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Andromaque : Tragédie et Mythe Raciniens

Andromaque, une tragédie de Racine, se déroule après la guerre de Troie et explore les conflits entre les personnages principaux, notamment Andromaque, Pyrrhus et Hermione, liés par des passions et des rivalités. La pièce respecte les règles classiques du théâtre du XVIIe siècle, avec une intrigue unique et des personnages de la noblesse. Les tensions entre amour, devoir et vengeance se manifestent à travers les choix tragiques des protagonistes, mettant en lumière la complexité des relations humaines.

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Andromaque : Tragédie et Mythe Raciniens

Andromaque, une tragédie de Racine, se déroule après la guerre de Troie et explore les conflits entre les personnages principaux, notamment Andromaque, Pyrrhus et Hermione, liés par des passions et des rivalités. La pièce respecte les règles classiques du théâtre du XVIIe siècle, avec une intrigue unique et des personnages de la noblesse. Les tensions entre amour, devoir et vengeance se manifestent à travers les choix tragiques des protagonistes, mettant en lumière la complexité des relations humaines.

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Chapitre III : le théâtre

Andromaque, Jean Racine


Introduction :
Andromaque, l’une de ses pièces les plus célèbres, Racine prend sa source dans la guerre de
Troie. Son histoire est racontée dans l’Iliade par Homère. « Ilion » est un autre nom pour désigner
Troie. L’action se situe après la guerre de Troie. Andromaque, femme d’Hector, est emmenée captive
par Pyrrhus, roi d’Epire. Pour comprendre l’intrigue, nous devons retracer le conflit entre les Troyens
et les Grecs.
Etymologiquement, le nom Andromaque est composé de deux mots : « andros » qui veut dire
« homme » ; « maque1 » : combat. En gros, Andromaque est la femme qui fait que les hommes se
battent pour elle. Le sens2 peut aller jusqu’à désigner une femme dont le cœur est déchiré pour
plusieurs hommes.

Retour sur le mythe


Tout commence avec Pâris, prince de Troie, fils du roi Priam. Un jour, trois déesses viennent à
lui : Héra, Athéna et Aphrodite. Elles se disputent à propos d’une pomme qui doit revenir à la plus
belle d’entre elles. En toute naïveté, Pâris accorde ce prix à Aphrodite. Pour le récompenser, elle lui
promet l’amour de la plus belle femme du monde.

Botticelli, Le Jugement de Pâris, 1445

Or la plus belle femme du monde est déjà mariée à un roi grec Ménélas avec qui elle a une fille
qui s’appelle Hermione. Mais le sort d’Aphrodite est très puissant et Hélène tombe amoureuse de

1
A l’origine « mach », comme dans « tauromachie »
2
Une femme prise entre Hector, assassiné par les Grecs, et Pyrrhus, le fils du tueur de son mari. Ajoutons à ce
déchirement, l’amour d’une mère pour son fils Astyanax.
Pâris dès qu’elle le voit. Il l’enlève et l’emmène avec lui à Troie. Furieux, Ménélas demande aux
autres rois grecs de récupérer sa femme. Il fit venir notamment Agamemnon, le père d’Oreste et
Achille, le père de Pyrrhus.

Et c’est cette deuxième génération que nous retrouvons dans la pièce de Racine. D’autres guerriers
célèbres viennent aussi tels que Ulysse et Ajax.

Le siège de Troie dure dix ans. L’Iliade d’Homère raconte toutes les péripéties : le tournent de la
guerre est marquée par la mort du plus grand guerrier troyen Hector. C’est Achille qui parvient à le
tuer. Sans pitié, il traine son cadavre derrière son char en faisant trois fois le tour de la ville. La mort
d’Hector laisse inconsolable sa veuve Andromaque et son fils Astyanax.

Franz von Matsch, Le Triomphe d’Achille, début du XXème s.

Très peu de temps après, Achille lui-même tué par Pâris d’une flèche au talon, le seul endroit de
son corps qui était vulnérable.

