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Sécurité Alimentaire et Droit Commercial

La thèse de QIN Quan explore la sécurité alimentaire dans le cadre du droit international du commerce, soulignant que les normes de l'OMC, bien qu'elles établissent des conditions pour le commerce des produits agricoles, ne parviennent pas à garantir la sécurité alimentaire. Les politiques commerciales actuelles privilégient les considérations commerciales au détriment des besoins alimentaires, limitant l'autonomie des États pour améliorer leur situation alimentaire. Une réforme des politiques internationales est nécessaire pour permettre aux membres de l'OMC de répondre efficacement aux besoins alimentaires de leurs populations.

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Sécurité Alimentaire et Droit Commercial

La thèse de QIN Quan explore la sécurité alimentaire dans le cadre du droit international du commerce, soulignant que les normes de l'OMC, bien qu'elles établissent des conditions pour le commerce des produits agricoles, ne parviennent pas à garantir la sécurité alimentaire. Les politiques commerciales actuelles privilégient les considérations commerciales au détriment des besoins alimentaires, limitant l'autonomie des États pour améliorer leur situation alimentaire. Une réforme des politiques internationales est nécessaire pour permettre aux membres de l'OMC de répondre efficacement aux besoins alimentaires de leurs populations.

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Université Paris II- Panthéon-Assas

Ecole doctorale de droit international, droit européen,

relations internationales et droit comparé

Thèse de doctorat en droit


soutenue le 29 novembre 2017

LA SECURITE ALIMENTAIRE EN DROIT INTERNATIONAL


Thèse de Doctorat / Novembre 2017

DU COMMERCE

Auteur QIN Quan

Sous la direction de Charles LEBEN, Professeur émérite à


l’Université Panthéon-Assas (Paris II)
Membres du jury :
M. Charles LEBEN, Professeur émérite en droit public à l’Université
Panthéon-Assas, directeur de thèse
M. Julien CAZALA, Professeur en droit public à l’Université Paris XIII
Sorbone Paris Cité, rapporteur
M. Arnaud de NANTEUIL, Professeur en droit public à l’Université
Paris-Est Créteil, rapporteur
M. Gérard CAHIN, Professeur en droit public à l’Université Paris II
Panthéon-Assas, suffragant
QIN Quan| Thèse de doctorat | Novembre 2017

-2-
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Avertissement
La Faculté n’entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises
dans cette thèse ; ces opinions doivent être considérées comme propres à leur auteur.

-3-
QIN Quan| Thèse de doctorat | Novembre 2017

-4-
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Remerciements

Elaborer une thèse de droit, c’est une expérience passionante mais solitaire,
accompagnée d’hésitations et de doutes tout au long du parcours. C’est pourquoi, je
tiens avant tout à exprimer ma plus profonde gratitude à Monsieur le professeur
Charles Leben qui, par ses conseils avisés et sa grande patience, m’a insufflé la force
et la confiance nécessaire pour mener à bien des recherches qui ont finalement abouti
à la production de cette thèse.

Aux membres de mon jury, Monsieur Julien Cazala, Monsieur Arnaud de


Nanteuil et Monsieur Gérard Cahin, j’adresse tous mes remerciments pour avoir
accpeté de lire cette thèse et me permettre ainsi une discussion avec eux sur les idées
que j’y ai produites.

Rien n’aurait été possible sans soutien de mes plus proches, dont l’amour a été
un appui constant qui m’a aidé à surmonter cette longue épreuve.

Enfin, je souhaite dédier ce travail à Monseur le Professeur Lyou Byung-Hwa,


qui se dévoue corps et âme pour la cooperation régionale de l’Asie-Pacifique. La
force, le courage, la détermination et le coeur ouvert qu’il témoigne seront toujours
une source infinie d’inspiration pour moi.

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QIN Quan| Thèse de doctorat | Novembre 2017

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

La sécurité alimentaire en droit international du commerce

Résumé :

Garantir la sécurité alimentaire demeure une responsabilité primordiale des gouvernements


et de la communauté internationale. Le droit international, moyen principal d’encadrer les
comportements des Etats et de rendre exécutoires les stratégies internationales, n’a
toutefois pas pu faciliter effectivement la lutte contre la faim dans le monde. C’est
particulièrement le cas des normes juridiques élaborées dans le cadre de l’OMC. En
définissant les termes et conditions du commerce international des produits agricoles, ces
normes exercent une influence majeure sur la sécurité alimentaire tant au niveau
international qu’au niveau national. Si les accords de l’OMC offrent à ses Membres
certains moyens pour faire face au problème alimentaire, ces moyens ne sont ni suffisants
ni efficaces pour atteindre cet objectif. Ayant privilégié constamment les considérations
commerciales par rapport aux impératifs alimentaires, les règles de l’OMC relatives au
commerce agricole contribuent à restreindre sérieusement l’autonomie des Membres qui
souhaitent améliorer leur situation de sécurité alimentaire. Ainsi, les politiques
internationales régissant le commerce agricole devraient être reformulées, de sorte que les
Membres de l’OMC puissent répondre aux besoins vivriers des peuples. Si une telle
réforme ne parvient pas, pour l’instant, à établir des règles permettant aux Membres de
l’OMC en déficit alimentaire de générer effectivement des ressources pour se procurer des
aliments, elle doit viser au minimum à neutraliser les impacts négatifs des politiques
commerciales en vigueur. Faute de cela, le système actuel d’échanges multilatéraux risque
de perdre sa légitimité et sa crédibilité.

Descripteurs : sécurité alimentaire – sécurité sanitaire des aliments – commerce


international des produits agricoles – Accord sur l’agriculture – Accord SPS –
multifonctionnalité de l’agriculture – droit à l’alimentation – souveraineté alimentaire

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Title : Food Security in International Trade Law

Abstract :

Today’s world food situation is particularly disturbing. To guarantee food security for all
remains the primary responsibility of governments and international society. As one of the
major instruments to implement international strategy for food security, international law
has failed to provide effective solution to mitigate the factors that contribute to food
insecurity. This is particularly what happened when food problem was treated within
WTO. Having established the terms and conditions of international trade in food and
agricultural products, WTO trade regulations have major influence on food security both at
international level and at national level. Even if the relevant WTO agreements did offer
certain policy approaches to its Members to tackle their food problem, these policy
approaches are neither sufficient nor efficient to achieve this goal. By constantly
prioritizing commercial considerations over food concerns, WTO rules related to trade in
agriculture seriously restrict the exercise of discretionary power of those Members who
wish to improve their food situation. Therefore, international trade policies must be
reformed, so that WTO Members can take creative measures to meet their people’s basic
needs. Even it appears still difficult at present to create new rules that may allow food-
deficit Members to generate sufficient income to guarantee their access to food; this reform
must at least search for effective solutions to offset the negative impacts of trade policies
on food security. Otherwise, the legitimacy and credibility of current global trading system
will be at risk.

Keywords: food security – food safety – international trade in agriculture – Agreement on


Agriculture – SPS Agreement – multifunctionality of agriculture – right to food – food
sovereignty

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QIN Quan| Thèse de doctorat | Novembre 2017

Principales abréviations

I. Périodiques :

A.F.D.I. Annuaire français de droit international


A.F.R.I. Annuaire français de relations internationales
E.J.I.L. European Journal of International Law
J.I.E.L. Journal of International Economic Law
J.W.T. Journal of World Trade
N.Y.I.L. Netherlands Yearbook of International Law
R.G.D.I.P. Revue générale de droit international public

II. Textes d’instruments juridiques :

AA Accord sur l’agriculture


Accord SMC Accord sur les subventions et les mesures compensatoires
Accord SPS Accord sur l’application des mesures sanitaires et phytosanitaires
Accord sur les ADPIC Accord sur les aspects de droit de propriété intellectuelle qui
touchent au commerce
AIC Accord international sur les céréales
CAA (Aide) Convention relative à l’aide alimentaire
CAA (Assistance) Convention relative à l’assistance alimentaire
CCC Convention sur le commerce des céréales
CIPV Convention internationale pour la protection des végétaux
GATT Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce
GATT de 1947 GATT adopté en 1947
GATT de 1994 GATT adopté à l’issue du Cycle Uruguay inclus dans l’Accord de
l’OMC

III. Principales institutions citées :

AGRA Alliance pour la révolution verte en Afrique


(Alliance for a Green Revolution in Africa)
CE Communauté européenne
CEDEAO Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest
CEE Communauté économique européenne
CEPII Centre d’études prospectives et d’informations internationales
CIC Conseil international des céréales
CIHEAM Centre international de Hautes études agronomiques
méditerranéennes
CIP Comité international de planification des ONG/OSC pour la
souveraineté alimentaire

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

CJCE Cour de justice de l’Union européenne


CNUCED Conférence des Nations Unies pour le commerce et le
développement
CSSD Sous-comité consultatif de l’écoulement des excédents de la FAO
(FAO Consultative Sub-Committee on Surplus Disposal)
FAO Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et
l’agriculture
FASR Facilité d’ajustement structurel renforcée
FCC Facilité de crédit de confirmation
FCR Facilité de crédit rapide
FDA Food and Drugs Administration (Etats-Unis)
FEC Facilité élargi de crédit
FEOGA Fonds européen d’orientation et de garantie agricoles
FFCI Facilité de financement compensatoire et de financement pour
imprévus
FFC Facilité de financement compensatoire
FFI Facilité de financement pour imprévus
FIAN FoodFirst Information and Action Network
FMI Fonds monétaire international
Fond fiduciaire RPC Fonds fiduciaire pour la réduction de la pauvreté et pour la
croissance
G33 Groupe de 33 pays en développement
GFRP Programme d’intervention en réponse à la crise alimentaire
mondiale
GIEC Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat
GRET Groupe de recherches et d’échanges techniques
HCDH Haut-commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme
HLPE Groupe d’experts de haut niveau (High Level Penal of Expert) sur
la sécurité alimentaire et la nutrition
HLTF Équipe spéciale de haut niveau sur la crise mondiale de la sécurité
alimentaire (High Level Task Force on Global Food Security)
Indian Council for Research on International Economic Relations
ICRIER International Centre for Trade and Sustainable Development
ICTSD Institut du développement durable et des relations internationales
IDDRI Institut français des relations internationales
IFRI Institut international de recherché sur les politiques alimentaires
IFPRI (International Food Policy Research Institute)
Institute for International Integration Studies
IIIS Institut international pour le développement durable
IISD (International Institute for Sustainable Development)
OCDE Organisation de coopération et de développement économique
OCM Organisation commune de marché

- 10 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

OIC Organisation internationale du commerce


OIE Office international des épizooties ou Organisation mondiale de
la santé animale
OIF Organisation internationale de la francophonie
OIT Organisation internationale de travail
OMC Organisation mondiale du commerce
OMM Organisation météorologique mondiale
OMS Organisation mondiale de la santé
ONG Organisation non-gouvernementale
ONU Organisation des Nations Unies
OPM Oxford Policy Management
ORD Organe de règlement de différends de l’OMC
PAM Programme alimentaire mondial
PNUD Programme des Nations Unies pour le développement
PNUE Programme des Nations Unies pour l’environnement
UE Union européenne
UNESCO Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la
culture

IV. Terminologies :

ADN Acide désoxyribonucléique


ECE Entreprise commerciale d’Etat
ESB Encéphalopathie spongiforme bovine
GM Modification génétique
MES Mesure équivalente de soutien
MGS Totale Mesure globale de soutien total
MSS Mécanisme de sauvegarde spéciale
NOEI Nouvel ordre économique international
NPF Nation la plus favorisée
OCM Organisation commune de marché
ODD Objectifs de développement durable
OGM Organisme génétiquement modifié
ONC Offices nationaux de commercialisation des produits agricoles
OSC Organisations de la société civile
OTC Obstacles techniques au commerce
PAC Politique agricole commune
Pays ACP Pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique
PED Pays en développement
PDINPA Pays en développement importateurs nets de produits alimentaires
PFRDV Pays à faible revenu et à déficit vivrier
PIB Produit intérieur brut

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

PMP Procédé et méthode de production


PMA Pays les moins avancés
PVD Pays en voie de développement
SGS Sauvegarde spéciale
SPS Sanitaire et phytosanitaire
UMR Importations commerciales habituelles
(Usual Marketing Requirement)
USD Dollars des Etats-Unis
WDR World Development Report

- 12 -
QIN Quan| Thèse de doctorat | Novembre 2017

Sommaire

Introduction – La sécurité alimentaire .................................................................. 23


Section I – L’« aliment » .................................................................................................. 31
Paragraphe 1 - L’aliment comme nécessité biologique ................................................... 31
Paragraphe 2 - L’aliment comme culture et en tant qu’objet du commerce ...................... 34
Section II – La « sécurité alimentaire » ............................................................................. 38
Paragraphe 1 - De la sécurité de l’approvisionnement alimentaire (l’aspect quantitatif) à la
sécurité sanitaire des aliments (l’aspect qualitatif) : ....................................................... 40
Paragraphe 2 - Des niveaux national et international aux niveaux individuel et familial .. 44
A. Au niveau individuel ....................................................................................... 48
B. Au niveau national ........................................................................................... 51
1. Par rapport aux individus ................................................................................. 52
2. Par rapport aux autres Etats .............................................................................. 59
- Droit d’accès fondé sur la production (production-based entitlement) ........... 60
- Droit d’accès fondé sur l’échange (trade-based entitlement) ......................... 61
- Droit d’accès lié au transfert (transfer-based entitlement) ............................. 66
C. Au niveau international .................................................................................... 71
1. Dans la perspective technique de la lutte contre la faim ..................................... 72
2. Dans la perspective juridique du droit de chacun à une alimentation suffisante ... 75
3. Dans la perspective du passage d’un concept de droit à l’alimentation au concept
plus général de sécurité alimentaire ...................................................................... 79
Section III – La sécurité alimentaire et le libre-échange ..................................................... 86

Partie I – Le problème alimentaire dans l’ordre juridique du commerce agricole . 93

Titre I – L’absence de la sécurité alimentaire dans les préoccupations commerciales


internationales ............................................................................................................ 95
Chapitre I – L’absence de la sécurité alimentaire dans l’esprit du libre -échange ...................... 97
Section I – Le libre-échange comme instrument indispensable à la sécurité alimentaire ....... 97
Paragraphe 1 – Le fondement théorique......................................................................... 97
Paragraphe 2 – Les controverses sur les contributions de la libéralisation du commerce à la
sécurité alimentaire .................................................................................................... 100
A. Le commerce et la disponibilité alimentaire .................................................... 100
B. Le commerce et la stabilité de l’offre alimentaire ............................................ 101
C. Le commerce et l’accès à l’alimentation ......................................................... 103
Paragraphe 3 – Le droit international positif ................................................................ 105
Section II – La sécurité alimentaire, un concept ignoré de la théorie du libre échange ....... 109

- 13 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Paragraphe 1 – La sécurité des approvisionnements alimentaires - absente paradoxalement


du libre-échange ........................................................................................................ 109
A. Le protectionnisme traditionnellement pratiqué dans les échanges de denrées
alimentaires ........................................................................................................... 110
B. L’absence de la sécurité des approvisionnements alimentaires dans l’évolution
historique du principe de la liberté du commerce ..................................................... 112
C. L’absence de la sécurité des approvisionnements alimentaires dans le droit
contemporain du commerce international ................................................................ 115
Paragraphe 2 – La sécurité sanitaire des aliments – enjeu perçu au niveau national ....... 119
A. La sécurité sanitaire des aliments comme traduction des traditions culturelles .. 119
B. Les réglementations relatives à la consommation alimentaire pour assurer une
pratique loyale ....................................................................................................... 120
Chapitre II – L’accès indirect de la sécurité alimentaire aux préoccupations commerciales via le
secteur agricole .................................................................................................................. 123
Section I – La spécificité du secteur agricole ................................................................... 123
Paragraphe 1 – La spécificité du produit et de la production agricoles .......................... 123
Paragraphe 2 – La spécificité du commerce agricole .................................................... 125
A. Un marché résiduel ........................................................................................ 126
B. Un marché subissant des distorsions ............................................................... 127
Section II – La prise en compte exceptionnelle des échanges de produits agricoles ............ 129
Paragraphe 1 – Les exceptions aux restrictions quantitatives - Article XI : 2(c) ............ 130
Paragraphe 2 – L’exception aux subventions à l’exportation - Article XVI : 3 .............. 135
Chapitre III – L’exclusion de facto de l’agriculture du champ d’action du GATT .................. 141
Section I – La dérogation accordée aux Etats-Unis en 1955 .............................................. 141
Section II – La Politique agricole commune (PAC) de la Communauté économique
européenne..................................................................................................................... 144
Paragraphe 1 – Les prélèvements variables à l’importation .......................................... 146
Paragraphe 2 – La restitution à l’exportation ............................................................... 147
Chapitre IV – Les tentatives hors GATT pour structurer un commerce agricole comme solution
au problème alimentaire ...................................................................................................... 151
Section I – La gouvernance de l’aide alimentaire comme moyen de canalisation des excédents
...................................................................................................................................... 152
Paragraphe 1 – Le Sous-Comité consultatif de l’écoulement des excédents (CSSD) de la
FAO .......................................................................................................................... 154
Paragraphe 2 – Le Programme alimentaire mondial (PAM) .......................................... 156
Paragraphe 3 – La Convention relative à l’aide alimentaire .......................................... 159
Section II – L’Administration internationale du commerce des produits de base ................ 162
Paragraphe 1 – Le régime du commerce des produits de base prévu par la Charte de la
Havane ...................................................................................................................... 163

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Paragraphe 2 – Le Programme intégré de la CNUCED ................................................. 166


CONCLUSION DU TITRE I ............................................................................................... 169

TITRE II – La prise en compte conventionnelle des préoccupations alimentaires dans


l’Accord sur l’agriculture ......................................................................................... 171
Chapitre I – L’implication de la sécurité alimentaire dans un commerce agricole ouvert et
réglementé ......................................................................................................................... 173
Section I - L’ouverture des marchés agricoles par homogénéisation et diminution des
barrières aux importations .............................................................................................. 173
Paragraphe 1 – L’homogénéisation des restrictions aux importations pour un accès
transparent aux marchés ............................................................................................. 174
A. La tarification ................................................................................................ 176
B. La consolidation du tarif ................................................................................ 180
C. L’interdiction des nouvelles mesures non tarifaires ......................................... 181
Paragraphe 2 – La réduction des droits de douane consolidés pour un accès élargi aux
marchés ..................................................................................................................... 182
Paragraphe 3 – La garantie pour un accès minimum aux marchés ................................. 184
Section II - La création d’une base assainie de la concurrence internationale par la
régularisation des subventions agricoles .......................................................................... 188
Paragraphe 1 - La réduction progressive des mesures de soutien interne ....................... 191
A. La réduction progressive des mesures de soutien interne encourageant directement
la production ......................................................................................................... 192
B. Les exemptions des engagements de réduction ................................................ 194
Paragraphe 2 - L’utilisation réglementée des subventions à l’exportation ...................... 198
A. L’interdiction complète des subventions à l’exportation pour les produits agricoles
« hors Liste » ......................................................................................................... 199
B. Les engagements de réduction imposés aux subventions à l’exportation ........... 202
C. Les engagements d’anti-contournement imposés aux subventions à l’exportation
non énumérées ....................................................................................................... 204
Chapitre II – Les arrangements spécifiquement consacrés à la sécurité alimentaire ................ 209
Section I – Les institutions garantissant la stabilisation des approvisionnements alimentaires
...................................................................................................................................... 209
Paragraphe 1 – Le mécanisme de sauvegarde spéciale - Restrictions temporaires
d’importation pour stabiliser les approvisionnements ................................................... 209
Paragraphe 2 – Le traitement spécial concernant la tarification – Suspension provisoire de
la tarification pour préserver la production des aliments de base .................................. 216
Paragraphe 3 – Le recours aux restrictions à l’exportation – Mécanisme de remède à la
pénurie locale d’aliments ............................................................................................ 219

- 15 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Section II – Les exemptions d’engagements relatives aux subventions accordées au titre de la


sécurité alimentaire ........................................................................................................ 222
Paragraphe 1 - La catégorie verte - Exemption faite pour répondre aux préoccupations
alimentaires ............................................................................................................... 223
A. Le soutien aux stocks alimentaires garantissant l’approvisionnement alimentaire
……………………………………………………………………………………..223
B. L’aide alimentaire intérieure fournissant des produits vivriers ......................... 224
C. Les soutiens du revenu assurant un accès économique à l’alimentation ............ 224
D. Les aides directes visant des populations vulnérables ...................................... 225
E. Les aides promouvant à long terme la sécurité alimentaire............................... 228
Paragraphe 2 - Les aides au titre du « développement » - Exemption favorisant le
développement agricole des pays en développement .................................................... 230
Chapitre III – Le régime de l’aide alimentaire dans le cadre de l’OMC ................................. 233
Section I – L’assurance d’une fourniture suffisante d’aide alimentaire pour les PMA et les
PDINPA ........................................................................................................................ 233
Paragraphe 1 - La reconnaissance des difficultés potentielles des PMA et de s PDINPA
relatives aux approvisionnements alimentaires ............................................................ 234
A. L’établissement de la liste des PMA et PDINPA Membres .............................. 234
B. La reconnaissance des problèmes alimentaires futurs des PMA et des PDINPA 237
Paragraphe 2 - La mise en œuvre défaillante des programmes d’assistance alimentaire
lancés par la Décision de Marrakech ........................................................................... 240
A. Les mécanismes d’assistance alimentaire dans le cadre de la Décision de
Marrakech ............................................................................................................. 240
B. La mise en œuvre défaillante de la Décision de Marrakech .............................. 242
Section II – La prévention de l’abus de l’aide alimentaire conduisant à une concurrence
déloyale ......................................................................................................................... 249
Paragraphe 1 - Le concept de « concessionalité » dans la détermination d’une aide
alimentaire légitime ................................................................................................... 250
Paragraphe 2 - Le principe de « dissociation » dans la prévention de la pénétration
déguisée des marchés étrangers ................................................................................... 255
Paragraphe 3 - Le système des « importations commerciales habituelles » dans la
prévention du déplacement des importations commerciales .......................................... 259
CONCLUSION DU TITRE II ............................................................................................. 265

Partie II L’Intégration de préoccupations alimentaires dans le régime multilatéral


du commerce agricole .......................................................................................... 267

Titre I – Le régime multilatéral du commerce agricole face aux nouveaux enjeux


alimentaires .............................................................................................................. 269
Chapitre I – Les nouveaux enjeux alimentaires pesant sur l’agriculture globale ..................... 271

- 16 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Section I - La tension entre l’offre et la demande de nourriture sur le marché mondial ...... 271
Paragraphe 1 - La croissance de besoins alimentaires ................................................... 271
Paragraphe 2 - Les contraintes à la croissance de la production agricole ....................... 273
Paragraphe 3 – La concurrence entre usages alimentaires et usages énergétiques .......... 279
Section II - La crise alimentaire mondiale et la flambée des prix alimentaires exigent des
solutions rapides ............................................................................................................ 283
Chapitre II – L’inadaptation des règles de commerce agricole à l’évolution de la situation
alimentaire mondiale .......................................................................................................... 289
Section I - L’inefficacité du régime actuel du commerce agricole dans la promotion de la
sécurité alimentaire ........................................................................................................ 289
Paragraphe 1 - Les éléments qui empêchent le renforcement de la sécurité alimentaire
nationale .................................................................................................................... 289
A. L’ouverture réduite des marchés agricoles ...................................................... 290
B. La pratique maintenue des concurrences déloyales .......................................... 294
Paragraphe 2 - L’inadaptation de l’Accord sur l’agriculture à l’évolution récente de la
situation alimentaire ................................................................................................... 303
A. Le changement radical du marché agricole mondial......................................... 304
B. L’inadaptation des institutions commerciales à l’actualité de la situation
alimentaire mondiale .............................................................................................. 312
Section II - La défiance vis-à-vis du marché agricole mondial comme garantie des
approvisionnements alimentaires..................................................................................... 322
Chapitre III – Les défis juridiques à relever pour intensifier la production agricole à l’aide de la
biotechnologie moderne ...................................................................................................... 329
Section I – L’effet complexe des dynamiques interétatiques dans le domaine du commerce
des OGM sur le plan juridique ........................................................................................ 334
Paragraphe 1 - Une hétérogénéité de législations nationales relatives aux OGM ............ 335
Paragraphe 2 - Une convergence vers un modèle commun de réglementation ................ 343
Section II – La prééminence des logiques commerciales dans la réglementation multilatérale
de la sécurité sanitaire des aliments transgéniques ........................................................... 347
Paragraphe 1 - L’acceptation de la sécurité sanitaire des aliments comme objectif légitime
de l’OMC .................................................................................................................. 347
Paragraphe 2 - L’exercice de l’autonomie étatique en matière SPS strictement encadré par
les principes scientifiques ........................................................................................... 361
Paragraphe 3 - Le recours extrêmement difficile aux mesures de précaution pour faire face
à l’incertitude scientifique du secteur biotechnologique ............................................... 391
CONCLUSION DU TITRE I :............................................................................................. 407

Titre II – Les approches conceptuelles visant à une meilleure incorporation de la


sécurité alimentaire dans l’ordre juridique commercial .......................................... 411

- 17 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Chapitre I – La multifonctionnalité de l’agriculture : outil pour justifier la sécurité alimentaire


comme considération auxiliaire au commerce agricole ......................................................... 415
Section I – L’insertion du concept de multifonctionnalité de l’agriculture dans la réforme
agricole de l’OMC .......................................................................................................... 415
Paragraphe 1 – L’émergence du concept comme justification de l’intervention du pouvoir
public en réponse à la défaillance du marché ............................................................... 415
A. L’apparition de la notion de « multifonctionnalité de l’agriculture » sur la scène
internationale ......................................................................................................... 416
B. La définition de la notion de « multifonctionnalité de l’agriculture » ............... 420
Paragraphe 2 – L’insertion de la notion de « multifonctionnalité de l’agriculture » dans les
négociations commerciales ......................................................................................... 425
A. Le statut de la notion de multifonctionnalité dans les négociations commerciales
……………………………………………………………………………………..425
B. Les positions divergentes des Membres de l’OMC à l’égard des considérations
non commerciales .................................................................................................. 428
Section 2 – La traduction directe de la multifonctionnalité de l’agriculture en normes
juridiques en cours de formation ..................................................................................... 440
Paragraphe 1 – La nouvelle flexibilité en matière d’accès aux marchés ......................... 442
A. Les « produits sensibles » .............................................................................. 443
B. Les « produits spéciaux » ............................................................................... 447
C. Le mécanisme de sauvegarde spéciale ............................................................ 453
Paragraphe 2 – L’amélioration du régime de soutien agricole ....................................... 458
A. La révision des critères de la catégorie verte ................................................... 459
B. Le renforcement de l’administration de l’aide alimentaire ............................... 466
C. La mise en place des disciplines régissant les pratiques des entreprises
commerciales d’Etat exportatrices .......................................................................... 471
Chapitre II – Le droit à l’alimentation : outil opérationnel pour orienter les politiques des
Membres de l’OMC vers la compatibilité entre objectifs commerciaux et enjeux alimentaires 475
Section I – Le changement radical des perspectives concernant les impacts des politiques
commerciales sur la sécurité alimentaire ......................................................................... 477
Paragraphe 1 – Le revirement des réflexions sur les problèmes alimentaires au sein de
l’OMC ....................................................................................................................... 478
A. La contribution illusoire du marché ouvert à la croissance économique des pays en
développement ....................................................................................................... 478
B. L’absence de discussion en profondeur des problèmes alimentaires dans les
négociations sur l’agriculture ................................................................................. 483
Paragraphe 2 – Nouvelle perspective pour réévaluer les impacts de la réforme du
commerce agricole sur la sécurité alimentaire .............................................................. 489
A. Une perspective globale ................................................................................. 489

- 18 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

B. Une évaluation des impacts du commerce agricole sur la sécurité alimentaire .. 499
Section II – L’examen des compatibilités entre les engagements commerciaux et les
obligations en matière de droits de l’homme .................................................................... 502
Section III – La réconciliation substantielle des enjeux alimentaires avec l’objectif général de
libéralisation du commerce agricole ................................................................................ 507
Paragraphe 1 – Les politiques à court terme ................................................................ 508
A. Les filets de sécurité et garanties de revenu .................................................... 509
B. Les réserves alimentaires ............................................................................... 511
Paragraphe 2 – Les stratégies à long terme .................................................................. 516
A. Le renforcement des financements publics dans l’agriculture ........................... 517
B. La gestion ordonnée du marché afin de gérer la volatilité des prix ................... 523
Chapitre III – Souveraineté alimentaire : base idéologique des stratégies alternatives vers un
système du commerce agricole coordonné ........................................................................... 533
Section I – L’émergence du concept de souveraineté alimentaire comme alternative
nécessaire au modèle de développement agricole néolibéral ............................................. 534
Paragraphe 1 – Un concept en rupture avec le modèle néolibéral du développement
agricole ..................................................................................................................... 534
A. La remise en question du mode de production agricole moderne ...................... 534
B. L’enrichissement de la signification de la souveraineté alimentaire .................. 540
Paragraphe 2 – Un concept n’ayant pas d’existence propre en droit international positif 544
A. La référence à la souveraineté alimentaire en droit national et en stratégie
régionale ............................................................................................................... 544
B. L’absence d’une notion juridique en droit international positif ........................ 549
Section II – Le recours au concept de la souveraineté alimentaire pour une gouvernance
coordonnée des politiques agricoles et alimentaires ......................................................... 554
Paragraphe 1 – Le repositionnement des enjeux alimentaires dans l’ordre commercial
international .............................................................................................................. 554
A. Le repositionnement du débat alimentaire autour des considérations politiques 555
B. La revalorisation du rôle de l’Etat en matière agroalimentaire ......................... 557
C. L’accent sur l’agriculture familiale ................................................................. 560
Paragraphe 2 – Les implications de la souveraineté alimentaire dans une gouvernance
coordonnée de la production vivrière et du commerce agricole ..................................... 564
CONCLUTION DU TITRE II ............................................................................................. 570

CONCLUSION GENERALE ............................................................................... 575

Bibliographie ....................................................................................................... 579

Index ................................................................................................................... 643

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

« Entre le faible et le fort, c’est la liberté qui opprime et c’est la lo i qui libère. »
Jean-Jacques Rousseau

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

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QIN Quan| Thèse de doctorat | Novembre 2017

Introduction – La sécurité alimentaire

1. Avec la volonté ferme d’éradiquer la faim et la sous-alimentation dans le


monde, les Etats se sont engagés, lors du Sommet mondial de l’alimentation en 1996,
à diminuer de moitié le nombre des personnes souffrant de la faim d’ici 2015.1 Ce
même objectif, avec une petite nuance, est repris par l’ONU à l’issue du Sommet sur
les Objectifs du millénaire pour le développement tenu en 2010 à New York.2

2. Cependant, la situation mondiale actuelle de l’insécurité alimentaire


enregistrée par la FAO dans son dernier rapport annuel semble sévère : malgré des
progrès remarquables dans la production agricole mondiale dans les derniers 50 ans,
on compte aujourd’hui environ 815 millions de personnes souffrant de sous-
alimentation chronique, soit une diminution de 147 millions de personnes sur cette
dernière décennie et 216 millions de personnes de moins qu’en 1990-1992.3 Notons
précisément que 14,7 millions de personnes souffrant de la faim se trouvent dans les
pays développés, alors que le reste vit dans les régions en développement – Proche-

1
Dans le présent travail, nous parlons et parlerons de manière répétitive de la faim, de la famine, de la sous-alimentation, et
parfois de la malnutrition, qui sont connues comme problèmes alimentaires sous leurs différents aspects et présentent
souvent dans les débats portant sur la sécurité alimentaire. Selon A. Mahiou, la notion de la s écurité alimentaire revêt
« plusieurs contenues… :
- la famine, qui peut aboutir à des conséquences extrêmes comme la mort des personnes ;
- la sous-alimentation, qui est tout simplement une insuffisance de nourriture et de calories ayant des conséquences
sur l’état physique et mental des personnes ;
- la malnutrition, qui correspond plutôt à la qualité de la nourriture et au mauvais équilibre entre les différents
apports alimentaires, avec la carence pour certaines vitamines et certains sels minéraux nécessaires au bon
développement des personnes et notamment des enfants. »
MAHIOU A., « La sécurité alimentaire », in A. Mahiou et F. Snyder (dir.), La sécurité alimentaire, La Haye, Nijhoff, 2006,
pp. 11 – 12
2
La nuance est que le Sommet de 2010 sur les Objectifs du Millénaire pour le développement envisage à réduire « la
proportion » de la population souffrant de la faim, alors que le Sommet mondial de l’alimentation de 1996 a déclaré le but de
diminuer en moitié « le nombre » de personnes souffrant de la faim.
Le Sommet de l’ONU sur les objectifs du Millénaire pour le développement a eu lieu les 20 – 22 septembre 2010 à New
York. A l’issue de ce sommet, les Etat ont adopté un programme d’action pour atteindre les huit objectifs anti -pauvretés de
2010 à 2015. Des nouveaux engagements ont été pris pour la santé des femmes et des enfants. Quelques initiatives pour lutter
contre la pauvreté, la faim et les maladies ont également été adoptées.
Sur les informations détaillées de ce sommet, voir le site Internet : [Link] (Consulté le 6 juin
2016)
3
FAO, L’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde : renforcer la résilience pour favoriser la paix et la
sécurité alimentaire, Rome, 2017, p.2 ; également FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : objectifs
internationaux 2015 de réduction de la faim : des progrès inégaux, Rome, 2015, p. 8

- 23 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Orient, Afrique, Amérique latine et Caraïbes, Asie et Pacifique. 4 Ce nombre très


élevé est considéré par l’ONU comme « l’une des terribles conséquences des crises
alimentaire et financière mondiales ». 5

3. Ce qui est plus inquiétant, c’est que les nouvelles et fortes tensions sur
l’offre et la demande alimentaire résultant de la crise des prix des produits
alimentaires de 2008 et de 2011 pourraient persister au moins à moyen terme, si l’on
tient compte la constante croissance démographique, combinée avec les éléments
suivants : la transition des régimes alimentaires dans plusieurs pays émergents vers
les régimes plus riches en protéines animales, et la concurrence de plus en plus forte
entre les usages des terres arables pour les cultures alimentaires et les usages pour les
cultures agro-énergétiques. Cela aggrave sans doute la difficulté de la réalisation
d’une mission dont l’achèvement n’était déjà pas très probable. La croissance
remarquable des richesses en général dans le monde entier, et de la production
agricole en particulier, coexiste de manière tragique avec la croissance de la sous-
alimentation d’une ampleur aussi grande. Ce phénomène n’est pourtant jamais
incompréhensible, car « les crises alimentaires résultent rarement d’une pénurie
absolue de disponibilités alimentaires ; elles sont plus fréquemment dues à un
manque généralisé d’accès à la nourriture ». 6

4. Outre ces scandales concernant les approvisionnements alimentaires, les


crises des hormones de croissance bovines, de la dioxine et de l’encéphalopathie
spongiforme bovine (ESB) pendant les dernières décennies ont fait naître des
préoccupations majeures des peuples concernant la salubrité de leurs aliments.
L’alarme a sonné fortement de nouveau en mai 2011 lors de l’épidémie en Europe
déclenchée par les concombres contaminés par la bactérie E. coli enterohémorragique
(ECEH).7 La globalisation récente de risques alimentaires, causée partiellement par la

4
L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : objectifs internationaux 2015 de réduction de la faim : des progrès
inégaux, op. cit., p. 8, Tableau 1
5
ONU, Objectifs du Millénaire pour le développement : rapport 2010, New York, 2010, p. 11
6
FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimentaire pour la sécurité alimentaire? ,
Rome, 2006, p. 5
7
JOUAN A., « En Europe, l’épidémie liée aux concombres s’étend », Le Figaro, le 27 mai 2011, texte disponible sur le site
Internet : [Link]
[Link] (consulté le 6 juin 2016) ; et Le Figaro, « Concombre contaminés : trois cas suspects en France »,

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

croissance rapide de la circulation de marchandises dans le monde entier, a attiré


l’attention de la communauté internationale sur le problème de la sécurité sanitaire
des aliments. De nombreux normes et standards sont élaborés par les Etats et les
organisations internationales afin d’assure la qualité de produits alimentaires.

5. Cependant, l’enjeu de la sécurité sanitaire des aliments ne porte pas


purement et simplement sur la question de la protection de la santé publique, comme
telle apparue en Europe pendant la crise de l’encéphalopathie spongiforme bovine,
mais porte plutôt sur la question de l’équité à la fois sur le plan national et sur le plan
international. Sur le plan national, il s’agit de l’équité entre les différents groupes
sociaux, dont le revenu per capita interagit de manière directe avec la sécurité
sanitaire de leur nourriture. 8 La pauvreté rend plus vulnérable les gens aux des risques
alimentaires. Même dans les pays développés où les approvisionnements des aliments
sont relativement assurés, les pauvres sont souvent les premières victimes des
produits alimentaires de mauvaise qualité. 9 Sur le plan international, il s’agit de
l’équité entre les pays développés et les pays en développement. Dans le contexte de
la libéralisation du commerce international, les normes sanitaires et techniques
nationales élaborées pour garantir la qualité des aliments, notamment celles qui sont
tellement rigoureuses dans les pays développés, servent davantage à des objectifs
protectionnistes. Elles constituent ainsi des obstacles entravant le libre -échange au
détriment des pays en développement, dont l’exportation de produits agricoles de
base représente la ressource principale pour financer l’importation des nourritures
nécessaires. 10

6. Si tout le monde convient que la faim et la malnutrition sont intolérables, et


que la dignité humaine est gravement offensée en cas de mort due à la famine,
chercher la sécurité alimentaire devient la responsabilité aussi bien des peuples que

Le Figaro, le 29 mai 2011, texte disponible sur le site Internet : [Link]


[Link] (consulté le 6 juin 2016)
8
SNYDER F., « Toward an International Law for Adequate Food », in A. Mahiou et F. Snyder (dir.), La sécurité
alimentaire, La Haye, Nijhoff, 2006, p. 85
9
Ibid.
10
Ibid.

- 25 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des gouvernements et de la communauté internationale. Il est regrettable d’observer


que les efforts de la communauté internationale depuis des décennies pour éradiquer
la faim n’aboutissent finalement qu’à un progrès illusoire: la réduction de la
proportion de populations sous-alimentées est compensée complètement par
l’accroissement du nombre absolu de celles-ci ; la distribution déséquilibrée des
nourritures à tous les niveaux – international, national et domestique, restreint
sévèrement la possibilité que les populations vulnérables puissent bénéficier des
grands progrès de la productivité agricole dans le monde entier. Le droit
international, étant un moyen important pour la mise en œuvre des stratégies
internationales de lutte contre la faim, fait malheureusement partie de cet échec.

7. Même si la communauté internationale ne dispose pas d’une autorité


supérieure exerçant des contrôles sur les agissements des Etats - acteurs principaux
sur la scène internationale, le droit international est cependant un instrument
incontournable, sinon le seul, pour la réalisation de leur volonté commune. 11 Il définit
le régime juridique de l’intervention de la communauté internationale dans le
domaine concerné et encadre la sphère dans laquelle les Etats peuvent prendre
l’initiative et poursuivre les objectifs communs. A cet égard, le droit international
peut mobiliser ou dissuader certains types d’agissements étatiques et exercer ainsi des
influences à la fois positives et négatives sur la promotion de ces obje ctifs. 12 La
caractéristique intrinsèque des normes particulières peuvent en plus affaiblir ou
renforcer de telles influences. Cela est d’autant plus évident lorsqu’il s’agit d’assurer
la sécurité alimentaire pour tous.

8. En tant que moyen principal de concrétiser et de rendre exécutoire les


stratégies internationales en matière agro-alimentaire, le droit international pourrait
favoriser toutes les dimensions de la sécurité alimentaire en organisant des mesures
qui améliorent la productivité agricole et le fonctionnement de marchés, et
redistribuent les richesses pour remédier consciemment au déséquilibre économique

11
THERIAULT S. et OTIS G., « Le droit et la sécurité alimentaire », Les cahiers de droit, Vol. 44, n°4, décembre 2003, pp.
584 – 586 et pp. 595 – 596
12
En ce qui concerne le rôle du droit international dans la mise en œuvre des politiques internationales, voir CARLSON J.,
« Hunger, Agricultural Trade Liberalization, and Soft International Law : Addressing the Legal Dimensions of a Political
Problem », Iowa Law Review, n° 70, 1985, pp. 1195 – 1200

- 26 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
13
et social au détriment des groupes vulnérables. Précisément, il organise des actions
collectives en la matière, définit les droits et obligations de chaque Etat participant,
assure le financement de ces actions, et crée le cadre institutionnel au sein duquel les
droits concernés seront garantis et mis en œuvre et leurs violations seront prévenues
et sanctionnées. 14

9. Néanmoins, le droit international positif en la matière n’est pas parvenu,


jusqu’à l’heure actuelle, à satisfaire cette attente, c’est-à-dire, à concourir de manière
substantiellement positive à atténuer l’insécurité alimentaire. Il est vrai que plusieurs
conférences internationales tenues pendant le dernier demi-siècle, soit sur le thème de
la sécurité alimentaire soit sur celui du droit à l’alimentation, ont bien abouti à
produire de nombreuses normes internationales contenues dans les déclarations, plans
d’actions, pactes, conventions, etc. Chacun de ceux-ci vise à diriger les agissements
des Etats dans le combat global de lutte contre la faim. En même temps, les juristes
internationaux ont déployé de louables efforts en préparation des travaux
supplémentaires en vue d’interpréter ou d’éclaircir les connotations et dénotations de
ces normes. Cependant, en raison de leur caractère juridique de soft law, leur capacité
de conduire les Etats à se mettre en conformité aux politiques collectives est
15
considérablement réduite. Faute de contenus précis, de force juridiquement
contraignante, et de solutions spécifiques en cas de conflits avec d’autres dispositions
internationales, ces normes promouvant directement la sécurité alimentaire ne sont
rien de plus que la répétition des objectifs nobles et idéaux visant à mettre le monde
entier à l’abri de la faim. 16

13
DUHAIME G. et GODMAIRE A., « The Conditions of Sustainable Food Security. An Int egrated Conceptual Framework »,
in G. Duhaime (dir.), Sustainable Food Security in the Arctic, State of Knowledge , Québec/Edmonton, GETIC Université
Laval/Canadian Circumpolar Institute University of Alberta, 2002, pp. 24 – 26
14
THERIAULT S. et OTIS G., « Le droit et la sécurité alimentaire », op. cit., p. 584
15
Dans son article, J. Carlson a découvert les limites du soft law dans la mise en œuvre effective des politiques
internationales. En bref, l’ambiguïté et la force faible des normes rendraient le jug ement de leur violation plus difficile,
permettraient les Etats de justifier leur non-conformité aux politiques internationales, et créeraient la non réciprocité des
obligations juridiques. Cela a pour effet de diminuer l’aptitude d’un Etat à prévoir les c omportements d’autres Etats et les
bénéfices en cas de conformité à ces normes, et ainsi décourage la volonté des Etats de s’aligner aux politiques
internationales contenues dans ces normes. Voir CARLSON J., « Hunger, Agricultural Trade Liberalization, and Soft
International Law : Addressing the Legal Dimensions of a Political Problem », op. cit., pp. 1206 – 1209
16
AFIFI A., « Sources et normes de sécurité alimentaire en droit international », in A. Mahiou et F. Snyder (dir.), La sécurité
alimentaire, La Haye, Nijhoff, 2006, p. 255

- 27 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

10. Cela ne veut pas, toutefois, nier complètement l’existence des dispositions
internationales qui protègent véritablement la sécurité alimentaire des individus. Il
s’agit du droit international humanitaire, qui impose à chaque Etat des obligations
spécifiques et opposables de garantir l’accès suffisant aux aliments des individus et
leur fournit des moyens de recours en cas de violation. 17 Comme ces dispositions ne
s’appliquent qu’en cas de conflits armés, leur contribution à une solution globale des
problèmes alimentaires demeure très limitée en ce qui concerne les dispositions
souhaitables de mise en œuvre de la sécurité alimentaire.

11. En revanche, le droit international pourrait se révéler nuisible à la sécurité


alimentaire en servant d’autres intérêts concurrents ou purement et simplement en
négligeant les besoins de certains groupes sociaux. 18 C’est exactement le cas des
normes juridiques gouvernant le commerce international, telles qu’elles sont
énoncées dans le cadre de l’OMC, qui, en fixant les conditions et les termes de la
circulation transfrontière des produits alimentaires, exercent une influence majeure
sur la sécurité alimentaire tant sur le plan international que sur le plan national.

12. Il est reconnu que la réalisation effective de la sécurité alimentaire pour


tous dépend au bout du compte du développement substantiel aussi bien sur le plan
économique que sur le plan social, autrement dit, du relèvement de niveau de vie du
peuple, ce qui est également l’une des finalités poursuivies par l’OMC en promouvant
la libéralisation du commerce international. 19 Si le droit de l’OMC a établi un cadre
juridique qui permet à la mondialisation économique de réussir à augmenter les
échanges commerciaux et donc à générer plus de richesses, ceci n’est pas sans
conséquences positives sur des domaines tels que la sécurité alimentaire et le
développement social.

13. Paradoxalement, dans l’ordre juridique international, c’est justement dans


le contexte de la mondialisation du commerce des aliments que la réalisation du droit
à l’alimentation va se voir largement restreinte par l’exigence de libér aliser la
circulation des marchandises. A cet égard, une grande partie de critiques en la matière

17
Voir le présent travail, para. 94, note et bas de page 253
18
THERIAULT S. et OTIS G., « Le droit et la sécurité alimentaire », op. cit., pp. 585 – 586
19
OMC, Accord instituant l’Organisation mondiale du commerce, Genève, 1994, préambule

- 28 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

sont axées sur l’inégalité du régime actuel du commerce international. Au lieu de


faciliter l’amélioration de l’état alimentaire, ce régime se présente davantage comme
un instrument de protection des intérêts des pays développés au détriment du droit
fondamental du peuple dans les pays en développement.20 De surcroît, vu le caractère
contraignant du mécanisme de règlement des différends au sein de l’OMC, les
Membres sont souvent forcés de privilégier les intérêts commerciaux par rapport à
des considérations non commerciales, dont en premier chef la préoccupation
alimentaire. 21

14. A travers une analyse profonde et scrupuleuse des dispositions qui


pourraient avoir des effets sur la sécurité alimentaire, le présent travail tente
d’identifier la mesure exacte, dans laquelle le droit de l’OMC prend en compte la
préoccupation alimentaire au cours de la libéralisation du commerce multilatéral.
Nous observerons que, si le droit de l’OMC offre à ses Membres quelques moyens
pour améliorer, ou au moins pour ne pas empirer, leur état alimentaire tout en leur
permettant d’éliminer les obstacles aux échanges internationaux, ces moyens ne sont
ni suffisants ni efficaces pour atteindre cet objectif. A fortiori, la plupart des
Membres vulnérables à l’insécurité alimentaire se trouvent souvent dépourvus de
ressources financières et techniques nécessaires pour mettre en œuvre ces moyens. A
un niveau plus général, le droit de l’OMC relatif au commerce des produits
alimentaires dans son ensemble exprime et concrétise le déséquilibre des relations
économiques internationales contemporaines. Les disciplines imposées dans les
accords concernés contribuent à rendre formelle et restreinte la possibilité de chaque
Membre de prendre des initiatives pour protéger son peuple contre la sous-
alimentation.

15. S. Gorovitz a rappelé qu’aucun « droit n’a plus de sens ou de valeur


lorsque la faim frappe…… de plus sans nutrition adéquate, la valeur des droits est
considérablement diminuée… ». Si cette observation est vrai, les politiques

20
TRACHTMAN J. P., « Legal Aspects of a Poverty Agenda at the WTO: Trade Law and “Global Apartheid” », J.I.E.L.,
2003, Vol. 6, n°1, pp. 3 – 21; sur un plan plus général, voir MERCURE P.-F., « La sécurité alimentaire du tiers-monde :
cadre conceptuel de l’action des pays en développement dans le contexte de la mondialisation », Les cahiers de Droit, Vol.
44, n°4, décembre 2003, pp. 779 – 827
HAWKES S. et PLAHE J. K., The WTO’s Agreements on Agriculture and The Right to Food in Deve loping Countries,
21

Department of Management Working Paper 4/10, Monash University, 2010, p. 11

- 29 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

commerciales internationales devraient être reformulées pour que les besoins


impératifs, tels que l’accès à une nourriture suffisante et saine, soient satisfaits. 22 Si la
réforme ne parvient pas à produire des règles, qui permettent aux Membres de l’OMC
en déficit alimentaire de générer effectivement des ressources pour se procurer des
aliments, elle doit au minimum contribuer au système actuel des politiques visant à
neutraliser les effets néfastes. A défaut, le système actuel d’échanges multilatéraux
risque de perdre sa légitimité et sa crédibilité. 23 Le surgissement et l’amplification
récente du mouvement « altermondialiste » démontre clairement une telle tendance
dans la société civile. 24

16. Le présent travail se focalisera sur les problèmes juridiques soulevés sur
l’interaction complexe de deux grands thèmes : la sécurité alimentaire et le commerce
international. A cette fin, il faut toujours garder à l’esprit que le commerce ne
représente que l’un des facteurs qui jouent sur le plan de la sécurité alimentaire, et
que les politiques commerciales internationales ayant des effets sur la sécurité

22
GOROVITZ S., « Bigotry, Loyalty and Malnutrition », in P. G. Brown et H. Shue (dir.), Food Policy: The Responsibility
of the United States in the Life and Death Choices, Free Press, New York, 1977, pp. 131 – 132
23
En effet, le refus des pays développés de s’engager dans des rapports économiques internationaux plus équitables et le
renforcement de l’« ordre établi » ont tendance à amener les pays en développement à s’opposer à la mondialisation telle
qu’elle est conduite actuellement. Voir MERCURE P. -F., « La sécurité alimentaire du tiers-monde : cadre conceptuel de
l’action des pays en développement dans le contexte de la mondialisation », op. cit., p. 782
24
D’origine belge, le terme « altermondialisme » ou « altermondialisation » a été introduit dans la francophonie en 1999 pour
mettre en avant le caractère favorable d’une partie du mouvement à une forme de mondialisation qui serait différente de la
mondialisation actuelle. Se voulant un moteur de lutte sociale, le mouvement altermondialiste ou altermondialisation
regroupe des mouvements très divers autour du slogan « Un autre monde est possible », en tentant une orientation commune
qui se dégage sur des thèmes généraux comme la lutte pour le développement durable, la souveraineté alimentaire, et les
droits fondamentaux comprenant la paix voire la démocratie. Face à une logique de mondialisation libérale effrénée, il
revendique et met en avant des valeurs comme la démocratie, la justice économique, la sauvegarde de l’environnement, les
droits humains en vue d’une mondialisation maîtrisée et solidaire. L’idée de base des altermondialistes consiste à considérer
que le processus de mondialisation économique conduit à une augmentation des inégalités dans le monde : d’une part entre la
population mondiale la plus riche et la plus pauvre, d’autre part entre les pays du Nord, principalement l’Amérique du Nord
et l’Europe, et une majorité des pays du Sud dont l’Afrique subsa harienne et les pays les moins avancés (PMA). Il a désigné
comme son principal adversaire idéologique le « néolibéralisme ». Ayant pris racine petit à petit tout au long du XXème
siècle, il commence à prendre de l’ampleur au début des années 1980 dans les pays du Sud avec la lutte contre la dette du
tiers monde, l’OMC et les plans d’ajustement structurel du FMI. Les manifestations de Seattle en 1999 sont les premières
manifestations médiatisées altermondialistes.
Pour plus d’informations sur ces termes, voir WIKIPEDIA, Altermondialisme, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 6 juin 2016); pour une bibliographie su r ce sujet, voir
[Link] (consulté le 6 juin 2016)
D’ailleurs, en traitant de la problématique de la sécurité alimentaire du tiers-monde, P.-F. Mercure s’est appui sur l’idée de
l’« altermondialisation » comme point de départ pour l’exposition de sa doctrine de « droit à la conditionnalité universelle ».
Voir MERCURE P.-F., « La sécurité alimentaire du tiers-monde : cadre conceptuel de l’action des pays en développement
dans le contexte de la mondialisation », op. cit., pp. 779 – 827

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

alimentaire mondiale constituent seulement un aspect bien limité d’une scène


beaucoup plus étendue. 25

17. Etant donné que le problème de la sécurité alimentaire touche des


domaines variés et s’inscrit souvent dans des circonstances très complexes, une
réflexion complète sur ce sujet exige de prendre comme point de départ une définition
claire des termes clés utilisés dans le présent travail, afin de ne pas se perdre dans le
vaste problème de la sécurité alimentaire. Il convient ainsi d’examiner les notions
d’« aliment » (Chapitre I) et de « sécurité alimentaire » (Chapitre II) avant d’explorer
brièvement les interactions entre la sécurité alimentaire et le commerce international
(Chapitre III).

Section I – L’« aliment »26

18. Le dictionnaire Larousse définit l’« aliment », alimentum en latin, comme


« substance habituellement ingérée par un être vivant et lui fournissant les matières et
l’énergie nécessaires à sa vie et à son développement ». 27 Par le terme « aliment », on
entend donc normalement toute matière susceptible d’être ingérée par l’homme. 28 Il
est évident que la portée d’une telle définition est très étendue, et n’est pas toujours
d’une absolue clarté. Une analyse plus approfondie nous permettra de connaître que
les différents types de problèmes soulevés par la sécurité alimentaire sont liés de
manière étroite aux différents rôles que l’aliment joue dans la vie de l’homme et dans
la société humaine.

