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Introduction à l'épistémologie scientifique

Le document traite de l'évolution de la science et de l'épistémologie depuis l'Antiquité jusqu'à l'époque moderne, en mettant en lumière les contributions de penseurs comme Archimède, Kepler et Descartes. Il souligne l'importance de l'expérimentation et de la théorie dans le développement des connaissances scientifiques, tout en critiquant la logique inductive comme méthode de validation des hypothèses. Enfin, il évoque les défis de la pensée scientifique face à la complexité des phénomènes naturels et l'importance de l'interaction entre observation et interprétation.

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Introduction à l'épistémologie scientifique

Le document traite de l'évolution de la science et de l'épistémologie depuis l'Antiquité jusqu'à l'époque moderne, en mettant en lumière les contributions de penseurs comme Archimède, Kepler et Descartes. Il souligne l'importance de l'expérimentation et de la théorie dans le développement des connaissances scientifiques, tout en critiquant la logique inductive comme méthode de validation des hypothèses. Enfin, il évoque les défis de la pensée scientifique face à la complexité des phénomènes naturels et l'importance de l'interaction entre observation et interprétation.

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Initiation à l’épistémologie
Introduction :
La science peut être définie comme le discours que tient l’homme sur les phénomènes qui
l’environnent, quand il en a exclu tout démiurge et toute intervention d’un quelconque destin.
Cette approche matérialiste de la nature, par opposition aux conceptions religieuses qui
attribuent la création de l'univers à une volonté supérieure, a été élaborée pour la première fois
dans le cité d'Athènes pendant le siècle de Périclès (V° siècle avant Jésus Christ). Elle s’est
alors développée en donnant la géométrie d’Euclide et de Pythagore, la biologie d’Aristote et
la physique d’Archimède. Malgré les succès étonnants qui leur sont reconnus, puisqu’ils
avaient réussi à calculer le diamètre de la terre et la distance qui la sépare de la lune, ces
savants de l’Antiquité n’avaient pas encore complètement pris en compte l’importance de
l’expérimentation dans les raisonnements scientifiques. Ils sont pourtant considérés comme
les inventeurs de la science parce qu’ils ont témoigné d’exceptionnelles intuitions dans ce
domaine particulier, à une époque où la quasi totalité des phénomènes naturels recevaient une
interprétation d’essence religieuse. Cette première apparition d’une démarche intellectuelle
consacrée à une description objective de la nature et conforme à la définition moderne que
nous donnons actuellement à la science fut relativement brève. En effet, le premier physicien
et le dernier grand penseur scientifique de l’Antiquité, Archimède, est mort tué par un
légionnaire romain à la fin du siège de Syracuse.
Entre la conversion de l’empire romain à la chrétienté et la renaissance italienne, l’histoire de
la pensée en Europe fut dominée pendant plus d’un millénaire par la théologie chrétienne. Elle
postulait que l’univers, création de Dieu, constituait la manifestation d’un ordre divin, dont la
recherche des causes matérielles était dénuée de sens. La pensée scolastique qui s’imposa tout
au long du Moyen âge chrétien, fut principalement soumise au thomisme, la philosophie de
saint Thomas d’Aquin ( 1227 – 1274 ), qui avait réalisé une synthèse assez hermétique de la
pensée aristotélicienne avec les dogmes de la religion révélée. Durant cette période, les
notions fondamentales de la science se sont épanouies dans les régions soumises à l’islam.
Non seulement la civilisation arabo–islamique sut préserver et transmettre les apports
scientifiques de l’Antiquité, mais elle développa la branche des mathématiques que nous
appelons l’algèbre, en faisant apparaître les multiples applications de cette discipline dans
l’arithmétique, dans la trigonométrie, dans la géométrie, etc…Ainsi furent abordées pour la
première fois, l’algèbre des polynômes, l’analyse combinatoire, l’analyse numérique, les
équations, etc….
L’invention des caractères mobiles d’imprimerie par Gutenberg ( 1399 – 1468 ) fut
contemporaine de la révolution culturelle qui survint en Italie au cours du XV° siècle. Cette
redécouverte des cultures grecques et latines, appelée Renaissance, diffusa dans le reste de
l’Europe dès le XVI° siècle sous l’impulsion de la réforme qui incitait les gens à lire eux-
mêmes les textes bibliques et antiques traduits dans les langues nationales. Mais le coup fatal
à la conception de l’univers admise tout au long du millénaire qu’avait duré le Moyen âge, fut
porté par Nicolas Copernic (1473 – 1543 ) puis Galiléo Galiléi (1564 – 1642 ) : la terre n’est
pas le centre du système stellaire. Elle gravite autour du soleil comme l’avait déjà indiqué
Aristarque de Samos ( 310 – 230 av JC ).
