CANOPUS DANS ARGOS : ARCHIVES
LES MARIAGES ENTRE LES
ZONES TROIS, QUATRE ET
CINQ
Doris Lessing
Traduction de l’anglais par Sébastien Guillot
d’autres images, d’autres textes vous attendent sur
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Conception graphique : Stéphanie Aparicio, Laure Afchain
Illustration de couverture : Corinne Billon
Format numérique : Emmanuel Gob - LEC Digital Books
Cet ouvrage a été composé avec les caractères « LaVolte » (pour l’intérieur),
polices exclusives dessinées par Laure Afchain.
© Tous droits réservés.
Titre original : Canopus in Argos : Archives, the marriages between Zones Three,
Four and Five (as narrated by the Chroniclers of Zone Three)
© Doris Lessing – 1980
Pour la traduction française
© Éditions la Volte – 2017
Cet ouvrage a été publié une première fois en 1983 aux Éditions du Seuil
I.S.B.N : 9782370490445
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées
à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou
partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou
de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les
articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Les Mariages entre les Zones Trois, Quatre et Cinq est le
deuxième roman d’une série
qui porte le titre de Canopus dans Argo : Archives.
Il est précédé de Shikasta.
Et suivi de :
Les Expériences siriennes
Le Représentant de la Planète 8
Les Agents sentimentaux de l’Empire volyen
Ces romans peuvent se lire dans l’ordre que l’on souhaite.
(Note de l’éditeur.)
CANOPUS DANS ARGOS : ARCHIVES
LES MARIAGES ENTRE LES
ZONES TROIS, QUATRE ET
CINQ
(TELS QUE NARRÉS PAR LES CHRONIQUEURS DE LA ZONE TROIS)
Plus encore que des ragots, les rumeurs engendrent des
chansons. Nous autres, Chroniqueurs et compositeurs de notre
Zone, déclarons qu’avant même que les conjoints de cet
exemplaire mariage n’aient pris conscience de ce que les
nouvelles directives signifiaient pour eux, les chansons nous
avaient déjà envahis, et se diffusaient d’un bout à l’autre de la
Zone Trois. Et, bien sûr, il en était de même dans la Zone
Quatre.
Du Grand au Petit
Du Haut vers le Bas
De Quatre à Trois
Je ne puis aller.
C’était là une comptine d’enfants. Le lendemain du jour où
j’avais appris la nouvelle, je les regardais l’interpréter depuis
mes fenêtres. Et l’un d’eux se rua sur moi dans la rue avec une
« énigme » qu’il tenait de ses parents : si l’on accouple un
cygne et un jars, qui prendra le dessus ?
Ce qu’on disait et chantait dans les camps et les casernes de
la Zone Quatre, nous préférons n’en laisser aucune trace écrite.
Non pas que nous ayons tendance à tourner autour du pot.
C’est plutôt que toute chronique nécessite un ton approprié.
Suis-je en train de suggérer que l’un méprisait l’autre ? Non,
il nous est expressément interdit de critiquer les Ordres des
Pourvoyeurs, mais disons que nous autres, dans la Zone Trois,
gardions en tête ces vers de mirliton fort populaires à
l’époque :
Trois précède Quatre.
Nous prônons la paix et l’abondance,
Eux – la guerre !
Bien des jours s’écoulèrent avant qu’il n’arrivât quoi que ce
soit.
Alors que l’illustre mariage commençait déjà à imprégner
l’imaginaire des deux royaumes, les deux personnes
concernées en premier lieu demeuraient là où elles étaient.
Elles ignoraient ce qu’on voulait d’elles.
Personne ne s’était attendu à cette union. Elle ne faisait
d’ailleurs pas encore l’objet de spéculations populaires. Les
Zones Trois et Quatre vivaient fort bien, avec Al·Ith à notre
service et Ben Ata au leur. Du moins le pensions-nous.
La seule question du mariage en posait bien d’autres
secondaires. Que signifiait le fait que notre Al·Ith avait reçu
l’ordre de faire route jusqu’au territoire de Ben Ata, où
devaient être célébrées leurs noces ? Voilà le genre de choses
qui nous interpellait.
À quoi devait ressembler une noce, dans ce contexte ?
Comment même pouvait-il y avoir mariage ?
Lorsqu’Al·Ith eut vent de l’Ordre, elle le prit tout d’abord
pour une plaisanterie. Elle alla jusqu’à en rire avec sa sœur,
des rires dont on entendit parler d’un bout à l’autre de la Zone
Trois. Puis arriva un message réprouvant sans aucune
ambiguïté pareille attitude ; des conférences et conseils
fleurirent presque aussitôt un peu partout dans la Zone. On
nous fit venir – les Chroniqueurs, les poètes, les chansonniers
et les Souvenirs. Des semaines durant, on ne parla plus que
d’épousailles et de mariages ; tout ce qu’on put exhumer de
contes et de ballades anciennes, on l’examina, en quête
d’informations.
Des messagers furent même envoyés vers la Zone Cinq, où
nous croyions qu’avaient encore cours des noces d’un genre
primitif. Mais la guerre qui sévissait tout au long de ses
frontières avec la Zone Quatre empêchait quiconque d’y
entrer.
Nous nous demandions, dans l’hypothèse où cette union
devait obéir à d’antiques règles, s’il fallait que les Zones Trois
et Quatre organisent des festivités communes. Mais les Zones
ne pouvaient se mêler, elles étaient hostiles par nature. Nous
n’aurions même su dire avec précision où se trouvait la
frontière qui les séparait. Notre côté n’était pas gardé. Les
habitants de la Zone Trois qui s’égaraient à proximité ou s’en
approchaient par curiosité – il s’agissait parfois d’enfants ou
de jeunes gens – se retrouvaient frappés de répugnance, ou du
moins d’une certaine aversion pour ces atmosphères
étrangères, qui se manifestait sous la forme d’une froide
léthargie, d’une espèce d’ennui. Je mentirais en disant que la
Zone Quatre avait à nos yeux la saveur secrète de l’interdit :
en réalité, nous en avions à ce moment-là oublié jusqu’à
l’existence.
Peut-être fallait-il envisager deux festivals simultanés,
chacun célébrant le fait que nos deux contrées, si différentes,
pouvaient partager quelque chose, du moins de cette manière ?
Mais à quelle fin ? Après tout, fêtes et cérémonies n’étaient
pas exactement des plaisirs dont nous devions nous passer.
Devions-nous dès lors organiser de petites festivités entre
nous, histoire de marquer le coup ?
Fallait-il acheter des vêtements neufs ? Décorer nos lieux
publics ? Dresser une liste de mariage ? Autant d’obligations
que les vieilles chansons et histoires ne manquaient pas
d’entériner.
Et le temps continua à passer. Al·Ith, que nous savions
abattue, restait dans ses quartiers. Cela ne lui ressemblait
nullement : elle s’était toujours montrée disponible, ouverte à
nos besoins. Partout les femmes étaient de méchante humeur
et déprimées.
Les enfants commencèrent à souffrir.
Puis arriva le premier signe visible, manifeste, d’un
changement d’époque. Ben Ata envoya un message pour la
prévenir que ses hommes viendraient l’escorter jusqu’à lui.
Nous nous attendions à une telle rudesse de la part de sa Zone
– un royaume en guerre ne s’embarrasse pas de courtoisies.
Nous avions là la preuve de la justesse de notre répugnance à
nous faire rabaisser par la Zone Quatre.
Amère, rebelle, Al·Ith annonça qu’elle ne partirait pas.
Un nouvel Ordre arriva – elle devait partir, disait-il
simplement.
Notre reine mit ses vêtements de deuil bleu sombre – la
seule manière qui lui était encore permise, estimait-elle,
d’exprimer ce qu’elle ressentait en son for intérieur. Si elle se
garda bien de décréter une Affliction, ce fut pourtant ce que
tous nous expérimentâmes…
… confusément et – suspections-nous – à tort. Les émotions
de ce genre, nous ne leur accordons aucune valeur ; depuis si
longtemps qu’il ne nous reste plus la moindre trace d’avoir
jamais vu les choses différemment. En tant qu’individus, nous
ne nous attendons pas à pleurer, à gémir, à souffrir – et
personne n’attend de nous qu’il en soit ainsi. Quoi qu’il arrive
à l’un de nous, cela finit toujours par se diffuser à tous les
autres. La douleur d’un deuil personnel s’est formalisée,
ritualisée dans des événements publics qui nous servent à tous
de médiations pour nos petits sentiments privés. Ce n’est pas
que nous n’éprouvions rien ! – plutôt que lesdits sentiments
doivent toujours être orientés vers l’extérieur, et renforcer une
conception générale de nous-mêmes et de notre royaume. Mais
avec cette nouvelle tocade d’Al·Ith, c’était le contraire qui
semblait se produire.
Jamais notre Zone n’avait connu autant de larmes,
d’accusations, de rancunes irrationnelles.
Al·Ith demanda que l’on conduise à elle tous ses enfants ;
elle ne fit rien pour juguler leurs pleurs.
Elle insista pour qu’on lui accorde au moins cela, sans qu’on
y voie quelque entreprise active de rébellion.
Beaucoup parmi nous ne savaient trop quoi en penser ;
beaucoup commencèrent à se montrer critiques à son égard.
Nous ne nous rappelions rien de tel. Et bientôt nous nous
mîmes à parler de l’éternité qui s’était écoulée depuis le
dernier Ordre des Pourvoyeurs ; de la manière dont nous
avions reçu les modifications précédentes du Besoin – un
terme auquel nous nous référions toujours simplement, sans y
chercher davantage que ce qu’il signifiait ; des raisons qui,
désormais, provoquaient pareil renversement. Avions-nous
donc pris l’habitude de nous voir sous un faux jour ? Mais
comment envisager comme une erreur le fait d’accepter nos
propres harmonies, les richesses et les charmes de nos terres ?
Nous considérions notre Zone comme au moins l’égale de tout
autre en matière tant de prospérité que de paix sociale. Avions-
nous donc eu tort de nous en enorgueillir ?
Et nous vîmes alors combien de temps s’était écoulé depuis
que nous avions ne fût-ce que songé à ce qui s’étendait au-delà
de nos frontières. Que la Zone Trois ne soit que l’un des
nombreux royaumes administrés pour l’essentiel d’En-Haut,
nous ne l’ignorions pas. Lorsqu’à l’occasion nous nous
remémorions leur existence, nous nous estimions certes en
interaction avec ces autres contrées, mais d’une manière
abstraite. Peut-être notre esprit avait-il fini par s’étriquer ?
Peut-être nous suffisions-nous désormais à nous-mêmes ?
Al·Ith demeura dans ses appartements, à attendre.
Et puis ils firent leur apparition : une troupe de vingt
cavaliers équipés d’une armure légère. Ils portaient des
boucliers pour se préserver de notre air plus ténu que le leur, et
qui n’aurait pas manqué de les rendre malades ; c’était pour
eux une nécessité. Mais pourquoi le protège-tête et les fameux
maillots réflecteurs de la Zone Quatre, capables de repousser
n’importe quelle arme ? Ceux parmi nous qui s’étaient
positionnés le long du chemin choisi par ces intrus avaient
l’air sombre, critique. Nous étions déterminés à n’afficher
aucun signe de plaisir – et les cavaliers ne nous saluèrent pas
davantage. En silence, les troupes firent route jusqu’au palais,
pour s’immobiliser devant les fenêtres d’Al·Ith. Avec eux se
trouvait un cheval sellé et bridé, que personne ne montait.
Notre reine les observa depuis ses appartements. Au terme
d’une interminable attente, elle émergea au sommet de la
longue volée de marches blanches, sombre silhouette toute
vêtue de nuit. Elle demeura silencieuse, considérant ces
soldats dont pareille irruption dans son pays avait forcément
des allures de rapt. Après leur avoir laissé tout le temps de
l’observer, de se pénétrer de sa beauté, de sa force, de la
noblesse de son port, la reine descendit l’escalier avec lenteur,
et seule. Elle marcha droit vers le cheval qu’on lui avait
apporté, le fixa dans les yeux, posa une main sur sa joue. Ce
cheval s’appelait Yori, et cet événement allait lui assurer une
éternelle célébrité. Avec sa robe intégralement noire, il était
beau, mais pas forcément plus remarquable que ses congénères
montés par les soldats. L’ayant salué, elle lui ôta sa lourde
selle, puis demeura ainsi, l’objet dans ses bras, à dévisager
l’un après l’autre les hommes, jusqu’à ce que l’un d’eux
comprenne enfin ce qu’elle voulait. Al·Ith lui lança la selle ; sa
monture battit des pattes pour s’adapter à cette nouvelle
charge. Tout en jetant un coup d’œil à ses camarades, le
militaire afficha une petite grimace comique que la reine, bras
croisés, accueillit sans broncher. C’était là une grimace dont
on gratifie un enfant brillant lorsqu’il accomplit quelque chose
qui semblait pourtant au-delà de ses forces. Sa mimique, bien
sûr, n’échappa pas à Al·Ith, qui s’empressa de leur signifier
leur méprise en détachant – avec une lenteur délibérée – la
bride de l’animal, et en la lançant elle aussi à un soldat.
Puis elle secoua la tête en arrière, de manière à faire tomber
dans son dos sa noire chevelure négligemment nouée. Nos
femmes se coiffent de maintes façons – les cheveux remontés,
en nattes, que sais-je encore –, mais lorsque l’une d’elles les
libère ainsi, cela est signe de chagrin. Ce que les soldats ne
pouvaient savoir : ils continuaient donc à l’admirer
stupidement, pensant que son geste s’adressait peut-être aux
badauds qui se pressaient à présent sur la petite place. Les
lèvres d’Al·Ith se retroussaient du mépris qu’ils lui inspiraient,
mais aussi d’impatience. Il me faut ici consigner que cette
espèce d’arrogance – oui, je n’ai d’autre choix que de l’appeler
ainsi – nous étonnait fortement de sa part. En nous
remémorant l’incident, nous convînmes que la reine se faisait
peut-être du tort à force de ruminer ce mariage.
Les cheveux dénoués, les yeux brillants, elle enveloppa
lentement sa tête et ses épaules d’un délicat voile noir. À
nouveau le deuil… On voyait luire son regard en transparence.
Un militaire s’efforçait tant bien que mal de descendre de son
cheval pour l’aider à monter sur le sien ; elle avait bondi
dessus avant même que ses pieds n’aient eu le temps
d’atteindre le sol. Puis elle fit pivoter sa monture et, les soldats
sur ses talons, entreprit de traverser au galop les jardins en
direction de l’est, vers les frontières de la Zone Quatre. Ceux
parmi nous qui assistaient à la scène eurent l’impression qu’ils
la poursuivaient.
Une fois à l’extérieur de notre cité, elle arrêta son cheval et
le mit au pas, la compagnie à sa suite. Après l’avoir saluée, les
badauds postés au bord des routes dévisageaient les soldats –
tout ceci ne ressemblait plus vraiment à une poursuite, avec
ces militaires embarrassés qui souriaient bêtement, et cette
Al·Ith pareille à celle que son peuple avait toujours connue.
L’une des pentes qui relient le haut plateau à notre terre
centrale traverse quantité de passes et de gorges : il leur était
donc impossible de progresser au galop, d’autant qu’Al·Ith
faisait halte chaque fois qu’elle s’avisait d’une personne
désireuse de lui parler – elle arrêtait alors systématiquement sa
monture, et attendait qu’on la rejoigne.
Les grimaces qu’échangeaient les soldats avaient à présent
changé de nature ; ils ne cessaient de grommeler, ayant espéré
franchir leur frontière avant la tombée de la nuit. Finalement,
alors qu’un autre groupe appelait sa souveraine, et qu’elle-
même entendait les voix des militaires s’élever dans son dos,
elle fit pivoter son cheval et entreprit de rejoindre ces derniers.
Elle s’immobilisa à quelques pas de la première ligne, forçant
les cavaliers à maîtriser hâtivement leurs montures.
« Qu’est-ce qui vous inquiète ? s’enquit-elle. Ne vaudrait-il
pas mieux que vous m’en parliez ouvertement, plutôt que de
vous plaindre entre vous comme des enfants ? »
Cela ne leur fit guère plaisir ; une petite tempête de colère
s’éleva aussitôt, que leur commandant s’empressa de dissiper.
« Nous avons nos ordres, dit-il.
— Tant que je me trouverai dans notre pays, rétorqua-t-elle,
je me conformerai à ses usages. »
Voyant qu’ils ne comprenaient pas, elle se résolut à
s’expliquer : « La position que j’occupe, je la dois à la volonté
populaire. Il m’est impossible de passer orgueilleusement mon
chemin si l’on entend me dire quelque chose. »
De nouveaux regards s’échangèrent. Le commandant ne
faisait rien pour dissimuler son impatience.
« Vous ne pouvez attendre de moi que je rejette ainsi nos
coutumes en faveur des vôtres, reprit-elle.
— Nos rations de secours ne couvriront qu’un seul repas
léger », dit-il.
Al·Ith secoua presque imperceptiblement la tête, comme si
elle n’en croyait pas ses oreilles.
Elle n’avait rien voulu y mettre de méprisant, mais ce fut
pourtant ainsi qu’ils interprétèrent son geste. Le commandant
des cavaliers rougit, puis lâcha : « N’importe lequel d’entre
nous est capable de jeûner plusieurs jours d’affilée lors d’une
campagne, si cela s’avère nécessaire.
— Je n’en demandais pas tant », dit-elle avec gravité – et ce
fut cette fois de l’humour qu’ils perçurent, et accueillirent d’un
rire reconnaissant. La reine parvint à les gratifier d’un bref
sourire, puis poussa un soupir. « Vous n’avez pas voulu venir
ici, j’en ai conscience. Ce sont les Pourvoyeurs qui vous l’ont
imposé. »
Mais cela, sans qu’elle comprenne pourquoi, leur fit l’effet
d’une insulte, d’une espèce de défi ; leurs chevaux, sensibles
aux émotions qui habitaient leurs maîtres, se mirent à s’agiter
en tous sens.
Après un petit haussement d’épaules, elle fit volte-face et se
rapprocha du groupe de jeunes hommes qui l’attendaient au
bord de la route. Sous leurs pieds s’étendaient à présent de
larges plaines, derrière eux s’élevaient les montagnes. Si le
soleil couchant illuminait encore ce majestueux paysage, il
faisait froid et déjà sombre là où ils se trouvaient. Tout en
parlant, les jeunes hommes se pressèrent autour de son cheval,
sans afficher la moindre crainte, la moindre dévotion – à la
grande incrédulité des cavaliers, qui semblaient ne pas en
croire leurs yeux. Quand l’un des garçons leva une main pour
caresser brièvement la joue de l’animal, tous laissèrent
échapper en même temps un long soupir de réprobation. Mais
ils étaient incertains, en conflit intérieur. Il leur était
impossible de mépriser ce grand royaume, ou même ses
dirigeants : ils avaient trop de jugeote pour cela. Pourtant, ce
qu’ils voyaient à chaque instant contredisait tout ce qu’eux-
mêmes estimaient juste.
Elle leva une main pour dire adieu aux garçons ; croyant que
ce signal leur était destiné, les soldats derrière elle lâchèrent la
bride de leur monture. Al·Ith chevaucha devant eux jusqu’à ce
qu’ils se retrouvent tous au niveau de la plaine, et fit alors de
nouveau pivoter sa bête.
« Je vous conseille d’établir un camp ici même, contre les
montagnes.
— Pour commencer… », fit le commandant – très
sèchement, parce que la réaction instinctive de ses soldats au
geste de la souveraine l’avait profondément irrité : ils s’étaient
remis en route sans même l’attendre ! « … pour commencer, je
n’avais pas envisagé de faire halte avant d’avoir atteint la
frontière. Et ensuite… » Mais sa colère le réduisit au silence.
« C’était une simple suggestion, fit-elle. Nous en avons
encore pour neuf ou dix heures de chevauchée.
— À cette allure, certainement.
— À quelque allure que ce soit. Presque toutes les nuits, un
fort vent d’est souffle sur la plaine.
— Madame ! Pour quoi prenez-vous ces hommes ? Pour
quoi nous prenez-vous ?
— Pour des soldats. Mais je pensais aux bêtes. Elles sont
fatiguées.
— Elles obéiront. Tout comme nous. »
Nos Chroniqueurs et nos artistes se sont fait fort de sublimer
cet échange entre Al·Ith et les soldats. Certains de nos contes
débutent à cet instant précis. Elle se tient devant eux, bien
droite sur son cheval, qui a la tête baissée d’avoir tant galopé.
Elle l’apaise de sa main blanche, qui étincelle de bijoux…
pourtant, Al·Ith était célèbre pour la simplicité de ses
vêtements, pour son refus des joyaux et du faste ! On y voit sa
longue chevelure noire ruisselante, le voile qui la recouvre fixé
à son front par une brillante agrafe. On y voit la fureur du
commandant, son visage déformé, ceux moqueurs des soldats.
Des nuages effilochés servent à représenter le vent glacial ; de
même que les herbes de la plaine, presque couchées.
Toutes sortes d’animaux se sont faufilés dans ce tableau. Des
oiseaux volettent tout autour de sa tête. Un petit cerf – l’une
des bêtes préférées de nos enfants – a mis une patte sur la
poussière de la route ; il a collé son museau contre celui du
cheval d’Al·Ith, pour le réconforter ou lui transmettre des
messages d’autres animaux. Souvent ces images portent pour
titre : Les Animaux d’Al·Ith. Certains contes narrent les
tentatives des soldats pour attraper les oiseaux et le cerf – et
les réprimandes qu’Al·Ith ne manque pas de leur adresser.
Je doute fort que lesdits soldats, voire Al·Ith, aient gardé une
image aussi prégnante de la scène. Ils désiraient avant tout
poursuivre leur route, échapper à ces terres qu’ils ne
comprenaient pas, qui ne cessaient de les déconcerter. Le
commandant ne voulait pas se retrouver en position de
demander conseil à la reine, mais il n’entendait pas davantage
chevaucher des heures dans un vent glacé.
Qui, en fait, s’était déjà mis à souffler.
Cela faisait des semaines qu’Al·Ith ne s’était pas sentie aussi
éveillée. Elle avait négligé tellement de choses pendant qu’elle
se lamentait dans ses appartements, comprenait-elle à présent
– elle avait manqué à tellement de ses devoirs ! Des messages
lui étaient parvenus des quatre coins du pays, mais ses
ruminations l’avaient par trop absorbée pour lui laisser le
temps d’y répondre.
La reine voyait en elle de la désobéissance – et ce que celle-
ci entraînait. S’en rendre compte l’incitait à se montrer plus
gentille avec cette troupe de barbares et son garçonnet de
commandant.
« Vous ne m’avez pas donné votre nom », lui fit-elle
remarquer.
Il hésita. Puis : « Je m’appelle Jarnti.
— Vous commandez la cavalerie du roi ?
— Je suis le commandant de toutes ses forces. Sous son
autorité.
— Mes excuses. »
Elle poussa un soupir, que tous entendirent. Ils y virent de la
pusillanimité. Tout ce qu’ils avaient vécu avec elle les
emplissait malgré eux d’un sentiment de triomphe, celui-là
même qu’affichent les natures rustres lorsqu’elles se
retrouvent face à de la faiblesse ; tout comme elles éprouvent
le besoin de se presser les unes contre les autres quand elles
sont confrontées à de la force.
« Je souhaite m’absenter quelques heures », dit-elle.
À ces mots, tous se resserrèrent comme un seul homme
autour d’elle, sans même attendre le moindre signe de leur
chef. Elle se découvrit à l’intérieur d’un véritable anneau de
ravisseurs.
« Je ne puis vous l’autoriser, dit Jarnti.
— Quels ordres le roi vous a-t-il donnés ? » s’enquit-elle.
Elle était calme, patiente, mais ce fut de la servilité qu’ils
entendirent.
Un gigantesque éclat de rire général accueillit donc sa
question – une tension longtemps jugulée, qui explosait en
eux. Et les rochers escarpés situés derrière eux leur
renvoyaient leurs ricanements. Des oiseaux, déjà installés pour
la nuit, s’élancèrent aussitôt en cercles dans les cieux. Des
longues herbes qui bordaient la route bondirent bruyamment
des animaux jusque-là restés à couvert.
Voilà ce que Ben Ata avait fini par hurler de toutes ses
forces au commandant : « Va chercher cette… et ramène-la ici.
Je n’ai d’autre choix que de… » Car tandis qu’Al·Ith la rebelle
pleurait dans ses appartements, lui-même n’avait cessé de
pester et de jurer d’un bout à l’autre de ses camps. Il n’était
aucun soldat qui n’ait pas entendu ce que ce mariage forcé lui
inspirait, alors même que dans les tentes on compatissait avec
lui, on buvait, on riait, on portait des toasts grivois qui se
diffusaient ensuite jusqu’aux confins de la Zone Quatre.
Cette scène fait également partie des préférées de nos
artistes et de nos conteurs : Al·Ith, sur sa monture fatiguée,
encerclée par ces hommes aussi brutaux que rieurs. Le vent
glacé des plaines plaque sa robe contre son corps. Le
commandant se penche au-dessus d’elle, le visage absolument
bestial. Elle est en danger.
Et elle l’était bel et bien. Peut-être pour l’unique fois.
La nuit entre-temps était tombée. Seuls les cieux dans leur
dos demeuraient un tant soit peu éclairés. Le soleil couchant
illuminait le firmament, faisait briller les pics enneigés.
Devant eux s’étendait une plaine à présent plongée dans
l’obscurité, ponctuée ici et là dans le lointain des lumières des
villages et des colonies. Sur le plateau qu’ils venaient de
quitter se massaient nos villes et nos bourgades : c’était une
contrée populeuse, fort animée. Mais les soldats avaient en cet
instant l’impression de se tenir au bord même du néant, des
ténèbres. Leur propre pays se caractérisait par sa platitude ;
jamais là-bas les villes ne s’érigeaient sur des crêtes ou des
collines. Ils n’appréciaient pas les hauteurs. Pire encore : ainsi
que nous le verrons, on leur avait appris à les craindre. Un
seul objectif les avait motivés tout du long de cette équipée :
fuir au plus vite cet épouvantable plateau perché si haut parmi
ces immenses pics. Et maintenant qu’ils en étaient descendus,
ils ne découvraient devant eux que du vide – eux qui toujours
associaient mentalement plaines et habitations. Leurs rires
contenaient la panique. De la terreur. Ils ne semblaient plus
capables de s’arrêter de s’esclaffer. Et, parmi eux se trouvait la
petite silhouette silencieuse d’Al·Ith, assise tranquillement
pendant qu’ils s’agitaient sur leur selle, à émettre des bruits,
songeait-elle, d’animaux effrayés.
Il fallait bien qu’à un moment ils cessent de rire. Et rien
n’avait changé lorsque ceci arriva. Al·Ith n’avait pas bougé
d’un pouce. Leur vacarme ne l’avait pas impressionnée. La
noirceur sans limites continuait à s’étendre devant eux.
« Quels étaient les ordres de Ben Ata ? » redemanda-t-elle.
Une explosion de ricanements, mais le commandant fusilla
aussitôt les coupables du regard – alors que lui-même avait ri
aussi fort que tout le monde.
« Ses ordres ? » insista-t-elle.
Un silence.
« Qu’il vous faut me conduire à lui, j’imagine. »
Nouveau silence.
« Vous le ferez pas plus tard que demain. »
Elle demeura immobile. Le vent hurlait à présent sur les
plaines, au point que les chevaux parvenaient tout juste à rester
sur leurs appuis.
Le commandant donna un ordre rapide, qui semblait
ruisseler de honte. La faction se dispersa, longeant la
périphérie de la plaine en quête d’un emplacement où établir
un camp. Al·Ith et Jarnti demeuraient sur leurs chevaux
fatigués, à observer la scène. En temps normal, il aurait
accompagné ses hommes qui, rompus à recevoir des ordres, ne
savaient trop que faire d’eux-mêmes. Au bout du compte, il
finit par leur crier que tel endroit ferait l’affaire ; tous
bondirent aussitôt de leur monture.
Les bêtes, habituées à la densité de l’air de la Zone Quatre,
supportaient fort mal les grandes altitudes de ces lieux ; elles
étaient toutes tremblantes.
« Il y a de l’eau derrière cet éperon », dit Al·Ith. Si Jarnti se
garda bien de discuter, il hurla aux militaires d’y emmener les
chevaux. Il descendit de sa monture ; elle en fit de même. Un
soldat vint conduire les deux bêtes jusqu’à leurs congénères.
Un feu flamboyait dans une clairière engoncée entre de hauts
rochers. Les selles posées un peu partout dans l’herbe allaient
servir d’oreillers aux hommes.
Jarnti se tenait encore aux côtés d’Al·Ith. Il ne savait que
faire d’elle.
Les guerriers étaient en train de sortir leurs rations de leurs
paquetages ; certains mangeaient déjà. L’aigre odeur
poudreuse de la viande séchée. Des relents d’alcool.
« Madame, dit le commandant avec un rire plein
d’amertume, nos soldats semblent vous intéresser au plus haut
point ! Diffèrent-ils donc à ce point des vôtres ?
— Nous n’en avons pas », rétorqua-t-elle.
Cette scène aussi est fort célèbre dans notre contrée. Des
soldats, illuminés par l’éclat d’un grand feu, installés sur leurs
selles au beau milieu des herbes, dévorent leur viande séchée
et boivent directement à leur gourde. D’autres ramènent les
chevaux d’un cours d’eau dissimulé par des rochers, où ils se
sont désaltérés. Al·Ith se tient à côté de Jarnti, à l’entrée de
cette petite forteresse naturelle. Tous deux regardent les bêtes
qu’on regroupe dans un corral formé de hautes roches. Elles
ont faim, et il n’y a pas de nourriture pour elles ce soir. Al·Ith
les fixe avec pitié. Jarnti, qui surplombe la petite silhouette
indomptable de notre reine, bombe crânement le torse.
« Pas de soldats ? » fit Jarnti d’une voix incrédule – même
si, bien sûr, de telles rumeurs lui étaient effectivement
parvenues.
« Nous n’avons pas d’ennemis », lui fit-elle remarquer.
Avant d’ajouter, tout sourire : « Vous si ? »
Le militaire en resta abasourdi.
Il ne pouvait accepter les pensées que sa question soulevait.
Alors qu’elle continuait à lui sourire, un soldat sortit du petit
camp et vint se positionner au repos tout près d’eux.
« Pour quelle raison fait-il cela ?
— Vous ne savez donc même pas ce qu’est une sentinelle ?
s’enquit-il, d’une voix pleine de sarcasme.
— Bien sûr que si. Mais personne ne va vous attaquer.
— Nous postons toujours des sentinelles. »
Elle haussa les épaules.
Certains soldats s’étaient déjà endormis. Les chevaux,
épuisés, se reposaient derrière leurs barrières rocheuses.
« Jarnti, dit-elle, je vais partir quelques heures.
— Au risque de me répéter, je ne puis vous l’autoriser.
— Vous outrepasseriez vos ordres en me l’interdisant. »
Il garda le silence.
Une autre encore de nos scènes préférées. Les flammes
glorieuses qui éclairent les soldats endormis, les pauvres
chevaux – ainsi que Jarnti, occupé à tirer des deux mains sur
sa barbe tant Al·Ith, qui ne cessait de lui sourire, alimentait sa
frustration.
« En outre, ajouta-t-il, vous n’avez pas mangé.
— Vos ordres incluent-ils que vous me forciez à manger ? »
lui demanda-t-elle avec jovialité.
Il lui fit face, à la fois opiniâtre et profondément troublé par
la situation – cette femme avait décidément le don de lui
retourner la tête –, et lança : « Oui, de mon point de vue, mes
ordres impliquent que je vous force à manger. Voire à dormir,
s’il faut en arriver là.
— Regardez, Jarnti. »
Et Al·Ith s’en fut vers un modeste buisson qui poussait à
trois petits mètres d’eux. Elle y cueillit quelques fruits
bosselés, engainés dans des feuilles aussi fines que du papier.
Les en sortit. Dans chacun se trouvaient quatre quartiers
remplis d’une substance blanche. Elle en mangea plusieurs. À
voir ses lèvres pincées, elle ne les appréciait guère.
« N’en mangez que si vous voulez rester éveillé », lui
conseilla-t-elle – mais il ne put bien entendu pas résister. D’un
pas maladroit, il se rapprocha du buisson pour s’en cueillir
quelques-uns ; sa bouche se tordit lorsqu’il y porta l’acide
matière friable.
« Jarnti, dit-elle, en votre qualité de commandant, vous ne
pouvez quitter ce camp. Exact ?
— Exact », admit-il avec une familiarité maladroite – la
seule manière qu’il connaissait de répondre à sa bienveillance.
« Bon, je vais me rendre à quelques kilomètres d’ici. Vu
qu’à l’évidence vous comptez tenir ce pauvre homme éveillé
toute la nuit pour rien, laissez-le m’escorter – au moins cela
vous assurera-t-il de mon retour. »
Jarnti se rendait déjà compte des effets du fruit. Il se sentait
alerte, savait qu’il mettrait à présent longtemps à s’endormir.
« Je vais le laisser en faction, dit-il, et vous accompagner
moi-même. »
Et il partit distribuer des ordres en conséquence.
Al·Ith en profita pour marcher jusqu’aux chevaux, en
passant devant les soldats endormis ; à chacun elle donna de sa
main quelques fruits âcres cueillis sur le buisson. Avant même
qu’elle n’ait quitté leur minuscule prison, ils levaient dans sa
direction des yeux à nouveau gorgés de vie.
En compagnie de Jarnti, elle entreprit de traverser
l’obscurité de la plaine, en direction de la première des
lumières scintillantes.
On dépeint toujours cette scène ainsi : un ciel rempli
d’étoiles, un quartier de lune presque incandescent, et le soldat
marchant en tête d’un bon pas, étincelant équipé comme il
l’est de son plastron, de son casque et de son bouclier. À ses
côtés Al·Ith se résume à une ombre, mais ses yeux luisent
légèrement sous son voile.
Rien n’aurait pu être plus éloigné de la vérité. Un fort vent
glacé leur fouettait le visage. Une étoffe enveloppait
entièrement la tête de la jeune femme ; lui s’était emmitouflé
dans sa cape, qui recouvrait également le bas de sa figure ; le
bouclier les protégeait tous deux du souffle. Cette équipée
n’avait rien d’une agréable excursion, et Jarnti devait regretter
d’avoir décidé d’accompagner la reine.
Atteindre la colonie leur prit trois heures. Elle se composait
de tentes et de huttes : le quartier général des gardiens de
troupeaux. Ils traversèrent un regroupement de plusieurs
centaines de bêtes qui levèrent la tête à leur passage, sans pour
autant s’approcher ou s’éloigner – résister au vent puissant
leur demandait déjà toute leur énergie. Mais alors qu’ils
arrivaient à portée de voix des premiers campements, là où de
modestes arbres rabougris offraient un minimum de
protection, des animaux vinrent pousser Al·Ith du museau dans
l’obscurité ; elle leur parla, et en guise de salut leur donna ses
mains à sentir.
Il y avait des hommes et des femmes installés autour d’un
petit feu, à l’extérieur d’une tente.
Eux aussi, à l’approche de ces inconnus, avaient levé la tête.
« C’est Al·Ith », leur lança la souveraine – et ils lui crièrent
aussitôt d’approcher.
Jarnti, stupéfait par pareil spectacle, pénétra dans la lumière
des flammes en compagnie d’Al·Ith, mais plusieurs pas en
arrière.
À sa vue, les visages des présents affichèrent une sourde
incompréhension.
« Voici Jarnti, de la Zone Quatre, lança Al·Ith comme s’il
s’agissait là d’une chose des plus ordinaires. Il est venu me
conduire à leur roi. »
Il n’y avait désormais plus personne dans notre contrée qui
ignorât ce que ce mariage lui inspirait ; nombreux furent donc
les regards de curiosité qui la dévisagèrent, scrutèrent ses
yeux. Mais telle n’était pas la préoccupation de la reine en cet
instant, voulait-elle leur faire comprendre. Elle attendit qu’on
aille chercher des tapis dans une tente, s’installa sur l’un d’eux
une fois qu’on les eut étendus, et indiqua à Jarnti d’en faire de
même. Elle leur dit que le militaire n’avait pas mangé ; on lui
apporta donc du pain et de la bouillie. Elle-même refusa toute
nourriture, mais elle accepta une coupe de vin – le soldat, pour
sa part, en descendit de pleins pichets. Malgré sa douceur
apparente, le breuvage s’avérait extrêmement fort. Jarnti
montrait des signes d’inconfort, sinon de maladie : l’altitude
de notre plateau l’avait affecté, il avait consommé trop de
baies stimulantes, et n’avait rien mangé d’autre. Les vents qui
soufflaient au-dessus du petit feu devant lequel tous étaient
penchés le transperçaient de part en part.
Cette scène aussi a beaucoup été représentée.
On y montre toujours Al·Ith alerte et souriante, entourée par
les hommes et les femmes de la colonie, avec sa coupe de vin
dans la main ; à côté d’elle se trouve Jarnti, somnolent, comme
drogué. Au-dessus de leur tête, le vent a laissé un ciel
somptueux, exempt de tout nuage. Les petits arbres se
courbent presque jusqu’au sol. Les troupeaux qui entourent
cette gentille causerie au coin du feu lancent des coups d’œil
étonnés à leur reine, en quête du moindre regard de sa part.
« Lors de ma sortie de la capitale aujourd’hui, reprit-elle
soudain, et aussi de ma traversée des passes, beaucoup d’entre
vous m’ont arrêtée. Quel est donc le problème qu’on m’a
évoqué au sujet des animaux ? »
Leur porte-parole était un vieillard : « Qu’est-ce qu’on vous
a dit, Al·Ith ?
— Que quelque chose n’allait pas.
— Al·Ith, nous avons nous-mêmes envoyé des messagers à
la capitale, pour vous en informer. »
Elle garda un instant le silence, puis : « J’en suis la première
responsable. Des messages me sont parvenus, mais mes
propres ennuis me préoccupaient tellement que je ne leur ai
prêté aucune attention. »
Jarnti était assis, tête baissée, à moitié endormi, mais ces
paroles eurent pour effet de le sortir d’un coup de sa torpeur. Il
laissa échapper un gros rire triomphal, marmonna : « Punissez-
la, tabassez-la, vous m’entendez ? Elle avoue ! » avant que sa
tête ne retombe. Sa bouche béait, il peinait à garder sa coupe
dans sa main. Une des filles la lui prit doucement ; il s’en
ressaisit immédiatement d’un geste brusque. Sa lèvre
inférieure retroussée, son menton belliqueusement levé, il se
tourna vers elle – et vit qu’elle était belle, et que c’était une
femme ; il lui aurait passé un bras autour de la taille si elle
n’avait pas vivement reculé, le laissant sombrer de plus belle
dans l’ivresse.
Les yeux d’Al·Ith étaient remplis de larmes. Les femmes
d’abord, les hommes ensuite, s’avisant des manières de ce
lourdaud, virent eux aussi ce qui attendait notre souveraine –
ils étaient sur le point de s’en lamenter à voix haute
lorsqu’elle leva une main pour les en empêcher.
« C’est là une situation inextricable, murmura-t-elle, les
lèvres tremblantes. Nous avons nos ordres. Et il est clair que
là-bas, dans la Zone Quatre, ils ne l’apprécient pas davantage
que nous-mêmes. »
Ils l’interrogèrent des yeux ; elle hocha la tête.
« Oui. Ben Ata est furieux. C’est ce que j’ai compris d’une
conversation qui m’est parvenue aux oreilles aujourd’hui.
— Ben Ata… Ben Ata… » grommela le soldat, dont la tête
dodelinait. « Il t’aura déshabillée bien avant que tu ne puisses
t’en prendre à lui avec tes baies magiques et tes tours. »
L’un des hommes se leva aussitôt, prêt à débarrasser le
groupe du fâcheux en le traînant au loin par les aisselles –
mais Al·Ith l’en dissuada d’un nouveau geste de la main.
« Les bêtes m’inquiètent davantage, reprit-elle. Que disaient
les messages que vous m’avez envoyés ?
— Rien de précis, Al·Ith. C’est juste qu’elles ont l’esprit
perturbé. Elles sont… tristes.
— Et c’est pareil partout sur les plaines ?
— C’est pareil dans l’intégralité de notre Zone, d’après ce
qu’on a entendu dire. Personne ne vous en a donc parlé sur le
plateau ?
— J’ai déjà pointé ma lourde responsabilité en la matière.
J’ai manqué à tous mes devoirs. »
Un silence. Le vent hurlait au-dessus de leurs têtes, mais
moins fort à présent.
Avachi, sa coupe de travers dans sa main, Jarnti plissait les
yeux en direction des flammes. En réalité il écoutait, les baies
ayant pour effet d’aiguiser l’attention de celui qui les
consomme, même lorsque ses muscles se dérobent à sa
volonté. Cette conversation se retrouverait par la suite répétée
dans tous les camps de la Zone Quatre, plutôt fidèlement –
quand bien même les narrateurs insistaient lourdement sur le
fait que la reine de toutes ces terres se tenait assise auprès du
feu « à la manière d’une serve ». Et, bien sûr, que « là-haut »
on parlait des bêtes comme si c’était des gens.
« Vous avez interrogé les animaux ? demanda Al·Ith au vieil
homme.
— Je n’ai pas quitté les troupeaux depuis que le phénomène
a été remarqué. Jour après jour, je suis resté auprès d’eux.
Tous disent la même chose : ils ignorent pourquoi, mais ils se
sentent sur le point de mourir de tristesse. Ils ont perdu le goût
de vivre, Al·Ith.
— Les femelles sont-elles fécondes ? Est-ce qu’elles mettent
bas ?
— Les femelles continuent à mettre bas, oui. Mais tu as
raison de demander si elles sont encore fécondes… »
Des paroles que Jarnti ponctua d’un grognement : « Et ils
donnent raison à leur reine ! Ils osent ! Qu’on les emmène !
Qu’on les roue de coups… »
Tout le monde l’ignora – avec compassion, maintenant.
Avachi comme il l’était, à peine capable de garder la tête
droite, le visage en feu, il leur évoquait quelque créature pas
même digne de leurs bêtes. Tout en le regardant, plusieurs des
femmes pleuraient en silence sur le sort réservé à leur sœur.
« Nous pensons qu’elles sont devenues stériles. »
Un silence. Le bruit du vent se résumait désormais à un
faible gémissement. Les animaux qui formaient un cercle
autour d’eux levèrent leur museau pour humer l’air : bientôt le
souffle allait se dissiper, mettant ainsi fin à leur calvaire
nocturne.
« Et les humains ? »
Tous hochèrent lentement la tête.
« Cela nous touche également.
— Vous voulez dire… que vous commencez à ressentir la
même chose que les bêtes ?
— Oui, Al·Ith. »
Ils demeurèrent ensuite un long moment sans parler, à se
dévisager, à se questionner des yeux, à se confirmer leurs
doutes, à laisser leurs regards se croiser un instant, à se
transmettre sans mot ce que chacun ressentait – jusqu’à ce que
tous ils ne fassent spirituellement plus qu’un.
Le soldat resta immobile tout du long de cette étrange
communion. Plus tard, dans les camps, il devait raconter que
les habitants de « là-haut » avaient des drogues vicieuses, dont
ils usaient sans scrupule.
Le vent était tombé. Un lourd silence régnait sur les lieux. Si
les étoiles scintillaient d’un éclat froid dans un ciel dégagé, des
volutes de nuages se formaient à l’est, au-dessus des frontières
avec la Zone Quatre.
« Al·Ith, lança enfin l’une des filles, certains parmi nous se
demandent si le nouvel Ordre des Pourvoyeurs n’aurait pas
quelque chose à voir avec la tristesse qui nous habite. »
La reine hocha la tête.
« Aucun de nous ne se rappelle le moindre événement
comparable, fit le vieil homme.
— Les Souvenirs parlent d’une époque similaire, dit la reine.
Mais si ancienne que les historiens en ignorent tout.
— Et qu’est-il arrivé ? s’enquit Jarnti, qui avait soudain
retrouvé sa langue.
— La Zone Quatre nous a envahis, lui répondit Al·Ith. Il n’y
a donc rien à ce sujet dans vos récits historiques ? dans vos
contes ? »
Pour toute réponse, Jarnti agita devant eux sa barbe pointue ;
un rictus triomphant lui barrait le visage.
« N’y a-t-il donc rien que vous puissiez nous raconter ? »
insista la reine.
L’une après l’autre, il gratifia chaque femme d’un sourire
suffisant – puis sa tête finit par retomber en avant.
« Al·Ith, intervint une fille qui laissait ses larmes s’écouler
librement le long de ses joues, Al·Ith, comment vas-tu
supporter des hommes pareils ?
— Ben Ata sera peut-être un peu moins méchant, fit une
autre.
— Cet homme est le commandant de toutes leurs armées,
expliqua Al·Ith – ce qui lui arracha un frisson.
— Cet homme ? Celui-ci ? »
Leur horreur, l’émoi qu’elles éprouvaient, Jarnti les ressentit
au plus profond de lui-même – il les aurait punies s’il en avait
eu la possibilité. Si le militaire parvint à relever la tête pour les
fusiller du regard, il se découvrit surtout extrêmement faible,
et tout tremblant.
« Il va devoir retourner au camp dressé dans les
contreforts », reprit Al·Ith.
Deux des jeunes hommes échangèrent un regard, puis se
levèrent. Ils attrapèrent Jarnti par les aisselles pour le remettre
debout, avant de commencer à lui faire faire les cent pas. Il
tituba, protesta, mais finit par obtempérer, car son esprit, resté
clair tout du long, lui en soufflait la nécessité.
Cette scène, connue sous le nom de Marche de Jarnti, offre
à nos artistes et conteurs de belles occasions de faire montre
d’humour.
« Je ne vois pas ce qu’on pourrait y faire, lança Al·Ith aux
autres. S’il s’agit d’une maladie ancienne, elle est totalement
inconnue de notre médecine. Si elle vient d’apparaître, nos
docteurs ne tarderont pas à en prendre la mesure. Mais si c’est
une maladie du cœur, seuls les Pourvoyeurs sauront comment
la traiter. »
Un silence.
« Ils ont déjà compris ce qu’il faut faire, poursuivit-elle en
affichant un sourire tout sauf aimable. S’il vous plaît, dites à
tous les habitants de la plaine que je suis venue ici vous parler
ce soir, et relatez-leur le résultat de nos réflexions.
— Nous n’y manquerons pas », lui répondirent-ils.
Après quoi tous se levèrent pour partir traverser les
troupeaux en sa compagnie. Une fille appela trois chevaux qui
se postèrent de bon gré devant eux, le temps que le jeune
homme ait hissé Jarnti sur le premier, qu’Al·Ith grimpe sur le
deuxième et que ladite fille enfourche le dernier. Les bêtes, qui
s’étaient entre-temps rassemblées autour de la monture de la
reine, saluèrent bruyamment son départ.
Sur le chemin du retour au campement, une faible lumière
commençait à rendre visibles les herbes de la plaine ; à l’est, le
ciel était en feu.
Jarnti, qui s’était réveillé, se tenait bien droit sur son cheval,
tel le militaire qu’il était.
« Madame, demanda-t-il, comment votre peuple fait-il pour
parler à vos bêtes ?
— Vous ne parlez donc pas aux vôtres ?
— Non.
— Il faut passer du temps avec elles. Les observer. Les
toucher pour éprouver ce qu’elles éprouvent. Les regarder
droit dans les yeux. Les écouter communiquer, de leur manière
bien à elles. S’assurer que lorsqu’elles commencent à
comprendre que vous les comprenez, vous ne ratiez pas les
premières sonorités qu’elles vous adressent. Car si vous
n’entendez rien, elles ne prendront pas la peine de refaire un
essai. Bientôt vous ressentirez ce qu’elles ressentent, vous
connaîtrez leurs pensées même si elles-mêmes ne vous disent
rien. »
Jarnti demeura un moment silencieux. Ils avaient fini de
traverser les troupeaux.
« Bien sûr qu’on les observe et qu’on prête attention à leur
aspect – histoire de vérifier qu’elles ne sont pas malades, ce
genre de choses.
— Personne parmi vous ne sait partager les sentiments de
vos bêtes ?
— Certains se débrouillent bien avec elles, oui. »
Al·Ith ne semblait pas encline à en dire davantage.
« Peut-être sommes-nous trop impatients », fit Jarnti.
Ni Al·Ith ni la fille ne réagit à cette remarque. Le petit
groupe continuait de s’approcher au trot des contreforts. Les
grands pics montagneux avaient rosi à présent ; ils scintillaient
dans la splendeur du ciel matinal.
« Madame…, reprit-il d’une voix fanfaronne, parce qu’il
ignorait comment se comporter en égal avec elle – avec
quiconque – … pendant votre séjour chez nous, pourrez-vous
enseigner ce savoir à quelques-uns des soldats en charge des
chevaux ? »
Elle demeura silencieuse. Puis :
« Vous savez qu’on ne m’appelle jamais autrement
qu’Al·Ith ? Vous comprenez que jamais auparavant on ne m’a
appelée Madame, ou quoi que ce soit d’équivalent ? »
Ce fut au tour du militaire de garder la bouche close.
« Et donc, finit-il par grogner, vous le ferez ?
— Si cela m’est possible. »
Il s’efforça de trouver un moyen d’exprimer sa gratitude. En
vain.
Ils étaient à présent plus loin des troupeaux que du
campement.
Jarnti enfonça sans crier gare ses talons dans les flancs de sa
monture ; la bête rua, poussa un hennissement. Puis
s’immobilisa.
Les deux femmes s’arrêtèrent à leur tour.
« Vous vouliez passer en tête ? » lui demanda la fille.
Il se renfrogna.
« Ne comptez plus sur lui pour vous porter, ajouta-t-elle,
après ce que vous lui avez fait. »
Elle se laissa glisser par terre. Jarnti en fit de même.
« Bon, montez sur le mien. »
Il s’exécuta. Elle apaisa le malheureux animal, puis
l’enfourcha.
« Pensez que vous voulez chevaucher devant nous », lui
conseilla la fille.
L’air embarrassé, honteux, il rougit.
« J’ai bien peur qu’il vous faille nous supporter », finit par
dire la reine.
Une fois le camp en vue, elle sauta à bas de sa monture qui
fit aussitôt demi-tour pour aller rejoindre les troupeaux au petit
galop. Jarnti descendit du sien. Et ce dernier s’empressa
d’imiter son congénère. Le militaire lançait des regards
admiratifs à la charmante jeune femme qui s’apprêtait déjà à
repartir.
« Tenez-moi au courant si jamais vous venez un jour en
Zone Quatre », lui cria-t-il.
Elle gratifia Al·Ith d’un long regard compatissant, puis :
« Heureusement pour moi, je ne suis pas une reine », fit-elle
remarquer.
Après quoi elle entreprit de traverser la plaine flanquée des
deux autres chevaux, qui ne cessaient de hennir en battant du
sabot.
Al·Ith et Jarnti prirent à pied la direction du camp, le soleil
levant dans leur dos.
Une forte odeur de viande envahit l’atmosphère bien avant
qu’ils ne l’aient atteint.
Al·Ith gardait le silence, mais son visage parlait pour elle.
« Vous ne tuez donc pas les animaux ? s’enquit-il, cédant à
sa curiosité.
— Uniquement quand notre survie est en jeu. On ne manque
pas d’autres aliments.
— Comme ces horribles baies dont vous vous faites une
spécialité », fit-il d’une voix qu’il voulait enjouée.
Les soldats avaient tué un cerf. Jarnti n’y toucha même pas.
Sitôt le repas terminé, on sella tous les chevaux à l’exception
de celui d’Al·Ith. Qui se tint devant les bêtes, à les regarder
ajuster tant bien que mal leur bouche et leurs dents au mors.
Elle sauta sur sa monture, lui chuchota quelque chose à
l’oreille sous les yeux interdits de Jarnti.
« Qu’est-ce que vous lui avez dit ? lui demanda-t-il.
— Que j’étais son amie. »
Et de nouveau elle prit la tête de la chevauchée, en direction
de l’est ; ils allaient devoir retraverser la plaine.
Ils longèrent les troupeaux avec lesquels ils avaient partagé
la nuit, trop loin cependant pour les voir autrement que comme
des masses obscures.
Jarnti chevauchait juste derrière Al·Ith.
Le militaire se souvenait à présent de la conversation de la
veille au soir, celle qui s’était tenue autour du feu ; il s’en
rappelait le ton, l’aisance. Et il aspirait à la reprendre – ou du
moins à en retrouver l’essence, car jamais il n’avait
expérimenté une intimité aussi naturelle. Sauf, se disait-il,
avec une fille, parfois, après une bonne baise.
« Et vous, lança-t-il à Al·Ith, presque avec mélancolie, vous
pouvez sentir la tristesse de ces animaux là-bas ? »
Car elle ne cessait de lancer des regards soucieux dans leur
direction.
« Pas vous ? » s’enquit-elle.
Jarnti vit alors que des larmes s’écoulaient le long de ses
joues.
Il était furieux. Irrité. Il se sentait complètement exclu de
quelque chose auquel il avait pourtant droit.
Dans leur dos s’élevait le fracas de la compagnie.
Loin devant eux se trouvait la frontière. Sans crier gare,
Al·Ith se pencha pour chuchoter quelque chose à l’oreille de sa
monture, qui partit aussitôt au grand galop. Jarnti et ses
hommes s’empressèrent de lui emboîter le pas, en lui hurlant
des avertissements. Elle n’avait pas pris le bouclier censé la
protéger de l’atmosphère mortelle – pour elle – de la Zone
Quatre. Elle filait aussi vite que les vents violents qui
balayaient chaque nuit les plaines jusqu’aux premières heures
du matin, sa longue chevelure s’agitant derrière elle, son
visage strié de larmes.
Jarnti mit des kilomètres à parvenir à sa hauteur – l’un des
soldats lui avait lancé le bouclier, et il chevauchait
pratiquement coude à coude désormais.
« Al·Ith, lui hurlait-il en tendant l’arme défensive dans sa
direction, il vous faut ceci ! »
Une éternité lui parut s’écouler avant qu’elle ne l’entende.
Enfin elle tourna la tête vers lui, sans pour autant ralentir le
moins du monde ; au spectacle de son visage si blême,
angoissé, le militaire manqua défaillir. Il souleva le bouclier.
Elle leva la main pour l’attraper. Jarnti hésita – l’objet n’avait
rien de léger. Mais l’ayant vue la veille lancer sans peine une
lourde selle, il se résolut à le lui passer. La frontière
approchait. Tout le monde la regardait, pour voir comment le
changement soudain de densité atmosphérique allait l’affecter
– car tous avaient plus ou moins été malades le jour précédent.
Si la reine traversa sans fléchir la barrière invisible, sa pâleur
reflétait le vertige qui l’avait étreinte. Le long de la ligne se
dressaient les tours d’observation, une tous les huit cents
mètres, hérissées de soldats et d’armements. Al·Ith ne s’arrêta
pas. Jarnti et les autres la suivaient tant bien que mal, en
hurlant aux sentinelles de ne pas tirer. Elle passa entre les tours
sans un regard pour eux.
Ils se trouvaient à nouveau au sommet d’une descente, qui
menait vers une large plaine à travers collines et rochers.
Al·Ith profita d’avoir atteint cette crête pour enfin s’accorder
une pause.
Tous firent halte derrière elle. Elle contemplait en contrebas
une contrée envahie de citadelles et de campements.
Elle sauta à bas de son cheval. Des soldats sortaient des forts
pour accourir à leur rencontre, en tenant des bêtes fraîches par
la bride. Les montures de la compagnie, exténuées, furent
conduites au repos. Mais celle d’Al·Ith ne voulut pas la quitter.
Elle frissonnait, hennissait, ne cessait de tourner autour d’elle ;
et elle refusa de partir quand les hommes vinrent l’attraper.
« Aimeriez-vous qu’on vous en fasse cadeau, Al·Ith ? » lui
demanda Jarnti – à son immense joie.
La souveraine s’autorisa un petit sourire, incapable qu’elle
était d’en faire davantage.
De nouveau elle débarrassa cette fraîche monture de sa selle,
qu’elle lança avec la bride aux soldats stupéfaits. Puis elle
s’enfonça à l’intérieur de la Zone Quatre – avec Yori qui,
trottant à ses côtés, ne cessait de la pousser doucement du
museau.
Ainsi donc Al·Ith fit son entrée dans la Zone dont nous
avions tous tant entendu parler, qui nous avait inspiré tant de
spéculations, et dans laquelle nous n’avions jamais pénétré.
Même le bouclier ne suffisait pas à lui donner un tant soit
peu d’allant. L’air était fade, débilitant. Du paysage se
dégageait une impression de confinement, d’oppression. Où
que l’on regarde, dans notre royaume, une sauvage vigueur
s’exprime dans les contours accidentés des hautes terres et des
montagnes – aucune vue ne ressemble à une autre. Le plateau
central sur lequel s’élèvent tant de nos villes n’est nullement
régulier ; des éminences l’encerclent, une multitude de ravins
et de profonds canaux viennent en briser la monotonie. Chez
nous, il y a toujours quelque chose de neuf qui attire le regard
– avant qu’il ne revienne se poser sur les grands pics neigeux
façonnés par les vents et les couleurs de nos cieux. L’air froid
et vif vous fouette le sang. Mais là, devant les yeux de la reine,
s’étendait une contrée uniformément plate, striée de canaux et
de rivières aménagés, eux-mêmes doublés de rangées bien
droites d’arbres étêtés ; ici et là, parsemés avec régularité, se
dressaient les camps bien ordonnés des militaires,
apparemment aussi vastes que les villes et villages de cette
Zone.
Le ciel était d’un bleu grisâtre, les cours d’eau scintillaient
d’un éclat terne. Non loin du centre de la scène se trouvait une
large colline basse, sur laquelle semblait se déployer un genre
de parc, ou des jardins – une bien maigre consolation.
Pendant ce temps, ils continuaient à descendre
l’escarpement.
Derrière un virage apparut un énorme bâtiment circulaire en
pierre grise, lourdement posé entre deux canaux. Il semblait de
construction récente, à en croire la terre retournée et les roches
brisées alentour. Consternée à l’idée qu’il puisse s’agir là de
son ultime destination, Al·Ith arrêta gauchement sa monture.
La compagnie fit halte derrière elle ; la souveraine fit volte-
face – pour découvrir sur chaque visage de furtives mimiques
de triomphe. Jarnti réprimait un rictus, comme le fait un chef
pour montrer à ses subordonnés qu’il se retient à regret de
partager ouvertement leurs émotions. Seul le bruit des sabots,
que leurs propriétaires frappaient sur la route de pierre pour se
dégourdir les pattes, venait rompre le silence. La reine comprit
alors qu’elle s’était trompée : le genre de triomphe
qu’affichaient ses ravisseurs ne correspondait pas à ce qu’elle
redoutait.
« Quand vais-je enfin rencontrer le roi ? » s’enquit-elle.
Jarnti interpréta immédiatement cette question comme un
rappel de son autorité supérieure. Il réprimanda sa compagnie
d’un regard noir, puis remit lui-même le masque de
l’obéissance.
Tout ceci, elle l’observa, l’analysa – jusqu’à ce que s’impose
à elle le caractère profondément barbare de cette contrée.
Eux se l’étaient imaginée intimidée par la vue de la
légendaire « forteresse ronde aux mortels rayons », ainsi que la
décrivait l’une de nos chansons.
Al·Ith se dit alors, non pas pour la première ni même la
dixième fois, qu’elle ne risquait guère de s’adapter rapidement
à ces gens à l’esprit si servile ; afin de les tester, elle poussa
son cheval en direction de la route qui menait au bâtiment.
Jarnti se retrouva aussitôt à ses côtés, sa main tendue vers la
tête de sa monture. La reine l’immobilisa.
« J’aimerais voir l’intérieur d’une des célèbres forteresses
rondes de votre Zone.
— Oh, non, non, vous n’en ferez rien, c’est interdit », lança-
t-il, toujours gonflé d’importance.
— Mais pourquoi ? Vos armes ne sont pas pointées sur nous,
n’est-ce pas ?
— C’est dangereux… »
Surgirent alors de l’arrière du bâtiment des enfants
surexcités qui ne tardèrent pas à s’éparpiller pour quelque jeu.
Deux d’entre eux s’engouffrèrent à l’intérieur par une porte
restée ouverte.
« Je vois ça. »
Et elle poursuivit son chemin, sans plus regarder Jarnti ou
ses soldats.
Presque au niveau de la plaine, du bétail paissait à proximité
de la route, sous la surveillance d’un garçon à mi-croissance.
Jarnti lui hurla de s’approcher ; il se précipita aussitôt à leur
rencontre, sans même laisser au militaire le temps de suggérer
à la reine de lui enseigner ce qu’elle savait des animaux.
« Face contre terre ! lui cria-t-il alors qu’il arrivait au bord
de la route. Ne vois-tu donc pas qui nous conduisons au roi ? »
Le gamin se retrouva allongé de tout son long dans l’herbe ;
il ne s’était pas écoulé plus d’une demi-minute depuis l’instant
où on l’avait hélé.
Jarnti la gratifiait de regards mi-implorants mi-impérieux ;
son cheval dansait sous ses fesses, à cause de l’empressement
de son maître à apprendre le savoir d’Al·Ith.
« Ma foi, dit-elle, je doute qu’on ait la moindre chance
d’apprendre ou d’enseigner quoi que ce soit de cette
manière. »
Mais lui-même était rouge de honte et de colère, ayant
compris qu’il s’y était fort mal pris en la circonstance.
« La dame ici présente voudrait savoir si vos bêtes vont
bien ! » hurla-t-il.
Aucune réponse, puis un geignement qui semblait vouloir
dire : « Très bien, oui, d’accord, monsieur. »
Al·Ith se laissa glisser de son cheval, marcha jusqu’au
garçon.
« Lève-toi », lui lança-t-elle d’une voix autoritaire, puisqu’à
l’évidence le malheureux ne comprenait que les ordres.
Dans un frisson, il se remit lentement sur ses pieds, pour
ensuite se tenir tant bien que mal debout devant elle. Elle lui
donna le temps de lui jeter quelques coups d’œil furtifs, de le
laisser voir en elle une simple congénère, puis :
« Je viens de la Zone Trois. Nos animaux ne vont pas bien.
Aurais-tu par hasard remarqué quelque chose d’inhabituel
chez les tiens ? »
Les mains serrées sur sa poitrine, il respirait comme s’il
avait couru plusieurs kilomètres.
« Oui, oui, c’est le cas, finit-il par avouer. Du moins, je
crois. »
Dans leur dos s’éleva la voix de Jarnti, forte, badine :
« Ont-ils de sombres pensées ? »
Et toute la compagnie se mit à ricaner.
« N’aie pas peur, reprit une Al·Ith interdite à l’intention du
garçon. Retourne à tes bêtes. »
Une fois que le gosse eut filé, elle revint à son cheval. De
nouveau, Jarnti comprit qu’il avait fait preuve de maladresse –
mais cela lui avait été nécessaire, car la voir petite, désarmée,
d’une certaine manière inférieure, à proximité de ce pauvre
garçon sans défense, avait éveillé en lui un besoin d’afficher
de la force, de montrer son ascendant.
La reine se jeta sur sa monture et se remit aussitôt en route,
sans leur accorder le moindre regard. Elle se sentait fort mal,
notre pauvre Al·Ith – ce fut certainement le pire moment de
tous. Tout en elle souffrait de la manière dont le garçon avait
été traité – mais telles étaient pourtant les mœurs de cette
contrée. En ces heures sombres, la souveraine ne voyait aucun
moyen de communiquer avec ces rustres. Et, bien sûr, elle
songeait à ce qu’elle allait découvrir quand on l’aurait
conduite devant Ben Ata.
La traversée de la plaine se poursuivit une demi-journée
durant, parmi les fossés et d’innombrables rangées de ternes
arbres touffus. Al·Ith allait en tête. Yori, le cheval sans
cavalier, trottait juste derrière elle, avec Jarnti, devant le reste
de la compagnie. Personne ne parlait. Al·Ith n’était pas
revenue sur l’incident du garçon, cependant les soldats
doutaient fort qu’elle fasse leur panégyrique une fois face au
roi. L’humeur n’était donc pas à la fête. Il n’y avait pas grand
monde sur le bord de la route ou dans les barges qui
naviguaient sur les canaux, mais ceux qui virent passer la
petite compagnie rapportèrent qu’elle n’était guère souriante :
ces noces ressemblaient à un enterrement. Et l’animal sans
cavalier fit naître des rumeurs selon lesquelles Al·Ith avait
chuté, qu’elle était morte, car la mince silhouette qui montait
le cheval de tête s’avérait trop banale pour retenir leur
attention. Toute vêtue de bleu foncé comme elle l’était, avec
son visage couvert de voiles noirs, elle leur donnait
l’impression d’être une servante ou une domestique.
Il y eut même une ballade narrant comment le cheval de
l’Al·Ith défunte était allé trouver le roi avec la troupe de
soldats pour le prévenir qu’il n’y pourrait y avoir de mariage.
L’animal, posté à l’entrée de la chambre nuptiale, hennissait
« Ben Ata » à trois reprises, puis lui lançait sitôt le souverain
sorti :
Sombre et froide ta couche nuptiale.
Ô Roi, ton affable épouse est morte.
Son royaume est sombre et froid.
Cet air eut du succès ; on continua même à le chanter une fois
qu’il fut notoire qu’Al·Ith n’était pas morte et que les noces
allaient bel et bien se tenir. Qu’il ne s’agît point du plus doux
des mariages, c’était chose évidente depuis le début. Mais
comment pareils faits se portent-ils à notre connaissance ? La
chanson ne cessait de s’allonger. En voici un couplet, qui nous
vient des camps militaires, et plus précisément des quartiers
des hommes mariés :
Brave Souverain, ton royaume est beau et fort.
Les bêtes s’y accouplent, puis les femmes s’y languissent.
Je serai ton esclave, brave Souverain.
Nulle part dans notre contrée, et en aucune époque, de tels vers
n’ont eu droit de cité, même si nombreuses furent les ballades
tendres et compatissantes qui furent écrites sur Al·Ith.
D’aucuns prétendent que l’existence d’un pouvoir
s’accompagne nécessairement de grivoiseries critiques de ce
genre, car, quelle que soit la puissance du dirigeant, il est dans
la nature
du dirigé de s’identifier à lui de la pire des manières. Nous
disons qu’il n’en est rien – la Zone Trois en constitue la
preuve. Admettre et célébrer l’ordinaire, l’administration
quotidienne d’une autorité, ne revient pas à les dénigrer.
Les ballades de la Zone Quatre qui remontaient jusqu’à nous
se retrouvaient transformées en franchissant la frontière. Tout
d’abord, il n’y avait nul besoin ici des inversions, des
ambiguïtés que génère toujours la peur d’un pouvoir arbitraire.
C’est presque à croire qu’un certain type de chanson ne peut
exister chez nous : celui qui prend pour base ou fondement la
lamentation, la célébration de la perte.
Dans leur Zone, le cheval sans cavalier donna naissance à
des chants de mort et de chagrin ; dans la nôtre, à des hymnes
en honneur de l’amitié.
La route, qui traversait la plaine en ligne droite et en croisait
une autre, tout aussi rectiligne, à mi-chemin environ,
commença à monter un peu, pour finalement atteindre la petite
colline qu’Al·Ith avait aperçue avec soulagement du haut de
l’escarpement. Le groupe laissa derrière lui les canaux, avec
leur poids d’eau morte, passa devant quelques arbres
ordinaires qui n’avaient pas été débités en bûches et en fagots.
Le sommet de la colline était recouvert de jardins, l’eau ici
avait été soumise à la volonté humaine – à présent ils
longeaient en effet des chenaux dans lesquels elle coulait
rapidement, avant de dévaler plusieurs niveaux aboutissant à
des fontaines. L’air était vif, frais, et l’apparition devant la
jeune femme d’un pavillon élancé, pourvu d’arches et de
piliers multicolores, lui redonna du courage. Mais il n’y avait
personne en vue. Notre reine était en train de comparer ces
lieux a priori déserts à l’ampleur chaleureuse de ses propres
domaines lorsque, en réponse à un ordre de Jarnti, la
compagnie tout entière fit halte. Les soldats mirent pied à
terre, entourèrent Al·Ith – qui, une fois descendue de sa
monture, se retrouva à devoir avancer parmi eux, telle une
prisonnière de guerre. À voir l’aisance avec laquelle ils se
positionnèrent, ce n’était pas la première fois qu’ils
procédaient à pareille manœuvre.
Mais alors qu’ils l’avaient encerclée, Jarnti en tête, elle
referma une main sur l’encolure de Yori, le cheval dont on lui
avait fait don.
Et ce fut ainsi qu’elle arriva devant les marches du pavillon,
au moment même où Ben Ata sortait se poster à l’entrée, bras
croisés, jambes écartées – un soldat barbu vêtu exactement de
la même manière qu’un homme de troupe, Jarnti y compris.
Large d’épaules, blond, le corps musclé d’avoir mené
d’incessantes campagnes, il avait des yeux gris et une peau
hâlée. Il ne regardait pas Al·Ith, mais le cheval – car lui aussi
se demandait quel sort avait été réservé à son épouse.
Al·Ith s’empressa de se frayer un passage parmi les soldats,
suspectant ici des précédents auxquels elle préférait ne pas être
initiée, et vint s’immobiliser devant lui, sans un instant avoir
lâché sa monture.
Il la considéra alors, sidéré, sourcils froncés.
« Je suis Al·Ith, dit-elle, et ce cheval m’a généreusement été
offert par Jarnti. Pourrez-vous, s’il vous plaît, faire en sorte
qu’il soit bien traité ? »
Ben Ata se retrouva sans voix. Il hocha la tête. Jarnti attrapa
alors l’encolure de la bête pour l’emmener – essayer de
l’emmener, du moins, car l’animal se cabra, puis tenta de se
libérer. Avant qu’il n’accepte de se laisser faire, Al·Ith n’eut
d’autre choix que de le consoler, en lui promettant de venir
bientôt lui rendre visite. « Aujourd’hui, promis. » Puis, se
tournant vers Jarnti :
« Il ne faut donc pas l’emmener trop loin. Et s’il vous plaît,
faites en sorte qu’on s’occupe bien de lui. »
Jarnti était penaud ; les soldats dissimulaient tant bien que
mal leur hilarité – le visage neutre de Ben Ata ne les guidant
nullement sur la marche à suivre. En pareilles circonstances,
normalement, la fille aurait été poussée dans quelque tente ou
violemment jetée par terre, selon la convention en vigueur ;
mais là, personne ne savait comment se comporter.
« J’imagine, Ben Ata, lui dit Al·Ith, que vous avez un
quelconque endroit où je pourrais me retirer un moment ? J’ai
chevauché toute la journée. »
Le souverain commençait à recouvrer ses esprits. Il affichait
un visage dur, amer. N’ayant trop su à quoi s’attendre, il
s’était préparé à faire preuve d’une certaine souplesse – mais
cette femme vêtue de sombre lui inspirait de la répulsion.
Al·Ith n’avait pas ôté son voile ; Ben Ata ne voyait donc pas
grand-chose d’elle à part ses cheveux noirs. Il préférait les
blondes.
Il haussa les épaules, adressa un regard à Jarnti, puis disparut
dans la pièce derrière lui. Ce fut Jarnti qui la conduisit dans
une autre salle, qui faisait partie de toute une série de salles, et
s’assura que rien ne lui manquât. Elle refusa nourriture et
boisson, et annonça qu’elle serait prête à rejoindre le roi dans
quelques minutes.
Ce qu’elle fit bel et bien, ressortant presque aussitôt d’un pas
nonchalant, toujours vêtue de sa robe sombre. Mais ses
cheveux nattés flottaient à présent librement dans son dos.
Ben Ata se détendait sur un sofa dans une pièce spacieuse,
presque vide à l’exception de la lumière qui l’emplissait.
Al·Ith s’avisa qu’il s’agissait d’une chambre nuptiale, préparée
pour l’occasion. Son futur époux, cependant, ne bougea pas
d’un pouce à son entrée : il demeura vautré au bord du divan,
son menton dans une main, un coude sur le genou. Comme il
n’y avait pas d’autre endroit où s’installer, elle se résolut à l’y
rejoindre, pas trop près, en prenant appui sur sa paume,
comme quelqu’un qui ne compte nullement s’attarder. Al·Ith le
regarda, sans sourire. Ben Ata en fit autant, tout aussi
sombrement.
« Bon, s’enquit-il avec brutalité, l’endroit vous plaît ? »
Il n’avait à l’évidence aucune idée de ce qu’il lui fallait dire
ou faire.
« Il a donc été construit spécialement pour l’occasion ?
— Oui. Des Ordres nous en ont donné les spécifications.
Très précisément. Il n’a été achevé que ce matin.
— C’est assurément fort élégant, dit-elle, et agréable. Très
différent de tout ce que j’ai pu voir en chemin.
— Pas franchement mon style, mais l’essentiel est que cela
vous convienne. »
Ben Ata faisait preuve d’une espèce de galanterie maussade,
mais il était agité et ne cessait de soupirer ; il n’avait selon
toute apparence qu’une chose en tête : prendre ses jambes à
son cou.
« L’idée était, j’imagine, qu’il nous convienne à tous les
deux ? Suggéra-t-elle.
— Peu m’importe, répliqua-t-il sèchement, avec une certaine
violence – ses émotions jusque-là refrénées s’échappant d’un
coup de sa bouche. Tout comme vous, manifestement.
— Nous allons devoir en tirer le meilleur parti », dit-elle
d’un ton lourd de rage et d’amertume alors qu’elle le voulait
réconfortant.
Ils échangèrent un regard chargé de franchise et de
complicité : deux prisonniers n’ayant en commun que leur
incarcération.
Ce premier – et fragile – instant de tolérance ne dura pas.
Il s’était jeté en arrière sur leur couche nuptiale, bras derrière
la tête, ses sandales poussiéreuses directement posées sur les
splendides couvertures pastel en laine brodée. Nulle part il
n’aurait pu sembler moins à sa place. Sa présente posture
donnait une idée sans doute assez précise de ses habitudes ; il
fixait le plafond comme si Al·Ith n’existait pas.
Celle-ci examina les lieux. C’était une très grande pièce,
donnant de deux côtés sur des jardins par une série d’arches
arrondies. Les deux autres étaient percés de portes discrètes,
l’une menant aux salles qui lui étaient réservées, dans
lesquelles elle s’était déjà rendue, l’autre sans doute aux
appartements de Ben Ata. Le haut plafond était arrondi, strié
sur les bords. La pièce entière était peinte d’un blanc ivoire
légèrement brillant, que venaient rehausser des motifs dorés,
rouge pastel et bleus ; devant chaque porche pendaient des
rideaux brodés retenus par des fermoirs en pierres précieuses.
Les murmures des fontaines lui emplissaient les oreilles. Si
tout cela lui évoquait la gaieté et la fraîcheur des bâtiments
publics d’Andaroun, notre capitale, elle disposait là-bas
d’appartements beaucoup plus simples.
La vaste pièce ne se résumait pas à une étendue d’espace
vide. Une colonne s’élevait en son centre, pour ensuite se
subdiviser en une multitude de rejetons striés agrémentés des
mêmes couleurs – doré, bleu ciel et rouge. Les planchers en
bois exhalaient de délicieuses senteurs. Outre le grand canapé
bas, une petite table avait été disposée à côté de l’une des
voûtes ; deux chaises raffinées la flanquaient.
Un cheval poussa un hennissement. Quelques instants plus
tard, Yori émergea de l’une des arches – et il serait entré si
Al·Ith ne s’était pas empressée de traverser la pièce pour l’en
empêcher. Deviner ce qui s’était passé n’avait rien de difficile.
On l’avait enfermé quelque part, il s’était échappé d’un bond,
et les soldats chargés de le garder n’avaient pas osé le suivre
dans ces jardins privés qui faisaient depuis des semaines les
gorges chaudes de la population. Elle posa les mains sur son
chanfrein pour lui faire baisser la tête, lui murmura quelque
chose dans une oreille, puis dans l’autre ; le cheval tourna sur
lui-même et retourna à ses gardiens.
Lorsqu’Al·Ith fit volte-face, ce fut pour découvrir Ben Ata
derrière elle, qui la foudroyait du regard.
« Ainsi donc les rumeurs étaient vraies. Vous êtes toutes des
sorcières dans votre pays.
— C’est là une sorcellerie facile à apprendre », dit-elle, mais
tout son humour la quitta face à la froideur persistante de Ben
Ata. Elle s’empressa donc de rejoindre le lit, pour s’installer,
jambes croisées, sur l’un des gros coussins. Il ne lui était pas
venu à l’idée que cela forcerait son interlocuteur à en faire de
même, sous peine de rester au-dessus d’elle sur le lit ; il
semblait pourtant hésiter, ne pas trop savoir sur quel pied
danser avec elle… Prenant à son tour un coussin sur la couche,
Ben Ata le poussa contre un mur et s’installa dessus.
Ils se retrouvaient donc face à face, chacun sur un coussin.
Si la jeune femme se sentait comme chez elle, car c’était
ainsi qu’elle avait l’habitude de s’asseoir, lui semblait mal à
l’aise, comme s’il redoutait de faire le moindre mouvement –
le coussin ne risquait-il pas de glisser sur le sol lustré ?
« Vous portez toujours ce genre de vêtements ?
— J’ai mis ceci spécialement pour vous », rétorqua-t-elle.
Ce qui le fit rougir de plus belle – depuis son arrivée, elle
avait vu davantage d’hommes en colère, embarrassés, que
durant tout le reste de son existence. Elle en était à se
demander s’ils n’avaient pas tous quelque maladie sanguine ou
organique.
« Si j’avais su que vous alliez arriver ainsi attifée, je vous
aurais commandé des robes. Comment aurais-je pu vous
imaginer déguisée en servante ?
— Ben Ata, je ne porte jamais de vêtements sophistiqués. »
Il considérait le flou quelconque de sa robe d’un œil agacé,
voire exaspéré.
« Et moi qui vous prenais pour une reine !
— Vous, on ne peut même pas vous distinguer d’un de vos
soldats. »
Un rictus lui barra soudainement le visage, et il grommela
quelques mots qu’elle crut comprendre ainsi : « Ôte ces
guenilles et je vais te montrer. »
Il était en colère, elle le savait, mais jusqu’à quel point ?
Lors de leurs campagnes, quand l’armée atteignait de
nouveaux territoires, on jetait parfois une fille quelconque
dans sa tente ou à ses pieds. Elle pleurait presque toujours. À
moins qu’elle ne feule et crache comme un chat. Il lui arrivait
même de mordre et de griffer lorsqu’il la pénétrait. Parfois elle
sanglotait tout du long, sans jamais s’interrompre. Quelques-
unes grinçaient des dents, pour bien lui montrer le mépris qu’il
leur inspirait. Ben Ata ne faisant pas partie de ces hommes qui
adorent infliger de la souffrance, il ordonnait alors à ses
soldats de les ramener chez elles. Il appréciait par contre
beaucoup celles qui pleuraient ou se débattaient d’une manière
qui lui était familière – celles-là, il prenait son temps pour les
dompter. Telles étaient les conventions, auxquelles il se faisait
fort d’obéir. Il avait pénétré, et souvent fécondé, des femmes
un peu partout dans son royaume. Mais il ne s’était pas marié,
et ne comptait nullement le faire, le présent arrangement ne
correspondant pas à sa conception du mariage, pleine du
sentimentalisme ampoulé que développe un homme ignorant
de la gent féminine. Cette femme, qu’il allait devoir supporter
presque indéfiniment – au moins par intermittence –, mettait
au défi tout ce qu’il connaissait de l’existence.
Tout en elle le troublait. Elle n’était pas sans beauté, avec ses
yeux sombres, ses cheveux noirs, et tout ce qu’il fallait là où il
le fallait, mais il n’y avait physiquement rien chez elle qui
éveillât ses passions ; aussi restait-il de marbre.
« Combien de temps suis-je censée rester avec vous ? »
s’enquit-elle ensuite, de la manière directe qu’à son grand dam
il semblait attendre d’elle dans de pareilles circonstances.
« Quelques jours, si j’ai bien compris. »
Il y eut un long silence. L’agréable pièce résonnait de bruits
d’eau, scintillait de réverbérations en provenance des bassins
et des fontaines.
« Comment faites-vous ça dans votre contrée ? lui demanda-
t-il, conscient de sa maladresse, mais incapable de penser à
autre chose.
— Faire quoi ?
— Eh bien, pour commencer, nous avons cru comprendre
que vous faisiez beaucoup d’enfants.
— J’en ai moi-même eu cinq. Mais il y en a beaucoup dont
je suis la mère. Plus de cinquante. »
Tout ce qu’elle disait, elle le voyait, ne faisait que les
éloigner un peu plus.
« Il est d’usage chez nous, si un enfant se retrouve orphelin,
que j’en devienne la mère.
— Que vous l’adoptiez.
— C’est là un mot que nous n’utilisons pas. J’en deviens la
mère.
— Laissez-moi deviner : vous ressentez pour lui exactement
la même chose que pour les vôtres. »
C’était là un genre d’imitation – mais de paroles qu’elle
n’avait pas prononcées.
« Non, je n’ai rien dit de tel. D’autant que cinquante enfants,
il n’est pas franchement facile de les garder tous près de soi.
— Comment peuvent-ils donc être vos enfants, dans ce cas ?
— Ils ont tous les mêmes droits. Et, dans la mesure du
possible, je passe autant de temps avec chacun.
— Ce n’est pas ainsi que j’imagine la future mère de mes
enfants.
— C’est là ce qu’on attend de nous, vous pensez ? »
Une question qui le mit en rage ! Ben Ata n’avait pas
beaucoup pensé au terrible affront qu’on lui imposait, il s’était
laissé submerger par ses émotions. Mais il avait au minimum
supposé qu’ils auraient des enfants « pour cimenter leur
alliance » – ou quelque chose de ce type.
« Ma foi, quoi d’autre ? Qu’est-ce que vous-même aviez en
tête ? Des batifolages amoureux une fois par mois ? Oh,
vous ! »
Et il lâcha un grognement, manière de lui montrer le mépris
qu’elle lui inspirait.
Elle-même s’efforçait de ne pas l’observer trop
attentivement. Elle avait remarqué qu’un regard trop appuyé –
l’une de ses spécialités – avait pour effet de le désarçonner.
Sans compter qu’il l’attirait moins que l’inverse. Elle-même
trouvait ce grand guerrier pour le moins rustre, avec cette chair
épaisse par trop bronzée, ces yeux brûlants pleins de
ressentiment et ces cheveux hirsutes décolorés par le soleil qui
lui évoquaient les toisons d’une race de moutons fort prisée
qu’on élevait sur une certaine montagne.
« Faire des enfants ne se résume pas à s’accoupler », lui fit-
elle remarquer.
L’évidence de la chose lui arracha un lourd grognement ; il
abattit ses poings sur le sol.
« Ma foi, dans ce cas, on ne vous imagine guère très
expérimentée sur la question.
— Certes, rétorqua-t-elle. Sauf qu’en réalité, il s’agit là
d’une des spécialités de notre Zone.
— Oh, non, fit-il. Oh non, non, non, non. »
Et il se releva d’un bond pour ensuite arpenter la pièce à
grandes enjambées, en frappant de ses poings les murs
délicats.
Toujours assise en tailleur sur son coussin, Al·Ith observait
son petit manège avec intérêt, comme elle l’aurait fait devant
une nouvelle espèce animale particulièrement étrange.
Ben Ata s’immobilisa – ce qui parut lui coûter. Puis il fit
volte-face, dents serrées, fondit littéralement sur elle, la
souleva et la jeta sur le canapé. Après quoi il lui recouvrit les
lèvres d’une main, de la façon consacrée, releva sa jupe, se
palpa pour vérifier qu’il était prêt, puis s’enfonça en elle. Une
demi-douzaine de rapides va-et-vient lui suffit à accomplir son
devoir.
Après s’être redressé – ses pieds étaient restés collés au sol
tout au long de sa besogne –, le souverain manifesta son
embarras d’un geste concerné dont il n’était guère coutumier :
il rabattit la robe de la jeune femme et retira en douceur sa
paume de sa bouche.
Al·Ith demeurait immobile, à le fixer d’un regard
parfaitement vide. Stupéfait. Elle ne pleurait pas. Ne griffait
pas. Ne l’insultait pas. N’affichait rien de l’implacable
répulsion qu’il craignait de voir apparaître sur le visage des
femmes auxquelles il réservait pareil traitement. Rien. L’idée
lui traversa l’esprit qu’elle s’intéressait à ce qui venait de se
produire, comme s’il s’était agi d’un phénomène
complètement inattendu.
« Oh, toi, grogna-t-il entre ses dents, comment ai-je fait pour
me retrouver coincé avec toi ?… »
Des paroles qui arrachèrent à sa future épouse un
grognement indéniablement amusé. Elle se redressa, se laissa
glisser à terre, puis tout à coup éclata en courts sanglots muets
qui se propageaient jusqu’à ses épaules ; puis,
tout aussi soudainement, elle cessa de pleurer et rampa jusqu’à
son coussin, sur lequel elle s’installa, dos contre le mur, les
yeux fixés sur Ben Ata.
Elle avait peur de lui, remarqua-t-il, mais nullement d’une
manière susceptible de lui plaire.
« Enfin, dit-il, c’est comme ça. »
Il lui lança des regards de biais embarrassés, comme en
attente d’un commentaire.
« Tu t’y prends vraiment toujours ainsi ? s’enquit-elle. Ou
est-ce juste parce que je ne te plais pas ? »
Ben Ata lui lança aussitôt un regard implorant, puis s’assit
au pied du lit, qu’il entreprit de pilonner de ses poings.
Enfin elle le découvrait sous son vrai jour : un gamin, rien
de plus qu’un petit garçon. LOn aurait tellement dit l’un de ses
fils adolescents, qu’elle sentit pour la première fois son cœur
s’attendrir.
