CHAPITRE 5
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU
SUD: INTERACTIONS ENTRE POPULATION
ET DÉVELOPPEMENT
LaurentAuclair
Agro-économïste
Les forêts jouent un rôle clé dans la problématique du développe-
ment durable à l'échelle de la planète. Réservoirs de biodiversité, elles
ont, en outre, une importance majeure dans la conservation des sols et
le cycle de l'eau. Plus récemment, on insiste sur leur fonction de
«piège à dioxyde de carbone» dans le contexte du changement
climatique global. Les forêts ont, aussi, une fonction économique de
toute première importance, en tant que productrices de bois 17 et de
nombreux autres produits 18. Douze millions d'habitants dépendent
aujourd'hui directement de la forêt (Tubiana, 2000), et l'on estime
qu'à l'échelle de la planète, un pauvre sur quatre a recours aux
ressources forestières pour sa subsistance (Banque Mondiale, 2000).
Chargé de recherches à l'[Link]. (Institut de recherche pour le développement).
11 La valeur totale des produits de bois représente près de 500 milliards de dollars
et 3 % du commerce mondial des marchandises en 1997.
I~ Caoutchouc, gommes, nuits, plantes aromatiques et médicinales, fibres
végétales ...
CHAPITRE 5
LADÉFORE8TATION: AMPLEUR ET COMPLEXITÉ DU
PROBLÈME
La déforestation, c'est-à-dire le processus de régression du couvert
forestier, est largement médiatisée. Elle est perçue comme une
catastrophe écologique à l'échelle planétaire. Le phénomène tend à
s'accélérer au cours des dernières décennies dans la zone intertropi-
cale '9 qui représente 47 % de la superficie forestière mondiale et le
réservoir le plus important de biodiversité20 •
L'évaluation la plus récente et complète de la FAû montre, depuis
1980, la régression de près de 15 % de la superficie forestière
tropicale21 . En 1977, moins de 2 % de l'Amazonie brésilienne était
déboisée, tandis qu'aujourd'hui 13 à 14 % le sont22 . Au cours de la
dernière décennie (1990 - 2000), les taux nets de déboisement ont été
les plus élevés en Afrique (- 0,8 % / an) et en Amérique du Sud
(moins 0,4 % par an). 11 faut souligner la limite des indicateurs de
« superficie forestière», qui focalisent l'attention du public et les
controverses d'experts, mais rendent imparfaitement compte de
l'évolution de l'état des forêts. Une plantation forestière mono
spécifique n'est pas comparable à une forêt primaire, en particulier en
terme de biodiversité. Dans les statistiques globales montrant la
modification nette de la superficie forestière, la différence n'apparaît
pas. Ainsi, en Asie, au cours de la dernière décennie, le taux net de
déboisement modeste (- 0,1 % par an) cache des pertes très
importantes en forêts naturelles dans certains pays, compensées en
19 La plupart des pays développés (Europe, Amérique du Nord, Japon) sont
caractérisés par la progression des superficies forestières au cours des dernières
décennies (FAO, 2001).
20 On estime que près de la moitié des espèces vivantes sont originaires de la
région tropicale.
21 Au cours de la décennie 1990-2000, 123 millions d'hectares de pertes
forestières nettes ont été enregistrées, correspondant à la disparition de 6,3 % de la
superficie forestière tropicale (FAO, 2001). Au cours de la décennie 1980-1990,
les pertes forestières ont été encore plus importantes.
22 Chiffres de l'INPE (Institut national de protection de l'environnement du
Brésil), 1998.
102
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU SUD
partie, par l'importance des plantations forestières sur le continent
asiatique23 . En Indonésie, disparaissent chaque année, deux millions
d'hectares faisant partie de l'une des forêts tropicales les plus riches
du monde.
Mais, si la déforestation touche, aujourd 'hui, la plupart des pays
du Sud, les causes apparaissent multiples et différenciées selon les
aires géographiques. La diversité des acteurs impliqués et des niveaux
d'intervention, du local au global, se traduit par l'interaction de
différents processus, et donc, par l'insuffisance des approches
sectorielles privilégiant un seul facteur explicatif ou un ensemble de
facteurs dominants (croissance démographique et pauvreté,
mondialisation économique, interventions publiques inadaptées ... ).
L'impact de la croissance démographique sur le couvert forestier
n'est en rien mécanique.
Les tentatives visant à identifier des relations simples et univer-
selles entre indicateurs démographiques et forestiers ont échoué, qu'il
s'agisse de corrélations positives entre les taux de croissance (ou les
densités de population) et les taux de déforestation pour les tenants du
courant néomalthusien. ou de corrélations négatives pour les
partisans du courant boserupien ou révisionniste24 . Aucune de ces
deux théories ne permet aujourd'hui de rendre compte de la diversité
des observations empiriques.
Au niveau de nombreux États africains et asIatIques, les tests
statistiques réalisés identifient peu de relations significatives entre
facteurs démographiques et déforestation (Deacon, 1994). Si le
continent africain est caractérisé à la fois, pour la décennie 1990 -
2000, par les plus forts taux de croissance démographique 25 et de
23 L'Asie occupe aujourd'hui le premier rang mondial au niveau des plantations
forestières (40 % des plantations forestières industrielles établies depuis 1995)
(FAO,2001).
24 Voir notamment les travaux d'E. Boserup et 1. Simon, pour lesquels la
croissance démographique joue le rôle de catalyseur de l'innovation technique et
de l'intensification agricole.
25 Le taux de croissance annuel de la population atteint 2,4 % pour la période
1995-2000 sur l'ensemble du continent.
103
CHAPITRE 5
déboisement, l'Amérique du Sud présente un taux de croissance de la
26
population comparable à l'Asie mais un taux de déforestation quatre
fois supérieur à celle-ci (FAO, 2001). Certains pays, caractérisés par
une très forte croissance démographique, voient leurs superficies
27
forestières croître à un rythme rapide au cours de la période récente .
D'autres, qui connaissent des taux de déboisement records, sont
caractérisés par une croissance démographique plutôt modeste. La
densité de population et la superficie forestière disponible par habitant
ne semblent pas non plus avoir d'incidences significatives sur le
processus de déforestation. Il suffit de constater, par exemple, que
l'Asie, qui présente - par habitant - les disponibilités forestières les
plus réduites (0,2 ha / habitant) en comparaison avec l'Afrique
(0,8 ha / habitant), et surtout, avec l'Amérique du Sud
(2,6 ha / habitant), connaît des taux de déboisement nettement
inférieurs à ces deux continents.
La difficulté d'établir un schéma explicatif « démo-forestier »,
global et cohérent, montre les limites des approches qui privilégient
les aspects quantitatifs en évacuant les dimensions historique et
spatiale, et en négligeant « l'organisation sociale » qui médiatise les
liens complexes entre une population et son environnement forestier.
o 'une façon plus générale, les mêmes pressions démographiques,
incitations du marché ou politiques publiques peuvent avoir des
conséquences opposées selon les contextes. Force est de constater
l'absence d'enchaînements mécaniques et de déterminisme général
(Verdeaux, 1999).
