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Inégalités et nature humaine expliquées

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170 DISCOURS SUR L’ORIGINE DE L’INEGALITE

cues; s’ils n’ont que deux pieds pour courir, ils ont deux
bras pour pourvoir a leur défense et a leurs besoins; leurs
enfants marchent peut-étre tard et avec peine, mais les
méres les portent avec facilité; avantage qui manque aux
autres espéces, ou la mére, étant poursuivie, se voit
contrainte d’abandonner ses petits, ou de régler son pas
sur le leur. Enfin, 4 moins de supposer ces concours sin-
guliers et fortuits de circonstances, dont je parlerai dans
la suite, et qui pouvaient fort bien ne jamais arriver, il est
clair en tout état de cause que le premier qui se fit des
habits ou un logement se donna en cela des choses peu
nécessaires, puisqu’il s’en était passé jusqu’alors, et qu’on
ne voit pas pourquoi il n’eit pu supporter, homme fait,
un genre de vie qu’il supportait dés son enfance.
Seul, oisif, et toujours voisin du danger, ’ homme sau-
vage doit aimer a dormir, et avoir le sommeil léger comme
les animaux, qui, pensant peu, dorment, pour ainsi dire,
tout le temps qu’ils ne pensent point. Sa propre conser-
vation faisant presque son unique soin, ses facultés les
plus exercées doivent étre celles qui ont pour objet prin-
cipal l’attaque et la défense, soit pour subjuguer sa proie,
soit pour se garantir d’étre celle d’un autre animal : au
contraire, les organes qui ne se perfectionnent que par la
mollesse et la sensualité doivent rester dans un état de
grossiéreté, qui exclut en lui toute espéce de délicatesse;
et ses sens se trouvant partagés sur ce point, il aura le
toucher et le gofit d’une rudesse extréme; la vue, l’ouie
et Podorat de la plus grande subtilité. Tel est l’état ani-
mal en général, et c’est aussi, selon le rapport des voya-
geurs, celui de la plupart des peuples sauvages. Ainsi il
ne faut point s’étonner, que les Hottentots du cap de
Bonne-Espérance découvrent, 4 la simple vue des vais-
seaux en haute mer, d’aussi loin que les Hollandais avec
des lunettes, ni que les sauvages de l’Amérique sentissent
les Espagnols a la piste, comme auraient pu faire les
meilleurs chiens, ni que toutes ces nations barbares sup-
portent sans peine leur nudité, aiguisent leur gotit a force
de piment, et boivent des liqueurs européennes comme de
Peau.
Je n’ai considéré jusqu’ici que ’homme physique.
Tachons de le regarder maintenant par le cété métaphy-
sique et moral.
Je ne vois dans tout animal qu’une machine ingénieuse,
a qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-
méme, et pour se garantir, jusqu’a un certain point, de
DISCOURS SUR L’ORIGINE DE L’INEGALITE baal

tout ce qui tend 4a la détruire, ou a la déranger. J’apercois


précisément les mémes choses dans la machine humaine,
avec cette différence que la nature seule fait tout dans les
opérations de la béte, au lieu que ’homme concourt aux
siennes, en qualité d’agent libre. L’un choisit ou rejette
par instinct, et l’autre par un acte de liberté; ce qui fait
que la béte ne peut s’écarter de la régle qui lui est pres-
crite, méme quand il lui serait avantageux de le faire, et
que homme s’en écarte souvent a son préjudice. C’est
ainsi qu’un pigeon mourrait de faim prés d’un bassin
rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de
fruits, ou de grain, quoique l’un et l’autre pat trés bien
se nourrir de l’aliment qu'il dédaigne, s’ils’était avisé d’en
essayer. C’est ainsi que les hommes dissolus se livrent a
des excés, qui leur causent la fiévre et la mort; parce que
Vesprit déprave les sens, et que la volonté parle encore,
quand la nature se tait.
Tout animal a des idées puisqu’il a des sens, il combine
méme ses idées jusqu’a un certain point, et ’homme ne
différe 4 cet égard de la béte que du plus au moins. Quel-
ques philosophes ont méme avancé qu’il y a plus de dif-
férence de tel homme a tel homme que de tel homme a
telle béte; ce n’est donc pas tant l’entendement qui fait
parmi les animaux la distinction spécifique de homme
que sa qualité d’agent libre. La nature commande 4a tout
animal, et la béte obéit. L’homme éprouve la méme
impression, mais il se reconnait libre d’acquiescer, ou de
résister; et c’est surtout dans la conscience de cette liberté
que se montre la spiritualité de son 4me : car la physique
explique en quelque maniére le mécanisme des sens et la
formation des idées; mais dans la puissance de vouloir ou
plutét de choisir, et dans le sentiment de cette puissance
on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on
n’explique rien par les lois de la mécanique.
Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces
questions, laisseraient quelque lieu de disputer sur cette
différence de ’homme et de I’animal, il y a une autre qua-
lité trés spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne
peut y avoir de contestation, c’est la faculté de se perfec-
tionner; faculté qui, a l’aide des circonstances, développe
successivement toutes les autres, et réside parmi nous
tant dans l’espéce que dans l’individu, au lieu qu’un ani-
mal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa
vie, et son espéce, au bout de mille ans, ce quelle était
la premiére année de ces mille ans. Pourquoi Phomme seul
172 DISCOURS SUR L’ORIGINE DE L’INEGALITE

est-il sujet a devenir imbécile ? N’est-ce point qu’il


retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que
la béte, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus a perdre,
reste toujours avec son instinct, ’homme reperdant par
la vieillesse ou d’autres accidents tout ce que sa perfec-
tibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la
béte méme ? II serait triste pour nous d’étre forcés de
convenir, que cette faculté distinctive, et presque illimi-
tée, est la source de tous les malheurs de ’homme; que
cest elle qui le tire, 4 force de temps, de cette condition
originaire, dans laquelle il coulerait des jours tranquilles
et innocents; que c’est elle, qui faisant éclore avec les
siécles ses lumiéres et ses erreurs, ses vices et ses vertus,
le rend 4 la longue le tyran de lui-méme et de la nature *.

1. Un auteur célébre, calculant les biens et les maux de la vie


humaine et comparant les deux sommes, a trouvé que la derniére
surpassait l’autre de beaucoup et qu’a tout prendre la vie était pour
Vhomme un assez mauvais présent. Je ne suis point surpris de sa
conclusion; il a tiré tous ses raisonnements de la constitution de
Vhomme civil : s’il fit remonté jusqu’a Phomme naturel, on peut
juger qu’il eit trouvé des résultats trés différents, qu’il eit apercu
que vhomme n’a guére de maux que ceux qu’il s’est donnés lui-
méme et que la nature ett été justifiée. Ce n’est pas sans peine que
nous sommes parvenus a nous rendre si malheureux. Quand d’un
cété Von considére les immenses travaux des hommes, tant de
sciences approfondies, tant d’arts inventés, tant de forces employées,
des abimes comblés, des montagnes rasées, des rochers brisés, des
fleuves rendus navigables, des terres défrichées, des lacs creusés,
des marais desséchés, des batiments énormes élevés sur la terre, la
mer couverte de vaisseaux et de matelots, et que de l’autre on recherche
avec un peu de méditation les vrais avantages qui ont résulté de tout
cela pour le bonheur de l’espéce humaine, on ne peut qu’étre frappé
de P’étonnante disproportion qui régne entre ces choses, et déplorer
Vaveuglement de ’homme qui, pour nourrir son fol orgueil et je ne
sais quelle vaine admiration de lui-méme, le fait courir avec ardeur
aprés toutes les miséres dont il est susceptible, et que la bienfaisante
nature avait pris soin d’écarter de lui.
Les hommes sont méchants; une triste et continuelle expérience
dispense de la preuve; cependant "homme est naturellement bon, je
crois Pavoir démontré; qu’est-ce donc qui peut l’avoir dépravé a ce
point sinon les changements survenus dans sa constitution, les pro-
grés qu’il a faits et les connaissances qu’il a acquises ? Qu’on admire
tant qu’on voudra la société humaine, il n’en sera pas moins vrai
qu’elle porte nécessairement les hommes 4 s’entre-hair a proportion
que leurs intéréts se croisent, 4 se rendre mutuellement des services
apparents et a se faire en effet tous les maux imaginables. Que peut-on
penser d’un commerce ow la raison de chaque particulier lui dicte
des maximes directement contraires 4 celles que la raison publique
préche au corps de la société et ou chacun trouve son compte dans
le malheur d’autrui ? Il n’y a peut-étre pas un homme aisé 4 qui des
héritiers avides et souvent ses propres enfants ne souhaitent la mort
en secret, pas un vaisseau en mer dont le naufrage ne fat une bonne
DISCOURS SUR L’ORIGINE DE L’INEGALITE 173
nouvelle pour quelque négociant, pas une maison qu’un débiteur ne
voulit voir briler avec tous les papiers qu’elle contient; pas un
peuple qui ne se réjouisse des désastres de ses voisins. C’est ainsi
que nous trouvons notre avantage dans le préjudice de nos sem-
blables, et que la perte de l’un fait presque toujours la prospérité
de Pautre, mais ce qu’il y a de plus dangereux encore, c’est que les
calamités publiques sont l’attente et l’espoir d’une multitude de
particuliers. Les uns veulent des maladies, d’autres la mortalité,
dautres la guerre, d’autres la famine; j’ai vu des hommes affreux
pleurer de douleur aux apparences d’une année fertile, et le grand
et funeste incendie de Londres, qui cotta la vie 'ou les biens A tant
de malheureux, fit peut-étre la fortune a plus de dix mille personnes.
Je sais que Montaigne blame |’Athénien Démades d’avoir fait punir
un ouvrier qui vendant fort cher des cercueils gagnait beaucoup a
la mort des citoyens, mais la raison que Montaigne allégue étant
qwil faudrait punir tout le monde, il est évident qu’elle confirme
les miennes. Qu’on pénétre donc au travers de nos frivoles démons-
trations de bienvyeillance ce qui se passe au fond des cceurs et qu’on
réfléchisse 4 ce que doit étre un état de choses ou tous les hommes
sont forcés de se caresser et de se détruire mutuellement et ow ils
naissent ennemis par devoir et fourbes par intérét. Si lon me répond
que la société est tellement constituée que chaque homme gagne a
servir les autres, je répliquerai que cela serait fort bien s’il ne gagnait
encore plus a leur nuire. Il n’y a point de profit si légitime qui ne soit
surpassé par celui qu’on peut faire illégitimement et le tort fait au
prochain est toujours plus lucratif que les services. Il ne s’agit donc
plus que de trouver les moyens de s’assurer l’impunité, et c’est a
quoi les puissants emploient toutes leurs forces, et les faibles toutes
leurs ruses.
L’homme sauvage, quand il a diné, est en paix avec toute la nature,
et Pami de tous ses semblables. S’agit-il quelquefois de disputer
son repas? I] n’en vient jamais aux coups sans avoir auparavant
comparé la difficulté de vaincre avec celle de trouver ailleurs sa sub-
sistance et comme lVorgueil ne se méle pas du combat, il se termine
par quelques coups de poing. Le vainqueur mange, le vaincu va
chercher fortune, et tout est pacifié, mais chez homme en société,
ce sont bien d’autres affaires; il s’agit premi¢rement de pourvoir au
nécessaire, et puis au superflu; ensuite viennent les délices, et puis
les immenses richesses, et puis des sujets, et puis des esclaves; il n’a
pas un moment de relache; ce qu’il y a de plus singulier, c’est que
moins les besoins sont naturels et pressants, plus les passions aug-
mentent, et, qui pis est, le pouvoir de les satisfaire; de sorte qu’aprés
de longues prospérités, aprés avoir englouti bien des trésors et désolé
bien des hommes, mon héros finira par tout égorger jusqu’a ce qu’il
soit l’unique maitre de lunivers. Tel est en abrégé le tableau moral,
sinon de la vie humaine, au moins des prétentions secrétes du coeur
de tout homme civilisé.
Comparez sans préjugés état de ’ homme civil avec celui de
Vhomme sauvage et recherchez, si vous le pouvez, combien, outre
sa méchanceté, ses besoins et ses miséres, le premier a ouvert de
nouvelles portes 4 la douleur et 4 la mort. Si vous. considérez les
peines d’esprit qui nous consument, les passions violentes qui nous
épuisent et nous désolent, les travaux excessifs dont les pauvres sont
surchargés, la mollesse encore plus dangereuse a laquelle les riches
s’abandonnent, et qui font mourir les uns de leurs besoins et les
autres de leurs excés, si vous songez aux monstrueux mélanges des
aliments, a leurs pernicieux assaisonnements, aux denrées corrom-
pues, aux drogues falsifiées, aux friponneries de ceux qui les vendent,
174 DISCOURS SUR L’ORIGINE DE L’INEGALITE
aux erreurs de ceux qui les administrent, au poison des vaisseaux
dans lesquels on les prépare, si vous faites attention aux maladies
épidémiques engendrées par le mauvais air parmi des multitudes
d’hommes rassemblés, 4 celles qu’occasionnent la délicatesse de notre
maniére de vivre, les passages alternatifs de Pintérieur de nos mai-
sons au grand air, l’usage des habillements pris ou quittés avec trop
peu de précaution, et tous les soins que notre sensualité excessive
a tournés en habitudes nécessaires et dont la négligence ou la priva-
tion nous cotite ensuite la vie ou la santé, si vous mettez en ligne de
compte les incendies et les tremblements de terre qui, consumant
ou renversant des villes entiéres, en font périr les habitants par
milliers, en un mot, si vous réunissez les dangers que toutes ces causes
assemblent continuellement sur nos tétes, vous sentirez combien la
nature nous fait payer cher le mépris que nous avons fait de ses legons.
Je ne répéterai point ici sur la guerre ce que j’en ai dit ailleurs;
mais je voudrais que les gens instruits voulussent ou osassent donner
une fois au public le détail des horreurs qui se commettent dans les
armées par les entrepreneurs des vivres et des hépitaux, on verrait
que leurs manceuyres non trop secrétes par lesquelles les plus bril-
lantes armées se fondent en moins de rien font plus périr de soldats
que n’en moissonne le fer ennemi. C’est encore un calcul non moins
étonnant que celui des hommes que la mer engloutit tous les ans,
soit par la faim, soit par le scorbut, soit par les pirates, soit par le
feu, soit par les naufrages. Il est clair qu’il faut mettre aussi sur le
compte de la propriété établie, et par conséquent de la société, les
assassinats, les empoisonnements, les vols de grands chemins et les
punitions mémes de ces crimes, punitions nécessaires pour prévenir
de plus grands maux, mais qui, pour le meurtre d’un homme coitant
la vie 4 deux ou davantage, ne laissent pas de doubler réellement la
perte de ’espéce humaine. Combien de moyens honteux d’empécher
la naissance des hommes et de tromper la nature ? Soit par ces gotits
brutaux et dépravés qui insultent son plus charmant ouvrage, gofits
que les sauvages ni les animaux ne connurent jamais, et qui ne sont
nés dans les pays policés que d’une imagination corrompue, soit
par ces avortements secrets, dignes fruits de la débauche et de I’hon-
neur vicieux, soit par l’exposition ou le meurtre d’une multitude
d’enfants, victimes de la misére de leurs parents ou de la honte bar-
bare de leurs méres; soit enfin par la mutilation de ces malheureux
dont une partie de l’existence et toute la postérité sont sacrifiées a
de vaines chansons, ou, ce qui est pis encore, a la brutale jalousie
de quelques hommes, mutilation qui dans ce dernier cas outrage
doublement la nature, et par le traitement que regoivent ceux qui
la souffrent, et par usage auquel ils sont destinés. Que serait-ce si
jentreprenais de montrer l’espéce humaine attaquée dans sa source
méme, et jusque dans le plus saint de tous les liens, ot l’on n’ose
plus écouter la nature qu’aprés avoir consulté la fortune et ot, le
désordre civil confondant les vertus et les vices, la continence devient
une précaution criminelle, et le refus de donner la vie 4 son sem-
blable, un acte d’humanité ? Mais sans déchirer le voile qui couvre
tant d’horreurs, contentons-nous d’indiquer le mal auquel d’autres
doivent apporter le reméde. e
Qu’on ajoute a tout cela cette quantité de métiers malsains qui
abrégent les jours ou détruisent le tempérament; tels que sont les
travaux des mines, les diverses préparations des métaux, des miné-
raux, surtout du plomb, du cuivre, du mercure, du cobalt, de l’arse-
nic, du réalgar; ces autres métiers périlleux qui codtent tous les
jours la vie 4 quantité d’ouvriers, les uns couvreurs, d’autres char-
pentiers, d’autres magons, d’autres travaillant aux carriéres; qu’on
DISCOURS SUR L’ORIGINE DE L’INEGALITE 175
réunisse, dis-je, tous ces objets, et l’on pourra voir dans 1’établisse-
ment et la perfection des sociétés les raisons de la diminution de
Pespéce, observée par plus d’un philosophe.
Le luxe, impossible 4 prévenir chez des hommes avides de leurs
propres commodités et de la considération des autres, achéve bientét
le mal que les sociétés ont commencé, et sous prétexte de faire vivre
les pauvres qu’il n’edt pas fallu faire, il appauvrit tout le reste et
dépeuple Etat t6t ou tard.
Le luxe est un reméde beaucoup pire que le mal qu’il prétend
guérir; ou plutot, il est lui-méme le pire de tous les maux, dans
quelque Etat grand ou petit que ce puisse étre, et qui, pour nourrir
des foules de valets et de misérables qu’il a faits, accable et ruine
le laboureur et le citoyen. Semblable a ces vents briilants du midi
qui, couvrant lherbe et la verdure d’insectes dévorants, 6étent la
subsistance aux animaux utiles et portent la disette et la mort dans
tous les lieux ot ils se font sentir.
De la société et du luxe qu’elle engendre, naissent les arts libéraux
et mécaniques, le commerce, les lettres; et toutes ces inutilités, qui
font fleurir l’industrie, enrichissent et perdent les Etats. La raison
de ce dépérissement est trés simple. Il] est aisé de voir que par sa
nature l’agriculture doit étre le moins lucratif de tous les arts; parce
que son produit étant de l’usage le plus indispensable pour tous les
hommes, le prix en doit étre proportionné aux facultés des plus
pauvres. Du méme principe on peut tirer cette régle, qu’en général
les arts sont lucratifs en raison inverse de leur utilité et que les plus
nécessaires doivent enfin devenir les plus négligés. Par ou l’on voit
ce qu'il faut penser des vrais avantages de l’industrie et de leffet
réel qui résulte de ses progrés.
Telles sont les causes sensibles de toutes les miséres o opulence
précipite enfin les nations les plus admirées. A mesure que lin-
dustrie et les arts s’étendent et fleurissent, le cultivateur, méprisé,
chargé d’impéts nécessaires 4 Ventretien du luxe et condamné a
passer sa vie entre le travail et la faim, abandonne ses champs, pour
aller chercher dans les villes le pain qu’il y devrait porter. Plus les
capitales frappent d’admiration les yeux stupides du peuple, plus il
faudrait gémir de voir les campagnes abandonnées, les terres en
friche, et les grands chemins inondés de malheureux citoyens deve-
nus mendiants ou voleurs et destinés a finir un jour leur misére sur
la roue ou sur un fumier. C’est ainsi que |’Etat, s’enrichissant d’un
cété, s’affaiblit et se dépeuple de l’autre, et que les plus puissantes
monarchies, aprés bien des travaux pour se rendre opulentes et
désertes, finissent par devenir la proie des nations pauvres qui suc-
combent 4 la funeste tentation de les envahir, et qui s’enrichissent
et s’affaiblissent 4 leur tour, jusqu’a ce qu’elles soient elles-mémes
envahies et détruites par d’autres.
Qu’on daigne nous expliquer une fois ce qui avait pu produire
ces nuées de barbares qui durant tant de siécles ont inondé l’Europe,
lAsie et Afrique ? Etait-ce 4 ’industrie de leurs arts, 4 la sagesse
de leurs lois, a l’excellence de leur police, qu’ils devaient cette pro-
digieuse population ? Que nos savants veuillent bien nous dire pour-
quoi, loin de multiplier a ce point, ces hommes féroces et brutaux,
sans lumiéres, sans frein, sans éducation, ne s’entr’égorgeaient pas
tous 4 chaque instant, pour se disputer leur pature ou leur chasse?
Qw’ils nous expliquent comment ces misérables ont eu seulement
la hardiesse de regarder en face de si habiles gens que nous étions,
avec une si belle discipline militaire, de si beaux codes, et de si sages
lois ? Enfin, pourquoi, depuis que la société s’est perfectionnée dans
les pays du Nord et qu’on y a tant pris de peine pour apprendre aux
176 DISCOURS SUR L’ORIGINE DE L’INEGALITE
Il serait affreux d’étre obligés de louer comme un étre
bienfaisant celui qui le premier suggéra a habitant des
rives de l’Orénoque l’usage de ces ais qu’il applique sur
les tempes de ses enfants, et qui leur assurent du moins
une partie de leur imbécillité, et de leur bonheur originel.
L’homme sauvage, livré par la nature au seul instinct,
ou plutét dédommagé de celui qui lui manque peut-étre,
par des facultés capables d’y suppléer d’abord, et de l’éle-
ver ensuite fort au-dessus de celle-la, commencera donc