À le voir ainsi, à voir ses yeux toujours remplis de larmes,
elle reprit : « Tu sais, je crois que tu pourrais bien apprendre
deux ou trois choses de nous. »
Ben Ata secoua sa grosse tête hirsute, comme si c’en était
trop pour ses oreilles en une seule fois. Il n’en demeura pas
moins penché en avant, à l’écouter – mais sans la regarder.
« Pour commencer, tu n’as jamais entendu dire qu’on
pouvait choisir le moment de la conception ? »
Ben Ata tressaillit. Mais uniquement parce qu’elle remettait
la question des enfants sur la table. Il se mit à marteler le lit de
son poing, quelques instants.
« Tu ignorais que le sexe d’un enfant pouvait justement se
jouer là ? »
Il secoua la tête, la laissa retomber. Soupira.
« Si je suis désormais enceinte, ce qui me semble possible,
cet enfant n’aura rien dont il puisse nous remercier. »
Sans crier gare, il se jeta à plat ventre sur le lit – et y
demeura étendu, les bras en croix.
Un nouveau silence interminable. L’odeur légèrement âcre
de leur accouplement venait comme en rappel de sa lubricité.
Ben Ata leva les yeux vers Al·Ith. Adossée contre le mur, très
pâle, fatiguée, elle arborait une meurtrissure à proximité de sa
bouche, là où son pouce avait appuyé.
Il poussa un grognement.
« Il semblerait finalement que je puisse apprendre quelque
chose de toi. »
Et il ne parlait pas d’une voix d’enfant.
Elle hocha la tête. Ce qu’ils voyaient en se regardant se
résumait à du malheur, et aucun d’eux ne savait quoi attendre
de l’autre.
Ce fut elle qui se leva, pour aller s’asseoir à ses côtés sur le
canapé et entourer son cou puissant de ses petites mains. Lui
demeura allongé à plat ventre, le menton posé sur un poing.
Ben Ata se retourna. Faire face semblait à Al·Ith lui coûter
terriblement.
Il lui prit les mains, et resta étendu sur le dos. Assise en
silence auprès de lui, elle s’efforçait de sourire – mais ses
lèvres tremblèrent, et des larmes s’écoulaient le long de ses
joues. Ben Ata poussa une exclamation, puis l’attira tout
contre lui. Il n’en revenait pas de découvrir ses yeux
également humides.
Il tenta de réconforter cette femme étrange. Il sentait ses
doigts minuscules pressés sur ses épaules comme pour lui
transmettre la pitié qu’il lui inspirait.
Ainsi s’endormirent-ils, au terme d’une journée épuisante.
Ç’avait été là leur première union charnelle, l’événement qui
fusionnait les imaginations de deux royaumes.
Sitôt les yeux ouverts, Ben Ata se mit sur ses gardes. Les sens
aux aguets, il entreprit de cartographier l’espace improbable
qui l’entourait, s’habituant à des espèces de chuchotements
évocateurs de danger. Le rabat de sa tente avait été laissé
ouvert… et plus haut qu’il ne l’aurait dû : la toile avait-elle été
emportée par une bourrasque ou une attaque ? De l’eau… de
l’eau coulait, son niveau montait : les canaux débordaient,
allait-il se retrouver à patauger ? Prêt à accepter la froide
étreinte humide d’une désastreuse inondation autour de ses
chevilles, il posa ses pieds sur le sol – et le découvrit
parfaitement sec ; Ben Ata s’était déjà précipité en avant, pour
appeler son officier d’ordonnance d’une voix rauque, lourde
de cauchemar, lorsqu’il s’avisa que c’était la haute courbe du
pilier central qu’il avait prise pour l’ouverture de sa tente. Tout
lui revint aussitôt en mémoire. Il se retourna dans l’obscurité,
persuadé que cette femme, Al·Ith, devait être en train de se
moquer de lui. Mais il faisait trop sombre, ne fût-ce que pour
distinguer le canapé. L’envahit alors l’envie de simplement
sortir en hâte de cet endroit, pour ne jamais y revenir.
Comprenant que c’était le tintement des fontaines qu’il avait
pris pour une inondation, le roi commença à paniquer à l’idée
qu’il n’était plus lui-même. Il se faisait subvertir, émasculer,
on le transformait en couard. Son corps tremblait d’amertume ;
il en avait la bouche sèche. Ben Ata se sentait tout bonnement
atterré – par la situation, par lui-même, par cette femme. Et
pourtant, à tout le moins, il connaissait l’obéissance. Un Ordre
l’avait conduit ici, jusqu’à ce pavillon efféminé, et ce serait par
devoir qu’il allait retourner sur ce canapé. Convaincu qu’elle
était parfaitement réveillée, et l’observait dans la pénombre, il
fit néanmoins quelques pas prudents – jusqu’à ce que ses tibias
finissent par buter sur la mollesse de leur couche. Il s’assit à
moitié pour l’y chercher à tâtons – et découvrir une surface
vide. Elle s’était échappée ! Soulagement ! Et lui-même ne
pouvait en être tenu pour responsable ! Aucune action n’était
requise de sa part ! Mais ces pensées se virent bientôt balayées
par une vague d’indignation, puis par une irrépressible soif de
chasse. Une fuyarde, il fallait l’attraper. Toute la confusion,
l’indécision de ces dernières minutes se transforma
soudainement en une brusque poussée d’énergie. Il se mit
même à siffler joyeusement – pour presque aussitôt envisager
la possibilité qu’elle se trouvât toujours quelque part dans la
pièce, peut-être derrière le pilier, à l’observer. Et à rire.
Faisant volte-face, il se précipita sur la colonne pour la
parcourir à tâtons. Rien. Une fois encore, il s’apprêtait à élever
la voix pour appeler son officier d’ordonnance… lorsqu’il se
remémora qu’il n’y avait aucun domestique en ces lieux, pas
même un gardien. Peu lui importait : c’était en campagne que
le roi était le plus heureux, soldat parmi les soldats, qui ne se
distinguait des autres que par la tâche qui lui revenait de
prendre des décisions. Ce qui le dérangeait, par contre, c’était
de devoir rester seul avec elle, sans serviteurs. De se retrouver
enfermé avec une femme – celle-ci, qui en sa qualité de
sorcière pouvait fort bien se trouver n’importe où dans cette
salle, à voir des choses qui lui demeuraient invisibles. Sa
résolution attisée par la colère, il s’enveloppa dans sa cape
militaire et marcha à grands pas jusqu’à la porte donnant sur
les fontaines.
S’étant éveillé dans le noir, il n’avait pu déterminer l’heure
qu’il était. Dans les camps, une sentinelle avait pour ordre de
venir lui indiquer chaque nouvelle demi-heure – sans crier,
juste d’une voix informatrice. S’il ne dormait pas, Ben Ata
avait besoin de savoir où il se trouvait dans les contrées
nocturnes. Ce que le roi n’appréciait guère – pour le moins.
Car il aimait aller se coucher sitôt le repas du soir terminé, et
ne pas rouvrir l’œil avant les premières lueurs de l’aube – mais
si quoi que ce soit le tirait de son sommeil, alors il attendait le
murmure rassurant de la sentinelle pour se rendormir.
Ben Ata vint se poster sous le porche voûté, la pièce sombre
dans son dos, les yeux braqués au-delà des arches des
portiques ; il sut aussitôt qu’une heure environ le séparait de
l’aube, malgré l’absence de lune ou même d’étoiles dans le
ciel zébré de nuages bas. Un rai heurté de lumière dévoilait le
rectangle du bassin, dans lequel jouaient sept jets d’eau. Une
nouvelle vague d’irritation s’abattit sur lui, l’engloutit presque
entièrement. Les dimensions du pavillon, ses pièces
adjacentes, ses abords, les galeries et jardins qui l’entouraient,
ses innombrables bassins et fontaines, sentiers, marches et
niveaux – le tout parfaitement défini, imposé, mesuré au
millimètre près… et rien en fait qui ne soit autre chose que
moitiés, quarts, parties, morceaux, irrégularités inattendues.
Les architectes – qui bien sûr n’avaient fait que dessiner des
forteresses, des tours et des casernes pendant des années –
avaient failli se mutiner. Toujours était-il que ce bassin-ci,
aussi allongé qu’étroit – ce fossé, ainsi qu’il l’avait
dédaigneusement qualifié en en découvrant les plans – devait
avoir sept jets d’eau. Pas dix, ou cinq, ou vingt, mais sept. Et
celui qui se trouvait derrière, long et ovale, en accueillait trois,
chacun d’une taille spécifique… Un massif de neuf arbres
aromatiques bordait lesdits ouvrages ; sous leurs branches se
dissimulait à moitié quelque chose d’indistinct, trop gros pour
être une femme. Des bruits de mouvements lui parvenaient
néanmoins. Au moment précis où Ben Ata comprit qu’il
s’agissait d’un cheval – ce satané canasson ! –, ses yeux
désormais habitués à l’obscurité découvrirent notre
souveraine, tranquillement assise à l’extrémité du long bassin
le plus proche de l’ovale, sur une espèce de terrasse circulaire
d’exactement deux cent trente centimètres de rayon. Les
maçons chargés de sa construction avaient plaisanté sur sa
taille, qui en aurait fait un bon lit. Oh, ces plaisanteries, ces
plaisanteries, il en avait soupé, il en avait plus qu’assez de
toute cette histoire… Il lui était impossible de savoir si la
jeune femme l’avait vu. Sans doute que oui, puisque l’inverse
était vrai.
Sa posture – jambes écartées, bras croisés, un véritable
soldat ! – n’avait pourtant rien de ridicule.
Il lui vint à l’esprit que s’il restait ainsi sur le qui-vive, prêt à
l’action, c’était parce que ses envies de chasse, de poursuite,
n’étaient pas encore tout à fait apaisées en lui : si elle
demeurait là, il n’aurait pas à se lancer aux trousses d’une
pauvre fugitive éperdue à travers marécages et flaques d’eau, à
la tête de la moitié de son armée… aussi se força-t-il à se
détendre.
Ben Ata n’allait pas faire le premier pas, ni même la saluer.
Hors de question. Il n’éprouvait pas la moindre sympathie à
son égard. Quand bien même il se serait rappelé l’instant de
tendresse qu’ils avaient partagé, la personne qu’il était en cet
instant n’aurait pas manqué de le répudier… cela faisait un
certain temps qu’il se trouvait là. Plusieurs minutes. Al·Ith
n’avait pas fait un seul mouvement. Il voyait son blanc visage
luire faiblement. La nuit, bien sûr, avait comme absorbé sa
morne robe sombre. Il la soupçonnait d’être venue ici pour le
haïr tout son saoul. L’odeur de la brise humide qui s’élevait
toujours juste avant l’aurore lui chatouillait à présent les
narines. Il adorait se faire réveiller par ce petit vent empli
d’effluves d’herbe et d’eau, qui glissait si doucement sur le sol
qu’il faisait à peine frémir les buissons. C’était toujours à sa
caresse qu’il ouvrait les yeux lors des manœuvres – une
caresse qui contrastait tellement avec les bourrasques
pluvieuses qui balayaient ces terres plates parfois pendant des
semaines d’affilée… Sans même l’anticiper, il s’était déjà
avancé de quelques pas le long du bassin. Ayant omis d’ôter
ses sandales, il se retrouvait à présent incapable de marcher
sans bruit – impossible de la surprendre. La jeune femme n’en
demeura pas moins silencieuse. Le souverain avait déjà
dépassé les sept absurdes jets d’eau, et atteint le rebord de la
petite terrasse, lorsqu’elle tourna la tête pour lui lancer :
« C’est agréable de venir s’asseoir ici, Ben Ata.
— Tu n’as pas bien dormi, à ce que je vois !
— Je ne dors jamais plus de deux ou trois heures. »
Ce qui irrita Ben Ata au plus haut point : où d’autre que chez
elle – chez eux ! – pouvait-elle donc se trouver au beau milieu
de la nuit ?
N’ayant rien d’autre à faire, il s’assit sur l’estrade, mais bien
au bord, loin d’elle.
Ben Ata voyait à présent qu’il y avait deux chevaux sous les
arbres à épices, celui d’Al·Ith – le noir – et un autre, blanc. Le
premier, le roi le discernait uniquement parce qu’il était tout
proche du second, comme s’il s’agissait de son ombre.
« Je vois que dans votre contrée, les chevaux sont les
équivalents de nos chiens !
— Non, Ben Ata. »
À en croire sa voix – il distinguait à peine son visage –, elle
se voulait conciliante ; à moins qu’elle n’eût peur ? Son sang
ne fit qu’un tour à cette pensée, pour s’apaiser presque
aussitôt. Il s’entendit pousser un soupir. Cette impression
d’avoir un poids terrible qui l’écrasait… Toute euphorie l’avait
quitté. Tout son être ressentait, de par ses souvenirs, ses
espoirs, combien cette femme lui était étrangère – et combien
cet exotisme lui pesait, l’oppressait. Le roi recherchait
fiévreusement dans sa mémoire des filles qui lui auraient été
comparables, pour s’en servir comme d’une espèce de guide
personnel – car il avait vraiment l’intention d’essayer de la
comprendre. Mais rien dans son crâne ne ressemblait à Al·Ith,
même de loin. Sa mère ? Certainement pas ! S’il devait en
croire ses souvenirs, celle-ci n’avait rien eu d’une lumière…
Mais bon, il ne l’avait pas vraiment revue depuis ses sept ans,
depuis qu’avait débuté son entraînement militaire. Ses sœurs ?
Elles non plus, il ne les avait pas revues depuis, hormis lors de
brèves visites au domicile familial – elles avaient en outre fini
par se marier avec des hommes vivant aux confins extérieurs
de la Zone. Les épouses de ses officiers ? Non, décidément, il
ne se rappelait pas avoir jamais été importuné par une femme
– car c’était surtout ça que faisait celle-ci. Elle ne réagissait
jamais selon ses attentes. Le souverain se sentait aussi
nerveux, aussi anxieux qu’un cheval mal mené… encore ces
satanés canassons. Ben Ata n’appréciait guère les chevaux.
Non pas qu’il se souvînt de s’être un jour demandé s’il les
aimait ou non, mais toujours était-il qu’ils se trouvaient là.
« Ben Ata, quand je suis sortie du lit pour venir ici, j’ai
découvert mon cheval à proximité de la fontaine. J’ai d’abord
cru qu’on ne s’était pas convenablement occupé de lui, mais ce
n’était pas le cas. Il n’avait pas faim, ni soif… »
Lui comme elle entendirent le souffle qui sortait lentement
de ses poumons, pas tant d’exaspération que de pur
étonnement face à la tolérance qui s’imposait à lui.
« … mais il avait l’esprit perturbé, et il avait sauté hors de
l’enclos pour essayer de me retrouver. C’est ce qui m’a
réveillée, j’imagine. Mais j’ai beau m’efforcer de comprendre
ce qui ne va pas, ça dépasse mon entendement. Je lui ai
suggéré de faire venir l’un de ses amis de l’enclos… »
Ben Ata venait à nouveau de relâcher sa respiration – en un
soupir circonspect.
« Je suis surpris, fit-il d’une voix hésitante, comme s’il
s’essayait à cette nouvelle gamme de sarcasmes, que tu ne sois
pas descendue toi-même aux écuries pour aller le chercher.
— Mais je ne puis quitter ces lieux, Ben Ata, tu le sais
pertinemment. Pas sans mon bouclier. Je suis captive des
pavillons et des jardins. Sans quoi l’atmosphère de votre Zone
me rendrait très malade.
— D’accord, d’accord, j’avais oublié. Non, je n’avais pas…
mais… oh, bon sang, ne… »
Jurons et gros mots de toutes sortes mouraient sur sa
langue ; ce qu’il venait de dire, Ben Ata l’avait entendu
comme si quelqu’un d’autre avait parlé.
« Il est parti. Ça lui a pris un certain temps, mais il a bel et
bien ramené ce cheval blanc. Tu l’as déjà vu ?
— Non.
— Ils sont arrivés au sommet de la colline juste avant que tu
n’apparaisses à la porte, là-bas. Et maintenant regarde, Ben
Ata. »
De fait, les deux bêtes se tenaient calmement côte à côte,
tête baissée. L’image même de l’abattement.
« Je vais aller les rejoindre. »
Et, pieds nus, elle s’éloigna au milieu des fontaines. Il
n’avait à présent aucun mal à distinguer sa silhouette en
contre-jour sur le ciel oriental. Une épaisse grisaille recouvrait
les terres. Des lambeaux de nuages bas passaient au-dessus de
sa tête. Ben Ata se résolut à suivre la jeune femme, nullement
de bonne grâce ; la voyant là-bas, les deux bêtes se détachèrent
ensemble des arbres pour venir se poster devant elle, tête
basse. Le roi la regarda caresser le noir, puis le blanc ; la vit se
pencher pour parler au blanc, puis au noir, poser ses mains sur
leur douce chair humide, passer ses bras autour de leur cou.
Puis s’éloigner en frappant une fois dans ses mains. Les deux
chevaux pivotèrent aussitôt sur eux-mêmes et entreprirent de
descendre la colline au petit galop, tous d’eux bondissant
simultanément par-dessus les murs de pierre de leur corral.
Elle se retourna pour lui faire face. Il la voyait parfaitement
bien, désormais. Son fin visage pâle, soucieux. Ses cheveux
humides de brume qui tombaient librement sur ses épaules. La
meurtrissure au coin de sa bouche… À sa vision, un besoin
presque irrépressible d’écraser cette femme contre lui envahit
le souverain – mais nullement par amour, ou pour assouvir un
désir, tant s’en fallait. Alors qu’une vague de brutalité
menaçait de déferler en lui, Ben Ata sentit sa petite main dans
la sienne, et s’en retrouva complètement stupéfait. Peut-être,
dans sa prime enfance, quelqu’un d’autre l’avait-il gratifié
d’un geste aussi aimable, confiant – mais cela ne lui était plus
arrivé depuis.
Il ne pouvait y croire ! Alors que lui-même retenait tant bien
que mal ses purs élans d’hostilité, voilà qu’elle insérait sa
main dans la sienne, comme si c’était là la chose la plus
naturelle à faire. Ses propres doigts demeurèrent raides,
comme pour la rejeter.
Elle pressa alors le pas, laissant derrière elle Ben Ata, les
fleurs, les innombrables fontaines à jets, pour finalement
atteindre la plate-forme arrondie, et s’y asseoir, ses pieds nus
glissés sous sa jupe.
Sous le crâne de Ben Ata déferlait une tempête de
protestations stupéfaites. Cette grande reine, cette conquête –
car c’était ainsi qu’il ne pouvait s’empêcher de la considérer –
s’avérait plus médiocre, plus quelconque que les filles qui
gardaient les cerfs.
Elle fixa sur lui des yeux insistants, troublés.
« Ben Ata, quelque chose ne va vraiment pas. »
Ce qui lui arracha un nouveau soupir.
« Si tu le dis.
— Il faut me croire. Dis-moi, vos troupeaux, vos bêtes, t’a-t-
on rapporté qu’ils étaient malades ? »
Ce fut à son tour de la dévisager, gravement, pensivement.
« Oui, il y a eu des rapports à ce sujet. Mais attends –
personne ne semblait comprendre ce qui se passait.
— Et leur taux de natalité ?
— Il a chuté. Sensiblement. » Malgré cette confirmation,
Ben Ata ne put résister à la tentation de la raillerie : « Et
qu’est-ce que ces deux canassons avaient à t’en dire ?
— Ils ignorent ce qui se passe. Mais ils sont tous déprimés,
jusqu’au dernier. Ils ont perdu l’envie de s’accoupler… »
Sentant l’imminence d’une nouvelle plaisanterie, elle
s’empressa de l’écarter d’un : « Non, écoute-moi, Ben Ata. Ça
touche tous les animaux. Même les oiseaux. Et donc forcément
le règne végétal, à un moment ou à un autre… »
Et le roi, à son grand dam, ne put s’empêcher d’y voir
également une mise en cause de sa personne.
« C’est vraiment une certitude ?
— Oui, bien sûr. »
Malgré cette piètre tentative de moquerie, il plongea le plus
sérieusement du monde ses yeux dans les siens, les scruta en
quête d’une réponse. Il la croyait. Désormais attentif, il se
sentait prêt à faire tout ce qui était en son pouvoir pour la
comprendre – ce qui signifiait déjà s’asseoir à ses côtés, plus
près qu’auparavant, mais sans pour autant espérer tirer un
quelconque réconfort de son contact.
« Et les enfants, il en naît toujours autant ?
— Non, certes pas. Cela fait un certain temps que la natalité
chute régulièrement.
— Oui – chez nous aussi.
— Les régions périphériques de notre Zone sont laissées à
l’abandon.
— Oui – chez nous aussi. »
Tous deux demeurèrent un long moment silencieux. De la
lumière se détachait non sans mal du soleil levant à travers
l’air saturé d’eau du ciel oriental. Les nuages étaient d’un or
pâle humide, une brume jaunâtre s’étendait partout. Des arcs-
en-ciel constellaient les arbres à épices, des rayons opalins
transperçaient les bancs de brouillard qui s’élevaient des
marécages. De l’eau ne cessait de gicler des fontaines ; le bruit
des éclaboussures semblait comme étouffé par la moiteur
générale.
« Tout cela est fort joli, j’imagine », reprit-elle d’une voix
consternée, presque inaudible ; Ben Ata partit aussitôt d’un
gigantesque éclat de rire, qui n’avait néanmoins rien
d’inamical – loin de là :
« Oh, arrête, ce n’est quand même pas si terrible. Attends
que le soleil se lève, et que tout ait séché. Il y a ici de fort
belles journées, tu sais.
— J’espère bien ! Touche ma robe, Ben Ata ! »
Mais cette invite les éloigna de plus belle. Ce n’était
certainement pas de la coquetterie, et le roi trouvait insultant
de se le voir proposer pour n’importe quelle autre raison. Il
prit entre le pouce et l’index un pli de l’étoffe bleu foncé, et le
déclara humide.
« Ben Ata, nous nous sommes trompés quelque part.
Lourdement. Nos deux Zones. Qu’est-ce qu’on va faire ? »
Ses mains retombèrent. Il fronça les sourcils.
« Pourquoi refusent-ils de nous dire ce qui ne va pas, tout
simplement ? Ça nous permettrait enfin d’y remédier. » Il
remarqua alors son petit sourire en coin. « Eh bien quoi, où est
le problème ?
— Je pense qu’on est censés résoudre cette crise nous-
mêmes.
— Mais pourquoi ! Pour quoi faire ! À quelle fin ? Quel
temps perdu !
— Ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent – de mon
point de vue, en tout cas, ajouta-t-elle dans un murmure.
— Et comment le saurais-tu ? » Mais tout en lui posant cette
question, il comprit que celle-ci contenait sa propre réponse.
« À quand remonte le dernier Ordre que vous avez reçu ?
— À si longtemps que plus personne ne s’en souvient. Mais
il y a de vieilles histoires à ce propos. Et des chansons.
— Moi, en tout cas, je ne me souviens de rien – car rien de
tel ne m’a été raconté lorsque je suis devenu roi. Quand
l’Ordre est arrivé, je me suis rappelé qu’il fallait leur obéir. Ça,
je le savais. Mais ça n’allait pas au-delà.
— De toute ma vie, je n’en ai reçu aucun. Ni du temps de
ma mère.
— Et de la sienne ?
— Pas depuis des générations de Mères.
— Ah, fit-il sèchement, évasivement.
— Tu sais, je crois que c’est grave. Vraiment grave.
Dangereux. Forcément !
— Tu crois ?
— Ma foi, pour qu’on se retrouve ainsi réunis. Qu’on nous
l’ait Ordonné. Tu ne comprends donc pas ? »
Ben Ata sombra à nouveau dans le silence. Sourcils froncés,
il poussa un soupir sans même s’en rendre compte, du fait de
cet effort inaccoutumé de réflexion – il n’avait guère
l’habitude de se pencher sur de telles questions. Al·Ith, pour sa
part, le regardait : ce Ben Ata, cet homme assis là en silence,
qui s’évertuait à trouver la signification de ce dilemme – cet
homme qu’elle se sentait capable d’apprécier. De respecter. À
nouveau sa main vint se glisser dans la sienne, comme mue
par un élan d’amitié ; la grosse paluche du souverain se
referma dessus, tel un piège à oiseaux, pour se rouvrir aussitôt.
Al·Ith le vit alors baisser des yeux incrédules sur leurs doigts
entremêlés, puis lui lancer un regard terriblement désemparé,
malheureux.
La reine soupira à son tour, retira brusquement sa main, puis
se leva.
Elle tourna le dos aux cieux jaune et or de l’Est pour
contempler le spectacle qui s’offrait à elle derrière Ben Ata :
les pics et les hauteurs de son propre royaume.
« Ohhh, laissa-t-elle échapper, regarde… je n’imaginais
pas… jamais je n’aurais pu imaginer… »
Les montagnes de la Zone Trois dissimulaient plus d’un tiers
de cette moitié de ciel. Al·Ith demeura ainsi, la tête penchée en
arrière, à contempler les imposantes hauteurs éclairées. Le
soleil levant les embrasait, les faisait scintiller, et les pointes
acérées des pics les plus élevés semblaient recouvertes de
resplendissants nuages roses, rouges et dorés – sauf qu’il ne
s’agissait pas de nuages, mais d’un amoncellement millénaire
de neiges. Plus bas courait le sombre rebord, frangé de rochers
et de citadelles, de l’escarpement qu’elle avait descendu à
cheval pas plus tard que la veille. La vaste plaine qui
s’étendait entre ledit escarpement et les contreforts du plateau
– qui lui-même formait la base des innombrables masses
montagneuses de notre contrée – demeurait parfaitement
invisible, impossible à distinguer. Jamais les habitants de cette
Zone de basses terres humides n’auraient pu imaginer, en
contemplant ce spectacle d’une centaine de chaînes, les
infinies variations de paysages dont on leur interdisait la vue.
Tenant de ses deux mains sa tête penchée en arrière, les yeux
levés vers ces hauteurs, Al·Ith souriait de ravissement et de
désir, et pleurait de bonheur.
Ben Ata fixa sur elle un regard empreint d’embarras.
« Ne fais pas ça », lui lança-t-il d’un ton bourru.
Elle baissa les yeux à contrecœur, découvrit sa
désapprobation.
« Mais pourquoi ?
— Ce n’est pas bien.
— Quoi ?
— Nous n’encourageons pas cela.
— Mais quoi donc ?
— La collecte de nuages, ainsi que nous l’appelons.
— Tu veux dire que les gens ne regardent jamais cette…
cette splendeur ?
— C’est débilitant.
— Ça dépasse l’entendement, Ben Ata !
— C’est ainsi. Les lois nous l’interdisent.
— Si j’avais à vivre ici, je ne serais certainement pas
capable d’en détacher les yeux. Regarde, regarde… » Et elle
écarta largement les bras, pour se nourrir des vastes
panoramas de lumières et de couleurs qui emplissaient les
cieux occidentaux. « Des nuages ! s’écria-t-elle. Ce ne sont
pas des nuages, c’est notre contrée – l’essence même de nos
êtres.
— On a le droit de lever les yeux à certaines occasions. Des
occasions bien définies. Des festivals. Une fois tous les dix
ans. En toute autre circonstance, les gens surpris à le faire un
peu trop longtemps reçoivent une punition.
— Et comment les punissez-vous ?
— Nous leur posons de lourds poids sur la tête pour les
empêcher de la lever.
— Je trouve cela horrible, Ben Ata.
— Ce n’est pas moi qui rédige la loi. On la respecte depuis
toujours.
— Toujours, toujours, toujours… qu’est-ce que tu en sais ?
— Je doute que quiconque parmi nous l’ait jamais remise en
question. Tu es la première. »
Al·Ith se laissa choir à ses côtés. Tout près. À nouveau Ben
Ata se tassa presque imperceptiblement – il ne parvenait pas à
s’en empêcher. L’exultation de cette femme, cette extase, lui
était intolérable. À peine supportait-il de voir son beau visage
souriant. D’un autre côté, cependant, il commençait à se sentir
soulagé qu’elle ne soit pas toujours aussi pâle, aussi sérieuse.
Sa figure, à présent illuminée par le rosé de ces pics lointains,
affichait enfin une couleur lui évoquant ses plus glorieuses
conquêtes féminines ; sa lourde chevelure encore perlée de
brumes faisait des boucles autour. Pourtant : « Tu ne dois pas
fixer ainsi tes yeux dessus, dit-il. Ça va à l’encontre de nos
lois. Tant que tu seras ici, il te faudra leur obéir.
— Oui, cela me semble juste, murmura-t-elle, avant de
détourner les yeux.
— Quand tu es dans ta propre contrée, tu peux bien
évidemment agir à ta guise. »
Elle avait l’impression d’entendre son frère, qui avait
longtemps été l’intendant de son foyer, jusqu’à ce qu’il
demande à être transféré au poste de Gardien des Souvenirs.
« Mais c’est ainsi que nous sommes, chez nous, Ben Ata. »
Soudain elle se retrouva éblouie, comme si un éclair de
lumière avait pénétré son cerveau. « Ben Ata, je viens d’avoir
une… », mais ça lui avait déjà échappé. Elle posa ses mains
sur son visage, puis entreprit de se balancer d’avant et
d’arrière, pour tenter de se rappeler l’idée qui lui avait traversé
l’esprit.
« Tu es malade ?
— Non, non. Mais j’ai presque compris quelque chose.
— Eh bien, tu me diras quand ce sera le cas. »
Sur ce, le soldat se leva, et – une fraction de seconde – lança
un coup d’œil aux splendeurs de ce paradis montagneux. Tout
en grommelant « Évidemment, bien sûr que les gens ne
devraient pas perdre leur temps là-dessus… », il détourna
résolument la tête et partit d’un pas décidé en direction des
pavillons. Al·Ith entreprit lentement de longer l’étroit bassin
derrière lui – un jet, puis deux, puis trois –, lança à son tour un
ultime coup d’œil à sa propre contrée, puis s’en détourna
résolument pour se tourner vers les sept geysers qui
s’échappaient de la surface chatoyante du bassin, où tentaient
de se refléter les lourds cieux gris.
Rien n’avait changé à l’intérieur du pavillon. Ni la pièce
spacieuse, silencieuse, étincelante de blanc, avec ses délicates
broderies et ses vifs motifs peints. Ni le confortable canapé,
que leur rencontre avait à peine froissé. Derrière les arches, de
l’autre côté, il n’y avait plus que du gris à voir. La pluie leur
dissimulait la colline couverte de jardins qui descendait
jusqu’aux camps.
Ben Ata, posté à côté du pilier qui s’élevait au milieu de la
pièce, la regardait de la manière la plus comiquement
décontenancée du monde. Elle-même n’avait pas grand-chose
à lui envier.
Ils éprouvèrent de l’amitié l’un pour l’autre à ce moment. De
la camaraderie. Au minimum ces deux-là étaient-ils les
représentants, les incarnations de leur contrée respective.
L’intérêt qu’ils portaient à leurs royaumes les définissait
presque entièrement. Un intérêt qui prenait chez lui la forme
de l’obéissance. Du devoir. Chez elle, ces compulsions
étriquées se voyaient allégées par une certaine réactivité aux
événements, aux changements de situations, mais elles n’en
restaient pas moins d’une nature similaire. Ils ne faisaient
qu’un avec leur peuple respectif, jusque dans leurs pensées.
Leurs existences ne pouvaient rien être d’autre, ou de moins…
pourtant tous deux avaient désormais lourdement conscience,
au point d’en être choqués, remués jusqu’au plus profond de
leur être, que rien de tout cela ne les avait empêchés de
terriblement se fourvoyer… Chacun affrontait le regard de
l’autre sans tenter de s’y soustraire, bien au contraire : Al·Ith
s’efforçait de s’insinuer derrière la sobriété pensive des yeux
gris de Ben Ata, lui de percer le doux éclat des iris noirs de
son épouse, de manière à atteindre quelque chose de plus
intime, de différent.
« Qu’est-ce qu’on va faire, Ben Ata ? » murmura-t-elle.
Cette fois, ce fut lui qui tendit la main, juste un peu ; elle se
rapprocha de lui, la prit dans les siennes.
« Il faut qu’on réfléchisse, dit-elle. Il faut qu’on essaie de
découvrir… »
Ben Ata l’entoura alors avec délicatesse de ses bras
puissants, presque comme s’il redoutait que sa taille et son
poids ne l’écrasent ; puis, comme s’il s’essayait à des
sensations tout à fait inédites, et nullement bienvenues, comme
s’il les goûtait ; s’efforçant de faire abstraction de la
meurtrissure qui bordait ses lèvres, il contempla le visage de la
jeune femme, pour l’imaginer fait d’une substance, ou d’une
lumière, que jamais il ne pourrait espérer – mais le voulait-
il ? – pleinement englober. Il l’embrassa, aussi gauchement
qu’un garçon. Il sentit que sa bouche s’animait, réagissait
d’une façon qui ne pouvait que l’alarmer. Les brefs petits
baisers, les saveurs et frôlements subtils d’une camaraderie
tranquille, souriante, les minuscules taquineries, les réactions
qui répondaient aux réactions – c’était trop lui demander…
Bien vite, il entreprit de la ramener jusqu’au canapé. Il ne lui
échappa point, tandis qu’il la maintenait immobile, de manière
à pouvoir la pénétrer, que la jeune femme s’efforçait de se
dérober à ses assauts ; elle se tendait comme pour lui signifier
que tout en elle le répudiait. Ben Ata compara mentalement
cette attitude aux préliminaires qu’il s’était fait fort d’abréger.
Les manières d’Al·Ith lui étaient décidément exotiques, à tout
le moins étranges, en tout cas à ce moment incompréhensibles.
Quant aux siennes, la jeune femme ne pouvait s’empêcher de
les trouver grossières… Il ne parvint à achever sa pénétration
qu’en lançant un regard furtif à la blessure qu’il lui avait
infligée, ce qui l’emplit d’une honte si cuisante qu’il
accompagna sa jouissance d’un simple grognement. Après
quoi il se figea, comme paralysé par une peine littéralement
stupéfiante.
Elle demeurait parfaitement immobile, ses yeux ouverts
débordant d’affliction.
« D’accord, fit-il. Je sais que tu me considères comme un
goujat.
— Vous avez de fort mauvaises habitudes dans votre
contrée », finit-elle par lui lancer d’une voix glaciale. Alors
que Ben Ata voyait en celles-ci une ultime possibilité de
raviver sa bienveillance.
Il se leva d’un bond, s’enveloppa dans sa cape, puis couvrit
les jambes d’Al·Ith de sa robe bleue.
« Tu sais ce que je vais faire ? chuinta-t-il littéralement. Je
vais te commander quelques robes aux magasins de la ville. »
Elle se mit aussitôt à rire. Doucement, la tête de côté et une
main devant sa bouche – mais ça n’en restait pas moins un
rire. Si Ben Ata sourit, de soulagement, il savait néanmoins
qu’elle aurait tout aussi bien pu pleurer.
« Il est l’heure de manger, de toute façon. »
Et comme cela lui évoquait davantage encore son frère
intendant, Al·Ith s’esclaffa de plus belle, puis elle se retourna,
passa sa tête sous ses bras et lui hurla :
« Sors d’ici, va-t’en, et laisse-moi tranquille ! »
Il se rendit donc d’un bon pas dans les appartements qui lui
étaient réservés, sur la droite du pavillon central.
Ben Ata s’y baigna, changea de vêtements. Il enfila une
tunique dévolue aux cérémonies et aux grandes occasions,
parce qu’il n’y avait rien d’autre dans ses placards qui lui
semblât convenir à ce rendez-vous galant, ou petit-déjeuner
nuptial.
Puis il fit son retour dans la pièce centrale. Al·Ith se trouvait
dans ses propres appartements. Il s’installa devant la fenêtre la
plus proche des arches – une pluie grise torrentielle balayait
l’extérieur – et se prit presque aussitôt le menton dans les
mains, l’esprit torturé par leurs dilemmes de dirigeants. Ce fut
là qu’elle le trouva un peu plus tard, tellement plongé dans ses
pensées qu’il ne l’entendit pas arriver.
Al·Ith avait déniché dans ses armoires un châle léger en lin
blanc, laissé là par l’une des domestiques chargées de
l’entretien du pavillon. Elle avait abandonné son habit bleu
sombre pour le rejoindre, vêtue d’une blouse de servante –
ainsi que Ben Ata s’en avisa lorsqu’il prit enfin conscience de
sa présence.
Il garda néanmoins le silence. Ce blanc, trouvait-il, lui
convenait bien – il la mettait même particulièrement en
valeur – et pour peu qu’elle se décide à arborer un visage
plus… disponible à ses attentes… Mais elle avait retrouvé tout
son sérieux, ce qui de fait s’accordait à sa propre humeur.
Leurs deux chaises étaient séparées par une petite table
sculptée, marquetée en bois teintés. Elle aussi correspondait
aux spécifications de l’Ordre.
« Qu’est-ce que tu aurais envie de manger ? » lui demanda-t-
il.
Alors qu’Al·Ith semblait sur le point de répondre, il frappa
dans ses mains ; devant elle apparurent aussitôt des fruits, du
pain, de même qu’une boisson chaude aromatique.
« Trop frugal », dit-il, avant de taper à nouveau dans ses
mains. Devant lui surgirent des viandes froides, et l’espèce de
brioche croustillante dont lui et ses soldats se repaissaient lors
de leurs campagnes.
« Guère moins frugal, dit-elle.
— Mon petit tour ne t’impressionne donc pas ? s’enquit-il
sèchement, mais avec un soupçon de sarcasme presque
fraternel.
— Énormément, mais j’imagine qu’il fait partie des
dotations de l’Ordre.
— Tout juste. Vous n’avez rien de comparable, chez vous ?
— Pas que je sache, non.
— Eh bien, il suffit qu’on pense à une chose pour qu’elle
apparaisse. »
À voir le plaisir enfantin qu’il prenait à tout cela, elle devina
qu’il s’apprêtait à matérialiser autre chose.
« Non, dit-elle, n’en fais rien. Il ne faut pas en abuser.
— Tu as raison. Bien sûr. »
Et il se mit à manger, à grandes bouchées efficaces.
Ce repas-là, ils choisirent délibérément de le prolonger. Tous
deux s’appréciaient davantage dans leur rôle de souverain
responsable – réfléchi, sérieux. Si Ben Ata se laissa à penser
qu’il attendait d’Al·Ith qu’elle se conduise comme les filles
qu’il avait coutume de… fréquenter, en vérité il s’habituait
déjà à elle – il avait même commencé à lui faire confiance. Et
du côté de son épouse ? L’antipathie innée qu’elle éprouvait
pour son type tant physique que moral, elle ne parvenait à en
faire abstraction que lorsqu’elle le regardait réfléchir et
essayer de se rapprocher d’elle pour partager ce à quoi tous
deux, elle le savait, devaient faire face.
Ils parlèrent plus qu’ils ne mangèrent, et restèrent là à
contempler en silence la pluie qui ne cessait de tomber derrière
les arches.
Elle s’interrompit vers le milieu de l’après-midi ; pieds nus,
ils sortirent se promener ici et là entre les fidèles fontaines, qui
continuaient vaille que vaille à déverser de l’eau dans des
bassins désormais trop pleins – c’était par conséquent dans
plusieurs centimètres de liquide tiède que tous deux
pataugeaient. Ben Ata traînait des pieds dans les flaques
comme un enfant. On aurait dit quelqu’un qu’on vient de
détacher d’une longue chaîne : il avait l’air d’un imbécile, ce
qu’Al·Ith trouvait repoussant. C’était là un homme qui ignorait
comment jouer en mettant ses inhibitions de côté. Il se sentait
coupable, ressemblait même à quelqu’un qui avait besoin
d’une punition. Lorsque bientôt elle lui proposa de retourner à
l’intérieur, il se fit aussitôt distant, maniéré, tel un garçon
réprimandé un peu trop durement. La jeune femme lança un
bref coup d’œil aux pics de sa propre contrée, déjà légèrement
teintés d’un bleu cristallin par le soleil qui descendait derrière
eux ; elle vit alors que Ben Ata secouait la tête, lèvres serrées.
Avec lui il n’y avait pas de demi-mesure – liberté ou
prohibition, l’un ou l’autre ! Mais une fois entrés, ils réussirent
à retrouver un certain équilibre et à rouvrir le dialogue.
Ils n’étaient parvenus à aucune conclusion sur le mal qui
rongeait leurs deux royaumes ou sur le moment où ils avaient
pris de mauvaises décisions – car tel devait être le cas, ni l’un
ni l’autre n’en doutait. Il leur semblait néanmoins être en
permanence sur le point de saisir quelque chose, une chose qui
malheureusement ne cessait de leur échapper.
Les ombres du soir cernaient les pavillons ; des lumières
jouaient sur les rebords striés des plafonds. Tous deux
arpentaient leur… prison – car c’était ainsi que chacun vivait
sa situation, l’un comme l’autre le savait. Sauf qu’aucun d’eux
n’était capable de se mettre suffisamment à la place de son
conjoint pour comprendre pourquoi. Ben Ata éprouvait de
toutes les particules de son être le besoin de fuir ce décor
oppressant, de repousser cette femme dont la simple présence
éveillait en son for intérieur une résistance courroucée – sa
chair semblait comme se rétracter sur elle-même chaque fois
que notre reine s’approchait un tant soit peu de lui. Jamais
encore de toute sa vie il n’avait vécu pareille expérience –
mais bon, jamais encore il n’avait passé autant de temps seul
avec une femme, et encore moins
avec une femme capable de lui parler, et de se comporter
« comme un homme », ainsi qu’il ne cessait de se le répéter.
Ces vagues d’émotions s’avéraient si puissantes qu’elles le
laissaient comme abasourdi de lui-même lorsqu’elles se
retiraient, au point que Ben Ata se demandait s’il n’était pas
malade. Lui revenait alors en tête la possibilité que cette
femme fût une maîtresse accomplie en matière d’arts obscurs.
Al·Ith, pour sa part, se sentait affligée, abattue – elle se retenait
non sans mal de pleurer. Autant d’émotions qui lui étaient
inconnues. Elle ne se souvenait pas d’avoir jamais éprouvé un
besoin de pleurer aussi fort, aussi pressant, une telle envie d’y
succomber, de poser sa tête sur une épaule – pas celle de
n’importe qui, cependant, et surtout pas celle de Ben Ata. Et
pourtant plus d’une fois elle se surprit à espérer qu’il la
ramène à ce canapé, non pas pour y « faire l’amour » –
certainement pas, cet homme n’étant qu’un barbare –, mais
pour qu’il l’entoure de ses bras. Pareil besoin ne pouvait que la
stupéfier, l’inquiéter. Elle se croyait victime des airs de cette
Zone, si débilitants, si mauvais. Malgré son bouclier, malgré
les dimensions particulières de cet endroit, quelque chose avait
dû finir par la pervertir. Elle désirait de tout son être retrouver
sa liberté, retourner dans son royaume – là où tout le monde
pouvait s’attendre à s’enivrer d’amitié, là où les larmes étaient
un symptôme de maladie physique.
Leurs incessants va-et-vient se firent bientôt si frénétiques
qu’ils en éclatèrent de rire, allant même jusqu’à tenter d’en
plaisanter – mais Ben Ata laissa soudain échapper un cri
étouffé, dans lequel Al·Ith n’eut aucun mal à reconnaître le
signe d’un organisme sur le point de rompre.
« Il faut que j’aille vérifier quelque chose », dit-il, juste
avant de disparaître dans l’obscurité qui recouvrait la colline.
Elle savait qu’il était parti pour les campements – son
véritable foyer.
Et cela lui ôtait un grand poids des épaules. Mais alors
même qu’elle continuait à faire les cent pas, lui vinrent à
l’esprit ces paroles, aussi clairement que si on les avait
prononcées à l’intérieur de son oreille interne : « Il est temps à
présent que tu rentres chez toi, Al·Ith. Tu auras à revenir, plus
tard, mais pour l’instant, retourne dans ta Zone. »
C’était là un Ordre, indubitablement. Son humeur s’améliora
d’un seul coup. Sans même prendre le temps de passer sa robe
sombre, mais simplement vêtue de son châle blanc, elle fila à
l’extérieur dans la direction opposée à celle que son époux
avait choisie – et appela son cheval une fois parmi les
fontaines, en imposant son image à l’esprit de l’animal.
Bientôt elle l’entendit remonter la colline au petit galop, puis
se frayer un chemin entre les fleurs et les bassins. Elle avait
bondi sur son dos, redescendu la doline et gagné la route ouest
avant que Ben Ata n’ait eu l’opportunité de rejoindre ses
soldats.
Al·Ith ne redoutait nullement de se faire arrêter. Il faisait
sombre. Il lui suffisait à présent de suivre une route
parfaitement droite, sans le moindre embranchement, bordée
d’un côté d’arbres semblant se résumer à des branchages
feuillus dans les ténèbres et de la ligne du canal de l’autre.
Bien peu de personnes venaient ici une fois la nuit tombée.
Ben Ata estimait en fait des plus choquant que dans le
royaume de la jeune femme la nuit soit consacrée aux visites,
aux fêtes, à toutes sortes de plaisirs. Soit, l’atmosphère là-bas
n’était peut-être guère dangereuse – mais elle l’était ici. Al·Ith,
pour sa part, ne lui trouvait guère qu’une lourdeur et une
humidité désagréables… La route se mit à monter bien avant
l’aube, jusqu’à l’endroit où débutait la pente encore plus raide
de l’escarpement. Il lui fallait absolument éviter de se faire
arrêter par les soldats de ce côté-ci de la frontière. La jeune
femme arracha les manches de son châle, puis les déchira en
deux pour en envelopper les quatre sabots de sa fidèle
monture. Après quoi elle reprit sa chevauchée, totalement
silencieuse désormais.
Al·Ith entendit plus qu’elle ne discerna les troupeaux devant
lesquels elle passa ; lui revint alors en mémoire le pauvre
garçon abattu qu’elle avait vu face contre terre à ses pieds.
N’ayant nulle part distingué la moindre trace de ce fameux
endroit « dangereux », elle se promit de s’en ouvrir à Ben Ata
lors de sa prochaine visite – qui hélas était inévitable. La
souveraine ne vit personne sur la route. Des bruits de soldats
occupés à chanter et festoyer lui parvinrent lorsqu’elle fut à
proximité de la frontière, mais elle les dépassa sans encombre.
Alors que l’aube pointait loin derrière elle, et qu’elle levait
les yeux pour s’émerveiller des reliefs neigeux de ses
montagnes, Al·Ith entendit un cheval au galop dans son dos.
Songeant qu’il devait s’agir de Ben Ata, elle arrêta
sa monture et attendit patiemment qu’il l’ait rejointe. C’était
en fait Jarnti, sans son armure, mais équipé de son bouclier et
de la cape réglementaire.
« Où allez-vous, Madame ?
— Chez moi. Ainsi qu’on me l’a Ordonné.
— Ben Ata n’est pas au courant. Il se trouve au mess avec
les officiers.
— Je n’en doute pas un instant », fit-elle – un trait d’humour
qui ne suscita aucune réaction de la part de Jarnti.
Le militaire arborait cet air fuyant, penaud, qui paraissait
constituer sa marque distinctive. Il donnait cependant
l’impression de faire un effort pour regarder plus loin encore,
d’un côté… pour ensuite s’employer, tout aussi péniblement, à
tourner la tête de l’autre. Après quoi il paraissait vouloir la
relever – en vain.
Elle se sentit soudain sur le point de comprendre quelque
chose.
« Jarnti, dit-elle, il vous arrive de regarder les montagnes ?
— Non ! » s’écria-t-il, en faisant pivoter son cheval en signe
de protestation.
— Pourquoi ?
— Nous n’en avons pas le droit.
— Bien des choses vous semblent décidément interdites.
Regardez maintenant, regardez à quel point c’est beau. »
Son cheval fit une nouvelle embardée sur la route ; Jarnti se
forçait visiblement à lever les yeux – qui ne cessaient de
cligner dans tous les sens, sans pour autant que sa tête ne se
redresse. Il en était tout simplement incapable.
« Collectiez-vous les nuages, dans votre enfance ?
— Oui.
— Et on vous a imposé le casque en guise de punition.
Pendant combien de temps ?
— Très longtemps », lâcha-t-il, avec une soudaine colère
rétrospective. Puis la docilité reprit le dessus.
« Y a-t-il beaucoup d’enfants qui désobéissent, et
contemplent les montagnes ?
— Oui, énormément. Certains jeunes gens s’y risquent
parfois également.
— Et tous deviennent obéissants après avoir porté le casque
de châtiment ?
— Exactement.
— Comment avez-vous su que j’étais partie ?
— Ce cheval, qu’on avait laissé seul, a sauté par-dessus le
mur pour vous suivre au petit galop. Connaissant les liens qui
vous unissent, je me suis empressé de l’enfourcher.
— Eh bien, je vais à présent poursuivre ma route, Jarnti, et
j’ose espérer que nous nous reverrons un jour. Mais dites à
Ben Ata que si c’est lui qui reçoit l’Ordre nous imposant de
nous revoir, ici, dans votre Zone, il n’aura pas à m’envoyer
une compagnie de soldats.
— Nous faisons ce qui nous semble être adéquat.
— Combien de soldats l’Ordre avait-il spécifiés pour venir
me chercher ? Pas un seul, j’imagine.
— Ce n’est pas sûr pour vous de chevaucher toute seule.
— Je l’ai bien fait sans encombre jusqu’ici – et il n’y aura
plus rien à craindre une fois que je serai passée de l’autre côté
de la frontière.
— Certes », fit-il doucement, avec dans la voix un mélange
d’admiration et d’envie qui lui montrait à quel point il rêvait
depuis toujours d’aller visiter sa Zone. Peut-être même sans
savoir pourquoi.
Al·Ith étudia cet homme incapable à ce moment de croiser
son regard.
Il était bâti comme Ben Ata : fort, la peau sombre, sauf que
ses yeux étaient noirs, comme ses cheveux. Mais elle le
connaissait, intimement – à cause de son époux. Ce goujat
fanfaron devait se comporter de la même façon avec sa ou ses
femmes. Pourtant, stupéfaite l’espace d’un instant par sa force,
notre reine se surprit à vouloir se blottir dans ces bras aussi
épais que des piliers, s’y retrouver « en sécurité », « à l’abri ».
« Au revoir, Jarnti, lui lança-t-elle, et dites à Ben Ata que
nous nous reverrons lorsqu’il le faudra. »
La grimace qu’afficha le militaire suffit amplement à
récompenser son bref éclat de mépris ; Al·Ith se sentit
immédiatement envahie de remords.
« Dites-lui… dites-lui… » Mais rien d’apaisant, de gentil, ne
lui vint à l’esprit. « Dites-lui qu’on m’a Ordonné de partir »,
parvint-elle finalement à articuler, avant de filer entre les pans
abrupts de l’escarpement.
En tournant la tête, la jeune femme le découvrit en train de
torturer son cou raide pour essayer de lever les yeux en
direction des montagnes interdites. En vain : sa tête se redressa
de quelques centimètres, puis retomba en avant.
Al·Ith franchit la frontière en tenant devant son corps le
bouclier, dont elle s’empressa de se débarrasser dès qu’elle eut
pénétré dans la fraîche atmosphère chantante de sa propre
contrée. Sitôt après avoir mis pied à terre, elle se mit à danser
autour de sa monture, à présent libre de toute entrave, prise
d’un fou rire irrépressible. Et l’aube était pourpre et écarlate
sur les pics qui recouvraient désormais la moitié du ciel.
Elle voulait plus que tout se retrouver sur le plateau, en
contrebas des montagnes, mais il lui fallait d’abord s’assurer
de certains faits. Lorsqu’elle eut suffisamment chanté, et
dansé, pour recouvrer son état d’esprit habituel, elle remonta
donc sur sa monture et quitta la route qui conduisait au plateau
afin de pouvoir le contourner de droite à gauche, à travers les
régions périphériques de la Zone. Il s’agissait essentiellement
de pâturages et de terres agricoles, que la jeune femme prenait
toujours plaisir à parcourir… mais cela faisait un certain temps
qu’elle n’avait pas accompli pareil périple, depuis… quand ?
Une véritable éternité, à en croire les picotements qui lui
envahirent alors l’esprit. Que s’était-il passé ? Comment avait-
elle fait pour se relâcher ainsi ? Car tel était le cas.
Irresponsable. Il n’y avait pas pire terme que celui-là. Elle en
éprouvait une douleur cinglante, comme la brûlure d’un coup
de fouet. En temps normal, après un tel régal de danses et de
retrouvailles avec elle-même – au point que le dernier de ses
atomes en chantait de félicité –, la jeune femme serait sans
doute partie arpenter à cheval, ou à pied, les végétations
parfumées de la steppe, sans rien d’autre alentour que la
lumière du soleil, les vifs vents aromatiques, et les lueurs
changeantes, toujours changeantes, qui baignaient les cimes…
mais non, il n’en allait pas ainsi. Al·Ith s’était lourdement
trompée. Pourquoi ? Elle alla même jusqu’à sauter à bas de
son cheval et, les bras autour de son cou, son visage enfoui
dans sa douce chaleur, demeura là, comme si la force de
l’animal pouvait instiller en elle quelque compréhension.
Avait-elle été particulièrement occupée ? Non, elle ne pouvait
le croire. Rien n’avait changé dans son agréable existence,
remplie d’enfants, d’amis et d’amants, d’une bonne humeur et
d’une gentillesse qui s’égrenaient dans les corps
et les esprits au rythme affable de ce royaume… Songeant aux
visages souriants, satisfaits, qui peuplaient naguère encore sa
vie, la jeune femme s’insurgeait intérieurement contre la
tournure funeste des événements – comment tout ceci avait-il
pu arriver ?
« Aurais-tu besoin d’aide ? » lui lança une voix masculine.
Elle fit volte-face, découvrit qu’il s’agissait d’un agronome
œuvrant dans l’une des fermes collectives. Jeune, en bonne
santé, il émanait de lui cette chaleur chatoyante caractéristique
du bien-être et de la bonne humeur – tout ce qui manquait si
cruellement au royaume de Ben Ata.
« Non, tout va bien », lui répondit-elle.
Mais l’inconnu semblait en douter, vu la manière dont il
l’examinait. Al·Ith se rappela alors qu’elle portait encore le
court châle blanc, à présent en loques, privé de manches, et
qu’il y avait des bouts de tissu autour des sabots de sa
monture. Alors même qu’elle entreprenait de les enlever,
l’homme lui demanda :
« Ah, je vois qui tu es. Et à quoi ressemble un mariage, en
Zone Quatre ? »
C’était là le genre de question amicale à laquelle elle se
serait attendue d’ordinaire – pourtant elle lui lança un bref
regard soupçonneux, un « regard de la Zone Quatre », ainsi
qu’elle le catalogua en son for intérieur. Mais non, bien sûr
qu’il n’avait rien d’« impertinent » en tête – un mot de la Zone
Quatre ! Oh, comme elle l’avait changée, sa journée et demie
passée sur cette plaine…
« Tu as raison, je suis bien Al·Ith. Et j’avais oublié que je
portais cette… chose. À ton avis, l’une des femmes de ta
maisonnée accepterait-elle de me prêter une robe quelconque ?
— Bien sûr. Je m’en occupe immédiatement. »
Et il partit en courant vers ce qui ressemblait à une
exploitation agricole entourée de maints troupeaux.
Al·Ith profita de son absence pour se dénicher un petit arbre,
au pied duquel elle s’assit après avoir libéré son cheval.
Lorsque l’agronome fut de retour, un vêtement à la main,
c’est là-bas qu’il l’aperçut, en compagnie de sa monture
occupée à brouter, assez proche d’elle pour la gratifier
régulièrement d’une légère poussée amicale du bout du nez.
« Comment s’appelle ton cheval, Al·Ith ?
— Je ne lui ai pas encore trouvé de nom qui lui fasse
suffisamment honneur.
— Ah, c’est donc un ami fort cher !
— Oui, il m’a acceptée presque au premier regard.
— Yori, fit-il. Ton compagnon, ton ami.
— Oui, je trouve ça parfait ! »
Et elle caressa le museau de l’animal en lui soufflant son
nom, Yori, à l’oreille.
« Moi aussi, approuva l’homme. Bien sûr, je te connais
depuis toujours, mais en te voyant je me suis immédiatement
senti lié à toi. Je m’appelle Yori, moi aussi. »
Tout sourire, il s’installa dans l’herbe face à elle, posa ses
bras sur ses genoux, et se pencha en avant.
Et à présent Al·Ith se sentait complètement envahie par le
doute. Elle-même sourit, hocha la tête, mais garda le silence.
Dans une situation normale, elle aurait aussitôt répondu à des
paroles de ce genre. Cet homme était de son espèce, leurs
chairs communiquaient aisément, et ce dès le premier regard
qu’ils avaient échangé. Assise là en sa compagnie, dans la
tiédeur des herbes sèches, à l’ombre tamisée du petit arbre,
elle aurait si facilement pu mettre sa main dans la sienne, et
ainsi entamer avec lui une heure ou deux de jeux délicieux.
Mais des voix semblaient maintenant s’élever en elle, lui dire
non. Non ! Pourquoi ? Était-elle donc déjà enceinte ? Oh, elle
espérait que non, ce n’était pas ainsi qu’elle avait choisi
d’avoir des enfants par le passé. Et si elle l’était bel et bien,
alors il serait dans l’ordre des choses, requis, exigé, qu’elle se
laisse baigner, soutenir par l’individualité spécifique de cet
homme, de sorte que le nouveau-né se nourrisse de son
essence, de ses paroles. Lors de ses grossesses précédentes – si
soigneusement préparées, réfléchies –, Al·Ith choisissait, dès
qu’il n’y avait plus aucun doute, plusieurs hommes censés
abreuver son enfant d’influences bénéfiques ; parfaitement
conscients des raisons qui avaient conduit à leur désignation,
et des objectifs qui leur étaient assignés, ils accomplissaient
avec elle cet acte essentiel de bénir et d’honorer le fœtus. Ces
hommes avaient une place bien spéciale dans son cœur,
comme dans les annales de sa Zone. Ils étaient tout autant les
Pères des enfants que les Pères-Géniteurs. Tout nouveau-né de
la Zone bénéficiait de Pères-Spirituels spécialement choisis,
qui en devenaient pareillement responsables. Avec la Mère-
Génitrice, et les femmes qui s’occupaient de l’enfant, ces
hommes formaient un groupe qui se considérait comme une
unité parentale, toujours et à jamais disponible collectivement
comme individuellement. Si elle était en effet enceinte, Al·Ith
ne pourrait commencer trop tôt à gratifier sa progéniture des
meilleures influences possibles.
« Yori… » et l’animal dressa aussitôt les oreilles, s’avança
de quelques pas – au grand plaisir des deux humains, qui
entreprirent de le caresser pour l’apaiser « … tu crois que je
suis enceinte ?
— Je n’en sais rien.
— Le saurais-tu, en temps normal ?
— Oui – je ne me suis jamais trompé jusqu’à présent.
— Es-tu plusieurs fois père ?
— Deux fois Père-Géniteur – et j’espère l’être à nouveau
dans cinq ans, quand mon tour reviendra. Et sept fois Père-
Spirituel.
— Tu l’as toujours su ?
— Oui, dès le premier. »
Ils se regardèrent pensivement, d’une manière qui aurait pu
les conduire à jouer ensemble – mais une barrière invisible les
séparait.
« Si j’étais moi-même, c’est toi que je préférerais à
n’importe quel autre homme, et je te choisirais aussi comme
Père-Géniteur si l’on exigeait de moi un Enfant-Procréé,
mais… »
Des ombres traversèrent alors à toute allure la grande steppe,
les herbes se mirent à onduler, l’arbre à frémir au-dessus
d’eux ; Yori le cheval leva la tête et poussa un hennissement,
comme pour laisser échapper dans l’atmosphère des pensées
trop douloureuses à retenir. Des larmes coulaient le long du
visage de la jeune femme.
« Al·Ith ! Tu pleures ! lança-t-il d’une voix grave,
consternée.
— Je sais ! Je n’ai rien fait d’autre ces derniers jours.
Pourquoi ? Je ne comprends pas moi-même ! Je ne comprends
rien ! »
Elle enfouit son visage dans ses mains et se mit à sangloter,
tandis que Yori l’humain lui caressait les poignets et que Yori
le cheval soufflait sur son bras.
Des vagues de compréhension passèrent alors entre eux par
leurs doigts ; leurs chairs disjointes se lamentèrent que leurs
deux corps aient cessé d’en faire un seul.
« C’est un horrible endroit, là-bas, dit-elle. Est-ce qu’il
m’aurait empoisonnée ?
— Pourquoi cela ? Quelle est la nature de cette contrée ?
— Comment pourrais-je le savoir ? »
Al·Ith elle-même trouva choquante sa voix nerveuse. Elle se
leva d’un bond.
« Je suis irritable ! Je suis en colère ! J’aurais besoin de me
jeter dans des bras puissants, et de pleurer – dans les tiens…
oh, ne sois pas choqué, n’aie pas peur. Je n’en ferai rien, bien
entendu. J’en suis arrivée à me méfier des mots et des regards
– bon, parle-moi à présent de la nature de la Zone Quatre !
— Assieds-toi, Al·Ith. »
Elle s’exécuta aussitôt, ayant eu l’impression de recevoir un
ordre – et songea immédiatement qu’il n’en était rien, que
c’était là une simple suggestion amicale. Pourtant elle avait bel
et bien pris ses paroles pour une injonction.
« C’est un lieu de compulsions, reprit-elle. S’y exercent des
pressions qui nous sont épargnées ici, dont on n’a même pas
idée. Ils ne réagissent qu’à des ordres, qu’à la contrainte.
— À des Ordres ?
— Non, pas aux Ordres, non. C’est plutôt fais ceci. Fais
cela. Ils n’ont aucune compréhension intime de la Loi.
— Et ils ont toujours été comme ça ? » s’enquit-il, soudain
saisi d’une illumination qu’elle-même ressentit aussitôt – ce
qui la poussa à se redresser pour scruter son visage, penchée
en avant.
« Oui, répondit-elle. C’est peut-être ça. Je crois que tu as
raison.
— Al·Ith, la situation n’est guère glorieuse ici, chez nous.
— Oui, je sais. Je le sais maintenant. Je l’aurais su avant. Si
je n’avais pas fait preuve d’autant de négligence.
— Oui, c’est l’avis général. Mais seulement depuis peu, car
nous n’avons que fort récemment réussi à avoir une vue
d’ensemble de tous ces événements disparates.
— Mais pourquoi personne n’est-il venu me dire… » et
Al·Ith se rappela que des gens étaient venus, mais qu’elle
n’avait pas écouté. « Oh, s’écria-t-elle, je mérite mille fois ma
punition… » Devant l’énormité de ses propres paroles, elle
s’empressa d’ajouter, d’une voix empreinte d’amertume : « Tu
as entendu ça ? Voilà ce que je voulais dire.
— J’ai entendu. »
Ils sombrèrent à nouveau dans le silence, presque collés l’un
à l’autre par leur compréhension mutuelle.
« Peut-être que ça te guérirait si nous jouissions ensemble ?
suggéra-t-il.
— En t’entendant dire cela, c’est le soupçon qui m’a aussitôt
traversé l’esprit – non, attends, écoute. “C’est son égoïsme qui
parle”, voilà ce que je me suis dit. Non, n’en prends pas
ombrage. J’essaye de t’expliquer… C’est un réflexe de là-bas,
et j’en suis infectée… Peut-être que si l’on s’unissait,
entièrement, ça pourrait me guérir, ou du moins améliorer mon
état. Mais il y a une autre obligation qui pèse sur mes épaules,
une injonction à laquelle il me faut obéir… Je sens que ce ne
serait pas honorable.
— Honorable ? »
Et un sourire perplexe lui barra le visage.
« Oui. Honorable.
— Tu n’appartiens ni à Ben Ata ni à son royaume.
— Qui sait ! »
Et elle se remit debout. Le fin châle blanc qu’elle portait ne
couvrait pas grand-chose. Elle aurait tout aussi bien pu être
nue. Lui arborait les amples vêtements confortables de sa
profession, ainsi qu’un débardeur. Ils se tenaient tout près l’un
de l’autre, mains jointes. Posté à quelques pas de là, Yori, le
cheval noir, tendait son nez dans leur direction. C’est là une
des scènes préférées des Chroniqueurs et artistes de notre
royaume. On l’appelle La Séparation. Ou, pour les esprits plus
subtils, La Descente d’Al·Ith dans les Ténèbres.
« Je te demanderais bien de voyager avec moi, dit-elle, mais
je n’en ferai rien. Je ne me reconnais plus, je ne me fais plus
confiance. Mieux vaut que je parte toute seule. Mais avant ça,
résume-moi votre situation, dans cette partie de la steppe. »
Sans lui lâcher les mains, il lui parla un moment de la
tristesse des bêtes, des maigres récoltes, du temps de moins en
moins clément, de la baisse de la natalité humaine comme
animale.
« Merci, et maintenant je vais mettre cette robe. Dis-moi à
qui je devrai la renvoyer.
— Elle appartient à ma sœur. Qui te l’offre en gage de son
amitié.
— Je lui en ferai parvenir une autre dès mon retour chez
moi, pour la remercier de ce geste. »
Il la salua d’un sourire, puis d’un doux baiser sur la joue, et
s’en fut. Elle ôta le châle blanc, resta un instant nue parmi les
plantes ensoleillées, pour se réconforter, puis passa la robe de
la sœur, d’un rouge sombre, taillée à son goût : ajustée au
niveau du buste et des manches, ample à celui de la jupe.
Elle remonta sur Yori, puis reprit sa route en direction des
parties septentrionales de son royaume.
Partout où elle arrêtait son cheval, pour visiter une propriété,
une ferme ou un abri de berger, pour discuter et se renseigner,
elle entendait exactement la même chose. Soit la situation
empirait rapidement en tout lieu, soit c’était pire ici, dans le
Nord, où déjà les frimas d’un automne précoce épaississaient
l’atmosphère.
Elle ne passait jamais quelque part plus de temps que
nécessaire. Si on la recevait toujours aussi gentiment, il n’y
avait personne – femme, homme ou même enfant – pour ne
pas lui faire comprendre qu’elle avait fauté, et que ce nouveau
mariage, ou métissage, avec la Zone Quatre n’était pas pour
rien dans cette chute.
Et tandis qu’elle traversait les terres plus sauvages,
vallonnées, bien arrosées, souvent escarpées, des régions
septentrionales, Al·Ith se remémora – ce n’étaient plus que des
ombres du passé, à présent – une époque plus simple, moins
agitée ; désormais Ben Ata, Ben Ata, Ben Ata résonnait dans
son sang, elle ne pouvait plus l’oublier, quand bien même
chaque souvenir de lui était douloureux, chargé d’amertume :
elle savait, et s’en rendait compte un peu plus chaque jour,
chaque heure, qu’elle se trouvait au bord d’un gouffre de
possibilités intérieures qu’elle ignorait posséder. Et il n’y avait
rien qu’elle puisse faire pour s’en détourner.
Laissant le Nord, elle obliqua vers l’ouest et entreprit de
longer par la gauche le massif central. L’été tirait de nouveau à
sa fin, en ces lieux, le soleil était chaud, immobile. Si la reine
chevauchait parmi des scènes d’abondance et de plénitude, les
nouvelles n’en restaient pas moins similaires ; femmes,
hommes, enfants, tous l’accueillaient ainsi : « Al·Ith, Al·Ith,
qu’est-ce qui ne va pas ? Où nous sommes-nous trompés, où
toi-même t’es-tu trompée ? »
C’était par la culpabilité qu’elle se sentait écrasée, quand
bien même elle n’aurait pu la nommer ainsi, n’ayant jamais eu
conscience qu’un tel état puisse exister. Reconnaissant, parmi
les nombreuses émotions accablantes, calamiteuses, qui
s’agitaient en elle, qui arboraient tant de nuances, de couleurs
et de poids différents, celle qui à force de revenir semblait
finalement devenir le fondement, la substance même de toutes
les autres, la jeune femme s’imprégna peu à peu de son goût,
de sa texture – pour au bout du compte la nommer Culpabilité.
Moi, Al·Ith, je suis fautive. Mais chaque fois que cette pensée
l’envahissait, une vague de dégoût et de soupçons venait la
balayer loin de son esprit. Comment elle, Al·Ith, pouvait-elle
être fautive, dans l’erreur ? Peut-être était-elle effectivement
devenue l’esclave de la Zone Quatre, mais demeurait encore
en elle cette certitude, à la base de toutes les autres, que tout
était enchevêtré, mêlé, mélangé, que tout ne formait qu’un ; un
individu ne pouvait donc se retrouver seul dans l’erreur, c’était
là chose impossible. Si tort il y avait, il ne pouvait qu’être
partagé par tout le monde, dans toutes les Zones – voire au-
delà, cela ne faisait guère de doute. Cette pensée s’empara
d’Al·Ith comme une espèce de rappel : voilà bien longtemps
qu’elle n’avait pas réfléchi à ce qui se passait loin des Zones…
la jeune femme ne songeait d’ailleurs presque jamais aux
Zones Une et Deux – alors même que cette dernière s’étendait
juste là-bas, au nord-ouest, au-delà d’un horizon qui semblait
comme se plier et se déplier dans du bleu ou du violet… Elle
n’avait pas regardé là-bas depuis… depuis… impossible de
s’en souvenir.
Notre reine se trouvait alors sur une petite éminence, au
centre des régions occidentales. Elle descendit du noble Yori
et, un bras autour de son encolure réconfortante, s’autorisa à
contempler la Zone Deux au nord-ouest. Qu’y avait-il là-bas ?
Elle n’en avait aucune idée ! N’y avait pas réfléchi ! Ne s’était
pas posé la question ! Ou bien si, mais voilà bien longtemps ?
Elle ne se rappelait pas s’être jamais retrouvée dans pareille
situation – fixer sur ce lointain des yeux émerveillés, les
laisser se perdre dans ces distances bleues et trompeuses… qui
semblaient comme les aspirer, les dissoudre dans le bleu, le
bleu, le bleu… un bleu changeant, ondoyant, amalgamé…
Après un bref passage dans les couches les plus profondes de
son être, Al·Ith revint à elle dépositaire de connaissances que
la jeune femme savait sur le point d’éclore. Pas encore, mais
bientôt.
« Il est là-bas, se murmurait-elle, là-bas… si seulement je
pouvais l’attraper… »
Elle retourna à sa monture et reprit sa chevauchée, toujours
en obliquant vers la gauche – quittant sans tarder les régions
occidentales pour pénétrer dans les méridionales. C’étaient
depuis longtemps ses préférées, oui, elle n’avait cessé de se
trouver des excuses pour s’y rendre plus souvent qu’ailleurs…
La jeune femme était même venue ici très récemment, avec
tous ses enfants, sa cour – ainsi, apparemment, que la moitié
des habitants du plateau. Et quels beaux moments ils avaient
vécus – fêtes et chansons –, à croire qu’ils avaient chanté,
dansé, festoyé tout l’été. Et qu’elle n’avait jamais fait de pause
suffisamment longue dans son existence affairée pour poser les
yeux sur les étendues bleutées de cette Zone, aussi supérieure
à la Trois que celle-ci l’était comparativement à la Quatre…
Cette idée l’ébranla, autant qu’un accouchement – qu’aurait dû
le faire un accouchement convenablement préparé, orchestré…
Il y avait là un besoin puissant, irrépressible, auquel elle devait
répondre, qu’il lui fallait embrasser.
Pourtant, alors même qu’elle chevauchait parmi les fermes
et les ranchs du Sud, que tous l’y accueillaient avec
gentillesse, en mémoire des bons moments qu’ils avaient tous
partagés, la ritournelle ne cessait de venir hanter son esprit,
plus que jamais – « Tu es fautive, Al·Ith, fautive… »
Et elle poursuivait sa course en se disant : « Non, non,
comment pourrais-je l’être, c’est vous qui m’avez choisie
comme reine de cette contrée, et si vous avez fait ce choix c’est
parce que je suis vous, et que vous le reconnaissez – je suis,
mon peuple, la meilleure part de vous, je vous appelle miens
tout comme vous m’appelez nôtre, notre Al·Ith, aussi ne puis-je
pas être davantage fautive que vous –, la faute est ailleurs, en
des lieux plus profonds, ou plus élevés ? » Et elle ne cessait
d’arpenter des collines méridionales couvertes de riches
vignobles méridionaux, de manière à pouvoir contempler les
paysages du Nord-Ouest, les chaînes azur de ces autres terres –
du moins jusqu’au moment où elle eut fini de contourner le
massif central, qui l’empêcha dès lors d’y porter ses regards.
La jeune femme ne pouvait plus à présent espérer les revoir
avant d’avoir atteint le plateau, qu’elle comptait traverser au
plus vite, sans s’arrêter plus de quelques heures à la capitale
pour saluer ses enfants et ses amis. Une fois postée à son
rebord, face à l’ouest et au nord-ouest, elle pourrait alors
contempler les brumes bleutées jusqu’à ce que lui revienne –
elle le comprenait désormais – ce dont il lui fallait se
souvenir.
Ce fut l’intégralité des Zones méridionales qu’elle arpenta
ainsi dans tous les sens. À plusieurs reprises, Al·Ith croisa des
hommes dont, en temps normal, la jeune femme se serait
approchée pour se laisser irradier de leurs multiples qualités,
dans l’intérêt de l’enfant qu’elle portait peut-être déjà – mais
simplement peut-être. Et cela aussi devenait une source de
reproches, d’autocritiques – car il s’était à présent écoulé
presque un mois depuis qu’elle avait quitté Ben Ata, et Al·Ith
ignorait toujours si oui ou non elle était enceinte. Car bien sûr
on le savait, on en comprenait la réalité à travers
l’intensification de ses réactions et intuitions les plus intimes,
pas par quelque phénomène purement physique. Coupable, oh,
coupable… et pourtant elle ne l’était pas, pareille pensée –
tellement stupide, égocentrique, auto-délimitée –, suffisait en
elle-même à la culpabiliser. Ainsi donc chevauchait Al·Ith,
toute bouillonnante de conflits intérieurs. Si la jeune femme
avait l’esprit calme, clair, équilibré, au plus profond d’elle-
même s’agitaient, gémissaient, se tortillaient, bredouillaient
des émotions qu’elle trouvait ridicules.
Quant au reste d’elle-même, à ces régions supérieures dans
lesquelles elle demeurait normalement, sur lesquelles elle
reposait – ces distances intérieures qui constituaient son être
véritable, elle le savait –, eh bien, elles lui semblaient fort
éloignées dernièrement. Pauvre Al·Ith, douloureusement
consciente d’être une créature déchue.
Et tout ce temps, Ben Ata, Ben Ata résonnait dans son sang,
dans les claquements de sabots de son cheval.
Lorsqu’elle retrouva la route qui, depuis les frontières de la
Zone Quatre, traversait en ligne droite la plaine jusqu’au
plateau central et ses montagnes, elle fit pivoter sa monture
vers la gauche, en direction de chez elle. Mais la voix
caractéristique se mit alors à lui parler, sans crier gare,
directement dans son esprit : « Rebrousse chemin, retourne à
Ben Ata… » Puis, comme elle hésitait : « Maintenant,
Al·Ith. »
Elle orienta alors sa monture en direction de l’est. En sortant
de la Zone Quatre, elle avait dansé de soulagement et de
triomphe tant elle se réjouissait de se débarrasser de son
bouclier. Mais cette absence de protection l’empêchait
dorénavant de pénétrer dans la Zone Quatre. Ignorant quoi
faire, elle ne fit rien : ils sauraient la tirer de cette situation
délicate, en lui fournissant le nécessaire.
Tout en chevauchant, elle ne cessait de contempler derrière
elle la masse imposante qui constituait le cœur de sa contrée –
ses éclats, ses lumières, ses ombres… et à présent lui
traversait l’esprit une pensée qui jamais n’était venue s’y
loger : elle songeait en même temps aux distances bleutées qui
s’étendaient au-delà, de sorte que dans sa tête son magnifique
royaume s’en trouvait comme agrandi, ou rallongé : jusque-là
fini, délimité, refermé sur lui-même, appréhendé dans le
moindre détail… voilà qu’il se prolongeait sous ses yeux,
ondulait dans le lointain, s’élevait jusqu’à des arrière-pays que
son cerveau échouait ne fût-ce qu’à concevoir.
Aussi souvent qu’elle se retournait, elle s’obligeait
résolument à regarder en avant, à faire face à ce qui l’attendait.
Derrière, tout n’était que hauteurs, distances, perspectives ;
devant, il y avait la Zone Quatre.
Et Ben Ata. Al·Ith se surprit à penser que ce grand balourd si
récemment apparu dans son existence devait d’une manière ou
d’une autre compenser ces lointaines éminences bleutées de la
Zone Deux – ce qui ne la fit nullement sourire. Elle ne
semblait plus être une créature capable
de rire, à présent. Ce qu’elle observait en elle, maintenant,
s’apparentait plutôt à une propension des plus inhabituelles à
la niaiserie. Jamais de toute sa vie elle n’avait rencontré le
moindre être humain, femme, homme ou enfant, sans que
toute son identité ne s’ouvre à lui, sans qu’aussitôt un courant
d’intimité ne se mette à couler entre eux – et voilà qu’astuces
et artifices dont elle ignorait jusqu’à l’existence lui
paraissaient désormais œuvrer intérieurement contre sa
volonté. Ses retrouvailles avec Ben Ata allaient se dérouler
comme ci, puis comme cela – et elle imaginait de brefs coups
d’œil, des sourires, des dérobades, des provocations de sa part.
Et cela la révoltait.
À la frontière, ainsi qu’elle s’y attendait, se trouvait une
silhouette à cheval – il ne s’agissait ni de Ben Ata ni de Jarnti.
Sur une belle jument baie se tenait une brune robuste, dont les
cheveux tressés formaient comme une couronne autour de sa
tête. Elle avait un regard direct, honnête. Mais aussi
circonspect – c’était d’ailleurs tout son être qui exprimait en
sous-texte le besoin qu’on l’accepte. Devant elle, sur la lourde
selle qui formait l’indispensable complément d’un cheval en
Zone Quatre, se trouvaient deux rectangles de métal
scintillant : elle lui avait apporté un bouclier.
« Je suis Dabeeb, la femme de Jarnti. C’est Ben Ata qui
m’envoie. »
Toutes deux se faisaient face, à s’étudier ouvertement,
amicalement.
Dabeeb voyait devant elle une belle femme élancée, aux
longs cheveux détachés, au regard si chaleureux, si gentil,
qu’elle aurait pu en pleurer.
Et devant elle, Al·Ith voyait cette jolie femme qui, dans sa
Zone, aurait immédiatement occupé les postes les plus élevés,
les plus ardus aussi – alors qu’ici elle arborait toutes les
marques de l’esclavage.
Pas un instant ses yeux ne lâchèrent le visage d’Al·Ith ; elle
y cherchait des signes de réprimande ou de congédiement.
Voire de punition… Et pourtant cette inconnue trébuchait,
pour ainsi dire, sur elle-même d’enthousiasme et d’affection.
« Vous vous interrogez sur la raison de ma présence ici, ma
dame ?
— Non… oh, s’il te plaît, pas de ça ! Je m’appelle Al·Ith… »
Et ce rappel des mœurs de cette Zone l’écrasa tout entière, lui
donna l’impression qu’elle se noyait.
— Ce n’est pas facile pour nous », lui fit remarquer Dabeeb.
Elle avait dit cela d’une petite voix revêche, orgueilleuse,
qui força Al·Ith à en prendre bonne note.
« Dabeeb… je n’ai jamais entendu un prénom pareil.
— Ça désigne quelque chose qu’on attendrit en le frappant.
Al·Ith éclata de rire.
« Oui, vous trouvez aussi.
— Et qui t’a choisi ce prénom ?
— Ma mère.
— Ah – je comprends.
— Oui, elle était vraiment fière de sa petite plaisanterie.
— Elle te manque ! s’exclama Al·Ith, qui voyait les yeux de
son interlocutrice se remplir de larmes.
— Oui, effectivement. Elle voyait les choses comme elles
sont, ma chère génitrice.
— Et elle t’a rendue très forte – celle-qu’on-a-attendrie-en-
la-frappant.
— Oui. Comme elle-même l’était. Plier, mais ne jamais
renoncer. Voilà ce qu’elle disait.
— Qu’est-ce que tu fais ici toute seule ? N’est-ce pas
inhabituel, qu’une femme voyage ainsi sans escorte ?
— C’est même impossible, fit Dabeeb. Cela n’arrive jamais.
Mais Ben Ata voulait, je crois, vous faire plaisir… mais pas
seulement. Jarnti s’était déjà préparé pour venir vous
chercher…
— C’était bien aimable de sa part. »
Un bref sourire rusé lui barra le visage.
« Ben Ata était jaloux… »
Et d’un bref regard en coin, Dabeeb s’avisa de la réaction de
son interlocutrice. Elle baissa un peu la tête, en se mordant les
lèvres.
« Jaloux ? » répéta Al·Ith, qui ne connaissait pas ce mot.
Mais elle se rappela soudain l’avoir croisé dans d’antiques
récits. Alors qu’elle s’efforçait d’en comprendre la
signification dans ce contexte, elle vit que Dabeeb, le visage
rouge, arborait un air offensé – à croire qu’elle avait pris son
étonnement comme la preuve qu’elle la trouvait indigne de
Jarnti.
« Je ne crois pas avoir jamais été jalouse. C’est là une
émotion que nous ne nous attendons pas à ressentir.
— Alors vous êtes très différents de nous, ma dame. »
Les deux femmes entreprirent ensemble de descendre le col,
sans cesser de se jauger de tous leurs sens, visibles et
invisibles.
Ce que Dabeeb éprouvait la poussa bien vite à s’exclamer :
« Oh, j’aimerais tellement être comme vous, si seulement
j’étais comme vous ! Vous êtes libre ! Me laisserez-vous vous
accompagner quand vous rentrerez chez vous ?
— Si cela nous est autorisé. »
Et toutes deux poussèrent un soupir, accablées l’une comme
l’autre par le poids de l’Ordre.
Cette femme, songeait Al·Ith, portait en elle un noyau de
force, quelque chose d’inflexible, de tenace – le résultat de
souffrances et de douleurs qu’Al·Ith ne pouvait même pas
imaginer. Cela la rendait en tout cas curieuse, désireuse d’en
apprendre davantage à son propos. Mais elle ne savait pas
comment poser ses questions, ou même quoi demander.
« Si toi, une femme, tu as le droit de me rejoindre à cheval,
qui plus est avec la permission de Ben Ata, cela signifie-t-il
que les femmes vont avoir davantage de libertés, désormais ?
— C’est Ben Ata qui a donné son accord. Pas mon mari. »
Et elle lâcha un nouveau petit rire futé de son cru.
« Et comment va-t-il réagir, à ton avis ?
— Ma foi… il va certainement trouver un moyen de se
rattraper. »
Et elle attendit qu’Al·Ith lui renvoie son sourire entendu.
« Je ne suis pas sûre de voir ce que tu veux dire. »
Mais face au rictus explicite qui barrait le visage de Dabeeb,
elle comprit.
« Tu as déjà songé à te rebeller ?
— Mais c’est l’Ordre qui nous impose cette situation… pas
vrai ? lui répondit Dabeeb, presque dans un murmure.
— Je l’ignore.
— Ah bon ?
— J’avoue remettre en cause beaucoup de choses que je
croyais acquises, ces derniers temps. Toi, par exemple, tu peux
voir quand une femme est enceinte ?
— Oui, bien sûr – pas vous ?
— Toujours, jusqu’à maintenant. Mais ce n’est plus le cas.
Pas ici. »
Dabeeb hocha aussitôt la tête, signe qu’elle comprenait ce
qu’Al·Ith voulait dire par là.
« Je vois. Eh bien, vous n’êtes pas enceinte, je puis vous
l’assurer.
— Ma foi, c’est déjà quelque chose.
— Vous planifiez de ne pas tomber enceinte ? »
Elle s’était remise à chuchoter, et lançait des regards furtifs
tout autour d’elle tandis qu’elles se trouvaient à présent au
pied de l’escarpement, sur le point d’entreprendre leur
traversée des champs gorgés d’eau. Et qu’il n’y avait pas âme
qui vive alentour.
« Je crois que le mot planifier a un sens différent selon les
Zones.
— Vous voudrez bien m’apprendre ce qu’il veut dire chez
vous ? s’enquit Dabeeb, dans un murmure à peine audible par-
dessus le martèlement des sabots sur la route en terre.
— Je t’enseignerai tout ce qu’on me permettra de
t’apprendre.
— Ah, oui… je sais. »
Et le soupir qu’elle poussa contenait en lui tout ce qu’Al·Ith
avait besoin de savoir sur les femmes de cette Zone.
Résignation. Acceptation. Humour. Et toujours, prisonniers
d’une véritable armure de retenue, les élans d’une terrible
nécessité.
Al·Ith arrêta Yori. Dabeeb en fit de même. Al·Ith tendit la
main. Au terme d’une âpre lutte contre sa propre
circonspection, contre ses résistances, Dabeeb en fit de même.
« Je te dirai tout ce que je pourrai, lui glissa la souveraine à
travers l’espace qui les séparait. Je t’aiderai de mon mieux,
serai ton amie – autant qu’il me le sera possible. Je te le
promets. »
Car elle avait compris la nécessité de ces paroles. D’un tel
discours. Jamais dans sa contrée elle ne s’était servi de pareils
mots – jamais l’idée qu’on puisse en avoir besoin ne lui avait
traversé l’esprit. Mais Al·Ith voyait
à présent les beaux yeux noirs de Dabeeb s’emplir de larmes,
qui s’écoulaient ensuite le long de ses joues rougeâtres. Ses
paroles avaient visé juste, elles étaient nécessaires.
« Merci, Al·Ith », murmura-t-elle d’une voix brisée.