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Il est alors très intéressant de voir comment, dans un ouvrage publié en 1596, le Mysterium
cosmographicum, Jean Kepler a proposé une démonstration des « causes authentiques et
propres » des mouvements qui créent les orbites célestes. Ce texte constitue l’une des toutes
premières études logiques, on dit aussi épistémologiques, d’une démarche démonstrative en
physique. En effet, avant d’exposer sa nouvelle hypothèse cosmologique, Kepler dut lever une
objection méthodologique fort répandue à l’époque dans la communauté des astronomes.
Cette règle, qui paraîtrait maintenant bien hasardeuse aux scientifiques du XXI° siècle,
s’énonçait sous la forme suivante : ex falso sequitur verum : la vérité se déduira du faux. Ce
qui signifie que la majorité des astronomes pensait alors qu’il était possible de rendre compte
des phénomènes observés, en conduisant des calculs à partir d’une hypothèse fausse ou
fictive, en ce sens qu’elle ne correspondait à aucune réalité physique. Jean Kepler fut donc
l’un des premiers à envisager une architecture mathématique du monde : « Voici que depuis
vingt cinq ans je tire profit de ce principe … que les êtres mathématiques sont les causes des
réalités naturelles. » Dès lors, le ciel a été conçu comme un espace géométrique et les
mouvements ont été associés à des vecteurs. Au cours du XVI° siècle, la nature a été perçue
comme maîtrisable et finalement les objets de la mécanique ont été repérés dans des espaces
vectoriels.
Ensuite, l’œuvre de Descartes ( 1596 – 1650 ) proposa de prolonger cette ambition et d’édifier
une science dont la certitude serait comparable à celle des mathématiques. Dans son Discours
de la Méthode (1637), il énonça une série de règles qui définissent une nouvelle démarche
d’investigation en rupture totale avec l’édifice scolastique, conforme au « thomisme » qui
avait prévalu jusqu’à cette date et qui s’effondra en quelques décennies. La première règle
préconise : « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connaisse
évidemment être telle : c’est à dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et
de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si
distinctement à mon esprit, que je n’aie aucune occasion de le mettre en doute…. » L’auteur
en déduisit la célèbre phrase : « cogito ergo sum… »
On admet généralement qu’en mettant définitivement fin à la suprématie de la philosophie de
Saint Thomas d’Aquin qui avait dominé la scolastique du Moyen âge, le Discours de la
Méthode, de Descartes marque l’origine de l’histoire des sciences, suivant la définition qu’en
donne Georges Canguilhem : « l’histoire des sciences, c’est la prise de conscience explicite,
exposée comme théorie, du fait que les sciences sont des discours critiques et progressifs pour
la détermination de ce qui, dans l’expérience, doit être tenu pour réel… » Cette histoire des
sciences, qui explore aussi la formation des concepts et des théories scientifiques, s’appelle
l’épistémologie.

L’épistémologie :
Il n’existe pas de recette avérée pour découvrir la vérité sur le monde qui nous entoure : on ne
connaît pas de procédure intellectuelle qui permettrait d’engendrer automatiquement une
hypothèse ou une théorie à partir d’une série d’étapes expérimentales. Il a seulement été
possible d’établir que la logique inductive est une leurre, comme le montra David Hume en
publiant son « Enquête sur l’entendement humain », dès 1739. La création des hypothèses
scientifiques demeure donc un mystère logique dans l’état actuel des connaissances. Cela ne
signifie pas qu’il faille renoncer à l’analyse conceptuelle des théories scientifiques : elle
permet de scruter les traits généraux de la démarche scientifique.
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De son côté, l’étude historique met en évidence les particularités propres aux différents
domaines et aux différentes époques. La réunion de ces deux approches constitue la méthode
d’investigation la plus générale de l’épistémologie. On conçoit bien alors pourquoi ceux qui
s’intéressent au développement de la science elle – même, se sentent concernés par le discours
de l’épistémologie.