Paragraphe 1 - L’aliment comme nécessité biologique

19. Afin de déterminer la ligne de démarcation du champ d’application des


réglementations alimentaires, les législateurs précisent cette définition en mettant

25
STEVENS C., GREENHILL R., KENNAN J. et DEVEREUX S., The WTO Agreement on Agriculture and Food Security,
rapport du DFID (Departement for International Development), London, 2000, pp. 13 – 14
26
Dans le présent travail, il apparaîtra un autre mot « nourriture », qui sera considéré comme synonyme d’« aliment » dans le
sens qu’il implique « toute substance qui sert à l’alimentation des êtres vivants ». Sur la définition de « nourriture », voir le
dictionnaire Larousse, texte disponible sur le site Internet : [Link] (consulté
le 6 juin 2016). Aux fins du présent travail, nous considérons également les expressions « denrée alimentaire », « produit
alimentaire » comme synonyme du terme « aliment ».
27
Cette définition est donnée par le dictionnaire Larousse, texte disponibl e sur le site Internet :
[Link] (consulté le 28 juillet 2017)
28
Aux fins du présent travail, nous traiterons principalement les problématique s portées sur l’alimentation humaine et
n’examinerons que de manière subsidiaire les questions sur les aliments aux animaux et celles sur la protection des plantes.

- 31 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

l’accent sur la fonction nutritive des denrées alimentaires, et adoptent ainsi une
notion d’aliment dans un sens plus strict en excluant des substances recherchées par
simple plaisir gustatif ou absorbées pour des raisons thérapeutiques. 29 Les législations
nationales de plusieurs pays témoignent qu’une telle exclusion n’est cependant pas
absolue. Certaines substances qui ne participent qu’à peine à la nutrition de corps
humain sont assimilées aux denrées alimentaires. Par exemple, le « Food, Drug and
Cosmetic Act » des Etats-Unis inclus explicitement la gomme à mâcher dans son
champ d’application. 30 Le terme « aliment » dans la législation australienne recouvre
les substances utilisées comme ingrédients et additifs dans les nourritures ou
boissons.31 En Allemagne, le tabac est également assimilé aux denrées alimentaires. 32
Selon la loi chinoise, le terme aliment s’étend même aux substances qui sont
traditionnellement considérées comme ayant valeur à la fois alimentaire et
médicamenteuse. 33

20. On remarque aussi une approche souple de même type tant au niveau du
droit communautaire qu’au niveau du droit international. En droit communautair e, les
termes « aliment » ou « produits alimentaires » n’ont pas été au début utilisés en tant
que tels. Le Traité de Rome du 25 mars 1957 ne donne qu’une définition des
« produits agricoles », définition toujours imprécise :

29
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et communautaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, Bruxelles, Bruylant, 2005, p. 26
30
La section 201 (f) de cet Acte stipule que :
« The term “food” means (1) articles used for food or drink for man or other animals, (2) chewing gum, and (3)
articles used for components of any such article ».
Texte disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 13 juin 2016)
31
En vertu de la Section 3 du « National Food Authority Act, 1991 », n°118, l’aliment inclus :
« (a) any substance or thing of a kind used or capable of being used as food or drink by human beings; or (b) any
substance or thing of a kind used or capable of being used as an ingredient or additive i n, or substance used in the
preparation of, a substance or thing referred to in paragraph (a); or (c) such other substance or thing as is
prescribed; whether or not it is in a condition fit for human consumption, but does not include a therapeutic good
within the meaning of the Therapeutic Goods Act 1989 ».
Le texte original est en anglais, disponible sur le site Internet : [Link]
(consulté le 13 juin 2016)
32
GERARD A., « Droit de l’alimentation et produits nouveaux – les aspects législatifs », Alimentex, n° spécial, décembre
1991, p. 455
33
L’article 99 de la Loi de la sécurité alimentaire de la Chine de 2009 défini « aliment » comme « toute substance finie ou
brute destinée à l’alimentation ou utilisée comme boisson pour l’homme, et toutes substances qui sont considérées
traditionnellement comme ayant valeur à la fois alimentaire et médicamenteuse, excepté toute substance absorbée pour des
raisons thérapeutiques » (notre traduction).
Le texte original est en chinois : « 食品,指各种供人食用或者饮用的成品和原料以及按照传统既是食品又是药品的物品,
但是不包括以治疗为目的的物品 », disponible sur le site Internet : [Link]
(consulté le 13 juin 2016)

- 32 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

« par produits agricoles, on entend les produits du sol, de l’élevage et de la pêcherie,


ainsi que les produits de première transformation qui sont en rapport avec ces
produits ».

21. Il faut attendre l’adoption du Règlement 178/2002 du 28 janvier 2002, qui


institue l’Autorité européenne de sécurité des aliments et établit pour la première fois
les principes généraux et les prescriptions générales de la législation alimentaire
européenne, pour que la « denrée alimentaire » soit finalement définie. L’article 2 du
règlement prévoit que l’on entend par « denrée alimentaire » ou « aliment » :

« toute substance ou produit, transformé, partiellement transformé ou non


transformé, destiné à être ingéré ou raisonnablement susceptible d’être ingéré par
l’être humain. Ce terme recouvre les boissons, les gommes à mâcher et toute
substance, y compris l’eau, intégrée intentionnellement dans les denrées
alimentaires au cours de leur fabrication, de leur préparation ou de leur traitement.
(…) Le terme denrée alimentaire ne couvre pas : a) les aliments pour les animaux, b)
les animaux vivants à moins qu’ils ne soient préparés en vue de la consommation
humaine, c) les plantes avant leur récolte, d) les médicaments, e) les cosmétiques, f)
le tabac et les produits du tabac, g) les stupéfiants et les substances psychotropes au
sens de la Convention unique des Nations Unies sur les stupéfiants de 1961 et de la
Convention des Nations Unies sur les substances psychotropes de 1971, h) les
résidus et les contaminants ».

22. Le Codex Alimentarius, organe le plus important de normalisation


internationale dans le domaine alimentaire, définit les denrées alimentaires comme

« toute substance traitée, partiellement traitée ou brute, destinée à l’alimentation


humaine, et englobe les boissons, le ‘chewing-gum’ et toutes les substances
utilisées dans la fabrication, la préparation et le traitement des aliments, à
l’exclusion des substances employées uniquement sous forme de médicaments, de
cosmétiques ou de tabac ».34

34
Commission du Codex Alimentarius, Manuel de procédure de la Commission du Codex Alimentarius, 24 ème éd., Rome
2015, p. 22

- 33 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

23. A travers ces divers textes juridiques, nous remarquons que leurs auteurs
soulignent et prennent en compte principalement la dimension biologique de la notion
d’aliment. Il est généralement accepté que l’aliment revêt la fonction de fournir de
l’énergie au corps humain, de satisfaire sa faim et de permettre sa survie. 35 Dans cette
optique, l’alimentation est conçue comme « le mode de nutrition des êtres vivants sur
la base de l’ensemble de matières organiques, d’origine animale ou végétale,
contenant des microéléments nutritifs, ingérées à des fins énergétiques ou
nutritionnelles (aliments solides) et de l’eau (aliments liquides par excellence) ; ces
deux composantes étant multiformes ». 36

24. C’est dans ce sens que l’on entend l’un de deux aspects de la notion de
« sécurité alimentaire » – l’aspect quantitatif. 37

Paragraphe 2 - L’aliment comme culture et en tant qu’objet du


commerce

25. Pourtant, il nous semble réducteur de considérer que l’importance des


aliments pour l’être humain réside purement et simplement dans le fait que la
consommation des denrées alimentaires est une partie vitale de processus biologique
de la vie.38 Comme l’a constaté M. Leininger, anthropologiste fameuse, en plus de la
nécessité biologique, l’aliment comporte aussi une fonction sociale. Il sert à la
reconnaissance mutuelle des individus, aux récompenses et sanctions qui influencent
les comportements et les conditions sociales d’un certain groupe de la population. Il
se charge en outre de la fonction culturelle, religieuse, et parfois même de la fonction
médicale.39 Parmi tous ces rôles que l’aliment joue dans la société, c’est la dimension
à la fois culturelle et commerciale qui intéresse notre étude, du fait que dans le
contexte de libre-échange contemporain cette dimension entraîne souvent des conflits

35
LEININGER M., « Some Cross-Cultural Universal and Non-Universal Functions, Beliefs, and Practices of Food », in J.
Dupont (dir.), Dimensions of Nutrition, Boulder, Colorado Associated University Press, 1970, pp. 154 – 155
36
SOMA A., Droit de l’homme à l’alimentation et sécurité alimentaire en Afrique , Bruxelles, Bruylant, 2010, pp. 30 – 31
37
Comme nous allons examiner ci-après, l’autre aspect de la notion de sécurité alimentaire est l’aspect qualitatif, qui porte
sur le problème de l’innocuité des denrées alimentaires.
38
CHANG K.C., Food in Chinese Culture: Anthropological and Historical Perspectives, New Haven, Yale University Press,
1977, p. 3
39
LEININGER M., « Some Cross-Cultural Universal and Non-Universal Functions, Beliefs, and Practices of Food », op. cit.,
pp. 154 – 164

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

touchant au deuxième aspect du problème de la sécurité alimentaire – l’aspect


qualitatif.

26. L’aliment se présente incontestablement comme phénomène culturel dans


les différents groupes de populations grâce à sa grande variété. 40 Pour la plupart des
communautés, la consommation de produits alimentaires est associée à des éléments
identitaires propres. 41 Dans la culture occidentale, on trouve dans l’Ancien Testament
des considérations sur la nourriture permise et celle interdite. 42 En Chine, une grande
importance a été accordée à l’aliment depuis la période de Confucius, voire plus
anciennement. 43 Depuis des siècles, l’aliment est devenu progressivement l’objet de
traditions si profondément enracinées qu’elles peuvent être considérées comme
représentant certaines valeurs de la société, et qui se trouvent liées souvent de façon
compliquée à la religion. 44 Il arrive très souvent que les consommateurs choisissent
leurs nourritures plutôt en fonction de leur préférence culturelle qu’en fonction des
caractéristiques biologiques des produits alimentaires. 45 En effet, pour M. Leninger,
les valeurs culturelles d’un groupe spécifique de personnes constituent le facteur le
46
plus important qui affecte les différences dans la pratique alimentaire. Ces
significations traditionnelles, culturelles et religieuses affectent les préférences
alimentaires et l’attitude des consommateurs par rapport à certains aliments, et, en
allant encore plus loin, elles influencent l’action de gouvernement. 47

40
ECHOLS M. A., Food Safety and the WTO: The Interplay of Culture, Science and Technology, London, Kluwer Law
International, 2001, p. 1
41
PARENT G. et MAYER-ROBITAILLE L., « Agriculture et culture : le défi de l’OMC de prendre en compte les
considérations non commerciales », Revue de droit de McGill, Vol. 52, n° 3, 2007, p. 422
42
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et communautaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, op. cit., p. 15
43
CHANG K.C., Food in Chinese Culture: Anthropological and Historical Pers pectives, op. cit., p. 11
44
MINTZ S., Tasting Food, Tasting Freedom: Excursions into Eating, Culture and the Past , Boston, Beacon Press, 1996, pp.
7 – 8, et 40.
45
Comme l’a remarqué S. Mintz, « consumption of recognizable dangerous substances, such as raw meats and seafood,
mushrooms and the like, are only the most dramatic sorts of evidence that, in the sphere of human eating behaviour, culture
prevails over biology », cité par MCINTOSH W. A., Sociologies of Food and Nutrition, New York, Plenum Press, 1996, p.
42
46
LEININGER M., « Some Cross-Cultural Universal and Non-Universal Functions, Beliefs, and Practices of Food », op. cit.,
p. 165
47
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et communautaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, op. cit., p.18

- 35 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

27. Dans une société traditionnelle agricole, comme la production alimentaire


est fournie sur une base familiale ou communautaire, il y a peu d’excédents et peu de
commerce, qu’il soit national ou international. 48 La production alimentaire est liée
étroitement avec la culture locale. Le rôle culturel de l’aliment s’affaiblit au fur et à
mesure de l’industrialisation du secteur agro-alimentaire qui permet la croissance
rapide de la production alimentaire et en même temps déplace la production
alimentaire de la ferme aux grands producteurs des denrées alimentaires. Par contre,
la dimension commerciale des denrées alimentaires devient de plus en plus
remarquable : l’aliment en tant qu’objet de commerce.

28. Le développement de la science moderne et de nouvelle technologie


d’exploitation agricole mène directement à la croissance rapide en volume de la
production alimentaire, et éventuellement à des surplus plus ou moins importants. Les
engrais chimiques, insecticides, pesticides et hybridation augmentent la capacité
productive des agriculteurs et, par conséquent, permettent non seulement de nourrir
les communautés locales mais également de fournir le marché national et étranger.
Grâce aux technologies de transformation alimentaire, de réfrigération, d’emballage,
et de transport, l’industrie des aliments transformés éloigne encore plus les
agriculteurs des consommateurs ultimes.49 Dans l’éloignement graduel du croisement
de la production alimentaire et de la culture, la production alimentaire voit sa
dimension commerciale grandir de plus en plus. 50 Même si les consommateurs
connaissent toujours les sources de leur nourriture, son origine varie grandement et de
plus en plus des produits alimentaires sont transformés en dehors de leur communauté
locale. 51 La période étant passée de la pénurie de nourriture pendant les années 1960
et 1970, on entre dans la période des excédents erratiques et de la concurrence des
exportations. 52

48
ECHOLS M. A., Food Safety and the WTO: The Interplay of Culture, Science and Technology , op. cit., p. 32
49
Ibid., p. 33
50
HILL H. L. et MAIER F. H., « The Family Farm in Transition », in U.S. Department of Agriculture, The Yearbook of
Agriculture 1963, Washington D.C., USDA, 1963, p. 166
51
ECHOLS M. A., Food Safety and the WTO: The Interplay of Culture, Science and Technology , op. cit., p. 33
52
Ibid., p. 34

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

29. Sur le plan juridique, il est notable que la dimension culturelle des
aliments est neutralisée considérablement dans le cadre juridique multilatéral actuel
du libre-échange, du fait que, d’un côté, le commerce des produits agricoles est réglé
suivant la même logique que celui des produits industriels et, de l’autre côté, les
auteurs des accords de l’OMC ont refusé de reconnaître les considérations
historiques, culturelles et religieuses en tant que telles comme justification de
mesures entravant le commerce international. A titre d’exemple, l’Accord sur
l’application des mesures sanitaires et phytosanitaires (Accord SPS) adopte le critère
scientifique et l’analyse des risques comme la seule base valable d’une mesure SPS
permanente, et donc limite la possibilité pour le gouvernement de faire prévaloir la
croyance culturelle ou religieuse de certains aliments sur le commerce international. 53
Apparemment, le lien entre la production agricole et la culture locale disparaît de
façon quasiment complète. On souligne plutôt l’accès au marché et la concurrence
commerciale juste et on estime que la notion d’aliment comme culture pourrait être
un déguisement du protectionnisme. 54

30. Cependant, la dimension culturelle des aliments ne cesse pas d’influencer,


parfois de manière déterminante, la décision des consommateurs sur ce qui est à
manger, parce que « … les préférences alimentaires, une fois établies, sont
55
habituellement profondément résistantes au changement ». Par conséquent, cette
dimension culturelle se heurte très souvent à l’aspect commercial des aliments.
L’affaire Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits
carnés (CE - Hormones) présente un exemple parfait dans ce sens. 56 Les débats
concernant des nouvelles biotechnologies d’organismes génétiquement modifiés
(OGM), qui apparaissent dans un premier temps pour répondre aux besoins urgents
d’approvisionnement de nourriture mais entrainent plus tard des souci s quant à

53
En fait, le système de l’OMC n’est pas le seul qui méconnait l ’aspect culturel des aliments dans le libre-échange. Le
groupe spécial du GATT de 1947 dans l’affaire Japon – Boissons alcooliques a rejeté les arguments du Japon en se
concentrant sur « la différence objective des produits » et ainsi concluant que des produits similaires ne pouvaient pas être
considérés comme différents sur la seule base de traditions locales de consommation. Les juges de la CJCE dans les affaires
Cassis de Dijon et Bière ont également limité la possibilité pour les gouvernements d’imposer des barrières culturelles au
libre-échange pour la raison de sécurité sanitaire des aliments.
54
ECHOLS M. A., Food Safety and the WTO: The Interplay of Culture, Science and Technology , op. cit., pp. 37 - 38
55
MINTZ S., Tasting Food, Tasting Freedom: Excursions into Eating, Culture and the Past, op. cit., p. 24
56
ECHOLS M. A., Food Safety and the WTO: The Interplay of Culture, Science and Technology , op. cit., p. 3

- 37 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

l’innocuité des aliments, illustrent d’ailleurs la dichotomie entre les valeurs


culturelles et commerciales de l’aliment. 57 On voit clairement que dans ces deux cas,
l’aliment constitue « un point d’appui à l’expression de valeurs qui (…) paraissent
toutes enracinées dans un contexte culturel ». 58 C’est bien pour cette raison que
l’aliment suscite des conflits commerciaux d’un type nouveau. 59

Section II – La « sécurité alimentaire »60

31. La « sécurité alimentaire » est une notion polysémique, définie et


interprétée de manière variée. Dans le sens le plus strict, la « sécurité alimentaire »
demande à ce que les nourritures suffisantes soient disponibles pour l’alimentation,
que soit au niveau global, national, familial ou individuel. Pourtant, il reste to ujours
une ambigüité évidente: que veut dire « suffisantes » ? 61 Les efforts pour définir cette
notion depuis des années, tant dans les recherches théoriques que dans les pratiques
politiques, nous montrent qu’il s’agit d’une notion flexible qui englobe des éléments
très divers. 62 Certains auteurs ont même constaté, il y a plus qu’une vigntaine
d’années, que l’on pouvait trouver déjà à peu près 200 définitions et 450 indicateurs
dans la littérature sur ce sujet pendant les deux dernières décennies. 63 Les instruments
internationaux en la matière utilisent d’autres expressions diverses comportant une
notion similaire lorsqu’ils traitent de la problématique de la sécurité alimentaire, par

57
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et commun autaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, op. cit., p. 20
58
NOIVILLE Ch., « Brèves réflexions sur la reconnaissance d’un droit à la différence alimentaire dans le commerce
international », Sociologie du travail, n° 45, 2003, pp. 63 – 76, particulièrement p. 65
59
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et communautaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, op. cit., p. 21
60
La notion de « sécurité alimentaire » est équivoque en langue française. Elle recouvre deux notions distinctes : « food
security » - l’alimentation en quantité suffisante, et « food safety » - le caractère sain des aliments. Voir MAHIOU A., « La
sécurité alimentaire », op. cit., p. 4
61
PINSTRUP-ANDERSEN P., « Food Security: Definition and Measurement », Food Security, Vol. 1, n°1, 2009, p. 5
62
KAUFMANN C., HERI S., « Liberalizing Trade in Agriculture and Food Security », Vanderbilt Journal of Transnational
law, Vol. 40, 2006-2007, n°4, p. 1048. Egalement FAO, Trade Reforms and Food Security: Conceptualizing the Linkages,
Rome, 2003, p. 25
63
SMITH M., POINTING J. et MAXWELL S., « Household Food Security: Concepts and Definitions – An Annotated
Bibliography », in S. Maxwell et T. Frenkenberger (dir.), Household Food Security: Concepts, Indicators, Measurements – A
Technical Review, New York, UNICEF, 1992, p. 136, également SAGE C., « Food Security », in E. Page et M. Redcliff
(dir.), Human Security and the Environment – International Comparisons, Cheltenham, Edward Elgar, 2002, pp. 128 – 129.
Pour une liste de 32 différentes définitions de la « sécurité alimentaire » de 1975 à 1991, MAXWELL S., « Food Security : A
Post-Modern Perspective », Food Policy, Vol. 21, n°2, 1996, pp. 155 – 170

- 38 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

exemple « le droit à un niveau de vie suffisant », 64 « le droit d’être à l’abri de la


faim », 65 « le droit à une nourriture suffisante », 66 etc. Actuellement, la définition de
la « sécurité alimentaire » acceptée dans l’usage le plus répandu est celle donnée par
le Plan d’action du Sommet mondial de l’alimentation de 1996 :67

« la sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment,
un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur
permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires
pour mener une vie saine et active ».68

32. Un examen des sources juridiques internationales en la matière permet


d’apprécier l’évolution, voire l’expansion, de la notion de « sécurité alimentaire » :69
une expansion, dans la direction horizontale, de l’aspect quantitatif de garantie d’un
approvisionnement suffisant de nourriture à l’aspect qualitatif de l’assurance d’une
nourriture saine et nutritionnelle (Section I), et une expansion, dans la direction
verticale, de la disponibilité et la stabilité des aliments de base aux niveaux national
et international à l’accès des aliments aux niveaux individuel et familial ( Section II).

64
L’article 25.1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 stipule que :
« toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien -être et ceux de sa famille,
notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux
nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans
les autres cas de perte de ses moyens de subsistance pa r suite de circonstances indépendantes de sa volonté. »
65
L’article 11.2 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels , adopté le 16 décembre 1966 par
l’Assemblée générale des Nations Unies prévoit que :
« les Etats parties au présent Pacte, reconnaissant le droit fondamental qu’à toute personne d’être à l’abri de la faim,
adopteront, individuellement et au moyen de la coopération internationale, l es mesures nécessaires, y compris des
programmes concrets :
a) pour améliorer les méthodes de production, de conservation et de distribution des denrées alimentaires par la
pleine utilisation des connaissances techniques et scientifiques, par la diffusion de principes d’éducation
nutritionnelle et par le développement ou la réforme des régimes agraires, de manière à assurer au mieux la mise en
valeur et l’utilisation des ressources naturelles ;
b) pour assurer une répartition équitable des ressources alim entaires mondiales par rapport aux besoins, compte tenu
des problèmes qui se posent tant aux pays importateurs qu’aux pays exportateurs de denrées alimentaires. »
66
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), E/C.12/1999/5, 11 mai 1999, para. 8
67
KAUFMANN C., HERI S., « Liberalizing Trade in Agriculture and Food Security », op. cit., p. 1048. Egalement SMITH
M., POINTING J. et MAXWELL S., « Household Food Security: Concepts and Definitions – An Annotated Bibliography »,
op. cit., p. 136
68
Paragraphe 1 du Plan d’action du Sommet mondial de l’alimentation de 1996, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 15 juin 2016)
69
Pour l’évaluation de la notion de la « sécurité alimentaire », voir MAXWELL S., « Food Security : A Post-Modern
Perspective », op. cit., pp. 155 – 170. Dans cet article, l’auteur a bien identifié trois changements principaux des pensées
concernant la sécurité alimentaire depuis la Conférence mondiale de l’alimentation de 1974 : de la sécurité alimentaire
nationale et globale à la sécurité alimentaire des individus et familles ; de la perspective d’aliments d’abord à la perspective
de moyens de subsistance ; des indicateurs objectifs aux perceptions subjectives.

- 39 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Paragraphe 1 - De la sécurité de l’approvisionnement alimentaire


(l’aspect quantitatif) à la sécurité sanitaire des aliments (l’aspect
qualitatif) :

33. Même si l’idée de « libérer l’humanité de la faim » est l’objectif


fondamental de la FAO depuis sa naissance en 1945, 70 la notion de « sécurité
alimentaire » en tant que telle ne surgit dans l’ordre juridique international qu’à la
suite d’une pénurie internationale des céréales et des famines sévères au début des
années 1970. 71 L’accent a été primitivement mis sur la quantité et la stabilité des
approvisionnements alimentaires, c’est-à-dire la disponibilité physique des aliments,
tant au niveau national qu’au niveau international. 72 La « sécurité alimentaire » a été
ainsi définie par la première Conférence mondiale de l’alimentation des Nations
Unies, tenue à Rome en 1974, comme « disponibilité en tout temps de
l’approvisionnement mondial adéquate de denrées alimentaires de base … pour
soutenir une expansion stable de la consommation alimentaire … et de compenser la
fluctuation de la production et des prix » (notre traduction). 73 Même si la Conférence
a déjà éprouvé la complexité du problème de la sécurité alimentaire, les opérations
organisées au niveau international sont envisagées dans le seul but de promouvoir le
stockage des aliments de base, sans se préoccuper de l’aspect de la consommation. 74

34. Dans son rapport sur la sécurité alimentaire mondiale de 1983, la FAO a
élargi la portée de cette notion en faisant porter l’accent sur les considérations
relatives à la demande et intégrant ainsi le concept de garantie de l’accès des peuples

70
FAO, Acte constitutif de l’FAO, in FAO, Textes fondamentaux de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et
l’agriculture, Vol. I et II, 2000 éd., Rome, 2000, préambule
71
SNYDER F., « Toward an International Law for Adequate Food », op. cit., p. 90 ; FAO, Trade Reforms and Food Security:
Conceptualizing the Linkages, op. cit., p. 26
72
Dans « l’Engagement international sur la sécurité alimentaire mondiale » adopté par la Conférence de la FAO en 1973, un
concept étroit de la sécurité alimentaire a été introduit en se focalisant au stocke alimentaire national et en s’orientant vers
l’idée d’une sécurité alimentaire minimale.
73
Résolution XVII intitulée « International Undertaking on World Food Security », adoptée le 16 novembre 1974 par la
Conférence mondiale de l’alimentation. Voir FAO, Report of the World Food Conference, Rome, 5-16 November 1974,
Rome, 1975, p. 14. Le texte original est en anglais:
« Availability at all times of adequate world supplies of basic food -stuffs… to sustain a steady expansion of food
consumption … and to offset fluctuations in production and prices. »
74
BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, Paris, L.G.D.J., 1989, p. 79

- 40 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
75
vulnérables aux nourritures disponibles. Le rapport « Poverty and Hunger » de la
Banque mondiale de 1986 a contribué encore plus à cet enrichissement en
introduisant la distinction entre l’insécurité alimentaire chronique, associée en même
temps aux problèmes de pauvreté structurelle et de bas revenus, et l’insécurité
alimentaire transitoire résultant des catastrophes naturelles, des crises économiques
ou des conflits armées. Pour sa part, la Banque mondiale souligne également « l’accès
de toutes les personnes à tout moment à suffisamment de nourriture pour mener une
vie active et saine ». Elle réaffirme en outre que « chaque ménage doit posséder les
connaissances et les capacités nécessaires pour produire ou se procurer, sur une base
durable, les aliments dont il a besoin ».

35. De cette définition, trois éléments peuvent être dégagés :

- une nourriture suffisante pour une vie active et saine ;

- l’accès à la nourriture ; et

- la garantie d’avoir accès à la nourriture à tout moment. 76

36. Ainsi la notion de « sécurité alimentaire » est apparue sur la scène


internationale pour répondre dans un premier temps aux problèmes urgents de la
pénurie des réserves céréales nationales et pour orienter les politiques internationales
vers la sécurité alimentaire à un niveau minimal. Son but fondamental est de garantir
la disponibilité physique des produits vivriers et la stabilité, à un certain niveau, du
prix des nourritures de base tant au niveau international qu’au niveau nation al. Donc
cette notion n’a pris en compte que très récemment le problème de la sécurité
sanitaire des aliments, l’aspect qualitatif de la sécurité alimentaire. 77 Une définition
plus large est introduite dans les textes de la FAO puis principalement de l’UE. 78

75
FAO, World Food Security: A Reappraisal of the Concepts and Approaches, Rapport du Directeur général, Rome, 1983,
pp. 2 – 3. Le texte original est en anglais: « ensuring that all people at all times have both physical and economic access to
the basic food that they need».
76
STEVENS C., GREENHILL R., KENNAN J. et DEVEREUX S., The WTO Agreement on Agriculture and Food Security,
rapport du DFID (Departement for International Development), op. cit., p. 2
77
SNYDER F., « Toward an International Law for Adequate Food », op. cit., p. 90
78
Le concept de la sécurité sanitaire des aliments a appelé considérab lement l’attention des législateurs de l’Union
européenne. Sur ce sujet, voir LECHEVALLIER V., « Sources, normes et objectif du droit communautaire en matière de
sécurité des aliments », in A. Mahiou et F. Snyder (dir.), La sécurité alimentaire, La Haye, Nijhoff, 2006, pp. 187 – 225

- 41 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

37. En effet, la FAO a d’abord envisagé, de manière implicite, le concept de la


sécurité sanitaire des aliments. Mais ce concept a été malheureusement abandonné
plus tard en faveur de l’approche économique de l’offre et de la demande pour traiter
des problèmes alimentaires. 79 Ce n’est qu’à partir des années mi-1990, période qui
voit l’augmentation rapide du volume de circulations des produits vivriers, que l’on a
commencé à diriger l’attention sur les éléments sanitaires et nutritifs de la nourriture
pour répondre aux besoins croissants des consommateurs d’avoir une vie active et
saine.80 La sensibilité des consommateurs sur la sécurité, et au moins sur l’innocuité,
de leur nourriture s’est accrue rapidement, surtout en Europe, à la suite d’une série de
crises alimentaires, crises qui ont éventuellement mené à la formation du nouveau
concept de la sécurité sanitaire des aliments. 81

38. Il est vrai que la Déclaration mondiale sur la nutrition de la Conférence


internationale sur la nutrition, tenue par la FAO en 1992, a annoncé qu’un accès
assuré à des aliments sains et appropriés du point de vue nutritionnel est
indispensable au bien-être des individus ainsi qu’au développement social et
économique national. 82 Les termes « sécurité sanitaire des aliments » en tant que tels
n’ont cependant pas été adoptés. C’est à l’occasion du Sommet mondial de
l’alimentation de 1996 que ce concept a été repris et inscrit explicitement dans les
textes adoptés. La Déclaration finale du Sommet mondial de l’alimentation de 1996 a
réaffirmé non seulement l’élément classique des anciennes définitions de la sécurité
alimentaire – l’accès physique et économique à une nourriture suffisante, 83 mais a
aussi élargi cette notion en y ajoutant les exigences d’une nourriture « saine » et
« nutritive » tout en reconnaissant « les besoins énergétiques » et l’importance des

79
McCALLA A. F. et REVOREDO C. L., Prospects for Global Food Security: A Critical Appraisal of Past Projects and
Predictions, Food, Agricultural, and the Environment Discussion Paper 35, International Food Policy Research Instit ute,
Washington D.C., 2001, p. 14
80
UNNEVEHR L. et HIRSCHHORN N., Food Safety Issues in the Developing World, World Bank Technical Paper No. 469,
Washington D.C., World Bank, 2000, p. 1
81
SNYDER F., « Toward an International Law for Adequate Food », op. cit., p. 118
82
FAO, Déclaration mondiale sur la nutrition de la Conférence internationael sur la nutrition de 1992 , Rome, 1992, texte
disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 16 juin 2016)
83
Selon K. MECHLEM, il s’agit plus précisément de trois aspects classiques : la disponibilité des aliments de base, la
stabilité d’approvisionnements et l’accès de tous à ces approvisionnements. Voir MECHLEM K., « Food Security and the
Right to Food in the Discourse of the United Nations », in F. Snyder (dir.), Sécurité alimentaire internationale et pluralisme
juridique mondial, Bruxelles, Bruylant, 2004, p. 54

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
84
facteurs culturels. A cette occasion, les Etats se sont mis d’accord pour mettre en
œuvre « des politiques visant … à améliorer l’accès physique et économique de tous,
à tout moment, à une alimentation suffisante, adéquate du point de vue nutritionnel et
sanitaire, et son utilisation efficace ». 85 Afin d’assurer que les approvisionnements
alimentaires soient sains, les Etats se sont engagés également à prendre des mesures
« conformément à l’Accord relatif à l’application des mesures sanitaires et
phytosanitaires (de l’OMC) et à d’autres accords internationaux pertinents, des
mesures visant à garantir la qualité et l’innocuité des approvisionnements
alimentaires, notamment en renforçant les activités normatives et les contrôles dans
les domaines de la santé humaine, animale et végétale et de la salubrité ». 86 La
sécurité alimentaire englobe désormais la quantité et la qualité des denrées
alimentaires, en toute hypothèse et au moins leur innocuité. Les gouvernements
nationaux et les institutions internationales peuvent se sentir davantage préoccupés à
un moment donné par l’un ou l’autre de ces deux aspects, en fonction des
circonstances différentes, notamment des niveaux différents de développement
économique et social des différents pays. 87 Mais, sur le long terme, la sécurité des
approvisionnements et la sécurité sanitaire des aliments ne peuvent qu’être
88
envisagées parallèlement. Donc dans le présent travail, le terme « sécurité
alimentaire » sera utilisé pour désigner l’ensemble de ces deux aspects. 89

84
Dans les autres rapports, la FAO va encore plus loin et entend par sécurité alimentaire « que la nourriture est disponible en
tout temps, que toutes les personnes ont les moyens d’y accéder, que d’un point de vue nutritionnel cette nourriture est
adéquate en termes de quantité, de qualité et de variété, et qu’elle est bien acceptée au sein d’une culture donnée ».
85
FAO, Plan d’action du Sommet mondial de l’alimentation , Rome, 1996, Engagement deux, texte disponible sur le site
Internet : [Link] (consulté le 15 juin 2016)
86
Ibid., Engagement deux, Objectif 2.3 b)
87
Par exemple, pour les pays développés, les préoccupations de sécurité alimentaire se posent principalement sur la sûreté ou
la salubrité des produits vivriers plutôt que sur la disponibilité ou l’accès de la nourriture. En revanche, pour les pays en
développement, les soucis se lient à la fois aux aspects de disponibilité et d’accès à une alimentation adéquate et à l’aspect
nutritionnel des denrées alimentaires. AFIFI A., « Sources et normes de sécurité alimentaire en droit international », op. cit.,
p. 228
88
SNYDER F., « Sécurité alimentaire dans l’Union européenne et gouvernance de la mondialisation », in J. Bourrinet et F.
Snyder (dir.), La sécurité alimentaire dans l’Union européenne, Bruxelles, Bruylant, 2003, p. 8
89
Ibid.
Selon SNYDER F., il y a actuellement une tendance dans l’Union européenne de limiter la notion de sécurité alimentaire à ce
que les anglo-saxons appellent « food security » (« la sûreté alimentaire »). Cependant, pour lui,
« si l’on se met dans le contexte historique de l’Union européenne, o u même plus large dans le contexte
international, la sécurité des approvisionnements constitue très souvent une priorité bien plus grande que la sécurité
sanitaire des aliments. Il convient donc d’admettre que la notion de sécurité alimentaire recouvre deu x concepts liés
et distincts : la sécurité des approvisionnements et la sécurité sanitaire des aliments ».

- 43 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Paragraphe 2 - Des niveaux national et international aux niveaux


individuel et familial

39. Comme nous l’avons indiqué ci-dessus, les débats autour de la sécurité
alimentaire se sont concentrés sur la question de savoir comment renforcer la
productivité agricole afin d’augmenter la disponibilité et la stabilité des
approvisionnements mondiaux des aliments de base, en particulier des céréales, et par
conséquent de satisfaire les besoins croissant de l’alimentation. Dans ce contexte,
diverses mesures ont été prises par la communauté internationale pour aider les pays
en développement à accéder aux aliments de base. Les mesures prises au niveau
national ont été également très accentuées. Dans son Plan d’action sur la sécurité
alimentaire mondiale adopté en 1979, la FAO a souhaité que les gouvernements qui
bénéficiaient d’une situation d’approvisionnement céréale favorable établissent des
stocks, et adoptent et appliquent des politiques nationales de stockage des céréales. 90

40. Ce sont les études d’A. Sen, publiées en 1981, qui ont fait tomber la
théorie classique selon laquelle la pénurie alimentaire résulte principalement du
manquement de la disponibilité des produits vivriers. 91 En adoptant une approche plus
générale et en partant des fondements microéconomiques, il constatait de manière
constante que la sécurité alimentaire des individus pouvait ne pas être assurée malgré
l’approvisionnement suffisant au niveau national.92 De même, A. Eide a indiqué dans

90
FAO, « Council Resolution I/75: Plan of Action on World Food Security », in FAO, Report of the Council of FAO Seventy-
Fifth Session, Rome 11 – 22 1979, Rome, 1979, I (ii) et (iii), texte disponible sur le site Internet:
[Link] (consulté le 15 juin 2016)
91
L’interprétation des famines comme la conséquence du problème de disponibilité des aliments s’inscrit dans le
prolongement de la fameuse analyse de la croissance démographique chez T. Malthus, qui indiquait, dans son Essai sur le
principe de population, que les famines étaient la conséquence de l’excès de la croissance démographique par rapport à la
croissance de la production agricole. L’analyse « classique » subséquent adoptait cette approche et considérait ainsi les
famines comme résultat « d’un déclin brutal de la disponibilité alimentaire, suite à un ou plusieurs chocs exogènes et compte
tenu du volume de la population ». Voir CLEMENT M., Amartya Sen et l’analyse socioéconomique des famines :
portée, limites et prolongements de l’approche par les entitlements , Cahiers du Groupe de recherche en économie théorique
appliquée n° 2009 – 25, p. 3
A. Sen a reçu le « prix Nobel » d’économie en 1998, pour ses travaux sur la famine, sur la théorie du développement humain,
sur l’économie du bien-être, sur les mécanismes fondamentaux de la pauvreté, et sur le libéralisme politique. Voir
WIKIPEDIA, Amartya Sen, texte disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 16
juin 2016)
92
SEN A., Poverty and Famines – An Essay on Entitlement and Deprivation, New York, Oxford University Press, 1981, pp.
7 – 8, cité par MECHLEM K., « Food Security and the Right to Food in the Discourse of the United Nations », op. cit., pp.
51 – 52
D’ailleurs, SEN A., « Ingredients of Famine Analysis: Availability and Entitlements », The Quarterly Journal of Economics,
Vol. 96, n°3, 1981, pp. 433 – 464
En plus, il a constaté que « l’analyse de la faim doit partir des libertés substantielles dont disposent les person nes et les
familles pour s’approprier des ressources suffisantes de nourriture, en les cultivant elles -mêmes (c’est le cas de paysans) ou

- 44 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

son fameux rapport que même lorsque la famine se produit, « ce n’est pas
nécessairement la quantité totale de denrées alimentaires disponibles qui constitue le
principal problème, mais plutôt le fait que certains groupes n’accèdent pas aux
vivres… ». 93 Ainsi, « l’essentiel n’est pas de connaître le volume global de la
production et de la consommation, mais les différences qui existent – en ce qui
concerne l’accès à l’alimentation ou aux ressources pouvant être utilis ées pour se
procurer de la nourriture – entre les divers groupes de la population ». 94 La sécurité
alimentaire des pauvres a provoqué des préoccupations et est désormais insérée dans
l’ordre du jour des institutions internationales pertinentes.

41. Dans l’Accord sur la sécurité alimentaire mondiale (World Food Security
Compact) adopté en 1985, la FAO s’est mise à prendre en compte, à côté de la
sécurité alimentaire nationale, la sécurité alimentaire au niveau familial et individuel.
Il a reconnu que « la pénurie d’aliment est connue aux niveaux national, familial et
individuel » et a envisagé expressément la réalisation du droit fondamental de chaque
personne d’être libérée de la faim. 95 Au fur et à mesure que les recherches en la
matière se penchent sur l’insécurité alimentaire des individus spécifiques, les
questions qui se posent en droit se déplacent insensiblement vers une interrogation
portant sur le droit de tout le monde à une alimentation adéquate, qui est le corollaire
de la sécurité alimentaire. 96 Même s’il s’agit de deux concepts distincts, le droit à
l’alimentation 97 constitue aujourd’hui un élément essentiel de toutes les stratégies

bien en se les procurant sur le marché. Il n’est pas rare que des individus soient réduits à la famine alors que les r essources
abondent autour d’eux, tout simplement parce qu’ils ne peuvent plus les acheter, suite à une perte de revenus ». Voir SEN A.,
Un nouveau modèle économique, développement, justice, liberté , Paris, Odile Jacob, 2000, p. 216
93
ONU, Conseil économique et social, Le droit à l’alimentation suffisante en tant que droit de l’homme , Rapport final
présenté par le Rapporteur spécial A. Eide, E/CN.4/Sub.2/1987/23, 7 juillet 1987, para. 160
94
Ibid., para. 33
95
FAO, « Adoption of the World Food Security Compact », in FAO, Report of the Conference of FAO, Twenty-Third
Session, Rome 9 – 28 November 1985, Rome, 1985, texte disponible sur le site Internet:
[Link] (consulté le 16 juin 2016)
96
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et communautaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, op. cit., p. 24
97
Selon J. Ziegler, « le droit à l’alimentation » est défini comme « le droit d’avoir un accès régulier, permanent et libre, soit
directement, soit au moyen d’achats monétaires, à une nourriture quantitativement et qualitativement adéquate et suffisante,
correspondant aux traditions culturelles du peuple dont est issu le consommateur et qui assure une vie physique et psychique,
individuelle et collective, libre d’angoisse, satisfaisante et digne ». Voir ONU, Conseil économique et social, Le droit à
l’alimentation, Rapport établi par J. Ziegler, Rapporteur spécial de la Commission de droits de l’homme des Nations Unies

- 45 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

internationales, régionales et nationales pour la réalisation véritable de la sécurité


d’approvisionnement des aliments et de la sécurité sanitaire des aliments. 98

42. En réalité, l’idée du « droit à l’alimentation » s’est inspirée de nombreuses


99
études à la fin et au lendemain de la deuxième guerre mondiale. En 1948,
l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté la Déclaration universelle des droits
de l’Homme, dont l’article 25.1 a établi pour la première fois le principe que « toute
personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien -être et
ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les
soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires (…) ». 100 S’il ne s’agit
pas encore d’une référence explicite d’un droit spécifique, le Pacte international
relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966 a traité du « droit à
l’alimentation » de façon plus complète. Les Etats signataires se sont engagés à
reconnaître « le droit de toute personne à un niveau de vie suffisant pour elle-même et
sa famille, y compris une nourriture, un vêtement et un logement suffisants, ainsi qu’à
une amélioration constante de ses conditions d’existence » et « le droit fondamental
… à toute personne d’être à l’abri de la faim ». 101 Est ainsi établi le concept juridique
d’un droit conventionnel à une nourriture suffisante, comme relevant du droit général
à un niveau de vie suffisant. 102

sur le droit à l’alimentation, conformément à la résolution 2000/10 de la Commission des droits de l’homme,
E/CN.4/2001/53, 7 février 2001, p. 8, para. 14
98
SNYDER F., « Toward an International Law for Adequate Food », op. cit., p. 149
Pour la distinction entre sécurité alimentaire et droit à l’alimentation, voir MECHLEM K., « Food Security and the Right to
Food in the Discourse of the United Nations », op. cit., pp. 47 – 70
Pourtant, certains auteurs ne distinguent pas, dans leurs études, la notion de sécurité alimentaire de celle du droit à la
nourriture. C. Kaufmanne et S. Heri considèrent les relations juridiques entre commerce international et sécurité alimentaire
comme relations entre le droit de commerce international et le droit de l’homme à la nourriture suffisante et saine. Sur ce
sujet, voir KAUFMANN C. et HERI S., « Liberalizing Trade in Agriculture and Food Security », op. cit., p. 1041
99
Par exemple, l’expression de « freedom from want » dans le discours de Franklin D. Roosevelt, le Président des Etats-Unis,
« Message to Congress: The State of the Union », Vital Speeches of the Day, 7, 1941, pp. 197 – 200
100
Pour un inventaire de tous les textes juridiques internationaux et régionaux sur le droit à l’alimentation, voir FAO,
Extracts from International and Regional Instruments and Declarations, and Other Authoritative Texts Addressing the Right
to Food, Rome, 1999, 104p.
101
Articles 11.1 et 11.2 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, adopté le 16 décembre
1966 par l’Assemblée générale des Nations Unies
102
En effet, la sécurité alimentaire est considérée, au premier abord, co mme constituant droit coutumier dans le domaine du
droit international humanitaire. Les quatre Conventions de Genève de 1949 et les deux Protocoles additionnels de 1977
comportent plusieurs normes relatives à la sécurité alimentaire. Ces normes se transfor ment progressivement en droit
coutumier général. Sur ce point, voir CONDORELLI L. et BOISSON DE CHAZOURNES L., « Quelques remarques à propos
de l’obligation des Etats de ‘respecter et faire respecter’ le droit international humanitaire en toutes circonstan ces », in Ch.

- 46 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

43. Le concept du « droit à l’alimentation » est resté toutefois dormant


pendant près d’un demi-siècle après son émergence sur le plan juridique
103
international. Grâce aux recherches menées subséquemment sur ce sujet,
notamment celles d’A. Sen, d’A. Eide, 104 de P. Alston, et de J. Ziegler, 105 la réflexion
au sein de l’ONU a parvenu finalement à clarifier le contenu concret de ce droit et à
dégager une série d’obligations correspondant à chaque Etat et à la communauté
internationale dans son ensemble pour assurer la sécurité alimentaire véritable de la
population. Ces efforts ont eu pour conséquence de faire descendre la notion de
sécurité alimentaire du niveau international, à l’insérer dans l’ordre national et à
devenir finalement un droit de l’homme spécifique. 106 Il s’agit d’ un vrai droit qui
comporte un droit individuel et les obligations correspondantes de l’Etat enve rs
l’individu dont la justiciabilité, ou au moins la justiciabilité de certains éléments, a
été reconnue par les cours de justice nationales de certains pays et par les organes de
règlement des différends régionaux et internationaux. 107 De surcroît, le Comité des

Swinarski (dir.), Etudes et essais sur le droit international humanitaire et sur les principes de la Croix -Rouge, en honneur de
J. Pictet, Genève, Comité international de la Croix-Rouge, 1984, p. 17 ; cité par AFIFI A., « Sources et normes de sécurité
alimentaire en droit international », op. cit., p. 241
Certains auteurs reconnaissent aussi la valeur coutumière du droit à l’alimentation. Sur ce point, voir KEARNS A., « The
Right to Food Exists via Customary International Law », Suffolk Transnational Law Review, Vol. 22, n°1, 1998, pp. 223 –
257; WEBER J., « Famine Aid to Africa: An International Legal Obligation », Brooklyn Journal of International Law, Vol.
XV, n°2, 1989, pp. 369 – 381; COTULA L. et VIDAR M., The Right to Adequate Food in Emergencies, FAO Legislative
Study No. 77, Rome, 2003, 90p.
103
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et communautaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, op. cit., p. 25
104
A. Eide a été désigné comme Rapporteur spécial de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies sur le droit à
l’alimentation depuis 1983.
105
J. Ziegler était le Rapporteur spécial de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies sur le droit à
l’alimentation pendant la période de 2000 – 2008. En 2006, la Commission des droits de l’homme a été remplacée par le
Conseil des droits de l’homme.
106
Le déplacement de l’accent de la sécurité alimentaire aux niveaux national et international à celle aux niveaux individuel et
domestique a été également saisi par S. Reutlinger et ses collègues en 1986 dans leurs études sous les auspices de la Banque mondiale.
Voir REUTLINGER S. et VAN HOLST PELLEKAAN J., Poverty and Hunger: Issues and Options for Food Security in Developing
Countries, Washington D.C., Banque mondiale, 1986, p. 1
Alors H. D. Leathers et P. Foster ont contribué à l’adaptation de la sécurité alimentaire nationale à celle domestique en proposant
l’équation de sécurité alimentaire. Sur ce point, voir LEATHERS H. D. et FOSTER P., The World Food Problem: Tackling the Causes
of Undernutrition in the Third World, 3rd ed., Boulder, Lynne Rienner, 2004, pp. 96 – 97
Les deux documents sont cités par SNYDER F., « Toward an International Law for Adequate Food », op. cit., p. 92
107
FAO, « Justiciabilité du droit à l’alimentation », in FAO, Les directives sur le droit à l’alimentation : documents
d’information et études de cas, Rome, 2006, p.72
Sur la justiciabilité du droit à l’alimentation, voir aussi DENNIS M. J. et STEWART D. P., « Justiciability of Economic,
Social and Cultural Rights : Should There Be an International Complaints Mechanism to Adjudicate the Rights to Food,
Water, Housing and Health ? », The American Journal of International Law, Vol. 98, n°3, Juillet 2004, pp. 462 – 515,

- 47 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Nations Unies des droits économiques, sociaux et culturels a affirmé, dans son
Observation générale n°12, que toutes les victimes d’une violation du droit à une
alimentation adéquate ont « droit à une réparation adéquate », sous les formes de
« réparation, indemnisation, satisfaction ou garantie de non-répétition ». 108 C’est par
l’approche juridique fondée sur le droit à l’alimentation que la réduction de la faim
dans le monde, et finalement la sécurité alimentaire pour tout le monde, entre dans
l’espace juridique et constitue désormais une obligation juridiquement contraignante,
et ne demeure plus une préférence ou une option politique. 109

A. Au niveau individuel
44. Eu égard à l’individu, l’état de la sécurité alimentaire repose
principalement sur son pouvoir d’achat. Dans ce sens, l’accès d’un particulier donné,
surtout son accès économique aux aliments, pourrait être défini comme « le revenu
ajusté pour tenir compte du coût de ce qu’il permet d’acheter ». 110

45. Précisément, l’accès à l’alimentation peut être assuré, selon A. Sen, par
l’intermédiaire de quatre instruments juridiques présents dans la société, chacun
correspondant à un droit d’accès de la personne :111

i) droit d’accès fondé sur la production (production-based entitlement), qui


donne le droit à une personne de posséder ce qu’elle se procure en produisant

GOLAY Ch., Vers la justiciabilité du droit à l’alimentation, Mémoire en droit international, Université de Genève, 2002,
75p., et également GOLAY Ch., « La justiciabilité du droit à l’alimentation », in Ch. Golay, Droit à l’alimentation et accès à
la justice : exemples au niveau national, régional et international , Rome, FAO, 2009, pp. 19 – 27
108
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 32
109
AFIFI A., « Sources et normes de sécurité alimentaire en droit international », op. cit., pp. 235 et 246
Certains auteurs retiennent toujours l’opinion contraire que, faute de force contraignante, la sécurité alimentaire ne constitue
pas d’une notion juridique. Voir MECHLEM K., « Food Security and the Right to Food in the Discourse of the United
Nations », op. cit., p. 63 ; également SNYDER F., « Toward an International Law for Adequate Food », op. cit., p. 89. Pour
K. Mechlem, c’est par l’intermédiaire de l’approche fondée sur le « droit à l’alimentation » que la connotation de la sécurité
alimentaire est concrétisée et perfectionnée. Désormais, la notion de sécuri té alimentaire se voit enrichie par plusieurs
éléments, à savoir la dignité, la reconnaissance des droits divers, la transparence, la responsabilité, etc. Cependant, même si
cette approche précise les obligations imposées aux gouvernements et permet aux in dividus de saisir la justice à l’encontre
de l’Etat coupable de la violation de leurs droits fondamentaux, « le droit à l’alimentation » constitue une notion
indépendante qui se distingue celle de la sécurité alimentaire.
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture - Manuel de référence - I - Introduction et sujets
110

généraux, Rome, 2001, para. 10.2.1


111
SEN A., Poverty and Famines – An Essay on Entitlement and Deprivation, op. cit., para. 161. Voir également GORE C.,
« Entitlement Relations and ‘Unruly’ Social Practices: A Comment on the Work of Amartya Sen », Journal of Development
Studies, Vol. 29, n°3, 1993, pp. 429 – 460

- 48 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des biens au moyen de ses propres ressources ou de ressources louées à des


tiers consentants;

ii) droit d’accès lié au travail propre d’une personne (labour-based


entitlement), qui accorde à cette personne le droit au facteur de production que
représente son propre travail. Cette personne jouit ainsi des droits d’accès
fondés sur l’échange et sur la production qui sont liés à ce facteur de
production ;

iii) droit d’accès fondé sur l’échange (trade-based entitlement), qui confère à
une personne le droit de posséder ce qu’elle se procure en échangeant une
chose qu’elle possède, avec un tiers consentant ;

iv) droit d’accès lié à l’héritage et au transfert (transfer-based entitlement), qui


permet légitimement à une personne de posséder ce que lui donne de son plein
gré une autre personne qui en est le propriétaire légal.

46. Ainsi, ceux qui ne possèdent pas l’un de ces droits d’accès ou une
combinaison de ces droits d’accès seront considérés comme n’ayant pas bén éficié des
droits correspondants et par conséquent n’ayant pas d’accès à une alimentation
adéquate. La sécurité alimentaire sur le plan national dépend de la pleine réalisation
de ces droits d’accès.

47. La doctrine d’A. Sen est critiquée par plusieurs auteurs pour s’être placée
surtout du côté des victimes, ne pas avoir pris en considération des facteurs
structurels latents de l’insécurité alimentaire et avoir sous-estimé l’interaction entre la
pauvreté et l’insécurité alimentaire. 112 Cependant, l’approche par le « droits d’accès »

112
STEVENS C., GREENHILL R., KENNAN J. et DEVEREUX S., The WTO Agreement on Agriculture and Food Security,
rapport du DFID (Departement for International Development), op. cit., pp. 5 – 8, cité par ZHANG R., « Food Security:
Food Trade Regime and Food Aid Regime », J.I.E.L., Vol. 7, n°3, 2004, p. 567
M. Clément a résumé les critiques portant sur l’abs ence de prise en compte de la dynamique des famines dans l’approche
d’A. Sen. Précisément, S. R. Osmani a observé que le cadre d’analyse d’A. Sen focalise plutôt sur les causes immédiates des
famines et non pas sur l’ensemble de leurs dynamiques, alors qu’ A. Rangasami et M. Watts ont considéré qu’A. Sen avait
adopté une définition restrictive des phénomènes de famines en laissant à coté les dynamiques socioéconomiques et
politiques sous-jacentes. Voir CLEMENT M., Amartya Sen et l’analyse socioéconomique des famines : portée, limites et
prolongements de l’approche par les entitlements, op. cit., pp. 10 – 12; WATTS M., « Entitlements or Empowerment?
Famine and Starvation in Africa », Review of African Political Economy, Vol. 51, n°1, 1991, pp. 9 – 26; OSMANI S. R.,
« Comments on Alex De Waal’s Re-assessment of Entitlement Theory in the Light of Recent Famines in Africa »,
Development and Change, Vol. 22, n°3, 1991, pp. 587 – 596; RANGASAMI A., « Failure of Exchange Entitlements Theory
of Famine: A Response », Economic and Political Weekly, Vol. 20, n°41-42, 1985, pp. 1747 – 1752 et 1797 – 1801

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

(entitlements) fournit au moins une approche générale qui permet aux gouvernements
d’y recourir de temps en temps pour garantir la sécurité alimentaire. Grâce à ces
droits d’accès, la sécurité alimentaire des individus n’est vidée de sens et devient
ainsi opposable à l’Etat. Tout comme le Comité des Nations Unies des droits
économiques, sociaux et culturels a énoncé dans son Observation générale n°12,
« toute personne ou tout groupe qui est victime d’une violation du droit à une
nourriture suffisante devrait avoir accès à des recours effectifs, judiciaires ou
autres ». 113

48. A côté de ces droits d’accès, chaque individu se voit également attribu er
des devoirs par les instruments juridiques, tant à l’égard d’autrui qu’à l’égard de la
communauté à laquelle il appartient. A ce propos, la Déclaration universelle des
droits de l’homme proclame dans son préambule que « l’individu a des devoirs envers
la Communauté dans laquelle seul le libre et plein développement de sa personnalité
est possible ». 114 En vertu de l’article 29, il incombe à tous les individus et tous les
organes de la société de s’efforcer de développer le respect de ces droits et libertés. 115
La Déclaration précise en plus dans l’article 30 que :

« aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée


comme impliquant pour un Etat, un groupement ou un individu, un droit
quelconque de se livrer à une activité ou d’accomplir un acte visant la
destruction des droits et libertés qui y sont énoncés ».