hommes leurs devoirs mutuels et art de vivre agréablement et pai-


siblement ensemble, on n’en voit plus rien sortir de semblable a ces
multitudes d’hommes qu’il produisait autrefois? J’ai bien peur que
quelqu’un ne s’avise a la fin de me répondre que toutes ces grandes
choses, savoir les arts, les sciences et les lois, ont été trés sagement
inventées par les hommes, comme une peste salutaire pour prévenir
Vexcessive multiplication de ’espéce, de peur que ce monde, qui nous
est destiné, ne devint 4 la fin trop petit pour ses habitants.
Quoi ‘done? Faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien et le
mien, et retourner vivre dans les foréts avec les ours ? Conséquence
a la maniére de mes adversaires, que j’aime autant prévenir que de
leur laisser la honte de la tirer. O vous, a qui la voix céleste ne s’est
point fait entendre et qui ne reconnaissez pour votre espéce d’autre
destination que d’achever en paix cette courte vie, vous qui pouvez
laisser au milieu des villes vos funestes acquisitions, vos esprits
inquiets, vos cceurs corrompus et vos désirs effrénés, reprenez, puis-
qu’il dépend de vous, votre antique et premiére innocence; allez
dans les bois perdre la vue et la mémoire des crimes de vos contem-
porains et ne craignez point d’avilir votre espéce, en renongant a
ses lumiéres pour renoncer a ses vices. Quant aux hommes sem-
blables 4 moi dont les passions ont détruit pour toujours l’originelle
simplicité, qui ne peuvent plus se nourrir d’herbe et de gland, ni
se passer de lois et de chefs, ceux qui furent honorés dans leur pre-
mier pére de lecons surnaturelles, ceux qui verront dans l’intention
de donner d’abord aux actions humaines une moralité qu’elles
n’eussent de longtemps acquise, la raison d’un précepte indifférent
par lui-méme et inexplicable dans tout autre systéme; ceux, en un
mot, qui sont convaincus que la voix divine appela tout le genre
humain aux lumiéres et au bonheur des célestes intelligences, tous
ceux-la tacheront, par lexercice des vertus qu’ils s’obligent a pra-
tiquer en apprenant a les connaitre, 4 mériter le prix éternel qu’ils
en doivent attendre; ils respecteront les sacrés liens des sociétés dont
ils sont les membres; ils aimeront leurs semblables et les serviront
de tout leur pouvoir; ils obéiront scrupuleusement aux lois et aux
hommes qui en sont les auteurs et les ministres, ils honoreront sur-
tout les bons et sages princes qui sauront prévenir, guérir ou pallier
cette foule d’abus et de maux toujours préts 4 nous accabler, ils ani-
meront le zéle de ces dignes chefs, en leur montrant sans crainte et
sans flatterie la grandeur de leur tache et la rigueur de leur devoir;
mais ils n’en mépriseront pas moins une constitution qui ne peut
se maintenir qu’a l’aide de tant de gens respectables qu’on désire
plus souvent qu’on ne les obtient et de laquelle, malgré tous leurs
soins, naissent toujours plus de calamités réelles que d’avantages
apparents.
DISCOURS SUR L’ORIGINE DE L’INEGALITE £77

par les fonctions purement animales? : apercevoir et sentir


sera son premier état, qui lui sera commun avec tous les
animaux. Vouloir et ne pas vouloir, désirer et craindre,
seront les premiéres, et presque les seules opérations de
son ame, jusqu’a ce que de nouvelles circonstances y
causent de nouveaux développements.

1. Parmi les hommes que nous connaissons, ou par nous-mémes,


ou par les historiens, ou par les yoyageurs, les uns sont noirs, les
autres blancs, les autres rouges; les uns portent de longs cheveux,
les autres n’ont que de la laine frisée; les uns sont presque tout velus,
les autres n’ont pas méme de barbe; il y a eu et il y a peut-étre encore
des nations d’hommes d’une taille gigantesque, et laissant 4 part
la fable des Pygmées qui peut bien n’étre qu’une exagération, on sait
que les Lapons et surtout les Groenlandais sont fort au-dessous de
la taille moyenne de Phomme; on prétend méme qu’il y a des peuples
entiers qui ont des queues comme les quadrupédes, et sans ajouter
une foi aveugle aux relations d’Hérodote et de Ctésias, on en peut
du moins tirer cette opinion trés vraisemblable, que si l’on avait pu
faire de bonnes observations dans ces temps anciens ou les peuples
divers suivaient des maniéres de vivre plus différentes entre elles
qu’ils ne font aujourd’hui, on y aurait aussi remarqué dans la figure
et ’habitude du corps, des variétés beaucoup plus frappantes. Tous
ces faits dont il est aisé de fournir des preuves incontestables, ne
peuvent surprendre que ceux qui sont accoutumés a ne regarder que
les objets qui les environnent et qui ignorent les puissants effets de
la diversité des climats, de l’air, des aliments, de la maniére de vivre,
des habitudes en général, et surtout la force étonnante des mémes
causes, quand elles agissent continuellement sur de longues suites
de générations. Aujourd’hui que le commerce, les voyages et les
conquétes réunissent davantage les peuples divers, et que leurs
maniéres de vivre se rapprochent sans cesse par la fréquente commu-
nication, on s’apercoit que certaines différences nationales ont dimi-
nué, et par exemple, chacun peut remarquer que les Frangais d’au-
jourd’hui ne sont plus ces grands corps blancs et blonds décrits par
les historiens latins, quoique le temps joint au mélange des Francs
et des Normands, blancs et blonds eux-mémes, efit da rétablir ce que
la fréquentation des Romains avait pu 6ter 4 l’influence du climat,
dans la constitution naturelle et le teint des habitants. Toutes ces
observations sur les variétés que mille causes peuvent produire et
ont produit en effet dans l’espéce humaine me font douter si divers
animaux semblables aux hommes, pris par les voyageurs pour des
bétes sans beaucoup d’examen, ou a cause de quelques différences
qu’ils remarquaient dans la conformation extérieure, ou seulement
parce que ces animaux ne parlaient pas, ne seraient point en effet de
véritables hommes sauvages, dont la race dispersée anciennement
dans les bois n’avait eu occasion de développer aucune de ses facultés
virtuelles, n’avait acquis aucun degré de perfection et se trouvait
encore dans |’état primitif de nature. Donnons un exemple de ce que
je veux dire.
« On trouve, dit le traducteur de I’Histoire des voyages, dans le
« royaume de Congo quantité de ces grands animaux qu’on nomme
« Orang-Outang aux Indes orientales, qui tiennent comme le milieu
« entre Pespéce humaine et les babouins. Battel raconte que dans
« les foréts de Mayomba au royaume de Loango, on voit deux sortes
182 DISCOURS SUR L’ORIGINE DE L’INEGALITE

Quoi qu’en disent les moralistes, l’entendement hu-


main doit beaucoup aux passions, qui, d’un commun
aveu, lui doivent beaucoup aussi: c’est par leur activité que
notre raison se perfectionne; nous ne cherchons a connaitre
que parce que nous désirons de jouir, et il n’est pas pos-
sible de concevoir pourquoi celui qui n’aurait ni désirs
ni craintes se donnerait la peine de raisonner. Les pas-
sions, a leur tour, tirent leur origine de nos besoins, et
leur progrés de nos connaissances; car on ne peut désirer
ou craindre les choses que sur les idées qu’on en peut
avoir, ou par la simple impulsion de la nature; et ’homme
sauvage, privé de toute sorte de lumiéres, n’éprouve que
les passions de cette derniére espéce; ses désirs ne passent
pas ses besoins physiques '; les seuls biens, qu’il connaisse
dans l’univers sont la nourriture, une femelle et le repos;
les seuls maux qu’il craigne sont la douleur et la faim;
je dis la douleur et non la mort; car jamais l’animal ne
saura ce que c’est que mourir, et la connaissance de la
mort, et de ses terreurs, est une des premiéres acquisi-
tions que Phomme ait faites, en s’éloignant de la condi-
tion animale.
Il me serait aisé, si cela m’était nécessaire, d’appuyer
ce sentiment par les faits, et de faire voir que chez toutes
les nations du monde, les progrés de lesprit se sont
précisément proportionnés aux besoins que les peuples
avaient recus de la nature, ou auxquels les circonstances
les avaient assujettis, et par conséquent aux passions,
qui les portaient 4 pourvoir a ces besoins. Je montrerais
en Egypte les arts naissants, et s’étendant avec les dé-
bordements du Nil; je suivrais leur progrés chez les

notre. Je dis que quand de pareils observateurs affirmeront d’un tel


animal que c’est un homme, et d’un autre que c’est une béte, il fau-
dra les en croire; mais ce serait une grande simplicité de s’en rappor-
ter la-dessus a des voyageurs grossiers, sur lesquels on serait quel-
quefois tenté de faire la méme question qu’ils se mélent de résoudre
sur d’autres animaux.
1. Cela me parait de la derniére évidence, et je ne saurais conce-
voir d’ot. nos philosophes peuvent faire naitre toutes les passions
quils prétent a ’homme naturel. Excepté le seul nécessaire phy-
sique, que la nature méme demande, tous nos autres besoins ne sont
tels que par ’habitude avant laquelle ils n’étaient point des besoins,
ou par nos désirs, et on ne désire point ce qu’on n’est pas en état
de connaitre. D’ot il suit que l’homme sauvage ne désirant que les
choses qu’il connait et ne connaissant que celles dont la possession
est en son pouvoir ou facile 4 acquérir, rien ne doit étre si tranquille
que son ame et rien si borné que son esprit.
DISCOURS SUR L’ORIGINE DE L’INEGALITE 183

Grecs, ot l’on les vit germer, croitre, et s’élever jusqu’aux


cieux parmi les sables et les rochers de |’Attique, sans
pouvoir prendre racine sur les bords fertiles de l’Eurotas;
je remarquerais qu’en général les peuples du Nord sont
plus industrieux que ceux du Midi, parce qu’ils peuvent
moins se passer de l’étre, comme si la nature voulait ainsi
égaliser les choses, en donnant aux esprits la fertilité
qu’elle refuse ala terre.
Mais sans recourir aux témoignages incertains de|’His-
toire, qui ne voit que tout semble éloigner de l’homme
sauvage la tentation et les moyens de cesser de l’étre ? Son
imagination ne lui peint rien; son coeur ne lui demande
rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous la
main, et il est si loin du degré de connaissances nécessaires
pour désirer d’en acquérir de plus grandes qu’il ne peut
avoir ni prévoyance, ni curiosité. Le spectacle de la nature
lui devient indifférent, a force de lui devenir familier. C’est
toujours le méme ordre, ce sont toujours les mémes révo-
lutions; il n’a pas l’esprit de s’étonner des plus grandes
merveilles; et ce n’est pas chez lui qu'il faut chercher
la philosophie dont homme a besoin, pour savoir obser-
ver une fois ce qu’il a vu tous les jours. Son 4me, que rien
n’agite, se livre au seul sentiment de son existence
actuelle, sans aucune idée de l’avenir, quelque prochain
qu’il puisse étre, et ses projets, bornés comme ses vues,
s’étendent 4 peine jusqu’a la fin de la journée. Tel est
encore aujourd’hui le degré de prévoyance du Caraibe:
il vend le matin son lit de coton, et vient pleurer le soir
pour le racheter, faute d’avoir prévu qu’il en aurait besoin
pour la nuit prochaine.
Plus on médite sur ce sujet, plus la distance des pures
sensations aux plus simples connaissances s’agrandit a nos
regards; et il est impossible de concevoir comment un
homme aurait pu par ses seules forces, sans le secours de
la communication, et sans l’aiguillon de la nécessité, fran-
chir un si grand intervalle. Combien de siécles se sont
peut-étre écoulés, avant que les hommes aient été a portée
de voir d’autre feu que. celui du ciel? Combien ne leur
a-t-il pas fallu de différents hasards pour apprendre les
usages les plus communs de cet élément? Combien de
fois ne l’ont-ils pas laissé éteindre, avant que d’avoir
acquis l’art de le reproduire ? Et combien de fois peut-étre
chacun de ces secrets n’est-il pas mort avec celui qui
Pavait découvert? Que dirons-nous de l’agriculture, art
qui demande tant de travail et de prévoyance; qui tient a
DISCOURS
QUI A REMPORTE LE PRIX
A L?>ACADEMIE
DE DIJON.
En Vannée 1750.