Depuis son origine au XVII° siècle, la science telle que nous l’entendons, n’a jamais été le
simple résultat de la pratique expérimentale, qui lui était d’ailleurs bien antérieure si on
considère l’alchimie par exemple. Elle est apparue comme une conséquence de la découverte
de la notion mathématique de fonction. Aujourd’hui, il est évident que l’expérimentation ne
peut être une authentique source d’enseignement qu’après avoir été interprétée grâce à des
hypothèses théoriques. Une expérimentation coupée d’un projet théorique, passe en fait sous
silence les idées a priori qui exercent une influence capitale sur le tri en les résultats
significatifs et les artefacts. Cette démarche conduit trop souvent à un culte de l’observation
indéniable, qui recoure fréquemment à des arguments d’autorité de l’expérimentation.
L’épistémologie doit donc envisager d’abord les différentes manières dont l’esprit traque le
réel. Comment s’élaborent des nouvelles théories à travers des techniques d’observations et de
description qui sont elles – mêmes des théories matérialisées. Pour répondre à de telles
question Bachelard a créé le concept de « phénoméno – technique » qui affirme que les
phénomènes sont indissociables des moyens d’observation. Mais encore faudrait –il savoir
quelle est la nature exacte de ces phénomènes : dans quelle mesure manifestent – ils l’essence
complexe des choses et quelle est la part de notre création instrumentale dans leur
évaluation ? ce que nous observons doit – il être imputé à des choses ou à des forces ou aux
limites de notre propre faculté de connaître ? A l’origine de chaque expérimentation, les
théories ou les traditions de recherche qui existent alors, sont nécessairement considérées
comme adéquates pour répondre aux questions qui se posent. L’observateur tente
habituellement de reproduire les démarches qui ont montré la plus grande efficacité dans le
passé. Mais il peut aussi se trouver en situation d’inaugurer une méthode qui n’a pas encore
été adoptée dans son domaine de recherche, mais qui a déjà engendré des solutions nouvelles
sur des sujets voisins. S’il décide alors d’utiliser cette méthode en s’efforçant d’articuler et
d’analyser les problèmes posés avec une meilleure efficacité, il peut déboucher sur ce qu’il est
convenu d’appeler un progrès.

La logique des raisonnements scientifiques :


Depuis leurs origines, les sciences ont donc progressé en élaborant des raisonnements pour
résoudre des problèmes que posait aux hommes la connaissance de l’univers. Raisonner,
consiste à établir des conclusions en partant de propositions initiales nommées prémisses.
Mais l’un des caractères essentiels de l’activité scientifique, qui permet aux sciences
d’avancer, réside dans la possibilité permanente de remettre en cause les théories déjà
établies. Elle aboutit à rectifier les concepts et à éliminer les erreurs. Le processus
d’accroissement des connaissances démarre dès qu’une tentative de solution est envisagée
pour résoudre un problème : si cette solution résiste à la critique, elle fait émerger de
nouveaux problèmes qui appellent d’autres réponses et l’évolution de la pensée scientifique se
poursuit ainsi de proche en proche, en établissant progressivement de nouveaux paradigmes.
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Ce mécanisme de la démarche scientifique, impose aux chercheurs des comportements bien


connus. Ainsi, chaque fois qu’il s’engage dans une étude, le chercheur se doit d’en connaître
la problématique. Mais cette problématique n’est jamais constituée de données empiriques
seules, parce que chaque ensemble de résultats expérimentaux suggère inévitablement une
inférence inductive. Dans le contexte actuel nous utilisons la définition de Whewell, qui
assimile l’inférence inductive à l’invention d’une hypothèse dont la validité est évaluée par
ses conséquences expérimentales. On peut alors dire que cette « inférence inductive » désigne
des raisonnements dont la conclusion n’est que probable par rapport à leurs prémisses. Sa
fonction est donc d’être une simple pourvoyeuse d’hypothèses.
Quand on s’en tient à cette définition, on est contraint de constater que « l’inférence
inductive » est la source de la quasi totalité de nos croyances ordinaires. Notre compréhension
du monde qui nous environne, se forme généralement en projetant sur des situations inédites,
les résultats des observations que nous avons déjà recueillies et qui constituent ce que nous
appelons communément notre expérience. Mais dès le XVIII° siècle, David Hume (1711 –
1776) a fait remarquer que cette pratique, même si elle est indispensable à tout apprentissage,
ne possède aucun fondement logique. L’inférence inductive permet en effet de créer des
hypothèses dont on peut déduire des conséquences prédictives, pour guider nos premières
intentions face à l’inconnu. Mais chaque fois qu’un prédiction ainsi échafaudée est réfutée,
l’hypothèse correspondante est infirmée. Si les prédictions sont vérifiées, l’hypothèse reçoit
une confirmation, mais cela ne prouve pas la vérité de cette hypothèse car c’est un sophisme
de conclure de la vérité d’une conséquence à la vérité des prémisses.