Peter Paul RUBENS, La Mort d’Achille, vers 1635


La fin de cette guerre est bien connue : les Grecs font semblant de lever le camp et laissent devant
la ville un immense cheval de bois. Les Troyens, croyant à un présent des Dieux, font entrer dans leur
cité le cheval qui était rempli de guerriers grecs. Pyrrhus, le fils d’Achille participe au sac de Troie.
C’est lui qui tue le roi Priam (père de Pâris). La ville de Troie3 est mise à feu et à sang. Il n’en reste
que des ruines.

Quoi qu’il en soit, Andromaque et Astyanax sont faits prisonniers par Pyrrhus qui les emmène
dans son royaume d’Epire (l’un des petits royaumes qui forment la Grèce à cette époque).

Quelques remarques autour de l’œuvre


Comme toutes les œuvres de l’époque, cette pièce de Racine répond aux exigences du théâtre
posées par Boileau. En effet, c’est une tragédie de cinq actes, présentant une seule intrigue et un seul
lieu. De même pour les deux autres règles assoies au XVIIème siècle, elle obéit à a règle de bienséance
et celle de la vraisemblance4. D’ailleurs, aucune action choquante n’est représentée devant le public ;
et l’histoire racontée est bel et bien proche du réel.
Ce qui est conforme à la tragédie, et que nous retrouvons ici, c’est que les personnages sont issus
de la strate élevée de la société (rois, princes et princesses). A ces personnages, on joint des
confidents qui sont une sorte de doubles des premiers.
Présentation et analyse de l’acte I
Après un long voyage, Oreste arrive en Epire. C’est là que règne Pyrrhus, devenu roi à la mort de
son père. Dans la première scène, Oreste retrouve son ami Pylade. Par confidence, on apprend
qu’Oreste est là pour deux raisons : d’abord, il est chargé par les Grecs de récupérer Astyanax pour
le faire exécuter. En effet, les Grecs craignent qu’Astyanax, l’un des rares survivants troyens, n’en
vienne à se venger et à reconstruire la ville de Troie.
Cependant Oreste ne prend pas cette mission au sérieux. Il est surtout là pour retrouver Hermione
dont il est fou amoureux. Mais celle-ci est promise depuis son enfance à Pyrrhus dont elle est
amoureuse. Ce n’est pas tout ! Ce dernier encore est tombé amoureux de sa captive Andromaque.
Voilà donc, et sans grande conviction, Oreste demande à Pyrrhus de livrer Astyanax alors qu’en
tête, il ne pensait qu’à enlever Hermione. Comme prévu, Pyrrhus refuse de livrer le petit
Pyrrhus : _ Ah ! si du fils d’Hector la perte était jurée
Pourquoi d’un an entier l’avons-nous différé ?
Non, Seigneur : que les Grecs cherchent quelque autre proie ;
Qu’ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
De mes inimitiés le cours est achevé ;
L’Epire sauvera ce que Troie a sauvé.
Mais derrière la pitié que Pyrrhus montre pour Astyanax, on devine qu’il est en fait complètement
soumis à son amour pour Andromaque. La scène 4 de l’acte I est célèbre : Pyrrhus est tout fier