Sur cette Question proposée


pat la méme Académie :
Si le rétablissement des sciences et des arts
a contribué a épurer les meurs.
\

Barbarus hic ego sum quia non intelligor tllis, Ovid.

DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 2


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AVERTISSEMENT

Qu’est-ce que la célébrité? Voici le malheureux ouvrage


a qui je dois la mienne. II est certain que cette piéce
qui m’a valu un prix et qui m’a fait un nom est tout
au plus médiocre et j’ose ajouter qu’elle est une des
moindres de tout ce recueil. Quel gouffre de miséres
nett point évité Pauteur, si ce premier livre n’eit été
recu que comme il méritait de l’étre ? Mais il fallait qu’une
faveur d’abord injuste m/’attirat par degrés une rigueur
qui l’est encore plus.
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PREFACE

Voici une des grandes et belles questions qui aient


jamais été agitées. Il ne s’agit point dans ce Discours de
ces subtilités métaphysiques qui ont gagné toutes les par-
ties de la littérature, et dont les programmes d’ Académie
ne sont pas toujours exempts; mais il s’agit d’une de ces
vérités qui tiennent au bonheur du genre humain.
ye preévois qu’on me pardonnera difficilement le parti
que j’ai osé prendre. Heurtant de front tout ce qui fait
aujourd’hui l’admiration des hommes, je ne puis m/’at-
tendre qu’a un blame universe]; et ce n’est pas pour avoir
été honoré de l’approbation de quelques sages que je dois
compter sur celle du public: aussi mon parti est-il pris;
je ne me soucie de plaire ni aux beaux esprits, ni aux
gens a la mode. II y aura dans tous les temps des hommes
faits pour étre subjugués par les opinions de leur siécle,
de leur pays, de leur société : tel fait aujourd’hui l’esprit
fort et le philosophe, qui par la méme raison n’etit été
qu’un fanatique du temps de la Ligue. I] ne faut point
écrire pour de tels lecteurs, quand on veut vivre au-dela
de son siécle.
Un mot encore, et je finis. Comptant peu sur ’hon-
neur que j’ai recu, j’avais, depuis lenvoi, refondu et
augmenté ce Discours, au point d’en faire, en quelque
maniére, un autre ouvrage; aujourd’hui, je me suis cru
obligé de le rétablir dans l'état ou il a été couronné. J’y
ai seulement jeté quelques notes et laissé deux additions
faciles a reconnaitre, et que P Académie n’aurait peut-étre
pas approuvées. J’ai pensé que l’équité, le respect et la
reconnaissance exigeaient de moi cet avertissement.
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DISCOURS

Decipimur specie recti.

Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contri-


bué a épurer ou a corrompre les meeurs ? Voila ce qu’il
s’agit d’examiner. Quel parti dois-je prendre dans cette
question ? Celui, messieurs, qui convient a un honnéte
homme qui ne sait rien, et qui ne s’en estime pas moins.
Il sera difficile, je le sens, d’approprier ce que j’ai a
dire au tribunal ou je comparais. Comment oser blamer
les sciences devant une des plus savantes compagnies de
Europe, louer ignorance dans une célébre Académie,
et concilier le mépris pour létude avec le respect pour
les vrais savants ? J’ai vu ces contrariétés; et elles ne m’ont
point rebuté. Ce n’est point la science que je maltraite,
me suis-je dit; c’est la vertu que je défends devant des
hommes vertueux. La probité est encore plus chére aux
gens de bien que l’érudition aux doctes. Qu’ai-je donc
a redouter? Les lumiéres de Assemblée qui m’écoute?
Je Pavoue; mais c’est pour la constitution du discours,
et non pour le sentiment de l’orateur. Les souverains équi-
tables n’ont jamais balancé a se condamner eux-mémes
dans des discussions douteuses; et la position la plus avan-
tageuse au bon droit est d’avoir a se défendre contre une
partie intégre et éclairée, juge en sa propre cause.
A ce motif qui m’encourage, il s’en joint un autre qui
me détermine : c’est qu’apres avoir soutenu, selon ma
lumiére naturelle, le parti de la vérité, quel que soit mon
succés, il est un prix qui ne peut me manquer : Je le
trouverai dans le fond de mon cceur.
38 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

PREMIERE PARTIE

C’est un grand et beau spectacle de voir ?>homme sortir


en quelque maniére du néant par ses propres efforts;
dissiper, par les lumiéres de sa raison les ténébres dans
lesquelles la nature avait enveloppé; s’élever au-dessus
de lui-méme; s’élancer par lesprit jusque dans les régions
célestes; parcourir 4 pas de géant, ainsi que le soleil, la
vaste étendue de l’univers; et, ce qui est encore plus grand
et plus difficile, rentrer en soi pour y étudier Phomme et
connaitre sa nature, ses devoirs et sa fin. Toutes ces mer-
veilles se sont renouvelées depuis peu de générations.
L’Europe était retombée dans la barbarie des premiers
ages. Les peuples de cette partie du monde aujourd’hui
si éclairée vivaient, il y a quelques siécles, dans un état
pire que lignorance. Je ne sais quel jargon scientifique,
encore plus méprisable que lignorance, avait usurpé le
nom du savoir, et opposait 4 son retour un obstacle
presque invincible. I] fallait une révolution pour rame-
ner les hommes au sens commun; elle vint enfin du cété
d’ot' on l’aurait le moins attendue. Ce fut le stupide
Musulman, ce fut l’éternel fléau des lettres qui les fit
renaitre parmi nous. La chute du tréne de Constantin
porta dans l’Italie les débris de Pancienne Gréce. La
France s’enrichit 4 son tour de ces précieuses dépouilles.
Bientét les sciences suivirent les lettres; 4 lart d’écrire
se joignit Part de penser; gradation qui parait étrange et
qui n’est peut-étre que trop naturelle; et l’on commenga
a sentir le principal avantage du commerce des Muses,
celui de rendre les hommes plus sociables en leur inspirant
le désir de se plaire les uns aux autres par des ouvrages
dignes de leur approbation mutuelle.
L’esprit a ses besoins, ainsi que le corps. Ceux-ci sont
les fondements de la société, les autres en sont l’agré-
ment. Tandis que le gouvernement et les lois pour-
voient a la stireté et au bien-étre des hommes assemblés,
les sciences, les lettres et les arts, moins despotiques et
plus puissants peut-étre, étendent des guirlandes de
fleurs sur les chaines de fer dont ils sont chargés, étouffent
en eux le sentiment de cette liberté originelle pour
laquelle ils semblaient étre nés, leur font aimer leur escla-
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 39

vage et en forment ce qu’on appelle des peuples policés.


Le besoin éleva les trénes; les sciences et les arts les ont
affermis. Puissances de la terre, aimez les talents, et pro-
tégez ceux qui les cultivent '. Peuples policés, cultivez-
les : heureux esclaves, vous leur devez ce gotit délicat et
fin dont vous vous piquez; cette douceur de caractére
et cette urbanité de mceurs qui rendent parmi vous le
commerce si liant et si facile; en un mot, les apparences
de toutes les vertus sans en avoir aucune. ~ ;
C’est par cette sorte de politesse, d’autant plus aimable
qu’elle affecte moins de se montrer, que se distinguérent
autrefois Athénes et Rome dans les jours si vantés de leur
magnificence et de leur éclat : c’est par elle, sans doute,
que notre siécle et notre nation l’emporteront sur tous les
temps et sur tous les peuples. Un ton philosophe sans
pédanterie, des maniéres naturelles et pourtant préve-
nantes, également éloignées de la rusticité tudesque et de
la pantomime ultramontaine : voila les fruits du goit
acquis par de bonnes études et perfectionné dans le com-
merce du monde.
Qu’il serait doux de vivre parmi nous, si la contenance
extérieure était toujours l'image des dispositions du cceur;
si la décence était la vertu; si nos maximes nous servaient
de régles; si la véritable philosophie était inséparable du
titre de philosophe! Mais tant de qualités vont trop rare-
ment ensemble, et la vertu ne marche guere en si grande
pompe. La richesse de la parure peut annoncer un homme
opulent, et son élégance un homme de goiit; ’homme sain
et robuste se reconnait a d’autres marques : c’est sous
Phabit rustique d’un laboureur, et non sous la dorure d’un
courtisan, qu’on trouvera la force et la vigueur du corps.
La parure n’est pas moins étrangére a la vertu qui est la
force et la vigueur de P4me. L’>homme de bien est un
athléte qui se plait 4 combattre nu : il méprise tous ces
vils ornements qui géneraient l’usage de ses forces, et

1. Les princes voient toujours avec plaisir le gotit des arts agréables
et des superfluités dont l’exportation de Vargent ne résulte pas
s’étendre parmi leurs sujets. Car outre quils les nourrissent ainsi
dans cette petitesse d’4me si propre a la servitude, ils savent trés
bien que tous les besoins que le peuple se donne sont autant de
chaines dont il se charge. Alexandre, voulant maintenir les Ichtyo-
phages dans sa dépendance, les contraignit de renoncer a la péche
et de se nourrir des aliments communs aux autres peuples; et les
sauvages de l’Amérique, qui vont tout nus et-qui ne vivent que du
produit de leur chasse, n’ont jamais pu étre domptés. En effet, quel
joug imposerait-on 4 des hommes qui n’ont besoin de rien ?
40 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

dont la plupart n’ont été inventés que pour cacher quel-


que difformité.
Avant que l’art eut fagonné nos maniéres et appris a
nos passions a parler un langage appréte, nos meeurs
étaient rustiques, mais naturelles; et la différence des pro-
cédés annongait au premier coup d’eeil celle des caractéres.
La nature humaine, au fond, n’était pas meilleure; mais
les hommes trouvaient leur sécurité dans la facilité de se
pénétrer réciproquement, et cet avantage, dont nous ne
sentons plus le prix, leur épargnait bien des vices.
Aujourd’hui que des recherches plus subtiles et un
gotit plus fin ont réduit l’art de plaire en principes, il
régne dans nos mceurs une vile et trompeuse uniformité,
et tous les esprits semblent avoir été jetés dans un méme
moule: sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne:
sans cesse on suit des usages, jamais son propre génie.
On nose plus paraitre ce qu’on est; et dans cette
contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce trou-
peau qu’on appelle société, placés dans les mémes cir-
constances, feront tous les mémes choses si des motifs
plus puissants ne les en détournent. On ne saura donc
jamais bien 4 qui l’on a affaire : il faudra donc, pour
connaitre son ami, attendre les grandes occasions, c’est-a-
dire attendre qu’il n’en soit plus temps, puisque c’est
pour ces occasions mémes qu'il efit été essentiel de le
connaitre.
Quel cortége de vices n’accompagnera point cette incer-
titude ? Plus d’amitiés sincéres; plus d’estime réelle; plus
de confiance fondée. Les soupcons, les ombrages, les
craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se
cacheront sans cesse sous ce voile uniforme et perfide de
politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons
aux lumiéres de notre siécle. On ne profanera plus par des
jurements le nom du maitre de l’'univers, mais on l’insul-
tera par des blasphémes, sans que nos oreilles scrupu-
leuses en soient offensées. On ne vantera pas son propre
mérite, mais on rabaissera celui d’autrui. On n’outragera
point grossiérement son ennemi, mais on le calomniera
avec adresse. Les haines nationales s’éteindront, mais ce
sera avec l’amour de la patrie. A ignorance méprisée,
on substituera un dangereux pyrrhonisme. II y aura des
excés proscrits, des vices déshonorés, mais d’autres seront
décorés du nom de vertus; il faudra ou les avoir ou les affec-
ter. Vantera qui voudra lasobriété des sages du temps, je
n’y vois, pour moi, qu’un raffinement d’intempérance
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 4I

autant indigne de mon éloge que leur artificieuse sim-


plicité *.
Telle est la pureté que nos meceurs ont acquise. C’est
ainsi que nous sommes devenus gens de bien. C’est aux
lettres, aux sciences et aux arts 4 revendiquer ce qui leur
appartient dans un si salutaire ouvrage. J’ajouterai seule-
ment une réflexion; c’est qu’un habitant de quelque
contrée éloignée qui chercherait a se former une idée des
meeurs européennes sur l’état des sciences parmi nous,
sur la perfection de nos arts, sur la bienséance de nos
spectacles, sur la politesse de nos maniéres, sur |’affabi-
lité de nos discours, sur nos démonstrations perpétuelles
de bienveillance, et sur ce concours tumultueux d’hommes
de tout age et de tout état qui semblent empressés
depuis le lever de laurore jusqu’au coucher du soleil 4
s’obliger réciproquement; c’est que cet étranger, dis-je,
devinerait exactement de nos meceurs le contraire de ce
qu’elles sont.
Ou il n’y a nul effet, il n’y a point de cause a chercher :
mais ici leffet est certain, la dépravation réelle, et nos
ames se sont corrompues a mesure que nos sciences et nos
arts se sont avancés a la perfection. Dira-t-on que c’est
un malheur particulier 4 notre 4ge ? Non, messieurs; les
maux causés par notre vaine curiosité sont aussi vieux que
le monde. L’élévation et l’abaissement journalier des eaux
de l’océan n’ont pas été plus réguliérement assujettis au
cours de l’astre qui nous éclaire durant la nuit que le sort
des meeurs et de la probité au progrés des sciences et des
arts. On a vu la vertu s’enfuir 4 mesure que leur lumiére
s’élevait sur notre horizon, et le méme phénoméne s’est
observé dans tous les temps et dans tous les lieux.
Voyez l’Egypte, cette premiére école de lunivers, ce
climat si fertile sous un ciel d’airain, cette contrée célébre,
d’ou Sésostris partit autrefois pour conquérir le monde.
Elle devient la mére de la philosophie et des beaux-arts,
et bient6t aprés, la conquéte de Cambise, puis celle des
Grecs, des Romains, des Arabes, et enfin des Turcs.
Voyez la Gréce, jadis peuplée de héros qui vainquirent
deux fois l’Asie, ’une devant Troie et l’autre dans leurs
propres foyers. Les lettres naissantes n’avaient point
I. F’aime, dit Montaigne, a contester et discourir, mais cest avec
peu @hommes et pour moi. Car de servir de spectacle aux Grands etfaire
alenvi parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c'est un métier
trés messéant a un homme d’honneur. C’est celui de tous nos beaux
esprits, hors un. P
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 47

Que ces réflexions sont humiliantes pour l’humanité!


que notre orgueil en doit étre mortifié! Quoi! la probité
serait fille de ignorance ? La science et la vertu seraient
incompatibles ? Quelles conséquences ne tirerait-on point
de ces préjugés ? Mais pour concilier ces contrariétés
apparentes, il ne faut qu’examiner de prés la vanité et
le néant de ces titres orgueilleux qui nous éblouissent,
et que nous donnons si gratuitement. aux connaissances
humaines. Considérons donc les sciences et les arts en eux-
mémes. Voyons ce qui doit résulter de leur progrés; et
ne balangons plus a convenir de tous les points o& nos
raisonnements se trouveront d’accord avec les inductions
historiques.