Lorsqu’elles atteignirent l’endroit d’où les pavillons
devenaient parfaitement visibles sur l’éminence, Al·Ith lança :
« J’aimerais que tu me prêtes l’une de tes robes. Ben Ata ne
me trouve pas convenablement habillée. »
Dabeeb regarda avec convoitise la robe brodée rouge foncé
d’Al·Ith, puis : « Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau chez nous.
Mais personne ici ne pourrait l’apprécier à sa juste valeur,
même au bout de mille ans ! »
Elle parlait avec une indulgence affectueuse qu’Al·Ith
n’aurait vue destinée qu’à un petit enfant. Sans parler de
l’horrible mépris que sa voix exprimait.
« Vous êtes si élégante, Al·Ith. J’aimerais vraiment savoir
comment faire pour vous ressembler… »
Et elle jeta un regard plein de dégoût sur sa propre robe, en
tissu à motifs, plutôt jolie, mais sans la finesse et le style qui
caractérisaient les vêtements de la Zone Trois.
« Ne vous inquiétez pas pour ce que vous devez porter. Tout
le monde parle des vêtements que Ben Ata vous a commandés
en ville. Il y en a plein les placards… à se demander ce que
vous allez pouvoir faire de tout ça. »
Elle gravit la colline aux côtés d’Al·Ith, jusqu’à l’endroit où
débutaient jardins et fontaines, puis se pencha en avant pour
l’étreindre, sans crier gare, avec une émotion manifeste.
« Je vais penser à vous, ma dame. Nous toutes le ferons,
toutes les femmes – nous sommes avec vous, ne l’oubliez
pas ! »
Et elle s’empressa de faire demi-tour, en laissant voleter
derrière elle une petite pluie de larmes.
Al·Ith traversa tranquillement l’extrémité des jardins, mit
pied à terre, dit à Yori de trouver sa route jusqu’au corral, puis
rebroussa chemin à pied, sans cesser de regarder le pavillon,
prête à voir Ben Ata apparaître à tout instant. En elle-même
brillait la plus incroyable constellation d’émotions
indéfinissables qui, prises toutes ensemble, formaient une
espèce d’antagonisme pour le moins inhabituel. Ainsi qu’une
sorte de dessein moqueur, amusé : « Je vais te montrer ! », et
« Tu penses vraiment prendre le dessus sur moi ? ! »
Ce qui ne s’accompagnait d’aucune aversion pour Ben Ata,
plutôt d’une envie combative de le défier, qu’Al·Ith trouvait
tout à fait agréable.
Elle avait même hâte de le voir, de manière à pouvoir
débuter cette nouvelle joute verbale. Il n’y avait pas de larmes
à l’horizon, certes pas !
Elle se sentait pleine de confiance, de calme ; ses griffes
étaient rentrées.
En elle se trouvait également comme un noyau inattaquable,
qu’elle reconnaissait pour l’avoir perçu, jaugé chez Dabeeb
lors de leur traversée de la plaine.
Ce fut dans cet état d’esprit qu’elle attendit sa rencontre avec
Ben Ata.
Il se prélassait contre le pilier central, bras croisés, en une
pose qui reflétait sa propre humeur. Il sourit – d’un sourire dur,
moqueur.
« Tu as apprécié ton escorte ? s’enquit-il, ce qui lui rappela
la jalousie qu’il était censé éprouver.
— Beaucoup. Pas autant, bien sûr, que s’il s’était agi du
beau Jarnti ! »
Ce sur quoi il fondit littéralement sur elle, ses yeux soudain
scintillants – Al·Ith le crut même un instant sur le point de la
frapper. Au lieu de quoi Ben Ata se borna à conserver son
rictus, pour lui indiquer qu’elle finirait tôt ou tard par le payer,
et lui tendit ses deux mains. Toute sourires et ironies, elle s’y
accrocha pour s’en servir lestement de balancier.
« Voilà une bien jolie robe, fit-il, manifestement décidé à se
montrer flatteur.
— Tu aimes donc le rouge ?
— Je crois que c’est toi qui me plais. »
Et malgré lui Ben Ata la prit dans ses bras – malgré lui, car
il ne le voulait pas, elle lui plaisait encore moins
qu’auparavant ; ses sens lui soufflaient que cette fille en robe
rouge ajustée de façon si suggestive pouvait aisément être à
son goût, à l’inverse de l’indépendance crasse qui pointait
dans chacun de ses sourires et de ses gestes, et qui lui était
jusque-là sortie de l’esprit.
Après lui avoir échappé, Al·Ith fila dans la pièce en lui jetant
par-dessus l’épaule un regard moqueur dont elle fut la
première surprise – elle s’ignorait capable de faire une chose
pareille ! Et lui, pour l’aguicher, se garda bien de la suivre : il
demeura immobile, une véritable statue humaine tête nue, bras
croisés, vêtue d’une courte tunique verte serrée à la taille par
une ceinture. Al·Ith, un sourire « énigmatique » aux lèvres – ce
qui ne manquait pas de l’étonner – entoura le fin pilier central
de ses deux mains et entreprit de s’y balancer avec aisance,
d’une manière destinée à enflammer son époux. Ben Ata le fut
bel et bien, mais ne comptait pas bouger pour autant.
Il se bornait à dévoiler un large rictus, qui répondait tant
bien que mal à ses larges sourires…
Lorsqu’Al·Ith l’avait quitté ce soir-là, plusieurs semaines
plus tôt, un Ben Ata réticent était rentré à minuit, après s’être
requinqué parmi ses soldats, pour la découvrir partie. À sa
grande fureur, il avait compris qu’une convocation avait dû lui
parvenir – impossible à diagnostiquer ou à combler, une
sensation de manque, mâtinée de besoin et d’impuissance,
l’avait presque aussitôt envahi. Ce n’était pas Al·Ith qui lui
manquait, il en avait la certitude.
Ben Ata était un homme fondamentalement méticuleux.
Il avait pris acte que certaines pratiques échappaient en
grande partie à son entendement – sur bien des points.
Il méprisait les jouisseurs qui fréquentaient les lupanars de la
ville. C’était pourtant dans l’un d’eux qu’il s’était alors rendu.
S’étant méthodiquement renseigné auprès de Jarnti et d’autres
officiers, il avait opté pour un établissement bien précis, dont
il avait exigé de rencontrer la tenancière. Celle-ci avait bien
compris ce qu’il voulait – elle y réfléchissait depuis que lui
étaient parvenues les rumeurs de sa prochaine visite. Elle n’en
avait pas moins patiemment attendu, tout sourire, qu’il en ait
fini de ses explications pour le moins maladroites, mais
déterminées.
Elle lui avait indiqué une chambre dans laquelle se trouvait
déjà une fille, qui avait reçu toutes sortes d’instructions très
détaillées – les compétences et lacunes de Ben Ata étant bien
sûr notoires d’un bout à l’autre de ces terres, les femmes y
avaient veillé. Un nombre stupéfiant de campagnes,
d’exercices militaires, de mises à sac, de viols et de pillages
avait donné à des filles violentées ou déçues bien des
occasions de propager ce genre d’informations.
Ben Ata s’était retrouvé au lit avec une jeune femme des
plus expertes, dont les talents n’avaient pas manqué de
grandement le surprendre. On ne pourrait pourtant affirmer
qu’il ait trouvé totalement à son goût de consacrer autant
d’heures aux délices de la chair, car il persistait à considérer
tout cela comme un passe-temps tout juste digne d’un homme
véritable.
Il n’en restait pas moins que Ben Ata avait reçu du plaisir, le
mot me semble s’imposer, pendant le mois qu’Al·Ith avait
passé à mener l’enquête dans son propre royaume. On lui avait
enseigné, comme à l’école, toute une variété de leçons,
relatives tant à l’anatomie qu’aux potentialités d’un corps,
masculin comme féminin. Ce n’était pas un élève
particulièrement doué. Mais il n’avait à l’évidence rien d’un
paresseux : une fois qu’il se décidait à se dévouer à quelque
tâche, pas grand-chose n’était susceptible de l’en détourner.
Cette courtisane, car elle n’était en aucun cas une putain
ordinaire, ayant été soigneusement choisie parmi ses
nombreuses consœurs par la plus sagace des tenancières de la
maison close – on l’avait même fait venir d’une autre ville, en
raison de sa réputation –, lui avait enseigné tout ce qu’elle
connaissait.
Mais ce à quoi Elys était parvenue, au bout d’un mois
d’épuisant labeur, se résumait finalement à ceci : remodeler
l’esprit de Ben Ata pour lui faire accepter l’idée que le plaisir
pouvait être multifonctionnel. Ça donnait au moins une base
de départ.
Il avait cru que tout ce qu’il fallait connaître lui était à
présent connu.
Or, au moment même où une Al·Ith aussi charmante que
moqueuse avait fait son entrée d’un pas léger dans le pavillon,
il s’était rappelé quelque chose que son cerveau avait
complètement occulté durant ce mois harassant. Les légers
baisers aguicheurs, auxquels il ne savait comment répliquer,
avaient déserté ses pensées. Les invites, questions et réponses,
réactions et contre-réactions – la courtisane Elys ne lui avait
rien fourni de tout cela ; jamais après tout elle n’avait goûté à
une relation égalitaire avec quiconque, homme ou femme.
Devant les balancements légers si suggestifs d’Al·Ith autour
de son pilier, Ben Ata comprit qu’il allait devoir tout reprendre
depuis le début. Impossible d’y couper. Il ne pouvait refuser :
le mois qu’il avait passé dans la peau d’un apprenti,
enthousiaste qui plus est, l’avait déjà préparé à dire oui à ce
qui devait arriver.
Voilà ce que ses regards disaient à Al·Ith, alors même qu’il
se voulait conquérant, hostile – son égal. Aussi lâcha-t-elle sa
colonne pour s’approcher de lui, et commencer à lui enseigner
comment être son égal en amour.
Ce fut pour lui des plus choquant, car cela augurait des
plaisirs qu’il n’avait certes pas envisagés dans les bras d’Elys.
La lourde sensualité de la courtisane n’était en aucune façon
comparable avec les changements et réponses de ces rythmes.
Ce n’était pas seulement à des réactions physiques
inimaginables qu’il se retrouvait vulnérable, mais pire encore à
des émotions qu’il n’avait aucune envie d’éprouver. Ben Ata
se sentait comme englouti dans un océan de tendresse, dans
une passion si intense qu’il ignorait s’il fallait y voir de la
douleur ou du ravissement… Et cela semblait ne pas avoir de
fin, cependant que la jeune femme, comme chez elle dans cette
contrée, conduisait à chaque instant toujours plus loin ce
compagnon certes déterminé, mais profondément troublé.
Ben Ata ne put bien sûr le supporter très longtemps. On
n’apprend pas l’égalité en une leçon, ni même en deux. Il était
par nature lourdaud, peu réactif : rien ne viendrait jamais
changer cela. Les joies de l’imprévisible lui étaient
consubstantiellement inaccessibles. Mais le bref intervalle
avait quand même suffi à lui ouvrir certaines potentialités
intérieures dépassant tout ce dont il se serait cru capable. Et
lorsqu’ils s’interrompirent, le laissant à moitié soulagé, à
moitié désolé que s’achève un tel moment d’intensité, la jeune
femme ne lui permit point de redescendre du niveau de
sensibilité que tous deux avaient atteint. Ce fut la nuit durant
qu’ils firent l’amour, et l’intégralité du lendemain – ils ne
s’arrêtèrent même pas pour manger, à peine s’ils burent un peu
de vin ; lorsqu’enfin ils se furent complètement, pleinement
épousés, au point qu’au toucher il leur était désormais
impossible de déterminer où débutait l’un et où finissait
l’autre, au point de devoir regarder pour le découvrir, tous
deux tombèrent dans
un sommeil si profond qu’ils s’y trouvaient encore vingt-
quatre heures plus tard. À leur réveil simultané, aux premiers
instants du crépuscule, leur parvinrent du fond du jardin les
battements enfiévrés du tambour, dont le rythme même – ils le
comprirent aussitôt – annonçait au pays tout entier, et
jusqu’aux terres de la jeune femme, que le mariage avait été
convenablement consommé. Et ce tambour devait résonner à
chacun de leurs ébats, de sorte que tout le monde puisse savoir
qu’ils se trouvaient ensemble, prendre en pensée part à leur
union, leur adresser mentalement leur soutien bienveillant – et
bien sûr les imiter.
Ils gisaient dans les bras l’un de l’autre, comme échoués
dans les hauts-fonds d’une mer qui les aurait engloutis. Mais
bientôt débutèrent les lents et délicats retraits de la chair, une
cuisse se séparant d’une cuisse, un genou d’un genou… Il
faisait déjà sombre, ce qui par chance dissimulait la moindre
dissonance entre eux – chacun sentant en effet son être
ordinaire comme en désaccord avec les merveilles des jours et
des nuits qui venaient de s’achever. Car ils n’avaient pas tardé
à mettre en doute ce que tous deux avaient accompli. Lui, dans
un geste d’excuse non dénué de tendresse, priva sa nuque de la
chaleur de son avant-bras, après quoi il se redressa pour
s’étirer, au soulagement évident de chacun de ses muscles
puissants. S’autorisant un sourire dans la pénombre, Al·Ith
entreprit de l’imiter de manière à reprendre le contrôle d’elle-
même. Mais Ben Ata trouvait manifestement peu galant de la
quitter sur-le-champ : il s’enveloppa dans sa cape de soldat et
s’assit au pied de la couche.
« On pourrait aller faire un brin de toilette, suggéra-t-il, et se
retrouver pour le souper.
— Quelle excellente idée ! »
Sa voix lui parvenait de la porte de ses appartements, où elle
s’était faufilée à l’abri de ses regards. Et puis Al·Ith disparut.
Rien n’avait changé depuis son arrivée ici, à part ce mur à
présent garni sur toute sa longueur d’innombrables rangées de
robes, de fourrures et de capes. N’ayant jamais rien vu de tel,
elle entreprit de les sortir l’une après l’autre en se grommelant
qu’il s’agissait à l’évidence d’une espèce d’entrepôt censé
servir à toute une compagnie de putains – un mot qu’elle avait
déjà appris
de lui. Les tissus s’avéraient relativement raffinés ; soieries,
satins et lainages, elle se fit fort d’examiner leur qualité d’un
œil professionnel – cette contrée savait manifestement
comment confectionner ce genre de produits. Mais la jeune
femme ne put que s’étonner de leur coupe exécrable :
impossible d’en dénicher un seul qui ne soit pas caricatural,
d’une manière ou d’une autre, qui ne souligne pas les fesses ou
les seins – soit en les exposant, soit en les confinant
inconfortablement ; si tel n’était pas le cas, c’était alors le tissu
ou la couleur qui ne convenait pas au modèle. Nulle part elle
ne voyait ici la moindre appétence instinctive pour la justesse
stylistique, la moindre subtilité. Estimant cependant qu’il était
encore un peu tôt dans la journée pour jouer les séductrices
impénitentes, elle se dénicha un banal peignoir vert qui la
stupéfia par son impeccable mauvais goût – et pourtant il
faisait partie du haut du panier. Elle alla prendre un bain, se
coiffa plus ou moins à la manière – féminine était sans doute
le qualificatif approprié – de Dabeeb, puis enfila la robe verte.
Après quoi elle retourna dans la pièce centrale, où Ben Ata
l’attendait avec humeur, installé à la petite table située près de
la fenêtre. La voir ainsi vêtue le dérida, puis le déçut presque
aussitôt.
« Est-ce là une de tes robes ? » s’enquit-il d’un ton dubitatif,
ce à quoi elle rétorqua : « Effectivement, grand roi. »
Et ils échangèrent les sourires amicaux, éclairés, de ceux qui
viennent de s’accoupler complètement. Car à ainsi se regarder,
à retrouver leur absolue différence, leur altérité, ces deux
citoyens de royaumes opposés n’arrivaient pas à croire à ce
qu’ensemble ils avaient accompli pendant ces heures de fusion
mutuelle. Aux yeux de Ben Ata, elle était redevenue une
femme étrangère, totalement exotique ; la proximité qu’ils
partageaient désormais l’éloignait davantage de notre
souveraine qu’elle ne les rapprochait – car en son for intérieur
il craignait d’être entraîné sur des terres encore plus
inconnues. Al·Ith, pour sa part, face à cet imposant soldat
bovin, aux cheveux toujours humides du bain qu’il venait de
prendre, s’estimait déjà bien méritoire de l’avoir emmené aussi
loin.
Les deux amants se commandèrent mentalement de solides
repas, qu’ils entreprirent de dévorer sitôt qu’ils furent apparus,
sous les roulements incessants du tambour.
À peine eurent-ils fini de manger qu’ils se levèrent d’un
bond et sortirent se promener dans le jardin, l’arpentant d’un
bout à l’autre – sans y voir le moindre joueur de tambour.
Pourtant le bruit continuait à parvenir à leurs oreilles – mais
d’où ? D’ici ? Non, de là-bas ? Ils étaient toujours sur le point
d’en découvrir la source, mais échouaient toujours.
S’avisant que jamais ils n’allaient trouver d’où provenait ce
son, ils se résolurent à retourner au pavillon. Pas main dans la
main. Pas même collés l’un contre l’autre. Chacun se sentait
entièrement enfermé dans son propre corps, absolument
inaccessible à l’autre, à cet étranger.
« Et pourtant, fit Al·Ith, comme si elle poursuivait quelque
conversation, je suis assurément enceinte.
— Vraiment ? Tu en es sûre ? Magnifique ! »
Devinant qu’un genre d’étreinte s’imposait, il fit mine de
s’approcher d’elle, mais fut tout content de se raviser en
voyant qu’elle ne semblait manifestement pas escompter pareil
geste de lui.
« Bien sûr que j’en suis sûre.
— Pourquoi ? Comment ?
— Comme le savent les femmes de ta contrée – pas celles de
la mienne. »
Ce sur quoi elle explosa de rire – un rire qui s’éternisa
devant un Ben Ata passablement interdit, bien malgré lui
obligé d’attendre la fin de cette tempête d’hilarité.
« Eh bien, parfait, j’en suis ravi.
— Ma foi, moi aussi – puisque c’est probablement ce qu’on
attend de nous.
— Tu en es certaine ?
— Non, bien sûr que non. Je ne suis certaine de rien.
— Qu’est-ce qu’on est censé faire, maintenant ?
— Comment veux-tu que je le sache ? Mais peut-être vont-
ils me dire de rentrer chez moi ? »
S’avisant du soulagement immédiat qu’afficha son visage,
Al·Ith s’esclaffa de plus belle en le montrant du doigt.
Conscient d’avoir été pris sur le fait, et voyant qu’elle
admettait volontiers partager sa disposition d’esprit, il se
joignit à son rire. Une fois terminé ce festin d’hilarité, il leur
fallut accepter que minuit était encore loin, et que laissés à
eux-mêmes ils allaient certainement se séparer.
« Une partie d’échecs ? proposa-t-il.
— Pourquoi pas. »
Il remporta la première, elle la seconde. Tous deux étaient
d’excellents joueurs – de véritables maîtres, à vrai dire, dans
leur royaume respectif. Les parties durèrent donc longtemps,
au point que le jour se levait lorsqu’ils en eurent terminé.
Chacun se demanda (tout en espérant dissimuler cette pensée
à l’autre) s’il était encore convenable de refaire l’amour ; tous
deux préférèrent finalement s’en abstenir.
De retour parmi les brumes et les éclaboussures des jardins –
leurs oreilles, leur sang, leur tête remplis des battements du
tambour –, elle attira son attention sur les rangées de soldats
déployées en contrebas, dans les brouillards humides des
prairies. Al·Ith considéra le visage de son époux, respecta ce
qu’elle y découvrit : la maîtrise parfaite ce que lui-même
voyait. Elle le savait en train de réfléchir qui à un éloge, qui à
une réprimande, qui à un ordre, pour atteindre à la perfection
de son œuvre : l’armée.
« Et qui donc… » lui demanda-t-elle, d’une manière qui lui
faisait comprendre l’intérêt qu’elle portait à la question « …
sont vos ennemis ? »
Il se raidit aussitôt ; ce sujet, s’avisa alors Al·Ith, lui avait
beaucoup occupé l’esprit depuis le jour où elle l’avait évoqué
devant Jarnti, qui avait transmis ses interrogations au roi avec
force railleries, mais aussi un profond trouble intérieur.
« À quoi nous servirait-il d’avoir des armées, si nous
n’avons pas d’ennemis ? » l’interrogea-t-il, nullement pour
plaisanter, mais par respect pour la curiosité dont elle faisait
ainsi preuve.
« Contre qui vous battez-vous ? »
Ben Ata, tendu, demeura silencieux. Il se remémorait,
comprit-elle, les pillages et rapines ayant ponctué ses
innombrables campagnes – si ceux-ci, se disait-il, avaient été
commis au nom d’un fantôme d’idée erronée, alors…
« Nous ne sommes pas vos ennemis – on ne peut même pas
franchir la frontière sans subir des effets délétères –, pourtant
vous avez bâti des forts d’un bout à l’autre de notre frontière,
aussi près qu’il vous était possible sans que vos soldats en
tombent malades. »
Il haussa légèrement les épaules, d’une façon quelque peu
étrange.
« À quand remonte la dernière fois que vous avez tiré ne
serait-ce qu’un coup de semonce ? »
Il éclata de rire, brièvement – une manière de reconnaître les
faits.
« À si longtemps qu’on ne peut même plus s’en souvenir.
Cela dit, il nous arrive d’arrêter un espion… qu’on relâche
assez vite. »
Elle pouffa à son tour. « Alors pourquoi ?
— Nos troupes sont nombreuses, et efficaces. »
En contrebas, parmi les brumes dorées qui s’élevaient dans
les airs pour se dissiper environ à hauteur de leur regard,
défilaient les soldats vêtus de tenues multicolores. Les ordres
perçants que leurs supérieurs aboyaient semblaient s’évanouir
à peu près au même niveau, comme si les sons ne faisaient
qu’un avec le brouillard.
« Et la Zone Cinq ? Vous avez des forts là-bas ? une
frontière ?
— Et des accrochages, parfois même des batailles. »
Ce qui ne manqua pas de la surprendre : elle avait oublié
qu’une guerre avait cours là-bas.
« Bien entendu, fit-elle. Mais il n’en reste pas moins que…
— Oui, je sais. » Maladroit, embarrassé, confus – comme
s’il était en faute vis-à-vis d’elle et non pas d’Eux – les
Pourvoyeurs et les Donneurs d’Ordres –, il balbutiait. « Je
n’arrête pas de m’interroger depuis que tu as soulevé la
question. C’est vrai… Bien sûr, nous ne sommes pas censés
nous battre…
— De vraies batailles ?
— Oui. Enfin… rien de vraiment sérieux…
— Des blessés ? Des pertes ?
— Des blessés et des morts. »
La respiration d’Al·Ith se résumait à de longs soupirs
consternés, presque effrayés. Ben Ata tourna vers elle un
visage des plus lugubres. « Oui, je sais. Mais, je le jure – ça
s’est comme imposé à moi. Je n’aurais jamais imaginé… ni
moi ni aucun d’entre nous… jusqu’à ce que tu… »
Et il abattit son énorme poing sur le petit parapet qui
entourait un bassin.
« Mais qui engage le combat ? Des habitants de cette Zone-
ci peuvent-ils vraiment pénétrer dans celle-là – et en revenir –
sans dommages ? Sans danger ?
— À une époque, je sais qu’il était impossible de passer
d’une Zone à l’autre sans bouclier, tout comme nous-mêmes
ne pouvons aller et venir aujourd’hui entre la vôtre et la nôtre.
Mais quelque chose doit avoir changé. Je ne dis pas que c’est
facile. Les franchissements de frontière ne se font nullement à
grande échelle, ni même fréquemment. Mais les combats n’en
ont pas moins lieu le long desdites frontières, parfois d’un
côté, parfois de l’autre – jamais loin dans les terres.
— Tu t’y es déjà rendu ?
— Oui. Plus d’une fois.
— À quoi elle ressemble, la Zone Cinq ? »
Un frisson le parcourut. Il se frotta les mains contre ses
avant-bras pour les réchauffer. Le dégoût que lui inspirait la
Zone Cinq le faisait blêmir.
« C’est donc à ce point… » fit-elle, non sans malice,
consciente qu’il éprouvait pour cette Zone exactement les
mêmes sentiments que nous pour la sienne. L’ironie de la
chose ne lui échappa pas : il hocha la tête, puis passa
affectueusement un bras autour de sa taille. « Oui, c’est à ce
point-là. »
Puis il la colla contre lui et enfouit son visage dans sa
chevelure. « Mais qu’est-ce qu’on va faire, Al·Ith, l’entendit-il
murmurer. Qu’est-ce qu’on va faire ? Je n’en reviens pas
d’avoir à peine commencé à y réfléchir.
— J’en ai autant à mon service, à propos des carences de
notre Zone. Je n’ai pas eu le temps de t’en parler, Ben Ata,
mais j’en ai longuement parcouru les confins depuis notre
dern…
— Seule ? » l’interrompit-il malgré lui d’une voix incrédule
– et Ben Ata fut bien incapable de rire lorsqu’elle lui répondit,
indulgente : « Bien sûr, ainsi que je l’entendais… mais là n’est
pas la question. Quand je me suis retrouvée sur une certaine
éminence, sous le massif central, d’où j’avais une vue parfaite
sur le Nord-Ouest, j’ai vu… mais l’important, c’est qu’il y a
extrêmement longtemps que personne ne l’a fait – je doute fort
que quiconque puisse encore se rappeler à quand cela remonte.
Vous, vous avez besoin
de casques de châtiment pour empêcher vos gens de regarder
là-bas… » Et elle le fit tourner sur lui-même, de sorte qu’il
lève des yeux éblouis sur les splendides hauteurs de la Zone
Trois, toutes d’un opale flamboyant à présent. « Si ton peuple
ne regarde jamais là-haut – non, ne t’en détourne pas, Ben
Ata –, le mien ne regarde jamais au-delà de nos frontières,
sans que personne n’ait à le lui interdire ou à le menacer de
punition. L’idée ne nous traverse tout simplement jamais
l’esprit. Nous sommes trop prospères, trop heureux, tout chez
nous est si confortable, Ben Ata, si agréable… Je ne sais que
dire ni penser… »
Et à son grand, à son immense dam, elle s’avisa que des
larmes s’étaient remises à couler le long de ses joues… Lui-
même, penché sur elle, soudain oublieux des couleurs
envoûtantes des gigantesques pics, accueillit de petits bruits
soucieux ces pleurs si étrangers à sa propre expérience. Il alla
même jusqu’à essuyer d’un gros index la goutte salée qui
s’était attardée sur sa paupière – et à l’examiner comme s’il
n’avait jamais rien vu de tel.
Dans les chansons, tableaux et autres histoires, on connaît
cette scène sous le titre La Larme d’Al·Ith. Il est
communément admis qu’elle évoque la tendresse que tous
deux ont partagée lorsque notre reine lui a annoncé qu’elle
était enceinte, mais la vérité réside dans ce que je raconte ici
même.
Là était allongée Al·Ith, alanguie sur la poitrine puissante de
son homme, tout entière bercée, réconfortée malgré ses
sanglots – exactement là où elle avait si souvent voulu se
trouver naguère. Qu’elle ne crût pas à l’efficacité de ce remède
ne l’empêchait pas de l’apprécier, tant qu’il durait.
Ben Ata, pour sa part, se réjouissait que cette fille si
terriblement indépendante puisse s’autoriser à pleurer un bon
coup, comme les autres – mais cela le laissait en même temps
plutôt interdit. Ça ne lui ressemblait tout simplement pas. Ce
fut donc avec soulagement qu’il la vit se redresser, renifler,
s’essuyer les joues de ses petites mains, puis se poster à ses
côtés devant le garde-fou.
« Et la Zone Deux, lui demanda-t-il, à quoi ressemble-t-
elle ?
— Tu en sais plus sur notre Zone que je ne pourrais te
raconter sur là-bas. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’on y a
toujours les yeux ouverts, et que jamais on ne s’en lasse. C’est
comme de regarder des brumes ou des eaux bleutées – mais
d’un bleu, d’un tel bleu, jamais tu n’as vu un bleu parei…
— Ma foi, l’interrompit-il sèchement, je ne vois vraiment
pas où tout cela nous mène. Ça ne fait rien avancer. »
Cela correspondait si précisément à ce qu’elle attendait de
lui qu’Al·Ith partit d’un grand éclat de rire, auquel Ben Ata ne
put lui-même résister – ce qui les ramena au canapé.
L’échange qui s’ensuivit ne fut en aucune façon à la hauteur de
ceux des derniers jours ; ce fut davantage une confirmation
que la chose restait possible – car leurs différences étaient
telles que tous deux ne cessaient de s’étonner de se trouver
encore là, ensemble. Un sentiment qui ne les quitterait pas
jusqu’à la toute fin.
À nouveau, il était midi. Par cette journée torride, Al·Ith le
choqua en sautant intégralement nue dans l’une des fontaines.
N’ayant jamais songé à s’en servir de la sorte, ce fut sans
abandon que Ben Ata se résolut à l’y rejoindre. Les poissons
rouges le chatouillaient, se plaignit-il, eux-mêmes les
dérangeaient – et puis, quoi qu’il en soit, « si jamais quelqu’un
devait les surprendre… ».
Mais qui l’aurait pu ?
« Encore ce joueur de tambour, se plaignit-il. Il y a
forcément quelqu’un là-bas, ça tombe sous le sens », car les
roulements ne s’interrompaient jamais, quoi qu’il fasse ou
dise.
« Voilà ce qu’on doit faire », lui lança-t-elle une fois qu’ils
se furent rhabillés, et installés de part et d’autre de leur petite
table. « Tu sais qu’à une époque, la Zone Quatre et la Zone
Cinq étaient dans l’impossibilité de se mêler. Et voilà que vous
y parvenez – allant même jusqu’à vous battre. Qu’est-ce qui a
changé ? Il nous faut le découvrir. Et ensuite, nous devrons
nous pencher sur les raisons qui ont initialement présidé à la
création de tes armées. À quoi te servent toutes ces troupes ?
Tu engloutis l’intégralité des richesses de ton pays dedans ?
Pas étonnant que vous soyez pauvres.
— Pauvres ? Comment ça !?
— C’est l’évidence, Ben Ata ! Vous ne voyez pas à quel
point vous êtes pathétiques ! Le plus miséreux de nos bergers
vit mieux que toi, le roi de cette Zone. Quant aux habits qui
garnissent ces armoires ! Oh, ils sont solides, bien cousus,
confortables même – loin de moi l’idée de le nier. Ils
remplissent leur usage. Mais si ce sont là des vêtements de
reine, à tes yeux – puisque pour toi il faut qu’une reine porte
telle qualité de garde-robe, et l’épouse d’un soldat telle aut…
— Mais bien sûr. Il faut qu’il y ait une hiérarchie.
— Bien sûr – à tes yeux. Moi, par contre, je te dis qu’elle
n’est en rien nécessaire. Pourquoi en faudrait-il
nécessairement une, sinon à cause de votre pauvreté crasse ?
Pourquoi, pour retenir ta cape, faut-il que tu portes cette grosse
broche qui proclame ton identité ? Chez nous, tout le monde
sait que je suis Al·Ith. Je pourrais même porter un sac qu’on
me reconnaîtrait encore. Tu ne comprends donc pas ? Vous
êtes pauvres, Ben Ata, de pauvres gens. Tout ce que je vois
quand j’arpente ton royaume – oh, je ne parle pas de ce
pavillon, construit uniquement pour la présente occasion, et
qui va sans doute disparaître quand nous nous serons
séparés…
— On va encore se séparer ?
— Évidemment ! Que croyais-tu donc ? Qu’on allait rester
ensemble à jamais, Ben Ata ? Notre présence ici n’a qu’un
objectif – guérir nos deux contrées, et incidemment découvrir
à quel moment nous avons fait fausse route, et ce qu’il nous
faudrait faire, vraiment faire, pour… »
Penchée en avant, elle fixait sur lui des yeux luisants de
passion et de persuasion.
Penché en arrière, il la gratifiait d’un regard sarcastique. Ben
Ata se sentait offensé. Jamais il n’aurait imaginé qu’on puisse
qualifier sa contrée de pauvre, que des étrangers la considèrent
au premier coup d’œil comme un pays arriéré, miséreux. Peu
lui importait que cette femme trouve – à l’évidence – son
souverain terriblement rustre, lourdaud. Il était un soldat ! Et
les soldats étaient… eh bien, des soldats. Mais que son
royaume ne fût pas un modèle aussi indépassable qu’il l’avait
imaginé… Al·Ith le sentit se raidir de fureur tout contre elle. Il
dévisageait la jeune femme ; son visage semblait comme
s’éloigner du sien – comme un signe de totale répudiation.
Soudain il se leva et se mit à faire rageusement les cent pas
dans la chambre.
« Tu l’as dit toi-même, tu ne places rien au-dessus du luxe.
Du confort. De l’aisance. Tout cela ; tu l’as dit, tu l’as dit…
— Oui, c’est exact. » Et bien sûr, il s’en enorgueillit –
simplement l’admettre aurait été un signe de faiblesse. Il
vacillait sur ses pieds tant il s’esclaffait, en la montrant du
doigt.
« Tu réagis comme un adolescent, Ben Ata, lui lança-t-elle
avant de se lever à son tour. Que nous soyons riches, que nous
ne manquions de rien, ne pose problème que dans la mesure
où cela nous a fait oublier notre véritable raison d’être. Mais si
vous, vous êtes pauvres, sous-développés, c’est parce que
toutes vos richesses se retrouvent englouties dans la guerre –
une guerre stupide, inutile, absurde… »
Elle se tenait devant lui, à lui faire face.
Le dégoût qu’elle lui inspirait culmina en un geste furieux –
l’idée de la frapper lui traversait manifestement l’esprit. Son
énorme poing, qui donnait l’impression de faire la taille de sa
tête délicate, était prêt à s’abattre ; Al·Ith tint sa position et le
fixa droit dans les yeux.
« Ben Ata, je suis beaucoup moins forte que toi, tu peux
donc user à ta guise de violence contre moi. Je ne pourrai t’en
empêcher. Pas plus que je ne puis, dans cet horrible lieu qui te
sert de pays, faire appel au vrai pouvoir pour t’arrêter… »
Bien entendu, il lui fallait à présent la porter jusqu’au lit, et
la traiter comme il avait traité les filles les moins
entreprenantes de ses nuits de pillage.
Elle ne résista pas – comment aurait-elle pu ? –, mais
détourna la tête, ferma les yeux et demeura parfaitement
apathique, comme si elle était morte.
Il violait un cadavre, voilà l’impression que cela lui donnait.
Et Ben Ata se méprisait d’agir ainsi. Et il la détestait de l’y
avoir poussé. Il se rappela alors qu’elle était enceinte, et que ça
risquait d’endommager le fœtus. Tout cela le retint de repartir
à la charge, ce qu’il aurait fait en d’autres circonstances. Ben
Ata roula loin d’Al·Ith et, tremblant de l’aversion qu’elle lui
inspirait, dit : « Et c’est comme ça. Et pas autrement. »
Dans le silence, tous deux remarquèrent l’absence des
roulements de tambour.
Al·Ith se redressa tant bien que mal, gagna ses appartements
– pour en ressortir presque aussitôt vêtue de sa robe rouge
foncé, sans lui accorder le moindre regard.
« Tu ne peux pas partir avant d’y avoir été autorisée, lui
cracha-t-il stupidement, d’une voix pleine de menaces.
— Tu n’entends donc pas ? Le tambour s’est tu », rétorqua-t-
elle d’une voix vidée de toute énergie.
Elle sortit appeler son cheval. Aux oreilles de Ben Ata
parvint aussitôt le clic-clac de ses sabots au milieu des
fontaines.
« Et ne t’avise pas de revenir ! », lui lança un Ben Ata brisé.
Ce qui venait d’arriver le laissait totalement interdit. Il ne
réussissait pas à le faire coïncider avec ce que tous deux
avaient partagé jusque-là.
Il avait l’impression de se tenir au bord d’un paysage que
jamais il n’aurait pu ne fût-ce qu’imaginer – et qui avait
disparu.
« Et toi, rétorqua-t-elle tout en bondissant sur Yori, tu peux
retourner à tes maudites putains. » Avant d’ajouter presque
aussitôt, atterrée qu’elle était d’avoir prononcé ces mots, qui
n’étaient pas les siens, qui appartenaient au vocabulaire de la
Zone Quatre : « Oh, il faut que je parte de cet endroit
abominable. »
Leur évidente sincérité ne manqua pas de transpercer le
cœur de Ben Ata.
Elle s’éloigna au petit galop. Ben Ata se précipita sur sa
propre monture et s’élança furieusement à sa poursuite, ne la
rattrapant qu’assez tard sur la route occidentale. Les deux
chevaux, le noir et le blanc, filaient à présent côte à côte, et
comme la nuit n’était pas encore tombée il y avait des gens sur
les routes, mais aussi en bateau sur les canaux. Ils virent la
reine de la Zone Trois fuir leur contrée « comme une
démone », le roi « aussi pâle que la mort, le pauvre homme » à
sa poursuite.
Ce n’était là que la première partie de la route : Al·Ith ayant
oublié de prendre son bouclier, elle commença à se courber en
avant à proximité de la frontière ; presque sans connaissance,
elle s’accrochait tant bien que mal à la crinière de Yori,
consciente du sort funeste qui l’attendait si d’aventure elle la
lâchait. Sa monture, la sentant s’affaisser sur son dos, ralentit
jusqu’à atteindre le petit trot ; voyant son épouse brimbaler
dans tous les sens, Ben Ata la souleva de l’animal pour la
prendre sur le sien. Les gens présents sur la seconde partie du
parcours parlèrent ensuite d’une souveraine malade, affectée
par l’obligation qui lui était faite
de quitter la Zone Quatre ; le roi, qui la berçait « comme un
bébé », chevauchait en pleurant.
Yori sur ses talons, il la porta ainsi jusqu’à la frontière où il
la déposa par terre, juste de l’autre côté – mais pas trop loin,
Ben Ata ne pouvant davantage qu’elle voyager sans protection
dans un royaume qui n’était pas le sien ; dès que la jeune
femme parut sur le point de revenir à elle, il recula d’un pas,
pour ne plus que la tenir par l’épaule. Et voilà ce qu’Al·Ith
découvrit lorsqu’elle ouvrit les yeux : une nuit sombre, agitée
– les vents d’est mordants qui ne cessaient de s’infiltrer dans
sa contrée étaient déjà presque assez puissants pour la décoller
du sol. S’avisant du visage lugubre de Ben Ata, la jeune
femme le crut en colère, non point inquiet pour elle.
Al·Ith enfourcha sa monture, qui se trouvait à ses côtés, et
s’enfuit dans l’obscurité ; bête et humaine ne tardèrent pas à
disparaître, comme de la paille dans un orage. Alors qu’il
retournait à ses campements, Ben Ata se demanda quand elle
recevrait l’Ordre de revenir.
Elle n’était pas allée bien loin lorsqu’elle comprit, à force de
réflexion, et avec une certaine compassion, ce qui était arrivé.
C’était à présent de la peine qu’Al·Ith éprouvait, tout comme
Ben Ata ; la jeune femme aurait aimé pouvoir le rassurer, ne
fût-ce que d’une parole – oui, elle le savait, c’était lui qui
l’avait portée jusqu’à la frontière, l’avait aidée à la franchir ; à
présent il ne pouvait pas davantage croire qu’il l’avait écrasée,
punie, qu’elle-même se délectait de critiques acerbes à
l’encontre de son pays.
Comment avait-elle pu ! Elle, Al·Ith, qui était incapable du
moindre mot cruel ou même inconsidéré à l’égard de
quiconque dans son royaume, avait accablé cet homme – qui
n’était ni plus ni moins coupable qu’elle, qui bien malgré lui
était le roi de cette triste contrée détrempée, miséreuse – d’un
flot de paroles venimeuses.
Lui était de retour parmi ses armées, elle chevauchait en
direction de sa capitale – et chacun pensait à l’autre, avec
compassion.
Une fois arrivée au sommet du col qui reliait la plaine et le
plateau, la jeune femme fit s’arrêter Yori, puis leva les yeux
vers les masses montagneuses qui s’élevaient tout autour.
C’était dans ces montagnes qu’elle avait vécu son existence ;
elle s’était spirituellement nourrie, autant
que divertie, de les regarder se transformer, se déployer à
l’intérieur de leurs atmosphères changeantes. Maintenant
qu’elle faisait doucement tournoyer son cheval sur lui-même,
la jeune femme les voyait comme elle les avait toujours vues –
mais également comme elles lui étaient apparues là-bas, dans
les basses terres, quand elle se trouvait en compagnie de Ben
Ata. Elle savait qu’à cet instant même, lui aussi devait
contempler ces pics, incapable de s’en empêcher, que cela fût
ou non permis. À le découvrir ainsi immobile,
momentanément étranger à lui-même parmi les tentes et les
alignements de piquets des camps, ses officiers allaient
d’abord échanger des coups d’œil interdits, puis l’un après
l’autre lever à leur tour la tête – après quoi les soldats en
feraient de même. Al·Ith s’interrogeait sur les femmes, qu’elle
soupçonnait être dépositaires de toutes sortes de croyances
secrètes. La plupart d’entre elles n’avaient sans doute jamais
cessé, lorsqu’elles étaient à l’abri des regards, d’admirer les
cieux occidentaux, où les sommets enneigés s’élevaient à une
telle altitude qu’on avait bien du mal à les distinguer des
nuages.
Al·Ith se rappela alors une chanson – oui, elle l’entendit
comme si les bras de Ben Ata l’enlaçaient. Elle ne lui avait pas
vraiment prêté attention, à ce moment-là, mais les paroles
l’avaient suffisamment marquée pour qu’elles lui reviennent
en cet instant. Cette chanson faisait partie intégrante des
délices charnels qui avaient enfiévré leurs deux corps
stupéfaits :
Comment atteindre l’endroit où la lumière brille ?
Où le ravissement vous étrille ?
Au sommet des montagnes la lumière change,
L’espoir s’engrange.
Des nuages ? – non,
De la neige…
De la pluie ici,
De la neige là-bas :
Ce blanc glacé qui vous brûle les yeux,
Ces flocons légers si onctueux.
Comment aller là-bas ?
S’élever d’ici-bas ?
Quitter, quitter ces basses terres,
Pour rejoindre ces hautes terres.
Tel est notre destin,
Tel est notre destin…
Une douce voix aiguë, féminine, avait accompagné
l’intégralité de leurs ébats – et à présent ces paroles
demeureraient pour toujours mêlées aux souvenirs qu’ils
avaient l’un de l’autre.
Et pourtant, elle le savait, les mots qu’entendrait n’importe
quelle personne normale, soldat ou épouse non initiée de
soldat, ne seraient pas ceux-ci – seuls Al·Ith, Ben Ata et les
femmes affranchies en étaient capables. Mais son mari les
avait-il entendus ? Eh bien, elle leur poserait la question à leur
prochaine rencontre !
Al·Ith reprit sa chevauchée – des groupes de gens
l’appelaient à présent depuis le bord des routes, heureux de la
retrouver. Elle s’arrêtait pour discuter avec eux, écouter leurs
messages, leur dire aussi qu’elle était enceinte de Ben Ata. La
nouvelle ne tarda pas à faire le tour du plateau, si bien qu’à
son arrivée dans les rues de notre capitale, des foules s’y
amassaient déjà pour crier des chants de bienvenue à l’enfant à
venir ; le temps qu’elle atteigne son foyer, la jeune femme
avait donc retrouvé la chaleur bonhomme caractéristique de la
Zone Trois.
Sur les larges marches attendaient sa sœur Murti· et tous les
enfants qui l’appelaient Mère. Presque submergée par leur
amour et leur joie de la revoir, elle passa avec eux un jour et
une nuit entiers, à les écouter lui raconter tout ce qui était
arrivé en son absence. Et tout ce temps sonnèrent les cloches
de notre tour d’information, de sorte qu’aucun
des habitants de notre Zone n’ignora qu’Al·Ith était de retour,
en bonne santé – et enceinte.
Puis, laissant les enfants à leurs Pères-Spirituels, à leurs
leçons et à leurs jeux, elle se retira avec sa sœur ; toutes deux
montèrent jusqu’au sommet du palais, où les multiples niveaux
de toits s’étendaient dans toutes les directions, où il était
possible de grimper encore plus haut, jusqu’à la flèche la plus
élevée de toute la capitale. Elle se tint tout en haut de cette
tour avec Murti· et, à cette même Murti· qui s’interrogeait sur
l’intérêt de faire autant d’efforts pour se rendre à un endroit
qu’elle ne se rappelait pas avoir jamais tenté d’atteindre
auparavant, elle dit : « Regarde, regarde là-bas… » et lui
désigna au nord-ouest une profonde trouée dans les
montagnes. Le bleu de la Zone Deux scintillait comme des
saphirs. Dans un premier temps, Murti· n’y vit qu’une brèche
envahie de brume.
Al·Ith, qui laissait pour sa part ses yeux s’emplir de tout ce
bleu, se remémora tendrement les paroles de Ben Ata – « une
perte de temps », à l’en croire. Murti·, s’avisant de son sourire
pour le moins éloquent, comprit qu’elle songeait à son époux.
Dans un éclat de rire, elle s’apprêta à se tourner vers sa sœur
pour la taquiner, la supplier de lui donner un tant soit peu de
renseignements sur ce célèbre Ben Ata, le grand soldat.
« Non, non, lui lança alors Al·Ith, continue à regarder… »
Sa vie durant, elle-même avait eu la possibilité de grimper
jusqu’à ces hauteurs pour y scruter la Zone Deux. Personne ne
lui avait dit qu’il ne le fallait pas ! Mais personne non plus ne
lui avait parlé de la Zone Deux ! Et pourtant – oui, elle était
venue ici dans son enfance. Elle s’en souvenait à présent. Dans
sa prime jeunesse, avant ses premières règles. La fillette
qu’elle était à l’époque avait été comme poussée à grimper,
encore et encore, jusqu’aux toits immenses qui recouvraient
les innombrables palais – de sorte qu’elle aurait pu, si elle
l’avait voulu, sauter de l’un à l’autre, se rendre ici et là des
semaines entières d’affilée. Au lieu de quoi elle avait
découvert la haute flèche, et la petite porte à son pied – qu’elle
s’était empressée d’emprunter. Au terme d’une montée
interminable, vraiment interminable, elle avait enfin atteint le
bout de l’escalier en colimaçon ; le souffle court, étourdie, elle
s’était alors tenue sur la minuscule plate-forme que toutes
deux occupaient présentement, baignées des lumières du soir,
entourées d’oiseaux qui filaient tout autour d’elles en criant –
pour les avertir peut-être du danger que représentaient les
aigles planant au-dessus des montagnes. Cramponnée à ces
lieux, la gamine avait levé les yeux vers ce glorieux décor – et
ç’avait soudain été comme si l’intégralité de sa personne
s’était emplie du besoin de quitter cet endroit, pour se laisser
absorber par ce bleu infini – le bleu, le bleu, le bleu ! Et il
s’était écoulé des heures avant qu’elle ne redescendît, la tête
remplie de cet air bleuté, et… et puis quoi ? Elle n’arrivait pas
à s’en souvenir ! En avait-elle parlé à quelqu’un, pour se voir
mise en garde ? Ou bien avait-elle gardé ceci pour elle, et
simplement oublié ?
Mais cela importait-il ? Le fait était qu’elle avait eu cette
possibilité sa vie durant, au prix d’un effort se résumant à
grimper quelques volées de marches un peu ardues. Et
pourtant ç’avait été comme si son propre esprit s’était fermé à
ce qu’il pouvait – devait, voulait – accomplir…
Sa sœur s’agrippait des deux mains au parapet, son beau
buste bien droit, les yeux brillants. Elle semblait comme
scintiller de tous côtés : les puissants rayons du soleil couchant
faisaient luire sa soyeuse chevelure dorée, resplendir les
broderies de sa robe jaune. Elle avait vu !
Lorsqu’elle se tourna vers Al·Ith, ce fut seulement pour lui
dire : « Pourquoi avons-nous oublié ? »
Et celle-ci ne sut quoi lui répondre.
Al·Ith ordonna ensuite que l’on fasse sonner les cloches pour
enjoindre toutes les régions à envoyer des messagers aussi vite
que cela leur serait humainement possible. Puis elle soupa
avec sa sœur, qui voulait tout savoir sur ce nouvel époux ;
mais alors qu’en temps normal elle lui aurait tout raconté, sans
le moindre sentiment de déloyauté ou de trahison, la jeune
femme découvrit sa langue comme alourdie par la réticence.
Pourquoi ? En partie seulement parce que Murti· en
connaissait si peu sur la Zone Quatre qu’elle allait devoir tout
lui présenter sous une dizaine d’angles différents avant qu’elle
ne commence à la comprendre, mais aussi parce qu’elle sentait
Ben Ata en train de penser à elle. Elle n’appréciait guère ce
lien qui les unissait. Jamais encore elle n’avait éprouvé pareil
trouble, pareil désir à l’égard d’un homme – que ce fût pour
procréer ou simplement s’amuser. Elle trouvait cela malsain, le
voyait comme une projection de cette Zone où la moindre
émotion se faisait si pesante, impérieuse. Pourtant, c’était bel
et bien ce qu’elle ressentait, et ça n’aurait servi à rien de
prétendre le contraire. Murti·, qui se rendait compte de cette
résistance, ne lui en tenait pas rigueur, mais ne s’en sentait pas
moins exclue ; elle regagna donc assez tôt ses appartements où
l’attendaient ses propres enfants.
Une relation dans laquelle une personne restreignait les
autres n’était-elle pas forcément mauvaise ? Comment aurait-il
pu en être différemment ?
Cependant, et Al·Ith le savait, les vraies questions qu’il lui
fallait à présent affronter étaient bien plus urgentes que ses
problèmes conjugaux ; elle finirait bien, de toute façon, par
recevoir en temps utile l’ordre de retourner à son époux – une
perspective abominable ou pleine de promesses ? Elle n’aurait
su le dire.
Et Al·Ith alla se coucher, de manière à pouvoir affronter dans
les meilleures conditions ce qui l’attendait le lendemain – un
lendemain qui, elle l’espérait, lui apporterait la lucidité dont
elle avait tant besoin.
La chambre principale du Conseil de notre Zone n’est pas très
grande, n’ayant pas vocation à contenir plus de vingt ou trente
personnes à la fois – un chiffre bien suffisant pour nous
représenter convenablement, les délégués variant selon les
circonstances et les sujets abordés. C’est une pièce carrée, au
plafond assez bas, située en un lieu qui nous permet de voir à
la fois le ciel et les montagnes par les fenêtres.
Son plancher accueille d’énormes coussins plats, sur
lesquels on s’installe tout bonnement au gré de nos
préférences. Même Al·Ith peut s’asseoir là où elle le veut :
avec un si petit nombre de personnes, elle n’a nullement
besoin de se retrouver perchée au sommet de quelque
proéminence.
Arrivée ce jour-là avant tout le monde, elle passa d’une
fenêtre à l’autre pour contempler nos rues, puis les montagnes,
puis – un long moment – un endroit particulier situé au nord-
ouest. Je me trouvais là-bas ce jour-là ; étant le second à
pénétrer dans la Chambre, je fus aussitôt frappé par
son agitation, son angoisse. Ce n’était plus là la femme
pondérée que je connaissais depuis sa prime jeunesse – je suis
l’un de ses Pères-Spirituels.
Je me tenais à ses côtés devant la fenêtre ; après m’avoir
adressé le plus triste, le plus désemparé des regards, elle laissa
choir sa tête sur mon épaule, l’y blottit comme aurait pu le
faire un gamin. Ce qui me troubla plus que je ne saurais le
dire, car jamais la petite Al·Ith indépendante de mes souvenirs
n’aurait fait une chose pareille.
Elle ne tarda pas à se retirer.
« Lusik, je ne me reconnais plus.
— Oui, je m’en rends bien compte. »
Il y avait de l’agitation sur la grande place en contrebas ;
nous nous penchâmes tous deux pour voir de quoi il retournait,
reconnaissants d’être ainsi arrachés à nos inquiétudes.
Des délégués arrivaient de toutes nos régions, sur des
chevaux ou des ânes, et il y avait des enfants à dos de chèvres.
Ces créatures étaient prises en charge par de jeunes gens dont
c’était la tâche : ils les menaient sous les arbres qui
ombrageaient la partie méridionale de la place. Vivant moi-
même dans l’extrême sud de nos exquises terres, j’étais pour
ma part venu à dos de chameau. Cette bête, qui n’avait pas
souvent l’occasion de faire la connaissance d’animaux
n’appartenant pas à son espèce – les chameaux apprécient
tellement notre royaume que nous en avons fait notre principal
moyen de transport –, se retrouvait nez à nez avec une
splendide jument noire née parmi les troupeaux orientaux.
Il s’agissait là d’une scène si agréable, si familière, qu’elle
nous emplit de bonne humeur – jusqu’à ce qu’Al·Ith dise :
« Notre situation n’en reste pas moins fort préoccupante, et
elle dépasse complètement mon entendement. »
La pièce s’emplit de notre peuple : des hommes, des
femmes, ainsi que deux petites filles ayant déjà fait montre
d’une certaine inclination pour les arts de l’encadrement, et
auxquelles était donnée l’occasion d’en faire l’apprentissage.
Nous étions vingt-cinq, ce jour-là. Al·Ith alla immédiatement
s’installer sous la fenêtre ouest, déploya ses jupes jaunes tout
autour d’elle – elle savait que nous appréciions de la voir belle
et soignée – et commença : « Nous sommes tous au fait de la
situation. J’en prends l’entière responsabilité. »
Puis elle attendit, en effectuant d’un regard circulaire le tour
des présents. Tout le monde avait hoché la tête, non par
animosité, mais pour entériner un fait. Un petit sourire lui
barra le visage – un sourire maussade.
« Voilà ce qu’il nous faut savoir : notre situation a-t-elle
connu le moindre changement au cours des trente-neuf
derniers jours ? »
Elle marqua une nouvelle pause, nous dévisagea l’un après
l’autre, en s’assurant d’adresser un beau sourire aux deux
petites filles – qui bien évidemment le lui rendirent, chargé
d’une admiration inconditionnelle pour cette femme à laquelle
elles voulaient tant ressembler.
« C’est pareil dans chaque région. Les animaux sont
souffrants, ils peinent à procréer. Et nous-mêmes, nous avons
connu des jours meilleurs. C’est là un fait, dont vous comme
moi avons connaissance. Et j’aurais pu m’en apercevoir avant
si j’avais prêté à vos rapports l’attention qu’ils méritaient. »
Nouveau hochement de tête collectif : c’était la vérité.
« À l’évidence, tout le monde croit que mon mariage avec
Ben Ata est lié d’une quelconque manière à ce déclin. Nous ne
savons ni pourquoi ni comment, mais nous pouvons à présent
espérer voir notre situation s’améliorer. Ainsi qu’il l’a déjà été
annoncé à tous, je suis enceinte – un état qui fait
vraisemblablement partie du traitement censé nous conduire à
la guérison. »
Elle marquait une pause après chaque affirmation pour
regarder autour d’elle, en quête du moindre signe de désaccord
ou d’éventuels commentaires sur ce qu’elle venait de dire.
« Cela fait trente-neuf jours qu’on m’a emmenée à Ben
Ata. »
Ce emmenée, elle l’avait prononcé avec une emphase
empreinte d’amertume ; le regrettant aussitôt, elle nous adressa
à tous un bref sourire d’excuse. Mais plus aucun des présents,
désormais, ne pouvait ignorer sa détresse intérieure. Il régnait
dans la salle du Conseil une atmosphère sans précédent, du
moins dans mes propres souvenirs. L’état dans lequel Al·Ith se
trouvait nous en disait plus long sur la situation de notre
royaume que tout ce qu’elle aurait pu faire.
Elle attendit posément avant de poursuivre : « Y a-t-il eu le
moindre changement pendant cette période ? Non ? Bien. Moi,
cela fait cinq jours que je suis enceinte. Y a-t-il eu une
évolution depuis ?
— Hier, intervint alors l’une des petites filles, ma brebis a eu
deux petits. »
Nous éclatâmes aussitôt de rire, et les débats
s’interrompirent le temps qu’Al·Ith lui explique le concept de
« temps de gestation ».
Pendant ce temps, nous nous demandions s’il y avait de fait
eu un quelconque changement lors des cinq dernières journées.
Une discussion débuta, qu’Al·Ith suivit attentivement. Après
quoi elle se redressa d’un bond, passa en hâte d’une fenêtre à
l’autre, pour enfin aller une fois encore se pencher à l’ouest et
lever les yeux en direction du ciel. Personne parmi nous ne
l’avait jamais vue se comporter ainsi. Après un certain temps,
en ma qualité de seul parent présent, je m’approchai à mon
tour de la fenêtre pour m’aviser de ce qu’elle regardait : rien
d’autre que les amas rocheux des chaînes occidentales.
Ma venue à ses côtés la rappela à ses devoirs ; elle retourna
s’asseoir.
La petite fille qui avait évoqué sa brebis était en train de
fredonner l’une de nos comptines pour enfants :
Trouve le chemin
Oui, trouve le chemin
Et suis-le un peu plus loin.
Passer le col
Il nous faut passer le col
Et nous réunir dans le bleu…
Al·Ith écoutait, penchée en avant. Cette chanson, nous l’avions
tous entendue un bon millier de fois. Les enfants improvisaient
des marelles avec des pierres, qu’ils arpentaient à une cadence
qui ne cessait de varier selon le tempo de leurs comptines.
Notre souveraine, croyions-nous, prêtait comme à son
habitude une attention toute particulière à la jeunesse ; aussi
nous nous résolûmes à attendre.
Mais elle demeurait immobile, comme hypnotisée par la
petite fille qui, pour sa part, semblait l’avoir totalement
oubliée : elle se bornait à se balancer doucement par terre en
fredonnant, allant même jusqu’à frapper en rythme dans ses
mains. C’était une enfant typique des régions orientales : une
minuscule chose affublée de grands yeux bleus et de cheveux
blond roux. Ces poussins décharnés avaient tendance à devenir
de singulières beautés, tout comme leurs congénères
masculins. Pendant la saison des festivals, les cœurs se
mettaient à battre plus vite à l’arrivée des compagnies
orientales – rien que des charmeurs tout sourires parfaitement
conscients du pouvoir qu’ils avaient sur nous, fins prêts à nous
envoûter de leurs chants issus d’un passé bien plus farouche…
« Comment t’appelles-tu ? s’enquit Al·Ith.
— Greena.
— Eh bien, ma petite, approche. »
L’enfant vint en sautillant s’installer sur ses genoux. Elle lui
prit la main.
« Tu connais le reste de cette chanson ?
— Quelle chanson, Al·Ith ?
— Celle que tu chantais. Qu’y a-t-il après “Et nous réunir
dans le bleu” ?
La gamine s’efforça de s’en souvenir. D’un coup d’œil, elle
quémanda de l’aide à sa sœur.
Nous comprenions tous, désormais, qu’il était en train de se
produire quelque chose d’important.
J’avais moi-même assisté à certains événements intenses
dans cette salle, mais jamais rien de tel. L’air crépitait
d’excitation, et toute lassitude avait quitté Al·Ith. Elle était
redevenue celle que nous connaissions jadis : alerte, pleine
d’entrain et d’attention.
« Y a-t-il encore des paroles ensuite ? »
L’enfant rechercha à nouveau l’aide de sa sœur, un autre brin
de fille, mais celle-ci se borna à secouer la tête. Avant de se
relever en hâte : « Si, si, il y en a… je crois… », et de se
rasseoir aussitôt par terre.
« Écoutez, fit Al·Ith, voilà ce que j’attends de vous : vous
allez descendre sur la place, là-bas – là où il y a les animaux.
Et oublier un moment notre présence ici. Jouez à ce jeu. Jouez-
y comme si vous vous trouviez chez vous, avec vos troupeaux
et vos familles. Et essayez de vous rappeler ce qui vient après
“Et nous réunir dans le bleu”. »
Les deux gamines bondirent sur leurs pieds, puis
s’empressèrent de sortir de la salle du Conseil, main dans la
main. Nous étions tout sourire, chacun de nous voyant en elles
l’image de ce qu’elles deviendraient sous peu.
« À quoi tout cela rime-t-il, Al·Ith ? » lui demanda un jeune
homme originaire du Nord.
C’était en fait l’un de ses fils adoptifs, qui avait grandi
auprès d’elle – au point, comme c’est souvent le cas en la
matière, qu’il avait hérité de certains de ses traits.
« Je suis sur le point de le découvrir », fit-elle, en nous
fixant chacun un instant à tour de rôle. « Vous ne le sentez
donc pas ? Il y a quelque chose ! Mais quoi ? » Et l’urgence
qui l’habitait la poussa à se relever pour arpenter la pièce d’un
bout à l’autre, cette fois sans regarder à l’extérieur quand elle
s’immobilisait devant une fenêtre. « Qu’est-ce que c’est ? »
poursuivit-elle. Nous patientâmes en silence, conscients que
lorsqu’un des nôtres s’apprête à comprendre quelque chose, la
meilleure méthode pour l’y aider reste encore de concentrer
nos pensées sur lui. « Je n’en sais rien. Je ne sais pas… »
Après quoi elle fit volte-face pour aller se pencher à la fenêtre
ouest. Nous nous pressâmes autant que possible à ses côtés
pour regarder en bas. Les deux enfants, qui avaient disposé
leurs galets par terre, sautillaient à cloche-pied en chantant.
Leurs paroles nous étaient inaudibles.
Sentant que nous les observions, elles s’interrompirent pour
lever la tête. Nous reculâmes aussitôt hors de vue.
« Il nous faut attendre », dit Al·Ith.
Nous reprîmes donc place sur nos coussins. Nous espérions
bien sûr en apprendre davantage sur l’autre Zone, mais aucun
de nous n’osait ouvrir la bouche, de peur de ramener sur elle
l’ombre du souvenir.
Devinant nos pensées, Al·Ith poussa un soupir, puis satisfit à
notre attente : « Elle est très difficile à décrire », reprit-elle
courageusement, et nous vîmes que tout entrain l’avait quittée.
« Pas en surface, bien sûr : tout y est consacré à la guerre. Au
combat. C’est un endroit bien pauvre, je ne vois rien dans
notre royaume à quoi il puisse être comparé. Et pour ce qui est
de ses habitants… »
Elle trébuchait sur chaque mot, ne cessait de s’interrompre.
À nouveau nous la voyions aux prises avec quelque chose
d’irrépressible.
« La guerre. Les combats. Les hommes… dans tout le
royaume, il n’y en a pas un seul qui n’appartienne pas à
l’armée… »
Sa voix faiblit, se tut. Al·Ith avait presque cessé de respirer.
« Chaque homme en uniforme… »
Elle marqua une nouvelle pause, ses yeux perdirent tout leur
éclat – comme si elle avait plongé dans ses profondeurs
intérieures. Nous demeurions pour notre part totalement
immobiles.
« Une économie entièrement tournée vers la guerre… sauf
que les guerres se font rares… tout juste s’il y a des combats…
et pourtant chaque homme est un soldat de sa naissance
jusqu’à sa mort… »
Un nouveau silence tendu. Al·Ith, assise bien droite, crispée,
le regard vide, se balançait d’avant en arrière sur son coussin.
« Une contrée dédiée à la guerre… qui ne se bat jamais…
ses habitants contraints d’obéir à une Loi dure, sévère… une
Loi sévère, oui… la guerre. Les hommes… tous prêts au
combat… mais sans guerre à mener… comment est-ce
possible, qu’est-ce que ça signifie… »
La tension qui l’habitait était effrayante à voir. Une dame
âgée, qui l’observait assidûment depuis un moment, vint
s’asseoir à ses côtés et entreprit de l’apaiser en lui caressant les
bras et les épaules. « Arrête, Al·Ith. Arrête. Tu m’entends ? »
Dans un frémissement, notre souveraine reprit alors le contrôle
d’elle-même.
« Comment est-ce possible ? nous murmura-t-elle.
— Tu le sauras en temps voulu, lui dit la femme qui la
tenait. Calme-toi. »
Al·Ith acquiesça, puis sourit à son interlocutrice, qui regagna
sa place.
« Le mieux que nous puissions faire, c’est de garder cette
pensée en permanence dans nos esprits, et de la laisser
grandir. »
Et elle hocha une fois encore la tête, signant ainsi la partie
difficile du Conseil.
Murti· apporta un plateau de jus de fruits, puis ressortit
chercher quelques mets légers. Après quoi elle s’installa en
notre compagnie, juste à côté de sa sœur.
Les petites filles firent alors leur retour. Elles avaient l’air
déçues. Elles vinrent se poster devant Al·Ith et Murti·.
« On y a joué, dit Greena. Encore et encore. Rien ne nous est
revenu. Mais il y a encore des paroles ensuite. Ça, nous nous
en sommes souvenues. »
Al·Ith hocha la tête.
« Ce n’est pas grave.
— Est-ce qu’on devra y rejouer une fois de retour chez
nous ? On finira peut-être par se rappeler quelque chose ?
— S’il vous plaît, oui… et j’ai eu une idée… »
Tous nous tendîmes l’oreille, pensant qu’elle avait fini par
mettre le doigt sur ce qui lui échappait, mais elle se borna à
sourire.
« Non. J’ai bien peur que non. Mais je viens d’avoir une
bonne idée. On va organiser un festival. Bientôt. Une fête
dédiée aux chansons, et aux histoires – non, rien à voir avec ce
que nous avons coutume de mettre sur pied. Celle-là sera
consacrée aux chansons et aux histoires que nous avons
oubliées. Ou à moitié oubliées. Toutes les régions y enverront
leurs conteurs, leurs chanteurs, et leurs Souvenirs… » Al·Ith
m’adressa alors un sourire, pour adoucir ce qu’elle s’apprêtait
à me dire : « Lusik, tu t’es, me semble-t-il, montré fort
négligent. Comment se fait-il que des enfants puissent jouer à
des jeux et savoir que des vers ont été oubliés ? »
J’acceptai son admonestation. Car telle était la vérité.
Peu après, chacun rentra chez soi.
Je vais à présent reprendre notre histoire, non plus de
première main, comme le sont mes souvenirs des événements
de ce Conseil, mais reconstituée du mieux de mes capacités de
Chroniqueur.
Les deux sœurs se rendirent aux appartements d’Al·Ith, qui
se déclara alors fatiguée : cette grossesse s’avérait déjà plus
éprouvante que les précédentes. Notre reine avait mis en
branle la série de phénomènes qui s’imposait, et elle voulait à
présent se retirer quelques jours, pour prendre un peu de repos.
Murti· se faisait du souci pour elle.
Les deux splendides femmes s’installèrent main dans la
main à la fenêtre qui donnait sur les montagnes occidentales.
Al·Ith dit qu’elle voulait remonter jusqu’à la flèche ; Murti·
l’en dissuada. Lors de pareils moments de détente, elles se
seraient jadis dorlotées, coiffées l’une l’autre, elles se seraient
prêté
des robes, en auraient imaginé d’autres, elles auraient discuté
des innovations qu’affichaient les vêtements des filles et des
femmes présentes ce jour-là, des nouveautés susceptibles de
profiter plus généralement à l’art de l’habillement. Toutes
deux étaient des sœurs véritables, avec la même Mère, le
même Père-Géniteur – elles allaient jusqu’à partager les
mêmes Pères-Spirituels. Jamais il n’y avait eu de secrets entre
elles.
« Tu as raison de te sentir blessée, lui dit alors Al·Ith. Mais
je ne puis rien y faire. »
Murti· l’embrassa, puis s’en fut.
Al·Ith était rentrée depuis moins d’une journée lorsqu’elle
comprit qu’il lui fallait déjà repartir. « Le tambour s’est
réveillé », voilà les mots qui lui vinrent à l’esprit. Elle pouvait
même percevoir son roulement, faible, mais bien présent. Sa
main en coupe se posa tout contre son bas-ventre – peut-être
était ce petit cœur qu’elle entendait battre. Non, il s’agissait
bien du tambour.
Elle alla fouiller ses placards, pour y chercher cette fois des
vêtements susceptibles d’apaiser Ben Ata, de lui plaire. Après
en avoir rassemblé quelques-uns, elle entreprit de dévaler les
marches jusqu’au rez-de-chaussée, pour y laisser un message à
l’intention de Murti·.
Cinq personnes étaient en train de gravir le grand escalier à
sa rencontre : une fille à peine sortie de l’enfance, son Père-
Géniteur, et trois de ses Pères-Spirituels. Al·Ith était sa mère.
Il y avait un problème à régler avec cette fille, mais cela n’a
aucun intérêt ici. Si je relate cet événement, c’est uniquement
parce qu’au moment précis où Al·Ith était mentalement déjà en
route pour le royaume de Ben Ata – avec tout ce que cela
impliquait de troubles et d’adaptations –, il lui fallut passer par
une pièce paisible, dans laquelle se trouvait le vrai père de la
gamine, avec lequel elle entretenait une fort ancienne relation
d’amitié, ainsi que trois autres hommes tout aussi proches,
mais qu’elle n’avait pas revus depuis un certain temps – car ils
s’étaient rendus dans des régions lointaines du pays.
La pièce, située à l’écart de la chambre du Conseil, était
meublée des habituels coussins et tables basses. Al·Ith
étreignit la fille, la tint serrée tout contre elle, puis la garda à
ses côtés quand tout le monde s’installa. Mais presque aussitôt
elle sentit ses propres émotions qui l’agitaient se transmettre à
la gamine, ce qu’elle ne pouvait tolérer ; elle s’empressa donc
de se lever pour aller se placer loin d’elle. La pauvre enfant,
s’estimant rejetée, détourna son visage malheureux de celui de
sa mère. Al·Ith s’en trouva encore plus troublée.
Ces six personnes – une femme, quatre hommes et la fille –
s’étaient souvent réunies ainsi. Et Al·Ith avait passé beaucoup
de temps avec ces hommes, tous ensemble ou séparément. Ils
faisaient partie de ses intimes, exactement au même titre que
sa sœur. Il lui était donc impossible de les exclure de son
existence, sa propre protection dût-elle en pâtir. Elle leur était
totalement ouverte, tout comme elle l’était aux exigences de
Ben Ata, qui la réclamaient farouchement. La jeune femme
tremblait.
Tous les hommes l’étreignirent, puis s’installèrent près
d’elle. Ils la félicitèrent pour sa nouvelle grossesse. À chaque
instant elle donnait l’impression de décliner un peu plus – ce
qu’elle-même ressentait en son for intérieur.
« Tu es malade », lui dit le véritable père de la fillette,
Kunzor – et Al·Ith le lui confirma, mais elle n’y pouvait rien,
et en était désolée. Puis elle perdit totalement connaissance.
Ils appelèrent Murti·, qui leur décrivit l’état d’esprit d’Al·Ith
comme au-delà de tout ce que nous étions susceptibles de
comprendre. Se proposant de remplacer sa sœur à cette
occasion, elle se fit fort de se montrer gentille avec la pauvre
fillette, qui les avait tous stupéfiés en déclarant, manifestement
mal à l’aise, que « c’était sa faute » si sa mère était malade.
Était-ce là une forme de démence ? Jamais encore ils n’avaient
entendu une chose pareille.
Quand Al·Ith revint à elle, seul Kunzor se tenait toujours
auprès d’elle, à essayer de la comprendre. Il la connaissait de
bien des manières différentes, mais cela le dépassait
complètement. Une Al·Ith en larmes, désemparée – jamais il
n’aurait imaginé la chose possible.
Elle dit qu’il lui fallait repartir avec son cheval ; Kunzor
l’aida à descendre l’escalier jusqu’à la place, appela Yori, puis
les regarda s’éloigner.
Atteindre la plaine en début de soirée, et donc chevaucher
jusqu’à la frontière contre les bourrasques glacées en
provenance de l’est, ne lui facilita guère la tâche.
Elle espérait que Ben Ata viendrait en personne l’accueillir,
et tel fut le cas. Il se tenait là, froid et silencieux, dans sa cape
militaire noire, à l’attendre, les yeux fixés sur la route – pâle,
tendu, immobile.
Tout courage l’abandonna au premier regard qu’elle fixa sur
lui. En traversant la plaine balayée d’un vent glacial,
uniquement réconfortée par la chaleur de sa monture, la jeune
femme avait songé à la longue amitié qui l’avait liée à Kunzor,
ainsi qu’à tous les hommes dont elle avait été proche – elle se
posait déjà des questions sur les mots que les gens utilisaient.
Par le passé, jamais notre souveraine ne s’était servie de mots,
pas même dans son esprit : elle ressentait tout simplement leur
proximité, comme une partie intégrante de la trame de son
existence. Lorsqu’elle en recroisait un, par hasard ou
intentionnellement, ils se comportaient l’un envers l’autre
comme ils l’avaient toujours fait, selon l’inspiration du
moment. Al·Ith n’avait rien dit sur la nature de leur relation,
sinon qu’ils étaient davantage que des amis. Mais à présent, se
demandait-elle, étaient-ils des époux ? Certainement pas, si
Ben Ata en était un ! Sauf que lors de cette froide chevauchée,
la jeune femme avait justement repensé au souverain, qu’elle
allait bientôt retrouver, comme s’il s’était agi d’un simple ami
– avec toute la candeur raisonnée, responsable, quoi que ce
mot pût signifier pour elle.
En le voyant là-bas, elle sentit se briser dans son être, dans
sa chair, tous les liens qui l’unissaient toujours à ses
compagnons masculins de la Zone Trois ; cela la laissa
totalement vulnérable.
Ben Ata lui tendit un bouclier sitôt qu’elle eut pénétré dans
sa Zone – il s’était douté qu’elle risquait fort d’avoir une fois
encore oublié le sien. Puis d’une main le roi tenta de s’emparer
de la bride de l’animal – pour découvrir qu’Al·Ith ne lui en
avait pas mis. Il poussa en avant sa propre monture, de
manière à se retrouver à côté de la jeune femme – elle face à la
Zone Quatre, lui face à la Trois. Ses yeux scrutaient son visage
comme pour y trouver quelque crime dissimulé.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? lui demanda-t-elle d’une voix
irritée.
— Ce qui ne va pas, c’est que j’ai compris quelque chose.
— Et quoi donc ? »
Al·Ith se remit en route, en poussant un soupir qu’elle
voulait tout sauf discret ; Ben Ata vint aussitôt se mettre à sa
hauteur, si près d’elle qu’elle dut rentrer son pied dans le flanc
du pauvre Yori pour éviter qu’il ne finisse écrasé.
« Tu ne m’aimes pas », annonça-t-il.
Elle demeura sans réaction aucune.
Ses paroles n’avaient tout simplement pas atteint ses
oreilles. Quelque chose mettait à l’évidence Ben Ata dans tous
ses états ; il ne fallait donc pas attendre de lui le moindre
réconfort, le moindre soutien. C’était en son for intérieur
qu’elle recherchait à ce moment de quoi se fortifier.
Tout en lui jetant au visage des regards théâtraux, il se
pencha en avant pour tenter de lire dans ses yeux.
C’était le petit matin. Ils descendaient à présent
l’escarpement, en scrutant des champs au-dessus desquels,
comme à l’ordinaire, s’élevaient des brumes effectivement fort
belles sous le soleil levant.
« Tu ne m’aimes pas ! hurlait-il. Pas vraiment ! »
Cette fois, Al·Ith entendit le verbe qu’il avait presque craché.
Les deux Zones, nota-t-elle, s’en servaient différemment.
Voilà ce qui était arrivé à Ben Ata : lorsqu’elle l’avait quitté
à la frontière, il s’était retrouvé secoué d’émotions dont il
ignorait tout jusque-là. Si Elys lui avait fait comprendre qu’en
matière de sensualité, certains faits lui avaient peut-être
échappé, Ben Ata prenait à présent conscience qu’existait tout
un monde de sensibilités dont on l’avait tenu à l’écart.
Lorsqu’il était retourné voir la tenancière de la maison close
pour lui exposer ce problème, ladite maquerelle, après un bref
échange diagnostique, lui avait expliqué que ce n’était pas
Elys dont il avait besoin – elle était de toute façon repartie
pour sa ville natale, fort satisfaite de son exploit désormais
légendaire –, mais d’une aventure sérieuse.
Les aventures faisaient partie de l’existence des gens du
commun, il le savait, mais certainement pas de celle d’un
soldat !
Voyant Dabeeb occupée à brosser l’uniforme de son époux –
accroché à un fil derrière le quartier des officiers mariés –, il
s’était interrogé
sur les… disponibilités de la jeune femme. Avaient aussitôt
déferlé en lui un flot d’émotions pour le moins stupéfiantes,
dont il ne pouvait ne fût-ce qu’imaginer la provenance.
Dabeeb, bien entendu déconcertée, lui avait enjoint de faire
preuve de prudence, de bon sens, puis d’une discrétion
absolue. Il va sans dire qu’elle avait eu peur de son mari – des
aventures, elle en avait déjà eues, mais jamais dans le but de
stimuler Jarnti. Et Ben Ata l’effrayait davantage encore.
N’ayant aucune intention de lui abandonner sa personne, elle
l’avait maintenu à distance en le gratifiant de toute une variété
de baisers et de contacts de la main, tous judicieusement dosés
pour préserver le statu quo tant qu’elle n’aurait pas trouvé de
meilleure solution.
Jarnti avait surpris son roi dans une situation
compromettante.
Des scènes de ménage. De la jalousie. Des reproches. Après
s’être battus, les deux hommes avaient conclu que l’amitié
entre mâles l’emportait sur l’amour des femmes ; sur quoi ils
s’étaient serré la main, pour ensuite passer l’intégralité d’une
nuit à boire, et tomber ensemble dans un canal à l’aube…
comme les vrais soldats qu’ils étaient.
Ben Ata était à présent violemment amoureux d’Al·Ith.
Dans les brumes dorées qu’ils traversaient, il se mit à grincer
des dents, tant le désir qu’il éprouvait à son égard se faisait
pressant.
« Est-ce qu’il y a un dictionnaire au pavillon ? murmura-t-
elle alors.
— Quoi ?
— Le mot amour. Il a un autre sens chez nous.
— Froide. Froide et sans cœur.
— Froide, je le suis certainement. Je suis même congelée. »
Ben Ata fut pris de remords, mais trouva le moment mal
choisi pour cela.
« Fort bien, comment utilisez-vous le mot amour ?
— Je ne crois pas qu’on s’en serve. Il signifie être avec
quelqu’un. Prendre la responsabilité de tout ce qui se produit –
entre les deux personnes en question, et bien sûr tous les gens
concernés, ou susceptibles de l’être. »
Ben Ata prit alors conscience que, pendant ces six journées
agitées, il avait oublié à quoi Al·Ith ressemblait.
Toute allégresse s’échappa aussitôt de lui. Il s’écarta d’elle,
et ce fut à bonne distance l’un de l’autre que les deux chevaux
gravirent au petit galop la colline qui conduisait aux pavillons
entourés de jardins, où les battements du tambour résonnaient
depuis la veille au soir.
Laissant leurs montures repartir seules vers les serviteurs, ils
se retrouvèrent au beau milieu d’un fourmillement de gouttes
qu’ils traversèrent en courant jusqu’au pavillon – où Al·Ith
s’empressa de rejoindre ses appartements, en projetant de l’eau
un peu partout. Les armoires étaient de nouveau vides des
robes en provenance de la ville ; après s’être essuyée, la jeune
femme entreprit donc d’en dénicher une parmi celles qu’elle
avait apportées, susceptible de correspondre à cette déprime
intérieure. La dorée de la veille évoquait le plumage d’un
oiseau qui se serait trompé de saison. Une marron lui semblait
quand même un peu trop sombre : elle lui préféra par
conséquent une orange fauve, qui lui paraissait parfaitement
s’accorder à ses aspirations – pour peu que tout se passe bien.
Après s’être tressé les cheveux à la manière des matrones de la
Zone Quatre, Al·Ith retourna dans la pièce centrale – juste au
moment où Ben Ata y faisait lui-même son entrée, nullement
vêtu du moindre morceau d’armure. Il ne semblait avoir enfilé
sa sous-tunique que pour avoir sur celle-ci l’avis de la jeune
femme ; sa belle tête affichait une coiffure des plus soignées.
Tout cela, associé à ses airs lubriques, presque hostiles, poussa
notre souveraine à se réfugier aussi loin de lui que possible –
derrière la table, en l’occurrence. Lui-même n’ayant pas
d’autre idée en tête depuis au moins vingt-quatre heures, il se
rua sur elle, prêt à la traîner jusqu’au canapé – lorsque lui vint
à l’esprit que c’était précisément cela qui avait déclenché toute
l’agitation de ces derniers jours, une agitation qui, comparée à
l’examen critique dont le roi faisait alors l’objet, semblait à
présent pour le moins inappropriée.
Tout en jurant énergiquement, il s’assit face à elle – en
regardant comme d’habitude son côté de la table, comme si
d’un mouvement inconsidéré il pouvait non seulement la faire
tomber, mais aussi dévaster le pavillon tout entier. Il se pencha
en arrière, poussa un soupir ; il sembla alors retrouver en
partie ses esprits.
Tous deux envisageaient, avec courage, la période
indéterminée durant laquelle ils allaient devoir subir leur
incompatibilité.
« J’aimerais tout savoir, dit-il, sur les dispositions que vous
prenez dans pareil cas – chez vous. »
De fait, Al·Ith avait déjà réfléchi à ce problème. Elle ne
pouvait l’imaginer accepter les convenances de la Zone Trois,
pour quelque durée que ce fût. Aussi préféra-t-elle aborder la
raison première de son trouble : « Il est absolument certain –
sans le moindre doute aucun – que cet enfant est de toi.
— Je n’ai rien dit là-dessus », protesta-t-il, alors même que
son visage ravi confirmait à la reine qu’elle avait vu juste.
Il attendit.
S’étant découverte affamée, Al·Ith avait mentalement
formulé une liste de ses exigences ; était aussitôt apparue
devant elle une spécialité de sa contrée, aux noix et au miel.
Elle entreprit de l’émietter. Sans cérémonie, Ben Ata en
ramassa un morceau avec les doigts, le goûta, puis leva les
yeux au ciel, résigné.
« C’est très bon pour les femmes enceintes, dit-elle.
— J’espère que tu prends correctement soin de toi ! Après
tout, cet enfant va devenir le souverain de la Zone Quatre. »
Cette perspective n’avait pas non plus échappé à son épouse.
Qui se contenta néanmoins d’un : « Si les Pourvoyeurs en
décident ainsi. »
Non sans mal, Ben Ata retint un geste de révolte – une
bonne indication, quoi qu’il en soit, sur la nature de ses
pensées… et ses potentialités de violence.
« J’ai cru comprendre, reprit-il, le visage rayonnant
littéralement de sarcasme, que j’étais loin d’être ton seul
amant. »
Elle se pencha aussitôt en arrière, leva ses deux mains et
commença à compter sur ses doigts en affichant un air
charmant d’autosatisfaction. Une hésitation au troisième lui
arracha une petite moue ; elle revint au deuxième, repassa au
troisième avec un hochement de tête, puis embraya sur le
quatrième, et le cinquième – après quoi, la mine concentrée, la
jeune femme changea de main : six, sept, huit – laissant alors
le neuvième, son index, s’attarder avec amour sur un souvenir
à l’évidence agréable ; entendant Ben Ata retenir un soupir
outragé, Al·Ith reprit un peu plus prudemment son décompte :
onze, douze, treize – avec une certaine nonchalance –,
quatorze, quinze… pour s’arrêter à dix-neuf, en arborant un air
presque suffisant, tel un intendant compétent qui n’aurait rien
oublié.
Elle le regarda, l’invitant à rire – d’elle, de lui-même. Mais
les yeux de son époux trahissaient de bien sombres pensées.
« Tu sais… », commença-t-elle, pour se voir brutalement
subtiliser le reste de sa phrase : « Les choses sont différentes
chez vous, oui, je sais ! Et j’en suis fort aise. La décadence, la
corruption, l’immoralité…
— Je ne puis certes t’imaginer faire grand cas de nos mœurs.
— Fort bien, combien d’amants as-tu eus ? »
Le terme la fit tressaillir, ce qu’il ne manqua pas de
remarquer. Non sans intérêt – un intérêt dépassionné. Ce qui
encouragea Al·Ith à essayer de tout lui expliquer, ouvertement
– alors même qu’elle avait précédemment renoncé à pareille
tentative. De sincèrement l’amener à dépasser ses
représentations de barbare.
« Tout d’abord, ce mot ne signifie rien pour moi. Et il en
serait de même pour n’importe quelle femme de notre Zone.
Même la pire d’entre nous – nous avons nous aussi des ratées,
bien sûr… »
Ben Ata, s’avisa-t-elle alors, avait tiqué sur ce terme –
jamais un habitant de la Zone Quatre ne l’aurait employé
ainsi.
« Même la pire d’entre nous serait incapable d’utiliser un
terme décrivant un homme comme une espèce de jouet. »
Ce qui lui valut un regard appréciateur. Le découvrant
suffisamment à son goût, elle entreprit de lui expliquer les
mœurs sexuelles en vigueur dans la Zone Trois. Une tension
visible envahit son époux à mesure qu’elle s’y employait, au
point qu’elle faillit s’arrêter ; puis il se passionna de plus en
plus pour ses paroles, n’en perdant pas une seule miette.
Il y eut des moments où elle redouta que tout son amour-
propre ne lui monte à la tête et explose en une nouvelle
flambée de violence ; mais Ben Ata parvint à le contenir.
Toute agressivité l’avait quitté le temps qu’elle en ait fini – ne
restait plus désormais que le philosophe devant elle.
Elle se commanda mentalement du vin, puis, en réponse à un
geste de son époux, en fit de même pour lui – mais du plus
fort. Ben Ata lui prit le verre de la main en la remerciant d’un
petit hochement de tête.
« Je ne vois pas l’intérêt de me prétendre capable d’en
accepter ne fût-ce qu’une partie, finit-il par déclarer.