3
Aujourd’hui même, des archéologues recherchent en Turquie les restes de la ville de Troie. Serait-ce la colline
d’Hissarlik, entre les Dardanelles et la mer Egée ?
4
Cette règle ne veut pas forcément que l’action est véridique. Le but est d’être fidèle à ce que l’on connait culturellement
de la guerre de Troie ou du mythe
d’annoncer à Andromaque qu’il a sauvé son fils Astyanax ; il se dit que c’est le moment opportun de
lui annoncer son amour.
Pyrrhus : _ Madame, mes refus ont prévenu vos larmes.
Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes,
Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux,
Demander votre fils avec mille vaisseaux,
Je ne balance point, je vole à son secours
Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
Me refuserez-vous un regard moins sévère ?
Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?
Mais Andromaque est d’une mélancolie intraitable. Elle repousse Pyrrhus gentiment mais
avec conviction. Tout ce qu’elle veut, c’est de partir en exil :
Andromaque : _ A de moindres faveurs des malheureux prétendent,
Seigneur : c’est un exil que mes pleurs vous demandent.
Souffrez que, loin des Grecs, et même loin de vous,
J’aille cacher mon fils, et pleurer mon époux.
Votre amour contre nous allume trop de haine.
Retournez. Retournez à la fille d’Hélène.
Le refus d’Andromaque est un affront pour Pyrrhus qui a tendance à s’emporter facilement. Alors,
il lui fait un horrible chantage : si elle refuse de l’épouser, il livrera Astyanax aux mains des Grecs
pour le tuer
Pyrrhus : _ Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
Le fils me répondra des mépris de la mère ;
La Grèce le demande, et je ne prétends pas
Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
Allez, Madame, allez voir votre fils.
Pour savoir nos destins j’irai vous retrouver.
Madame, en l’embrassant, songez à le sauver.
Histoire de mettre toutes les chances de son côté, il joue la patience et il lui laisse un délai pour
réfléchir. C’est dans cet intervalle de temps où Andromaque peut décider du destin des autres
personnages que s’inscrit notre pièce.
Le critique Roland BARTHES écrit en 1963 une analyse du théâtre de Racine, où il met à jour des
schémas récurrents. Dans ce qui suit, nous pouvons voir une correspondance avec la scène où Pyrrhus
a tout pouvoir sur Andromaque, mais il l’aime et elle ne l’aime pas.
« A a tout pouvoir sur B or A aime B qui ne l’aime pas. Le théâtre de Racine n’est donc
pas un théâtre d’amour : son sujet est l’usage d’une force au sein d’une situation
généralement amoureuse. Son théâtre est un théâtre de la violence ».
Roland BARTHES, 1963
Présentation de l’acte II
Hermione parle avec sa confidente Cléone. Amoureuse de Pyrrhus, elle est furieuse qu’il préfère
sa troyenne captive :
Hermione :_ Ah ! je l’ai trop aimé pour ne le point haïr !
Dans ses retardements si Pyrrhus persévère,
A la mort du Troyen s’il ne veut consentir,
Mon père avec les Grecs m’ordonne de partir
De dépit, elle envisage de partir avec Oreste. Celui-ci vient la voir et lui annonce que Pyrrhus a
refusé de livrer Astyanax. Sous-entendu, parce qu’il aime Andromaque.
Oreste : _ Les refus de Pyrrhus m’ont assez dégagé,
Madame : il me renvoie ; et quelque autre puissance
Lui fait du fils d’Hector embrasser la défense
Hermione : _ L’infidèle !
Oreste : _ Ainsi donc, tout prêt à le quitter,
Sur mon propre destin je viens vous consulter
Ainsi, Oreste presse Hermione de partir avec lui. Mais elle ne peut pas renoncer si facilement à
son amour pour Pyrrhus. Elle charge Oreste de lui annoncer que s’il refuse de livrer Astyanax, c’est
elle qui s’en ira, avec Oreste.
Hermione :_ De la part de mon père allez lui faire entendre
Que l’ennemi des Grecs ne peut être son gendre.
Du Troyen ou de moi faites-le décider :
Qu’il songe qui des deux il veut rendre ou garder ;
Enfin qu’il me renvoie, ou bien qu’il vous livre.
Adieu. S’il y consent, je suis prête à vous suivre.
Resté seul, Oreste pense que la partie est gagnée :
Oreste : _ Je ne crains pas enfin que Pyrrhus la retienne :
Il n’a devant les yeux que sa chère Troyenne ; […]
Nous n’avons qu’à parler : c’en est fait. Quelle joie
D’enlever à l’Epire une si belle proie !
Mais, coup de théâtre : Pyrrhus explique à Oreste qu’il a changé d’avis !
Pyrrhus : _ Je vous cherchais, Seigneur. Un peu de violence
M’a fait de vos raisons combattre la puissance,
Je l’avoue ; et depuis que je vous ai quitté,
J’en ai senti la force et connu l’équité
Je ne condamne plus un courroux légitime,
Et l’on vous va, Seigneur, livrer votre victime.
D’une éternelle paix Hermione est le gage ;
Je l’épouse. […]
Voyez-la donc. Allez. Dites-lui que demain
J’attends avec la paix son cœur de votre main
Présentation de l’acte III
Dans sa déception, Oreste abandonne toute précaution, il veut tout de même enlever Hermione.
Pylade accepte de l’aider, mais il lui conseille de bien cacher son plan d’enlèvement. Suivant ces
conseils, Oreste confirme à Hermione qu’elle épousera Pyrrhus finalement. Il fait semblant
d’accepter la situation et même d’y avoir contribué :
Oreste : _ Et bien ! Mes soins vous ont rendu votre conquête.
J’ai vu Pyrrhus, Madame, et votre hymen s’apprête.
Hermione :_ On le dit ; et de plus on vient de m’assurer
Que vous ne me cherchiez que pour m’y préparer.
Qui l’eût cru que Pyrrhus ne fût pas infidèle ?
Que sa flamme attendrait si tard pour éclater ?
Qu’il reviendrait à moi, quand je l’allais quitter ?
Ayant appris que son fils allait être condamné, Andromaque vient demander à Hermione de faire
fléchir Pyrrhus et de sauver Astyanax. Hermione répond sèchement qu’elle ne peut rien faire.
Andromaque : _ Où fuyez-vous, Madame ?
N’est-ce pas à vos yeux un spectacle assez doux
Que la veuve d’Hector pleurante à vos genoux ?
Que craint-on d’un enfant qui survit à sa perte ?
Laissez-moi le cacher en quelque île déserte ;
Sur les soins de sa mère on peut s’en assurer,
Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer.
Hermione : _ S’il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?
Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme ;
Faites-le prononcer : j’y souscrirai. Madame.
Andromaque prête à se sacrifier, va demander elle-même à Pyrrhus de gracier son fils :