SECONDE PARTIE

C’était une ancienne tradition passée de l’Egypte en


Gréce, qu’un dieu ennemi du repos des hommes était
Pinventeur des sciences '. Quelle opinion fallait-il donc
qu’eussent d’elles les Egyptiens mémes, chez qui elles
étaient nées? C’est qu’ils voyaient de prés les sources qui les
avaient produites. En effet, soit qu’on feuillette les annales
du monde, soit qu’on supplée a des chroniques incer-
taines par des recherches philosophiques, on ne trouvera
pas aux connaissances humaines une origine qui réponde
a Pidée qu’on aime a s’en former. L’astronomie est née
de la superstition; l’éloquence, de l’ambition, de la haine,
de la flatterie, du mensonge; la géométrie, de lavarice;
la physique, d’une vaine curiosité; toutes, et la morale
méme, de lorgueil humain. Les sciences et les arts
doivent donc leur naissance 4 nos vices : nous serions
moins en doute sur leurs avantages, s’ils la devaient 4 nos
vertus.
Le défaut de leur origine ne nous est que trop retracé
dans leurs objets. Que ferions-nous des arts, sans le luxe

1. On voit aisément l’allégorie de la fable de Prométhée; et il ne


parait pas que les Grecs qui l’ont cloué sur le Caucase en pensassent
guére plus favorablement que les Egyptiens de leur dieu Teuthus.
« Le satyre, dit une ancienne fable, voulut baiser et embrasser le feu,
« la premiére fois qu’il le vit; mais Prometheus lui cria ; Satyre, tu
«, pleureras la barbe de ton menton, car il brtile quand on y touche. »
Crest le sujet du frontispice.
48 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

qui les nourrit? Sans les injustices des hommes, a quoi


servirait la jurisprudence ? Que deviendrait V’histoire, s’il
n’y avait ni tyrans, ni guerres, ni conspirateurs ? Qui vou-
drait en un mot passer sa vie a de stériles contemplations,
si chacun ne consultant que les devoirs de homme et les
besoins de la nature, n’avait de temps que pour la patrie,
pour les malheureux et pour ses amis ? Sommes-nous
donc faits pour mourir attachés sur les bords du puits ot
la vérité s’est retirée ? Cette seule réflexion devrait rebu-
ter dés les premiers pas tout homme qui chercherait
sérieusement a s’instruire par I’étude de la philosophie.
Que de dangers! que de fausses routes dans l’inves-
tigation des sciences ? Par combien d’erreurs, mille fois
plus dangereuses que la vérité n’est utile, ne faut-il point
passer pour arriver 4 elle? Le désavantage est visible;
car le faux est susceptible d’une infinité de combinaisons;
mais la vérité n’a qu’une maniére d’étre. Qui est-ce d’ail-
leurs, qui la cherche bien sincérement? méme avec la
meilleure volonté, 4 quelles marques est-on str de la
reconnaitre? Dans cette foule de sentiments différents,
quel sera notre criterium pour en bien juger * ? Et ce qui
est le plus difficile, si par bonheur nous la trouvons a la
fin, qui de nous en saura faire un bon usage?
Si nos sciences sont vaines dans lobjet qu’elles se pro-
posent, elles sont encore plus dangereuses par les effets
qu’elles produisent. Nées dans loisiveté, elles la nour-
rissent a leur tour; et la perte irréparable du temps est le
premier préjudice qu’elles causent nécessairement 4 la
société. En politique, comme en morale, c’est un grand
mal que de ne point faire de bien; et tout citoyen inutile
peut étre regardé comme un homme pernicieux. Répon-
dez-moi donc, philosophes illustres; vous par qui nous
savons en quelles raisons les corps s’attirent dans le vide;
quels sont, dans les révolutions des planétes, les rapports
des aires parcourues en temps égaux; quelles courbes ont
des points conjugués, des points d’inflexion et de rebrous-
sement; comment l’homme voit tout en Dieu; comment
lame et le corps se correspondent sans communication,
ainsi que feraient deux horloges; quels astres peuvent
étre habités; quels insectes se reproduisent d’une maniére

1. Moins on sait, plus on croit savoir. Les péripatéticiens doutaient-


ils de rien? Descartes n’a-t-il pas construit ’univers avec des cubes
et des tourbillons ? Et y a-t-il aujourd’hui méme en Europe si mince
physicien qui n’explique hardiment ce profond mystére de l’électri-
cité, qui fera peut-étre 4 jamais le désespoir des vrais philosophes ?
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 49

extraordinaire ? Répondez-moi, dis-je, vous de qui nous


avons regu tant de sublimes connaissances; quand vous
ne nous auriez jamais rien appris de ces choses, en serions-
nous moins nombreux, moins bien gouvernés, moins
redoutables, moins florissants ou plus pervers ? Revenez
donc sur l’importance de vos productions; et si les tra-
vaux des plus éclairés de nos savants et de nos meilleurs
citoyens nous procurent si peu d’utilité, dites-nous ce que
nous devons penser de cette foule d’écrivains obscurs et
de lettrés oisifs, qui dévorent en pure perte la substance
de lEtat.
Que dis-je, oisifs? et plait 4 Dieu quils le fussent en
effet! Les mceurs en seraient plus saines et la société plus
paisible. Mais ces vains et futiles déclamateurs vont de
tous cdtés, armés de leurs funestes paradoxes; sapant les
fondements de la foi, et anéantissant la vertu. Ils sourient
dédaigneusement a ces vieux mots de patrie et de reli-
gion, et consacrent leurs talents et leur philosophie a
détruire et avilir tout ce qu'il y a de sacré parmi les
hommes. Non qu’au fond ils haissent ni la vertu ni nos
dogmes; c’est de l’opinion publique qu’ils sont ennemis;
et pour les ramener aux pieds des autels, il suffirait de les
reléguer parmi les athées. O fureur de se distinguer, que
ne pouvez-vous point ?
C’est un grand mal que l’abus du temps. D’autres maux
pires encore suivent les lettres et les arts. Tel est le luxe,
né comme eux de loisiveté et de la vanité des hommes.
Le luxe va rarement sans les sciences et les arts, et
jamais ils ne vont sans lui. Je sais que notre philosophie,
toujours féconde en maximes singuliéres, prétend, contre
V’expérience de tous les siécles, que le luxe fait la splen-
deur des Etats; mais aprés avoir oublié la nécessité des
lois somptuaires, osera-t-elle nier encore que les bonnes
mceurs ne soient essentielles 4 la durée des empires, et
que le luxe ne soit diamétralement opposé aux bonnes
meurs ? Que le luxe soit un signe certain des richesses;
qu’il serve méme si l’on veut a les multiplier : Que fau-
dra-t-il conclure de ce paradoxe si digne d’étre né de
nos jours; et que deviendra la vertu, quand il faudra
s’enrichir 4 quelque prix que ce soit? Les anciens poli-
tiques parlaient sans cesse de meeurs et de vertu; les
notres ne parlent que de commerce et d’argent. L’un vous
dira qu’un homme vaut en telle contrée la somme qu’on
le vendrait 4 Alger; un autre en suivant ce calcul trou-
vera des pays ol un homme ne vaut rien, et d’autres ou
50 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

il vaut moins que rien. Ils évaluent les hommes comme


des troupeaux de bétail. Selon eux, un homme ne vaut
a Etat que la consommation qu'il y fait.. Ainsi un Syba-
rite aurait bien valu trente Lacédémoniens. Qu’on
devine donc laquelle de ces deux Républiques, de
Sparte ou de Sybaris, fut subjuguée par une poignée de
paysans, et laquelle fit trembler I’Asie.
La monarchie de Cyrus a été conquise avec trente mille
hommes par un prince plus pauvre que le moindre des
satrapes de Perse;,et les Scythes, le plus misérable de tous
les peuples, a résisté aux plus puissants monarques de
Punivers. Deux fameuses républiques se disputérent l’em-
pire du monde; Pune était trés riche, autre n’avait rien,
et ce fut celle-ci qui détruisit ’autre. L’empire romain a
son tour, aprés avoir englouti toutes les richesses de l’uni-
vers, fut la proie de gens qui ne savaient pas méme ce que
c’était que richesse. Les Francs conquirent les Gaules,
les Saxons I’Angleterre sans autres trésors que leur bra-
voure et leur pauvreté. Une troupe de pauvres monta-
gnards dont toute l’avidité se bornait 4 quelques peaux de
moutons, aprés avoir dompteé la fierté autrichienne, écrasa
cette opulente et redoutable Maison de Bourgogne qui
faisait trembler les potentats de ’Europe. Enfin toute la
puissance et toute la sagesse de l’héritier de Charles Quint,
soutenues de tous les trésors des Indes, vinrent se briser
contre une poignée de pécheurs de hareng. Que nos poli-
tiques daignent suspendre leurs calculs pour réfléchir 4
ces exemples, et qu’ils apprennent une fois qu’on a
de tout avec de largent, hormis des moeurs et des
citoyens.
De quoi s’agit-il donc précisément dans cette question
du luxe? De savoir lequel importe le plus aux empires
@étre brillants et momentanés, ou vertueux et durables.
Je dis brillants, mais de quel éclat? Le got du faste ne
s’associe guére dans les mémes Ames avec celui de l’hon-
néte. Non, il n’est pas possible que des esprits dégradés
par une multitude de soins futiles s’élévent jamais a rien
de grand; et quand ils en auraient la force, le courage leur
manquerait.
Tout artiste veut étre applaudi. Les éloges de ses
contemporains sont la partie la plus précieuse de sa récom-
pense. Que fera-t-il donc pour les obtenir, s’il a le malheur
d’étre né chez un peuple et dans des temps ot les savants
devenus a la mode ont mis une jeunesse frivole en état de
donner le ton; ou les hommes ont sacrifié leur goat aux
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 51

tyrans de leur liberté '; ot l’un des sexes n’osant approu-


ver que ce qui est proportionné a la pusillanimité de
Pautre, on laisse tomber des chefs-d’ceuvre de poésie dra-
matique, et des prodiges d’harmonie sont rebutés? Ce
qu'il fera, messieurs ? I] rabaissera son génie au niveau de
son siécle, et aimera mieux composer des ouvrages com-
muns qu’on admire pendant sa vie que des merveilles
qu’on n’admirerait que longtemps aprés sa mort. Dites-
nous, célébre Arouet, combien vous avez sacrifié de beau-
tés males et fortes 4 notre fausse délicatesse, et combien
Pesprit de la galanterie si fertile en petites choses vous en
a cotté de grandes.
C’est ainsi que la dissolution des mceurs, suite néces-
saire du luxe, entraine 4 son tour la corruption du goat.
Que si par hasard entre les hommes extraordinaires par
leurs talents, il s’en trouve quelqu’un qui ait de la fermeté
dans l’4me et qui refuse de se préter au génie de son siécle
et de s’avilir par des productions puériles, malheur a lui!
Ii mourra dans lindigence et dans l’oubli. Que n’est-ce
ici un pronostic que je fais et non une expérience que je
rapporte! Carle, Pierre, le moment est venu ow ce pinceau
destiné 4 augmenter la majesté de nos temples par des
images sublimes et saintes, tombera de vos mains, ou sera
prostitué 4 orner de peintures lascives les panneaux d’un
vis-a-vis. Et toi, rival des Praxitéle et des Phidias; toi dont
les anciens auraient employé le ciseau a4 leur faire des
dieux capables d’excuser a nos yeux leur idolatrie; inimi-
table Pigalle, ta main se résoudra a ravaler le ventre d’un
magot, ou il faudra qu’elle demeure oisive.
On ne peut réfléchir sur les moeurs, qu’on ne se plaise
a se rappeler l’image de la simplicité des premiers temps.
C’est un beau rivage, paré des seules mains de la nature,
vers lequel on tourne incessamment les yeux, et dont on
se sent éloigner 4 regret. Quand les hommes innocents et

I. Je suis bien éloigné de penser que cet ascendant des femmes


soit un mal en soi. C’est un présent que leur a fait la nature pour le
bonheur du genre humain : mieux dirigé, il pourrait produire autant
de bien qu’il fait de mal aujourd’hui. On ne sent point assez quels
avantages naitraient dans la société d’une meilleure éducation don-
née a cette moitié du genre humain qui gouverne l’autre. Les hommes
feront toujours ce qu’il plaira aux femmes : si vous voulez donc qu’ils
deviennent grands et vertueux, apprenez aux femmes ce que c’est
que grandeur d’4me et vertu. Les réflexions que ce sujet fournit, et
que Platon a faites autrefois, mériteraient fort-d’étre mieux dévelop-
pées par une plume digne d’écrire d’aprés un tel maitre et de défendre
une si grande cause. —
§2 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

vertueux aimaient a avoir les dieux pour témoins de leurs


actions, ils habitaient ensemble sous les mémes cabanes;
mais bient6t devenus méchants, ils se lassérent de ces
incommodes spectateurs et les reléguérent dans des
temples magnifiques. Ils les en chassérent enfin pour s’y
établir eux-mémes, ou du moins les temples des dieux ne
se distinguérent plus des maisons des citoyens. Ce fut
alors le comble de la dépravation; et les vices ne furent
jamais poussés plus loin que quand on les vit, pour ainsi
dire, soutenus a l’entrée des palais des Grands sur des
colonnes de marbre, et gravés sur des chapiteaux corin-
thiens.
Tandis que les commodités de la vie se multiplient, que
les arts se perfectionnent et que le luxe s’étend; le vrai
courage s’énerve, les vertus militaires s’évanouissent, et
c’est encore l’ouvrage des sciences et de tous ces arts qui
s’exercent dans l’ombre du cabinet. Quand les Goths rava-
géerent la Gréce, toutes les bibliothéques ne furent sau-
vées du feu que par cette opinion semée par lun d’entre
eux, qu'il fallait laisser aux ennemis des meubles si
propres a les détourner de l’exercice militaire et 4 les amu-
ser a des occupations oisives et sédentaires. Charles VIII
se vit maitre de la Toscane et du royaume de Naples sans
avoir presque tiré l’épée; et toute sa cour attribua cette
facilité inespérée a ce que les princes et la noblesse d’ Italie
s’amusaient plus a se rendre ingénieux et savants qu’ils
ne s’exercaient a devenir vigoureux et guerriers. En
effet, dit homme de sens qui rapporte ces deux traits,
tous les exemples nous apprennent qu’en cette martiale |
police et en toutes celles qui lui sont semblables, |’étude
des sciences est bien plus propre a amollir et efféminer
les courages qu’a les affermir et les animer.
Les Romains ont avoué que la vertu militaire s’était
éteinte parmi eux 4 mesure qu’ils avaient commencé a se
connaitre en tableaux, en gravures, en vases d’orfévrerie,
et a cultiver les beaux-arts; et comme si cette contrée
fameuse était destinée a servir sans cesse d’exemple aux
autres peuples, l’élévation des Médicis et le rétablissement
des lettres ont fait tomber derechef et peut-étre pour
toujours cette réputation guerriére que |’Italie semblait
avoir recouvrée il y a quelques siécles.
Les anciennes républiques de la -Gréce avec cette
sagesse qui brillait dans la plupart de leurs institutions
avaient interdit a leurs citoyens tous ces métiers tran-
quilles et sédentaires qui, en affaissant et corrompant le
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 53

corps, énervent sit6t la vigueur de l’Ame. De quel ceil, en


effet, pense-t-on que puissent envisager la faim, la soif, les
fatigues, les dangers et la mort, des hommes que le
moindre besoin accable, et que la moindre peine rebute.
Avec quel courage les soldats supporteront-ils des tra-
vaux excessifs dont ils n’ont aucune habitude ? Avec
quelle ardeur feront-ils des marches forcées sous des offi-
ciers qui n’ont pas méme la force de voyager a cheval?
Qu’on ne m’objecte point la valeur renommée de tous ces
modernes guerriers si savamment disciplinés. On me
vante bien leur bravoure en un jour de bataille, mais on
ne me dit point comment ils supportent l’excés du travail,
comment ils résistent a la rigueur des saisons et aux intem-
péries de Pair. I] ne faut qu’un peu de soleil ou de neige,
il ne faut que la privation de quelques superfluités pour
fondre et détruire en peu de jours la meilleure de nos
armées. Guerriers intrépides, souffrez une fois la vérité
qu'il vous est si rare d’entendre; vous étes braves, je le
Sais; vous eussiez triomphé avec Annibal 4 Cannes et a
Trasiméne; César avec vous etit passé le Rubicon et
asservl son pays; mais ce n’est point avec vous que le
premier efit traversé les Alpes, et que l’autre efit vaincu
Vos aieux.
Les combats ne font pas toujours le succés de la guerre,
et il est pour les généraux un art supérieur a celui de
gagner des batailles. Tel court au feu avec intrépidité, qui
ne laisse pas d’étre un trés mauvais officier : dans le soldat
méme, un peu plus de force et de vigueur serait peut-étre
plus nécessaire que tant de bravoure qui ne le garantit pas
de la mort; et qu’importe a lEtat que ses troupes
périssent par la fiévre et le froid, ou par le fer de l’en-
nemi? :
Si la culture des sciences est nuisible aux qualités guer-
riéres, elle est encore plus aux qualités morales. C’est dés
nos premiéres années qu’une éducation insensée orne
notre esprit et corrompt notre jugement. Je vois de toutes
parts des établissements immenses, ot l’on éléve a grands.
frais la jeunesse pour lui-apprendre toutes choses, excepté
ses devoirs. Vos enfants ignoreront leur propre langue,
mais ils en parleront d’autres qui ne sont en usage nulle
part : ils sauront composer des vers qu’a peine ils pour-
ront comprendre : sans savoir déméler l’erreur de la
vérité, ils posséderont l’art de les rendre méconnaissables
aux autres par des arguments spécieux : mais ces mots de
magnanimité, de tempérance, d’humanité, de courage, ils
54 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

ne sauront ce que c’est; ce doux nom de patrie ne frap-


pera jamais leur oreille; et s’ils entendent parler de Dieu,
ce sera moins pour le craindre que pour en avoir peur '.
J’aimerais autant, disait un sage, que mon écolier ett
passé le temps danis un jeu de paume, au moins le corps en
serait plus dispos. Je sais qu’il faut occuper les enfants, et
que loisiveté est pour eux le danger le plus a craindre.
Que faut-il donc qu’ils apprennent ? Voila certes une belle
question! Qu’ils [Link] qu’ils doivent faire étant
hommes *; et non ce qu’ils doivent oublier.
Nos jardins sont ornés de statues et nos galeries de
tableaux. Que penseriez-vous que représentent ces chefs-
d’ceuvre de l’art exposés 4 admiration publique ? Les
défenseurs de la patrie? ou ces hommes plus grands
encore qui l’ont enrichie par leurs vertus ? Non. Ce sont
des images de tous les égarements du cceur et de la raison,

