas par cas, te
permet de remarquer que ce qui est le plus important pour ton cœur, tu ne
l’apprends pas par le raisonnement mais par des puissances autres. Du
coup, c’est l’intelligence elle-même qui, se rendant compte de leur
supériorité, abdique devant elles et accepte de devenir leur collaboratrice
et leur servante. Foi expérimentale. Ce qui se déroule devant toi est la
vérité, et cette vérité ne passe pas par le cerveau. C'est une vérité dans
laquelle tu n’as rien à faire. Ne lis pas ce qui suit. Arrête-toi là. Tu
risquerais de me prendre pour un menteur ou pour un fou.
Résurrection
Pourtant je l’ai vécu, ce moment. C'est ça qui m’avait toujours séparé
de Bernard : moi, je n’avais jamais osé y croire, je n’avais pas osé aller
jusqu’au bout de cette pensée. J’avais toujours accepté la mort de Claude
comme un postulat. Claude avait fini par être pour moi un chanteur
contemporain à toutes les époques, situé dans un temps inexistant.
Comme tous ses sosies, j’avais fait carrière sur la tombe de Claude
François. Il y avait toujours eu, dans notre manière à tous d’être Claude
François, une sorte de détachement qui nous rendait étrangers à la nature
profonde de Claude. Chacun opérait sur l’idée qu’il se faisait de Claude
une retouche ineffaçable. La plupart des sosies présents pour ce « C'est
mon choix » spécial étaient des dérivés de Cloclo, mais ne parvenaient
jamais à être réellement Cloclo. Ils formaient un Claude François
collectif.
Au fond, mon cœur était incapable de vouloir, de recevoir Claude, le
vrai Claude, vivant, en mouvement. Ç’avait été dans ma vie un fantasme
sur lequel j’avais fait une croix.
— Merci, Claude, d’être venu ce soir.
Et Claude, le vrai Claude, le seul ici qui fût vraiment Claude, Claude
en personne, Claude en chair et en os, a posé sa main sur l’épaule de
Bernard.
Je sais tes œuvres, ton labeur et ta persévérance.
Tout le monde s’est levé. Même les Elvis. Même les Sardous. Claude
s’est avancé de quelques mètres sur le devant de la scène, en direction de
ce public étrange composé de Claudes François qu’il ne connaissait pas,
de Claudes François qui n’étaient pas lui. Exactement comme nous,
finalement, nous étions en face d’un Claude François que nous ne
connaissions pas, un Claude François qui n’était pas nous.
C'était un petit homme brusque et pressé. Il arpentait la scène à petits
pas précipités et cadencés de ses bottines Bornéo sport brunes en cuir
pleine fleur, le front baissé sous la chevelure plus jaune que blonde avec
çà et là des reflets argentés, le regard tendu de bas en haut, comme un
taureau. Il ne nous regardait pas en face. Il avait une gestuelle un peu
brusque qui semblait être le paravent d’une timidité. Jamais je ne me
l’étais représenté timide. Il avait des yeux gris-bleu et des cils qui
paraissaient plus longs que sur les photos. Sa lèvre supérieure était fine,
quasi inexistante. Sa bouche, large, avec de forts maxillaires. Son souffle
était étonnamment court (la légende prétendait le contraire) et le parler
égal, pressé, saccadé, moins nasillard que ce à quoi on pouvait s’attendre,
avec un léger défaut de langue. Le plus frappant était le sang à fleur de
peau, ces brusques afflux au front, aux tempes, le battement visible des
artères. C'était un homme à congestions.
Il était là, dressé devant toutes ces images de lui-même, et il était la
raison d’être de toutes ces vies. Il était déformé non par le mensonge,
mais par la vérité. Je me disais que ses jambes étaient des jambes d’être
humain, que ses mollets étaient des mollets d’être humain, que ses
muscles fessiers étaient des muscles fessiers analogues aux muscles
fessiers qui se trouvaient dans la salle. Il n’y a pas de sosie ni de clone
qui tienne, en matière de muscles fessiers : ils sont identiques.
Toujours est-il que ce Claude-là ne faisait pas suffisamment appel à
l’imagination. Il lui manquait cette dissemblance avec lui-même dans
laquelle nous nous étions immiscés pour trouver un sens à notre vie. Il
avait un nez que personne ici ne lui avait jamais connu, une manière
insoupçonnée de poser ses mains sur ses hanches, et quelque chose dans
son sourire n’allait pas. Sourire lui creusait des fossettes dont nul ne
m’avait jamais parlé. A un moment, il a mécaniquement remis une mèche
de cheveux en place d’une façon si spéciale que si l’on m’avait dit la
veille encore que ce geste avait été de lui, je ne l’aurais jamais cru. Quant
à sa manière de se déplacer et à son menton, ils avaient bien caché leur
jeu pendant toutes ces années. Claude François nous éloignait sans cesse
un peu plus de Claude François.
Tout ce qu’il faisait, tout ce qu’il disait avait l’air d’être hors sujet.
J’essayais, combat perdu d’avance, de faire entrer en compétition l’image
que j’avais eue de lui pendant vingt ans et lui. J’ajoutais, je retranchais.
Mais cette gymnastique ne rimait à rien puisqu’il était là, étalon suprême
de tous les Claudes François, diapason venu donner le la universel.
J’avais envie de pleurer. Il y avait bien peu de notre Claude dans
Claude. Qu’avait-il de commun, là, debout dans la lumière des
projecteurs, vaguement pressé de repartir, avec notre passé, nos joies, nos
peines? C'était une traduction de Claude François dans une langue que je
ne connaissais pas, c’était une version différente de Claude, presque
moins ressemblante que toutes celles que j’avais connues jusqu’à présent.
Normal, puisqu’elle ne « ressemblait pas » : elle était.
Claude coïncidait trop avec lui-même. Il était le Claude François
absolu au milieu de Claudes François relatifs, déçus par chacun de ses
gestes qui étaient trop de lui, qui étaient trop lui. On avait à peine terminé
l’exégèse de sa vie officiellement connue qu’il nous proposait déjà la
suite. Cette nouveauté qui prenait de l’avance allait donner à tous les
sosies du travail supplémentaire. Au cours des années, chacun d’entre eux
s’était calé dans un Claude François taillé à sa mesure. Chacun était
installé confortablement dans son Cloclo bien à soi. Certains avaient eu le
Claude François gai, d’autres le Claude François mauvais, mais enfin,
ç’avait été le leur.
Chacun, à présent, allait devoir remettre son Claude François en
question, voire changer radicalement de Claude François. Combien
étaient-ils, en train de s’apercevoir qu’ils avaient fait fausse route dans
Claude ?
Claude était campé sur la scène dans son indivisibilité têtue. Tandis
que les sosies présents dans la salle du Palais des Congrès se contrariaient
les uns les autres, se raturaient, se contredisaient, s’annulaient, Claude
François apparaissait dans son inaliénable unité. Nous connaissions sa vie
mieux que lui, mais voilà : lui l’avait vécue. Et ses oublis à lui s’avéraient
plus légitimes, plus licites que notre mémoire à nous.
Claude regardait tous ces lui-mêmes. Il n’y avait pas de haine dans ses
yeux, mais tous ses sosies semblaient l’écœurer. Leur visage collectif et
informe, sorte de Claude François générique et monstrueux, ne renvoyait
en rien à ce qu’il était, à ce qu’il savait qu’il était. Le productivisme avait
fait son entrée dans le domaine de la notoriété. Ces Claudes François
indiscernables étaient finalement tout sauf lui. Leur diversité, leur
nombre niaient sa personne. Ces clones étaient précisément ce qu’il
n’aurait jamais supporté d’être : le clone de quelqu’un.
C'était pour cet inconnu (j’allais dire : ce trouble-fête) que certains
Claudes François avaient quitté leur femme, s’étaient fait quitter par elle,
s’étaient ruinés, avaient sombré dans la dépression, s’étaient parfois
donné la mort.
Ils comptaient sur toi, et tu les libérais
Ils criaient vers toi, et ils étaient délivrés ;
Ils comptaient sur toi, et ils n’étaient pas déçus.
Très vite, sa présence a commencé à nous faire trop sentir son absence.
C'était insupportable. On voulait que Claude nous rende Claude François.
Hier encore, Claude était clos. Il était aujourd’hui rouvert à tous les
vents. « Je suis beaucoup plus lui que lui », pensaient certains. Et sans
doute, quelques sosies parmi nous étaient de meilleurs Claudes François
que lui. Je ne regrettais rien : avoir été un temps son sosie, puis avoir aidé
Bernard à le devenir à son tour, s’était révélé une expérience formidable
(j’allais dire « unique »).
Il y avait deux Claudes François dans la salle : nous, d’un côté, et lui,
de l’autre. Nous : le Claude François multiple, riche de possibilités. Lui :
le Claude François dépouillé de tous les « moi » qu’il aurait pu être et
que nous étions. Il y avait peut-être dans la salle un Claude François que
Claude aurait vraiment rêvé d’être ou du moins un Claude François à qui
il aurait aimé ressembler.
Il y avait des sosies qui, las d’être des Claudes François, usés qu’ils
étaient par une vie entière dans Claude François, en profitaient pour faire
des provisions de défauts qu’ils repéraient chez Claude et qu’ils
utiliseraient, dès le lendemain matin, pour entamer leur long travail
d’oubli, de renoncement. C'était la première fois qu’un travail de deuil
était déclenché par une résurrection.
D’autres au contraire cherchaient à l’aimer d’une manière plus exacte,
plus précise, plus adaptée à la personne qu’il avait l’air d’être. Le risque
était alors de passer d’un embellissement à un autre, de troquer sans
transition l’amour pour un mort contre l’amour pour un vivant en ne
faisant que travestir juste ce qu’il fallait de son ancienne admiration pour
qu’une nouvelle admiration prenne place, comme dans une simple mise à
jour.
La vérité était que la plupart des Claudes François n’étaient pas prêts à
affronter cette situation. Car le Claude François à qui Bernard souriait sur
la scène (et Claude avait répondu plusieurs fois à ce sourire, rajoutant çà
et là un clin d’œil) était Claude François amplifié par le fait qu’il l’était
vraiment, si bien qu’on voyait en lui une forme d’exagération à l’envers :
il n’en faisait pas assez dans l’imitation de Cloclo, et d’habitude les
Claudes en font toujours un peu trop.
Le fait qu’il lui « suffisait » d’être lui-même pour être Claude François
nous apparaissait comme injuste tant cela donnait une impression de
facilité qui niait tout le travail de mimétisme et d’imitation qu’on avait dû
fournir pendant des années. Il nous infligeait à tous, comme une gifle,
qu’être Claude François était pour lui une évidence. Il était une
provocation vivante aux yeux de tous les Claudes François qui s’étaient
réalisés à la force du poignet.
Claude me parut soudain infranchissable, barré de tous les côtés.
Claude était devenu en quelques minutes le pire ennemi de Claude
François. On n’arriverait pas à changer Claude selon notre désir : il
faudrait donc que ce soit notre désir qui change. Personne ne pourrait
plus jamais l’imiter comme avant. Désormais, entre les Claudes François
et Claude François se dressait un obstacle : Claude François lui-même.
Claude n’était plus un simple contenant, mais était redevenu un contenu.
Je ne me faisais aucune illusion sur ce que Claude pensait de nous. On
avait passé notre existence auprès de lui et on sentait qu’il n’avait guère
envie de passer plus de quelques minutes avec nous. Si encore il nous
avait félicités pour notre travail. Si au moins il nous avait encouragés (je
commençais à regretter de moins en moins mon passage dans C. Jérôme)
: mais il était évident qu’il allait nous laisser nous dépatouiller tout seuls
dans notre amour pour lui, que jamais il ne deviendrait un ami, ni même
une connaissance. Il allait repartir sans nous donner son numéro de
téléphone.
Certains ont commencé à prendre des photos. Je n’en ai pas eu la
force. Car tandis que je regarderais chez moi la photo de Claude, je
saurais que, pendant ce temps-là, sa vie, sa vraie vie continuerait quelque
part, distincte, indépendante de cette photo, et peut-être même en
contradiction totale avec elle.
Le scrutant avec attention, je me promettais de persuader Bernard de
mettre la clef sous la porte. Mais mes sentiments étaient contradictoires,
car je redoutais aussi terriblement qu’il s’en aille.
— C'est très sympa, ce que vous faites. Merci à tous.
« Sympa ». Voilà comment il décrivait nos sacrifices, notre fidélité,
notre religion, nos vies : comme quelque chose de « sympa ». C'est alors
que j’ai compris qu’il ne fallait pas se laisser faire. Nous étions ses
serviteurs, pas ses valets de chambre. Cette façon qu’il avait de faire
intrusion dans sa vie, comme ça, sans prévenir, était insupportable. Car sa
vie, c’était à nous qu’elle appartenait désormais. Cette vie, c’était nous
qui lui avions donné corps pendant plus de deux décennies. Il n’avait
aucun droit de nous la reprendre en se faisant ainsi concurrence à lui-
même, sans nous demander notre avis, sans nous demander son avis.
Il fallait qu’il comprenne que, pendant son absence, sa vie s’était
engagée vers d’autres voies. Il fallait qu’il comprenne qu’il était démodé,
que d’autres Claudes que lui l’avaient ringardisé, allant plus loin en
Claude que lui-même. Il ne pouvait plus ni se ressembler, ni se
rassembler. Sans doute, il resterait comme une voie possible, mais ce ne
serait plus jamais comme le seul chemin valable. Il ne serait plus qu’une
possibilité de Claude François parmi d’autres. Il ne serait plus jamais
l’issue unique, autoritaire et définitive. Il deviendrait une indication et
non plus un modèle.
D’accord : il ne serait jamais un Claude François lambda, un Cloclo
banal, un Claude comme vous et moi. Mais des gens comme Luc
François ou Claude Sanderson avaient, après tout, passé plus de temps
dans la peau de Claude François que Claude lui-même. Des jeunes sosies
surdoués, comme Bernard, avaient dû traverser les (sales) années 80 et 90
en Claude : en prenant la relève, ils avaient également pris le dessus.
Il semblait donc hors de question que Claude vienne, comme si de rien
n’était, cueillir le fruit du travail d’autrui. Ils avaient été ses sosies, pas
ses nègres. Chaque Claude François, au vu d’années de labeur pour être
au top en Cloclo, aurait très mal pris que Claude reprenne tranquillement
sa place. Il avait montré la voie : il était aujourd’hui dépassé.
Il ne fallait pas qu’il nous en veuille. On n’avait jamais été préparés à
ça. De toute façon, il est fort probable qu’aucun des Claudes présents
n’aurait rien eu à lui dire, ni lui à leur dire.
— Ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas venu reprendre ma place. C'est
la vôtre à présent.
Ça a rassuré tous les Claudes François qui pensaient se retrouver au
chômage dès le lendemain. Puis, Claude a effectué un demi-tour très
scénique vers Bernard, doublé d’un moulinet rapide avec les bras
rappelant la chorégraphie de Magnolia :
— Bon, on va pas tarder, nous.
Tu m’as répondu !
Je vais redire ton nom à mes frères
et te louer en pleine assemblée
— Oui, Claude.
XXIII
Il ne me reste qu’à partir
J’aurai bientôt 39 ans, l’âge auquel Claude nous a quittés. On
verra bien ce qui se passera. J’ai pas peur.
BERNARD FRÉDÉRIC
Le poids du corps
Quand Véro a appelé pour savoir comment ça s’était passé, je n’ai pas
osé lui dire que Bernard, au moment de chanter, avait craqué et avait
quitté la scène, sous les sifflets des Sardous et des Elvis, à la
consternation du C.L.O.C.L.O.S. et à la surprise générale. Puis qu’il
s’était enfui dans les coulisses. C'est une assistante d’Evelyne Thomas,
Anissa, qui a découvert Bernard, dans une loge, les mains au-dessus de la
tête.