Depuis David Hume, il a bien fallu admettre que l’induction n’est pas une forme valide de
raisonnement. Cela signifie qu’on ne peut pas inférer une hypothèse universelle à partir de
données observables, aussi nombreuses soient – elles. Dès 1739, David Hume a souligné les
paradoxes qui en résultent pour la théorie de la connaissance :
1. L’existence d’un phénomène ne peut être prouvée que par l’expérience parce que la raison
seule, sans observation expérimentale, ne peut établir aucun fait.
2. Mais il est toujours impossible de démontre que les cas dont nous n’avons pas eu
l’expérience ressemblent à ceux que nous avons déjà expérimentés. Si la raison et
l’expérience ne peuvent prouver que le soleil se lèvera demain, il est clair qu’elles ne
peuvent prouver que la théorie de Newton est vraie. Or la théorie newtonienne semble
bien satisfaire les critères les plus exigeants définissant ce que doit être une science.
Finalement, à chaque étape de sa progression, la pensée scientifique doit forger des outils
intellectuels qui lui permettent d’établir l’équilibre indispensable entre expérimentation et
interprétation. Dans certains cas, les concepts génériques, la pensée attributive, la
classification en catégorie sont privilégiées. En d’autres circonstances, les relations
mathématiques, les dimensions, les méthodes opérationnelles, sont utilisées. Même quand on
finit par réunir dans une forme plus générale de langage scientifique, dont elles ne sont plus
alors que deux expressions différentes, la pensée conceptuelle et la pensée mathématique ne
se formulent pas chacune par des propositions qui se correspondent en des relations
d’équivalence simple.
Ainsi, l’induction, si elle est attachée incontestablement à un contenu expérimental, n’en
dépend pas moins de notre conception théorique du système étudié et des lois qui régissent
l’observation.
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L’exemple le plus connu, nous en est fourni par l’opposition entre la pensée aristotélicienne,
qui a servi de référence tout au long du Moyen âge, et la conception Laplacienne qui a dominé
le XIX° siècle :
La pensée d’Aristote est une pensée de biologiste. Elle débouche sur une interprétation
erronée des mécanismes de l’univers. Mais Laplace commet une erreur symétrique, quand il
prétend décomposer tous les phénomènes observables, quelle que soit leur complexité, en une
succession de rouages mécaniques élémentaires.
Dans l’Antiquité, la science aristotélicienne est contemplative et nous propose une
représentation du monde fondée sur une collection d’idées intemporelles. Cette science est
désintéressée, parce qu’elle est incapable de proposer une utilisation pratique des concepts
qu’elle a créés. Elle n’a donné naissance à aucune application industrielle.
Pourtant, les stoïciens avaient déjà imaginé une physique de l’événement, dont le rôle est de
découvrir les liaisons entre ces événements, leurs relations régulières de succession ou de
coexistence. La notion essentielle qu’ils ont fait apparaître est celle de causalité, définie
comme un rapport de succession entre deux phénomènes. Le premier produit le second et
l’annonce, tandis que le second peut nous révéler, par un raisonnement inverse, le premier.
Cependant, pour accéder à une conception moderne de la science, il leur a manqué le
caractère essentiel de la mathématisation. C’est en effet le seul moyen d’évaluer une grandeur
quand on connaît la loi qui décrit ses variations en fonction d’une variable indépendante et la
valeur de cette variable. Il ne s’agit plus alors, d’établir un rapport de causalité entre deux
événements distincts mais d’utiliser un rapport fonctionnel entre deux grandeurs d’un même
phénomène.
Pour résumer cette évolution de la description de la nature, que désigne le mot science dans
son sens large, on peut dire qu’une science de l’événement, dont l’instrument intellectuel est
la liaison causale, a succédé à une étude de la substance, fondée exclusivement sur le concept
générique, pour déboucher finalement sur une science des relations quantitatives, qui permet
d’utiliser couramment la fonction mathématique.