1. Pens. philosoph.
2. Telle était ’éducation des Spartiates, au rapport du plus grand
de leurs rois. C’est, dit Montaigne, chose digne de trés grande consi-
dération, qu’en cette excellente police de Lycurgue, et 4 la vérité
monstrueuse par sa perfection, si soigneuse pourtant de la nourri-
ture des enfants, comme de sa principale charge, et au gite méme
des Muses, il s’y fasse si peu mention de la doctrine : comme si,
cette généreuse jeunesse dédaignant tout autre joug, on ait dt lui
fournir, au lieu de nos maitres de science, seulement des maitres de
vaillance, prudence et justice.
Voyons maintenant comment le méme auteur parle des anciens
Perses. Platon, dit-il, raconte que le fils ainé de leur succession
royale était ainsi nourri. Aprés sa naissance, on le donnait, non a
des femmes, mais a des eunuques de la premiére autorité prés du
roi, 4 cause de leur vertu. Ceux-ci prenaient charge de lui rendre
le corps beau et sain, et aprés sept ans le duisaient 4 monter 4 che-
val et aller 4 la chasse. Quand il était arrivé au quatorziéme, ils le
déposaient entre les mains de quatre : le plus sage, le plus juste,
le plus tempérant, le plus vaillant de la nation. Le premier lui appre-
nait la religion : le second a &tre toujours véritable, le tiers 4 vaincre
ses cupidités, le quart 4 ne rien craindre. Tous, ajouterai-je, 4 le rendre
bon, aucun a le rendre savant.
Astyage, en Xénophon, demande a Cyrus compte de sa derniére
lecgon : c’est, dit-il, qu’en notre école un grand garcgon ayant un petit
saye le donna 4 l'un de ses compagnons de plus petite taille, et lui
6ta son saye qui était plus grand. Notre précepteur m’ayant fait juge
de ce différend, je jugeai qu’il fallait laisser les choses en cet état,
et que lun et l’autre semblait étre mieux accommodé en ce point.
Sur quoi, il me remontra que j’avais mal fait : car je m’étais arrété
a considérer la bienséance; et il fallait premi¢rement avoir pourvu
a la justice, qui voulait que nul ne fit forcé en ce qui lui apparte-
nait. Et dit qwil en fat puni, comme on nous punit en nos villages
pour avoir oublié le premier aoriste de tomtw. Mon régent me ferait
une belle harangue, in genere demonstrativo, avant qu’il me persuadat
que son école vaut celle-la.
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 55

tirées soigneusement de l’ancienne mythologie, et pré-


sentées de bonne heure a la curiosité de nos enfants; sans
doute afin qu’ils aient sous leurs yeux des modéles de
mauvaises actions, avant méme que de savoir lire.
‘D’ow naissent tous ces abus, si ce n’est de linégalité
funeste introduite entre les hommes par la distinction des
talents et par l’avilissement des vertus? Voila l’effet le
plus évident de toutes nos études, et la plus dangereuse de
toutes leurs conséquences. On ne demande plus d’un
homme s’il a de la probité, mais s’il a des talents; ni d’un
livre's’il est utile, mais s’il est bien écrit. Les récompenses
sont prodiguées au bel esprit, et la vertu reste sans hon-
neurs. Il y a mille prix pour les beaux discours, aucun
pour les belles actions. Qu’on me dise, cependant, si la
gloire attachée au meilleur des discours qui seront cou-
ronnés dans cette Académie est comparable au mérite d’en
avoir fondé le prix ?
Le sage ne court point aprés la fortune; mais il n’est
pas insensible a la gloire; et quand il la voit si mal distri-
buée, sa vertu, qu’un peu d’émulation aurait animée et
rendue avantageuse a la société, tombe en langueur, et
s’éteint dans la misére et dans l’oubli. Voila ce qu’a la
longue doit produire partout la préférence des talents
agréables sur les talents utiles, et ce que l’expérience n’a
que trop confirmé depuis le renouvellement des sciences
et des arts. Nous avons des physiciens, des géométres, des
chimistes, des astronomes, des poétes, des musiciens, des
peintres; nous n’avons plus de citoyens; ou s’il nous en
reste encore, dispersés dans nos campagnes abandonnées,
ils y périssent indigents et méprisés. Tel est l’état oti sont
réduits, tels sont les sentiments qu’obtiennent de nous
ceux qui nous donnent du pain, et qui donnent du lait a
nos enfants.
Je lavoue, cependant; le mal n’est pas aussi grand qu’il
aurait pu le devenir. La prévoyance éternelle, en placgant
a cété de diverses plantes nuisibles des simples salutaires,
et dans la substance de plusieurs animaux majfaisants le
reméde 4 leurs blessures, a enseigné aux souverains qui
sont ses ministres a imiter sa sagesse. C’est 4a son exemple
que du sein méme des sciences et des arts, sources de
mille déréglements, ce grand monarque dont la gloire ne
fera qu’acquérir d’4ge en Age un nouvel éclat, tira ces
sociétés célébres chargées 4 la fois du dangereux dépot
des connaissances humaines, et du dépdét sacré des
meeurs, par l’attention qu’elles ont d’en maintenir chez
56 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

elles toute la pureté, et de l’exiger dans les membres


qu’elles regoivent.
Ces sages institutions affermies par son auguste succes-
seur, et imitées par tous les rois de l'Europe, serviront du
moins de frein aux gens de lettres, qui tous aspirant a
Phonneur d’étre admis dans les Académies, veilleront sur
eux-mémes, et tacheront de s’en rendre dignes par des
ouvrages utiles et des moeurs irréprochables. Celles de ces
compagnies, qui pour les prix dont elles honorent le
meérite littéraire feront un choix de sujets propres a rani-
mer l’amour de la vertu dans les cceurs des citoyens, mon-
treront que cet amour régne parmi elles, et donneront aux
peuples ce plaisir si rare et si doux de voir des sociétés
savantes se dévouer a verser sur le genre humain, non
seulement des lumiéres agréables, mais aussi des instruc-
tions salutaires.
Qu’on ne m’oppose donc point une objection qui n’est
pour moi qu’une nouvelle preuve. Tant de soins ne mon-
trent que trop la nécessité de les prendre, et l’on ne
cherche point des remédes 4 des maux qui n’existent pas.
Pourquoi faut-il que ceux-ci portent encore par leur insuf-
fisance le caractére des remédes ordinaires ? Tant d’éta-
blissements faits 4 Pavantage des savants n’en sont que
plus capables d’en imposer sur les objets des sciences et
de tourner les esprits 4 leur culture. I] semble, aux pré-
cautions qu’on prend, qu’on ait trop de laboureurs et
qu’on craigne de manquer de philosophes. Je ne veux
point hasarder ici une comparaison de agriculture et de
la philosophie: on ne la supporterait pas. Je demanderai
seulement : qu’est-ce que la philosophie? Que contien-
nent les écrits des philosophes les plus connus ? Quelles
sont les legons de ces amis de la sagesse ? A les entendre,
ne les prendrait-on pas pour une troupe de charlatans
criant, chacun de son cété, sur une place publique : Venez
a moi, c’est moi seul qui ne trompe point ? L’un prétend
qu’il n’y a point de corps et que tout est en représenta-
tion. L’autre, qu’il n’y a d’autre substance que la matiére
ni d’autre dieu que le monde. Celui-ci avance qu’il n’y a
ni vertus ni vices, et que le bien et le mal moral sont des
chiméres. Celui-la, que les hommes sont des loups et peu-
vent se dévorer en stireté de conscience. O grands philo-
sophes! que ne réservez-vous pour vos amis et pour vos
enfants ces lecons profitables; vous en recevriez bientét le
prix, et nous ne craindrions pas de trouver dans les nétres
quelqu’un de vos sectateurs.
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS i

Voila donc les hommes merveilleux 4 qui l’estime de


leurs contemporains a été prodiguée pendant leur vie, et
Pimmortalité réservée aprés leur trépas! Voila les sages
maximes que nous avons recues d’eux et que nous trans-
mettrons d’age en age a nos descendants. Le paganisme,
livré a tous les égarements de la raison humaine, a-t-il
laissé a la postérité rien qu’on puisse comparer aux monu-
ments honteux que lui a préparés l’imprimerie, sous le
régne de l’Evangile? Les écrits impies des Leucippe et
des Diagoras sont péris avec eux. On n’avait point encore
inventé Dart d’éterniser les extravagances de l’esprit
humain. Mais, grace aux caractéres typographiques ! et a
Pusage que nous en faisons, les dangereuses réveries des
Hobbes et des Spinoza resteront 4 jamais. Allez, écrits
célébres dont lignorance et la rusticité de nos péres n’au-
raient point été capables; accompagnez chez nos descen-
dants ces ouvrages plus dangereux encore d’ou s’exhale la
corruption des meeurs de notre siécle, et portez ensemble
aux siécles a venir une histoire fidéle du progrés et des
avantages de nos sciences et de nos arts. S’ils vous lisent,
vous ne leur laisserez aucune perplexité sur la question
que nous agitons aujourd’hui : et 4 moins qu’ils ne soient
plus insensés que nous, ils léveront leurs mains au ciel, et
diront dans ’amertume de leur cceur : « Dieu tout-puis-
sant, toi qui tiens dans tes mains les esprits, délivre-nous
des lumiéres et des funestes arts de nos péres, et rends-
nous lignorance, l’innocence et la pauvreté, les seuls
biens qui puissent faire notre bonheur et qui soient pré-
cieux devant toi. »

1. A considérer les désordres affreux que l’imprimerie a déja


causés en Europe, a juger de l’avenir par le progrés que le mal fait
dun jour a l’autre, on peut prévoir aisément que les souverains ne
tarderont pas a se donner autant de soins pour bannir cet art terrible
de leurs Etats qu’ils en ont pris pour l’y introduire. Le sultan Achmet,
cédant aux importunités de quelques prétendus gens de godt, avait
consenti d’établir une imprimerie a Constantinople. Mais a peine
la presse fut-elle en train qu’on fut contraint de la détruire et d’en
jeter les instruments dans un puits. On dit que le calife Omar,
consulté sur ce qu’il fallait faire de la biblioth¢que d’Alexandrie,
répondit en ces termes :Si les livres de cette bibliothéque contiennent
des choses opposées 4 l’Alcoran, ils sont mauvais et il faut les briler.
S’ils ne contiennent que la doctrine de |’Alcoran, brilez-les encore :
ils sont superflus. Nos savants ont cité ce raisonnement comme le
comble de labsurdité. Cependant, supposez Grégoire le Grand
ala place d’Omar et l’Evangile a la place de l’Alcoran, la bibliothéque
aurait encore été brilée, et ce serait peut-étre le plus beau trait de
la vie de cet illustre pontife.
58 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

Mais si le progrés des sciences et des arts n’a rien ajouté


a notre véritable félicité; s’il a corrompu nos meeurs, et si
la corruption des mceurs a porté atteinte a la pureté du
goiit, que penserons-nous de cette foule d’auteurs élémen-
taires qui ont écarté du temple des Muses les difficultés
qui défendaient son abord, et que la nature y avait répan-
dues comme une épreuve des forces de ceux qui seraient
tentés de savoir ? Que penserons-nous de ces compilateurs
d’ouvrages qui ont indiscrétement brisé la porte des
sciences et introduit dans leur sanctuaire une populace
indigne d’en approcher; tandis qu'il serait 4 souhaiter que
tous ceux qui ne pouvaient avancer loin dans la carriére
des lettres, eussent été rebutés dés l’entrée, et se fussent
jetés dans les arts utiles 4 la société. Tel qui sera toute sa
vie un mauvais versificateur, un géométre subalterne,
serait peut-étre devenu un grand fabricateur d’étoffes. Il
n’a point fallu de maitres a ceux que la nature destinait a
faire des disciples. Les Vérulam, les Descartes et les New-
ton, ces précepteurs du genre humain n’en ont point eu
eux-mémes, et quels guides les eussent conduits jusqu’ou
leur vaste génie les a portés ? Des maitres ordinaires
n’auraient pu que rétrécir leur entendement en le resser-
rant dans |’étroite capacité du leur. C’est par les premiers
obstacles quils ont appris a faire des efforts, et qu’ils se
sont exercés a franchir l’espace immense qu’ils ont par-
couru. S’il faut permettre 4 quelques hommes de se livrer
a létude des sciences et des arts, ce n’est qu’a ceux qui
se sentiront la force de marcher seuls sur leurs traces, et
de les devancer. C’est 4 ce petit nombre qu’il appartient
d’élever des monuments a la gloire de l’esprit humain.
Mais si l’on veut que rien ne soit au-dessus de leur génie,
il faut que rien ne soit au-dessus de leurs espérances.
Voila Punique encouragement dont ils ont besoin. L’Ame
se proportionne insensiblement aux objets qui l’occupent,
et ce sont les grandes occasions qui font les grands
hommes. Le prince de l’éloquence fut consul de Rome, et
le plus grand, peut-étre, des philosophes, chancelier d’An-
gleterre. Croit-on que si l’un n’efit occupé qu’une chaire
dans quelque université, et que l’autre n’eit obtenu
qu’une modique pension d’Académie; croit-on, dis-je,
que leurs ouvrages ne se sentiraient pas de leur état?
Que les rois ne dédaignent donc pas d’admettre dans leurs
conseils les gens les plus capables de les bien conseiller :
quils renoncent a ce vieux préjugé inventé par l’orgueil
des Grands, que l’art de conduire les peuples est plus diffi-
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 59

cile que celui de les éclairer : comme s’il était plus aisé
d’engager les hommes a bien faire de leur bon gré que de
les y contraindre par la force. Que les savants du premier
ordre trouvent dans leurs cours d’honorables asiles. Qu’ils
y obtiennent la seule récompense digne d’eux; celle de
contribuer par leur crédit au bonheur des peuples a qui ils
auront enseigné la sagesse. C’est alors seulement qu’on
verra ce que peuvent la vertu, la science et l’autorité ani-
mées d’une noble émulation et travaillant de concert a la
félicité du genre humain. Mais tant que la puissance sera
seule d’un cété; les lumiéres et la sagesse seules d’un autre,
les savants penseront rarement de grandes choses, les
princes en feront plus rarement de belles, et les peuples
continueront d’étre vils, corrompus et malheureux.
Pour nous, hommes vulgaires, 4 qui le ciel n’a point
départi de si grands talents et qu’il ne destine pas a tant de
gloire, restons dans notre obscurité. Ne courons point
aprés une réputation qui nous échapperait, et qui, dans
Pétat présent des choses ne nous rendrait jamais ce qu’elle
nous aurait coaité, quand nous aurions tous les titres pour
Pobtenir. A quoi bon chercher notre bonheur dans I’opi-
nion d’autrui si nous pouvons le trouver en nous-mémes ?
Laissons a d’autres le soin d’instruire les peuples de leurs
devoirs, et bornons-nous a bien remplir les ndétres, nous
n’avons pas besoin d’en savoir davantage.
O vertu! Science sublime des 4mes simples, faut-il donc
tant de peines et d’appareil pour te connaitre ? Tes prin-
cipes ne sont-ils pas gravés dans tous les cceurs, et ne
suffit-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-
méme et d’écouter la voix de sa conscience dans le silence
des passions ? Voila la véritable philosophie, sachons nous
en contenter; et sans envier, la gloire de ces hommes
célébres qui s’immortalisent dans la république des lettres,
tachons de mettre entre eux et nous cette distinction glo-
rieuse qu’on remarquait jadis entre deux grands peuples;
que |’un savait bien dire, et l’autre, bien faire.
DERNIERE REPONSE
DE J.-J. ROUSSEAU

Ne, dum tacemus, non verecundie sed diffidentie


causa tacere videamur.