— Il me semble, fit-elle avec humour, que tu ne vas guère
avoir le choix. »
Devant la menace d’une reprise des hostilités, Al·Ith lui
expliqua toutefois que depuis leur premier épisode commun,
certaines requêtes (elle faillit ajouter « supérieures ») lui
étaient parvenues – tout portait à croire qu’une fidélité absolue
à la Zone Quatre allait être à l’ordre du jour.
« C’est comme, reprit-elle, si une espèce de prohibition
venue de nulle part s’imposait à ma chair ; ce n’est plus
seulement le contact d’un autre homme que je ne puis
autoriser, mais celui de quiconque. »
Comme Ben Ata souriait, elle s’empressa d’ajouter : « Et ce
n’est pas une bonne chose, ô grand roi, vraiment pas. Je trouve
cela pernicieux, hostile même, mais nous devons tous deux
nous accommoder d’usages qui ne sont pas les nôtres. »
Sur le bout de sa langue rôdaient des paroles telles que « tu
ne dois donc pas m’aimer, finalement », mais le ton aussi
calme qu’explicatif dont la jeune femme usait semblait comme
l’interdire de les prononcer. La vague de mélancolie qui
s’abattit sur lui avait déjà englouti notre reine. Tout
simplement parce qu’à chaque fois qu’une source de vitalité
s’épanouissait en l’un d’eux, elle se retrouvait aussitôt étouffée
par les dispositions naturelles de l’autre.
Ce fut cette mélancolie partagée qui les conduisit jusqu’au
canapé, sur lequel ils se firent l’amour avec force
chuchotements désolés, comme autant de manifestations de
leur désespérance d’être ainsi liés l’un à l’autre ; cette
mélancolie qui fit couler entre eux un irrésistible courant de
sympathie, fit de leurs jeux sexuels – pour peu qu’on puisse
qualifier pareillement d’aussi tristes échanges –, une joute si
différente de leurs relations précédentes que ni l’un ni l’autre
ne s’y reconnut. Le tout s’acheva dans un concert de cris et de
grognements qui exprimaient simplement tout haut leur
rébellion face à la mauvaise gestion d’absolument toute cette
histoire.
Mais à son grand désarroi, Al·Ith avait remarqué les vifs
plaisirs – comme autant de blessures ambiguës – qu’elle
éprouvait à se faire entraîner dans ces extases charnelles que le
destin leur imposait. Jamais elle n’avait rien connu de tel ;
jamais elle ne serait imaginée désireuse d’y regoûter.
Il s’était entre-temps mis à pleuvoir. Collés l’un contre
l’autre, tous deux écoutaient la complainte des gouttes d’eau
en s’étonnant de l’infinité de variations dont elles s’avéraient
capables ; ni l’un ni l’autre ne s’y serait attendu.
Sous un déluge toujours intense, ils finirent par se lever, se
baigner, s’habiller – Al·Ith passant cette fois sa robe orange
vif, dans une tentative presque désespérée de mettre un peu de
soleil dans leur union – pour retourner dans la pièce centrale.
Ils étaient aussi proches, aussi mari et femme qu’aurait pu le
souhaiter n’importe quel Ordre.
Mais leurs voix contenaient également le tranchant, les
aspérités rêches qui accompagnent si inéluctablement cette
humeur conjugale.
Al·Ith voulait lever le voile sur la vérité de cette Zone
martiale, celle de son époux.
Est-ce que tu veux dire par là… voilà comment toutes ses
questions débutaient. Ben Ata, un coude sur la table, son
menton dans une main, affichait pour sa part l’air de quelqu’un
prêt à tout admettre uniquement parce qu’on l’y oblige ; mais
qu’on ne compte néanmoins pas sur lui pour perdre son
indépendance d’esprit.
« Est-ce que tu veux dire par là que vos maillots, dont vous
faites si grand cas, ne sont que des leurres ? Qu’ils n’ont aucun
effet ? Qu’ils ne repoussent pas les armes ?
— Ils sont très efficaces contre la pluie.
— Est-ce que tu veux dire par là que ces affreux bâtiments
ronds qui pullulent dans la Zone Quatre ne produisent pas de
rayons de la mort ? Que ça aussi, c’est un leurre ?
— Tout le monde nous en croit les détenteurs. Cela revient
au même.
— Je n’en crois pas mes oreilles, Ben Ata !
— Pourquoi faire tant d’histoires là-dessus ? En premier
lieu, la construction d’une seule de ces forteresses représente
une entreprise considérable. Nous avons si peu de pierres. Il
faut parfois traverser l’intégralité de la Zone Quatre pour en
charrier jusqu’ici. Je ne saurais dire combien de fois j’en ai fait
bâtir une ou deux par mes armées pour calmer leurs ardeurs
guerrières. Jamais de toute ma vie je n’ai eu de meilleure
idée !
— Tu veux dire que c’était ton idée ?
— Eh bien… disons que je me suis inspiré de quelque chose
dont j’ai entendu parler.
— De la bouche de qui ? Quand ?
— Un homme est passé par ici, un jour, et il en a mentionné
l’existence. Entre autres choses.
— Un homme ? De la Zone Cinq ?
— La Zone Cinq ! Ils ne savaient même pas à quoi
ressemblait une lance avant de voir les nôtres. Et ils persistent
malgré tout à lui préférer la catapulte. Non. C’était un homme
de passage. Ça remonte à l’époque de mon père. Je n’étais
encore qu’un enfant. Il nous a dit qu’il venait – d’où donc,
déjà ? Pas de la Zone Cinq. La Zone Six, peut-être ?
— La Zone Six ne m’est pas tout à fait inconnue. Ça ne peut
pas venir de là-bas.
— Il n’était vraiment pas d’ici, c’est en tout cas une
certitude. Il nous a parlé d’un endroit où il y avait des armes
dont nous n’aurions même pas pu imaginer l’existence. Des
armes fabriquées à partir d’air !
— Mais s’ils savent faire cela, ne peuvent-ils s’en servir
pour fabriquer des choses vraiment utiles ?
— Il n’a rien dit à ce propos. J’ignore où se trouvait ce lieu –
une planète, si j’ai bien compris. Habitée par une race cruelle.
Qui passe son temps à s’entre-tuer, à se torturer, simplement
pour la beauté du geste… non, Al·Ith, je t’interdis de me faire
ce regard-là ! Nous ne sommes pas comme ça dans la Zone
Quatre – tant s’en faut ! Mais ça m’a fait réfléchir, et cela nous
a donné l’idée de répandre la rumeur selon laquelle nous
aurions en notre possession des vêtements invulnérables et des
rayons mortels.
— Cela n’a pas l’air de beaucoup impressionner la Zone
Cinq.
— Ce n’est pas le but. Je t’ai dit que ça occupait beaucoup
d’hommes.
— Bon, résuma-t-elle, voilà ce que tout ceci m’inspire : ta
contrée consacre les neuf dixièmes de ses richesses à préparer
la guerre. À part les producteurs et les marchands de
nourriture, auxquels s’ajoutent les vendeurs d’articles
domestiques, tout le monde ici est d’une façon ou d’une autre
au service de l’armée. Et pourtant, de mémoire d’homme, vous
n’avez jamais mené la moindre guerre. Avise-toi d’en faire
une, et je n’aurai qu’à te dresser une liste des raisons censées
la motiver pour que tu te rendes compte de son inanité – c’était
d’ailleurs exactement la même chose pour les générations qui
t’ont précédé. Quant à vos escarmouches aux frontières de la
Zone Cinq, elles s’expliquent par la propension naturelle
qu’ont deux forces de combat en contact direct à passer à
l’attaque – et à s’accuser l’une l’autre d’en être responsable.
Le niveau de vie de ton peuple est terriblement faible… » Ces
mots arrachèrent un grognement à son interlocuteur, une
manière pour lui d’en admettre la véracité.
« … mais, Ben Ata, tout cela s’effectue sous le couvert de la
Loi. Sous celui des Pourvoyeurs. Tous pour un et un pour tous.
Qu’est-ce qui dès lors a mal tourné ? »
Al·Ith prit alors conscience qu’en le gratifiant ainsi de cette
analyse passablement abrupte de la situation, elle n’avait pas
un instant ressenti ce besoin de comprendre qui l’avait habitée
la veille. Mettez une personne avec une autre, songeait-elle,
appelez ça de l’amour, et puis contentez-vous du plus petit
dénominateur commun.
Ben Ata bâilla.
« Tu sais, dit-elle, il est bien trop tôt pour aller se coucher.
Ça ne doit même pas encore être la fin d’après-midi. Avec ce
déluge, on n’arrive même pas à estimer l’heure qu’il est. »
Car des tombereaux d’eau continuaient à s’abattre sur la
région.
« Très bien, Al·Ith, décris-moi votre organisation, comme je
l’ai fait pour la nôtre. »
La reine hésitait, se demandant soudain pourquoi elle ne
s’était pas encore livrée à pareille analyse – car si une telle
façon de penser ne conduisait jamais à des sentiments très
élevés, elle s’avérait assurément utile pour s’éclaircir les idées.
« Allez, vas-y. Tu fais moins la timide pour me critiquer.
— Oui, j’étais juste… d’accord. L’économie de notre
contrée ne repose pas sur une seule denrée. Nous produisons
de nombreuses variétés de céréales, de légumes et de fruits…
— Mais nous aussi, fit-il.
— Moins que nous, bien moins que nous.
— Continue.
— Nous avons toutes sortes d’animaux, dont nous utilisons
le lait, la viande, la peau, la laine… » Et comme il s’apprêtait à
l’interrompre une fois encore : « C’est une question de degré,
Ben Ata. Une moitié de notre population se charge de produire
ces marchandises. Un autre quart se compose d’artisans, qui
travaillent l’or, l’argent, le fer, le cuivre, le laiton et de
nombreuses pierres précieuses. Le dernier est formé de
marchands, de fournisseurs, de commerçants, de raconteurs
d’histoires, de Gardiens des Souvenirs, de fabricants d’images
et de statues, et de chanteurs itinérants. La guerre ne mobilise
aucune de nos richesses. Il n’y a pas d’armes dans notre
contrée. Tu auras beau fouiller jusqu’à la dernière de nos
demeures, tu y trouveras au pire un couteau de cuisine ou une
hache de bûcheron.
— Et si un animal sauvage s’avise soudain de vous
attaquer ? Si un aigle attrape un agneau ?
— Les animaux sont nos amis. »
Et elle vit l’incrédulité qui se peignit aussitôt sur son visage.
Il trouvait également son récit par trop dénué de sel.
« Et où donc tout ceci vous a-t-il conduits ? Sinon là où nous
en sommes aujourd’hui, en difficulté – à t’en croire, tout du
moins…
— Votre taux de natalité chute-t-il, oui ou non ?
— Oui. D’accord, la situation est malsaine. Je l’admets.
Mais j’aimerais surtout savoir, Al·Ith, ce que les hommes font
dans votre petit paradis.
— Pas la guerre, en tout cas !
— Comment s’occupent-ils toute la journée ?
— Ils font exactement la même chose que nous tous – quelle
que soit la tâche qui leur est assignée.
— Il me semble qu’avec des femmes au pouvoir, un homme
n’a plus rien d’autre à faire que…
— L’amour, allais-tu dire.
— Quelque chose comme ça.
— Et cuisiner, jardiner, commercer, s’occuper des
troupeaux, travailler à la mine, faire de la métallurgie,
fabriquer des artefacts, participer comme il convient à
l’éducation des enfants, tant intellectuelle qu’affective – mais
aussi la conservation des archives, l’entretien de la Mémoire,
l’écriture de chansons et de contes… Ben Ata, on dirait que je
suis en train de t’insulter.
— Du travail de femmes, tout ça.
— Comment donc peuvent-Ils attendre de nous qu’on se
comprenne ? Si tu te retrouvais balancé au beau milieu de
notre contrée, tu ne comprendrais absolument rien à ce qui s’y
passe. Tu l’ignores sans doute, mais dès que je pénètre dans la
tienne, c’est comme si mon vrai moi cessait d’exister. Toutes
mes paroles sortent déformées, différentes, de ma bouche. Et si
d’aventure j’arrive à être un peu moi-même, ça me demande un
tel effort que tout en devient méconnaissable. Il m’arrive
d’être assise ici, à tes côtés, et de m’imaginer chez moi, disons
avec Kunzor, et alors je ne…
— Kunzor étant ton époux ? »
Elle ne répondit rien, incapable de lui dire quoi que ce soit
susceptible d’exprimer la substance même de la vérité.
« Allez, crache le morceau ! C’est bien ça, pas vrai ? Oh, je
ne suis pas né de la dernière pluie !
— Mais ne t’ai-je pas dit moi-même que Kunzor faisait
partie des hommes dont je suis la compagne ? »
Mais Ben Ata persistait à afficher sur son visage un air
pénétré, l’air de celui à qui on ne la fait pas. Sa posture – bras
croisés, genoux écartés, pieds bien à plat par terre –
claironnait qu’il n’était ni ébranlé ni même intimidé.
Al·Ith voyait pourtant qu’en réalité, il essayait vraiment de
comprendre ; elle aurait donc eu tort de se laisser repousser par
l’attitude défensive qu’il avait inconsciemment prise. En son
for intérieur était à l’œuvre quelque chose qu’elle pouvait
respecter, du plus profond de son être.
Et de nouveau, machinalement, Ben Ata se réfugia derrière
la raillerie : « Et ton Kunzor, bien sûr, c’est un type bien plus
raffiné que moi, à tous égards possibles… »
Elle ne daigna même pas répondre à cela.
« Si nous n’étions pas censés nous comprendre, qu’est-ce
qu’on fait là tous les deux ? »
Du plus profond de ses pensées – des pensées dont il se
protégeait encore à coups de moqueries, de poses qu’il
assimilait depuis toujours à de la « force », il dit – ou plutôt
soupira, lentement : « Mais qu’est-ce que c’est… je dois
comprendre… quoi ? Il nous faut tous deux comprendre… ce
que… »
Il sombra dans le silence, ses yeux fixés sur une tasse
disposée sur la table. Al·Ith comprit alors – et avec quel plaisir,
quel soulagement – que s’agitait en fait sous son crâne la
partie de lui-même qui se voulait ouverte, prête à accepter
certaines réalités – tout comme la sienne l’avait fait dans la
chambre du Conseil. Elle demeurait absolument immobile,
retenant son souffle, ne laissant pas son regard s’attarder trop
longtemps sur le visage de son époux, de peur de le déranger.
La respiration de Ben Ata ne cessait quant à elle de ralentir ;
comme pétrifié, le souverain fixait des yeux vides sur la tasse
– il s’était comme réfugié au plus profond de lui-même.
« Qu’est-ce… souffla-t-il. Il y a quelque chose… qu’on doit
faire… qu’ils attendent de nous… nous sommes des soldats,
ici… des soldats sans guerre… et vous… vous êtes… quoi ?
Quant à nous… quant à notre rôle dans tout ça… c’est,
c’est… »
Telle une personne endormie, il prononçait ces mots
lentement, d’une voix terne, chacun d’eux se bornant à être un
résumé, une courte note, un abrégé – comme les résultats de
longs processus de réflexion intérieure.
Une pluie fine continuait de tout détremper – ils se
trouvaient à l’intérieur d’une coque brillante submergée d’eau,
dans une espèce de silence humide. Ni l’un ni l’autre ne
bougeait. C’était à peine si Ben Ata respirait désormais. Al·Ith
attendit. Longtemps après il revint à lui – et parut surpris de la
découvrir là, devant lui. Après avoir balayé d’un regard
circulaire
les glacials espaces de leur lieu de rencontre, le roi se souvint
enfin de tout ; sa figure, ses yeux, son corps retrouvèrent
aussitôt leur incrédulité vigilante.
Il ne comprenait pas ce qui venait d’arriver. Pourtant
s’affichait sur son visage une… maturité, qui témoignait de la
profonde évolution qui s’était déjà opérée en lui.
Al·Ith ne se sentait plus désemparée face à une diminution
d’elle-même qu’elle ne pouvait ni contrôler ni diriger : elle se
laissait porter, réconforter, consciente qu’en dépit de tout ils
accomplissaient de facto leur devoir… parlant alors du haut de
ses intentions les plus élevées, de sa compréhension des
nécessités du moment, elle entreprit de détruire cette précieuse
ambiance de bénéfice mutuel.
Voilà ce qu’elle lui dit : « Ben Ata, je me demandais s’il me
serait possible de voir Dabeeb – tu sais, la femme de Jarnti. »
Ben Ata se raidit aussitôt, la fixa du regard. Une réaction si
violente qu’Al·Ith y vit la preuve évidente d’une régression
dans leur relation – ils en étaient revenus à un point où elle ne
pouvait plus espérer le comprendre.
« Tu comprends, nous – dans notre Zone, je veux dire – nous
allons organiser un festival de chants et de contes… »
Le visage de son époux s’assombrissait de soupçons. Il avait
les yeux rouges, brûlants de fureur.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
— Oh, tu es bel et bien une sorcière. Ne fais pas semblant
d’être autre chose.
— Mais, Ben Ata, il me semble qu’on pourrait découvrir ce
qu’on cherche à savoir, ou en avoir au moins une vague idée,
en écoutant de vieilles chansons. Des histoires de jadis. Pas
celles que tout le monde ne cesse de chanter. Non, celles qui
sont… tombées… en désuétude… et… »
Mais son époux s’était brutalement levé pour lui agripper les
épaules ; son visage se trouvait à une vingtaine de centimètres
du sien.
« Ainsi donc tu veux avoir un entretien avec Dabeeb !
— Ou une autre femme. Mais comme je la connais déjà…
— Laisse-moi te dire ceci : ne compte pas sur moi pour
prendre part à l’une de vos petites orgies, où tout le monde
couche avec tout le monde.
— Ben Ata, j’ignore ce qui s’est produit, mais tu fais une
fois encore fausse route…
— Vraiment ? Et qu’arrive-t-il quand vous vous retrouvez en
groupe avec vos Pères ? Je l’imagine sans peine !
— Tu es en train d’imaginer quelque chose que tu as toi-
même vécu, Ben Ata, comme ce qui arrive quand tes soldats
envahissent un misérable village et… »
Mais Al·Ith ne vit pas l’intérêt de poursuivre. Elle haussa les
épaules. Piqué au vif par son mépris – car c’en était –, il se
redressa, puis marcha d’un bon pas jusqu’à la porte voûtée qui
donnait sur la colline au pied de laquelle s’étendait le camp
militaire. Là, il se mit à crier sous la pluie, encore, encore et
encore… jusqu’à ce qu’un hurlement lui réponde, suivi par des
bruits de course dans l’eau, puis par un « Demande à Dabeeb
de venir. Sur-le-champ », craché par Ben Ata.
Et il se retourna, bras croisés, appuyé de tout son poids
contre la voûte. Son visage arborait un sourire triomphant.
« Comme je te l’ai dit, je veux parler à Dabeeb, et je me
réjouis de sa venue. Mais j’aimerais bien comprendre pourquoi
tu te conduis ainsi.
— Peut-être t’imagines-tu en train de posséder Dabeeb toi-
même ? Qui sait ce qui se trame dans vos têtes dégoûtantes ?
— Posséder. Posséder. Voilà bien un mot de chez vous,
posséder. Comme si l’on pouvait posséder quelqu’un. Pas
étonnant que tu… »
Elle avait été sur le point de dire : « Pas étonnant que tu ne
puisses pas faire l’amour, si tu penses en termes de
possession », mais il lui fallait bien sûr ravaler ces paroles.
« Tu ferais mieux de prendre le bouclier pour la… protéger,
lui lança-t-elle, si c’est bien de cela qu’il s’agit. Elle ne va pas
pouvoir résister à l’atmosphère qui emplit cette pièce.
— Mille mercis pour ce précieux conseil, mais – crois-le ou
non – l’idée m’avait déjà traversé l’esprit. Comment penses-tu
qu’on ait tout organisé ici ? »
Et il lui désigna les appareils ayant servi à la protection des
ouvriers en charge de la construction et de la maintenance des
pavillons,
en l’occurrence, de grosses broches censées être attachées au
niveau de la gorge.
Bientôt leur parvint un bruit de pataugements ; Dabeeb fit
son apparition, enveloppée dans une grande cape noire, l’une
des vieilles pèlerines militaires de son époux. La servante
s’immobilisa dans l’entrée, sans un regard pour Ben Ata – elle
réserva ses œillades appuyées à Al·Ith, qui lui sourit en retour.
De Ben Ata elle accepta la broche – fabriquée dans une terne
substance jaunâtre, extrêmement lourde –, qu’elle accrocha à
l’encolure de sa robe. Après quoi elle pénétra d’un pas léger à
l’intérieur, non sans s’être au préalable débarrassée de sa cape
sur le sol du portique.
Elle ne lui accordait toujours pas le moindre regard,
préférant attendre Al·Ith. Qui s’était soudain avisée de la cause
probable de tout ce foin. Dabeeb ne s’était même pas tournée
vers Ben Ata. Dans cet endroit horrible, truffé de tous les
antagonismes inséparables du fait d’être avec quelqu’un – de
coucher avec, en termes simples –, cela signifiait certainement
qu’ils étaient passés à l’acte. Qu’elle l’avait possédé, ou
l’inverse – peu importait comment ces barbares considéraient
la chose. Mais en cet instant précis, elle ne se sentait même
pas encline à s’en étonner.
Voyant Dabeeb, la belle matrone matoise si méticuleuse, si
compétente, plantée là à attendre des instructions, Al·Ith
décida de tirer le meilleur parti possible de la situation.
« Assieds-toi, Dabeeb, je t’en prie. »
D’un petit hochement de tête, elle lui indiqua la chaise que
Ben Ata avait laissée libre. La servante se tourna alors vers
celui-ci. Le véritable danger qu’elle encourait – celui qu’elle
avait brièvement aperçu – n’avait pas suffi à lui faire lever les
yeux sur lui ; mais maintenant qu’elle avait besoin d’un ordre,
d’une directive, elle se tournait vers son seigneur.
Mais celui-ci demeurait là telle une sentinelle, à observer la
scène, laissant les rênes à son épouse.
Dabeeb s’installa.
« Dans notre contrée, nous allons bientôt organiser un grand
festival de chansons et d’histoires. Il y en a souvent, mais
celui-là a vocation à être différent. »
Dabeeb se tenait déjà sur ses gardes : les deux femmes se
fixaient à présent, et les yeux de la première lançaient un
avertissement à sa maîtresse. Al·Ith hocha presque
imperceptiblement la tête.
« Je comprends, ne t’inquiète pas. »
Si Ben Ata ne surprit pas ce minuscule geste, il avait
néanmoins compris qu’il s’était trompé. La vue de ces deux
femmes assises l’une face à l’autre, chacune prête à se nourrir
du meilleur de l’autre, ne manqua pas de l’apaiser, mais en
même temps de le troubler. Il se sentait comme exclu par leur
compréhension immédiate, écarté.
Il accentua son air sarcastique et sa raideur militaire.
« Nous cherchons à découvrir s’il y a des chansons
édifiantes que nous aurions oubliées, tout ou partie.
— Je vois, ma dame. »
Leurs yeux recommencèrent à se chercher.
« Mais sache que tu ne risques rien… »
Ici Al·Ith marqua une courte pause, puis poursuivit : « … si
jamais tu ne t’en rappelles aucune. C’est la raison pour
laquelle j’ai demandé à Ben Ata si tu accepterais de monter me
parler. Tu n’as vraiment aucune raison de t’inquiéter… »
Un nouveau silence se fit, le temps que Dabeeb acquiesce
d’un hochement de tête presque imperceptible.
« … à ce propos. C’est juste un coup de tête de ma part. Un
caprice ! »
Et elle prit aussitôt l’air d’une personne sujette auxdits
caprices, et qui s’attend à ce qu’on les satisfasse – un air un
peu stupide, suffisant.
« Je vois, ma dame.
— J’aimerais que tu m’appelles par mon nom.
— Il n’est pas facile à garder en tête », fit-elle d’un ton
d’excuse, presque suppliant.
« Nous avons toutes sortes de chansons, mais l’autre jour,
par exemple, alors qu’on écoutait des enfants nous en
interpréter une, certaines parmi nous se sont aperçues qu’il y
en avait peut-être bien des parties oubliées, ou changées –
quelque chose dans le genre. Peut-être se passe-t-il la même
chose chez vous.
— Peut-être que oui.
— J’ai cru entendre une chanson, l’autre jour, quand j’étais
ici. Elle avait un rythme bien caractéristique… »
Al·Ith posa sa paume sur le rebord de la table et commença à
pianoter avec ses doigts. Dabeeb hocha la tête – elle l’avait
aussitôt reconnu.
« Peut-être s’agit-il d’une chanson de femme ?
— Toutes sortes de gens la chantent, ma dame.
— On accole peut-être des paroles différentes à sa mélodie
en fonction des circonstances ? s’enquit nonchalamment
Al·Ith.
— C’est là une chose qui me semble pouvoir arriver chez
nous », convint Dabeeb.
Ben Ata, quant à lui, ne s’était jamais senti plus éveillé de
toute son existence.
Le roi savait pertinemment que cet échange se déroulait à
des niveaux de compréhension qu’en cet instant il ne pouvait
nullement saisir. Il avait cependant bien l’intention d’y
parvenir. Mais puissant encore brûlait en son for intérieur,
parmi un flot de pensées et d’intuitions d’une nature bien
différente, le feu du soupçon. Et Ben Ata se découvrait aussi
délaissé, aussi exclu qu’un petit enfant au nez duquel on vient
de refermer une porte.
« Est-ce que ça a un rapport avec la lumière ? suggéra Al·Ith.
— La lumière ? Oh, je ne crois pas, non. Je n’ai jamais
entendu cette version, en tout cas. »
Sauf que ses yeux avaient dit oui, et qu’ils suppliaient,
imploraient Al·Ith de ne pas les trahir. L’idée qu’elle s’était
faite de ces femmes, s’avisa alors l’épouse de Ben Ata, n’était
pas seulement correcte – elle était bien en deçà de la réalité :
tout portait là les marques d’un genre de mouvement
clandestin.
« Voulez-vous que je vous en chante l’une des versions ?
Elle est très populaire.
— J’en serais ravie.
— C’est une très vieille chanson, ma dame. »
Dabeeb s’éclaircit la voix, puis se glissa derrière la chaise,
sur laquelle elle posa une main. Elle avait une voix aussi
limpide que puissante, dont elle faisait manifestement souvent
usage.
Regarde-moi, soldat ! Il regarde !
C’est moi qu’il regarde !
Bientôt je vais sourire, mais sans trop le mater,
Mon sourire, il ne pourra lui résister !
Et les deux femmes entendaient à présent la respiration de Ben
Ata, lourde, chargée de colère.
Aucune ne le regarda, car elles savaient ce qu’elles
verraient : un homme en pleine crise de jalousie. Pour Al·Ith,
tout était parfaitement clair désormais. Elle s’étonnait de sa
propre gaucherie, mais aussi de la pertinence avec laquelle, à
son plaisir constamment renouvelé, les événements
s’enchaînaient d’une manière si satisfaisante, inéluctable –
faisant l’une après l’autre briller chaque facette de la vérité,
chaque développement potentiel.
Elle savait que Ben Ata voulait cette femme, mais qu’elle
s’était refusée à lui, et que l’esprit de son époux brûlait de
jalousies et de soupçons. Mais qu’y faire, sinon accepter les
choses telles qu’elles se présentaient – et voir où elles allaient
les mener ?
Dabeeb était en train de chanter :
Des yeux brillent –
Les siens, les miens…
Je sais comment lui faire plaisir,
C’est trop facile de le faire bouillir.
Je vais éveiller son appétit,
Le faire languir, pauvre petit.
Et il me donnera sa solde,
Une solde de caporal.
À sa voix puissante succéda un lourd silence, à peine rompu
par le bruit sourd de la pluie.
« On chante cela lors des fêtes de femmes ; vous savez,
quand les femmes se réunissent. »
Voyant qu’Al·Ith souriait de satisfaction, elle ajouta,
manifestement ravie de sa propre audace – elle lança même un
regard à Ben Ata, en s’autorisant un haussement d’épaules mi-
amusé face à la colère noire qu’affichait son visage : « Il en
existe une autre version, ma dame, mais bien sûr elle ne
conviendrait guère à vos oreilles.
— Oh, ne t’inquiète pas pour ça, fit Ben Ata. Que cela ne te
fasse pas renoncer, en tout cas. Si tu savais ce qu’ils fabriquent
dans leur Zone… »
Dabeeb avait fait un clin d’œil à Al·Ith, rougi de son
impertinence, puis commencé la chanson :
Viens, mon époux ! Viens lisser mon – coussin…
« Celle-là, fit Ben Ata, je t’interdis de la chanter. »
Une arrogance flegmatique, empreinte de morale, l’habitait à
présent.
« La dame Al·Ith aimerait peut-être nous connaître sous
toutes les facettes, mon seigneur, les meilleures comme les
pires », fit Dabeeb d’une voix maîtrisée, intime, maternelle.
Comme Ben Ata se bornait à faire les cent pas en
grommelant dans sa barbe, elle reprit sa chanson :
Viens, mon époux ! Viens lisser mon – coussin…
Vite, sois habile de ta main…
Dabeeb s’interrompit, pianota rapidement sur le rebord de la
table.
J’ai une faim – de louve.
Y a pas de mal à…
Elle se remit à tambouriner.
Réchauffe-moi
Emplis-moi…
Encore et encore.
Là, vas-y.
Accélère. Ralentis.
Sans cesser de pianoter, elle adressa un nouveau clin d’œil à
Al·Ith ; puis en fit de même avec Ben Ata, qui ne put réprimer
un bref sourire appréciateur.
Ce bon vieux matelas…
Aussi dur qu’un flanc-bat
Et encore.
Un deux trois quatre
Un deux trois quatre…
Elle était tout sourire, ardente de défi et d’invites.
Voilà comment on fait ça.
Voilà comment on fait ça.
Un long roulement prolongé, accompagné d’un rictus satisfait.
« Avec ça, ma dame, vous allez vous faire une belle idée de
nous… »
Ben Ata, tout sourire, demeurait bras croisés, ses pieds
comme plantés dans le sol. Sous l’effet de la chanson, c’était à
présent un courant puissant qui coulait entre lui et Dabeeb ;
celle-ci lui lançait des regards de plus en plus confiants,
tentateurs.
Al·Ith observait tout cela avec intérêt. Comme elle l’aurait
fait devant les manœuvres d’approche d’un étalon et d’une
jument.
« Nous avons une chanson, chez nous… » commença-t-elle
nonchalamment – et Dabeeb laissa aussitôt retomber la tension
qui s’était accumulée entre elle et Ben Ata, pour écouter
attentivement la reine.
Qui se disait qu’elle n’aurait pu proférer pareil mensonge
dans la Zone Trois. Jamais là-bas ne se présentaient
d’occasions de mentir.
Elle reprit néanmoins : « Nous avons une chanson, chez
nous… » alors qu’il n’en était rien, de près ou de loin.
Comment atteindre l’endroit où la lumière brille ?
Où le ravissement vous étrille ?
« Oh non, l’interrompit Dabeeb, nous n’avons rien
d’équivalent. Nous n’apprécions guère ce genre de choses. »
Elle était à l’évidence apeurée.
« Cela ne te paraîtrait pas une bonne idée, lui proposa Al·Ith,
d’organiser ici un festival de chansons ?
— Oh, une excellente idée. Oui, vraiment, une excellente
idée », lui répondit-elle avec enthousiasme. Et ses yeux
l’imploraient.
« Ce serait bien qu’on en discute, Ben Ata », reprit Al·Ith,
qui se tourna aussitôt vers lui : « Dabeeb a eu la gentillesse
d’accepter de me donner l’une de ses robes. J’aimerais lui en
offrir une des miennes.
— Mais elle en a déjà des dizaines. Elle a récupéré toutes
celles qui n’étaient pas assez bien pour toi. Qu’est-ce que tu en
as fait, Dabeeb ? Tu ne les as quand même pas refourguées ?
— J’en ai vendu quelques-unes, mon seigneur. Elles ne
m’allaient pas toutes. »
Puis, à Al·Ith : « Je vous en serais infiniment reconnaissante.
Si nous pouvions… enfin, si je pouvais avoir l’une de vos
robes…
— Alors accompagne-moi », lui lança la reine, déjà sur le
chemin de ses appartements.
« Ma dame, si vous pouviez me donner celle que vous
portez… Je n’en ai jamais vu de comparables… »
Sitôt les deux femmes arrivées à destination, Ben Ata
s’empressa de traverser la pièce pour épier leur conversation.
Il les entendit parler vêtements, tissage, couture. Al·Ith fit
étalage de ses robes, qui tirèrent à Dabeeb maintes
exclamations enthousiastes : « Oh, celle-ci est bien trop
raffinée pour moi… oh, celle-là est tellement belle… oh, oh,
quelle splendide…
— Quand vous confectionnez une robe de tous les jours, en
faites-vous toujours une seconde pour les grandes
occasions ? »
Elle marqua une courte pause, puis reprit : « Presque
toujours, Al·Ith.
— Ce doit être agréable, de porter une robe toute simple tout
en pensant à celle qu’on va mettre dans des circonstances plus
marquantes.
— Oui, ça l’est. Mais ce genre d’événements restent
exceptionnels, bien sûr. Les gens sont pauvres, ici. »
Ah oui, alors comme ça, nous serions pauvres ? se disait
Ben Ata. Et il se hâta de retourner s’asseoir à la table, là où
Dabeeb s’était installée, pour à son tour pianoter dessus avec
ses doigts. Le roi ne s’était pas fait duper. S’il ne comprenait
pas ce qui était en train de se passer, il avait conscience de
quelque chose en cours, qu’il ne manquerait pas d’extirper à
Dabeeb. Pour peu qu’Al·Ith n’ait pas craché le morceau
auparavant.
À leur retour, les deux femmes le trouvèrent tout sourire sur
son siège, l’image même de la bonne volonté.
Une vague d’admiration le submergea à les voir ainsi. La
robe en soie fauve qu’Al·Ith venait de retirer mettait
merveilleusement en valeur la beauté énergique, basanée de
Dabeeb. Celle, jaune vif, que son épouse avait enfilée semblait
comme absorber toute la douce lumière de la grande pièce –
pour ensuite la lui restituer. Ses cheveux noirs défaits
brillaient, tout comme ses yeux – elle n’était que gaieté et
espièglerie. Honnête avec lui-même, Ben Ata songeait aux
plaisirs qu’il éprouverait à les posséder toutes les deux en
même temps – une possibilité qui ne lui avait jamais traversé
l’esprit jusqu’à ce qu’Elys ne lui en évoque l’hypothèse. Se
souvenant alors du mépris qu’inspirait à Al·Ith le mot
posséder, il baissa presque imperceptiblement le menton pour
les observer toutes deux par-dessous ses sourcils – et son
esprit devint soudain le théâtre d’une lutte terriblement
douloureuse, comme s’il s’efforçait de dépasser ses propres
limites. Un éclair de compréhension frappait comme au ralenti
Ben Ata – qui se sentait sur le point de saisir pourquoi Al·Ith
détestait tant son langage. Mais cela ne dura pas. De sinistres
soupçons ne tardèrent pas à l’envahir de nouveau à la vue de
ces deux femmes se rendant ensemble jusqu’à la colonnade,
puis à empirer lorsque Dabeeb s’enveloppa dans la vieille cape
sombre, le gratifia d’un sourire, adressa à Al·Ith un petit geste
empreint d’intimité, puis se précipita dans l’épaisse grisaille de
la pluie battante.
Al·Ith la regarda partir, sourit à son tour, se tourna vers lui –
et sourit de plus belle. Dans sa robe jaune vif, elle était plus
adorable qu’il n’estimait – en cet instant – le mériter. Ben Ata,
qui se l’imaginait sous la forme d’une flamme agile, volatile,
voyait bien à quel point il la brimait, l’étouffait. Mais sa
jalousie l’emportait.
Elle était en train de l’aguicher. Tout en elle – sa posture, ses
sourires – l’attirait. Il se leva maladroitement, lourdement, et
se jeta sur elle. Al·Ith se déroba à son assaut, non point par
coquetterie : ce fut un geste de pure consternation. « Non, non,
Ben Ata, ne gâche pas ce… » Elle s’efforçait de ressusciter la
légèreté, la gaieté que tous deux partageaient récemment
encore, durant des heures dont le souverain doutait presque de
la réalité tant elles lui semblaient lointaines, autant que
l’époque où il était enfin parvenu à lever les yeux vers la vaste
région montagneuse qui emplissait les cieux occidentaux. Il se
saisit d’Al·Ith, qui le retint.
« Attends, attends, Ben Ata. Tu ne préférerais pas retrouver
ce qu’on a partagé jadis ? »
Oh, si, il le voulait, de tout son cœur, éperdument, ne vouloir
que cela lui embrasait les sens – mais rien ni personne ne
pouvait en cet instant inhiber ses instincts de prédateur, qui le
forçaient à évincer toute possibilité de douceur et d’allégresse,
d’échange. Il la posséda. Et Al·Ith elle-même en fit de même,
une fois que toute lumière se fut éteinte en elle. Ce n’était
point là une expérience inédite pour lui – Elys y avait veillé –,
mais tout du long il se souvint de la fois précédente ; et parce
que cette dernière appartenait désormais au passé, il fit de
celle-ci une joute aussi obstinée que pesante. Cette fois Al·Ith
ne pleura pas, elle refusa de se laisser réduire en miettes, de se
soumettre. Elle rendit coup pour coup, lui décocha des paroles
soigneusement choisies parmi une multitude, se donna à lui
avec une espèce d’indifférence sarcastique, voire méprisante.
Après quelques heures de cette sorte d’échange opiniâtre, ils
se retrouvèrent à éprouver de l’hostilité l’un pour l’autre, ainsi
qu’une lourde déprime intérieure.
Lorsqu’ils se levèrent pour aller prendre un bain, s’habiller
et s’arranger un peu, la spacieuse pièce leur parut dénuée de ce
qui la rendait si étincelante, et le tambour s’était tu.
Tout fut efficace, cette fois, réfléchi. Enveloppée dans une
cape, son bouclier bien en main, elle sortit dans les jardins par
la porte située face à celle que Dabeeb avait empruntée pour se
précipiter sous la pluie. L’eau glacée des fontaines y chantait
sous un ciel bleu aussi bas que froid.
Ben Ata s’empressa de la rejoindre, pareillement vêtu. Elle
appela ; les deux chevaux, le noir et le blanc, s’approchèrent
immédiatement d’eux au petit trot. Sitôt qu’ils les eurent
enfourchés, tous deux prirent gravement la direction de la
route occidentale. Ils consacrèrent leur voyage à discuter de ce
qu’ils croisaient : les récoltes, les canaux, les champs.
On ne saurait imaginer de moment plus raisonnable,
conjugal. Mais en son for intérieur, Al·Ith était si loin de Ben
Ata que celui-ci ne pouvait obtenir d’elle la moindre
connexion véritable. À l’évidence, elle ne voulait rien de lui –
sinon qu’il la laissât tranquille. Et la faute lui en revenait, il le
savait pertinemment.
Tous deux firent halte à la frontière ; Al·Ith s’apprêtait déjà à
s’élancer dans les immensités ensoleillées de cette plaine, qui
s’étendait à l’ombre des montagnes, lorsqu’il lui lança d’une
voix rauque : « Al·Ith, attends ! »
Elle fit volte-face, lui adressa le plus glacé des sourires
moqueurs.
« Et maintenant j’imagine qu’on va aller voir Kunzor ? lui
hurla-t-il d’une voix rageuse.
— Entre autres, oui », lui cria-t-elle en retour, avant de
s’éloigner.
Ben Ata marmonna dans sa barbe qu’il allait rappeler
Dabeeb, tout en sachant qu’il n’en ferait rien. Le roi était
songeur. Il avait compris qu’outre la jalousie, le ressentiment
et les soupçons à l’ouvrage en son for intérieur, empoisonnant
absolument tout, il y avait d’autres choses susceptibles d’être
appréhendées. Et il comptait bien y parvenir.
Les gens sur les routes qui le virent repartir vers les camps
se firent la remarque que le roi semblait fort sombre. Cette
étrangère ne lui donnait pas le sourire, ça non, quoi qu’elle pût
faire par ailleurs !
Exactement comme auparavant, tant Al·Ith que Ben Ata,
séparés l’un de l’autre – la première pour pénétrer en Zone
Trois, le second pour retourner dans la Quatre – sentirent que
ne s’était nullement allégé le fardeau de leur attachement,
contrairement à ce qu’ils avaient espéré. Tous deux se
provoquaient de loin à coups de sentiments non désirés, de
tourments et d’afflictions réciproques. Ben Ata avait
l’impression de traîner avec lui quelque malédiction, un démon
qui l’empêchait de vivre avec Al·Ith d’une façon qui leur
ouvrirait un bonheur incroyable. La jeune femme trouvait
quant à elle des plus douloureux le lien qui l’unissait à son
époux – un mot qu’elle étudiait, tournait et retournait dans sa
tête comme s’il s’était agi d’un nouvel anneau d’une forme
terriblement complexe, ou d’un métal inédit fondu dans les
ateliers des régions septentrionales, où les mines se trouvaient.
Ben Ata formait comme un poids à son flanc, non, dans son
ventre, là où se lovait l’enfant à naître – sauf que celui-ci se
résumait encore à une poignée de cellules, de chairs en
devenir ; cela ne suffisait donc pas à expliquer la lourdeur
qu’Al·Ith ressentait. Sur sa monture, elle demeurait en esprit
avec Ben Ata, dont le visage était tourné vers les champs
humides… Elle aurait pu lui demander ceci, découvrir cela…
si elle avait fait ceci plutôt que cela… car, à distance de lui,
notre reine n’arrivait pas vraiment à croire qu’elle s’était bel et
bien comportée comme dans son souvenir. À son retour dans
la haute pièce centrale, la jeune femme se sentait vibrante de la
force et de la confiance que lui avait procurées son échange
avec Dabeeb, un échange qui l’avait emmenée bien loin des
sombres humeurs de Ben Ata, durant lequel elle avait paru
comme revêtue de bonheur dans sa robe jaune. Il n’en était
pourtant rien sorti, sinon les punitions que Ben Ata qualifiait
d’amour.
À ce moment, Al·Ith traversait la plaine, dans une espèce de
corridor d’herbes luisantes, sous un ciel bleu clair, avec la
sensation que cette terre lui était étrangère, ou bien l’inverse.
Elle s’y attendait si peu qu’elle mit pied à terre, vint se poster
juste devant sa monture, et lui murmura, sa joue contre la
sienne : « Yori, Yori, qu’est-ce qu’on doit faire ? » Mais il lui
parut alors que même ce précieux ami, son aimable cheval, se
montrait impatient à son égard.
Elle reprit sa marche dans la légère poussière de la route,
Yori sur ses talons. C’était là son foyer, elle était cette contrée,
elle en était le cœur et l’âme ; et pourtant elle s’y sentait
comme un fantôme, dénuée de toute substance.
Une fois parvenue au croisement, elle prit la direction du
nord, toujours à pied, et poursuivit sa route lentement, comme
quelqu’un qui répugne à atteindre sa destination. Elle marcha
ainsi jusqu’au soir, son cheval sur ses talons, qui parfois lui
frôlait la joue du bout de son nez comme pour l’interroger.
Mais Al·Ith ne voulait pas remonter sur son dos. Sous son
crâne s’agitaient des paroles telles que : Si je continue à pied,
un pas après l’autre, sur ce sol qui est le mien, alors peut-être
finirai-je par désirer qu’il me reprenne, qu’il m’accepte de
nouveau comme faisant partie de lui…
En fin de journée, elle vit un homme qui chevauchait dans sa
direction – Kunzor, comme elle ne tarda pas à le découvrir. Il
sauta à bas de sa monture, lui prit les mains et la fixa droit
dans les yeux.
Les deux chevaux se tenaient museau contre museau, à se
raconter les dernières nouvelles.
« J’ai senti que tu avais des ennuis, Al·Ith.
— Oui, c’est le cas, mais j’ignore tout de leur nature. »
Ils quittèrent la route, finirent par découvrir un petit ruisseau
bordé de buissons bas. Là, ils s’installèrent, main dans la main.
Al·Ith essayait de tout son être d’entrer en contact avec
Kunzor, de ressentir son essence profonde, ses émotions…
c’était d’ailleurs avec une certaine consternation qu’elle
s’observait le faire. Car cela ne lui ressemblait pas. Lorsqu’elle
rencontrait des gens, surtout des hommes ou des femmes dont
elle se sentait proche, leur identité véritable s’imprimait
presque systématiquement en elle – claire, précise, unique…
Et ce moment de la reconnaissance, elle l’avait toujours
considéré comme allant de soi. L’être même
de Kunzor, son individualité proprement sans pareille,
possédait une saveur que notre souveraine n’aurait jamais pu
confondre avec une autre. C’était une force puissante, vive,
sèche – mâle. Acidulée, énergique, tels les vents qui
descendent à certaines saisons des hauts pics enneigés, juste
avant que ne se mettent à tomber de nouveaux flocons.
Mais jamais auparavant il ne lui avait fallu réfléchir à cela,
faire des efforts pour entrer en contact avec autrui – et échouer.
Incapable de s’apparier intérieurement avec lui, elle
l’examinait, attentivement, comme si cette observation
extérieure pouvait faire office de substitut.
De tous les hommes avec lesquels elle était, Al·Ith
considérait Kunzor comme le plus proche d’elle. En apparence
également. Tous deux avaient un physique similaire, léger,
élancé, une même façon souple et rapide de se mouvoir, des
yeux pareillement sombres, profonds, songeurs. Lorsqu’ils se
trouvaient ensemble, aucun d’eux ne parvenait à dissimuler à
l’autre la moindre pensée. Par leurs mains unies se transmettait
l’intégralité de ce qu’ils ressentaient, tel un sang partagé. Ils
pouvaient passer des jours, des semaines, à échanger
seulement quelques paroles. Mais même le bruit de l’eau
semblait à présent comme former une barrière les empêchant
de ne faire plus qu’un ; Kunzor se borna d’ailleurs à hocher la
tête lorsqu’Al·Ith se mit à pleurer.
« Tu as changé, dit-il. Tu n’entends plus ce que je suis. Et
tout ce que moi j’arrive à entendre de toi, c’est du trouble et de
la tristesse.
— Le pire, c’est que je ne veux même pas retourner chez
moi, dans mon propre royaume. Comme si tout cela ne
m’appartenait plus. Est-ce que je te donne l’impression d’être
une étrangère, Kunzor ?
— Oui. C’est comme si toi, Al·Ith, ton reflet tout du moins,
s’était empli d’une substance nouvelle. Et pourtant je peux
encore te parler, et toi me comprendre.
— Il m’arrive de ne même plus y arriver, comme si ta voix
semblait aller et venir – parfois je la sens qui me traverse
entièrement, tout comme je sens tes pensées quand je suis moi-
même. Et puis je te regarde, pour te découvrir en dehors de
moi, pas en dedans.
— Mais tu portes à présent un enfant de là-bas, parvint-il
non sans mal à articuler.
— Oui. Lorsqu’il naîtra, est-ce que moi aussi je renaîtrai ?
Penses-tu que ce soit possible ?
— Tu ne peux porter un être d’une contrée aussi éloignée de
la nôtre sans t’y perdre, Al·Ith.
— Que dois-je faire ?
— Al·Ith, il n’y a rien que tu puisses faire, tu le sais. »
Bientôt le ciel commença à s’assombrir, se para d’une douce
couleur raisin, et les vents en provenance de l’Est se mirent à
faire bruisser les herbes. Pour s’en abriter, les deux chevaux
descendirent précautionneusement jusqu’au ruisseau. Quant
aux humains, ils demeurèrent assis l’un près l’autre, main dans
la main, à se soutenir l’un l’autre dans leur tumulte intérieur.
Quand cette scène est représentée, on les montre toujours
écartés l’un de l’autre, sans contact physique : Al·Ith, tête
penchée en avant, accablée de chagrin, et Kunzor, qui fixe sur
elle des yeux empreints d’inquiétude fraternelle. Je pense
personnellement que ça s’est bel et bien passé ainsi. Car si
c’était de la distance qu’elle ressentait à l’égard de cet homme,
qui pourtant faisait partie d’elle d’aussi loin que remontait sa
mémoire – ils se connaissaient depuis l’enfance –, lui-même
songeait que tant qu’elle ne sortirait pas de l’ombre sinistre de
la Zone Quatre, car tel était bien ce qu’il éprouvait à ses côtés,
il ne pourrait faire davantage que de lui procurer un semblant
de proximité. Ce qui ne l’empêcha pas de lui tenir la main
jusqu’à l’aube, et de faire de son mieux pour la rassurer
lorsqu’elle fondait en larmes.
Quand vinrent les éclairer les premières lueurs du matin, et
que tombèrent d’un coup les vents brûlants, Al·Ith se leva,
secoua sa robe jaune soleil – qui contrastait tant avec la pâleur
de son visage – pour la débarrasser des graines d’herbes et de
la poussière qui s’étaient déposées dessus, puis remercia
Kunzor d’avoir fait tout ce chemin pour la voir.
Qu’elle le voulût ou non, il lui fallait poursuivre son
ascension en direction du plateau.
Ils se séparèrent, Al·Ith repartant vers la route qui allait la
conduire à l’ouest. Son cheval, ravi d’enfin décamper, se mit à
trotter d’un pas alerte, plein d’énergie – malgré la pression que
ses genoux exerçaient sur ses flancs, signe, elle le savait, de
l’humeur qui l’habitait ; pour éviter de lui gâcher son plaisir,
elle s’efforça de faire preuve d’autant d’enthousiasme que lui.
Alors même qu’ils gravissaient l’interminable col qui
conduisait au plateau, notre reine pensait à sa terre, là-bas, qui
ne manquerait pas de l’accueillir de nouveau en son sein sitôt
qu’ils l’auraient rejointe. Et puis, comme cela ne semblait pas
vouloir se produire, elle se prit à espérer qu’advienne ce
prodige quand la croiseraient des gens qui la connaissaient –
en vain : lorsqu’elle se retrouva face à un groupe de garçons
occupés à marcher sur le bord de route en direction d’une ville
perchée sur une colline, et ralentit pour leur laisser
l’opportunité de l’appeler, ainsi que l’imposait la coutume, ils
ne parurent même pas la remarquer. Ils se rapprochèrent de la
jeune femme, elle attendit, mais ils détournèrent leur regard
sans même cesser leur propre conversation.
« Salutations ! leur lança-t-elle. Est-ce que tout va bien chez
vous ? »
Et eux de lui répondre : « Salutations, merci, et chez toi ? »
Al·Ith prit alors conscience qu’ils ne l’avaient pas reconnue.
Cela ne lui était jamais arrivé ; perdue dans les profondeurs
des pensées qui s’emparaient à présent d’elle, la jeune femme
franchit donc dans un rêve éveillé la distance qui la séparait
d’Andaroun. Elle ne s’avisait que vaguement des gens qu’elle
rencontrait – eux non plus ne semblaient pas la reconnaître –,
ne se rendait même pas compte que sa monture ralentissait,
contaminée par son état dépressif. Ce fut donc au pas qu’Al·Ith
pénétra dans notre capitale, comme si elle redoutait d’y être
maltraitée, voire punie. Elle se sentait isolée de son royaume
adoré, telle une pierre sur son cheval, tel un sac lourd de
malédictions, sans rien à donner en échange de la
bienveillance que lui offraient nos rues, avenues et jardins. Ses
terres ne la reconnaissaient plus – elle s’était emplie d’une
substance qui lui était étrangère – voire hostile, mais comment,
la jeune femme n’en avait pas la moindre idée ! Et lorsqu’elle
s’avisa qu’il lui fallait mettre à l’écurie son compagnon, le
pauvre Yori, qui lui semblait à présent être son ultime ami,
puis gravir les larges marches pour aller saluer sa sœur et ses
enfants, avec lesquels elle avait
eu coutume de passer quotidiennement tant d’heures quand
elle ne parcourait pas son royaume, Al·Ith s’en crut
proprement incapable. Un imposteur, voilà comment elle se
voyait. Et le lien qui l’unissait à Ben Ata demeurait lourd,
puissant, au point qu’elle avait l’impression de pouvoir sentir
les pensées de son époux palpiter, vibrer. Lui-même attendait
qu’elle lui revienne, et en même temps ne pouvait s’empêcher
de redouter ce retour. C’était à ce moment dans leur pavillon
qu’il se trouvait, pas avec ses soldats. Seul, à réfléchir. Ou à
faire les cent pas. À essayer de comprendre, de déchiffrer ce
que tous deux devaient appréhender. Elle aussi aurait dû être
là, avec lui. Mais le tambour demeurait silencieux. Al·Ith le
savait, capable qu’elle était d’entendre le doux clapotis des
fontaines, les cris et les affrontements des soldats en
manœuvre sur la plaine. Oui, le tambour demeurait silencieux,
alors même que Ben Ata le guettait lui aussi, brûlant autant
d’envie qu’elle d’emplir ses oreilles de ses battements. Et le
redoutant pareillement.
La nature de la Zone Quatre ? Le conflit, les batailles, la
belligérance. En toutes choses. Une tension, un esprit combatif
dans sa substance même, de sorte que chaque sentiment,
chaque pensée, contenait son contraire.
Une fois parvenue au palais, qui occupait deux côtés de
notre place centrale, elle mit pied à terre et se tourna, comme
toujours, vers les larges marches blanches pour voir qui allait
sortir l’accueillir. Personne ne vint. La jeune femme se rendit
sur la place où, sous les arbres, se tenaient toujours des
serviteurs prêts à se s’occuper des montures de ceux qui
arrivaient de lointaines régions ; l’un d’eux prit bel et bien
Yori en charge – sans pourtant reconnaître Al·Ith. Il se montra
poli, quoique presque désinvolte. La jeune femme retourna au
grand escalier, en gravit lentement les marches, ses jupes
jaunes virevoltant autour de ses chevilles. Jamais encore elle
ne s’était approchée de cette entrée sans qu’une foule se
précipite dans sa direction, en provenance non seulement de
l’intérieur du bâtiment proprement dit, mais aussi des jardins
situés derrière et d’autres coins de la place. « Al·Ith, criaient-
ils, Al·Ith est revenue ! » Dans un oppressant silence, encore
alourdi par le roucoulement satisfait des colombes nichées
dans les arbres, notre reine monta jusqu’aux appartements et
aux chambres du rez-de-chaussée, les traversant en hâte pour
voir ce qui s’y passait ; dans l’une des pièces se tenait un
Conseil, composé de sa sœur et d’une vingtaine de gens.
Personne ne leva les yeux à son apparition sur le seuil. Ils
discutaient d’une maladie mystérieuse qui affectait le bétail
des chaînes occidentales – ainsi donc la situation ne s’était-elle
pas encore améliorée. Mais cela ne saurait tarder, bien
entendu… Sa sœur lui tournait le dos ; d’ordinaire, pourtant,
cela ne l’avait pas empêchée de sentir sa présence, et de faire
volte-face pour l’accueillir. Une jeune fille qu’Al·Ith
connaissait bien – elle faisait partie des orphelins dont elle
s’était occupé – finit par lever les yeux dans sa direction ; elle
les détourna aussitôt, comme si notre reine n’était même pas
là.
Aussi Al·Ith partit-elle pour ses appartements. Les rayons du
soleil couchant les inondaient d’une lourde lumière dorée ; elle
s’installa à la fenêtre, s’immergea dans un jaune puissant,
nourrissant, mais se sentait comme dans la peau d’un fantôme,
d’une ombre. C’était dans ces pièces, si simples, lumineuses,
agréables, intégralement meublées par ses soins – car
légendaire était son affinité pour les couleurs et les formes –
qu’elle venait toujours comme pour réintégrer son être
véritable, il pouvait ici se développer, s’afficher, sourire… et
voilà qu’à présent c’était le raffinement même des tons et des
textures de ces lieux, leur subtilité, qui refusaient de la laisser
entrer : Al·Ith s’était alourdie, elle ne convenait plus à cet
endroit. Sans doute n’aurait-elle pas dû revenir ici.
Une terrasse après l’autre, elle continua de monter, en
regardant le soleil couchant illuminer les montagnes. Toute
notre capitale s’étendait sous ses pieds – jusqu’à la dernière de
ses rues, le moindre de ses jardins. Il n’y avait là aucune
maison qui lui fût inconnue – souvent de l’intérieur, très
intimement, leurs habitants étant ses amis ; au moins par leur
apparence, leur façade, leur toit, la forme de leurs fenêtres –,
ou qui ne fût familière à son esprit. Sauf qu’elle n’y était plus
la bienvenue désormais.
Songeant qu’au sommet du campanile il lui serait peut-être
possible d’atteindre ses hauteurs intérieures desquelles elle
avait si lourdement chuté, Al·Ith entreprit de gravir
d’innombrables volées de marches en colimaçon ; comme
prise de vertige, la jeune femme se retrouva bientôt en
compagnie de ses pairs – les montagnes, les nuages et les
champs de neige,
les oiseaux qui filaient devant ses yeux… Elle avait la tête
levée vers la brèche, là où attendaient les champs bleus, mais
murmurait : « Loin. Trop loin… » Comment imaginer que, si
récemment encore, elle s’était tenue là, à deviner qu’il lui
suffirait de se laisser attirer dans ce céruléen pour être
transformée en quelque chose de totalement inédit, de quitter
la tour et de commencer à s’ébattre dans les cieux étincelants,
plus légère que l’air, pour disparaître dans le bleu – comme le
font des nuages dissipés par la chaleur du soleil. À présent elle
se sentait encombrée, encrassée, comme non désirée en ces
lieux.
Elle s’empressa de redescendre à ses appartements, pour y
surprendre sa sœur. Murti· ne s’attendait pas à sa venue.
Toutes deux en furent stupéfaites, consternées. Jamais encore
il n’avait échappé à l’une ce que faisait l’autre à chaque
instant, quand bien même elles étaient séparées de centaines
de kilomètres.
Al·Ith s’installa à la fenêtre ; sa sœur en fit autant, mais à
quelque distance. Les deux femmes s’examinèrent alors, avec
douleur, telles des étrangères. En Murti· la première voyait un
être éthéré, tout de feu et d’éclat, comme une fontaine qui
rejaillissait à chaque instant à des sources qui lui étaient
désormais inconcevables. Son propre état, son apathie, donnait
à Murti· l’impression d’avoir face à elle quelqu’un que toute
lumière aurait quitté.
« Les enfants ont-ils demandé de mes nouvelles ? » s’enquit-
elle humblement, d’une voix suppliante.
Et Murti·, tout en accueillant d’un mouvement de recul ce
ton parfaitement inédit, parvint tant bien que mal à prononcer :
« Non.
— Je ne leur ai pas manqué ?
— Ils agissent comme si tu étais morte, Al·Ith. »
Et elle se pencha en avant pour lui prendre la main, par
habitude, de manière à renouveler les courants qui toujours
avaient coulé entre elles en ces lieux. Renonçant finalement à
ce geste, elle poussa un soupir.
« Et tu leur dis que je ne le suis pas ? Que je vais revenir ? »
Au bout d’un moment, les doux yeux lumineux de Murti· se
mirent à fuir ceux de sa sœur.
« Les choses ont changé, dit-elle. J’ignore pourquoi. Al·Ith,
on a du mal à se souvenir de toi. Est-ce que tu comprends
cela ? »
L’angoisse qui étreignait Al·Ith lui permit de contenir sa
douleur, de se retenir de fondre en larmes. C’était là une
sensation si étrangère à son merveilleux royaume, où douleur
et souffrance étaient des signes de maladie, qu’il fallait traiter
avec patience, compassion – et détermination, de manière à
empêcher cette aliénation d’infecter autrui.
Elle se leva. La lumière flamboyante du soleil commençait à
diminuer ; rues et ruelles étaient à présent plongées dans
l’ombre, tandis que les toits restaient encore éclairés. Les
rumeurs de la ville, pleines de chaleur, de vitalité, d’énergie,
s’élevaient jusqu’aux deux femmes.
Al·Ith fourra ses mains dans ses robes, comme s’il lui fallait
les protéger – tout en évitant que leur contact ne contamine
d’autres personnes.
« La situation s’est-elle un minimum améliorée, chez nous ?
Les animaux sont-ils toujours aussi affligés ? aussi seuls ?
— Le sont-ils vraiment, Al·Ith ? »
Les deux sœurs se touchaient presque, mais cela n’avait plus
rien à voir avec leur proximité passée, lorsque, bras et mains
emmêlés, parfois joue contre joue, chacune pouvait ressentir
comme siens les rythmes et la vitalité de l’autre. Elles se
tenaient tout près, mais sans se toucher ; et c’était avec
réticence que leurs yeux se parlaient.
« Oui, et ils souffrent de leur solitude », murmurait Al·Ith.
Et sa sœur aussi murmurait, alors qu’elles étaient seules et
que personne ne pouvait les entendre.
« Une jument, dans une harde de chevaux, va se retrouver
submergée de solitude, mais ignorant de quoi il s’agit, elle va
rester là à trembler, croyant qu’elle va peut-être entendre une
parole ou une voix – mais il n’y a rien d’autre que du silence.
Un étalon va galoper d’un bout à l’autre d’une prairie,
simplement pour essayer de combler le vide qui l’habite.
Toutes les bêtes d’un même troupeau vont lever la tête en
même temps pour hurler leur souffrance…
— Je les ai entendus, Al·Ith, murmura Murti·. Je les ai
entendus.
— Soudain, sur une colline, un millier de moutons se
mettent à galoper ; les bergers se précipitent à leurs trousses,
en leur hurlant des paroles apaisantes. Ils ressentent une
terrible perte, Murti·… mais
les choses se sont-elles améliorées, nos bêtes ont-elles été
soulagées de cette douleur ? »
Murti· secoua la tête, poussa un soupir.
« Je ne crois pas.
— Et y a-t-il toujours cette désespérance chez nous tous ?
Aussi peu de naissances ?
— Rien n’a changé. Al·Ith, tu viens à peine d’être emmenée
dans l’autre Zone. Ça te semble donc remonter à si
longtemps ?
— À une éternité. Une véritable éternité. »
Et un flot de larmes commença à s’écouler de ses yeux.
« Va-t-on devoir accepter que pleurs et chagrin fassent partie
intégrante du fonctionnement normal de notre Zone ? tonna
alors Murti·.
— Non, non, tu as raison.
— Si c’est ton rôle, dans cette suite d’événements, de
descendre là-bas et d’y connaître les larmes et la souffrance…
— Tu ne sais pas ce que je vis, Murti·, tu ne peux même pas
l’imaginer !
— Non. Mais ce n’est pas à moi qu’on a ordonné de
procéder à ce mariage, Al·Ith ! Il s’agit là d’une obligation des
plus nobles, j’en suis certaine, bien plus subtile que tout ce que
nous pouvons imaginer – mais tu ne dois pas laisser ta douleur
nous empoisonner. »
Elle parlait d’une voix dure, farouche, furieuse. Al·Ith voyait
bien que sa magnifique sœur, son alter ego, protégeait le
royaume avec au moins autant de fermeté qu’elle-même jadis.
C’était à présent Murti· qui ne faisait qu’une avec cette terre,
qui était cette terre, cette contrée. C’était elle qui l’incarnait et
qui la contenait.
Et Al·Ith murmura : « Nos bêtes souffraient, elles étaient
déprimées, agitées avant même que je me rende en Zone
Quatre.
— C’est exact. Mais un noir nuage t’entoure désormais
quand tu reviens de là-bas. Si seulement tu pouvais le voir, ma
sœur ! Non. Tu ne dois plus mettre les pieds ici tant que…
— Tant que quoi ? Et ce n’est pas à ma volonté que j’obéis,
mais à la leur. »
Murti· hocha la tête. « Ce n’est pas mon problème. Mais
laisse-moi te dire ceci : c’est une contagion que tu rapportes
avec toi. Involontairement,
bien sûr. Ce n’est pas ta faute, Al·Ith. Rien de tout cela n’est ta
faute. Comment serait-ce possible ? Mais on t’a confié un rôle
à jouer. Dans l’intérêt de nous tous. »
Al·Ith acquiesça. Sans un regard pour sa sœur, elle partit
fouiller ses placards, pour en sortir un nécessaire de toilette et
des vêtements de toutes sortes qu’elle fourra dans des
sacoches.
« Comment avancent les préparatifs du festival de chansons
et d’histoires ?
— C’est important ? »
Al·Ith fit vivement volte-face, pour fixer sur sa sœur des
yeux insistants.
« Oui, ça l’est. Très.
— Alors j’y veillerai. Sais-tu pourquoi ?
— Cela, tu vas devoir le comprendre par toi-même », fit
Al·Ith, du même ton humble, suppliant, qui avait bouleversé sa
sœur un peu plus tôt. « Il y a là-bas quelque chose qu’on peut
saisir, Murti·, je le sais, j’en ai la certitude absolue… » Et,
oubliant cette distance nouvelle qui les séparait, elle se
rapprocha de sa sœur. Mais le crépuscule avait à présent
envahi les lieux. Le haut rectangle de la fenêtre donnait sur
une lumière presque noir d’encre, et les étoiles avaient fait leur
apparition.
Murti· fit un pas en arrière, pour s’éloigner de cette présence
qu’elle percevait comme contagieuse. Puis elle demeura
immobile.
« À quoi penses-tu ?
— Il y a quelque chose qu’on aurait dû faire. Mais que nous
n’avons pas fait. »
Toutes deux parvenaient à peine à distinguer leur visage, à
présent. Elles se penchèrent en avant d’un même mouvement.
« Tu n’as aucune idée de ce dont il s’agit ?
— Non. C’est en rapport avec le royaume bleu qui s’étend
au-delà des montagnes du Nord-Ouest. Mais qu’est-ce que
c’est, Murti· ? Là est toute la question. Et il nous faut en
trouver la réponse. Nous devons découvrir à quoi nous
servons. »
Al·Ith lui tourna le dos, fila hors des appartements, dévala
les escaliers jusqu’aux étages inférieurs, passa devant la
chambre du Conseil, poursuivit encore sa descente… et finit
par atteindre les larges marches blanches, qu’elle s’empressa
de dévaler pour bientôt se retrouver sur la place, contourner le
palais et s’enfoncer ensuite dans l’allée conduisant aux
écuries, où se trouvait sa monture. Sitôt dessus, la jeune
femme traversa la ville puis chevaucha la nuit durant de
manière à atteindre le sommet du col à l’aurore – et la
frontière en début de soirée. Mais le tambour demeurait
silencieux, Al·Ith le savait. Elle mit donc pied à terre et, après
avoir trouvé un cours d’eau bordé de pâturages pour son Yori,
y passa seule les heures sombres de la nuit, à observer le
mouvement des étoiles. L’heure n’était pas encore venue pour
elle de pénétrer en Zone Quatre. Et l’on ne voulait plus d’elle
dans sa propre contrée.
Et ce fut ainsi que notre reine, Al·Ith, déambula dans des
endroits intermédiaires, ignorés de tous, sans savoir ce qu’on
voulait d’elle ou à quoi son avenir allait ressembler, affamée,
transie de froid, terriblement seule malgré la présence de sa
monture bienveillante. Il faisait encore nuit lorsque Yori finit
par s’allonger dans un carré d’herbe ; lovée dans la chaleur de
son flanc, Al·Ith attendit le lever du soleil.
En se chantant :
Tristesse, donne-moi ton nom !
Si je le connaissais, je pourrais te nourrir –
Te rassasier, te calmer, et te quitter !
Chagrin, si je connaissais ta nature,
Je te conduirais à la pâture.
Sur quel sentier devrais-je te conduire ?
Avec quel aliment me faut-il te nourrir ?
À son réveil, dans les premières lueurs de l’aube, elle se
découvrit en boule dans la végétation des berges telle un
levraut abandonné par sa mère ; son cheval était occupé à
paître à proximité. La jeune femme détacha de fines graines
des têtes d’herbe, en fit son repas, se désaltéra à même le cours
d’eau, puis se borna à contempler les montagnes de son
royaume. Elle rêva à ses multiples voyages à travers ce pays,
qui au nord, qui à l’ouest – ainsi qu’au sud, là où poussaient la
vigne et le maïs, et de nouveau à l’est, où elle errait
présentement. Comme elles étaient variées, riches,
merveilleuses, ces terres qui étaient les siennes, celles dont elle
se retrouvait à présent bannie, où elle n’était plus la bienvenue.
Combien de temps avait-elle erré en ces lieux, à intégrer en
elle toutes leurs potentialités ? Elle, la belle Al·Ith, désormais
une fugitive rejetée de toute part, assise là au bord de la
rivière, tentait de se rappeler la dernière fois qu’elle avait
profité de toute cette richesse. En vain.
Toute la journée elle attendit, son visage dressé vers les
sommets de ses chaînes de montagnes ; à la nuit tombée, son
cheval la laissa une fois encore se blottir contre son flanc, pour
la protéger des vents brûlants qui au crépuscule soufflaient des
basses terres orientales. Sa tête posée au niveau de son cœur,
la jeune femme s’imagina entendre résonner les tambours des
pavillons de Ben Ata. Mais tel n’était pas le cas. Ben Ata en
arpentait seul les pièces vides, vagabondait seul au milieu des
fontaines – à attendre, tout comme elle, que le tambour
revienne à la vie.
Mais il n’en faisait rien.
Des jours s’écoulèrent.
En journée, elle errait le long des rives, à regarder les
oiseaux s’ébattre dans l’eau, ou bien restait assise à
contempler les montagnes –, parfois la lumière les compactait
en une masse puissante, écrasante, en délimitait précisément
chaque ravin, chaque éperon rocheux. Mais elles semblaient
parfois comme flotter dans les airs, brillantes ou indistinctes ;
leurs sommets et contours donnaient l’impression de fusionner
avec les bleus célestes. La nuit, la jeune femme allait trouver
refuge auprès de sa monture – plutôt que de dormir, elle
chantait des complaintes d’exilée en guettant les roulements
du tambour.
Et jamais le moindre bruit ne lui parvenait des pavillons de
Ben Ata.
Elle finit par perdre toute notion de temps – combien il s’en
était écoulé, combien il s’en passait. Par se demander si, peut-
être, elle n’avait pas pris un mauvais chemin, une mauvaise
direction. Peut-être son séjour dans les royaumes de Ben Ata
était-il achevé, en raison d’un échec de sa part ; peut-être en
avait-elle été expulsée pour la laisser errer en ces lieux jusqu’à
sa mort. Mais elle se souvint alors que devait naître un enfant
– qui à ses yeux se résumait toujours à un acte de foi, cette
nouvelle vie ne s’étant pas encore fait sentir. Si les
Pourvoyeurs ou la Nécessité ne lui accordaient aucune
importance, si elle ne leur était nullement indispensable, il en
allait autrement du fruit de ses entrailles.
À moins peut-être qu’on ne fût en train de la punir… Quand
cette pensée vint lui frapper l’esprit, Al·Ith s’empressa de la
repousser, encore capable qu’elle était de se rappeler que dans
sa Zone, lorsqu’une personne laissait de telles idées lui envahir
la tête, c’était un signe de maladie mentale ou d’un égotisme
aussi monstrueux que choquant.
Mais la compulsion de se croire inévitablement dans son tort
n’en continuait pas moins à l’étouffer. Après tout, c’était en
Zone Trois qu’on interprétait à tort ce genre de réflexions,
nullement dans la Quatre – qui demeurait sa Zone, lui
semblait-il ! Pour peu qu’elle soit encore de quelque part –
mais comment le savoir ! De quoi l’accusait-on, si elle était
coupable, et en quoi ce châtiment correspondait-il à sa faute ?
Pareilles pensées – ou émotions ? – ne cessaient de danser
sous son crâne ; ou bien était-ce dans son cœur qu’elles
bouillonnaient et mijotaient ?
Parfois elle appelait Yori, et se postait devant sa tête pour
plonger son regard dans ses doux yeux intelligents. « Yori,
Yori, suis-je donc méchante, dis-moi ? Saurais-tu, toi, ce que
j’ai fait de mal ? »
Mais il se bornait alors à afficher tout l’amour qu’elle lui
inspirait, et ne tardait pas, comme tout cheval digne de ce
nom, à plier l’encolure pour brouter.
Lui aussi se sentait seul ici, même en sa compagnie. Un jour,
une harde d’équidés sauvages, crinières au vent, s’approcha
d’eux à travers la savane ; Yori les appela, puis partit les
rejoindre au galop, suffisamment vite pour faire trembler le sol
dur sous ses sabots. Pendant toute une longue journée de
bonheur il fit la course avec eux, ne se roulant à l’occasion
dans les herbes chauffées par le soleil que pour s’en retourner
de plus belle avec ses congénères, si loin que la jeune femme
redouta plus d’une fois qu’il ait disparu pour de bon. Yori fit
pourtant son retour, seul, au crépuscule – et Al·Ith s’avisa alors
de sa tristesse ; sans doute aurait-il préféré rester avec
ses compagnons. Il ne l’en salua pas moins en posant le bout
de son nez contre son cou, pour ensuite se recoucher
patiemment par terre de manière à la protéger des grands vents
d’est qui s’étaient déjà mis à souffler.
Les jours passaient.
Un soir, alors que le crépuscule commençait à tomber, Al·Ith
vit dans le lointain, de l’autre côté du cours d’eau, un homme
qui paraissait beaucoup ressembler à Ben Ata. Après avoir
franchi le ruisseau sur des pierres de gué, elle s’empressa de
remonter la rive en direction de cet individu, posté au-delà de
la frontière. La jeune femme se figea dès qu’elle sentit la
densité de l’air se modifier, et vit alors qu’il ne pouvait s’agir
de Ben Ata : terriblement maigre, ce pauvre homme n’avait
rien de la solidité taurine qui caractérisait le roi de cette Zone
de basses terres. Pourtant l’ardent désir qui l’envahissait de se
précipiter dans sa direction lui fit comprendre que c’était bien
son époux. Tous deux demeurèrent immobiles, à se fixer des
yeux, séparés par l’impossible. « Ben Ata ! » finit-elle par lui
lancer. « Al·Ith ! », lui répondit-il d’un ton bourru, après un
instant d’hésitation.
Chacun trouva étrange la voix de l’autre – un rappel de leurs
différences, du caractère abrasif de leurs rapports actuels.
Pourtant ils demeurèrent immobiles, à attendre que les
ténèbres viennent tout engloutir, tout transformer en ombres
autour d’eux.
Si ni l’un ni l’autre ne se le rappela, ils découvriraient par la
suite que tous deux étaient restés là des heures durant à plisser
des yeux dans la pénombre, le corps penché en avant. Al·Ith
retourna à son ruisseau, retrouvant le flanc protecteur de sa
monture dès que les vents se firent trop âpres pour être
supportables. Cette nuit-là, elle ressentit dans son ventre la
palpitation presque imperceptible lui signifiant que l’enfant
avait dépassé le stade du simple amoncellement de cellules. Si
notre reine posa dessus une main en coupe pour l’accueillir en
ce bas monde, elle n’en était pas moins la proie d’un violent
conflit intérieur.
Ben Ata, pour sa part – tourmenté de ne pas savoir ce qu’il
voulait depuis qu’il l’avait quittée à la frontière, depuis qu’il
l’avait vue là-bas dans la pénombre, un petit bout de femme
comme consumé par les flammes de sa robe jaune – avait subi
un véritable bouleversement intérieur ; contournant les
pavillons où il avait vécu si longtemps sans en avoir davantage
conscience qu’Al·Ith, il était retourné à ses campements,
convaincu qu’elle lui avait à nouveau dérobé tout sens
commun. Mais une fois de retour dans sa tente, où l’avaient
accueilli avec tact Jarnti et les autres officiers, il se découvrit
non moins possédé que dans les pavillons… mais par quoi ? Il
ne parvenait pas à dormir. Ne mangeait presque plus rien. Ne
tenait pas en place. Dabeeb, occupée à faire la lessive familiale
dans un gros baquet derrière sa maison, le vit finalement sauter
par-dessus la petite barrière, puis se ruer littéralement sur elle
comme pour la renverser – au grand dam des vêtements
humides qu’elle était en train de tordre au-dessus d’une
bassine. Il s’immobilisa devant elle, prit son menton dans sa
main, le souleva pour plonger son regard dans le sien,
contempler le moindre détail de son visage. Les comparaisons
qu’il faisait étaient si abyssales qu’il en avait le front plissé.
Dabeeb, qui s’en rendait bien évidemment compte, ne lui en
voulait pas le moins du monde. Pauvre vieux roi, il est
vraiment mordu, pensait-elle, sans cesser de lui présenter une
avenante – mais bienséante – paire de douces joues bien
bronzées, et en prenant bien garde de dissimuler ses véritables
réflexions sous ses paupières. Hum, songea-t-elle encore, ça ne
lui a pas fait de mal, bien au contraire – alors même que Ben
Ata, sans s’excuser, faisait volte-face et s’éloignait d’elle à
grands pas. La servante s’autorisa un petit sourire intérieur,
imaginant déjà comment Al·Ith allait tirer parti des désespoirs
et colères de cet homme.
Mais Ben Ata ne pouvait tout simplement pas supporter
davantage pareil tourment. Il était temps de se lancer dans une
nouvelle campagne. Dans une poussée de fièvre, il réclama les
derniers rapports en provenance de toutes ses marches, pour
découvrir – sans grande surprise, bien entendu – qu’il s’était
produit des escarmouches à la frontière de la Zone Cinq. « Il
est temps de leur donner une leçon », marmonna-t-il,
accompagnant cela des incantations rituelles d’usage – après
quoi il se rendit au mess des officiers, pour en faire part à tout
le monde, et ainsi faire un peu monter la température
ambiante. Comme d’habitude, tous se réjouirent de cette
annonce d’une nouvelle campagne. Lui-même s’empressa de
retourner dans sa tente, pour réfléchir au mépris que sa
personne, ses guerres
et ses pseudo croisades inspiraient à Al·Ith. Pour la toute
première fois de sa vie consciente, des images de morts et de
blessés lui envahissaient l’esprit ; jamais rien jusque-là ne
l’avait poussé à se pencher sur de telles questions.
S’il ne pouvait annuler cette campagne, sous peine de passer
pour un mou hésitant, Ben Ata ne s’imaginait pas davantage
en train de chevaucher en tête de ses troupes, de « laisser
derrière lui toutes ces palabres » se marmonnait-il
lugubrement, puis de « supporter cela pendant des jours et des
semaines d’affilée ». Ces pensées l’ayant frappé par leur
caractère pour le moins perfide, il laissa échapper une espèce
de grondement de colère rentrée, que ses officiers
d’ordonnance ne manquèrent pas de remarquer : ils
échangèrent des regards aussi éloquents que silencieux,
conscients qu’il valait mieux garder pour eux le moindre
commentaire.
Ben Ata se précipita hors de sa tente, bondit sur le premier
cheval qu’il croisa dans les corrals, puis partit au galop en
direction de la frontière orientale qui les séparait de la Zone
Cinq. Sans pour autant laisser derrière lui une once de sa
tristesse !
« Qu’est-ce que je vais faire ? » ne cessait-il de grommeler,
alors même qu’alternativement il éperonnait sa monture pour
la pousser à accélérer, puis la freinait, la flattait brièvement de
la main… La bouche de l’animal était couverte d’écume, son
mors le gênait… Ben Ata songea qu’Al·Ith, comme tous les
habitants de sa contrée, chevauchait sans bride, sans selle, sans
cravache – sans rien de ce qu’on estimait nécessaire ici. Il
desserra ladite bride, souffla même quelques mots de
compassion à l’oreille de son cheval – mais ce faisant se revit
comme un traître. Et pour commencer, qu’est-ce qui lui prenait
de se précipiter ainsi vers la Zone Cinq ? Il détestait l’endroit,
et ce depuis toujours. Bien avant la frontière, les sols épais, les
champs fertiles, les canaux, fossés, étangs et perspectives
interminablement plates de la Zone Quatre – qu’il avait
toujours considérée, du moins jusqu’à peu, comme un
royaume indépassable – laissaient place à des broussailles, des
étendues ensablées, une atmosphère raréfiée qui sentait la
poussière. Il n’avait certes jamais pénétré très loin dans ce lieu
haïssable, mais les captifs et les filles que ses soldats faisaient
défiler devant lui, qu’ils jetaient parfois dans sa tente, n’étaient
que de petites choses décharnées aux membres, visages et
cheveux toujours recouverts de particules jaunâtres qui
faisaient sans doute partie de leur quotidien – il n’aurait su le
dire, ne leur ayant jamais posé la question. Maintenant qu’il y
pensait, jamais il n’avait fait autre chose que donner de brefs
ordres à ces filles ou à ces prisonniers, jamais il ne s’était
intéressé à eux ; il se contentait de les punir ou de se servir
d’eux.
Ben Ata se garda bien de franchir la frontière ; il se borna à
s’éterniser là où lui restaient visibles de longues pentes
onduleuses de sable, des arêtes rocheuses et de basses
broussailles constellées d’épines. Le souverain demeura sur sa
monture, à lui caresser le cou sans savoir qu’il le faisait ;
songeant à la gueule déchirée de cette pauvre créature, il se
rappela les corps rêches des filles capturées, leur senteur âcre
lorsqu’il les serrait contre lui, les larmes et la colère de ces
malheureuses.
Ben Ata pleura. Il savait pertinemment qu’il n’allait pas
déclarer la moindre guerre à cette terre infortunée : il allait
annuler ses ordres sitôt de retour au camp. Ses soldats, il en
avait conscience, ne manqueraient pas de railler l’influence
qu’une femme exerçait sur lui – c’était tout bonnement indigne
d’un militaire. Et ils n’auraient pas tort. Il ne voulait pas
retourner dans sa propre contrée, là où toute pensée
susceptible de lui traverser l’esprit serait forcément
discordante ou séditieuse.
Ben Ata décida donc de rester sur place. Il mit pied à terre,
délesta sa monture de sa selle et de sa bride, puis, le visage
tourné vers son pays, dos à la Zone Cinq, il s’assit, enveloppé
dans sa cape, en position de veille. Et ce fut ainsi que Ben Ata,
le roi de la terrible Zone Quatre, montait la garde loin de ses
armées, seul, lorsque le tambour se réveilla. Il ne l’entendit
pas.
Après une nuit de solitude et d’insomnie, il se résolut à
rebrousser une fois encore chemin. Les rumeurs du camp lui
parvinrent aux oreilles à son arrivée ; il s’apprêtait à
poursuivre sa route sans s’arrêter, pour retrouver Al·Ith, quand
l’idée lui vint qu’il était peut-être trop tard. Ben Ata gravit à
grands pas la colline qui menait aux pavillons, alors qu’Al·Ith
en faisait de même, à cheval, de l’autre côté.
Ils pénétrèrent dans leur chambre par des arches opposées,
se tinrent l’un face à l’autre un instant, à s’examiner sous
toutes les coutures. Comme d’habitude, ce furent leurs
différences qui les frappèrent en premier lieu : en comparant
leurs longues journées respectives, passées à s’interroger sur
leurs manques et leurs envies, mâtinés d’un repli sur soi
entêté, ils ne ressentirent qu’une espèce d’épuisement.
Tous deux étaient à l’évidence éreintés, un seul coup d’œil
suffisait à s’en rendre compte. Tous deux avaient la peau
desséchée, bronzée, qui peinait à dissimuler leurs os. Tous
deux brûlaient intérieurement de désir et d’impatience. Tous
deux avaient un regard fiévreux qui surmontait de larges
cernes. Ils étaient consumés par des faims que ni l’un ni l’autre
ne comprenait le moins du monde.
Et puis, enfin ensemble, ils s’écroulèrent côte à côte sur le
canapé, se dévorèrent des yeux, se caressèrent les bras, les
jambes. Après qu’ils se furent assurés que tous deux se
trouvaient bien là, vraiment là, l’incommensurable tension
disparut d’un coup. Ils soupirèrent, bâillèrent, se laissèrent
aller en arrière et s’endormirent enlacés. Un jour et une nuit ils
demeurèrent là, quasiment immobiles.
Interminables furent les journées suivantes ; une lourde
conscience d’eux-mêmes maculée de pesants questionnements
ralentissait chacun de leurs gestes, chacune de leurs pensées.
Car ils faisaient pour la toute première fois l’expérience de cet
endroit, de cette phase de leur relation – tout ce qu’ils disaient
ou faisaient ne pouvait donc que les surprendre.
Tout d’abord parce qu’ils se retrouvaient seuls ensemble – et
pour apparemment un long moment, l’existence ordinaire que
vivait précédemment chacun d’eux leur semblant désormais
interdite. Ils étaient devenus des exilés ; les royaumes qui les
excluaient se réinventaient à présent à partir du
compagnonnage, des liens et des besoins qui n’étaient plus les
leurs. Aucun d’eux n’avait jamais passé des jours entiers avec
quelqu’un d’autre – des jours et des nuits.
Ils faisaient l’amour comme ni l’un ni l’autre ne l’avait
jamais fait : gravement, longuement, comme si en terminer
risquait de clore toute possibilité de se comprendre, comme
s’il s’agissait d’une tâche d’exploration mutuelle qui leur était
imposée, comme si pareille union leur construisait un lieu
commun inexpugnable, capable de contenir le doute, et pire
encore : l’hostilité, quelles que fussent son origine et sa nature,
les catastrophes, voire le chaos. Et tandis qu’ils luttaient,
s’accrochaient à cette forteresse, s’y abritaient, chacun jetait
sur cette scène, et bien plus souvent qu’il n’aurait voulu
l’admettre, un regard dépassionné susceptible d’entièrement
satisfaire quiconque – qui ? cet inconnu hostile ? – devait se
prononcer sur leur sort. Et pourtant ils se rebellaient contre ces
jugements, s’en protégeaient mutuellement en pensée comme
en actes, car que signifiait sinon ce besoin partagé, de plus en
plus souvent, de s’éteindre comme si leur vie en dépendait,
comme si tous deux étaient de petites choses trop vulnérables
qu’il fallait mettre à l’abri derrière des barricades, à l’intérieur
de quelque grotte ?