Cependant, plus la science a progressé, plus ses capacités de prévoir certains événements sont
devenues impressionnantes et plus son rapport à la réalité a été mis en doute. D’une part, en
effet, aucun raisonnement théorique ne peut établir un fait sans l’aide de l’expérience et
l’existence ne peut donc être prouvée que par l’expérience. D’autre part, ni la raison, ni
l’expérience ne peuvent prouver que : « les cas dont nous n’avons pas eu d’expérience
ressemblent à ceux que nous avons expérimentés ? » (David Hume : Enquête sur
l’entendement humain). Est – il possible de savoir au moins qu’une théorie possède une forte
probabilité d’être vraie ? La seule réponse plausible affirme que toute proposition qui va au
delà des données ne saurait constituer une connaissance authentique. Ainsi le scientifique doit
se cantonner dans le domaine délimité par ces deux propositions :
1. Il n’y a pas de vérité synthétique à priori
2. Seules des hypothèses susceptibles d’être réfutées peuvent être proposées.
Examinons donc maintenant plus en détail ce principe de causalité, dont nous avons déjà
souligné l’importance dans le déroulement de la pensée scientifique. Ce principe ne tire son
autorité que de l’expérience qui nous montre bien ce qui est, mais qui ne saura jamais nous
révéler ce qui ne pourrait pas ne pas exister.
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Quand nous cherchons à mettre en évidence une règle de causalité, l’expérience nous fait
simplement assister à la succession de deux phénomènes, sans jamais faire apparaître
explicitement le lien qui imposerait au second de se manifester nécessairement à la suite du
premier. L’efficacité causale, la connexion de l’effet à la cause restent en dehors du domaine
purement expérimental. Le rôle de l’expérience consiste seulement à créer chez l’observateur,
par la répétition, l’habitude d’attendre l’effet après la cause, de telle sorte que la relation n’est
pas dans les choses mais dans notre esprit. Les idées s’associent et s’ordonnent sous l’effet de
l’accoutumance. Cette introspection du comportement des scientifiques en situation
d’observateur, aboutit alors à deux remarques fondamentales :
1. Le principe de causalité, dont nous nous servons si volontiers pour tirer des conclusions de
l’expérience, n’est ni une vérité immédiate, ni le résultat d’une inférence.
2. Ce principe est une simple habitude qui se développe dans notre esprit par l’association
des idées.
La cause d’un phénomène peut donc être un autre phénomène, dont il est l’antécédent
constant, mais cette clause de succession ne suffit pas, car nous n’affirmons pas, par exemple,
que le jour est la cause de la nuit. Ainsi, la science, à mesure qu’elle progresse, abandonne de
plus en plus cette notion de cause qui relie entre eux les phénomènes, pour aboutir aux
concepts de grandeurs et de fonctions mathématiques qui permettent d’énoncer des lois.
Ces lois, telles que l’observation bous incite à les exprimer, ne sont pas des éléments de la
nature, dont elles contribueraient à constituer le tissu, mais des énoncés sur le comportement
de la nature. Une loi est une formule qui relève de l’ordre du discours, mais non de l’ordre des
choses. Elle est qualifiable de vraie ou de fausse , mais non de réelle ou d’irréelle. La loi est
un moyen que s’est donné l’esprit humain, de déchiffrer la nature en construisant un langage
qui lui permet d’y reconnaître des phénomènes et les relations qui peuvent être établies entre
eux. Pour énoncer ces lois, les scientifiques tentent de découvrir parmi les fonctions qu’a
librement forgées le mathématicien, celles qui paraissent les plus adéquates pour décrire les
évolutions relatives des grandeurs qu’ils ont su définir en observant les phénomènes
expérimentaux.
Il est donc nécessaire de développer notre réflexion sur la formation des hypothèse à partir des
observations, pour reconnaître la particularité des sciences. Les théories sont souvent
élaborées à partir de l’examen d’un nombre fini de cas. Mais , aussi nombreuses que puissent
être les éventualités envisagées pour caractériser une propriété, rien ne démontre qu’il est
impossible de trouver un système proche qui en soit dépourvu. La découverte récente mais
fortuite des oxydes supraconducteurs à 77 K, en constitue une preuve incontestable. La
démarche scientifique consiste donc, dans une large mesure, à répertorier et à décrire les
domaines de validité des propriétés et elle possède de ce fait, un caractère prédictif : en
revanche, s’il est possible de trouver une expérience qui contredit cette prédiction,
l’hypothèse est réfutée. Cette importance accordée aux preuves expérimentales négatives,
constitue l’une des difficultés psychologiques majeures de la recherche scientifique : la quête
exclusive de vérifications est une particularité des « pseudo – sciences ». Toute entorse à cette
préoccupation fondamentale, ne peut que se révéler néfaste pour la production scientifique à
plus ou moins longue échéance.