Face à la complexité du problème forestier et à la multiplicité des
acteurs de la déforestation, il importe donc d'affiner et de
« contextualiser » les analyses. Le thème de la déforestation dans les
pays du Sud est traité ici sous l'angle des acteurs, de manière à mettre
en évidence les principaux processus à l'œuvre et les interactions
entre population et développement.
26 1,5 % en Amérique du Sud et 1,4 % en Asie (1995-2000).
27 C'est le cas d'Oman, Bahreïn, Qatar, de l'Égypte, de l'Algérie ...
104
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU SUD
Diversité des processus, diversité des causes de déforestation
Si les causes générales de déforestation sont identifiées - la
conversion des forêts pour les besoins de l'agriculture, de l'élevage ou
de l'extension urbaine d'une part, les excès de l'exploitation forestière
d'autre part - elles s'inscrivent le plus souvent dans des dynamiques
sociales, démographiques et économiques fort différentes à l'échelle
d'une région ou d'un pays, afortiori à l'échelle d'un continent. Quel
point commun en effet entre le paysan pauvre ou « sans terre» amené
à défricher la forêt pour installer les cultures vivrières nécessaires à
sa subsistance immédiate, le petit producteur de café ou de cacao
travaillant dans une logique familiale d'accumulation marchande, les
stratégies des entreprises agro-industrielles fortement capitalisées ou
encore le projet du fazendeiro brésilien pratiquant l'élevage extensif
sur d'immenses superficies? De même, concernant l'exploitation
forestière, quel point commun entre le petit paysan producteur
occasionnel de charbon de bois, les firmes et les industries exploitant
le bois tropical à l'échelle internationale ?
Comprendre ces différents processus et les logiques d'acteurs
intervenant à différents niveaux afin de mieux évaluer leurs impacts
respectifs sur la forêt, leurs interactions dans des contextes variés,
relève d'une entreprise interdisciplinaire en perpétuelle actualisation.
Si la connaissance des situations forestières progresse régulièrement,
les tentatives de synthèse à partir d'une démarche inductive (c'est-à-
dire, partant de l'observation de situations forestières concrètes pour
aboutir à des modèles globaux) se heurtent à des difficultés bien
compréhensibles: représentativité des situations, risques de
schématisation excessive ...
Les paysans du Sud à l'assaut desforêts
On regroupe ici sous le terme de « paysans» les petits producteurs
et exploitants familiaux, dont l'unité de production est intimement liée
à l'unité de consommation, et pour lesquels la reproduction du groupe
domestique (et non la valorisation du capital) détermine, dans une
105
CHAPITRE 5
large mesure, l'organisation et le fonctionnement de l'exploitation.
Cela ne signifie nullement l'absence de relations avec le marché
(productions destinées à la vente, activités salariées plus ou moins
régulières ... ). Les sociétés paysannes sont insérées, à des degrés
divers, dans des sociétés globales (nationales) dominées par des
catégories ou des classes sociales extérieures au monde paysan. Elles
sont, généralement, caractérisées par un faible développement des
techniques (Haubert, 1999).
Il faut souligner l'importance démographique et l'extrême diversité
des sociétés paysannes dans les pays du Sud; diversité perceptible
par la variété des techniques et des systèmes de culture et d'élevage,
par la diversité aussi des modes d'organisation sociale.
Crise des paysanneries et crise environnementale: la théorie du
Nexus
Le courant néomalthusien a réinterprété la théorie de Malthus,
pour formuler une explication globale de la dégradation de
l'environnement - de la déforestation en particulier - dans les pays du
Sud. Les populations paysannes en croissance rapide dans un
contexte de transition démographique - maintien d'une forte fécondité
et tendance à la baisse de la mortalité - sont conduites à surexploiter
les ressources naturelles, notamment à raccourcir la durée des
jachères et à étendre les superficies cultivées et pastorales au
détriment des forêts et des espaces arborés. Plus récemment, la
théorie du Nexus (liaison, enchâmement), qui stipule une corrélation
étroite entre croissance de la population, pauvreté et dégradation de
l'environnement, propose une explication plus large, qui met en avant,
à la fois les contraintes démographiques, mais aussi économiques
(pauvreté) des sociétés paysannes. Dans cette optique, la crise des
sociétés rurales paysannes (sur les plans démographique, économique
et social) serait à l'origine de la crise environnementale.
On ne peut contester que ces explications ont une certaine validité
dans des contextes particuliers. L'agriculture itinérante sur abattis-
brûlis pratiquée dans de nombreuses régions tropicales d'Asie,
d'Afrique et d'Amérique Latine, ne présente pas d'effets destructeurs
106
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYSDU SUD
sur le milieu, quand la rotation des cultures avec une friche de longue
durée (10 à 20 ans) permet de satisfaire les besoins vivriers d'une
population présentant de faibles densités. Il n'en est pas de même
quand, du fait de l'accroissement démographique, les temps de
jachères se raccourcissent, la biomasse forestière ne parvenant plus à
se reconstituer, les sols perdant peu à peu de leur fertilité, la strate
herbacée et les adventices colonisant l'espace défriché... Les
agriculteurs itinérants dont le niveau technique est faible, sont alors
conduits à défricher de nouveaux espaces forestiers à un rythme de
plus en plus rapide. Mais, dans ce processus, la croissance
démographique n'est pas seule en cause. Les paysans, pratiquant
l'abattis-brûlis n'ont pas, le plus souvent, accès aux moyens de
production qui leur permettraient de mettre en œuvre des solutions
techniques alternatives, par exemple, des systèmes de polyculture -
élevage plus intensifs et mieux adaptés (Dufurnier, 1993).
Les processus de déforestation s'inscrivant dans un cycle de
paupérisation et de déstructuration de la paysannerie, peuvent
s'observer dans des contextes très divers. En Amérique Latine, les
mouvements de paysans sans terre occupent des fazendas 28 et sont
amenés à défricher le couvert forestier dans le contexte d'une
répartition très inégale de la terre. En Afrique sahélienne, mais aussi
au Maghreb, dans des conditions écologiques contraignantes
marquées par la faiblesse du couvert forestier, les paysanneries
« marginales », souvent faiblement insérées au marché et en dehors
des réseaux migratoires structurés, sont conduites à étendre des
systèmes de production extensifs et inchangés aux dépends des forêts,
des savanes et des steppes, sur des sols de qualité agronomiques de
plus en plus médiocres et sensibles à l'érosion (fortes pentes, faible
profondeur...). La crise des subsistances se double alors d'une crise
écologique dont l'ampleur est décuplée par l'aléa climatique
(sécheresses ... ).