Mon Claude, mon Claude, pourquoi m’as-tu abandonné ?
Quand Anissa l’a trouvé, ses mains étaient encore collées à l’ampoule.
Je suis le mal aimé
Les gens me connaissent
Tel que je veux me montrer
Mais ont-ils cherché à savoir
D’où me viennent mes joies
Et pourquoi ce désespoir
Caché au fond de moi 1
Elle a tenté de l’en arracher. Raidi dans la douleur, la chair et les
ligaments transpercés par les volts, Bernard lui a souri. Le poids du corps
a déchiré les plaies causées par le contact avec l’ampoule.
Tous mes membres se disloquent.
Mon cœur est pareil à la cire,
Il fond dans mes entrailles.
Ma vigueur est devenue sèche comme un tesson,
la langue me colle aux mâchoires.
Tu me déposes dans la poussière de la mort.
Puis sa tête s’est inclinée sur sa poitrine et il a expiré. Il allait pouvoir
commencer la vie claudienne qu’il allait mener dans le cœur de
l’humanité pour des siècles infinis.
A la suite de l’épreuve endurée par son âme,
il verra la lumière et sera comblé
Sermon du Révérend Père Paul-Eric Blanc-François
« Les catholiques romains croient en leurs saints, qu’ils prient et
honorent, et dont les reliques sont adorées par eux. Les Russes
orthodoxes adressent leurs prières aux Pères et martyrs de l’Eglise
archaïque. Les musulmans ne sont plus que respect, humilité et dévotion
face à leurs awliyâ’ Allâh et à leurs maîtres soufis. Les bouddhistes se
prosternent devant leurs saintes figures : arahants, bodhisattvas et lamas
pour les Tibétains. Dieux humains, hommes divins : les hindous vénèrent
des gurus. Les juifs ont Abraham et Moïse, quelques martyrs et de
nombreux rabbins. Nous autres, nous avons Claude François. Il est notre
sainte figure. Il est le Saint des saints. Car seul Claude François est
absolument Claude François.
« Mais être un sosie, un imitateur, ça veut dire beaucoup. Il se cache,
derrière, une philosophie qui nous dit que tous les Claudes François sont
égaux entre eux, qu’ils sont équivalents les uns aux autres. Il y a quelque
chose de démocratique dans la célébrité de Claude répartie équitablement
entre tous ses sosies. La justice de Claude est distributive.
« Par l’imitation, ce sont tous les Claudes François qui sont reliés à
tous les autres Claudes François. Tout Claude François, quel qu’il soit,
peut venir, avec sa singularité propre, son caractère particulier, enrichir
cette fresque vivante, ce work in progress humain qu’est Claude
François.
« Grâce à ses sosies, Claude a pu connaître des années telles que 1982,
1987, 1994 ou 2000. Parce qu’il s’est trouvé sur la terre des êtres pour
l’incarner à ces dates-là. De toute façon, les amis de Claude, ceux qui
communient avec lui en dansant sur un podium, en interprétant Comme
d’habitude sur scène ruisselants de sueur, ceux-là savent que pour
recevoir le génie dont ils ont besoin, ils n’ont qu’à le demander à Claude
au nom de tous les Cloclos. C'est en leur nom que je vous invite
maintenant à prier pour l’un des meilleurs qui fut jamais.
« L'histoire d’un Claude François, le destin de Bernard en est la
magistrale illustration, est toujours une histoire d’amour. Mais être un
Cloclo n’est pas rester un amoureux solitaire. C'est communier, un
bouquet de magnolias à la main, avec tous ceux pour qui Rio est autant
une ville qu’une chanson, Alexandrie, une mélodie autant qu’un port.
« Cher Bernard, l’heure est donc venue pour toi de rejoindre celui que
tu as aimé plus que toi-même. La route qui t’a mené jusqu’à lui n’a pas
toujours été facile. Tes amis, tes proches, à certains moments, ne te
comprenaient plus et éprouvaient devant toi un sentiment de crainte. Ta
mauvaise humeur contre toute résistance t’entraînait jusqu’à des actes
inexplicables et en apparence absurdes. L'obstacle t’irritait. Mais ce que
peu comprenaient alors, c’est que, avec une dignité, une fidélité qui
forcent le respect, tu ne faisais que suivre Claude sur le chemin de
l’irascibilité croissante. Ta notion de “Fils de Claude” se troublait,
s’exagérait. Mais c’est bien là la preuve que la divinité a ses
intermittences. Qu’on n’est pas Fils de Claude toute sa vie et d’une façon
continue. Qu’on l’est à certaines heures, par des illuminations soudaines,
perdues au milieu de longues obscurités.
« Non, Bernard, tu n’as pas été impeccable. Tu as vaincu les mêmes
passions que celles que nous combattons. De même que certains de tes
grands côtés sont perdus pour nous à jamais, il est probable aussi que
beaucoup de tes fautes ont été dissimulées. Mais jamais aucun Claude
François autant que toi n’a fait prédominer dans sa vie l’amour du métier
et la passion de Claude sur les vanités mondaines. Voué sans réserve à
ton art, tu y as subordonné toute chose à un tel degré que l’univers
n’exista plus pour toi. C'est par cette volonté que tu as conquis la gloire.
Il n’y a pas eu de Claude François, hormis peut-être Claude lui-même,
qui ait à ce point foulé aux pieds la famille et les joies de ce monde. Tu
ne vivais, cher Bernard, que de ton public et de la mission que tu avais la
conviction de remplir.
« Goethe dit dans son épître didactique : "L'imitation est innée en nous
; mais nous ne reconnaissons pas sans peine ce qu’il nous faut imiter.
L'excellent se rencontre rarement ; il est apprécié plus rarement encore.”
Tu as su nous montrer, cher Bernard, et nous tenons tous ici à t’en
remercier, qu’il en est de la valeur des Claudes François comme de celle
des diamants qui, à une certaine mesure de grosseur, de pureté, de
perfection, ont un prix fixe et marqué mais qui par-delà cette mesure
restent sans prix et ne trouvent pas d’acheteurs. Le public vantera
toujours les Claudes François inférieurs, admirera les Claudes François
moyens et ne comprendra pas les Claudes François les plus grands.
« Pour nous, éternels enfants, condamnés à l’impuissance, qui
travaillons sans moissonner, et ne verrons jamais le fruit de ce que nous
avons semé, inclinons-nous devant toi, Bernard, qui a su ce que nous
ignorons : créer, affirmer, agir. La grande originalité renaîtra-t-elle, ou le
monde se contentera-t-il désormais de suivre les voies que tu as contribué
à ouvrir? Claude seul le sait. Tu n’as jamais eu la prétention de faire
mieux que ton modèle. Tu disais souvent : “Je crois en Claude parce qu’il
a bien voulu croire en moi.”
« Tu savais mieux qu’un autre que Claude ne sera jamais surpassé.
Mais ton culte restera pour nous un modèle qui nous rajeunira sans cesse.
Ta légende provoquera des larmes. Tes souffrances attendriront les cœurs.
Les siècles proclameront qu’entre les fils de Claude, il n’en est pas né de
plus grand que toi. Un novateur, dans une discipline, ne risquait que la
mort, et la mort est bonne à ceux qui travaillent pour l’avenir.
« Repose maintenant dans ta gloire, noble imitateur. Ton imitation est
achevée. Ta divinité est fondée. Ne crains plus de voir crouler par une
faute l’édifice de tes efforts. Désormais hors des atteintes de la fragilité,
tu assisteras, du haut de la paix claudienne, aux conséquences infinies de
tes actes. Pour des années et des années encore, les nouvelles générations
de Claudes François vont relever un peu de toi. Pleinement vainqueur de
la mort, prends possession du Royaume de Claude François où te
suivront, par la voie royale que tu as tracée, des siècles d’adorateurs.
« S'être fait aimer “à ce point qu’après sa mort on ne cessa pas de
l’aimer”, voilà le chef-d’œuvre de Claude François. Tu l’as aimé, toi,
plus que n’importe qui. Si Claude revenait parmi nous, il reconnaîtrait
pour disciples, non ceux qui prétendent le renfermer tout entier dans
quelques phrases de catéchisme, mais ceux qui travaillent à le continuer.
La gloire éternelle est d’avoir posé la première pierre. Je crois que, toi
Bernard, tu as posé la seconde. »
R.I.P.
Il y a deux catégories d’amis : ceux à l’enterrement desquels on
assistera, et ceux qui assisteront au nôtre. Bernard étant passé officiel, il a
eu droit à de véritables obsèques de Claude François. Il y a à Dannemois,
non loin du cimetière où est enterré Claude, un cimetière adjacent où
reposent tous les Claudes François officiels qui en ont fait la demande.
Sous le soleil hivernal, le long de la route qui va du Moulin au cimetière
des Cloclos, le cercueil a été transporté par des Claudes François
robustes, suivis d’une multitude de sosies et de danseuses, tandis qu’en
tête du cortège François Michael, le président honoris causa du
C.L.O.C.L.O.S., en habit de scène (le costume porté par Claude à Provins
2
le dimanche 29 juin 1969 avançait seul. Les groupies sont venues par
dizaines.
Des femmes se frappaient la poitrine et se lamentaient sur lui
Un peu avant d’arriver au cimetière, François Michael a fait un signal.
On s’est tous arrêtés un instant : Véro, Mouss, les Bernadettes et moi. Le
cercueil a alors été placé sur les épaules et le rite a commencé : pied droit
en avant, genoux fléchis, mouvement des hanches vers la gauche, puis
genoux pliés en avant et mouvement des hanches vers la droite. C'était un
surf, car Bernard, bien que non spécialiste de la période yé-yé, était
reconnu pour sa maîtrise de cette danse claudienne (le poids du cercueil,
la route en pente et la fatigue ont failli à plusieurs reprises casser le
rythme sacré). Par ces pas de danse, exécutés sur place, on symbolise le
fait que le Claude François défunt craint de laisser ses amis, ses pairs, sa
communauté, et qu’il avance avec mauvaise volonté vers la terre froide,
le trou béant. Ce déhanchement chorégraphique du cortège se fait au son
de paroles tristes d’une chanson de Claude qui, résonnant comme un
cantique plaintif échappé de voix monotones, s’élèvent humides de
larmes :
Oh oui le plus malheureux
C'est celui qui reste
Et celui qui reste
C'est moi 3
Le corps de Bernard a été descendu lentement au fond du trou, entre
les modestes vases où se fanaient les humbles magnolias des pauvres. Les
premières pelletées de terre sont tombées avec un bruit sourd sur le bois
du cercueil. La chanson de Claude s’est précipitée, est descendue avec la
terre grise, s’unissant dans la fosse à l’humus, au sable, aux grosses
pierres, formant sur le Cloclo endormi pour son dernier sommeil un
mélange de terre et de musique, de glaise et de paroles :
Oui le plus malheureux
C'est celui qui reste
Et celui qui reste
C'est moi
On a opéré ensuite le signe dit « du marteau », signe de réconciliation
de tous les Claudes François entre eux, de toutes les chapelles
claudiennes, de toutes les mouvances, de toutes les obédiences. Ça m’a
gratté la tête : un nouveau champignon était en train de me pousser, situé
plus à gauche. Avant de s’en aller, Véro a lancé un magnolia.
LES HOMMES RESSEMBLENT PARFOIS
PLUS AUX AUTRES QU’À EUX-MÊMES
23 flèche 62 (11 mars 2002), 15 heures.
1 Le mal aimé, 45 t Flèche 6061 196 (juillet 1974), 33 t Flèche 6325 678 (octobre 1974) et
Claude François sur scène été 75 33 t Flèche 6325 683 (octobre 1975).
2 28 flèche 30.
3 Avec la tête, avec le cœur, 33 t Philips/Flèche 844 801 (décembre 1968).
ANNEXES
La plupart des Claudes François rêvent d’être Claude François.
Pendant qu’ils en rêvent, moi, j’y travaille.
BERNARD FRÉDÉRIC
ANNEXE 1
QUELQUES CLAUDES FRANÇOIS
CÉLÈBRES
Cette brève galerie se borne à présenter les Claudes François les plus
marquants. Les Claudes François officiels sont indiqués par un ○ . Le
symbole ● indique qu’ils ont été radiés.
AFRIC FRANÇOIS ○ (Polycarpe M’Bawé, dit) Abidjan, 1960 -
Premier Claude François noir, Afric François a la révélation de sa
vocation lors des deux concerts que Claude donna à Abidjan, en Côte-
d’Ivoire, les 7 et 8 décembre 1977 1. Son charisme, ses dons de danseur et
sa fidélité profonde à l’esprit originel de Claude François l’amènent à
fonder en 1984 la Conférence des Claudes François de Couleur et à
s’attaquer au système de ségrégation qui, chez les sosies, consistait
jusque-là à ghettoïser les sosies noirs en les enfermant dans Ray Charles
ou James Brown. On lui doit également l’organisation du Colloque
anniversaire « Cloclo aujourd’hui » (11-13 mars 1998 2. En hommage à la
mère de Claude François, Chouffa (« artichaut » en arabe), Afric François
commande toujours un artichaut au dessert. Il est aujourd’hui responsable
de la chaire « Claude François et l’art de la rythmique » à l’Université de
Dannemois.
ALBERT CLAUDE ○ (Jean-Marie Fouchardier, dit) Dreux, 1933 -
Dreux, 1997
Chanteur de moyenne envergure, coach de Mort Schubert, sosie de
Mort Shuman, il est le fondateur et premier directeur du Comité Légal
d’Officialisation des Clones et Sosies (C.L.O.C.L.O.S.) établi à
Dannemois. Albert Claude voit rapidement échapper à son autorité la
première génération des Claudes François free-lance dont il doit affronter
l’opposition. En collaboration avec les fan-clubs officiels, ces
mouvements fractionnistes sont rapidement mis au pas. Il s’oppose en
outre à la tentation sécessionniste de la mouvance disco des Claudes
François homologués, puis résiste à la tentative de putsch de la mouvance
yé-yé au début des années 80. Contre toute attente, il réussit néanmoins à
réaliser l’unité claudienne.
BRUNO MICHEL ○ (Zladek Scjhtlazko, dit) Belgrade, 1949 -
Nice, 1982
Bruno Michel est à ce jour l’unique sosie officialisé Claude François à
titre posthume. A première vue, il existait autant de points communs entre
Claude et lui qu’entre Mylène Farmer et la Joconde : il est un des rares
Cloclos qui aient été plus petits que l’original puisqu’il ne mesurait que
1,57 m contre 1,72 m pour Claude. Zladek était un Bohémien immigré
qui ne lésinait ni sur l’alcool (chose impensable avec Claude), ni sur le
jeu (idem) ni sur la bagarre (idem). Il traînait en outre derrière lui de
vagues affaires de réseaux de prostitution. Mais le pire (véritable crime
de lèse-Cloclo) était sa paresse légendaire. Une fois sur deux, il ratait un
gala. Souvent, il se faisait payer puis disparaissait plusieurs semaines de
la circulation. On recevait alors de lui une carte postale de Rio de Janeiro.
Ses danseuses, qu’il ramassait sur le trottoir, étaient fréquemment
battues. Mais il y a une chose par laquelle Zladek Scjhtlazko alias Bruno
Michel avait surpassé tous ses collègues Claudes François : il mourut
électrocuté dans sa baignoire.