49. Dès lors, la réalisation pleine de la sécurité alimentaire d’un individu


spécifique n’est pas sans limite, et le droit à une nourriture suffisante de cet individu

En plus, A. Sen a reconnu lui-même les limites de l’approche de « droit d’accès ». Par exemple, elle suppose que les droits
d’accès peuvent être définis de façon claire, ignore les échanges illégaux, met l’accent sur la famine lors que la mort résulte
plutôt des épidémies. Pour les détails, voir SEN A., Poverty and Famines – An Essay on Entitlement and Deprivation, op.
cit., pp. 48 – 50
113
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 32 – 35
114
L’article 29 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies, le
10 décembre 1948
115
L’article 29 de la Déclaration universelles des droits de l’homme stipule que :
« tous les individus et tous les organes de la société, ayant cette Déclaration constamment à l’e sprit, s’efforcent par
l’enseignement et l’éducation, de développer le respect de ces droits et libertés ».

- 50 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

ne peut être exercé au prix des intérêts substantiels et des libertés fondamentales
d’autrui ou de la collectivité à laquelle il appartient. Même s’il existe toujours des
controverses dans les recherches théoriques, une partie considérable de la doctrine a
déjà reconnu que certains éléments du droit à l’alimentation, sinon la sécurité
alimentaire des individus au sens général, sont justiciables. 116 En réalité, on ne peut
pas nier non plus le fait qu’une jurisprudence systématique sur la justiciabilité du
droit à l’alimentation est en train de se former dans la pratique judiciaire des
nombreux pays et instances internationales. 117 L’importance de la reconnaissance de
cette justiciabilité pour garantir la sécurité alimentaire de chaque individu réside dans
le fait que la victime d’une violation peut ainsi saisir la justice a fin d’avoir un recours
effectif contre cette violation que l’Etat lui a fait subir, violation des obligations
précises qui incombent à l’Etat vis-à-vis des individus. 118

B. Au niveau national

116
Certains auteurs hésitent toujours à reconnaître la justiciabilité du droit à l’alimentation aux niveaux national et
international. Sur ce point, voir AFIFI A., « Sources et normes de sécurité alimentaire en droit international », op. cit., pp.
257 – 261. Les arguments d’A. Afifi sont fondés sur le fait que les trois conventions régionales protégeant le droit à
l’alimentation – la Charte sociale européenne, le Protocole additionnel à la Convention américaine et la Charte africaine –
n’instituent pas un organe judiciaire compétent pour statuer sur le droit à l’alimentation. En plus, la Comité des droits
économiques, sociaux et culturels a été chargé par l’ONU de suivre la mise en œuvre de ce droit, mais il n’est pas de nature
un organe judiciaire proprement dit et ses recommandations n’ont pas de force obligatoire. Ce n’est que dans le cadre de la
Cour pénale internationale établie en 2001 qu’il est possible d’engager la responsabilité internationale des Etats pour
violation des droits de l’homme et la responsabilité pénale des individus pour crime de la famine.
117
Sur la jurisprudence concernée, voir Ain O Salish Kendro (ASK) & Ors v. Government of Bangladesh & Ors [1999]
ICHRL 118, décision du 3 août 1999 ; Carlos Torres Benvenuto et al. c. Pérou, Affaire n°12.034., décision de la
Commission interaméricaine des droits de l’homme du 27 septembre 1999 ; Eldridge v. British Columbia (Attorney General),
Affaire n°[1997] 3 S.C.R.624., décision de la Cour suprême du Canada du 9 octobre 1997 ; Gebrüder V. v. Regierungsrat des
Kanton Berns, voir Recueil de la jurisprudence, décision du Tribunal fédéral de la Confédération suisse, octobre 1995, ATF
121 I 367, 371, 373 ; Gosselin c. Québec (Procureur général), Affaire n°2002 SCC 84, décision de la Cour suprême du
Canada du 19 décembre 2002 ;Grootboom v. Oostenberg Municipality and Others 2003 (3) BCLR 277 (C), décision de la
Cour constitutionnelle d’Afrique du sud ; Residents of Bon Vista Mansions v. Southern Metropolitan Local Council , 2000 (6)
BCLR 625 (W), Affaire 01/12312, décision de la Haute Cour de l’Afrique du Sud ; Jón Kristinsson c. Islande, Affaire
n°13/1989/173/229, décision de la Commission européenne d es droits de l’homme du 1 mars 1990 ; Khosa and others v
Minister of Social Development, Affaire n°CCT 13/03, décision du Conseil constitutionnel de l’Afrique du Sud du 4 mars
2004 ; Minister of Health and others v. Treatment Action Campaign and others , Affaire n°CCT8/02, décision du Conseil
constitutionnel de l’Afrique du Sud du 5 juillet 2002; Social and Economic Rights Action Center and the Center for
Economic and Social Rights c. Nigéria, décision de la Commission africaine des droits de l’homme et des peoples concernant
la Communication n°155/96, case n°ACHPR/COMM/A044/1 du 27 mai 2002 ; Plyler v. Doe (457 US 202(1982), décision de
la Cour suprême des Etats-Unis du 15 juin 1982 ; People’s Union for Civil Liberties v. Union of India and others , requête
[civil] n°196 de 2001, décision de la Cour suprême de l’Inde du 13 mars 2003.
118
En pratique, les protections rendues par les cours de justice pertinentes par rapport aux individus sont dans trois
directions :
- l’interdiction aux Etats de mettre en œuvre des politiques contraires au respect du droit à l’alimentation ;
- l’engagement des Etats qui se sont vus redevables vis -à-vis des populations et obligés de se justifier en cas de non -
respect de leurs engagements ;
- l’obligation des Etats de se doter d’une stratégie nationale.
Pour les détails, FAO, Droit à l’alimentation et accès à la justice : exemples au niveau national, régional et international ,
Rome, 2009, pp. 46 – 58

- 51 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

50. La responsabilité première pour la réalisation de la sécurité aliment aire est


attribuée aux Etats. La sécurité alimentaire à l’échelle nationale se présente de façon
différente en fonction du rôle que l’Etat joue en la matière.

1. Par rapport aux individus

51. Normalement, dans l’ordre juridique interne, le devoir d’assurer la sécurité


alimentaire peut être de nature constitutionnelle ou législative, obligeant ainsi les
autorités à mettre en œuvre les voies et moyens pour lui donner effet. 119 Vis-à-vis des
individus, au moins trois niveaux d’obligations des Etats sont définis : 120

- l’obligation de respecter ce droit à l’alimentation ;

- l’obligation de protéger ; et

- l’obligation de lui donner effet (en facilitant l’exercice et distribuant des


vivres).

52. A un premier niveau, l’obligation de respecter le droit à l’alimentation,


exige des Etats de s’abstenir de prendre des mesures qui auraient pour effet de priver
des individus et/ou des groupes d’individus d’accéder à une nourriture adéquate par
leurs propres moyens. 121 On voit aisément qu’une telle obligation suppose, au premier
abord, que les individus, les familles ou le groupe de population cherchent à trouver
leurs propres solutions pour satisfaire leurs besoins alimentaires. 122 A cet égard, il

119
Selon M. Craven, pour un Etat moniste, il y a trois manières par lesquelles les droits de l’homme peuvent être reconnus en droit
interne :
- par l’adoption, qui est le fait de prévoir l’applicabilité directe des instruments internationaux en droit interne ;
- par l’incorporation, qui est le fait de rendre applicable les instruments internationaux en droit interne en les reprenant dans
une loi ; et
- par la transformation, qui est le fait de s’inspirer des instruments internationaux pour reconnaître les droits de l’homme dans
sa législation, le plus souvent sa constitution.
CRAVEN M., « The domestic application of the International Covenant on Economic, Social and Cultural Rights », N.I.L.R., Vol. 40,
n°3, 1993, pp. 370 – 374
120
ONU, Conseil économique et social, La réalisation des droits économiques, sociaux et culturels, Rapport actualisant l’étude sur le
droit à l’alimentation établie par A. Eide, E/CN.4/Sub.2/1998/9, 29 juin 1998, para. 8
En effet, cette classification des obligations chez A. Eide s’appuie sur la typologie élaborée par H. Shue, selon laquelle les droits
fondamentaux impliquent trois sortes d’obligations : a) l’Etat devra évider de dépouiller les individus de leurs droits (duties to avoid
depriving), b) l’Etat devra protéger les individus contre ceux qui veulent porter atteinte à leurs droits (duities to protect from
depriviation), et c) l’Etat devra aider aux victimes d’une atteinte à leurs droits (duties to aid the deprived).
Sur ce point, voir SHUE H., Basic Rights : Subsistence, Affluence, and U.S. Foreign Policy, 2nd ed., Princeton, Princeton University
Press, 1996, pp. 52 – 53, cité par GOLAY C., Vers la justiciabilité du droit à l’alimentation, op. cit., p. 33
121
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 15
122
ONU, Conseil économique et social, La réalisation des droits économiques, sociaux et culturels, op. cit., para. 9

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

s’agit théoriquement d’une obligation négative de non-intervention, dans tous les cas
« où les individus peuvent prendre en charge leurs propres besoins ». 123 Pour la FAO,
cette obligation ne serait pas respectée :

« si un Etat autorisait des politiques, des programmes ou actions officiels, qui


détruisent, sans raison valable ou compensation raisonnable, les sources
d’alimentation des populations, …ou s’il donnait des instructions relatives à
leur mise en œuvre ou les tolérait d’une façon ou d’une autre. D’autres
privations de revenus entraînant une incapacité à acquérir de la nourriture
pourraient également relever de cette catégorie. L’obligation de respecter peut
également inclure l’interdiction de suspendre une législation ou des politiques
gouvernementales permettant aux particuliers d’avoir accès à la nourriture ou
l’interdiction de mettre en œuvre une politique alimentaire excluant des
segments de la population exposés à la faim et à l’insécurité alimentaire ». 124

53. Pour que les Etats ne restent pas passifs, notamment dans le cas où des
tiers – des intérêts économiques plus puissants - risquent d’entraver les possibilités de
l’individu ou du groupe, ils sont tenus, à un deuxième niveau, de protéger le droit à
l’alimentation. 125 Selon le Comité des Nations Unies des droits économiques, sociaux
et culturels, cette fonction protectrice de l’Etat constitue l’aspect le plus important de
ses obligations en la matière. 126 Précisément, les Etats doivent veiller à ce que des
tiers, par exemple des entreprises privées ou des individus, ne privent pas d’autres
individus de l’accès à une nourriture suffisante. 127 A cet égard, la FAO a indiqué dans
son rapport que :

« ces mesures incluraient l’application effective de la législation en vigueur et


des garanties relatives à la primauté du droit qui protègent les segments les

123
ONU, Conseil économique et social, Le droit à l’alimentation suffisante en tant que droit de l’homme, op. cit., para. 170
124
FAO, « Justiciabilité du droit à l’alimentation », op. cit., p. 80
125
Pour une analyse plus détaillée, voir ONU, Conseil économique et social, Le droit à l’alimentation suffisante en tant que
droit de l’homme, op. cit., 76p.; et EIDE A., « Cultural Rights as individual Human Rights » in A. Eide, C. Krause, A. Rosas
(dir.), Economic, Social and Cultural Rights. A Textbook, 2 nd ed., Dordrecht, Martinus Nijhoof Publishers, 2001, pp. 289 –
301
126
ONU, Conseil économique et social, La réalisation des droits économiques, sociaux et culturels, op. cit., para. 9
127
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 15

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

plus vulnérables de la société contre les ingérences de l’extérieur. Ainsi, il


pourrait y avoir non-respect de l’obligation de protéger lorsque des aliments
impropres à la consommation sont vendus et consommés, s’il peut être prouvé
que la vente et la consommation sont dues à l’absence de normes et de
contrôles relatifs à la sécurité sanitaire des aliments ou à la non application des
normes en vigueur, …Un autre exemple [du non respect de l’obligation de
protéger] serait de ne pas protéger des locataires contre l’expulsion illégale de
leurs terres agricoles par d’autres particuliers ou par des entreprises ». 128

54. A un troisième niveau, l’obligation de donner effet à ce droit (en facilitant


l’exercice) impose alors aux Etats de prendre les devants de manière à renforcer
l’accès de la population aux ressources et aux moyens d’assurer sa subsistance, y
compris la sécurité alimentaire, ainsi que l’utilisation desdites ressources et
moyens. 129 La FAO a pour avis que cette obligation ne nécessite pas que les mesures
prises par les Etats impliquent automatiquement l’apport de ressources financières
substantielles, et « pourraient simplement se traduire par une garantie de l’accès aux
informations concernant les possibilités de satisfaire le droit à l’alimentation ». Cette
obligation peut être accomplie de plusieurs manières. Par exemple, la sensibilisation
et l’éducation, la réforme agraire, les programmes du développement rural et
l’information sur les marchés. 130

55. S’agissant de l’obligation de donner effet au droit (distribuer des vivres),


le Comité des Nations Unies des droits économiques, sociaux et culturels a énoncé
que, chaque fois qu’un individu ou un groupe se trouve, pour des raisons
indépendantes de sa volonté, dans l’impossibilité d’exercer son droit à une nourriture
suffisante par les moyens dont ils disposent, l’Etat a l’obligation, dans la limite des
ressources dont il dispose, de faire le nécessaire pour donner effet directement à ce
droit (distribuer des vivres). Il a la même obligation envers les victimes de

128
FAO, « Justiciabilité du droit à l’alimentation », op. cit., p. 81
129
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 15
130
FAO, « Justiciabilité du droit à l’alimentation », op. cit., p. 82

- 54 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
131
catastrophes, naturelles ou autres. Nous pouvons remarquer que cette obligation
n’exige pas de distribuer des denrées alimentaires à chaque personne, mais à ceux qui
se situent dans l’impossibilité de subvenir à leurs propres moyens, en raison de leur
âge, d’une invalidité ou d’autres motifs de ce type. 132

56. Lorsque l’une quelconque de ces trois obligations est négligée, il y a


violation des droits. Il est vraisemblable que l’action de l’Etat peut souvent être
limitée par les ressources financières ou institutionnelles disponibles, il faut
néanmoins que les politiques ou programmes gouvernementaux soient raisonnables et
appropriés, tenant en compte les difficultés rencontrées par les personnes vulnérables
et leur accordant ainsi une priorité adéquate. 133

57. Parmi ces obligations à trois niveaux, une grande partie des obligations
spécifiques est de nature positive et envisage nécessairement des prestations
substantielles de la part de l’Etat. L’accomplissement de ces obligations ne peut être
réalisé que de manière progressive et est souvent conditionné par « les contraintes
134
découlant du caractère limité des ressources disponibles ». A côté de ces
obligations, comme l’a indiqué le Comité des droits économiques, sociaux et
culturels, le Pacte impose aussi diverses obligations « ayant un effet immédiat ». 135
Les Etats parties se sont engagés à agir en vue d’assurer progressivement le plein
exercice des droits économiques et sociaux et à garantir l’exercice des droits
concernés sans aucune discrimination. 136 Etant donné que la législation nationale
n’intègre pas, dans tous les cas, automatiquement les conventions internationales

131
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 15
132
FAO, « Justiciabilité du droit à l’alimentation », op. cit., p. 83
133
Ibid.
134
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°3 : la nature des obligations des Etats
parties (art. 2, par. 1, du Pacte), E/1991/23, 14 décembre 1990, para. 1
135
Ibid.
Dans cette Observation générale, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels précise que :
« si le Pacte prévoit effectivement que l’exercice des droits devra être assuré progressivement et reconnaît les contraintes
découlant du caractère limité des ressources disponibles, il impose aussi diverses obligations ayant un effet immédiat, dont deux
sont particulièrement importantes pour comprendre la nature précise des obligations des Etats parties ».
136
Ibid., para. 1 et 2
Le Comité a indiqué qu’ « une obligation … est que les Etats parties “ s’engagent à garantir ” que les droits considérés
“ seront exercés sans discrimination ” » et que « l’autre obligation réside dans le fait que, aux termes du paragraphe 1 de
l’article 2, les Etats s’engagent à prendre des mesures ».

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

concernées, il convient donc de consacrer quelques remarques à l’égard de


l’obligation d’agir et celle de non-discrimination.

58. Selon P. Alston, on entend par l’obligation d’agir au titre du Pacte,


l’obligation d’un Etat partie de prendre des mesures, en fonction de ses ressources
disponibles en vue d’atteindre progressivement la réalisation complète du droit de
chacun à une alimentation adéquate. 137 L’article 2 du Pacte décrit le comportement
que doivent suivre les Etats pour s’acquitter d’une telle obligation. Conformément à
cet article, chacun des Etats parties

« s’engage à agir, tant par son effort propre que par l’assistance et la
coopération internationales, notamment sur les plans économique et technique,
au maximum de ses ressources disponibles, en vue d’assurer progressivement
le plein exercice des droits reconnus dans le présent Pacte par tous les moyens
appropriés, y compris en particulier l’adoption de mesures législatives ». 138

59. Ainsi, les Etats parties ont accepté lors de l’élaboration du Pacte l’idée que
les droits économiques et sociaux impliquent essentiellement des prestations positives
de leur part. 139 Ils sont obligés d’ « exercer une action », en mettant en place des
mesures afin de concrétiser de façon intégrale le droit à l’alimentation, au moins en
fonction de leurs ressources économiques ou institutionnelles disponibles. A cet
égard, l’ampleur des mesures ainsi prises pourrait être variée en fonction des
conditions économiques dans lesquelles se trouve l’Etat. Cependant, cela ne veut pas
dire que les Etats parties peuvent ajourner indéfiniment leurs actions, même si la
concrétisation du droit en question ne peut être que progressive et si les ressources

137
ALSTON P., « International Law and the Right to Food », in A. Eide, W. Eide, S. Goonatilake et A. Omawale (dir. publ.),
Food as A Human Right, Tokyo, United Nations University, 1984, p. 170. Le texte original es t en anglais:
« The domestic obligation of a state party to the Convenant is to take steps, to the maximum of its available
resources with a view to achieving progressively the full realization of the right of everyone, without discrimination,
to adequate food ».
138
De ce texte, les juristes ont dégagé trois obligations claires de ce type dans les Lignes directives de Maastricht sur la violation des
droits économiques, sociaux et culturels :
- les Etats doivent s’efforcer aussi rapidement et aussi efficacement que possible pour atteindre le plein exercice de ces droits ;
- les Etats ont obligation fondamentale d’assurer la satisfaction de l’essentiel de chacun des droits au moins à un niveau
minimal et la disposition de « la réalisation progressive » ne sert nullement d’excuse de non-conformité ; et
- les Etats doivent se borner à adopter de mesures délibérément régressives.
Pour les détails, voir Maastricht Guidelines on Violations of Economic, Social and Cultural Rights , élaborées 22 – 26 janvier
1997, publiées dans Human Rights Quarterly, Vol. 20, 1998, pp. 691 – 705, para. 8 – 11
139
GOLAY C., Vers la justiciabilité du droit à l’alimentation, op. cit., p. 49

- 56 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
140
disponibles à un moment donné sont limitées. Selon la FAO, cette obligation d’agir
peut

« se traduire notamment par l’abrogation de lois qui empêchent les personnes


de satisfaire leurs besoins alimentaires personnels par leurs propres moyens.
… s’engager “à agir” signifie également qu’il est interdit de prendre des
mesures opposées, c’est-à-dire des mesures qui priveraient des particuliers de
l’accès à la nourriture. Les mesures … pourraient notamment être des actions
réglementaires appropriées, l’exécution des lois, la mise en place de systèmes
de sécurité sociale ou des mécanismes de distribution gratuite de produi ts
alimentaires aux personnes les plus vulnérables en cas de famine ». 141

60. Dans ce sens, l’Observation générale n°12 donne des instructions plus
précises, en recommandant aux Etats d’« envisager d’adopter une loi-cadre en tant
que principal instrument de l’application de leur stratégie nationale concernant le
droit à l’alimentation ». Elle énumère même les dispositions qui devraient être
contenues dans une telle loi-cadre.142

61. Quant à l’obligation de non-discrimination, les Etats partie s’engagent, par


l’article 2 paragraphe 2 du Pacte, à

« garantir que les droits qui y sont énoncés seront exercés sans discrimination
aucune fondée sur la race, la couleur, le sexe, la langue, la religion, l’opinion
politique ou toute autre opinion, l’origine nationale ou sociale, la fortune, la
naissance ou toute autre situation ». 143

62. A cet égard, la lecture des Principes de Limburg de 1986 concernant


l’application du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et

140
Pour le Comité des Nations Unies des droits économiques, sociaux et culturels, « alors que le plein exercice des droits
considérés peut n’être assuré que progressivement, les mesures à prendre à cette fin doivent l’être dans un délai
raisonnablement bref… ». ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°3 : la nature
des obligations des Etats parties (art. 2, par. 1, du Pacte), op. cit., para. 2
141
FAO, « Justiciabilité du droit à l’alimentation », op. cit., p. 77
142
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 29
143
Article 2.2 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels , adopté le 16 décembre 1966 par
l’Assemblée générale des Nations Unies

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

culturels, nous semble très utile afin de comprendre l’essentiel de cette obligation. 144
Il faut noter avant tout que la liste des domaines de discrimination cités dans cet
article n’est pas exhaustive. 145 Suivant ces principes, les Etats doivent éliminer dans
un premier temps toute discrimination de jure

« en abolissant sans tarder les lois discriminatoires, les dispositions


réglementaires et pratiques (y compris les actes aussi bien d’omission que de
commission) qui entravent la jouissance des droits économiques, sociaux et
culturels » ; 146

63. Et dans un deuxième temps, aussi rapidement que possible, la


discrimination de facto,

« comme étant le résultat d’une inégalité dans la jouissance des droits


économiques, sociaux et culturels, du fait d’un manque de ressources ou d’une
toute autre raison ». 147

64. Pour certains, une telle distinction entre discrimination de jure et celle de
facto est innovateur au moins dans la mesure où l’on dépasse, par ces principes,
l’égalité pure et simple devant la loi, et on va encore plus loin en envisageant la
possibilité de compenser les inégalités de l’histoire, par exemple l’inégalité entre
homme et femme. 148 Ces principes demandent en outre aux Etats d’interdire aux
personnes et entités privées de pratiquer la discrimination dans les secteurs
concernant la vie publique. 149 Lors de l’application de l’article 2 paragraphe 2, les
autres instruments pertinents doivent aussi être pris en compte, notamment la

Ces principes sont préparés par un groupe d’excellents experts dans le domaine du droit international, convoqués par la
144

Commission internationale de juristes, la Faculté de droit d e l’Université de Limburg et l’Institut des droits de l’homme
Urban Morgan de l’Université de Cincinnati, à Maastricht, du 2 au 6 juin 1986, pour examiner la nature et la portée des
obligations des Etats parties au Pacte international relatif aux droits éc onomiques, sociaux et culturels. Ces principes sont
publiés plus tard par l’ONU et mis à jour en 1997 dans les Lignes directives de Maastricht sur la violation des droits
économiques, sociaux et culturels. On trouvera le texte de ces principes dans Human Rights Quarterly, Vol. 20, 1998, pp.
691 – 705
145
ONU, Commission des droits de l’homme, Les Principes de Limburg concernant l’application du Pacte international
relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, E/CN.4/1987/17, 8 janvier 1987, para. 36
146
Ibid., para. 37
147
Ibid., para. 38
148
GOLAY C., Vers la justiciabilité du droit à l’alimentation, op. cit., p. 51
149
ONU, Commission des droits de l’homme, Les Principes de Limburg concernant l’application du Pacte international
relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, E/CN.4/1987/17, 8 janvier 1987, para. 40

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Déclaration et la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination


raciale.150

65. L’obligation de non-discrimination en matière de la sécurité alimentaire a


été interprétée autrement par le Comité des Nations Unies des droits économiques,
sociaux et culturels dans son Observation générale n°12, qui est considérée comme
constituant une interprétation officielle des obligations imposées par le Pacte. 151
Selon le Comité, l’article 2 paragraphe 2 prescrit que

« toute discrimination en matière d’accès à la nourriture, ainsi qu’aux moyens


et aux prestations permettant de se procurer de la nourriture, (…) dans le but
d’infirmer la jouissance ou l’exercice, en pleine égalité, des droits
économiques, sociaux et culturels, ou d’y porter atteinte, constitue une
violation du Pacte ». 152

2. Par rapport aux autres Etats

66. Lorsqu’il s’agit de la sécurité alimentaire d’un Etat par rapport aux autres
Etats, il convient de traduire le concept des droits d’accès des individus en termes de
sécurité alimentaire d’A. Sen en celui des droits d’accès des Etats. On considère en
effet qu’en tant que sujet du droit international, les Etats peuvent, tout comme les
individus, avoir droit à des aliments par l’intermédiaire de ces droits d’accès. 153 Aux
fins du présent travail, cette approche de « droit d’accès » sera très utile pour
identifier les divers moyens par lesquels le commerce international peut exercer des
influences sur la sécurité alimentaire nationale, étant donné que les politiques
commerciales multilatérales sont négociées entre Etats. 154 A cet égard, la sécurité
alimentaire d’un Etat spécifique peut être estimée comme la réalisation de l’ensemble
des droits d’accès analysés suivants :

150
Ibid., para. 41
151
MECHLEM K., « Food Security and the Right to Food in the Discourse of the United Nations », op. cit., p. 56
152
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 18
153
STEVENS C., GREENHILL R., KENNAN J. et DEVEREUX S., The WTO Agreement on Agriculture and Food Security,
rapport du DFID (Departement for International Development), op. cit., p. 13
154
GONZALEZ C. G., « Institutionalizing Inequality: the WTO Agreement on Agriculture, Food Security, and Developing
Countries », Columbia Journal of Environmental Law, Vol. 27, n°2, 2002, p. 470

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

- Droit d’accès fondé sur la production (production-based entitlement)

67. D’auprès C. Stevens, le droit d’accès d’un Etat fondé sur la production
correspond à sa capacité de production locale des aliments. 155 Il s’agit de la question
de l’autosuffisance alimentaire. 156 Augmenter la production alimentaire afin de
satisfaire les besoins nutritionnels et garantir ainsi la suivie de l’Etat fait objet, depuis
l’aube de temps, de tous les efforts et de toutes les activités des êtres humains.
L’insuffisance des aliments les conduit toujours à améliorer les modes de production
agricole, par exemple de mieux exploiter la terre, de sélectionner les semences,
d’utiliser des engrais, etc. Elle les amène également à multiplier leurs activités en
matière de chasse, de pêche et d’élevage pour assurer leur alimentation d’origine
animale. De surcroît, elle les pousse très récemment à développer, par l’intermédiaire
des nouvelles biotechnologies, des produits alimentaires aux caractéristiques
nutritionnelles accrues et de meilleur rendement pour remédier au déficit mondial des
aliments d’origine végétale. 157

68. Même s’il est évident que c’est l’instinct de base des êtres humaines de
survivre qui conduit les peuples à toujour chercher une nourriture suffisante, il reste
toujours dans les tâches primordiales de l’Etat de mettre en œuvre des politiques afin
d’encourager et de promouvoir la production des denrées alimentaires. Cela est
largement reconnu par la communauté internationale, et confirmé explicitement par le
Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels , qui demande
aux Etats parties d’adopter,

« … les mesures nécessaires, y compris des programmes concrets : a) pour


améliorer les méthodes de production, de conservation et de distribution des
denrées alimentaires par la pleine utilisation des connaissances techniques… ;

155
STEVENS C., GREENHILL R., KENNAN J. et DEVEREUX S., The WTO Agreement on Agriculture and Food Security,
rapport du DFID (Departement for International Development), op. cit., p. 18
156
Selon la FAO, assurer l’autosuffisance alimentaire « signifie satisfaire les besoins alimentaires dans la mesure du possible
à partir d’approvisionnements nationaux et en dépendant le moins possible des échanges commerciaux ». Voir FAO, Les
négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – l’Accord sur l’agriculture, Rome,
2001, Module 10
157
JEANCLOS Y., « La sécurité alimentaire à l’orée du XXIe siècle », A.F.R.I., Vol. 3, 2002, pp. 864 – 868

- 60 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

b) pour assurer une répartition équitable des ressources alimentaires mondiales


par rapport aux besoins… » . 158

69. Il est triste de constater cependant que dans le monde d’aujourd’hui où la


civilisation humaine est hautement développée, la satisfaction quantitative des
besoins primaires alimentaires n’est réalisée que dans les pays développés par des
productions supérieures aux consommations nationales et par des réserves abondantes
des produits agricoles de base. 159 On ne peut pas ignorer qu’à l’extérieur de ces zones
riches, le secteur agricole dans la plupart des pays en développement, en particulier
dans les pays les moins développés, occupe la place centrale de leur économie
nationale, génère une partie importante du PIB et représente la source principale de
devises étrangères et d’approvisionnement en denrées alimentaires de base.
Cependant, à cause du sous-développement de la production, le secteur agricole de
ces pays ne peut pas garantir un approvisionnement suffisant et régulier. Ce tte réalité
est considérée comme la raison directe et principale en raison que
l’approvisionnement de produits alimentaires pour les populations dans ces pays
dépend inévitablement de l’échange commercial des produits agricoles de base et de
l’aide alimentaire internationale. 160

- Droit d’accès fondé sur l’échange (trade-based entitlement)

70. Le droit d’accès d’un Etat fondé sur l’échange se traduit par sa capacité de
générer de ressources financières suffisantes par l’exportation des produits et services
afin d’importer les produits alimentaires. 161 Cette capacité constitue un élément
essentiel de la sécurité alimentaire de cet Etat. Il s’agit d’assurer l’autosubsistance
alimentaire par l’intermédiaire du commerce international. 162 Un Etat est considéré

158
Article 11.2 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels , adopté le 16 décembre 1966 par
l’Assemblée générale des Nations Unies
159
JEANCLOS Y., « La sécurité alimentaire à l’orée du XXIe siècle », op. cit., p. 859
160
ZHANG R., « Food Security: Food Trade Regime and Food Aid Regime », op. cit., p. 581
161
STEVENS C., GREENHILL R., KENNAN J. et DEVEREUX S., The WTO Agreement on Agriculture and Food Security,
rapport du DFID (Departement for International Development), op. cit., p. 13
162
Selon la FAO, l’autosubsistance alimentaire suppose « de maintenir un certain niveau de production intérieure et de créer
la capacité d’importer si nécessaire depuis le marché international ». Par conséquent, « le commerce est la composante
essentielle de toute stratégie de sécurité alimentaire fondée sur l’autosubsistance ».
Voir FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – l’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 10

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

par conséquent comme vulnérable à l’insécurité alimentaire, lorsque sa production


alimentaire ne parvient pas à garantir de façon suffisante et régulière
l’approvisionnement de denrées alimentaires, et lorsque sa recette dérivée de
l’exportation ne permet pas non plus d’importer des aliments afin de combler un tel
déficit.163

71. Le commerce constitue depuis l’Antiquité l’un des moyens principaux


pour les peuples de compléter leurs approvisionnements alimentaires. 164 En raison de
circonstances géographiques et climatiques, les peuples se trouvent souvent dans
l’impossibilité d’acquérir de la production provenant de leur propre territoire, toutes
les denrées nécessaires ou utiles pour la vie quotidienne. Les échanges commerciaux
peuvent combler cette lacune, qui devient plus évidente et sévère dans les années de
disette, en permettant aux Etats d’écouler le surplus de leurs produits agricoles et,
plus tard, industriels et ainsi de se procurer ceux qui sont nécessaires pour compléter
leur nourriture. 165

72. En théorie, le bien-fondé du droit d’accès d’un Etat fondé sur l’échange
pourrait remonter aux doctrines de François de Vitoria et d’Hugo Grotius, grands
représentants de l’école de droit naturel et parmi les fondateurs de droit international.
C’est dans son analyse concernant la conquête de l’Amérique par l’Espagne que F. de
Vitoria avait pour la première fois préconisé expressément le concept de jus
peregrinandi et degendi, cela-veut-dire « le droit de tout être humain de voyager et de
commercer sur toute la terre, indépendamment du gouvernement ou de la religion de
chaque territoire ». 166 Dans son œuvre De mare liberum, Grotius avait posé la liberté
du commerce comme principe du droit des gens primitif. 167 D’après lui, ce droit

163
STEVENS C., GREENHILL R., KENNAN J. et DEVEREUX S., The WTO Agreement on Agriculture and Food Security,
rapport du DFID (Departement for International Development), op. cit., p. 14
164
PASQUIER C., « Sécurité alimentaire et liberté du commerce international », in A. Mahiou et F. Snyder (dir.), La sécurité
alimentaire, La Haye, Nijhoff, 2006, p. 633
165
PHILBERT V., De la liberté du commerce dans les traités de commerce, Paris, Librairie nouvelle de droit et de
jurisprudence, Arthur Rousseau éditeur, 1902, p. 1
166
WIKIPEDIA, Ecole de Salamanque, dans Conquêt de l’Amérique, texte disponible sur le site d’Internet :
[Link] (consulté le 19 juin 2016); voir également AVRIL P., BAILBY
H., BARTHELEMY J., BASDEVANT J. et al., Les fondateurs du droit international… leur œuvres – leurs doctrines, Paris,
V. Giard & E. Brière, 1904, p. 9
167
AVRIL P., BAILBY H., BARTHELEMY J., BASDEVANT J. et al., Les fondateurs du droit international… leur œuvres –
leurs doctrines, op. cit., p. 171 et 175

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

primitif « procède d’une cause naturelle et perpétuelle » et s’applique à l’ensemble de


la société humaine.168 Les doctrines plus récentes sont allées également dans le même
sens en soulignant le rôle essentiel tenu depuis des siècles par le commerce
international dans les relations entre les Etats, et en particulier les échanges des
denrées alimentaires. 169

73. Dans ce sens, il faut que la communauté internationale, notamment le


Conseil de sécurité des Nations Unies, agisse très prudemment lorsqu’un Etat est
condamné à des sanctions économiques, en tenant en compte du fait que ces
sanctions, en particulier l’embargo, peuvent restreindre de manière importante la
capacité de cet Etat d’effectuer des échanges commerciaux internationaux, et limitent
ainsi sévèrement sa possibilité d’importer des produits alimentaires nécessaires pour
son peuple.170 Il est regrettable que le Conseil de sécurité et les Etats membres n’aient
pas accordé assez d’attention à ce problème lorsque les sanctions économiques ont
été imposées contre l’Iraq depuis 1991. 171 Ces sanctions sont considérées comme
contribuant directement au moins à la mort de cinq cents milles d’Iraquiens, dont une
majorité d’enfants. 172 Ces effets néfastes des sanctions économiques par rapport à la

168
GROTIUS H., Dissertation de Grotius sur la liberé des mers, traducte du latin, avec une préface et des notes, par A.
Guichon de Grandpont, Paris, Imprimerie royale, 1845, édition Pant héon-Asssas, 2013, p. 115
169
Par exemple, V. Philbert a constaté que « la science historique établit que le commerce international a existé dès l’origine
des peuples ». Voir PHILBERT V., De la liberté du commerce dans les traités de commerce, op. cit., p. 1
De même, A. Pillet a placé le commerce international dans « les cinq prérogatives essentielles des nations » et souligné en
plus que « le commerce international est un pur fait, mais un fait qui a donné naissance au droit international tout entier ».
Voir PILLET A., « Recherches sur les droits fondamentaux des Etats dans l’ordre des rapports internationaux et sur la
solution des conflits qu’ils font naître », R.G.D.I.P., 1898, p. 72
D. Carreau a estimé que « les relations économiques ‘internationales’ ont existé de tout temps. Elles ont précédé le corps de
règles de droit qui devait les appréhender par la suite ». Voir CARREAU D. et JUILLARD P., Droit international
économique, 6 ème édition, Paris, Dalloz, 2017, p. 2
170
ALLAM W., « Food Supply Security, Sovereignty and International Peace and Security : Sovereignty as a Challenge to
Food Supply Security », in A. Mahiou et F. Snyder (dir.), La sécurité alimentaire, La Haye, Nijhoff, 2006, pp. 335 – 336
171
Sur cela, D. Halliday, ancien Sous-secrétaire général de l’ONU et ancien Coordinateur de l’aide humanitaire en Iraq, a
donné son opinion, lors de la Conférence de presse le 18 janvier 1999 à Paris, qu’en soumettant le peuple iraquien à un
embargo économique sévère, le Conseil de sécurité a violé clairement son obligation de respecter le droit à l’alimentation des
habitants de l’Iraq. Cité par Libération, « L’ONU est coupable de génocide en Irak’. L’ex-onusien Denis Halliday était hier à
Paris », 19 janvier 1999, texte disponible sur le site Internet : [Link]
coupable-de-genocide-en-irak-l-ex-onusien-denis-halliday-etait-hier-a-paris (consulté le 19 juin 2016).
D’ailleurs, M. Bossuyt a tenu la même position dans son travail présenté auprés de la Commission des droits de l’homme de
l’ONU en juin 2000. Pour les détails, ONU, Conseil économique et social, Conséquences néfastes des sanctions économiques
pour la jouissance des droits de l’homme, Document de travail établi par M. Marc Bossuyt, E/CN/4/Sub.2/2000/33, 21 juin
2000, para. 59 – 73
172
Sur cela, les iraquiens ne sont pas les seuls qui ont subi des conséquences néfastes de sanct ions. Les cubains ont éprouvé
également la violation de leur droit à l’alimentation depuis 1960 quand les Etats -Unis ont imposé un embargo unilatéral
contre Cuba. Voir ONU, Conseil économique et social, Conséquences néfastes des sanctions économiques pour la jouissance
des droits de l’homme, op. cit., para. 58 – 100
De même, J. Ziegler, Rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation a estimé, dans son rapport de 2002, que

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réalisation du droit à l’alimentation d’un Etat cible ont d’ailleurs été reconnus
expressément par le Comité des droits économiques, sociaux et culturels dans
l’Observation générale n°8.173 Il est donc important de garder toujours à l’esprit que
le droit d’accès d’un Etat aux échanges commerciaux doit être respecté par les autres
acteurs internationaux, au moins dans la mesure où ils « devraient s’abstenir en tout
temps d’imposer des embargos sur les produits alimentaires ou des mesures analogues
mettant en péril, dans d’autres pays, …l’accès à l’alimentation ». 174

74. En réalité, les aliments importés constituent une partie substantielle du


régime alimentaire dans la plupart de pays. La FAO a observé de façon continue,
pendant presqu’une dizaine d’année, un accroissement de la dépendance à l’égard des
importations des produits alimentaires dans un nombre considérable de pays en
développement. 175

75. Cette tendance se manifeste de façon encore plus évidente pour les pays
les moins avancés dont la production est limitée par des facteurs divers. 176 S’appuyer
sur le marché mondial pour l’approvisionnement alimentaire assure à ces pays plus d e

« le Conseil de sécurité, en soumettant le peuple iraquien à un embargo é conomique rigoureux depuis 1991, viole de
façon fragrante l’obligation de respecter le droit de la population iraquienne à l’alimentation. Telle est l’opinion,
notamment, de Denis Halliday, ancien Sous-secrétaire général de l’ONU et ancien Coordinateur de l’aide
humanitaire en Iraq, et Marc Bossuyt, ancien membre de la Sous -Commission, qui a soumis à la Sous-Commission,
en 2000, un document de travail sur les conséquences néfastes des sanctions économiques pour la jouissance des
droits de l’homme ».
Pour le texte original, voir ONU, Conseil économique et social, Le droit à l’alimentation, Rapport présenté par J. Ziegler,
Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, conformément à la résolution 2001/25 de la Commission des droits
de l’homme, E/CN.4/2002/58, 10 janvier 2002, para. 123
173
Il a été énoncé par le Comité des droits économiques, sociaux et culturels que
« si l’incidence des sanctions varie selon les cas, le Comité se rend compte qu’elles ont presque toujours de graves
répercussions sur l’exercice des droits reconnus par le Pacte. Bien souvent, elles perturbent considérablement la
distribution de vivres… elles compromettent la qualité des produits alimentaires et l’approvisionnement en eau
potable… ».
Voir ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°8 : relation entre les sanctions
économiques et le respect des droits économiques, sociaux et culturels , E/C.12/1997/8, 12 décembre 1997, para. 3
174
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 37
175
La FAO a déjà constaté dans son rapport de 2001 que « les importations céréalières représentaient quelque 14% de la
consommation intérieure des pays en développement en 1994, alors qu’il était à moins de 10% vingt ans plus tôt ». Voir
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – l’Accord sur
l’agriculture, op. cit., para. 10.2.3
Le même phénomène a été noté par la FAO encore une fois dans son rapport annuel de 2009. Voir FAO, L’état de
l’insécurité alimentaire dans le monde : crises économiques – répercussions et enseignements, Room, 2009, pp. 22 – 23
176
Ibid., p. 22

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

possibilités de choisir entre un grand nombre de fournisseurs internationaux et de


pouvoir acquérir ainsi les aliments à des prix abordables pour leur peuple.

76. Cependant, cette dépendance en même temps expose davantage ces pays
aux fluctuations du marché mondial.177 Par conséquent, la réalisation du droit d’accès
d’un Etat fondé sur l’échange peut être influencée par la fiabilité du marché mondial
comme source d’approvisionnement alimentaire à des prix abordables, étant donné
qu’il existe toujours des variations de l’offre sur le marché mondial, variations qui
dépassent le contrôle des pays importateurs et sont associées étroitement à la
production totale du monde et aux politiques d’exportation instituées par les pays
exportateurs. 178 Même si dans le cadre de l’OMC les Membres sont obligés, lorsqu’ils
instituent des restrictions à l’exportation des produits agricoles, de prendre dûment en
considération la sécurité alimentaire des pays importateurs, cela ne peut pas éradiquer
complètement le risque que l’offre sur le marché mondial ne parvienne pas à répondre
à la demande. 179

77. En outre, la capacité d’un Etat à importer des denrées alimentaires peut
être également affectée par d’autres facteurs, parmi lesquels l’accès aux marchés joue
un rôle primordial, qui détermine directement si cet Etat peut tirer profit des
180
possibilités offertes par le commerce international. Sur cela, notons que le
commerce international a été depuis quelques décennies distordu sévèrement au
détriment des pays en développement, dont une grande partie sont touchés souvent ou
chroniquement par la famine et la malnutrition et ne disposent pas de moyens
appropriés afin de générer des devises suffisantes par leurs exportations de façon à

177
Ibid.
178
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – l’Accord sur
l’agriculture, op. cit., para. 10.2.3
179
Ibid.
L’Accord sur l’agriculture de l’OMC précise, dans l’article 12 paragraphe 1, que
« dans les cas où un Membre instituera une nouvelle prohibition ou restriction à l’exportation de produits alimentaires …, il
observera les dispositions ci-après :
a) le Membre instituant la prohibition ou la restriction à l’exportation prendra dûment en considération les effets de cette
prohibition ou restriction sur la sécurité alimentaire des Membres importateurs ;
b) avant d’instituer une prohibition ou une restriction à l’exportation, le Membre informera le Comité de l’agriculture … en lui
adressant un avis écrit comprenant des renseignements tels que la nature et la durée de cette mesure, et procédera à des
consultations … avec tout autre Membre ayant un intérêt substantiel en tant qu’importateur au sujet de toute question liée à
ladite mesure. Le Membre instituant une telle prohibition ou restriction à l’exportation fournira, sur demande, audit Membre les
renseignements nécessaires ».
180
Il s’agit par exemple de la production des produits industriels et la prestation des services, du système mondial de
transport, de l’aptitude de l’Etat concerné à se conformer aux normes de qualité, etc.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

importer les produits alimentaires nécessaires. Malgré les efforts récents de l’OMC
visant à corriger une telle distorsion, les conditions d’échange dans le régime
multilatéral actuel restent encore loin d’être satisfaisantes.181

- Droit d’accès lié au transfert (transfer-based entitlement)

78. Le droit d’accès d’un Etat lié au transfert suppose l’accès aux denrées
alimentaires acquises soit directement par l’assistance alimentaire, soit indirectement
par l’importation commerciale des aliments financée par des dons financiers. 182 En
pratique, il s’agit de trois types de transferts qui se superposent souvent à des
activités organisées dans le cadre de l’aide alimentaire internationale: la fourniture
directe de denrées alimentaires, les dons financiers qui permettent aux Etats
bénéficiaires d’acheter de vivres localement ou dans les pays voisins, et l’importation
commerciale des aliments en termes concessionnels financée par le donateur. 183

79. Dans un premier temps, ce droit d’accès se présente comme un droit passif
d’un Etat de recevoir des denrées alimentaires transférées par d’autres Etats. Un tel
droit est indéniable et son origine s’ancre dans la conscience universelle de la société
humaine. Il reflète l’un des impératifs moraux d’aider les personnes qui ne sont pas
en mesure de subvenir par leurs propres moyens à leurs besoins alimentaires. 184 Cet
impératif est d’ailleurs renforcé par divers instruments du droit international
encourageant, voire exigeant, expressément ou implicitement les Etat s de fournir
l’aide alimentaire lorsque celle-ci est nécessaire. 185 Surtout, la Convention relative à

181
En matière de la sécurité alimentaire, à part des accords de l’OMC, la Convention sur le commerce des céréales a été
conclu à Londres en 1994, ayant pour objet spécia l « de favoriser la coopération internationale dans tous les aspects du
commerce des céréales », et « de contribuer… à la stabilité des marchés internationaux des céréales…, de renforcer la
sécurité alimentaire mondiale… ». Malheusement, faute de force juridiquement contraignante, la notion de la sécurité
alimentaire comprise dans cette convention demeure toujours un concept politique. La contribution de cette convention à la
sécurité alimentaire est ainsi très limitée. Voir AFIFI A., « Sources et normes de sécurité alimentaire en droit international »,
op. cit., pp. 246 – 247
182
STEVENS C., GREENHILL R., KENNAN J. et DEVEREUX S., The WTO Agreement on Agriculture and Food Security,
rapport du DFID (Departement for International Development), op. cit., p. 13
183
Selon la FAO, en 2005, environ 15% de l’aide alimentaire a été achetée sur les marchés locaux ou régionaux. Voir FAO,
La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimentaire pour la sécurité alimentaire? , op. cit.,
p. 6
184
Ibid., p. 3
185
ALLAM W., « Food Supply Security, Sovereignty and International Peace and Security : Sovereignty as a Challenge to
Food Supply Security », op. cit., p. 336
Par exemple, la Déclaration universelle pour l’élimination définitive de la faim et de la malnutrition adoptée par la
Conférence mondiale de l’alimentation de 1974 exige de manière explicite, dans son paragraphe 12, que tous les Etats
doivent contribuer « à fournir une aide alimentaire pour faire face aux situations critiques e t aux besoins nutritionnels, ainsi
que pour stimuler l’emploi rural par le truchement de projets de développement ».

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

l’aide alimentaire impose aux Etats donateurs, qui y ont adhéré, l’obligation de
fournir chaque année une certaine quantité ou valeur minimale d’aide alimentaire
sous forme de céréales et autres produits éligibles, quelles que soient les fluctuations
des prix et des disponibilités alimentaires sur les marchés mondiaux. 186 Les Etats
donateurs se sont engagés en outre à ce que

« tous les produits fournis en tant qu’aide alimentaire doivent satisfaire aux
normes internationales de qualité, être compatibles avec des régimes
alimentaires et les besoins nutritionnels des bénéficiaires et … être propres à la
consommation humaine ». 187

80. Bien que cette obligation et de nombreuses exigences de même type sont
dépourvues de force contraignante au niveau juridique, cela n’empêche nullement que
les transferts de aliments gratuits ou en termes concessionnels sauvent chaque année
des millions de personnes. 188

81. Cependant, le droit d’accès d’un Etat lié au transfert ne doit pas être
considéré purement et simplement comme un droit absolu. 189 Il suppose, dans un
deuxième temps, une double obligation d’agir imposée à cet Etat. Il s’agit d’abo rd de
l’obligation de réclamer l’assistance ou l’intervention de la communauté
internationale, quand il n’arrive pas à satisfaire par ses propres moyens aux besoins
alimentaires minimaux pour mettre son peuple à l’abri de la faim. 190 Cette obligation
est rappelée par le Conseil économique et social dans son Observation générale n°12
qu’il

186
La concrétisation du droit d’accès lié au transfert sur le plan interétatique est facilitée par l’application de la Conventio n
relative à l’aide alimentaire, une longue série d’accords de coopération multilatérale depuis 1967, ayant pour ambition de
« contribuer à la sécurité alimentaire mondiale et d’améliorer la capacité de la communauté i nternationale à répondre aux
situations d’urgence alimentaire et autres besoins alimentaires des pays en développement ». Cette convention est un
instrument juridique distinct dans le cadre de l’Accord international des céréales, qui englobe également la C onvention sur le
commerce des céréales. En vigueur depuis 1967, elle est renouvelée régulièrement. La convention actuelle est celle signée en
1999. Sur cette convention, voir le site Internet : [Link] (consulté le 19 juin 2016)
187
L’article 3 (j) de la Convention relative à l’aide alimentaire de 1999
188
FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimentaire pour la sécurité alimentaire? ,
op. cit., p. 3
189
ALLAM W., « Food Supply Security, Sovereignty and International Peace and Security : Sovereignty as a Challenge to
Food Supply Security », op. cit., p. 332
190
Ibid., p. 330

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

« incombe … à l’Etat qui affirme ne pas pouvoir s’acquitter de son obligation


pour des raisons indépendantes de sa volonté, de prouver … qu’il s’est efforcé,
sans succès, d’obtenir un soutien international pour assurer la disponibilité et
l’accessibilité de la nourriture nécessaire ». 191

82. Il s’agit ensuite de l’obligation de consentir à l’aide internationale et à


l’accès des agences humanitaires auprès des victimes de la faim et de la malnutrition
sur son territoire. En effet, l’Assemblée générale de l’ONU a indiqué dans sa
résolution que l’aide alimentaire internationale ne peut être fournie qu’à la suite de
l’appel et du consentement de l’Etat concerné. Cela a pour raison que l a souveraineté
de cet Etat doit être respectée et que les puissances extérieures ne doivent pas
192
s’ingérer dans ses affaires internes. Cependant, il ne peut pas utiliser la
souveraineté comme excuse pour refuser ou différer de donner un tel consentement,
nottament lorsque le droit de son peuple à l’alimentation est menacé. 193 Le refus et le
retard de ce consentement peuvent être considérés comme une « prévention de l’accès
à l’aide alimentaire à caractère humanitaire », l’une des violations du droit à
l’alimentation définies par les conventions internationales des droits de l’homme,
surtout le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels .194
Dans certaines circonstances, ils pourraient constituer un acte criminel condamné par
le droit international pénal. 195 Une fois que l’Etat concerné consent, il est obligé en
outre de coopérer avec les personnels humanitaires et de garantir leur sécurité. 196

191
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 17
192
Le texte original est :
« la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’unité nationale des Etats doivent être pleinement respectées en
conformité avec la Charte des Nations Unies. Dans ce contexte, l’aide humanitaire devrait être fournie avec le
consentement du pays touché et en principe sur la base d’un appel du pays touché ».
Voir ONU, Assemblé générale, Renforcement de la coordination de l’aide humanitaire d’urgence de l’Organisation des
Nations Unies, Résolution adoptée à la 78ème séance plénière de la 46ème session, A/RES/46/182, 19 décembre 1991, para.
3
193
ALLAM W., « Food Supply Security, Sovereignty and International Peace and Security : Sovereignty as a Challenge to
Food Supply Security », op. cit., pp. 332 – 333
194
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 19
195
ALLAM W., « Food Supply Security, Sovereignty and International Peace and Security : Sovereignty as a Challenge to
Food Supply Security », op. cit., p. 333
196
En vertu de l’article 7 paragraphes 1 et 2 de la Convention sur la sécurité du personnel des Nations Unies et du personnel
associé,
« le personnel des Nations Unies et le personnel associé, leur matériel et leurs locaux ne doivent être l’objet
d’aucune atteinte ni d’aucune action qui les empêche de s’acquitter de leur mandat. Les Etats parties prennent toutes

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

83. Le droit d’accès lié au transfert a une importance particulière à l’égard de


la sécurité alimentaire d’un Etat. En période normale, le niveau de dépendance d’un
Etat vis-à-vis de ce droit d’accès pour se procurer des denrées alimentaires, peut
servir comme indice pour déterminer si l’Etat est exposé à l’insécurité alimentaire. 197
En période de crises, par exemple les conflits armés et les catastrophes naturelles, le
secours humanitaire international est souvent « la seule solution » lorsque des
groupes de personnes sont directement menacées de famine. 198 En régime soit
bilatéral soit multilatéral, les opérations internationales de l’aide alimentaire ont
contribué considérablement à atténuer non seulement les crises alimentaires résultant
des situations urgentes, mais aussi la pénurie alimentaire chronique dans certains
pays. 199 Selon la FAO, l’aide alimentaire constitue parfois plus de la moitié des
approvisionnements céréales dans ces pays. 200

84. Cependant, ce droit d’accès n’offre pas une solution définitive pour une
garantie stable et durable des approvisionnements de denrées alimentaires. En cas de
crises, les transferts des aliments en tant que secours d’urgence pourrait assurer la
sécurité alimentaire des groupes menacés à court terme et les assister de reprendre le
cours normal de leurs activités. 201 Portant, le coût de transferts alimentaires de ce type
est souvent relativement élevé et leur mise en place est lente, particulièrement lorsque
le transfert est effectué sous forme d’importations des pays donateurs. 202 Ayant

les mesures appropriées pour assurer la sécurité du personnel des Nations Unies et du personnel associé. Les Etats
parties prennent notamment toutes mesures appropriées pour protéger le personnel des Nations Unies et le personnel
associé qui sont déployés sur leur territoire des infractions… ».
Cette convention est conclue à New York le 9 décembre 1994 et entré en vigueur le 15 janvier 1999.
197
STEVENS C., GREENHILL R., KENNAN J. et DEVEREUX S., The WTO Agreement on Agriculture and Food Security,
rapport du DFID (Departement for International Development), op. cit., p. 14
198
FAO, Plan d’action du Sommet mondial de l’alimentation , op. cit., para. 43. Voir aussi FAO, La situation mondiale de
l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimentaire pour la sécurité alimentaire? , op. cit., p. 7
199
Selon le rapport de la FAO,
« chaque année, une centaine de millions de personnes bénéficient à un moment ou un autre de l’aide alimentaire
distribuée par le Programme alimentaire mondial (PAM), et 100 autres millions de personnes reçoivent une aide
alimentaire fournie à titre bilatéral par d’autres donateurs ».
FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimentaire pour la sécurité alimentaire? , op.
cit., pp. 4 – 5
200
Ibid., p. 3 et 17
A titre d’exemple, le maïs jaune que le Mozambique a reçu au titre de l’aide alimentaire en 1992/93 a représenté environ
60% des céréales totales disponibles du pays à ce moment.
201
Ibid., p. 9
202
Ibid.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

observé en 2006 que près d’un tiers de la valeur du budget de l’aide alimentaire du
principal donateur mondial est apporté par les sociétés agroalimentaires et les
entreprises de transport nationales, l’OCDE doute que le transfert alimentaire en
nature soit une stratégie économique valable pour assurer la sécurité alimentaire de
l’Etat cible. 203

85. A long terme, le transfert alimentaire de grande ampleur risque d’ailleurs


de compromettre l’exercice de deux autres droits d’accès par le peuple de l’Etat cible
: droit d’accès fondé sur la production et droit d’accès fondé sur l’échange. 204 A cet
égard, on s’inquiète souvent de la dépendance éventuelle de la population bénéficiaire
à l’égard du transfert alimentaire, ce dernier les démotivant de chercher
l’autosuffisance alimentaire, que ce soit par leur propre travail ou par l’échange
commercial.205 De surcroît, l’entrée des aliments transférés dans l’Etat cible pourrait
directement entraîner la baisse ou la déstabilisation du prix des aliments sur les
marchés locaux, voire la distorsion de la structure de ces derniers. Dans la mesure où
la sécurité alimentaire de la population de cet Etat, notamment sa population rurale,
dépend principalement des marchés locaux, leur perturbation pourrait mettre en péril
la capacité d’existence des producteurs locaux et menacer par conséquent la
résistance des systèmes de production alimentaire locaux. Ces effets dissuasifs sur la
production alimentaire et le fonctionnement des marchés locaux du pays bénéficiaire
sont encore plus évidents dans le cas où les aliments sont transférés à un mauvais
moment ou leurs distributions sont malciblées pour atteindre en priorité la population
menacée.206

203
OCDE, The Development Effectiveness of Food Aid: Does Tying Matter? , Paris, 2006, pp. 47 – 49
204
Les effets néfastes potentiels de l’aide alimentaire sur la sécurité alimentaire des Etats bénéficiaires, surtout sur leur
production et développement agricole durable à long terme, fait l’objet de débats vifs depuis 1960, où T. W. Shultz est « le
premier à s’interroger sur la capacité de l’aide alimentaire à faire baisser le prix des produits agricoles et à compromettre le
développement agricole durable des pays bénéficiaires ». Voir SHULTZ T. W., « Value of U.S. Farm Surpluses to
Underdeveloped Countries », Journal of Farm Economics, Vol. 42, n°5, 1960, pp. 1019 – 1030, cité par FAO, La situation
mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimentaire pour la sécurité alimentaire? , op. cit., p. 3
205
Le rapport de la FAO en 2006 a bien regroupé les avis des spécialistes de développement concernant le problème de
dépendance éventuellement entraîné par l’aide alimentaire. Cependant, la FAO a pour opinion contraire que l’aide
alimentaire internationale est trop modeste et sur laquelle la population menacée par la faim ne peut pas compter pour assurer
son approvisionnement alimentaire. Sur ce point, voir FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006
: l’aide alimentaire pour la sécurité alimentaire?, op. cit., pp. 7 – 10 et 43
206
Ibid.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

86. En fin de compte, même si pouvoir récupérer la nourriture par


l’intermédiaire des transferts constitue un élément essentiel de la sécurité alimentaire
d’un Etat, il ne peut occuper qu’une place complémentaire dans la stratégie nationale
de lutte contre la faim et la sous-alimentation. Par contre, développer la production
alimentaire et garantir le bon fonctionnement des marchés locaux, et réduire la
pauvreté si l’on va encore plus loin, constituent des moyens idéaux pour atteindre
finalement la véritable sécurité alimentaire durable.