Dans de telles situations de précarité, conduisant parfois à la
malnutrition, ou, à la fanline les populations paysannes les plus
marginalisées, la pluri-activité et l'exode rural apparaissent souvent
28 Grandes propriétés consacrées à l'élevage extensif.
107
CHAPITRE 5
comme les seules alternatives. Mais, la mobilité de la population et
l'accès à des activités non agricoles, le plus souvent à faible niveau de
qualification et de rémunération (salariat agricole, migrations
temporaires ... ) ne parviennent pas toujours à limiter la pression sur
les ressources naturelles. Les possibilités d'accumulation fort
réduites, ainsi que la captation de la main-d'œuvre familiale par des
activités non agricoles, compromettent en retour l'innovation
technique et l'intensification dans l'agriculture. En outre, la
satisfaction des besoins domestiques croissants (bois de feu ... ), et
surtout, le recours souvent vital à la vente des produits tirés de la
forêt (par exemple, le charbon de bois ou le gibier destinés à satisfaire
une demande urbaine en croissance) contribuent de manière
importante à la dégradation du milieu. Ces situations critiques, où la
survie immédiate compromet la durabilité et la reproduction des
systèmes agraires et des écosystèmes forestiers, sont encore, hélas,
très fréquentes dans les pays du Sud, en particulier sur le continent
africain. Dans de tels contextes, la théorie du Nexus est validée par
des observations empiriques.
Fronts pionniers paysans et cultures de rente
De nombreux travaux montrent, toutefois, que ce type
d'interprétation ne saurait être généralisé (Mathieu, 1998). Le
développement des échanges et des filières agricoles marchandes, le
recours à la migration et à la pluri-activité, les capacités d'adaptation
de nombreuses sociétés paysannes conduisent localement à des
situations fort différentes, reposant notamment sur la production de
cultures de rente destinées à la consommation urbaine (maraîchage,
fruits ...) ou à l'exportation (café, cacao, coton, arachide...). Ces
dynamiques paysannes, basées sur des logiques d'accumulation
familiale et de production marchande, sont aussi à l'origine de
puissants processus de défrichement et de conversion agricole des
forêts. À cet égard, le cas de l'Afrique de l'Ouest est révélateur. On
peut mesurer les graves conséquences écologiques de l'extension des
cultures de l'arachide au Sénégal, des plantations de cacao au Ghana
ou en Côte d'Ivoire ...
108
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU SUD
En Côte d'Ivoire, la disparition progressive de la forêt au cours de
la deuxième moitié du XXe siècle (12 millions d'hectares en 1955,
2 millions aujourd'hui) est due, dans une large mesure, au
développement d'une agriculture paysanne et commerciale de type
eÀ1ensif basée sur la plantation de café et de cacao (Balac, 1999).
L'État a largement impulsé le mouvement, en créant les infrastructu-
res aptes à désenclaver les massifs forestiers, puis, en décernant des
permis d'exploitation qui ont conduit les forestiers à pousser, plus
avant, la pénétration des forêts. Immédiatement derrière les coupeurs
de bois, et parfois simultanément à leur installation, les fronts
pionniers paysans se sont mis en place. L'État a instauré un prix
garanti du cacao permettant le maintien du pouvoir d'achat des
planteurs. Il a, en outre, limité les droits coutumiers des populations
autochtones et imposé la cession de terres aux nouveaux arrivants.
Ces disponibilités foncières ont motivé l'afflux d'une main-d'œuvre
abondante originaire des régions de savanes et des pays voisins
(Léonard et Ibo, 1994).
De nombreux exemples, sur différents continents, permettent
d'illustrer de telles dynamiques pionnières, le plus souvent
encouragées par les pouvoirs publics (programmes de transmigrations
en Indonésie, fronts pionniers d'Amazonie et d'Amérique centrale...)
ou encadrées par de puissants intermédiaires privés. Dans de
nombreux pays d'Asie, les compagnies commerciales jouent un rôle
clé dans le développement des fronts pionniers en forêt, passant
contrat avec les paysans, fournissant les intrants et les avances de
trésorerie nécessaires, assurant l'écoulement des produits sur le
marché national ou international. Les déboisements accélérés
observés en Thaïlande sont allés de pair avec l'extension des surfaces
consacrées aux cultures de rente destinées aux agro-industries et à
l'exportation (Trébuil, 1993). Nombreuses sont les forêts de
mangrove menacées de disparition par suite de l'établissement, par de
petits producteurs, d'élevages de crevettes et de crabes destinés aux
marchés japonais, européens et nord-américains (Équateur, Birmanie,
Vietnam, Thaïlande... ) (Weigel, 1993). Sur les fronts pionniers
amazoniens, s'est instaurée une relation clientéliste entre le paysan ou
le collecteur de produits forestiers et le commerçant dont il dépend
étroitement. Dans ces régions boisées et enclavées, celui-ci détient le
monopole des moyens de communication, et donc de l'accès au
109
CHAPITRE 5
marché. Il fournit à son client des marchandises à crédit ou des
avances de trésorerie contre l'assurance de commercialiser la récolte.
Les petits producteurs sont fréquemment pris dans un cercle
d'endettement et d'étroite dépendance (Picard, 1999).
Le développement des cultures illicites (marijuana, pavot, coca... )
est aussi à l'origine de grands mouvements de défrichements paysans.
Il a, par exemple, conduit au déboisement des forêts méditerranéennes
dans le Rif marocain.
Dans ce type de dynamiques paysannes, la pression démographi-
que n'est souvent pas le facteur le plus prégnant. En Afrique de
l'Ouest, « c'est moins le manque de terres dans les régions d'origine
que son abondance provoquée par le changement de statut de la forêt
et l'organisation sociale de son accès dans les régions forestières qui a
induit les mouvements migratoires» (Verdeaux, op. cité). Dans
certaines régions d'Amérique centrale et d'Amazonie, de nombreux
auteurs observent que la terre acquiert progressivement une valeur
marchande sur les fronts pionniers, du fait du désenclavement.
Apparaît alors un gradient de prix, croissant depuis le front pionnier
enclavé jusqu'aux zones les plus anciennement mises en valeur. Ce
différentiel de prix est mis à profit par les paysans (revente de terres)
et leur pennet souvent d'enclencher un nouveau cycle d'accumulation
sur les terres forestières vierges, contribuant à l'avancée de la
frontière agricole (Malidier, 1999). Les conditions économiques (prix
agricoles, accès au crédit...) et l'intervention publique (politique
foncière... ) s'avèrent, le plus souvent, déterminantes dans de tels
processus.
Des pratiques paysannes respectueuses des écosystèmes forestiers
Il serait faux de penser que les dynamiques paysannes contempo-
raines s'accompagnent inéluctablement de la dégradation de
l'environnement et du couvert forestier. Les paysans sont, souvent, les
premiers intéressés pour concilier leurs objectifs de production avec
la reproduction des potentialités écologiques, et ils ne manquent pas
de savoir-faire en la matière. Des observations montrent que les
exploitations familiales qui adoptent des systèmes diversifiés, basés
110
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU SUD
sur la polyculture et l'élevage, respectent mieux le milieu écologique
que les grandes exploitations capitalistes (Dufumier, op. cité). Les
sylvicultures paysannes mises en œuvre, notamment dans certaines
forêts tropicales d'Indonésie, ont donné naissance à de véritables
« forêts cultivées » présentant une grande diversité d'espèces arborées
(Michon, 1999). En Amazonie, les seringueiros - collecteurs de latex
d'hévéa dont le combat a été popularisé par le leader syndical Chico
Mendes - pratiquent une gamme d'activités extractives, compatibles
avec la reproduction de l'écosystème forestier (Emperaire, 1996).