CHICKEN CLAUDE (Gilles Pujol, dit) La Rochelle, 1964 -
Gilles Pujol connaît une enfance perturbée. Il découvre les numéros de
Podium, de Salut les copains et de Mademoiselle Age Tendre sur lesquels
son grand-père, handicapé moteur, passe ses journées à se masturber. Un
soir de 1982, une bande de loubards s’introduit dans sa chambre et tente
de l’égorger. Dès lors, il ne supporte de passer ses nuits qu’en écoutant du
Claude François. En 1984, il produit ses premiers happenings sous le
nom de Trash François, et finit ses shows en égorgeant des poulets sur Le
téléphone pleure. C'est de cette période que date le surnom de « Chicken
Claude », qu’il adopte comme nom de scène à partir de 1987. Influencé
aussi bien par le heavy-metal, Alice Cooper, les serial killers ou Warhol,
tout droit sorti d’un film de John Waters, Chicken Claude apparaît
comme le chef de file de la mouvance trash dans le milieu des Claudes
François indépendants. On peut parler ici d’underground claudien. Sur
scène, sur fond de larsens, Chicken Claude, après avoir donné des coups
de pied à ses musiciens ou à ses danseuses (la plupart du temps des
travestis), se déshabille intégralement, urine dans ses bottines, en boit le
contenu et asperge le premier rang. Puis il arpente la scène à quatre pattes
tandis qu’une jeune fille le fouette. Le duo du Téléphone pleure a
généralement lieu entre lui et une vieille dame handicapée. Le show se
termine en apothéose : Chicken Claude se fait attacher et recouvrir de
grains, permettant ainsi à une trentaine de poulets (qu’il égorge au rappel)
de venir picorer sur son corps.
CHRIS DAMOUR ○ (Francis Prunelas, dit) Rouffiac, 1959 -
« Devenir célèbre est pour moi une revanche sur le destin. Je n’ai pas
la prétention de devenir aussi célèbre que Claude François, bien sûr. Mais
c’est dans Claude François que je veux l’être. » Telle est la profession de
foi de ce sympathique sosie, apprécié de tous. En 1987, alors expert-
comptable établi à son compte, il se ruine en achetant le même modèle de
Pontiac que celui que s’était offert Claude en 1959. Après sept ans passés
à Punta del Este (Uruguay), entretenu selon les mauvaises langues par
une ancienne maîtresse fortunée de Claude, il revient en France et se
ruine de nouveau en achetant une Thunderbird identique à celle que son
idole s’était offerte en 1960. Il tente, pour rembourser ses dettes, d’écrire
des chansons pour Danyel Gérard, qui les refuse. Passé officiel en 1992
(promotion France Gall) mention « très bien avec félicitations du jury »,
il incarne un visage jovial de Claude François qui ravit un très large
public.
CLAUDE FLAVIEN ○ (Eric Hatsadourian, dit) Contrexéville,
1951 -
Issu d’une famille d’ouvriers, le jeune Hatsadourian perd son père, un
des meilleurs sosies de Bourvil de l’époque, quelques mois après sa
naissance. Sous l’influence de sa sœur, une groupie de Claude, il
s’oriente très jeune vers le claudisme. A Contrexéville, il crée les
Cloclo’s, un groupe dédié à la musique de Claude et fonde un fanzine qui
ne connaîtra pas moins de 229 numéros, Les Cahiers de Claude, qui le
fera remarquer par le C.L.O.C.L.O.S. Devenu maître d’œuvre du Bulletin
d’Etudes Claudiennes, il entame parallèlement une carrière de sosie
spécialisé dans les duos, qu’il a la particularité étonnante de chanter seul,
passant sans transition de la voix de Claude à celle de la petite Frédérique
sur Le téléphone pleure, de Martine Clemenceau sur Quelquefois ou
encore de Kathalyn sur Toi et moi contre le monde entier.
CLAUDE SANDERSON ○ (Yves Goldstein, dit) Nevers, 1938 -
Sosie historique, dans le circuit depuis le début des années 70, il était
déjà un Claude François du vivant de Claude François. Considéré par
Claude lui-même comme son unique rival vocal, cet originaire de la
Nièvre, membre fondateur du C.L.O.C.L.O.S., reste, à 65 ans passés, le
plus grand Claude François romantique de tous les Claudes François.
Baryton léger qui peut monter jusqu’au ténor d’un chanteur d’opéra, il est
époustouflant dans les aigus sur Magnolias For Ever ou Alexandrie,
Alexandra. Snobé par la jeune garde claudienne qui voit en lui un ringard
entachant l’image d’un Claude François à la jeunesse éternelle, Claude
Sanderson a su imposer son élégance naturelle et, loin des modes
claudiennes et des courants claudiens en vogue, il fidélise un très large
public qui l’ovationne parfois pendant près d’un quart d’heure.
CLAUDE SYLVAIN ○ (Alain Lemesle, dit) Charleville-Mézières,
1949 -
De la génération Sanderson, ce chanteur exceptionnel, d’une force,
d’une sensibilité et d’une puissance comparables à un Dick Rivers ou à
un Eddy Mitchell, a parfois donné l’impression de s’être trompé de voix,
et donc de voie, en choisissant de faire carrière dans Claude François.
Plus spécialisé dans le répertoire twist de Claude, plus fin connaisseur de
J’y pense et puis j’oublie (1964) ou d’Amoureux du monde entier (1966)
que de Magnolias For Ever ou d’Alexandrie, Alexandra, il est en outre
un des derniers Claudes François sur terre à maîtriser encore le spring
twist, le dengué, le locomotion, la pachanga, le madison ou le sucu sucu.
CLAUDINE ○ (Nathalie Salvet, dite) Saint-Malo, 1945 -
Première Claude François femme officiellement reconnue (promotion
Sinatra, 1987), cette Malouine à l’étonnante voix enfantine s’est d’abord
spécialisée dans les galas pour enfants en reprenant les titres écrits par
Claude pour la jeunesse (Sale bonhomme, La mouche à la queue bleue,
Fred, Le zoo de Vincennes, etc.). Variant aujourd’hui les registres et
multipliant les tournées, elle est parvenue, dans le milieu assez macho
des Claudes François (qui voit en elle la Chantal Goya des Cloclos), à
imposer au cours des années un personnage de mamie gâteau à la gaieté
explosive, coiffé de mèches multicolores et couvert de vêtements et
accessoires bariolés.
CLAUDY CHARLES ○ (Henri Brieux, dit) Tulle, 1949 -
Dannemois, 1988
Fils d’un sosie de Georges Guétary, ex-sosie de Dave reconverti en
Claude François en 1977, reçu major à l’examen de Claude François
officiel en 1980 (promotion Magnolias), il est le premier sosie à avoir eu
recours à la chirurgie esthétique à une époque où cette pratique était
encore très mal vue chez les Claudes François. Né le 1er février 1949 3,
dix ans jour pour jour après Claude François, ce sosie exemplaire se
donnera la mort le 11 mars 1988 4, soit dix ans jour pour jour après
Claude François, devant l’entrée du Moulin, en se tirant une balle dans la
tête.
CLODION (Claude-Adrien Giroux, dit) Sérignan, 1951 -
Chez Clodion, personnalité électrique, se mêlent les cultures yé-yé du
premier Claude François et disco de la dernière période. Imprégné de
twist et de mashed-potatoes, il prône, dans la grande tradition orthodoxe
claudienne, la résistance non violente aux Sardous. Après une formation
faite sur le terrain de gala en gala et une thèse consacrée aux « Numéro
Un Claude François » de Maritie et Gilbert Carpentier, il appelle à la
désobéissance lorsque, en 1983, le C.L.O.C.L.O.S. entend interdire la
présence des sosies indépendants de Claude François dans l’enceinte du
cimetière de Dannemois. En 1985, il lance une campagne de « bonne
volonté » pour mettre fin au racisme anti-« Cloclo free-lance ». Il engage
même une grève de la faim pour que soit acceptée l’officialisation
automatique, sans discrimination ni examen de passage, de tout Claude
François qui en ferait la demande. Marginalisé, discrédité par une
campagne calomnieuse orchestrée par les fan-clubs officiels, il vit
aujourd’hui à Besançon, retiré de l’activité claudienne, où il exerce la
profession de jardinier municipal.
CLODY CLAUDE ○ (Alain Lechantre, dit) Mougon, 1966 -
De son vrai nom Alain Lechantre, Clody Claude est le premier Claude
François officiel à avoir fait son coming-out. On lui doit en 1994 la
création de l'A.R.C.H. (Association pour le Regroupement des Cloclos
Homosexuels). Souffre-douleur privilégié des Sardous, mal perçu par
l’aile traditionaliste du C.L.O.C.L.O.S., il doit son officialisation (1990,
promotion Ness-Ness) à un sens inné de la technique claudienne, en
particulier pour les chorégraphies. Exigeant (certains diront : tatillon), il
apporte au métier de Claude François la précision qui lui a parfois fait
défaut ces dernières années.
CLOCLO LIONEL ● (Lionel Lepetit, dit) Poitiers, 1957 -
La plus longue, la plus pénible, la plus courageuse des entreprises de
Cloclo Lionel, Monsieur Claude François Univers 1983, a été de rompre
avec l’orthodoxie claudienne incarnée par le C.L.O.C.L.O.S. à laquelle,
longtemps, il fut, semble-t-il, très attaché. Mais il préféra la polémique et
créa, tandis qu’il achevait sa thèse de 3e cycle à l’Université de
Dannemois sur les rapports de Claude François et de l’espace musical
londonien, l’Eglise de Claudologie. « Adorer Claude au sein d’une
chapelle créée à cette fin, c’est dresser le Temple, non d’un amour
singulier, mais de l’amour universel », a-t-il écrit dans son magnifique
ouvrage La Claudification du monde (éd. La Merlatière, 1989). Il
travaille actuellement sur un projet de Clocloland, un parc d’attractions
conçu sur le modèle de Disneyland.
DOC GYNÉCLAUDE ○ (Bruno Beauseigneur, dit) Paris, 1963 -
D’origine antillaise, enfant des cités, influencé par Kraftwerk, DMX
Krew et Aphex Twin, Doc Gynéclaude, Claude François précoce, a
révolutionné la variété populaire claudienne en y introduisant des
influences électroniques, ouvrant la brèche à des mouvances Cloclo
tournées vers la techno, le hip-hop et la house. Son rôle dans le succès
des tubes de Claude François dans la nuit parisienne a été prépondérant
ces dernière années. On lui doit également, entre autres, la compilation
Trans-goa Megaremix Claude 2000 qui fit fureur durant l’été 1998.
DOODOO FRANKY ○ (Marcel Doudou, dit) Fort-de-France, 1980
-
Ce Claude François antillais est l’un des pionniers du zouk claudien.
En 1996, il obtient son premier succès en métropole au 17e Congrès des
Claudes François où il crée l’événement avec son adaptation biguine, très
contestée par certains, de Si j’avais un marteau.
FRED FRANÇOIS ○ (Alfred Fourré, dit) Mulhouse, 1961 -
Premier sosie officiel yé-yé de l’histoire, il est l’auteur d’une étude
remarquée sur les relations entre Claude François et le magazine Salut les
copains 5. Promu en son temps plus jeune sosie officiel de France, il
connaît une carrière rapide et brillante, assurant à 18 ans la première
partie de Sim et Patrick Topaloff sur la tournée « Où est ma chemise
grise? ». Mais, malgré ses aptitudes, il est freiné et limité dans son
ascension professionnelle parce qu’il est né un 26 janvier, comme Michel
Sardou. En 1994, il est accusé d’avoir transmis des secrets sur Claude
François à la S.A.R.D.O.U.S. (Société Agréée de Remise du Diplôme
Officiel et Universel des Sosies de Sardou). Après une procédure à huis
clos bâclée, le C.L.O.C.L.O.S. le condamne le 22 décembre 1994 6, au vu
de faux documents, à la dégradation claudienne. En 1996, le président de
la mouvance yé-yé, Jean-François Claude, relance l’affaire en démontrant
que le véritable espion est en fait un autre Claude François officiel,
Claudy Strong, qui a eu un lourd passé de Michel Sardou dans la région
d’Aix-en-Provence. Mais celui-ci n’est pas inquiété. En janvier 1998,
Pascal Sevran, dans « La chance aux chansons », réclame que justice soit
faite. En décembre 1999, le comité révise enfin le procès. Fred François
est aujourd’hui Claude François d’honneur à Dannemois.
KIKI CLOCLO (Joachim Dumaz, dit) Auxerre, 1978 -
Sa venue au monde le jour de la mort de Claude, le 11 mars 1978 7, l’a
propulsé d’office, par dérogation spéciale, au rang de Claude François
officiel. Kiki Cloclo est à ce jour le seul sosie officiel par naissance. Les
jaloux prétendent que s’il avait dû passer l’examen, il aurait sans doute
été recalé. En réalité, la personnalité exubérante de ce jeune Claude
François en devenir, remarquable improvisateur, capable de passer du
chant au rap, du madison-twist au pogo, ainsi que sa propension aux
délires et son humour juvénile apportent une fraîcheur salvatrice dans le
milieu très académique des sosies officiels.
LE PÈRE CLOCLO (Anatole Fourchaume, dit) Decize, 1924 -
Agé de 79 ans, le Père Cloclo est le doyen des sosies de Claude
François. Recalé chaque année à l’examen de sosie officiel (qu’il
s’évertue à présenter alors que l’âge limite est de 38 ans ½), on le
reconnaît à ce qu’il est habituellement vêtu d’un habit bleu barbeau, d’un
gilet de piqué blanc sous lequel fluctue son ventre piriforme et
proéminent, qui fait rebondir une lourde chaîne d’or garnie de breloques.
Ses interprétations des chansons de Claude François, pittoresques pour
les uns, pathétiques pour les autres, présentent malgré tout le mérite de
prouver qu’il n’y a pas d’âge pour rendre hommage à Claude.
LES FRÈRES ZANZINI (Gérald et Jean-Marie Zanzini, dits)
Lyon, 1966 -
Ces frères siamois, qu’aucune opération chirurgicale n’a réussi à
séparer l’un de l’autre, sont les seuls à se présenter comme un « double
Claude François », même si pendant longtemps ils se sont déchirés,
Gérald ayant été jusqu’au milieu des années 80 un sosie de Michel
Sardou. Passé le premier stade de « l’effet de foire », le public les aime
pour leurs duos à la beauté envoûtante et décalée. Hélas, les statuts du
C.L.O.C.L.O.S. ne prévoient pas leur particularité biologique et, à ce
jour, ne leur permettent pas de concourir à l’officialisation.
LUC FRANÇOIS ○ (Jean-Luc Jourdan, dit) Paris, 1959 -
Lancé par la mode des sosies au milieu des année 80, ce Claude
François parisien devenu une institution vivante chez les Cloclos est
considéré par beaucoup comme le plus grand Claude François vivant.
Major de sa promotion (promotion Rio, 1984), consacré par le
C.L.O.C.L.O.S., en 1999, meilleur Claude François de la décennie 90,
perçu par son public comme une réincarnation de Claude, il s’est surtout
révélé un excellent interprète des ballades, des mélodies désespérées ou
mélodramatiques du répertoire claudien.
WILLY MAGNOLIA ● (William Esternaud, dit) Saumur, 1962 -
Paris, 1999
Issu d’une famille fanatique de Johnny Hallyday, il s’enfuit de chez lui
à 12 ans pour vivre sa passion en tant que Claude François. Introduit à
Dannemois par un proche d’Albert Claude, il y fait son apprentissage de
Cloclo. Spécialiste mondial de l’année 1977 de Claude François, il est
considéré comme l’instigateur de la mouvance disco à laquelle différents
groupuscules, auparavant épars, viendront s’agréger. Représentant alors
une menace pour l’unité du claudisme, il est mis à l’écart par les
instances officielles avant de revenir, quelques années plus tard, sur le
devant de la scène en écrivant des chansons pour Eric Jérémy et Flavie
Desjouis.