Mais de l’extérieur n’arrivait aucune parole, aucun signe.
Les battements du tambour continuaient à leur parvenir,
régulièrement, incessamment. Et il ne devait pas se taire, ils le
savaient. Au moins pour un temps.
Al·Ith restait allongée sur une pile de coussins, nue des pieds
à la tête, sa main posée là où cet hybride d’enfant se frayait
peu à peu un chemin jusqu’au royaume des possibles ; les
battements de son cœur formaient comme un écho à ceux du
tambour. Un Ben Ata lui aussi nu comme un ver venait à ce
moment-là la rejoindre, ayant compris à son visage concentré
– ce visage qui lui était devenu si proche, si chéri, qu’il
n’aurait pas été surpris de le découvrir lorsque lui-même se
regardait dans le miroir – qu’elle était en communication avec
le futur souverain de cette Zone ; il écartait alors doucement sa
main pour lui substituer la sienne, pour l’écouter à travers sa
paume et ses doigts. Ou bien c’était son oreille qu’il pressait
contre son ventre, contre cette demeure de chair, pour l’emplir
du seul et unique bruit qui lui importait – ces battements
incessants qui réglaient les marées de son propre sang.
À présent ils restaient nus presque en permanence – car être
ainsi ensemble, dans le plus simple appareil, revenait pour eux
à porter les vêtements si bigarrés, si bavards, que leurs corps
étaient devenus. En regardant la lumière humide qui leur
parvenait du jardin modeler les épaules de sa compagne, Ben
Ata songeait que rien ne pourrait jamais rendre plus parfaite
cette frêle Al·Ith qui était sienne, aussi élancée que la fine
colonnade contre laquelle elle était adossée ; elle-même,
lorsque ses yeux couraient sur la subtile conformation de son
dos, de ses reins, pensait qu’elle pourrait passer le reste de sa
vie à admirer le jeu de ces muscles bandés. Et lui plongeait ses
mains dans sa cascade de cheveux noirs, tout en s’interrogeant
sur la vacuité de son existence précédente, quand il ne
remarquait même pas – du moins lui semblait-il désormais – la
complexité infinie d’une petite tête de femme, tout un monde
de différences que ses doigts exploraient une tresse après
l’autre, pendant qu’Al·Ith laissait son bras reposer sur ses
larges épaules bronzées, persuadée que lui suffiraient à jamais
les langages et messages transmis par les frôlements de leur
peau.
Si par quelque caprice ou besoin de coquetterie, Al·Ith
passait une robe, celle-ci ne tardait pas à se retrouver par terre
– ladite coquetterie lui paraissant faire lourdement insulte à la
gravité que tous deux expérimentaient pour la première fois ;
et si lui-même s’enveloppait de sa cape militaire noire, quand
un vent froid leur parvenait des flancs de la colline qui
descendait jusqu’aux camps, c’était alors à son tour de se
sentir mal à l’aise dedans, comme s’il n’avait pas le droit de la
porter. Tous deux préféraient donc retourner en hâte sous les
couvertures de leur grand lit, retourner dans leur monde, leur
propre ligne temporelle… qui ne changeait pas, qui ne pouvait
changer… et pourtant qui changeait si vite qu’un jour, tandis
qu’ils étaient installés à leur petite table sous la voûte, depuis
laquelle était visible l’activité des camps au bas de la colline,
ils commandèrent mentalement à manger – et rien ne se
produisit. Muets de stupéfaction, ils virent alors Dabeeb gravir
la pente dans leur direction, penchée en avant dans le vent
glacé qui tirait sur la vieille cape dans laquelle elle s’était
enveloppée, les bras remplis de plats et de pichets. Elle
s’empressa de déposer le tout au bord du portique situé sous
les arches les plus éloignées, puis de prendre ses jambes à son
cou sans même leur lancer un regard.
Ils recouvrirent leur nudité, sortirent récupérer cette
nourriture – du pain et des haricots bouillis qui, Ben Ata s’en
avisa immédiatement, provenaient du mess des officiers.
Alors même qu’il s’y attaquait avec délectation, il remarqua
qu’Al·Ith la dévorait quant à elle goulûment, comme si ses
confiseries parfumées à la rose, ses fruits, ses sirops, ne lui
manquaient plus du tout.
Le pavillon qu’ils occupaient, ce bâtiment magique, était à
leurs yeux devenu des plus prosaïque. Jadis Al·Ith n’y avait vu
qu’un décalque guère inspiré des élégances et subtilités de sa
propre contrée. Et tout récemment encore, il demeurait aux
yeux de Ben Ata un endroit certes charmant, mais ô combien
agaçant, efféminé, auquel il n’avait d’autre choix que de se
résigner. Sauf que n’y restait plus rien désormais qui le mît
mal à l’aise. La pièce spacieuse, avec son pilier central en
forme de fontaine bondissante, ses ombres, ses hauts plafonds
moulés – les salles dans lesquelles il allait se baigner ou se
changer, pendant qu’elle-même y déambulait avec autant de
liberté que lui, les appartements de la jeune femme, toujours
ouverts – tout cela était simplement devenu son foyer, leur
foyer. Vivre sous une tente lui avait jadis paru tout à fait
satisfaisant ; sans doute s’en contenterait-il de nouveau un
jour… Ainsi rappelé à ses lointaines obligations, il se retira
dans sa chambre et, assis nu à la table sans prétention qu’il
avait réclamée pour ce genre d’usages, entreprit de rédiger un
décret pour enjoindre à ses armées de se lancer dans des
manœuvres, quelque guerre d’opérette – car, s’était-il souvenu,
il avait manqué à la promesse qu’il leur avait faite. « Voilà qui
devrait suffire à me racheter », grommela-t-il tout en se
demandant, son crâne entre les mains, quelle partie de sa
contrée conviendrait le mieux à cette entreprise à cette période
de l’année, et si… mais son état-major pouvait parfaitement
bien s’occuper de tout cela, finit-il par décider, avec un étrange
mélange de regret – à l’idée de renoncer à prendre lui-même
part à ce conflit – et de soulagement – à celle qu’il n’aurait pas
à se farcir des semaines épuisantes de faux-semblants, à
feindre de croire en la réalité, en l’importance de ces
affabulations et de ces mascarades… –, une pensée qui lui
remémora le fait qu’Al·Ith ne voyait aucune raison d’être à
pareilles activités… Pourtant, chaque fois qu’il songeait à son
fils alors en train d’incuber à l’intérieur du corps délicieux de
son épouse, Ben Ata l’imaginait toujours sur un cheval, en sa
compagnie, à la tête des armées…
C’était un fils, évidemment. Al·Ith le savait, et lui aussi.
Parce qu’il était nécessaire, cohérent, que cette union donnât
naissance à un garçon. Il fallait que le mariage entre la Zone
Trois et la Quatre engendre un fils : la chose allait de soi.
À son retour, il découvrit Al·Ith habillée, pour la première
fois depuis bien des jours.
Les placards de ses appartements étaient à nouveau remplis
de robes confectionnées dans cette contrée, pas dans la sienne.
Al·Ith, désormais, ne les dédaignait plus – en partie parce que
les femmes fabriquaient désormais des vêtements plus simples
et plus pratiques, ayant mis en pièces et étudié sous toutes
leurs coutures ceux qu’elle avait donnés à Dabeeb. Et en partie
parce qu’elle-même avait changé, elle ne considérait plus les
produits de ces terres comme totalement inadaptés à sa
personne. Elle portait maintenant une robe rose qui lui allait à
ravir – le vêtement soulignait parfaitement la douce courbe de
sa grossesse.
Installée à la table, sa tête entre les mains, elle paraissait
perdue dans ses pensées.
« Ben Ata, dit-elle, comme s’il savait déjà quelles paroles
elle s’apprêtait à prononcer, il y a sûrement des questions sur
lesquelles nous devrions nous pencher ! »
Avant de lui répondre, son époux vint s’asseoir face à elle.
Hors de question qu’il en convînt trop rapidement. À l’époque
– comme celle-ci semblait lointaine – où Al·Ith rendait à sa
contrée des visites aussi brèves qu’irrégulières, tous deux
avaient surtout passé leur temps à se quereller. C’était lui qui
avait commis l’erreur de ne pas lui tenir tête. Elle était
autoritaire. Lui appréciait leur présent mode de vie. Mari et
femme. Voilà comment il voyait les choses : Nous sommes
mariés à présent, elle ne peut donc plus se comporter comme
elle le faisait avant.
Elle garda pour sa part le silence – elle aussi se remémorait
des âges révolus. Oh, tout avait bien changé, à commencer par
elle-même : un rideau de nuages semblait séparer l’Al·Ith
actuelle de son haut royaume intérieur. Il n’en avait pas
toujours été ainsi. Et cette différence même, elle la vivait
comme un soulagement, une légèreté, une douceur, et par-
dessus tout une merveilleuse bienveillance envers toute chose.
Elle se rappela tous ses enfants, leur aptitude raisonnable à
partager le même quotidien. Elle se souvint qu’elle avait une
sœur, la belle Murti·, se souvint des soirées qu’elles avaient
coutume de passer ensemble, assises à contempler le
crépuscule ou bondissant de toit en toit… Se remémorer ces
délicieuses errances lui fut des plus pénible. C’était là une
chose dont elle se savait désormais incapable – comme si, lui
semblait-il, elle avait peur des hauteurs, de se retrouver au
niveau des oiseaux et des montagnes… et d’autres éléments
encore, d’une tour depuis laquelle –, mais un désir douloureux
s’empara de la jeune femme à son souvenir, un tel sentiment
d’urgence qu’elle se leva d’un bond en se tordant les mains.
Al·Ith musardait tranquillement ici alors qu’elle avait
beaucoup à faire ailleurs…
« Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit un Ben Ata parfaitement
serein, magistral. Tu ne devrais pas t’agiter comme ça, tu
sais ? Ce n’est pas bon pour l’enfant. »
Songeant aux exercices auxquels tous deux se livraient nuit
et jour, Al·Ith préféra ignorer complètement cette remarque.
Mais elle se rassit bel et bien, lentement, en se contraignant au
calme. Parce que s’il lui était impossible de transmettre à Ben
Ata la nature même de la supériorité qui perdurait dans sa
mémoire, dans son ancienne substance – quand bien même
celle-ci appartenait au passé –, alors il ne servait à rien
d’insister sur quoi que ce fût.
« Tu as raison », fit-il d’une voix chaleureuse, mais peut-être
un peu absente.
Car il songeait aux festivités de toutes sortes qu’il allait
organiser à l’occasion de la naissance de cet enfant. La fausse
guerre devrait donc nécessairement avoir pris fin entre-temps.
Ben Ata ressortit le papier sur lequel il avait écrit son décret, et
modifia une date.
« Et je me disais, lui lança-t-il, comme s’il l’avait tenue
informée de tous ses projets, lorsque nous célébrerons
l’événement, que les autres enfants devraient nous servir
d’escorte. Ou quelque chose dans le genre. »
Al·Ith savait déjà que Ben Ata avait engendré
d’innombrables enfants au cours de ses campagnes, et que
ceux-ci rejoignaient des régiments adaptés sitôt ou presque
qu’ils avaient appris à marcher. L’armée des Enfants faisait
partie de la vie quotidienne, en ces lieux – chose qu’Al·Ith
avait trouvée révoltante la première fois qu’elle en avait
entendu parler, jusqu’à ce que le besoin de comprendre ne
finisse par submerger son indignation.
Al·Ith n’avait pas réagi à sa proposition. Et cela faisait un
long moment qu’elle n’avait pas ouvert la bouche, s’avisa
alors Ben Ata. Après avoir modifié son décret, il le glissa dans
sa ceinture, leva la tête et sourit.
« Tout va bien, ma chérie ?
— J’aimerais connaître un peu ton pays, Ben Ata. Non, ça
ne poserait aucun problème, j’en suis sûre. Je me suis
parfaitement acclimatée. »
Il en fut aussitôt ragaillardi.
« Oh, parfait. Ça te plairait, de suivre les manœuvres avec
moi ? »
Al·Ith était songeuse, comme quelqu’un qui goûte un
nouveau plat ou une nouvelle expérience.
« Bien sûr que oui… mais c’était autre chose que j’avais en
tête. Pour tout te dire, j’aimerais demander aux femmes
d’organiser un festival de chansons. On faisait souvent ça, si
ma mémoire ne me trompe pas. Chez moi. Quelque chose
comme ça.
— Oh, je doute fort que ça leur plaise, ma chère ! Elles ont
des idées bien arrêtées, tu sais. Pas un homme ne peut
s’approcher d’une de leurs cérémonies, pas s’il tient à sa
virilité. »
Il se cala sur sa chaise ridiculement petite et partit d’un rire
sonore, tout fier de sa plaisanterie.
« Je ne pensais pas à toi, à vrai dire. Je pourrais y aller. En
tant que femme.
— Ainsi donc tu en as déjà assez de moi !
— On va peut-être supporter d’être séparés un soir, non ? »
Ils se rassurèrent aussitôt en se dévorant de petits baisers –
qui manquaient néanmoins d’une certaine conviction, cela ne
faisait aucun doute.
« Je vais rédiger un mot pour Dabeeb, elle le trouvera la
prochaine fois qu’elle nous apportera à manger.
— Je lui en parlerai moi-même.
— Oh non, il est toujours préférable de mettre les choses par
écrit, ça évite tout risque de malentendu. »
Al·Ith ne se risqua pas à le contredire : elle décida
simplement, en son for intérieur, d’attirer l’attention de
Dabeeb et d’évoquer directement la question avec elle.
Comme pour lui confirmer son plein accord, elle adressa à son
époux le plus doux des sourires.
Bientôt, ils virent bel et bien Dabeeb gravir la colline.
Ben Ata marcha d’un bon pas jusqu’au porche voûté, puis se
posta sur la véranda pour l’empêcher de filer sitôt qu’elle se
serait débarrassée de ses plats.
Al·Ith l’entendit lui donner son décret relatif à la fausse
guerre, et la prévenir que la prochaine fois, il y en aurait un
autre – qu’il n’avait pas encore rédigé – concernant certains
desiderata de son épouse.
« Oh, quelle aimable attention, minaudait Dabeeb, ce serait
merveilleux de faire quelque chose qui fasse plaisir à la dame.
Mais pourrais-je avoir deux mots avec elle, en attendant ? »
Ben Ata s’écarta aussitôt.
« Entre. »
Et il partit pour ses appartements, afin de lui mettre par écrit
les volontés d’Al·Ith.
Elles se retrouvaient donc seules. Al·Ith se leva, et les deux
femmes se dépêchèrent de s’éloigner autant que possible de
son époux.
Al·Ith lui chuchota à l’oreille ce qu’elle voulait ; Dabeeb
comprit aussitôt ce qu’elle avait en tête.
« Les femmes vont être ravies, d’autant qu’elles
envisageaient déjà de vous poser la question : elles m’ont
demandé de vous proposer quelque chose de ce genre ; mais ce
n’est plus nécessaire, à présent. »
À cet instant, Ben Ata fit son entrée, l’image même de la
bonne volonté conjugale. Sauf qu’en s’approchant d’elles, il
eut le temps de songer qu’il verrait d’un bon œil de s’accorder
un de ces jours une soirée ou deux seul avec Dabeeb : il se
visualisa en train de la stupéfier par tout ce qu’il avait appris
au cours de ces longues semaines de – il s’empressa de
censurer le mot détention pour le remplacer par plaisir –
passées avec Al·Ith. Cette pensée prit sur son visage la forme
d’un sourire d’autosatisfaction, dont toutes deux comprirent
instantanément la signification.
Il tendit un bout de papier à Dabeeb, qui l’ouvrit, le lut, et lui
fit remarquer d’une voix apaisante : « C’est toujours bien
mieux d’avoir une trace écrite. Mais je vois là un petit
problème, Ben Ata, mon seigneur : tout cela ne se résume pas
à chanter en chœur chaque fois que l’envie nous en prend ;
voyez-y sans doute une preuve de notre bêtise, rien d’autre,
mais cela nous arrive au gré des saisons.
— Ma foi, au prochain “gré des saisons”, tu n’auras qu’à
inviter Al·Ith ; moi je veillerai sans faute à vous l’envoyer.
— Merci. Nous en serons toutes fort honorées. »
Et tout en faisant volte-face pour partir, Dabeeb adressa à
Al·Ith un minuscule clin d’œil. Elle leur souhaita bon appétit,
puis redescendit en hâte la colline.
Au terme d’une nuit pleine de tendresse, Ben Ata admit au
matin qu’il ne voyait pas ces nouveaux jeux guerriers débuter
autrement que sous sa supervision ; il la supplia donc de le
laisser vaquer pendant quelques jours à ses occupations
royales.
Al·Ith expérimenta d’abord un état de langoureuse
désolation face la perspective de passer ne fût-ce qu’une heure
sans lui ; puis ce fut une bouffée de panique qui s’empara
d’elle – la jeune femme en fut quitte pour s’interroger sur le
caractère pathologique de sa condition –, puis de l’indignation
à l’idée qu’il puisse vouloir la laisser, et en définitive un
indéniable soulagement. Oh, quelle chose merveilleuse d’avoir
enfin une occasion de retrouver son identité de jadis – qui lui
semblait à présent si lointaine qu’elle doutait pouvoir la
reconnaître –, d’à nouveau la revêtir au moins quelques
instants, de recouvrer sa propre raison d’être… quelle que
celle-ci puisse être. Car la jeune femme n’en avait plus le
moindre souvenir.
Ben Ata, pendant ce temps, confondant le silence de son
épouse avec de la tristesse, et craignant de la voir fondre en
larmes ou de se faire implorante, annonça qu’il allait prendre
des dispositions pour qu’elle l’accompagne au moins sur une
partie du sentier de la guerre. Bien sûr, il lui faudrait rentrer
avant le début effectif des jeux, trop d’émotions ne pouvant
que lui faire du mal dans son état.
Al·Ith accepta absolument tout ; en le renvoyant à ses
troupes, elle le gratifia d’un interminable baiser, qui lui parut
par trop suppliant – si ses souvenirs ne la trompaient pas,
jamais de sa vie elle n’avait embrassé personne comme cela.
Après l’avoir salué de la main aussi longtemps qu’il lui fut
possible de voir sa large silhouette marcher énergiquement
vers les campements, la jeune femme retourna à ses
appartements, se baigna, se parfuma, puis passa une robe en
laine blanche brodée de motifs floraux multicolores ; elle
s’apprêtait à sortir par l’autre porte dans les jardins, là où
jamais le tambour ne se taisait – mais d’où venait son
roulement ? de partout, d’ici un instant, de là un autre –
lorsque Dabeeb refit soudain son apparition pour lui murmurer
qu’elle devait la suivre sur-le-champ, car c’était cette nuit-là
précisément que se déroulaient les cérémonies des femmes ;
elle n’avait bien entendu pas pu en informer Ben Ata, vu
qu’aucun homme n’était jamais mis au courant de leurs
rassemblements. Le seul à être parvenu à s’infiltrer dans l’une
de leurs réunions secrètes le regrettait encore…
Al·Ith s’enveloppa dans la cape de Ben Ata – on aurait
vraiment dit une habitante de la Zone Quatre – puis entreprit
de dévaler la colline humide main dans la main avec Dabeeb.
Après être passées sans se faire repérer entre les alignements
de tentes – tous les soldats étaient focalisés sur la guerre
censée débuter précisément quatre jours plus tard –, les deux
femmes s’enfoncèrent dans les champs.
Sans une fois s’arrêter, elles traversèrent en courant les
courtes herbes mouillées, dérangeant au passage bien des
troupeaux de vaches mélancoliques, franchirent
d’innombrables petits ponts, bondirent par-dessus fossés et
canaux, jusqu’au moment où, saoules d’une telle
effervescence, quand bien même elles fendaient un air
débilitant qui ne leur opposait aucune résistance, elles
atteignirent un grand bâtiment de pierre apparemment
abandonné. Il s’agissait d’un vieux fort, d’une relique à moitié
en ruine d’une quelconque guerre depuis longtemps oubliée.
Mais lorsqu’elles eurent contourné quelques fourrés et
traversé quelques buissons, lorsqu’elles furent passées sous
une voûte élevée, toutes deux se retrouvèrent dans une
immense salle en pierre remplie de femmes de tous âges,
installées sur des bancs le long de tables de bois, face à de la
nourriture et des coupes de vin. Au centre de la pièce avait été
dégagé un espace assez vaste, où quelques jeunes filles
chantaient en remuant leurs corps. Tout le monde riait, prenait
du bon temps. S’avisant de la présence d’Al·Ith, elles se
levèrent d’un même mouvement, tendirent leurs mains au-
dessus de leur tête et se mirent à l’applaudir énergiquement
pour lui signifier qu’elle était la bienvenue en ces lieux ; après
quoi elles se rassirent, de nouveau focalisées sur les filles.
Al·Ith, à qui l’on avait désigné une place au bout d’une longue
table, s’y installa sans plus de cérémonie, aux côtés de
Dabeeb. Elle mit un certain temps à assimiler ce qui
l’entourait, tant l’intéressaient ces cinq filles qui mimaient
avec vigueur les paroles qu’elles chantaient solennellement,
concentrées sur leur désir de les restituer le plus justement
possible. Il se formait ainsi un singulier contraste entre leur
attitude et ce qui n’avait sans doute été, en tout cas au début,
qu’un simple jeu de cour de récréation.
Toutes ensemble elles chantèrent :
J’ai trouvé un collier de perles,
À un arbre je l’ai accroché,
Plus beau collier de perles,
Jamais tu n’as contemplé.
Et puis, chacune se chargeant d’un vers :
Ce n’est pas un présent de ta part,
Ce n’est pas un présent de ta part,
Ce n’est pas un présent de ta part,
Des perles aussi belles que celles-ci,
Une telle rareté ne vient pas d’ici.
À nouveau ensemble :
J’ai trouvé un collier de perles,
À une chaise je l’ai accroché,
Des perles aussi belles que celles-ci,
Ne peuvent venir que de là-bas.
Et séparément :
Car c’est là-bas qu’elles s’épanouissent,
Là-bas qu’il faudra qu’on aboutisse,
Même si le Roi dit Non.
Où la neige se confond aux nuages,
Nous n’avons pas de perles pareilles,
Faites de nuages et de neige.
Puis les cinq filles, vêtues de jupes multicolores et de corsages
échancrés – le costume traditionnel de ce pays –, se mirent à
exécuter une danse rapide dont les pas, Al·Ith le voyait, ne
devaient absolument rien au hasard. Après quoi elles
s’immobilisèrent, toutes en même temps, de manière à faire
virevolter le tissu autour de leurs jambes. Toutes les femmes,
filles et fillettes choisirent cet instant pour se lever d’un même
mouvement et envahir l’espace de danse. Al·Ith remarqua
alors que la partie supérieure du mur ouest de la grande salle
avait été soigneusement retirée pour laisser apparaître
l’intégralité des montagnes de la Zone Trois. Si de là les
sommets demeuraient invisibles, ces femmes ainsi amassées
n’en devaient pas moins pencher la tête en arrière afin de voir
ces éminences, bras levés, pour accomplir quelque acte de
dévotion ou de commémoration. La soirée était encore jeune ;
une lumière lourde de tristesse et de signification baignait les
lieux ; à sa grande stupéfaction, Al·Ith s’avisa alors que
pendant tout le temps qu’elle avait passé enfermée – ce mot
s’imposait à elle, désormais – avec le Roi, elle n’était pas une
seule fois sortie pour contempler son propre royaume, ses
hauteurs montagneuses. Elle n’y avait tout simplement pas
même songé. Aussi trouvait-elle pénible de se tenir là, le cou
tendu, ses muscles n’appréciant guère la chose. À l’évidence,
nombre de ces femmes ne pouvaient pas non plus garder cette
pose plus que quelques minutes : elles se réjouissaient
visiblement de laisser leur tête retrouver son inclinaison
habituelle. Mais d’autres ne se bornaient pas à conserver cette
posture inconfortable : elles avaient les mains tendues pour
soutenir des mentons, appartenant surtout aux plus jeunes.
Certaines protestaient
un peu, résistaient, puis accueillaient avec un soulagement
manifeste leur libération : elles allaient alors se rasseoir en se
massant le cou. Enfin, sans crier gare, tout le monde regagna
son siège.
Dans l’espace vide pénétrèrent une douzaine de femmes
d’âge mûr, vêtues des mêmes jupes et corsages colorés que les
filles – pourtant elles étaient bien en chair, et Al·Ith en trouvait
même une ou deux vulgaires ; mais toutes étaient enjouées,
souriantes, toutes rayonnaient de cette espèce de sagacité futée
qu’elles semblaient croire de rigueur ; car telle fut bien
l’expression qui apparut sur leurs visages lorsqu’elles se
mirent à gueuler énergiquement ces vers de mirliton en
ondulant des hanches et en faisant mille gestes suggestifs, de
sorte qu’en un rien de temps la compagnie tout entière hurlait
de rire :
Qui est tombé dans le canal hier soir ?
Te collant une trouille bien noire ?
Relève tes jupes, relève ta cape,
Relève tes jupes et sauve-toi.
Qui a fouillé tes jupes hier soir ?
Te collant une trouille bien noire ?
Jusqu’aux neiges nous grimperons,
Jusqu’aux neiges nous irons.
Qui t’a réveillé de ce rêve la nuit dernière ?
Un rêve de nuages, de neige et de lumière,
Qui venait de bien loin,
Qui venait de bien loin.
Qui nous a dit que la route était là-bas,
Large comme ton bras, et toujours là,
Elle mène bien loin,
Elle mène bien loin…
Et de nouveau, une fois le texte achevé, toutes quittèrent leur
place pour se précipiter sur la piste de danse et y contempler,
la tête rejetée en arrière, les montagnes à présent sombres,
mais comme surlignées d’une luminosité bleutée – sans doute
en provenance des étoiles, sauf qu’il n’y en avait aucune de
visible depuis cette vaste fenêtre remplie par les pentes. Al·Ith
vint se mêler à la foule. Les muscles de son cou résistaient
douloureusement ; à nouveau elle voyait des larmes dans les
yeux de certaines de celles qui se faisaient aider pour soutenir
leur crâne – elles se mordaient les lèvres tant l’effort leur
coûtait.
Et puis, après quelques instants seulement – puisqu’il était
clair qu’un tel exercice ne pouvait se prolonger trop
longtemps –, toutes retournèrent s’asseoir d’un même
mouvement. Des plateaux de nourriture surgirent alors d’une
cuisine située à l’autre bout de la salle ; des filles entreprirent
de faire le tour des tables pour remplir les pichets de vin.
La fête – ou cérémonie, pour être plus précis – se poursuivit
la nuit durant. Dès que prenait fin un jeu, une chanson ou une
comptine, tout le monde s’empressait d’étirer ses muscles, et
de garder cette position – que ce fût là le véritable dessein de
ces rites était devenu évident. Et de nouveaux groupes de filles
et de femmes venaient en permanence faire don de leur propre
chant, et chacun répétait manifestement des choses déjà
accomplies bien des fois. Car les paroles – et leur
signification – n’avaient souvent rien à voir avec les gestes qui
les accompagnaient. Des mouvements obscènes – mimiques,
hochements de tête et autres clins d’œil – pouvaient
parfaitement illustrer des vers fort innocents, et vice versa. Il
n’en restait pas moins que chaque femme semblait tout
connaître sur le bout des doigts : plus d’une fois chanteuses et
actrices se firent reprendre d’un « Non, là, c’est le bras qu’il
faut tendre », ou d’un : « Ce n’est pas maintenant qu’il faut
sourire, mais au vers suivant. »
Un rituel. Un rite. Et d’une exceptionnelle vigueur, en raison
même – Al·Ith le savait – de sa présence parmi elles ce soir-là.
La reine avait conscience que tout le monde l’observait,
ouvertement ou à la dérobée, en fonction des caractères, pour
voir ses réactions – et avec quels espoirs !
Longtemps après minuit, alors que les montagnes
commençaient déjà à pâlir, Dabeeb, répondant au signal que
lui lança la femme qui faisait office de coordinatrice, gagna
seule le centre de l’espace vide et attendit que tout bruit
disparaisse. Aucune des présentes n’avait chanté – ou dansé –
seule.
Un silence chargé, attentif, se fit.
Elle chanta :
Si je te disais : tu es un homme,
Tu ramasserais un bâton,
Et jouerais à « va chercher » avec un chien :
Ainsi donc tu es allé à l’école !
Fort bien, faisons les idiotes !
Et tout le monde répéta : Faisons les idiotes !
Et je te dis : tu es un homme !
N’as-tu donc rien à faire ?
Aucune tâche à remplir ?
N’est-ce pas là ta règle ?
Et tout le monde y alla d’un : Alors, jouons les idiotes !
Je vous regarde, vous autres hommes,
Jeter des cailloux d’un rivage,
Pour voir qui les lance le plus loin.
Ainsi donc vous allez à l’école
Pour faire les idiots.
Le couplet suivant était attendu : autour d’elle Al·Ith ne voyait
plus que des visages rouges de fureur et d’aigreur penchés en
avant. Et bientôt toutes les présentes se mirent à chanter en
chœur avec Dabeeb :
Oh ! petit garçon, charmant bébé,
Que tu es lent, que tu es bête,
À te pavaner ainsi comme une bête…
[Ce furent des mots comme crachés, avec une amère intensité.]
C’est donc pour apprendre à faire l’idiot,
Que tu es allé en pension ?
Puis à nouveau Dabeeb, seule :
Les massives montagnes emplissent le ciel,
Il te revient de les étreindre,
Au lieu d’ici-bas geindre,
Voici ta règle,
Faire l’idiot.
Soyez à la hauteur de vos femmes,
Messieurs, monsieur,
Sans vous elles ne pourront,
Sans vous elles ne voudront
Briser la règle
Que suivent les idiots.
Es-tu donc assez mâle, petit d’homme,
Pour te servir de tes mains ?
Non ?
[Et chaque femme proféra alors, dans un déchaînement de
colère et d’amertume :]
… Alors faisons les idiotes !
Fort bien, faisons les idiotes !
Oui, on va faire les idiotes !
Sitôt que se fut tue la douce voix profonde de Dabeeb, toutes
les femmes se levèrent d’un seul mouvement pour se
précipiter, non pas au centre, mais à l’extérieur de la salle.
Al·Ith et sa servante s’empressèrent de les suivre pour se
retrouver dans une cour entourée de bâtiments bas. Les
montagnes se découvraient à présent depuis leurs premiers
contreforts jusqu’à leurs sommets les plus élevés. Les étoiles
brillantes diffusaient toujours une lueur bleutée, mais le ciel
commençait à se parer d’or à l’est. Aussi les hauteurs se
dessinaient-elles comme illuminées de l’intérieur ; leurs pics
semblaient se fondre avec le zénith. Et partout les femmes
penchaient la tête en arrière, certaines tremblant et vacillant
sous l’effort, d’autres maudissant leur propre inaptitude,
d’autres encore se faisant aider. Et cette fois elles demeurèrent
longtemps ainsi, peinant à présent incroyablement plus qu’à
l’intérieur de la salle pour maintenir leur crâne, de manière à
tout voir de ces merveilleuses montagnes aux pics enneigés
qui semblaient comme flotter sur un brouillard bleuâtre.
Al·Ith était émue, mais parce qu’elle leur avait été infidèle ;
elle se tenait le cou de ses deux mains serrées. Et puis, toutes
en même temps, les femmes laissèrent retomber leur tête en
avant. Notre reine assista alors à une scène des plus
stupéfiantes : plusieurs d’entre elles, essentiellement parmi les
plus jeunes, allèrent ramasser de lourds casques métalliques
empilés contre un mur et s’en recouvrirent le crâne. Ils
devaient effectivement peser leur poids, vu l’effort visible que
ces pauvres créatures devaient faire ne serait-ce que pour
garder la tête droite. Et c’étaient des yeux plissés, remplis de
larmes, qui s’appliquaient à se fixer sur notre souveraine, des
yeux si envieux ! Toutes s’empressèrent de se rapprocher
d’elle pour lui murmurer : « Al·Ith, aide-nous, aide-nous,
Al·Ith. » Et puis, avec la soudaineté qui les caractérisait, elle le
savait à présent, elles entreprirent de courir hors du terrain, par
groupes de deux ou trois, tandis qu’une femme perchée sur un
petit toit jouait les sentinelles prêtes à les prévenir en cas de
danger. Al·Ith et Dabeeb, les dernières à en sortir, eurent
aussitôt l’impression de contempler un paysage d’aurore
entièrement désert, tant le demi-jour brumeux semblait avoir
absorbé leurs camarades. Notre reine s’avisa néanmoins de la
présence d’une fille en pleurs qui tenait péniblement de ses
deux mains sa tête coiffée d’un casque. Et comme en flottant,
ces mots lui revinrent : « Aide-nous, aide-nous, Al·Ith… »
« Et maintenant il faut filer », lui dit enfin Dabeeb, de sa
voix froide, compétente ; toutes deux repartirent donc par où
elles étaient venues, profitant du moindre couvert pour se
dissimuler, disparaissant dans des troupeaux chaque fois
qu’elles en croisaient. Entre deux halètements, la servante lui
donna quelques détails – le fait, par exemple, que cette
cérémonie se tenait quatre fois l’an. Et pas toujours au même
endroit, « car au moins, on ne manque pas de forts et de
forteresses » ! Bien sûr, les hommes étaient au courant de ces
célébrations, mais ils les toléraient, les considérant comme des
soupapes de sécurité. « Car si l’une d’entre nous s’avisait de
rompre sa promesse et racontait à son homme ce qu’on y fait,
comment pourraient-ils s’y opposer ? Aucune parmi nous ne
s’aventurerait à raconter qu’on ôte nos casques de châtiment
pour contempler les montagnes en secret. Aucune ! Parce
qu’elles savent qu’on les tueraient… c’est dans notre intérêt à
tous, voyez-vous, parce que ça fait longtemps que les hommes
ont oublié que c’était là la chose à faire… » Elles avaient à
présent atteint le pied de la colline qui accueillait à son
sommet les pavillons, blancs et gracieux sous les premiers
rayons du soleil.
« Je vais vous quitter ici, mon époux va me flanquer une
rouste si jamais je rentre en retard… ». Sur quoi elle fit une
embardée et retourna chez elle en courant.
Al·Ith gravit lentement la colline, aux aguets de l’instant où
les battements du tambour lui parviendraient aux oreilles ;
sentant que l’enfant s’éveillait avec le jour, elle posa une main
sur son ventre et se l’imagina en train de bâiller, de s’étirer en
elle.
Qu’avait dit Dabeeb, déjà ? Ce que les hommes devraient
faire… Bien sûr ! C’était si parfaitement simple ! Elle aurait
pu s’en aviser depuis des lustres, tant cela crevait les yeux.
Les hommes n’auraient pas dû faire la guerre ou même une
parodie de guerre. Celle-ci se substituait à autre chose, à
d’autres buts ou fonctions, à quelque chose qui leur avait été
enjoint et qu’ils avaient oublié… et pas seulement oublié : ça
leur était désormais interdit. Pourquoi cela ? Que s’était-il
produit ? Et surtout, comment ? Voilà le mot essentiel. Les
hommes étaient censés faire ceci… cela… mais comment ?
Dans aucun de ces chants, de ces danses et de ces jeux
nocturnes, il ne s’était trouvé une seule femme pour ne fût-ce
qu’y faire allusion. « Escalader les montagnes » était peut-être
une activité consubstantiellement masculine, mais que voulait-
on dire par là ? Si d’aventure Al·Ith posait la question à
Dabeeb, celle-ci se bornerait certainement à lui désigner les
montagnes du doigt. D’accord, mais qu’est-ce que cela voulait
dire ?
Et maintenant, je vous propose d’interrompre ce récit pour
retourner brièvement en Zone Trois.
Ce festival de chants et de contes qu’Al·Ith avait réclamé
dans l’espoir d’en tirer certaines informations, ou du moins
quelques indices laissés par des sagesses à moitié oubliées…
Elle avait eu raison. Mais tort sur le lieu. Quel était en réalité
celui où s’était tenue la cérémonie – la commémoration ? – des
femmes de la Zone Quatre ? Il imprégnait leurs rituels, leurs
actes délibérés de préservation. Tandis qu’elle prenait part si
énergiquement aux événements de cette nuit-là, notre
souveraine n’en avait pas moins songé au fait qu’on peut avoir
parfaitement raison sur un point, mais seulement à moitié…
car à présent elle savait – tout en ignorant pourquoi – que le
festival de la Zone Trois risquait fort de ne rien produire
d’utile. Et il en alla bel et bien ainsi.
Murti· ne négligea pas la requête de sa sœur.
Malgré les difficultés que cela lui posait.
Tout d’abord, comme je l’ai dit, nous organisions déjà au
moins une fois par an des festivals de ce genre, auxquels
s’ajoutaient les manifestations régionales. Comment, dès lors,
répondre aux besoins d’Al·Ith ? Devions-nous laisser entendre
un peu partout que nos vieilles chansons et rengaines, même
les plus sottes et les plus éculées, avaient peut-être quelque
utilité, et qu’il fallait par conséquent les interpréter avec cette
idée en tête ? Je sais par expérience qu’aborder trop
franchement de telles questions s’avère presque toujours
contre-productif. Non, c’est par l’inattendu, l’à-côté, l’indirect
que les vérités arrivent jusqu’à nous… Ainsi ruminais-je,
n’ayant guère d’autre choix que de cogiter vu que les
préparatifs me concernaient au premier chef, Murti· ayant fini
par m’en confier la charge. Il s’agissait peut-être d’écouter
différemment ? J’avais comme l’impression que cela nous
rapprocherait du but. Il était indéniable que nos chansons, nos
histoires, n’avaient depuis longtemps pas beaucoup changé –
s’il me fallait faire preuve de davantage d’exactitude, de
pertinence, je dirais même qu’on considérait tout cela comme
allant de soi, et qu’on ne cherchait guère plus loin… Je me
borne ici à rapporter sans détour ce que d’autres que moi ont
déjà laissé entendre – qu’un malaise général, une stagnation
(quoiqu’il fût difficile d’appliquer ce terme à notre splendide
pays), s’était emparé de nous tous, les Chroniqueurs, les
fabricants d’images, les chansonniers… même si, comme c’est
souvent le cas, nous ne fûmes que plus tard capables de faire
usage de mots tels que « stagnation ».
Nos festivals étaient très beaux. Ce n’est qu’après réflexion
que j’utilise cet adjectif. Mais il n’y en a pas de meilleur pour
les décrire. Ils avaient quelque chose de riche, d’empâté. De
rassurant. Assister à l’un d’eux, c’était comme participer à un
festin aussi abondant qu’interminable. Il n’y avait cependant
en la circonstance aucune surprise, pas le moindre aiguillon.
Aucun moment choquant. Ils n’avaient rien de stimulant.
Ce n’est certainement pas ici l’endroit pour discourir de
l’objet même des festivals. Il y eut maintes discussions lors de
cette phase préparatoire, et dans l’ensemble elles s’avérèrent
improductives – comme la plupart des discussions, si j’en
crois mon expérience. La seule chose efficace, profitable, c’est
d’assister aux événements en cours, de les vivre, de les
comprendre…
Les préparatifs de ce festival bien précis se déroulèrent avec
une certaine maladresse. Personne ne savait ce qu’on attendait
de lui. Al·Ith voulait qu’il ait lieu : ce serait donc le cas, bien
entendu… mais elle ne se trouvait pas là, pas vrai ? Comptait-
elle revenir pour l’occasion ? Et sinon, quel intérêt à tout
cela ? Les Pourvoyeurs en avaient-ils ordonné la tenue ? Cela
nous paraissait fort improbable.
Les festivités finirent néanmoins par avoir lieu et durèrent
une semaine complète – cela faisait des années qu’un tel
événement n’avait pas connu pareil succès. Toutes nos régions
y envoyèrent des chanteurs et des conteurs. Comme
d’habitude, tout y fut des plus agréable – et appétissant. Voyez
là une pointe d’ironie de ma part…
Tous les professionnels, les organisateurs – y compris moi –
n’avions d’autre choix que faire preuve d’ironie. De recul. Au
risque d’être déçus. Il ne se produisit rien qui ne se fût déjà
produit un bon millier de fois dans le passé. Chaque chanson,
chaque strophe, chaque conte fut interprété parfaitement, avec
une fluidité absolue – et peu importait comment nous
écoutions, même en essayant d’emprunter les oreilles
d’Al·Ith : ne parvenait aux nôtres rien que nous ne sachions
déjà.
Murti· assista bien sûr à l’intégralité de l’événement ; en un
sens elle était Al·Ith… mais une Al·Ith dénuée de toute
conviction. Elle se montra apathique, voire détachée, comme
l’est quelqu’un qui accomplit un devoir auquel il ne croit pas.
Et lorsque le festival s’acheva, ce fut comme s’il n’avait
jamais eu lieu.
Et je ne pense pas déraisonner en disant que ce fut au moins
en partie parce qu’il s’était déjà déroulé, mais ailleurs. Après
tout, l’histoire d’Al·Ith nous a appris que ce qui se passait dans
l’une des Zones affectait également les autres, même lorsqu’on
les considère comme hostiles, même quand on oublie tout ce
qui arrive à l’extérieur de nos propres frontières. Nous
partageons jusqu’à nos moments de mollesse, notre insularité,
notre autosatisfaction. Quand ces femmes s’efforçaient de
redresser leur pauvre tête vers nos imposantes montagnes,
c’était comme si en leur for intérieur elles déversaient de
l’énergie et de la force dans les sources qui nous alimentaient
tous. C’était pour nous tous qu’Al·Ith avait effectué sa
descente forcée jusqu’à ces mornes terres… Paradoxalement,
ce fut en partie parce que la situation s’améliorait dans notre
Zone que notre festival connut un succès relatif. Tout le monde
le sentait, même si personne ne le reconnaissait ouvertement.
Les bêtes qui arrivaient de toute part pour paître ensemble à
l’extérieur d’Andaroun, par exemple – elles ne souffraient plus
du tout de mélancolie ; toutes, chacune à sa manière,
présentaient même des preuves d’un fort bel entrain : elles
passaient leur temps à gambader joyeusement, à partager
toutes sortes de jeux… L’événement risquait, plaisantions-
nous en les observant, de se solder par une sacrée vague de
naissances. Et bien sûr c’était aussi dans nos rangs que nous
cherchions des signes de ce nouvel état d’esprit – nous
pensions même en découvrir. La chose restait peut-être
globalement tue… mais le vent avait tourné… nous osions
déjà nous retourner vers une mauvaise période appartenant au
passé. Et comme Al·Ith s’avérait connectée à l’état d’esprit de
ce temps-là, nous nous découvrions comme réticents ne fût-ce
que d’y songer, et parlions par conséquent de moins en moins
d’elle. Les visites qu’elle nous avait rendues avaient bien
évidemment fait l’objet d’un certain nombre de discussions :
plusieurs récits narrant celles-ci circulaient à présent parmi
nous. Tous la présentaient comme une personne bizarre,
comme corrompue, contaminée. Si j’en crois mon expérience,
il est de règle qu’à moins d’y être forcés, les gens refusent
d’ouvrir leur cervelle aux grands blessés de l’existence. C’est
dans la peur qu’on trouve les racines d’un tel comportement,
celle de se retrouver entraînés aussi bas. Il me faut néanmoins
noter ici qu’à mesure que s’allégeait l’atmosphère de la Zone
Trois, que confiance et moral faisaient leur retour dans l’esprit
des hommes comme des animaux, on se rappelait de moins en
moins Al·Ith – et c’était même avec un certain dégoût que l’on
songeait à elle. J’ai bien peur de ne pas pouvoir trouver de
terme plus adapté.
Entre autres raisons qui me poussent à narrer cette
chronique, il y a l’espoir de raviver dans les cœurs et les
souvenirs de notre peuple une image différente d’Al·Ith, de la
réinstaller à sa juste place dans notre histoire. Il ne suffit pas
qu’une minorité parmi nous cherche à la redécouvrir, à
s’identifier à elle, à essayer de vivre auprès d’elle, si une telle
majorité la considère de la même manière que ceux qui
représentent des parties de nous-mêmes que nous estimons
dangereux d’approcher…
Fatiguée, sentant qu’elle aurait sous peu besoin de repos,
Al·Ith pénétra avec lenteur dans le pavillon – pour y trouver
Ben Ata affalé dans le canapé, ses jambes de héros étendues
devant lui. Après l’avoir gratifiée d’un regard vide, figé,
blessé, il se leva pour s’approcher d’elle d’un pas dramatique –
sans doute pour la frapper d’un instant à l’autre, comprit la
jeune femme.
« Et où étais-tu, Al·Ith ?
— À un festival. Avec les femmes », lui répondit-elle, d’une
voix terriblement glaciale, empreinte également d’une
authentique stupéfaction, ce qui eut pour effet immédiat
d’apaiser son courroux. Elle vit son poing, qu’il avait levé,
s’abaisser lentement.
« Et pourquoi devrais-je te croire ?
— Et pourquoi ne devrais-tu pas me croire ? » s’enquit-elle,
du ton raisonnable qui était celui de la vraie Al·Ith, qu’elle
avait cru perdue à jamais quelques heures plus tôt à peine.
Soudain il l’attira à lui et enfouit son visage dans son cou,
dans ses cheveux. Il était en train de la renifler, s’avisa-t-elle
alors, en quête de la moindre odeur masculine, celle de Jarnti
peut-être ? Mais ce dernier n’avait-il pas passé tout ce temps
avec lui, à préparer des plans de guerre ? Al·Ith ne put
s’empêcher d’en éprouver de la satisfaction, comme face à un
élève prometteur. Car lors de leur première rencontre, Ben Ata
n’aurait pas été davantage capable de faire preuve d’assez de
sens commun pour jouer les inquisiteurs olfactifs que de faire
ce qu’il faisait alors, à savoir lui prendre la main, l’asseoir à
ses côtés et – le visage certes toujours aussi blême, les yeux
toujours aussi brillants, mais moins hallucinés –, plonger son
regard dans le sien avant de lui dire : « Al·Ith, tu ne dois plus
jamais faire une chose pareille ! J’étais mort d’inquiétude ! »
Son épouse, lui retournant sa longanimité, s’abstint de lui
rappeler que dans sa contrée, il ne serait venu à l’idée de
personne de s’inquiéter pour elle – et il lui était d’ailleurs de
plus en plus difficile de se remémorer que tel avait été le cas et
encore moins aisé d’en raviver en elle les raisons. Cela faisait
si longtemps que l’entouraient des signes hiérarchiques, des
marques de rang, qu’elle commençait à son tour à se reposer
dessus, ce qui avait pour effet d’émousser ses aptitudes bien
réelles au discernement.
Elle l’assurait de son refus absolu de l’alarmer de quelque
manière que ce fût, de l’importance qu’avait à ses yeux sa
tranquillité d’esprit – des choses qui lui venaient d’autant plus
aisément qu’elles reflétaient bel et bien la vérité, mais peut-
être pas au sens où lui l’entendait. L’Al·Ith qui était le double
de Ben Ata avait en outre fait son retour à l’intérieur de ce
ravissant endroit ombragé. En examinant ce visage qu’elle
avait appris à étudier comme si son miroir s’était soudain mis
à lui renvoyer l’image de son époux, la jeune femme s’avisa
qu’il avait réellement mal vécu cette nuit-là. Des rides –
d’inquiétude ? – marquaient ses tempes, son mutisme était le
signe d’une souffrance véritable. Elle le vit se pencher en
avant pour scruter ses traits, pour plonger ses yeux dans les
siens – à croire qu’il s’y trouvait un mystère qu’un juge des
plus intraitable l’avait condamné à analyser. Avec un soupir,
qu’elle se garda bien de transformer en gémissement, elle le
considéra à nouveau comme son compagnon d’infortune,
allant jusqu’à s’émerveiller que cet homme tendu, marqué par
le chagrin, puisse être la même personne grossière, bien en
chair, de leur première rencontre. Elle l’enlaça, il en fit de
même ; leurs amours ne furent que consolation et réconfort.
Quand sa main se mit en quête de leur enfant, qui à présent
réagissait avec vigueur à leurs ébats, comme s’il avait voulu
lui aussi y prendre part – comme s’il s’agissait de la promesse
d’une fête –, ce ne fut nullement pour rendre hommage à
quelque prolongement de lui-même ou de son épouse, mais
pour saluer leurs potentialités à tous deux : un salut réfléchi,
éclairé, qui fit aussitôt ressentir à Al·Ith toute la force
délicatement contenue dans ces doigts interrogateurs, tous les
possibles – familiers autant qu’encore inconnus – que Ben Ata
reconnaissait ainsi. Car cette union d’incompatibles ne pouvait
être autre chose qu’un défi.
Al·Ith sentit qu’elle aimait entièrement cet homme, et ce fut
là ce qui la lia enfin aux femmes avec lesquelles elle avait pris
part à ces cérémonies du souvenir.
Mais avec quel serrement de cœur notre reine admit cet
engagement à son égard – elle ne se rappelait plus les
sentiments qu’elle avait éprouvés pour les hommes qu’elle
avait fréquentés dans son royaume, mais aucun n’était
comparable à cela, elle le savait. Al·Ith avait l’impression de
renoncer à l’air et à la lumière au profit de liens qui se
refermaient à chacune de ses respirations, qui lui rentraient
sous la peau.
Une nouvelle tâche l’attendait lorsqu’ils furent remontés de
leur immersion charnelle.
Elle allait défiler, avec lui, à la tête de ses armées.
Tout d’abord, Ben Ata l’accompagna dans ses
appartements ; le front plissé sous l’effet de la concentration, il
passa ses vêtements en revue, l’un après l’autre, pour enfin
sortir de ses placards une magnifique robe délicatement ornée,
en tissu doré. Il y avait dans son choix une maîtrise toute
dépassionnée. L’habit n’avait rien à voir avec ses goûts ou
ceux de son épouse, mais juste avec sa fonction de reine de ces
lieux.
Et, bien sûr, de mère du prince héritier.
Ben Ata la regarda enfiler le vêtement, adossé au mur, bras
croisés, l’esprit manifestement occupé à examiner les
possibilités qui lui étaient offertes. Après quoi il la fit tourner
sur elle-même, en fronçant les sourcils. La jeune femme
s’abandonna à la passivité, accepta de devenir son sujet. S’il
finit par hocher la tête, son époux lui indiqua tout de même
d’un regard qu’il n’appréciait guère sa chevelure dénouée.
Al·Ith se fit donc des tresses, dont elle s’entoura la tête.
Comme cela ne semblait toujours pas le satisfaire, elle épingla
dessus un petit carré de tissu doré, ce qui eut pour effet visuel
de confiner davantage encore ces douces masses de cheveux
dans lesquelles, durant leurs ébats, Ben Ata avait plongé ses
mains, son visage – comme si se réfugier tous deux sous ce
havre soyeux pouvait permettre aux deux amants de s’isoler à
jamais du reste du monde.
Son Yori attendait à l’extérieur du pavillon, au beau milieu
des fontaines. On lui avait passé un mors, dont il essayait de se
débarrasser en le mâchonnant ; sous une lourde selle travaillée
à l’or avaient été disposées des couvertures elles aussi dorées.
Ben Ata se doutait qu’Al·Ith allait l’attaquer là-dessus – ce
qu’elle ne manqua pas de faire, mais simplement des yeux,
pour bien lui faire comprendre qu’elle n’accepterait pas de
voir une seconde fois ce pauvre Yori ainsi emprisonné.
Pourtant le souverain n’attendait pas de son épouse qu’elle se
rebelle contre la nécessité : il se tenait bras croisés, jambes
écartées, et sur son visage ne s’affichait nullement l’embarras
d’un homme qui se retrouve en porte-à-faux. Al·Ith, pour sa
part, ne se montra ni irritable ni agressive.
Après l’avoir hissée sur le cheval, il arrangea sa robe de
manière à mettre en valeur les courbes généreuses de son
ventre. Al·Ith se fit fort de l’y aider.
Mené par la bride, l’animal traversa le champ des fontaines ;
la jeune femme, qui gardait une main appuyée sur son
encolure, ne cessait de lui souffler des paroles réconfortantes,
de lui assurer que cette indignité allait bientôt prendre fin.
Au pied de la colline, près des corrals, Ben Ata appela sa
propre monture, qui s’empressa de bondir par-dessus les murs
de pierre pour le rejoindre au trot, déjà sellée et bridée. Sitôt
prêts, le roi et la reine entreprirent ensemble de descendre au
petit galop jusqu’aux prairies qui accueillaient le défilé des
armées. Celles-ci y formaient des motifs écarlates, bleus et
dorés sur des lieues de vert brumeux, parmi les canaux
fumants.
Tout mouvement cessa à leur arrivée ; les lèvres d’une
centaine de trompettistes se portèrent à leurs instruments
brillants, les tambours – il semblait y en avait des milliers –
lâchèrent un roulement assez puissant pour faire trembler la
terre et éclipser celui qui martelait la solitude des souverains ;
à tout ce vacarme, toutes ces clameurs, vinrent bientôt
s’ajouter des acclamations quand le roi et la reine atteignirent
les abords du terrain de parade. Elles ne s’interrompirent que
lorsque tous deux l’eurent quitté, bien plus tard dans la
journée. Les soldats ne se lassaient pas de voir Al·Ith, la reine
de la légendaire Zone Trois, perchée sur un cheval noir qui
avait depuis longtemps fait son entrée dans leurs chants et
leurs contes. Enfin elle se trouvait là, devant eux tous, si belle
dans sa robe dorée – une robe qui soulignait la courbe
triomphante de son ventre, preuve même de l’union des deux
souverains.
Les acclamations évoquaient une tempête qui déferle sur les
champs et les forêts, un déluge d’eau qui s’abat sur le sol, un
vent régulier qui se serait déchaîné des quatre coins du ciel en
même temps.
Et jamais les tambours ne se taisaient, et jamais les
trompettistes ne cessaient de souffler dans leur instrument.
Bien sûr – forcément ! –, il y a toujours une différence entre
la manière dont leurs artistes et les nôtres représentent les
divers incidents ayant émaillé l’histoire de notre reine et de
leur roi. Jamais il n’a manqué d’érudits désireux de consacrer
leur vie à l’analyse de tel ou tel tableau, ou ballade – et si
pareil exercice ne me semble pas particulièrement utile, je dois
confesser mon intérêt immémorial pour les nuances qui
distinguent les approches des deux royaumes. Ces gens
accueillent avec une parfaite indifférence des scènes fort
populaires chez nous, et vice-versa, bien entendu.
Celle qui représente Al·Ith passant les armées en revue a
toujours été la préférée en Zone Quatre. Il serait en fait facile
d’y voir le seul événement d’importance de ce mariage, à en
juger par le nombre et la taille des tableaux qui la dépeignent –
sans même parler de l’énorme quantité de ballades, de contes
et de chansons qui la relatent. Il n’est pas exagéré de dire que
s’il n’y a qu’une seule image dans un foyer ou un bâtiment
public, ce sera celle-là. Elle n’est d’ordinaire guère éloignée de
la vérité : qu’aurait à gagner la Zone Quatre en distordant ou
en embellissant le spectacle qui se produisit ce jour-là ?
Ben Ata chevauchait en premier. Comme à son habitude, il
portait une tenue en tous points similaire à celle du plus
humble de ses fantassins : de simples sandales et une tunique
de cuir qui lui descendait à mi-cuisses. Par-dessus celle-ci, il
en avait néanmoins passé une seconde, plus légère, coupée
dans un tissu argenté étincelant : le maillot
d’« invulnérabilité ». Contre son flanc se trouvait son épée
légendaire, que personne à part lui ne pouvait soulever – pour
peu qu’on en croie les on-dit, car bien sûr nombre de ses
puissants guerriers se savaient capables de s’en servir aussi
efficacement que lui. Dans une armée où la moindre différence
de grade se signalait par des galons, insignes et ornements de
toutes sortes – une armée hiérarchique jusqu’au dernier
détail –, sa simplicité s’avérait des plus avisées. D’abord parce
qu’elle protégeait la piétaille. Dans cette masse humaine
jamais en guerre autant qu’elle ne le souhaitait, qui se voyait
rationner ses campagnes comme s’il s’était agi de suppléments
de nourriture, pour qui exercices et manœuvres étaient parfois
le maximum à espérer de l’année à venir, les querelles
n’étaient bien sûr pas rares. Et aucun soldat, lorsqu’il en
cherchait un autre dans le noir ou se retrouvait contraint de
déclencher quelque bagarre de bar, ne pouvait le faire sans se
demander s’il ne s’apprêtait pas à rosser Ben Ata en personne.
En plus de quoi sa volonté farouche de s’identifier aux plus
humbles ne faisait que rappeler à ses fiers officiers concurrents
qu’il leur serait à jamais supérieur, inaccessible, et qu’à ses
yeux ils ne valaient pas plus que la plus modeste des nouvelles
recrues. Toujours on l’exhortait à se dessiner un uniforme
empreint de magnificence, et toujours il refusait.
Sa sortie à la tête de ses armées ne manqua pas de générer
une immense vague d’émotions. Tous les regards se
focalisaient sur lui, le roi, si dignement installé sur son cheval,
ses jambes brunes aussi épaisses que des troncs d’arbres, ses
yeux gris pétris de bienveillance.
Derrière lui, moitié moins grande sur son cheval noir, se
trouve Al·Ith. L’encolure de sa monture ploie sous des rênes
serrées. Positionnée à l’amazone, la jeune femme est on ne
peut plus enceinte. Parfois même l’enfant est déjà né, et elle le
tient tout contre sa poitrine – un garçon imposant, au point de
presque éclipser sa mère, dont le visage formalisé arbore les
traits réguliers de son peuple. Tout sourire, elle tend vers le
ciel une paume ouverte qui accueille un petit objet censé
symboliser la Zone Trois – une montagne.
Jamais chez nous cette scène n’a été très populaire, on peut
l’imaginer. Pendant longtemps elle n’a même pas été
représentée du tout. Et pas seulement parce qu’on la trouvait
douloureuse, avilissante. Cela allait plus loin que ça. Il se
dégageait d’elle une ambiguïté que tous nous ressentions,
quand bien même il en est bien peu parmi nous capables de
comprendre – prêts à faire l’effort de comprendre – ce que
signifiait pour Al·Ith de descendre dans cette Zone de la
manière dont elle le fit.
Plus tard, cependant, les plus aventureux de nos artistes
tentèrent bel et bien de s’y frotter – en raison de sa difficulté.
Bientôt, les premières ébauches, encore sommaires,
perdirent de leur popularité. Certaines étaient même allées
jusqu’à représenter Al·Ith poings liés ou avec une chaîne
autour du cou. La plupart se concentraient néanmoins
davantage sur les soldats que sur la jeune femme, réduite à une
pathétique silhouette aux allures de poupée perchée sur sa
monture. Ressortaient surtout ces visages de militaires
immortalisés en une pose presque hystérique, au point qu’ils
évoquaient plutôt des animaux contemplant un festin
imminent. En résumé, tous ces premiers tableaux tendaient à la
caricature.
Au bout du compte, une école d’artistes plus sérieuse se mit
à représenter cette scène d’une manière assez similaire à celle
qu’on trouve généralement en Zone Quatre, un fait non dénué
d’ironie, qu’évidemment beaucoup parmi nous ne manquèrent
pas de goûter.
Lesdits tableaux se concentraient avant tout sur la robe dorée
d’Al·Ith – sa robe opulente, richement décorée –, ainsi que ses
cheveux noués, comme emprisonnés. La jeune femme croule
sous le poids des étoffes et des bijoux. Sa grossesse est visible,
mais nullement mise en avant. Son visage n’est que suggéré.
Elle chevauche parmi des rangées d’hommes en uniforme
représentés avec force détails. On a fini par regrouper ces
œuvres sous une appellation commune, La Robe d’Al·Ith !
Et circulèrent aussi quelques poèmes amusants sur cette robe
à laquelle ils prêtaient des aventures propres, comme si Al·Ith
ne s’était pas trouvée dedans.
Toutes ces représentations n’échouèrent pas moins à faire
appréhender les véritables sentiments d’Al·Ith alors qu’elle
chevauchait derrière Ben Ata pendant des heures et des heures,
dans cette humidité brumeuse, dans ces bruits sourds,
dissonants, qui l’étourdissaient.
Le fait était qu’elle observait attentivement Ben Ata. La
reine se gardait bien de sourire ou de faire des signes aux
soldats, consciente que ce n’était pas là ce qu’on attendait
d’elle. Elle se résumait ni plus ni moins à un symbole. C’était à
Ben Ata qu’il revenait de s’afficher à travers les expressions
de son visage et de ses yeux. Rien ne lui échappait. Al·Ith le
voyait, d’un seul regard, saisir les moindres détails de la
compagnie d’hommes qu’il passait lentement en revue. Son
époux, elle le savait, était en train d’emmagasiner tout ce qu’il
remarquait pour y revenir par la suite avec ses officiers – tout
ce qu’il avait vu serait alors évoqué et précisément analysé.
Al·Ith avait tendance à oublier ce Ben Ata, qui après tout
jouait là son véritable rôle, incarnait sa raison d’être : mener
ses hommes, les représenter. Sa propre expérience lui
permettait de comprendre cela, voire de le respecter.
Elle découvrit, en l’observant, qu’il maîtrisait en tout point
ce qu’on exigeait de lui.
Et elle l’estima pour cela. L’aima.
Peut-être avait-elle l’impression, engoncée comme elle
l’était dans cette affreuse robe, qu’on lui en demandait presque
plus qu’elle n’en pouvait supporter – pas davantage qu’à Ben
Ata, néanmoins, elle en avait tout à fait conscience –, mais
c’était là manifestement nécessaire.
Sur cette plaine brumeuse, humide, parmi les milliers de
soldats de Ben Ata, l’Al·Ith qui regardait ce dernier,
l’acceptait, n’avait plus rien d’une captive.
Je ne crois pas qu’un seul de nos artistes ou de nos
chansonniers ait ne fût-ce qu’effleuré la vérité de cette scène.
En réalité, ce sont peut-être les tableaux de la Zone Quatre, où
l’enfant est déjà né, et parfois même précède ses deux parents
sur sa petite monture, qui s’en approchent le plus.
Tous deux se trouvaient fort loin de leur pavillon
lorsqu’enfin le défilé fut terminé et que des compagnies
entières de soldats eurent envahi la plaine pour retourner à
leurs campements. La nuit allait tomber.
Non loin de là s’élevait un vieux fort ; ils s’y rendirent, côte
à côte désormais, en parfaite entente. Si Ben Ata ne lui était
pas particulièrement reconnaissant de s’être ainsi pliée à
l’exercice – car nulle gratitude n’est de mise lorsqu’on
accomplit quelque chose de nécessaire –, il savait cependant
tout ce que cette journée avait coûté à son épouse. La jeune
femme était en outre fort pâle et avouait souffrir d’une terrible
migraine. Une fois devant le bâtiment, il l’aida à débarrasser le
pauvre Yori de sa selle et de son mors, avant d’en faire de
même avec son propre cheval. Puis les deux bêtes furent
libérées pour la nuit, Al·Ith leur ayant demandé de les
retrouver au même endroit le lendemain matin. Elles filèrent
comme le vent dans la poussière en hennissant de
soulagement, pour aller se rouler dans l’herbe tendre sous les
yeux des deux humains.
« D’accord, Al·Ith, ne le dis pas.
— Pas besoin, rétorqua-t-elle avec une douce cruauté,
vraiment pas besoin. Pourquoi réduire en esclavage des
créatures prêtes à faire par amour absolument tout ce qu’on
veut ? »
Ce sur quoi il l’étreignit, avec une espèce de grognement
d’excuse, puis lui baissa la tête de manière à pouvoir enfouir
son visage dans sa chevelure. Tous deux se tinrent ainsi
jusqu’à ce qu’ils commencent à frissonner de froid et qu’ils
s’avisent des brumes qui leur montaient déjà jusqu’à la taille.
Ils pénétrèrent dans le fort. Ni l’un ni l’autre ne rechignait à
accepter l’épreuve quand cela s’avérait nécessaire, et de fait
cette petite virée hors du confort et des délices du pavillon
constituait un congé bienvenu. Cette grande salle en pierre, au
sol dallé entièrement nu, au toit en ruine qui leur dévoilait le
ciel, s’accordait parfaitement bien à leur humeur. Assis
ensemble à la seule lumière des étoiles, ils ne songeaient
même pas à boire ou à manger.
Ils sortirent rejoindre les deux chevaux au beau milieu de la
nuit pour partager leur joie, les flatter de caresses. Il faisait très
froid, le ciel était constellé d’astres ardents. Tous deux levèrent
les yeux vers les montagnes enneigées qui emplissaient la
voûte céleste.
« Oh ! Al·Ith, lui lança soudain Ben Ata d’une voix
empreinte à la fois de passion et de tristesse, tu vas être ravie
de retourner chez toi, je le sais, mais… »
Il la serra de plus belle contre lui ; elle-même se blottit dans
ses bras.
Ce séjour dans sa Zone ne pouvait bien sûr être que
temporaire, elle le savait, et bien sûr elle avait hâte qu’il
s’achève, mais ni l’un ni l’autre n’avait abordé le sujet depuis
longtemps – qu’Al·Ith allait devoir le quitter. Celle-ci,
submergée de chagrin et d’un irrépressible sentiment de perte,
commença à pleurer.
Que ce puisse être la vérité dépassait sa compréhension ; elle
ne pouvait l’accepter. À croire que, longtemps auparavant,
Al·Ith s’était mise à dériver loin de tout ce qu’elle pouvait
saisir, tant étaient puissantes les résistances qui la ballottaient
intérieurement d’avant en arrière.
Aussi s’accrochait-elle à Ben Ata, consciente que sans lui
elle risquait de disparaître entièrement. Et lui-même l’enlaçait,
songeant qu’avec son départ il allait perdre la moitié de son
être.
Dès l’aube, ils retournèrent à leurs montures et repartirent ;
celle de Ben Ata était sellée et bridée, contrairement à la
sienne.
Il lui avait promis une visite d’au moins une partie de son
royaume, et le moment était propice pour cela – avant que sa
grossesse ne l’empêchât de chevaucher confortablement de
longues heures d’affilée.
Ces terres ne se résumaient pas à un plat pays humide. Une
fois qu’ils eurent laissé les plaines centrales derrière eux, ils
commencèrent à arpenter des régions boisées plus sèches,
parsemées de quelques villages, ni grands ni prospères,
entourés de sols fort fertiles que leurs habitants cultivaient
sans enthousiasme.
Dans les champs travaillaient des femmes, des enfants et des
vieillards. Les hommes jeunes étaient à l’armée.
Tous s’interrompaient à leur passage. Personne ne les
acclamait en ces lieux. On ne semblait même pas les
reconnaître. Ces gens, comprit Al·Ith, ignoraient qu’il
s’agissait de leur roi, et fort probablement ignoraient-ils qu’ils
avaient eu une reine, même brièvement.
Vêtus de guenilles brunes grossièrement tissées, ils se
servaient d’outils des plus rudimentaires. Chez nous, de tels
ustensiles faisaient depuis longtemps la joie des musées.
Tandis qu’ils chevauchaient parmi les huttes et les
habitations, Al·Ith cherchait du regard des places de marché,
des lieux de réunion ou de danse, les entrepôts et les granges,
les échoppes d’artisans, les manufactures.
Les réalités de la Zone Trois s’étaient récemment en partie
effacées de son esprit, et ce qu’elle voyait à présent avait pour
effet de raviver sa mémoire. Comparer les richesses et le
confort de sa contrée à toute cette pauvreté, qui n’avait même
pas conscience de son terrible dénuement, l’emplissait de
souffrance et de consternation.
Elle ne cessa au début de jeter des regards à Ben Ata, pour
déterminer comment il considérait tout cela ; mais les coups
d’œil à la dérobée qu’il lui lançait lui firent bientôt
comprendre que son époux souhaitait apprendre d’elle. Puis la
jeune femme détourna définitivement les yeux, de peur qu’ils
ne lui indiquent à quel point elle trouvait son royaume pauvre.
Elle ne voulait pas le blesser. Or, à mesure que s’écoulait la
journée – passée à traverser des régions boisées pourvues
d’une terre à l’évidence potentiellement fertile, des coins
marécageux balayés par les vents, des villages se résumant à
quelques habitations censées assurer un minimum de
sécurité –, son cœur se faisait plus lourd, plus froid.
Elle demanda s’il lui était possible de voir l’intérieur d’une
maison. Celle qu’on lui montra se trouvait dans l’un des
villages les plus présentables, où l’on avait fait l’effort de
poser des pierres le long de la route qui le coupait en deux. Les
autres ressemblaient à des marécages de boue ou bien à un
champ d’ornières poussiéreuses.
Une vieille femme, vêtue d’une épaisse jupe marron et d’une
espèce de justaucorps en cuir mal taillé qui laissait voir ses
bras flétris, installée sur une souche, se leva à leur approche.
Elle les gratifia de regards perplexes, apparemment consciente
d’avoir devant elle des personnes d’importance, puissantes –
peut-être même se trouvait-elle en présence de son souverain !
Elle esquissa un sourire, puis une sorte de révérence qui faillit
la faire tomber par terre. Ben Ata bondit de son cheval pour la
stabiliser.
« Pourrait-on entrer s’asseoir chez vous ? »
Jamais personne ne lui avait fait une telle requête ; c’était
une évidence, à voir la manière dont les rouages de son esprit
patinaient. Elle finit néanmoins par hocher la tête, pour ensuite
les précéder dans une pièce pas trop petite, mais qui servait
manifestement de foyer à au moins dix personnes : dans un
coin étaient empilées des peaux et des couvertures tissées, de
manière à dégager de l’espace pour les activités de la journée.
Le toit était recouvert d’un chaume bien serré, quoique disposé
sans grand art. Le sol était dallé ; à l’intérieur d’une cheminée
étaient suspendus des jambons et des rôtis à moitié fumés. Des
chapelets de légumes et d’herbes aromatiques pendaient des
chevrons. L’unique porte au fond donnait sur une salle remplie
de bocaux et de petites cuves. Au moins cette famille, ou tribu,
semblait-elle avoir de quoi se nourrir.
Il n’y avait que deux bancs dans la pièce principale, et un
métier à tisser.
La vieille les suivit, le regard fixe, ne sachant manifestement
pas trop sur quel pied danser ; de temps à autre elle lissait en
hâte ses fins cheveux blancs, comme si cela lui paraissait
soudain être l’unique chose à faire. Elle finit par sourire plus
franchement lorsqu’ils la remercièrent, allant même jusqu’à
faire une nouvelle petite révérence quand, sans même s’être
assis, ils ressortirent de la maison, remontèrent à cheval et s’en
furent, sous les regards interdits d’enfants et de quelques vieux
venus les voir passer.
Et il en fut ainsi toute la journée. Dans la soirée, ils
tombèrent sur une modeste ville un peu moins misérable ; Ben
Ata semblait fin prêt à en tirer quelque fierté, pour peu que son
épouse fît montre d’un tant soit peu d’enthousiasme – or elle
demeura complètement abattue, incapable de sourire. Se
trouvait là-bas une espèce d’auberge, qui se réduisait en fait à
une grande pièce dans laquelle les voyageurs pouvaient
manger et somnoler sur des bancs. On les y reconnut, et toute
la ville débarqua bientôt pour admirer le couple. Ils dînèrent de
bouillon, de pain et de volaille rôtie, sous les yeux ébahis
d’autres convives bien trop intimidés pour en faire de même.
Une fois le repas terminé, ils remercièrent les habitants de la
ville et repartirent en forêt, où ils passèrent une nouvelle nuit
blanche à peine entrecoupée de petits sommes.
Il ne l’interrogea pas sur ce qu’elle avait en tête, et Al·Ith se
garda bien de lui en faire part. En son for intérieur, elle lui
organisait déjà une visite de ses propres terres, de sorte qu’il
puisse tout voir par lui-même : si notre souveraine était
parvenue à s’habituer à cet air épais, inerte, Ben Ata pouvait
certainement en faire de même avec l’atmosphère de la Zone
Trois ! Mais allait-on le lui autoriser ? Les Pourvoyeurs
allaient-ils encourager pareille entreprise ? Se demandant si
des pensées similaires traversaient l’esprit de son époux, la
jeune femme demeurait blottie entre ses bras puissants, sous le
grand arbre qu’ils s’étaient choisi pour abri, à humer le sol
glaiseux qui les entourait ; elle comprit alors qu’il n’y avait
rien dans son royaume qui ne pût s’accomplir dans celui de
son mari. Pour peu, bien sûr, que cela leur fût ordonné.
Ils poursuivirent cette tournée plusieurs jours durant. Les
villes se faisaient parfois plus importantes, mais il s’agissait
pour la plupart de petites bourgades servant ni plus ni moins
que de centres d’activité locaux. Quant aux fort nombreux
villages, ils portaient tous la marque de la même indigence, à
la limite de la pauvreté. Et nulle part on ne voyait d’hommes
jeunes ou dans la fleur de l’âge, voire d’âge mûr. Les femmes
étaient impressionnantes, extrêmement musclées, comme si on
les avait forcées à avaler du fer dans leur prime jeunesse, un
fer qu’elles n’auraient jamais digéré. Les vieux affichaient un
regard qui semblait revenu de tout. Les enfants n’avaient
aucun entrain, ils paraissaient constamment sur leurs gardes,
suspicieux. Al·Ith, qui avait retrouvé tous les souvenirs de sa
propre contrée, souhaitait à moitié en être à nouveau
débarrassée tant chacun d’eux lui était cruel. Une terrible
agitation l’avait envahie, une peine enracinée dans le conflit.
Tout en elle n’était que déchirements, disputes, remises en
cause. Par-dessus tout la hantait la pensée que c’était ces terres
misérables, sans grâce, que son enfant à naître avait vocation à
diriger – et c’était là une pensée glaciale, douloureuse, qui
l’éloignait déjà de lui. Elle qui d’ordinaire adorait poser une
main sur son ventre pour saluer cette petite créature, qui se
réjouissait de la sentir s’y étirer, s’y affirmer, qui avait besoin
de percevoir la force et la confiance dont elle le nourrissait,
remarquait à présent l’inhibition qui habitait ses doigts, l’envie
qui l’étreignait de s’écarter de cet enfant – comme si son
toucher ne pouvait que lui envoyer des messages de doute,
perturbants. Elle ne parvenait plus à imaginer à quoi leur
avenir allait ressembler : une brume lui dissimulait les choses
à venir – or jamais encore, si sa mémoire ne lui jouait aucun
tour, la jeune femme n’avait totalement ignoré à quoi
s’attendre, ce qui lui permettait de s’y préparer.
L’Al·Ith qui finit par lancer à son époux qu’elle en avait
suffisamment vu comme ça, qu’elle était lasse de chevaucher,
prête à retourner « chez elle » – à leur pavillon, voulait-elle
dire, pas dans son propre royaume –, était bien différente de
celle qui était sortie à cheval pour parader devant les armées.
Ils se tournèrent en direction des plaines centrales, puis
rebroussèrent lentement chemin, prenant leurs repas dans les
villes pourvues d’auberges, mais passant toutes leurs nuits en
forêt ou dans les ruines de quelque fort.
Et Al·Ith ne cessait tout du long de se demander comment
cet endroit en était arrivé là, à quoi il pouvait ressembler dans
un lointain passé, avant qu’il ne se consacre plus qu’à la
guerre – et ce qui réussirait à convaincre Ben Ata de modifier
cet état de choses.
Lui, pour sa part, rongeait son frein, brûlant de retrouver ses
armées.
Car pendant sa revue de détail des troupes, il avait pris
conscience qu’elles ne se satisferaient pas éternellement
d’inspections, de roulements de tambour et de défilés. Il allait
devoir leur accorder quelque chose s’apparentant un tant soit
peu à une guerre, sans quoi il ne serait plus roi très longtemps.
Sans compter – ce que les non-dits d’Al·Ith, qui parlaient
pour elle, n’avaient pas manqué de bien lui faire comprendre –
que sa contrée était en effet terriblement pauvre.
Se retrouver confronté à un problème qui le dépassait lui
avait fait perdre de l’assurance et toutes ses certitudes, tant sur
lui-même que sur ses objectifs.
Une nouvelle phase débutait pour eux.
A posteriori, tous deux se remémoreraient cette chevauchée
à travers son royaume comme le moment où ils s’étaient
rapprochés le plus – le point culminant de leur union. Car Ben
Ata se tournait à nouveau vers ses hommes, et Al·Ith
découvrait que les femmes la réclamaient, qu’elle passait
davantage de temps en leur compagnie qu’avec son époux.
L’enfant allait bientôt naître et il n’y avait pas une femme de
la Zone qui ne fût point au fait des visites qu’elle leur rendait,
impliquée dans les moindres aléas de cette aventure.
Ben Ata rentrait tard chaque soir, généralement couvert de
boue et souvent fatigué. Un repas en provenance des cuisines
du camp les attendait sur la table. Après avoir pris son bain,
son époux venait dîner en sa compagnie, d’ordinaire
préoccupé, mais prompt à répondre à la moindre de ses
questions et toujours désireux d’écouter tout commentaire de
sa part. Mais la guerre ne faisait pas partie des choses qu’elle
comprenait, et si entendre des détails sur cette existence qui lui
était étrangère ne manquait pas d’éveiller son intérêt, la jeune
femme ne pouvait guère pousser le sujet dans ses
retranchements. Il n’était donc pas rare qu’il n’ouvre pas une
seule fois la bouche une fois rentré. Ben Ata préférait se
coucher tôt, contraint qu’il était de se lever chaque jour à
l’aube. Elle-même avait du mal à dormir à l’époque, à cause
de son état tout sauf confortable. C’était pourtant avec
tendresse, avec le souci du bien-être de l’autre, qu’ils se
pelotonnaient ensemble sur le canapé. Ben Ata aimait rester
étendu aux côtés de son épouse, sa fine main puissante posée
sur son ventre pour sentir les mouvements du bébé – jusqu’à
ce qu’Al·Ith la trouve trop pesante : il l’aidait alors à lui
tourner le dos et glissait son bras juste sous la courbe de son
estomac. Ils s’unissaient avec douceur. Al·Ith n’avait
auparavant jamais beaucoup fait l’amour quand elle était
enceinte – du moins ne le croyait-elle pas. Lors de chacune de
ses grossesses, elle avait par contre passé bien plus de temps
avec les Pères qu’elle ne le faisait avec Ben Ata. Il lui semblait
désormais avoir consacré toutes ses journées à soutenir,
nourrir et rassurer les Pères de l’enfant, une activité qui lui
paraissait de la plus haute importance. Mais c’était là un
concept par trop éloigné de l’existence de Ben Ata pour
qu’elle s’en ouvrît à lui.
Ainsi donc, lorsque, après avoir pris son bain, s’être habillé,
l’avoir embrassée, lui avoir dit son impatience de la retrouver
le soir même, Ben Ata l’abandonnait juste après l’aube,
toujours roulée en boule sur sa couche, c’était vers les femmes
qui ne tarderaient pas à gravir la colline depuis les camps que
ses pensées se tournaient. Au moins, durant la journée,
l’enfant qu’elle portait allait être nourri par l’amour et les
paroles de ces marraines improvisées, qui brûlaient de
l’accueillir en ce bas monde presque autant que si l’une d’elles
avait été enceinte. Et ça aussi, c’était quelque chose qu’Al·Ith
n’avait jamais expérimenté – cette identification farouche à la
naissance d’une nouvelle existence, comme s’il s’agissait
d’une espèce d’accomplissement de soi. Et plus encore :
comme si ladite naissance s’apparentait à un triomphe sur une
menace, voire un tort, méritant des hurlements hystériques
dignes d’un guerrier qui toise un ennemi vaincu. Ses enfants
précédents – ceux auxquels elle-même avait donné vie –
avaient davantage été considérés comme des quintessences,
des confluences, un renforcement d’influences et d’atavismes.
Chez elle, on accueillait un nouveau-né comme un esprit frère,
comme un exquis présent – sans pour autant que ne se
manifeste cet ardent besoin presque furieux de le prendre, de
le tenir. Vraiment ? Peut-être après tout en était-il ainsi…
Il y avait autre chose encore qui différait drastiquement ici :
jamais elle ne s’y retrouvait tout à fait seule. Bien sûr, dans sa
propre contrée, les Pères – mais aussi les femmes censées
s’impliquer dans l’éducation de l’enfant, et qu’on considérait
par conséquent comme des Mères – n’étaient jamais bien loin ;
elle ne s’en souvenait pas moins d’avoir passé de longues
heures de solitude à communier avec elle-même et son enfant.
Sauf qu’en ces lieux, pareil désir semblait vu comme une
preuve de faiblesse d’esprit. Lui fallait-il éprouver de la
tristesse ? De la peur ? Car toutes se comportaient comme s’il
s’agissait de son premier né, et Al·Ith ne pouvait se résoudre à
leur parler de son existence de Mère d’innombrables enfants,
les siens et les orphelins, les estimant incapables de
comprendre autre chose que la seule possession de ce qui leur
appartenait – du moins à leurs yeux.
Et pourtant l’on considérait cet enfant comme le fils de Ben
Ata. Pas le sien. Et elle-même comme un médium, un
réceptacle – ce qu’elle trouvait aussi étrange qu’embarrassant.
Plus d’une fois par jour, elle sentait chanceler son précaire
équilibre intérieur – peut-être avait-elle entièrement tort, et eux
complètement raison ? Mais comment aurait-il pu en être
ainsi ? Ce à moi, à moi, à moi à propos d’un enfant rendait
toutes sortes d’hommages à la chair, mais oubliait de
reconnaître les influences plus élevées dont tout bébé
s’abreuvait – dès lors que s’y employaient les adultes présents
autour de lui. N’importe qui pouvait lécher de partout un
nourrisson comme s’il s’agissait d’un chiot ou d’un chaton –
mais d’où leur était venue pareille idée ? Quel comportement
des plus étrange ! N’importe qui pouvait s’agripper à un enfant
et détailler ses traits : « Il a hérité de mon nez, et ça, c’est son
paternel tour craché ; là, c’est ma mère qu’on retrouve, et là
son père… » Même un chien ou un cheval était capable de
remonter ainsi le courant du patrimoine génétique. Tout cela
était fort agréable, personne bien sûr ne refuserait le plaisir de
voir tel ou tel trait hérité apparaître chez un enfant. Sauf que ça
ne se résumait pas à ça… On ne devrait pas, vraiment pas, dire
d’un gamin que c’est le « sien » – sous peine de réduire à la
seule parentalité la relation qui nous lie à lui. Car tout ce qui
était vrai, beau, précieux dans ce nouvel être s’avérait
connecté à un… ailleurs…
Où ça ? Un vertige submergeait aussitôt son esprit. « Le
bleu… murmurait-elle. Oui. Le bleu… mais où ? » Et Al·Ith
prenait sa tête entre les mains, fermait les yeux et s’efforçait de
se souvenir… Une infinité bleutée lui apparaissait alors, un
champ azur miroitant entre des pics élevés. Mais où ? Et elle
sentait des doigts se poser sur ses épaules, des doigts qui la
secouaient doucement. « Al·Ith, qu’est-ce qu’il y a, quelque
chose ne va pas ? » Et au moment précis où elle se croyait sur
le point de vraiment se rappeler, il y avait toujours quelqu’un
pour quémander sa présence, pour la ramener à cette banale
réalité. Tout autour d’elle se tenaient des femmes
attentionnées, affectueuses, Dabeeb en tête, qui passaient leur
temps à crier, à exhorter – jamais elles ne restaient tranquilles.
Bavarder, bavarder… rien d’autre ne semblait les intéresser. Et
pourtant la reine les aimait, elle leur était reconnaissante de
leur soutien. Car c’était après tout dans leur contrée qu’elle
allait enfanter, pas dans la sienne ; elle ignorait donc à quoi
s’attendre.
Tandis qu’Al·Ith passait ainsi ses journées, Ben Ata ne savait
quant à lui plus où donner de la tête. Il imposait à ses armées
des jeux de guerre des plus complexes, leur rendait
fréquemment visite pour les motiver à coups d’exhortations et
de discours passionnés, qui commençaient néanmoins à
lourdement l’embarrasser. Plus d’une fois il se surprit à
grommeler que c’était une bonne chose qu’Al·Ith ne soit pas
en état de se trouver à ses côtés. Outre ces activités militaires,
il chevauchait par monts et par vaux jusqu’aux ultimes confins
de son royaume. Le roi voulait redécouvrir ses terres à travers
ses yeux neufs – des yeux dont Al·Ith lui avait fait présent. Il y
avait en outre des provinces que son épouse n’avait pas
visitées durant leur long périple – Ben Ata y avait veillé. Parce
qu’elles étaient encore bien pires que tout ce que la jeune
femme avait pu voir. Le dénuement de son peuple ne pouvait
lui échapper, il le rendait malade ; le roi ne cessait de se
demander à quoi pouvaient bien ressembler les choses là-haut,
dans la Zone de son épouse, pour qu’elle demeure si
silencieuse à propos de la sienne. Il ne pouvait ne fût-ce que
concevoir un pays sans armées. Le simple fait de l’envisager
l’emplissait de mépris, qu’initialement il échoua à reconnaître
comme tel – jusqu’à ce qu’il finisse par s’aviser que chaque
fois qu’il songeait à la Zone Trois, une froide vague d’aversion
déferlait dans son esprit, comme lorsque ses armées
remportaient une victoire – même pendant des manœuvres
qu’il avait lui-même planifiées – sur un ennemi. Tout cela
l’embrouillait, le diminuait intérieurement. Ce sentiment de
supériorité, de pouvoir abaisser l’autre, n’était-il pas la source
même de sa force ? qu’il savait formidable. D’un bout à l’autre
de sa Zone, le roi avait la réputation de pouvoir rester en selle
vingt-quatre heures d’affilée ou de se consacrer presque
indéfiniment à des problèmes d’organisation sans dormir plus
d’une heure ou deux par nuit. Et pourquoi donc ? S’il
l’ignorait autrefois, Ben Ata connaissait à présent la réponse à
cette question ; parce qu’à l’époque, cela lui donnait
l’impression d’enfoncer quelque adversaire dans la terre à
coups de talon. Était-il vraiment disposé à ressentir cela pour
Al·Ith et son peuple ?