Cyprian. contra Demet.


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DERNIERE REPONSE
DE J.-J. ROUSSEAU
DE GENEVE !.

C’est avec une extréme répugnance que j’amuse de


mes disputes des lecteurs oisifs qui se soucient trés
peu de la vérité : mais la maniére dont on vient de
Pattaquer me force a prendre sa défense encore une fois,
afin que mon silence ne soit pas pris par la multitude
pour un aveu, ni pour un dédain par les philosophes.
Il faut me répéter; je le sens bien, et le public ne me
le pardonnera pas. Mais les sages diront : Cet homme n’a
pas besoin de chercher sans cesse de nouvelles raisons;
c’est une preuve de la solidité des siennes ”.
Comme ceux qui m’attaquent ne manquent jamais de
s’écarter de la question et de supprimer les distinctions

I. Le discours auquel M. Rousseau répond ici est de M. Bordes,


académicien de Lyon, et sera mere dans le premier volume du
Supplément.
2. Il y a des vérités trés certaines qui au premier coup d’cil
paraissent des absurdités, et qui passeront toujours pour telles
auprés de la plupart des gens. Allez dire 4 un homme du peuple
que le soleil est plus prés de nous en hiver qu’en été, ou qu'il est
couché ayant que nous cessions de le voir, il se moquera de vous.
Il en est ainsi du sentiment que je soutiens. Les hommes les plus
superficiels ont toujours été les plus prompts a prendre parti contre
moi; les vrais philosophes se hatent moins; et si j’ai la gloire d’avoir
fait quelques prosélytes; ce n’est que parmi ces derniers. Avant que
de m’expliquer, j’ai longtemps et profondément médité mon sujet,
et j’ai taché de le considérer par toutes ses faces. Je doute qu’aucun
de mes adversaires en puisse dire autant. Au moins n’apercois-je
point dans leurs écrits de ces vérités lumineuses qui ne frappent
pas moins par leur évidence que par leur nouveauté, et qui sont tou-
jours-le fruit et la preuve d’une suffisante méditation. Jose dire
qu’*ils ne m’ont jamais fait une objection raisonnable que je n’eusse
prévue et a laquelle je n’aie répondu d@avance. Voila pourquoi je
suis réduit 4 redire toujours les mémes choses.
100 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

essentielles que j’y ai mises, il faut toujours commencer


par les y ramener. Voici donc un sommaire des propo-
sitions que j’ai soutenues et que je soutiendrai aussi long-
temps que je ne consulterai d’autre intérét que celui de
la vérité.
Les sciences sont le chef-d’ceuvre du génie et de la
raison. L’esprit d’imitation a produit les beaux-arts, et
Pexpérience les a perfectionnés. Nous sommes rede-
vables aux arts mécaniques d’un grand nombre d’inven-
tions utiles qui ont ajouté aux charmes et aux commo-
dités de la vie. Voila des vérités dont je conviens de trés
bon coeur assurément. Mais considérons maintenant
toutes ces connaissances par rapport aux meeurs '.
Si des intelligences célestes cultivaient les sciences, il
n’en résulterait que du bien; j’en dis autant des grands
hommes, qui sont faits pour guider les autres. Socrate
savant et vertueux fut ’honneur de Phumanité : mais les
vices des hommes vulgaires empoisonnent les plus
sublimes connaissances et les rendent pernicieuses aux
nations; les méchants en tirent beaucoup de choses nui-
sibles; les bons en tirent peu d’avantage. Si nul autre
que Socrate ne se fit piqué de philosophie 4 Athénes,
le sang d’un juste n’etit point crié vengeance contre la
patrie des sciences et des arts *.

1. Les connaissances rendent les hommes doux, dit ce philosophe


illustre dont l’ouvrage toujours profond et quelquefois sublime res-
pire partout l'amour de ?humanité. I] a écrit en ce peu de mots, et,
ce qui est rare, sans déclamation, ce qu’on a jamais écrit de plus solide
a Vavantage des lettres. Il est vrai, les connaissances rendent les
hommes doux. Mais la douceur, qui est la plus aimable des vertus,
est aussi quelquefois une faiblesse de ’ame. La vertu n’est pas tou-
jours douce; elle sait s’armer a propos de sévérité contre le vice, elle
s’enflamme d’indignation contre le crime.
Et le juste au méchant ne sait point pardonner.
Ce fut une réponse trés sage que celle d’un roi de Lacédémone
a ceux qui louaient en sa présence l’extréme bonté de son collégue
Charillus. Et comment serait-il bon, leur dit-il, s'il] ne sait pas étre
terrible aux méchants ? — Quod malos boni oderint, bonos oportet esse.
— Brutus n’était point un homme doux; qui aurait le front de dire
qwil n’était pas vertueux? Au contraire il y a des Ames laches et
pusillanimes qui n’ont ni feu ni chaleur, et qui ne sont douces
que par indifférence pour le bien et pour le mal. Telle est la douceur
qu’inspire aux peuples le gotit des lettres.
2. Il en a cotité la vie 4 Socrate pour avoir dit précisément les
mémes choses que moi. Dans le procés qui lui fut intenté, ’un de
ses accusateurs plaidait pour les artistes, l'autre pour les orateurs, le
troisiéme pour les poétes, tous pour la prétendue cause des dieux.
Les poétes, les artistes, les fanatiques, les rhéteurs triomphérent; et
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS IOI

C’est une question 4 examiner, s’il serait avanta-


geux aux hommes d’avoir de la science, en supposant
que ce qu’ils appellent de ce nom le méritat en effet :
mais c’est une folie de prétendre que les chiméres de la
philosophie, les erreurs et les mensonges des philosophes
puissent jamais étre bons a rien. Serons-nous toujours
dupes des mots? et ne comprendrons-nous jamais
qu’études, connaissances, savoir et philosophie, ne sont
que de vains simulacres élevés par |’orgueil humain, et
trés indignes des noms pompeux qu’il leur donne ?
A mesure que le got de ces niaiseries s’étend chez
une nation, elle perd celui des solides vertus : car il
en cofite moins pour se distinguer par du babil que par
de bonnes meeurs dés qu’on est dispensé d’étre homme
de bien pourvu qu’on soit un homme agréable.
Plus lintérieur se corrompt et plus lextérieur se
compose ' : c’est ainsi que la culture des lettres engendre
insensiblement la politesse. Le goiit nait encore de la
méme source. L’approbation publique étant le premier
prix des travaux littéraires, il est naturel que ceux qui
s’en occupent réfléchissent sur les moyens de plaire; et
ce sont ces réflexions qui a la longue forment le style,
épurent le godt, et répandent partout les graces et lur-
banité. Toutes ces choses seront, si l’on veut, le supplé-
ment de la vertu : mais jamais on ne pourra dire qu’elles
soient la vertu, et rarement elles s’associeront avec elle. Il
y aura toujours cette différence, que celui qui se rend
utile travaille pour les autres, et que celui qui ne songe
qu’a se rendre agréable ne travaille que pour lui. Le flat-
teur, par exemple, n’épargne aucun soin pour plaire, et
cependant il ne fait que du’ mal.
La vanité et loisiveté, qui ont engendré nos sciences,
ont aussi engendré le luxe. Le gofit du luxe accompagne

Socrate périt. J’ai bien peur d’avoir fait trop d’honneur a mon siécle
en avan¢ant que Socrate n’y eit point bu la cigué. On remarquera
que je disais cela des l’an 1752.
I. Je n’assiste jamais a la représentation d’une comédie de Moliére
que je n’admire la délicatesse des spectateurs. Un mot un peu libre,
une expression plutét grossiére qu’obscéne, tout blesse leurs chastes
oreilles; et je ne doute nullement que les plus corrompus ne soient
toujours les plus scandalisés. Cependant si l’on comparait les mceurs
du siécle de Moliére avec celles du nétre, quelqu’un croira-t-il que
le résultat fat A V’avantage de celui-ci ? Quand l’imagination est une
fois salie, tout devient pour elle un sujet de scandale; quand on n’a
plus rien de bon que l’extérieur, on redouble tous les soins pour le
conserver.
102 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

toujours celui des lettres, et le gotit des lettres accom-


pagne souvent celui du luxe* : toutes ces choses se
tiennent assez fidéle compagnie, parce qu’elles sont l’ou-
vrage des mémes vices.
Si expérience ne s’accordait pas avec ces propositions
démontrées, il faudrait chercher les causes particuliéres
de cette contrariété. Mais la premiére idée de ces propo-
sitions est née elle-méme d’une longue méditation sur
Pexpérience : et pour voir a quel point elle les confirme,
il ne faut qu’ouvrir les annales du monde.
Les premiers hommes furent trés ignorants. Comment
oserait-on dire qu’ils étaient corrompus, dans des temps
ou les sources de la corruption n’étaient pas encore
ouvertes ?
A travers lobscurité des anciens temps et la rusticité
des anciens peuples, on apercoit chez plusieurs d’entre
eux de fort grandes vertus, surtout une sévérité de mceurs
qui est une marque infaillible de leur pureté, la bonne
foi, ’hospitalité, la justice, et, ce qui est trés important,
une grande horreur pour la débauche *, mére féconde de
I. On m’a opposé quelque part le luxe des Asiatiques, par cette
méme maniére de raisonner qui fait qu’on m’oppose les vices des
peuples ignorants. Mais par un malheur qui poursuit mes adver-
saires, ils se trompent méme dans les faits qui ne prouvent rien
contre moi. Je sais bien que les peuples de l’Orient ne sont pas
moins ignorants que nous; mais cela n’empéche pas qu’ils ne soient
aussi vains et ne fassent presque autant de livres. Les Turcs, ceux de
tous qui cultivent le moins les lettres, comptaient parmi eux cing cent
quatre-vingts poétes classiques vers le milieu du siécle dernier.
2. Je n’ai nul dessein de faire ma cour aux femmes; je consens
qu’elles m’honorent de l’épithéte de pédant si redoutée de tous nos
galants philosophes. Je suis grossier, maussade, impoli par principes,
et ne veux point de préneurs; ainsi je vais dire la vérité tout 4 mon
aise.
L’homme et la femme sont faits pour s’aimer et s’unir; mais passé
cette union légitime, tout commerce d’amour entre eux est une source
affreuse de désordres dans la société et dans les meeurs. Il est certain
que les femmes seules pourraient ramener Vhonneur et la probité
parmi nous : mais elles dédaignent des mains de la vertu un empire
qu’elles ne veulent devoir qu’a leurs charmes; ainsi elles ne font que
du mal, et regoivent souvent elles-mémes la punition de cette pré-
férence. On a peine a concevoir comment, dans une religion si pure,
la chasteté a pu devenir une vertu basse et monacale capable de
rendre ridicule tout homme et je dirais presque toute femme qui
oserait s’en piquer; tandis que chez les paiens cette méme vertu était
universellement honorée, regardée comme propre aux grands hommes,
et admirée dans leurs plus illustres héros. J’en puis nommer trois qui
ne céderont le pas 4 nul autre, et qui, sans que la religion s’en mélat,
ont tous donné des exemples mémorables de continence : Cyrus,
Alexandre et le jeune Scipion. De toutes les raretés que renferme
le cabinet du roi, je ne voudrais voir que le bouclier d’argent qui fut
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 103

tous les autres vices. La vertu n’est donc pas imcompa-


tible avec l’ignorance.
Elle n’est pas non plus toujours sa compagne : car
plusieurs peuples trés ignorants étaient trés vicieux.
L’ignorance n’est un obstacle ni au bien ni au mal; elle
est seulement |’état naturel de ’homme !.
On n’en pourra pas dire autant de la science. Tous
les peuples savants ont été corrompus, et c’est déja un
terrible préjugé contre elle. Mais comme les comparai-
sons de peuple a peuple sont difficiles, qu’il y faut faire
entrer un fort grand nombre d’objets, et qu’elles
manquent toujours d’exactitude par quelque cété; on est
beaucoup plus sir de ce qu’on fait en suivant l’histoire
d’un méme peuple, et comparant les progrés de ses
connaissances avec les révolutions de ses mceurs. Or le
résultat de cet examen est que le beau temps, le temps de
la vertu de chaque peuple, a été celui de son ignorance;
et qu’a mesure qu’il est devenu savant, artiste, et philo-
sophe, il a perdu ses mceurs et sa probité; il est redescendu
a cet égard au rang des nations ignorantes et vicieuses
qui font la honte de ’humanité. Si l’on veut s’opinia-
trer a y chercher des différences, -j’en puis reconnaitre
une, et la voici : c’est que tous les peuples barbares,
ceux mémes qui sont sans vertu, honorent cependant
toujours la vertu, au lieu qu’a force de progrés, les
peuples savants et philosophes parviennent enfin a la
tourner en ridicule et 4 la mépriser. C’est quand une
nation est une fois 4 ce point qu’on peut dire que la
x

donné 4 ce dernier par les peuples d’Espagne et sur lequel ils avaient
fait graver le triomphe de sa vertu : c’est ainsi qu’il appartenait aux
Romains de soumettre les peuples, autant par la vénération due 4
leurs moeurs que par l’effort de leurs armes; c’est ainsi que la ville
des Falisques fut subjuguée et Pyrrhus, vainqueur, chassé de I]’Italie.
Je me souviens d’ayoir lu quelque part une assez bonne réponse
du poéte Dryden a un jeune seigneur anglais, qui lui reprochait que
dans une de ses tragédies, Cléoméne s’amusait a causer téte a téte
avec son amante au lieu de former quelque entreprise digne de son
amour. Quand je suis auprés d’une belle, lui disait le jeune lord, je
sais mieux mettre le temps 4 profit. Je le crois, lui répliqua Dryden,
mais aussi m’avouerez-vous bien que vous n’étes pas un héros.
I. Je ne puis m’empécher de rire en voyant je ne sais combien
de fort savants hommes qui m’honorent de leur critique m’opposer
toujours les vices d’une multitude de peuples ignorants, comme si
cela faisait quelque chose a la question. De ce que la science engendre
nécessairement le vice, s’ensuit-il que ignorance engendre nécessai-
rement la vertu ? Ces maniéres d’argumenter peuvent étre bonnes pour
des rhéteurs, ou pour les enfants par lesquels on m/’a fait réfuter
dans mon pays; mais les philosophes doivent raisonner d’autre sorte.
104. DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

corruption est au comble et qu’il ne faut plus espérer


de remédes.
Tel est le sommaire des choses que j’ai avancées, et
dont je crois avoir donné les preuves. Voyons maintenant
celui de la doctrine qu’on m’oppose.
« Les hommes sont méchants naturellement; ils ont été
« tels avant la formation des sociétés; et partout ot les
« sciences n’ont pas porté leur flambeau, les peuples,
« abandonnés aux seules facultés de instinct, réduits
« avec les lions et les ours 4 une vie purement ani-
« male, sont demeurés plongés dans la barbarie et dans
« la misére.
« La Gréce seule dans les anciens temps pensa et s’éleva
« par Pesprit a tout ce qui peut rendre un peuple recom-
« mandable. Des philosophes formérent ses meeurs et lui
« donnérent des lois.
« Sparte, il est vrai, fut pauvre et ignorante par insti-
« tution et par choix; mais ses lois avaient de grands
« défauts, ses citoyens un grand penchant 4 se laisser
« corrompre; sa gloire fut peu solide, et elle perdit bien-
« t6t ses institutions, ses lois et ses mceurs.
« Athénes et Rome dégénérent aussi. L’une céda a la
« fortune de la Macédoine; lautre succomba sous sa
« propre grandeur, parce que les lois d’une petite ville
« n’étaient pas faites pour gouverner le monde. S’il est
« arrivé quelquefois que la gloire des grands empires n’ait
« pas duré longtemps avec celle des lettres, c’est qu’elle
« était 4 son comble lorsque les lettres y ont été cultivées,
« et que c’est le fort des choses humaines de ne pas durer
« longtemps dans le méme Etat. En accordant donc que
« Paltération des lois et des moeurs aient influé sur ces
« grands événements, on ne sera point forcé de convenir
« que les sciences et les arts y aient contribué: et l’on
« peut observer, au contraire, que le progrés et la déca-
« dence des lettres est toujours en proportion avec la
« fortune et ’abaissement des empires.
« Cette vérité se confirme par l’expérience des derniers
« temps, ot: lon voit dans une monarchie vaste et puis-
« sante la prospérité de l’Etat, la culture des sciences et
« des arts, et la vertu guerriére concourir 4 la fois a la
« gloire et a la grandeur de l’empire.
« Nos meeurs sont les meilleures qu’on puisse avoir;
« plusieurs vices ont été proscrits parmi nous; ceux qui
« nous restent appartiennent a l’humanité, et les sciences
« n’y ont nulle part.
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 105