C. Au niveau international
87. Assurer une alimentation suffisante à leurs peuples constitue une
préoccupation prioritaire et permanente pour tous les Etats. 207 Surtout de nos jours, il
incombe, selon le droit international, à chaque Etat de lutter contre la sous-
alimentation et la famine. Cependant, la question alimentaire engendre e n même
temps un souci profond commun de la communauté internationale et devient l’une de
missions incontournables de celle-ci à cause de l’urgence et de l’importance
croissante qui y sont associées. 208 D’ailleurs, l’intervention internationale paraît
d’autant plus nécessaire dans les cas où l’insécurité alimentaire à l’intérieur d’un Etat
risque de s’aggraver et d’entraîner des conflits armés régionaux, et même
internationaux, qui menacent gravement la paix et la sécurité internationales. 209 Elle
serait également nécessaire dans les cas où les crises alimentaires résultent des
conflits armés quels qu’ils soient nationaux ou régionaux. 210

207
Certaines études ont pu observer que les causes les plus importantes de l’insécurité alimentaire chronique demeuraient
plutôt au niveau local ou national. Cependant, on voit un déficit de gouvernance au niveau national, notammen t une
incapacité de nombreux gouvernements de pays en développement de fournir les biens publics essentiels, tels que la paix,
l’Etat de droit, les recherches publiques, les infrastructures du transport rural. Ces biens publics sont indispensables pour une
croissance durable de productivité agricole et une réduction effective de pauvreté rurale.
Voir PAARLBERG R. L., Gouvernance and Food Security in an Age of Globalization , Food, Agricutlure, and the
Environement Discussion Paper 36, IFPRI, Washington D.C., 2002, 64p.
208
Procurer ce qui à manger a été considéré a priori comme une responsabilité individuelle. Il n’est que pendant et après la
deuxième guerre mondiale que la lutte contre la faim est devenue « une entreprise humaine globale ». Voir BENSALAH-
ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op. cit., p. 1
D’ailleurs, il a été précisément souligné par l’ECOSOC, dans sa Résolution 1760 (LIV) du 18 mai 1973, qu’« assurer des
disponibilités alimentaires adéquates est une responsabilité commune de la Communa uté internationale et [que cela] pourrait
contribuer à la sécurité économique collective ». Cité par BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op.
cit., p. 16
Il a été réaffirmé par la Déclaration universelle pour l’élimination définitive de la faim et de la malnutrition, adoptée par la
Conférence mondiale de l’alimentation de 1974, que « …l’élimination définitive de la faim est un objectif commun de tous
les pays de la collectivité internationale, notamment des pays développés et des autres Eta ts en mesures de fournir une
aide ».
209
MAHIOU A., « La sécurité alimentaire », op. cit., p. 18
210
Ibid., pp. 19 – 20

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88. L’examen de l’ensemble des instruments internationaux en la matière


témoigne de l’émergence et de l’évolution de la notion de sécurité alimentaire sur le
plan international, qui, selon A. Bensalah-Alaoui, « a radicalement modifié la
manière dont la société internationale prend en charge le problème de la faim ». 211

89. Les premières prises de conscience par la communauté internationale à


l’égard du problème alimentaire, pendant le quart de siècle qui a suivi la deuxième
guerre mondiale, se sont reparties selon deux perspectives : technique et juridique,
entre lesquelles on ne voit pas d’autre lien substantiel qu’une référence commune à
l’alimentation. La perspective technique se focalisait sur le stockage des céréales et la
production agricole pour faire face à la faim (1), tandis que la perspective juridique
accordait attention plutôt sur le droit de chaque individu à une nourriture suffi sante
(2). La stratégie internationale visant à aborder ce problème paraît confuse par
rapport à celle d’aujourd’hui. Les divers thèmes discutés et les opérations épisodiques
promues à l’époque par les organisations internationales pertinentes témoignent d ’une
telle perception. Le Kairos (le moment juste) s’est produit à l’occasion de la
Conférence mondiale de l’alimentation des Nations Unies de 1974, pour que les
réflections internationales sur les problèmes alimentaires s’étant déroulées suivant les
deux pistes susmentionnées soient réunies et amènent finalement à l’émergence sur la
scène internationale d’une notion relativement générale de sécurité alimentaire. 212
Désormais, elle ne cesse pas de s’élargir et de s’enrichir, en prenant en compte des
éléments divers comme l’adéquation, la durabilité, la culture spécifique,
l’accessibilité, etc. (3).

1. Dans la perspective technique de la lutte contre la faim

A côté de l’assistance humanitaire internationale dans les situations de guerre, ceux sont notamment les cas, par exemple, de
l’Irak à la suite de son invasion du Koweït, de la Somalie, et du Sierra Leone et de la Liberia pendant leurs respectives
guerres civiles.
211
BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op. cit., p. 1
212
Le mot « Kairos » trouve son origine dans la philosophie grecque classique. Selon J. Zeilger, « il veut dire “l’instant
juste”, le moment opportun où une idée – une proposition – est susceptible d’être reçue par la conscience collective. Il existe
un mystère inexpliqué dans l’histoire des idées : une idée peut être juste, vraie pendant des générations, parfois des siècles.
Pourtant, elle ne s’incarne pas dans le débat public, dans un mouvement social, bref dans la conscience collective ; elle reste
irrecevable jusqu’à ce moment mystérieux… ». Voir ONU, Conseil économique et social, Le droit à l’alimentation, op. cit.,
p.10, para. 23

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90. La situation alimentaire mondiale à l’issue de la deuxième guerre


mondiale se caractérise par un décalage important entre, d’un côté, les graves
pénuries alimentaires résultant de la dévastation agricole dans une vaste partie du
monde touchée par la guerre et, de l’autre côté, les abondances, voire les excédents,
de produits céréaliers en l’Amérique du Nord, Australie et Argentine. 213 C’est dans ce
contexte que la première démarche de la communauté internationale a été initiée en
1945, à travers la création d’un organisme spécialisé -- la FAO, afin d’entreprendre
une réflexion d’ensemble sur la question de la faim. 214 La compréhension préliminaire
de la FAO relative à cette question a été incarnée dans un projet sommaire, mais
idéal, proposé par son premier directeur général Sir John Boyd Orr, de fonder un
Conseil mondial de l’alimentation chargé « de stabiliser le prix des produits agricoles
sur les marchés mondiaux, de constituer une réserve de denrées alimentaires pour
parer aux cas de famine, et de financer l’écoulement des excédents vers les pays en
ayant le plus besoin ». 215 Laissant de côté l’échec regrettable de ce projet, 216 nous
remarquons que les débats au sein de la FAO se sont fixés désormais autour de deux
sujets : l’augmentation de la production agricole et l’écoulement des excédents
agricoles.217

FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2000 : enseignements des 50 dernières années, Rome,
213

2000, p. 108
214
En effet, les travaux préparatoires de la création de la FAO se sont déjà commencés avant la victoire de la seconde guerre
mondiale. C’était en 1943 que 44 chefs de gouvernements se sont réunis à Hot Springs, Virginie (Etats – Unis) et engagés à
fonder une organisation permanente pour l’alimentation et l’agriculture. Plus de détails sur l’origine de la FAO, voir le site
Internet officiel de l’FAO : [Link] (consulté le 19 juin 2016)
215
FAO, Propositions de la FAO relatives au Conseil mondial de l’alimentation préparées pour être soumises à la deuxième
session de la Conférence de la FAO, Copenhague, septembre 1946, cité par CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme
alimentaire mondial », A.F.D.I., Vol. 12, n°1, 1966, p. 338 ; et MAHIOU A., « La sécurité alimentaire », op. cit., p. 21
216
Le projet du Conseil mondial de l’alimentation a été confronté à l’opposition des Etats -Unis d’Amérique dès sa
proposition en 1946. Ce conseil a été finalement établi par l’As semblée générale des Nations Unies fin 1974 par la
recommandation de la Conférence mondiale des aliments. Il avait pour objet « de coordination entre les ministères de
l’agriculture pour aider à atténuer la malnutrition et la faim et faciliter le développe ment de nouvelles techniques agricoles
pour accroître la production alimentaire », un objet qui s’éloignait substantiellement de ceux qui ont été originellement
proposés. Après avoir opéré pendant presqu’une vingtaine d’années, le conseil a été officiellem ent suspendu en 1993, et ses
fonctions ont été absorbées par la FAO et le Programme alimentaire mondial. Pour plus d’information sur le Conseil mondial
de l’alimentation, voir WIKIPEDIA, Conseil mondial de l’alimentation , texte disponible sur le site Internet :
[Link] [Link]/wiki/World_Food_Council (consulté le
19 juin 2016) ; et ENCYCLOPAEDIA BRITANNICA, Conseil mondial de l’alimentation, texte disponible sur le site
Internet :
[Link]
301/World-Food-Council-WFC&rurl=[Link]&usg=ALkJrhg6nV9m5K3qjWK6A-Uy6KsOGHo3lQ (consulté le 19
juin 2016)
217
Comme l’a constaté la FAO dans son rapport, « deux questions dominaient le débat : comment écouler les excédents sans
perturber les marchés agricoles internationaux, et comment faire en sorte que la production (agricole) augmente aussi vite
que les besoins sans gonfler encore les excédents ». FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2000 :
enseignements des 50 dernières années, op. cit., p. 117

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91. Les années 1950 ne témoignent pas plus de progrès quant à la coopération
internationale dans son ensemble à cause de forts affrontements idéologiques. 218 Il
faut attendre le début des années 1960 pour que plusieurs initiatives importantes
soient prises, qui reflétaient bien l’attention croissante accordée par la communauté
219
internationale au sujet de la faim et de la malnutrition. A l’invitation de
l’Assemblée générale de l’ONU, la FAO s’est orientée en 1961, vers la stratégie
d’utilisation des excédents agricoles pour remédier au déficit alim entaire au niveau
international. 220 Cette stratégie a abouti subséquemment à l’institution en 1963 du
Programme alimentaire mondial, qui constitue, avec la Convention relative à l’aide
alimentaire mise en œuvre à partir de 1967, le cadre principal du régime multilatéral
dans le domaine de l’aide alimentaire. 221 En parallèle à cela, l’Assemblée générale de
l’ONU et la FAO ont conjointement convoqué en 1963 le Congrès mondial de
l’alimentation. Bien que celui-ci n’est toutefois pas parvenu à bien mobiliser
l’opinion publique à ce moment-là, les recommandations adoptées ont été reprises par
d’autres grandes conférences internationales tenues plus tard et restent ainsi
entièrement d’actualité. Elles sont considérées comme posant « les bases d’une
politique mondiale de l’alimentation ». 222

218
Ibid., p. 114
219
Les mouvements à cette époque sont bien marqués par la fameuse Campagne mondiale contre la faim et ladite « révolution
verte », qui ont contribué essentiellement au développement de la productivité a gricole.
FAO, Utilisation des excédents alimentaires – Programme alimentaire mondial, Résolution n°1/61 adoptée par la
220

Conférence de la FAO le 24 novembre 1961, in ONU/FAO, Documents de base du Programme alimentaire mondial, 4 ème éd.,
Rome, 1978, pp. 1 – 17
221
L’institution du Programme alimentaire mondial a été approuvée par l’Assemblée générale de l’ONU lors de sa 16ème
session. Voir ONU, Assemblée générale, Le Programme alimentaire mondial, Résolution 1714 (XVI) adoptée le 19 décembre
1961, para. 1
S’agissant des objectifs du Programme, ils sont définis comme fournissant, sur demande, une assistance afin de :
« a) faire face à des besoins alimentaires d’urgence et à des situations critiques dues à la malnutrition chronique… ;
b) réaliser des projets dans lesquels les produits alimentaires sont utilisés pour aider au développement économique
et social… »
Voir CARROZ J. et DOBBERT J. P., ., « Le programme alimentaire mondial », op. cit., pp. 336 et 340
222
Les politiques suivantes sont contenues dans la déclaration finale de ce congrès, et reprises par la Conférence mondiale de
l’alimentation de 1974 et le Sommet mondial de l’alimentation de 1996 :
- établir « un lien entre la faim, la malnutrition, la paix et la sécurité internationales » ;
- inciter « à la réforme des systèmes fonciers afin d’encourager les hommes à travailler la terre » ;
- identifier « les responsabilités des pays en développement et les mesures institutionnelles, économiques,
techniques, sociales à prendre pour augmenter la production » ; et
- renforcer « la coopération internationale, en mettant à sa charge l’augmentation de l’assistance financière et
technique et les mesures appropriées pour une meilleur répartition des richesses du monde, notamment les
excédents alimentaires ».
Voir MAHIOU A., « La sécurité alimentaire », op. cit., pp. 21 – 22

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

2. Dans la perspective juridique du droit de chacun à une alimentation


suffisante

92. Inspirées la fameuse déclaration du Président Roosevelt de 1941 « Free


from Want », 223 les réflexions de l’après-guerre sur le problème alimentaire du point
de vue juridique ont été exprimées, dans le domaine des droits de l’homme, avec
l’émergence du concept de droit à l’alimentation, qui figure de façon explicite ou
implicite dans de nombreux instruments de portée variable.

93. En visant la promotion du bien-être humain et la recherche du progrès


économique et social de tous les peuples, certains actes constitutifs des organisations
internationales ont fait références implicites au droit à l’alimentation dans un sens
général. 224 A côté de la Constitution de la FAO qui annonce l’objectif de « libérer
l’humanité de la faim », la Charte de l’ONU fournit un exemple parfait, en indiquant
dans son article 55 que l’ONU favorisera le relèvement des niveaux de vie et la
solution des problèmes dans les domaines économique, social, de la santé publique et
225
autres problèmes connexes. De même, les actes constitutifs de l’OIT, de
l’UNESCO et de l’OMS renvoient respectivement plus ou moins à l’idée d’un droit
universel à une nourriture suffisante, soit en reconnaissant « le droit pour tous les
hommes de poursuivre leur progrès matériel et leur développement spirituel …dans la
sécurité économique », 226 soit en envisageant « d’assurer le respect universel …des

223
Dans son discours du 6 janvier 1941 sur l’Etat de l’Union, le préside nt des Etats-Unis Franklin Delano Roosevelt
présentait les quatre libertés dont devrait jouir toute personne dans le monde : 1) la liberté de parole ; 2) la liberté de culte ;
3) la liberté de ne pas souffrir de la faim ; et 4) la liberté de ne pas être soumis à la peur. Pour les détails, voir WIKIPEDIA,
Quatre libertés, texte disponible sur le site Internet :
[Link] _du_discours (consulté le 18 septembre 2017)
224
BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op. cit., pp. 31 – 32
225
L’article 55 de la Charte des Nations Unies prévoit qu’ :
« en vue de créer les conditions de stabilité et de bien -être nécessaires pour assurer entre les nations des relations
pacifiques et amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité des droits des peuples et leur droit à disposer
d’eux-mêmes, les Nations Unies favoriseront:
a. le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et des conditions de progrès et de développement dans l’ordre
économique et social;
b. la solution des problèmes internationaux dans les domaines économique, sociale, et de la santé publique et autres
problèmes connexes, et la coopération internationale dans les domaines culturelle intellectuelle et de
l’éducation ;
c. le respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinction de
race, de sexe, de langue ou de religion. »
226
Article II a) de la Déclaration concernant les buts et objectifs de l’Organisation internationale de travail (OIT), adoptée le
10 mai 1944 à Philadelphie aux Etats-Unis et incorporée en tant qu’annexe dans la Constitution de l’OIT .
Le texte original est comme suit :
« tous les êtres humains, quels que soit leur race, leur croyance ou leur sexe, ont le droit de poursuivre leur progrès
matériel et leur développement spirituel dans la liberté et la dignité, dans la sécurité économique et avec des chances
égales ».

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
227
droits de l’homme et des libertés fondamentales », ou d’ « amener tous les peuples
au niveau de santé le plus élevé possible ». 228 Une telle référence se trouve d’ailleurs
dans quelques instruments régionaux relatifs à la protection des droits de l’homme. 229

94. C’est dans le cadre de la réglementation visant à la protection de certains


groupes spécifiques que nous constatons une formation plus précise et plus
impérative du droit à l’alimentation. 230 Parmi ces textes, l’article 20 de l’Ensemble

227
Article I i) de la Convention créant une Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, adoptée
le 16 novembre 1945 à Londres.
Il est stipulé que :
« l’Organisation se propose de contribuer au maintien de la paix et de la sécurité en resserrant, par l’éducation, la
science et la culture, la collaboration entre nations, afin d’assurer le respect universel de la justice, de la loi, des
droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous… ».
228
Article 1 de la Constitution de l’Organisation mondial e de la santé, adoptée par la Conférence internationale de la santé,
tenue à New York du 19 juin au 22 juillet 194.
Il prévoit que :
« le but de l’Organisation mondiale de la santé est d’amener tous les peuples au niveau de santé le plus élevé
possible ».
En plus, selon la définition donnée par le Préambule de cette constitution, « la santé est un état de bien -être physique, mental
et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». On voit aisément qu’une telle définition
inclut aussi bien la dimension quantitative que la dimension qualitative de la sécurité alimentaire.
229
Il s’agit parmi tous des instruments suivant :
- la Charte de l’Organisation des Etats américains du 30 avril 1948, qui invite, dans l’article 2, les Etats m embres à
respecter « les droits de la personne humaine et les principes de la morale universelle », et qui précise, dans
l’article 34, « une modernisation de la vie rurale et des réformes conditionnant des régimes fonciers justes et
rentables, une plus grande productivité agricole … une alimentation équilibrée, grâce surtout à l’intensification des
effets nationaux en vue d’augmenter la production et les disponibilités alimentaires » ;
- la Déclaration américaine des droits et devoirs de l’homme de Bogota de 1948, qui annonce dans l’article IX que
« toute personne a droit à la préservation de sa santé, par des mesures … relatives à la nourriture, l’habillement
…»;
- la Convention américaine relative aux droits de l’homme du 22 novembre 1969, dont l’article 26 consacre aux
droits économiques, sociaux et culturels ;
- la Charte interaméricaine des garanties sociales de 1969, qui affirme aux travailleurs « le droit de participer à la
répartition équitable du bien être national en obtenant la nourriture, l’habillemen t et le logement nécessaire à des
prix raisonnables » ;
- la Charte sociale européenne du 18 octobre 1961, dont l’article 4 reconnaît le droit de travailleurs « à une
rémunération qui leur permet, à eux et à leurs familles, de mener une vie décente », et les articles 11 et 16 invitent
les Etats parties à prendre les mesures appropriées pour « supprimer autant que possible les causes des maladies »
et « réaliser les conditions de vie indispensables au plein épanouissement de la famille » ;
- la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples du 28 juin 1981, dont les Article 5, 16, 20 qui prévoient
respectivement les droits à la dignité, à la santé et à l’existence des peuples ont une certaine pertinence pour le
droit à l’alimentation.
230
Nous observons également une référence implicite à la problématique alimentaire dans ce type d’instruments
internationaux. Par exemple :
- l’article II, alinéa c, de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948, interdit les
actes de génocide par la « soumission intentionnelle d’un groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa
destruction physique totale ou partielle », parmi lesquelles il faut inclure la privation d’aliments ;
- l’article 20 de la Convention relative au statut des réfugiés de 1951 dispose que : « dans le cas où il existe un
système de rationnement auquel est soumise la population dans son ensemble et qui réglemente la répartition
générale des produits dont il y a pénurie, les réfugiés seront traités comme les nationaux », et
- l’article 23 de la même convention exige les Etats contractants d’accorder « aux réfugiés résidant régulièrement
sur leur territoire le même traitement en matière d’assistance et de secours publics qu’à leurs nationaux » ;
- l’article 23 de la Convention relative au statut des apatrides de 1954 prévoit que « les Etats contractants
accorderont aux apatrides résidant régulièrement sur leur territoire le même traitement en matière d’assistance et
de secours publics qu’à leurs nationaux » ;

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des règles minima pour le traitement des détenus mérite d’une citation complète. Il
définit un contenu le plus détaillé du droit à l’alimentation : « tout détenu doit
recevoir de l’administration aux heures usuelles une alimentation de bonne qualité,
bien préparée et servie, ayant une valeur nutritive suffisante au maintien de sa santé
et de ses forces ». 231 Les instruments concernant la protection des droits des femmes
et de l’enfant insistent expressément sur l’obligation de garantir « une nourriture
adéquate » ou « une nutrition adéquate » nécessaire pour répondre à leurs besoins
nutritionnels. 232 Un nombre considérable de règles du droit humanitaire international,
telles qu’elles sont énoncées dans les quatre Conventions de Genève de 1949 et leur s
Protocoles additionnels de 1977, visent également à assurer aux populations l’accès à
la nourriture dans les conflits armées, même si les termes de « droit à l’alimentation »
ou de « sécurité alimentaire » en tant que tels ne s’y trouvent pas. 233

- l’article 5, alinéa e, de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale
de 1965, interdit la discrimination raciale dans la jouissance, inter alia, des droits économiques, sociaux et
culturels ;
- l’article II de la Convention internationale sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid de 1973 interdit
expressément les crimes d’apartheid « comme en vue d’instituer ou d’entretenir la domination d’un groupe racial
d’êtres humaines sur n’importe quel autre groupe racia l d’êtres humaines et d’opprimer systématiquement celui -ci,
notamment en imposant délibérément à un groupe racial ou à plusieurs groupes raciaux des conditions de vie
destinées à entraîner leur destruction physique totale ou partielle… » ;
231
ONU, Ensemble de règles minima pour le traitement des détenus, adopté par le premier Congrès des Nations Unies pour la
prévention du crime et le traitement des délinquants, tenu à Genève en 1955 et approuvé par le Conseil économique et social dans ses
résolutions 663 C (XXIV) du 31 juillet 1957 et 2076 (LXII) du 13 mai 1977
232
Sur cela, voir :
- le Principe IV de la Déclaration des droits de l’enfant de 1959, qui précise que « l’enfant doit bénéficier de la
sécurité sociale, il doit pouvoir grandir et se développer d’une f açon saine; à cette fin, une aide et une protection
spéciales doivent lui être assurées ainsi qu’à sa mère, notamment des soins prénatals et postnatals adéquats.
L’enfant a droit à une alimentation, à un logement, à des loisirs et à des soins médicaux adéq uats » ;
- l’article 12, paragraphe 2, de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des
femmes de 1979, demande aux Etats parties de fournir « une nutrition adéquate pendant la grossesse et
l’allaitement » ;
Et dans le même sens,
- l’article 24, paragraphe 1, alinéa c, de la Convention relative aux droits de l’enfant de 1989, impose aux Etats
parties l’obligation de prendre « les mesures appropriées pour lutter contre la maladie et la malnutrition, y compris
dans le cadre de soins de santé primaires, grâce à l’utilisation de techniques aisément disponibles et à la fourniture
d’aliments nutritifs… ».
233
Certaines de ces règles garantissent l’accès à la nourriture en interdisant formellement d’affamer les civiles en tant que
méthode de combat (Protocole additionnel I, article 54, paragraphe 1, et Protocole II, article 14), de détruire les récoltes, les
denrées alimentaires, l’eau et d’autres éléments indispensables à la suivie des populations civiles (Protocole additionnel I,
article 54, paragraphe 1, et Protocole II, article 14), et de déplacer forcement les populations locales (Convention (IV) de
Genève, article 49, et Protocole additionnel II, article 17, paragraphe 1).
D’autres prévoient la fourniture des secours et de l’aide humanitaire (Protocole additionnel II, article 18), et l’accès de
certains groupes de populations à la nourriture. En particulier, l’article 26 de la Convention (III) de Genève relative au
traitement des prisonniers offre une protection complète de ce droit, en prévoyant que :
« la ration quotidienne de base sera suffisante en quantité, qualité et variété pour maintenir les prisonniers en bonne
santé, et empêcher une perte de poids ou des troubles de carence. On tiendra compte également du régime auque l
sont habitués les prisonniers »,
et que

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

95. Lorsqu’il s’agit des instruments internationaux à vocation universelle, si


nous ne trouvons pas une reconnaissance explicite d’un droit spécifique à
l’alimentation dans le texte de la Déclaration universelle des droits de l’homme de
1948,234 l’article 6 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966
devrait être considéré comme une source implicite d’un droit fondamental « d’être à
l’abri de la faim », composant indispensable du droit à la vie et au respect de
l’intégrité physique. 235 Néanmoins, c’est le Pacte international relatif aux droits
économiques, sociaux et culturels qui fait entrer le droit à l’alimentation dans le droit
international positif. 236

96. Théoriquement, le droit à l’alimentation appartient à l’ensemble des droits


économiques, sociaux et culturels, qui sont classés comme droit s de l’homme de
la deuxième génération. 237 Une telle classification ne compromet toutefois pas sa
valeur juridique en tant que « droit fondamental » et sa nature indivisible et
interdépendante vis-à-vis des autres droits de l’homme. 238 En réalité, le lien intime
entre la nourriture et la vie humaine - la première étant essentielle pour l’intégrité et
l’indivisibilité de la personne humaine, aux sens physique, intellectuel et moral -
paraît déjà suffisant pour justifier toute priorité accordée au droit à l’alimentation, ce
dernier faisant, par conséquent, partie du premier des droits de l’homme, « auquel
aucune dérogation n’est permise même en temps d’état d’urgence qui menace la vie

« la puissance détentrice fournira aux prisonniers de guerre qui travaillent les suppléments de nourriture nécessaires
pour l’accomplissement du travail auquel ils sont employés ».
L’article 55 de la Convention (IV) de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre dispose que :
« dans toute la mesure de ses moyens, la Puissance occupante a le devoir d’assurer l’approvisionnement de la
population en vivres et en produits médicaux ; elle d evra notamment importer les vivres, les fournitures médicales et
tout autre article nécessaire lorsque les ressources du territoire occupé seront insuffisantes ».
234
Il s’agit surtout l’article 25 de cette déclaration, qui introduit le concept du « droit à un niveau de vie suffisant » et celui
du « droit à la sécurité ».
235
L’article 6 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966 prévoit que « le droit à la vie est inhérent à
la personne humaine. Ce droit doit être protégé par la loi. Nul ne peut être arbitrairement privé de la vie ».
236
BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op. cit., p. 39
237
Selon la doctrine de K. Vasak, les droits de l’homme se regroupent en « trois générations » : la première génération
concerne les droits civils et politiques, la deuxième couvre l’ensemble des droits économiques, sociaux et culturels, et la
troisième consiste plutôt en des droits collectifs, par exemple les droits de solidarité, le droit d’auto -détermination et le droit
au développement. Voir VASAK K., « Le droit international des droits de l’homme », Recueil des cours, La Haye, Académie
de droit international, TOME 140, Vol. IV, 1974, pp. 343 – 346
238
Il convient de souligner qu’en principe, l’idée de génération n’implique aucune h iérarchie et indique simplement et
purement une chronologie d’apparition. Voir EIDE A., KRAUSE C. et ROSAS A. (dir.), Economic, Social and Cultural
Rights – A Textbook, 2 nd ed., Dordrecht, Martinus Nijhoof Publishers, 2001, p. 4

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
239
de la nation ». De surcroît, l’article 11.2 du Pacte international relatif aux droits
économiques, sociaux et culturels, qualifie le droit de toute personne d’être à l’abri de
240
la faim de « droit fondamental ». Un caractère « supra-positif » est donc conféré,
sur le plan normatif, au droit à l’alimentation, tout comme les autres droits de la
même catégorie qui « sont opposables aux Etats, même en l’absence de toute
obligation conventionnelle ou de toute acceptation ou consentement exprès de leur
part ».241 Ce caractère impératif fait entrer le droit à l’alimentation dans les normes du
jus cogens,242 normes subsistant « en toutes circonstances, quels que soient le temps
et le lieu ». 243

3. Dans la perspective du passage d’un concept de droit à l’alimentation


au concept plus général de sécurité alimentaire

97. Tout comme nous venons de le voir, un nombre impressionnant


d’institutions internationales s’occupaient du problème alimentaire sous des angles
différents avec, de façon regrettable, toutes les interférences anarchiques et le
gaspillage de ressources humaines et financières qu’elles engendraien t.244 Face à la
complexité du problème alimentaire, à laquelle il faut rajouter les essais chaotiques et
peu efficaces, de la communauté internationale en générale, et de la FAO en
particulier, la nécessité pressante s’est fait sentir de former une notion générale de
sécurité alimentaire en tant qu’instrument permettant d’embrasser dans une vue

239
ONU, Public Emergency : General Comment n. 6(16) (article 6), A/37/40, 1982, Annexe V, para. 1. Le texte original est
en anglais :
« [the right to life] is the supreme right from which no derogation is permitted even in time of public emergency
which threatens the life of the nation ».
Parmi tous les droits économiques, sociaux et culturels, le droit d’être à l’abri de la faim est le seul qui a reçu un tel
240

qualificatif. Voir BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op. cit., p. 49


241
D’ailleurs, les droits sont qualifiés fondamentaux lors qu’ils « sont opposables aux Etats, même en l’absence de toute
obligation conventionnelle ou de toute acceptation ou consentement exprès de leur part. En outre, ces droits fondamentaux
subsistent en toutes circonstances, quels que soi ent le temps et le lieu et n’acceptent aucune dérogation ». Voir VAN BOVEN
T. C., « Le critères de distinction des droits de l’homme », in K. Vasak (dir.), Les Dimensions internationales des droits de
l’homme, Paris, UNESCO, 1978, p. 52
242
BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op. cit., p. 49
Le concept de « jus cogens » est défini par l’article 53 de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités comme
suit :
« aux fins de la présente Convention, une norme impérative du droit inter national général est une norme acceptée et
reconnue par la communauté internationale des Etats dans son ensemble en tant que norme à laquelle aucune
dérogation n’est permise et qui ne peut être modifiée que par une nouvelle norme du droit international gén éral ayant
le même caractère. »
243
VAN BOVEN T. C., « Le critères de distinction des droits de l’homme », op. cit., p. 52
244
Pour un inventaire des travaux engagés par différentes institutions internationales, voir ONU, Conseil mondial de
l’alimentation, Organisations et organismes internationaux principaux s’intéressant aux faits nouveaux liés à l’alimentation ,
WFC – 1981/7, 19 février 1981, et Add. 1, 62p.

- 79 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
245
globale l’ensemble de la question. Il faut attendre la Conférence mondiale de
l’alimentation tenue en 1974 pour que le mouvement puisse s’orienter officie llement
vers un tel objectif.

98. A cette occasion, la Conférence a recommandé aux Etats de souscrire à


l’Engagement international sur la sécurité alimentaire mondiale. 246 En invitant les
gouvernements à s’engager à coopérer en vue de poursuivre l’objectif minim al
d’assurer la stabilité des approvisionnements alimentaires de base, l’Engagement a
introduit de manière définitive sur la scène internationale une définition « étroite » de
la sécurité alimentaire 247 - définition d’approche plutôt technique, qui a été précisée
ultérieurement mais maintenue « délibérément » étroite par la Plan d’action pour la
sécurité alimentaire mondiale de 1979. 248 Ce faisant, l’Engagement a une valeur
historique indéniable, même s’il demeure toujours un instrument modeste en pratique
dans la mesure où il ne possède qu’une force souple sur le plan juridique. 249

99. La notion « étroite » de sécurité alimentaire a connu tout de suite une


première expansion dans la Déclaration universelle pour l’élimination définitive de la
faim et de la malnutrition ainsi que dans les 22 résolutions adoptées en 1974 à l’issue
de la même Conférence. Tout en proclamant le droit inaliénable pour tout le monde

245
En effet, c’est dans le rapport établi en mai 1973 par le Directeur général de la FAO que celui-ci proposait que « les pays
consommateurs les plus importants, y compris les pays développés participent à la formulation d’un ‘concept acceptable de
sécurité alimentaire mondiale minimale’ ». Pour les détails, voir FAO, Appraisal of Perspective Food Deficits and Food Aid
Needs, E/5050/Add.1, Rapport plus additifs du Directeur général de la FAO préparé à la demande de la Résolution 2462
(XXIII) de l’Assemblée générale, Rome, 1973. Pour ses propositions concrètes, voir FAO, Propositions du directeur général
concernant une action internationale destinée à assurer des stocks suffisants de grands produits alimentaires , CL 60/11, in
FAO, Rapport du Conseil, soixantième session, Rome, 11 – 22 juin 1973, CL 60/REP, Rome, 1973, para. 81 – 99 .
246
Le projet de cet Engagement a été adopté dans la Résolution de la 17 ème session de la Conférence de la FAO en novembre
1973, approuvé par la Résolution 1/64 du Conseil de la FAO en novembre 1974. Le projet révisé était consacré ensuite par la
Résolution XVII adoptée par la Conférence mondiale de l’alimentation le 16 novembre 1974.
247
Aux termes de l’article premier de l’Engagement,
« les gouvernements…s’engagent à coopérer… en vue d’assurer à tout moment des approvisionnements mondiaux
suffisants de produits alimentaires de base et principalement de céréales, de manier à éviter de graves pénuries
alimentaires, … à favoriser une progression régulière de la production et à atténuer les fluctuations de la production
et des prix ».
248
BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op. cit., p. 88
249
Comme l’a constaté le Conseil de la FAO dans le rapport de sa 64 ème session,
« l’Engagement doit être considéré, non pas comme une Convention ou un accord international ayant force de loi,
mais plutôt comme une promesse, fondée sur la confiance mutuelle et la bonne foi, matérialisant le désir des
gouvernements d’atteindre par une action nationale et internationale concertée certains objectifs convenus ».
Voir FAO, Rapport du Conseil de la FAO, 64 ème session, Rome, 18 – 29 novembre 1974, CL64/REP, para. 48
Quant au Plan d’action, le sous-directeur général de la FAO, chargé des politiques économiques et sociales, a déclaré devant
la quatrième session du Conseil de la sécurité alimentaire, que « comme l’Engagement, le Plan d’action pourra être considéré
comme une promesse fondée sur la confiance mutuelle ». Voir FAO, Report of the Fourth Session of the Committee on World
Food Security, CL 75/10, Rome, 1979, para. 18

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

« d’être libéré de la faim » comme base du droit à la vie, la Déclaration a introduit à


la fois l’approche juridique et l’objectif ultime de la stratégie internationale en vue de
poursuivre la sécurité alimentaire à l’échelon mondial. 250 Même si la Déclaration
ainsi que ses résolutions ne se sont pas plus avancées dans cette direction,
l’assimilation du concept de droit à l’alimentation donne à la sécurité alimentaire des
moyens juridiques. En impliquant désormais des obligations et des responsabilités sur
le plan international, le concept de droit à l’alimentation dépasse un objectif
simplement et purement politique réaffirmé fréquemment qui ne débouche que sur
peu de progrès.

100. Toutefois, les apports de ces textes à la définition de la sécurité


alimentaire ne se limitent pas à cela. La Conférence s’est penchée en plus sur « la
satisfaction des besoins alimentaires de tous les peuples ». Ainsi, elle a abordé le
problème de la consommation des aliments en termes positifs, visant une véritable
« sécurité alimentaire » dans sa double dimension – quantitative et qualitative. 251 La
Résolution I s’en est allée plus loin en recommandant de « porter la consommation
des mal nourris à des niveaux universellement acceptés » (notre traduction). 252

101. Les trois décennies suivantes témoignent d’une évolution substantielle de


la notion de sécurité alimentaire, évolution stimulée par les travaux constants de la
FAO en la matière et par les débats vifs et animés au sein des institutions
internationales, qui ont proliféré et qui traitent plus ou moins de la problématique
alimentaire de manière correspondant à leur mission respective.

102. Prenons ici un exemple pour marquer un tel progrès important. En 1983,
E. Saouma, le Directeur général de la FAO de 1976 à 1993, a proposé une notion plus

250
Dans l’article 1 de la Déclaration, la Conférence proclame que « chaque homme, femme et enfant a le droit inaliénable
d’être libéré de la faim et de la malnutrition afin de se développer pleinement et de conserver ses facultés physiques et
mentales ».
251
L’article 5 de la Déclaration a proposé d’exploiter les ressources aquatiques « pour contribuer à la satisfaction des besoins
alimentaires de tous les peuples ».
252
Résolution I intitulée « Objectives and Stratégies of Food Production », adoptée le 16 novembre 1974 par la Conférence
mondiale de l’alimentation. Voir FAO, Report of the World Food Conference, Rome, 5 -16 November 1974, op. cit., p. 4. Le
texte original est en anglais: « to raise the consumption by undernourished people to universally accepted st andards ».
L’article II de la Déclaration revendique d’améliorer « la nutrition … et les modes de consommation » des pays en
développement afin de « garantir une nutrition adéquate à tous ».

- 81 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

large de sécurité alimentaire, qui, selon lui, comprenait trois aspects liés les uns au x
autres. Il s’agit :

- d’augmenter la production ;

- d’accroître la stabilité des flux des approvisionnements ;

- d’assurer l’accès des pauvres à la nourriture. 253

103. Ainsi, un lien essentiel entre la pauvreté et l’accès à la nourriture a été


établi. L’exploitation subséquente de ce lien révélait la pauvreté comme l’une des
origines profondes du problème alimentaire et canalisait les efforts vers la
considération d’une solution fondamentale dans l’optique du développement
économique de long-terme. Cette nouvelle version de la notion de sécurité
alimentaire a formé le noyau dur de l’Accord sur la sécurité alimentaire mondiale
(World Food Security Compact) adopté par la FAO en 1985. L’Accord soulignait
dans ses principes généraux que « la réalisation du droit fondamental de chacun d’être
libéré de la faim dépend en fin de compte de l’élimination de la pauvreté ». 254

104. Jusqu’à la fin des années 1990, la notion de sécurité alimentaire devenait
un « shelter concept », qui comportait plusieurs sous-concepts, par exemple, la
sécurité des approvisionnements alimentaires, le droit à l’alimentation. 255 Le jalon
historique sur cette longe évolution a été franchi finalement par le Sommet mondial
de l’alimentation de 1996, qui a apporté une importante contribution à la formation
d’une notion, à la fois générale et ouverte, de la sécurité alimentaire.

105. Le Plan d’action adopté à l’issue du Sommet a consacré son paragraphe 1


à une première définition complète de la sécurité alimentaire acceptée
universellement:

253
Le texte original est en anglais: « the broader concept of world food security… dealt with three inter-related aspects:
namely, expanding production, increasing stability in the flow of supplies, and ensuring access to food by the poor ». Voir
FAO, « Adoption of the World Food Security Compact », op. cit., para. 195. Pour sa proposition originale, voir SAOUMA
E., « Pour un système de sécurité alimentaire mondiale », Studia Diplomatica, XXXVI, n°1, 1983, pp. 81 – 91
254
Texte original est en anglais: « Achievement of the “fundamental right of everyone to be free from hunger” depends
ultimately on the abolition of poverty ». Voir FAO, « Adoption of the World Food Security Compact », op. cit., para. 169,
Principe général 2
255
BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op. cit., p. 129; et aussi HANS BAKKER J. I. (dir.), The
World Food Crisis: Food Security in Comparative Perspective, Toronto, Canadian University Scholars’ Press, 1990, cité par
SNYDER F., « Toward an International Law for Adequate Food », op. cit., p. 93

- 82 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

« la sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout
moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et
nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs
préférences alimentaires pour mener une vie saine et active ».

106. Cette définition qui comporte plusieurs facettes. D’abord, elle hérite des
« trois volets classiques de la sécurité alimentaire : disponibilité des aliments de base,
stabilité des approvisionnements et accès de tous à ces approvisionnements » (notre
traduction), 256 mais met l’accent sur l’accès, aussi bien physique qu’économique, à la
nourriture et non pas sa simple disponibilité. Puis, elle s’enrichit par l’assimilation
des éléments de « salubrité » et de « nutrition » et couvre donc les deux dimensions
de la sécurité alimentaire : quantitative et qualitative. Elle se complète, par la suite,
en reconnaissant les besoins alimentaires et l’importance des facteurs culturels, par
exemple les préférences personnelles. Finalement, elle s’oriente vers « une vie saine
et active » comme objectif plus large de la sécurité alimentaire. 257

107. Il en résulte une notion générale, dont la tendance à l’extension ne


s’arrête pas là. En se focalisant plutôt sur chaque individu et en embrassant les
éléments susmentionnés, cette définition ressemble sensiblement au concept du droit
à l’alimentation tel qu’il a été proposé par J. Ziegler. 258 De plus, l’Objectif 7.4 du
Plan d’action décrit clairement l’exécution et la réalisation du droit à l’alimentation
« comme moyen de parvenir à la sécurité alimentaire pour tous ». De telles
articulations font que le problème alimentaire doit être examiné dans le contexte plus
large de la réalisation complète des droits de l’homme et ainsi ouvr ent officiellement
la possibilité d’ « une approche fondée sur les droits de la sécurité alimentaire ». 259

256
FAO, Manuel de détermination et de mise en place d’un Système d’information pour la sécurité alimentaire et l’alerte
rapide, Rome, 2000, p. 4
257
SNYDER F., « Toward an International Law for Adequate Food », op. cit., p. 93
258
Voir note de bas de page n° 84, ONU, Conseil économique et social, Le droit à l’alimentation, op. cit., p. 8, para. 14
En effet, le Conseil avait déjà exploité en 1999 la substance de ce droit comme comprenant « les éléments suivant :
- la disponibilité de nourriture exempte de substances nocives et acceptable dans une culture déterminée, en quantité
suffisante et d’une qualité propre à satisfaire les besoins alimentaires de l’individu ;
- l’accessibilité ou possibilité d’obtenir cette nourriture d’une manière durable et qui n’entrave pas la jouis sance des
autres droits de l’homme ».
Voir ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 8
259
FAO, Sécurité alimentaire, Notes d’orientation n°2, Rome, juin 2006, p.1

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

En conséquence, les facteurs provenant du domaine des droits de l’homme, comme la


dignité, les standards minimaux, la transparence, la responsabilité et l’autonomie, qui
paraissaient auparavant étrangers à la notion de sécurité alimentaire, peuvent s’y
insérer. Néanmoins, ce qui est considéré comme l’apport le plus important de cette
approche des droits, c’est qu’elle permet désormais tous les efforts de clarification et
de matérialisation du contenu du droit à l’alimentation à pouvoir continuellement
enrichir le concept de sécurité alimentaire. 260

108. Au cours des années postérieures au Sommet, une partie importante des
recherches touchant à la sécurité alimentaire se sont effectuées autour de quatre
éléments principaux dégagés de la définition de 1996, à savoir la disponibilité
physique des aliments, l’accès économique et physique aux aliments, l’utilisation des
aliments et la stabilité de ces trois dimensions dans le temps. 261 Ces éléments
constituent en même temps le noyau dur des politiques internationales élaborées dans
les domaines connexes tels que le développement durable et la protection de
l’environnement. 262

109. Nous observons que le dernier développement de la notion de sécurité


alimentaire se trouve dans le projet du Traité international sur la sécurité

260
Par exemple, un groupe de travail intergouvernemental a été mis en place en 2002 sous les auspices du Conseil de la FAO ,
étant chargé le mandat de mettre au point une série d e directives volontaires visant à faciliter la réalisation progressive du
droit à une nourriture adéquate dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale. En envisageant à déterminer les mesure s
concrètes et les démarches entreprises pour l’applicati on du droit à l’alimentation au niveau national, ces directives
pourraient introduire des changements radicaux à la stratégie de sécurité alimentaire.
Voir MECHLEM K., « The Development of Voluntary Guidelines for the Right to Adequate Food », in A. Mahiou, F. Snyder
(dir.), La sécurité alimentaire, La Haye, Nijhoff, 2006, p. 388
Sur les directives volontaires, voir FAO, Déclaration du Sommet mondial de l’alimentation : cinq ans après, in FAO,
Rapport du Sommet mondial de l’alimentation : cinq ans après, Rome, 10 – 13 juin, 2002, p. 92, Volonté politique 10 ; et
FAO, Directives volontaires : à l’appui de la concrétisation progressive du droit à une alimentation adéquate dans le
contexte de la sécurité alimentaire nationale, adoptées à la 127 ème session du Conseil de la FAO en novembre 2004, Rome,
2005, 42p.
261
FAO, Introduction aux concepts de la sécurité alimentaire , Rome, 2008, p. 1
Certains auteurs tiennent de la même définition quatre compos antes, à savoir la disponibilité, l’accessibilité, la
consommation salubre et la stabilité. Dans ce sens, on s’entend par la disponibilité « la capacité » des producteurs de biens
(production) et de services (circulation) alimentaires de rendre effectiveme nt disponible les approvisionnements pour l’usage
des consommateurs ». L’accessibilité peut être définie comme « la capacité de la population à acquérir l’approvisionnement
rendu disponible sur les marchés ». Une consommation peut être considérée comme salubre lorsqu’ « un organisme donné,
quel que soit son âge et les dépenses énergétiques que nécessite sa condition, [est satisfait] de ses besoins nutritionnels p ar
un apport adéquate en qualité et en quantité d’énergie et d’éléments nutritifs essentiels ». Et la stabilité signifie que l’accès
aux ressources alimentaires doit être permanent et durable. Voir DUMAIRE G. et GODMAIRE A., Les conditions de la
sécurité alimentaire durable : un cadre conceptuel intégré, Collection Travaux de recherche, Québec, Université Laval,
2000, pp. 1 – 34 ; cité par WONGKAEW Th., L’accord sur l’agriculture et la sécurité alimentaire durable , Mémoire de
Master 2 de l’Université Paris II, 2010, pp. 14 – 15
262
SNYDER F., « Toward an International Law for Adequate Food », op. cit., p. 93

- 84 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
263
alimentaire. Après avoir réaffirmé le droit fondamental de chacun d’être à l’abri de
la faim et le principe que « l’accès à l’alimentation avec dignité est la condition
minimale du bien-être physique, psychologique et spirituel et de la survie des êtres
humaines » (notre traduction), 264 le Traité consacre une partie substantielle de ses
dispositions au problème de l’exécution des engagements des Etats contractants. Il
précise leurs responsabilités juridiques d’assurer l’accès de leurs peuples à une
nutrition minimale, d’élaborer et d’appliquer leurs propres lois nationales à cette fin,
et de participer aux actions de sécurité alimentaire entreprises par les Nations
Unies.265 Il permet aux individus et ONG de recourir aux agences des Nations Unies
en cas de la violation par l’Etat du droit à l’alimentation. 266 En outre, il met en place
un régime de surveillance afin de garantir que les Etats contractants prennent des
mesures nécessaires pour s’acquitter de leurs obligations. 267 Nous voyons aisément
que le Traité vise à instaurer des règles internationales contraignantes en la matière,

263
Le contenu principal de ce projet a été développé pour la première fois en 1993 par M. John TETON, le directeur de l’
« International Food Security Treaty Compagne » et le président de l’Association IFST. L’idée principale de l’IFST est de
mettre le droit d’être à l’abri de la faim sous la protection d’un droit international exécutoire. Pour les informations détailles
relatives à ce traité et ces organisations, voir [Link] (consulté le 28 août 2016)
264
Les articles 1 et 2 du Traité international sur la sécurité alimentaire disposent que :
« 1. Food is a unique human [Link] has the fundamental right to the free from hunger.
2. Access to food with dignity is a basic condition for the physical, phychological and spiritual well -being and
survival of the human species».
Le texte original est en anglais et disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 28 août 2016)
265
Les articles 6, 9, 16 du Traité international sur la sécurité alimentaire disposent que :
« 6. States have an obligation to respect, protect, and fulfill the right to access to food and safe water for minimum
nutritional requirements of all people, without discrimination, within their borders who are unable to gain such
access to their own.
9. Each state shall establish and enforce law prohibiting activities d enying or intending to deny access to basic
minimum nutritional requirements to any person within its borders.
16. Each state party shall observe and participate in United Nations food security actions to enforce laws referred to
in Article 9 in nations whose governments are unable to enforce such law on their own, or who are found unwilling
to do so through investigations sanctioned by United Nations ».
Le texte original est en anglais et disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 28 août 2016)
266
Les articles 13 et 14 du Traité international sur la sécurité alimentaire disposent que :
« 13. Individuals who have exhausted all available national remedies to enforce rights to food security may
communicate with the Committee on Economic, Social and Cultural Rights of the United Nations, outlining the
nature of the right infringed and the action of a state in resolving the matter.
14. Non-governmental organizations may communicate with the Committee on Economic, Social and Cultural Rights
of the United Nations, outlining any state party's consistent failure to protect the rights recognized by this Treaty .»
Le texte original est en anglais et disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 28 août 2016)
267
Les articles 11 et 12 du Traité international sur la sécurité alimentaire disposent que :
« 11. Every state shall undertake to legislate measures to bring the obligations contained in this Treaty into effect as
soon as possible and in any event no later than three years after the coming into force of this agreement. National
legislation to insure access to food shall provide individuals access to state structures, such as administrative
tribunals and courts, to enforce the rights contained in the legislation.
12. Within three years of the coming into force of this Treaty and every thre e years after the initial filing, every state
shall file a report with the Committee on Economic, Social and Cultural Rights of the United Nations, indicating the
steps it has taken, is taking, and will take in the next three -year period to give effect to the provisions of this
agreement. »
Le texte original est en anglais et disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 28 août 2016)

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

force qui manquait dans les instruments internationaux précédents. Il paraît que sa
mise en œuvre peut contribuer de façon importante à la dimension juridique de la
notion de sécurité alimentaire.