La première fois que cette idée lui traversa l’esprit, il la
rejeta de toutes ses forces. À son retour, le souverain lui
accorda une attention hésitante, pour finir par la repousser une
fois encore. Mais elle ne semblait décidément pas vouloir le
laisser en paix… Pris de vertige, il faillit vomir, alors même
qu’il traversait justement les bois dans lesquels, tout
récemment, il avait chevauché en compagnie d’Al·Ith, son
double. C’était à présent comme s’il se voyait lui-même, dans
une verte clairière remplie d’oiseaux chantants et de terre
glaiseuse, avec une Al·Ith radieuse dans sa robe dorée, ses
cheveux noirs flottant librement dans son dos, sa petite main
souple parlant à son cheval bien-aimé.
Et soudain Ben Ata se retrouva à pleurer. Quelle absurdité !
C’en était même choquant. Pourtant il se jeta à bas de sa
monture et, la gorge nouée de sanglots, se rapprocha en
titubant d’un bouleau élancé qui s’élevait en bordure de la
clairière. Et cet arbre, il l’enlaça, en pleurs. « Al·Ith, Al·Ith ! »,
ne cessait-il de répéter, en embrassant l’écorce blanche comme
si son épouse avait péri ou s’était déjà volatilisée de son
royaume.
Mais comment allait-il pouvoir supporter sans elle ce
fourmillement d’émotions ? Comment vivre ? Ben Ata n’était
plus lui-même – un guerrier, un grand soldat. Il était devenu
quelqu’un qui détestait ses motivations les plus intimes, qui
regardait surgir en lui des transports nécessairement ennemis,
un homme qui avait perdu toute raison d’être.
« Al·Ith ! » gémit-il, comme en deuil – avant de s’aviser que
seule une journée de chevauchée le séparait d’elle. Il n’avait
qu’à rebrousser chemin, dévaler champs et fossés jusqu’à la
colline, se précipiter dans le pavillon de leurs amours et la
prendre dans ses bras, sous les martèlements incessants du
tambour.
Mais s’il faisait cela, ce serait pour la trouver dans ses
appartements, enfoncée dans un fauteuil, à exhiber son gros
ventre comme pour lui imposer son étrangeté, entourée – du
moins Ben Ata en aurait-il l’impression – par la moitié des
femmes des camps. Et Dabeeb, installée à ses côtés, serait
peut-être en train de l’éventer, ou de lui caresser les bras, ou
encore de lui masser les chevilles. Bouleversée,
congestionnée, Al·Ith ne cesserait de secouer la tête avec
irritation pendant qu’une des femmes – peut-être à nouveau
Dabeeb ! – lui brosserait ces splendides tresses noires qu’il
aimait tant. C’était ainsi que Ben Ata les avait surprises la
veille, lorsqu’il avait pénétré d’un pas décidé dans la pièce.
Al·Ith avait levé les yeux, souri – exactement comme aurait pu
le faire un prisonnier qui n’espère plus être libéré. Mais qui
l’avait emprisonnée ? Pas lui !
Il s’était improvisé une excuse pour quitter les appartements.
Dabeeb l’avait alors gratifié d’un sourire chaleureux, rassurant
amical.
La beauté d’Al·Ith, le défi que lui lançait son vigoureux bon
sens, lui étant refusés, le roi se mit à songer à Dabeeb presque
comme s’il s’agissait de son épouse. Il s’imagina en train de
sortir de la tente du mess, ou peut-être de retourner à la sienne,
et de croiser l’avenante jeune femme sur son chemin. Une
vision qu’il trouva apaisante, nourrissante. Et ce fut tout
joyeux qu’il laissa son bouleau pour retrouver sa selle…
Il ne comptait pas se presser d’aller rejoindre les femmes. Il
allait poursuivre sa chevauchée à travers sa contrée, y voir tout
ce qu’il pourrait y voir, sans fermer les yeux sur quoi que ce
fût, en gardant à l’esprit le visage d’Al·Ith pour s’en servir de
guide, de rappel à l’ordre – ce visage qu’elle avait affiché lors
de leurs voyages à travers bois, champs et forêts, ou quand ils
passaient ensemble toute une nuit enlacés ou main dans la
main. Avait-il vraiment connu pareil bonheur ? tous deux
l’avaient-ils vraiment partagé ? Tout ce qu’il pouvait imaginer,
à présent – s’il songeait à l’Al·Ith actuelle – se réduisait à une
figure rougeaude, passablement bouffie, dans laquelle
brillaient des yeux demandeurs, demandeurs… Mais qu’est-ce
qu’ils réclamaient ? Ne disposait-elle pas déjà de tout ce
qu’elle pouvait désirer ? Et de toute façon, comment aurait-il
pu ne fût-ce que l’approcher, avec ces satanées bonnes femmes
attroupées autour d’elle ?
Tombant finalement sur une ville assez grande pour
accueillir une garnison, il ordonna à l’officier responsable
d’envoyer des messages par tambour jusqu’au campement
situé au pied de la colline : il n’allait pas rentrer cette nuit-là.
Ni même, peut-être, la suivante – ou celle d’après – ou encore
celle d’après. Tout sourire, il poursuivit sa chevauchée en se
rappelant ce qu’Al·Ith lui avait raconté à propos des arbres de
la Zone Trois, dont ses habitants se servaient pour
communiquer. Oui, par arbres. Il y avait un peu partout dans
son royaume des végétaux capables de transmettre n’importe
quel message. Un voyageur attardé ou une personne dans
l’impossibilité de rentrer chez elle à l’heure promise se mettait
en quête d’un tel arbre, qu’Al·Ith lui avait décrit comme
toujours de grande taille, bien développé, avec une
configuration de branches bien particulière, pour murmurer ce
qu’il voulait au tronc de cet être – son épouse les appelait
transmetteurs, comme s’ils étaient conscients, doués de
sensations. Les pensées de l’arbre, ou ses émotions,
acceptaient celles de l’émetteur et les emportaient alors aussi
loin que nécessaire pour atteindre un mari, un enfant ou des
parents dans l’attente. Souvent, lui avait-elle expliqué,
lorsqu’elle partait fort loin de son palais, de sa progéniture, de
sa sœur – et bien sûr de ses hommes, grommela-t-il avec
colère en sentant ses joues soudain rougir de jalousie –, la
jeune femme en dénichait un et lui faisait part de tout ce qui
lui était arrivé.
Et une fureur inédite, mêlée d’embarras, engloutissait à
présent tous ses doux souvenirs d’Al·Ith ; il se retrouva à
pester rageusement contre elle.
Oh oui, tout cela n’était qu’amour et gentillesse, sourires et
baisers, mais Ben Ata n’en restait pas moins qu’un seul
parmi… il ne savait même pas combien ! Al·Ith, lorsqu’il lui
avait demandé dans les premiers temps de leur relation –
combien, qui, combien de fois, ce genre de choses –, avait
éclaté de rire pour ensuite le traiter de sauvage, de barbare,
d’abruti – sa capacité à le qualifier de tous les noms possibles
semblait alors proprement inépuisable. Mais plus maintenant.
Maintenant, elle n’aspirait qu’à se pelotonner dans ses bras, à
s’y nicher éternellement. Mais qu’allait-il arriver ensuite, ou
plus tard ? Tout était possible avec une telle créature, capable
de s’adapter si aisément aux circonstances !
Ainsi donc Ben Ata traversait-il son royaume sans cesser de
pester et de se lamenter, passant d’un village misérable au
suivant, de ville en ville, les comparant mentalement à des
agglomérations de la Zone Trois qu’il n’était même pas en
mesure d’imaginer. À quoi donc pouvait ressembler une cité
sans garnison, sans soldats dans les bars et les tavernes, sans
clairon pour annoncer l’aurore et le crépuscule ? De quoi
pouvait avoir l’air un village dans lequel les hommes
accomplissaient des besognes de femmes ? Il entendit alors le
rire d’Al·Ith. Elle se moquait de lui ! comme sans doute elle le
faisait en son for intérieur, secrètement, depuis le tout début.
Oh, la noble Al·Ith était en fait une vraie sournoise, cela ne
faisait pas l’ombre d’un doute.
Le crépuscule le vit atteindre une ville, à l’orée de laquelle il
marqua une pause pour lever les yeux vers les montagnes.
« Les montagnes d’Al·Ith », murmurait-il, envahi du désir de
la retrouver. C’étaient ces montagnes qui l’avaient rendue si
adorable… il se l’imaginait venir à lui bras ouverts, tout
sourire… Et puis, dans un juron, il sauta à bas de sa monture,
ordonna à un soldat de passage de la mettre à l’écurie et
pénétra dans l’auberge la plus proche. Où il tomba sur une
femme dont l’époux était parti en manœuvres, une femme dont
le visage lui évoquait un peu celui d’Al·Ith, tel qu’il lui était
apparu à leur première rencontre – souple, lumineux, rien à
voir avec l’hostilité qu’elle lui réservait désormais, sans même
parler de son énormité… Ben Ata rejoignit donc cette femme
dans son lit. Mais il ne parvint pas à la prendre comme il
l’avait toujours fait par le passé, sans une pensée pour elle,
sans même la considérer comme un individu à part entière. Il
lui posait des questions sur sa vie, sur ses enfants qui
dormaient dans la chambre d’à côté, sur son époux, sur ce que
celui-ci disait des nouveaux exercices militaires – pas grand-
chose de bien, supposa le souverain, vu qu’il s’agissait de
simples exercices, pas d’une guerre véritable susceptible de lui
rapporter quelque butin – et, lorsqu’il lui fit l’amour, ce ne fut
pas sans mal qu’il se retint de crier Al·Ith, Al·Ith.
Jamais encore il ne s’était senti aussi affligé. Jamais encore
il n’avait pensé à une femme alors même qu’il couchait avec
une autre. Incapable de fermer l’œil, il passa cette nuit sans
lâcher un instant cette femme de bonne compagnie ; elle-
même dormit profondément, épuisée – comme elle le lui avait
expliqué – par les pleurs incessants de son plus jeune enfant,
qui était
en train de faire ses dents. Ben Ata ignorait tout de ces
histoires de premières dents. Il aurait été bien incapable
d’estimer l’âge de ce gamin et redoutait de trahir son
ignorance en posant la question. Mais en découvrant au beau
milieu de la nuit ses paumes glissantes d’humidité, le
souverain comprit – à son grand dam – qu’il y avait du lait
dans cette opulente poitrine. Pourquoi ne lui avait-elle rien
dit ? Pourquoi ne l’en avait-elle pas averti ? Cette…
licencieuse était-elle à ce point en manque d’affection pour
accepter de coucher avec lui, son roi, sans d’abord lui avouer
qu’elle avait du lait dans ses seins imposants ? Lui traversa
alors l’esprit qu’il ne s’agissait peut-être pas à ses yeux d’un
fait à confesser. Ceux d’Al·Ith, songea-t-il, allaient eux aussi
bientôt devenir laiteux, humides sous ses mains. Une nouvelle
vague de dégoût l’envahit, en même temps qu’un désir
irrépressible pour son épouse… et ainsi se poursuivit la nuit,
avec un Ben Ata constamment tourmenté d’émotions et de
pensées inédites qu’il redoutait d’être efféminées, voire
démentes.
Pendant ce temps, Al·Ith donnait naissance à leur fils, le
nouvel héritier, Arusi.
Elle trouvait tout cela très fatigant. Pas difficile, pas même
particulièrement douloureux – après tout, elle avait de
l’expérience en la matière. Mais hors de question pour autant
qu’elle admît l’agitation des sages-femmes, écoutât leurs
sommations de faire ceci et pas cela, acceptât que toutes sauf
elle pussent faire sauter le bébé sur leurs genoux, comme si
elle était une invalide ou bizarrement affaiblie par un
processus dont elle n’avait jamais rien retiré d’autre que de la
satisfaction.
Al·Ith se rappelait clairement qu’avec ses autres enfants, elle
se rendait dans ses appartements en compagnie de sa sœur,
laissant ensemble les Pères – qu’on avait fait venir pour la
soutenir de leur présence et de leurs pensées – pour s’y
accroupir sur des coussins moelleux à même le sol. Le bébé
jaillissait presque aussitôt dans les mains de Murti· ou dans les
siennes. Les deux femmes tenaient alors dans leurs bras
l’enfant pour l’accueillir en ce bas monde, l’enveloppaient de
linges, puis coupaient le cordon ombilical lorsque le placenta
finissait par apparaître. Murti· aidait ensuite Al·Ith à se
nettoyer et à se laver, puis toutes deux allaient s’asseoir dans
l’embrasure de la fenêtre, avec le nouveau-né, pour lui
présenter le ciel, les montagnes, le soleil – ou les étoiles.
C’était toujours un moment de gaieté, de convivialité, lorsque
le nourrisson les regardait de ses yeux neufs et qu’elles le
rassuraient, le prenaient dans leurs bras, le caressaient. Le
bonheur ! Voilà ce dont Al·Ith se souvenait. Un bonheur béni,
paisible, auquel elle ne voyait rien de comparable. Et puis,
quand les deux sœurs s’étaient reposées, quand le bébé s’était
habitué à leur contact, à leurs visages, elles sortaient le
présenter aux Pères, là où ils attendaient – une fois encore au
grand bonheur de tous. Les autres femmes venaient alors les
rejoindre, celles qui allaient l’aider à s’occuper du nourrisson.
Femmes et hommes, puis ses autres enfants, accueillant tous
ensemble cette nouvelle créature… voilà comment les choses
se passaient dans son royaume.
Rien qui ne soit comparable à ceci.
Toute cette agitation, tout ce souci qu’on se faisait pour elle,
la plongeaient dans un état presque second d’exaspération.
Et il n’y avait pas un seul homme en vue – ni sur le point de
venir, de toute évidence. Comment pouvait-on trouver
acceptable, ou sain, qu’un enfant naquît au beau milieu de
cette couvée de femmes ? Où était Ben Ata ? Lui arriva alors
un message en provenance des camps, l’informant qu’il
voyageait au loin et n’allait pas rentrer immédiatement – voilà
ce qu’avaient dit les tambours. Non pas le leur, dont les doux
battements continuaient à lui parvenir en même temps que les
clapotements des fontaines. Ceux de l’armée… Les femmes
n’y virent rien d’inconvenant ; il en fut même quelques-unes,
au nombre desquelles se trouvait Dabeeb, pour lui dire que ce
n’était pas plus mal ainsi – un homme n’ayant pas à se mêler
de ce genre de choses.
Renonçant à essayer de comprendre les mœurs de cet endroit
barbare – qui lui semblait à nouveau rustre, arriéré –, Al·Ith
insista pour prendre elle-même ce petit dans ses bras,
considérant que cela lui revenait de droit – comme paraissait
revenir aux femmes celui de le faire sauter sur leurs genoux en
poussant de hauts cris. Le nourrisson était agité, il pleurait.
Al·Ith ne se souvenait d’aucun de ses enfants dans un état
pareil à sa naissance ; sans doute parce qu’ils n’avaient pas la
moindre raison de réagir ainsi… Mais ces matrones avaient
l’air de se réjouir de l’inconfort d’Arusi, d’y voir une preuve
de sa force.
Elle se leva de son lit – on lui en avait apporté un de
l’extérieur, la reine refusant d’utiliser à cette fin son lit de
noces –, prit l’enfant, alla s’installer avec lui sur une chaise et
leur demanda à toutes, d’un ton passablement irrité, de la
laisser seule. Même sa mauvaise humeur échoua à venir à bout
de leur patience – elles donnaient l’impression de l’approuver,
de s’y attendre. Les femmes échangèrent des coups d’œil et
des hochements de tête qui ne manquèrent pas d’abasourdir
une Al·Ith toute prête à rougir de honte. Après quoi elles s’en
furent, sans cesser de lancer des sourires béats à la mère et au
bébé qui avait arrêté de pleurer : il jetait à présent tout autour
de lui des regards empreints d’intelligence, étant déjà un beau
garçon robuste auquel rien ne manquait. Si Dabeeb resta à ses
côtés, celle-ci parut sentir que sa maîtresse avait besoin de
calme ; elle entreprit donc de s’occuper de toute une myriade
de tâches qu’Al·Ith estimait parfaitement inutiles, comme laver
et vêtir l’enfant.
C’était en fait Ben Ata qu’elle voulait, qui lui manquait
terriblement. Il était temps que leur fils voie son père. Que son
père le prenne dans ses bras. Que son père le nourrisse de ses
pensées. Cela expliquait sans doute pourquoi leur bébé passait
des heures à regarder autour de lui – il voulait son père. Jamais
auparavant l’absence d’un père n’avait pesé sur ses épaules,
car à chaque naissance celui-ci avait été présent.
Al·Ith était secouée de toutes sortes d’émotions qu’elle
détestait de tout son cœur, qu’elle trouvait déplacées. Alors
même que Dabeeb l’exhortait, d’un air ravi, à pleurer un bon
coup si ça pouvait lui faire du bien, la reine brûlait d’une
irritation qu’elle peinait à contenir. Quand Dabeeb lui
conseillait de donner le sein à l’enfant, pauvre petit agneau,
elle secouait la tête, car le nourrir dans ces conditions
reviendrait à l’abreuver d’aigreur et de besoin.
Elle ne voulait cependant ni fâcher ni décevoir Dabeeb, qui
s’était montrée si gentille avec elle, si patiente – rien à voir
avec sa propre sœur, Murti· –, mais dans cette contrée ignare
elle faisait office de meilleure remplaçante possible.
Dabeeb vint s’occuper du bébé un peu plus tard, pendant
qu’Al·Ith se baignait, changeait de vêtements et peignait ses
cheveux à la mode du pays. La souveraine lui dit alors qu’elle
souhaitait rester seule jusqu’au matin. La servante, qui n’avait
absolument aucune intention de lui obéir – il s’agissait
manifestement là d’un caprice de pauvre femme épuisée –, fit
néanmoins semblant d’accepter : elle alla en fait s’installer
dans la véranda qui surplombait les campements, adossée à un
pilier. Bien qu’assez humide, la nuit était douce. De là Dabeeb
ne manquerait pas d’entendre sa maîtresse appeler, si
d’aventure elle le faisait ; quoi qu’il en soit, elle avait bien
l’intention de se faufiler régulièrement à l’intérieur pour
vérifier que tout allait bien.
Ce qu’elle fit. Pour trouver Al·Ith occupée à arpenter ses
appartements, en chantant à son fils, en lui parlant – de choses
gênantes, qui mirent la servante mal à l’aise. Dabeeb vit alors
la reine accroupie, avec l’enfant sur ses genoux, devant une
fenêtre qui donnait sur les majestueuses montagnes. Elle était
en train de les lui montrer ! La servante mit un moment ses
obligations de côté pour dévaler la colline et annoncer la
nouvelle aux autres femmes.
Une fois tout cela accompli – les pics enneigés
commençaient doucement à rosir au loin –, Al·Ith ôta les
couches du bébé en vue de le nettoyer, comme elle l’avait
toujours fait auparavant – sauf qu’elle se retrouva à le lécher, à
le pousser du nez comme peut le faire une jument avec son
poulain, ou une chienne avec son chiot. Sa consternation le
disputait dans son esprit à l’envie de succomber au charme de
cet enfant nouveau ; le débarbouiller avec la langue, à la
manière d’un animal, lui semblait être la chose la plus
naturelle du monde. Un sentiment d’ailleurs apparemment
partagé par le bébé, qui réagissait à son visage chaque fois
qu’elle l’approchait du sien, au contact de ses cheveux
lorsqu’elle le léchait de toute part – parfois même fort
brutalement, comme aurait pu le faire une bête pour fouetter
les sangs de sa progéniture et attiser sa vitalité.
Une fois tout ceci fait, elle recouvrit l’enfant et le serra dans
ses bras, submergée d’une irrépressible vague d’amour et de
possessivité – mais comme jamais notre reine n’avait rien
ressenti de tel, elle se retrouva terriblement gênée que cela lui
arrivât en cet instant. Ce n’était pas là ce qu’elle était censée
éprouver. Aimer son fils à ce point, le vouloir à ce point – un
peu plus tôt, elle avait même entendu une femme l’imaginer en
train de « le manger tout cru » – la faisait presque défaillir.
Eh bien, c’était là la Zone Quatre, c’étaient là les mœurs de
la Zone Quatre ; aussi n’y avait-il sans doute rien à redire.
Mais où était Ben Ata ? Où était Ben Ata ? Où était-il
passé ? Comment osait-il la laisser, et de fait la trahir ?
Comment pouvait-il abandonner son enfant, l’affamer ? Quel
genre de monstre était-il donc, pour partir ainsi au moment
précis où sa famille avait le plus besoin de lui ?
Ben Ata, pendant ce temps, retraversait sa contrée en sens
inverse, insatisfait à tous points de vue. La nuit qu’il avait
passée avec cette femme n’avait fait qu’aiguiser la curiosité
qu’Al·Ith éveillait en lui – il la considérait à présent comme
une créature mystérieuse, qui lui dissimulait délibérément la
majeure partie de ses secrets. Le roi eût-il été en état de réduire
son malaise à une définition qu’il se serait déclaré incapable
de réconcilier une certaine animalité (un terme qu’il n’aurait
cependant pas appliqué à Al·Ith), source évidente de force et
de droiture, et une intelligence qu’il savait supérieure à la
sienne. Mais Ben Ata n’était nullement un homme analytique,
il se bornait à laisser ses contradictions le tourmenter. Sa
compagne nocturne lui avait fait comprendre – par le simple
fait qu’il avait pour la première fois autorisé son empathie à se
nicher dans un accouplement impulsif – que tout au long de
son apprentissage l’ayant mené à ce mariage il s’était tout
bonnement comporté comme une brute ; il n’était pas dans ses
habitudes d’accepter qu’on parle de lui en de tels termes. Ben
Ata avait fini par admettre qu’il engendrait des descendants
avec davantage de désinvolture qu’une bête. L’Armée des
Enfants, dans laquelle avait été placée sa progéniture de même
que celle de ses officiers, l’emplissait jusque-là de fierté.
Souvent, lors des défilés ou d’événements similaires, il laissait
ses yeux balayer tous ces jeunes visages pour tenter d’y
discerner ceux qui lui ressemblaient. Il attendait de ces
garçons – à présent presque des hommes pour certains, qui
répondaient en tout point aux espoirs placés en eux – qu’ils
deviennent les fleurons de ses armées.
Mais il n’avait jamais été un père.
Jamais il n’avait envisagé la possibilité d’une autre manière
de voir les choses.
Il lui semblait avoir passé l’essentiel de sa vie sans connaître
sa propre nature.
Et pire encore, à en croire tout ce que lui avait dit ou suggéré
la femme qu’il avait laissée à ses enfants à l’aube : son
royaume était beaucoup plus pauvre, plus cruel qu’il ne l’avait
jamais soupçonné, son peuple plus insatisfait.
Pourtant l’idée de s’interroger là-dessus ne lui était même
pas passée par la tête.
Il s’était comporté comme il l’avait toujours fait, comme son
père, et le père de son père – pour ce qu’il en savait, du moins,
car à cela non plus il n’avait pas réfléchi.
La nuit tombait lorsqu’il atteignit le campement situé au
pied de la colline, pour aussitôt remarquer que soldats, femmes
et enfants lui lançaient maints regards joviaux, à croire qu’ils
semblaient tout prêts à l’acclamer. Vu l’état de profond
mécontentement dans lequel il se trouvait, cela lui parut
hypocrite, voire trompeur. Il demeura de marbre et, sans un
sourire en retour, entreprit de gravir, la colline l’esprit focalisé
sur Al·Ith, sur son envie de la comprendre, afin d’empêcher
toute nouvelle entourloupe de sa part à l’avenir. Et pourtant il
la désirait – il désirait quelque chose de plus que ce que lui
avait donné son amante de la nuit précédente. Pas une de ses
pensées n’allait à l’enfant.
Dans la véranda qui encadrait le pavillon, Ben Ata s’avisa de
la présence d’une femme qui portait un bébé dans ses bras ; il
songea avec lassitude qu’avant de pouvoir se retrouver seul
avec son épouse, il allait devoir se débarrasser de toutes ces
femelles. Mais se rendant alors compte qu’il devait s’agir de
Dabeeb, le souverain vit son mécontentement s’apaiser : il
entendait bien lui faire l’amour à la première occasion, car elle
aussi il voulait la comprendre. Il y avait presque toujours un
bébé ou un enfant à proximité de la servante ; la chose n’avait
donc rien d’inhabituel. Mais le roi se sentit envahi d’un bref
vertige une fois suffisamment près d’elle – un instant durant
lequel il la prit pour Al·Ith.
C’était bien Dabeeb, en réalité. Ces dernières semaines
d’attention permanente qu’imposait l’état de sa maîtresse
l’avaient amaigrie, affinée. La joie qui s’était emparée d’elle à
cette naissance avait allumé en elle une flamme apparemment
inextinguible, qui tirait son énergie d’une croyance partagée
par toutes les femmes : cet enfant allait d’une façon ou d’une
autre toutes les racheter, et à travers elles sauver le royaume
tout entier. Sans compter qu’en restant auprès d’Al·Ith, elle
s’était imprégnée de certaines des aspirations les plus élevées
des terres qui dominaient la sienne.
Elle était radieuse. Mais quand Ben Ata se pencha pour
l’attraper, la fixer droit dans les yeux et exiger d’elle – dans un
moment de vérité proprement bouleversant – qu’elle lui révèle
tout ce qu’elle lui avait dissimulé, il s’avisa qu’il s’agissait de
Dabeeb. Encore plus désorienté, il lui passa devant sans même
faire cas du bébé qu’elle lui tendait.
Une femme se tenait, bras croisés, sous le porche voûté qui
donnait sur la pièce principale. Pestant intérieurement de plus
belle contre toutes ces femmes qui peuplaient son existence,
Ben Ata s’apprêta à la dépasser sans lui accorder un regard…
lorsqu’il s’aperçut qu’il s’agissait d’Al·Ith. Il s’arrêta net,
soudain muet.
Lourde, sans éclat, voire vulgaire, Al·Ith fixait sur lui des
yeux perplexes. Une odeur de sang flottait tout autour d’elle.
Seule sa noire chevelure brillante permettait de l’identifier.
« Où étais-tu passé ? » lui demanda-t-elle, d’une voix qu’il
ne pouvait tolérer d’elle. S’étant retrouvé balancé d’une
émotion à l’autre, chacune plus désagréable que la précédente,
il ne se sentait pas en état d’en affronter une nouvelle : le
soupçon que cette femme ait, par quelque procédé magique,
abandonné son charme, sa lumière, son feu à sa servante
Dabeeb.
Ben Ata s’aperçut alors que son ventre avait dégonflé. Il prit
conscience, lentement, qu’elle avait dû accoucher. Le bébé
devant lequel il venait de passer devait donc être le sien.
C’était plus qu’il n’en pouvait supporter : il fila directement
à ses appartements, s’installa à une table et se prit la tête entre
les mains.
Dans un premier temps, Al·Ith demeura parfaitement
immobile. En esprit, elle était de retour dans sa propre contrée,
s’efforçant de trouver dans son passé quelque chose de
comparable à ce qui venait de se produire.
Elle évitait de croiser les yeux de Dabeeb, qui l’exhortaient à
rejoindre son époux pour lui présenter son enfant. Il ne lui
avait pas échappé que Ben Ata s’était approché de la servante
d’un pas presque éperdu, en affichant sur le visage une
interrogation – si courante en ces lieux – qu’il aurait dû lui
réserver. Voilà à quoi se résumait « l’amour », dans cette
Zone : à du désespoir, à de la perplexité, à un certain
inaccomplissement.
Al·Ith se sentait envahie d’une douleur pour elle sans
précédent, aussi vive que brûlante. C’était comme si on l’avait
privée d’air ou forcée à sauter d’une falaise. Cette angoisse
inédite, stupéfiante, elle en ignorait tout – ce qui ne
l’empêchait pas d’être prise de vertige. Sans crier gare, elle
s’empressa de regagner ses propres appartements, pour s’y
asseoir, tout comme Ben Ata, la tête entre les mains.
Elle n’aimait pas ce qu’elle ressentait, mais refusait de le
reconnaître. Cet horrible royaume était décidément prodigue
en misères et autres humiliations.
La souffrance qu’elle éprouvait lui comprimait le cœur, lui
coupait la respiration, la forçait à garder les yeux fermés tant
la pièce qui l’entourait vacillait lorsqu’elle les ouvrait.
La nuit étant tombée, Dabeeb ramena l’enfant affamé à
l’intérieur – il fallait le nourrir. Elle tira Al·Ith par la manche ;
sa maîtresse accueillit nonchalamment dans ses bras le bébé,
qui se mit aussitôt à pleurer. La servante pensait que sa mère
allait lui donner le sein – elle n’en fit rien, redoutant que la
douleur qui l’habitait – une douleur néfaste, elle le savait –
empoisonne un bambin déjà privé de la présence de son père ;
sa propre mauvaise humeur ne pourrait que le contaminer en
passant par son lait. Elle ne pouvait s’en ouvrir à Dabeeb, qui
malgré toute sa gentillesse restait une sauvage sur ces
questions. Al·Ith se leva, non sans mal vu son état, et entreprit
d’arpenter la pièce de manière à apaiser l’enfant. Qui
continuait cependant à pleurer misérablement.
Dabeeb était en train de se demander s’il fallait dire à Ben
Ata de venir auprès de son épouse, lorsque celui-ci fit son
apparition. Son visage, en découvrant Al·Ith occupée à
déambuler avec le bébé, prit des airs enfantins. Il avait connu
la stupéfaction, le choc ; l’abstinence forcée lui avait fait
l’effet d’une perte douloureuse, complète. Mais Al·Ith lui
semblait à présent parfaite, accomplie, avec ce gosse dans les
bras ; sa fatigue, même sa somnolence, il les trouvait aussi
belles que justes. Ça n’aurait pas été pire si Ben Ata s’était
approché d’une porte donnant sur tout ce que cet homme
désirait, dans l’espoir qu’on l’invite à entrer, et qu’on la lui ait
claquée au nez. Le roi s’appuya contre la voûte principale,
croisa les bras et, le visage blême, les traits tirés, considéra
avec humeur son épouse.
Dabeeb n’en fut pas perturbée le moins du monde. Elle
comprenait parfaitement ce qui était en train de se produire.
Tous deux étaient jaloux. Rien que de très normal. Sa
perception de l’ordre des choses étant en tout point aussi
complète que celle qu’Al·Ith avait de phénomènes naturels
plus élevés, la servante ne doutait pas un instant que tout allait
sous peu s’arranger. À chacun de ses propres accouchements,
son cher époux était allé trouver du réconfort dans les bras de
quelque femme, rarement en cherchant bien loin – à la grande
jalousie de Dabeeb. L’ayant lui aussi vue comme accomplie
par sa maternité, il s’était mis à se comporter comme un petit
garçon. Al·Ith devait forcément pouvoir en tirer les
conséquences pour sa propre situation… sauf que cette
glorieuse reine – et la servante s’en voulait à mort de laisser
cette pensée lui traverser l’esprit – se montrait parfois
remarquablement lente à la compréhension.
S’en remettant à la nature, se fiant humblement à ses voies,
Dabeeb leur souhaita discrètement une bonne nuit et entreprit
de redescendre la colline pour aller dire aux femmes que tout
était normal.
« Pourquoi refuses-tu de me regarder, Al·Ith ?
— Parce que tu nous as trahis, moi et ton enfant ! » lui
lança-t-elle d’une voix stridente, qui la laissa stupéfaite.
Ben Ata crut, bien sûr, que par quelque moyen mystérieux
son épouse avait eu vent de son escapade de la nuit
précédente ; il arbora aussitôt une mine penaude, qu’elle
remarqua – pour ensuite en comprendre
la raison. Cela faisait déjà bien longtemps que la jeune femme
avait percé à jour la vérité dissimulée derrière ses airs de cul-
terreux : il était perclus de culpabilité sexuelle. À présent, elle
n’éprouvait plus qu’un profond mépris à son égard, et s’en
voulait davantage encore de lui être à ce point attachée. La
jeune femme avait sombré si loin de tout ce qu’elle était
vraiment qu’elle ne parvenait plus à s’empêcher de guetter les
battements du tambour – si au moins, par quelque tour
suprêmement heureux du destin, il avait choisi ce moment-là
pour se taire, de sorte qu’elle se borne à appeler son cheval
pour quitter ce royaume de brumes éternelles !
Ben Ata, pour sa part, avait conscience de se tortiller comme
un gamin de ferme, ce qui, à sa grande surprise, ne l’emplissait
d’aucune culpabilité, bien au contraire : il se sentait plutôt fier
de tout ce qu’il avait appris en passant une seule nuit en
compagnie d’une autre, comme si elle méritait autant de
respect que lui-même.
« Ton enfant, Ben Ata… lui dit Al·Ith dans un murmure, ton
fils… »
Ben Ata comprit qu’il s’agissait en effet d’un fils – ce à quoi
bien sûr il s’était attendu, ce mariage forcé ne pouvant avoir le
moindre sens autrement. Le roi ne s’en sentit pas moins
submergé de bonheur. Ignorant comment l’exprimer, mourant
d’envie de les prendre tous les deux dans ses bras, il traversa la
pièce pour s’y employer d’un geste maladroit. Il rayonnait
littéralement. Mais le bébé poussa alors un hurlement, tandis
qu’Al·Ith se borna à lui tourner le dos et à s’asseoir.
« D’accord, dit-il d’une voix pleine d’amertume, vous faites
les choses différemment dans ta contrée. »
Sans rien répliquer, Al·Ith découvrit un sein, sur lequel le
bébé s’empressa de coller sa bouche. Silence. Ben Ata se
rendit d’un pas tranquille à l’autre bout de la pièce, ignorant le
dos qu’elle lui montrait à dessein, et considéra la scène d’un
air radieux. Il se sentait si heureux, en cet instant, qu’il ne
pouvait imaginer qu’Al·Ith le battît froid.
Au bout de quelques minutes, elle poussa un soupir et parut
s’adoucir.
« Chez nous, dit-elle, les pères de l’enfant sont présents pour
l’accueillir. Pour… le nourrir… »
Les mots « pères de l’enfant » étaient tombés à plat. Comme
si l’air même qui emplissait cette pièce les refusait. Al·Ith les
regretta sitôt qu’elle les eut prononcés, craignant que son
époux y voie quelque provocation délibérée. Mais ce fut pire
encore : il la fixait avec perplexité.
« Mais même dans ton pays, c’est certainement une femme
qui nourrit l’enfant, non ?
— Pas avec du lait, rétorqua-t-elle d’une voix glaciale,
sarcastique, qu’elle-même avait bien du mal à reconnaître.
Crois-le ou non, Ben Ata, mais il existe d’autres aliments. Cet
enfant n’est pas seulement un… amas de chair. »
La tétée ne se passait pas bien : il y avait trop de colère, de
reproches et d’irritation qui déferlaient dans la pièce, dans l’air
qu’Arusi respirait, dans le lait qu’il ingurgitait, dans le corps
de sa mère. Il ne cessait de décoller ses lèvres du mamelon
pour pleurer un peu et se tortiller d’inconfort ; la généreuse
poitrine d’Al·Ith – dans laquelle Ben Ata n’arrivait pas à
reconnaître celle de son épouse, celle dont il avait
l’exclusivité – crachait alors du lait, qui allait détremper sa
robe bleue déjà bien mal en point. Ben Ata trouvait tout cela
franchement répugnant. Et pourtant il continuait à sourire, à
rechercher la sympathie de sa femme.
« Je vous imagine bien tous assis en rond… », reprit-il,
s’essayant au sarcasme, mais en réalité intéressé, « … en train
de partager de bons souvenirs…
— Oh, va-t’en, fiche le camp d’ici. Va donc rejoindre…
Dabeeb ! »
Cela ne manqua pas de le surprendre : comment avait-elle
fait pour distinguer en lui pareille intention, alors même qu’il
n’en avait rien montré ? Elle lui faisait également un peu peur,
comme au début de leur relation.
Mais il ne partit pas. Il tourna un instant le dos à la scène,
pour lancer par la fenêtre un regard morose aux massives
montagnes à présent plongées dans l’obscurité – comme elles
semblaient sinistres, ce soir-là, hostiles. Les bruits de
déglutition du bébé finirent par s’interrompre, laissant place au
silence. Ben Ata se décida alors à se retourner, prudemment,
pour découvrir Al·Ith paisiblement assise, l’enfant endormi sur
ses genoux ; elle fixait à présent sur lui des yeux aimables,
voire chaleureux.
« Viens le regarder », murmura-t-elle.
Il s’approcha avec enthousiasme, s’agenouilla à côté de la
chaise pour se retrouver au même niveau que la mère et
l’enfant, qui tous deux souriaient d’aise. Al·Ith délivra le bébé
du châle qui l’enserrait, pour laisser ses petits membres
s’agiter librement. Ensemble, ils examinèrent alors avec
minutie leur fils – chacun de ses traits, jusqu’au dernier de ses
minuscules muscles.
Arusi était un beau bébé, bien en chair. À en croire ses mains
et ses pieds, il allait devenir grand, et fort. Une douce tignasse
brune et luisante lui recouvrait déjà la tête.
« Il sera bâti comme toi, murmura-t-elle, mais il aura mon
regard… il a les yeux de notre contrée. »
Elle le déshabilla alors entièrement, de manière à montrer à
son père qu’il s’agissait bien d’un garçon, en tout point bien
portant.
Puis elle le renveloppa avec douceur, pour ne lui laisser que
le visage découvert.
« Maintenant, tiens-le. »
Ses dents serrées face à l’ampleur du défi, il prit la petite
créature puis, souriant de fierté de l’avoir relevé, se redressa.
« Et maintenant, promène-toi avec lui », lui chuchota une
Al·Ith à présent rayonnante de bonheur, totalement rassurée.
Ben Ata fit un moment les cent pas dans la pièce.
« Non, non, garde-le encore, lui lança-t-elle lorsqu’il parut
désireux de lui rendre l’enfant. Pense à lui. Fais-lui savoir que
tu es là, avec lui. »
Comprenant ce qu’elle attendait de lui, il s’y employa
scrupuleusement. Plus tard, après qu’ils eurent mangé un peu –
car aucun d’eux n’avait avalé quoi que ce soit, leur semblait-
il, depuis des jours – et que l’enfant eut bénéficié d’une
seconde tétée, Al·Ith le posa entre eux dans le lit, en insistant
sur la nécessité de le faire, au moins cette nuit. « Pour qu’il
apprenne à nous connaître tous les deux. »
Ce fut donc ainsi que tous deux passèrent cette nuit-là,
profondément endormis, le bébé entre eux. Et Al·Ith sentit son
moral remonter, parce qu’enfin le père d’Arusi s’était décidé à
le nourrir.
Et Ben Ata lui-même trouva cette nuit merveilleuse,
s’estimant finalement admis à partager les pensées de son
épouse, les mœurs de sa Zone – un état de choses auquel, le
souverain le savait, il lui fallait aspirer pour le bien de son
peuple.
Mais il en alla différemment le lendemain. Pour commencer,
toutes les femmes étaient de retour, envahissant jusqu’au
dernier des recoins ; les sourires béats qu’elles lui adressèrent,
comme s’il avait accompli quelque miracle, lui firent songer
aux autres enfants qu’il avait engendrés – Arusi était loin
d’être le premier, après tout ! Et puis, lorsqu’Al·Ith se
retrouvait seule avec lui, désireuse plus que tout de partager
cet être nouveau, elle n’avait plus rien à voir avec cette femme
harassée, inquiète, préoccupée au point d’en être laide – car il
lui fallait reconnaître qu’afin de lui trouver quelque beauté, il
n’avait d’autre choix que de se la rappeler chevauchant en sa
compagnie à travers les forêts, ce qui lui paraissait à présent
remonter à une éternité.
Mais si Al·Ith semblait passer ses journées à s’occuper de
l’enfant, elle n’en cessait pas moins de le chercher
constamment des yeux : où était-il ? que faisait-il ?
En réalité, voilà ce que Ben Ata faisait : il s’imaginait mille
moyens de s’échapper – ce à quoi il parvint bel et bien au
cours de l’après-midi, lorsqu’il partit rejoindre ses troupes
sous un concert d’accusations stridentes, humiliantes pour l’un
comme pour l’autre ; il le comprenait autant qu’il s’en
désolait.
Il voulait en outre voir Dabeeb. Sans trop savoir pourquoi,
mais peu lui importait à vrai dire. Pour avoir un compte rendu
de l’accouchement de la bouche même de la sage-femme en
chef, peut-être ? L’excuse ne tint qu’un instant. Ainsi qu’il s’y
attendait, Ben Ata la trouva chez elle ce soir-là – elle ne s’était
pas approchée d’Al·Ith de toute la journée –, à son retour de
jeux guerriers que le grand général qu’était Jarnti se faisait
bien sûr fort de superviser entièrement. Après s’être assurés
que les enfants dormaient – partager cette simple
préoccupation lui donna l’impression d’être un adulte
parfaitement responsable –, Ben Ata et Dabeeb se jetèrent
littéralement au lit, pour se délecter l’un de l’autre. La servante
pleura bien un peu, se traita de mauvaise femme, le qualifia de
tous les noms, oui, tous les hommes étaient pareils – mais
comme cela ressemblait fort à ce qu’il avait vécu tout au long
de son existence, sous une forme ou sous une autre, le
souverain s’en sentit rassuré, comme exonéré. D’autant qu’on
ne pouvait plus l’accuser de faire preuve d’insensibilité ou
d’indécence : il en était venu à croire que ce nouveau Ben Ata,
celui auquel Al·Ith avait donné naissance, avait détruit à
jamais toute joie de vivre en lui.
Et au matin, il repartit à ses manœuvres et fixa Jarnti droit
dans les yeux, comme un roi le fait avec son général, et ne
rentra chez lui qu’une fois la nuit tombée. Son absence avait
donc duré deux pleines journées. Il s’attendait à retrouver une
Al·Ith vitupérante.
Au lieu de quoi elle portait une robe qu’il n’avait jamais vue,
taillée dans une étoffe rose vif. Sa coiffure de matrone ne
plaisait guère à Ben Ata, qui trouvait également sa robe bien
peu seyante – elle lui évoquait des chairs flasques, donnait à
son épouse un air grassouillet. La jeune femme s’efforçait
visiblement de le séduire, ce qui le consternait, et la rendait
tout sauf désirable : il lui semblait des plus déplacé de
recommencer aussi vite à faire l’amour, alors qu’elle ne s’était
pas encore remise de l’accouchement. Ce qui ne l’empêcha
pourtant pas, après que l’enfant eut été nourri et mis au lit –
pas sur la couche nuptiale, mais dans un berceau installé à
côté –, de forniquer avec elle tout en la trouvant
méconnaissable. Elle s’accrochait à lui, à la fois suppliante et
agressive, surtout honteuse d’elle-même.
Ben Ata sentait qu’elle ne le désirait pas vraiment, pas du
fond de ses entrailles, mais qu’elle voulait prouver quelque
chose – à elle, à lui, peu lui importait. Elle lui paraissait
charnellement insensible, passive, au point que s’imposait
dans son esprit l’image d’un corps écartelé, déchiré par ce
bébé endormi dans son berceau – dieu qu’il avait l’air énorme,
sous cet angle. En pénétrant son sexe, il ne put songer qu’à
l’enfant qui s’en était extirpé. Une expérience horrible, en
vérité. Détestable.
Il se détourna de son épouse dès qu’il en eut fini, et
s’endormit à force de faire semblant de dormir – tout en
pensant que c’était à présent de la pitié qu’il ressentait pour
Al·Ith. Il aurait aimé pouvoir la tenir dans ses bras comme une
enfant, pour la réconforter. Mais ce n’était manifestement pas
ce qu’on attendait de lui.
Al·Ith, pour sa part, était torturée de honte. Jamais encore
elle n’avait fait une chose pareille – l’idée de le faire ne lui
aurait même pas traversé l’esprit. Elle ne se reconnaissait pas
dans cette donzelle stressée, geignarde, percluse de jalousie.
Pourtant, en entendant l’une des femmes faire usage de ce mot
dans un contexte différent – car bien sûr un terme n’apparaît
dans une conversation que pour nous informer de quelque
vérité, lorsque le besoin s’en fait sentir –, Al·Ith l’avait
compris, accepté cette réalité à peine celle-ci eut-elle été
indirectement exprimée. Jamais encore pareil sentiment ne
l’avait envahie – elle s’ignorait même jusque-là capable de
l’éprouver. Si d’aventure on le lui avait décrit, chez elle,
entourée de ses pairs et de ses vrais compagnons, elle aurait
refusé d’y croire.
Et pourtant elle s’était habillée pour envoûter Ben Ata, d’une
manière pour elle totalement inédite – telle idée ne lui avait
même jamais effleuré l’esprit. Elle avait eu besoin qu’il lui
fasse l’amour. Dans quel but ?
Incapable de trouver le sommeil, Al·Ith écoutait les
respirations de ses hommes – celle, lourde, de son époux, et
celle, inégale, de son enfant. Et le battement du tambour au-
dehors ne cessait de résonner dans ses oreilles, au point qu’elle
ne désirait plus qu’une chose : qu’il se taise, et la libère.
Durant la matinée, Ben Ata fit plusieurs remarques
nonchalantes sur le retard de Dabeeb ; Al·Ith comprit sans
peine ce qui s’était passé. Une part d’elle-même bouillait de
rage : c’était injuste, déloyal, elle était désavantagée, dupée –
toute une gamme de sentiments que l’autre partie considérait
comme insensés. Si puissant était son conflit intérieur qu’elle
fut soulagée de voir Ben Ata retourner à ses armées. Et elle
rassura Dabeeb d’un baiser lorsque celle-ci arriva, tant pour sa
propre tranquillité d’esprit que pour celle de sa servante –
parce qu’elle ne pouvait supporter de jouer les rôles de la
geôlière, du possesseur et de l’accusatrice.
Elle avait en outre eu tort de vouloir pour son fils ce que les
enfants de sa Zone recevaient de plein droit. Arusi allait être
nourri en son sein, par tout ce que son appartenance à la Zone
Trois serait, était susceptible de lui fournir. Si elle comprenait
bien, lui serait déjà refusée une éducation paternelle. C’était là
une chose sur laquelle elle n’avait aucune prise. Et peut-être
même avait-elle eu tort de le souhaiter, de le suggérer lors de
la première soirée qu’elle avait partagée avec Ben Ata.
Elle ne le voyait que fort peu. Il passait des jours d’affilée,
puis des semaines, avec l’armée. Al·Ith crut saisir – mais garda
cela pour elle – qu’il planifiait une véritable campagne contre
la Zone Cinq. S’il rentrait au beau milieu de la nuit, elle lui
faisait bien comprendre qu’elle était fatiguée lorsqu’il venait la
rejoindre dans leur lit, voire qu’elle préférait aller dormir sur
un divan dans ses appartements – de peur de déranger l’enfant.
Tous deux furent à l’époque comme des étrangers auxquels les
circonstances imposaient une cohabitation, mais déterminés à
rester courtois l’un envers l’autre.
Al·Ith ne se demandait même plus si Dabeeb avait encore
joui de son mari. Elle s’interdisait d’y songer, tant elle
méprisait la créature que ce genre de pensées invoquait en son
for intérieur.
L’enfant étant fort, en bonne santé, elle envisageait de le
sevrer.
Ce fut à cette époque qu’elle fit un rêve, dans lequel elle
initiait sexuellement Arusi. Il y était à la fois petit enfant,
adolescent et jeune homme. C’était un rêve intensément
plaisant, plein de justesse – comme s’il s’agissait là d’une
intimité parfaitement naturelle qui s’exprimait ainsi. Mais il se
teintait également de regret, cet acte même libérant le garçon
de sa mère au bénéfice d’autres femmes, et de responsabilité –
car c’était là un rituel nécessaire, sanctionné par tout un
chacun, nullement motif à culpabilité. À son réveil, passer de
ce monde-là, où il était convenable pour une femme d’initier
son fils aux choses du sexe, à celui-ci, où pareilles pratiques
devenaient inconcevables, vicieuses, dangereuses, lui causa un
tel choc qu’elle eut l’impression d’errer des heures durant dans
un entre-deux irréel, qui ne validait aucun des deux états.
Lorsqu’elle vit Dabeeb traverser les buissons qui
recouvraient les flancs de colline – elle en attrapait le haut des
branches pour libérer les parfums des feuilles –, Al·Ith se
sentit littéralement défiée par sa solidité enjouée, énergique.
Honteuse d’elle-même, elle se voyait comme une perverse
d’avoir ne fût-ce que rêvé pareille chose, avec une telle
intensité qu’elle baignait encore dans son atmosphère onirique.
Al·Ith était assise par terre sur un gros coussin rouge ; le
bébé dormait à ses côtés sur un autre, de couleur bleue.
Comme à son habitude, Dabeeb rayonna du simple plaisir de
les découvrir ainsi. Mais la fine mouche qu’elle était s’avisa
alors du trouble qui semblait agiter sa maîtresse ; elle
s’immobilisa près du pilier central, mains croisées, l’air
soucieux, dans une posture de servante zélée.
Le contraste entre cette femme robuste, terrienne, et les
exquises courbes aériennes des colonnes lui parut résumer
parfaitement la nature de ses pensées.
« Dabeeb, commença-t-elle, j’ai fait un rêve très perturbant.
— Vraiment, ma dame ? fit celle-ci de sa voix apaisante de
nourrice.
— Assieds-toi, Dabeeb. N’apprendras-tu donc jamais à être
mon amie, plutôt que ma servante ? »
Dabeeb s’installa au bord de la couche maritale ; elle avait
encore du mal à s’asseoir par terre.
« Oui, j’ai rêvé que ce garçon ici présent avait grandi, qu’il
avait peut-être sept ans – mais qu’en même temps il restait un
bébé. Et moi – il me revenait de lui apprendre les choses du
sexe. »
Al·Ith semblait choquée par ses propres paroles, qu’il lui
avait fallu littéralement extirper de sa bouche. La pruderie
faisait partie des qualités de la Zone Quatre…
Mais tout cela n’avait guère l’air d’émouvoir Dabeeb, qui
lançait néanmoins quelques regards nerveux en direction de la
voûte, aux rideaux entrouverts, qui donnait sur les
appartements de Ben Ata.
Celui-ci, rentré depuis peu, semblait œuvrer sur ses plans de
bataille.
En réalité, il avait observé Dabeeb en train de gravir la
colline, et entendu ce que son épouse venait d’avouer. À
présent posté sous le porche voûté, le dos collé au mur, il
regardait de loin les deux femmes en conservant tant bien que
mal une expression détachée.
Dabeeb donnait l’impression de vouloir prendre la fuite ;
elle se leva du canapé, mais Al·Ith lui intima de se rasseoir
d’un petit signe de la tête.
« Ben Ata, j’ai fait un rêve extraordinaire.
— J’ai cru comprendre, oui. »
Le roi trouvait perturbante la proximité de ces deux femmes,
qu’il considérait comme siennes. Il se demandait souvent
comment il avait fait pour se mettre dans une situation pareille,
qui offensait tous ses instincts d’ordre et de discrétion. Il aurait
préféré qu’elles n’aient jamais fait connaissance… ni
maintenant ni jamais… qu’Al·Ith lui fasse une scène et flanque
Dabeeb à la porte – n’importe quoi plutôt que cette intimité
pour le moins consternante.
Il trouva admirable le réflexe qu’eut Dabeeb de se lever et
de partir ; et fort malséante, offensante, la désinvolture
apparente d’Al·Ith.
« Eh bien, Dabeeb, tu comptes garder la bouche fermée ? Tu
as pourtant des choses à dire, c’est l’évidence même !
— J’ai moi aussi fait ce rêve, Al·Ith », fit sa servante d’un
ton embarrassé, mais opiniâtre.
Ben Ata s’agita impatiemment, puis rougit.
Ce qui arracha un sourire à son épouse.
« Ah, tu vois, Ben Ata, je ne suis pas la seule à être
perverse !
— Je ne t’ai jamais traitée de perverse ! » protesta-t-il
aussitôt.
Elle éclata de rire.
« Je l’ai fait avec chacun de mes fils – j’ai quatre garçons »,
avoua Dabeeb. Qui riait elle aussi, mais d’un rire gêné.
« La première fois, je m’en suis voulu pour mes mauvaises
pensées. Mais aujourd’hui, je sais…
— Qu’est-ce que tu sais ?
— Quand on parle avec les femmes, on découvre que toutes
l’ont fait elles aussi. Il vous vient quand l’enfant est tout petit,
même s’il peut avoir n’importe quel âge dedans – entre sept et
onze ans, en général. »
Ben Ata quitta alors la voûte pour rejoindre ses quartiers –
dont il tira vigoureusement les rideaux derrière lui, comme
pour insister sur le fait qu’il y avait des bornes à ne pas
dépasser, physiques comme psychologiques. Le roi marcha
jusqu’aux arches donnant sur les camps qui s’étendaient au
pied de la colline ; et il demeura là, mains jointes dans le dos,
ses pieds bien écartés, en une pose caractéristique. Tout son
être criait qu’il était la victime d’une attaque à laquelle il
n’avait aucune intention de se soumettre sans résister.
« Je me demande vraiment d’où vient ce rêve…
— Pourquoi avoir dit ça, Al·Ith ?
— Ma foi, cela ne fait certainement pas partie de vos usages,
pas vrai ?
— Par les cieux, s’indigna Dabeeb, comment pouvez-vous
dire une chose pareille ? Vous devez vraiment nous mépriser…
— Je plaisantais, voilà tout.
— Demande-lui si cette pratique a cours dans la Zone
Trois », suggéra Ben Ata, sans même se retourner.
Il faisait de son mieux pour garder une voix enjouée.
Navrée pour lui, Al·Ith tenta de l’apaiser en lui disant que
jamais une telle idée ne lui avait traversé l’esprit avant qu’elle
ne fasse ce rêve.
Un bref soupir de soulagement s’échappa de la bouche de
Ben Ata, qui changea de position comme si l’on venait de lui
enlever un lourd fardeau.
« Tu ne t’imaginais quand même pas… oh, Ben Ata, même
après tout ce temps, tu persistes à t’imaginer les choses les
plus extravagantes sur nous !
— Et tu trouves ça surprenant ? Tu oublies que certaines de
ces choses, pour lesquelles tu dis n’éprouver aucune honte,
vous les faites bel et bien – et qu’à moi elles paraissent assez
graves. Mais bien sûr, je ne suis qu’un barbare.
— Ma foi, là-dessus, tu peux me croire sur parole. »
Tout au long de cet échange, le regard de Dabeeb n’avait
cessé de passer de l’un à l’autre ; elle affichait comme
d’habitude du plaisir, voire du soulagement à les voir
s’entendre aussi bien, car chacune de leurs querelles la rendait
très malheureuse, persuadée qu’elle était d’y avoir au moins
une part de responsabilité.
« C’est amusant que vous parliez de ça, Al·Ith. Pas plus tard
que la semaine dernière, l’une des femmes – c’était son
premier fils – a elle aussi fait ce rêve. Alors qu’elle nous le
racontait, un peu effarouchée par sa propre audace, quelqu’un
d’autre lui a posé exactement la même question : “D’où ce
rêve vient-il ?” Parce qu’une chose pareille, on aurait
certainement honte de la faire ici, ça ne nous viendrait jamais à
l’esprit, ça ne nous traverserait jamais la tête sans ces rêves
bizarres. Et pourtant, ces rêves, on les fait bel et bien.
— Sans doute s’agit-il d’une trace du passé, suggéra Al·Ith.
— Pas du passé de cette Zone, fit vertueusement Dabeeb, du
moins je l’espère. Impossible. Ce n’est pas bien, ne serait-ce
que d’y penser.
— Ça, reprit Al·Ith, je n’en sais rien. Et c’est précisément là
où je voulais en venir. Ce rêve n’était pas simplement
plaisant ; ce qui le rend si difficile à comprendre, c’est qu’il
ressemblait à un rituel. À quelque chose de décrété, d’attendu
de moi… Ce n’est qu’à mon réveil que j’ai trouvé cela…
mal. »
Ben Ata laissa échapper un grognement étouffé.
« Vous feriez sans doute mieux de ne pas parler ainsi en
présence du roi, fit Dabeeb. Ce n’est guère agréable pour lui,
pas vrai ? Ça doit le perturber.
— Pourquoi ? s’étonna la souveraine. Lui aussi a eu une
mère ! »
Et Ben Ata poussa un nouveau grognement.
« Oh, Al·Ith, protesta Dabeeb.
— Ça ne va pas : vous ne cessez de me choquer. Aucun de
vous ne comprend pourquoi, j’en ai bien conscience, mais
c’est pourtant le cas. Comment les femmes d’ici peuvent-elles
se satisfaire de traiter leurs hommes comme des ennemis, des
idiots indignes de leur confiance ou des petits garçons ? »
Tant Dabeeb que Ben Ata demeurèrent silencieux : le silence
obstiné de ceux qui entendent préserver leur intégrité face à
des pressions appuyées, déstabilisantes.
« Si j’avais fait ce rêve en Zone Trois, je peux vous dire
qu’on se serait tous réunis pour tenter de l’analyser ; on aurait
fait appel aux Souvenirs et aux historiens, tout le monde, pour
en tirer tout ce qu’on aurait pu. Jamais l’idée ne nous aurait
traversé l’esprit d’en faire un secret uniquement réservé aux
femmes. »
Nouveau silence. Puis Ben Ata, sans cesser de lui tourner le
dos, lui dit d’une voix bourrue, blessée, qu’il déplorait d’être
aussi rétrograde, mais que s’habituer à de telles idées allait lui
prendre un bon moment.
« Peut-être que je préfère être traité comme un idiot ou un
gamin, dit-il. »
Ce sur quoi il fit volte-face et s’approcha du canapé, tout
sourire, ayant décidé de se montrer amical plutôt que de se
mettre en colère comme l’y poussait jusqu’au dernier de ses
instincts.
Tant qu’à être condamné pour un crime, songea-t-il
également, autant qu’il en vaille la peine : il alla donc jusqu’à
s’asseoir à côté de Dabeeb, toujours confortablement installée
sur le canapé ; ensemble, ils observèrent le bébé et Al·Ith, qui
se borna à leur sourire. En réalité, ils se sentaient tous
passablement troublés. Sans rien en montrer.
« Peut-être le rêve vient-il de la Zone Cinq, suggéra Dabeeb.
On sait tous ce que ces sauvages fabriquent là-bas.
— Ça ne me dit absolument rien », intervient Ben Ata, tout
en songeant qu’il ne s’était jamais vraiment donné l’occasion
d’entendre parler d’autre chose que de combats et de pillages.
« Il doit bien venir de quelque part, s’obstina Al·Ith. Il erre
dans l’esprit des femmes de cette Zone. Si puissamment que
maintenant que je me trouve ici, avec vous, je commence moi
aussi à le faire. Ça signifie qu’il doit se trouver aussi dans ta
tête, Ben Ata.
— Si tu insistes, Al·Ith. »
Ils éclatèrent de rire – un rire un peu forcé. Le moment
n’avait rien d’évident, pour aucun d’eux. Ben Ata luttait contre
la méfiance que lui inspirait toute cette histoire, dont le rêve
n’était qu’un élément : il ne pouvait tout simplement pas
apprécier cette situation – tous trois si proches, tellement…
capables de s’adapter. En apparence.
Et Dabeeb, qui se sentait coupable, s’efforçait néanmoins de
ne pas oublier qui était responsable de ladite situation en
premier lieu : Ben Ata, pas elle. Et comment, au vu de sa
position, aurait-elle pu se refuser à son roi ? D’autant qu’Al·Ith
continuait de lui manifester tous les signes de l’amitié et de
l’estime ; elle ne lui en tenait donc pas rigueur.
Et Al·Ith était jalouse. Mais pas ouvertement. Elle se sentait
seule. Le spectacle de ces deux-là, son époux et cette femme,
d’une carrure si similaire, qui partageaient une espèce de
solide endurance, lui donnait l’impression d’être une
étrangère, une exclue. Quelque part en son for intérieur
pleurait une petite enfant dont elle n’avait rien su jusqu’à
présent : Oh, personne ne m’aime, tout le monde m’ignore, il
la préfère à moi, et elle aussi.
Quand je partirai d’ici, songeait-elle, Dabeeb va se mettre
en couple avec mon époux et je m’en réjouirai, parce que je
vivrais mal de l’imaginer seul.
Mais la vérité, c’est qu’ils ont beaucoup de choses en commun
– bien plus que moi avec l’un ou l’autre… Le ventre tordu par
l’angoisse, elle se forçait pourtant à sourire, le plus
chaleureusement qu’elle le pouvait.
« Al·Ith, fit Dabeeb, chez nous ce rêve signifie qu’il faut
sevrer l’enfant.
— C’est ainsi que tu l’interprètes ?
— Oui. Lorsqu’arrive ce rêve, on sèvre nos garçons, si ce
n’est déjà fait. Il signifie qu’en votre for intérieur, même si
vous ne vous en rendez pas compte, vous vous en êtes déjà
détachée. Et que lui commence à se voir comme un homme.
— Très bien, c’est ce que je vais faire. »
Dabeeb se leva et, avec tact, les laissa pour se rendre aux
appartements d’Al·Ith. Après avoir attendu un instant, qu’il
consacra à faire quelques remarques d’usage sur la bonne mine
du garçon, Ben Ata fit ses excuses et partit à son tour,
incapable qu’il était de supporter ce déchirement permanent.
Dabeeb, Al·Ith, puis Al·Ith, Dabeeb – encore et encore. Et il
redoutait un peu qu’Al·Ith lui demande de lui refaire l’amour,
ce dont, pour une raison qu’il ignorait, il n’avait aucune envie.
Aussi redescendit-il bientôt la colline, pour bien plus tard,
cette nuit-là, trouver son chemin jusqu’à Dabeeb. L’angoisse
l’avait gagné entre-temps, parce qu’il ne cessait de réfléchir au
rêve d’Al·Ith – ce qui était déjà assez désagréable – et, pire, à
la désinvolture avec laquelle Dabeeb leur avait expliqué que
toutes les femmes le faisaient. C’était comme si tous les périls
qu’il avait associés à la Zone Trois pouvaient se résumer à une
espèce de trahison souriante, qu’on ne pouvait ni condamner
ni rejeter, vu qu’assez extraordinairement elle semblait avoir la
faveur des Pourvoyeurs – comme s’ils s’étaient incarnés en
Dabeeb, de manière permanente, et qu’il était rigoureusement
impossible de s’en débarrasser. À croire qu’une moitié de son
royaume, la moitié féminine, formait un marécage aussi
obscur que dangereux, d’où quelque monstre risquait à tout
instant de s’extraire. Et c’était là un péril qui ne s’était que fort
récemment présenté à lui, sans crier gare : Ben Ata en était à
regretter l’époque où il ne se posait jamais la moindre question
sur les femmes. Il se prit à espérer que le départ d’Al·Ith lui
permette de retrouver cette tranquillité d’esprit – une
conclusion malheureusement bien improbable.
Dabeeb, cette nuit-là, en réponse à son insistance
embarrassée, lui parla de toutes sortes de rêves, de croyances
et d’idées féminines – sans pour autant lui apprendre grand-
chose sur la nature de leurs réunions secrètes. Ben Ata eut
l’impression de n’avoir été convié en un lieu de certitudes et
de confort infinis – le large corps expert de Dabeeb – que pour
se voir assener une multitude de révélations toutes plus
choquantes les unes que les autres. À elles deux, ces donzelles
lui menaient décidément la vie dure ! Qui aurait pu imaginer
que cette Dabeeb, la femme de soldat si sensée, avenante et
ordinaire, allait un jour se transformer en une si grosse source
d’ennuis – telles ces petites graines qui se mettent à vous
irriter sous votre chemise en plein défilé, sans que vous ne
puissiez y faire quoi que ce soit ? Car où allait-il à présent
retrouver la véritable obscurité, le vrai réconfort, l’oubli
absolu qu’il n’avait que tout récemment appris à rechercher
chez les femmes ? Il ne se voyait plus désormais en courtiser
une sans s’intéresser à ses problèmes, sans se laisser envahir
de pensées et de comparaisons qui le ramenaient aux
premières heures même de l’histoire… « D’où vient ce rêve-ci
ou celui-là ? » s’interrogeaient entre elles les femmes, qui
n’évoquaient jamais ce genre de sujets avec les hommes. Voilà
sur quoi Ben Ata méditait, cette nuit-là et bien d’autres,
allongé aux côtés de Dabeeb, durant la période où il y avait
comme une barrière invisible entre lui et Al·Ith.
Pendant ce temps, celle-ci sevrait son enfant, et se
découvrait agitée, emplie d’une énergie nouvelle.
Elle n’avait pas suffisamment de choses à faire ; la jeune
femme passait sans cesse d’une activité à l’autre dans son
propre royaume ! La seule besogne qui lui venait en tête se
résumait à renouveler sa garde-robe, une occupation que la
meilleure part d’elle-même trouvait des plus fastidieuses ; elle
commanda de nouvelles robes aux tailleurs des villes – ce qui
permit au moins de donner un coup de fouet à cette industrie.
Ayant retrouvé sa minceur et sa libido, elle avait besoin
d’habits correspondant à cette nouvelle Al·Ith – ainsi qu’elle
se voyait, et ainsi que les femmes la voyaient, à en croire leurs
plaisanteries sur l’éventualité d’avoir prochainement un
second enfant.
Sauf qu’Al·Ith sentait qu’on n’attendait pas d’elle un
nouveau bébé. Oh non, elle avait fait son devoir… et pourtant
le tambour refusait obstinément de se taire. Peut-être était-elle
destinée à réenfanter avec Ben Ata ?
Un soir, de retour à une heure tardive, celui-ci sentit une
nouvelle vague de concupiscence l’envahir dès qu’il posa les
yeux sur son épouse – comme s’il la découvrait pour la toute
première fois. Et Al·Ith se garda bien de se refuser à lui,
d’éteindre ses ardeurs. Au contraire. Elle se découvrait
brûlante de désir pour lui, une chose que jamais elle n’avait
expérimentée : la jeune femme y vit une conséquence des
heures qu’elle passait chaque jour à s’apprêter, à trouver quelle
robe mettrait le plus en valeur une courbe, ses seins, ses bras
ou ses jambes, à arranger ses cheveux sous le regard
compétent d’une Dabeeb qui n’aimait rien tant qu’aider sa
maîtresse à retrouver sa beauté. Si l’on consacrait toutes ses
forces à faire étalage de ses charmes, en exhibant très
précisément telle partie de son corps avec en tête une seule
idée, séduire, alors cela devait suffire à éveiller pareille
passion irrépressible… Causes et effets. Une énergie ainsi
dépensée aboutira à tel résultat… voilà comment elle
diagnostiquait le mal dont elle souffrait, ce qui ne l’empêchait
nullement de vouloir attirer Ben Ata en elle – comme pour le
dévorer.
Et le roi, qui appréciait tout cela, lui dit néanmoins : « Tu te
rappelles comment on faisait l’amour, dans le temps ?
— Et comment était-ce ? s’enquit-elle, bien qu’elle le sût
pertinemment.
— Tu ne te souviens donc pas de cette époque… », car leur
paradis jadis éternel leur semblait perdu depuis des lustres.
La jeune femme ne ressemblait plus à l’Al·Ith de l’époque,
légère, délicate, drôle – et ses mots interdisaient à Ben Ata
l’accès à son univers intérieur, qu’il voyait assombri par
l’inconnu, les difficultés, l’immanence, la menace qui pesait
sur eux –, elle savait alors être subtile, danser pour ainsi dire
d’un ravissement à l’autre, jusqu’à ce qu’un insupportable
éloignement charnel ne ravive un feu qui les dévorait tous
deux. Sauf que celui-ci semblait s’être définitivement éteint
désormais. Comment aurait-il pu en être autrement, avec des
préliminaires aussi différents ?
« Et comment faisait-on alors ? lui demanda-t-elle
pragmatiquement, alors même qu’elle n’en ignorait rien.
— Ah, tu étais différente à l’époque.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je te laboure. Je te pilonne !
— Oh, oui, murmura-t-elle dans un souffle, presque un
frisson. Oui, tu me pilonnes. Mais c’est ce qu’il me faut. Fais-
le. J’en ai besoin.
— Oh, je ne m’en plains pas, fit-il joyeusement, tel un mari
qui examine d’un œil appréciateur le corps voluptueux de son
épouse. Ne crois surtout pas que je m’en plaigne.
— C’est pourtant le cas !
— Tu donnes l’impression d’avoir besoin que je t’éteigne,
que je te souffle comme une bougie. Tu restes étendue là, à
pousser des gémissements, pendant que… je vais et viens en
toi.
— Oui. Oui. Maintenant, Ben Ata. Je suis tellement tendue,
si… c’est comme si j’allais voler en éclats. J’ai besoin que
tu… m’emplisses. Que tu… Fais-le. Tout de suite. J’en ai
besoin. »
Et Ben Ata s’exécuta. Il la laboura, longtemps,
régulièrement, encore et encore, jusqu’à la faire mourir de
plaisir sous son corps.
Mais ce n’était pas là ce dont il se souvenait, ce qu’il se
remémorait comme une expérience tellement supérieure à tout
ce qu’il avait connu auprès d’une femme qu’il doutait parfois
que ce fût vraiment arrivé.
Et pourtant si. C’était ainsi qu’ils avaient fait l’amour
ensemble : des réponses merveilleusement subtiles, caresse
pour caresse, regard pour regard, un mélange harmonieux
d’actions et de réactions qu’ils semblaient désormais avoir
complètement oubliées.
Cette femme désespérée, quémandeuse, pouvait-elle être
l’Al·Ith rieuse qui lui avait enseigné des délices que lui seul
n’aurait jamais pu imaginer ?
« Pourquoi ne peut-on pas retrouver ça ? lui demandait-il,
encore et encore.
— Parce qu’à l’époque j’étais de là-bas, Ben Ata.
— Mais tu es toujours de là-bas ! Comme si tu pouvais venir
d’ailleurs !
— Oh non, Ben Ata, plus maintenant. Je puis te l’assurer. »
Et elle le serra dans ses bras comme si seul son corps
puissant pouvait la sauver de la noyade.
S’il ne le faisait pas, sentait-elle – l’éteindre, la souffler, la
submerger dans les profondeurs, chasser de ses organes toutes
les tensions, toute l’électricité qui les habitaient – elle allait
devenir folle, exploser. Pourquoi ? Al·Ith n’en avait aucune
idée. Satanée Zone Quatre ! Les choses fonctionnaient ainsi,
en ces lieux.
Et pourtant, elle ne cessait d’écouter le tambour, en se
demandant quand il allait s’interrompre, quand elle allait
pouvoir repartir pour sa propre contrée, et enfin s’y retrouver.
Un jour, il se tairait ; et Al·Ith se réapproprierait sa liberté.
Elle s’imaginait même, après s’être pleinement reconnue
dans la douce atmosphère de son for intérieur, en train de
revoir Ben Ata… et tous deux redeviendraient capables de « le
faire » tel qu’il s’en souvenait si tendrement.
Mais pareilles pensées s’accompagnaient toujours d’une
triste certitude : jamais ceci ne se produirait.
Et puis voilà ce qui advint :
Un matin, alors qu’il remontait d’un bon pas la colline après
une visite à ses armées, Ben Ata ne trouva pas Al·Ith à
l’intérieur du pavillon. Sortant dans les jardins, il la découvrit
installée avec l’enfant sur la ronde plate-forme blanche, à
l’autre bout du grand bassin. Entre eux deux s’interposaient
des jets d’eau bondissante ; les roulements du tambour
emplissaient l’atmosphère. Derrière la jeune femme se
déployait le bassin ovale envahi de fontaines. Les arbres à
épices exhalaient leurs parfums. Un soleil éclatant faisait
chatoyer l’intégralité des jardins couverts d’humidité. Partout
la lumière régnait en maître. Les battements du tambour
donnaient l’impression de se répondre à eux-mêmes. Et là-bas,
au beau milieu de ce déluge de soleil et de sons, se trouvait
Al·Ith, assise à côté de son fils, lui-même allongé sur une pièce
de tissu bleu. Sa femme semblait comme émettre une lumière
scintillante. Sa robe jaune dévoilait de fins bras dorés – ainsi
que ses jambes, là où le tissu était relevé. Penchée au-dessus
de l’enfant, elle le fixait avec une concentration telle que plus
rien n’existait autour d’elle – y compris son époux. Les bruits
d’eau et les roulements du tambour lui permirent même de
s’approcher d’elle en catimini malgré ses pas lourds
de soldat, de se poster tout près d’elle sans même qu’elle le
remarque. Al·Ith était tout absorbée, perdue dans la
contemplation de son fils. Conscient de l’adoration de sa mère,
l’enfant agitait ses minuscules membres en produisant de
petits gazouillis. Sauf qu’« adoration » semblait être un doux
euphémisme, songea Ben Ata avec une sourde amertume : son
rejeton luisait presque littéralement de satisfaction et
d’amour ! Al·Ith effleura ses pieds, les enferma entre ses
mains, fit glisser celles-ci le long de ses jambes. Puis elle se
pencha en avant pour contempler son visage, avec une
intensité extrême que son époux ne lui connaissait pas. Jamais
au grand jamais elle ne l’avait regardé ainsi ! Et puis, devant
un Ben Ata presque incapable de respirer tant était forte sa
détermination à comprendre ce qu’il voyait – car malgré la
jalousie qui l’étouffait, le roi s’y savait contraint –, la jeune
femme entreprit de déshabiller entièrement le bébé. Il avait le
corps pâle, et même un peu lourdaud comparé à celui, fin,
bronzé, énergique de sa mère. Ben Ata dut aussitôt admettre
quelque chose qui ne lui plaisait guère : la nudité de son fils le
mettait d’instinct mal à l’aise. Ce qu’il ressentait relevait
moins de l’antipathie que d’une curiosité dont il ne comprenait
pas l’origine. À quel propos ? Quelque chose en son for
intérieur semblait comme dire non… Le garçon était parfait,
un beau bébé bien formé, en bonne santé. Ses testicules, nul
doute qu’il les avait hérités de son père. Et pourtant ils le
troublaient, le mettaient mal à l’aise. Pourquoi fallait-il qu’elle
les expose ainsi ? Al·Ith examinait jusqu’au dernier détail de
son fils avec la même attention obsessive.
Le plus petit centimètre de peau, le moindre pli de chair… la
jeune femme les touchait, les caressait. Elle faisait glisser entre
ses mains ces membres minuscules. Ben Ata souffrait – de
solitude… Al·Ith comptait-elle aussi se pencher sur les bourses
du garçon ? Il fixa sur elle des yeux empreints d’effroi. Non,
elle n’en fit rien, même si, au beau milieu de cette inspection –
comme si la jeune femme cherchait des preuves, se surprit à
penser Ben Ata –, elle colla son visage contre le corps de
l’enfant et éclata de rire lorsque celui-ci lui attrapa les cheveux
et commença à ruer joyeusement. C’était à une scène d’amour
que le souverain était en train d’assister… Et il déplorait
qu’elle ne l’enlace pas avec autant d’empressement,
qu’elle n’enfouisse pas sa figure dans son propre ventre… Il
imaginait sans peine la caresse de ses cils sur sa peau. Une
vague rage désespérée commença à déferler en lui – pourtant
elle lui avait bel et bien fait l’amour ainsi, jadis. Oh, il y avait
si longtemps… À présent, elle se bornait à s’accrocher à lui, à
se cramponner à son corps comme si sa vie en dépendait.
Al·Ith tourna le petit garçon sur son ventre ; aussitôt il
s’efforça vainement de se redresser sous les yeux attendris de
sa mère – qui poursuivait vaille que vaille son interminable
rituel amoureux d’inspection, de dévotion. Ou de passion ?
Elle passa doucement un index dans le creux d’un de ses
genoux, comme pour y sentir une pulsation, ou du moins
quelque annonce charnelle, referma ses mains sur ses petites
fesses, l’embrassa sur la nuque, caressa ses minuscules épaules
de ses paumes… à croire que cette souple fille bronzée,
lumineuse dans cette robe ensoleillée, cherchait à entourer
complètement cet enfant, à le posséder tout entier. Ce pâle
gamin malingre ne semblait pas être le sien, mais celui d’une
usurpatrice – et Ben Ata trouvait dans son comportement
exclusif quelque chose de déplacé, voire de pervers… d’autant
qu’elle paraissait persister à ne pas vouloir l’entendre, lui,
alors même qu’il se tenait là, à la dominer, que son ombre
s’étendait presque jusqu’au bord de la blanche estrade ronde
sur laquelle, lui semblait-il à présent, tous deux avaient fait
l’amour des centaines de fois. C’était là le socle de leur union,
le leur, à eux deux…
Et soudain Arusi, qui s’efforçait de rouler sur lui-même pour
se mettre à quatre pattes, y parvint – au lieu de s’effondrer
sous son poids, ses genoux tinrent bon, lui donnant des airs, ne
put s’empêcher de songer Ben Ata, de petit chien blanc. Une
vague d’émotions déferlait en lui, au point de l’étouffer. Ce
bébé était tellement vulnérable ! Dam, il aurait pu le tuer rien
qu’en le laissant tomber tête la première sur le marbre. Alors
même que cette pensée lui traversait l’esprit, le bébé se
redressa en s’agrippant aux cheveux d’Al·Ith – il était debout !
Les yeux rouges de fureur, Ben Ata se força tant bien que mal
à se calmer ; lorsqu’enfin sa vue se fut éclaircie, il découvrit
qu’Al·Ith le regardait, tout sourire. Un sourire qu’il trouva
effronté, sans la moindre trace de culpabilité ! Alors qu’elle
venait à l’instant de le trahir, un millier de fois.
Al·Ith ne cessait d’afficher ce sourire chaleureux, intime –
certainement destiné au bébé, pas à lui, Ben Ata ! La jeune
femme tendit un bras, posa sa paume sur son genou, comme
elle l’avait fait avec son fils. Quelle indécence, songea Ben
Ata, qui sentait néanmoins ses sens embrasés par ce contact.
Notre reine voulait qu’il s’assoie à côté d’elle et de l’enfant,
qu’il partage leur rituel d’amour. Sans le moindre remord, sans
culpabilité, s’avisa-t-il, à sa grande stupéfaction… Ignorant
son fils, il la souleva de terre et entreprit de la porter jusqu’au
pavillon.
« Ben Ata ! hurla-t-elle, le bébé, le bébé, on ne peut pas le
laisser là-bas ! »
Mais son cri avait fait venir Dabeeb, qui se faufilait déjà
entre les colonnes du pavillon, ayant compris qu’il lui fallait
aller chercher Arusi et s’en occuper. Elle souriait de
connivence, de perspicacité, comme si – songea Ben Ata, qui
évitait instinctivement son regard pour préserver l’intimité de
son couple – on lui avait enseigné, à un moment de sa vie,
comment réagir convenablement en toute occasion. Quand le
maître porte la dame jusqu’à leur couche nuptiale, la fidèle
servante se doit de se composer un certain visage. Une fois à
l’intérieur du pavillon, le souverain reposa Al·Ith sur le sol.
Elle riait. Lui aussi. Toute colère l’avait quitté désormais,
dissipée par la douce chaleur du corps qu’il avait dans ses
bras. Bientôt ils se retrouvèrent face à face, chacun d’un côté
du grand canapé, sur leurs gardes, à s’observer tels des
escrimeurs, à se défier joyeusement. Comme des égaux. En
équilibre… Leurs ébats ne pouvaient plus dès lors qu’être
différents de ce que récemment encore le souverain qualifiait
d’« amour conjugal ». S’y ajoutaient de la légèreté, de
l’impulsivité… de la grâce.
Voilà comment cela se passa, exactement de la même
manière que « dans le temps » – tel que Ben Ata s’en
souvenait.
Et ils se réveillèrent ensemble au crépuscule, collés l’un à
l’autre, guéris de l’espèce de séparation atroce, contre-nature,
imprévue autant qu’imprévisible, qui les avait affligés ; celle-
ci s’était comme évanouie à présent, les laissant tous deux plus
légers, en paix.
Et silencieux.
De l’extérieur leur parvenait le chuintement de l’eau.
Mais sinon, quel silence… Il semblait comme les emplir,
glisser le long de leurs membres, littéralement les engloutir.
Un silence.
Le tambour s’était tu. D’un même mouvement, les deux
amants se redressèrent, échangèrent un regard, puis laissèrent
échapper un soupir gémissant.
« Oh non, non, non, non », grommela Ben Ata, en
l’étreignant de toutes ses forces. Elle-même avait plongé ses
mains dans les cheveux de son époux, à moitié pour l’attirer
contre elle, en partie aussi pour le garder à distance… Tout son
corps était parcouru de sanglots.
Lui l’enlaçait à présent – tous deux, en fait, se berçaient
mutuellement. Agenouillés sur le canapé, en proie à une
terrible douleur, ils s’efforçaient de se réconforter. Les paumes
de l’un collées sur le visage de l’autre, les deux amants se
fixaient des yeux, comme pour y trouver quelque explication à
la sentence qui venait de tomber.
Qu’on les sépare maintenant… non, c’était impossible.
Ce fut précisément à cet instant que Dabeeb arriva par
l’entrée donnant sur la colline, le bébé dans ses bras.
« J’ai un message à vous donner, murmura-t-elle après s’être
éclairci la gorge. Qui vous concerne tous les deux. »
À ces mots les amants s’écartèrent l’un de l’autre, se
retrouvant chacun d’un côté du lit, déjà séparés, conscients
qu’ils n’allaient pas pouvoir supporter les mots définitifs que
Dabeeb s’apprêtait à prononcer… voilà ce que leur disaient les
martèlements de leur cœur.
Et sur le visage de la servante s’affichait de la tristesse. Pour
eux. Mais aussi de l’exaltation.
« Qui t’a donné ce message, Dabeeb ? s’enquit-il.
— Un enfant.
— Dont tu ne connaissais pas les parents ?
— Je ne l’avais jamais vu de ma vie – j’ai d’ailleurs failli ne
pas le voir du tout, dans cette obscurité. Et il s’est empressé de
filer après me l’avoir délivré. »
Un silence. Tous trois s’entendaient distinctement respirer –
des souffles brisés, timorés.
Puis Dabeeb reprit :
« J’implore tout d’abord votre pardon – pour ce que je dois
vous dire.
— Tu es pardonnée, Dabeeb.
— Ma dame, vous devez retourner dans votre propre
contrée… mais vous le saviez déjà, puisque le tambour s’est
tu.
— Oui, nous le savons.
— Et vous, mon seigneur Ben Ata, devez… devez…
épouser la dame qui règne sur la contrée de l’Est. Vous devez
épouser la Zone Cinq, mon seigneur. »
Al·Ith, qui avait glissé du canapé, se forçait à contrôler sa
respiration, la tête entre les bras.
« Est-ce là l’intégralité du message ? demanda-t-elle.
— Non. L’enfant doit rester ici. Avec nous. Mais vous
pourrez passer du temps avec lui. Six mois par an. »
Al·Ith se mit aussitôt à gémir, puis se jeta tête la première
sur leur lit en se rouant les joues de coups de poing.
Ben Ata, qui fixait cet oiseau de mauvais augure – comment
aurait-il pu la considérer autrement, en cet instant ? –, semblait
vouloir prendre la parole. Pour finalement se borner à secouer
la tête d’impuissance. Dabeeb s’empressa de sortir, en
larmes…
… les laissant seuls tous les deux.
La nuit durant ils s’étreignirent, en pleurs, pour tenter de se
réconforter l’un l’autre.
Au matin, tous deux tendirent l’oreille dans l’espoir
d’entendre le tambour – peut-être allait-il se réveiller aux
premières lueurs de l’aube. Mais seuls des bruits d’eau leur
parvinrent.
Et bientôt Dabeeb arriva avec l’enfant, qu’elle donna à
Al·Ith. La reine demeura un bref instant assise avec lui, à le
dévisager, à lui soulever les membres : mais déjà ses yeux et
ses mains se détournaient de lui, non point indifférents, mais
comme résignés. Sans embrasser l’enfant, elle le rendit à la
servante, qui bien sûr pleurait amèrement.
Ben Ata se tenait le dos tourné à la pièce, son regard fixé sur
les camps en contrebas.
« Au revoir, Ben Ata », lui lança Al·Ith, sévèrement, d’une
voix sèche, presque froide – avant de partir pour les jardins
dans lesquels l’attendait sa monture.
Et ainsi quitta-t-elle son fils, son foyer d’adoption, et son
époux, Ben Ata.
L’Al·Ith qui chevauchait en direction des hauteurs de la
Zone Trois, sur son Yori adoré, était une personne bien
différente de celle qui avait arpenté cette route la dernière fois
qu’elle avait laissé Ben Ata. Elle pouvait à peine s’en souvenir
– seule demeurait la joie qu’elle avait alors éprouvée. Était-ce
possible ? Oui. Partir de ces terres marécageuses l’avait bel et
bien emplie d’un sentiment de liberté recouvrée.
Elle était retournée dans sa contrée telle une exilée prodigue.
Et tout ce à quoi elle parvenait à penser, désormais, c’était à
son corps si lourd d’un chagrin inassimilable qu’elle aurait pu
glisser à bas de sa monture, tomber dans le canal et s’y noyer
sans même lâcher la moindre plainte. En levant les yeux vers
les montagnes, vers ces neiges baignées de rayons lunaires,
elle ne s’imaginait plus jamais capable d’en refaire un jour
l’ascension. Et puis, vers quoi retournait-elle ? Il lui semblait
se souvenir qu’à son dernier passage là-bas, elle avait reçu un
accueil passablement glacial : on lui avait bien fait comprendre
qu’elle ne faisait plus partie de cette communauté – non, pire
encore : on l’avait ignorée. Comment pouvait-elle se borner à
retrouver son ancienne existence, comme s’il ne s’était rien
passé ?