Dans de nombreuses régions, l'introduction d'une grande diversité
d'arbres sur les terres cultivées (agroforesterie), ou à proximité des
habitations Gardins de case, jardins créoles...), limite l'érosion et
permet une meilleure gestion du milieu. Dans de tels processus, une
pression démographique croissante, loin d'avoir des effets
uniformément destructeurs sur le couvert forestier, peut, au contraire,
avoir un effet stimulant sur l'innovation technique et l'intensification,
conformément à la théorie d'Ester Boserup. Ainsi, dans certaines
régions du Kenya (Tiffen et al., 1990), de Madagascar ou du
Rwanda, dans des conditions économiques et institutionnelles
favorables, des secteurs densément peuplés, en forte croissance
démographique, sont amenés à intégrer davantage l'arbre aux
cultures, mettant progressivement en œuvre une gestion plus intensive
et « durable» des terroirs agricoles. La mise en évidence de ces
pratiques paysannes «positives », traditionnelles ou nouvelles, de
leurs conditions socioculturelles et économiques d'émergence ou de
maintien, est à l'origine de la réorientation progressive des stratégies
internationales au cours des dernières décennies.
On voit que la pression démographique paysanne n'intervient pas
de manière uniforme sur la déforestation. Dans tous les cas, les
conditions économiques et institutionnelles, en particulier les
conditions d'accès à la terre, interviennent de manière importante,
sinon déterminante.
III
CHAPITRE 5
LES PLANTATIONS AGRO-INDUSTRIELLES ET LES
LATIFUNDIUM« MANGENT» LA FORÊT
Dès les périodes coloniales, de vastes plantations, destinées le plus
souvent à produire pour l'exportation, ont été réalisées aux dépends
des forêts tropicales. Aujourd'hui, disposant de moyens considéra-
bles, les entreprises agro-industrielles fortement capitalisées ainsi que
les entrepreneurs issus du milieu urbain, exercent une pression
croissante sur les forêts dans un contexte global de libéralisation des
échanges commerciaux.
Au Brésil, le développement des grandes plantations de café a
conduit à la disparition quasi totale des forêts atlantiques dans la
première moitié du XX e siècle. Dans les années 1970, l'acquisition
massive de terres par des multinationales intéressées à des projets
d'élevage eÀ1ensif, d'exploitation minière, ou simplement de
spéculation foncière, ont eu des effets dévastateurs sur la forêt
amazonienne (Syrkis, 1990). Aujourd'hui, le rôle des fazendeiros -
grands propriétaires terriens éleveurs de bovins - dans le processus de
déboisement et de conversion des forêts en pâturages est mis en
évidence. En Amazonie, seules 12 % des terres défrichées sont
occupées par des cultures. L'élevage bovin ext~nsif est, incontesta-
blement, la principale activité à l'origine des défrichements. Au
Parlement brésilien, le groupe « ruraliste », essentiellement composé
de grands propriétaires terriens, exerce une forte pression en faveur
de la poursuite de la colonisation de la forêt amazonienne.
Le gouvernement indonésien a récemment autorisé la conversion
en plantations agro-industrielles (hévéa, palmier à huile ... ) de près de
30 millions d'hectares de forêt primaire. En 1997 et 1998, à la faveur
d'une sécheresse exceptionnelle due au phénomène El Nino, de
gigantesques incendies de forêt se sont déclarés sur l'archipel
indonésien. Les images satellitaires ont montré que de nombreux
foyers étaient localisés sur les plantations agro-industrielles. Ces
entreprises, en déclenchant des brûlis pour étendre leurs activités,
seraient à l'origine de la plupart des feux (Durand, 1999).
112
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU SUD
Ce processus n'est pas sans relation avec les dynamiques
paysannes, les petits producteurs jouant souvent le rôle de
précurseurs pour l'installation de grandes exploitations à salariés ou
de vastes fazendas consacrées à l'élevage extensif Dans la Sierra
Madre deI Sur au Mexique, comme dans de nombreuses régions
forestières d'Amérique Latine, les paysans sans terre étendent les
prairies temporaires pour le profit ultérieur des grands éleveurs de
bovins (Cochet, 1993). En Asie du Sud-Est, en particulier en
Thaïlande et au Vietnam, le processus de déboisement de la mangrove
est le fait de petits producteurs de crevettes. Ces filières sont
contrôlées, en amont comme en aval, par de grandes compagnies
multinationales (Weigel, op. cité).
Les dangers de l'exploitation forestière
L'exploitation forestière, et notamment celle du bois, (bois de feu,
bois d'œuvre et d'industrie) recoupe, nous l'avons souligné, des
pratiques fort différentes et concerne une grande diversité d'acteurs
intervenant à des échelles et dans des logiques bien différentes. À
l'exploitation « traditionnelle» et paysanne de bois de feu, de gibier et
de divers produits forestiers pour satisfaire les besoins domestiques
ou pour alimenter des filières locales ou régionales, le plus souvent
informelles, se superpose une exploitation commerciale à grande
échelle des produits tirés de la forêt.
La crise du bois de feu et l'alimentation énergétique des villes
L'approvisionnement en bois et énergie a, localement, des
conséquences écologiques importantes, notamment dans les régions
montagneuses et arides grandement déficitaires en bois (hauts
plateaux de l'Himalaya et des Andes, Afrique sahélienne,
Maghreb ... ). En Tunisie, les filières informelles et clandestines,
alimentées par de petits producteurs occasionnels, sont responsables
de la plus grande partie de la production de charbon de bois et de la
surexploitation des formations ligneuses en milieu aride (Auc1air et
Saïdi, 2002). Un double paysage forestier s'élabore progressivement.
D'un côté, les plantations forestières les plus productives (pin,
113
CHAPITRES
eucalyptus ... ) sont efficacement protégées par le service forestier.
D'un autre côté, les formations dites naturelles (les moins
productives), mais qui représentent un patrimoine forestier abritant
une biodiversité originale, sont soumises aux excès d'exploitation des
populations à des fins énergétiques.