Section III – La sécurité alimentaire et le libre-échange268

110. La notion de sécurité alimentaire a un champ d’investigation


extrêmement vaste. Notre étude s’attachera principalement à l’incorporation de celle -
ci dans le cadre multilatéral de libre-échange.

111. L’impression de prime abord est qu’avec des objectifs primordiaux


divergents, voire « contradictoires », la sécurité alimentaire et le libre-échange jouent
respectivement sur les différents tableaux. Apparemment, la première cherche à
assurer à tout le monde l’accès durable à une nourriture adéquate, dépourvue de
toutes substances nocives et correspondant aux préférences culturelles des peuples,
alors que le dernier a pour but de diminuer et, en allant plus loin, d’éliminer les
obstacles qui entravent les circulations transfrontières des marchandises.

112. Derrière une telle divergence existent cependant des liens étroits entre
ces deux ensembles, liens qui datent « dès l’origine des peuples » et résident avant
tout dans le fait qu’aujourd’hui les produits alimentaires sont une partie importante
des marchandises du commerce international et que ce dernier influence directement
la capacité d’un Etat de générer les ressources financières nécessaires pour compléter
l’approvisionnement alimentaire. 269 A côté de ce fait, nombre d’économistes ont
préconisé et préconisent encore l’idée que la libéralisation du commerce permet la
maximisation du bien total dans le monde entier et favorise ainsi la réduction de la
pauvreté et l’amélioration de la sécurité alimentaire. 270 De même, les organisations

268
Le libre–échange est perçu comme une source de prospérité à l’échelle mondiale. Pourtant, il n’y a pas de consensus dans
le monde scientifique sur la nature du lien entre ouverture commerciale et développement, même s’il est largement admis
dans les communautés de politiques publiques que la libéralisation des échan ges fait partie d’un ensemble de mesures qui
favorisent la croissance économique. Voir VOITURIEZ T., « Agriculture et développement : impasse à l’OMC », Politique
étrangère, n° 2, 2009, pp. 277 – 289
269
Ce fait a été constaté par V. Philbert il y a plus que cent ans. Voir PHILBERT V., De la liberté du commerce dans les
traités de commerce, op. cit., p. 1 et p. 184. Voir également PILLET A., « Recherches sur les droits fondamentaux des Etats
dans l’ordre des rapports internationaux et sur la solution des conf lits qu’ils font naître », op. cit., pp. 68 – 72 ; CARREAU
D. et JUILLARD P., Droit interntional économique, op. cit., p. 2
270
ROE T. L., et GOPINATH M., World Trade Issues and Food Security, Staff Paper P96-2, Center for International Food
and Agricultural Policy, University of Minnesota, Oct. 1996, pp. 13 – 14
En effet, les arguments en faveur du commerce international peuvent être regroupés en trois grandes catégories :

- 86 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

internationales ont souligné de façon répétée les rôles positifs des échanges
commerciaux en tant que moyen important et parfois indispensable dans le
développement économique et social du monde entier. 271 D’autant plus que l’OMC,
organisation internationale spécialisée dans le domaine du commerce, a été créée avec
vocation primordiale de favoriser autant que possible la liberté des échanges afin
d’améliorer le bien-être des peuples sur la planète. 272

113. En général, les arguments du libéralisme sont fondés sur les théories
conventionnelles ou néoclassiques du commerce international, dont les deux piliers
sont le principe ricardien des « avantages comparatifs » et le modèle HOS
(Heckscher-Ohlin-Samuelson) des « dotations différentes en facteur de
273
production ». Au-delà de l’explication de l’origine et le fonctionnement du
commerce, ils justifient davantage le modèle de base des échanges internationaux
reposant sur « une division internationale du travail réalisée par le libre jeu des forces

1) selon la thèse de « l’accroissement de la consommation », le commerce peut induire l’augmentation du montant


total de biens et de services disponibles pour la population du pays ;
2) selon la thèse de « la diversification », le commerce assure la diversité de biens et de services auxquels la
population peut accéder ;
3) selon la thèse de « la stabilité », le commerce peut entrainer la stabilité de l’offre et des prix des biens et services.
Voir FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture - Manuel de référence - I - Introduction et sujets
généraux, op. cit., Module 2, para. 2.1
271
L’importance du commerce par rapport à l’amélioration de la sécurité alimentaire a été mise en évidence dans le Plan
d’action 1996, auquel les Etats se sont engagés à « faire en sorte que les politiques concernant le commerce des denrées
alimentaires et agricoles et les échanges en général contribuent à renforcer la sécurité alimentaire pour tous grâce à ‘un
système commercial mondial à la fois juste et axé sur le marché ». Le commerce est ainsi considéré comme élément
indispensable à la mise en œuvre de la sécurité alimentaire mondiale car il génère une utilisation efficace des ressources et
encourage la croissance économique. Voir FAO, Plan d’action du Sommet mondial de l’alimentation , op. cit., Engagement
quatre
272
Il a été affirmé, dans la Déclaration de Marrakech adoptée à l’issue des négociations multilatérales du Cycle de l’Uruguay,
que l’établissement de l’OMC a répondu « au désir généralisé d’opérer dans un système commercial multi latéral plus juste et
plus ouvert au profit et pour la prospérité de la population » des pays membres. Voir OMC, Déclaration de Marrakech du 15
avril 1995, para. 2
En plus, à l’occasion de la création de l’OMC, les parties contractantes reconna issent orienter leurs rapports commerciaux
vers « le relèvement des niveaux de vie, la réalisation du plein emploi et d’un niveau élevé et toujours croissant du revenu
réel… ». Voir OMC, Accord instituant l’Organisation mondiale du commerce, paragraphe 1 du préambule
273
Pour David Ricardo, Eli Filip Heckscher, Bertil Ohlin et Paul Anthony Samuelson, les flux d’échanges entre les nations
sont le reflet des avantages comparatifs qu’elles possèdent. Précisément, un avantage comparatif existe lorsque les nations
diffèrent entre elles par les conditions et techniques de production pour la théorie ricardienne, ou par les dotations relati ves
en facteurs de production pour la théorie HOS. Il conduit donc chaque nation à se spécialiser dans la production d u bien
qu’elle peut obtenir relativement plus efficacement que l’autre. Si les nations entrent dans l’échange en se spécialisant de
manière correspondant à leur propre avantage comparatif, elles peuvent alors simultanément gagner aux échanges en
obtenant une quantité de biens plus importante que celle dont elles disposent en autarcie.
Voir RAINELLI M., La nouvelle théorie du commerce international, Paris, La Découverte, 1997, pp. 7 – 11

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

du marché en fonction de la loi de l’avantage comparé (sic) », modèle tel qu’il était
adopté auparavant par le régime du GATT et aujourd’hui dans le cadre de l’OMC. 274

114. En conséquence de la division internationale du travail inspirée du


principe de l’avantage comparatif et imposée par le colonialisme, 275 la plupart de pays
en développement sont entrés dans l’économie internationale sous des conditions
véritablement défavorables, étant exportateurs de matériaux primaires et importateurs
de produits transformés, ces derniers comportant une importante valeur ajoutée. En ce
qui concerne les échanges des produits agricoles, ces pays sont incités à abandonner
les cultures vivrières et à se spécialiser en un nombre limité de cultures commerciales
comme celles du coton, cacao, café, caoutchouc, etc. Leurs approvisionnements en
aliments de base dépendent principalement de l’importation du marché international.
Dorénavant, ces pays s’exposent largement à la fluctuation du prix sur le marché
international de produits agricoles, aux spéculateurs internationaux, et aux conditions
de plus en plus détériorées des échanges des produits agricoles. 276 Certains auteurs
considèrent ces faits comme l’origine historique de la vulnérabilité des pays en
développement vis-à-vis de l’insécurité alimentaire. 277

115. Au contraire de ce que ces pays espéraient, l’amélioration substantielle


de leur situation de sécurité alimentaire en passant à l’économie ouverte n’est
toujours pas réalisée. En effet, à l’issue de presque 70 ans après la mise en place du
système multilatéral d’échanges, dans le cadre du GATT puis de l’OMC, la
contribution réelle du libre commerce au progrès économique en général demeure
toujours précaire. Les études récentes portant sur ce thème ne sont pas parvenues à un

274
CARREAU D. et JUILLARD P., Droit international économique, 4 ème édition, Paris, L.G.D.J., 1998, p. 42
275
Selon G. Fumey, « la spécialisation s’est développée à l’époque coloniale et industrielle lorsque, sur le modèle anglais
d’un pays aux ressources naturelles médiocres, les métropoles vont faire cultiver à l’extérieur les produits tropicaux qu’elles
n’ont pas ». Voir FUMEY G., L’agriculture dans la nouvelle économie mondiale, Paris, PUF, 1997, pp. 155 – 156
276
Pour une analyse détaille sur la dépendance de ces pays au marché international résultant de la spécialisation en
production de certains produits agricoles, voir De SCHUTTER O., International Trade in Agriculture and the Right to Food,
Dialogue on Globalization, Occasional Paper N°46, Genève, novembre 2009, pp. 23 – 29
277
La logique est que : la spécialisation d’un pays pauvre dans une culture destinée à l’exportation entraîne nécessairement la
baisse de production des denrées alimentaires de base dans ces pays, ainsi que leur disponibilité sur place. Il s’ensuit une
hausse des prix locaux de ces denrées alimentaires de base, et des risques de famine.
GONZALEZ C. G., « The Global Food Crises, Law, Policy, and the Elusive Quest of Justice », Yale Human Rights &
Development Law Journal, Vol. 13, n°2, 2010, p. 465

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
278
consensus quelconque. Un nombre important d’auteurs ont pourtant pu observer la
divergence en voie d’aggravation entre les bénéficiaires des échanges multilatéraux et
ceux qui sont marginalisés et ainsi rendus plus vulnérables – au niveau international,
entre les pays développés et les pays les moins avancés ; au niveau national, entre les
groupes d’élites et les groupes ruraux.

116. Sur le plan purement économique, on pourrait peut-être expliquer que le


modèle actuel des échanges multilatéraux est inspiré mais largement éloigné de
l’hypothèse proposée par les économistes classiques et néoclassiques, résulte du fait
que les conditions d’application de leurs théories ne sont jamais remplies en réalité,
dont notamment la concurrence parfaite sur le marché. 279 Il convient ici de garder
l’esprit que ces théoriciens n’assuraient à aucun moment que tout le monde pourrait
bénéficier de manière équitable du libre commerce, et qu’ils n’ont proposé aucun
régime garantissant la compensation des bénéficiaires aux déficitaires, sous quelle
que forme que ce soit. 280

117. Si nous accusons les défauts intrinsèques de théories classiques et néo


classiques comme origine du déséquilibre des conditions d’échanges internationaux,

278
L’étude de E. Diaz-Bonilla et L. Rica et le rapport de la Banque mondiale de 2002 établissent une interaction positive
entre l’ouverture à l’économie mondiale et la croissance économique, ce dernier indiquant particulièrement la divergence
évidente entre les groupes ayant des niveaux différents de l’ouverture à l’économie, dont certaines bénéficient de
l’intégration à l’économie mondiale alors que d’autres sont marginalisés. Voir DIAZ-BONILLA E. et RICA L., « Trade and
Agro-industrialization in Developing Countries: Trends and Policy Impacts », Agricultural Economic, Vol. 23, n°3,
septembre 2000, pp. 219 – 229, et World Bank, Globalization, Growth and Poverty: Building an Inclusive World Economy ,
World Bank Policy Research Report, Washington D.C., 2002, 192p.
Par contre, D. Rodrik connait l’absence des preuves qui associent la libération du commerce à la croissance économique. Sur
les détails, voir RODRIK D., The Global Governance of Trade: As If Development Really Mattered , Report submitted to the
United Nations Development Programme, New York, 2001, 58p.
En outre, les études de la Banque mondiale et L. A. Winters soulignent les effets négatifs du libre commerce sur les groupes
sociaux vulnérables à l’insécurité alimentaire, à savoir l’exacerbation de l’inégalité économique et sociale, la non
amélioration de revenues des paysans, la dégradation de la sécurité alimentaire, etc. Voir Banque mondiale, The Policy Roots
of Economic Crisis and Poverty: A Multi-Country Participatory Assessment of Structural Adjustment , Rapport prepare par le
SAPRIN (Structural Adjustment Participatory Review International Network ), Washington D.C., 2002, pp. 111 – 128, et
WINTERS L. A., Trade Policies for Poverty Alleviation in Developing Countries , Paper for the Series of Advanced
International Policy Seminars (SAIPS) on Trade and Development, Brussels, 2001, 13p.
279
Selon David Ricardo, ces conditions sont : la valeur du travail est égale au prix multiplié par la quantité de travail ; la
concurrence doit être parfaite ; il doit y avoir immobilité des facteurs de production au niveau international (seules les
marchandises circulent) et enfin la productivité doit être constante. Voir WIKIPEDIA, David Ricardo, texte disponible sur le
site Internet : [Link] (consulté le 29 août 2016)
280
FAO, Trade Reforms and Food Security: Conceptualizing the Linkages, op. cit., p. 14
D’ailleurs, tous comme l’a critiqué J. E. Stiglitz, « the theory of trade liberalization (under the assumption of perfect
markets, and under the hypothesis that the liberalization is fair) only promises that the country as a whole will benefit.
Theory predicts that there will be losers. In principle, the winners would compensate the losers; in practice, this almost
never happens ». STIGLITZ J. E., Making Globalization Work, New York, W.W. Norton & Company, 2006, p. 63
La même idée a été réaffirmée dans STIGLITZ J. E. et CHARLTON A., Fair Trade for All. How Trade Can Promote
Development, Oxford, Oxford University Press, 2007, pp. 28 – 29

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étant tenues pour l’une de causes structurelles de l’insécurité alimentaire chronique, il


ne faut pas oublier d’ailleurs l’échec de la communauté internationale lorsqu’elle
recourt au droit international afin de traduire l’idée humanitaire dans la réalité. 281
Malgré tous les efforts déployés pendant des décennies dans la lutte contre la faim, il
faut reconnaître que le droit international positif ne parvient pas jusqu’aux nos jours à
remédier directement à la distorsion du commerce international, ni à conférer aux
pays « déficitaires » des moyens efficaces pour affronter la pénurie des aliments.
Faute d’obligations précises et contraignantes, la plupart de normes contenues dans
les instruments internationaux sur le problème alimentaire se voient réduit es à des
simples rappels répétitifs d’une volonté noble, sans produire de résultats réels.

118. En particulier, la sécurité alimentaire constituait un sujet ignoré depuis


longtemps par le droit du commerce international (Parie I, Titre I). Le rappel bref de
l’histoire des échanges internationaux par C. Pasquier a bien révélé le fait que les
pratiques commerciales pendant des siècles traitaient seulement de l’él ément
quantitatif de la sécurité alimentaire, soit la sécurité d’approvisionnements des
aliments, et ne s’en préoccupaient que de manière accessoire. S’il n’existait pas
auparavant de concept général de la sécurité alimentaire tel qu’il existe aujourd’hui,
les échanges internationaux ne connaissaient quasiment pas ses autres éléments
constitutifs, à savoir l’accès durable à l’alimentation, la salubrité des aliments et la
préférence culturelle des populations concernées. 282

119. Ce n’est qu’à la suite du mouvement de la décolonisation et de la


revendication forte de développement, que la sécurité alimentaire a pu frayer, via le
secteur agricole, son accès au « champ de perception du libre-commerce
international ». 283 Malgré l’attention portée par les institutions internationales aux
effets néfastes des politiques commerciales agricoles adoptées par les pays
développés pour la lutte contre la faim et le sous-développement, les accords des
échanges multilatéraux contemporains en général et le GATT de 1947 en particulier

281
L’inégalité des règles du commerce international, la réforme économique mal suggérée et imposée par les institutions
financières internationales et la dominance des entreprises transnationales da ns le marché global des aliments sont accusées
par C. G. Gonzalezt comme causes structurelles de l’insécurité alimentaire perturbant les pays en développement. Pour
détail, voir GONZALEZ C. G., The Global Food Crises, Law, Policy, and the Elusive Quest of Justice », op. cit., pp. 464
282
PASQUIER C., « Sécurité alimentaire et liberté du commerce international », op. cit., pp. 630 – 638
283
Ibid., p. 639

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

n’avaient pas non plus envisagé le commerce des denrées alimentaires dans sa
singularité. 284 Celui-ci était assujetti aux mêmes règles et principes appliqués aux
produits industriels, même si on leur reconnaissait « une valeur stratégique du fait de
la nécessité d’approvisionner les populations ». 285 Ce n’est que par l’intermédiaire
d’un nombre très limité d’exceptions accordées aux produits agricoles, qu’une
garantie indirecte de la sécurité alimentaire a été préservée pour les Parties
contractantes du GATT. 286 Fâcheusement, un tel accès minuscule de la sécurité
alimentaire aux considérations commerciales a été rapidement écarté du fait de
l’exclusion ultérieure de facto de l’agriculture des compétences du GATT. 287

120. Par la suite la progression a été difficile, malgré quelques tentatives


telles que la reconnaissance de la spécificité des marchés agricoles et la création du
Comité du commerce des produits agricoles lors des négociations multilatérales du
Cycle Tokyo. Il fallut attendre la conclusion des négociations du Cycle de l’Uruguay
en 1994 pour que la sécurité alimentaire puisse obtenir sa reconnaissance
conventionnelle via l’insertion de nouveau de l’agriculture dans le champ
d’application des disciplines gouvernant le commerce international et deven ir ainsi
l’une des sources de contestations qui pourraient amener jusqu’à mettre en question la
raison légitime d’être de l’actuel régime multilatéral du commerce. 288

121. S’il est généralement reconnu que la réalisation effective du droit


universel à l’alimentation dépend au bout du compte du développement substantiel
sur le plan économique ainsi que sur le plan social, plus précisément de
l’augmentation substantielle du niveau de vie du peuple, ce qui est également l’une

284
Sur les effets négatifs des politiques commerciales agricoles des pays dévelo ppés avant la création de l’OMC, voir
CARLSON J., « Hunger, Agricultural Trade Liberalization, and Soft International Law : Addressing the Legal Dimensions of
a Political Problem », op. cit., pp. 1213 – 1220
En ce qui concerne les premières tentatives du GATT de 1947 à assurer la sécurité alimentaire, voir le présent travail, para.
190 – 202
285
PASQUIER C., « Sécurité alimentaire et liberté du commerce international », op. cit., p. 638
286
Il s’agit des exceptions à l’élimination générale de restrictions quantitatives pour la raison de la sécurité alimentaire
(Article XI, paragraphe 2, alinéas a), b) et c)), des possibilités d’accorder les subventions aux produits agricoles (Article
XVI, paragraphe 3), et des mesures prises en exécution d’engagements contractés sur un produit de base (Article XX, alinéa
h), à savoir blé, café, cacao, sucre, etc.

L’exclusion de facto de l’agriculture de la réglementation du GATT de 1947 est le résultat de l’octroi en 1956 aux Etats-
287

Unis de la dérogation de leurs obligations relatives aux restrictions quantitatives à l’importation sur les produits agricole s.
Pour les détails sur ce sujet, voir le présent travail para. 204 – 208
288
PASQUIER C., « Sécurité alimentaire et liberté du commerce international », op. cit., p. 639

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des finalités recherchées par l’OMC au travers de la promotion du libre-échange. Si le


droit de l’OMC a établi un cadre juridique qui permet à la mondialisation économique
de réussir à augmenter les échanges et donc à générer plus de richesses, cette
mondialisation n’est pas sans conséquences positives sur des domaines tels que la
sécurité alimentaire et les droits de l’homme. Cependant, sur le plan juridique
international, ce n’est que dans le contexte de mondialisation du commerce des
aliments que la réalisation de ce droit va se voir largement limitée par l’impératif de
libérer la circulation des marchandises. Une étude attentive et minutieuse sur la
question de savoir comment le problème alimentaire a été reçu et positionné dans le
système commercial multilatéral, nous conduira à un telle constatation (Partie I).

122. A un certain niveau, on pourrait attribuer le contraste affligeant entre la


réalité et l’intention première noble, à la fragmentation du droit international positif,
et espérer que la mauvaise articulation des différents secteurs du d roit international,
entre ceux qui sauvegardent les droits fondamentaux de l’homme et ceux qui
promeuvent les échanges internationaux, pourrait être redressée au niveau national.
Cette espérance devient immédiatement une illusion lorsque l’on se plonge dan s la
complexité du système juridique présidant aux échanges entre les Membres de
l’OMC, dont les défauts intrinsèques ne permettent pas la réalisation d’un tel
redressement. Alors que le monde d’aujoud’hui est confronté à des nouveaux défis
émergés sur les plans économic, social et environnemental, l’inadaptation du régime
actuel du commerce multilatéral aux enjeux alimentaires devient d’autant plus
évidente. Or, ceci ne signifie pas pour autant le rejet complet des règles figurant dans
les présents accords de l’OMC, ces dernières représentant uniquement le résultat de la
première démarche dans la libération des échanges et pouvant tout à fait être
améliorées au fur et à mesure des négociations commerciales multilatérales en cours
dans un sens plus favorable à la promotion de la sécurité alimentaire (Partie II).

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Partie I – Le problème alimentaire dans l’ordre juridique du


commerce agricole

123. Si le développement du commerce est considéré comme l’une des


solutions clés dans la lutte contre la faim et la malnutrition à l’échelle mondiale, le
problème alimentaire n’a jamais été au cœur des préoccupations commerciales lors
de la conception du régime commercial multilatéral (Titre I). C’est à travers
l’intégration du secteur agricole dans le droit de l’OMC que la sécurité alimentaire
voit sa première reconnaissance conventionnelle dans l’ordre juridique du commerce
multilatéral (Titre II).

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TITRE I – L’ABSENCE DE LA SECURITE ALIMENTAIRE DANS LES


PREOCCUPATIONS COMMERCIALES INTERNATIONALES

124. Le manque total des préoccupations quant à la sécurité alimentaire dans


l’esprit du libre-échange (Chapitre I) avait été légèrement compensé par la prise en
compte indirecte des préoccupations alimentaires par le GATT de 1947 à travers une
attention exceptionnelle accordée à la spécificité du commerce agricole (Chapitre II).
Cependant, un tel accès indirect de la sécurité alimentaire aux préoccupations
commerciales est complètement écarté par l’exclusion de facto du commerce des
produits agricoles de l’encadrement du GATT de 1947. La circulation des produits
agricoles en général, et les approvisionnements alimentaires ainsi que l’accès à ces
approvisionnements en particulier, demeurent ainsi marqués par la précarité (Chapitre
III). C’est plutôt en dehors des forums où se déroulent les négociations multilatérales
du commerce que nous notons un mouvement tendant à organiser le commerce
agricole de façon à prendre en compte le problème alimentaire mondial (Chapitre IV).

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Chapitre I – L’absence de la sécurité alimentaire dans l’esprit du


libre-échange

125. S’il existe un consensus selon lequel le commerce international peut être
un instrument clé à la disposition des Etats pour développer l’économie et réduire la
pauvreté en général et promouvoir la sécurité alimentaire en particulier (Section I),
cette dernière a cependant été ignorée par les règles organisant le libre-échange dès
leur origine (Section II).

Section I – Le libre-échange comme instrument indispensable à la sécurité


alimentaire

126. L’affirmation que l’extension des échanges commerciaux ouvre des


perspectives en matière de lutte contre la faim et la pauvreté dans les pays en
développement s’ancre dans les théories classiques et néoclassiques du commerce
international (Paragraphe 1). Elle repose sur divers arguments pouvant être regroupés
autour de trois thèmes, à savoir disponibilité, stabilité et accessibilité (Paragraphe 2).
Malgré l’imperfection du système commercial multilatéral dans l’état actuel, le droit
international positif réaffirme à diverses occasions la grande importance du
commerce comme instrument indispensable pour la promotion de la sécurité
alimentaire (Paragraphe 3).

Paragraphe 1 – Le fondement théorique

127. Le recours au fondement théorique du système commercial multilatéral


est inévitable pour évaluer de façon complète la contribution du commerce
international à la sécurité alimentaire.

128. L’idée que les échanges commerciaux internationaux ont pour effet de
maximiser le rendement global de l’ensemble des Etats participants, doit son origine
aux théories classique et néoclassique de libre-échange, qui datent de plus de trois
siècles, pour ses premières présentations.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

129. Dans son fameux ouvrage La Richesse des Nations (1776), Adam Smith
(1723-1790), le « père fondateur » du libéralisme moderne, réfutait les théories
mercantilistes, selon lesquelles la richesse d’un pays se mesurait à la quantité de
métal précieux, or et argent, qu’il possède. Adam Smith avait pour avis que la
richesse résidait plutôt dans la production annuelle obtenue grâce au travail des
hommes. L’enrichissement du pays reposait ainsi sur l’augmentation de la quantité de
travail et l’amélioration de la productivité. Etant donné que la division du travail au
niveau national avait pour effet l’augmentation de production nationale, la division du
travail au niveau international en fonction des « avantages absolus » de chaque pays
devraient permettre la croissance de la production de ses biens spécialisés, et ainsi
celle de la production mondiale totale.289 L’échange de ces biens pourrait procurer un
gain certain à tous les pays. En conséquence, tous les pays ont tout intérêt à se
spécialiser dans les productions où ils disposent d’un avantage absolu, autrement dit,
dans la production d’un bien où sa production par unité de facteur est supérieure au x
autres pays, et à développer les échanges avec les autres pays afin d’exporter le
surplus et d’importer des biens que d’autres pays produisent de manière plus
efficace.290

130. Si l’analyse d’Adam Smith est une simplification qui limite l’échange au
seul cas où il existe des avantages absolus, la doctrine de David Ricardo (1772-1823)
constatait que même en l’absence d’avantages absolus, il était toujours possible pour
un pays de tirer des profits de l’échange international, à condition qu’il dispose d’un
avantage comparatif. 291 En prenant son célèbre exemple des coûts de production du
drap anglais et celle du vin portugais, David Ricardo parvenait à démontrer un gain
réciproque pour ces deux pays après la spécialisation, à condition que les structures
de coûts comparés soient différentes en autarcie dans ces pays et que le taux
d’échange international soit compris entre les deux coûts comparés internes. 292 Dans

289
Pour Adam Smith, la division de travail constituait l’une des trois grandes causes de l’enrichissement d’un pays. Les deux
autres sont l’accumulation du capital et la taille du marché.
290
SYKES A. O., « Comparative Advantage and the Normative Economics of International Trade Policy », J.I.E.L., Vol. 1,
n°1, 1998, pp. 53 – 55 et 60 – 67

Pour les passages originaux de la doctrine d’avantage comparatif, voir RICARDO D., The Principle of Political Economy
291

and Taxation, Londres, 1817, republished in New York, E. P. Dutton & Co, 1921, pp. 77 – 93
LASSUDRIE-DUCHÊNE B. et ÜNAL-KESENCI D., « L’avantage comparatif, notion fondamentale et controversée », in
292

CEPII, L’économie mondiale 2002, Paris, La Découverte, 2001, p. 90

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

cette configuration, on observe qu’ « à la suite de l’ouverture et de la spécialisation,


une réallocation des mêmes ressources permet d’instaurer une structure de production
optimale pour les deux pays et d’augmenter la consommation de leurs habitants ». 293
Etant considérée comme l’explication la plus solide des bénéfices pouvant être tirés
de la participation aux échanges internationaux, la pensée ricardienne avait eu pour
conséquence d’inspirer les grandes vagues de libéralisation du commerce
international, d’abord suite à la révolution industrielle des années 1860, puis après la
deuxième guerre mondiale.

131. On remarque toutefois que les théoriciens classiques, David Ricardo et


John Stuart Mill, insistaient surtout sur des éléments qualitatifs, à savoir l’habileté
des travailleurs et la détention d’avantages technologiques ou naturels différents d’un
pays à l’autre. Ils laissaient de côté d’autres facteurs comme les machines et les
autres équipements. Il faut attendre le début du 20 ème siècle pour que les économistes
suédois, Eli Heckscher (1879-1952) et Bertil Ohlin (1899-1979), enrichissent la
pensée et l’approche des théories classiques en y introduisant des carac téristiques
quantitatives, à savoir le facteur capital. Selon le modèle Heckscher, Ohlin,
Samuelson (modèle HOS), la théorie de l’avantage comparatif a été renouvelée
comme suit : l’origine des échanges internationaux réside dans la différence de coûts
comparés des biens traduits par les différentes dotations dont les pays disposent dans
les facteurs de production, quels qu’ils soient en travail ou en capital. Les pays
produisent et exportent ainsi « les produits contenant intensivement les dotations dont
ils disposent en abondance et importent les biens qui nécessitent l’utilisation de
facteur dont ils sont en pénurie ». 294 Donc, en global, les échanges permettent à la
mobilité des biens de substituer la mobilité de facteurs de production immobiles ou
peu mobiles au niveau international. De ce fait, un gain d’échange réciproque peut
être généré pour les pays qui s’engagent dans la voie du commerce international.

132. En conclusion, lorsque les conditions des échanges et de la concurrence


entre Etats ne sont pas perturbées par des politiques protectionnistes, le commerce
international permet la réalisation d’une allocation optimale des ressources employées

293
Ibid., pp. 93 – 94
294
Ibid.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

à la production de biens et de services, et accroit ainsi l’efficacité de l’économie


mondiale en générant plus de richesses et en consommant moins de ressources.

133. Les observations résultant d’un nombre important d’études empiriques


révèlent que les théories classiques et néoclassiques ne présentent qu’une explication
fragmentaire du schèma du commerce international, en raison d’une base d’analyse
fondée sur des modèles simplifiés. Ces théories sont toujours considérées comme
étant l’approche dominante des gouvernements et des organisations internationales
lors de la prise de décision dans leurs politiques commerciales.295

Paragraphe 2 – Les controverses sur les contributions de la


libéralisation du commerce à la sécurité alimentaire

134. A partir de la théorie des avantages comparatifs, les économistes ont


parvenu à développer de nombreux arguments en faveur des échanges int ernationaux
en tant que « composante essentielle de toute stratégie de sécurité alimentaire fondée
sur l’autosubsistance ». 296 En fonction de différentes perspectives de la contribution
du commerce à la sécurité alimentaire, ces arguments peuvent être regrou pés en trois
catégories autour des thèmes suivants : disponibilité, stabilité et accessibilité. Le
présent travail révèle que la concrétisation définitive d’un impact bénéfique du
commerce sur la disponibilité des denrées alimentaires sur les marchés intérieurs d’un
pays donné (A), est subordonnée à deux conditions importantes. La première tient à la
stabilité du marché mondial comme source fiable d’approvisionnements alimentaires
à des prix abordables (B), tandis que la deuxième porte sur l’accessibilité d ’un pays
donné aux produits vivriers importés (C). Sur le plan national, cette accessibilité est
définie par la capacité d’importation visant à combler le déficit alimentaire.

A. Le commerce et la disponibilité alimentaire


135. S’agissant de la disponibilité, le commerce international et sa
libéralisation ont un impact bénéfique sur la sécurité alimentaire en augmentant
effectivement, tant en termes de quantité que de diversité, les approvisionnements

295
FAO, Trade Reforms and Food Security: Conceptualizing the Linkages, op. cit., pp. 13 – 16
296
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 10, para. 10.2.2

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alimentaires disponibles pour la consommation des peuples. Précisément, la


spécialisation de l’agriculture en fonction des avantages comparatifs permet à la
production mondiale vivrière de s’effectuer de manière optimale et efficace et de se
développer ainsi sur une grande échelle. Grâce à la libre circulation des
marchandises, de telles offres abondantes sur le marché mondial se transforment en
approvisionnements supplémentaires sur les marchés locaux, qui comblent
éventuellement l’écart entre la production intérieure et la consommation
297
continuellement croissante. En ce qui concerne sa contribution à accroître la
diversité de l’offre de produits, le commerce international enrichit le choix des
consommateurs en leur donnant accès à une gamme plus large et variée de denrées
alimentaires, dont certains ne peuvent pas être produits dans un pays donné ou ne
pourraient être produits qu’à des conditions très particulières et très couteuses à ca use
des contraintes naturelles. 298

B. Le commerce et la stabilité de l’offre alimentaire


136. Etant un élément essentiel de la sécurité alimentaire, la stabilité de
l’offre alimentaire constitue un objectif important tant pour les pays développés que
pour les pays en développement. 299 Rappelons que, par rapport à la production
industrielle, la production des denrées alimentaires revêt certaines part icularités. Par
exemple, elle est soumise à l’influence des facteurs environnementaux exogènes et
impondérables tels que les accidents climatiques ou les maladies et les ravages des
insectes. La répercussion de la production alimentaire sur la fluctuation de marché est
rigide et souvent retardée. L’élasticité de la demande alimentaire aux variations de
prix est faible. 300 Ce sont ces particularités qui rendent la relation offre-demande des
denrées alimentaires très variable. En général, le commerce peut absorber les

297
Lors du Sommet mondial de l’alimentation de 1996, la FAO a pu observer que, de 1970 à 1990, la production agric ole
brute dans l’ensemble du monde en développement avait augmenté de 3,3% par an, alors que la croissance de demande
intérieure passait 3,6% par an. Grâce au commerce, la consommation alimentaire avait pu augmenter 10% plus vite que la
production.
Voir FAO, Documents d’information technique du Sommet mondiale de l’alimentation , Rome, 1996, Volume 3, n°12, para.
3.5
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture - Manuel de référence - I - Introduction et sujets
298

généraux, op. cit., Module 2, para. 2.1.2


299
Surtout, le bas niveau général des prix de produits agricoles soulève la question de l’instabilité des cours des produits
agricoles, l’une des questions les plus difficiles pour les agriculteurs. Voir FUMEY G. , L’agriculture dans la nouvelle
économie mondiale, op. cit., p. 199
300
Ibid., pp. 200 – 201

- 101 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

fluctuations d’approvisionnements alimentaires en écoulant des excédents transitoires


dans les années d’abondance, ou en compensant des déficits de la production locale
dans les années de pénurie.301 Cela a une importance non négligeable notamment pour
les pays en développement importateurs. Dans ces pays, les faibles niveaux de
consommation d’une bonne partie de la population ne permettent pas d’ajustement
approprié des fluctuations de production, et la détention de stock public parait trop
onéreuse.302

137. Néanmoins, cet argument du commerce comme outil de stabilisation des


approvisionnements alimentaires se heurte, en réalité, à plusieurs contraintes.
Premièrement, le commerce pourrait devenir lui-même la source d’instabilité,
lorsqu’un pays se spécialise fortement dans la production de certains biens
d’exportation et dépend très largement des importations pour remédier aux déficits
alimentaires intérieurs. C’est surtout le cas de nombreux pays en développement
pauvres qui sont conduits par les « opportunités commerciales » à substituer leurs
cultures vivrières par un nombre très limité de cultures commerciales destinées à
l’exportation. 303 Ainsi, sur les marchés peu encadrés, plus le régime commercial de
ces pays est ouvert, plus leurs approvisionnements alimentaires intérieurs sont

301
Cependant, l’effet positif du commerce à l’équilibre d’offre -demande ne s’étend pas nécessairement à garantir la stabilité
du prix des produits agricoles. En effet, comme l’a démontré J.-P. Charvet dans son œuvre, les produits agricoles étaient
soumis à l’application de la fameuse règle de l’effet de King établie par Gregory KING (1648 – 1712). Dans son œuvre
Natural and political observations and conclusions upon the state and condition of England in 1696, Gregory King relève
que lorsqu’une récolte est déficitaire, les prix augmentent mais l’augmentation est supérieure, proportionnellement, aux
quantités qui manquent. « Pour un déficit de production de 10% par rapport à la normale, le prix unitaire augmente de 15% ;
pour un déficit de production de 20%, le prix unitaire augmente de 80%. » L’effet de King joue aussi en cas de
surproduction : « le prix unitaire diminue deux fois plus vite que les quantités en excéde nt par rapport à la situation
d’équilibre du marché […]. Pour qu’une récolte supérieure de 10% par rapport à la normale soit absorbée par les
consommateurs, il faut que les prix baissent de 20% ». La rigidité de l’offre, la dispersion des producteurs, l’in élasticité de la
demande expliquent toute à la fois les très amples fluctuations de prix. Sur les détails, voir CHARVET J. -P., Le désordre
alimentaire mondial : surplus et pénuries, le scandale, Paris, Hatier, 1987, pp. 38 – 42
302
FAO, Documents d’information technique du Sommet mondiale de l’alimentation , op. cit., para. 3.12
303
Une étude de l’FAO de 2002 a bien démontré qu’un nombre relativement restreint de produits agricoles représentent une
proportion majeure du total des recettes d’exportati on dans de nombreux pays en développement. Ce phénomène est
notamment très prononcé dans les pays tropicaux, qui sont souvent tributaires d’un seul produit agricole pour leurs recettes
d’exportation de marchandises, par exemple :
- pour le Burundi, le café vert, le thé et le sucre représentent 89% de ses recettes d’exportation de marchandises,
dont 75% provient de l’exportation du café vert ;
- pour le Nioué, ce sont le cacao, le miel et les bananes qui sont sources de 75% de ses recettes d’exportation de
marchandises, dont 71% provient de l’exportation du cacao ; et
- pour le Malawi, le tabac, le thé et le sucre représentent 70% de ses recettes d’exportation de marchandises, dont
59% provient de l’exportation du tabac.
Sur les détails, voir FAO, Dépendances des pays en développement à l’égard des exportations d’un seul produit agricole :
étendu de problème et tendances, in FAO, Etudes de la FAO sur des aspects sélectionnés des négociations de l’OMC sur
l’agriculture, Rome, 2002, pp. 248 – 270
Certains auteurs remarquent également un tel phénomène. Citons FUMEY G., L’agriculture dans la nouvelle économie
mondiale, op. cit., p. 234, et VINCENT Ph., Institutions économiques internationales, Bruxelles, Larcier, 2009, p. 22

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

exposés à la double fluctuation du marché mondial, d’un côté la fluctuation du prix


des produits exportés et, de l’autre côté, la fluctuation du prix des denrées
alimentaires importées. 304

138. Deuxièmement, en plus de causes naturelles, la variabilité de l’offre sur


le marché mondial se voit, en effet, exacerbée par les interventions gouvernementales
des pays développés exportateurs des denrées alimentaires, qui mettent souvent en
place des politiques commerciales ayant un effet de distorsion sur les circulations des
marchandises. Selon J. Carlson, il s’agit de deux types principaux d’intervention qui
accompagnent souvent les projets de soutien agricole mis en place par les pays
développés : les obstacles aux frontières pour l’importation tels que droits de douane,
restrictions quantitatives à l’importation, et les subventions à l’exportation
encourageant l’écoulement des surplus sur les marchés internationaux. 305306 Dans ce
sens, l’OCDE a pu observer que l’application de ces politiques par le s pays
développés avait pour effet non seulement d’isoler leurs marchés intérieurs et de
diminuer considérablement la demande sur le marché mondial, mais également de
faire retomber les variations de leurs productions intérieures sur le marché
mondial.307

C. Le commerce et l’accès à l’alimentation


139. En premier lieu, s’agissant de la question de l’accessibilité et du
commerce, le libre-échange permettrait à la production agricole mondiale de
s’effectuer dans les régions les moins couteuses et offrirait ainsi au prix le moins
couteux les aliments disponibles sur le marché. En conséquence, un prix plus
abordable permettrait aux consommateurs d’accéder à la nourriture. En deuxième
lieu, la contribution du commerce international à la sécurité alimentaire tient à
l’accélération de la croissance des revenus des pays participants et ainsi au
renforcement de leur capacité à combler, par des aliments importés, le déficit

304
FUMEY G., L’agriculture dans la nouvelle économie mondiale, op. cit., p. 234
305
Dans le présent travail, on entend par subventions à l’exportation le même sens que celui décrit à l’article 3.1 a) de
l’Accord sur les subventions et les mesures compensatoires de l’OMC. Il s’agit des mesu res qui impliquent une contribution
financière de la part des pouvoirs publics et sont subordonnées aux résultats à l’exportation effectifs.
306
CARLSON J., « Hunger, Agricultural Trade Liberalization, and Soft International Law : Addressing the Legal Dimens ions
of a Political Problem », op. cit., pp. 1211 – 1213
307
OCDE, Problems of Agricultural Trade, Paris, 1980, p. 111

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alimentaire éventuel. Le libre-échange conduit les pays à optimiser l’allocation des


ressources intérieures en vue de pouvoir tirer profits de leur avantage comparatif, et
de stimuler une production intérieure plus efficiente et importante qui entraîne
subséquemment l’accroissement des exportations. Cet accroissement peut générer
plus de recettes et atténuer directement les contraintes financières aux importations. 308
En outre, l’amplification des industries axées sur l’exportation pourrait conduire à la
croissance de l’emploi et améliorer l’accès de ménages et des particuliers à
l’alimentation. 309

140. Il est évident qu’une abondante littérature économique a fourni une forte
justification théorique concernant la contribution du commerce à la croissance
économique et à l’amélioration de la situation alimentaire. Cependant, lorsqu’il s’agit
de la plupart des pays en développement souffrant de pénurie alimentaire chronique,
la réalisation de cet effet bénéfique se voit freinée aussi bien au niveau national qu’au
niveau individuel.

141. Au niveau national, la FAO a pu observer, pendant les dernières


décennies, une amélioration modeste de la capacité de financer les importations dans
les pays en développement. Une part moins grande de leurs dépenses totales
d’importation était consacrée à l’achat des aliments. 310 De telles améliorations sont
pourtant loin d’être suffisantes pour résoudre le problème alimentaire. Les termes de
l’échange nets entre les exportations de produits agricoles traditionnels et les
importations de produits industriels et pétrolières ne sont guère favorables pour les
pays en développement, et risquent encore de se dégrader. Ces pays se trouvent par
conséquent dans la nécessité d’étendre leur accès aux marchés mondiaux, surtout à
ceux des pays développés, afin d’assurer la croissance des exportations. Cependant, le
protectionnisme pratiqué par les pays développés, tels que droits de douane, mesures
sanitaires et phytosanitaires, et d’autres réglementations techniques, entrave
sérieusement les exportations des produits provenant des pays en développement, et

308
FAO, Documents d’information technique du Sommet mondiale de l’alimentation , op. cit., para. 3.15 – 3.17
309
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 10, para. 10.2.5
310
Ibid., Module 10, para. 10.2.3

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

empêche ainsi la production des richesses nécessaires pour que ces pays puissent
importer les produits vivriers pour leurs peuples. 311

142. Au niveau individuel, la question de l’accès à la nourriture pose le


problème du pouvoir d’achat. Dans ce sens, le commerce peut jouer un rôle important
dans le renforcement de la sécurité alimentaire seulement dans le cas où il contribue
réellement à une augmentation générale de l’emploi et à un développement
économique dont les retombées profitent surtout aux groupes de la société aux
312
revenus les plus faibles. Dans le secteur agricole, faute d’accès aux ressources
nécessaires et aux soutiens intérieurs de l’Etat, les petits producteurs risquent d’être
marginalisés par l’expansion de la production destinée à l’exportation, jusqu’à
l’abandon de leurs productions traditionnelles et leurs terres. Quant aux autres
secteurs de l’économie, l’augmentation des gains en devises tirés des exportations ne
se transforme pas automatiquement en approvisionnements alimentaires dont les
populations les plus vulnérables ont besoin. De surcroît, lorsque l’inégalité domine
dans les rapports sociaux, la situation alimentaire de la majorité pauvre pourrait être
dégradée par les répercussions des difficultés du commerce. C’es ainsi que manifeste
la dimension sociale du problème alimentaire. Dans ce sens, la concrétisation de
l’effet bénéfique du commerce à l’égard des individus dépend entre autres de la mise
en place de politiques nationales de redistributions équitables qui assurent au moins
un accès minimum à la nourriture. 313

Paragraphe 3 – Le droit international positif

143. Jusqu’à l’heure actuelle, les débats théoriques sur la question des
rapports entre commerce agricole et problème alimentaire mondial sont loin d’avoir
abouti à une conclusion définitive. En réalité, en raison de son importance
économique, sociale et stratégique, le secteur agricole est traditionnellement bien
protégé par les gouvernements. 314 Le mouvement vers l’ouverture des échanges

311
VINCENT Ph., Institutions économiques internationales, op. cit., pp. 18 – 20
312
FAO, Documents d’information technique du Sommet mondiale de l’alimentation , op. cit., para. 3.23
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture - Manuel de référence - I - Introduction et sujets
313

généraux, op. cit., para. 2.2.1


314
Ph. VINCENT a énuméré les arguments en faveur du protectionnisme comme suivant :

- 105 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

agricoles pose toujours des questions très sensibles et se heurte souvent aux obstacles
explicites ou déguisées mis en place par les acteurs principaux des marchés
internationaux. Malgré l’existence persistante du protectionnisme agricole et les
imperfections réelles des arrangements commerciaux multilatéraux, les experts des
relations économiques internationales considèrent le commerce et sa réforme comme
une « composante essentielle de toute stratégie de sécurité alimentaire fondée sur
l’autosuffisance ». 315 Parmi un nombre important d’instruments élaborés à diverses
occasions par les organisations internationales traitant du problème alimentaire, les
textes suivant méritent d’être soulignés. Ils ont consolidé les résultats des efforts
déployés par la communauté internationale sous l’égide des Nations Unies et de ses
divers organes sur des questions du commerce ayant une incidence sur la sécurité
alimentaire. 316

144. Dans son article 11.2 (b), le Pacte international relatif aux droits
économiques, sociaux et culturels a envisagé, de façon implicite, la contribution du
commerce dans les actions de sauvegarde du droit à une alimentation adéquate. Il
exige des Etats contractants d’adopter, individuellement ou au moyen de la
coopération internationale, les mesures nécessaires « pour assurer une répartition

1) Il est impossible pour les pays en développement de renoncer aux recettes douanières qui constituent souvent une
source indispensable de revenus et le seul moyen de récupérer les devises. Voir TODARO M. P. et SMITH S. C.,
Economic Development, 12nd ed., Boston, Pearson, 2015, pp. 637 – 639. ; KOWALSKI P., Impact of changes in
tariffs on developing countries’ government revenue, OECD Trade Policy Working Paper n°18, Paris, 2005, 104p.;
et LAIRD S., VANZETTI D. et FERNANDEZ DE CORDOBA S., Smoke and Mirrors, Making Sense of the WTO
Industrial Tariff Negotiations, UNCTAD Policy Issues in International Trade and Commodities Study Series N°30,
Genève, 2006, p. 18
2) Le protectionnisme est considéré souvent par certains auteurs comme une étape intermédiaire vers le libre -
échange. La protection est surtout nécessaire pour permettre aux industries naissantes de se développer
suffisamment avant d’entrer dans la concurrence avec les industries déjà installées. Voir BAIROCH P., Mythes et
paradoxes de l’histoire économique, Paris, La Découverte, 2005, pp. 77 – 79
3) En matière agricole, les économies d’échelle vont arriver un moment où « le producteur est obligé de mettre en
culture des terres de moins bonne qualité. Le coût de chaque unité produite augmentera, diminuant dès lors
l’avantage comparatif ». Voir le travail de GRAHAM F., « Some Aspects of Protection Further Considered »,
Quaterly Journal of Economics, Vol. 37, n°2, 1923 pp. 199 – 227
4) Le protectionnisme est d’ailleurs soutenu par les secteurs pour lesquels l’Etat ne dispose pas d’un avantage
comparatif. La tradition de protectionnisme agricole persiste également afin d’assurer le niveau de vie des
populations rurales et de réduire la dépendance des Etats à l’égard des importations agricoles. VINCENT Ph.,
Institutions économiques internationales, op. cit., pp. 24 – 25
315
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 10, para. 10.2.2
316
Nous trouverons d’ailleurs des passages sur ce sujet dans les résolutions et déclarations de l’Assemblé générale, de la
Conférence sur le commerce et le développement, du Conseil économique et social, de la Commission des droits de l’homme
des Nations Unies, et du Comité de la sécurité alimentaire mondiale de la FAO.

- 106 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

équitable des ressources alimentaires mondiales par rapport aux besoins, compte tenu
des problèmes qui se posent tant aux pays importateurs qu’aux pays exportateurs de
denrées alimentaires ». 317

145. A l’occasion de la Conférence mondiale de l’alimentation de 1974, le


rapport entre sécurité alimentaire et commerce international a nécessité plusieurs
jours de discussion. 318 La déclaration adoptée à l’issue de la Conférence a encouragé
explicitement les Etats à réajuster leurs politiques agricoles, « en reconnaissant… le
rapport qui lie le problème alimentaire mondial et le commerce international ».
Particulièrement, les pays développés étaient invités à « tenir compte, dans la mesure
du possible, des intérêts des pays en voie de développement exportateurs…afin
d’éviter de porter préjudice aux exportations de ceux-ci ». La coopération dans les
négociations commerciales multilatérales était d’ailleurs appelée à mettre au point des
mesures efficaces en vue de stabiliser les marchés mondiaux, promouvoir les prix
équitables et rémunérateurs et renforcer la capacité d’importation des pays en
développement. 319 Sur ce point, la déclaration a présenté un plan très ambitieux, dont
le contenu opératoire est pourtant grandement restreint de manière regrettable par
l’expression de « dans la mesure du possible ». 320

146. Lorsque 186 pays se sont réunis à Rome en 1996 à l’occasion du Sommet
mondial de l’alimentation, ils ont réaffirmé que « le commerce est un élément

317
Article 11.2 (b) du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels
RONDEAU A., « La Conférence mondiale de l’alimentation ou le triomphe de la rhétorique. Rome, 5 – 16 novembre
318

1974 », Revue Tiers Monde, Vol. 16, n°63, 1975, p. 680


319
Sur ce point, le texte original de la déclaration se lit comme suit :
« tous les Etats devraient s’efforcer, dans toute la mesure possible, de réajuster, le cas échéant, leurs politiques
agricoles de manière à accorder la priorité à la production alimentaire, en reconnaissant à cette occasion le rapport
qui lie le problème alimentaire mondial et le commerce international. Pour déterminer leur attitude à l’égard des
programmes de soutien agricole en faveur de la production alimentaire nationale, les pays développés devraient
tenir compte, dans la mesure du possible, des intérêts des pays en voie de développement exportateurs de produits
alimentaires, afin d’éviter de porter préjudice aux exportations de ceux -ci. En outre, tous les pays devraient
coopérer pour mettre au point des mesures efficaces afin d’affronter le problème de la stabilisation des marchés
mondiaux et de la promotion de prix équitables et rémunérateurs, notamment par des arrangements internation aux,
d’améliorer l’accès aux marchés moyennant la réduction ou la suppression des obstacles douaniers et non
douaniers pour les produits intéressant les pays en développement, d’accroître substantiellement les recettes
d’exportation de ces pays, de contribuer à la diversification de leurs exportations et de leur appliquer, dans les
négociations commerciales multilatérales, les principes de la Déclaration de Tokyo, notamment celui de non -
réciprocité et de traitement plus favorable. »
ONU, Déclaration universelle pour l’élimination définitive de la faim et de la malnutrition , adoptée le 16 novembre 1974 par
la Conférence mondiale de l’alimentation, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 25 juillet 2016)
RONDEAU A., « La Conférence mondiale de l’alimentation ou le triomphe de la rhétorique. Rome, 5 – 16 novembre
320

1974 », op. cit., p. 680

- 107 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

essentiel à la sécurité alimentaire » et se sont solennellement engagés à s’efforcer


« de faire en sorte que les politiques concernant le commerce des denrées alimentaires
et agricoles et les échanges en général contribuent à renforcer la sécurité alimentaire
pour tous grâce à un système commercial mondial à la fois juste et axé sur le
marché ». 321 D’ailleurs, le Plan d’action adopté à l’issue du Sommet ne s’était pas
borné à reprendre l’idée que « le commerce engendre une utilisation efficace des
ressources et encourage la croissance économique qui est indispensable pour
améliorer la sécurité alimentaire », et allait plus loin en précisant dans son paragraphe
37 :

« le commerce permet à la consommation alimentaire de dépasser la


production vivrière, contribue à réduire les fluctuations de la production et de
la consommation et évite en partie d’avoir à constituer des stocks. Il facilite
considérablement l’accès à la nourriture grâce à ses effets positifs sur la
croissance économique, les revenus et l’emploi. Des politiques économiques et
sociales appropriées sont le meilleur moyen d’assurer que tous, y compris les
pauvres, profitent de la croissance économique. Les politiques commerciales
appropriées doivent promouvoir les objectifs de croissance durable et de
sécurité alimentaire ». 322

147. Ayant à réaffirmer le principe que le commerce est un facteur clé de la


sécurité alimentaire mondiale, la Déclaration du Sommet mondial de l’alimentation :
cinq ans après, a invité le Conseil de la FAO à créer un groupe de travail
intergouvernemental pour élaborer une série de directives volontaires. Elles visent à
donner aux Etats des orientations pratiques pour assurer la concrétisation de la
sécurité alimentaire de manière à atteindre les objectifs fixés par le Plan d’action du
Sommet mondial de l’alimentation. 323 Ces directives volontaires sont adoptées par le

321
FAO, Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale, adoptée par le Sommet mondial de l’alimentation de
1996, Rome, 13 – 17 novembre 1996, texte disponible sur le site Internet : [Link] (consulté
le 25 juillet 2016)
322
Texte disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 25 juillet 2016)
323
La Déclaration du Sommet mondial de l’alimentation : cinq ans après (sic) a invité « le Conseil de la FAO à créer un
groupe de travail intergouvernemental chargé d’élaborer, dans un délai de deux ans, avec la partic ipation des parties
parentes, une série de Directives volontaires à l’appui des efforts faits par les Etats Membres pour assurer la concrétisatio n
progressive du droit à une alimentation adéquate, dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale ». FAO, du Sommet
mondial de l’alimentation : cinq ans après, op. cit., p. 92, Volonté politique 10

- 108 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Conseil de la FAO en 2004, remettant l’accent sur la contribution du commerce


international qui « peut fortement contribuer à promouvoir le développement
économique, à lutter contre la pauvreté et à améliorer la sécurité alimentaire à
l’échelle nationale ». 324 Elles invitent ensuite les Etats à favoriser le commerce
international « en tant qu’instrument efficace de développement, parmi d’autres, dans
la mesure où un élargissement des échanges internationaux peut ouvrir des
perspectives en matière de lutte contre la faim et la pauvreté dans bien des pays en
développement ». 325 Bien que ces directives n’aient, par leur nature « volontaire »,
pas d’effet juridique contraignant, leur mise en œuvre est assurée par une volonté
politique forte du fait qu’elles sont élaborées par un groupe de travail
intergouvernemental, c’est-à-dire par les Etats participants, et non pas par des experts
indépendants, comme dans le cas des Observations générales n°12 établies par le
Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU. 326

Section II – La sécurité alimentaire, un concept ignoré de la théorie du libre


échange

148. La pratique étatique depuis des siècles de remédier au déficit alimentaire


interne par le commerce extérieur permet de constituer l’aspect quantitatif de la
sécurité alimentaire – la sécurité des approvisionnements alimentaires. Néanmoins,
on ne trouve, sur le plan juridique international, aucune incidence de cet aspect dans
l’esprit du libre-échange (Paragraphe 1). En ce qui concerne l’aspect qualitatif de la
sécurité alimentaire – la sécurité sanitaire des aliments, il représente dès son origine
des enjeux plutôt au niveau national et n’apparaît sur la scène internationale que très
récemment (Paragraphe 2).