« Le luxe n’a rien non plus de commun avec elles;


« ainsi les désordres qu’il peut causer ne doivent point
« leur étre attribués. D’ailleurs le luxe est nécessaire dans
« les grands Etats; il y fait plus de bien que de mal; il
« est utile pour occuper les citoyens oisifs et donner du
« pain aux pauvres.
« La politesse doit étre plut6t comptée au nombre
« des vertus qu’au nombre des vices : elle empéche les
« hommes de se montrer tels qu’ils sont; précaution
« trés nécessaire pour les rendre supportables les uns
« aux autres.
« Les sciences ont rarement atteint le but qu’elles se
« proposent; mais au moins elles y visent. On avance
« a pas lents dans la connaissance de la vérité : ce qui
« mempéche pas qu’on n’y fasse quelque progrés.
« Enfin quand il serait vrai que les sciences et les arts
« amollissent le courage, les biens infinis qu’ils nous pro-
« Curent ne seraient-ils pas encore préférables a cette
« vertu barbare et farouche qui fait frémir ’humanité ? »
Je passe Pinutile et pompeuse revue de ces biens : et
pour commencer sur ce dernier point par un aveu propre
a prévenir bien du verbiage, je déclare une fois pour
toutes que si quelque chose peut compenser la ruine des
mceurs, je suis prét 4 convenir que les sciences font plus
de bien que de mal. Venons maintenant au reste.
Je pourrais sans beaucoup de risque supposer tout cela
prouvé, puisque de tant d’assertions si hardiment avan-
cées, il y en a trés peu qui touchent le fond de la question,
moins encore dont on puisse tirer contre mon sentiment
quelque conclusion valable, et que méme la plupart
d’entre elles fourniraient de nouveaux arguments en ma
faveur, si ma cause en avait besoin.
En effet : 1. Si les hommes sont méchants par leur
nature, il peut arriver, si lon veut, que les sciences pro-
duiront quelque bien entre leurs mains; mais il est trés
certain qu’elles y feront beaucoup plus de mal : il ne faut
point donner d’armes a des furieux.
2. Si les sciences atteignent rarement leur but, il y aura
toujours beaucoup plus de temps perdu que de temps bien
employé. Et quand il serait vrai que nous aurions trouvé
les meilleures méthodes, la plupart de nos travaux seraient
encore aussi ridicules que ceux d’un homme qui, bien str
de suivre exactement la ligne d’aplomb, voudrait mener
un puits jusqu’au centre de la terre.
3. Il ne faut point nous faire tant de peur de la vie
106 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

purement animale, ni la considérer comme le pire état ou


nous puissions tomber; car il vaudrait encore mieux res-
sembler a une brebis qu’a un mauvais ange.
4. La Gréce fut redevable de ses meeurs et de ses lois a
des philosophes et 4 des législateurs. Je le veux. J’ai déja
dit cent fois qu’il est bon qu’il y ait des philosophes,
pourvu que le peuple ne se méle pas de l’étre.
5. N’osant avancer que Sparte n’avait pas de bonnes
lois, on blame les lois de Sparte d’avoir eu de grands
défauts : de sorte que, pour rétorquer les reproches que je
fais aux peuples savants d’avoir toujours été corrompus,
on reproche aux peuples ignorants de n’avoir pas atteint
la perfection.
6. Le progrés des lettres est toujours en proportion
avec la grandeur des empires. Soit. Je vois qu’on me
parle toujours de fortune et de grandeur. Je parlais moi
de meeurs et de vertu.
7. Nos meeurs sont les meilleures que de méchants
hommes comme nous puissent avoir; cela peut étre.
Nous avons proscrit plusieurs vices; je n’en disconviens
pas. Je n’accuse point les hommes de ce siécle d’avoir
tous les vices; ils n’ont que ceux des ames laches; ils
sont seulement fourbes et fripons. Quant aux vices qui
supposent du courage et de la fermeté, je les en crois
incapables.
8. Le luxe peut étre nécessaire pour donner du pain
aux pauvres : mais, s’il n’y avait point de luxe, il n’y aurait
point de pauvres *. Il occupe les citoyens oisifs. Et pour-
quoi y a-t-il des citoyens oisifs ? Quand lagriculture était
en honneur, il n’y avait ni misére ni oisiveté, et il y avait
beaucoup moins de vices.
9. Je vois qu’on a fort a coeur cette cause de luxe, qu’on
feint pourtant de vouloir séparer de celle des sciences et

1. Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes, et en fait périr


cent mille dans nos campagnes : l’argent qui circule entre les mains
des riches et des artistes pour fournir a leurs superfluités est perdu
pour la subsistance du laboureur; et celui-ci n’a point d’habit pré-
cisément parce qu’il faut du galon aux autres. Le gaspillage des
matiéres qui servent a la nourriture des hommes suffit seul pour rendre
le luxe odieux 4 l’humanité. Mes adversaires sont bien heureux que
la coupable délicatesse de notre langue m’empéche d’entrer 1a-des-
sus dans des détails qui les feraient rougir de la cause qu’ils osent
défendre. Il faut des jus dans nos cuisines; voila pourquoi tant de
malades manquent de bouillon. Il faut des liqueurs sur nos tables;
voila pourquoi le paysan ne boit que de l’eau. Il faut de la poudre a
nos perruques; voila pourquoi tant de pauvres n’ont point de pain.
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 107

des arts. Je conviendrai donc, puisqu’on le veut si absolu-


ment, que le luxe sert au soutien des Etats, comme les
cariatides servent a soutenir les palais qu’elles décorent;
ou plutdét, comme ces poutres dont on étaye des batiments
pourris, et qui souvent achévent de les renverser.
Hommes sages et prudents, sortez de toute maison qu’on
étaye.
Ceci peut montrer combien il me serait aisé de retour-
ner en ma faveur la plupart des choses qu’on prétend
m’opposer; mais a parler franchement, je ne les trouve pas
assez bien prouvées pour avoir le courage de m’en pré-
valoir.
On avance que les premiers hommes furent méchants ;
d’ot il suit que Phomme est méchant naturellement +.
Ceci n’est pas une assertion de légére importance; il me
semble qu’elle efit bien valu la peine d’étre prouvée. Les
annales de tous les peuples qu’on ose citer en preuve sont
beaucoup plus favorables a la supposition contraire; et il
faudrait bien des témoignages pour m’obliger de croire
une absurdité. Avant que ces mots affreux de ten et de
mien fussent inventés; avant qu’il y etit de cette espéce
d’hommes cruels et brutaux qu’on appelle maitres, et de
cette autre espéce d’hommes fripons et menteurs qu’on
appelle esclaves; avant qu’il y eit des hommes assez abo-
minables pour oser avoir du superflu pendant que d’autres
hommes meurent de faim; avant qu’une dépendance
mutuelle les efit tous forcés 4 devenir fourbes, jaloux et
traitres; je voudrais bien qu’on m’expliquat en quoi pou-
vaient consister ces vices, ces crimes qu’on leur reproche
avec tant d’emphase. On m’assure qu’on est depuis long-
temps désabusé de la chimére de I’4ge d’or. Que n’ajou-
tait-on encore qu’il y a longtemps qu’on est désabusé de
la chimére de la vertu?
J'ai dit que les premiers Grecs furent vertueux avant

1. Cette note est pour les philosophes; je conseille aux autres de


la passer.
Si Phomme est méchant par sa nature, il est clair que les sciences
ne feront que le rendre pire; ainsi voila leur cause perdue par cette
seule supposition. Mais il faut bien faire attention que, quoique
homme soit naturellement bon, comme je le crois, et comme j’ai
le bonheur de le sentir, il ne s’ensuit pas pour cela que les sciences
lui soient salutaires; car toute position qui met un peuple dans le
cas de les cultiver, annonce nécessairement un commencement de
corruption qu’elles accélérent bien vite. Alors le vice de la constitu-
tion fait tout le mal qu’aurait pu faire celui de la nature, et les mauvais
préjugés tiennent lieu des mauvais penchants.
108 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

que la science les efit corrompus; et je ne veux pas me


rétracter sur ce point, quoiqu’en y regardant de plus prés,
je ne sois pas sans défiance sur la solidité des vertus d’un
peuple si babillard, ni sur la justice des éloges quwil
aimait tant 4 se prodiguer et que je ne vois confirmés par
aucun autre témoignage. Que m’oppose-t-on 4 cela ? Que
les premiers Grecs dont j’ai loué la vertu étaient éclairés
et savants, puisque des philosophes formérent leurs
meeurs et leur donnérent des lois. Mais avec cette maniére
de raisonner, qui m’empéchera d’en dire autant de toutes
les autres nations? Les Perses n’ont-ils pas eu leurs
mages, les Assyriens leurs Chaldéens, les Indes leurs
gymnosophistes, les Celtes leurs druides ? Ochus n’a-t-il
pas brillé chez les Phéniciens, Atlas chez les Libyens,
Zoroastre chez les Perses, Zamolxis chez les Thraces ?
Et plusieurs méme n’ont-ils pas prétendu que la philo-
sophie était née chez les barbares? C’étaient donc des
savants a ce compte que tous ces peuples-la? A cété des
Miultiade et des Thémistocle, on trouvait, me dit-on, les Aris-
tide et les Socrate. A cété, si on veut; car que m’importe ?
Cependant Miltiade, Aristide, Thémistocle, qui étaient
des héros, vivaient dans un temps, Socrate et Platon, qui
étaient des philosophes, vivaient dans un autre; et quand
on commenga 4 ouvrir des écoles publiques de philoso-
phie, la Gréce avilie et dégénérée avait déja renoncé a sa
vertu et vendu sa liberté.
La superbe Asie vit briser ses forces innombrables contre
une poignée a’hommes que la philosophie conduisait a la
gloire. Il est vrai : la philosophie de ’4me conduit 4 la
véritable gloire, mais celle-la ne s’apprend point dans les
livres. Tel est l’infaillible effet des connaissances de I’esprit.
Je prie le lecteur d’étre attentif a cette conclusion. Les
meeurs et les lois sont la seule source du véritable héroisme.
Les sciences n’y ont donc que faire. En un mot, la Gréce
dut tout aux sciences, et le reste du monde dut tout ala
Gréce. La Gréce ni le monde ne durent donc rien aux lois
ni aux meeurs. J’en demande pardon a mes adversaires;
mais il n’y a pas moyen de leur passer ces sophismes.
Examinons encore un moment cette préférence qu’on
prétend donner a la Gréce sur tous les autres peuples, et
dont il semble qu’on se soit fait un point capital. F’admi-
rerat, si l’on veut, des peuples qui passent leur vie a la guerre
ou dans les bois, qui couchent sur la terre et vivent de légumes.
Cette admiration est en effet trés digne d’un vrai philo-
sophe : il n’appartient qu’au peuple aveugle et stupide
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 109

d’admirer des gens qui passent leur vie, non a défendre


leur liberté, mais 4 se voler et se trahir mutuellement
pour satisfaire leur mollesse ou leur ambition, et qui osent
nourrir leur oisiveté de la sueur, du sang et des travaux
dun million de malheureux. Mais est-ce parmi ces gens
grossiers qu’on tra chercher le bonheur? On.\’y chercherait
beaucoup plus raisonnablement que la vertu: parmi les
autres. Quel spectacle nous présenterait le genre humain com-
posé uniquement de laboureurs, de soldats, de chasseurs et de
bergers? Un spectacle infiniment plus beau que celui du
genre humain composé de cuisiniers, de poétes, d’impri-
meurs, d’orfévres, de peintres et de musiciens. I] n’y a
que le mot soldat qu’il faut rayer du premier tableau. La
guerre est quelquefois un devoir, et n’est point faite pour
étre un métier. Tout homme doit étre soldat pour la
défense de sa liberté; nul ne doit l’étre pour envahir celle
d’autrui : et mourir en servant la patrie est un emploi trop
beau pour le confier 4 des mercenaires. Faut-il donc, pour
étre dignes du nom d’hommes, vivre comme les lions et les
ours? Si j’ai le bonheur de trouver un seul lecteur impar-
tial et ami de la vérité, je le prie de jeter un coup d’ceil sur
la société actuelle, et d’y remarquer qui sont ceux qui
vivent entre eux comme les lions et les ours, comme les
tigres et les crocodiles. Erigera-t-on en vertu les facultés
de l’instinct pour se nourrir, se perpétuer et se défendre? Ce
sont des vertus, n’en doutons pas, quand elles sont gui-
dées par la raison et sagement ménagées; et ce sont, sur-
tout, des vertus quand elles sont employées a l’assistance
de nos semblables. fe ne vois la que des vertus animales, peu
conformes a la digmité de notre étre. Le corps est exercé,
mais I’Gme esclave ne fait que ramper et languir. Je dirais
volontiers en parcourant les fastueuses recherches de
toutes nos académies : « Je ne vois 14 que d’ingénieuses
« subtilités, peu conformes a la dignité de notre étre.
« L’esprit est exercé, mais l’Ame esclave ne fait que ram-
« per et languir. » Otez les arts du monde, nous dit-on ail-
leurs, gue reste-t-il? les exercices du corps et les passions.
Voyez, je vous prie, comment la raison et la vertu sont
toujours oubliées! Les arts ont donné P’étre aux plaisirs de
Ll’ame, les seuls qui soient dignes de nous. C’est-a-dire qu’ils
en ont substitué d’autres a celui de bien faire, beaucoup
plus digne de nous encore. Qu’on suive l’esprit de tout
ceci, on y verra, comme dans les raisonnements de la plu-
part de mes adversaires, un enthousiasme si marqué sur
les merveilles de l’entendement que cette autre faculté,
110 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

infiniment plus sublime et plus capable d’élever et d’enno-


blir Ame, n’y est jamais comptée pour rien ? Voila leffet
toujours assuré de la culture des lettres. Je suis sir qu’il
n’y a pas actuellement un savant qui n’estime beaucoup
plus l’éloquence de Cicéron que son zéle, et qui n’aimat
infiniment mieux avoir composé les Catilinaires que
d’avoir sauvé son pays.
L’embarras de mes adversaires est visible toutes les
fois qu’il faut parler de Sparte. Que ne donneraient-ils
point pour que cette fatale Sparte n’etit jamais existé?
et eux qui prétendent que les grandes actions ne sont
bonnes qu’a étre célébrées, 4 quel prix ne voudraient-ils
point que les siennes ne l’eussent jamais été! C’est une
terrible chose qu’au milieu de cette fameuse Gréce qui
ne devait, dit-on, sa vertu qu’a la philosophie, l’Etat ou la
vertu a été la plus pure et a duré le plus longtemps ait
été précisément celui ow il n’y avait point de philosophes.
Les moeurs de Sparte ont toujours été proposées en
exemple 4 toute la Gréce; toute la Gréce était corrompue,
et il y avait encore de la vertu a Sparte; toute la Gréce
était esclave, Sparte seule était encore libre : cela est déso-
lant. Mais enfin la fiére Sparte perdit ses moeurs et sa
liberté, comme les avait perdues la savante Athénes;
Sparte a fini. Que puis-je répondre 4 cela?
Encore deux observations sur Sparte, et je passe 4autre
chose; voici la premiére. Aprés avoir été plusieurs fois sur
le point de vaincre, Athénes fut vaincue, il est vrai ; et 11 est
surprenant qu'elle ne l’etit pas été plus tot, puisque TlAttique
était un pays tout ouvert, et qui ne pouvait se défendre que
par la supériorité de succes. Athénes eat dai vaincre par
toutes sortes de raisons. Elle était plus grande et beaucoup
plus peuplée que Lacédémone; elle avait de grands reve-
nus et plusieurs peuples étaient ses tributaires; Sparte
n’avait rien de tout cela. Athénes surtout par sa position
avait un avantage dont Sparte était privée, qui la mit en
état de désoler plusieurs fois le Péloponnése, et qui devait
seul lui assurer l’empire de la Gréce. C’était un port vaste
et commode; c’était une marine formidable dont elle était
redevable a la prévoyance de ce rustre de Thémistocle qui
ne savait pas jouer de la flite. On pourrait donc étre sur-
pris qu’Athénes, avec tant d’avantages, ait pourtant enfin
succombé. Mais quoique la guerre du Péloponnése, qui a
ruiné la Gréce, n’ait fait honneur ni 4 l'une ni a /’autre
république, et qu’elle ait surtout été de la part des Lacé-
démoniens une infraction des maximes de leur sage légis-
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS LL