C'est en Afrique sahélienne et soudanienne, que l'alimentation
énergétique des villes, en rapide croissance démographique, a les
effets les plus destructeurs sur les écosystèmes forestiers. Dans ces
villes, la grande majorité des ménages, des artisans et des petites
industries ont recours au bois de feu ou au charbon de bois pour
satisfaire leurs besoins énergétiques, utilisant souvent des techniques
peu perfonnantes (foyers ouverts...). Les filières d'exploitation et de
transfonnation du bois - énergie, mobilisant toute une gamme
d'exploitants forestiers et de commerçants intennédiaires, sont à
l'origine de l'extension progressive de vastes auréoles de déboisement
à la périphérie des grandes agglomérations africaines (Niamey,
Bamako, Ouagadougou, Bangui... ). L'impact écologique est d'autant
plus important que les conditions pluviométriques sont contraignantes
et les potentialités de régénération ligneuses limitées. Si l'essor
démographique rapide des villes se traduit par l'augmentation de la
demande en combustible, il est clair que les contraintes économiques
(et aussi socioculturelles), qui limitent fortement l'usage des
combustibles de substitution (gaz...), sont ici des facteurs de toute
première importance.
Les mutations récentes du marché international des bois tropicaux
L'exploitation des ressources forestières tropicales s'enracine dans
l'histoire coloniale de nombreux États. Elle concerne les forêts
primaires de la zone tropicale humide. L'exploitation forestière
bénéficie en Asie tropicale d'une situation incomparable. Les essences
de valeur appartiennent, pour la plupart, à la famille des diptéro-
carpacées, lesquelles présentent de nombreuses qualités techniques et
une certaine homogénéité. Au sein d'une forêt primaire moyennement
riche, le volume exploitable est d'au moins 65 m3 par hectare, en ne
comptant que les meilleures espèces commerciales. En Amérique
114
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU SUD
Latine, et dans une moindre mesure en Afrique, en revanche, le
volume exploitable en forêt est bien moindre (10 à 40 m3 à l'hectare).
L'exploitation à grande échelle des bois tropicaux est un phéno-
mène relativement récent (environ 30 ans). Jusque dans les années
1980, l'exploitation de bois d'œuvre tropical était principalement le
fait de groupes du Nord (européens en Afrique, japonais en Asie du
Sud-Est). Bénéficiant de vastes concessions délivrées par les
gouvernements des nations productrices, ces derniers alimentaient les
industries de leurs pays d'origine. L'exploitation était le plus souvent
très sélective (coupe de quelques arbres d'essences de valeur à
l'hectare). Si l'impact direct sur l'écosystème forestier n'était pas
négligeable, on ne pouvait attribuer à ce type d'exploitation une
responsabilité majeure dans le processus de déforestation. De
nombreux travaux ont montré cependant les conséquences néfastes
des travaux d'infrastructure réalisés (routes et pistes), lesquels
favorisent la progression des implantations humaines, la conversion
agricole et la commercialisation des produits de la forêt.
Depuis plus d'une décennie, il semble que de profondes mutations
affectent le marché international des bois tropicaux et les modes
d'exploitation des forêts tropicales humides (Karsenty, 1999). Avec
l'essor économique des nations d'Asie du Sud-Est (Indonésie,
Malaisie, Thaïlande, Philippines...) et l'adoption par celles-ci de
politiques économiques volontaristes, ces pays producteurs ont
développé considérablement leurs capacités nationales de transfollna-
tion industrielle des produits forestiers 29 . L'Indonésie occupe,
aujourd'hui, le premier rang mondial des exportations de panneaux et
contre-plaqués tropicaux. La Malaisie est le premier producteur de
panneaux à base de bois tropical reconstitué. La demande intérieure
de bois est en forte croissance dans ces pays, alors que les ressources
forestières nationales déclinent rapidement du fait de la transition
forestière 30 : les prix du bois tropical grimpent sur le marché
29 Investissements importants, mesures de taxation ou d'interdiction d'exportation
des grumes au niveau nationaL ..
30 Le processus de transition forestière correspond à la transfonnation d'une torêt
primaire en forêt « secondarisée » où les plus grands arbres ont été récoltés lors de
la première coupe.
115
CHAPITRE 5
international... Pour répondre à cette situation, les industriels
asiatiques, organisés en puissants conglomérats, sont amenés à
diversifier leurs sources d'approvisionnement, en s'intéressant aux
zones d'Asie encore peu exploitées (Cambodge, Irian Jaya...), mais
aussi à l'Amazonie (Surinam, Brésil...) et à la cuvette congolaise
(Gabon, Congo, Cameroun...). Les exportations de produits forestiers
à destination des pays d'Asie du Sud-Est ont augmenté très
rapidement au cours de la période récente (FAO, 2001). Elles ont été
ralenties par la crise asiatique, mais ont repris au cours des dernières
années.
Sous l'impulsion des exploitants asIatIques, les modes
d'exploitation montrent une tendance à l'accélération des rythmes
d'exploitation, avec une coupe de moins en moins sélective et de plus
en plus destructrice pour l'écosystème forestier. Le développement de
nouveaux débouchés industriels pour le bois tropical permet, en effet,
d'envisager une exploitation plus systématique des ressources
forestières 31 . La tentation de convertir les forêts naturelles en
plantations d'essences à croissance rapide ou en plantations agro-
industrielles (hévéa, palmier à huile, banane... )32 est de plus en plus
forte. « La forêt tropicale est soumise à une tension entre des
temporalités divergentes, celles du rythme naturel d'évolution et de
renouvellement de l'écosystème forestier tropical, qui se compte en
dizaines et centaines d'années, et le cycle du capital industriel et
financier, de plus en plus mondialisé, qui se reproduit sur des échelles
de temps bien plus brèves et sur des espaces constamment élargis »
(Karsenty, op. cité).
31 PalUleaux à base de bois (MDF : Medium Dellsity Fibreboard), pâte à papier. ..
32 La première compagnie forestière malaisielUle à des activités dans la foresterie
et l'agriculture: palmeraies, caoutchouc, plantations fruitières ...
116
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU SUD
RELATIVISER LA CAUSE DÉMOGRAPHIQUE ET
PAYSANNE, LES POLITIQUES LIBÉRALES EN
ACCUSATION
La diversité des processus impliqués dans la déforestation a été
rapidement présentée. Ces derniers se superposent et interagissent
dans de nombreuses aires géographiques, si bien qu'il est souvent
difficile d'évaluer l'impact respectif de chacun (défrichements
paysans, conversions agro-industrielles, exploitation de bois de feu et
de bois d'œuvre tropical...).
Néanmoins, l'interprétation de la déforestation tend à évoluer au
cours des dernières décennies. La vision néomalthusienne et paysanne
de la déforestation, encore dominante il y a peu, tend à être remise en
question par certaines observations et statistiques. Des auteurs et de
nombreuses ONG soulignent l'impact croissant sur la forêt tropicale
humide des stratégies de conversion agro-industrielles et
d'exploitation forestière qui accompagnent la progression des
politiques libérales dans de nombreux pays du Sud. Les compagnies
forestières et agro-industrielles subissent, en effet, des changements
structurels importants qui vont dans le sens d'une augmentation de
leur envergure et de leur capacité productive. Les entreprises
fusionnent, procèdent à une intégration verticale et horizontale, afin
de rationaliser leurs opérations et de réaliser des économies d'échelle.