Paragraphe 1 – La sécurité des approvisionnements alimentaires -


absente paradoxalement du libre-échange

149. En pratique, la tradition du protectionnisme dans le secteur agricole


tenait les échanges des denrées alimentaires loin du mouvement de libéralisation du

FAO, Directives volontaires : à l’appui de la concrétisation progressive du droit à une alimentation adéquate dans le
324

contexte de la sécurité alimentaire nationale, op. cit., Parti III, para. 6


325
Ibid., para. 7
326
MECHLEM K., « The Development of Voluntary Guidelines for the Right to Adequate Food », op. cit., p. 363

- 109 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
327
commerce (A). Sur le plan juridique international, les produits agricoles ayant été
paradoxalement considérés comme « des marchandises comme les autres », la
sécurité des approvisionnements alimentaires a été ignorée pendant longtemps dans
l’évolution du principe de la liberté du commerce (B), et dans le droit contemporain
encadrant le commerce international (C).

A. Le protectionnisme traditionnellement pratiqué dans les échanges de


denrées alimentaires
150. Malgré la pratique depuis l’Antiquité de l’autosubsistance des
approvisionnements alimentaires par la voie d’échanges, les produits agricoles ont
peu circulé sur la scène internationale avant le 19ème siècle, du fait du caractère
généralement fermé de l’économie mondiale à l’époque. 328 Ainsi, les consommations
alimentaires demeuraient plutôt au niveau régional pour la plupart des populations. 329
Suite à l’augmentation partout dans le monde de la production agricole et à
l’amélioration substantielle des communications et des transports, les échanges
agricoles augmentèrent à la fois en importance et en intensité durant tout le 20 ème
siècle.330

151. Paradoxalement, cette prolifération des échanges agricoles en volume


absolu ne s’accompagnait pas nécessairement d’une diminution des mesures
protectionnistes à la frontière. En effet, si l’orientation des échanges économiques
internationaux alternait historiquement entre le libéralisme et l’interventionnisme,
voire le protectionnisme, on remarque une prédominance traditionnelle de ce dernier

327
Selon la définition donnée par B. Guillochon, le terme « protectionnisme » signifie « toute forme d’intervention de l’Etat
sur les échanges du pays avec l’extérieur, qu’il s’agisse de barrières à l’importation comme les droits de douane ou les
restrictions quantitatives, ou d’aides à l’exportation comme les subventions ». GUILLOCHON B., Le protectionnisme,
collection « Repère », Paris, La Découverte, 2001, p. 7
328
C. P. Kindleberger a décrit l’amplification du mouvement de libre -échange en Europe au courant du 19 ème siècle, surtout la
réforme du commerce agricole, qui avait entraîné subséquemment le protectionnisme agricole pratiqué par la France et
l’Allemagne. Sur ce sujet, KINDLEBERGER C. P., « The Rise of Free Trade in Western Europe, 1820 – 1875», in K.
Anderson et T. Josling (dir.), The WTO and Agriculture, Volume I, Cheltenham UK, Edward Elgar Publishing, 2005, pp. 4 –
38
329
FUMEY G., L’agriculture dans la nouvelle économie mondiale, op. cit., p. 195
330
Ibid., pp. 196 – 197
La création des lignes de chemin de fer, l’extension et le perfectionnement des services postaux et télégraphique s avaient
facilité considérablement les rapports commerciaux internationaux à partir de la deuxième moitié du 19 ème siècle. Prenons
comme exemple l’évolution rapide des exportations de blé. En 1914, 19 millions de tonnes de blé étaient exportés,
représentant 18% de la production mondiale, alors qu’en 1960, 58 millions de tonnes de blés exportés représentaient 22% de
la production mondiale. En 1995, près de 100 millions de tonnes de blés exportés représentaient 18.4% de valeur absolue de
la production mondiale. On remarque la tendance semblable pour le commerce du maïs, du soja, et de l’arachide.

- 110 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

dans le secteur agricole, qui a eu pour effet de l’écarter du courant principal de


l’ouverture des marchés dans le monde entier. 331 A ce titre, citons deux exemples : les
théories mercantilistes qui prônaient les exportations et la mise en place d’obstacles
aux importations, et les fameuses lois anglaises - Corn Laws qui établissaient des
droits de douane sur l’importation des céréales. 332 Certains auteurs ont même pu
observer que David Ricardo, un des pères de la théorie du libre-échange et opposant
au protectionnisme agricole, avait reconnu implicitement dans ses œuvres que
l’agriculture méritait un traitement différent en raison de sa nature particulière. 333
L’agriculture est ainsi restée à l’écart pendant longtemps de l’évolution subséquente
du libre-échange.334

331
De nombreuses études effectuées sur ce sujet au cours des négociations multilatérales du commerce agricole constatent ce
fait. Par exemple, R. Schaffer, B. Earle et F. Augusti ont observé que « agricultural products are among the most heavily
protected products traded in the world ». SCHAFFER R., AUGUSTI F. et DHOOGE L. J., International Business Law and
Its Environment, 9th ed., Mason USA, South-Western Cengage Learning, 2014, p. 276. D. G. Johnson a également indiqué
que « [f]ew countries – perhaps none – are willing to engage in negotiations about their domestic agricultural programs.
And most countries consider their non-tariff barriers quite direct extensions of their domestic programs ». Voir HILLMAN
J., Non-tariff Agricultural Barriers, Lincoln, University of Nebraska Press, 1978, p. X. Egalement CARLSON J., « Hunger,
Agricultural Trade Liberalization, and Soft International Law : Addressing the Legal Dimensi ons of a Political Problem »,
op. cit., pp. 1209 – 1211, surtout note de bas de page n°90; DELCROS F., « The Legal Status of Agriculture in the World
Trade Organization: State of Play at the Start of Negotiations », J.W.T., Vol. 36, n°2, 2002, pp. 219.; PARENT G., « La
reconnaissance de caractère spécifique du commerce agricole à travers la prise en compte des considérations liées à la
sécurité alimentaire dans l’Accord sur l’agriculture », Les cahiers de droit, Vol. 44, n°3, 2003, pp. 481 – 484
332
Le Corn Law avait été introduit en 1660 ayant pour effet de maintenir les prix de grains pendant la période de 1660 à
1765, où l’Angleterre était l’exportateur net de grains, et de protéger le secteur agricole pendant la période de 1765 à 1846 ,
où elle devenait l’importateur net de grains. LINDERT P. H., « Historical Patterns of Agricultural Policy», in K. Anderson et
T. Josling (dir.), The WTO and Agriculture, Volume I, Cheltenham UK, Edward Elgar Publishing, 2005, pp.76 – 79;
également DAS D. K., « The Doha Round of Multilateral Trade Negotiations and Trade in Agriculture», J.W.T., Vol. 40, n°2,
2006, p. 260, note de bas de page n°3
S’il existait à cette époque quelques tentatives de reformes agricoles d’anti - Corn Law, elles étaient sélectives et ne s’étaient
effectuées que sur certains produits agricoles issus d’un surplus de production. PARENT G., « La reconnaissance de
caractère spécifique du commerce agricole à travers la prise en compte des considérations liées à la sécurité alimentaire dans
l’Accord sur l’agriculture », op. cit., p. 481
333
Sur ce point, J. Hillman a constaté que
« [o]ne may also detect in certain free-trade arguments – e.g., in Ricardo – a selective attitude in the deliberate
writing of land lords as too reactionary to make good economic agents in comparison with entrepreneurs. The
implication is that ‘agriculture is different’ and must be treated differently ».
HILLMAN J., Non-tariff Agricultural Barriers, op. cit., p. 35,cité par DESTA M. G., The Law of International Trade in
Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on Agriculture, Amsterdam, Kluwer Law International,
2002, pp. 5 – 6
334
Lorsqu’il s’agit de l’accès du marché et des subventions à l’exportation, le traitement spé cial des produits agricoles a été
d’ailleurs confirmé expressément par les grands économistes subséquents. On peut citer Adam Smith et Paul Samuelson.
Dans son célèbre œuvre The Wealth of Nations, Adam Smith écrivait que
« The law of England… favors agriculture not only indirectly by the protection of commerce, but by several direct
encouragements. Except in times of scarcity, the exportation of corn is not only free, but encouraged by a bounty. In
times of moderate plenty, the importation of foreign corn is loaded with duties that amount to a prohibition. The
importation of live cattle, except from Ireland, is prohibited at all time, and it is but of late that it was permitted
from thence. Those who cultivate the land, therefore, have a monopoly against t heir countrymen for the two greatest
and most important articles of land produce, bread and butcher’s meat ».
SMITH A., An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations , publié pour la première fois en 1776, nouvelle
édition par E. Cannan, Chicago, University of Chicago Press, 1977, Book III, Chapter IV, p. 443, cité par DESTA M. G., The
Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on Agriculture, op. cit., p. 6

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

152. En réalité, le recours aux protections agricoles a été accentué, en


particulier, par les deux grandes crises économiques qui ont frappé le monde
occidental pendant les années de 1869 à 1873 et celles de 1929 à 1932. 335 Cette
tendance a été marquée, dans un premier temps, par le « tarif Bismarck » de
l’Allemagne mis en place en 1879 et par le « tarif Méline » de la France en 1892. Ces
mesures avaient pour but principal de renforcer les barrières tarifaires par rapport aux
produits agricoles américains. 336 Dans un deuxième temps, la protection agricole s’est
traduite par l’application des politiques de soutien aux prix agricoles contenues dans
le New Deal lancé par Franklin D. Roosevelt en 1933, ayant pour double objectif
« d’assurer le niveau de vie des populations rurales et de réduire la dépendance des
Etats à l’égard des importations agricoles ». Cela marque la première substitution,
dans les pays industrialisés, des pratiques de taxations agricoles par des politiques de
subventions et d’aides importantes, politiques protégeant jusqu’à nos jours le secteur
agricole de ces pays de la concurrence sur les marchés mondiaux. 337

B. L’absence de la sécurité des approvisionnements alimentaires dans


l’évolution historique du principe de la liberté du commerce
153. S’il est vrai que les échanges commerciaux des produits agricoles, en
particulier celui des denrées alimentaires, représentent historiquement une partie
importante du commerce international des marchandises, cela ne nous permet pas,
cependant, de dégager des rapports entre la sécurité des approvisionnements
alimentaires et l’évolution du principe de la liberté du commerce depuis des siècles.

En outre, Paul Samuelson découvrit qu’ « [a]griculture may be the unlucky stepchild of nature, but it is often the favored
foster child of government ». Voir SAMUELSON P., Economics, 10 th ed., New York, McGraw-Hill, 1976, p. 412
335
Selon B. Guillochon, l’Europe continentale était « majoritairement protectionniste » dans la première moitié du 19 ème
siècle. Par exemple, la France, l’Allemagne et la Russie avaient choisi de protéger leur agriculture et industrie par les dro its
de douane. Ce n’est que la signature en 1860 d’un traité de commerce bilatéral entre la France et le Royaume-Uni qui
marquait « le début d’une période de relatif libre-échange ». GUILLOCHON B., Le protectionnisme, op. cit., p. 20
336
GUILLAUMET P., « Les relations commerciales entre la France et l’Europe depuis 1850 : impact sur la croissance
économique de la France », Revue de l’OFCE, n°82, 2002, pp. 49 et 56 ; GUILLOCHON B., Le protectionnisme, op. cit., pp.
21 – 22
337
VINCENT Ph., Institutions économiques internationales, op. cit., p. 25
A ce propos, P. H. Lindert a observé que l’histoire des Etats-Unis et celle des pays industrialisés européens enregistraient un
mouvement disproportionné vers le protectionnisme agricole. Par contre, il a remarqué le manquement des preuves
historiques sur les pratiques de protectionnisme agricole dans les pays du Sud.
Pour details, voir LINDERT P. H., « Historical Patterns of Agricultural Policy », op. cit., pp. 68 – 75 ; GUILLOCHON B.,
Le protectionnisme, op. cit., pp. 20 – 23

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154. Le retour aux passages théoriques du droit international révèle que le


principe de la liberté du commerce, en tant qu’une des normes fondamentales du droit
international classique, s’était accompagné dès sa genèse de ceux de la liberté de
communication et de la liberté de navigation. 338 Plus précisément, Francisco de
Victoria, un des fondateurs du droit international a qualifié, dans son œuvre les
Relectiones theologicæ, le droit de communication (jus comunicationis), le droit de
navigation et le droit de commerce (jus commercii) comme droits primitifs de tous les
individus. D’ailleurs, il a indiqué explicitement que « les hommes ont le droit de
commercer avec les autres hommes et les princes ne peuvent…imposer aucune
prohibition aux étrangers ou à leurs sujets ». 339 Lorsqu’il traitait de la liberté des mers
(Mare liberum), Hugo Grotius a commencé par poser, comme principe du droit des
gens primaire, la règle que la navigation et le commerce sont libres pour tous les
hommes.340 Il a considéré par la suite que la liberté du commerce « est du droit des
gens appelé primitif, lequel procède d’une cause naturelle et perpétuelle ». 341

155. L’insertion du principe de la liberté du commerce dans les premiers


traités bilatéraux du commerce conclus entre les pays européens combinaient
également le droit de commerce et le droit de navigation. 342 Prenons comme exemple
le premier traité sous le nom de « Traité de commerce » conclu en 1353 entre
l’Angleterre et le Portugal. Il a prévu que « les gens, … puissent sûrement,
franchement et suavement (sic) aller et passer, par terre et par mer, à toutes les

338
LAGHMANI S., Histoire du droit des gens du jus gentium impérial au jus publicum europaeum, Paris, Pedone, 2003, p.
176
339
PILLET A., Les fondateurs du droit international, Paris, V. Giard & E. Brière, 1904, pp. 8 – 9
340
Ibid., pp. 171 et 173
Précisément, il a écrit que
« c’est un principe introduit par le droit des gens que la faculté de négocier soit libre à tous les hommes, et ne puisse
leur être enlevée par personne. …En ce principe, qui fut nécessaire aussitôt après la distinction des propriétés, peut
ainsi être considéré comme remontant à la plus antiqu e origine. »
Sur le texte original, voir GROTIUS H., Dissertation de Grotius sur la liberé des mers, op. cit., p. 113
341
GROTIUS H., Dissertation de Grotius sur la liberé des mers, op. cit., p. 115
342
Sur ce point, V. Philbert a remarqué que « la plupart des conventions commerciales… de même que plusieurs autres traités
de cette époque contiennent des dispositions relatives à la liberté de navigation…parallèlement à celle du commerce
international ». PHILBERT V., De la liberté du commerce dans les traités de commerce, op. cit., p. 28
De tel type de formulation a été repris de façon continue dans les actes du droit international contemporain. Par exemple,
l’article 23, lettre e) du Pacte de la Société des Nations proclamait que
« les membres de la Société…prendront les dispositions nécessaires pour assurer la garantie et le maintien de la
liberté des communications et du transit, ainsi qu’un équitable traitement du commerce et tous les membres de la
Société ».
Voir ANDO Y., La liberté du commerce et la Société des Nations, Paris, Berger-Levraut, 1925, p. 73

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marines, ports, cités et villes de l’une part et de l’autre, et à tous autres royaumes et
parties, … avec toutes marchandises …». 343 Il a été stipulé, en outre, dans l’article 7
du traité de paix et d’amitié du 1713 entre la France et l’Angleterre, que « la
navigation et le commerce seront libres entre les sujets de leurs dites Majestés… ». 344
Suite à la multiplication rapide des traités de commerce aux 17 ème et 18 ème siècles, la
liberté du commerce était affirmée de plus en plus nettement comme la règle par les
acteurs de la scène internationale et est devenue ainsi un droit commun dans plusieurs
Etats européens, même si elle était soumise indirectement à certaines restrictions. 345

156. En ce qui concerne le mouvement contemporain du libre-échange, il a


pris comme point de départ les théories des physiocrates français du 18 ème siècle, qui
préconisaient la réduction de l’interdiction à l’exportation des produits agricoles sous
le slogan de « laisser faire, laisser passer ». 346 Il a été considéré, sur le plan
économique, par C. P. Kindleberger comme une partie de la réponse générale à
l’effondrement du système seigneurial et des corporations, réponse motivée par les
considérations idéologiques et non pas purement et simplement par les intérêts
économiques. 347 Particulièrement, le libre-échange est apparu en Angleterre comme
doctrine de l’économie politique ayant pour but de lutter contre les monopoles,
augmenter les profits, et améliorer l’efficacité de l’allocation des ressources et de la
productivité. 348 Néanmoins, sur le plan juridique, le principe de la liberté du
commerce est considéré comme « le principe moteur des développements du droit
international au cours de la seconde moitié du 19 ème siècle et du début de 20 ème
siècle », et comme « le principe de base d’un droit international fait par et pour des

343
PHILBERT V., De la liberté du commerce dans les traités de commerce, op. cit., pp. 6 – 7
344
Ibid., p. 40
345
Les restrictions portaient souvent sur les droits de douane, l’obligation de fournir un certifi cat d’origine (Traité de paix et
d’alliance conclu en 1604 entre la France et l’Espagne), etc. Pour les détails, PHILBERT V., De la liberté du commerce dans
les traités de commerce, op. cit., pp. 21 – 30
346
KINDLEBERGER C. P., « The Rise of Free Trade in Western Europe, 1820 – 1875», op. cit., p. 6
347
Ibid., pp. 33 – 34
En plus, selon lui, ce point est notamment vrai lors qu’il agissait de l’élimination des restrictions et de diverses taxes à
l’exportation.
348
Ibid.

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Etats capitalistes » qui justifie l’hégémonie occidentale par rapport aux peuples du
reste du monde. 349

C. L’absence de la sécurité des approvisionnements alimentaires dans le


droit contemporain du commerce international
157. Dans l’ordre juridique international contemporain, l’absence habituelle
de la sécurité des approvisionnements alimentaires subsiste aussi bien dans les
notions de base telles que « le commerce international » et « la liberté du
commerce », que dans les principes fondamentaux qui encadrent les échanges
économiques internationaux. 350

158. Le terme « commerce international » fait l’objet des diverses


définitions. 351 Dans un sens extensif et en opposition à la notion de l’autarcie
étatique, on entend par commerce international l’ « ensemble des rapports
économiques, politiques et intellectuels entre les Etats ou entre leurs ressortissants ».
Dans son sens propre, le commerce international peut signifier les « opérations
d’importation, d’exportation ou d’échange entre les Etats ou entre leurs
ressortissants ». D’après G. Cornu, c’était exactement dans ce sens plus étroit que « le
terme est entendu par le GATT et par la CNUCED ». 352

159. Quant à la liberté du commerce, elle était résumée d’une manière


générale par Ch. Gouraud comme « le droit commun de produire, de vendre et
d’acheter tous objets naturels ou artificiels, susceptibles d’un échange ». 353 Plus

349
LAGHMANI S., Histoire du droit des gens du jus gentium impérial au jus publicum europaeum, op. cit., p. 175
350
Pour une discussion précise sur ce sujet, voir PASQUIER C., « Sécurité alimentaire et liberté du commerce
international », op. cit., pp. 634 – 638
351
Selon le Dictionnaire de la terminologie du droit international , le terme « commerce international » signifie
« l’ensemble des transactions à l’importation et à l’exportation, des rapports d’échange, d’achat, de vente, de
transport, des opérations financières entre nations », et « l’ensemble des rapports économiques, politiques,
intellectuels entre Etats et entre leurs ressortissants ».
Voir BASDEVANT J., Dictionnaire de la terminologie du droit international, Paris, Sirey, 1960, p. 126
Le Dictionnaire de droit international public définit « commerce international » au sens propre comme « l’ensemble des
opérations d’échange à but lucratif réalisées entre opérateurs économiques de pays différents ». Dans son sens traditionnel, le
commerce international « concerne essentiellement les échanges de marchandises ainsi que les services directement liés aux
importations et exportations ». Avec la diversification des activités économiques, cette notion s’élargit « pour englober
progressivement l’ensemble des échanges économiques internationaux, c’est-à-dire le commerce des services, les échanges
liés à la propriété intellectuelle mais également les investissements et les transactions financières liées aux opérations
précédentes ». Voir SALMON J. (dir.), Dictionnaire de droit international public, Bruxelles, Bruylant, 2001, p. 197
352
CORNU G. (dir.), Vocabulaire juridique, 11 ème éd., Paris, PUF, 2016, p. 198
353
GOURAUD Ch., Essai sur la liberté du commerce des nations : examen de la théorie anglaise du libre-échange, Paris, A
Durand, 1853, p. 145

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récemment, le Dictionnaire de droit international public la définit comme la « faculté


pour un Etat et ses ressortissants d’entrer en relations commerciales au sens le plus
large avec les Etats tiers ou leurs ressortissants ». 354

160. On trouve également une contribution de la jurisprudence des tribunaux


internationaux à la signification du principe de la liberté du commerce. Lorsqu’elle
avait statué en 1934 dans l’affaire Oscar Chinn, la Cour permanente de Justice
internationale (CPJI) avait eu l’occasion d’affirmer que la convention bilatérale en
question visait expressément la liberté du commerce, avant de la définir comme

« la faculté, en principe illimitée, de se livrer à toute activité commerciale, que


celle-ci ait pour objet le négoce proprement dit, c’est-à-dire la vente et l’achat
des marchandises, ou qu’elle s’applique à l’industrie et notamment à
l’industrie des transports, qu’elle s’exerce à l’intérieur ou qu’elle s’exerce
avec l’extérieur par importation ou exportation ». 355

161. Cette formulation a été reprise par la Cour internationale de Justice (CIJ)
lorsqu’elle devait se prononcer sur la question de savoir si les Etats-Unis avaient
commis une violation de la liberté de commerce garantie par le traité bilatéral
d’amitié, de commerce et des droits consulaires conclu avec l’Iran, suite à deux
attaques des forces armées américaines contre des plates-formes pétrolières
appartenant à la National Iranian Oil Company. Ensuite, la cour est allée plus loin en
concluant que le terme « commerce » tel qui a été prévu dans le traité en question
incluait « des activités commerciales en général – non seulement les activités mêmes
d’achat et de vente, mais également les activités accessoires qui sont intrinsèquement
liées au commerce ». Pour la cour, la liberté du commerce « pourrait être
effectivement entravée du fait d’actes qui emporteraient destruction de biens destinés

354
SALMON J. (dir.), Dictionnaire de droit international public, op. cit., p. 659
Selon J. Salmon, « le principe de la liberté du commerce a été affirmé depuis longtemps tant par la doctrine que par la
pratique et par la jurisprudence. Cependant son contenu juridique est problématique car, à la question de savoir si ce droit
entraînerait, selon le droit international général, une obligation corrélative pour chaque Etat d’entrer en relation commerci ale
avec tout autre Etat qui le souhaiterait, la jurisprudence a clairement répondu par la négative ».
355
CPJI, Oscar Chinn, arrêt du 12 décembre 1934, série A/B, n°63, pp. 83 – 84
Dansl’affaire Oscar Chinn, la cour de justice devait statuer sur la question de savoir comment réparer les pertes et dommages
que le sujet anglais Oscar Chinee avait subi, à cause de certaines mesures prises et appliquées en 1931 par le Gouvernement
colonial du Congo belge à l’égard de la Société Unatra pour favoriser le transport fluvial sur les voies d’eau du Congo belge
à prix réduit de produits coloniaux atteints par la crise.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

à être exportés, ou qui seraient susceptibles d’en affecter le transport et le stockage en


vue de l’exportation ». 356

162. En ce qui concerne les principes fondamentaux ayant pour but de rendre
effectif la liberté du commerce, on note très fréquemment dans les traités de
commerce le principe de non-discrimination, ainsi que la clause de la nation la plus
favorisée (NPF) et celle du traitement national. Selon la Commission du droit
international,

« une clause NPF est une disposition conventionnelle par laquelle un Etat
accepte d’accorder à l’autre partie contractante un traitement non moins
favorable que celui qu’il concède à d’autres Etats ou à des Etats tiers. Il s’agit
d’une forme précoce et particulière de clause de non-discrimination dont les
origines remontent aux premiers traités d’amitié, de commerce et de
navigation (« Traités ACN ») ». 357

163. Particulièrement, dans le régime commercial multilatéral tel que celui du


GATT de 1947, les Etats acceptent, en vertu de la clause NPF, « de s’octroyer
mutuellement le bénéfice des avantages commerciaux supplémentaires qu’ils
viendraient à accorder unilatéralement à des pays tiers soit de manière
inconditionnelle soit sous condition de réciprocité ». 358

164. En tant que complément naturel du traitement NPF, le principe de


traitement national a pour but d’assurer que les étrangers peuvent au minimum

356
CIJ, Plates - formes pétrolière (Iran - Etats Unis d’Amérique), exceptions préliminaires, arrêt du 12 décembre 1996, para.
48 – 50
357
ONU, Assemblée générale, Clause de la nation la plus favorisée, Rapport du Groupe de travail, A/CN.4/L.719, adopté le 20 juillet
2007 par la 59ème session de la Commission du droit international, Genève, Annexe, para. 3
En effet, la Commission du droit international a réalisé en 1978 une étude consacrée spécifiquement au thème des clauses NPF. A l’issue
de cette étude, un projet d’articles sur les clauses NPF a été adopté par la Commission, dont les articles 4 et 5 traient du contenu
substantiel de ce type de clauses. L’article 4 définit la clause NPF comme « une disposition conventionnelle par laquelle un Etat assume
à l’égard d’un autre Etat l’obligation d’accorder le traitement de la nation la plus favorisée dans un domaine convenu de relations », alors
que l’article 5 prévoit le traitement NPF comme « le traitement accordé par l’Etat concédant à l’Etat bénéficiaire…non moins favorable
que le traitement conféré par l’Etat concédant à un Etat tiers… ».
Pour le texte original, voir Commission du droit international, Projet d’articles sur les clauses de la nation la plus favorisée, adopté en
1978 lors de la 30ème session de la Commission du droit international, soumis à l’Assemblée générale de l’ONU dans le cadre de son
rapport sur les travaux de ladite session, et reproduit dans l’Annuaire de la Commission du droit international, 1978, Vol. II, 2ème partie,
10p.
358
CARREAU D. et JUILLARD P., Droit international économique, 5 ème édition, Paris, Dalloz, 2013, p. 215

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

s’attendre à recevoir un traitement égal à celui des nationaux.359 Inséré à l’article III
du GATT de 1947, ce principe « assure une assimilation quant au régime juridique et
fiscal applicable aux produits importés par rapport aux produits nationaux et interdit,
d’une façon générale, les discriminations de traitement à raison de l’origine des
produits ». 360

165. Les objectifs du présent travail nécessitent de mentionner brièvement, en


dehors du principe de non-discrimination, les autres grands principes sur lesquels
repose le régime commercial multilatéral tel qu’il était incorporé autrefois dans le
GATT de 1947 et aujourd’hui dans les règles de l’OMC. Il s’agit du principe de
tarification et de réduction réciproque des droits de douane et du principe
d’élimination substantielle des obstacles au commerce. En vertu du premier, les Etats
contractants ne peuvent limiter l’accès à leurs marchés intérieurs que par
l’intermédiaire des droits de douane, qui devraient d’ailleurs être consolidés. 361 Les
Etats contractants doivent envisager en outre d’organiser des négociations
périodiques visant, « sur une base de réciprocité et d’avantage mutuels, à la réduction
substantielle du niveau général des droits de douane et des autres impositions perçues
à l’importation et à l’exportation… ». 362 En allant plus loin, le deuxième principe vise
l’élimination générale des restrictions quantitatives et des contingentements. Il
interdit aux Etats contractants d’instituer ou de maintenir les prohibitions ou
restrictions aux échanges « autres que droits de douane, taxes ou autres
impositions », 363 et limite strictement la mise en place d’autres obstacles non
tarifaires au commerce, tel que les mesures sanitaires et phytosanitaires et les
obstacles techniques. 364

359
OCDE, La norme du traitement juste et équitable dans le droit international des investissements, Paris, 2004, p. 9, note de
bas de page 32
360
ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles , Paris, L.G.D.J., 2012, p.
91. Pour une étude approfondie sur les clauses NPF, voir CREPET DAIGREMONT C., La clause de la nation la plus
favorisée, Paris, Editions A. Pedone, 2015, 506p.
361
ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles , op. cit., pp. 91 – 92
362
Article XXVIII bis, paragraphe 1 du GATT de 1947
363
Article XI, paragraphe 1 du GATT de 1947
364
ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles , op. cit., pp. 93 – 99

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166. En conclusion, le modèle historique des politiques agricoles et du


commerce international relève que la sécurité des approvisionnements alimentaires
trouve ses bases plutôt dans les politiques interventionnistes et protectionnistes que
dans le libre-échange, même si la sécurité alimentaire n’était pas et n’est toujours pas,
en réalité, le véritable objectif que les pays développés cherchent à atteindre par les
politiques de protection agricole. 365 Sur ce point, il suffit de mentionner le fait que les
pays qui accordent les subventions importantes au secteur agricole à nos jours sont
les pays exportateurs nets des produits vivriers.

Paragraphe 2 – La sécurité sanitaire des aliments – enjeu perçu au


niveau national

167. La conception de ce qui est sain à consommer prend sa racine dans les
différentes traditions et les connaissances empiriques des peuples, du fait que la
consommation des aliments, depuis l’aube de l’humanité, est basée principalement
366
sur ce qui est produit localement. Bien qu’elle paraît très diversifiée et
fragmentaire, la réflexion de base sur le problème de la sécurité sanitaire des aliments
sur le plan juridique se dégage, d’une part, de la perspective culturelle de l’aliment
(A), et répond, d’autre part, aux exigences de pratique loyale en matière alimentaire
(B).367

A. La sécurité sanitaire des aliments comme traduction des traditions


culturelles
168. De nombreux instruments juridiques avaient pour effet de mettre en place
des contraintes, voire des tabous, à la consommation de certains types d’aliments, ou
bien de traduire une préférence à propos de certains aliments. L’énumération
exhaustive de tous les textes concernés dans la longue histoire des peuples du monde
entier dépasse évidemment le champ de recherches du présent travail. Citons
seulement quelques exemples typiques.

365
LINDERT P. H., « Historical Patterns of Agricultural Policy», op. cit., p. 82
366
ECHOLS M. A., Food Safety and the WTO: The Interplay of Culture, Science and Technology , op. cit., 2001, p. 30
367
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et communautaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, op. cit., p. 15 ; également ECHOLS M. A., Food Safety and the WTO. The Interplay of Culture, Science
and Technology, op. cit., p. 1

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169. Les textes anciens afin de garantir la sécurité sanitaire des aliments
peuvent remonter jusqu’à l’Ancien Testament, qui interdit la consommation de viande
provenant d’animaux qui n’auraient pas été sacrifiés en abattoir. 368 On note également
que d’autres lois religieuses, dans les livres du Lévitique et du Deutéronome,
énumèrent les aliments autorisés ou interdits à consommer et prévoient des
conséquences extrêmes en cas de violation. A côté des convictions religieuses,
certains pensent que ces tabous alimentaires étaient souvent maintenus à cause de
soucis hygiéniques. 369

170. L’exemple plus récent porte sur les textes traduisant la préférence des
consommateurs européens par rapport aux produits alimentaires frais et naturels.
Précisément, la célèbre loi allemande Reinheitsgebot (loi de pureté pour la bière) de
1516 a mis en place les critères applicables dans la fabrication et la
commercialisation de la bière. En particulier, elle limitait strictement les ingrédients
pouvant être utilisés dans la fabrication de la bière à l’orge, le houblon et l’eau, en
excluant de manière générale des additifs. 370

B. Les réglementations relatives à la consommation alimentaire pour


assurer une pratique loyale
171. Historiquement, la législation relative à la sûreté alimentaire se
contentait à prévenir la pratique déloyale en matière alimentaire en général, à la
protection des consommateurs, à la lutte contre fraude et à la pureté des aliments en
particulier.

172. Les études de G. Bossis et M. A. Echols établissent un inventaire des


instruments juridiques anciens sur ce sujet. Dans le temps ancien à Athènes,

368
Sur ce sujet, voit SHELTON D., « Nature in the Bible », in M. Prieur et C. Lambrechts (texte réunis par), Les hommes et
l’environnement, pour quels droits à l’aube du XXIème siècle ? Etudes en hommage à Alexandre Kiss , Paris, Edition Frison-
Roche, 1998, pp. 63 – 79, cité par BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit internati onal et communautaire :
rapports croisés et perspectives d’harmonisation, op. cit., p. 15
369
ECHOLS M. A., Food Safety and the WTO: The Interplay of Culture, Science and Technology , op. cit., pp. 21 – 22
En outre, sur les réglementations alimentaires juives et leur implication culturelle, voir PILKINGTON C. M., Judaism,
Lincolnwood, NTC Publishing Group, 1995, p. 76, et HALL M. et CUTLER R. J., The Celebrity Kosher Cookbook: A
Sentimental Journey with Food, Mothers, and Memoyirs, Los Angeles, Tarcher, 1975, p. 78
370
Cette loi était restée en vigueur jusqu’à l’année 1987 où la CJCE l’a déclaré comme protectionniste, dont le maintien par
l’Allemagne constituait une violation de ses obligations inposées par l’article 30 du traité CEE.
Sur les détails de cette affaire, CJCE, Arrêt du 12 mars 1987, Commission c. Allemagne, Manquement – « Loi de pureté »
pour la bière, Affaire 178/84, 16p.

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l’inspection de la bière et du vin était déjà effectuée « en vue d’assurer la pureté et la


salubrité de ces produits ». 371 Les Assyriens ont inventé le système de mesure dans le
commerce de céréales, alors que les Indiens punissaient l’altération des céréales et de
l’huile, les gouverneurs chinois s’efforçaient d’éliminer les fraudes au détriment des
consommateurs, l’Egypte établait les règles relatives à l’étiquetage pour les aliments,
et les Romains instauraient un système de contrôle contre la fraude des distributeurs
et contre la consommation des denrées alimentaires de mauvaise qualité. 372

173. A partir du Moyen-Âge, les corporations professionnelles sont apparues


en Europe. Elles avaient commencé à jouer un rôle important non seulement dans
l’élaboration d’une série relativement complète des normes locales et loyales relatives
aux conditions de fabrication et de commercialisation de la plupart des produits
373
alimentaires, mais aussi dans la surveillance du respect de ces normes.
Accompagnées de diverses règles de déontologies, ces normes constituaient un bon
complément aux législations encore fragmentaires de cette époque.

174. Face aux besoins et aux nouveaux risques postérieurs à la révolution


industrielle, les pouvoirs publics européens ont été conduits à améliorer le contrôle
hygiénique des aliments. Une telle mission a été confiée soit à une autorité
administrative existante de l’Etat ou d’une collectivité locale, soit à des services
publiques nouvellement crées. Suite à l’impact de la science sur la production
alimentaire, l’institutionnalisation de la sécurité sanitaire des aliments a été confortée
par l’adoption de législations modernes sur les denrées alimentaires dans la plupart de
pays industrialisés. 374

371
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et communautaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, op. cit., p. 15
372
CRAWFORD C. W., « The Long Fight for Pure Food », Yearbook of United States Department of Agriculture, 1954, p.
211
On peut citer encore l’édit de 1258 promulgué par la ville de Dortmund, qui « punissait d’amputation quiconque touchait de
la viande à mains nues ». Voir PASQUIER C., « Sécurité alimentaire et liberté du commerce international », op. cit., p. 634
373
C’est exactement le cas du Pepperers, qui a établi un code déontologique destiné à protéger l’intégrité et la qualité des
épices et d’autres produits alimentaires commercialisés en Angleterre. Voir CRAWFORD C. W., « The Long Fight for Pure
Food », op. cit., p. 212
374
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et co mmunautaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, op. cit., p. 16 ; et PASQUIER C., « Sécurité alimentaire et liberté du commerce international », op. cit., p.
634

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Il est vrai que, depuis des siècles, des lois avaient été élaborées et des services
publics avaient été établis afin de prévenir les risques sanitaires provenant des
denrées alimentaires. Mais ces effets demeuraient incidents et se situaient seulement
dans un cadre interne. Aucun arrangement en la matière n’a été signalé dans les
traités de commerce conclus à ces époques. 375 L’apparition sur la scène internationale
des problèmes de salubrité alimentaire, en tant que tels, est un phénomène très récent
qui découle de la dispersion globale des crises sanitaires du fait de la multiplication
des circulations transfrontières des denrées alimentaires.

375
PASQUIER C., « Sécurité alimentaire et liberté du commerce international », op. cit., p. 634

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Chapitre II – L’accès indirect de la sécurité alimentaire aux


préoccupations commerciales via le secteur agricole

175. Les denrées alimentaires étaient, dès la création du régime multilatéral


du commerce, soumises aux règles du commerce international « comme les
autres ». 376 Ce n’était qu’à travers la reconnaissance incidente de la spécificité du
secteur agricole (Section I) et certains arrangements exceptionnels pour les produits
agricoles dans la réglementation multilatérale du commerce (Section II) que la
sécurité alimentaire a pu acquérir un accès indirect aux préoccupations commerciales.

Section I – La spécificité du secteur agricole

176. La question de savoir si et dans quelle mesure une reconnaissance réelle


des caractéristiques particulières devrait être accordée au secteur agricole est un
thème permanent de débats dans les négociations commerciales multilatérales. En
effet, la spécificité de l’agriculture par rapport aux autres domaines d’activités
économiques réside, dans un premier temps, dans le produit et la production agricoles
(Paragraphe 1), et dans un deuxième temps, dans les échanges transfrontières
agricoles (Paragraphe 2).

Paragraphe 1 – La spécificité du produit et de la production agricoles

177. La spécificité du produit et de la production agricoles repose sur le fait


que les denrées alimentaires constituent la partie majeure des résultats de
l’exploitation agricole et sont ainsi à la base de la sécurité alimentaire. Comme le
présent travail l’a illustré précédemment, la consommation des produits
agroalimentaires ne répond pas simplement et purement à la nécessité biologique et
nutritionnelle en fournissant l’énergie et les éléments nécessaires au corps humain.
Dans la plupart de cas, elle reflète également l’identité culturelle des différents
peuples en s’insérant dans les règles religieuses, les traditions, les pratiques

376
PASQUIER C., « Sécurité alimentaire et liberté du commerce international », op. cit., p. 634

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377
médicinales et les diverses célébrations sociales. Néanmoins, lorsqu’il s’agit des
approvisionnements des produits agroalimentaires et de l’accès des consommateurs à
ces produits, il est impératif de souligner surtout la spécificité de l’agriculture sur le
plan économique et stratégique.

178. La production agricole dépend inévitablement des facteurs


environnementaux. Il est clair que les avantages comparatifs dont les produits
agricoles bénéficient sont déterminés en grande partie par les facteurs naturels tels
que la terre, l’eau et le soleil. La quantité et la qualité des récoltes varient, en plus,
d’une année à l’autre en fonction des conditions climatiques particulières. En
revanche, le mode d’exploitation agricole peut entrainer la transformation des
caractéristiques de la terre que l’on exploite, transformation qui affecte plus ou moins
la production subséquente. 378 Il ne faut non plus oublier le caractère cyclique de la
production, si l’on prend en considération que chaque culture connaît des saisons
particulières de récolte et n’est donc pas disponible toute l’année. La nature
périssable des produits agricoles suscite, en outre, la difficulté de prés erver les
surplus résultant des années abondantes pour compléter les approvisionnements dans
les années de pénurie. Tout ceci rend l’exploitation agricole bien plus impondérable
par rapport aux activités d’autres secteurs de l’économie. 379

179. Si l’on prend en compte la demande alimentaire qui continûment grandit


en suivant l’expansion démographique, la variation des approvisionnements agricoles
entraîne plus de problèmes, dont l’un des principaux est évidemment la sensibilité
extrême des prix des denrées alimentaires, notamment ceux des produits de base. Une
baisse brutale des prix peut résulter purement et simplement d’une hausse très limitée
de la production. Les consommateurs peuvent bien évidemment en bénéficier de
manière substantielle, mais cette baisse de prix peut entrainer, cependant, des
conséquences catastrophiques pour une masse de petits agriculteurs, dont les revenus

377
Le présent travail, para. 25 – 26, également PARENT G., « La reconnaissance de caractère spécifique du commerce
agricole à travers la prise en compte des considérations liées à la sécurité alimentaire dans l’Accord sur l’agriculture », op.
cit., p. 478
378
Des effets négatifs peuvent résulter du mode moderne de production agricole, tels que dégradation agraire, désertification
et salinisation, etc. Par contre, le mode traditionnel d’exploitation agricole pratiqué par certaines communautés rurales est
plus écologique, en réservant, voire en enrichissant, la terre et la nappe aquifère.
379
PARENT G., « La reconnaissance de caractère spécifique du commerce agricole à travers la prise en compte des
considérations liées à la sécurité alimentaire dans l’Accord sur l’agriculture », op. cit., p. 476

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sont déjà relativement faibles à cause des variations environnementales et la nature


périssable de leurs récoltes. 380

180. Cela est surtout le cas pour les populations rurales dans la plupart des
pays en développement où l’agriculture occupe, traditionnellement et jusqu’à nos
jours, la place centrale de l’économie nationale et revêt une importance stratégique.
Comme le souligne G. Parent, l’agriculture constitue

« un secteur stratégique sur le plan économique du fait de son rôle de


producteur de nourriture, de fournisseur d’emplois et de source de revenus.
Puisque le commerce des produits alimentaires emploie une grande partie de la
population des PVD (pays en voie de développement) et que l’agriculture sert à
la sécurité alimentaire nationale de tous les pays, des entraves à cette production
et à son commerce engendrent souvent des impacts sociaux-économiques
dramatiques ». 381

Paragraphe 2 – La spécificité du commerce agricole

181. Contrairement aux règles générales de l’économie de marché, les


échanges agricoles sont traditionnellement soumis à l’intervention
gouvernementale. 382 Cette spécificité du commerce agricole est justifiée par la
nécessité de remédier, au profit des agriculteurs, à la variabilité du prix sur les
marchés internationaux et d’assurer aux consommateurs un prix stable et équitable
sur les marchés internes. 383 Certaines interventions sont réalisées par la mise en place

380
Ibid.
381
Ibid., p. 477
382
L’intervention des pouvoirs publics dans le secteur agricole a été également justifiée par les rédacteurs du GATT de 1947.
Il a été réaffirmé que
« l’agriculture et la pêche ont à tenir compte des caprices de la nature. On peut avoir une bo nne ou une mauvaise
récolte, une bonne ou une mauvaise pêche, voire une pêche miraculeuse, ce qui fait descendre les prix au plus bas.
L’une et l’autre de ces industries comprennent une multitude de petits producteurs qui n’ont pas les moyens de
s’organiser, ce qui oblige souvent les gouvernements à intervenir. »
Pour le texte original, voir GATT Doc. EPCT/A/PV/19, cité dans Japon – Restrictions à l’importation de certains produits
agricoles, adopté le 2 février 1988, L/6253 – 35S/180, para. 5.1.2
A travers un examen attentif de l’histoire des politiques agricoles des civilisations anciennes et de celle des temps moderne s,
E. Adam a montré que « jamais, sauf en cas de rare période – terminée en catastrophe – l’agriculture a été laissée au marché.
L’histoire des politiques agricoles est celle de l’impossible quête du libéralisme agricole ». Pour une analyse approfondie sur
ce thème, voir ADAM E., La politique agricole face aux enjeux internationaux : la libéralisation conventionnelle du
commerce international des produits agricoles, Thèse de l’Université Paris I, 2006, pp. 15 – 31
383
Citons comme exemple l’article 33 du Traité instituant la Communauté européenne. Dans son paragraphe 1 b), cet article
précise le but de la Politique agricole commune (PAC) comme :

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de mesures à la frontière ayant effet de restreindre l’importation des produits


agricoles en concurrence avec les produits locaux, alors que d’autres prennent la
forme de politiques agricoles ou sociales afin d’encourager la production interne.

182. Variant en fonction des pays donnés et des produits particuliers, les
interventions agricoles internes pratiquées postérieurement à la Seconde guerre
mondiale conduisent le marché agricole international à un état paradoxal dans le
contexte de la libéralisation mondiale du commerce. 384 Au contraire de ce qui se
passe à l’ouverture substantielle des échanges des produits manufacturés, le marché
agricole international demeure toujours « un marché résiduel » séparé des marchés
internes bien protégés, notamment ceux des pays développés (A). 385 Au lieu de
fonctionner comme solution principale à la réalisation de l’autosubsistance
alimentaire, ce marché subit des distorsions sévères et porte atteinte à la capacité
financière de la population rurale dans la plupart de pays en développement pour
lutter contre la pauvreté et la faim (B).

A. Un marché résiduel
183. Dans le but d’éviter les effets néfastes imposés aux approvisionnements
agricoles internes par la fluctuation du marché international, les pays développés
s’appuient sur diverses formes de mesures aux frontières, telles que droits de douane,
contingents d’importation, licence d’importation, prélèvements variables, ou bien
normes techniques et quarantaines, etc. 386 Peu importe quelle forme est adoptée, ces
mesures aux frontières ont pour effet de restreindre l’accès aux marchés internes au
détriment des agriculteurs étrangers, en neutralisant leurs avantages comparatifs par

« a) d’accroître la productivité de l’agriculture en développant le progrès technique, en assurant le développement


rationnel de la production agricole ainsi qu’un emploi optimal des facteurs de produ ction, notamment de la main-
d’œuvre ; b) d’assurer ainsi un niveau de vie équitable à la population agricole, notamment par le relèvement du
revenu individuel de ceux qui travaillent dans l’agriculture ; c) de stabiliser les marchés ; d) de garantir la sécurité
des approvisionnements ; e) d’assurer des prix raisonnables dans les livraisons aux consommateurs. »
384
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., pp. 7 – 8
385
SEEVERS G. L., « Food Market and Their Regulation », International Organisation, Vol. 32, n°3, The Global Political
Economy of Food, 1978, p. 726
386
OCDE, Problems of Agricultural Trade, op. cit., pp. 99 – 102

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387
rapport aux producteurs locaux. Les agriculteurs des pays développés et leurs
marchés internes sont ainsi isolés de la concurrence internationale. Pour certains
auteurs, une telle mise à l’abri des marchés internes assure que la production
alimentaire et sa consommation demeurent au niveau local, et diminuent ainsi la
quantité de l’ensemble de la demande sur le marché mondial. 388

184. A ce propos, on a pu observer que, alors que la libéralisation du


commerce après-guerre a connu des succès remarquables dans le secteur industriel, la
moyenne générale des droits de douane était passée de plus de 40% à moins de 4%,
l’accès aux marchés internes des produits agricoles lui n’a pas cessé d’être limité.
Cela a engendré la diminution sur une grande échelle de la part des produits agricoles
dans les marchandises mises sur le marché mondial. 389 Selon les études de l’OMC, la
proportion de l’exportation des produits manufacturés dans l’ensemble de
marchandises commercialisés se montait à 38% en 1950 à 77% en 1996, tandis que
celle de l’exportation agricole a baissé de 47% à 12% pendant la même période. 390

B. Un marché subissant des distorsions


185. A part des restrictions à la frontière, les pays développés interviennent
dans leurs marchés internes en s’appuyant principalement sur des programmes de
soutien financier à l’agriculture, dans le but de maintenir le prix de produits agricoles
à un niveau rémunérateur au profit des agriculteurs locaux. 391 De tel soutien financier
peut être accordé sous la forme, par exemple, de paiement direct pour compenser la
différence entre le prix du marché international et celui du marché interne, ou bien
sous la forme d’assurance récolte, qui couvre les pertes de récoltes attribuables à des
conditions climatiques adverses ou à des phénomènes naturels incontrôlables. 392

387
Ibid., p. 104
388
CARLSON J., « Hunger, Agricultural Trade Liberalization, and Soft International Law : Addressing the Legal Dimensions
of a Political Problem », op. cit., pp. 1211 – 1212
389
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., pp. 7 – 8
390
OMC, Rapport annuel 1998, Chapitre IV : Mondialisation et commerce international, Genève, 1998, p. 40
391
CARLSON J., « Hunger, Agricultural Trade Liberalization, and Soft International Law : Addressing the Legal Dimensions
of a Political Problem », op. cit., pp. 1209 – 1213
392
OCDE, Problems of Agricultural Trade, op. cit., pp. 91 – 94

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

186. En plus, les programmes de soutien au prix des produits agricoles


s’accompagnent très souvent de l’attribution de subventions à l’exportation
encourageant l’écoulement sur le marché mondial des excédents agricoles en
résultant. Il s’agit des subventions favorisant la production pour l’exportation, les
subventions à l’exportation commerciale, et les subventions à la vente à des
conditions concessionnelles au nom d’aide alimentaire. Dans ses études officielles sur
les problèmes du commerce agricole, l’OCDE a reconnu explicitement que ces
subventions avaient pour but principal d’encourager l’exportation et de c onquérir le
marché étranger, en garantissant aux agriculteurs locaux un prix de vente à l’étranger
équivalant à celui de vente sur les marchés internes. 393

187. Il est vrai que la mise en place des politiques agricoles et sociales par les
pays développés dans l’après-guerre pouvait être justifiée, à un certain niveau, par
l’impératif d’assurer une vie convenable aux populations rurales en maintenant leurs
revenus stables, dans le but final d’arriver à l’autosuffisance agricole et à la sécurité
alimentaire nationale. 394 Néanmoins, ces diverses formes de soutien financier à
l’agriculture imposent inévitablement des répercussions sur le marché agricole
mondial qui est déjà bien affecté par les mesures aux frontières.

188. Précisément, sans mesures appropriées de contrôle de la production


nationale et en ignorant la demande réelle sur l’ensemble des marchés, les
programmes de soutien au prix des produits agricoles stimulent la production
nationale, découragent la demande potentielle, et conduisent ainsi à la surproduction
395
des produits bénéficiaires. Par l’intermédiaire de diverses subventions à
l’exportation, ces excédents nationaux sont écoulés à grand échelle sur les marchés
étrangers et abaissent considérablement le prix des produits agricoles qui est déjà
modeste. La situation peut être encore pire dans les pays en développement dont les

393
OCDE, Problems of Agricultural Trade, op. cit., p. 100
C’est également le cas pour les Etats-Unis, dont l’Agriculture Trade Development and Assistance Act de 1954 énonce
explicitement que le Programme de l’aide alimentaire a pour but d’écouler les excédents, de développer les marchés
d’exportation, et de lutter contre la propagande anti -américaine. Cité par CARLSON J., « Hunger, Agricultural Trade
Liberalization, and Soft International Law : Addressing the Legal Dimensions of a Political Problem », op. cit., p. 1212, note
de bas de page n°97
394
PARENT G., « La reconnaissance de caractère spécifique du commerce agricole à travers la prise en compte des
considérations liées à la sécurité alimentaire dans l’Accord sur l’agriculture », op. cit., p. 482
395
OCDE, Agricultural Trade with Developing Countries, Paris, 1984, pp. 72 – 78

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marchés internes sont envahis par les denrées alimentaires subventionnées au nom de
l’aide alimentaire.