Andromaque : _ Ah ! Seigneur, arrêtez ! Que prétendez-vous faire ?


Si vous livrez le fils, livrez-leur donc sa mère !
Vos serments m’ont tantôt juré tant d’amitié !
Dieux ! Ne pourrai-je au moins toucher votre pitié ?
Sans espoir de pardon m’avez-vous condamnée ?
Pyrrhus : _ Pourquoi me forcez-vous vous-même à vous trahir ?
Au nom de votre fils, cessons de nous haïr.
A le sauver enfin c’est moi qui vous convie.
Faut-il que mes soupirs vous demandent sa vie ?
Faut-il qu’en sa faveur j’embrasse vos genoux ?
Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous.
Songez-y : je vous laisse, et je viendrai vous prendre
Pour vous mener au temple où ce fils doit m’attendre.
Et là vous verrez, soumis ou furieux,
Vous couronner, Madame, ou le perdre à vos yeux.
Pyrrhus met encore dans les mains d’Andromaque son destin et celui des autres personnages.
Dans sa préface à Andromaque, Racine explique qu’il a voulu adoucir la férocité de Pyrrhus :
« Comme le demande Aristote, un héros de tragédie ne doit être ni bon ni méchant pour provoquer
la terreur et la pitié ». Dans son chantage, Pyrrhus est à la fois odieux avec Andromaque et victime
de son amour pour elle. Elle se demande donc si elle doit épouser Pyrrhus pour sauver Astyanax.
Céphise lui conseille vivement d’accepter : Pyrrhus n’est pas un si mauvais parti après tout. Mais
Andromaque ne peut s’y résoudre aussi facilement. Dans une longue description, en forme
d’hypotypose, elle rappelle le pillage de la ville de Troie.
Andromaque : _ Songe, songe, Céphise à cette nuit cruelle.
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle ;
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et de sang tout couvert échauffant le carnage ;
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
Dans la flamme étouffée, sous le fer expirant ;
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.
Non, je ne serai point complice de ses crimes ;
Qu’il nous prenne, s’il veut, pour dernières victimes.
Tous mes ressentiments lui seraient asservis.

Jacques-Louis David, Andromaque pleurant son Hector, 1783.


Face à Corneille qui valorise l’héroïsme et les exploits guerriers, Racine donne ici la parole aux
victimes. Malgré l’aspect épique de l’hypotypose, Pyrrhus, parmi les ruines de Troie, est loin de
ressembler à Rodrigue dans le Cid, le héros de la Reconquista.