Sources : Who’s Claude 2003, Presses du Moulin, 2002 et Guide
Cloclo 2002, Nouvelles Editions Européennes, 2001.
1 8 et 9 magnolias 38.
2 12-14 clodettes 58.
3 28 magnolias 10.
4 14 rio 48.
5 Claude François ou le Copain salué, Presses universitaires du Moulin, 1981.
6 26 ness-ness 55.
7 15 sha la la 38.
ANNEXE 2
LES QUOTAS ANNUELS DE SOSIES
Quotas annuels 2001/2002 2000/2001 1999/2000 1998/1999 1997/1998
CARLOS 78 74 72 79 74
G. BRASSENS 267 256 241 218 202
DALIDA 45 1 43 42 39 48
DAVE 86(2) 119 132 125 161
C. FRANÇOIS 9 11 13 14 17
S. 79(3) 87 84 82 80
GAINSBOURG
D. GUICHARD 332 345 354 356 354
J. HALLYDAY 17 21 28 21 27
JORDY 232 321 212 134 432
J.-L. LAHAYE 438 439 434 465 586
M. SARDOU 18 13 24 25 20
C. JÉRÔME 147 136 213 275 323
C. TRENET 67(4) 3 454 3 765 3 564 3 765
Sources : BODICSA hors série n° 59, décembre 2001, Cofipresse,
ltd.
1
Au premier semestre 1999, 87,7 % des Dalidas étaient de sexe
masculin.
(2) Selon les spécialistes, nombre de Daves actuellement sur le
marché ne sont pas exploitables.
(3) L'anniversaire des dix ans de la mort de S. Gainsbourg a eu un
effet multiplicateur.
(4) La recrudescence des clones de Charles Trenet est due à sa
récente disparition.
Afin d’éviter la saturation en Claude François sur le marché, des
quotas sont fixés. Il ne peut y avoir plus de x « cloclofficialisations »
annuelles. Ce nombre varie selon les lois de l’offre et de la demande.
Tous les organismes d’officialisation mènent une même politique, que ce
soit la S.A.R.D.O.U.S. (Société Agréée de Remise du Diplôme Officiel et
Universel de Sosie), la C.A.R.L.O.S. (Chambre Agréée de Ratification,
de Légalisation et d’Officialisation des Sosies) ou les autres. D’après le
BODICSA 1 (Bulletin Officiel des Imitateurs, Clones et Sosies
d’Artistes), le nombre de places à pourvoir en Claudes François au titre
de l’année 2000/2001 était de 9. Il y a deux ans, il était de 13 et, il y a
douze ans, de 26. Sont reproduits ci-dessus les quotas fixés pour chaque
artiste pour la saison 2001/2002. La « cote » de l’artiste est inversement
proportionnelle au quota annuel fixé.
1 BODICSA n° 667, juillet 2000, pp. 67 à 78, « Catégories, barèmes et quotas garantis pour
l’obtention du titre de sosie officiel pour l’exercice 2000/2001, section sosies hommes. »
ANNEXE 3
LE CALENDRIER CLAUDIEN
Les actes officiels du Comité Légal d’Officialisation des Clones et
Sosies de Claude François (C.L.O.C.L.O.S.) et la vie quotidienne des
fans de Claude François ne sauraient se dérouler dignement hors d’un
temps claudiennement mesuré et célébré. L'ère claudienne commence le
1er février 1939, date de la naissance de Claude. L'année claudienne a la
même durée que l’année normale et court donc du 1er février au 31
janvier suivant. Toutefois, elle est divisée en treize mois, de structure
identique. Chaque mois compte 28 + 1 jours. Le 1er, le 8, le 15 et le 22 du
mois sont toujours des dimanches et tous les 13 sont des vendredis (le
calendrier claudien est un calendrier perpétuel). Le 29e jour n’est ni un
lundi, ni un mardi, mais un « lundi au soleil », d’après la célèbre chanson
de Claude sortie en 1972. Les lundis au soleil sont des jours imaginaires,
sauf celui du mois de drucker, qui est « gras » tous les ans, et, le cas
échéant, celui du mois de podium, qui est « gras » les années bissextiles.
Ainsi, avec 13 fois 29, soit 377 jours, l’année claudienne reste
constamment égale à l’année usuelle de 365 ou 366 jours. Les mois du
calendrier claudien portent des noms qui ont trait à Claude François.
Dans l’ordre : marteau, ness-ness, alexandrie, clodettes, disco, flèche,
podium, rio, magnolias, alexandra, drucker, olympia, kathalyn.
Le premier mois de l’année claudienne, marteau, fait référence à l’un
de ses tout premiers tubes, Si j’avais un marteau (1962) ; ness-ness, au
nom de son petit singe écureuil fétiche; alexandrie, à son Egypte natale
mais aussi, évidemment, à son succès disco qui fit un malheur en 1978,
Alexandrie, Alexandra – comme d’ailleurs le mois d'alexandra ; le mois
de clodettes fait allusion à ses danseuses; celui de disco à la dernière
période musicale de Claude ; flèche est un clin d’œil à sa maison de
disques ; le mois de podium, au journal du même nom ; rio, à la chanson
Je vais à Rio (1977) ; magnolias célèbre Magnolias For Ever (1977) ; le
mois de drucker est un hommage rendu à la fidélité et la loyauté que
Michel Drucker a toujours prodiguées envers Claude ; olympia rend
hommage à la célèbre salle parisienne; quant au dernier mois de l’année
claudienne, kathalyn, il est dédié à celle qui ferma les yeux de Claude.
Six sortes de célébrations ornent les jours. Les fêtes sont toutes
suprêmes, depuis les Fêtes Suprêmes Egyptiennes – elles-mêmes
distinguées en Fêtes du Nil et Fêtes de la Mer Rouge – jusqu’aux Fêtes
Suprêmes dites « du Moulin ». La sixième catégorie est celle des Mal
aimés, sortes de non-fêtes inconnues des autres calendriers et qui
rappellent les jours où Claude sombrait dans la mélancolie. Nombre de
fêtes célèbrent le répertoire de Claude : sa Nativité (1er marteau 01 ou 1er
février 1939 de l’année civile), son mariage avec Janet (2 ness-ness 22
ou, plus vulgairement, 5 novembre 1960), le jour où Comme d’habitude
fut composé (14 magnolias 28), la naissance de Coco (7 flèche 30), la
naissance de Marc (14 alexandra 31), sa rencontre avec leur mère Isabelle
(26 magnolias 29), le malaise de la salle Vallier (22 clodettes 31), etc.
D’autres évoquent Jacques Revaux, France Gall, Etienne Roda-Gil,
Maritie et Gilbert Carpentier, Mike Brant, etc. Le 11 mars, date de sa
disparition, correspond à la Pâque claudienne.
Le calendrier claudien a été instauré par les statuts du Comité Légal
d’Officialisation des Clones et Sosies et sa première édition, calligraphiée
et triée au nardigraphe, est une des toutes premières publications (1979)
des Presses du Moulin. Le calendrier a connu quatre éditions quant au
texte, certaines sous diverses présentations (plaquette, format minuscule
pour la poche, format mural recto-verso).
MÉTHODE ALGORITHMIQUE DE CONVERSION DES
DATES CIVILES EN DATES CLAUDIENNES
L'année claudienne compte 13 × 29 = 377 jours = Constante. Pour
transcrire une date du calendrier civil D en date du calendrier claudien,
celui-ci commençant au 1er février 1939, l’algorithme à utiliser est le
suivant :
1 Compter le nombre de jours n entre le 01/02/1939 et D (en
prenant garde aux années bissextiles).
2 Diviser (division naturelle avec reste entier) n par 29.
3 Ecrire le résultat de cette division comme suit : n = 29 × m + jr
où m représente le nombre de mois claudiens et jr le nombre
de jours résiduels (mois incomplet).
4 Diviser m par 13 pour obtenir l’année.
5 Ecrire le résultat de cette division comme suit : m = 13 × a +
Mr où a représente le nombre d’années claudiennes et Mr le
nombre de mois résiduels.
Exemple :
Convertir en date claudienne le 14 juin 1972.
n = n1 + n2
n1 = nombre de jours entre le 01/02/1939 et le 01/02/1972 soit :
(1972 - 1939) × 365 + 8 = 12 053 (8 années bissextiles : 1940,
1944, 1948, 1952, 1956, 1960, 1964, 1968)
n2 = 14 (jours de juin) + 31 (mai) + 30 (avril) + 31 (mars) + (29 - 1)
(février 1972 – qui est bissextile) = 134.
12 187 = n = 29 × 420 + 7
420 = 13 × 32 + 4
Nombre d’années claudiennes = 32
Nombre de mois claudiens = 4
Nombres de jours sur le mois suivant = 7
Il s’agit donc du 7e jour du 5e mois de la 33e année claudienne, soit
le 7 disco 33.
Exercice :
Convertir en date claudienne le 7 février 2002.
Corrigé :
n vaut (2002 - 1939) × 365 + 16 + (7 - 1) = 23 017 (âge qu’aurait
eu Claude à cette date)
(NB : le 16 à cause des seize années bissextiles de 1940 à 2000
incluses
– attention, c’est (2000 – 1940) / 4 +1 car les deux extrêmes
sont bissextiles.)
23 017 = n = 29 × 793 + 20
793 = 13 × 61 (ce qui tombe juste : il s'agit là d'un cas particulier).
Nombre d’années claudiennes = 61
Nombre de mois claudiens = 0
Nombre de jours sur le mois suivant = 20
Nous sommes donc le 20 du premier mois de la 62e année claudienne
: autrement dit, le 20 marteau 62.
ANNEXE 4
« FRÉDÉRIQUE FRÉDÉRIC » MÉGA-COMPI
NANARDIENNE DESTINÉE À
FRÉDÉRIQUE BARKOFF
« Une compidation, ça se fait pas comme ça, comme ton toutou pose
un caca. C'est comme une œuvre, une compidation : il faut tenir compte
de l’ensemble, y a la question du rythme, et puis des paroles des
chansons. C'est comme quand on raconte une histoire. C'est the reason
why mes compidations ont toujours un titre, comme les livres que tu lis.
Et comme aussi les films que tu vois! Le but du jeu est que la personne
qui l’écoute aille jusqu’au bout. C'est pourquoi une compidation digne de
ce nom doit toujours s’adresser non pas à la toute foule mais à quelqu’un
en particulier. On ne peut jamais faire la même compidation pour deux
personnes différentes, c’est-à-dire deux gens qui sont pas le même gens.
Pour moi, faire une compidation, c’est comme écrire une lettre d’amour.
C'est comme faire l’amour. »
BERNARD FRÉDÉRIC
Première cassette FAIS TES VALISES
« Dans cette première cassette, j’ai surtout voulu insister sur le thème
de l’évasion comme quand tu t’évades, avec du voyage dedans. Un peu
comme Tintin. Quand j’étais enfant, je m’enfermais dans les Tintin et je
m’évadais. Je m’évadais dans l’Amazone, en Chine, dans Le Lotus bleu,
au Moyen-Orient... Je voulais pas passer trop vite à l’amour dans cette
première cassette, pour pas effrayer ma petite puce. Ce qu’il faut, pour
séduire une fille de la trempe de Frédé, c’est y aller tout doux. Comme le
renard qui arrive où les poules dorment. Je suis progressif pour ma
compidation. Du Brésil à l’Italie, comme Tintin, en passant par l’Afrique,
l’Islande où même Tintin je crois n’a jamais dû trop traîner, et l’Egypte,
terre natale de Claude 1, je crois que le voyage auquel je convie ici Frédé
a vraiment de la gueule. »
BERNARD FRÉDÉRIC.
Face A
1 Claude François, Je vais à Rio (1977).
2 Toto Cutugno, L'Italiano (1983).
3 Hervé Vilard, Capri c’est fini (1965).
4 Les Charlots, Il était une fois dans le Sud (1970).
5 Confetti’s, In China (1989).
6 Chanteurs sans frontière, Ethiopie (1985).
7 Monty, Le Vésuve et l’Etna (1971).
8 Sheila, La colline de Santa Maria (1969).
9 Barry Manilow, Copacabana (1979).
Face B
10. Claude François, Alexandrie, Alexandra (1978).
11. Elton John, Island Girl (1976).
12. Le Grand Orchestre du Splendid, Macao (1980).
13. France Gall, Christiansen (1964).
14. Ringo, Les oiseaux de Thaïlande (1976).
15. Scott McKenzie, San Francisco (1967).
16. Antoine, Un an en Amazonie (1971).
17. Michel Sardou, Les lacs du Connemara (1982).
18. C. Jérôme, Himalaya (1973).
19. Jean-Michel Jarre, Souvenirs de Chine (1982).
20. Gilbert Montagné, Les sunlights des Tropiques (1985).
Deuxième cassette MA PUCE
« Dans cette deuxième cassette tout se passe comme si je m’adressais
moi-même à Frédé, sans intermédiaire, exactement comme si j’étais moi-
même l’auteur de chacune des chansons qui sont ici. Je vais direct à la
chose. Au cœur. En pleine cible de la chose. Pas de chichis, pas de
détours. J’ai des tendresses particulières, concrètes, pour cette deuxième
cassette parce qu’elle débute par un morceau de Claude qui est
pratiquement tombé dans l’oubli aujourd’hui, et qui est, dans
l’Humanité, un pur chef-d’œuvre de tous les temps. »
BERNARD FRÉDÉRIC.
Face A
1 Claude François, Qu’est-ce que tu deviens ? (1967).
2 France Gall, Viens je t’emmène (1978).
3 Michel Berger, Ecoute la musique (1973).
4 Plastic Bertrand, Sentimentale-moi (1979).
5 Karen Chéryl, Ma vie n’appartient qu’à toi (1975).
6 Il Etait Une Fois, Viens faire un tour sous la pluie (1976).
7 Enrico Macias, C'est pour toi que je chante (1979).
8 Présence, Si tu passes par chez moi (1973).
9 Eric Charden, Pense à moi (1977).
10 Marie Laforêt, Viens, viens (1973).
Face B
11. Claude François, Y a le printemps qui chante (1972).
12. Joe Dassin, Fais la bise à ta maman (1971).
13. Billy Swan, I Can Help (1975).
14. Human League, Don’t You Want Me (1982).
15. Triangle, Viens avec nous (1972).
16. Gérard Palaprat, Fais-moi un signe (1971).
17. Julien Clerc, Berce-moi (1971).
18. Gérard Lenorman, Si tu ne me laisses pas tomber (1973).
19. Claude Nougaro, Tu verras (1978).
Troisième cassette FINIE LA RIGOLADE
« Ici, je passe à la vitesse supérieure. Je balance la tête! Ça se
concrétise ! Mais sans dire je t’aime encore – toujours ma tactique de
faire patienter ma proie. Tu donnes pas tout tout de suite, en amour.
Jamais! Je dis souvent que les meilleurs succès sont le résultat de
quelque chose de graduel, qui n’explose pas dans une seule seconde, un
seul moment et puis c’est fini. Je veux pas dire par là que le but est de
s’économiser dans le corps, bien au contraire : il s’agit en fait de gérer
son énergie. C'est au niveau de la dimension de l’énergie que tout se
tient. Je suis pas sûr que tout le monde comprend, mais même celui qui
comprend pas, je sais qu’il comprend quand même. »
BERNARD FRÉDÉRIC.