L’interrogation constante que suscite cette rigoureuse exigence, doit donc être la suivante :
« l’expérience peut – elle être considérée comme l’unique source de connaissance ? »
(Bernard d’Espagnat)
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Et son corollaire peut s’énoncer ainsi : « est – il souhaitable d’ajouter une expérience à une
série d’expérimentations semblables sans le seul but d’accumuler des résultats ? »
Dès le XVIII° siècle E. Kant avait déjà souligné que la constitution de notre esprit, compte au
nombre des sources authentiques de connaissances. Nous savons maintenant que la démarche
scientifique consiste à proposer des solutions conjecturales à des problèmes formulés par la
science elle – même. Les observations ont donc essentiellement pour objet de réfuter ces
solutions conjecturales. S’écarter de cette règle, c’est risquer d’aboutir à des résultats
inexploitables.
L’étape suivante consiste alors à recueillir les enseignements de l’expérience pour énoncer
des propositions théoriques qui serviront de base aux raisonnements déductifs. Mais ce
processus passe inévitablement par une interprétation de l’expérience. Cette interprétation
constitue l’essence même de la science. C’est là, en effet, que s’accomplit l’abstraction
indispensable pour passer de l’observation brute à une description dotée d’une signification
scientifique. Il est alors tout à fait évident que la signification accordée aux expériences et aux
résultats obtenus, dépend essentiellement des traditions de recherche auxquelles les
observateurs souscrivent. Ces traditions de recherche, appelées parfois structures préalables,
traduisent l’idée fondamentale qui fixe la position des scientifiques concernés vis – à vis du
sujet étudié.
Si nos savoir étaient la simple conséquence de nos relations avec le monde, il n’existerait pas
de controverse sur la réalité. Mais nous ne savons qu’interpréter les informations qui nous
parviennent. Ainsi, les faits ne sont pas les simples résultats d’expériences directes, puisque
les objets d’observations et les grandeurs mesurées sont choisies à l’origine, par
l’expérimentateur en fonction des objectifs théoriques qu’il s’est assignés. Les compte –
rendus d’observation sont suscités par l’expérimentation, mais ils ne constituent qu’un
élément parmi tous ceux qui concourent à nous faire adopter une hypothèse. Le
développement de la science s’insère donc dans une culture évolutive dans le temps, mais
aussi dans l’espace. L’existence d’écoles de pensées fort diverses et parfois même opposés,
sur un même sujet n’est un secret pour personne. Cela signifie que notre intuition, notre
intelligence, notre perception des concepts et notre logique, contribuent aussi à formaliser
notre connaissance du réel, qui n’englobe pas encore l’objet des recherche en cours
Nous savons aussi que, depuis le début du XX° siècle, la science contemporaine a révélé des
vérités en rupture avec notre expérience sensible. Dans ces conditions, il est indispensable de
préciser la signification de ce que nous appelons l’interprétation : elle doit nous permettre de
comprendre le réel, en le rattachant à des « structures préalables » qui ne sont pas figées
puisqu’elles peuvent évoluer en fonction des résultats de certaines expérimentations et des
aspects de la réalité que nous avons délibérément choisi de privilégier à partir de nos objectifs
de recherche. Cette contingence inévitable pour aborder l’expérimentation, nécessite
évidemment de surmonter ensuite nos inclinaisons conservatrices pour rechercher la
confrontation avec d’autres hypothèses et d’autres démarches que celles que nous avons
utilisées. « Notre esprit a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire l’idée qui
lui sert le plus souvent… à l’usage, les idées se valorisent indûment ». (H ; Bergson in ; « La
pensée et le mouvement »)
8

L’examen des épisodes les plus remarquables de l’histoire des sciences, montre que des
inventions modernes et leurs développements, tels qu’ils apparaissent dans la théorie
atomique, la stéréochimie, ont été créés uniquement parce qu’un petit groupe de penseurs a
décidé de ne pas se laisser enfermer dans les limites imposées par les règles méthodologiques
qui semblaient évidentes avant leur découverte. Certains ont su parfois les transgresser
volontairement. Il est clair, à la lumière de ces exemples, que l’idée d’une méthode fixe ou
d’une théorie fixe de la rationalité, repose sur une conception trop naïve du fonctionnement de
la création intellectuelle.
Un scientifique ou une assemblée de scientifiques, qui désire élargir au maximum la
signification de ses conceptions et qui veut les comprendre aussi clairement que possible, doit
les confronter à d’autres conceptions. Il faut accepter d’adopter une méthodologie pluraliste
qui doit comparer les théories avec d’autres théories à propos des mêmes expériences. On
s’aperçoit alors qu’il existe des faits qui ne peuvent être découverts qu’à l’aide d’alternatives
théoriques à vérifier et qui échappent à l’observation si de telles alternatives sont exclues.