Alors que dans six mois elle allait faire le chemin inverse –
pour trouver son époux marié à cette reine inconnue venue de
l’Est.
Mais c’était là une chose impossible. Ni elle ni Ben Ata ne
pouvaient l’accepter… comment pouvait-il convoler avec cette
fille, cette étrangère ? Ne voyait-il pas qu’elle-même, Al·Ith, et
lui, Ben Ata, étaient à présent si mariés qu’ils formaient une
seule et même personne ?
Et pourtant il allait bel et bien épouser quelqu’un autre, et
son fils, Arusi, grandirait privé de sa mère. Non, comment
était-ce possible ? Admissible ? « Les Pourvoyeurs s’étaient
certainement trompés, ils avaient forcément commis une
erreur de jugement… » se disait Al·Ith, qui menait gravement
son cheval en direction de la frontière. Au moins avait-elle pris
le bouclier, cette fois. Sans lui, elle aurait été incapable de
pénétrer dans sa propre contrée. Car oui, la jeune femme
faisait à présent tellement partie de cette Zone qu’elle ne
pouvait littéralement plus se rappeler l’Al·Ith de la Zone Trois.
Mais il le fallait. Elle devait essayer…
À travers l’obscurité chevauche Al·Ith, à peine éclairée par
le miroitement des canaux dans son dos, et par le blanc
scintillement des pics de la Zone Trois devant elle. Sa monture
progresse lentement, précautionneusement. La nuit durant, des
larmes s’écoulent le long de ses joues.
Voilà comment on la dépeint. Et ainsi était-elle.
Cela faisait un certain temps qu’elle chevauchait à l’intérieur
de sa contrée lorsqu’Al·Ith se rendit compte qu’elle s’y
trouvait. La jeune femme se rappelait confusément avoir
éprouvé quelque soudain malaise effectivement douloureux au
point de passage… mais le bouclier pendait à sa selle,
inutilisé… mais qu’est-ce que cette selle faisait là, pour
commencer ? Elle mit pied à terre, jeta le tout au loin, parla un
peu à Yori, qui ne cessait de lever la tête pour renifler l’air, de
pousser des petits hennissements joyeux exprimant son plaisir
de retrouver ces lieux. Al·Ith ne ressentait aucun effet
secondaire fâcheux. Les hauts sommets semblaient si proches
dans la lumière de l’aube, moins difficiles à atteindre que la
veille.
Al·Ith demeura là en silence, à regarder le ciel s’éclaircir, à
sentir s’infiltrer dans son esprit des pensées depuis longtemps
disparues. Elle les reconnaissait, saluait leur retour. Tiens, toi
ici ? Je t’avais oubliée ! Bienvenue ! Quelle immense partie
d’elle-même la jeune femme avait mise de côté lors de son
séjour là-bas, sur les terres de Ben Ata – et pourtant elle se
languissait toujours de lui.
Elle se laissa vagabonder un moment parmi les fougères et
les petits buissons qui recouvraient l’orée de la plaine, en
compagnie de Yori. C’était à présent en toute conscience
qu’elle attendait le retour de son identité d’autrefois. Al·Ith
voulait voir disparaître la lourde femme angoissée de la Zone
Quatre, elle voulait qu’on l’oublie. Or ce n’était pas ce qui
semblait arriver : bientôt elle se mit à considérer calmement,
équitablement son séjour en Zone Quatre – mais comme de
loin ; elle était désormais capable en esprit de parcourir en tous
sens ces terres, comme si elles s’étendaient devant ses yeux.
Elle les connaissait dans leur intégralité, les comprenait – et
l’Al·Ith de ces lieux se trouvait là elle aussi, parfaitement
visible ; elle n’en éprouvait que répugnance et regret.
Elle remonta d’un bond sur Yori et repartit au pas, attendant
patiemment de retrouver son foyer, ses terres, elle-même. Elle
s’en sentait fort éloignée. Se voyait dans la peau d’une
spectatrice qui traverse son existence sans vraiment en faire
partie.
Al·Ith commençait à éprouver un peu d’effroi. Mais peu
importait, elle allait bientôt croiser des gens, et la manière dont
ils réagiraient à sa présence lui indiquerait… Cela ne tarda pas
à arriver : un petit groupe descendait des montagnes dans sa
direction ; ses membres la saluèrent de la main, lui lancèrent
des cris de bienvenue. Puis ils poursuivirent leur route, sans
une fois l’avoir appelée par son nom. Elle leur était visible, à
présent ; mais ce n’était plus Al·Ith qu’ils voyaient en elle.
Elle franchit le col, rencontra bien des personnes différentes
– sans que quiconque ne l’appelle Al·Ith. Toutes se bornaient à
faire preuve d’une courtoisie usuelle, qu’elle se faisait fort de
leur retourner.
Al·Ith traversait ce beau pays qui était le sien ; elle en
reconnaissait chaque virage, chaque bout de sommet qu’elle
apercevait fugitivement – ce qui ne l’empêchait pas, bien au
contraire, de se sentir aussi sèche et légère qu’une feuille. La
part d’elle-même qui savait, comprenait ce qui était en train
d’arriver, l’alimentait d’une résignation pareille à un chagrin
réprimé.
On n’allait pas la laisser retrouver son identité d’antan ou ses
terres d’origine. Al·Ith était comme séparée de tout ce qu’elle
voyait. La joyeuse harmonie avec le sol, les arbres, l’air
même, cette sensation de ne faire qu’une avec son peuple, tout
cela avait disparu. Et jamais elle ne ferait non plus vraiment
partie de la Zone Quatre – pas en se sachant contrainte de la
quitter tous les six mois. Elle irait juste y rendre visite à un fils
qui lui en serait l’enfant, ainsi qu’à un époux marié à cette
femme énigmatique, dont elle n’avait pas encore fait la
connaissance ; non, à simplement imaginer le cours que son
existence était en train de prendre, elle avait l’impression de
s’éloigner de tout ce qui l’avait définie jusque-là – de
s’alléger, de s’assécher, de paradoxalement devenir davantage
elle-même. Mais aussi de se retrouver à jamais condamnée à
être une étrangère partout où elle irait.
Une fois arrivée au palais, elle mena sa monture jusqu’aux
écuries ; les hommes et les filles qui y travaillaient
commencèrent par fixer sur elle des yeux dubitatifs, pour
ensuite chuchoter entre eux et se remettre à la dévisager. Al·Ith
avait trop changé pour qu’ils puissent l’accepter. Ils ne furent
pas mécontents de la voir partir, une fois qu’elle leur eut laissé
le cheval.
Bientôt elle se retrouva dans son palais, gravit son immense
escalier, passa devant les appartements dans lesquels les siens
vivaient si confortablement sans elle, pour enfin pénétrer dans
ses propres quartiers. Et s’aviser immédiatement que cet
endroit, son endroit, ne lui appartenait plus. Le canapé bas sur
lequel elle dormait autrefois servait à quelqu’un d’autre. Les
vêtements rangés dans les splendides placards n’étaient pas les
siens.
Installée dans l’embrasure de la fenêtre, elle attendit sa sœur,
qui bien sûr avait pris sa place désormais. Et n’avait nullement
besoin d’elle.
À son arrivée, Murti· n’afficha aucune surprise – car toute
cette affaire, dictée comme elle l’était par les Pourvoyeurs, ne
pouvait réserver la moindre surprise. Mais le changement
d’expression qui affecta alors le visage de sa sœur ne laissait
guère de place au doute : sa présence en ces lieux lui posait un
problème, allait la contraindre à faire des concessions.
Une fois de retour à la fenêtre, devant le ciel qui
s’assombrissait à vue d’œil, les deux sœurs tentèrent à
nouveau de se rapprocher. Mais il n’y avait rien dans son
expérience de la Zone Quatre qu’Al·Ith pouvait partager avec
Murti·.
Elle était de là-bas, désormais. Voilà la conclusion qu’elle
tira de la réaction de sa sœur lorsqu’elle lui eut narré les six
mois qu’elle venait de passer dans le royaume guerrier, avec sa
famille… qui n’était pas la sienne ! Et il en fut de même avec
tout le monde les quelques jours suivants. Les gens savaient
qu’il s’agissait d’Al·Ith. Elle était leur reine – ou du moins
l’avait été, puisque Murti· occupait à présent ce poste. Les
circonstances l’avaient séparée d’eux, les maîtres invisibles de
toutes leurs existences l’avaient envoyée autre part, où il lui
faudrait bientôt retourner. Ils la considéraient à présent comme
une étrangère. La manière dont ils la regardaient, lui parlaient,
suffisait à le lui faire comprendre. Al·Ith alla se planter face à
une glace, resta devant pendant des heures. Elle voulait saisir
cette chose en elle qui montrait à tout le monde qu’elle avait
cessé d’être une citoyenne de sa propre contrée. Il lui semblait
bien pourtant qu’elle était toujours la même. Non, pas
entièrement… Ne voyait-elle pas une espèce de lueur animale
dans ses yeux ? Non, l’adjectif ne lui paraissait pas adapté ;
alors qu’elle parcourait le royaume de son époux, c’était le
mot terrien qu’elle n’avait cessé de se murmurer : un peuple
lourdaud, dénué de toute vivacité, des culs-terreux. Sans rien
de cette vitalité chaleureuse qui caractérisait le sien. Était-elle
donc elle aussi devenue terrienne – une cul-terreuse ? La jeune
femme examina son corps sous toutes les coutures, puis se
pencha vers la glace pour essayer de tromper son regard… ses
yeux, que disaient-ils lorsqu’ils n’étaient pas sur leurs gardes,
observateurs ? Non, elle ne se donnait pas l’impression d’être
balourde. Ce qui n’empêchait pas une certaine maigreur, une
angularité. Où donc était passée cette promptitude à sourire, à
réagir, qui définissait les siens – ceux-là mêmes qui ne
l’étaient plus ? Elle avait disparu, sans doute à jamais.
S’avisant de sa présence, et comprenant aussitôt ce qu’elle
faisait, Murti· vint se poster à ses côtés. Les deux femmes se
contemplèrent dans le miroir.
« Qu’est-ce qu’il y a ? murmura Al·Ith à sa sœur, ses yeux
enfin brillants de larmes.
— Oh, Al·Ith, tu es si loin de nous à présent… si loin. »
Et elle ne semblait pas pouvoir en dire davantage. Les deux
femmes pleurèrent un moment, ensemble, devant la fenêtre,
mais pas comme il leur arrivait de le faire jadis. Et bientôt les
devoirs de Murti· l’appelèrent – des devoirs qui étaient
auparavant les siens. Et Al·Ith comprit qu’on n’allait pas lui
demander de les assumer de nouveau, ni même de les partager.
Et ses « époux » ? Ses alter ego ? En déambulant dans ses
appartements, dans son palais, dans les endroits où jadis elle
chevauchait, dans les rues de sa ville, ils la croisèrent, la
saluèrent, lui donnèrent des nouvelles – mais elle, de quoi
pouvait-elle leur faire part en retour ?
Ils ne la croiraient pas, si d’aventure elle leur parlait de son
mariage avec le roi guerrier.
C’était donc comme si les liens qui les unissaient autrefois
avaient eux aussi été brisés. Et la même chose semblait
concerner « ses » enfants.
Et Al·Ith en vint à se demander quelle signification ces liens et
relations avaient jamais pu avoir, si à présent quelqu’un
pouvait prendre sa place, si désormais elle ne manquait à
personne. Bien sûr, ses enfants l’accueillirent comme il se
devait : « Al·Ith, Al·Ith, où étais-tu passée tout ce temps ? » Et
ils vinrent s’attrouper autour d’elle. Mais comme elle
demeurait silencieuse, incapable qu’elle était de leur répondre
– en raison de son obsession pour ce lien mystérieux,
douloureux, qui l’unissait à Ben Ata, mais aussi à leur fils,
vraisemblablement destiné à devenir le général des armées de
la Zone Quatre une fois adulte –, ils perdirent bientôt le sourire
et tout intérêt pour sa personne, si lointaine ; ce fut donc en
courant qu’ils finirent par partir rejoindre les autres femmes,
leurs autres mères, ainsi que la délicieuse, l’adorable Murti·.
« Je n’ai pas ma place ici, je n’ai ma place nulle part,
personne ne veut de moi », se murmurait Al·Ith, perdue dans
d’anciens souvenirs.
Al·Ith ne cessait de se répéter les paroles de Murti· : « Tu es
si loin de nous à présent. » Et puis, un jour, la jeune femme
monta jusqu’aux toits plats, depuis lesquels elle grimpa au
sommet de la tour par le petit escalier en colimaçon. Ainsi
postée dans les hauteurs, elle fit volte-face pour regarder ses
montagnes, ses neiges, et puis les vagues confins bleutés de la
Zone Deux.
C’était là-bas qu’elle se rendait désormais quotidiennement,
pour s’emplir les yeux de tout ce bleu. Bientôt elle alla à
l’écurie arracher Yori à ses congénères ; après s’être bornée à
prévenir Murti· qu’elle se sentait agitée et souhaitait se
promener un moment toute seule, Al·Ith partit en direction du
nord-ouest, sur des routes et des sentiers qu’elle avait bien
entendu déjà parcourus. La jeune femme passa devant des
gens dont elle reconnaissait les visages – l’inverse semblait
moins évident – passa près de villages, de fermes et de villes
qu’elle comparait à la triste indigence de la contrée de son
époux ; elle aurait tellement aimé qu’il les voie également.
Quelle abondance il y avait là ! Quelle sécurité ! Quels visages
sains et paisibles… Et en son for intérieur, Al·Ith visualisait les
figures pâles, dénutries, des pauvres de la Zone Quatre et… se
surprit soudain à trouver ceux qu’elle regardait aussi gras que
quelconques.
Le contraste la choqua, lui fit retrouver ses esprits. Non pas
qu’elle souhaitât à ce pays la moindre des privations qui
affligeaient le royaume guerrier. Non pas qu’elle souhaitât à
ces visages davantage de morosité, de pâleur ; à ces toits de
perdre par endroits du chaume ou des tuiles, à ces chemins
défoncés de rester tels quels plutôt que de laisser place à des
routes bien pavées. Rien de tel… Mais alors qu’elle-même
brûlait d’envie d’une chose inconnue, indicible, elle se
demandait comment ces gens, son peuple, pouvaient passer
leur vie à ne jamais vouloir davantage.
Al·Ith laissait derrière elle les régions qu’elle connaissait ;
sous son corps elle sentait sa monture peiner à gravir un étroit
raidillon difficilement praticable donnant sur une crête jadis
coupée par un col – celui, elle le savait, qui menait à la trouée
dans les montagnes bleues… À entendre sa respiration hachée,
elle se souvint qu’il n’était plus tout jeune, à présent ; Al·Ith
mit donc pied à terre pour marcher à ses côtés, une main posée
sur son cou. L’animal tourna vers elle ses yeux aimants, lui
demanda pourquoi elle était si agitée, remuante, tourmentée –
à croire qu’il implorait la permission de retourner vivre en
paix dans la quiétude des écuries, avec ses congénères…
Al·Ith le caressa, le couvrit d’éloges, lui rappela l’amitié
unique qui les liait ; puis tous deux, ensemble, poursuivirent
leur interminable ascension…
Elle n’avait vu que du bleu jusqu’à présent, toujours du bleu
– les distances semblaient comme s’exprimer en couleur. Mais
elle s’attendait à présent à ce qu’il se dissolve, du simple fait
de sa proximité avec lui. Rien de tel, pourtant. Un bleu léger
enveloppait toute chose – devant eux, là où la route
contournait un amas rocheux, un air bleuâtre semblait comme
leur faire signe de s’approcher. Les collines en ces lieux
étaient violettes, et la végétation se teintait de bleu. Le ciel au-
dessus du tournant ne devait pas seulement sa couleur à la
distance. Il était bleu par essence absolument partout. Et de
petites brumes pourpres flottaient parmi les arbres.
Jamais un air pareil n’avait pénétré dans ses poumons. Tout
comme sa pauvre monture, qui avait le plus grand mal à
respirer. Et son esprit n’était pas aussi clair, aussi fiable qu’il
aurait pu l’être. À croire qu’une fausseté bleutée cherchait à
s’en emparer. Mais quelle fausseté ?
Regardant attentivement tout autour d’elle, s’accrochant de
son mieux à sa conception d’une réalité normale, la jeune
femme commença à percevoir dans ce bleu la simple fondation
d’une chose bien différente, tout comme une flamme jaune
contient en elle une base bleue. Le bleu était uniquement ce
qu’Al·Ith voyait, ce qu’elle était capable de voir. Les yeux de
quelqu’un d’autre, d’une personne infiniment plus sensible
qu’elle-même, auraient sans doute perçu dans ce qu’elle
traversait un monde de flammes bondissantes. Une iridescence
de flammes surmontant cette base bleu terne… Yori fit halte,
baissa la tête et se mit à trembler. Al·Ith lui dit de rebrousser
chemin jusqu’à trouver un lieu moins inconfortable et de l’y
attendre. Elle ne tarderait pas… La jeune femme le regarda
faire demi-tour lentement, péniblement, heureux d’avoir été
libéré, mais incapable de fêter cela d’un galop reconnaissant
ou même d’un petit trot. Sitôt sa monture hors de vue, notre
reine reprit sa route en direction de la Zone Deux. Sauf bien
sûr qu’elle ignorait où celle-ci débutait. Alors que ses allées et
venues en Zone Quatre lui imposaient boucliers et autres
dispositifs d’ajustement, voilà qu’elle osait progresser sans la
moindre protection. Personne, songea-t-elle, ne lui avait
demandé de venir en ces lieux… et pourtant, cela semblait être
la chose à faire. Pourquoi n’y avait-il personne pour
s’aventurer ici de temps à autre, ou intégrer cet endroit à leur
existence ? Comment les habitants de la Zone Trois faisaient-
ils pour vivre leur vie sans jamais avoir une seule pensée pour
leurs voisins, alors que rien, pas même une frontière, ne les
séparait d’eux ?
Al·Ith se sentait vraiment… malade ? Non. Mais plus du tout
elle-même.
Elle traversait tant bien que mal un air épais que ses
poumons peinaient à utiliser. On aurait dit du lait délayé de
bleu ou… davantage un liquide qu’un gaz, en tout cas… un air
presque liquide… qui avait sa propre pesanteur, ses moments
de légèreté… qui roulait et gambadait… rendu visible par les
mouvements fantasques des brumes… un air qui…
Al·Ith continuait obstinément à marcher…
… mais finit par perdre connaissance. Une fois revenue à
elle, longtemps après, la jeune femme se découvrit seule au
beau milieu d’une vaste plaine, elle aussi recouverte d’un air
bleuté, mais moins dense et comme scintillant. Rien ici ne lui
était familier. Elle ne connaissait pas cette terre, pour peu
qu’on puisse qualifier ainsi cette surface à la fois cristalline et
liquide sur laquelle elle se tenait, capable de se mouvoir, de
glisser, de résister. Elle ignorait tout de ces arbres et de ces
plantes, qui ressemblaient davantage à des flammes ou à des
feux. Ces cieux d’un rose resplendissant, sauvage, n’étaient
pas les siens. Pourtant dominait en la jeune femme le
sentiment qu’elle connaissait ces lieux, qu’ils lui étaient
familiers – qu’elle se trouvait chez elle, quand bien même rien
de tout cela ne lui disait quoi que ce fût.
Les émotions chavirantes qui l’envahissaient n’avaient
aucune importance, elle le savait ; ce n’étaient que les
réactions d’un organisme stressé, soumis à des stimuli
inhabituels. Les pensées qui lui traversaient l’esprit tels des
volutes et des lambeaux de – nuages ? –, qui ne cessaient de
naître et de disparaître au-dessus de sa tête, n’avaient
absolument rien de fiable, car elles étaient l’incarnation des
créatures peuplant ces lieux singuliers. Or elle, Al·Ith,
connaissait cet endroit. Et la jeune femme attendait que vienne
à elle – quelqu’un ? quelque chose ? À même de lui
expliquer ? De l’avertir ? De la conseiller ?
Al·Ith demeura là où elle se trouvait. Dans le rêve qu’elle
faisait, dans cette idée au cœur de laquelle elle avait trébuché,
peu importait qu’elle restât immobile ou s’efforçât de se
presser contre des barrières invisibles pour les faire céder…
elle avait déjà franchi des frontières pour se retrouver ici.
Quelqu’un allait venir.
Il lui semblait que tout autour d’elle, au-dessus d’elle, se
trouvaient des gens – non, des êtres, quelque chose puis
quelqu’un, indiscernables, mais bien présents. La jeune femme
était entourée d’une population capable de la suivre, de
l’observer, mais qui demeurait inaccessible à ses yeux.
Pourtant ces créatures étaient bien là. Al·Ith pouvait presque
les voir. Dans l’air raréfié de ces hauteurs, c’était presque
comme si des flammes venaient à la vie en tremblant – des
flammes à la fois grandes et petites, frêles et solides, sauvages
et réfléchies. L’espace d’un instant, elle parvint à les
distinguer, ou presque. Puis tout disparut.
Des voix. Entendait-elle bien des voix ? Il y avait des
murmures, des voix, juste sous les silences de ce royaume –
mais elles ne cessaient de lui échapper chaque fois que la
jeune femme tendait l’oreille, ou de la laisser sourde une
fraction de seconde. Ses yeux semblaient comme s’assombrir à
force de se plisser. Ce fut là qu’Al·Ith s’endormit, épuisée
d’avoir tenté quelque chose dont elle était incapable ;
exactement le même paysage l’attendait à son réveil, ce même
vide peuplé de multitudes invisibles qui paraissaient se presser
autour d’elle pour murmurer à ses oreilles. Sauf qu’elle en
savait à présent davantage qu’au moment où elle s’était
endormie.
Dans son sommeil, on lui avait appris ce qu’elle ne pouvait
ignorer.
« Al·Ith, Al·Ith, tu te trompes de méthode, tu te trompes de
voie, fais demi-tour, Al·Ith, tu ne peux pas nous rejoindre ici,
pas comme ça, rebrousse chemin, redescends, re… »
Après s’être ressaisie, la jeune femme s’extirpa tant bien que
mal de l’atmosphère cristalline de cette plaine aux cieux rosés
tourbillonnants, pour retrouver les épaisses brumes bleutées
qui l’entouraient – la gardaient ? Elle entreprit ensuite de
redescendre la route par laquelle elle était arrivée.
Il lui fallait rentrer, elle le savait. Mais pour cela il lui fallait
changer. Se préparer. Comment ?
Son esprit parut comme s’éclaircir à mesure qu’elle
descendait ; l’image de Yori finit par s’y insinuer. Pour
quelque raison inconnue, cela ne lui apporta aucun réconfort.
Bien au contraire : elle se retrouva dévorée d’angoisse. Al·Ith
l’imaginait en train d’agoniser, de mourir – il brûlait de la
revoir, l’attendait de manière à pouvoir lui faire ses adieux…
Et puis, au sortir d’un tournant qui marquait la fin des terres
bleutées et le début de son royaume, elle le découvrit allongé
dans les herbes, au bord de la route. Elle se précipita vers lui,
n’arrivant à son niveau que pour le voir redresser péniblement
la tête, lui adresser un regard affectueux – adieu, Al·Ith – et
mourir.
Elle s’installa à ses côtés sur l’herbe chaude de ce col élevé ;
sentant passer sur ses joues un souffle soudain, Al·Ith leva les
yeux, persuadée qu’un aigle filait devant elle… Or, le
majestueux oiseau était déjà en train de se poser sur un arbre,
presque à la verticale de son crâne. En regardant autour d’elle,
la jeune femme en découvrit d’autres perchés sur les rochers et
les arbres, en compagnie de divers oiseaux de proie ; il y en
avait même au sol.
Elle attendit près de son ami qu’il ait complètement refroidi ;
une fois sûre que son âme s’était envolée, notre reine se leva et
se tourna vers les oiseaux.
« Venez, leur lança-t-elle, emportez-le ! Ramenez-le à notre
terre ! »
Et elle reprit sa descente, seule, sans jamais se retourner.
Lorsqu’elle eut pénétré dans la fluide atmosphère de sa
propre contrée, Al·Ith tomba sur un petit ruisseau devant
lequel elle s’installa. La jeune femme songeait à cette occasion
si lointaine où elle s’était tenue au bord d’un autre cours d’eau
avec son cheval, tous deux se tenant compagnie – et en avait le
cœur lourd. D’autant que ne cessait de s’imposer à son esprit
l’image d’un Ben Ata probablement occupé à consommer son
nouveau mariage…
Elle n’avait personne.
Notre reine passa toute la nuit ainsi installée, à s’émerveiller
des étoiles, de leur scintillement, à songer aux cieux de la
Zone Deux, si proches qu’à peine quelques virages l’en
séparaient, des cieux qui jamais – à en croire le peu qu’elle en
avait vu –, n’avaient accueilli d’étoiles. Du moins pas celles-
ci. Ou pas sous cette forme, sous cet aspect. Sauf bien sûr qu’il
devait forcément y en avoir, puisque nous sommes poussières
d’étoiles, leurs humbles rejetons… Qu’elle n’en ait pas
aperçues ne signifiait pas que la Zone Deux en était
dépourvue… malgré tout le temps qu’elle y avait passé,
s’avisait-elle à présent. C’était au début du printemps qu’elle
avait franchi le col en compagnie de Yori, lorsqu’il y avait
encore partout des plantes vertes et de l’herbe, des nids
d’oiseaux en pleine construction ; or, l’hiver approchait
désormais, la végétation avait disparu et le froid commençait à
épaissir l’eau du ruisseau.
La jeune femme avait pénétré dans cette Zone pourvue des
sens de la Trois, ainsi bien sûr que ceux de la Quatre, dont elle
était devenue une citoyenne ; c’était par leur intermédiaire
qu’elle s’était efforcée de prendre la mesure de ces lieux
empreints de subtilité – mais ils s’étaient avérés par trop
limités pour qu’elle y parvienne. Qu’aurait-elle pu y découvrir
s’ils avaient été calibrés différemment, ajustés plus finement ?
Comment quelqu’un d’autre, un citoyen de ce royaume, aurait-
il perçu ces cieux d’un rose indomptable ? Peut-être pas
comme une masse tournoyante
de magenta, de perles et de flammes… Peut-être avait-elle bel
et bien contemplé des étoiles, mais à travers des yeux inaptes à
les distinguer ! Les étoiles de la Zone Deux ? Eh bien, elle les
verrait un jour, tout comme elle voyait celles qui la
surplombaient en ces lieux, ce soir-là… les étoiles familières,
bienveillantes, de sa propre existence, glacées, énormes, les
étoiles hivernales de la Zone Trois.
Et bientôt ces yeux découvriraient les froides flammes
capricieuses qui se nourrissaient à la source bleutée, la seule
chose qu’elle parvenait en cet instant à appréhender… et alors
elle verrait…
Al·Ith, assise devant son ruisseau glacé, sous son ciel brillant
d’étoiles, ses genoux bloqués entre ses bras pour tenter de
préserver un peu de chaleur, s’assoupit – ou bien tomba en
transe. Derrière ses paupières fermées se mirent à danser des
formes et des silhouettes telles qu’elle n’en avait jamais vues
de toute son existence. Dans son semblant de rêve, notre
souveraine les prit pour les êtres invisibles de la Zone Deux.
Comme ils étaient nombreux, différents, raffinés, étranges ! Et
tous, elle les connaissait, ou croyait les connaître ; la jeune
femme avait même l’impression de tendre les bras dans leur
direction pour les supplier : Je suis Al·Ith, Al·Ith, emportez-
moi, laissez-moi venir avec vous…
Mais la barrière qui les séparait s’avérait absolue, constituée
comme elle l’était de l’épaisse substance grossière d’Al·Ith.
Quelles formes ne vit-elle pas là-bas, cette nuit-là ! Certaines
lui semblaient aussi familières que Murti· ou que ses propres
enfants. D’autres sortaient tout droit d’antiques légendes,
chants et histoires : les conteurs en parlaient également comme
s’ils les avaient connues intimement ! Ce qui était peut-être le
cas, songea Al·Ith, toujours occupée à se balancer d’avant en
arrière sous les étoiles, à cause du froid mordant qui s’insinuait
jusque dans ses os. Quand un narrateur dit « et alors apparut
un nain bossu », ou « une exquise jeune femme faite de vent »,
son auditoire considère immanquablement cela comme une
façon de parler, mais peut-être qu’après tout ledit narrateur –
ou ses ancêtres – a-t-il bel et bien vu de petits hommes tordus
et des femmes habitant les profondeurs des montagnes, ou ces
créatures si rares, si raffinées, qu’il leur serait possible de
traverser des murs, qui avaient pour foyer le vent ou bien les
flammes… ou du moins faisaient partie intégrante de la
conscience des Zones inférieures, au point qu’il suffisait de
penser à elles ou de les évoquer dans quelque fable, pour les
ramener à la vie – en tout cas elles étaient bien là, dans l’esprit
d’Al·Ith, expressives, vivantes, parfaites, et en même temps si
lointaines… Elle les voyait, mais ne pouvait les toucher. Et se
trouvaient également là les étranges bêtes du royaume des
conteurs, et celles qui lui étaient plus familières. Peut-être que
lorsqu’elle finirait par retourner en Zone Deux,
convenablement préparée cette fois, Al·Ith y retrouverait son
Yori – mais dans une version transformée, réinterprétée…
Voilà à quoi elle rêva lors de cette nuit glaciale, recroquevillée
parmi les herbes givrées.
Et il me faut ici élever la voix, dire quelque chose – non pas en
mon nom propre, bien sûr, car il n’y a aucun « je » ici, juste le
« nous » des égaux et collègues. Al·Ith rêvait alors de nous, les
chansonniers, les raconteurs d’histoires, elle se demandait si
nous voyons bel et bien ce que nous narrons… ma foi, que dire
à ce sujet ?
Supposons qu’Al·Ith, à ce moment-là, ramassée sur elle-
même pour tenter de se protéger du froid, la tête remplie
d’êtres de feu incongrus, ait en fait elle-même été – et pas
moins que n’importe lequel d’entre nous, censés être
différents, exceptionnels, spécialisés – une conteuse, une
faiseuse de ballades, une Chroniqueuse, et ce de son propre
chef. Que sommes-nous, tous autant que nous sommes, pour
nous qualifier qui de Chroniqueur, qui de chansonnier, qui de
souveraine ou de fermier, d’amant, de précepteur, d’ami des
animaux, sinon les aspects visibles, évidents, d’un ensemble
dont nous faisons tous partie, que chacun d’entre nous
contribue à former ? Al·Ith avait été reine l’essentiel de sa
vie… la substance même de la Zone Trois s’exprimant sous
cette forme… reine. Mais aussi mère, camarade, experte en
animaux à d’autres moments. Et quand elle descendit en Zone
Quatre, nous fûmes nombreux à considérer que la Zone Trois
avait fini par s’infiltrer en elle, pour la transformer en épouse
de Ben Ata, en reine de ces lieux, en protectrice de Yori, en
amie de Dabeeb… Certes, mais que sont au bout du compte
toutes ces apparences, tous ces aspects, ces descriptions ? Juste
des manifestations de ce que nous sommes tous à divers
moments, selon ce que ces besoins réclament de nous. En ces
termes audacieux, j’entends brosser la leçon la plus édifiante
de toute mon existence, la substance la plus authentique de ce
que j’ai appris. Moi-même, je ne suis pas seulement un
Chroniqueur de la Zone Trois, car je partage avec Al·Ith sa
condition de dirigeante – dans la mesure où je parviens à écrire
sur elle, à la dépeindre. Je suis femme avec elle (bien qu’étant
homme) quand j’écris sur sa féminité – et celle de Dabeeb. Je
suis Ben Ata lorsque je l’évoque dans mon esprit, pour tenter
de le rendre réel. Je suis… ce que je suis au moment où je le
suis…
Nous autres Chroniqueurs faisons bien d’avoir peur lorsque
nous abordons les pans de notre histoire (de notre nature
même) qui traitent du mal, de la dépravation, de l’ignorance.
Car nous risquons de devenir ce que nous décrivons. Souvent
même – je l’ai vu et j’en frémis encore –, nous l’appelons de
nos vœux. Le plus innocent des poètes est parfaitement en
mesure d’évoquer des laideurs et des forces que lui-même n’a
jamais expérimentées de première main – et ce faisant les
intégrer à sa propre existence. Je vous le dis, tout cela je l’ai
vu, observé… non, il convient de ne pas prendre ces choses à
la légère. Et pourtant demeure ici un mystère que je ne
comprends pas : sans cet aiguillon d’altérité, voire de vice,
sans ces terribles énergies aux antipodes de la santé physique,
intellectuelle et morale, rien n’avance jamais, rien ne peut
avancer. Je vous le dis, la bonté – ce qu’on appelle ainsi dans
nos vies quotidiennes : le sens commun, la décence – n’est
rien sans les forces obscures qui s’écoulent continuellement de
son versant caché. Ses aspects dissimulés nous répriment, nous
tempèrent. Je n’ai par exemple pas décrit ici une bonne partie
des facettes du royaume de Ben Ata qui en font un lieu de
terreur non seulement pour les régions qui bordent ses
frontières orientales, mais aussi pour ses habitants mêmes.
C’est parce que je répugne à le faire. Je compte sur la
connaissance, partagée de nous tous, des extrêmes auxquels
mènent immanquablement pauvreté et privations :
méchanceté, mépris, cruauté, étroitesse d’esprit… sauf pour
les rares personnes chez qui ladite pauvreté se transforme en
compassion, en générosité.
La misère des sujets de Ben Ata donnait naissance à des
monstres – il ne faut point s’en étonner.
Nous ignorons quelles formes prennent ces forces obscures à
l’intérieur de notre Zone. La léthargie, peut-être ? Cette
stagnation qui nous affligeait jusqu’à ce qu’Al·Ith nous en
libère ? Et quid de la Zone Deux ? Non – ça, on ne peut même
pas commencer à l’imaginer. Il n’y a pourtant guère de doutes
qu’en ces lieux élevés se trouve un côté sombre, voire peut-
être franchement effrayant, pire que tout ce que notre modeste
expérience des Zones inférieures nous permet de concevoir. Le
sublime s’associe forcément à l’abject… il va jusqu’à s’en
nourrir… mais il ne s’agit pas là d’une pensée à laquelle je
puis aisément m’accommoder ou consacrer trop de lignes. Elle
m’est bien trop pénible. Je me vois comme un narrateur, rien
de plus, chargé de consigner le cours des événements… Aussi
dois-je me borner à rapporter ici que lorsqu’elle rêva de la
Zone Deux, Al·Ith devint la Zone Deux, ne fût-ce que d’une
manière diffuse, lointaine ; se représenter ces êtres immaculés
nés des flammes eut pour effet de la rapprocher d’eux ; quand
elle songea à nous, les Chroniqueurs, elle devint nous… Il me
faut donc me contenter, à l’occasion de cette petite incursion
informelle dans l’esprit de notre reine, de plaider ma cause en
concluant ainsi : Al·Ith et moi ne formons qu’un, tout comme
n’importe lequel d’entre nous se constitue de ce qu’il pense et
imagine. Ni plus ni moins. Tous nous sommes la terne source
bleutée des flammes les plus subtiles, les plus sauvages. Al·Ith
passa la nuit à rêver de gens connus et inconnus, de créatures
réelles autant que chimériques, vit et ne vit pas des
événements et des phénomènes qu’elle-même n’avait pas
vécus.
Et au matin, seule, dévastée par la perte de son Yori et de
son époux – sauf qu’il lui fallait supprimer cette douleur,
l’écarter, trouver inconvenant de se languir d’un homme qui,
après tout, n’était vraisemblablement pas en train de penser à
elle –, la jeune femme se releva, fit quelques pas pour se
dégourdir les jambes, puis se mit en quête d’un village
quelconque où l’on accepterait de la nourrir.
Et tout en marchant, elle marmonnait : « Une chanson. Voilà
ce que je veux trouver : une chanson. Il doit y en avoir une.
Contes et chansons, oui, ils racontent des choses. Parlent.
Exposent. Instruisent… »
Oh, si seulement elle avait son Yori pour…
« Je traverserai la plaine le cœur battant, murmurait-elle.
Oui. Mon cœur tambourinera dans ma poitrine… oui. C’est ça.
Mon cœur… »
Une fois arrivée à un village, Al·Ith demanda s’il y avait une
auberge dans le coin, s’attendant vainement à être invitée dans
la maison devant laquelle elle se tenait – ses habitants
l’avaient prise pour une simple mendiante, une chose des plus
choquantes, fâcheuses, dans une contrée qui ne comprenait pas
l’extrême pauvreté. Après lui avoir donné un quignon de pain
rassis, on lui indiqua, si elle voulait travailler, qu’il y avait de
l’emploi à la manufacture où les pierres étaient taillées et
polies. Ou dans les entrepôts, où l’on préparait les fruits et les
noix en prévision de l’hiver. Si elle s’en sentait la force – la
paysanne qui faisait l’aumône sur le pas de sa porte à cette
mendiante aussi maigre que mal habillée lui lança alors des
regards dubitatifs –, elle pouvait également s’occuper des
chevaux ou des vaches.
Ce fut ainsi qu’Al·Ith en vint à travailler avec les bêtes de ce
village, à en prendre soin, à les nourrir, à les promener sur les
chemins et dans les champs.
Ce qu’elle attendait – sans espoir ni plaisir –, c’était
l’injonction de retourner dans la Zone Quatre. Car cela faisait
six mois qu’elle l’avait quittée.
D’une manière ou d’une autre, elle le savait, on allait lui
adresser des instructions ; il ne lui restait donc plus qu’à
attendre, aux aguets, rester sur ses gardes.
Et il nous faut maintenant retourner six mois en arrière, au
moment où Ben Ata s’était retrouvé seul dans les pavillons de
leurs amours, lorsqu’Al·Ith l’avait quitté sans un regard
derrière elle – et pourtant le visage ruisselant de larmes.
Il n’était pas seul, contrairement à elle – car il avait Dabeeb
à ses côtés, ainsi que son fils.
Dabeeb lui avait apporté le bébé, qu’il avait posé sur le lit
pour jouer un moment avec lui – allant même, tout à fait
consciemment, jusqu’à tenter d’imiter, sinon à les ressentir, le
ravissement et la compétence dont son épouse avait fait
montre. Mais tout ce qu’il parvenait à éprouver
se résumait à de la pitié, ainsi qu’à un besoin de protéger.
Heureusement qu’il pouvait compter sur Dabeeb, qui se
comportait vraiment comme une mère avec Arusi. Celui-ci
n’allait pas connaître de manque, pas réellement… Voilà à
quoi songeait Ben Ata en tenant un petit pied dans sa grosse
paluche, en le sentant s’y débattre, s’efforcer de se dégager de
sa prise, comme si l’enfant aspirait déjà à la liberté, à
s’affirmer. Il se pencha sur le visage du nourrisson, sur ces
yeux dans lesquels Al·Ith voyait « ceux de la Zone Trois ». Et
c’était effectivement le regard d’Al·Ith qui lui rendait le sien,
sauf que l’âme de sa compagne en restait absente… et à cette
pensée, Ben Ata se retrouva comme transpercé d’un désir
glacial. En deuil jusqu’au plus profond de lui-même, jusqu’à la
dernière de ses cellules, il savait qu’une moitié de lui-même
lui avait été arrachée en même temps que son épouse. Et qu’il
devait à présent faire une chose allant contre tous ses désirs –
pour tout dire, le souverain doutait fort d’en avoir le courage.
Qu’est-ce que cela signifiait, d’épouser la femme qui régnait
sur la Zone Cinq – cette contrée aussi barbare qu’arriérée ?
Qu’était-il censé faire ? Comment allait-il la trouver ? Allait-
elle simplement arriver ici ? Ou allait-il à nouveau devoir
envoyer des soldats pour lui ramener sous bonne escorte une
donzelle nullement désireuse de partager son existence ? Ou
du moins son lit ? Comme si s’adapter à l’illustre reine de la
Zone Trois n’avait pas déjà représenté un effort suffisant, qui
l’avait presque laissé exsangue ! Et voilà qu’au moment même
où tous deux semblaient avoir atteint une espèce de plateau,
une compréhension qui dépassait tant la sauvagerie – il le
reconnaissait à présent – qu’il lui avait réservée, que ce besoin
horrible, avide, qu’elle avait de lui – car Ben Ata s’avérait tout
simplement incapable d’accepter de se faire ainsi réifier (de
son point de vue) ; à peine s’étaient-ils construit une relation
équilibrée, intégralement basée sur des ébats merveilleux de
légèreté, de gaieté, de fougue, que celle-ci s’était interrompue.
Définitivement.
Il lui semblait à présent ne plus vouloir qu’une chose –
maintenant et à jamais : se retrouver assis aux côtés d’Al·Ith,
tenir son visage entre ses paumes, scruter ses yeux qui
débordaient de tout le savoir auquel il aspirait… pas ces yeux
de bébé si joyeux, mais entièrement vides.
Dabeeb, qui comme d’habitude rôdait dans les environs dans
l’attente d’instructions, vint emporter son fils. Le regard
qu’elle lui lança fut posé, amical ; il lui signifiait qu’il pouvait
s’en remettre entièrement à elle.
Car à n’en point douter Dabeeb l’aimait. Il le savait. En un
sens, ils étaient même mariés.
Était-elle également l’épouse de Jarnti ? Partageait-il donc
une femme avec son éminent général ? Jamais pareilles
pensées n’auraient pu lui traverser l’esprit avant l’arrivée
d’Al·Ith. Jamais il ne serait resté assis pendant des heures, les
mains vides, au bord d’un lit défait qui exhalait les effluves
enivrants de la peau et de la chair de son amante perdue, à se
demander ce qu’était une épouse, un mari… qu’est-ce que cela
voulait dire ? Qu’est-ce qui différenciait le jeune soldat, le
barbare aux rustres appétits qu’il avait été – c’était en effet
ainsi qu’il se décrivait lui-même, à présent –, qui possédait
sans vergogne quelque pauvre fille sans plus jamais repenser à
elle, de cet homme marié à Al·Ith ? ainsi qu’à la femme de
Jarnti, Dabeeb, qui l’aimait et s’occupait désormais de son fils
comme s’il s’était agi d’un des siens – ceux de Jarnti. Épouser
la Zone Cinq, qu’est-ce que cela pouvait vouloir dire ? Il y
avait dans tout cela quelque chose de mystérieux, de
démesuré, que son esprit ne parvenait pas à assimiler. Où donc
était Al·Ith, qu’il puisse l’interroger sur la question ? Elle ne
manquerait pas d’éclater d’un rire dédaigneux, avant de tout
lui expliquer, sinon avec des mots, en tout cas avec ses yeux,
avec sa chair…
Oh, Ben Ata se sentait tellement abattu, perdu, vide ; sa
majestueuse tête de soldat baissée, il ne cessait de se
lamenter… Après avoir couché le bébé, Dabeeb était partie lui
chercher de la nourriture aux cuisines du campement ; elle se
tenait à cet instant devant lui, bras croisés face à sa chaise, à
attendre qu’il se restaure. Malgré sa honte, il se laissa aller à
pleurer devant elle.
« Mais que suis-je censé faire, Dabeeb ? lui demanda-t-il.
— Ils – à savoir les Pourvoyeurs – t’ont montré la voie avec
Al·Ith, ils le referont cette fois encore. Attends et observe. »
Cette nuit-là, elle resta avec le bébé dans les appartements
d’Al·Ith, pendant que lui se désolait en faisant les cent pas – ce
qui s’éternisa des jours durant. En esprit, Ben Ata se trouvait
avec son épouse, il se demandait ce qu’elle éprouvait à
retrouver sa contrée – mais il songeait aussi à ses « hommes »,
à ses « époux », qui n’allaient certainement pas manquer
d’essayer de la reconquérir. Et pourtant il ne fit aucune avance
à Dabeeb. Tous trois demeuraient tranquillement dans le
pavillon, à attendre. Des instructions. Qui ne venaient pas.
Mais l’élan d’événements déjà en cours le poussa à agir : un
message de Jarnti arriva, pour lui dire que la guerre aux
frontières de la Zone Cinq avait besoin de lui.
Vu qu’il ne semblait pas bon à grand-chose d’autre, ainsi
qu’il se le grommelait, Ben Ata enfila l’intégralité de sa tenue
de soldat et partit à cheval en direction des marches.
Mais le cœur n’y était pas – pas du tout. Village pauvre
après ville sinistre, une seule pensée lui traversait l’esprit :
comment faire pour améliorer les choses ?
Une fois arrivé là où l’armée campait, tout au long de la
frontière, le roi passa en revue quelques troupes – ainsi qu’il
était censé le faire –, puis se retira sous sa tente. C’était une
fort belle tente, d’un blanc étincelant, toute brodée d’or,
composée de deux pièces : une chambre et une partie séjour
dans laquelle se trouvait sa table de travail, une bonne chaise
bien solide – qui l’avait accompagné sur des centaines de
campagnes –, de même qu’un coffre pour tout son attirail. Il
n’y avait aucun garde posté à sa porte : Ben Ata
s’enorgueillissait de ne pas en avoir besoin.
Au beau milieu de la nuit, il s’enveloppa dans une cape noire
que tous savaient appartenir au roi – c’était même un sujet de
plaisanterie entre lui et Jarnti : lorsque les soldats le saluaient,
c’était en fait à la cape qu’ils rendaient hommage, pas à lui –
et partit seul vagabonder dans le campement. Les tentes de ses
troupes semblaient s’étendre à l’infini ; elles recouvraient une
longue corniche qui surplombait les frontières avec la Zone
ennemie. L’une après l’autre, les sentinelles se raidissaient à
son passage, le scrutaient, puis l’ayant reconnu présentaient les
armes et le regardaient sans bouger une oreille. Ce camp ne
semblait pas avoir de fin… Combien y avait-il d’hommes
endormis par terre ici, prêts à livrer la bataille censée – quand
bien même Ben Ata ne parvenait pas à se rappeler pourquoi –
avoir lieu le lendemain ?
Quel était l’objet de cette guerre-ci ? Oh oui, bien sûr, il y
avait ce territoire contesté, qui s’étendait de cette crête-ci à
cette crête-là, sur laquelle s’était agglomérée comme des
mouches une véritable nuée de combattants. Les soldats de la
Zone Cinq ne dormaient pas douillettement sous des tentes,
mais enveloppés dans leur cape – des capes en peaux de bêtes.
Nul mess ne leur prodiguait des repas dignes de leurs besoins
guerriers : ils se bornaient à porter sur eux une sacoche
remplie de fruits secs et de viandes fumées. Ben Ata se surprit
à envier leurs chefs, qui n’avaient pas à se soucier des convois
de ravitaillement, des tentes de mess, à se coltiner toutes ces
palabres pénibles à chaque installation ou démantèlement du
camp, ces files de soldats affamés trois fois par jour… Mais
cela n’avait aucun sens, les armées de la Zone Cinq se
composaient de barbares, elles n’avaient d’armée que le nom –
il y avait même des femmes qui se battaient aux côtés des
hommes, et qui s’avéraient parfois pires qu’eux…
Aussi Ben Ata déambulait-il lugubrement parmi les tentes
innombrables, sous un doux demi-clair de lune… Car sombres
étaient ses pensées, qui passaient en revue tout ce qu’il savait
de la Zone Cinq, de manière à lui fournir un semblant d’image
de cette inconnue qu’il était censé épouser.
Et le simple poids, la masse, la présence de ces milliers de
tentes l’écrasaient… Oui, il avait fait bien souvent ce genre de
promenade nocturne parmi ses soldats, mais pas depuis un
certain temps… Ben Ata songeait aux hommes là-bas. Et aux
diverses conversations qu’il avait eues avec Al·Ith. Ainsi
qu’avec Dabeeb.
« Je ne vois pas l’intérêt que tu installes une ambassade dans
notre contrée. Le problème n’est pas que la Zone Quatre n’y
connaisse rien en matière d’art et d’artisanat – mais que vous
ne mettez pas vos compétences en pratique. Que vous ne les
développez pas. Comment le pourriez-vous, alors que tous vos
hommes de dix-huit à soixante ans jouent en permanence à la
guerre ? » Al·Ith, bien sûr.
« Mais, Ben Ata, c’est quand même évident ! Il n’y a aucun
homme dans les villes et les villages. Uniquement des
vieillards, des femmes, les malades et les enfants. Les garçons
sont élevés par des femmes. Et puis, quand ils atteignent l’âge
de dix ou onze ans, on les flanque dans des compagnies de
jeunes, où ils se retournent contre leurs mères et leurs sœurs.
Ça n’a pas pu t’échapper, Ben Ata ! Ils n’ont d’autre choix que
de se rebeller contre nous alors qu’ils n’ont jamais rien connu
d’autre, uniquement pour eux-mêmes devenir des hommes – il
y a trop de féminin en eux… Confier leur éducation à des
femmes, ça revient à former une nation de soldats. D’hommes
sans égard pour l’autre sexe, juste du mépris et de la dureté. »
Cela venait de Dabeeb.
« Mais, Ben Ata, bien sûr que ta contrée est riche. La nôtre
n’a rien que vous n’ayez pas – l’eau en premier lieu ! Mais la
richesse n’est rien tant qu’elle ne se retrouve pas entre les
mains du peuple.
— C’est là une évidence, Al·Ith.
— Cela n’a rien d’une évidence, Ben Ata. Encore faut-il
mettre cela en pratique. Vos femmes ne peuvent pas tout se
coltiner pendant que les hommes jouent à leurs petits jeux. Pas
étonnant que vos richesses restent dans le sol et les rochers, et
dans l’esprit de gens qui sauraient pourtant parfaitement quoi
en faire. Pourquoi ne te tournes-tu pas vers eux ? Un homme
capable de couper une bande de cuir dans une peau mal
préparée pour en faire une jugulaire possède déjà la
compétence pour fabriquer une selle, une selle qui – si aucune
innovation ne vient lui succéder – résistera un siècle. Une
femme qui sait brasser de la mauvaise bière pour les fêtes
militaires a dans ses mains le savoir-faire instinctif pour
produire du bon vin et les liqueurs les plus raffinées. Oui, Ben
Ata, c’est la vérité – tout reste potentiel dans ton royaume.
— Et dans le tien tout n’est qu’aisance, confort et
superficialité. »
Et ainsi s’était terminée leur querelle.
Supposons qu’il renvoie chez eux – disons – la moitié de ces
hommes ? Sur l’ensemble de ses terres désolées déferlerait
alors une irrésistible puissance, pour l’instant enfermée dans
ses armées, qui viendrait révolutionner les connaissances et les
arts de la Zone Quatre. Les toits seraient réparés, les fossés
creusés, les champs correctement labourés. Des récoltes
rempliraient les granges, les femmes feraient des conserves et
des saumures…
et disparaîtraient du pays tous ces pathétiques visages
malheureux, blêmes. Oui, il allait en parler à Jarnti le
lendemain, voir avec lui comment procéder… non pas qu’il
puisse attendre une approbation de la part de ce grand général,
qui servait depuis ses six ans. Non, il allait devoir trouver un
moyen quelconque d’envelopper la chose, de la faire passer –
en présentant le congédiement de la moitié des soldats comme
un bénéfice à long terme pour l’armée… voilà ce que Ben Ata
se disait en rejoignant d’un bon pas sa tente, qui scintillait si
merveilleusement là-bas, sur une petite éminence.
Il pénétra à l’intérieur, se passa de l’eau sur le corps, puis
s’installa emmitouflé dans sa cape, jambes étendues devant
lui. L’image d’Al·Ith lui emplissait l’esprit. Ben Ata s’était
laissé offrir tout un trésor de pensées et d’expériences, dont il
aurait pu faire bon usage s’il n’avait pas gaspillé l’occasion.
Tout ce qu’elle savait ! Tout ce qu’elle lui avait appris – et qui
avait disparu désormais. Car il comprenait intimement que
lorsque la jeune femme reviendrait séjourner six nouveaux
mois dans son royaume, leurs relations auraient changé du tout
au tout. Non, bien sûr que non. On l’avait forcé à se marier
avec Al·Ith, à son grand dam, puis il en était venu à l’aimer, et
ne pouvait plus se passer d’elle à présent – oh, il ne s’en
plaignait pas, on ne remettait pas en cause ce que décrétaient
les Pourvoyeurs, bien plus avisés que quiconque… Sauf que la
chose risquait fort de se reproduire avec cette nouvelle épouse.
Aussi ne pouvait-il plus espérer, jamais, revoir Al·Ith gravir au
petit galop la colline longeant la route des montagnes, de sorte
qu’ils puissent tous deux se retrouver dans le pavillon de leurs
amours. Tout cela appartenait au passé.
Allait-il avoir deux femmes au pavillon, deux épouses ? Il ne
pouvait l’imaginer. Al·Ith n’était pas Dabeeb, elle n’était pas
née pour s’adapter à toutes les situations, satisfaire jusqu’au
dernier des besoins de ses maîtres. Et quid de cette sauvage,
cette reine… ? Il n’avait reçu aucune instruction d’eux quant à
la manière de mener à bien ce nouveau mariage.
Lui revint alors en tête le message du petit garçon inconnu
que Dabeeb lui avait transmis : Al·Ith allait passer six mois par
an avec son fils. Jusqu’à cet instant précis, le roi avait cru que
cela signifiait forcément un retour d’Al·Ith dans sa Zone – la
jeune femme, il le savait, avait elle aussi compris ainsi les
choses. Mais peut-être avaient-ils commis tous deux une erreur
d’interprétation ? À la perspective que son fils allait lui être
enlevé pour passer six mois en Zone Trois, Ben Ata se
retrouva envahi d’une violente jalousie, d’un refus qui le
posséda tout entier… sauf qu’on ne pouvait dire non à de telles
injonctions.
Lui traversa alors l’esprit l’idée qu’il s’agissait là d’un
moyen de permettre à Arusi d’apprendre les gracieuses
manières de la Zone Trois, pour qu’ainsi équipé il puisse
ensuite en faire profiter la Zone Quatre… Et Ben Ata se
trouvait encore sur sa chaise, furieusement concentré sur ce
mélange de pensées neuves et anciennes, lorsque s’ouvrirent
les rabats de sa tente ; deux soldats de retour d’un raid y
jetèrent une jeune femme essoufflée, toutes griffes dehors tel
un chat sauvage auquel on aurait ligoté les pattes.
Les hommes souriaient de toutes leurs dents, comme on
l’espérait d’eux en pareille circonstance. Ils se tenaient bras
croisés à l’entrée de la tente, à attendre qu’il affiche sa
satisfaction. Ben Ata les gratifia d’un rictus, les remercia,
ajouta les clins d’œil et autres regards lubriques d’usage, puis
leur lança les quelques pièces qu’il gardait dans ses poches
pour de telles occasions.
La jeune femme était tombée sur le sol de la tente et ne
parvenait pas à se redresser. Les soldats prirent congé. La
première pensée de Ben Ata fut qu’elle devait être mal à l’aise,
sinon en position douloureuse. Il s’apprêtait à lui lancer
quelques peaux, sur lesquelles elle pourrait s’allonger, voire à
couper ses liens, lorsque lui traversa l’esprit l’idée qu’il
s’agissait là d’une occasion parfaite pour faire une crise de
conscience. Ben Ata avait tout à fait le droit de violer cette
fille. Pire encore, il en avait le devoir. Qu’il le veuille ou non.
Jamais il ne s’y était refusé auparavant – ou plus précisément
jamais la question ne lui était passée par la tête. À présent, il
pensait à tout cela, se rappelait sombrement ces filles de la
Zone Cinq toujours couvertes de poussière, râpeuses au
toucher. Et Al·Ith, et Dabeeb, venaient les rejoindre dans son
esprit, ainsi que la femme avec laquelle il avait couché la nuit
de la naissance de son enfant.
Le désir l’effleurait bel et bien, il en avait l’eau à la bouche –
mais juste un peu.
La fille, s’avisa-t-il alors, ne se débattait pas.
Il lui lança un bref coup d’œil, puis détourna le regard.
C’était une femme splendide, grande, musclée, avec une
abondante chevelure blonde tirée en arrière. Ses iris étaient du
gris intense caractéristique des ressortissantes de la Zone Cinq.
Elle portait un pantalon en peau fort rêche, ainsi qu’une étroite
veste de fourrure.
Alors que lui-même repoussait le moment où il lui faudrait
la regarder en face, elle fixait sur lui des yeux patients, dénués
de peur.
Que son honneur de soldat fût ou non impliqué, il trouvait
parfaitement révoltante l’idée de violer cette créature sauvage,
qui lui évoquait un faucon de chasse. D’un autre côté, il fallait
faire quelque chose. Elle ne manquerait pas de prendre la fuite
s’il s’avisait de la libérer – et Ben Ata perdrait alors la face
devant l’intégralité de ses troupes. À la dérobée, par peur de se
faire surprendre à afficher de la faiblesse, il vérifia que ses
liens n’étaient pas trop serrés. Ils ne semblaient lui entailler ni
les chevilles ni les poignets.
Incapable de se décider sur la marche à suivre, il demeura
sur sa chaise, enveloppé dans son vêtement noir, les yeux fixés
sur les ténèbres extérieures par le rabat de la tente, que les
soldats avaient oublié de refermer. La légère brise parfumée
qui pénétrait par l’ouverture faisait bouger les cheveux
détachés de la fille, qu’il se refusait toujours à regarder
directement.
De nouveau il songeait à Al·Ith, qui avait volé son cœur sans
rien lui donner en contrepartie. Comment allait-il vivre
désormais ? une moitié d’homme, ni soldat ni homme de paix,
même plus un époux depuis qu’il l’avait perdue, et encore
moins un père à plein temps, vu qu’il semblait y avoir au
moins une possibilité qu’il dût confier son fils à la Zone Trois
six mois par an… ces messages des Pourvoyeurs… le
problème n’était pas qu’ils soient ambigus, mais qu’il fallût
attendre certains événements pour pouvoir les interpréter.
Qui était-il ? Qu’allait-il faire ?
Il s’avisa que c’était là ce que la pauvre Al·Ith avait elle
aussi enduré dans son propre palais, le temps que ses troupes
ne viennent pour l’amener de force jusqu’à lui. Sa vie, sa
façon de penser, ses droits, ses habitudes – tout allait être mis
en pièces, avait-elle dû alors comprendre, pour ensuite être
remonté, réassemblé par quelque barbare étranger, sans qu’elle
puisse y faire quoi que ce fût.
Et il n’y avait rien que lui-même, Ben Ata, pût faire à ce
propos.
Lui, le sauvage, avait violenté Al·Ith – oui, il était
parfaitement disposé à utiliser ce mot, désormais. Et à présent
une reine aussi obscène que primitive allait lui faire subir le
même traitement… À ceci près qu’en jetant du coin de l’œil
un regard à la femme, il découvrit quelque chose qui lui avait
échappé jusque-là. Sans cesser de la lorgner, il tourna presque
imperceptiblement la tête, et remarqua alors les lourds
bracelets d’or qui ceignaient ses bras magnifiques, ses
ornements de jambe barbares, mais splendides, agrémentés de
toutes sortes de pierres précieuses, les bagues également en or
qu’elle portait à ses doigts ; l’une d’elles était si pesante, si
travaillée, qu’elle attestait forcément une position de pouvoir
et de prestige ; autour de son blanc cou puissant, au bout d’une
chaîne d’or, pendait un énorme sceau.
La vérité s’imposa tout à coup à lui.
« Vous êtes la reine de la Zone Cinq ?
— Oui, bien entendu. »
Ben Ata éclata d’un rire involontaire. L’événement tombait
si bien, si parfaitement bien, il représentait un tel défi, auquel
– ainsi qu’il le reconnaissait en son for intérieur – il
s’attendait, comme si rien d’autre n’aurait pu se produire, qu’il
ne pouvait que s’en esclaffer. Son rire ne tarda pas à
contaminer son interlocutrice, qui lui dévoila de belles dents
bien solides.
Ce fut ainsi qu’à l’aube, alors même que le camp revenait à
la vie tout autour d’eux, les soldats postés à proximité de la
tente royale entendirent Ben Ata pouffer en compagnie d’une
femme inconnue – qui, à en croire la rumeur, était une
guerrière capturée dans la pénombre de la crête opposée, pour
ensuite être jetée à ses pieds à des fins de divertissement.
« Ils prennent du bon temps, ces deux-là », se dirent les
hommes, mi-admiratifs, mi-envieux – la marque des perdants.
Et lorsque peu après ils apprirent que la prisonnière était la
reine de la Zone ennemie et qu’elle allait épouser le roi, le
dégoût naturel, logique, qu’ils éprouvaient à l’idée qu’aucune
bataille n’aurait lieu ce jour-là se transforma en satisfaction et
en désir de festoyer.
Les crêtes opposées des Zones Quatre et Cinq résonnèrent
une semaine durant de rires et de chansons. Chaque camp
allait rendre visite à l’autre, toutes sortes de sorties et de
razzias communes étaient organisées, par pur plaisir – au
grand dam des villages voisins. En résumé, on faisait plus
ample connaissance. Car c’était un fait remarquable que ces
deux contrées, qui se combattaient sporadiquement depuis des
générations, ne savaient à peu près rien l’une de l’autre.
Pendant ce temps, ce qui se passait dans la tente royale ne
coïncidait nullement avec les images qui se formaient dans
l’imaginaire débridé des soldats.
La reine se fit bien entendu immédiatement détacher, on lui
apporta des rafraîchissements, et une seconde tente, presque
aussi belle que celle du roi, fut dressée à côté de la sienne.
Son attitude, ses manières, ne correspondaient pas à celles
d’une captive qu’on vient de jeter par terre comme un sac
rempli de volailles volées. Ben Ata, qui demeurait avant tout
un soldat, comprit dès le début que les apparences pouvaient
s’avérer trompeuses ; la reine n’avait pas encore fini de
démantibuler son second poulet rôti qu’elle avouait déjà, bien
volontiers – en riant si fort qu’elle parvenait à peine à rester
sur sa chaise, un meuble sur lequel elle n’avait manifestement
guère l’habitude de poser ses fesses – que c’était pour
rencontrer le roi qu’elle s’était laissé capturer, de manière –
elle fut la première à mettre la question sur le tapis – à
pouvoir l’épouser.
D’elle, Ben Ata apprit que les méthodes et usages de ses
soldats, sentinelles et autres équipes de pillage étaient telles
que les combattants du désert pouvaient « anticiper de
plusieurs jours le moindre de leurs mouvements » – que la
discipline, l’ordre et la correction martiale de ses armées ne
suscitaient que sarcasmes chez des adversaires qui, du moins à
leurs propres yeux, faisaient toujours ce qu’ils voulaient
exactement quand ils le voulaient.
« Mais si tel était le cas, s’enquit-il des plus poliment,
comment se fait-il que cette guerre n’ait pas depuis longtemps
pris fin ?
— Pourquoi donc aurait-il fallu qu’elle se termine ? »
rétorqua la reine,
tout en cherchant des friandises dans ses carcasses de poulet.
Elle se lécha les doigts d’une manière que son futur époux
trouva à la fois choquante et terriblement aguichante.
S’ensuivit alors une discussion aussi longue qu’agréable
entre ces deux anciens adversaires, dont Ben Ata tira nombre
d’informations – contrairement à elle, il en avait bien peur…
Le style, les modalités de leur relation s’imposaient déjà à eux
et n’allaient pas changer dans un avenir proche.
Elle demeurait vautrée sur sa chaise, à se détendre, à lever
les bras pour bâiller en s’étirant, à s’agiter comme si ses fesses
étaient posées sur une pierre à flanc de colline ou peut-être sur
un cheval – quoi qu’il en soit, elle était proprement incapable
de soumettre sa sauvagerie à la stricte sobriété de cette tente
militaire. La jeune femme ne cessait de se moquer, avec la
plus grande des candeurs, de lui, de sa façon de parler, de
penser – sans se douter qu’elle-même deviendrait un jour
ainsi.
Quant à Ben Ata… Plus elle affichait – exhibait, selon lui –
cette confiance insouciante, sensuelle, plus lui se raidissait,
s’accrochait tant bien que mal à ses vieux concepts de devoir
et d’autodiscipline.
Dans cette scène, il parvenait à se voir à travers les yeux
d’Al·Ith – du moins ceux qu’elle lui avait offerts. Avant de la
connaître, il n’aurait certainement pas été capable de sourire
intérieurement de cette situation.
Tout d’abord, il se doutait déjà qu’il aurait mieux fait de la
violer sans délai, comme l’exigeait le protocole – et comme
elle-même semblait s’y être attendue. Car il ne pouvait
s’empêcher d’expliquer une part du comportement quasi
hystérique de cette jeune femme par de la nervosité, voire de
l’incertitude. Auxquelles s’ajoutait peut-être – cela ne l’aurait
nullement surpris – du mépris pour cet homme, dont elle ne
devait sûrement pas remettre en cause la virilité, lui ayant elle-
même déjà avoué qu’elle l’avait souvent observé à la tête de
ses troupes depuis quelque colline ou tanière de bête sauvage,
et trouvé attirant.
Ce n’était pas pour autant une raison de la jeter par terre et
d’en « finir sur-le-champ », une expression qu’il rejeta sitôt
qu’elle atteignit ses lèvres – cette fille était pourtant d’une
beauté éblouissante. Mais Ben Ata ne savait plus comment se
comporter, maintenant qu’avait été bouleversé l’ordre naturel
des choses. Et ses propres instincts ne savaient plus
où donner de la tête, car il restait après tout marié à Al·Ith, une
réalité qui suffisait à lui interdire toute passade sans suite avec
cette reine.
Sans doute cela allait-il se régler par une abstinence
complète jusqu’au mariage proprement dit – qui n’allait pas
tarder, à en croire la jeune femme ; alors aurait lieu une nuit de
noces en bonne et due forme. Mais avant cela, Ben Ata savait
qu’il allait devoir faire ses preuves, d’une manière ou d’une
autre. La reine de la Zone Cinq, ainsi qu’on l’en avait informé,
récompensait d’une nuit sous sa tente les vainqueurs de
certains concours entre ses soldats ; on allait certainement
attendre de lui qu’il fasse aussi bien qu’eux. Or, il la voyait
déjà s’interroger sur ses véritables aptitudes, et pas
uniquement militaires – ah, ces longs regards insolents,
glacials, qu’elle lui lançait sans même s’en rendre compte, vu
qu’elle n’avait aucune pusillanimité. Sans doute à cause des
airs que lui-même ne pouvait s’empêcher de prendre, si
étriqués, si disciplinés, « tellement Zone Quatre », comme elle
le lui faisait déjà remarquer.
Dans l’intervalle, ils discutèrent de questions militaires,
chacun défendant son propre point de vue… qui de fait se
défendait, pour la simple et bonne raison qu’au fil de
générations entières de combats, aucun des deux côtés n’avait
gagné sur l’autre davantage que quelques dizaines de mètres
de territoire.
Il devenait évident que si la Zone Quatre avait considéré ce
conflit presque comme une obligation, une nécessité dont les
origines se perdaient dans les brumes du temps, il en était à
peu près de même du côté de la Zone Cinq.
La guerre – ainsi qu’eux la concevaient, bien sûr –
constituait un véritable art de vivre pour la reine et son peuple.
C’était pour chacun une façon de se tester, de préserver son
honneur et son estime de soi, mais aussi, et surtout, de se
divertir.
Pourquoi, dès lors, voulait-elle y mettre fin ?
C’était là une question sur laquelle elle restait volontiers
évasive, d’une manière ostensiblement désinvolte que Ben Ata
trouvait amusante, comme s’il avait eu affaire à un enfant
jouant au plus malin.
Le roi mit quelques jours à se faire une image qu’il estimait
satisfaisante de la situation – et sur laquelle il pensait pouvoir
s’appuyer.
La Zone Quatre imaginait la Cinq comme un lieu de déserts
et de fourrés malingres, où quelques tribus nomades
déplaçaient leurs tentes et leurs troupeaux pour dénicher un
minimum d’eau et de nourriture. Ce parce que de son côté, on
ne voyait rien d’autre que des rochers, du sable et des
broussailles – et personne qui ne ressemblât point à un
barbare. Mais la Zone ne se résumait pas à ces terres désolées.
On y trouvait à l’Est des pâturages luxuriants, des sols
cultivés, des villages et même de grandes villes – tout un
royaume devenu aussi riche que lymphatique, incapable de se
défendre contre Vahshi et ses cavaliers. Bien qu’étant la fille
d’un chef, cette jeune personne n’avait pas hérité de
l’allégeance de sa tribu ; elle s’était battue pour l’obtenir.
C’était sous son règne que s’était consolidée une fédération de
tribus qui la reconnaissait pour reine. La guerre avec la Zone
Quatre se poursuivait, comme à son ordinaire, mais la jeune
femme n’avait pas tardé à prendre conscience de l’inutilité d’y
consacrer – d’y gaspiller – autant de ressources : piller les
terres cultivées lui semblait autrement plus sensé. Et puis, une
fois les régions rurales conquises et contraintes à prêter
allégeance, ses bandes de gueux, capables de se nourrir des
semaines entières du lait de leurs juments et de quelques
poignées d’aliments secs, avaient semé la terreur dans les
villes. Elle avait convoqué des représentants de toutes les
provinces de la Zone Cinq à une grande palabre, ou assemblée,
pour se couronner reine devant eux tous.
Quel intérêt avait-elle à se passionner pour la Zone Quatre ?
Elle se préparait à un règne d’abondance, de tributs extorqués
à ces minables de citadins ; tout ce dont elle avait besoin, ou
envie, il lui suffirait de le prendre.
Quelle place son mariage avec Ben Ata occupait-il dans ses
propres plans ?
Ses magnifiques iris gris le fuyaient presque
imperceptiblement, son visage se parait d’une franchise
absolue, elle lui lançait des sourires aguicheurs, séducteurs…
Mais Ben Ata ne tarda pas à comprendre que cette union
n’avait aucune importance à ses yeux – elle voulait juste
sécuriser sa frontière, sans rien sacrifier à sa liberté.
Tard dans la nuit, lorsqu’il la renvoyait – poliment, bien
sûr – à sa tente, Ben Ata bravait ses regards de mépris amusé
avec une maîtrise de soi qui, il le savait, ne manquerait pas de
faire l’objet de toutes sortes de plaisanteries et de chansons
militaires quand elle se déciderait à retourner chez elle pour
organiser leurs noces.
Il demeurait alors étendu dans le noir, bras derrière la tête, à
penser. À cette sauvageonne, dont il se promettait de tirer
toutes sortes de plaisirs, d’autant plus satisfaisants qu’ils la
prendraient de court. À Al·Ith, dont l’image ne cessait de
flotter autour de lui… à sa grande colère. Il se savait à jamais
prisonnier, sinon de la jeune femme, du moins de son royaume
et de ses usages – de sorte que plus jamais il ne pourrait agir
sans réfléchir, ou vivre sans s’interroger sur sa condition. Et il
ne le regrettait pas, non, même si une partie de lui susurrait
désormais à son esprit qu’elle lui avait jeté un sort – et qu’elle
devait exulter de savoir que sa nouvelle reine était à ce
moment en train de rire de lui sous sa tente.
Il ne pouvait plus être le Ben Ata de jadis, celui qui ne
doutait jamais de ce qu’il lui fallait accomplir ; pas plus qu’il
ne pouvait encore réagir au nom de quelque principe supérieur
ou plus noble. À son grand dam, lui qui détestait l’incertitude
se trouvait entre les deux.
Le souvenir des enchantements sournois, injustes d’Al·Ith
l’amena à penser aux Pourvoyeurs, et pour la première fois à
tenter de se mettre mentalement à leur place… Oui, c’était là
fort stupide de sa part, il le savait, peut-être même punissable.
Mais il ne parvenait pas à s’en empêcher. Ben Ata se croyait à
présent capable de distinguer le contour de leurs projets pour
la Zone Cinq, sinon pour la Trois – pour le coup, ceux-ci le
dépassaient complètement. Et il songeait qu’« à leur place », il
ne laisserait certainement pas ces sauvages du désert tout
piller, tout razzier, tout dévaster. Les ornements en or de
Vahshi, par exemple, avaient tous été volés dans les ateliers
des villes. Les fourrures grises qui mettaient si bien en valeur
sa beauté blonde n’étaient nullement le fruit du travail de son
peuple : ils provenaient des marchés qu’elle avait dévalisés.
Les femmes des tribus se pavanaient à présent toutes couvertes
d’or et de pierres précieuses – même les chevaux portaient des
chaînes en or, et les chiens des colliers d’un métal identique.
Chaque groupe de tentes disposait d’un magasin rempli de
soieries, de cotonnades et de robes raffinées que les femmes
enfilaient uniquement pour les grandes occasions – c’est-à-dire
à chaque nouveau raid. L’existence de ces nomades n’avait
plus rien de difficile, de frugal, d’autonome : elle se résumait
désormais à une jouissance sans fin. Ben Ata avait dit à la
reine que les tribus ne mettraient pas longtemps à s’amollir
autant que les gens qu’elles méprisaient ; elle avait alors
détourné les yeux, de sa façon bien à elle, en affichant l’espace
d’un minuscule instant un sourire hésitant. Pour ensuite rejeter
sa tête en arrière d’un air de défi : « S’amollir ? Tu vas voir à
quel point nous sommes mous ! »
Et le repas de noces n’allait plus tarder lorsqu’il s’en avisa
effectivement.
Si les tentes noires semblaient recouvrir des kilomètres de
désert, elles étaient en fait regroupées en petits îlots épars,
individualisme et cloisonnement étant inhérents à la nature de
ces nomades. Certains troupeaux comptaient plusieurs milliers
de chevaux. De gigantesques plats accueillaient des veaux et
des moutons entiers, parfois deux ou trois en même temps – à
croire que toute la vallée s’était transformée en une immense
offrande de nourriture… La réception dont on gratifia Ben Ata
et ses soldats aurait fort bien pu causer leur perte. Car pendant
les journées durant lesquelles la reine s’était retirée pour
préparer son peuple à leur union – Ben Ata savait bien sûr que
l’image qui leur en était donnée n’avait absolument rien à voir
avec la sienne –, lui-même s’était entraîné en prévision de la
compétition qui allait l’opposer aux champions de Vahshi. Il
était bon cavalier, mais cela faisait longtemps qu’il n’avait pas
eu l’occasion d’en faire la preuve. Jadis aucun de ses soldats
ne serait parvenu à le vaincre à la lutte ou aux armes – mais
cela ne datait nullement de la veille. On avait fait venir de
toute la Zone les meilleurs cavaliers et les plus futés des
jouteurs ; Ben Ata leur avait confié le soin de lui redonner
toute l’habileté et la force de sa jeunesse.
Le souverain ne doutait guère de pouvoir battre ses
champions à la lutte – à raison : sur un espace dégagé situé à
l’écart de l’essaim de tentes noires, entouré de femmes et
d’enfants attentifs, mais aussi de la garde royale, il avait
successivement combattu, et vaincu, une douzaine d’hommes
tous plus rusés, coriaces et sveltes les uns que les autres.
La reine, qui ne s’était pas attendue à cela, agrémenta ses
félicitations d’une moue tout sauf discrète – incapable qu’elle
était, comme à son habitude, de maîtriser ses expressions
faciales de même que son langage corporel.
Il voyait bien qu’elle espérait sa défaite à la course de
cavaliers, durant laquelle chaque homme de la tribu s’élançait
du même point de départ et continuait à chevaucher jusqu’à se
retrouver distancé ou vainqueur. Une seule règle s’imposait à
tous : ne pas faire courir sa monture jusqu’à ce que mort
s’ensuive ou quelque infirmité permanente. Le cheval de Ben
Ata était le meilleur de son royaume – il n’avait aucun doute
sur ce point. Mais alors qu’il attendait assis que les femmes
hululent le départ, l’observation de ses adversaires insinua en
lui certaines interrogations quant à sa propre valeur. Certains
étaient secs comme des fouets, d’autres aussi maigres et agiles
que des serpents – et tous s’étaient retrouvés sur un cheval
avant même de savoir marcher. Si Ben Ata s’attendait, tout
comme le pensait la reine, à subir une défaite, il se raccrochait
néanmoins intérieurement à un unique espoir : les Pourvoyeurs
– tel qu’il voyait les choses – devaient vouloir sa victoire,
auquel cas il ne pouvait pas perdre. Et il l’emporta bel et bien.
Ce fut une course fort longue, éprouvante, qui le fit traverser
bien des kilomètres de désert, le soleil à sa gauche, dans une
fin d’après-midi aussi chaude que poussiéreuse ; il en arriva
même à croire que ce n’était plus sa propre volonté qui
l’animait, mais quelque énergie nerveuse supérieure dont on
l’abreuvait régulièrement. L’un après l’autre il distança les
cavaliers du désert, pour finalement revenir seul à cet endroit
sablonneux où il avait pris le départ.
La reine avait cessé de bouder ; elle semblait pensive, à
présent, presque sur le point de se soumettre. Tout dans son
hérédité lui dictait d’honorer cet homme – son époux,
désormais, par droit de victoire –, et ses calculs ne faisaient
que renforcer ses instincts.
Pas un instant elle n’avait envisagé autre chose que la défaite
de Ben Ata ; celle-ci n’aurait nullement empêché leur mariage,
qu’elle estimait indispensable à l’avenir de son peuple, mais
ç’aurait alors été par un acte de mépris qu’elle se serait donnée
à lui.
Comme le voulait la coutume, tous deux furent
accompagnés jusqu’à leur tente nuptiale par des bandes de
femmes braillantes, mais aussi des cavaliers déchaînés qui
firent virevolter leurs montures jusqu’à ce que la reine les
disperse d’un hurlement perçant depuis l’intérieur – cette part
du rituel était censée informer ses gens que cet homme
répondait à ses attentes.
En réalité, Ben Ata, toujours désireux de faire valoir ses
droits acquis – car à ses yeux, ce qu’il avait vécu avec Al·Ith
lui conférait certaines prérogatives –, avait indiqué à son
épouse qu’il ne comptait rien faire tant que ces sauvages
n’auraient pas dégagé de là ; il demeurait confortablement
assis sur une grosse pile de couvertures, à assommer la jeune
femme d’un compte rendu minutieux de l’exploit qu’il venait
d’accomplir.
Lorsqu’enfin Ben Ata se sentit prêt à répondre à ses attentes,
ce fut pour tout découvrir ainsi qu’il l’avait envisagé : en elle
il y avait aussi peu de finesse qu’en lui-même la première fois
qu’il avait aimé Al·Ith. Dans un premier temps, Vahshi le
trouva quant à elle inexplicablement tortueux – pour bientôt
s’aviser qu’elle n’avait en fait nul besoin de mépriser la Zone
Quatre.
Et ainsi ces deux-là se retrouvèrent mariés. Festivités,
banquets, courses et épreuves de lutte s’éternisèrent un mois
durant. Des bébés furent conçus par tentes entières, et la reine
Vahshi finit par annoncer qu’elle-même était enceinte, d’un
enfant qui deviendrait un gage de l’alliance imprescriptible
avec la Zone Quatre. Ce n’était pas uniquement pour apaiser
son nouvel époux : elle cherchait également à le convaincre de
repartir au plus vite chez lui, impatiente qu’elle était de
retourner à la tâche ô combien agréable de vider les prospères
territoires de la Zone Cinq de leurs richesses.
Sauf que Ben Ata ne semblait nullement pressé de s’en aller.
Loin d’être un roi symbolique, marié pour de simples raisons
stratégiques, il donnait tous les signes d’une volonté
d’influencer sa politique – une chose qu’elle n’avait pas du
tout prévue. De son propre point de vue, cet homme souhaitait
à ses sujets une vie aussi terne, ordonnée, que celle de son
peuple. Il n’approuvait pas ses mœurs belliqueuses, refusait de
soutenir ses projets de pillage perpétuel, la prévenait nuit et
jour que si d’aventure elle ne changeait pas de cap, elle
régnerait bientôt sur une armée de dégénérés uniquement
intéressés par leur estomac.
Et – oui – alors qu’il se disputait ainsi avec sa nouvelle
reine, Ben Ata avait pleinement conscience de l’ironie de sa
situation. Car la moitié de son esprit se consacrait à envisager
des moyens d’inciter son propre peuple à se soucier plus que
jamais d’améliorer ses conditions d’existence. Les trois quarts
de ses soldats avaient été renvoyés chez eux, en « permission à
durée indéterminée » – avec pour instructions de s’occuper de
leurs villages et de leurs villes. Jarnti ne voyait nullement cela
d’un bon œil. Il avait même supplié le roi de revenir sur cette
décision… Il ne la comprenait pas ; lui aussi était convaincu
que la sorcière étrangère des hautes terres avait jeté un sort à
son souverain. Et, bien sûr, il ne se laissait pas abuser par cette
histoire de « durée indéterminée ». Ce n’était pas ainsi qu’on
maintenait en forme une armée… Il soupçonnait Ben Ata
d’avoir perdu tout intérêt pour les gloires martiales de la Zone
Quatre. Oui, nombre de soupçons lui torturaient l’esprit – mais
celui-ci, immergé dans la guerre sa vie durant, ne pouvait
suivre le cheminement de Ben Ata. Il en fut réduit à demander
à Dabeeb de l’aider à comprendre ; tout ce qu’elle lui dit ne fit
que confirmer ses craintes.
Ben Ata y trouvait plus d’un motif à raillerie intérieure.
La Zone Quatre, une fois qu’elle aurait retrouvé la paix et
l’abondance, n’en conserverait pas moins l’ordre et le contrôle
qui la caractérisaient – il y était bien décidé. Pas d’anarchie !
Hors de question que se relâche une discipline qu’il chérissait
de tout son cœur.
Pourtant il exhortait Vahshi à ne pas abandonner entièrement
les mœurs sauvages du désert, juste à cesser de voler, de
dépouiller autrui. Sauf qu’un retour au mode de vie
traditionnel de ce peuple, du point de vue de Ben Ata, revenait
à ouvrir la voie à une espèce d’anarchie contrôlée… Chaque
tribu ou regroupement de tribus devait à ses membres une
loyauté aussi fanatique que fantastique – un autre dût-il en
mourir. Un homme demandant la protection d’un de ses
compagnons pouvait effectivement, si nécessaire, exiger de lui
qu’il lui fasse don de son existence – et inversement. Sens de
l’honneur, confiance, altruisme définissaient les rapports entre
les membres de chaque tribu – mais entre elles il n’y avait pas
de limites à la tromperie, à la traîtrise, à la ruse et au
déshonneur.
Elles se volaient mutuellement menu et gros bétail, en
faisaient de même avec les femmes, qu’ensuite on traitait
néanmoins comme les leurs : à savoir des femmes libres,
fières, investies de droits et de privilèges. Elles n’hésitaient
pas à se trancher la gorge pour une simple histoire de mouton
subtilisé ou à massacrer un homme endormi dans le sable,
enveloppé dans sa cape en loques, pour récupérer l’eau qu’il
transportait. Voilà quel était l’état des choses que Ben Ata
présentait à sa conjointe comme préférable au récent, où de
véritables armées de combattants se déchaînaient d’un bout à
l’autre de la Zone Cinq, pour s’emparer de tout ce sur quoi
elles tombaient.
Tout était relatif, se consolait le roi, parfaitement incapable
qu’il était de croire en son nouveau rôle. Et sa stupéfaction
continuelle le ramenait inlassablement au même argument :
qu’à moins de maintenir les tribus dans la frugalité,
l’inconfort, une existence de chevauchées pénibles, la
salubrité du mode de vie des hommes du désert était
condamnée.
Il lui arrivait de regretter l’absence d’Al·Ith, qui n’aurait pas
manqué de partager son étonnement – sans doute même s’en
serait-elle amusée avec lui. Comment avait-il fait pour se
retrouver dans pareille situation ? Accomplissait-il bien son
devoir, faisait-il vraiment ce qu’on attendait de lui ? Et les
Pourvoyeurs, qu’est-ce qu’ils pensaient de lui ? Les
satisfaisait-il ?
Quand Vahshi partait régner sur son royaume, Ben Ata allait
réfléchir seul parmi les dunes ou sous sa tente. Avait-il fait
fausse route quelque part ? Tout avait cependant paru se
dérouler selon quelque plan invisible, mais puissant. Attendait-
on quelque chose de plus de sa part, quelque chose qui lui
aurait échappé ? Il était prêt à admettre son aveuglement
devant certaines potentialités pourtant évidentes. Ainsi
ruminait-il, ainsi méditait-il, tandis que Vahshi se retrouvait à
son tour comme contaminée par cet état d’esprit. Avant de
connaître Ben Ata, jamais elle ne s’était imaginé qu’on puisse
respecter un homme dans son genre – mais tel était néanmoins
le cas : cet homme lui était supérieur, elle parvenait à
l’accepter, quand bien même en son for intérieur uniquement.
Les mises en garde de Ben Ata à propos de la
dégénérescence de son peuple ? Oui, il avait raison dans les
faits, sinon sur l’origine de cette situation, qui crevait
effectivement les yeux : il y avait du relâchement parmi ses
sujets, et elle n’aimait pas ça.
Quand il serait reparti pour sa propre contrée, se disait-elle,
ses conseils allaient lui manquer. Il était flegmatique. Lent.