Face A
1 Claude François, Je viens dîner ce soir (1973).
2 Il Etait Une Fois, Que fais-tu ce soir après dîner ? (1973).
3 Frédéric François, Je voudrais dormir près de toi (1972).
4 George Benson, Give Me The Night (1981).
5 Claude François, Laisse-moi tenir ta main (1964).
6 Pierre Bachelet, Embrasse-moi (1984).
7 Claude François, Serre-moi, griffe-moi (1968).
8 Claude François, Des bises de moi pour toi (1963).
9 Claude François, Où tu veux quand tu veux (1969).
10 Karen Chéryl, Ma vie n’appartient qu’à toi (1975).
Face B
1 Ringo Willy-Cat, Elle, je ne veux qu’elle (1972).
2 Frédéric François, Viens te perdre dans mes bras (1974).
3 Claude François, Tu seras toute à moi (1969).
4 Shakin’ Stevens, You Drive Me Crazy (1982).
5 Monty, Pour la vie (1968).
6 Claude François, J’attendrai (1967).
7 Patti Labelle, Lady Marmalade (Voulez-vous coucher avec moi,
ce soir) (1975).
8 Sylvie Vartan, Un peu de tendresse (1967).
9 Zanini, Tu veux ou tu veux pas (1970).
10 Johnny Hallyday, Prends ma vie (1974).
11 Les Charlots, Sois érotique (1970).
Quatrième cassette L'AMÉRIQUE FRÉDÉRIQUE
« Cette quatrième cassette, eh bien elle ne parle toujours pas d'amour
! Il faudra encore attendre... Cette cassette fait une sorte de break par
rapport au but premier qui est de s’adresser à Frédé, mais c’est pour des
raisons de stratégie. Comme le titre de la cassette l’exprime, ce volet est
consacrée à l’Amérique, vu que j’ai quand même un côté très américain,
très Central Park. Claude aimait beaucoup l’Amérique. Si c’était à
refaire, je serais américain. »
BERNARD FRÉDÉRIC.
Face A
1 David Essex, America (1974).
2 Julien Clerc, La Californie (1969).
3 Patrick Juvet, I Love America (1978)
4 The Bee Gees, Massachusetts (1968).
5 Nicolas Peyrac, So Far Away From L.A. (1974).
6 Jean-Jacques Goldman, Américain (1985).
7 C. Jérôme, OK pour Miami (1975).
8 Johnny Hallyday, Mon Amérique à moi (1982).
9 Joe Dassin, L'Amérique (1970).
Face B
10. Tabou Combo, New York City (1975).
11. Nicolas Peyrac, Mississippi River (1975).
12. Claude Nougaro, Nougayork (1988).
13. Sting, Englishman In New York (1988).
14. Elvis Presley, U.S. Male (1968).
15. Graham Nash, Chicago (1971).
16. Michel Sardou, La java de Broadway (1977).
17. Maxime Le Forestier, San Francisco (1974).
18. Danyel Gérard, America (1963).
Cinquième cassette ADIEU, MON AMOUR
« Spéciale parano-victime. Là je joue le D.J. des larmes, parce que je
voudrais bien que ma petite Frédé finisse par pleurer. Je lui montre à la
fois “je suis sensible et en même temps, sur une parallèle, je suis triste”.
C'est pour lui donner la preuve que je suis un mec à fleur de peau, quoi.
En plus, c’est ça qui est très fort, j’anticipe mon échec, j’inclus le râteau,
je prends les devants pour pas avoir l’air d’un slip dans l’hypothèse où
Frédé ne voudrait vraiment pas de moi. »
BERNARD FRÉDÉRIC.
Face A
1 Claude François, Ce soir je vais boire (1968).
2 Dick Rivers, Je suis triste (1967).
3 C. Jérôme, Mélancolie (1970).
4 Nicolas Peyrac, Je pars (1977).
5 Patrick Juvet, De plus en plus seul (1979).
6 Michel Polnareff, La poupée qui fait non (1966).
7 Harry Nillson, Without You (1972).
8 Demis Roussos, Ainsi soit-il (1978).
9 Sylvie Vartan, Les hommes qui n’ont plus rien à perdre (1970).
10 Gilbert Bécaud, L'indifférence (1978).
Face B
11. Joe Dassin, Si tu t’appelles mélancolie (1975).
12. Elton John, Sacrifice (1990).
13. Caroline Grimm, La vie sans toi (1986).
14. The Rolling Stones, Miss You (1978).
15. Jean-Jacques Goldman, La vie par procuration (1987).
16. Jean-Patrick Capdevielle, Quand t’es dans le désert (1980).
17. Richard Anthony, Il pleut des larmes (1970).
18. Jimmy Sommerville, Comment te dire adieu (1990).
19. Johnny Hallyday, J’ai oublié de vivre (1978).
Sixième cassette RIQUEFRÉDÉRIQUEFRÉDÉRIQUEFRÉ
« Là, je mets à exécution l’un de mes coups favoris : après les larmes,
place à l’humour! Ça remet une bonne ambiance. Tu vas voir c’est
poilant. »
BERNARD FRÉDÉRIC.
Face A
1 Ringo, Remets ce disque (1974).
2 Ringo, Remets ce disque (1974).
3 Ringo, Remets ce disque (1974).
4 Ringo, Remets ce disque (1974).
5 Ringo, Remets ce disque (1974).
6 Ringo, Remets ce disque (1974).
7 Ringo, Remets ce disque (1974).
8 Ringo, Remets ce disque (1974).
9 Ringo, Remets ce disque (1974).
Face B
10. Ringo, Remets ce disque (1974).
11. Ringo, Remets ce disque (1974).
12. Ringo, Remets ce disque (1974).
13. Ringo, Remets ce disque (1974).
14. Ringo, Remets ce disque (1974).
15. Ringo, Remets ce disque (1974).
16. Ringo, Remets ce disque (1974).
17. Ringo, Remets ce disque (1974).
18. Ringo, Remets ce disque (1974).
Septième cassette FRÉDÉ, JE VOULAIS TE DIRE QUE...
« C'est maintenant ou jamais! Le truc est mûr comme tout. Il faut
balancer la purée! Dire “Je t’aime”. Ce qu’il faut ici, c’est s’adresser à
elle, de moi vers elle, de Bernard vers Frédérique. C'est l’étape où je
déclare mon amour, indépendamment de toute idée de “je veux que toi
aussi tu m’aimes”. On n’est pas encore dans la réciproque! Ça viendra
dans une prochaine cassette. »
BERNARD FRÉDÉRIC.
Face A
1 Christian Delagrange, Je t’aimerai mon amour (1973).
2 Michel Sardou, Je vais t’aimer (1976).
3 Michel Polnareff, Je t’aime (1981).
4 Lara Fabian, Je t’aime (1998).
5 Michel Sardou, Je t’aime, je t’aime (1971).
6 Johnny Hallyday, Je t’aime, je t’aime, je t’aime (1974).
7 Daniel Guichard, Je t’aime tu vois (1976).
8 Michel Chevalier, Je veux t’aimer encore (1973).
9 Mike Brant, C'est comme ça que je t’aime (1974).
10 Claude François, Je t’aime trop toi (1965).
11 Christian Adam, Si tu savais combien je t’aime (1973).
Face B
12. Joe Dassin, Je t’aime (1973).
13. Julien Clerc, Des jours entiers à t’aimer (1970).
14. Eddy Mitchell, Je n’aime que toi (1968).
15. Dalida, T’aimer follement (1960).
16. Slade, Coz’ I Love You (1972).
17. Claude Michel, Comme je t’aime (1973).
18. Boule noire, Aimer d’amour (1990).
19. Sylvie Vartan, Je n’aime encore que toi (1996).
20. Michel Polnareff, I Love You Because (1973).
21. Johnny Hallyday, Que je t’aime (1969).
Huitième cassette TOI AUSSI TU M’AIMES, MA FRÉDÉ
« Là, il faut la jouer fine. Je pars du principe qu’en persuadant Frédé
qu’elle m’aime aussi, elle m’aimera forcément. Je lui fais donc penser et
dire des choses qui me font plaisir par les intermédiaires de mes génies
de la chanson. La pudeur est sauvée – c’est pas vraiment elle qui me dit
“je t’aime”, elle le dit par des voix de chanteurs et en même temps ça lui
permet d’accoucher de ses sentiments pour moi. Ça passe ou ça casse!!!
C'est tutti frutti l’affaire ou dans le décor la star! »
BERNARD FRÉDÉRIC.
Face A
1 Claude François, Toi tu voudrais (1968).
2 Françoise Hardy, C'est à l’amour auquel je pense (1963).
3 Cocogirls, Ce mec est too much (1985).
4 Richard Anthony, C'est ma fête (1963).
5 Barbra Streisand, Woman In Love (1980).
6 Sylvie Vartan, Chance (1963).
7 La Bouche, Be My Lover (1995).
8 Captain Hollywood Project, Only With You (1993).
9 Modern Talking, You’re My Heart, You’re My Soul (1985).
Face B
10. Marlène Jobert, C'est un éternel besoin d’amour (1984).
11. Christian Adam, Tu sais si bien dire je t’aime (1974).
12. Eddy Mitchell, Sentimentale (1963).
13. Sylvie Vartan, On a toutes besoin d’un homme (1969).
14. Françoise Hardy, On dit de lui (1963).
15. Monty, Le cœur d’une fille (1967).
Neuvième cassette NOUS
« Je récapitule : il y a eu mon amour pour Frédé, l’amour de Frédé
pour moi, il est donc normal que je fasse maintenant la synthèse en
concluant que puisque je l’aime et qu’elle m’aime, nous nous aimons.
C'est logique. J’ai sobrement intitulé cette cassette Nous, du nom d’un
grand succès d’Hervé Vilard en 79, mais aussi en hommage à Pierre
Charby, qui lui aussi a sorti une chanson appelée Nous cinq ans plus tôt,
en 74, année du Téléphone pleure, justement, et qu’on a un peu oublié. »
BERNARD FRÉDÉRIC.
Face A
1 Claude François, Il faut être deux (1967).
2 Hervé Vilard, Nous (1979).
3 Joe Dassin, Il était une fois nous deux (1976).
4 Mireille Mathieu, Toi, moi, nous (1969).
5 Michel Polnareff, Comme Juliette et Roméo (1971).
6 Claude François, Toi et moi contre le monde entier (1975).
7 Hugues Aufray, A bientôt nous deux (1964).
Face B
8. Jean-Claude Pascal, Nous les amoureux (1961).
9. Sheila, Adam et Eve (1973).
10. Les Sunlights, Nous deux on s’aimera (1969).
11. Georges Chelon, Nous on s’aime (1968).
12. Pierre Charby, Nous (1974).
13. Sheila, Samson et Dalila (1972).
14. Adamo, On est deux (1973).
Dixième cassette DANS L'INTIMITÉ
« D’après la cassette juste avant, nous sommes logiquement ensemble
Frédé et moi, hein, selon la chronologie de ma compidation qui raconte
une histoire. NOTRE HISTOIRE! Eh bien là je franchis encore un stade
dans notre intimité en trouvant pour ma petite puce des expressions
gentilles qui la décrivent bien. »
BERNARD FRÉDÉRIC.
Face A
1 Claude François, La plus belle fille du monde (1973).
2 Jean-Michel Caradec, Ma petite fille de rêve (1974).
3 René Joly, Chimène (1969).
4 Regina, Baby Love (1986).
5 Gilles Dreux, Alouette (1968).
6 France Gall, Papillon de nuit (1988).
7 K. Dop presents the Bucketheads, The Bomb (1995).
8 Joe Dassin, Ma bonne étoile (1969).
9 Michel Polnareff, Ame câline (1967).
10 Christian Delagrange, Petite fille (1972).
11 Wet Wet Wet, Angel Eyes (1988).
12 Panics, Superwoman (1973).
Face B
13. Christophe, Belle (1973).
14. Richard Gotainer, Chipie (1981).
15. Angelo Branduardi, La demoiselle (1979).
16. Téléphone, Cendrillon (1982).
17. Paul McCartney, Blue Bird (1974).
18. Roch Voisine, Darlin’ (1991).
19. Gilbert Bécaud, Les cerisiers sont blancs (1968).
20. Joe Dassin, Le petit pain au chocolat (1969).
21. Gilles Marchal, L'étoile filante (1970).
22. Petula Clark, My Love (1964).
23. Anne, La petite sirène (1991).
Onzième cassette BOUQUET FINAL
« A la femme qu’on aime il faut offrir de la fleur. C'est ce que je fais
ici. Frédé va être folle de joie de recevoir un bouquet comme preuve
sincère de ma passion. Si l’opération a raté et qu’elle ne veut pas de moi,
les fleurs deviennent alors un moyen poli et délicat de m’excuser de
l’avoir infortunée. Et cette délicatesse peut justement faire naître in
extremiste, en toute-toute fin de compidation, les sentiments qu’elle
n’avait peut-être pas en début de compidation. Bref, je gagne sur les deux
tableaux. »
BERNARD FRÉDÉRIC.
Face A
1 Claude François, Magnolias For Ever (1978).
2 Dalida, Le temps des fleurs (1968).
3 Joe Dassin, La fleur aux dents (1971).
4 C. Jérôme, Les lilas (1970).
5 Claude François, Une fille et des fleurs (1972).
6 Les Sunlights, Les roses blanches (1968).
7 Claude François, Les anges, les roses et la pluie (1977).
8 Richard Anthony, Rose parmi les roses (1963).
9 Julien Clerc, Les fleurs des gares (1970).
10 Michel Fugain, Les fleurs de mandarine (1968).
11 Monty, Fleurs et bonbons (1970).
Face B
12. Francis Lemarque, Une rose rouge (1960).
13. Johnny Hallyday, Fleurs d’amour, fleurs d’amitié (1967).
14. Claude François, Un jardin dans mon cœur (1971).
15. Philippe Timsit, Henri Porte des Lilas (1981).
16. Nana Mouskouri, Les roses blanches de Corfou (1962).
17. Tiny Tim, Tip Toe Through The Tulips With Me (1968).
18. Claude François, Fleur sauvage (1970).
19. Hugues Aufray, Des jonquilles aux derniers lilas (1968).
1 Mais aussi de Guy Béart, de Richard Anthony, de Dalida, de Georges Moustaki et de Georges
Guétary.
ANNEXE 5
LE CENTRE D’ÉTUDES CLAUDIENNES
Le Centre d’Etudes Claudiennes (C.E.C.) fonctionne selon un principe
simple, qui est « Tout ce que nous ne connaissons pas encore nous
empêche de connaître ce que nous connaissons déjà ». A quoi les
chercheurs en claudisme (théorique ou appliqué) aiment ajouter ce
passage de l’Evangile : « Il n’est rien de caché qui ne doive être
découvert, rien de secret qui ne doive être mis au jour » (Marc, 4-22). A
partir de là sont formés des spécialistes de Claude François. Nous avons
rencontré leur directeur, le professeur Patrick Marboué.
Comment est organisée la recherche sur le site de Dannemois ?
Elle est segmentée, mais toujours complémentaire. Certains chercheurs
travaillent sur une journée particulière de la vie de Claude François,
d’autres encore sur le nombre d’insultes qu’il a proférées dans sa vie,
d’autres sur les différentes versions répertoriées de Comme d’habitude,
d’autres encore décryptent et analysent ses livres ou ses films préférés,
d’autres, enfin, se penchent sur sa manière de nager la brasse ou d’épicer
ses plats. Nous avons pour cela des équipes de formation très
expérimentées. Le travail sur le terrain étant très important, nous avons
mis en œuvre des moyens logistiques adaptés.
En quoi consiste ce travail sur le terrain ?
Il s’agit d’un aspect fondamental de la claudologie. En effet, le
claudologue n’est pas un chercheur enfermé entre quatre murs qui passe
son temps à écrire des textes lyriques et ampoulés à la gloire de Claude
François. Nous ne sommes pas des membres de fan-club. Le claudologue
et son équipe, au contraire, sont sans cesse en déplacement. Les
chercheurs de la section « Sexualité de Claude François » doivent, par
exemple, se rendre chez les ex-femmes et les anciennes maîtresses de
Claude François pour recueillir leur témoignage. C'est un véritable travail
de fond.