Frederic LEIGHTON, Andromaque captive, 1886


Cependant, un argument semble la faire réfléchir : elle se souvient que la dernière volonté d’Hector
était de prendre soin de son fils.
Andromaque : _ Hélas ! je m’en souviens, le jour que son courage
Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
Il demanda son fils, et le prit dans ses bras :
« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ;
Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi.
Si d’un heureux hymen la mémoire t’est chère,
Montre au fils à quel point tu chérissais le père ».
Et je puis voir répandre un sang si précieux ?
Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux ? […]
Mais cependant, mon fils, tu meurs si je n’arrête
Le fer que le cruel tient levé sur ta tête.
Je l’en puis détourner, et je t’y vais offrir ?…
Non, tu ne mourras point, je ne le puis souffrir.
Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise,
Va le trouver pour moi.

Karl Friedrich Deckler, L’Adieu d’Hector à Andromaque et Astyanax, 1918

Présentation de l’acte IV
Nouveau retournement de situation : désirant avant tout de sauver son fils, Andromaque accepte
d’épouser Pyrrhus. Mais c’est de loin une quête réussie. Andromaque explique à Céphise qu’elle
compte se suicider ensuite pour ne pas être infidèle à son défunt mari :
Andromaque : _ Ô ma chère Céphise,
Ce n’est point avec toi que mon cœur se déguise. […]
Je vais donc, puisqu’il faut que je me sacrifie,
Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie ;
Je vais, en recevant sa foi sur les autels,
L’engager à mon fils par des nœuds immortels.
Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste,
D’une infidèle vie abrégera le reste, […]
Je confie à tes soins mon unique trésor.
Si tu vivais pour moi, vis pour le fils d’Hector. […]
Parle-lui tous les jours des vertus de son père ;
Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.
Apprenant que Pyrrhus accepte le mariage avec Andromaque, Hermione est furieuse et demande
alors à Oreste d’aller assassiner le traître. Oreste était au début déconcerté mais il se laisse convaincre.

Oreste : _ A peine suis-je encore arrivé dans l’Epire,


Vous voulez par mes mains renverser l’empire ;
Vous voulez qu’un roi meure, et pour son châtiment
Vous ne donnez qu’un jour, qu’une heure, qu’un moment !
Cette nuit je vous sers, cette nuit je l’attaque.
Hermione : _ Mais cependant, ce jour, il épouse Andromaque !
Enfin qu’attendez-vous ? Il vous offre sa tête :
Sans gardes, sans défense, il marche à cette fête ;
Soulevez vos amis, tous les miens sont à vous :
Il me trahit, vous trompe, et nous méprise tous.
Conduisez ou suivez une fureur si belle ;
Revenez tout couvert du sang de l’infidèle ;
Allez : en cet état soyez sûr de mon cœur.
Un peu tard mais avec beaucoup de bonne volonté, Pyrrhus décide d’annoncer lui-même à
Hermione qu’il rompt tous ses engagements envers elle.
Pyrrhus : _ Je ne viens point, armé d’un indigne artifice,
D’un voile d’équité couvrir mon injustice :
J’épouse une Troyenne. Oui, Madame, et j’avoue
Que je vous ai promis la foi que je lui voue
Hermione : _ Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux,
Va lui jurer la foi que tu m’avais jurée,
Va profaner des dieux la majesté sacrée.
Ces dieux, ces justes dieux n’auront pas oublié
Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
Porte au pied des autels ce cœur qui m’abandonne,
Va, cours, mais crains encor d’y trouver Hermione.
Les menaces d’Hermione sont à peine voilées, mais Pyrrhus était trop occupé à l’idée d’épouser
Andromaque pour s’en rendre compte.
Présentation de l’acte V
Hermione, restée seule, ressasse les paroles de Pyrrhus.
Hermione :_ Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
Semblait-il seulement qu’il eût part à mes larmes ? […]
Qu’il meure, puisque enfin il a dû le prévoir,
Et puisqu’il m’a forcée enfin à le vouloir… (Oreste arrive alors)
Oreste : _ Madame, c’en est fait, et vous êtes servie :
Pyrrhus rend à l’autel son infidèle vie. […]
Il expire ; et nos Grecs irrités
Ont lavé dans son sang ses infidélités.
Il raconte ensuite le mariage de Pyrrhus avec Andromaque :
Oreste : _ Pyrrhus m’a reconnu, mais sans changer de face :
Il semblait que ma vue excitât son audace, […]
Enfin, avec transport prenant son diadème,
Sur le front d’Andromaque il l’a posé lui-même :
« Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi !
Andromaque, régnez sur l’Épire et sur moi,
Je voue à votre fils une amitié de père ;
J’en atteste les dieux, je le jure à sa mère :
Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
Et je le reconnais pour le roi des Troyens. »
À ces mots, qui du peuple attiraient le suffrage,
Nos Grecs n’ont répondu que par un cri de rage ;
L’infidèle s’est vu partout envelopper,
Et je n’ai pu trouver de place pour frapper.
Chacun se disputait la gloire de l’abattre,
Je l’ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre,
Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober,
Mais enfin à l’autel il est allé tomber.
Bertholet Flémal, La mort de Pyrrhus