Avec les réductions tarifaires adoptées lors de l'Uruguay round en
1994, la part soumise à l'exportation a augmenté pour la plupart des
produits de transformation du bois tropical. Cette tendance semble
avoir pour conséquence l'intensification des pressions sur la forêt.
« Les politiques libérales sont probablement contradictoires avec les
exigences en matière d'intensification agricole et d'équité que
demanderait un projet de gestion des forêts» (Griffon et Weber,
1996). Alors que de plus en plus de gouvernements renoncent à
exercer une gestion forestière active, avec une tendance à la
privatisation des entreprises d'État ou la modification des accords de
concession visant à encourager la rentabilité économique de
117
CHAPITRE 5
l'exploitation, une partie des forêts tropicales est de plus en plus
soumise à la loi du marché et aux excès d'une exploitation
conunerciale à grande échelle.
Les compagnies forestières ont, en outre, fréquemment recours à
des pratiques illégales, dont les conséquences sont particulièrement
néfastes pour les écosystèmes forestiers. Au Cambodge, ce sont les
sociétés ayant obtenu légalement des coupes forestières qui mènent les
plus graves coupes illégales de bois. « Une pratique habituelle des
concessionnaires est de préserver leur forêt et de faire couper par des
sous-traitants tout ce qui se trouve autour, de manière à avoir le
maximum d'arbres à exploiter dans le futur »33. En Indonésie, on
estime que 65 % du bois coupé dans l'archipel provient de coupes
illégales. En Thaïlande et aux Philippines, la déforestation rapide et
l'abattage illégal règnent, bien que ces pays aient adopté des
interdictions totales ou partielles d'exploitation depuis déjà plus de
dix ans (FAO, 2001). E~ Afrique centrale et en particulier au
Cameroun et en Guinée-Equatoriale, les pratiques illégales des
compagnies forestières existent sous de multiples formes : coupes de
bois sans permis d'exploitation, utilisation de prête-nom, faux
inventaires d'exploitation, coupes des arbres d'un diamètre inférieur
aux normes en vigueur ou en dehors des concessions, fausses
déclarations, récupération sans autorisation des grumes confisquées
par les autorités... Dans la région est du Cameroun, les volumes de
bois non déclarés représentaient environ le tiers de la production en
1993 (Agir Ici-Survie, 2000).
En 1997, les incendies de forêt en Indonésie ont été l'occasion de
montrer le rôle négligeable des agriculteurs itinérants, boucs
émissaires traditionnels des forestiers (Mellac et Rossi, 1999), et la
responsabilité première des entreprises forestières et agro-
industrielles dans cette catastrophe (Durand, op. cité). En Amazonie,
la part des défrichements attribués aux petits agriculteurs est passée
de près de 50 % à la fin des années 1980 à environ 30 % aujourd'hui
(Léna, 1999). De nombreux observateurs estiment avec Serge
Bahuchet, « qu'un village africain détruit moins de forêts qu'une
33 Libération, 20-21 avril 2002 : massacre à la tronçOlUleuse en Asie du Sud.
1I8
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU SUD
plantation industrielle de café ou d'hévéa, que celle-ci appartienne au
gouvernement ou à une compagnie internationale ».
LE RÔLE CENTRAL DES ÉTATS
Dans tous les cas, le rôle des États apparaît central dans le
processus de déforestation. Au Brésil, en Indonésie, ou en Côte
d'Ivoire, pour ne citer que ces pays, le rôle prépondérant des
politiques gouvernementales doit être souligné en matière de « mise en
valeur» de l'espace forestier: politiques de désenclavement et
d'accès à la terre favorisant la conversion agricole et commerciale,
concessions forestières accordées avec une complaisance souvent
directement en rapport avec le niveau de dépendance économique et
les intérêts financiers des États ...
La .politique de désenclavement du territoire amazonien, engagé
par l'Etat brésilien à la fin des années 1960, est à l'origine de la
déforestation. Une coïncidence nette apparaît, en effet, entre le tracé
des routes principales ou secondaires et la localisation des
défrichements et des projet de colonisation. Mêmes observations dans
la plupart des pays d'Asie et d'Afrique tropicale. Le « miracle
économique» et la stabilité politique qu'a connus la Côte d'Ivoire,
entre 1960 et le milieu des années 1980, sont étroitement liés au
développement et à la consommation d'une rente provenant de
l'exploitation minière des ressources forestières (Léonard et Ibo, op.
cité).
De nombreux auteurs dénoncent, en outre, la collusion étroite et la
convergence d'intérêts entre pouvoirs politiques et agents
économiques; laquelle conduit au développement des produits
d'exportation générateurs de devises aux dépends, bien souvent, des
forêts et de l'agriculture vivrière. Il est clair que, si les défrichements
paysans et vivriers ont fait l'objet, de la part de la plupart des
gouvernements, d'une dénonciation unanime et de mesures parfois
efficaces de lutte, il en est rarement de même pour ce qui est des
activités génératrices de profits à court tenne en forêt, quelles que
soient les réglementations en vigueur au niveau national.
119
CHAPITRE 5
La connexion entre l'argent du bois et les pouvoirs politiques
nationaux se retrouve dans toutes les régions forestières du monde
(A. T. Durning, 1994). Dans beaucoup de pays, la délinquance et la
corruption prolifèrent dans le secteur forestier. Certains gouverne-
ments sont incapables de contrôler leurs propres bureaucraties ou de
faire respecter les « règles du jeu » par les entreprises commerciales
bénéficiant de solides appuis politiques (Agir Ici - Survie, 2000).
Dans certains cas, des groupes privés peuvent même déstabiliser le
gouvernement et « acheter» des décrets et des règlements qui leur
sont avantageux. La corruption, jusqu'ici considérée comme un sujet
tabou, est désormais d'actualité dans les conférences internationales
sur les forêts (FAO, 2001). La corruption forestière peut accroître les
risques de troubles sociaux, voire de conflits violents. Ainsi en 1994,
l'État du Chiapas au Mexique est le théâtre d'une révolte armée
contre le gouvernement fédéral. Les rebelles étaient pour la plupart
des Indiens qui avaient été expulsés de leurs fermes et de leurs forêts
par de gros éleveurs et exploitants forestiers avec la complicité de
fonctionnaires corrompus.
Certains gouvernements (Sri Lanka, Chine, Philippines, Thaï-
lande, Vietnam) ont cependant adopté des mesures courageuses de
restriction, voire d'interdiction d'exploitation qui connaissent des
succès variables selon les pays. Sri Lanka a obtenu des résultats
remarquables concernant la préservation des forêts naturelles
domaniales (FAO, 2001). En revanche, dans d'autres pays, le
développement des coupes illégales compromet les résultats de ces
politiques. La Bolivie met en œuvre un vaste programme de lutte
contre la corruption dans le secteur forestier.