Par conséquent, la section « Claude François et la gastronomie »
visite tous les restaurants où Claude a déjeuné ou dîné...
C'est à peu près ça. Sauf que dans la pratique, c’est un tout petit peu
plus compliqué. En effet, la section que vous évoquez existe, elle
s’appelle « Diététique de Claude François ». Mais elle est en réalité
rattachée à deux autres sections connexes : « Claude François et l’art
culinaire » et « Métabolisme claudien ». Nous attendons donc de nos
chercheurs qu’ils travaillent en coordination permanente : je ne
supporterai aucune concurrence entre sections.
Quelle différence faites-vous entre un « claudien » et un «
claudologue » ?
Un claudien est un amateur de Claude François. Un claudologue étudie
Claude François, indépendamment, en principe, du fait qu’il apprécie ou
non ce chanteur.
Il y a beaucoup d’étudiants sur le campus ?
Près de 300, qui sont répartis dans nos différentes sections : lettres
claudiennes, psychologie claudienne, sociologie claudienne, philosophie
claudienne, biologie claudienne, théologie claudienne, histoire
claudienne, mathématiques claudiennes...
Des mathématiques claudiennes ?
Parfaitement : je suis moi-même professeur de statistiques claudiennes.
Cela consiste à une approche quantitative de la vie de Claude François.
Nous cherchons par exemple à estimer le nombre de litres d’eau que
Claude François a pu absorber au cours de son existence.
Combien de litres cela représente-t-il ?
C'est très simple. Claude a vécu 14 300 jours. Si je considère qu’il a
bu, en moyenne, 1,5 litre d’eau par jour pendant toute sa vie, j’arrive à un
total de 21 424 litres bus, soit un peu plus de 78 300 verres.
C'est stupéfiant. Et quant à la nourriture ?
Nous avons calculé que durant son séjour terrestre, Claude François
avait absorbé, et déféqué, 15,7 tonnes d’aliments. En réalité, le chiffre
exact de la quantité déféquée est moindre, compte tenu des calories
brûlées. Il s’agirait plutôt de 5 tonnes environ d’excréments, sur une base
évaluée à 400 grammes par jour de matière fécale. Ces chiffres ont fait
l’objet de vérification par la section « Macrobiologie claudienne » du
C.E.C. Ils sont sans doute révisables. Pour nous, ces chiffres ne sont pas
que des chiffres : ils sont aussi Claude François. Dire que Claude
François a vécu 39 années est une chose, mais en traduisant ceci dans un
autre référentiel de mesure, on peut porter sur les choses un regard neuf.
Claude François a ainsi passé parmi nous 14 283 jours, soit 342 790
heures en tout, autrement dit 20 567 500 minutes, ce qui fait, au bout du
compte, 1 234 050 000 secondes. Quand vous savez qu’à nos yeux
chaque seconde de la vie de Claude François compte, vous devinez un
peu l’ampleur de nos travaux !
Combien de fois Claude François a-t-il respiré ?
329 millions de fois, si l’on considère qu’il a respiré 16 fois par
minute. Ceci tient compte des dernières études de la section «
Physiologie claudienne » qui est parvenue à établir de manière certaine
que Claude François était diaphragmatique, c’est-à-dire qu’il possédait
une double colonne d’air : une pour la voix et une autre pour la
respiration pure. Quant à son cœur, il a battu 1 milliard 563 millions de
fois environ, sur une base de 76 battements par minute. La section «
Hygiène » s’est également penchée sur le brossage de dents chez Claude
François. Celui-ci se brossait les dents 3 fois par jour. Nous en arrivons à
un résultat de quelque 43 070 brossages, ce qui revient à un tout petit peu
plus de 3 mois à se brosser les dents 8 heures par jour. Ceci est calculé
sur une durée de brossage de 1 minute. Pour des brossages de 3 minutes,
on arrive à 43 070 × 3 = 129 210 minutes, soit 2 153 heures ou encore
269 journées de 8 heures, c’est-à-dire 9 mois. Même chose pour le temps
qu’a passé Claude François aux toilettes. Si nous considérons chacun de
ses séjours aux lieux d’aisances de 10 minutes chacun, nous arrivons à
une durée totale de 9 mois passés sur la lunette – là encore, à raison de 8
heures par jour. Mais ces calculs sont basés sur une défécation
journalière, ce qui peut sembler peu élevé. Des recherches en cours
devraient nous apporter bientôt à ce sujet de plus amples informations.
Y a-t-il des spécialisations plus prisées que d’autres ?
La section « 11 mars 1978 », qui est en fait une sous-section de la
section « Claude François et la mort » semble rester à ce jour la plus
prestigieuse. C'est en effet la plus demandée devant la section « Sexualité
» – seuls nos meilleurs éléments ont une chance d’obtenir des bourses de
recherche dans l’une ou l’autre de ces deux sections.
Quelles sont les spécialisations les moins demandées ?
Cela dépend des sessions. Pour la promotion actuelle, nous constatons,
sans nous en expliquer les raisons réelles, un net recul des sections «
Claude François et Alain Chamfort », « Claude François et le
Luxembourg » et « Eté 1976 » – ce qui nous préoccupe un tout petit peu,
je ne vous le cache pas.
On parle aussi d’une section de recherches sur le cerveau de Claude
François
Parfaitement. On a créé sur le site, en 1984, un laboratoire spécialisé
dans l’examen du cerveau de Claude François. Le but est d’y trouver les
preuves matérielles de son génie. On pense ainsi également éclaircir les
fondements de la neuropsychologie et de la neurophysiologie, et aboutir,
pourquoi pas, à la création d’un homme nouveau.
Quel genre d’homme nouveau ?
Non pas un cloclone, comme le préconise la dangereuse secte qu’est le
Mouvement Magnolien International, mais un homme nouveau issu de
Claude François.
Avez-vous étudié d’autres cerveaux de vedettes de la variété ?
Oui : Mike Brant, Dalida, Daniel Balavoine, Joe Dassin, Michel
Berger, Mort Shuman, Joëlle de Il Etait Une Fois, Gainsbourg. Mais nous
avons posé par hypothèse de travail, afin d’en faire un étalon, que celui
de Claude François était le plus génial. De toute façon, là-dessus, il ne
peut y avoir de doute.
Le cerveau de Claude François serait donc différent des autres ?
En effet. En l’examinant, on a fait d’intéressantes découvertes,
notamment à propos de ses régions sous-occipitales. C'est la partie du
cerveau qui différencie le plus l’homme du singe et qui gère les fonctions
les plus complexes. Chez Claude François, ces zones du cerveau sont
d’une complexité exceptionnelle, plus riches en circonvolutions, d’une
architecture compliquée.
Comment opérez-vous concrètement ?
Eh bien les parties du cerveau sont découpées en milliers de lames
d’une épaisseur d’un micron. Les échantillons ainsi préparés servent à
l’examen microscopique. Ce procédé étant très onéreux, il est réservé aux
cerveaux qui ont été au moins dix fois disques d’or. Les autres, rincés au
formol et conservés dans de la paraffine, sont soigneusement rangés sur
des étagères, où ils attendent leur tour.
Avez-vous réussi à percer le secret du génie de Claude François ?
Affaire à suivre. Mais je tiens également à préciser que nous
travaillons actuellement sur des cerveaux de favinets et favinettes qui se
sont suicidés lorsque Claude François est mort en 1978. Et nous sommes
parvenus à localiser la partie du cerveau qui, chez le fan ou la groupie,
exacerbe le désir pour leur idole. C'est à l’intérieur du système limbique
que tout se déroule, plus exactement dans le noyau paraventriculaire et la
région préoptique situés dans l’hypothalamus. Des hormones, sexuelles à
la base, comme la testostérone et les œstrogènes y activent les cellules
nerveuses qui commandent l’excitation et la libido. Dans le cas de
l’attraction opérée par Claude François, un neuromédiateur comme la
dopamine joue un rôle important. Ce qui n’est pas le cas chez le fan de
Joe Dassin, par exemple, où c’est plutôt, pour des raisons que nous
ignorons encore, la sérotonine qui prévaut.
Propos recueillis par Bérénice de Montgeoffroy, Bulletin des Amis de
Claude François n°12 de la 34e série (janvier 1995).
ANNEXE 6
AMÉRICANISATION PATRONYMIQUE
CHEZ LES CÉLÉBRITÉS YÉ-YÉ
Frank Alamo Jean-François Grandin
Richard Anthony Richard Btesh
Audrey Arno Adrianna Medini
Ronnie Bird Ronald Méhu
Lucky Blondo 1 Gérard Blondiot
Mike Brant Moshe Brant
Billy Bridge Jean-Marc Bridge
Long Chris Christian Blondiau
David Christie Jacques Pépino
Evy Evelyne Verrechia
Larry Greco Claude Dégalier
Johnny Hallyday Jean-Philippe Smet
Chantal Kelly Chantal Bassignani
Eddy Mitchell Claude Moine
Monty Jacques Bullastin
Dick Rivers Hervé Fornéri
Jackie Seven Evelyne Manuel
Sheila Annie Chancel
Stone Annie Gautrat
Sullivan Jacques Dautriche
Source : Gilles-Edouard Lhéritier, Mondialisation et Claudisation, Mazzini, 1999.
1
Après 800 000 disques vendus de Jolie petite Sheila, il quitte le showbiz à 24 ans en plein
succès pour se reconvertir dans la pub. Caprice des Dieux, Canada Dry, « Casto, Casto,
Castorama... », c’est lui.
ANNEXE 7
QUE SONT-ILS DEVENUS ?
Pierre Perrin, Michel Laurent, Jacky Moulière, Michel Paje, Tiny
Young, Les Missiles, Chouchou, Les Lionceaux, Jean-Claude Annoux,
Guy Mardel, Akim, Monty, Noël Deschamps, Pierre Barouh, Stella, Udo
Jürgens, Pascal Danel, Claude Righi, Sullivan, Arlette Zola, Sandie Shaw,
Les Sunlights, Laurent, David Christie, Georgette Plana, Gilles Dreu,
René Joly, Gérard Palaprat (Sodomie, septembre 1969), Dominique Brest,
Serge Latour, Gilles Marchal, Jean-François Michaël, La Révolution
Française, Danielle Licari, Maurice Dulac, Marianne Mille, Serge Prisset,
Jeannie Bennett, Triangle, Séverine, Richard Gilly, Gérard Manuel,
Marie, Esther Galil, Pierre Tisserand, Christian Delagrange, Nicolas
Skorsky, Jean-Pierre Castelain, Mathias, Serge Fouchet, Art Sullivan,
Michel Chevalier, Anne-Marie David, Patricia Lavila, Petit Matin, Pierre
Charby, Présence, Christian Adam, Christian Vidal, Gilbert O'Sullivan,
Papoose, Santiana, Marc Charlan, Philippe Cantrel, Jacky Reggan,
Noam, Labelle, Sabrina Lory, Laurent Rossi, Kenji Sawada, Denis Pépin,
Beau Dommage, Nicole Rieu, Marie-France Roussel, Alain Delorme,
Catherine Ferry, Stéphane Forman, Elisabeth Jérôme, Shake, La Bande à
Basile, Marie Myriam, Michael Raetner, Jean-Claude Borelli, Rémy
Bricka, Jean-Christian Maurice, Sophie & Magali, Patrick Coutin, Buzy,
J. J. Lionel, Claire d’Asta, Gérard Blanchard, Thierry Pastor, Gérard
Berliner, Julie Piétri, Hugues Hamilton, Guy Criaki, Rose Laurens, Le
Club, Les Kœurs, Regrets, Les Mini-Stars, Douchka, Laroche-Valmont,
Vivien Savage, Bibie, Jean-Jacques Lafon, Mader, Noë Willer, Magazine
60, Marie Dauphin, Sabine Paturel, Muriel Dacq, Partenaire Particulier,
Images, Sandra Kim, Les Avions, Carole Arnaud, Emmanuelle, Caroline
Loeb, Philippe Russo, Licence IV, Philippe Cataldo, Christian Roque,
Graziella de Michele, David & Jonathan, Carmel, Annabelle, Léopold
Nord et Vous, Sirima, Simon et les Modanais, Bézu, Début de Soirée,
Sandy, Claudia Phillips, Les Musclés, Caroline Legrand, Philippe
Lafontaine, Jean-Pierre François, Corinne Hermès, Pacifique, Les
Vagabonds, Pauline Ester, Joëlle Ursull, Benny B., Thierry Hazard, Boule
Noire, Les Infidèles, Mecano, Anne, Jil Caplan, Luc de La Rochelière,
Jean Leloup, Au Petit Bonheur, Anaïs, Jordy, Hélène, Carmen Marie,
Christophe Rippert, Regg’Lyss, Native, Francky Vincent, Lilicub,
Philippe Candelon, Teri Moïse, Jane Fostin, Anggun, Poetic Lover,
Alliage, 2 Be 3.
ANNEXE 8
UN EXEMPLE DE DÉSINFORMATION
Sandillon, dimanche (ASP). « Je m’en fiche, c’est arrivé aussi à
Claude, à Beaune, le 14 juillet 1965. C'est un signe », disait, hier soir,
Bernard Frédéric avec des mimiques et une intonation qui rappelaient son
modèle Claude François. Il venait d’être obligé de quitter le podium Paul
Ricard où les spectateurs hurlants lui avaient envoyé des choux de
Bruxelles. Et de rajouter : « Sauf que Claude, c’était avec des tomates. »
Pourtant, tout avait bien débuté. Bernard Frédéric était à l’affiche en
première partie de Philippe Lavil, venu remplacer au débotté Jean-Luc
Lahaye, qui avait décliné l’invitation à la dernière minute. Mais dès que
Bernard Frédéric apparut sur la scène, le public se partagea en deux clans
: l’un applaudissant à tout rompre, l’autre huant le chanteur et ses
danseuses. Puis un premier chou de Bruxelles tomba à la gauche de
Bernard Frédéric. « Toi t’es mort ! » lança-t-il, décontenancé, en pointant
du doigt quelqu’un pris au hasard dans la foule. Ce fut le signal de la
bataille. Les choux de Bruxelles se mirent alors à pleuvoir sur le podium,
l’un atteignit Bernard Frédéric à la cuisse : il quitta alors la scène.
Source : La Sologne Républicaine.
ANNEXE 9
DOSSIER DE PRESSE
VACHE TENDRE ET GUEULE DE BOIS
Prenez un sosie à perruque blonde monté sur bottines, mettez-le sur
une scène de fortune recouverte de banderoles publicitaires, ajoutez
quatre pseudo-danseuses en short à paillettes, incorporez des éclairages
de disco-mobile et mélangez une grosse poignée de tubes. Versez une
larme de nostalgie en poudre, secouez bien fort et laissez frémir pendant
deux heures au thermostat 78. Vous obtiendrez ainsi un cocktail explosif
tout show qui relèvera plus du pétard mouillé que de l’étincelle de génie !
Samedi, Bernard Frédéric et ses Bernadettes n’étaient pas à Rio mais à
Jouy-le-Potier pour la Brocante des Deux-Anes. C'était l’occasion rêvée,
pour ce sosie non officiel de Claude François, de reconquérir son public
après des années d’abstinence.
Bernard Frédéric n’a pas changé : en grand perfectionniste à la petite
semaine, son spectacle se révèle toujours aussi décevant. Les chansons
ultra-vendues sont chorégraphiées à la chaîne et pas une virgule n’a été
déplacée depuis sa dernière prestation; ceci étant valable également pour
les titres moins convenus dont la pauvreté d’interprétation n’a d’égale
que la confidentialité suraffichée. Hélas, une performance dénuée de
toute économie d’énergie ne suffit pas pour faire un bon spectacle.