189. Ainsi, les subventions agricoles, quelles qu’elles soient afin de stimuler
la production nationale ou encourager l’exportation, sont considérées comme les
interventions les plus néfastes pour le commerce agricole international. Elles faussent
gravement le fonctionnement normal du marché mondial en mettant les agriculteurs
des pays en développement, qui sont les contribuables des impôts agricoles
nationaux, en concurrence directe avec ceux des pays développés, qui reçoivent, en
revanche, des soutiens financiers importants de l’Etat. 396

Section II – La prise en compte exceptionnelle des échanges de produits


agricoles

190. Les enjeux importants induits par l’agriculture dans la stratégie


nationale, surtout dans le maintien de la sécurité alimentaire interne, ont conduit les
Parties contractantes à réserver plusieurs arrangements exceptionnels dans le texte du
GATT de 1947.397 Ils ont autorisé des dérogations aux règles générales des échanges
internationaux lorsqu’il s’agissait du commerce agricole. 398 A un certain niveau, ces
arrangements reflétaient indirectement la prise en compte de la sécurité alimentaire
dans le régime commercial multilatéral. Plus précisément, on trouve des indices

396
Tout comme l’a indiqué G. Parent, les interventions des pays développés contribuent non seulement à protéger leurs
marchés, mais également à « rendre concurrentiels leurs agriculteurs sur les marchés extérieurs et à créer des distorsions
dans les échanges mondiaux en étant beaucoup plus subtils et plus difficilement contrôlables ». PARENT G., « La
reconnaissance de caractère spécifique du commerce agricole à travers la prise en compte des considérations liées à la
sécurité alimentaire dans l’Accord sur l’agriculture », op. cit., p. 483
397
L’origine de l’exception agricole se trouve dans le texte de la Charte de la Havane . Dans son article 55, la Charte
reconnaissait que « les conditions de production, d’échange et de consommation de certains produits de base s ont telles que
le commerce international de ces produits peut être sujet à des difficultés spéciales », et que ces difficultés « peuvent causer
des préjudices graves aux intérêts des producteurs et des consommateurs et se propager de façon à compromettre l a politique
générale d’expansion économique ». Les Etats membres étaient ainsi invités à soumettre le commerce des produits de base à
un traitement spécifique.
Voir ONU, Conférence des Nations-Unis sur le commerce et l’emploi, Charte de la Havane instituant une Organisation
internationale du commerce, Acte final et Documents connexes, E/CONF.2/78, New-York, avril 1948, p. 96
398
VINCENT Ph., Institutions économiques internationales, op. cit., p. 31 ; également ADAM E., Droit international de
l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles , op. cit., p. 2
Par ailleurs, la FAO a observé qu’à cette époque,
« la préservation du revenu agricole et le maintien des populations agricoles relevaient dès lors de ques tions
difficiles soulevant des problèmes politiques délicats. L’agriculture apparaissait ainsi comme un secteur à part de
l’économie qui, pour diverses raisons dont notamment la sécurité alimentaire des pays, ne pouvait être traité comme
les autres ».
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture - Manuel de référence - I - Introduction et sujets
généraux, op. cit., Module 4.3

- 129 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

concernant la sécurité des approvisionnements alimentaires dans les exceptions à


l’interdiction des restrictions quantitatives (Paragraphe 1) et à celles de subventions à
l’exportation (Paragraphe 2). Quant à la sécurité sanitaire des aliments, elle avait été
préservée par les exceptions concernant le contrôle de la qualité de produits destinés
au commerce international et la sauvegarde de la santé publique. 399

Paragraphe 1 – Les exceptions aux restrictions quantitatives - Article


XI : 2(c)

191. Dans le but d’empêcher les Parties contractantes de recourir aux


obstacles non tarifaires au fur et à mesure de la réduction progressive de tarifs afin de
répondre aux pressions internes du protectionnisme, le GATT de 1947 interdit de
manière explicite et générale la mise en place des restrictions quantitatives. Il prévoit
dans l’article XI :1 qu’ « aucune partie contractante n’instituera ou ne maintiendra à
l’importation d’un produit originaire du territoire d’une autre partie contractante, à
l’exportation ou à la vente pour l’exportation d’un produit destiné au territoire d’une
autre partie contractante, de prohibitions ou de restrictions autres que des droits de
douane, taxes ou autres impositions ». Cette interdiction vise toutes les formes de
mesures aux frontières non tarifaires susceptibles d’entraver la circulation
transfrontière des marchandises. 400 En principe, il s’agit de contingents d’importation,
de licence d’importation discrétionnaire ou non automatique, 401 ou bien d’autres

399
Il s’agit de l’article XI : 2 b) du GATT de 1947, qui autorise la mise en place des restrictions quantitatives nécessaires
pour l’application des normes concernant le contrôle de la qualité de produits destinés au commerce international, et de
l’article XX b), qui permet aux Parties contractantes d’entraver la circulation transfrontièr e de marchandises afin de protéger
la santé et la vie des personnes.
400
Les études de M. G. Desta sur la jurisprudence des Groupes spéciaux du GATT ont offert des analyses précises sur
différents types de mesures non tarifaires faisant l’objet de cette interdiction des restrictions quantitatives. DESTA M. G.,
The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on Agriculture , op. cit.,
pp. 28 – 35
401
S’agissant de la licence d’importation, le Groupe spécial dans l’affaire CEE – Prix minimaux à l’importation avait pour
avis que la licence d’importation automatique n’était pas couverte par l’article XI. Voir CEE – Régime concernant les prix
minimaux à l’importation, le certificat et le cautionnement pour ce rtains produits transformés à base de fruits et de légumes,
Rapport du Groupe spécial adopté le 18 octobre 1978, L/4687 BISD 25S/68, para. 4.1
En revanche, dans l’affaire Japon – Semi-conducteurs, le Groupe spécial a déclaré qu’une licence d’importation dé livrée à
l’issue d’un délai de 3 mois ne pouvait pas être considérée comme automatique et constituait ainsi une restriction
incompatible avec l’article XI du GATT de 1947. Voir Japon – Commerce des semi-conducteurs, Rapport du Groupe spécial
adopté le 4 mai 1988, L/6309 BISD 35S/126, para. 118
La même méthode d’analyse a été reprise par les Groupes spéciaux de l’ORD au sein de l’OMC. Par exemple, le Groupe
spécial dans l’affaire Inde – Restrictions quantitatives a conclu qu’« un régime de licences d’importation discrétionnaires ou
non automatiques est une restriction prohibée par l’article XI : 1 ». Voir Inde – Restrictions quantitatives à l’importation de
produits agricoles, textiles et industriels, Rapport du Groupe spécial adopté le 6 avril 1999, WT/DS90/R, para. 5.129

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

mesures comme la fixation de prix minimum d’importation, 402 et d’opérations de


commerce d’Etat. 403 Par ailleurs, cette interdiction s’applique à toutes les mesures
gouvernementales, peu importe si elles sont de nature contraignantes ou non pour les
participants aux échanges. 404

192. Néanmoins, l’interdiction des restrictions quantitatives au titre de


l’article XI : 1 n’est pas absolue. Le GATT offre aux Parties contractantes la
possibilité de recourir, sans autorisation préalable, à des restrictions quantitatives afin
d’assurer leurs approvisionnements alimentaires, ou bien de protéger leur agriculture
nationale dans l’hypothèse de l’importation de produits agricoles à des prix inférieurs
à ceux sur les marchés internes.

193. Précisément, les prohibitions ou restrictions provisoires à l’exportation


sont autorisées par l’article XI : 2 a) « pour prévenir une situation critique due à une
pénurie de produits alimentaires… ou pour remédier à cette situation ». Il nous paraît
raisonnable que les Etats ne soient pas obligés d’autoriser l’exportation des denrées
alimentaires, élément fondamental de leur sécurité alimentaire nationale, notamment
lorsqu’ils affrontent des déficits en approvisionnements alimentaires. 405 Ce point de
vue peut être affirmé d’autant plus que les Etats assument, sur le plan des droits de
l’homme, les obligations de respecter, de protéger et de donner effet au droit à
l’alimentation de leurs peuples. La mise en pratique de cette disposition étai t

402
La mise en place d’un prix minimum d’importation est considérée comme « autre mesure restrictive » au titre de l’article
XI par les Groupes spéciaux dans les affaires CEE – Prix minimaux à l’importation et Japon – Semi-conducteurs. Voir CEE
– Régime concernant les prix minimaux à l’importation, le certificat et le cautionnement pour certains produits transformés
à base de fruits et de légumes, Rapport du Groupe spécial adopté le 18 octobre 1978, L/4687 BISD 25S/68, para. 4.9 ; et
Japon – Commerce des semi-conducteurs, Rapport du Groupe spécial adopté le 4 mai 1988, L/6309 BISD 35S/126, para. 105
403
Dans l’affaire Japon – Agriculture, les importations effectuées par les entreprises de l’Etat bénéficiant du monopole
étaient jugées par le Groupe spécial comme constituant des pratiques restrictives interdites par l’article XI. Voir Japon –
Restrictions à l’importation de certains produits agricoles , Rapport du Groupe spécial adopté le 2 février 1988, L/6253 –
35S/180, para. [Link]
Dans l’affaire Canada – Alcool, le Groupe spécial est allé plus loin et a prononcé que les entreprises de l’Etat canadien, en
bénéficiant du monopole d’importation et de distribution sur les marchés internes, s’engageaient de manière systématique à
des pratiques discriminatoires. Ces pratiques devaient être considérées comme « autre mesure restrictive » au sens de
l’article XI. Voir Canada – Importation, distribution et vente de boissons alcooliques au Canada par les organismes
provinciaux de commercialisation, Rapport du Groupe spécial adopté le 22 mars 1988, L/6304 – 35S/38, para. 4. 24 – 4.25
404
La question de savoir si les mesures administratives non contraignantes ayant effet de restriction à l’importation sont
interdites par l’article XI, faisait l’objet de viv débat dans l’affaire Japon – Semi-conducteurs. En l’espèce, le Groupe spécial
avait pour avis que le facteur clé dans l’examen des mesures gouvernementales japonaises au sens de l’article XI résidait
plutôt dans l’effet restrictif réel de telles mesures à l’importation, et non pas dans leur nature non contraignante. Voir Japon
– Commerce des semi-conducteurs, Rapport du Groupe spécial adopté le 4 mai 1988, L/6309 BISD 35S/126, para. 106 – 107
405
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., pp. 35 – 36

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

toutefois très rare dans l’histoire du GATT, du fait que le problème qui s’est posé le
plus souvent à l’époque dans les principaux pays participant au commerce agricole
était celui de la surproduction et de l’écoulement des excédents. 406

194. Par ailleurs, les restrictions à l’importation de tous les produits de


l’agriculture ou de la pêche étaient autorisées au titre de l’article XI : 2 c),
lorsqu’elles sont nécessaires à l’application de mesures gouvernementales ayant pour
effet de restreindre la production nationale ou la commercialisation des produits
similaires, ou de résorber un excédent temporaire de produits nationaux similaires. 407
Afin que les restrictions à l’importation au titre de cet article ne deviennent pas une
nouvelle source de protectionnisme déguisé, et que leur impact sur le commerce
international soit réduit au maximum, les rédacteurs du GATT de 1947 ont imposé
une série de conditions strictes à la mise en œuvre des dispositions contenues dans
l’article XI : 2 c) par les Parties contractantes. 408 Selon les groupes spéciaux,

406
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., p. 36
Ce sont les crises alimentaires de 2006 à 2008 qui ont suscité dans les pays exportateurs de céréales une tendance à recourir
aux restrictions, voire prohibitions, à l’exportation de céréales. Prenons comme exemple le cas du riz. Depuis juin 2007, les
principaux exportateurs du riz, à savoir la Thaïlande, le Vietnam, le Pakistan et l’Inde, ont annoncé de manière successive
leurs restrictions volontaires d’exportation. Ces restrictions ont eu pour conséquence de déclencher une hausse brutale des
prix du riz sur les marchés internationaux. Pour les détails, voir PAM, Crise rizicole, évolution des marchés et sécurité
alimentaire en Afrique de l’Ouest, Rome, 2011, pp. 11 – 16
407
Le texte original de l’article XI : 2 c) est comme suivant :
« les dispositions du paragraphe premier du présent article ne s’étendront pas aux cas suivants :
c) restrictions à l’importation de tout produit de l’agriculture ou des pêches, quelle que soit la forme sous laquelle ce
produit est importé, quand elles sont nécessaires à l’application de mesures gouvernementales ayant pour effet
i) de restreindre la quantité du produit national similaire qui peut être mise en vente ou produite ou, à défaut de
production nationale importante du produit similaire, celle d’un produit national a uquel le produit importé peut être
substitué directement ;
ii) ou de résorber un excédent temporaire du produit national similaire ou, à défaut de production nationale
importante du produit similaire, celui d’un produit national auquel le produit importé p eut être substitué directement,
en mettant cet excédent à la disposition de certains groupes de consommateurs du pays à titre gratuit ou à des prix
inférieurs aux cours pratiqués sur le marché ;
iii) ou de restreindre la quantité qui peut être produite de tout produit d’origine animal dont la production dépend
directement, en totalité ou pour la plus grande partie, du produit importé, si la production nationale de ce dernier est
relativement négligeable.
Toute partie contractante appliquant des restrictions à l’importation d’un produit conformément aux dispositions de
l’alinéa c) du présent paragraphe publiera le total du volume ou de la valeur du produit dont l’importation sera
autorisée pendant une période ultérieure déterminée ainsi que tout changement su rvenant dans ce volume ou cette
valeur. De plus, les restrictions appliquées conformément au sous -alinéa i) ci-dessus ne devront pas avoir pour effet
d’abaisser le rapport entre le total des importations et le total de la production nationale au -dessous de celui que l’on
pourrait raisonnablement s’attendre à voir s’établir en l’absence de restrictions. En déterminant ce qu’il serait en
l’absence de restrictions, la partie contractante tiendra dûment compte de la proportion ou du rapport qui existait au
cours d’une période représentative antérieure et de tous facteurs spéciaux qui ont pu ou qui peuvent affecter le
commerce du produit en cause ».
408
Comme ce qui a été indiqué par les rédacteurs du GATT dans le rapport sur la Conférence de La Havane, cette exception
« n’a pas pour objet de donner la possibilité de mettre les producteurs nationaux à l’abri de la concurrence étrangère… », et
« ne doit pas être interprétée comme permettant le recours aux restrictions quantitatives afin de protéger la tr ansformation
industrielle des produits de l’agriculture ou des pêcheries ». Cité par Japon – Restrictions à l’importation de certains
produits agricoles, Rapport du Groupe spécial adopté le 2 février 1988, L/6253 – 35S/180, para. 5.1.2

- 132 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

notamment celui dans l’affaire Japon - Agriculture, ces conditions sont au nombre
sept, et de nature cumulative, à savoir:

- La mesure prise au titre de l’article XI : 2 c) ne peut constituer qu’une


restriction à l’importation, et non une prohibition pure et simple d’importer,
même si elle n’est qu’une « prohibition de fait » ; 409

- La restriction à l’importation doit porter seulement sur un produit de


l’agriculture ou de la pêche, relevant « des chapitres 1 à 24 de la
Nomenclature du Conseil de coopération douanière », 410 se trouvant à un
stade de transformation peu avancé et étant encore périssable et
concurrençant directement le produit frais ; 411

- Il est indispensable qu’au moment de la mise en place de la res triction à


l’importation, il existe déjà une mesure gouvernementale ayant pour effet de
restreindre les approvisionnements intérieurs ou d’écouler les
excédents temporaires d’un produit national ; 412

409
Le concept de « prohibition du fait » était introduit par le Groupe spécial dans l’affaire Japon - Agriculture, lorsqu’il a
constaté que les contingents japonais en question étaient disponibles seulement pour un nombre limité d’endroits ou pour des
objectifs spécifiques, et constituaient ainsi « une prohibition de fait » ne pouvant pas être autorisée au titre des dispositions
de l’article XI : 2 c). Pour un examen précise, voir Japon – Restrictions à l’importation de certains produits agricoles ,
Rapport du Groupe spécial adopté le 2 février 1988, L/6253 – 35S/180, para. [Link], [Link], [Link] et [Link]
410
Ibid., para. [Link]
411
Ibid., para. [Link]
Ces termes sont dégagés des expressions « quelle que soit la forme sous laquelle ce produit est importé » contenues dans le
chapeau de l’article XI : 2 c). Ils englobent des produits « qui ne sont pas des produits “ similaires ” mais qui ont subi une
transformation à partir du produit similaire ». Ainsi, l’application des restrictions à l’importation des produits transformés
est permissible si ces produits « se trouvent à un stade de transformation peu avancé », « soient encore périssables », et
« concurrencent directement les produits frais », et si leur importation libérale « tendrait à rendre inopérantes les restrictions
appliquées à l’importation du produits frais ».
Pour une analyse détaillée sur ce sujet dans les travaux préparatoires et la jurisprudence du GATT de 1947, voir OMC, Index
analytique du GATT, Genève, 2012, pp. 334 – 337
412
Pour qualifier une « mesure gouvernementale » visée par l’article XI : 2 c), les Groupes spéciaux s’appuyaient plutôt sur
les effets réels de la mesure en cause que sur son mode d’application. Voir Japon – Restrictions à l’importation de certains
produits agricoles, Rapport du Groupe spécial adopté le 2 février 1988, L/6253 – 35S/180, para. [Link], et CEE –
Restrictions à l’importation de pommes de table – Plainte du Chili, Rapport du Groupe spécial adopté le 22 juin 1989,
L/6491 6 36S/100, para. 12.8 – 12.9
S’agissant des mesures ayant effet de restreindre les approvisionnements des produits nationaux similaires, les Groupes
spéciaux a eu pour avis que « les mesures gouvernementales devaient comporter une limitation effective de la quantité que
les producteurs nationaux étaient autorisés à vendre » et que « les mesures qui empêchaient simplement les consommateurs
d’acheter des produits au-dessous de certains prix ne semblaient pas être visées par ce texte ». CEE – Restrictions à
l’importation de pommes de table – Plainte du Chili, Rapport du Groupe spécial adopté le 22 juin 1989, L/6491 6 36S/100,
para. 12.13
L’analyse sur les mesures ayant effet de résorber les excédents temporaires était effectuée par les Groupes spéciaux dans les
affaires Chili - Pommes et Chili – Pommes de table. Pour les détails, CEE – Restrictions à l’importation de pommes en
provenance du Chili, Rapport du Groupe spécial adopté le 10 novembre 1980, L/5047 – 27S/107, para. 4.9 – 4.10, et CEE –

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- Le produit soumis à la restriction à l’importation, d’une part, et le produit


national, de l’autre, doivent être « similaires » ou « directement
substituables »; 413

- La restriction à l’importation doit être « nécessaire » à l’application des


restrictions intérieures des approvisionnements ou d’écoulement des
excédents temporaires ;414

- La partie contractante appliquant la restriction à l’importation en cause est


obligée de publier le total du volume ou de la valeur du contingent de
« chaque » produit ;415 et

- Les restrictions à l’importation en cause ne peuvent pas avoir pour effet


d’abaisser le rapport entre le total des importations et le total de la
production nationale au-dessous de celui que l’on pourrait raisonnablement
s’attendre à voir s’établir en l’absence de restrictions. 416

195. L’analyse précise des conditions susmentionnées est en dehors du champ


d’étude du présent travail, mais l’énumération de celles-ci démontre suffisamment la
complexité du texte de l’article XI : 2 c) - l’une des sources principales des différends

Restrictions à l’importation de pommes de table – Plainte du Chili, Rapport du Groupe spécial adopté le 22 juin 1989,
L/6491 6 36S/100, para. 3.27 – 3.28
413
CEE – Régime concernant les prix minimaux à l’importation, le certificat et le cautionnement pour certains produits
transformés à base de fruits et de légumes, Rapport du Groupe spécial adopté le 18 octobre 1978, L/4687 – 25S/68, para.
4.12
Comme l’a résumé M. G. Desta, afin de déterminer si une mesure de restriction à l’importation est « nécessaire », il faut
414

examiner si la partie contractante dispose d’autres mesures raisonnables que la mise en place des restrictions à l’importation,
mesures qui ne portent pas atteinte à l’efficacité des mesures gouvernementales internes mises en place. DESTA M. G., The
Law of International Trade in Agricultural Products : From GATT 1947 to the WTO Agreement on Agriculture, op. cit., p. 44
415
Japon – Restrictions à l’importation de certains produits agricoles , Rapport du Groupe spécial adopté le 2 février 1988,
L/6253 – 35S/180, para. [Link]
416
Ibid., para. [Link]
Selon le Groupe spécial,
« afin de déterminer le montant du contingent d’importation, la partie contractante doit donc estimer quel serait le
montant de la production nationale et des importations durant l’exercice contingentaire en l’absence de rest rictions
de l’offre et de restrictions quantitatives à l’importation. L’Accord général stipule que pour faire cette estimation les
Parties contractantes doivent tenir “dûment compte” de la proportion ou du rapport qui existait au cours d’une
période de référence antérieure et de tous “facteurs spéciaux” qui ont pu ou qui peuvent affecter le commerce du
produit en cause ».

- 134 -
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417
commerciaux dans l’histoire du GATT. En interprétant strictement les dispositions
contenues dans ce texte, en raison de leur nature dérogatoire à l’élimination générale
de restrictions quantitatives, les groupes spéciaux avaient pu dégager une série
cumulative de conditions indispensables à l’application de restrictions à
l’importation. En effet, parmi tous les différends portant sur l’application de l’article
XI : 2 c), aucune restriction à l’importation en cause n’a été trouvée conform e aux
dispositions de cet article. 418

196. Ces conditions mettent en place un seuil extrêmement élevé, de sorte


qu’il devient effectivement impossible pour les Parties contractantes de justifier leurs
restrictions à l’importation au titre de l’article XI : 2 c).419 Cela est d’autant plus vrai
si l’on prend en compte la charge de la preuve qui incombe à la partie contractante
invoquant telle restriction à l’importation. 420 En outre, la mise en œuvre d’une telle
restriction doit être en conformité avec des exigences telles que la transparence,
l’uniformité, l’impartialité, l’administration raisonnable et non discriminatoire, la
disponibilité d’un recours judiciaire indépendant, etc. 421 La conception initiale des
rédacteurs du GATT de fournir aux Parties contractantes un moyen pour faire face
aux problèmes agricoles, et indirectement aux problèmes alimentaires, était ainsi
dépourvue de sens pratique. 422

Paragraphe 2 – L’exception aux subventions à l’exportation - Article


XVI : 3423

417
Selon S. Tangermann, les affaires traitées antérieurement à la constitution de l’OMC en ce qui concerne l’article XI : 2 c)
sont au nombre de seize. TANGERMANN S., « Agriculture on the Way to Firm International Trading Rules », in K.
Anderson et T. Josling (dir.), The WTO and Agriculture, Volume II, Cheltenham UK, Edward Elgar Publishing, 2005, p. 258
418
Ibid.
419
Ibid.
420
Etant donné que la restriction à l’importation des produits agricoles fait exception de l’élimination générale des
restrictions quantitatives, la seule existence de cette restriction suppose une violation prima facie des règles du GATT de
1947 au détriment des parties demanderesses. C’est à la partie contractante invoquant une restriction à l’importation qui
assume l’obligation de démontrer la satisfaction de toutes les conditions prévues par l’article XI : 2 c). DESTA M. G., The
Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on Agriculture , op. cit., p. 59
421
Ibid., p. 59
422
TANGERMANN S., « Agriculture on the Way to Firm International Trading Rules », op. cit., p. 258
Pour une étude approfondie sur les subventions à l’exportation, voir DUMONT T., L’insertion de la Politique agricole
423

commune dans la nouvelle réglementation mondiale des échanges, Thèse de l’Université Paris I, 1995, 460p.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

197. En tant qu’instrument interne préféré, les subventions sont


universellement pratiquées, à des degrés différents, par les pays disposant des moyens
financiers, afin de soutenir la production nationale ou l’exportation de certains
produits et de réaliser ainsi divers objectifs économiques et politiques. Ce phénomène
est encore plus remarquable dans le secteur agricole, où l’allocation des subventions à
l’exportation devient inévitablement l’outil à résorber les surplus résultants des divers
programmes internes de soutien au prix des produits agricoles. 424

198. La nécessité de soumettre les subventions aux disciplines du régime


multilatéral du commerce réside non seulement dans leur nature discriminatoire au
profit des producteurs nationaux, mais également dans leurs effets de distorsion
imposés aux marchés mondiaux. En soutenant financièrement les producteurs ou les
exportateurs, les subventions peuvent réduire pour ceux -ci directement ou
indirectement le coût des produits et leur permettent de commercialiser leurs produits
à un prix inférieur à celui des produits non subventionnés. Cela modifie
artificiellement la répartition du marché qui aurait eu lieu par le jeux de l’avantage
comparatif et de la spécialisation, et conduit finalement à évincer de la concurrence
des producteurs plus efficients mais non subventionnés. 425

199. Considérant l’importance et la grande sensibilité du problème de


subventions dans les arrangements d’après-guerre du commerce international,
notamment ceux du commerce agricole, il est curieux de noter une absence totale de
distinction, en matière de subventions, entre produits agricoles et produits
426
manufacturés dans le texte original du GATT adopté en 1947. Les seules
obligations imposées aux Parties contractantes à ce moment étaient de communiquer
« par écrit aux Parties contractantes l’importance et la nature de cette subven tion » et
d’examiner, à l’invitation des autres Parties contractantes, la possibilité de limiter la

424
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., p. 100
425
Ibid.
Sur ce point, l’auteur a noté qu’un consensus a été établi par les économistes sur le fait que les pratiques de subventions s e
jouaient de façon contre le fondement théorique sur lequel bâtit le régime GATT/OMC du commerce multilatéral.
426
En effet, les subventions faisaient partie de premiers problématiques à traiter lors de la restructuration après -guerre de
l’ordre économique. Particulièrement, le projet d e la Charte de la Havane constituant l’OIC a fait une distinction claire entre
les subventions à la production et les subventions à l’exportation. Il a aussi accordé un traitement spécial aux produits
primaires dans certaines circonstances. Pour les details, voir JACKSON J. H., World Trade and the Law of GATT: A Legal
Analysis of the General Agreement on Tariffs and Trade, Indianapolis, Bobbs-Merrill, 1969, pp. 368 – 369

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

subvention dans le cas où « une telle subvention cause ou menace de causer un


préjudice grave aux intérêts d’une autre Partie contractante ». 427 Cependant, l’échec
des tentatives de formulation d’une définition du terme clé de « subvention » par les
Parties contractantes rendait illusoires les effets réels de ces deux obligations qui
étaient déjà peu contraignantes en pratique.

200. Suite à l’abandon définitif du projet de la Charte de la Havane pour la


constitution de l’Organisation internationale du commerce (OIC), la question des
subventions à l’exportation des produits agricoles était reprise par la Révision de
1955 du GATT de 1947. Celle-ci a introduit une section additionnelle en vue
d’encadrer spécifiquement l’autorisation des subventions à l’exportation. Après avoir
reconnu, avec hésitation, les conséquences préjudiciables pouvant être causées aux
intérêts économiques des Parties contractantes par l’octroi des subventions à
l’exportation, ces nouvelles dispositions ont mis en place une interdiction aux
subventions à l’exportation des produits non primaires. 428 Par contre, l’article XVI : 3
avait donné un feu vert aux subventions à l’exportation des « produits primaires », à
condition que les Parties contractantes assument une obligation de bonne foi de
« s’efforcer à [les] éviter ». Elles doivent en plus satisfaire la condition que les
subventions à l’exportation accordées ne les conduisent pas à détenir « plus qu’une
part équitable du commerce mondial » de l’exportation du produit concerné. 429 A cet
égard, les références indirectes aux produits alimentaires se trouvent dans la
définition des « produits primaires » prévue dans la note interprétative annexée au
texte du GATT. Par le terme « produits primaires », on entend « tout produit de
l’agriculture, des forêts ou des pêches et de tout minéral, que ce produit soit sous sa

427
L’article XVI :1 du GATT de 1947
428
L’article XVI :4 du GATT de 1947 prévoit qu’
« … à compter du 1 er janvier 1958 ou le plus tôt possible après cette date, les Parties contractantes cesseront
d’accorder directement ou indirectement toute subvention, de quelque nature q u’elle soit, à l’exportation de tout
produit autre qu’un produit primaire, qui aurait pour résultat de ramener le prix de vente à l’exportation de ce produit
au-dessous de prix comparable demandé aux acheteurs du marché intérieur pour le produit similaire… ».
429
En pratique, il est pourtant très difficile de déterminer si cette condition a été remplie. Le texte original de l’article XV I :3
se lit comme suit :
« …les Parties contractantes devraient s’efforcer d’éviter d’accorder des subventions à l’exportatio n des produits
primaires. Toutefois, si une partie contractante accorde directement ou indirectement, sous une forme quelconque,
une subvention ayant pour effet d’accroître l’exportation d’un produit primaire en provenance de son territoire, cette
subvention ne sera pas octroyée d’une façon telle que ladite partie contractante détiendrait alors plus qu’une part
équitable du commerce mondial d’exportation dudit produit, compte tenu des parts détenues par les Parties
contractantes dans le commerce de ce produit pendant une période représentative antérieure ainsi que de tous
facteurs spéciaux qui peuvent avoir affecté ou qui peuvent affecter le commerce en question. »

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

forme naturelle ou qu’il ait subi la transformation qu’exige communément la


commercialisation en quantités importantes sur le marché international ». 430

201. Avec l’adoption du Code sur les subventions de 1979 à l’issue des
négociations multilatérales du Cycle de Tokyo, la considération favorable accordée
aux produits agricoles, ainsi qu’aux denrées alimentaires en grande partie, par
l’article XVI : 3 a été encadrée de façon plus claire. 431 Précisément, l’article 9 du
Code de 1979 a offert une délimitation claire entre les subventions à l’exportation
octroyées aux produits manufacturés et celles accordées aux produits agricoles. Il
prévoit que les Etats signataires « n’accorderont pas de subventions à l’exportation de
produits autres que certains produits primaires », peu importe si ces subventions
auraient pour résultat de réduire le prix de vente à l’exportation du produit concerné à
un niveau inférieur au prix comparable. 432 En enlevant les produits minéraux, l’article
9 limite l’octroi des subventions à l’exportation seulement pour « certains produits
primaires » - produits agricoles au sens large. 433

202. Au contraire de l’article XI : 2 c) sur les restrictions quantitatives, où les


difficultés proviennent de l’interprétation stricte d’un texte compliqué , les difficultés
dans l’application de l’article XVI : 3 résident plutôt dans la grande ambiguïté des
conditions devant être respectées lors de l’octroi des subventions à l’exportation. Les
groupes spéciaux saisies au titre de l’article XVI : 3 à cette époque n’avaient pas non
plus abouti à définir, de façon satisfaisante, les expressions floues telles que « part
équitable du commerce », « période représentative », et la causalité entre les
subventions octroyées et la croissance de la part dans le commerce mondial. 434 En

430
Ad Article XVI, Section B paragraphe 2 de l’Annexe I : Notes et dispositions additionnelles, GATT de 1947, p. 73
431
Le texte souvent appelé comme « Code sur les subventions » est en effet adopté sous le nom de l’Accord relatif à
l’interprétation et à l’application des articles VI, XVI et XXIII de l’Accord général sur les tarifs douani ers et le commerce.
432
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., pp. 135 – 137
433
La note de bas de page n°29 du Code sur les subventions du 1979 prévoit qu’:
« aux fins du présent accord, l’expression “ certains produits primaires ” s’entend des produits visés, … dans la Note
interprétative concernant l’article XVI, Section B, paragraphe 2, de l’Accord général, les mots “ et de tout minéral ”
y étant supprimés. »
Il reste ainsi « tout produit de l’agriculture, des forêts ou des pêches ».
434
En ce qui concerne les subventions à l’exportation accordées à cette époque, on cite souvent l’affaire France –
Exportation du blé et de la farine de 1958. Dans cette affaire, le Groupe spécial a pu conclure que « les mesures de
subvention ont contribué largement à l’accroissement des exportations françaises de blé et de farine et que la France détient
actuellement plus qu’une part équitable du commerce mondiale d’export ation, en particulier dans le cas de farine », même si
le Groupe spécial, lui aussi, a reconnu explicitement qu’il n’avait pas obtenue « une définition statistique de la part

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

réalité, au lieu de resserrer les disciplines appliquées en la matière, le texte de


l’article XVI : 3 avait pour effet de légaliser la pratique des subventions à
l’exportation des produits agricoles.

‘équitable’ dans les exportations mondiales ». Voir France – Mesures d’encouragement appliquées à l’exportation du blé et
de la farine, Rapport de Conciliation, adopté le 21 novembre 1958, L/924 – 7S/48, para. 19

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Chapitre III – L’exclusion de facto de l’agriculture du champ


d’action du GATT

203. La mise en place des politiques agricoles des grands acteurs des marchés
agricoles mondiaux, particulièrement celles des Etats-Unis (Section I) et de la
Communauté européenne (Section II), avait pour effet l’exclusion de facto de
l’agriculture de l’application des disciplines du GATT de 1947. Cela a bien révélé la
précarité et la réversibilité des préoccupations alimentaires au sein du régime
multilatéral du commerce.

Section I – La dérogation accordée aux Etats-Unis en 1955

204. En ce qui concerne l’exercice des restrictions quantitatives à


l’importation, l’autorisation exceptionnelle octroyée aux produits agricoles par
l’article XI : 2 c) du GATT de 1947 avait en effet répondu aux besoins des Etats-
Unis, à l’issue de la grande guerre, de continuer à mettre en œuvre leurs politiques
agricoles internes et de maintenir ainsi leur place prépondérante sur les marchés
mondiaux.435 Pour D. Hathaway, le traitement spécial du secteur agricole au sein du
GATT de 1947 « semble avoir été taillé sur mesure pour les programmes agricoles
alors opérationnels aux Etats-Unis ». 436 Il s’agit particulièrement de l’ « Agricultural
Adjustment Act » - la fameuse Loi de 1933 portant sur l’aménagement de
l’agriculture, qui était en place au moment de l’adoption du GATT de 1947. 437 En

435
Sur ce point, R.C. Hudec a révélé qu’en effet, l’article XI : 2 c) a été à son origine conçu dans le but d’accorder une
autorisation aux restrictions quantitatives mises en place par divers projets agricoles des Etats -Unis à l’époque. Le texte
original est en anglais:
« Article XI: 2 (c) (i) was originally designed in 1947 to grant legal permission for the type of QR’s emplo yed by the
US farm program at this time. It was thought that US trade restrictions on agricultural products would be able to
comply with the two most important conditions stated in article XI: 2 (c) (i) – the requirement that the price-support
program restrict domestic production, and the requirement that imports be given the same share of the domestic
market that they would have held in the absence of the restrictions. ».
HUDEC R. E., Does the Agreement on Agriculture Work? Agricultural Disputes after the Uruguay Round, International
Agricultural Trade Research Consortium, Working Paper #98 -2, 1998, p. 13
Egalement DAUGBJERG C. et SWINBANK A., Ideas, Institutions and Trade: the WTO and the Curious Role of EU Farm
Policy in Trade Liberalization, Oxford, Oxford University Press, 2009, p. 48

FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture - Manuel de référence - I - Introduction et sujets
436

généraux, op. cit., Module 4.3; sur ce point, voir HATHAWAY D., Agriculture and the GATT: Rewriting the Rules (Policy
Analyses in International Economics), Washington D.C., Institute for International Economics, 1987, 157p.
437
MCMAHON J. A., The WTO Agreement on Agriculture: A Commentary, Oxford, Oxford University Press, 2006, pp. 1 – 2

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

vertu de cette loi, le gouvernement américain s’est vu autorisé à recourir aux


mécanismes des droits de douane, des restrictions quantitatives à l’importation et de
subventions à l’exportation, lorsque cela s’avérait nécessaire pour stabiliser les prix
intérieurs de la production. 438

205. Cependant, les possibilités offertes par l’article XI : 2 c) étaient


rapidement devenues insuffisantes pour répondre aux revendications politiques et
sociales fortes des milieux agricoles américains. Ce fut notamment le cas lo rsque les
Etats-Unis furent contestés en 1951 par les Pays-Bas par rapport à l’imposition de
contingents à l’importation de produits laitiers au titre de l’article 104 de la Defense
Production Act de 1950. Selon les Pays-Bas, ces contingents avaient annulé leurs
avantages des concessions tarifaires accordées par les Etats-Unis en 1947. Ayant
reconnu que ces contingents avaient constitué une infraction à l’article XI : 2 c) en
raison de l’absence de mesures de limitation de la production locale, les résoluti ons
adoptées par les Parties contractantes ont recommandé aux Etats-Unis de révoquer
l’article 104 et d’autoriser les Pays-Bas à prendre des mesures de représailles.439

206. L’article 104 étant abrogé en 1953, les contingents aux produits laitiers
purent cependant être maintenus sous le chapeau de la section 22 de l’ « Agriculture
Adjustment Act » révisée en 1951. Celle-ci oblige l’autorité américaine à imposer des
mesures de restrictions à l’importation, qu’elles soient sous forme de droits de douane
ou de limitations quantitatives, dès lors que les importations menacent de rendre
inefficace l’un de leurs programmes agricoles. Il importe peu que de telles restrictions
soient accompagnées d’une mesure de limitation de la production interne. 440 Etant
amendée par le Congrès des Etats-Unis en 1954, la nouvelle section 22 prévit
qu’« aucun accord de commerce ou autre accord international conclu par les Etats -
Unis… ne sera appliqué d’une manière incompatible avec les prescriptions du présent

FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture - Manuel de référence - I - Introduction et sujets
438

généraux, op. cit., Module 4.3


439
Etats-Unis – Restrictions à l’importation des produits laitiers, Résolutions adoptées par les Parties contractantes le 26
octobre 1951 et le 8 novembre 1952, BISD II/16, 1S/31, 2S/28 ; cité par Etats-Unis – Restrictions à l’importation de sucre et
de produits contenant du sucre appliquées au titre de la Dérogation de 1955 et de la note i ntroductive de la liste de
concessions tarifaires, Rapport du Groupe spécial adopté le 7 novembre 1990, L/6631 – 37S/245, para. 3.31
440
En vertu de la section 22, « les droits de douane s’imposent lorsque la restriction prévue est inférieure à 50% de la val eur
du produit concerné alors que les quotas s’appliquent lorsque la restriction concerne plus de 50% des importations des
produits en question, réalisées pendant une période représentative ». DEMATAKI G., Aspects juridiques des relations
commerciales entre la C.E.E. et les Etats-Unis, Thèse de l’Université Paris II, 1992, pp. 303 – 304

- 142 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

article ». Cela avait pour effet de consolider formellement l’incompatibilité des


mesures américaines de restrictions à l’importation avec les disciplines du GATT de
1947.441

207. Ainsi, les Parties contractantes se réunirent en 1955 afin de résoudre le


problème de cette incompatibilité et d’éviter le retrait éventuel du GATT des Etats-
Unis, retrait pouvant avoir des conséquences catastrophiques sur le régime
commercial mondial encore peu solide. A cette occasion, elles ont décidé d’accorder
aux Etats-Unis une dérogation, au titre de l’article XXV : 5,442 les relevant de leurs
obligations imposées par les dispositions des articles II et XI du GATT « autant qu’il
peut être nécessaire ». 443 Sans avoir précisé de conditions ou de limites à son
application, cette dérogation donna une grande latitude au gouvernement américain
pour prendre des mesures restrictives entravant l’importation de produits agricoles,
surtout celle du sucre, de l’arachide, des produits laitiers et de la viande bovine. La
seule obligation que les Etats-Unis assumèrent était de présenter un rapport
périodique sur l’application de cette dérogation. Malgré sa nature « temporaire »,
cette dérogation est demeurée en vigueur pendant près de 40 ans, et il s’en est suivi
des contestations vives d’autres pays exportateurs agricoles, jusqu’aux négociations
du Cycle de l’Uruguay.

208. Tout comme l’a observé la FAO, cette dérogation fit exception aux
exceptions des règles du GATT. 444 Ce fait avait pour conséquence d’ouvrir la
possibilité de dévier des dispositions de l’article XI : 2 c), à laquelle certaines Parties
contractantes manifestèrent de plus en plus une grande insatisfaction : lorsqu’elles

Cité par Etats-Unis – Restrictions à l’importation de sucre et de produits contenant du sucre appliquées au titre de la
441

Dérogation de 1955 et de la note introductive de la liste de concessions tarifaires, Rapport du Groupe spécial adopté le 7
novembre 1990, L/6631 – 37S/245, para. 2.3
442
L’article XXV : 5 du GATT de 1947 prévoit que
« dans les circonstances exceptionnelles autres que celles qui sont prévues par d’autres articles du présent Accord,
les Parties contractantes pourront relever une partie contractante d’une des obligations qui lui sont imposées par le
présent Accord, à la condition qu’une telle décision soit sanctionnée par une majorité des deux tier s des votes émis et
que cette majorité comprenne plus de la moitié des Parties contractantes. Par un vote similaire, les Parties
contractantes pourront également : i) déterminer certaines catégories de circonstances exceptionnelles auxquelles
d’autres conditions de vote seront applicables pour relever une partie contractante d’une ou plusieurs de ses
obligations, ii) prescrire les critères nécessaires à l’application du présent paragraphe. »
Cité par Etats-Unis – Restrictions à l’importation de sucre et de produits contenant du sucre appliquées au titre de la
443

Dérogation de 1955 et de la note introductive de la liste de concessions tarifaires , Rapport du Groupe spécial adopté le 7
novembre 1990, L/6631 – 37S/245, para. 3.37
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture - Manuel de référence - I - Introduction et sujets
444

généraux, op. cit., Module 4.3

- 143 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

durent faire face aux extrêmes difficultés pour surmonter les seuils rigides établis par
l’article XI : 2 c), les Etat-Unis jouirent, sans aucune limite, de la faculté de
restreindre à la frontière l’importation des produits agricoles. Certaines sont
parvenues à négocier des exonérations dans leurs protocoles de concession et d’autres
ignorèrent purement et simplement cet article en recourant « librement » aux mesures
restrictives frontières. 445 De façon cumulative, ces pratiques avaient pour résultat
final de restreindre le sens réel des considérations spéciales octroyées aux produits
agricoles - base de la sécurité alimentaire nationale, au titre de l’article XI : 2 c) -
uniquement sur le plan théorique, celles-ci ne pouvant produire aucun effet
substantiel en réalité.

Section II – La Politique agricole commune (PAC) de la Communauté


économique européenne

209. Sortant de la Seconde guerre mondiale, l’Europe affronta surtout des


difficultés pour assurer un approvisionnement alimentaire suffisant à ses peuples
malgré une population agricole importante. C’était dans le contexte de la
reconstruction économique européenne que la PAC s’était intégrée au grand projet
d’établissement du marché commun. On trouve son fondement légal dans l’article 38
du Traité de 1957 instituant la CEE. Il annonce explicitement que « le marché
commun s’étend à l’agriculture et au commerce des produits agricoles », et que « le
fonctionnement et le développement du marché commun pour les produits agricoles
doivent s’accompagner de l’établissement d’une politique agricole commune des
Etats membres ». 446 Ayant pour objectif d’augmenter la productivité agricole, de
stabiliser le marché, et de garantir la disponibilité des approvisionnements, le prix
raisonnable pour les consommateurs et le niveau de vie juste et équitable pour les

445
A titre d’exemple, la Belgique et le Luxembourg ont pu déroger aux obligations prévues à l’Article XI portant sur certains
produits agricoles, tels que le poisson de mer frais, les crevettes, les asperges, la viande bovine, porcine, le lait frais, complet
ou écrémé, le beurre, les pommes de terre ou les saucisses. La Suisse et le Japon ont pu eux aussi bénéficier des mêmes
dérogations auprès du GATT de 1947 pour leurs secteurs agricoles respectifs. Voir M’RINI M. L., De la Havane à Doha –
Bilan juridique et commercial de l’intégration des pays en développement dans le système commercial multilatéral , Québec,
Presses de l’Université Laval, 2005, p. 141, et PRINCE H. A., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et
prospective du système de régulation des subventions agricoles, Montréal, Edition Thémis, 2012, pp. 101 – 102
D’ailleurs, JACKSON J. H., DAVEY W. J. et SYKES A. O., Legal Problems of International Economic Relations: Cases,
Materials and Text on the National and International Regulation of Transnational Economic Relations , 4èm éd., St. Paul,
West Group, 2002, p. 398; JOSLING T., TANGERMANN S. et WARLEY K., Agriculture in the GATT, London, Palgrave
MacMillan, 1996, p. 28
Paragraphes 1 et 4 de l’article 38 du Traité instituant la Communauté économique européenne, adoptée le 25 mars 1957 à
446

Rome

- 144 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
447
agriculteurs, la PAC vise à la fois à gouverner le marché agricole interne au sein
de la Communauté, et à renforcer la compétitivité de l’agriculture européenne sur les
marchés mondiaux.

210. A l’issue des plusieurs années de discussions sur les textes d’application,
notamment celles à l’occasion de la conférence de Stresa de 1958, la PAC a été
finalement mise en œuvre en 1962 avec la création progressive des organisations
communes de marché (OCM) dans les différents secteurs de production et la création
du Fonds européen d’orientation et de garantie agricoles (FEOGA) en tant qu’outil de
financement. 448 Un marché agricole unique était ainsi établi, qui s’assujettit aux
principes de l’unicité du marché, de la préférence communautaire et de la solidarité
financière. Selon ces principes, la libre circulation des marchandises au sein de la
communauté serait réalisée par l’élimination de barrières douanières entre les Etats
membres et l’harmonisation des normes sanitaires et techniques nationales. En
privilégiant l’écoulement de la production des Etats membres sur les marchés
intérieurs, la préférence communautaire assurerait la protection du marché commun à
l’encontre des importations à bas prix et des fluctuations du marché mondial. De
surcroit, le maintien de telle protection serait garanti par un budget communautaire
alimenté par les Etats membres. 449

211. La PAC réalise ses objectifs par le biais d’une série d’instruments
d’intervention, qui peuvent en général être regroupés en deux catégories. Elles
correspondent respectivement aux politiques internes et aux politiques externes. Pour
réaliser les politiques internes, de nombreux aides et subventions, directes et
indirectes, sont distribuées en faveur des producteurs afin de favoriser les innovations
dans la production et renforcer la capacité d’investissement pour améliorer la
productivité. Un régime de prix minimum, garanti par une offre d’achat

447
Paragraphe 1 de l’article 39 du Traité instituant la Communauté économique européenne, adoptée le 25 mars 1957 à Rome
En général, ces objectifs définis en 1957 demeurent d’actualité, sauf que l’objectif d’accroissement de la productivité
agricole cède graduellement sa place à l’objectif de la qualité des denrées alimentaires et celui du respect de
l’environnement, à cause du problème de surproduction. LEDENT A. et BURNY P., La politique agricole commune : des
origines au 3 e millénaire, Gembloux, Presses Agronomiques Gembloux, 2002, p. 36
448
Le Conseil de ministres a adopté le 14 janvier 1962 les règlements (JO 30 du 20.04.1962) portant sur l’organisation
graduelle des marchés communautaires pour les céréales, le porc, les œufs, les volailles, les fruits et légumes et le vin.
Ibid., pp. 40 – 42
FOUILLEUX E., La politique agricole commune et ses réformes : une politique à l’épreuve de la globalisation , Pairs,
449

L’Harmattan, 2003, p. 13

- 145 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

communautaire, a été mis en place pour soutenir et stabiliser les marchés intérieurs.
Lorsqu’il s’agit des relations extérieures avec les Etats tiers, la Communauté s’appuie
sur des mesures restrictives aux frontières à l’importation et des subventions à
l’exportation afin d’assurer la préférence communautaire, et d’éviter en même temps
l’effondrement des marchés agricoles internes résultant de la surproduction .450

212. Ici, il convient de souligner la nature complémentaire de ces deux types


d’instruments d’interventions. Particulièrement, le bon fonctionnement des politiques
internes dépend considérablement de l’ensemble de marchés communautaires bien
protégés par les mesures restrictives à l’importation, de la variation brutale des cours
extérieurs et de l’intrusion des produits agricoles de bas prix. Dans ce sens, les
subventions à l’exportation peuvent faciliter essentiellement les débouch és sur les
marchés mondiaux des excédents résultant de l’application des politiques renforçant
la productivité communautaire. 451 A propos du présent travail, le mécanisme des
prélèvements variables à l’importation (Paragraphe 1) et celui des restitutions à
l’exportation (Paragraphe 2) méritent une attention particulière, car ils représentent
les dispositifs de base de la PAC.

Paragraphe 1 – Les prélèvements variables à l’importation

213. Basé sur la proposition du Commissaire néerlandais à l’agriculture S. L.


Mansholt, les prélèvements agricoles étaient mis en place pour la première fois par
les législateurs communautaires en 1962, où on observa, pour la plupart de produits
agricoles, une grande différence durable de prix entre le marché européen et le
marché mondial. L’assurance de la préférence communautaire pour atteindre
l’autosuffisance agricole nécessita la séparation des cours au sein de la Communauté
des cours extérieurs à celle-ci, séparation qui ne put pas toutefois être maintenue par
l’application des techniques classiques telles que tarifs et contingents. Ainsi, un prix
de seuil a été fixé par les règlements du Conseil des ministres à un niveau très élevé,
au-dessous duquel les produits provenant d’autres pays ne purent pas entrer sur le

450
Ibid., p. 14
451
Ibid., pp. 13 – 14

- 146 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
452
territoire communautaire. Etant qualifié comme « redevance », 453 le prélèvement
devant être versé aux frontières communautaires équivaut à la marge entre le prix de
seuil et le prix le plus représentatif sur le marché mondial. En réalité, le montant
exact du prélèvement est toutefois imprévisible pour les importateurs, du fait que le
prélèvement à percevoir est celui applicable au jour de l’importation et que le prix
mondial est souvent variable.454

214. Il est évident que la mise en place du mécanisme de prélèvement allait à


l’encontre des disciplines du GATT, en raison de ses effets restrictifs, voire
prohibitifs, à l’importation et de son caractère imprévisible. Ayant pris conscience de
cette contradiction, la CEE est parvenue, pendant les négociations multilatérales du
Cycle Dillon, à révoquer de facto les consolidations de tarifs effectuées par ses Etats
membres pour les produits agricoles qui firent l’objet de la PAC. En contrepartie de
cette révocation, elle a fait des concessions tarifaires importantes sur les produits non
agricoles.455 Ainsi, le prix de seuil et le prélèvement purent être librement fixés, sans
contradiction aux règles du GATT, à un niveau suffisamment haut pour que
l’importation ne fasse pas baisser les prix communautaires. En permettant un
réajustement quasiment journalier aux échanges agricoles, le prélèvement constitua
un outil plus efficace que les contingentements pour assurer la préférence
communautaire. 456

Paragraphe 2 – La restitution à l’exportation

452
Le prix de seuil représente le prix minimum des produits importés, qui « est fixé de telle sorte qu’une fois ajoutés les frais
de transport et de commercialisation entre le point d’arrivée dans la Communauté et le lieu de consommation, le prix du
produit importé soit égale aux prix indicatifs ».
Les prix indicatifs sont les prix communautaires fixés par le Conseil comme prix des produits vendus sur les marchés
communs. DUMONT T., L’insertion de la Politique agricole commune dans la nouvelle réglementation mondiale des
échanges, op. cit., pp. 29 et 159
453
Dans son arrêt du 13 décembre 1967, la Cour de Justice des Communautés européennes a énoncé que le prélèvement
« apparait… comme une redevance régulatrice des échanges extérieures liés à une politique commune de prix, quelles que
soient les similitudes qu’il peut offrir soit avec un impôt, soit avec un droit de douane ». CJCE, Firma Max Neumann c.
Hauptzollant Hof/Saale, Arrêt du 13 décembre 1967, Aff. 17/67, Rec. XIII, p. 588
454
Le prix mondial est le prix CAF, prix coût-assurance-fret, qui est calculé tous les jours par la Commissi on sur la base de
l’offre la plus représentative sur le marché. DUMONT T., L’insertion de la Politique agricole commune dans la nouvelle
réglementation mondiale des échanges, op. cit., p. 159
455
JACKSON J. H., DAVEY W. J. et SYKES A. O., Legal Problems of International Economic Relations: Cases, Materials
and Text on the National and International Regulation of Transnational Economic Relations , op. cit., p. 398
456
HUDEC R. E., Does the Agreement on Agriculture Work? Agricultural Disputes after the Uruguay Rou nd, op. cit., p. 14

- 147 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

215. L’octroi par la Communauté aux agriculteurs de divers soutiens internes


et de subventions à la production avait pour conséquence d’améliorer sur une grande
échelle la productivité des Etats membres. Il avait aussi amené rapidement l’autorité
communautaire à affronter les problèmes de surproduction des produits
subventionnés, à savoir le blé, la farine de blé, la viande bovine, le poulet et les
produits laitiers, etc. 457 Cependant, les prix élevés des produits européens affaiblirent
considérablement leur compétitivité sur les marchés internationaux par rapport aux
produits provenant d’autres pays, notamment ceux des Etats-Unis, et aggravèrent les
pressions pour l’écoulement des excédents à l’extérieur des marchés communautaires .

216. Le mécanisme de restitution a été introduit dans les différentes OCM


pour rétablir et renforcer cette compétitivité, en attribuant des subventions directes
aux exportations qui comblent la différence entre les prix communautaires et les prix
mondiaux. Qu’elle soit calculée selon le droit commun ou la procédure
d’adjudication, 458 la restitution était déterminée, avec un certain degré de flexibilité,
par l’autorité communautaire en fonction des produits en question et de leurs pays
459
destinataires, en assurant une lutte contre les fraudes à l’exportation. Etant
compensés financièrement par les restitutions, les agriculteurs européens ont pu
exporter leurs produits à un prix inférieur à celui pratiqué sur les marchés
internationaux. La compétitivité des produits européens était ainsi assurée par ce prix
artificiel, au détriment des agriculteurs d’autres pays, dont leurs avantages

457
DEMATAKI G., Aspects juridiques des relations commerciales entre la C.E.E. et les Etats -Unis, op. cit., p. 317
458
DUMONT T., L’insertion de la Politique agricole commune dans la nouvelle réglementation mondiale des échanges , op.
cit., pp. 72 – 75
459
Etant donné que l’obtention des restitutions pourrait entraîner des manœuvres frauduleuses, telles que fausses
exportations, exportations doublées, etc., la Communauté exerce de manière attentive des contrôles sur l’opération
d’exportation avant de la distribution de la restitution, afin de débusquer les fraudes, voire les tentatives de fraudes.
Sur les détails, Ibid., p. 76

- 148 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

comparatifs traditionnels étaient substantiellement neutralisés. 460 C’était exactement


le cas par exemple pour la production du sucre. 461

217. En tant que l’un des instruments primordiaux dans la réalisation de


l’intégration des Etats membres à l’Europe « commune », la PAC avait contribué de
manière incontestable à l’autosuffisance alimentaire de la communauté européenne,
en permettant surtout la reconstruction des milieux ruraux et la modernisation rapide
de la production agricole. Sortant du déficit d’après-guerre en produits agricoles, la
CEE a connu dès le début des années 1970 les excédents structurels pour la plupart
des principaux produits agricoles, tels que les céréales, le sucre, les produits laitiers
et la viande. Dans les années 1980, elle est devenue l’un des plus grands producteurs
et exportateurs des produits agricoles dans le monde. 462

218. Néanmoins, le grand succès de la PAC sur le plan de l’autosuffisance


alimentaire n’empêche pas que la préférence communautaire soit vivement critiquée
par les autres pays, notamment les Etats-Unis et certains pays en développement
exportateurs, en raison de son impact négatif sur les marchés internationaux. Cet
impact pourrait en plus s’étendre aux marchés internes des pays ouverts pleinement
au libre-échange. 463 Les effets néfastes sont d’autant plus graves pour les petits
agriculteurs des pays en développement, qui, faute de moyens financiers nécessaires,
se voient expulsés des marchés internationaux.