impunément. Ainsi de ce que nous n’avons pu pénétrer


dans le continent de l’Afrique, de ce nous ignorons ce
qui s’y passe, on nous fait conclure que les peuples en
sont chargés de vices : c’est si nous avions trouvé le
moyen d’y porter les ndétres qu’il faudrait tirer cette
conclusion. Si j’étais chef de quelqu’un des peuples de
la Nigritie, je déclare que je ferais élever sur Ja frontiére
du pays une potence ou je ferais pendre sans rémission
le premier Européen qui oserait y pénétrer, et le premier
citoyen qui tenterait d’en sortir’. L’ Amérique ne nous
offre pas des spectacles moins honteux pour Tl’espéce humaine.
Surtout depuis que les Européens y sont. On comptera
cent peuples barbares ou sauvages dans lignorance pour
un seul vertueux. Soit; on en comptera du moins un :
mais de peuple vertueux et cultivant les sciences, on n’en
a jamais vu. La terre abandonnée sans culture nest point
oisive; elle produit des poisons, elle nourrit des monstres.
Voila ce qu’elle commence 4a faire dans les lieux ot le
goat des arts frivoles a fait abandonner celui de l’agri-
culture. Notre dame, peut-on dire aussi, n’est point otsive
quand la vertu Pabandonne. Elle produit des fictions, des
romans, des satires, des vers; elle nourrit des vices.
Si des barbares ont fait des conquétes, c’est qu ils étaient
trés injustes. Qu’étions-nous donc, je vous prie, quand
nous avons fait cette conquéte de l’Amérique qu’on
admire si fort? Mais le moyen que des gens qui ont du
canon, des cartes marines et des boussoles, puissent
commettre des injustices! Me dira-t-on que l’événement
marque la valeur des conquérants ? I] marque seulement
leur ruse et leur habileté; il marque qu’un homme adroit
et subtil peut tenir de son industrie les succés qu’un
brave homme n’attend que de sa valeur. Parlons sans par-
tialité. Qui jugerons-nous le plus courageux, de l’odieux
Cortez subjuguant le Mexique 4 force de poudre, de per-
fidie et de trahisons, ou de l’infortuné Guatimozin étendu
par d’honnétes Européens sur des charbons ardents pour
avoir ses trésors, tancant un de ses officiers 4 qui le méme
traitement arrachait quelques plaintes, et lui disant fiere-
ment : Et moi, suis-je sur des roses?
Dire que les sciences sont nées de l’oisiveté, c'est abuser

I. On me demandera peut-étre quel mal peut faire a Etat un


citoyen qui en sort pour n’y plus rentrer? Il fait du mal aux autres
par le mauvais exemple qu’il donne, il en fait a lui-méme par les
vices qu’il va chercher. De toutes maniéres c’est a la loi de le pré-
venir, et il yaut encore mieux qu’il soit pendu que méchant.
118 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

visiblement des termes; elles naissent du loisir, mais elles


garantissent de l’oisiveté, de sorte qu’un homme qui s’amu-
serait au bord d’un grand chemin a tirer sur les passants
pourrait dire qu il occupe son loisir a se garantir de T’o1-
siveté? Je n’entends point cette distinction de [oisi-
veté et du loisir. Mais je sais trés certainement que nul
honnéte homme ne peut jamais se vanter d’avoir du loisir,
tant qu’il y aura du bien 4 faire, une patrie a servir, des
malheureux a soulager; et je défie qu’on me montre dans
mes principes aucun sens honnéte dont ce mot Jloisir
puisse étre susceptible. Le citoyen que ses besoins attachent
a la charrue n'est pas plus occupé que le géométre ou
Panatomiste. Pas plus que lenfant qui éléve un chateau
de cartes, mais plus utilement. Sous prétexte que le pain
est nécessaire, faut-1l que tout le monde se mette a labourer la
terre? Pourquoi non? Qwiils paissent méme, s’il le faut.
J’aime encore mieux voir les hommes brouter lherbe
dans les champs que s’entre-dévorer dans les villes. Il
est vrai que tels que je les demande, ils ressembleraient
beaucoup a des bétes; et que tels quwils sont, ils
ressemblent beaucoup 4 des hommes.
L’état d’ignorance est un état de crainte et de besoin.
Tout est danger alors pour notre fragilité. La mort gronde
sur nos tétes; elle est cachée dans ’herbe que nous foulons
aux pieds. Lorsqu’on craint tout et qu’on a besoin de tout,
quelle disposition plus raisonnable que celle de vouloir tout
connaitre? Il ne faut que considérer les inquiétudes
continuelles des médecins et des anatomistes sur leur vie
et sur leur santé, pour savoir si les connaissances servent
a nous rassurer sur nos dangers. Comme elles nous en
découvrent toujours beaucoup plus que de moyens de
nous en garantir, ce n’est pas une merveille si elles ne
font qu’augmenter nos alarmes et nous rendre pusilla-
nimes. Les animaux vivent sur tout cela dans une sécu-
rité profonde, et ne s’en trouvent pas plus mal. Une
génisse n’a pas besoin d’étudier la botanique pour
apprendre 4a trier son foin, et le loup dévore sa proie
sans songer a lindigestion. Pour répondre 4 cela, osera-
t-on prendre le parti de l’instinct contre la raison ? C’est
précisément ce que je demande.
dl semble, nous dit-on, qwon ait trop de laboureurs, et
qu’on craigne de manquer de philosophes. Fe demanderai
a mon tour st on craint que les professions lucratives ne
manquent de sujets pour les exercer. C’est bien mal connaitre
Pempire de la cupidité. Tout nous jette dés notre enfance dans
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS I19

les conditions utiles. Et quels préjugés n’a-t-on pas a vaincre,


quel courage ne faut-il pas, pour oser n’étre qu’un Descartes,
un Newton, un Locke?
Leibniz et Newton sont morts comblés de biens et
d’honneurs, et ils en méritaient encore davantage. Dirons-
nous que c’est par modération qu’ils ne se sont point
élevés yusqu’a la charrue ? Je connais assez l’empire de la
cupidité, pour savoir que tout nous porte aux professions
lucratives; voila pourquoi je dis que tout nous éloigne
des professions utiles. Un Hebert, un Lafrenaye, un Dulac,
un Martin gagnent plus d’argent en un jour que tous les
laboureurs d’une province ne sauraient faire en un mois.
Je pourrais proposer un probleme assez singulier sur
le passage qui m’occupe actuellement. Ce serait, en 6tant
les deux premiéres lignes et le lisant isolé, de deviner
s'il est tiré de mes écrits ou de ceux de mes adversaires.
Les bons livres sont la seule défense des esprits faibles,
cest-a-dire des trois quarts des hommes, contre la conta-
gion de l’exemple. Premiérement, les savants ne feront
jamais autant de bons livres quwils donnent de mauvais
exemples. Secondement, il y aura toujours plus de mau-
vais livres que de bons. En troisi¢me lieu, les meilleurs
guides que les honnétes gens puissent avoir sont la raison
et la conscience : Paucis est opus litteris ad mentem bonam.
Quant a ceux qui ont l’esprit louche ou la conscience
endurcie, la lecture ne peut jamais leur étre bonne a rien.
Enfin, pour quelque homme que ce soit, il n’y a de livres
nécessaires que ceux de la religion, les seuls que je n’ai
jamais condamnés.
On prétend nous faire regretter l'éducation des Perses.
Remarquez que c’est Platon qui prétend cela. J’avais
cru me faire une sauvegarde de l’autorité de ce philo-
sophe : mais je vois que rien ne me peut garantir de l’ani-
mosité de mes adversaires : Tros Rutulusve fuat; ils
aiment mieux se percer l’un lautre que de me donner
le moindre quartier, et se font plus de mal qu’a moi ?.
Cette éducation était, dit-on, fondée sur des principes bar-
bares; parce qu’on-donnait un maitre pour I’exercice de
chaque vertu, quoique la vertu soit indivisible; parce quwil

1. Il me passe par la téte un nouveau projet de défense, et je ne


réponds pas que je n’aie encore la faiblesse de l’exécuter quelque jour.
Cette défense ne sera composée que de raisons tirées des philosophes;
d’ou il s’ensuivra qu’ils ont tous été des bavards comme je le pré-
tends, si l’on trouve leurs raisons mauvaises; ou que j’ai cause gagnée,
si on les trouve bonnes. .
120 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

s'agit de l’inspirer, et non de I’enseigner; d’en faire aimer


la pratique, et non d’en démontrer la théorie. Que de choses
n’aurais-je point 4 répondre? mais il ne faut pas faire
au lecteur l’injure de lui tout dire. Je me contenterai de
ces deux remarques. La premiére, que celui qui veut
élever un enfant, ne commence pas par lui dire qu'il
faut pratiquer la vertu; car il n’en serait pas entendu :
mais il lui enseigne premiérement a étre vrai, et puis a
étre tempérant, et puis courageux, etc. et enfin il lui
apprend que la collection de toutes ces choses s’appelle
vertu. La seconde, que c’est nous qui nous contentons de
démontrer la théorie; mais les Perses enseignaient la
pratique. Voyez mon Discours, page 54.
Tous les reproches qu’on fait a la philosophie attaquent
Pesprit humain. Jen conviens. Ou plutét l’auteur de la
nature, qui nous a faits tels que nous sommes. S’il nous a
faits philosophes, 4 quoi bon nous donner tant de peine
pour le devenir? Les philosophes étaient des hommes; ils
se sont trompés; doit-on s’en étonner? C’est quand ils ne
se tromperont plus qu’il faudra s’en étonner. Plaignons-
les, profitons de leurs fautes, et corrigeons-nous. Oui, cor-
rigeons-nous, et ne philosophons plus... Mille routes
conduisent a l’erreur, une seule méne a la vérité! Voila pré-
cisément ce que je disais. Faut-il étre surpris qu’on se
soit mépris si souvent sur celle-ci, et quelle ait été décou-
verte st tard? Ah! nous l’avons donc trouvée 4la fin!
On nous oppose un jugement de Socrate, qui porta, non
sur les savants, mais sur les sophistes, non sur les sciences,
mais sur l’abus qu’on en peut faire. Que peut demander
de plus celui qui soutient que toutes nos sciences ne sont
qu’abus et tous nos savants que de vrais sophistes ?
Socrate était chef d’une secte qui enseignait a douter. Je
rabattrais bien de ma vénération pour Socrate si je croyais
qu’il efit eu la sotte vanité de vouloir étre chef de secte.
Et il censurait avec justice l’orgueil de ceux qui prétendaient
tout savoir. C’est-a-dire l’orgueil de tous les savants. La
vraie science est bien éloignée de cette affectation. Il est vrai.
Mais c’est de la notre que je parle. Socrate est ici témoin
contre lui-méme. Ceci me parait difficile 4 entendre. Le
plus savant des Grecs ne rougissait point de son ignorance.
Le plus savant des Grecs ne savait rien, de son propre
aveu; tirez la conclusion pour les autres. Les sciences n’ont
donc pas leurs sources dans nos vices. Nos sciences ont
donc leurs sources dans nos vices. Elles ne sont donc
pas toutes nées de Torgueil humain. Jai déja dit mon
DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 121

sentiment la-dessus. Déclamation vaine, qui ne peut faire


illusion qu’a des esprits prévenus. Je ne sais point répondre
a’cela.
En parlant des bornes du luxe, on prétend qu’il ne
faut pas raisonner sur cette matiére du passé au présent.
Lorsque les hommes marchaient tout nus, celui qui s’avisa le
premier de porter des sabots passa pour un voluptueux; de siécle
en siécle, on n’a cessé de crier a la corruption, sans comprendre
ce qu’on voulait dire.
Il est vrai que jusqu’a ce temps, le luxe, quoique sou-
vent en régne, avait du moins été regardé dans tous les
ages comme la source funeste d’une infinité de maux. I
était réservé 4 M. Melon de publier le premier cette doc-
trine empoisonnée, dont la nouveauté lui a acquis plus
de sectateurs que la solidité de ses raisons. Je ne crains
point de combattre seul dans mon siécle ces maximes
odieuses qui ne tendent qu’a détruire et avilir la vertu, et
a faire des riches et des misérables, c’est-a-dire toujours
des méchants.
On croit m’embarrasser beaucoup en me demandant a
quel point il faut borner le luxe. Mon sentiment est qu’il
n’en faut point du tout. Tout est source de mal au-dela
du nécessaire physique. La nature ne nous donne que
trop de besoins; et c’est au moins une trés haute impru-
dence de les multiplier sans nécessité, et de mettre ainsi
son 4me dans une plus grande dépendance. Ce n’est pas
sans raison que Socrate, regardant l’étalage d’une bou-
tique, se félicitait de n’avoir a faire de rien de tout cela.
Il y accent 4 parier contre un que le premier qui porta des
sabots était un homme punissable, 4 moins qu’il n’edit
mal aux pieds. Quant a nous, nous sommes trop obligés
d’avoir des souliers, pour n’étre pas dispensés d’avoir de
la vertu.
J’ai déja dit ailleurs que je ne proposais point de bou-
leverser la société actuelle, de briler les bibliothéques et
tous les livres, de détruire les colléges et les académies : et
je dois ajouter ici que je ne propose point non plus de
réduire les hommes 4 se contenter du simple nécessaire.
Je sens bien qu’il ne faut pas former le chimérique projet
d’en faire d’honnétes gens : mais je me suis cru obligé
de dire sans déguisement la vérité qu’on m’a demandeée.
J’ai vu le mal et taché d’en trouver les causes. D’autres
plus hardis ou plus insensés pourront chercher le reméde.
Je me lasse et je pose la plume pour ne la plus reprendre
dans cette trop longue dispute. J’apprends qu’un trés
122 DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

grand nombre d’auteurs * se sont exercés 4 me réfuter.


Je suis trés faché de ne pouvoir répondre a tous; mais je
crois avoir montré, par ceux que j’ai choisis * pour cela,
que ce n’est pas la crainte qui me retient a l’égard des
autres.
Jai taché d’élever un monument qui ne dat point a
Vart sa force et sa solidité : la vérité seule, a qui je lai
consacré, a droit de le rendre inébranlable. Et si je
repousse encore une fois les coups qu’on lui porte, c’est
plus pour m’honorer moi-méme en la défendant que
pour lui préter un secours dont elle n’a pas besoin.
Qu’il me soit permis de protester, en finissant, que le
seul amour de Phumanité et de la vertu m’a fait rompre
le silence; et que l’amertume de mes invectives contre les
vices dont je suis le témoin, ne nait que de la douleur
quwils m’inspirent, et du désir ardent que j’aurais de voir
les hommes plus heureux, et surtout plus dignes de l’étre.

1. Il n’y a pas jusqu’a de petites feuilles critiques faites pour


Pamusement des jeunes gens ot l’on ne m/ait fait Phonneur de se
souvenir de moi. Je ne les ai point lues et ne les lirai point trés assu-
rément; mais rien ne m’empéche d’en faire le cas qu’elles méritent,
et je ne doute point que tout cela ne soit fort plaisant.
2. On m/’assure que M. Gautier m’a fait ’honneur de me répli-
quer, quoique je ne lui eusse point répondu et que j’eusse méme
exposé mes raisons pour n’en rien faire. Apparemment que M. Gau-
tier ne trouve pas ces raisons bonnes puisqu’il prend la peine de les
réfuter. Je vois bien qu’il faut céder 4 M. Gautier; et je conviens de
trés bon cceur du tort que j’ai eu de ne lui pas répondre; ainsi nous
yoila d’accord. Mon regret est de ne pouvoir réparer ma faute. Car
par malheur il n’est plus temps, et personne ne saurait de quoi je
veux parler.

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