Et pour ceux (nombreux) qui ont jugé bon de ne pas venir voir Bernard
Frédéric et ses Bernadettes sur scène, puisque vous aimez vraiment
Claude François, rabattez-vous sur sa dernière compilation qui, à défaut
d’entretenir l’illusion visuelle de sa résurrection nocturne, vous permettra
d’engloutir vingt madeleines de Proust sans modération aucune.
Alix de Tarveranne, Le Quotidien Blésois, 11 février 2002.
CLOCLO FOR EVER
Qu’il a fait bon, qu’il a fait chaud ce samedi au soleil de la salle des
fêtes de Villorceau où l’Amicale des Spectacles célébrait sa première
décennie d’activités culturelles lors d’un barbecue géant. C'est donc au
dessert que Bernard Frédéric et ses Bernadettes ont fait salle comble en
enflammant chaque mètre carré de la scène. Pendant plus de deux heures,
notre « Cloclone » et ses quatre Clodettes ont inlassablement mis le feu
au moulin des trois générations qui acclamaient son idole retrouvée. Du
mythique Alexandrie, Alexandra à Je vais à Rio, de Cette année-là à
Magnolias For Ever, aucun standard ne manquait à l’appel. Ce serait
toutefois mal connaître Bernard Frédéric que d’oser penser qu’il aurait pu
oublier des titres moins connus comme Nabout Twist, Rêveries ou encore
Une chanson française qui ont été repris en chœur par une foule
frénétique au bord de l’apoplexie (« Waow ! »).
Réglées comme du papier à musique et fidèles à l’original, les
chorégraphies explosives et électriques de la bande à Bernard ont fait
renaître la grande époque des pattes d’eph et des paillettes où les feux de
Bengale tourbillonnant et les spots multicolores n’ont finalement pas pris
une ride et nourrissent toujours l’étincelle magique qui brille dans
l’infinité des pupilles gonflées d’émotion. Ambiance de folie et énergie
communicative !
Bernard Frédéric et ses Bernadettes se sont donnés sans retenue à un
public conquis et extatique qui a rappelé cinq fois notre héros et ses «
wonder-women » après une standing ovation d’un quart d’heure sous un
tonnerre d’applaudissements plus que reconnaissants. En parfaite osmose
avec ses Bernadettes, professionnel jusqu’au bout des ongles et
perfectionniste avant tout, Bernard Frédéric incarne la représentation la
plus objectivement digne du chanteur français le plus populaire de tous
les temps.
Après Si j’avais un marteau, un final en sueur qui restera planté dans
toutes les têtes, le sosie idéal de Cloclo vous a déclaré avec bonheur : « Je
me sens aujourd’hui trop bien dans ma peau pour avoir envie de
ressembler à quelqu’un d’autre qu’à Claude. Claude restera vivant
jusqu’à ma mort. » Alors longue vie à vous, Bernard Frédéric.
Yves Bongrand, Les Nouvelles d’Orléans, 24 février 2002.
AU CARREFOUR DES INFLUENCES...
Le parking de Carrefour commença à se remplir dès 19 heures tapantes
au son des répétitions de Bernard Frédéric et de ses Bernadettes qui se
préparaient activement pour célébrer la clôture de la Quinzaine du blanc.
Deux longues heures pendant lesquelles les groupies du sosie blond
platine furent les victimes de la météo tout en succombant au charme de
l’idole disco. Melinda, Delphine, Magalie et Maïwenn ont souvent bien
du mal à synchroniser leurs mouvements et leurs pas. Le retard quasi
automatique de deux d’entre elles n’a cependant pas entamé un iota du
moral et des pirouettes contrôlées de leur mentor, qui ne perdrait son
enthousiasme pour rien au monde. Son personnage est animé d’une
fougue que pourraient lui envier bien des sosies sur le marché. Son
travail acharné et son talent aérodynamique n’auraient même pas pu être
démentis par le véritable Cloclo, son éternel modèle.
Mais à quoi bon, quand la copie se transforme en calque, sans jamais
véritablement engendrer une originalité un tant soit peu créatrice? La
musique est là, les tubes s’enchaînent, la lumière le dessine, les effets
spéciaux tombent à pic et les couleurs sont chaudes comme son public
essentiellement féminin. « Il y a parmi mes groupies d’anciennes
groupies de Claude », souligne M. Bernard Frédéric. Elles ont une fois de
plus répondu en masse puisqu’elles étaient près de huit cent cinquante ce
soir-là ! Et cela, malgré le vent dru et les trombes de pluie qui, tels des
grains de sable émouvants rafraîchissent les mémoires défaillantes et
excitent les jeunes filles belles, belles, belles comme l’amour... Leurs
enfants n’ont d’ailleurs pas arrêté une seconde de sautiller sur le bitume
saturé d’eau sous l’œil vigilant des garde-fous qui les ramassaient à la
pelle, pelle, pelle...
Les vraies fans connaissent toutes les paroles par cœur et que ne
feraient-elles pas pour illuminer ce grand show à l’américaine revisité par
l’immaculée « clone-ception », Bernard Frédéric et ses danseuses de
gym-tonic. Après le traditionnel pot-pourri, notre ersatz de Cloclo a
enchaîné un final des plus humides sur My Way à la sauce Nanard. C'est
alors qu’une moitié du parking a tenté de mettre le feu à son sot briquet
mais it was raining again, Halleluiah !
Jean-Yves Herblin, La République du Centre, 2 mars 2002.
ANNEXE 10
UN ARTICLE DE VIRGINIE BRÉHIER
L'APPRENTI CLOCLO
Ce n’est pas un secret entre nous : chaque fois que nous nous
rencontrons, le célèbre sosie orléanais de Claude François Bernard
Frédéric et moi, nous savons que nous nous quitterons fâchés. Il me
reproche je ne sais quelle méchanceté gratuite et une évidente (pour lui)
mauvaise foi. Je lui reproche un je ne sais quoi de prétention et une
évidente (pour moi) grosse tête. Si bien que nous avons fini par éviter de
nous rencontrer. Et puis hier, au gymnase de Vitry-aux-Loges, Bernard a
eu ce stupide accident qui le condamne à un mois de chambre. On a beau
ne pas être le meilleur ami de quelqu’un, quand il arrive à ce quelqu’un
un tel pépin, on va lui dire bonjour. C'est ce que j’ai fait.
Effectivement, après le traditionnel « Comment ça va ? – Et toi ? »,
quand il nous a vus reprendre nos vieux sujets de conversation favoris, je
lui ai proposé de faire quelques photos tout en écoutant une cassette du
concert de Bernard à la Tombola de Germigny-sur-Orge du mois dernier,
enregistré sur cassette audio par son fidèle Couscous, homme de
confiance qui ne le quitte jamais et par ailleurs ex-sosie de Claude
François reconverti en sosie de C. Jérôme.
Revenir très prochainement au gymnase de Vitry-aux-Loges... C'est le
premier projet de Bernard. D’abord parce qu’il n’en veut absolument pas
aux habitants de Vitry. Ensuite, parce que comme son modèle Claude
François, il est superstitieux : Bernard, qui a la hantise de la mort
(toujours comme Claude François), ayant bien cru ne plus jamais pouvoir
danser, veut à tout prix effacer ce mauvais souvenir. « Tu me connais, dit-
il. Je me suis efforcé de pas tomber dedans les pommes. J’avais le feeling
que si je me laissais partir, c’était directos la mort ! J’avoue : je balisais
comme une vieille pute. Le docteur, près de moi, a dit que y avait pas de
quoi, pour deux côtelettes de fêlées ! Je suis pas une doudouille, mais je
déguste velu. »
On le comprend quand on sait que les fractures de côtes sont les plus
douloureuses puisque vous ne pouvez pas empêcher de les bouger quand
vous respirez... Mais ce qui fait le plus souffrir « Nanard », comme
l’appellent ses proches, c’est de ne plus bouger tout court. Pour lui qui,
comme son idole, ne sait pas rester en place, être enfermé dans une
chambre d’hôpital, c’est l’enfer. Mais il a encore la force de hurler contre
ses danseuses et de faire des reproches à sa femme Véronique. Seul
semble épargné le fils de celle-ci, Mouss, 3 ans à peine, dont Bernard est
le beau-père. « Je dois pas être méga-supportable, dit-il, je fais très dans
le “je suis maniaque”, I know, tu sais. »
Le téléphone sonne. C'est un collègue sosie blésois qui appelle, un
certain Aimé Claude, dont nos lecteurs se souviennent peut-être (voir La
Gazette de l’Orléanais, n° 22435, juin 1989, pp. 56-57 : « Cloclo est de
retour sur terre et à Blois », par Jean-Yves Le Cornec) : Aimé,
fonctionnaire de police, aujourd’hui âgé de 42 ans, est ce fan de Claude
François qui avait prétendu il y a quelques années être la réincarnation de
son idole. Aimé, chose rare dans ce milieu, promet à Bernard de venir
rendre à l’infortuné une petite visite avant la fin de la semaine. Infortuné
est bien le mot. En effet, juste avant l’accident de Vitry-aux-Loges,
Bernard a appris que, pour un excès de vitesse commis il y a trois mois
sur la D 310 entre Outarville et Bazoches-les-Gallerandes (il revenait
d’un show à Charmont-en-Beauce), il était condamné à six jours de
prison avec sursis, cinq mille francs d’amende, sans compter, bien sûr, la
suppression de son permis pour six mois. « L'immobilitude a quand
même du bon, dit-il. Ça multiplie la pêche pour après ! On n’est pas
grand-chose. Je suis pas plus qu’un autre. »
Moi qui l’accusais d’avoir la grosse tête! Souhaitons-lui, donc, un bon
rétablissement. Espérons que sa « période noire » soit terminée et que ce
sera enfin, peut-être, pour lui, l’angoissé, l’inquiet, le caractériel, le
mouvement du bonheur...
Virginie Bréhier, La Gazette de l’Orléanais, 2 avril 1995.
ANNEXE 11
EXEMPLE D’ANNALES CORRIGÉES DE
L'EXAMEN DE CLAUDE FRANÇOIS
OFFICIEL
Examen de Claude François officiel, Académie d’Aix-Marseille, Session 1984
ÉPREUVE de MUSICOLOGIE
Option : disco
Durée : 3 h
Documents fournis : cassette audio + partition
Énoncé :
Etude analytique d’Alexandrie, Alexandra.
Corrigé :
Note liminaire : Contrairement à une idée répandue, Alexandrie,
Alexandra n’est pas un morceau facile. Notre corrigé s’inspire largement
d’une analyse parue il y a quelques années déjà dans le Bulletin du
Centre d’Etudes Claudiennes (BCEC)1 :
Alexandrie, Alexandra ne manque pas d’interpeller la musicologie par
l’idiosyncrasie de ses choix d’écriture. Si le plan formel obéit à une
structure traditionnelle (que l’on peut subdiviser en une introduction de 4
mesures, un premier couplet de 30 mesures, un refrain de 16 mesures, un
second couplet, le refrain à nouveau, suivi d’une coda en exténuation),
les procédés compositionnels s’apparentent à une distanciation
irréductible avec l’héritage scriptural. Observons tout d’abord la mise en
avant du phonème « a » dans l’introduction, qui fait consciemment écho
aux recherches de Ligeti et de Berio dans les années 60, dont le souvenir
était encore vivace en 1977, année de composition de l’œuvre. On
retrouvera dans les interventions chorales qui ponctuent la pièce cette
imprégnation phonétique. Plus surprenant peut-être, le découpage du
couplet, qui, faisant appel à la prose musicale théorisée par Schönberg,
avant d’être reprise par Adorno et Dahlhaus dans leurs fameuses études
sur le maître viennois, justifie une fois de plus le qualificatif de «
progressiste ». Le couplet obéit donc au regroupement suivant :
2+2+2+2, chaque binôme associant 1 mesure de chant solo et 1 mesure
de chœur (une régularité périodique qui ne laisse présager jusque-là
aucune asymétrie), puis 1+1+2 (chant solo) qui clôt la première phrase
musicale; celle-ci est suivie d’une articulation en 2+2 mesures, toujours
en fractionnant chant solo + chœur, avant qu’une subite accélération du
processus n’enchaîne sur 2+2 mesures de chant solo, réduisant à 8
mesures la seconde phrase; avec beaucoup d’intelligence musicale et de
compétence compositionnelle, la troisième et dernière phrase reprend le
découpage précédent en 2+2+2+2, auquel s’ajoutent 2 mesures
instrumentales ayant pour effet de rompre la symétrie et de créer par
conséquent un effet de tension formelle propre à provoquer une situation
d’attente. Non satisfaite de recourir à une fragmentation asymétrique
(mais non aléatoire) et libre (mais contrôlée), l’écriture distribue motifs
musicaux et figures textuelles avec la double exigence esthétique de
l’unité et de la variété. Que l’on juge par cette distribution du couplet (ici,
le premier) à nouveau :
Motifs mélodiques Nombre de mesures Texte Rime
Phrase 1
a 2 a a
a' (= a avec inversion de 2 b a
la queue du motif)
a 2 c b
b 2 d c
a' 2 e + e' c + b
a + a' 2 f b
Phrase 2
a 2 g b
a' 2 h
c+a' 2 i c
c+d 2 i c
c
Phrase 3
a 2 e b
a' 2 e'
a + a' 2 f' c
c+d 2 g cc
(instrumental seul) 2 - -
La complexité d’une telle structure parle d’elle-même. Sa logique
également, qui associe les vertus cardinales de la reconnaissance
mnésique et de la surprise esthétique.
A ces considérations formelles, il est nécessaire d’ajouter, pour
compléter cette analyse qui, si elle n’épuise pas de façon exhaustive les
qualités de l’œuvre, n’ambitionne pas moins d’en fournir les éléments les
plus prégnants, une étude harmonique. Avec beaucoup d’à-propos, les
chatoiements de l’harmonie tonale trouvent leur climax dans le refrain,
après qu’un couplet, dont nous avons observé le raffinement, a limité ses
couleurs à une alternance de tonique et de sous-dominante dans le ton
élégiaque de si mineur. Contrastant avec cette économie volontaire, la
vision d’ « Alexandrie » inspire au musicien les teintes ensoleillées de la
neuvième mineure sur tonique, immédiatement suivie d’une sixte ajoutée
au timbre suave. La « jeunesse » semble de prime abord recevoir
semblable connotation harmonique, d'intention toute ravélienne ; ultime
subtilité, il ne s’agit en fait que d’une appoggiature ascendante qui,
lorsqu’elle se résout sur la médiante de l’accord parfait de tonique,
achève d’imprimer à l’œuvre sa couleur particulière, celle d’un monde
qui n’est plus et qu’il faut pourtant fêter. Dans la dialectique,
caractéristique de l’œuvre de Claude François, entre la création d’attentes
musicales par infiltration d’éléments progressistes d’écriture et leur
résolution dont on doute qu’elle ne soit chimère, Alexandrie, Alexandra
représente un point d’aboutissement, un chef-d’œuvre.
Source : Prépa Cloclo 1996 : Réussir aux épreuves de Claude
François officiel, Editions du Lundi au Soleil, 1995.
1 BCEC hors série n° 99 avril 1991, spécial Actes du Colloque Européen de Musicologie
claudienne « Chant et chansons : nouveaux aspects analytiques. Du structuralisme lévi-straussien à
la stylistique générative », organisé au Moulin de Dannemois du 24 au 26 novembre 1990, sous la
direction du professeur Jean-Nicolas Barjoli, Presses du Moulin.