QUELQUES AXES D'INTERVENTION AU NIVEAU
INTERNATIONAL
Les enjeux et les intérêts en cause (privés et nationaux) conduisent
à de vives controverses sur les causes de déforestation et sur les
modalités d'intervention au niveau international. Depuis dix ans, le
débat porte sur les moyens d'enrayer la déforestation et de préserver
la biodiversité. Le projet de convention internationale sur les forêts,
120
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU SUD
discuté au Sommet de Rio en 1992. a dû être abandonné face à
l'opposition de certains pays (Brésil,' Indonésie, États Unis ... ). En
outre, de nombreuses ONG s'opposent au projet de convention
internationale, estimant qu'il est vain de « forcer)} les gouvernements
à signer un texte, quand ceux-ci n'ont pas la volonté politique d'agir.
Cependant, la gestion forestière est impliquée dans de nombreuses
thématiques qui font l'objet de conventions internationales
(biodiversité, changement climatique, désertification...). Les débats
intergouvernementaux se sont poursuivis dans le cadre d'un forum
sur les forêts, constitué en 1995 sous l'égide de la Commission du
développement durable (COD) des Nations unies34 . La coopération
régionale s'intensifie également. Ces multiples interférences relancent
l'idée d'une convention cadre sur la forêt qui permettrait de mieux
intégrer les différentes approches (Tubiana, op. cité).
Au niveau international, l'approche réglementaire se complète,
aujourd'hui, d'une approche en termes d'instruments économiques
incitatifs. Au cours des dernières décennies, la problématique de mise
en réserve d'espaces forestiers (parcs naturels et réserves interdits à
toute forme d'usage) cède du terrain par rapport aux approches qui
lient conservation raisonnée et développement économique, dans une
perspective de gestion durable.
Nous ne pouvons présenter, ici, les multiples actions et initiatives
en cours. Un certain nombre de mesures sont récentes et font l'objet
d'expérimentations (la définition d'indicateurs de gestion forestière
durable, le concept d'exploitation forestière à impact limité (EIL) ... ).
Nous insisterons sur quelques axes d'intervention qui nous paraissent
importants.
Soutenir l'agriculture paysanne
La situation de grande précarité dans laquelle se trouve nombre de
paysanneries du Sud est un facteur important de la dégradation de
34 C'est un organe d'échange d'infonnations sur les politiques forestières
nationales et un lieu de débat sur les critères et indicateurs de développement
durable.
121
CHAPITRE 5
l'environnement forestier. La nature du processus d'avancée des
frontières agricoles met en relief les liens étroits entre les questions de
développement rural et celles spécifiquement forestières. Il semble
nécessaire de réévaluer les rapports entre sociétés paysannes,
agriculture et forêts, en termes d'interdépendance et d'intégration
(Michon, op. cité).
Le soutien de l'agriculture paysanne et la promotion de systèmes
de production « respectueux de l'environnement forestier» répondent
à une exigence à la fois sociale et écologique dans nombre de pays du
Sud. Mais soutenir une agriculture paysanne « durable» nécessite des
moyens, des mesures concrètes et courageuses tant au niveau
international que national : promotion des systèmes de production les
plus adaptés aux conditions du milieu (réserves extractivistes,
agroforesterie, systèmes de polyculture - élevage...), accès aux crédits
et aux équipements nécessaires, sécurisation foncière et mise en
œuvre de réformes agraires... Il ne s'agit pas d'idéaliser les pratiques
paysannes et de mésestimer les contraintes considérables qui pèsent
sur ces sociétés et qui les conduisent bien souvent à compromettre la
reproduction de leurs propres systèmes agraires. Il serait vain
d'imaginer pouvoir défendre efficacement les systèmes de production
agricoles les mieux « adaptés » aux conditions écologiques sans une
relative protection des productions vivrières sur le marché
international ou sans la mise en œuvre d'instruments permettant de
contrer efficacement le rouleau compresseur de la mondialisation
économique. La question des forêts ne demande pas seulement une
bonne politique forestière mais surtout un ordre économique mondial
plus équitable et « une bonne politique économique pour l'agriculture
paysanne ».
Décentraliser la gestion forestière
Parallèlement à la tendance mondiale à la libéralisation des
échanges commerciaux et au renforcement des pouvoirs de décision
internationaux en matière de gestion forestière, se dessine a contrario
une tendance générale à la décentralisation. Celle-ci permet
d'envisager une gestion forestière négociée avec les populations
usagères et contractualisée au niveau local. On est alors en droit
122
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU SUD
d'attendre une meilleure répartition de la rente forestière au profit de
populations paysannes qui sont aujourd'hui largement exclues des
bénéfices de l'exploitation forestière et des entreprises agro-
industrielles. La décentralisation apparaît, en outre, comme une
alternative aux échecs et aux effets pervers de la gestion forestière
centralisée au niveau national. Elle comporte néanmoins un certain
nombre d'obstacles à sa mise en œuvre. Si, les termes de décentrali-
sation, de participation paysanne, de gestion forestière à base
communautaire ou de « bonne gouvernance» abondent dans les
rapports des experts et des institutions internationales et nationales,
les réalisations concrètes sont lentes et fragiles. Il n'est guère
envisageable de généraliser un modèle préétabli en la matière. Les
capacités d'organisation et de négociation des acteurs locaux, face
aux représentants des institutions et des puissantes compagnies
privées, sont ici essentielles dans un combat qui paraît souvent inégal.
Dans une perspective de décentralisation, la gestion des forêts
dépend de l'interaction d'acteur~ à trois niveaux essentiels: le local,
le national, et l'international. L'Etat se trouve à la charnière entre ces
différents segments, et il est nécessaire de favoriser l'émergence de
nouveaux cadres institutionnels et contractuels. Des espaces de
négociation, mobilisant les différents niveaux de décision et les
acteurs correspondants, peuvent permettre la conciliation des enjeux
et l'émergence d'objectifs communs en matière de gestion forestière.
La négociation des droits d'accès, et des devoirs vis-à-vis des
ressources forestières, apparaît tout à fait centrale dans ce processus
complexe. C'est un préalable au transfert, contractualisé par l'État,
de la gestion des ressources forestières aux communautés et
collectivités rurales (Bertrand, 1995).
Les initiatives, en matière de gestion forestière à base communau-
taire à grande échelle, ont démarré en Asie du Sud dans les années
1980. Elles concernent principalement des forêts dégradées, les
formations les plus productives restant sous le contrôle de l'État. Plus
récemment, de nombreux projets accompagnés d'initiatives
institutionnelles et réglementaires ont émergé en Afrique (Gambie,
Tanzanie, Niger, Mali, Madagascar. .. ).
123
CHAPITRE 5
Desserrer les contraintes financières des pays du Sud
La précarité financière et la dépendance économique de nombreux
États du Sud ne sont pas sans conséquences directes sur la
dégradation des forêts. Les programmes d'ajustement structurel,
financés par le Front monétaire international (FMI), ont souvent un
impact négatif sur les forêts, de manière directe - promotion des
investissements étrangers dans le secteur des ressources naturelles,
coupes budgétaires en matière environnementale - ou indirects -
programmes favorisant un développement économique fondé sur les
exportations. La disparition des services sociaux et l'exploitation
intensive des ressources naturelles sont autant de facteurs qui ont un
impact négatif sur les conditions de vie des plus pauvres, ce qui les
conduit, dans bien des cas, à augmenter la pression sur les forêts pour
survivre (American Lands Alliance, 2002).