« Celui qui n’attend pas l’inattendu, ne le décèlera pas. Il demeurera pour lui, introuvable et
inaccessible » disait déjà Héraclite. Le principe méthodologique qui devrait guider tous les
travaux scientifiques, est constitué par un ensemble de théories qui se recouvrent en partie,
adéquates aux faits observés mais mutuellement incompatibles. Supposons en effet, qu’un
groupe de scientifique ait accepté le primat d’une conception particulière, au point de refuser
de considérer d’autres conceptions. Au début, une telle procédure peut donner des résultats
intéressants. Un homme seul, ou même un groupe, ne peut envisager toutes les éventualités en
même temps et il vaut mieux adopter a priori une théorie pour entamer une série
d’expérimentations scientifiques. Supposons maintenant que l’adoption de cette théorie ait
conduit à des succès et que la théorie ait permis d’interpréter une certain nombre de
phénomènes inexpliqués jusqu’alors. La conception qui n’avait été choisie au départ que pour
de motifs de séduction intellectuelle, reçoit maintenant le soutien de l’expérience.
L’engagement pour cette théorie en est renforcé et l’attitude du groupe envers d’autres
conceptions devient moins tolérante, à tel point qu’il est tenté d’éliminer des faits capables de
susciter des réfutations. De tels faits peuvent d’ailleurs être rendus inaccessibles, comme nous
l’avons déjà vu , par de simples choix fonctionnels. Alors la théorie apparaît sans défauts et il
semble que « toute l’évidence tend à indiquer(…) avec une certitude presque absolue,
conformément aux lois fondamentales établies à partir de cette théorie. ». Malheureusement,
cette apparence de succès ne peut pas être considérée scientifiquement comme un signe de
vérité. Cette prétendue victoire survient parce que le théorie s’est progressivement
transformée en un dogme rigide au fur et à mesure qu’elle se généralisait. Elle est devenue
une idéologie victorieuse parce qu’elle a su éliminer dans ses procédures l’apparition de faits
qui auraient pu constituer des réfutations. Mais la variété des opinions est indispensable à une
connaissance objective et les idées nouvelles n’apparaissent souvent que par bribes arrachées
graduellement de l’ensemble théorique initial.

Science et société :
Dès son émergence , au début du XVI° siècle, la civilisation européenne moderne, a placé la
relation entre le pensée et les choses au centre de ses préoccupations et s’est orientée vers
l’étude de la signification de ses connaissances. Cette recherche a montré que la totalité de
notre savoir ou de nos croyances, des anecdotes les plus anodines de l’histoire, aux lois de la
physique ou même des mathématiques pures est forgée par l’homme.
9

Celui qui tient ce discours, détient en même temps la parole et le pouvoir, de telle sorte que
l’examen des configurations de la connaissance débouche inévitablement sur une description
et une analyse des pratiques et des formes d’expressions qui l’accompagnent. On aboutit ainsi,
tout naturellement, au problème essentiel de la signification, qui régit à la fois nos
communications et notre savoir. Parce qu’ils révèlent continuellement aux hommes des
aspects de l’univers inaccessibles à l’intuition commune, les discours scientifiques seraient
inexprimables sans le secours de concepts généraux traduits en mots ordinaires. Or leur
signification subit une incessante évolution dans le domaine scientifique. Cette mobilité de la
signification, due à ses caractères holistique et normatif, nécessite évidemment de surmonter
nos inclinaisons conservatrices pour rechercher la confrontation avec d’autres hypothèses et
d’autres démarches que celles que nous avons utilisées. La science, telle qu’elle existe,
apparaît finalement comme une activité qui mêle inextricablement discours et pratiques, actes
de langage et actions dans le monde et il est impossible désormais d’éluder les dimensions
pragmatiques de la recherche scientifique, quand on cherche à comprendre son impact sur le
développement des sociétés.
Mais la complexité des échanges entre la science et la culture, s’accroît au fur et à mesure que
l’analyse de cette relation progresse, parce que l’influence de la société apparaît dès qu’on
s’interroge sur la façon dont les théories s’ajustent aux réalités qu’elles prétendent décrire.