Mais à sa surprise, au lieu d’être félicité, Hermione l’accuse d’avoir tué celui qu’elle aime. Elle
désavoue sa vengeance et n’assume plus le meurtre de Pyrrhus :
Hermione : _ Tais-toi, perfide,
Et n’impute qu’à toi ton lâche parricide.
Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur,
Va ; je la désavoue, et tu me fais horreur.
Resté seul, Oreste est indigné par l’ingratitude d’Hermione.
Oreste : _ Quoi ? j’étouffe en mon cœur la raison qui m’éclaire,
J’assassine à regret un roi que je révère,
Je viole en un jour les droits des souverains,
Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains, […]
Pour qui ? pour une ingrate à qui je le promets,
Qui même, s’il ne meurt, ne me verra jamais,
Dont j’épouse la rage ! Et quand je l’ai servie,
Elle me redemande et son sang et sa vie !
Elle l’aime ! et je suis un monstre furieux !
Je la vois pour jamais s’éloigner de mes yeux !
Et l’ingrate en fuyant me laisse pour salaire
Tous les noms odieux que j’ai pris pour lui plaire !
Pylade arrive alors et annonce qu’Hermione s’est suicidée. Oreste, au comble du désespoir,
sombre dans la folie. Dans son délire, il voit Hermione accompagnée des Furies5, les divinités du
remords :
Oreste : _ Dieux ! Quels affreux regards elle jette sur moi !
Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
Eh bien ! Filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? […]
Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :
L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ;

5
Divinité infernale dont la fonction était de tourmenter les méchants, les criminels, soit dans les enfers soit sur Terre.
Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.

Willian-Adolphe BOUGUEREAU, Pierre-Narcisse GUERIN,


Les Remords d’Oreste, 1862 Oreste annonçant la mort de Pyrrhus fin XVIII

Cette forme de fin est particulièrement violente. Les trois personnages soumis à leur passion sont
détruits. Pyrrhus assassiné, Hermione suicidée, Oreste a sombré dans la folie. Le mélange de terreur
et de pitié qui saisit le spectateur permet selon Aristote la purgation des passions, ce qu’il appelle la
catharsis.
Le personnage d’Andromaque, fidèle jusque dans la mort, est une grande figure du deuil
impossible à faire. Ce personnage est une métaphore de l’Histoire avec un grand H. elle choisit le
destin des autres personnages, car elle est dépositaire d’événements qui sont passés, mais qu’on ne
peut ignorer, parce que leurs effets sont bien présents.
L’obstination d’Andromaque constitue la métaphore du devoir de mémoire ; c’est la voix des
victimes qui se fait entendre à travers les bouleversements de l’Histoire. Je trouve fascinant que cette
figure féminine ait traversé les siècles et continue de rencontrer notre compassion et de nous
émouvoir.
Au XVIIème siècle, Henriette d’Angleterre, la belle-sœur de Louis XIV, accepta d’être la
dédicataire de cette tragédie. Comme de nombreux spectateurs, elle versa des larmes lors de la
première représentation.
Je crois qu’aujourd’hui que notre émotion est intacte quand nous assistons à un drame aussi
atemporel et aussi profondément humain.

Andromaque, théâtre contemporain, Racine et Anne Coutureau ,

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