Le développement d'un marché secondaire des dettes bancaires des
pays les moins solvables a fourni l'occasion, à des groupes
écologistes du Nordi de racheter des dettes aux créanciers pour les
recéder ensuite aux Etats, en échange de programmes de protection de
l'environnement et de développement durable (échanges dette-nature
ou « swap vert »). Cette formule a été mise en place une première
fois, en 1987, par le gouvernement bolivien qui s'est engagé à
sauvegarder 1,5 million d'hectares de forêt en échange de l'annulation
d'une dette de 4,1 millions de francs (Dufumier, op. cité). De telles
initiatives méritent d'être poursuivies, en veillant toutefois à respecter
les priorités légitimement exprimées des acteurs concernés.
Internaliser les coQts écologiques; l'éco-certijication de la gestion
forestière
Dans un contexte de libéralisation de l'économie, et en l'absence
d'une convention internationale, les instruments économiques
incitatifs (fiscalités, mesures commerciales) apparaissent les plus
efficaces pour contraindre les firmes forestières et les entreprises
agro-industrielles à internaliser les coûts sociaux et écologiques. Le
124
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU SUD
processus d'éco-certification permet de délivrer des certificats de
bonne gestion à des entreprises ou à des États, de façon à inciter les
consonunateurs à préférer ce type de produits. La prime négative
pour les bois et les produits « non durables » devrait alors inciter les
opérateurs à s'assurer de la qualité environnementale de leurs
méthodes de production. Le débat portant sur la définition des
procédures et des critères de l'éco.-certification de la gestion forestière
gagnerait à s'ouvrir, et à être plus largement médiatisé. De
nombreuses initiatives et controverses existent à ce sujet. Les critères
prenant en compte les besoins et contributions des usagers locaux des
espaces forestiers apparaissent essentiels. « C'est par l'implication
des acteurs locaux et la reconnaissance ou la création de structures de
gestion associant de façon équilibrée les différents types d'usagers
qu'une gestion durable "certifiable" est possible» (Tubiana, op. cité).
Vigilance sur les nouvelles politiques liées au changement
climatique global
Parmi les enjeux des récents sommets internationaux sur l'effet de
serre35 , plusieurs pays, dont les États - Unis, ont proposé la mise en
place au niveau international d'un marché des permis d'émission de
gaz à effet de serre (et notanunent du CO2). Le principe d'une telle
régulation a été admis et les modalités de mise en œuvre sont en cours
de négociation. Chaque pays se verrait doté d'un quota initial
d'émissions. Ceux qui émettront moins que leur quota pourront
revendre des droits aux pays souhaitant rejeter plus de CO2 . En outre,
les pays développés pourront créditer à leur compte la réduction
d'émissions qu'ils financeraient dans les pays en développement,
notamment par des actions de conservation forestière ou de
reboisement permettant de « stocker» le carbone «(
puits de
carbone »). Nouvelle dimension potentielle de la mondialisation des
enjeux forestiers, l'intérêt économique de ces activités forestières
dépasserait alors largement la simple exploitation des produits de la
forêt. Cette perspective, présentée par certains conune étant à double
dividende (win-win policies), en termes de stockage du carbone et de
35 Kyoto (1997), La Haye (2000), Marrakech (2001).
125
CHAPITRE 5
préservation de la biodiversité, pose un certain nombre de problèmes
et invite à la plus grande vigilance. D'une part, par ce mécanisme, des
acteurs internationaux (États, firmes, organisations ... ) pourraient
acquérir financièrement des droits sur des territoires forestiers situés
dans les pays en développement, ce qui conduirait à une nouvelle
forme de prise de contrôle de l'espace et des ressources au détriment
éventuel des acteurs nationaux et locaux. D'autre part, la tentation
pourrait être grande, pour ces opérateurs, de convertir des forêts
naturelles en plantations ligneuses à croissance rapide, lesquelles
présentent un meilleur potentiel de stockage du carbone, ce qui
conduirait à une réduction de la biodiversité et à l'uniformisation des
paysages forestiers. Des dizaines d'ONG, de par le monde, ont signé
la déclaration du Mont Tamalpais en mai 2000, exprimant leur
inquiétude à l'égard des répercussions négatives de telles plantations
sur le plan écologique et social.
Améliorer les connaissances: développer la recherche sur les
dynamiques sociales et forestières
La connaissance des situations et des dynamiques forestières
progresse grandement avec l'apport conjoint, dans une démarche
interdisciplinaire, des sciences sociales et des sciences de la nature.
Une première approche consiste, à l'aide des techniques de
télédétection et de photo-interprétation, à assurer le suivi de la
déforestation, à différents niveaux d'échelle (inventaires forestiers,
observatoires, suivi des dynamiques écologiques). Cette approche doit
36
s'articuler au mieux avec les recherches en sciences sociales , de
manière à interpréter les dynamiques observées et permettre l'analyse
comparée.
~6 Logiques et stratégies d'acteurs, mobilité et tecondité des populations, pratiques
et représentations paysannes, systèmes de production, droits d'accès et structures
foncières, intervention publique...
126
LA DÉFORESTATION DANS LES PAYS DU SUD
CONCLUSION
La déforestation est un problème complexe au cœur des relations
nature - sociétés. Depuis les enjeux de développement local jusqu'aux
conséquences du changement climatique global, des pratiques
paysannes ancestrales aux filières commerciales internationales, des
processus écologiques aux dynamiques démographiques, de la
préservation de la biodiversité à la contestation du « nouvel ordre
économique mondial», du Nord au Sud, la déforestation illustre à
merveille la complexité de ces nouvelles problématiques à la fois
sociales et écologiques, à la fois globales et locales, aux multiples
enjeux, aux multiples facettes, qui mobilisent des acteurs aux
représentations et aux intérêts divergents, qui interpellent 1'humanité
sur son devenir et celui de la planète. Des réponses inédites, de
nouvelles manières d'agir et de penser, de nouvelles solidarités sont
requises. Elles se traduisent parfois, avec des succès divers, sur les
plans réglementaires et institutionnels, économiques et sociaux... Ces
problématiques complexes interpellent aussi les scientifiques. Elles
exigent le rapprochement des sciences sociales et des sciences de la
nature, la mise en œuvre de nouveaux concepts et de nouvelles
méthodes. La déforestation, parmi d'autres problématiques
complexes, nous pousse vers de nouveaux horizons de la connais-
sance et de l'action.
127
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et
Michel Picouet
Environnement
et populations :
La durabilité
en question
Sous la direction de
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ENVIRONNEMENT ET POPULATIONS :
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