Mais nullement stupide. Ils s’équilibraient, oui, c’était ça. Eh
bien, peut-être consentirait-elle à lui rendre visite – après tout,
il y avait un enfant en route. Ni l’un ni l’autre ne doutait qu’il
s’agirait d’une fille : elle, parce que la force de sa sauvage
féminité ne pouvait que se reproduire, lui parce qu’il ressentait
la même justesse, la même évidence que lorsqu’Al·Ith et lui
attendaient un garçon. Ben Ata lui avait dit que cette enfant
deviendrait tout autant la reine de la Zone Cinq que celle de la
Zone Quatre, mais en association avec un fils déjà né – sur
lequel il était resté assez vague. Se montrer flou n’étant guère
dans son style, cela avait éveillé les soupçons de sa nouvelle
épouse. Si traîtrise il y avait, elle ne pouvait concerner que les
raids et les pillages – car ainsi fonctionnait son esprit ; dans
celui-ci se mêlaient des visions d’elle-même, devenue mère de
la souveraine de cette lucrative Zone occidentale, et des
images de razzias. Ses tribus lui avaient en outre rapporté que
les garnisons de Ben Ata étaient toujours en poste d’un bout à
l’autre de la frontière, ce qui l’avait conduite à se demander si
son époux ne connaissait pas quelque moyen de lire dans les
pensées d’autrui : elle avait effectivement réfléchi à la
possibilité d’envoyer des pilleurs à l’intérieur de la Zone
Quatre – pas fréquemment, bien sûr, et surtout pour se
remémorer avec nostalgie certains plaisirs désormais interdits.
Elle avait prévu de s’en excuser en lui rappelant que c’était là
le mode de vie traditionnel des frontaliers – son mari ne
pouvait donc s’attendre à ce qu’ils changent du jour au
lendemain.
Ben Ata la quitta soudainement, un matin. Il venait de rêver
du pavillon et du tambour. Appuyé sur son coude à ses côtés, il
fixait par l’entrée de la tente les sables tourbillonnants jaunis
par un soleil poussiéreux, ses oreilles – mais aussi tout son
corps, qui pulsait de douleur et de deuil – résonnant toujours
des battements de l’instrument. Il se releva d’un bond,
l’enlaça, convoqua ses soldats – et s’en fut avant même que la
jeune femme n’ait véritablement compris qu’il la laissait.
Et quand il fut parti, elle demeura seule des jours durant
dans sa tente, à s’avouer des pensées guère différentes de
celles de Ben Ata lorsqu’Al·Ith avait reçu l’ordre de le quitter.
Il n’y avait rien dans ce mariage qui ait répondu à ses envies
ou à ses attentes – c’eût été mentir de dire qu’elle y trouvait le
moindre plaisir, tant cette situation contenait de nouveautés
inconfortables. Et pourtant tout en elle avait changé ; elle se
sentait déconnectée de la vie de son peuple, et responsable
d’une manière que la jeune femme ne comprenait pas. Elle
aurait à rendre compte de tout ce qu’elle faisait ou décidait –
mais à qui ? Ben Ata avait évoqué ceux qu’il appelait les
Pourvoyeurs. Qui étaient-ils ? Comment avait-il connaissance
de leur existence ? Ça la mettait mal à l’aise de se sentir
observée, toisée, voire – ainsi qu’il le suggérait – dirigée. Ben
Ata lui avait en outre expliqué qu’il y avait autre chose après
la Zone Quatre – la Trois, pour commencer, d’où d’ailleurs
venait l’une de ses femmes. Et qu’au-delà s’étendaient encore
d’autres royaumes, dont il ne connaissait que les noms.
Le peuple de Vahshi disait, et chantait, que sa reine se
morfondait. Elle laissa dire. Oh, non, elle ne regrettait pas le
départ de Ben Ata ! La jeune femme s’était même réjouie de
se débarrasser de cet homme pesant, accablant, dont la
présence imposée l’empêchait d’être elle-même. Elle n’aspirait
qu’à une seule chose : retrouver sa vie d’avant, d’avant la nuit
où on l’avait jetée sous la tente dans laquelle se trouvait Ben
Ata, ce soi-disant militaire – occupé à réfléchir ! La jeune
femme ignorait jusque-là qu’on puisse réfléchir. Elle n’en
avait aucune envie ! Elle coulait des jours parfaitement
satisfaisants avant qu’on ne l’introduise à ces usages étranges,
mollassons, troublants…
Ben Ata chevaucha jusqu’au pavillon, y trouva son fils
entouré de nourrices supervisées par Dabeeb. Le garçon
s’exerçait à marcher. Son père s’imagina aussitôt en train de
passer avec lui ses armées en revue – sauf qu’il n’y avait plus
de soldats devant lesquels parader.
Dabeeb semblait tout avoir bien en main. Quant à Jarnti, il
était fort occupé à préserver le moral des troupes restantes.
Ben Ata envisagea d’aller inspecter son royaume, pour
regarder vie et force y affluer maintenant que les hommes
étaient de retour.
Dans l’immédiat, cependant, il se retrouvait avec Arusi au
beau milieu des fontaines du jardin. Assis avec lui sur le socle
de marbre blanc, il lui soulevait le menton de manière à lui
montrer les montagnes de sa mère, Al·Ith, tout en lui parlant
de la Zone Trois – un jour, oui, son fils s’y rendrait et en
apprendrait tous les mœurs.
Toute la Zone Quatre ne tarda pas à savoir que le roi
montrait à son fils comment lever les yeux – Dabeeb ayant
assisté au spectacle par une fenêtre. Les châtiments infligés à
ceux qui contemplaient les neiges furent bientôt abolis ;
partout les gens se mirent à regarder publiquement le royaume
interdit qui n’était plus hors de leur portée désormais. Et les
cérémonies des femmes se firent sauvages, triomphantes, et
pour la première fois s’ouvrirent aux hommes. Ce nouvel état
esprit, qui déferlait sur l’intégralité de la Zone, ne pouvait
manquer de réjouir Ben Ata – d’autant qu’il rendait l’enfant
fort et confiant. Mais son père ne cessait d’attendre le tambour
qu’il avait entendu dans ses rêves, en vain.
Il commença à évoquer l’idée d’un voyage en Zone Trois,
avec son fils, pour rendre visite à Al·Ith. Mais ce n’était pas là
ce qui avait été Ordonné – ce que ne manquaient pas de lui
rappeler les silences de Dabeeb. La Zone Trois lui était donc
interdite – à lui, Ben Ata ? Il lui semblait pourtant que son
fils…
Il remarqua qu’avec un groupe de femmes, Dabeeb faisait
des préparatifs de voyage ; avant même de leur poser la
question, il sut où elles comptaient se rendre. Lui, le roi, qui
récemment encore les aurait toutes fait emprisonner ou leur
aurait imposé le port de casques de châtiment, entendit
qu’elles allaient rendre visite à son épouse, dans sa contrée, et
qu’elles allaient emmener Arusi.
Et comment savaient-elles que c’était là ce qu’on attendait
d’elles – ce qu’il fallait qu’elles accomplissent ? rétorqua-t-il.
Il leur semblait à toutes – les femmes –, lui répliqua Dabeeb,
que c’était à la fois leur rôle et leur droit d’y aller ; qui d’autre
qu’elles, en effet, avait empêché si longtemps l’ancien savoir
de sombrer dans l’oubli ?
Mais en avaient-elles reçu l’Ordre ? Avaient-elles reçu la
visite d’un messager ?
Des questions qui la firent monter sur ses ergots. Elle
arborait l’air de ceux qui se savent dans le vrai, qu’il ne vaut
mieux pas contredire. Les propres objectifs de Ben Ata ayant
déjà été si entièrement bousculés, remodelés, il renonça à
s’opposer à elle.
L’enfant avait deux ans lorsqu’il partit avec les femmes.
Leurs adieux aux plaines humides, jadis le théâtre de tant
d’efficacité militaire, donnèrent lieu à une fête qui demeura
néanmoins officieuse. Des foules métissées braillèrent les
chansons des femmes qu’on avait entre-temps adaptées aux
usages de chacun, pour leur faire savoir toute leur joie de
soutenir ce groupe radieux qui semblait jusque dans son
apparence incarner la nouvelle Zone Quatre, où tant de choses
étaient en train de changer.
Il y avait là vingt femmes, pour la plupart dans la force de
l’âge. Elles portaient des robes copiées sur celles d’Al·Ith –
son séjour parmi elles leur avait inspiré l’utilisation d’étoffes
inusitées, de couleurs plus subtiles, le recours à des découpes
jusque-là inédites. Leurs cheveux dénoués disaient leur fierté,
leur désir de défier des hommes guère heureux de se faire ainsi
toiser. Toutes riaient de se retrouver aussi fortes ensemble ; et
toutes montaient des chevaux qu’elles avaient refusé de seller
ou de brider. Sauf qu’elles étaient loin d’avoir autant d’aisance
qu’Al·Ith : leur maîtrise hésitante des bêtes leur valut quelques
commentaires dubitatifs de la part des hommes, mais elles
parvinrent à s’en sortir correctement. Elles s’attendaient
tellement à recevoir un bon accueil en Zone Trois que dans un
premier temps elles refusèrent de prendre des boucliers ou
même des broches protectrices. Dans la montée qui menait à la
frontière, Dabeeb et ses compagnes n’eurent cependant d’autre
choix que d’en faire usage.
C’était là une bien belle compagnie, soudée, puissante ;
Dabeeb avait installé le petit garçon devant elle, et d’autres
enfants accompagnaient les femmes qui entendaient ainsi
« leur donner l’occasion d’apprendre les usages nouveaux ».
Elles se retrouvèrent bientôt dans l’atmosphère chatoyante
de la Zone Trois, sans ressentir autre chose que de l’euphorie,
et réussirent à traverser l’immense plaine avant la tombée de la
nuit, quand le vent éprouvant commençait à souffler.
À mi-chemin du col qui menait au plateau, elles s’arrêtèrent
à une grande auberge et y demandèrent l’hospitalité, au nom
d’Al·Ith – toute une foule en sortit aussitôt pour les dévisager.
Le propriétaire des lieux finit par les laisser entrer, tandis
qu’on conduisait leurs chevaux aux écuries.
La mention d’Al·Ith, s’étaient-elles convaincues, allait leur
assurer un accueil particulier ; or, son nom ne semblait pas du
tout impressionner leurs hôtes, qui les traitaient néanmoins
avec une grande courtoisie, ce royaume ayant coutume d’offrir
l’hospitalité aux étrangers – une politesse qu’elles trouvaient
cependant froide, ou du moins indifférente.
On les installa dans la pièce principale, autour d’une large
table incroyablement longue, et ce fut avec un grand
empressement qu’on les servit – sous les yeux ébahis, mais
nullement irrespectueux, des clients habituels des lieux. Les
femmes commencèrent bientôt à parler et à rire un peu trop
fort, à rejeter leurs cheveux en arrière, à se faire de belles
déclarations tapageuses, alors même que fondait leur
confiance intérieure. À quoi s’étaient-elles attendues ? À se
sentir comme chez elles, bien sûr. Comme de retour d’un long
exil. Car c’était là le sentiment qui avait dominé tous ces
interminables mois de préparatifs. Il leur était toutefois facile
de l’accepter en se disant : Bon, tout va changer lorsque nous
aurons vu Al·Ith. Ce qui les minait vraiment, c’était de
comprendre à quel point elles faisaient pâle figure en ces lieux.
Les meilleures d’entre elles, les plus raffinées, les plus
audacieuses paraissaient ici bien gauches. Bon, cela, elles
pouvaient encore le supporter – n’était-ce pas là le lot commun
de leur Zone depuis des générations, de toujours se savoir
coupé de l’excellence, de ses propres potentialités ?
Ce qui les entourait les affectait, leur faisait prendre
conscience de leur dénuement.
Bien sûr, il y avait des auberges et des hôtels de toutes sortes
dans leur contrée. Et au premier abord, certains de ces
établissements ne se distinguaient pas tant de celui-là. Ce ne
fut qu’une fois confortablement installées à table, en mesure
de voir et de toucher, qu’elles commencèrent à comprendre.
Il n’y avait chez elles aucune auberge qui ne disposât point
d’une grande salle à manger, d’une cheminée quelconque, de
chaises, de tables…
ah, mais, quelle différence… Eussent-elles pénétré dans cette
pièce, là-bas, qu’elles n’auraient pas immédiatement remarqué
– quoi ? Des détails. L’attention délicate portée à chaque objet,
leur variété.
L’imposante tour de cheminée était sculptée ingénieusement,
mais aussi d’une manière ludique – elle seule aurait suffi à les
occuper la moitié de la soirée. Outre des bancs, il y avait
également là des chaises, des banquettes, des tabourets, et ces
chaises accueillaient des coussins brodés – des broderies, à
l’instar de la cheminée, aussi belles qu’une soirée remplie
d’histoires et de chansons. Les assiettes qu’on leur servait,
d’une singulière élégance, étaient en porcelaine, un matériau
dont elles connaissaient à peine l’existence. Et il y avait là
encore tellement de merveilles – sans même parler de la
nourriture, que ces ménagères accomplies savaient digne d’un
roi. Le leur ne mangeait certainement pas aussi bien.
Voilà donc à quoi ressemblait la paix. Un royaume en paix.
Les changements en cours chez elles les avaient toutes
impressionnées, encouragées – des toits enfin recouverts d’un
chaume convenable, des maisons reconstruites en pierre et en
bonnes briques, des champs labourés qui n’avaient jusque-là
accueilli que des joncs, des rocailles, des grenouilles et des
mauvaises herbes – voilà, s’étaient-elles alors dit, ce que
permettait la paix.
On les installa par groupes de deux ou trois dans de grandes
chambres, où aucune ne ferma l’œil tant l’examen des
courtepointes, des oreillers, des couvertures, des lits eux-
mêmes – d’une élégance et d’une solidité qui leur semblaient
proprement inimaginables – les emplissait d’enthousiasme.
Elles traversèrent les paliers pour passer d’une chambre à
l’autre, pas moins excitées que les enfants qui les
accompagnaient, en s’évertuant à tout bien graver dans leur
mémoire, jusqu’à ce que l’aubergiste vienne fort poliment leur
demander de laisser dormir les autres clients.
Au matin, après un petit-déjeuner auquel elles n’étaient
nullement habituées – elles n’imaginaient même pas qu’on
puisse avoir besoin d’autant de nourriture –, elles se rendirent
toutes aux écuries, en s’attendant à y être surprises. Elles en
ressortirent dépitées, toutes soupirantes, en se chuchotant que
nombre de citoyens de la Zone Quatre étaient loin de vivre
aussi bien que ces chevaux.
Totalement dégrisées, elles reprirent leur route dans
d’imposantes masses enneigées qui semblaient à présent
comme se moquer d’elles, rire de leur propre éloignement, car
celui-ci avait changé de nature. Elles passaient sans rien dire
devant les gens qu’elles croisaient, attendant à peine d’eux un
salut, toute allégresse les ayant quittées. Mais si elles
progressaient avec lenteur, c’était aussi pour voir autant de
choses que possible… Vers midi, elles firent halte dans une
petite bourgade située aux abords d’une colline caillouteuse où
broutaient tranquillement des bêtes – le sol en ces lieux ne
convenant pas à l’agriculture. Les animaux étaient charnus,
robustes, aucun n’avait été surmené.
La ville, tout en pierre, était bâtie en hauteur – certaines
demeures atteignaient les douze étages. Elles n’étaient
cependant ni régulières ni uniformes, mais donnaient
l’impression de s’étirer en tous sens, avec leurs innombrables
recoins et grands toits en terrasses, sur lesquels on voyait des
gens lézarder en contemplant les montagnes. Les carrés,
rectangles et cercles scintillants qui recouvraient la presque
intégralité des bâtiments réfléchissaient le ciel, les nuages, et
même les oiseaux de passage – telle de l’eau qu’on aurait
attrapée, étalée, puis maintenue en place… La veille au soir,
dans l’auberge, elles s’étaient émerveillées de l’utilisation
qu’on y faisait du verre – bien sûr, on connaissait le verre dans
leur contrée, mais jamais on n’aurait songé, là-bas, à s’en
servir de cette manière, à en faire des fenêtres aux
positionnements et proportions destinées à donner du plaisir
ou à donner à toute une ville l’aspect d’un miroir, sur les murs
de laquelle se refléterait le ciel, dont le sommet des tours serait
comme fait d’eau… Immobiles sous les arbres de la petite
place centrale, la bouche ouverte, elles n’en croyaient pas leurs
yeux… conscientes qu’elles avaient en outre l’air de cul-
terreuses. Le groupe finit néanmoins par se remettre en quête
d’une auberge. Qui s’avéra si différente de celle de la veille
qu’elles auraient fort bien pu passer devant sans même s’y
arrêter. Des terrasses couvertes entouraient une grande pièce
centrale elle-même à ciel ouvert, mais qu’il était possible de
parer de panneaux de verre. Des gens installés un peu partout à
des tables buvaient et mangeaient à leur rythme, sans trop
s’inquiéter des enfants qui jouaient autour d’eux. Les sommets
enneigés
qui les dominaient se reflétaient dans le verre, comme si
montagnes, neiges et cieux venteux faisaient partie intégrante
de leur substance. Cette scène si ordinaire de gens bien dans
leur peau, leurs pauvres cœurs accablés la vivaient cependant
comme une véritable punition. Prise un détail après l’autre,
elle n’avait pourtant rien de particulièrement remarquable : un
adulte montrant à un enfant comment bien se tenir à table, une
dame souriant à un homme – son époux ? Si oui, il n’avait
vraiment pas grand-chose à voir avec ceux qu’on croisait en
Zone Quatre… Mais considéré dans son ensemble, ce tableau
semblait comme baigné d’une pâle et subtile clarté qui leur
évoquait le désir consubstantiel à certains rêves : la
douloureuse conscience d’être en exil.
C’était du plaisir, se dirent les femmes, qu’elles voyaient ici.
Voilà ce qui les entourait. Un bien-être sans but, sans pression,
sans reproche. Sauf qu’il fallait écarter le mot plaisir. Dabeeb
leur expliqua qu’Al·Ith arborait cette même quiétude
lorsqu’elle était arrivée en Zone Quatre ; c’était d’ailleurs ce
qui l’avait immédiatement frappée : sa grandeur, sa liberté.
Mais il ne s’était pas agi de plaisir, ni davantage de joie –
quand bien même, après sa première rencontre avec la
souveraine, la servante avait bel et bien rapporté à sa petite
maison dépouillée la conviction étourdissante, voire
triomphante, que le bonheur était possible. Mais les forces
d’Al·Ith lui venaient d’autre chose, elles prenaient leur
source… ailleurs.
Ce qu’elles contemplaient, la quintessence de cette scène,
n’était ni du plaisir ni du bonheur – des mots qui semblaient à
présent caractériser des qualités dérisoires, méprisables même,
peu importait leur signification en Zone Quatre –, mais
quelque chose qu’elles ne pouvaient même pas commencer à
comprendre.
Elles se sentaient totalement écrasées et pleines d’amertume.
Un fossé de plusieurs siècles séparait tout ceci de ce à quoi la
Zone Quatre pouvait aspirer. Le processus allait prendre du
temps – mais un temps qu’il faudrait mesurer de manière plus
subtile, plus raffinée. Oh oui, la Zone Quatre était capable de
bâtir des maisons aussi hautes que celles-ci, voire d’intégrer
du verre dans leurs façades, pour peu qu’on lui montre
comment faire. D’apprendre à élaborer des plats si raffinés
qu’ils formaient comme de tout nouveaux langages –
susceptibles de trouver écho dans les motifs tissés sur les
vêtements des serviteurs. Mais pour ce qui était des véritables
différences, il lui faudrait apprendre à les nourrir de cette
dimension inédite à laquelle elle venait à peine de s’ouvrir. Par
exemple, la façon si naturelle qu’avaient ces gens serviables
de se comporter comme des partenaires, comme des égaux –
combien de temps la Zone Quatre allait-elle mettre pour
s’imprégner de cette égalité absolue entre individus, alors que
divisions, classes, rangs et hiérarchie – voire servilité –
formaient depuis si longtemps son essence ? Même cet aspect
partiel de la Zone Trois paraissait invraisemblablement
lointain – jusqu’aux questions fort ordinaires de la serveuse
souriante qui semblaient comme émaner d’un royaume
incroyablement supérieur.
Après avoir quitté cette auberge – ou plutôt après s’en être
retrouvées chassées par leurs propres sentiments –, elles
s’éloignèrent de la splendide ville de pierres éclatantes, qui
dans sa structure même faisait appel à l’eau, au ciel, aux
nuages, à la lumière, à la neige et aux montagnes, sans cesser
de tourner la tête et de soulever les enfants de sorte qu’ils
puissent tout voir, s’en imprégner, s’en souvenir, et devenir les
premiers habitants de la Zone Quatre à avoir une connaissance
intime des mœurs de la Trois.
En soirée, elles atteignirent Andaroun et, après avoir une
fois encore demandé leur chemin, la petite place
généreusement arborée. Et ensemble elles allèrent se poster sur
les larges marches blanches du palais, pour s’enquérir d’Al·Ith.
Son nom leur valut des coups d’œil interloqués, mais
nullement hostiles.
Au terme d’une longue attente, une jeune femme descendit
lentement dans leur direction.
Au moins Dabeeb reconnut-elle immédiatement la sœur dont
sa reine avait parlé, car il s’agissait d’Al·Ith, mais avec des
cheveux blonds et une peau blanche.
Elle réprima l’impulsion – en raison même de la
magnificence de ce palais, de ses dimensions prodigieuses, de
tous ces balcons, colonnades, ces délicates couleurs vives – de
s’agenouiller devant cette femme, voire de l’implorer. Car ce
n’étaient pas là les mœurs de ces lieux, elle le savait.
Murti· hocha la tête au nom d’Al·Ith.
« Mais elle n’est pas ici », se borna-t-elle à dire.
Une déclaration censée mettre fin aux débats, comme les
femmes ne manquèrent pas de le comprendre : à l’évidence, on
allait leur refuser les réponses qu’elles espéraient obtenir.
« Voici son fils », dit Dabeeb, en tendant le garçon.
Murti· prit Arusi, le tint quelques instants – d’une manière
qui ne laissait guère de doutes quant à son expérience en la
matière –, puis lança : « Ma sœur n’est pas ici.
— N’est-elle donc pas la reine de cette contrée ?
— Vous n’avez pas l’air de bien comprendre. C’est moi qui
occupe ses fonctions, désormais, si c’est bien ce que vous
voulez savoir. Vous la trouverez là-bas… »
Et elle pointa un doigt en direction du nord-ouest.
Tout semblait avoir été dit.
« Pourquoi êtes-vous ici ? » leur demanda pourtant Murti·
alors même qu’elles s’apprêtaient à partir.
La question les mit mal à l’aise, les fit rougir, les emplit de
honte – tout simplement parce qu’elles-mêmes se la posaient.
Avaient-elles le droit de se trouver ici ? Voilà ce que Murti·
voulait savoir, tout comme Ben Ata avant elle.
« Vous allez devoir demander quoi faire à ma sœur », leur
répondit Murti·. Ce sur quoi elle rendit l’enfant à Dabeeb, puis
s’empressa de repartir à l’intérieur du palais.
Les femmes se retrouvèrent une fois encore dans une
auberge. Elles étaient à présent abattues, envahies de mauvais
pressentiments – alors même que tout le monde se montrait au
minimum courtois à leur égard. On les nourrit et les logea sans
rien demander en échange ; elles n’avaient de toute façon
aucun moyen de rendre la pareille à leurs bienfaiteurs. Elles-
mêmes ne songeaient qu’à une chose : retourner au plus vite
chez elles raconter à tout le monde ce qu’elles voyaient ici –
quand bien même cela risquait fort de ne servir à rien, car
elles ne pouvaient faire davantage qu’expliquer, encore et
encore, que si l’on cessait de consacrer aux activités guerrières
toutes les ressources d’une contrée, alors celle-ci,
dans son ensemble, commencerait à s’épanouir, à prospérer, à
s’emplir de détails somptueux. Dans les mains et les esprits de
tous vivaient des talents, de l’ingéniosité, qu’il suffisait de
nourrir, d’étoffer… patience.
L’établissement dans lequel elles passèrent la nuit mettait à
la disposition des clients une multitude de jardins remplis de
plantes, dans lesquels étaient disséminés des dortoirs fort
agréables. Toutes se retrouvèrent dans le même, où leur fut
apporté de quoi manger. Ce soir-là, plutôt que d’examiner les
couvre-lits et les poignées de porte, elles choisirent d’arpenter
ces espaces verts. Ceux qui bordaient les fontaines du pavillon
de Ben Ata et d’Al·Ith leur avaient paru être le summum du
raffinement et de la grandeur ; elles comprenaient à présent à
quel point ce n’étaient que des potentialités de magnificence.
Et cela s’éternisa ainsi des jours durant. Elles chevauchaient
en silence, à observer tout ce qui les entourait, à s’efforcer de
ne pas céder à l’abattement ou à l’apitoiement, à passer la nuit
dans toutes sortes d’auberges – la variété de plaisirs et
d’intérêts que ces lieux offraient aux voyageurs ne semblait
connaître aucune limite.
Elles se renseignaient sur Al·Ith partout où elles allaient,
pour parfois ne recevoir que des regards vides en guise de
réponse. Comme si elle avait été oubliée. Le plus souvent,
cependant, on leur déclarait « qu’à ce qu’on disait, elle se
trouverait quelque part par là ».
Ainsi donc elles poursuivirent leur route, jusqu’à découvrir
devant elles une chaîne de montagnes percée d’une trouée,
dans laquelle s’enroulaient des brumes bleutées.
Un soir, les femmes pénétrèrent dans un petit village
qu’elles avaient là aussi l’intention de simplement traverser ;
mais lorsqu’elles s’enquirent d’Al·Ith, on leur répondit
qu’elles pouvaient la trouver aux écuries.
Elle était en train de ramener des chevaux dans leur
minuscule cahute. Découvrir là ces femmes ne manqua pas de
la surprendre, mais elle ne les accueillit pas moins avec
chaleur. Et ce fut avec un empressement empreint d’un regret
évident, éloquent, qu’elle prit son fils dans ses bras.
Mais elles savaient désormais, sans le moindre doute,
qu’elles n’auraient pas dû se trouver ici.
Tout d’abord par la simple tournure des événements : elles
avaient bel et bien retrouvé Al·Ith, mais il n’y avait nulle part
où elles auraient pu ne fût-ce que dormir, le village étant trop
petit pour disposer d’une auberge.
Al·Ith alla voir les gens qui, au nom de tous, décidaient des
affaires de la bourgade, pour leur demander au nom des
femmes l’autorisation de dormir dans les vergers, l’été n’ayant
pas encore tout à fait pris fin. Cela leur fut accordé, tout
comme le droit de prendre tous les fruits dont elles auraient
besoin.
Et ce fut donc ainsi que les vingt femmes, en compagnie de
leurs innombrables bambins et du fils d’Al·Ith, passèrent cette
nuit-là dans les herbes des vergers, sous un ciel clément.
On pourrait dire que c’était là la première fois, depuis
qu’elles étaient parties de chez elles, qu’un environnement
familier les entourait – mais cela n’était qu’en partie vrai. Car
il n’y avait rien en Zone Quatre qu’on puisse comparer à ces
riches vergers vénérables ; certains des fruits leur étaient
d’ailleurs inconnus.
Elles lui parlèrent des dispositions récemment en vigueur
dans la Zone Quatre, ainsi que de Ben Ata – se montrant
cependant pleines de tact sur les rumeurs qui couraient à
propos de la nouvelle reine, avec laquelle le roi avait après
tout passé beaucoup de temps. Elles lui décrivirent la
disparition progressive des pires situations de pauvreté, la
manière dont les granges et les entrepôts se remplissaient de
grain ; lui détaillèrent le quotidien d’Arusi, présentement
endormi sur ses genoux, ses diverses maladies et petits
accidents.
Elles mirent cependant longtemps à évoquer l’existence
d’Al·Ith, à lui demander ce qu’elle faisait ici, bannie comme
elle l’était de son ancienne vie. Parce qu’elles le savaient déjà,
n’avaient aucun mal à l’imaginer.
Mourant elles-mêmes d’envie de découvrir cette contrée, la
fameuse Zone Trois, elles comprenaient parfaitement qu’Al·Ith
désirât de tout son cœur l’endroit plus élevé, plus agréable,
dont elles pouvaient voir l’entrée uniquement en levant les
yeux.
Ces femmes trouvaient étrange d’être assises là, au beau
milieu de ces herbes parfumées, en train de contempler en
compagnie d’Al·Ith, comme elles l’avaient fait si longtemps
auparavant, les merveilleux sommets de la Zone Trois. Elles
ne se sentaient pas prêtes, ni même autorisées à pénétrer dans
ces lieux – dont leur souveraine avait son content, et qu’elle
voulait quitter. Tout cela, elles le savaient. Quand bien même
elles en ignoraient la réalité quotidienne.
C’est là une scène qu’affectionnent particulièrement nos
artistes, qu’ils embellissent d’une immense lune jaune
positionnée de telle manière qu’elle se retrouve tout près ou
derrière la tête d’Al·Ith. Ou alors il n’y a qu’un ravissant
croissant, mis en valeur par quelques rares étoiles. Et ils y
ajoutent souvent un superbe paon, dont la queue chatoyante
emplit le verger de reflets irisés.
Mais c’est dans l’ensemble une représentation assez fidèle –
et si je dis cela, c’est parce qu’elle est sans doute la dernière
un tant soit peu conforme à la réalité. Car il y a à présent
quelque chose dans l’histoire d’Al·Ith qui dépasse les goûts
populaires. Ce qui nous occupe ici, c’est le récit d’une grande
reine jadis aimée de tous, qui – mais non, elle ne tourne pas le
dos à son royaume. Elle ne le rejette pas. Ce serait sans doute
plus facile, plus dramatique, si elle s’y décidait. Or, tout se
passe comme si Al·Ith vivait déjà autre part, du moins en
partie. Et il s’agit là d’une vérité fort sinistre. Aride. Voire
insultante, car il est difficile d’imaginer cette personne faire
autre chose que mépriser complètement les satisfactions et
bonheurs quotidiens – cette personne qui, vue de l’extérieur
par des yeux incultes, ne donne guère de preuves de
changements et d’évolutions intérieurs. Pas plus que l’ignorant
ne peut suspecter le processus de maturation à l’œuvre au
cœur d’une chrysalide. Non, il nous est nécessaire,
pardonnable, à nous autres chansonniers, Chroniqueurs et
portraitistes, d’adoucir certaines réalités.
Par exemple : son cheval Yori. Le fait est qu’Al·Ith ne
retourna pas en Zone Quatre. Jamais plus le tambour ne
retentit pour elle. Longtemps elle attendit, espéra – à moitié,
vu qu’elle le redoutait en même temps – qu’il revienne à la
vie, crut toutes sortes de choses, comme d’avoir commis une
terrible erreur en venant ici, sur ces hautes frontières, d’avoir
fui ses responsabilités. Mais elle se tenait après tout prête à
repartir à chaque instant, se disait-elle pour se réconforter. Et
avec ce qui lui restait de cœur, elle se languissait toujours de
son époux. Mais tous ces espoirs, tous ces désirs
contradictoires n’aboutirent absolument à rien ; ce qui se
produisit en réalité – bien plus tard, après un certain nombre
de vicissitudes – fut que son fils vint effectuer de longs séjours
en Zone Trois. Sauf que c’était pour passer du temps avec
Murti· qu’il nous rendait visite. Ainsi les événements
déçurent-ils ses espérances… qui ne cessaient au demeurant de
s’amenuiser, la jeune femme prenant progressivement
conscience que rien ne lui était dû.
L’une des représentations les plus populaires d’Al·Ith est
celle où elle redescend dans la Zone Quatre avec le garçon, qui
a six ans environ, installé devant elle sur sa monture. Ben Ata,
tout sourire et aménité, se tient en retrait, laissant la reine
dominer la scène. Tous deux chevauchent en tête d’une troupe
d’enfants de la Zone Quatre, de retour d’une visite éducative,
qui ressemblent à de petits sauvages heureux d’avoir été
apprivoisés. Le cheval sur lequel Al·Ith se trouve n’est autre
que Yori. Enfin non, pas exactement, car les artistes prennent
soin de le modifier un tant soit peu, pour éviter d’éventuelles
remises en cause de leur travail. On peut dire que jamais Yori
n’a péri : il est des morts que l’imagination populaire ne
saurait accepter, d’autant que des milliers de chevaux ont reçu
son nom depuis.
Il y a un autre personnage qui n’a jamais été dépeint de
façon réaliste : Dabeeb, dont on fait souvent une chanteuse,
comme si c’était sa profession.
Au point du jour, alors que la plupart des femmes avaient
fermé l’œil et qu’Al·Ith somnolait lovée dans les herbes,
Dabeeb, trop triste pour dormir, se fredonnait à voix basse
cette chanson :
Je traverserai la plaine le cœur battant,
Vous laisserai derrière moi, en compagnie de mon passé –
Qui suis-je sur ce fier destrier,
Qui mieux que moi saurait où le mener ?
Oh, je n’aime pas repenser à mon moi de jadis,
Si petit parmi les casanières et les couche-tôt.
Non, que mes petites vanités crient famine
Jusqu’à ce que mon cœur atteigne les hautes terres,
Que mon passé derrière moi soit laissé.
Apprends-moi à aimer ma faim,
Envoie-moi une tempête pour balayer les sables…
Al·Ith se redressa.
« Qu’est-ce que tu chantes ?
— Une nouvelle chanson.
— Oui, je sais, jamais je ne l’ai entendue. Mais d’où vient-
elle ?
— Du désert, s’excusa Dabeeb. De la Zone Cinq.
— De là-bas… »
Agenouillée, penchée en avant, Al·Ith tendait ses mains
jointes devant elle, ce qui arracha un sourire à Dabeeb.
« Oh, tu as tellement changé, Al·Ith ! »
Car elle ne pouvait s’empêcher de se remémorer la première
fois qu’elle était descendue jusqu’à eux – comme si ce
souvenir avait des prétentions sur le présent.
Comme si les sourires et le charme de cette reine avaient le
pouvoir de condamner l’Al·Ith qu’elle était devenue, celle en
cet instant agenouillée dans les herbes, cette femme maigre et
usée qui donnait l’impression d’avoir été consumée par des
flammes invisibles. Dans son dos, les pics enneigés
resplendissaient tous d’un rouge indomptable.
« Chante-la en entier ! la supplia Al·Ith.
— Mais Al·Ith, ils n’ont pas le même rapport que nous aux
chansons, là-bas. Tu connais celles de la Zone Quatre – elles
ont des paroles différentes en fonction des circonstances, mais
cela ne nous empêche pas de toutes les connaître. Et nous en
apprenons certaines à nos enfants, un mot après l’autre. Il y en
a d’autres uniquement pour nos filles, à qui nous promettons
de belles roustes si d’aventure elles se trompent ne serait-ce
que d’une syllabe. Oui, ce sont là nos usages. Mais là-bas, si
j’en crois ce qu’ils nous en disent, on invente les chansons au
fil de l’inspiration. Ils parcourent leurs déserts de sable – des
endroits terribles, à les croire, tellement secs, tellement
chauds, qu’on y grille sur place – on ne devrait pas se plaindre
en Zone Quatre, pas vraiment, et pourtant…. Là-bas, c’est le
royaume des lézards et des serpents, il suffit de soulever une
pierre pour en trouver un – et de secouer sa robe pour voir en
tomber un scorpion. Oui, désolée, la chanson, j’y arrive…
pour revenir aux leurs, imagine une troupe entière de cavaliers
en train de chevaucher ; l’un d’eux va se mettre à chanter un
vers, un autre va prendre le relais, et ainsi de suite : la chanson
va s’inventer au fur et à mesure, parfois pendant des heures. Et
lors de leurs fêtes des prix sont donnés aux meilleurs
improvisateurs. Quelqu’un va lâcher une phrase, je ne sais pas,
moi, disons : “Ici, nous nous tenons au milieu du verger” –
enfin, non, ce ne serait pas des vergers pour ces malheureux,
mais plus probablement des tempêtes de sable. Cette chanson
nous est parvenue grâce au garde du corps de Ben Ata,
lorsqu’il a fait son retour dans les villages. Elle a
progressivement gagné en popularité, et tout le monde la
chante désormais. Mais cela ne m’étonnerait pas que là-bas,
ils l’aient complètement oubliée. Ils ont déjà dû passer à autre
chose, j’imagine.
— Et il fallait qu’elle vienne de là-bas, murmurait Al·Ith, de
là-bas. »
On autorisa les femmes à rester encore quelques jours – mais
elles ne devaient pas oublier que le temps allait bientôt
changer. En retour, on attendait d’elles qu’elles participent à la
moisson.
Al·Ith, son fils et Dabeeb gravirent ensemble le col couvert
de bleu. À mi-chemin du sommet, notre ancienne reine mit
pied à terre pour montrer à la servante quelque chose dans
l’herbe : des os blanchis.
Tous trois étaient cernés d’une brume bleutée qui leur glaçait
le sang. Dabeeb la trouvait effrayante. Elle avait du mal à
respirer. Quant au petit garçon, aussi fort que courageux, il
semblait sur le point de fondre en larmes, mais se l’interdisait.
« Ben Ata dit que les hommes ne pleurent pas », annonça-t-il
à sa mère et à sa nourrice.
Al·Ith leur demanda d’attendre là son retour.
« Je peux faire l’ascension toute seule. Je vais chaque fois un
peu plus loin… Il m’est possible d’y rester plus longtemps, à
présent. Mais aujourd’hui je ne m’attarderai pas… Oh,
Dabeeb, si seulement tu savais à quel point je désire cette
contrée, à quel point je brûle qu’on m’y accepte…
— Mais je le sais, Al·Ith ! »
Dabeeb s’installa près des épais os blancs en compagnie
d’Arusi, et jusqu’au retour d’Al·Ith lui raconta des histoires sur
le plus beau, le plus adorable des chevaux à avoir jamais vécu.
Sa reine ne semblait pas être partie bien longtemps, et pourtant
la servante voyait dans son regard à quel point elle s’était
éloignée d’eux.
Al·Ith s’assit, prit son enfant sur ses genoux, puis plongea
ses yeux dans les siens pour le nourrir de tout ce qu’elle avait
rapporté de là-bas.
« Fais-en profiter ton père, lui murmurait-elle. Donne-le à la
Zone Quatre – et que cela la nourrisse, la consolide, la rende
résistante…
— Que vois-tu donc là-haut ? lui demanda Dabeeb.
— Je ne suis pas capable de voir. Et pourtant de plus en plus
de choses défilent devant mes yeux… des êtres de flammes, de
lumière… comme si le vent s’était transformé en feu… le bleu
n’est que la matrice de la véritable lumière, Dabeeb, et si je
ferme les yeux… – ce qu’elle fit – … je peux voir des images,
des dessins, des reflets… tous nobles et raffinés, Dabeeb, pas
comme nous ; à leurs yeux nous sommes juste… ils ont pitié
de nous, ils nous aident, mais nous ne sommes que… »
Ainsi bredouillait-elle.
« Oui, convint Dabeeb, à leurs yeux, nous ne sommes
que… »
Et elle se tut, atterrée. Alors qu’Al·Ith, qu’elle considérait
comme son alter ego, sa sœur, sa dame, son amie, s’éloignait
déjà des réalités de son royaume, de son foyer, elle, Dabeeb, se
préparait à redescendre, redescendre – comme si on l’avait
frappée de quelque condamnation.
Une fois de retour dans le verger, elle dit aux femmes qu’il
leur fallait à présent rentrer chez elles, ce dont tout le monde
convint. À Al·Ith, elle expliqua que le garçon allait devoir
rester avec elle – comme une espèce de réparation, suggéra
l’une des présentes. Mais le visage d’Al·Ith lui rappela à quel
point elle s’était trompée.
« Je suis désolée, déplora-t-elle. J’ignore comment j’en suis
arrivée à me persuader qu’on devait toutes venir – mais je
comprends à présent… Qu’est-ce qui m’a pris ? Et j’ai causé
des souffrances, oui, c’est là une évidence. »
Mère et enfant furent séparés ; un véritable déchirement. Tel
un adulte, ce fut en gardant le silence – en réprimant ses
émotions – qu’il s’éloigna d’Al·Ith, installé devant Dabeeb,
qui laissait pleuvoir des flots de larmes sur sa petite tête. Pas
une fois il ne se retourna vers sa génitrice, qui fixait sur lui des
yeux de morte.
Les femmes qui repartaient chez elles n’avaient plus grand-
chose à voir avec le groupe ayant émergé des plaines quelque
temps auparavant ; elles gardaient le silence et ne semblaient
guère désireuses d’être observées.
Et elles s’attiraient des regards critiques le long des routes,
et les aubergistes leur réservaient un accueil courtois, mais
glacial.
Les conséquences de leur erreur étaient effectivement des
plus sévères. En Zone Trois – et jamais nous n’avions porté ce
« là-bas » en haute estime –, tout le monde parlait de ces
femmes mal élevées, prétentieuses. Leur simple passage en ces
lieux était considéré comme fort malavisé. Elles avaient causé
davantage de dégâts que les stupides soldats trop zélés
initialement venus chercher Al·Ith. Mais quand même, qu’est-
ce qui n’allait pas avec cet endroit, pour que des femmes
dussent s’y rendre en bande, sans hommes, comme si c’était là
la chose la plus naturelle du monde ? Leurs vêtements – dont
elles s’étaient tellement enorgueillies –, leurs coiffures… on
ne leur passa rien, ce qui ne manqua pas de rejaillir
lourdement sur Al·Ith : à tout le moins elle avait dû se
fourvoyer quelque part, ou laisser son mariage l’affecter.
Abattus, nous nous remîmes tous à nous interroger sur le bien-
fondé de cette union – certains allèrent même jusqu’à contester
les Pourvoyeurs, à se demander s’ils n’avaient pas commis une
erreur, s’ils ne s’étaient pas montrés négligents en laissant les
gens se méprendre sur leurs intentions. De telles pensées ne
nous ayant jamais traversé l’esprit, un vent de malaise
troublant commença à souffler sur la Zone tout entière.
En Zone Quatre, les récits que les femmes rapportèrent de
leur voyage n’aidèrent en rien la lente entreprise de réparation
et de régénération. Nombreux furent ceux qui ne croyaient pas
un mot de ce qu’elles racontèrent sur ce mode de vie subtil,
raffiné, distingué. Et personne ne le comprenait. Ce que
disaient les femmes n’était certes pas erroné, mais rien en
Zone Quatre ne reflétait encore, n’expliquait ce qu’elles
avaient vu. Les rumeurs courant sur les décorations, couleurs,
motifs et astuces de « là-haut » eurent pour conséquence une
véritable flambée de maladresses criardes. Ben Ata dut même
promulguer une loi interdisant toute extravagance inutile ; une
certaine rancœur s’installa, les gens ne comprenant pas
pourquoi eux étaient privés de tant de choses.
Et pour la première fois, on en vint à critiquer le mariage, et
l’enfant, qui était l’héritier des deux Zones – mais d’une
manière qu’on ne saisissait pas encore. Al·Ith fut jugée
hautaine, capricieuse, et la faveur publique se porta sur la
seconde épouse, celle qui rendait alors visite à Ben Ata au
pavillon. D’un bout à l’autre de la Zone, les gens se gaussaient
des ragots que les servantes des lieux leur rapportaient. La
nouvelle reine en faisait voir des vertes et des pas mûres à Ben
Ata ! C’était une vraie sauvage, ça oui ! Et ce genre de propos
leur faisait du bien, ils leur permettaient de se sentir supérieurs
à ces mangeurs de sable de « là-bas », plutôt que de
s’appesantir sur les comptes rendus déprimants en provenance
de la Zone Trois.
Mais j’anticipe…
À son retour au pavillon, avec le petit garçon – toujours
aussi affligé, comme en deuil – collé contre sa poitrine,
Dabeeb le trouva complètement vide. Les femmes qui lui
servaient de nourrices étaient rentrées chez elle et Ben Ata
était en train de mettre sur pied avec son épouse une armée
plus modeste, plus souple.
Elle descendit donc Arusi dans son propre foyer et l’installa
avec le fruit de ses propres entrailles. Sa visite malavisée avait
de toute façon fait du tort à ce garçon, elle le savait ; il avait
besoin du réconfort, du sentiment de sécurité que lui
donneraient des gens qu’il connaissait depuis toujours.
Ayant entendu parler du retour des femmes, Ben Ata
s’empressa lui-même de revenir – pour trouver Dabeeb avec
son fils, qui le reconnut, mais semblait enclin à se méfier de
lui. Sans doute à cause de sa propension à aller et venir de
manière imprévisible.
Un enfant plus âgé conduisit Arusi hors de la pièce, les
laissant tous deux seuls.
Dabeeb avait minci. De la solitude, de la souffrance, se
lisaient à présent sur son visage. Ben Ata la trouvait belle,
d’une manière inédite – qui à la fois le retenait et lui rappelait
Al·Ith.
Ils s’assirent sans mot dire dans la petite pièce vide qui
n’affichait encore rien de l’esprit nouveau qui s’élevait de la
Zone Quatre. Face à pareil spectacle, Ben Ata décida de faire
quelque chose pour remédier à cette ambiance frugale – sans
se douter que Dabeeb avait vu trop de merveilles et de beautés
pour continuer à s’émouvoir de quoi que ce fût en ces lieux ;
plus rien ne lui semblait en valoir la peine.
« J’ai commis une terrible erreur », dit-elle.
L’admettre devant lui demandait du courage.
« Oui, je le pense aussi.
— Ben Ata, tu ne peux imaginer toutes les merveilles… »
Et elle ne put s’empêcher de lui narrer, d’une voix épaisse,
peinée, tout ce qu’elle avait vu – avec pour seul résultat de lui
faire toucher du doigt la souffrance intérieure qu’elle avait
éprouvée.
« Et Al·Ith, s’enquit Ben Ata d’une voix suppliante,
comment va-t-elle ? Quelle impression t’a-t-elle donnée ? »
Dabeeb poussa alors un soupir, puis secoua la tête.
« Je doute de pouvoir te l’expliquer. C’est là une chose qui
nous dépasse, tu comprends… mais, Ben Ata, il y a quelque
chose qui cloche, je le sens. Certaines des femmes ne sont pas
de mon avis – elles ne voient rien d’anormal dans son
comportement, qui après tout a toujours été un peu étrange,
pas vrai ?
— Mais, Dabeeb, qu’est-ce qui ne va pas ?
— C’est comme si elle était punie. Voilà l’impression que…
c’est à cause de sa sœur. Oh, Ben Ata, elle n’a vraiment pas de
cœur, celle-là !
— Je t’interdis de dire une chose pareille ! » protesta-t-il, se
rappelant ce qu’Al·Ith lui avait raconté sur cette Murti· qui
était « sa jumelle ».
« Je te l’ai déjà dit – ce qu’on apprend là-bas, c’est qu’ils
nous sont supérieurs et qu’on ne peut pas véritablement les
comprendre… Mais il y a une chose qui m’a paru certaine :
Murti· s’est retournée contre sa sœur. Au minimum, elle se
réjouit de son absence.
— Mais où est-elle ? »
Il avait enfin une vue globale de la situation, ce qui ne
pouvait que l’amener à partager avec Dabeeb ce constat : ils
n’étaient pas en mesure d’émettre un jugement dessus.
L’étrangeté d’Al·Ith le consternait. Tout comme le fait
qu’elle ait changé – « Oh ! tu ne la reconnaîtrais pas. » Ou :
« Elle s’éloigne de plus en plus de nous, Ben Ata, et nul ne sait
où ce voyage la conduit. »
Mais pour l’heure, il s’inquiétait pour Dabeeb, qu’après tout
il aimait également.
Pour l’heure, l’idée de dévorer son visage de baisers affables
– pendant qu’elle-même protestait, puis s’écroulait avec lui sur
le lit après avoir bloqué la porte d’un coffre pour empêcher les
enfants d’entrer – ne lui traversait nullement l’esprit.
Il rapprocha sa chaise de la sienne, lui prit les mains, lissa
ses cheveux, l’étreignit pour apaiser ses pleurs. Tous deux
demeurèrent ainsi jusqu’à ce qu’elle dût aller nourrir la
marmaille – au nombre desquels se trouvait son fils, Arusi. On
convint que pour l’instant, le petit garçon allait rester avec
elle, pour recevoir de l’amour, pour se sentir intégré à sa
famille.
Ainsi donc Ben Ata réconforta-t-il Dabeeb ; il lui rendit
souvent visite, pour voir son fils, pour entendre parler d’Al·Ith,
pour discuter de la suite à donner aux événements.
Car si Al·Ith ne venait pas le retrouver, alors lui allait
chevaucher jusqu’à elle.
Mais rien ne se produisit. Le tambour demeura silencieux.
Aucun message n’arriva de nulle part. L’enfant, qui après tout
était l’héritier de deux royaumes, grandissait tranquillement
dans ce foyer ordinaire.
Ce fut pour Vahshi que le tambour se réveilla. Elle ne voulait
pas venir ; il lui fallut aller la chercher. Tous deux revinrent
accompagnés d’une double escorte – des troupes de sauvages
cavaliers des steppes et les soldats en formation de Ben Ata.
Les hommes du désert ne cessaient de chercher querelle, de
manifester par force hurlements frénétiques leur surprise
– et leur mécontentement – de se retrouver dans ce petit
royaume insipide, sans histoire, pendant que les militaires
poursuivaient impassiblement leur chemin, l’œil droit sur
l’horizon.
Tandis que Vahshi demeurait avec Ben Ata, ses cavaliers
arpentaient jusqu’aux derniers recoins de la Zone, car il n’était
pas dans leur nature de rester en place. Ce qu’ils racontaient
aux femmes qu’ils séduisaient, ainsi qu’aux enfants éblouis
par leurs exploits, ajouta encore à la fermentation des esprits, à
l’atmosphère de changement ; le temps que la reine retourne
chez elle s’était formée une compagnie de jeunes gens qui
avait réussi à convaincre Ben Ata de partir avec son épouse
afin de s’initier aux mœurs aventureuses du désert.
Et puis – rien n’arriva, pas même Al·Ith. Et Ben Ata ne
recevait aucune convocation. Dabeeb finit par comprendre,
tout comme lui, que l’excursion irréfléchie, fâcheuse, des
femmes avait modifié certains plans. L’incertitude était pour
tous presque insupportable.
Quels temps difficiles ce furent pour eux tous – mais aussi
passionnants, exigeants, pleins de nouveautés…
Particulièrement pour ces hommes, surtout les plus âgés, qui
avaient passé leur vie dans l’armée.
Jarnti, par exemple.
Celui-ci avait certes encore un rôle à jouer dans ces troupes
à présent réduites, mais il se désolait de leur gloire disparue.
Il passait une grande partie de son temps chez eux. Leur
petite maison, bâtie dans le quartier des hommes mariés,
semblait désormais comme envahie d’une douzaine d’enfants
de tous âges : il n’y avait là pas de place pour lui, et guère
d’occupations – à part réparer des portes ou repeindre des
murs, ce genre de choses, pour peu qu’il s’y résolve. Il
s’acquittait de ces tâches, en compagnie des plus vieux de ses
fils, mais alors qu’eux-mêmes appréciaient cette proximité
avec un père que de facto ils connaissaient à peine, Jarnti
travaillait pour sa part en arborant un air perplexe, incrédule,
comme s’il ne pouvait se croire en train de jouer ce rôle. Et
Dabeeb avait beau lui en être reconnaissante, elle n’en
partageait pas moins son malaise, conscience qu’elle était de
ce que cela lui coûtait.
Ou alors il faisait les cent pas dans sa petite demeure, qui
semblait comme rétrécir encore autour de lui – et se sentait
devenir de plus en plus dérisoire, fragile, cet illustre militaire
qui, même dans de vieux uniformes depuis longtemps relégués
à un usage civil, sans plus le moindre galon, n’en restait pas
moins un soldat.
Une des fenêtres du salon donnait sur la montée qui
accueillait l’élégant pavillon entouré de jardins, et au-delà sur
les montagnes de la Zone Trois. Jarnti y installait parfois un
tabouret militaire, et restait là à regarder droit devant lui : car
les muscles de son cou, si longtemps censurés, refusaient de
soulever sa tête.
Il arrivait à Dabeeb, lorsqu’elle pénétrait dans la pièce, de le
découvrir en train de lutter pour changer de position – en vain.
Elle s’empressait alors de s’éclipser, de peur qu’il ne s’avise
de sa présence. C’était la fierté de son époux qu’elle soignait à
présent, tant elle se sentait peinée pour lui.
« Dabeeb, ne vois-tu donc pas l’inanité de toute mon
existence ?
— Non, mon chéri, comment serait-ce possible ?
— “Comment serait-ce possible”… pas de ça avec moi !
Qu’ai-je été tout au long de ma vie ? Et que suis-je à
présent ? »
Dabeeb, postée derrière le tabouret sur lequel il se tenait à
califourchon, fit quelques bruits compatissants, ses yeux
lourds de tristesse fixés droit devant elle.
« Tu sais quelle impression ça fait ? Toute ma vie, je n’ai fait
qu’une seule chose. Je me résume à elle.
— Tu exagères peut-être un peu, fit Dabeeb d’une voix
apaisante.
— Je ne supporterai pas que tu prennes ce ton avec moi !
Pourquoi donc n’arrives-tu pas à me différencier de tes sales
morveux trop gâtés ?
— Désolée, mais je ne pense…
— Peu importe ce que tu penses ! Ma vie est finie, annulée,
balayée. Jadis, nous étions fiers de notre armée. On pouvait
garder la tête haute, sûrs que nous étions de… » Là, il
s’interrompit, lui-même frappé par le caractère malheureux de
cette phrase. « Quoi qu’il en soit, reprit-il, on savait alors où
on en était. Et puis soudain, du jour au lendemain, tout laisse
la place à son contraire, le noir devient blanc.
— Je suis navrée, Jarnti.
— Quelle différence ça fait, que tu le sois ou pas ? ! Et quid
de mon père ? Tu imagines les conséquences sur sa vie ? Il a
passé son existence à faire ce qu’il estimait être son devoir. Et
le sien – qu’est-ce que ce bouleversement fait de nous tous ?
Plus rien, voilà la vérité.
— Eh bien, mon chéri…
— Ne t’avise pas de me proposer maintenant une tasse de
lait chaud ou un petit en-cas… Je te battrai si jamais tu oses
faire ça… mais ce n’est pas tout : comment se fait-il que tu
sois soudain devenue si délicate qu’on ne peut plus te
toucher ? À croire que tu tomberais en morceaux si je te posais
ne serait-ce qu’un doigt dessus. Tu n’es pas ma mère, Dabeeb.
Mais comment ai-je fait pour ne pas me rendre compte avant
que tu me traitais comme un enfant ? »
Dabeeb garda le silence. Elle brûlait du besoin de consoler,
de soutenir, d’apaiser, de rassurer. Tous deux avaient perdu ce
à quoi ils avaient dédié leur existence !
Elle entrait parfois sans bruit dans la pièce où il demeurait
jour après jour, à essayer de soulever la tête – contre tous les
réflexes que lui et ses ancêtres avaient mis une vie entière à
acquérir – de manière à contempler posément les pics jadis
interdits. Et elle-même s’installait à ses côtés, sans rien dire,
dans l’espoir de le réconforter un peu par sa seule présence.
Pendant ce temps, elle apprenait patiemment à ses enfants à
respecter leur père, pour ce qu’il avait été, et plus encore pour
ses vaillants efforts actuels ; de leur côté, il leur fallait se
former l’esprit à s’attarder sur ces hauteurs qui les
surplombaient à chaque instant, de manière à pouvoir, quand
l’occasion s’en présenterait, bénéficier de leur influence.
Arusi, pour sa part, trouvait en elle une belle-mère prévenante.
Et tout ce temps, elle ne cessait de penser en secret à Al·Ith, de
s’identifier à elle ; car tandis qu’Al·Ith se consumait loin de sa
contrée, Dabeeb prenait intérieurement congé de celle-là.
Lorsqu’elle demeurait aux côtés de son mari décati – il avait
beaucoup vieilli depuis le coup que lui avait porté la soudaine
dégradation de ses armées –, Dabeeb tendait la main dans sa
direction, espérant qu’il n’y verrait pas le genre d’approche
qu’on réserve à un enfant ; parfois Jarnti allait même jusqu’à
la prendre, après quoi il se penchait en avant pour la dévisager
bizarrement, comme si c’était la première fois qu’il la voyait
vraiment.
« Dabeeb ! lui arrivait-il de lui lancer, brisé, mais obstiné.
Dabeeb, tu parles sans cesse des Pourvoyeurs – d’une manière
telle qu’on pourrait te croire leur intime ! Mais ils emportent
tout sur leur passage, voilà ce qu’ils font… Ils t’orientent sur
un chemin ou te laissent en suivre un ta vie durant, tu t’en
nourris, tu en fais ton existence, et puis – et pouf ! Plus rien !
Qu’est-ce que ça t’inspire, Dabeeb ? Dis-moi !
— Nous devons croire qu’ils savent ce qu’ils font, mon
chéri.
— Ah bon ? Vraiment ? Eh bien, je n’en suis pas aussi sûr. »
Et il détournait alors son visage buriné de soldat, de sorte
qu’elle ne voie pas les larmes qui emplissaient ses yeux.
« Tu ne comprends donc pas, Dabeeb ? Ça ne se résume pas
au fait qu’on nous présente maintenant l’armée comme une
chose sans importance, tout comme nos mœurs d’autrefois,
dont nous étions pourtant si fiers. Qu’on lui préfère à présent
la construction d’imposantes canalisations. En faisant cela,
c’est aussi tout notre passé qu’on réduit à néant. À des
bouffées d’air, à un tas de vieilles ordures. Ne le vois-tu donc
pas ?
— Non, Jarnti.
— Vraiment ? Eh bien, moi, si. »
Il s’était écoulé pas moins de cinq hivers, depuis le retour de
Dabeeb, lorsqu’elle alla prévenir le roi qu’un message lui
intimant de se rendre en Zone Trois était arrivé. Ben Ata se
retrouva sur sa monture à peine eut-elle fini de parler.
À la frontière, il fut interdit de passage, non par ses
garnisons, ses sentinelles, mais par une compagnie de garçons
et de filles de la Zone Trois – armée et menaçante. Ben Ata en
fut trop surpris pour faire autre chose que demeurer sur sa
monture, à les toiser silencieusement. Tout d’abord, il n’en
revenait pas qu’on ose l’empêcher de poursuivre sa route,
après que les Pourvoyeurs en eurent donné l’Ordre. Et en
second lieu ce furent leurs armes qui le stupéfièrent. Jamais il
n’en avait vu de telles dans ses antiques ouvrages militaires.
Ces jeunes gens étaient équipés de gourdins. De lance-pierres.
De bâtons pourvus à leur extrémité de fines cordelettes
auxquelles étaient fixés des poids. De simples pierres, mais de
bonne taille. Vêtus du costume ordinaire de la Zone Trois, ils
ressemblaient à des civils, ni plus ni moins. Non pas que leurs
armes aient eu quoi que ce fût de risible – elles s’avéraient
bien suffisantes pour provoquer les soldats et leur roi…
Encore récemment, Ben Ata n’aurait pas manqué de se
moquer d’eux, de s’esclaffer à leurs dépens en compagnie de
ses hommes. Après quoi ces derniers se seraient amusés à
poursuivre ces pauvres gens, avant de les faire prisonniers et
de les tourmenter, tels des enfants ignorants qui torturent des
animaux. Sauf qu’à présent le souverain retenait son escorte ;
il demeurait silencieux sur son cheval, l’esprit préoccupé.
Enfin il renvoya ses hommes, puis retourna aussitôt voir
Dabeeb.
« Aurais-tu par hasard omis de me communiquer une partie
du message ? »
Tel était le cas, lui confirma Dabeeb.
« Mais ça semblait tellement ridicule, Ben Ata… »
Le message disait qu’il devait s’y rendre à la tête de son
armée.
Ils s’assirent gravement l’un à côté de l’autre, pour en
discuter, puis Ben Ata partit s’entretenir avec Jarnti.
L’organisation de la Zone Quatre, à l’époque, imposait à tous
les hommes de faire deux ans de service militaire avant qu’ils
ne puissent se considérer comme en congé indéterminé de
l’armée – ce pour garantir une chose que Ben Ata estimait
indispensable : l’obligation pour chaque jeune d’apprendre
l’ordre et la discipline. Il demanda à Jarnti de mettre trois
compagnies à sa disposition, chacune composée de cent
hommes, armés de fusils, d’épées et de couteaux. Mais c’était
avant tout sur leur apparence que Ben Ata comptait, ce à quoi
il consacra toute son attention.
Quand il fit son retour à la frontière, c’était à la tête de
soldats en tenue de combat, lourdement équipés d’armes, de
casques étincelants, de lances prêtes à l’emploi et des fameux
maillots réflecteurs. Un concert de tambours et de cornemuses
accompagnait leurs pas.
Les bandes de jeunes gens firent mine de tenir leur position
avec leurs pierres et leurs bâtons, mais leur stupéfaction eut
raison de leurs efforts – car jamais ils n’auraient pu imaginer
qu’une armée puisse être aussi inexorable, opiniâtre. Que trois
cents hommes puissent ne faire plus qu’un,
que des volontés individuelles puissent cesser entièrement
d’exister, se retrouver absorbées dans un collectif en tout point
terrifiant.
Et Ben Ata lui-même, l’époux de leur Al·Ith, était un
personnage impressionnant, avec ses énormes jambes nues des
genoux jusqu’aux pieds, ses bras aussi épais que des billots de
bois. Son justaucorps en cuir, serré de près à la ceinture, leur
semblait si hideux qu’il ne pouvait se justifier que par quelque
raison punitive ou sadique. Et son casque métallique était
forcément un signe de brutalité intérieure.
Et il en fut ainsi tout le long du chemin qui, depuis la
frontière, en passant par le col et le plateau, conduisit ces
compagnies de soldats jusqu’à la capitale ; elles laissaient dans
leur sillage une multitude de groupes qui s’enorgueillissait
jusque-là de leur martialité, voire de leur cruauté, mais
demeuraient à présent les bras ballants, les yeux fixes,
désarmés par leur propre innocence.
Ils campèrent pour la nuit. Et l’armée de Ben Ata atteignit la
petite place au beau milieu de l’après-midi suivant. Le roi ne
mit pas pied à terre : il chevaucha jusqu’aux marches du palais
d’Al·Ith et se posta là, aussi immobile qu’une statue. Des
visages apparurent aux fenêtres, des gens sortirent d’un peu
partout pour l’observer de plus près, des murmures plein la
bouche.
Murti· finit par descendre l’escalier, comme elle l’avait fait
pour Dabeeb. Seule.
Ben Ata n’en croyait pas ses yeux : là, devant lui, se trouvait
à nouveau Al·Ith, svelte, charmante, enchanteresse, mais
comme réincarnée dans la magnifique et sauvage blondeur de
Vahshi, qui le ravissait autant qu’elle l’exaspérait.
« Ben Ata, commença-t-elle, je vois que vous êtes venus
avec toutes vos troupes.
— Loin de là, Murti·.
— Ça n’en reste pas moins des militaires armés.
— Tout comme vos jeunes à la frontière.
— Ils faisaient de leur mieux.
— Et moi, je fais ce qu’on m’a ordonné de faire. »
Il la fixa droit dans les yeux. Murti· en fit de même, mais ne
parvint pas à soutenir son regard. Elle poussa un soupir.
« Auriez-vous cessé d’être obéissante, Murti· ?
— Uniquement lorsque je suis sûre de mon fait. »
Le cheval de Ben Ata s’agitait en tous sens, en remuant la
tête pour essayer de se libérer de la pièce métallique qui barrait
sa bouche.
Ce spectacle arracha un sourire à Murti· – un petit sourire
méprisant.
« Oui, je sais, fit-il. Nos méthodes sont différentes. Mais
nous devons nous accorder au moins sur un point.
— Ben Ata, notre royaume était jadis en paix. Satisfait.
Personne n’avait d’idées de changement et de destruction.
— Murti·, il est des choses plus précieuses qu’une simple
satisfaction. »
À nouveau leurs yeux se croisèrent, mais cette fois elle ne
détourna pas le regard.
Lui souriait, tristement.
« Je ne vois rien là qui soit matière à sourire.
— Je me remémorais les joutes qui m’ont opposé à Vahshi,
de la Zone Cinq. À mes yeux, elle milite pour une liberté sans
contraintes, pour le laisser-aller, l’anarchie. Et moi, je
représente pour elle la loi, l’autosatisfaction. Pour ne pas dire
la suffisance. »
Elle s’autorisa un bref sourire, puis retrouva tout son
sérieux.
« Et à quoi donc ressemble votre nouvelle grande reine, Ben
Ata ?
— La grande reine de la Zone Cinq règne sur une tribu de
plusieurs centaines de gens, qui, grâce aux talents de leur
souveraine, de son courage, sont parvenus à dominer
cinquante autres tribus. Toutes vivent dans une étroite bande
de désert qui borde la Zone Cinq, où elle rejoint notre contrée.
La Zone Cinq est un riche pays commerçant, qui fait pousser
toute une variété de fruits, d’arbres et de céréales – autant que
chez vous. Mais cette fille a profité de la paresse, de
l’autosatisfaction de ses habitants pour leur soutirer de lourds
tributs. Des… qualités qui lui ont aussi permis de les piller à
sa guise.
— Vous appréciez à l’évidence une certaine diversité en
matière d’épouses.
— Mais Vahshi ne terrorise plus le reste de la Zone, parce
que je ne saurais le tolérer. Parce que je suis plus puissant
qu’elle.
— Voilà qui est bon à savoir, Ben Ata.
— Dois-je comprendre que vous cherchez à m’empêcher de
voir Al·Ith ?
— C’est plutôt elle que je veux empêcher de… fit-elle d’une
voix opiniâtre. Comment dire…
— Causer des problèmes ?
— Oui.
— J’ai comme l’impression, Murti·, qu’au-delà des
répercussions, réelles ou fantasmées, de notre mariage, il est
désormais trop tard pour changer quoi que ce soit.
— On peut quand même prévenir le pire, comme lorsque ces
stupides femmes vont s’encanailler ici, par exemple.
— Oui. C’était une erreur. De la désobéissance. »
Murti· lâcha aussitôt un lourd soupir. Puis demeura un long
moment silencieuse.
« Je ne puis vous interdire d’aller voir Al·Ith, reprit-elle.
Vous êtes tellement plus puissants que nous – je n’avais pas
idée ! Jusqu’à ce que je découvre votre armée aujourd’hui,
jamais je n’aurais pu ne fût-ce que l’imaginer. Et ce n’est pas
là quelque chose que j’admire, Ben Ata. »
Sur quoi elle fit volte-face et pénétra dans le palais.
Ben Ata et ses troupes poursuivirent leur chevauchée vers le
nord-est.
Voilà ce qui s’était produit :
Peu après le retour de Dabeeb chez elle, une femme était
arrivée au village d’Al·Ith. Lorsqu’elle avait demandé à la
voir, on lui avait indiqué les écuries, où elle avait supplié
qu’on l’autorise à rester travailler. Elle voulait, à l’en croire,
vivre avec sa reine. On lui avait trouvé quelque tâche à
accomplir. Bientôt était venu quelqu’un d’autre – un jeune
garçon, suivi par une dizaine de nouvelles personnes avant la
fin de l’hiver. Les lieux ne pouvaient vraiment plus accueillir
le moindre individu. Et pourtant le printemps en fit débarquer
d’autres. L’affaire fit le tour des villages alentour, pour ensuite
se répandre de plus en plus loin – jusqu’au jour où Murti·
arriva, seule, et alla s’asseoir avec Al·Ith dans le verger. Se
revoir leur était pareillement douloureux, tant ces deux
femmes – qui jadis partageaient jusqu’à leurs pensées, l’une
sachant toujours ce que l’autre faisait, ou comptait faire, même
lorsqu’elles étaient séparées – étaient étrangères l’une à l’autre
désormais.
Murti· avait changé. Elle était devenue plus dure, plus
vieille, plus prompte à juger.
Al·Ith, pour sa part, semblait comme consumée – un fétu de
femme.
« Tu dois partir d’ici, Al·Ith », lui lança sa sœur d’une voix
sèche, cassante, en raison même de la difficulté qu’elle avait à
prononcer cette phrase. Et ne plus jamais revenir dans ce
royaume.
— Et où donc suis-je censée vivre, dans ce cas ?
— Là où tu résides actuellement, si j’ai bien compris. Je me
suis laissé dire que tu étais désormais plus proche de là-bas
que de nous.
— Tu ne comprends pas.
— Je peux comprendre ce que je vois.
— Ce qui ne fait pas grand-chose, Murti· », lui répondit-elle
doucement, mais fermement, ce qui réduisit un instant sa sœur
au silence.
« J’ai une question à te poser, reprit Murti·. Et je sais que tu
vas me répondre honnêtement. Imagine qu’avant ton mariage
avec Ben Ata, à l’époque où nous étions sereins, où tout était
en ordre…
— Mais, Murti·, fit Al·Ith d’une voix réprobatrice, tu sais
parfaitement que…
— Non ! Il faut que tu m’écoutes. Jadis, notre peuple et toi
ne faisiez qu’un. Imagine qu’alors tu en sois venue à
apprendre que de terribles tourments agitaient notre Zone,
qu’on y parlait de toutes sortes de changements et de défis
dont personne jusqu’alors n’avait jamais entendu parler, de
sorte que tout devienne différent, que même les animaux en
soient troublés – aurais-tu pris des mesures pour y mettre un
terme ?
— Bien sûr, mais…
— Mais il n’y a rien d’autre à dire. »
Murti· avait déjà commencé à s’enfuir, aussi désemparée que
si sa sœur l’avait poursuivie pour lui faire du mal. Elle avait
atteint sa monture lorsqu’Al·Ith lui lança : « Murti· ! »
Avec une hâte toujours aussi éperdue, celle-ci sautait sur sa
monture.
« Murti· », répéta Al·Ith, d’une voix moins forte, mais
impérieuse.
Elle arrêta son cheval, puis se tourna vers sa sœur pour
l’écouter.
« Tu as oublié, Murti· ! Les choses allaient très mal avant
même qu’on m’envoie à Ben Ata. Nous étions tristes, abattus,
souffrants. Nous donnions naissance à beaucoup moins
d’enfants et les animaux souffraient du même mal…
— Oh, je ne sais rien à ce propos », s’empressa de cracher
Murti·.
Mais elle ne bougeait pas d’un pouce, assujettie comme elle
l’était à la puissance d’Al·Ith.
« C’était pourtant bel et bien le cas. Et à présent, en lieu et
place de la léthargie, de la langueur, d’un taux de natalité qui
chute et d’animaux qui refusent de s’accoupler, nous avons
l’inverse. L’inverse, Murti· ! »
Mais sa sœur, incapable d’en supporter davantage, fit pivoter
sa monture et repartit au galop, comme si Al·Ith avait lâché
une meute de bêtes féroces à ses trousses.
Ici, je vais intercaler une observation sur un phénomène qui
ne nous est certes pas inconnu : quand deux personnes ont été
très proches, comme Al·Ith et sa sœur, et que l’une d’elles
expérimente des choses qui lui font prendre un chemin
différent, en mesure de modifier, voire de détruire les
équilibres et compréhensions passés, le « partenaire
survivant » va souvent donner l’impression de se refermer sur
lui-même, parfois même de régresser, comme pour protéger
une blessure ou quelque endroit vulnérable, exposé… Oui,
mais comme il s’agissait de la Zone Trois, aucun d’entre nous
n’en passa par cette phase particulière – pas aussi crûment, en
tout cas. Murti· avait beau ne pas avoir été soumise aux
influences de la Zone Quatre, estimions-nous tous, elle n’en
avait pas moins subi une certaine exposition par
l’intermédiaire de sa sœur, qui après tout était son double :
contrairement aux apparences, Murti· n’avait pas échappé à la
« descente » d’Al·Ith. C’est juste qu’aucun d’entre nous ne
s’attendait à tant d’insensibilité, de sécheresse, voire de
rancœur de sa part.
Nous avons des images la représentant le visage dur, amer,
toisant depuis son cheval la pauvre Al·Ith, paria parmi ses
humbles bêtes.
Ma foi, c’est bel et bien arrivé, et dans l’ensemble l’épisode
est fidèlement rendu. Mais ayant pour ma part souvent médité
sur cette scène, j’avoue me sentir davantage désolé pour Murti·
que pour Al·Ith. Ceci n’est pas l’histoire de Murti·, et je n’ai
pas le temps ici de la narrer. Bornons-nous donc à ne pas
oublier que si elle souffrit indirectement du séjour d’Al·Ith
dans l’humide Zone Quatre, il lui fallut également
expérimenter, de loin, une partie de ce qu’Al·Ith ressentit – et
allait ressentir – lors de sa lente osmose avec la Zone Deux.
Murti· a été notre souveraine aimée et aimante pendant une
éternité – elle l’est encore, d’ailleurs, sauf qu’en raison de son
grand âge elle s’est voilà longtemps retirée en arrière-plan
pour laisser place à d’autres, parmi lesquels se trouve Arusi.
Mais depuis qu’elle s’est séparée d’Al·Ith, il y a en elle
toujours quelque chose d’énigmatique, de distant, et par-
dessus de solitaire – si nous étions capables de comprendre ce
qu’elle traverse, je crois qu’on lui trouverait désormais, toutes
proportions gardées, bien des points communs avec sa sœur.
Le lendemain de la visite de Murti·, une bande de jeunes
originaires de notre Zone fit son apparition, armés comme les
amateurs méticuleux qu’ils étaient. Ils exhortèrent Al·Ith à les
suivre, à l’évidence nullement embarrassés par ce qu’ils
étaient en train de faire. Al·Ith avait du mal à croire qu’il
s’agissait là des gens parmi lesquels, si récemment, elle avait
déambulé comme une sœur ou une partie insaisissable d’eux-
mêmes reconnue des deux côtés – jusqu’à la moindre de ses
pensées qui leur était transparente et inversement. Une barrière
les séparait à présent : s’ils la voyaient, elle se sentait
invisible…
Ils la conduisirent au pied du col qui menait aux brumes
bleues. Il s’y trouvait une cahute de fortune, une minuscule
cabane. Al·Ith avait là assez de place pour faire pousser
quelques légumes, et il y avait une vache dans un petit champ
voisin. Murti· avait donné l’ordre qu’on aménage les lieux
avec un minimum de confort. Ils se replièrent de quelques
mètres, prirent position – et maintinrent dès lors une garde
permanente, loin d’être franchement impressionnante ou
même agressive – tout juste un alignement de jeunes qu’on ne
cessait de changer, car personne n’attendait d’eux qu’ils
passent leur vie entière ainsi. Mais ils n’en demeuraient pas
moins des gardes, qui l’empêchaient de retourner dans sa Zone
– et l’isolaient également de ses amis venus vivre à ses côtés.
Al·Ith regarda ces derniers se rassembler derrière la rangée
de jeunes gens. Il y en avait une cinquantaine. Lorsqu’ils
levèrent les yeux en direction de sa petite cabane, elle
s’empressa de les saluer de la main. Ils parlèrent aux gardes –
qui leur refusèrent le passage – et se dispersèrent après en
avoir discuté entre eux. Et voilà ce qui se produisit ensuite,
sans qu’Al·Ith ne le sache : tous trouvèrent des places dans les
fermes et les villages avoisinants. Tous ceux qui arrivaient – il
y en avait de plus en plus, et ils lui ressemblaient, ils se
sentaient comme attirés par sa personne, c’était pour la voir
qu’ils se présentaient en ces lieux – s’installèrent eux aussi
dans les régions situées au nord-ouest de notre Zone. Ils en
vinrent bientôt à occuper presque entièrement tous les villages
et les fermes des environs.
Ben Ata apprit tout cela à l’endroit où elle avait vécu, alors
qu’il chevauchait par monts et par vaux pour la rejoindre. Il
s’arrêtait régulièrement pour discuter avec tous ceux, et ils
étaient nombreux, venus séjourner aux côtés de son épouse.
Tous partageaient la même caractéristique – totalement
indécelable, dans un premier temps, mais qui les marquait
comme une brûlure au fer rouge dès lors qu’on les connaissait
suffisamment : chacun souffrait d’une incapacité à vivre en
Zone Trois, comme si elle ne leur suffisait pas – ou ne pouvait
leur suffire. Là où d’autres s’épanouissaient sans réfléchir dans
le meilleur des mondes, eux ne parvenaient à voir qu’un vide
insoutenable. Nourris de châtaignes, ne s’attendant qu’au
néant, ils étaient des candidats à la Zone Deux avant même de
le savoir ; longtemps auparavant, l’interminable veille d’Al·Ith
leur en avait ouvert les portes.
Après avoir dispersé ses soldats parmi ces âmes charitables,
auxquelles il laissa sa monture, Ben Ata gravit le col à pied
jusqu’à la petite cabane qui servait de refuge à son épouse.
Al·Ith, installée sur un tabouret devant l’entrée, se leva d’un
bond lorsqu’elle le vit apparaître, avide de découvrir avec lui –
il le comprit aussitôt – son fils.
« Je suis désolé, Al·Ith, dit-il, mais les Pourvoyeurs n’ont
rien dit à propos d’Arusi. »
Elle hocha la tête, sourit, et attendit qu’il la rejoigne. Il se
rapprocha donc, lui prit les mains, poussa un soupir. Puis tous
deux s’installèrent l’un à côté de l’autre, tout près, heureux de
se retrouver.
« Oh, Al·Ith, dit-il, c’est vraiment une bonne chose que je
sois venu m’occuper de toi. »
Une affirmation qu’elle accueillit d’un éclat de rire, comme
autrefois – et tous deux se retrouvèrent aussitôt à s’esclaffer
ensemble.
« Mais tu es prisonnière !
— Cela me dérangeait jadis, terriblement. Mais plus
maintenant.
— Ma foi, tu ne vas plus l’être bien longtemps. J’ai
l’impression que Murti· n’était pas mécontente de me
découvrir plus puissant qu’elle ; sur cette question, tout du
moins. »
Et il lui raconta tout, lui expliqua par le menu le moindre des
événements qui s’étaient produits au fil des ans.
Il ne mentionna Vahshi que lorsqu’Al·Ith mit le sujet sur le
tapis. Alors il explosa de rire, d’une manière qui combinait
plaisir, stupéfaction et colère, et ne lui cacha rien – au point
qu’à un moment, elle en eut les larmes aux yeux. Qu’elle
essuya d’un geste ferme.
« Elle se comporte comme une enfant, reprit-il. Tu n’as pas
idée. Si elle veut quelque chose, il le lui faut absolument !
Bon, elle a quand même fait quelques progrès – du moins en
ai-je l’impression. Et ses accès de colère… tu n’as jamais rien
vu de tel ! Mais ça aussi, ça s’est arrangé ; enfin, un peu… »
S’avisant de son visage, Ben Ata l’embrassa.
« Ma foi, Al·Ith, il m’a fallu l’aimer… après t’avoir
connue ! »
Le sous-entendu arracha un sourire à son épouse.
Ils demeurèrent ainsi enlacés, joue contre joue, à contempler
les brumes bleutées qui recouvraient le col ; malgré tout ce qui
avait fini par les séparer, songeaient-ils, ils étaient encore mari
et femme.
Ben Ata resta quelques jours lors de cette visite. Il congédia
les gardes – qui, estimant cette tâche fastidieuse, et de moins
en moins motivante chaque jour, ne demandaient que cela.
Lorsqu’il proposa à Al·Ith de l’installer dans une demeure plus
confortable, de lui trouver un endroit plus adapté à ses besoins
dans un village voisin, son épouse lui répondit qu’elle adorait
sa petite cabane, que pour rien au monde elle ne la quitterait.
Ses amis – car ils se considéraient eux-mêmes comme tels –
pouvaient aisément passer la voir, et elle ne se privait pas pour
leur rendre la pareille.
Ben Ata revint plus tard dans l’année, sans soldats, mais
accompagné de son fils et de Dabeeb. Lorsque vint le moment
de rentrer, Arusi demeura aux côtés de Murti· pour apprendre
les mœurs de la Zone Trois.
Et ainsi se poursuivit le cours des choses, mais pas très
longtemps. Un jour, Al·Ith fit l’ascension de la route qui
menait en Zone Deux, et ne revint jamais. Plusieurs de ses
amis disparurent de la même façon, comme cela arrivait de
temps à autre : des habitants de la Zone Quatre, attirés par la
nôtre, se décidaient régulièrement à y venir, pour y trouver une
place parmi nous – et parfois y rester toute leur vie. Dabeeb fut
de leur nombre.
Des gens passaient continuellement de la Zone Cinq à la
Zone Quatre, désormais. Et de la Quatre à la Trois – et de chez
nous, par le col. Là où auparavant il n’y avait que stagnation,
régnait à présent de la légèreté, de la fraîcheur, de la curiosité,
ainsi qu’un puissant désir de changement.
Car c’est ainsi que nous voyons tous les choses, désormais.
Et le mouvement ne se fait nullement à sens unique – tant
s’en faut.
Nos chansons et nos contes, par exemple, ne sont pas
seulement connus dans le royaume détrempé situé « là-bas » –
tout comme nous connaissons les leurs ; ils résonnent
également sous les tentes ensablées de la Zone Cinq, et autour
de ses feux de camp.
Bibliographie de Doris Lessing à La Volte
Le cycle Canopus dans Argo : Archives
Shikasta, Planète colonisée n° 5 (2016)
Les Mariages entre les zones trois, quatre et cinq
(2017)
Autres ouvrages parus aux éditions La
Volte
Collectif
Aux limites du son (2006)
Nouvelles autours des Vertus de l’inuadible
avec la bande originale du livre (collectif).
Collectif
Ceux qui nous veulent du bien (2010)
17 mauvaises nouvelles d’un futur bien géré
Collectif
Le Jardin schizologique (2010)
Vous sur une rive, nous sur l’autre, nous resterons
étrangers
Collectif
Faites demi-tour dès que possible (2014)
Les territoires français de l’imaginaire en 14 nouvelles
Collectif
Au bal des actifs (2017)
Demain le travail
Yvan Améry
Âme sœur (2006)
Découverte de la rentrée littéraire 2005
avec la bande originale du livre de Toog.
Jacques Barbéri
In Aux limites du son (2006)
nouvelle Fais voile vers le soleil
nouvelle co-écrite avec Emmanuel Jouanne Dies Irae
L’Homme qui parlait aux araignées (2008)
Intégrale raisonnée des nouvelles (1)
Le Landau du rat (2011)
Intégrale raisonnée des nouvelles (2)
Le cycle Narcose, trois romans déjantés de la Cité-
sphère
Narcose (2008)
avec la bande originale du livre, direction J. Barbéri et L. Pernice
La mémoire du crime (2009)
Le Tueur venu du Centaure (2010)
Diptyque de l’éternel combat des Araignées et des
Mouches
Le crépuscule des chimères (2013)
Cosmos Factory (2014)
L’éternel combat des Araignées et des Mouches
Mondocane (2016)
Roman post-apocalyptique
avec la bande originale du livre de Palo Alto et Klimperei
Stéphane Beauverger
Le triptyque Chromozone, un univers furieux et
pessimiste
Chromozone (2005)
Les Noctivores (2005)
La Cité nymphale (2006)
avec la bande originale du livre de Hint.
Le Déchronologue (2009)
Grand Prix de l’Imaginaire 2010
Prix Européen Utopiales 2009
David Calvo
Elliot du Néant (2012)
Mallarmé en moufles, l’Islande et la kermesse de
l’école.
Sous la colline (2015)
Rififi au Corbu, le mystère de la Cité radieuse de
Marseille
Richard Comballot
Clameurs – Portraits voltés (2014)
Entretiens avec A. Damasio - S. Beauverger - J. Barbéri
- E. Jouanne - P. Curval - D. Calvo - L. Henry
Philippe Curval
L’homme qui s’arrêta (2009)
Journaux ultimes (nouvelles)
Juste à temps (2013)
La baie de Somme à l’épreuve des marées du temps
Akiloë ou le souffle de la forêt (2015)
En Guyane, l’itinéraire d’un Indien wayana confronté à
la civilisation occidentale
Les Nuits de l’aviateur (2016)
Roman d’apprentissage aux accents autobiographiques
On est bien seul dans l’univers (2017)
Les meilleures nouvelles réunies par Richard Comballot
Alain Damasio
La Horde du Contrevent (2004)
Grand Prix de l’Imaginaire 2006
avec la bande originale du livre d’Arno Alyvan
La Zone du Dehors (2007)
Prix européen Utopiales 2007
Ceux qui nous veulent du bien (2010) - Collectif
17 mauvaises nouvelles d’un futur bien géré
Le Jardin schizologique (2010) - Collectif
Vous sur une rive, nous sur l’autre, nous resterons
étranger
Aucun Souvenir Assez Solide (2012)
Dix volumes d’air en attendant les furtifs
Valerio Evangelisti
Le cycle romanesque de Nicolas Eymerich.
L’inquisiteur pourfendant sans relâche hérésies et
phénomènes étranges.
Nicolas Eymerich, inquisiteur (2011)
Les Chaînes d’Eymerich (2011)
Le Château d’Eymerich (2012)
Le Corps et le Sang d’Eymerich (2012)
Le Mystère de l’inquisiteur Eymerich (2012)
Mater Teribilis (2013)
Cherudek (2013)
Picatrix (2014)
La lumière d’Orion (2014)
Angélica Gorodischer
Kalpa Impérial (2017)
L’empire le plus vaste qui ait jamais existé
Emmanuel Jouanne
Nuage (2016)
Petite planète sans intérêt, s’y attarder serait ridicule.
Emmanuel Jouanne et Jacques Barbéri
Mémoires de Sable (2014)
Le starthouder Arec a-t-il effacé Anjelina Séléné ?
Léo Henry
Rouge gueule de bois (2011)
Derniers jours de Fredric Brown
Le diable est au piano (2013)
Fantastiques nouvelles fantastiques
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Pollen (2006)
Le Vurt nous envahit
Vurt (2006)
Traduction de l’anglais d’un roman culte
NymphoRmation (2008)
Dom dom domino !
Pixel Juice (2008)
Nouvelles imbriquées, tout un art !
Descendre en marche (2012)
Si vous lisez ceci, c’est que vous êtes en vie
Intrabasses (2014)
Si la musique était une drogue, jusqu’où vous
emmènerait-elle ?
Momus
Le Livre des blagues (2009)
Roman freaks
Laurent Rivelaygue
Poisson-chien (2007)
Couché dans ton bocal, Albert Fish !