Elle pose ainsi le problème de la notion de vérité. Si nos connaissances n’étaient que la simple
traduction des stimulations reçues de notre environnement, il ne pourrait pas y avoir de
discussion sur l’essence de la réalité. Mais nous ne nous adaptons pas mécaniquement au
monde. Nos connaissances contiennent toutes uns composante sociale puisque notre langage,
à propos de la vérité utilise inévitablement des mécanismes cognitifs qui ont été créés à
l’origine, pour communiquer avec nos contemporains. Ainsi, la société et ses institutions
peuvent ralentir, infléchir ou accélérer la production des théories et des concepts. Non
seulement elle influence le cours du savoir, mais à travers les rapports qu’elle instaure au sein
de la communauté des chercheurs, elle parvient à modeler les contenus scientifiques eux-
mêmes. L’influence de Lyssenko sur les théories biologiques, dans l’URSS dirigé par Staline,
en constitue un exemple caricatural bien connu. Faire appel à la notion de vérité, pour la
distinguer de l'intuition commune, comme le font les sciences, c'est tenter de s'élever au-
dessus de la simple croyance. Cette certitude d’avoir décrypté quelques éléments de
l’organisation de la nature, incite le plus souvent à revendiquer une certaine autorité : celle
d’une vision théorique particulière de l’univers. Mais cette autorité n’existe que par l’usage
qu’en font les hommes. Lorsque nous employons les mots vérité et réalité, nous proposons
une description de l’état du monde. Ces mots nous servent à affirmer et à transmettre les
schémas fondamentaux de pensée, qui constituent les outils de base avec lesquels nous
abordons la plupart des grands problèmes de gestion du monde. Ils sont donc l’une des
expressions les plus courantes de notre culture et de notre civilisation et leur utilisation dans
certains domaines qui échappent aux développements des sciences manifestent surtout notre
volonté d’affirmer indûment notre prédominance.
La science n’est pas la seule activité humaine animée par cette ambition d’offrir une
représentation du monde. Dans la panoplie des savoir et des discours qui caractérisent les
civilisations, nous convenons habituellement d’appeler connaissance ce qui constitue une
représentation mentale de la réalité, tout en restant transmissible entre les hommes. Il existe
ainsi, plusieurs formes de connaissances dont la nature est définie par la méthode utilisée pour
les élaborer.
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Il est possible généralement d’en répertorier les trois formes suivantes :


1. La connaissance scientifique, basée sur une démarche logique qui se veut objective.
2. La connaissance artistique, fondée sur la sensibilité et l’intuition.
3. La connaissance révélée, qui est à l’origine des religions et des superstitions.
Les idées des hommes sur le fonctionnement du monde ont considérablement évolué au cours
de l’histoire. Ces variations ont affecté la connaissance scientifique comme le reste de la
culture. Elles suscitent des interrogations fondamentales au sujet des savoir humains et des
différents facteurs qui les influencent. Comment la connaissance est – elle transmise ? Quel
est son degré de stabilité ? Quels sont les processus qui provoquent sa création ? Comment est
– elle organisée et répartie entre les différentes disciplines ? Ces questions mettent en
évidence le lien qui existent entre les développements économique, technique et industriel, et
le contenu des théories scientifiques. On a pu étudier ainsi de manière précise, la répercussion
des progrès technologiques, réalisé dans le domaine de l’utilisation de la vapeur, sur le
contenu des théories thermodynamiques au XIX° siècle.

Conclusion :
Un rapide examen de l’histoire des civilisations, montre que les sociétés les plus primitives
possèdent toutes des croyances religieuses et des rites mais qu’il n’existe pas de pratique
spontanée de la méthode scientifique. Cela signifie que l’accès aux connaissances révélées est
plus aisé, parce que plus instinctif et plus immédiat, que la mise en œuvre d’une démarche
scientifique. Pourtant, nous savons que le développement des sciences et les avancées
technologiques qui l’accompagnent, constituent une impérieuse nécessité pour les sociétés qui
envisagent de construire leur avenir sur la continuité de l’essor industriel. L’histoire nous
montre alors, qu’une organisation sociale est d’autant plus stable, que ses objectifs majeurs
sont largement adoptés au sein de la population qu’elle prétend concerner. Cette adhésion des
individus passe par l’acquisition des langages fondamentaux qui structurent la pensée
dominante. Ainsi, les cultures qui possédaient l’alphabet ont fini par s’imposer parce que
l’accès à l’écriture y était plus facile qu’ailleurs. Dans cette optique, la généralisation de la
connaissance scientifique constitue un impératif à long terme : y renoncer revient à
hypothéquer gravement les chances des générations futures.

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