ANNEXE 12
LE MIRACULÉ : QUATRE ANNÉES NOIRES
DE CLAUDE FRANÇOIS
1970
14 mars 1970 1. Claude est à bout. Il n’a pas pris de vacances depuis
1962. Dans Le Monde daté du 23 novembre 1969 2, Claude Sarraute
résume parfaitement la situation en parlant de « la boîte à vitesses qu’il
s’est fait greffer à la place du cœur ». Pendant ces huit années où il est
devenu le plus grand chanteur de variété française de tous les temps, il a
enchaîné en moyenne 180 galas par an, soit un tous les deux jours,
accompagné de 26 à 30 personnes (contre 3 ou 4 pour Marcel Amont par
exemple). Il a visité une centaine de pays. Fait l’amour avec des milliers
de filles. Epuisé trente voitures. Parcouru près d’un million de
kilomètres. Piqué 2 920 grosses colères plus 7 300 mini-colères (à raison
de 3 grosses colères quotidiennes auxquelles il convient d’ajouter 2,5
mini-colères). Inhalé 1 000 tubes de Pernazène et avalé 31 300 calmants
environ. Il a passé 800 appels téléphoniques par semaine, ce qui, depuis
1962, fait 332 800. Reçu plus de 900 000 lettres – 642 400 déclarations
d’amour et 128 480 lettres d’injures. Perdu, en huit ans, 2,16 tonnes de
sueur sur scène. Pris 280 fois l’avion et fait 24 syncopes. Celle de la salle
Vallier est la vingt-cinquième. C'est une de trop. Ces derniers mois,
Claude ne tenait le coup que grâce à des injections. S'il a voulu que le
spectacle continue, c’est qu’il sait qu’un artiste n’a jamais le droit d’être
malade. Regarde-le sur les photos de l’époque : on dirait un zombie. Dès
le milieu du show, Claude sent qu’il va défaillir. En grand professionnel,
il attend la dernière chanson puis s’écroule. « Mon accident de Marseille
m’a donné la preuve que je n’étais pas infaillible. De ce fait, je suis
devenu beaucoup plus tolérant avec les gens qui travaillent avec moi. Je
ne les considère plus comme des objets, mais comme des êtres, de chair
et de sang, qui eux aussi ont leurs propres problèmes » (Salut les copains
hebdo, 12 mai 1970 3. Un blanc. Puis il ajoute ces paroles, très
émouvantes : « Je veux être plus sensible à la poésie. A une sorte de
romantisme moderne. » Claude reprend toujours un concert sur la scène
même où il a été obligé de l’interrompre. Ce n’est pas qu’une question de
superstition. C'est une question de résurrection. « La loi du cirque et du
music-hall, dit-il, c’est de recommencer là même où l’on s’est arrêté. »
Impression salvatrice de continuité. Se relever là où l’on tombe. Renaître
de ses propres cendres. Il revient à Vallier, donc. Son public l’aime pour
ça. « Du plus profond de mon cœur, je vous aime! » Et c’est l’émeute.
Jusqu’au prochain accident, jusqu’au prochain miracle.
1973
Deuxième année noire : 1973. Année où un incendie criminel ravage
une des dépendances du Moulin. Année où Claude reçoit des visites la
nuit dans son domicile du boulevard Exelmans. Année où, une nouvelle
fois, Marseille lui porte la poisse : le lundi 2 juillet 4, lors d’un show au
Palais des Sports où Claude, bien qu’un peu enrhumé, semble encore plus
déchaîné que d’habitude, un favinet électrisé est pris d’un accès de folie :
sur les premières notes de Belinda, bravant la sécurité, il se hisse jusqu’à
la scène. Il essaie d’enlacer Claude, le griffe, veut l’attraper (pour
l’emmener chez lui ?). Claude se débat tout en continuant de chanter. Le
favinet ne l’entend pas de cette oreille : il frappe son idole de tous ses
poings en hurlant. Le sang gicle, tachant la chemise blanche de Claude et
son pantalon de scène bleu électrique moucheté de phosphènes. Il a
l’arcade sourcilière gauche ouverte.
Une bousculade s’ensuit : la salle entière veut venger Claude et
lyncher le salopard qui a osé s’en prendre à Dieu. Dieu calme le jeu. Les
gorilles emportent déjà l’exalté. Tous s’attendent à ce que le spectacle
prenne aussitôt fin. Sauf ceux qui connaissent Claude aussi bien qu’eux-
mêmes : le visage ensanglanté, il finira son tour de chant jusqu’à la
dernière note.
1973, toujours. 24 septembre 5. Nous sommes à Orly. Il est 19 h 30.
Claude et les 25 membres de son équipe (Clodettes, choristes, musiciens,
techniciens et journalistes de Podium) embarquent pour Djibouti. Ils y
donneront un gala de prestige avant d’entreprendre une tournée de
quelques dates à la Réunion. L'Afrique attend l’ange blond. Ils ont failli
l’attendre à jamais : l’avion de Claude a survolé le canal de Suez de son
enfance, manquant de se faire mitrailler par les armées israélienne et
égyptienne. Par chance, à moins que ce ne soit par politesse, la guerre
n’éclata que quelques jours plus tard.
1975
Troisième année noire : 1975. Beau mois de juillet. Claude est à
Cannes. Il doit se rendre à Monte-Carlo pour un concert devant Son
Altesse au Sporting-Club, où il a débuté en 1959. Il a opté pour
l’hélicoptère, qui le terrorise encore plus que l’avion. Avant de monter
dans l’engin, saisi d’un pressentiment, il se livre à des plaisanteries
morbides, lançant au pilote qu’il aurait bien aimé que la vie continue,
mais que tant pis, il faut bien qu’elle s’arrête un jour et que ce jour est
arrivé, que la mort, c’est là, c’est maintenant, en hélicoptère. Les deux
pilotes rigolent et demandent à Claude de mettre son casque. On
embarque. L'engin décolle. Le ciel est bleu. On se croirait dans une
chanson de Claude. Vacarme de l’hélice, du moteur. Le vol se passe à
merveille. Le Sporting-Club est en vue. On y dépose Claude. Il est
soulagé. L'hélicoptère décolle. S'élève de soixante mètres. S'écrase. Sous
les yeux de celui qui vient d’en sortir.
1975, suite. 6 septembre 6 : Claude enregistre à Londres la version
anglaise du Téléphone pleure. Il a ses habitudes au Hilton de Park Lane.
Il descend dans le hall du palace pour se rendre en studio. Une bombe
explose à un mètre de lui. Une jeune femme, qui mourra quelques heures
plus tard, déchiquetée, à l’hôpital, lui a servi de bouclier. L'attentat est
imputé à l’IRA. La police anglaise, prévenue, n’avait pas jugé bon de
faire évacuer l’hôtel. « Il faut bien l’avouer, depuis quelques années,
Claude était poursuivi par la malédiction, le mauvais œil », écrit Jean-
François Sellig dans Podium en août 1977.
1977
1977 ? Pas mal non plus, comme année. Par une nuit de juin, on a
essayé de tuer Claude. Une heure du matin. Un type louche suit Claude et
Kathalyn en voiture. Il est armé. Sur l’autoroute du Sud, il ne les lâche
plus. Il les dépasse, leur sourit. Et tire. C'est du 9 mm. Claude ne panique
pas. Il est ivre de colère. Il veut s’arrêter. Il freine. Voudrait bien riposter.
Il gueule. Ordonne à Kathalyn de se glisser entre la banquette avant et le
tableau de bord. Il conduit d’une main. A 150 km/h. Zigzags. Dix balles
fusent. S'encastrent dans la tôle de la Mercedes. Déchirent l’air, brisent
les vitres. Une onzième balle traverse la lunette arrière, frôle la nuque de
Claude, se loge dans le volant. Incrustée comme un diamant. Pour
Claude, c’est un malentendu. Un « incident de parcours ».
Jean-Baptiste Cousseau, dit « Couscous ».
1 25 ness-ness 31.
2 4 marteau 31.
3 A toi de convertir cette date civile en date claudienne.
4 13 disco 34.
5 6 flèche 34.
6 26 flèche 36.
ANNEXE 13
ENTRETIEN AVEC PAUL-ÉRIC BLANC-
FRANÇOIS, DIT « SAINT CLAUDE »,
AUMÔNIER DU MOULIN DE DANNEMOIS
Bonjour, mon père... Bonjour, mon fils.
En tant qu’aumônier du Moulin de Dannemois je crois que vous
avez du travail pendant les examens, avec tous ces candidats qui
demandent une audience auprès de vous avant de passer les épreuves.
Sans compter ceux que vous devez consoler après...
Je suis très ému, voyez-vous, de voir tous ces jeunes fidèles reprendre
le flambeau de Claudes. Je crois qu’eux-même sont assez bouleversés de
se retrouver entre Claudes. Pour certains, c’est la première fois qu’ils
rencontrent d’autres Claudes François. Ils ont un peu l’impression de se
retrouver dans la galerie des Glaces ! On a des pincements de cœur en
voyant ça... Ils sont tous très beaux, je dois dire.
Vous êtes vous-même sosie officiel de Claude François depuis 1979 :
cela correspond-il à une vocation ?
C'est arrivé comme ça, sans que j’aie rien demandé... Ça m’est tombé
dessus un lundi matin, trois jours après la mort de Claude. Trois jours !
J’appelle ça ma mission. Je dois témoigner, laisser parler le Claude qui
est en moi.
Justement, et sauf votre respect, mon père, Claude est-il en vous ?
C'est bizarre à dire, mais quand Claude est mort il m’a donné la vie. Il
est un peu en moi, Claude, ça je le sens très fort. Moi je dis qu’il s’est
ressuscité en moi, enfin je trouve. Ressusciter, ça commence toujours
mal, vous remarquerez : il faut un mort ! Il a fallu que ça tombe sur lui !
Et puis sur moi ! Etrange coïncidence, mon fils ! Mais il fallait peut-être
ça pour que je puisse suivre ma pente, qui sait ? Sa mort a finalement été
l’étincelle qui a mis le feu aux poudres.
Image très poétique, mais dans la réalité, on sait très bien qu’il n’y a
pas de place pour dix dans la peau de Claude. La preuve, c’est qu’on va
bientôt élire, sur France 3, le Claude François de l’année...
La multiplication des Claudes n’est pas un problème pour moi, du
moins tant qu’on est honnête et qu’on reste fidèle à la mémoire de
Claude. Je pense qu’on peut être un très bon Claude François même si on
ne lui ressemble pas. La preuve : je suis bien chauve ! Nous avons
également de nombreux Claudes François en Afrique, dans les pays du
Maghreb, en Chine... C'est le cœur, l’important. Le physique, c’est pas
tout !
Votre pacifisme vous honore, mon père, mais les Claudes François
que j’ai été amené à rencontrer sont moins gentils que vous : on a
l’impression que règne entre eux une compétition féroce.
Il ne peut pas y avoir de compétition entre Claudes ! On est tous les
fils d’un même père ! Ce serait manquer à sa fidélité que de nous déchirer
pour sa chemise, surtout qu’on n’a pas la même taille! Moi je vous le dis
: on a tous ici en nous des molécules de Claude. Il y a un peu de ses
cheveux dans nos cheveux, de ses yeux dans nos yeux... Il les a éparpillés
chez ceux qui l’aiment. On porte tous en nous des pétales de magnolias
for ever. Les Claudes François que vous rencontrez ici ne sont pas de
simples interprètes, de simples imitateurs... Car au fond, les sosies de
Claude François, qui sont-ils ? Des hommes, des femmes qui ne
supportent pas, qui ne supportent plus, qui supportent chaque jour de
moins en moins que Claude François, leur Claude François, ne soit que
des chansons, ne soit que quelque chose de sonore. Ils voudraient vivre
au milieu des yeux bleus de Claude, dans un champ d’yeux bleus de
Claude. Ce serait leur paradis. Avec des grands prés de mèches blondes.
Mon rôle est de leur dire que ce paradis existe et qu’il commence sur la
terre. Qu’il commence ici, au Moulin.
Le candidat que vous venez de confesser a l’air complètement
démoli...
Il n’a pas su répondre sur l’anniversaire du chien Plouf lors de
l’examen. Mais il a eu le total des points en chorégraphie. Je crois qu’il
gardera la foi jusqu’à la session prochaine.
Quel est votre morceau préféré de Claude ?
Le lundi au soleil forcément, vu ce qui m’est arrivé ce jour-là ! J’ai vu,
je n’ai pas honte de le dire, le soleil de Claude descendre du firmament et
venir battre dans mon cœur – comme qui dirait. Pour des raisons
purement christiques, j’aime aussi beaucoup Si j’avais un marteau. C'est
l’hommage de Claude à la Passion.
« N’imitez rien, ni personne. Un lion qui imite un lion devient un
singe », a dit Victor Hugo. Qu’en pensez-vous ?
Malgré tout le respect que je lui dois, Victor Hugo a oublié le cas de
figure essentiel : celui d’un singe imitant un lion.
Un dernier mot, mon père ?
Oui, je crois qu’il est temps que nous apprenions à vivre les uns et les
autres avec nos ressemblances. Dans la diversité. Dans l’originalité. Plus
que personne, je respecte les précurseurs. Claude a été un de ceux-là.
Mais, justement parce qu’ils furent nos précurseurs, il est probable que
nous les avons dépassés. Les mépriser serait d’une imbécile fatuité. Mais
les imiter servilement serait faire preuve d’une admiration docile un peu
niaise.
Propos recueillis par Francis Menneveux, Cahiers Claude François n°
345, 8e série, mars 2002.
CHANSONS DE CLAUDE FRANÇOIS
CITÉES DANS PODIUM
« Cette année-là » (Bob Gaudio / Judy Parker / Eddy Marnay) © Jobete Music Co Inc /
Seasons Music Co. Avec l’aimable autorisation de EMI Music
Publishing France, 20 rue Molitor – 75016 Paris
« J’attendrai » (Brian Holland / Lamont Dozier / Eddie Holland / Vline Buggy) ©
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« Dix-sept ans » (Janis Ian / Franck Thomas) © Mine Music Ltd Avec l’aimable
autorisation de EMI France Publishing France, 20, rue Molitor – Paris
16
« Dors petit (Claude François / Edmond Bacri / Jean-Claude Petit) © Isabelle
homme » Musique, 20 rue Molitor – 75016 Paris / Editions des Alouettes, 93,
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« Y'a le printemps (Jean-Pierre Bourtayre – Claude François / Franck Thomas – Jean-
qui chante » Michel Rivat) © Isabelle Musique, 20, rue Molitor – 75016 Paris
« Belles ! Belles ! (Claude François / Vline Buggy) Adaptation de « Made to love » de
Belles ! » Phil Everly (Everly Brothers)
« Magnolias For (Etienne Roda-Gil / Jean-Pierre Bourtayre / Claude François)
Ever »
« Henri Porte des (Philippe Timsit/ J.L. d'Onorio)
Lilas »
« Belinda » (Eddy Marnay) Adaptation de « Miss Belinda » (Pop / Calypso) (Des
Parton) Chanté par The Boulevards
« Le Mal aimé » (Eddy Marnay) Adaptation de « Day Dreamer » (Terry Dempsey /
Angela) chanté par David Cassidy
« Celui qui reste » (Jean Fredenucci / Jean Schmitt) 33 tours Flèche 6450 502 (déc. 72) 45
tours Flèche 6062 167 (fév. 73)
« A part ça la vie (Eddy Marnay) Adaptation de « By the devil I was tempted », de Guy
est belle » Fletcher et Doug Flett. © Flèche 1973, Album 6450-504
« Dans les (Claude François / Gilles Thibaut) © Philips / Flèche, 1968. Album
orphelinats » 844801