219. Malgré la nature évidemment contraire de la PAC aux principes de libre-


échange, la CEE a bien réussi à obtenir, pendant les négociations commerciales du

460
Les effets néfastes des subventions touchent plutôt les conditions de la concurrence entre les acteurs du marché, e t non pas
les conditions de l’accès au marché. C’est notamment les cas du blé, du lait et des produits laitiers, et du sucre pour le
Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, dont le secteur agricole était peu soutenu et les exportations n’étaient pas
subventionnées. « La conséquence absolument désastreuse a été que ces pays qui jusque -là avaient réussi à échapper à la
spirale des politiques de soutien interne de leur agriculture, se sont vus contraints en raison de l’effondrement des cours e t de
la lutte euro-américaine de conquêtes des nouveaux marchés, d’introduire des programmes de soutien aux producteurs ».
Ibid., pp. 116 – 118
461
Selon les observations de la Banque mondiale et de la FAO, l’Union européenne est devenue le deuxième exportateur le
plus grand du sucre dans le monde, malgré le fait que son coût de production équivaut presque deux fois de celui des pays en
développement et que le prix du marché mondial du sucre demeure souvent inférieur au coût des pays p roducteurs les plus
efficaces. Banque mondiale, Global Economic Prospects : Realizing the Development Promise of the Doha Agenda ,
Washington D.C., 2004, pp. 126 – 128, et FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : suivi des progrès
accomplis en vue de la réalisation des objectifs du Sommet mondial de l’alimentation et du Millénaire, Rome, 2003, p. 21
462
FOUILLEUX E., La politique agricole commune et ses réformes : une politique à l’épreuve de la globalisa tion, op. cit.,
pp. 16 – 17
463
DEMATAKI G., Aspects juridiques des relations commerciales entre la C.E.E. et les Etats -Unis, op. cit., pp. 317 – 318

- 149 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Cycle Kennedy, l’accord des Parties contractantes du GATT sur le mécanisme de


prélèvement variable à l’importation. En échange, elle a accepté u ne libre entrée dans
la Communauté du soja et du maïs pour l’alimentation animale. 464 La PAC, combinée
avec la dérogation accordée aux Etats-Unis, a conduit à des atteintes sérieuses aux
arrangements déjà très modestes du GATT de 1947 sur le commerce agricol e
international, en raison de la place importante occupée par ces deux grands acteurs en
la matière. Du fait que la CEE et les Etats-Unis n’étaient plus liés par les conditions
d’application des restrictions quantitatives à l’importation, et que des interp rétations
très permissives avaient privé les dispositions du GATT sur les subventions à
l’exportation des produits agricoles de leur sens contraignant, les échanges des
produits agricoles à l’époque antérieure au Cycle de l’Uruguay ont échappé de facto à
la gouvernance multilatérale du commerce. 465

464
MORHAIN S., La PAC : son histoire et ses réformes, Paris, Educagri, 2005, p. 30
465
JACKSON J. H., DAVEY W. J. et SYKES A. O., Legal Problems of International Economic Relations: Cases, Materials
and Text on the National and International Regulation of Transnational Economic Relations , 3èm éd, St. Paul, West Group,
1995, pp. 1162 – 1163

- 150 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Chapitre IV – Les tentatives hors GATT pour structurer un


commerce agricole comme solution au problème alimentaire

220. La méconnaissance de fait de la problématique alimentaire dans le cadre


multilatéral du commerce n’empêcha pas que d’autres tentatives interviennent sur le
plan international pour réorienter la circulation des produits agricoles dans une
direction favorisant les approvisionnements stables des aliments et sauvegarder
l’accès durable à ces approvisionnements pour les peuples menacés par la faim. 466 Les
réflexions en la matière se sont traduites par un mouvement idéologique guidé par la
revendication de la répartition équitable de ressources alimentaires 467 et du traitement
préférentiel des pays en développement, 468 ainsi que par la proposition de solutions
techniques, telles que l’approche basée sur le principe de l’ « assurance » 469 et les

466
En effet, comme l’a indiqué M. G. Fumet, on a commencé très tôt à organiser les marchés agricoles mondiaux à cause de
la difficulté de maîtriser la production. Les premières tentatives de fixer les prix qui servaient de référence en Europe ont été
mises en place par plusieurs bourses de commerce dès le 16 ème siècle. Sur ce sujet, FUMEY G., L’agriculture dans la
nouvelle économie mondiale, op. cit., p. 202
467
Le concept de « répartition équitable des ressources alimentaires » a été introduit pour la première fois par l’article 5 7 de
la Charte de la Havane instituant l’OIC. Cet article définit les objectifs des accords internationaux sur les produits de base,
dont l’un est d’« assurer une répartition équitable d’un produit de base en cas de pénurie ». Ce concept a été repris par
l’article 11. 2 (b) du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966, ainsi que par la
Déclaration universelle pour l’élimination définitive de la faim et de la malnutrition de 1974. Etant composé d’un sens de la
justice et des considérations sociales et humanitaires, ce concept exige des Etats parties, surtout les grands producteurs et
exportateurs des produits alimentaires, de tenir dûment compte les besoins viviers des autres Etats lors de la formulation de
leurs propres politiques agricoles.
Sur ce point, BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op. cit., pp. 66 – 67
468
La notion de « traitement préférentiel des pays en développement » constitue l’un des piliers du Nouvel ordre économique
international (NOEI). Elle a été formulée comme « traitement différencié et plus favorable aux pays en développement »
dans le GATT de 1947, et comme « système de préférences généralisées » dans le cadre de CNUCED.
BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op. cit., pp. 295 – 296
469
Plusieurs modèles de l’« assurance » ont été proposés par les spécialistes en la matière, en visant surtout à a ssurer les
approvisionnements alimentaires pour les pays en développement à faible revenu par la compensation des défis vivriers à
cause de la diminution de production ou de l’augmentation de prix. On peut citer, par exemple, le « programme d’assurance
céréalière » proposé par D. G. Johnson, le projet de B. Huddleston et P. Konandreas en combinant le mécanisme du FMI
d’aide financière aux importations céréalières et les réserves des pays en développement, et le système d’assurance fondé sur
l’aide alimentaire proposée par la FAO.
Précisément, le programme international d’assurance céréalière proposé par D. G. Johnson contient un type d’arrangement
d’assurance au profit des pays en développement. Il vise à garantir que les baisses d’approvisionnem ents vivriers internes
soient compensées par l’assureur, lorsque la production réelle de céréales d’une année donnée est diminuée à un niveau en -
dessous d’un pourcentage de la production prévue préalablement fixé, par exemple 94% ou 96%.
Le projet de B. Huddleston et P. Konandreas contient deux composantes principales: la premier consiste à rembourser à un
pays en développment la partie de ses factures d’importations alimentaires qui excèdent 130% de son niveau tendanciel, alors
que la deuxième repose sur un stock international de céréales qui fournirait des céréales aux pays en développement lorsque
leur production céréalière tombe en dessous de 95% de leur niveau tendanciel, ou bien lorsque le prix mondial de blé excède
200 USD par tonne.
Pour les détails, JOHNSON D. G., « Increasing the Food Security of Low Income Countries », in D. G. Johnson (dir.), The
Politics of Food: Producing and Distributing the World’s Food Supply , Chicago, The Chicago Council on Foreign Relations,

- 151 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
470
accords céréaliers bilatéraux. Les tentatives d’utiliser les mécanismes de
l’assurance furent peu nombreuses, alors que la poursuite des accords céréaliers
bilatéraux était abandonnée, ou bien bénéficiait seulement à un nombre très limité de
pays solvables. 471 Parmi toutes les tentatives, les deux programmes qui tentaient de
mettre en œuvre une coopération internationale importante en matière alimentaire
concernent l’organisation des transactions alimentaires non commerciales - l’aide
alimentaire (Section I) et la réglementation du commerce des produits de base
(Section II). Ces programmes comportaient malheureusement des défauts intrinsèques
et n’ont produit que des résultats modestes.

Section I – La gouvernance de l’aide alimentaire comme moyen de


canalisation des excédents

221. Les initiatives de la communauté internationale portant sur les


transactions alimentaires non commerciales en vue d’éviter la désorganisation des
exportations commerciales et des marchés intérieurs remontent aux années 1950. On
a connu, pour la première fois après la seconde guerre mondiale, l’accumulation
d’excédents de certains produits agricoles et leurs répercussions du fait de l’adoption
de mesures unilatérales d’écoulement sur les marchés internationaux très sensibles. 472
Il s’agit précisément du Programme « Aliments pour la paix » (« Food for Peace
Program ») instauré par le gouvernement des Etats-Unis dans la Section 550 de la Loi
de sécurité mutuelle (Mutual Security Act), comme moyen d’écoulement de leurs

1980, p. 193 et suivant; HUDDLESTON B., KONANDREAS P. et RAMANGKURA V., Food Security: An Insurance
Approach, Rapport de recherché n°4, Washington D.C., IFPRI, 1978, 96p.; et HUDDLESTON B. et KONANDREAS P., «
Insurance Approach to Food Security: Simulations of Benefits for 1970/71 – 1975/76 and for 1978/82 », in A. Valdes (dir.),
Food Security for Developing Countries, Boulder, Westview Press, 1981, p. 246
470
On reconnait depuis 1974 des recours fréquents à la technique des arrangements bilatéraux pour assurer les importations
des céréales. HUDDLESTON B., « World Food Security and Alternatives to a New International Wheat Arrangement », New
International Realities, Vol. 6, n°2, 1982, p. 5
471
BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op. cit., pp. 298 – 299
472
La seconde guerre mondiale a eu un effet profond sur l’agriculture mondiale. La production agricole mondiale par habitant
à la fin de la guerre était de 5 à 15% inférieur aux niveaux d’avant -guerre. Mais les stocks commerciaux et gouvernementaux
de certains produits agricoles importants des pays de l’Amérique du Nord, surtout des Etats -Unis, avaient beaucoup
augmenté. En France, les premiers excédents agricoles ne sont enregistrés qu’à partir de 1953. Le rapport de la FAO de 1954
a bien noté « l’influence néfaste des excédents qui alourdissent le marché, notamment dans la mesure où ils faussent les
structures de la production et des échanges ». FAO, Ecoulement des excédents de produits agricoles, Rome, 1954, p. 1, et
aussi FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2000 : enseignements des 50 dernières années, op.
cit., p. 108

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

excédents céréales vers les pays souffrant du déficit alimentaire et de stimul ation de
la demande locale d’aliments provenant des Etats-Unis.473

222. Les implications éventuellement néfastes de ce genre de politiques


unilatérales sur les échanges agricoles internationaux et la production agricole des
pays bénéficiaires ont été prises en compte par la Conférence de la FAO lors de sa
session de 1953. A cette occasion, elle a exigé du Comité des produits de réfléchir sur
les moyens possibles de « faire entrer les excédents agricoles dans le circuit de la
consommation sans qu’il en résulte des effets néfastes pour les structures normales d e
474
production et des échanges ». L’étude analytique effectuée ensuite par le
Secrétariat de la FAO, intitulée l’« Ecoulement des excédents de produits agricoles »,
a conduit à une solution innovatrice en recommandant de canaliser les excédents
agricoles dans divers projets de l’aide alimentaire pour répondre aux besoins vivriers
475
des populations menacées par la faim. Cette étude est considérée comme
représentant le premier pas décisif en direction d’une conception nouvelle de l’aide
alimentaire. Ses répercussions étaient si profondes que, pendant les décennies qui
suivent, les programmes principaux en matière d’aide alimentaire étaient organisés
autour de l’idée de profiter des excédents agricoles pour l’aide alimentaire en tant que
remède aux déficits alimentaires et d’assistance au développement. 476 En réalité, la
fluctuation des stocks vivriers pèse de façon durable et substantielle sur la
gouvernance internationale de l’aide alimentaire, dont l’architecture contemporaine
est fondée sur les éléments clés tels que le régime consultatif relatif à l’écoulement

473
La section 550 de la Loi de sécurité mutuelle autorise le Président des Etats -Unis à conclure des accords bilatéraux avec
les pays amis « pour la vente de ces excédents aux conditions qu’il aura arrêtées avec ces pays et contre paiement dans la
monnaie de ces derniers ». Elle dispose également un fonds important pour financer de tels écoulements. Cette section avait
pour but de « faciliter les exportations des Etats-Unis, qui…avaient été aidées moins directement… par les programmes
d’aide économique et par l’octroi de crédits pour le paiement des exportations, en vue de pallier la pénurie de dollars ». Pour
les détails, FAO, Ecoulement des excédents de produits agricoles, op. cit., pp. 15 – 16, para. 49 et 50; également BARRETT
C. B., Food Aid and Commercial International Food Trade, Background paper prepared for the Trade and Markets Division
of OECD, 2005, pp. 1 – 2
474
FAO, Résolution N°14 de la Conférence de la FAO sur l’écoulement des excédents de produits agricoles , adoptée lors de
la 7 ème session de la Conférence de la FAO, Rome, 1953
475
Il s’agit plus précisément de l’utilisation des excédents alimentaires dans le cadre des projets des ventes destinées à
favoriser les programmes de développement afin de stabiliser les approvisionnements et d’accroître le volume de la
consumation, dans les programmes spéciaux d’alimentation visant aux groupes les plus vulnérables et pour soutenir les
programmes de subventions à la consommation. Pour les détails, voir FAO , Ecoulement de excédents des produits agricoles,
op. cit., pp. 34 – 36
476
Voir KONANDREAS P., Multilateral Mechanisms Governing Food Aid and the Need for an Enhanced Role of the CSSD
in the Context of the New WTO Disciplines on Agriculture , Background paper presented at the FAO Informal Expert
Consultation on Food aid, Rome, 27 – 28 January 2005, p. 2

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des excédents (Paragraphe 1), le programme multilatéral initié par les institutions de
l’ONU (Paragraphe 3), l’arrangement conventionnel non onusien des pays donateurs
(Paragraphe 3).

Paragraphe 1 – Le Sous-Comité consultatif de l’écoulement des


excédents (CSSD) de la FAO

223. Les débats passionnés lors de la session de 1953 de la Conférence de la


FAO autour du problème de l’écoulement d’excédents 477 ont mené à la création du
Sous-Comité consultatif de l’écoulement des excédents (CSSD) en 1954. En tant
qu’organe subsidiaire du Comité des produits, il avait pour but d’examiner les flux
mondiaux d’excédents agricoles utilisés pour l’aide alimentaire, afin de réduire au
minimum leurs effets néfastes sur les échanges commerciaux et la production
agricole.478 Le CSSD a été ainsi investi de responsabilités opérationnelles continues.
En outre, il a été mandatée par le Comité des produits pour se charger précisément
« d’étudier…les faits nouveaux dans le domaine de l’écoulement des excédents de
produits agricoles et d’aider les Etats Membres à concevoir des moyens appropriés
d’écoulement des excédents; de servir de centre pour les consultations et les
notifications d’opérations d’aide alimentaire des Etats Membres, … de servir de
centre pour l’examen de toute difficulté qui pourrait surgir compte tenu des directives
et principes relatifs à l’écoulement des excédents approuvés par la Conférence; et de
s’employer à faire observer les principes recommandés par la FAO ». 479

224. Les opérations du CSSD sont régies par les Principes en matière
d’écoulement des excédents et obligations consultatives, approuvés en 1954 par le

477
La notion d’« écoulement des excédents » est définie par le CSSD en 1958 comme « une opération d’exportation (autre
qu’une vente relevant d’un accord international de produit de base) à la suite de l’existence ou de l’expectative de stocks
anormaux rendue possible pour l’octroi, à la suite d’une intervention du gouvernement, de conditions spéciales ou de
conditions de faveur ». FAO, Procédures de notification et obligations consultatives en vertu des principes de la FAO en
matière d’écoulement des excédents : guide à l’intention des membres du Sous-Comité consultatif de l’écoulement des
excédents, Rome, 2001, p. ii
478
FAO, Sous-Comité consultatif de l’écoulement des excédents : 38 ème Rapport au Comité des Produits, Rapport de la 63 ème
session du Comité des Produits, CL 120/6, Rome, mars 2001, para. 24
Il a été écrit dans le rapport que :
« le Sous-Comité de l’écoulement des excédents a été encouragé, dans le cadre du suivi des flux d’aide alimentaire
prévu dans son mandat, à améliorer la collecte et l’analyse des données, et à coordonner l'emploi et la disponibilité
de ces données avec le Comité de l’'aide alimentaire et le Programme alimentaire mondial ».
479
FAO, Répertoire des organes statutaires et listes d’experts de la FAO, Rome, août 2002, texte disponible sur le site
Internet : [Link] (consulté le 28 octobre 2017)

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Conseil de la FAO comme « un code de bonne conduite à l’usage des gouvernements


dans le domaine de la fourniture d’aide alimentaire ». 480 Les Principes visent à
assurer que les vivres et d’autres produits agricoles exportés à des conditions
concessionnelles constituent purement et simplement une « consommation
supplémentaire » pour les pays bénéficiaires et non une substitution aux importations
commerciales normales, et qu’ils doivent être fournis de manière à ne causer aucun
préjudice à la production intérieure. 481

225. Particulièrement, les Principes ont introduit le mécanisme de la clause


relative aux importations commerciales habituelles (Usual Marketing Requirement)
afin de l’application du principe de consommation supplémentaire, consommation
qui, selon sa définition, « n’aurait pas eu lieu en absence de l’opération d’aide
alimentaire à des conditions spéciales ou à des conditions de faveur ». 482 Selon la
clause des UMR, le pays bénéficiaire s’engage à maintenir à un niveau normal les
importations commerciales du produit agricole en cause en sus de toutes imp ortations
effectuées à condition de faveur. Normalement, les UMR sont établies pour une
période de 12 mois par les pays donateurs après avoir négocié avec les pays
bénéficiaires. L’assurance des échanges commerciaux habituels ainsi établie
sauvegarde non seulement les intérêts des pays bénéficiaires en leur permettant
d’avoir accès à plus d’approvisionnements, mais également ceux des pays donateurs
en les mettant à l’abri des atteintes portées par les excédents au régime normal de la
production et du commerce international. 483

226. Afin d’aider le CSSD à identifier et à suivre les flux de transactions non
commerciales des denrées alimentaires, et afin d’assister les pays fournisseurs de
l’aide alimentaire à comptabiliser leurs opérations, les Principes mettent en place les
procédures que ces Etats doivent respecter dans toutes les opérations en la matière. Il

480
FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimentaire pour la sécurité alimentaire? ,
op. cit., p. 21
481
FAO, Procédures de notification et obligations consultatives en vertu des principes de la FAO en matière d’écoulement
des excédents : guide à l’intention des membres du Sous-Comité consultatif de l’écoulement des excédents, op. cit., p. 3
482
L’équivalant de la notion de « consommation supplémentaire » est celle de « surcroît de consommation ». Voir Ibid., p. iv
483
Le concept d’UMR a été initialement appliqué par les Etats -Unis dans leurs programmes d’aide alimentaire et adopté par
la FAO en 1970.
Ibid., pp. 4 et 7 – 9

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

s’agit notamment de la notification de diverses catégories d’aide, des consultations


préalables avec les autres exportateurs agricoles et de la détermination du niveau des
484
UMR. Dans les années qui ont suivies, le CSSD a consacré des efforts
remarquables à déterminer l’ensemble des règles concernant ces procédures. 485

Paragraphe 2 – Le Programme alimentaire mondial (PAM)

227. Le Programme alimentaire mondial (PAM) créé en 1962 par les


résolutions parallèles de la Conférence de la FAO et de l’Assemblée générale de
l’ONU constitue la première expérience multilatérale dans le domaine de l’aide
alimentaire. A l’origine, le Programme a été établi sur une base expérimentale pour
une durée de trois ans, 486 puis reconduit pour « aussi longtemps qu’une aide
alimentaire multilatérale serait jugée convenable et souhaitable ». 487 Son caractère
multilatéral repose sur une cogestion ONU/FAO, une collaboration régulière et étroite
avec d’autres organismes qui s’occupent de secours humanitaire ou de problèmes
alimentaires ou agricoles, et une liaison directe et constante avec les Etats
donateurs.488

228. En tant que complément de l’aide alimentaire bilatérale, forme


traditionnelle d’assistance technique et financière, le Programme a pour but essentiel
de mobiliser des excédents agricoles pour soutenir le développement économique et

484
FAO, Sous-Comité consultatif de l’écoulement des excédents : 39 ème Rapport au Comité des produits, adopté par la 64 ème
session du Comité des produits, Rome, les 18 – 21mars 2003, p. 1
485
On peut citer, par exemple, le rapport de 1959 intitulé « Mécanisme consultatif, procédures, opérations et pertinence des
principes de la FAO en matière d’écoulement des excédents », qui a mis en place les procédures de consultations bilatérales
conformément aux dispositions de ces Principes.
Voir ZHANG R., « Food Security: Food Trade Regime and Food Aid Regime », op. cit., p. 574; également KONANDREAS
P., Multilateral Mechanisms Governing Food Aid and the Need for an Enhanced Role of the CSSD in the Context of the New
WTO Disciplines on Agriculture, op. cit., p. 2
486
Résolution n°1/61 adoptée le 24 novembre 1961 par la Conférence de la FAO sous le titre « Utilisation des excédents
alimentaires – Programme alimentaire mondial », et Résolution 1714 (XVI) adoptée le 19 décembre 1961 par l’Ass emblée
générale des Nations Unies sous le titre « Le Programme alimentaire mondial ». FAO, Utilisation des excédents alimentaires
– Programme alimentaire mondial, op. cit., pp. 1 – 17

Notre traduction. Le texte original est en anglais : « … as long as multilateral food aid is found feasible and desirable ».
487

Voir Résolution 4/65 adoptée le 6 décembre 1965 par la Conférence de la FAO et Résolution 2095 (XX) adoptée le 20
décembre 1965 par l’Assemblée générale des Nations Unies.
488
Le PAM collabore régulièrement avec le Bureau des affaires humanitaires de l’ONU, le Haut -Commissariat aux réfugiés,
les ONGs humanitaires, le Fond international de développement agricole (FIDA), le Programme des Nations Unies pour le
développement (PNUD), la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI). MAHIOU A. et SNYDER F. (dir.),
La sécurité alimentaire, La Haye, Nijhoff, 2006, p. 26

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
489
social des pays sous-développés. A cette fin, tous les Etats membres de l’ONU,
tous les Etats membres et Membres associés de la FAO et les ONG sont invités à
contribuer, sur une base volontaire, avec des ressources de différents types pour
financer les opérations du Programme. 490 Conformément aux Règles générales du
Programme, les contributions mises à sa disposition peuvent être sous forme de
produits, de service et d’espèce. 491 La liste de produits appropriés aux fins des
activités du Programme est déterminée par le Directeur exécutif et les Etats donateurs
en fonction des besoins opérationnels. 492 D’ailleurs, les contributions en produits
peuvent être destinées aussi bien à la consommation humaine qu’aux alimentations
fourragères animales. Les Etats donateurs ont également le choix de déterminer leurs
contributions en produit soit en valeur, soit sous forme de quantités déterminées de
tel ou tel produit. 493 De même, les services acceptables dans le cadre d’opérations du
Programme sont déterminés de temps à autre par les consultations entre le Directeur
exécutif et les pays donateurs en fonction de besoins réels. 494 Il s’agit, en pratique, du
fret et de l’assurance maritime, ainsi que du transport et de l’assurance terrestres
jusqu’à la frontière du pays bénéficiaire dans le cas de produits destinés à des pays
sans accès à la mer. 495

229. Dès sa création, le Programme a été chargé de réaliser, sur demande, des
projets individuels afin de « faire face à des besoins alimentaires d’urgence et à des
situations critiques dues à la malnutrition chronique », et de « réaliser des projets

489
Selon J. Carroz et J. P. Dobbert, « le Programme n’a pas été créé pour remplacer les programmes bilatéraux et il a été
entendu dès le début que la majeure partie des ressources continueraient à suivre le canal bilatéral ». Voir CARROZ J. et
DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire mondial », op. cit., p. 340, note de bas de page 18
490
Article 3 (a) (i) des Règles générales du PAM, cité par CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire
mondial », op. cit., p. 346
491
Selon l’étude de la FAO, environ deux tiers des ressources du Programme sont contribuées sous forme de produits, alors
que le reste est contribué sous forme de service et d’espèce. PHILLIPS R., FAO: Its Origins, Formation and Evolution 1945
– 1981, FAO, Rome, 1981, p. 172
492
Article 4 (a) (iii) des Règles générales du PAM, cité par CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire
mondial », op. cit., p. 350
493
Article 4 (b) des Règles générales du PAM, cité par CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire
mondial », op. cit., p. 350
494
Article 4 (a) (ii) des Règles générales du PAM, cité par CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire
mondial », op. cit., p. 352
495
CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire mondial », op. cit., p. 353
A ce propos, en vertu de l’article XI des Procédures financières supplémentaires du PAM, ce sont les Etats donateurs de
produits qui prennent à leur charge toutes les dépenses jusqu’à et y compris la livraison f.o.b. au port d’exportation ou, le cas
échéant, f.o.r. à un point de sortie convenu dans le pays donateurs. L’entreposage des produits, leur transport jusqu’au point
de sortie et au port d’exportation et leur chargement ne peuvent donc être considérés comme services.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

dans lesquels les produits alimentaires sont utilisés pour aider au développement
économique et social ». 496 En cas de secours d’urgence, il intervient pour atténuer les
pénuries alimentaires de caractère temporaire engendrées par des catastrophes
imprévisibles et incontrôlables. 497 Le Programme s’acquitte de ses mandats qui ont
pour but de soutenir le développement économique et social, en élaborant des projets
favorisant l’alimentation scolaire et préscolaire, 498 des projets à fort coefficient de
main d’œuvre, 499 des projets visant à permettre l’installation ou la réinstallation de
groupes de personnes, 500 et des projets de développement de la production animale. 501

230. En ce qui concerne le présent travail, il convient de souligner un aspect


important dans les opérations du Programme – l’examen et l’approbation des
demandes d’assistance, surtout lorsqu’il s’agit des aides au développement
économique et social. 502 En vertu des Règles générales du Programme, il incombe au
Directeur exécutif de vérifier si les projets proposés sur la base des demandes
d’assistance présentées par les pays bénéficiaires sont rationnels, soigneusement mis
au point et orientés vers des objectifs valables. 503 Un tel examen doit être conduit de

496
Article 5 des Règles générales du PAM, cité par CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire mondial »,
op. cit., p. 340
Dans le Statut du PAM révisé en 2010, les objectifs et fonctions du PAM sont définis comme : « (a) utiliser l’aide
alimentaire pour appuyer le développement économique et social ; (b) répondre aux besoins alimentaires des réfugiés et des
victimes d’autres situations d’urgence et de crises rendant nécessaires des secours prolongés ; (c) promouvoir la sécurité
alimentaire mondiale conformément aux recommandations formulées par l’Organisation des Nations Unies et par la FAO ».
En plus, ces objectifs sont énoncés et développés dans la Définition de la mission du PAM, qui doit être réexaminée et mise à
jour périodiquement par le Conseil d’administration. Voir Article II du Statut du PAM de 2010.
497
CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire mondial », op. cit., p. 340
498
Ces projets ont pour but essentiel d’améliorer l’alimentation des femmes enceintes et des enfants de moins de 5 ans ; des
enfants des écoles primaires et des écoles secondaires ; des étudiants des collèges et des universités. DOLLINGER A., « Le
programme alimentaire mondial », Tiers-Monde, Vol. 5, n°18, 1964, p. 279
499
A titre d’exemple, il s’agit des projets de distribution des produits alimentaires à des chômeurs ou à des travailleurs sous -
employés et à leurs familles, visant au développement de l’agriculture, à l’amélioration de l’infrastructure économique, ou
bien au développement industriel et à l’exploitation des mines. CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire
mondial », op. cit., pp. 340 – 341
500
Ibid., p. 341
Il s’agit des projets destinés à assurer la subsistance de certains groupes sociaux, tels que colons, réfugiés, personnes
déplacées ou nomades, durant la période de transition.
501
Ibid.
Il s’agit des projets fournissant l’affouragement de haute qualité, sous forme d’aliments composés, pour permettre de fonder
les bases d’une industrie d’élevage perfectionnée et plus importante.
502
Ibid., pp. 356 – 363
Selon les Règles générales du PAM, la formation et l’examen des demandes d’assistance en cas d’urgence sont plus
sommaires que ceux en cas des aides au développement économique et social. Sur les procédures de la formulation, de
l’examen et de l’approbation des projets.
503
Article 13 (a) des Règles générales du PAM, cité par CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire
mondial », op. cit., p. 358

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

manière à ce que les projets soient considérés dans le contexte général de


l’écoulement des excédents. Précisément, le Directeur exécutif doit, d’un côté,
prendre en considération l’incidence prévisible et réelle du projet donné sur la
production locale et les échanges des denrées alimentaires dans le pays
bénéficiaire. 504 D’un autre côté, il doit prendre en compte, en conformité aux
Principes de la FAO sur l’écoulement des excédents, la nécessité de sauvegarder les
marchés commerciaux et les échanges normaux ou en voie d’expansion des pays
exportateurs. 505 Afin de faciliter cet examen, des procédures spéciales ont été mises
au point. Elles comprennent la procédure de consultation bilatérale entre le
Programme et les pays dont les intérêts commerciaux risqueraient d’êt re affectés par
les projets proposés, et la procédure de communication entre le Programme et le
CSSD.506 En outre, l’opinion du CSSD doit être, le cas échéant, prise en compte par le
Directeur exécutif du Programme. 507 Ces procédures sont d’autant plus pertinentes
lorsqu’elles concernent des projets qui permettent au pays bénéficiaire de revendre
les denrées fournies par le Programme et d’utiliser les fonds de contrepartie ainsi
obtenus pour financer les projets locaux de développement économique et social. 508

Paragraphe 3 – La Convention relative à l’aide alimentaire

231. C’était dans des circonstances du resserrement des marchés céréales


résultant du réajustement des politiques agricoles américaines et de la mauvaise
récolte dans les pays en développement au milieu des années 1960, que la
gouvernance internationale de l’aide alimentaire a connu un renforcement substantiel

504
Articles 13 (b) et 19 des Règles générales du PAM, cités par CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire
mondial », op. cit., p. 359
505
Articles 13 (a) et 20 des Règles générales du PAM, cités par CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire
mondial », op. cit., p. 3
506
Pour les détails de ces procédures, voir Rapport de la 3 ème session du Comité intergouvernemental du PAM, para. 65 – 66
507
Article 21 (c) des Règles générales du PAM, cités par CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le programme alimentaire
mondial », op. cit., p. 360
508
Les avantages de ce type de projets reposent sur la possibi lité de financer les projets les plus divers – non seulement la
partie « non alimentaire » des projets, mais aussi l’opération de l’ensemble des projets. En plus, les complications du
transport des produits fournis et du contrôle de leur distribution serai ent entièrement éliminées.
Cependant, sans surveillance et contrôle efficace, ce type de projets risqueraient d’aller à l’encontre des principes
fondamentaux de la FAO et du PAM, lorsqu’ils ont pour conséquence de faire baisser le prix commerci al du produit vendu et
de porter atteinte aux intérêts commerciaux établis.
Plusieurs rapports du Comité intergouvernemental du PAM ont été consacrés à ce sujet, par exemple les rapports adoptés aux
2 ème, 3 ème et 9 ème sessions du Comité intergouvernemental du PAM. Egalement CARROZ J. et DOBBERT J. P., « Le
programme alimentaire mondial », op. cit., p. 360, et DOLLINGER A., « Le programme alimentaire mondial », op. cit., pp.
288 – 289

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

à travers la conclusion de la Convention relative à l’aide alimentaire (CAA) en


1967.509

232. Intimement liée à la Convention sur le commerce des céréales, la CAA


s’est inscrite dans un cadre de coopération multilatérale non onusienne sur les
céréales – l’Accord international sur les céréales (AIC). 510 Ceci regroupa ces deux
instruments juridiques élaborés par les principaux exportateurs des céréales
parallèlement aux négociations multilatérales du Cycle Kennedy du GATT. En outre,
il se dota d’un organe intergouvernemental permanent – le Conseil international des
céréales (CIC), afin d’atteindre une double finalité de la lutte contre le risque de
pénurie vivrière et de la promotion de libre circulation des céréales au niveau
international. 511

233. En réponse à l’appel des Etats-Unis, premiers fournisseurs de l’aide


alimentaire à l’époque, la CAA avait pour idée initiale de contribuer à la sécurité
alimentaire mondiale et de renforcer la capacité de la communauté internationale à
répondre aux situations d’urgence alimentaire et à d’autres besoins alimentaires des
pays en développement. La réalisation de tout cela repose sur le partage des charges
de fourniture de l’aide alimentaire entre les principaux pays exportateurs de
céréales. 512 La CAA a été révisée plusieurs fois depuis sa naissance, 513 mais ses
objectifs essentiels restent inchangés :

- assurer « la disponibilité de niveaux adéquats d’aide alimentaire sur une base


prévisible » ;

509
HODDINOTT J. et COHEN M. J., Renegotiating the Food Aid Convention : Background, Context and Issues, IFPRI
Discussion Paper 00690, Washington D.C., 2007, p. 2; également KONANDREAS P., Multilateral Mechanisms Governing
Food Aid and the Need for an Enhanced Role of the CSSD in the Context of the New WTO Disciplines on Agricul ture, op.
cit., p. 4
510
La coopération multilatérale institutionnalisée en matière de céréales peut remonter jusqu’à 1934, où le premier Accord
international sur le blé a été conclu entre un certain nombre de pays exportateurs et importateurs, dans le but de répondre à
des problèmes chroniques de surproduction et de pratiques protectionnistes dans le secteur agricole. Dès les années 1960,
cette coopération s’appuie principalement sur le fonctionnement des mécanismes établis par l’Accord international sur le s
céréales.
DESTA M. G., « Food Security and International Trade Law: An Appraisal of the World Trade Organization Approach »,
J.W.T., Vol. 35, n°3, 2001, p. 457
511
Pour les informations plus précises sur l’AIC, la CCC et le CIC, voir le site Internet : [Link]
(consulté le 30 juillet 2016)
512
HODDINOTT J. et COHEN M. J., Renegotiating the Food Aid Convention: Background, Context and Issues , op. cit., p. 2
513
La CAA a été renouvelée en 1971, 1980, 1986, 1995, et plus récemment en 1999. Elle est finalement remplacée par la
Convention relative à l’assistance alimentaire, qui est entrée en vigueur le 1 er janvier 2013.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

- encourager « les membres à veiller à ce que l’aide alimentaire fournie vise


particulièrement à réduire la pauvreté et la faim des groupes les plus vulnérables
et soit compatible avec le développement agricole de ces pays » ;
- optimiser « l’impact, l’efficacité et la qualité de l’aide alimentaire fournie à
l’appui de la sécurité alimentaire » ; et
- prévoir « un cadre pour la coopération, la coordination et l’échange
d’informations entre les membres sur les questions liées à l’aide alimentaire, afin
d’améliorer l’efficacité de tous les aspects des opérations d’aide alimentaire et
une compatibilité accrue entre l’aide alimentaire et d’autres instruments de
politique ».514

234. A ces fins, la CAA a établi une quantité annuelle minimale d’aide alimentaire
exprimée en tonnes d’équivalent blé, qui a varié au cours des années entre environ 4,2
millions et 7,5 millions de tonnes.515 Etant donné que la qualité de partie à la CAA est
réservée strictement aux pays qui s’engagent à contribuer à l’aide alimentaire, une quantité
minimale de l’aide alimentaire était ainsi garantie sur une base prévisible, peu importe les
variations de prix ou d’approvisionnement sur les marchés internationaux. 516 En ce qui
concerne la qualité des produits vivriers fournis au titre de l’aide alimentaire, la CAA
prévoit qu’elle doit être propre à la consommation humaine.517 Les Etats membres de la
CAA sont également encouragés à fournir une aide alimentaire sous forme de dons plutôt
que par le biais de ventes à des termes concessionnelles.518
235. En dehors du mécanisme d’une garantie minimale prévisible de l’aide
alimentaire, la CAA a instauré également un cadre de coopération, coordination et
échanges des informations relatives aux opérations d’aide alimentaire parmi les Etats
membres. L’administration de la CAA a été confiée au Comité de l’aide alimentaire,
auquel les Etats membres sont tenus de soumettre des rapports périodiques concernant les
renseignements sur leurs opérations, à savoir le montant, la composition, les modalités de

514
Article 1 de la CAA de 1999
515
KONANDREAS P., Multilateral Mechanisms Governing Food Aid and the Need for an Enhanced Role of the CSSD in the
Context of the New WTO Disciplines on Agriculture , op. cit., p. 4
516
Ibid.
517
Article 3.1 de la CAA de 1995
518
FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agricultu re 2006 : l’aide alimentaire pour la sécurité alimentaire? ,
op. cit., p. 24

- 161 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

distribution, les coûts, la forme et les conditions de leurs contributions. En outre, ils
s’engagent à fournir les données statistiques et d’autres informations nécessaires au bon
fonctionnement de la CAA, concernant surtout leurs politiques et programmes en matière
de fourniture et de distribution d’aide alimentaire.519
236. Etant destinée à offrir une protection minimale permettant aux pays
bénéficiaires de se mettre à l’abri et à contribuer à une bonne gestion de l’aide alimentaire
sur le plan international, la CAA est considérée toutefois comme inefficace dans la mesure
où elle devait garantir une fourniture stable de l’aide alimentaire et atteindre divers
objectifs.520 Précisément, l’engagement des Etats parties demeura au cours des années à un
niveau si bas qu’il n’a guère eu d’effet en réalité. En particulier, un volume régulier de 10
millions de tonnes de l’aide alimentaire par an pour répondre aux besoins alimentaires
minimaux de pays en développement, fixé par les gouvernements participants à la
Conférence mondiale de l’alimentation de 1974, n’a jamais pu être atteint.521 La CAA est
d’ailleurs critiquée pour son refus de la participation des pays bénéficiaires et des ONG
aux négociations de ses termes et pour son manque de transparence dans ses opérations.522

Section II – L’Administration internationale du commerce des produits de


base

237. L’origine de la coopération interétatique dans le secteur agricole remonte


à la fin du 19ème siècle, période où on a connu pour la première fois une crise
agricole à l’échelle mondiale. Les premières politiques d’intervention sur le marché
agricole international se sont concrétisées, à cette époque, par la conclusion de s
Accords internationaux sur le blé, le sucre et le caoutchouc. 523 Cependant, c’était dans

519
Articles 14, 15 et 16 de la CAA 1999
520
HODDINOTT J. et COHEN M. J., Renegotiating the Food Aid Convention : Background, Context and Issues , op. cit., pp.
4–5
521
La Résolution XVIII intitulée « An Improved Policy for Food Aid », adoptée à l’occasion de la Conférence mondiale de
l’alimentation de 1974, a recommandé les pays donateurs à faire « tout leur possible pour fournir des produits et/ou une
assistance financière assurant un volume d’aide alimentaire d’au moins 10 millions de tonnes de céréales par an, à partir de
1975, et aussi pour fournir des quantités adéquates d’autres produits alimentaires » (notre traduction). Le texte original est en
anglais:
« … all donor countries… make all efforts to provide commodities and/or financial assistance that will ensure in
physical terms at least 10 million tons of grains as food aid a year, starting from 1975, and also to provide adequate
quantities of other food commodities ».
FAO, Report of the World Food Conference, Rome, 5-16 November 1974, op. cit., p. 15
522
HODDINOTT J. et COHEN M. J., Renegotiating the Food Aid Convention: Background, Context and Issues , op. cit., pp.
4–5
523
ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles, op. cit., pp. 41 – 48

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

le projet ambitieux de la création de l’OIC que les aménagements systématiques


relatifs à l’ensemble du commerce des produits de base, et non pas le commerce de
quelques produits individuels, ont été envisagés par la Charte de la Havane (A). Cette
dernière a mis en place le cadre juridique fondamental en la matière, sur lequel s’est
greffé le Programme intégré de la CNUCED pour les produits de base (B).

Paragraphe 1 – Le régime du commerce des produits de base prévu par


la Charte de la Havane 524

238. Ayant pris pleinement conscience des difficultés inhérentes à la


production et au commerce des produits de base et les problèmes spécifiques que
connaissaient les pays en développement, les négociateurs de la Charte de la Havane
ont réservé, à titre exceptionnel, un mécanisme d’accords intergouvernementaux
comme moyen d’organisation des marchés pour ce genre de marchandises. Ce
mécanisme constitue une dérogation au principe de libre-échange.525

239. Un chapitre a été consacré à ce sujet – le Chapitre VI intitulé « Accords


intergouvernementaux sur les produits de base ». Après avoir circonscrit le champ
d’application de ce mécanisme dérogatoire par une définition à vrai dire imprécise
des « produits de base », 526 la Charte exige que ces accords sur les produits de base
poursuivent les objectifs suivants :

- éviter ou atténuer les difficultés économiques sérieuses surgissant du


déséquilibre entre la production et la consommation ;

524
Pour une étude approfondie sur le commerce des produits de base, voir EISEMANN P. M., L’organisation internationale
des échanges de produits de base : droits des accords intergouvernementaux producteurs-consommateurs, Thèse de
l’Université Paris II, 1980, 612p.

La considération spéciale accordée au commerce des produits de base est exprimée clairement dans l’article 55 du
525

Chapitre VI de la Charte de la Havane. Cet article stipule que :


« les Etats membres reconnaissent que les conditions de production, d’échange et de consommation de certains
produits de base sont telles que le commerce international de ces produits peut être sujet à des difficultés spéci ales,
telles que la tendance à un déséquilibre persistant entre la production et la consommation, l’accumulation de stocks
pesant sur le marché et les fluctuations prononcées des prix. Ces difficultés spéciales peuvent causer des préjudices
graves aux intérêts des producteurs et des consommateurs et se propager de façon à compromettre la politique
générale d’expansion économique. Les Etats membres reconnaissent que ces difficultés peuvent le cas échéant,
exiger un traitement spécial du commerce internationa l de ces produits par le moyen d’accords
intergouvernementaux. »
526
En vertu de l’article 56.1 de la Charte de la Havane, on entend par « produit de base » tout produit de l’agriculture, des
forêts ou des pêches, et de tout minéral, que ce prodiut soit sous sa forme naturelle ou qu’il ait subi la transformation
qu’exige communément la vente en quantités importantes sur le marché international.

- 163 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

- fournir un cadre pour l’examen et la mise en œuvre des mesures


d’ajustements économiques ;

- empêcher ou modérer les fluctuations en vue d’atteindre un degré suffisant


de stabilité sur un prix équitable pour les consommateurs et rémunérateur
pour les producteurs ;

- conserver et développer les ressources naturelles du monde ;

- assurer le développement de la production d’un produit de base ; et

- assurer une répartition équitable d’un produit de base en cas de pénurie. 527

240. La conclusion et l’application de ce genre d’accords


intergouvernementaux doivent respecter une série de principes portant sur la
procédure de recours, leur accessibilité, leur mécanisme économique et leur
administration. Précisément, la conclusion d’accords intergouvernementaux sur un
produit de base est subordonnée à une procédure internationale en vue de constater
l’existence d’excédents susceptibles de provoquer un préjudice sérieux aux
producteurs ou des difficultés de production ou de consommation pouvant provoquer
un état de chômage ou de sous-emploi généralisé. 528

241. A propos de leur accessibilité, ces accords sont ouverts à différents Etats:
tant aux Etats membres de l’OIC qu’aux Etats non membres sous réserve de

527
Article 57 de la Charte de la Havane
528
La constatation de l’existence d’excédents ne pourrait être faite que par une conférence sur le produit de base en question,
ou par l’intermédiaire de l’OIC après consultation et accord général des Etats membres intéressés de façon substantielle à ce
produit. L’article 62 de la Charte de la Havane prévoit que :
« les Etats membres conviennent de conclure des accords de contrôle seulement lorsqu’il aura été constaté par une
conférence sur un produit de base ou par l’intermédiaire de l’Organisation a près consultation et accord général des
Etats membres intéressés de façon substantielle à un produit de base:
a) soit que s’est accumulé ou menace de s’accumuler un excédent d’un produit de base de nature à peser sur le
marché; qu’en l’absence de mesures gouvernementales spéciales, il en résulterait un préjudice sérieux pour les
producteurs, parmi lesquels des petits producteurs représentant une part substantielle de la production totale; que le
jeu normal des forces du marché ne pourrait corriger cet ét at de choses assez rapidement pour éviter un tel préjudice
parce que, en raison du caractère de ce produit, une réduction importante des prix ne saurait provoquer à bref délai
une augmentation notable de la consommation non plus qu’une diminution notable d e la production;
b) soit que les difficultés visées à l’article 55, en relation avec un produit de base, ont provoqué ou menacent de
provoquer un état de chômage ou de sous-emploi généralisé que le jeu normal des forces du marché ne pourrait, en
l’absence de mesures gouvernementales spéciales, résorber assez rapidement pour épargner à un grand nombre de
travailleurs un préjudice excessif, parce que, d’une part en raison du caractère de la branche économique en cause,
une réduction importante des prix provoquerait, non pas une augmentation notable de la consommation à bref délai,
mais bien une diminution du volume de l’emploi et que d’autre part les régions produisant des quantités
substantielles du produit en question n’offrent pas d’autres possibilités d’em ploi aux travailleurs intéressés ».

- 164 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

l’invitation de cette dernière ; tant aux Etats participants qu’aux Etats non
participants aux accords ; tant aux pays intéressés de façon substantielle à
l’importation ou à la consommation du produit qu’aux pays intéressés de façon
substantielle à son exportation ou à sa production. En tout cas, un traitement équitable
devrait être assuré entre le deuxième groupe de pays et la participation adéquate des
pays du troisième groupe devrait être anticipée par ces accords. 529

242. Lorsqu’il s’agit des mécanismes économiques, ces accords doivent être
conçus de manière à assurer à tout moment des approvisionnements suffisants pour
satisfaire la demande mondiale à des prix équitables pour les consommateurs et
rémunérateurs pour les producteurs. Ils doivent également prévoir des mesures
destinées à développer la consommation mondiale du produit en question. 530 Il
faudrait que ces accords permettent également un recours croissant aux sources de
production les plus efficaces et les plus économiques pour satisfaire les bes oins de la
consommation, sans une grave désorganisation économique et sociale de la situation
des régions de production qui éprouvent des difficultés anormales. 531

243. Normalement, les accords sur les produits de base sous l’auspice de
l’OIC envisagent une durée maximale de cinq ans, renouvelable dans les mêmes
limites. L’administration de chaque accord intergouvernemental est confiée à un
Conseil spécial constitué conformément à l’article 64 de la Charte en tant
qu’organisme directeur. Il doit adresser périodiquement à l’OIC des rapports sur le
fonctionnement de l’accord. 532

244. L’échec regrettable du projet de constitution de l’OIC n’a pas


complètement effacé la valeur réelle des principes contenus dans le Chapitre VI de la
Charte de la Havane. Au contraire, leur défaut de force contraignante n’empêche pas
qu’ils aient posé le cadre juridique complet des accords internationaux sur les
produits de base, qui ont connu un développement remarquable dans les années 1960
et 1970.

529
Article 60 de la Charte de la Havane
530
Article 63 a) de la Charte de la Havane
531
Article 63 c) de la Charte de la Havane
532
Article 63 de la Charte de la Havane

- 165 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Paragraphe 2 – Le Programme intégré de la CNUCED

245. Il a fallu attendre la convocation de la 4ème session de la CNUCED de


Nairobi en 1976, près de 30 ans après l’abandon de la Charte de la Havane, pour que
l’idée d’une démarche globale destinée à la stabilisation des cours des produits de
base soit réinscrite à l’ordre du jour des conférences internationales. 533 La Résolution
93 (IV) adoptée à cette occasion a institué un véritable Programme intégré sur les
produits de base, programme tentant d’associer les efforts des pays producteurs ainsi
que des pays consommateurs en vue de renforcer la coopération dans ce domaine.

246. Ayant hérité l’essentiel des principes de la Charte de la Havane, le


Programme intégré s’est inspiré des théories du développement économique des
années 1960, notamment celle du Nouvel ordre économique international (NOEI).
Elle considérait le commerce extérieur en générale, l’échange juste en matière de
produits de base en particulier, comme un instrument pertinent pour les pays en
développement pour sortir du sous-développement. 534 L’élaboration de ce programme
d’action globale sur les accords relatifs aux produits de base parut d’autant plus
impérative que l’exportation de ces produits constituait la source primordiale de
devises étrangères pour les pays en développement. 535 Manifestement distincte de la
conception traditionnelle des accords « produit par produit », le Programme intégré
de la CNUCED ne visait pas à se substituer aux accords déjà conclus en la matière,
mais à « apporter une amélioration durable… au fonctionnement des marchés des
produits de base et à l’économie mondiale des produits de base en général, en même
temps qu’une répartition plus équitable des avantages découlant du commerce
international de ces produits ». 536

533
En raison de l’échec de la Charte de la Havane, la question de l’organisation des échanges de produits de base a fait partie
des problèmes confiés à la CNUCED. ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits
agricoles, op. cit., p. 61
A cette époque, les problèmes relatifs aux produits de base avaient également retenu l’attention de la communauté
internationale à l’occasion de nombreuses conférences internationales et régionales. Pour les détails, CNUCED, « Un
programme intégré pour les produits de base », Tiers-Monde, Vol. 17, n°66, 1976, p. 255
Les travaux de la CNUCED relatifs à l’élaboration d’un programme intégré pour les produits de base trouvent leur origine
534

dans le Programme d’action concernant l’instauration du NOEI.


535
PREBISCH R., Vers une politique commerciale en vue du développement économique : rapport du Secrétaire de la
CNUCED, Paris, Dunod, 1964, 156p.
536
CNUCED, « Un programme intégré pour les produits de base », op. cit., p. 243

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

247. Les caractéristiques essentielles et intrinsèques de ce programme


s’expriment dans un premier temps par le fait qu’il a englobé l’ensemble des produits
« sensibles », dont la liste a porté initialement sur une gamme de dix-huit produits,
qui représentaient les trois-quarts de l’exportation des matières premières provenant
des pays en développement. 537 D’ailleurs, cette liste est de nature non exhaustive, et
d’autres produits pouvaient être ajoutés ultérieurement, à condition qu’une action
internationale soit justifiée. 538

248. Dans un deuxième temps, l’intégralité du Programme résidait dans ses


deux politiques de base, à savoir la constitution d’un mécanisme internat ional
comportant un stock régulateur et l’établissement d’un fonds commun des produits de
base. 539 En instituant une série de stocks internationaux de produits de base et en
harmonisant les politiques nationales de stockage, le mécanisme des stocks
régulateurs tentait de stabiliser les marchés de matières premiers, et notamment
d’assurer un approvisionnement qui correspondrait à tout moment aux besoins et
permettrait d’éviter des fluctuations excessives de prix. 540 Cependant, la constitution
et le bon fonctionnement de ces stocks régulateurs dépendaient essentiellement d’un
financement adéquat, l’absence duquel a été considérée comme l’une des causes
majeures des échecs des accords internationaux sur les produits de base conclus dans
le passé. 541 En tant qu’instrument clé pour atteindre les objectifs du Programme
intégré, le Fonds devait avoir une triple fonction, à savoir contribuer au financement
de stocks régulateurs internationaux et de stocks nationaux coordonnés au niveau
international, financer les mesures autres que le stockage dans le domaine des

537
CNUCED, « Un programme intégré pour les produits de base », op. cit., p. 246
538
ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles , op. cit., p. 65
539
En effet, le Fonds commun des produits de base n’a pas été établi au moment de la Conférence de Nairobi, celle dernière
ayant seulement invité le Secrétaire de la CNUCED à convoquer, au plus tard en mars 1977, une conférence de négociation
sur la création d’un tel fonds commun. Les Etats participants se sont engagés uniquement à participer ultérieurement à cette
conférence de négociation. La Résolution 93 (IV), elle aussi, ne contient aucune précision sur les compétences, les structure s
et les modalités de ce fonds commun. L’Accord portant création du Fonds commun pour les produits de base a été
officiellement conclu le 27 juin 1980 à Genève sous l’auspice de la CNUCED et mis fin à la première étape des négociations
sur ce sujet. Cet accord est entré en vigueur le 19 juin 1989.
EISEMANN P. M., « Le Fonds commun pour les produits de base », A.F.D.I., Vol. 27, n°1, 1981, pp. 568 – 575 ; également
CARREAU D., FLORY T. et JUILLARD P., « Chronique de droit international économique », A.F.D.I., Vol. 22, n°1, 1976,
p. 595
540
CNUCED, « Un programme intégré pour les produits de base », op. cit., pp. 250 – 251
541
Ibid., p. 247

- 167 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

produits de base, et favoriser la coordination et les consultations de façon à servir de


point focal pour chaque produit. 542

249. D’une conception équilibrée, visant à une répartition équitable des


avantages et des obligations entre les pays participants, le Programme intégré
envisageait une action sur de multiples plans pour les arrangements internationaux
relatifs à l’ensemble des matières premiers. Il a été considéré par D. Carreau comme
constituant « l’apport le plus important de la IVe CNUCED ». 543 Mais s’il a en effet
favorisé et encouragé, à un certain niveau, la conclusion des nouveaux accords pour
divers produits, il s’est toujours heurté à la difficulté insurmontable de réaliser un
compromis entre les pays en développement qui revendiquaient la conclusion d’un
accord général et les pays développés qui préféraient l’approche produit par
produit.544

250. Les tentatives internationales visant à lutter contre l’instabilité des


marchés des produits de base n’ont guère abouti à des résultats satisfaisants.
L’inefficacité des mécanismes de stabilisation des prix, les coûts exorbitants des
stocks régulateurs, et surtout le manque de volonté politique et d’une solidarité
internationale étaient les causes principales des échecs de toutes les initiatives
internationales dans ce domaine. Sans disposer de pouvoirs contraignants d’une
organisation internationale, les tentatives internationales se heurtaient aux intérêts
nationaux de court terme et à l’opposition des pays développés à l’éga rd des
interventions sur les marchés de produits de base, ou à la concurrence néfaste entre
les pays en développement. 545

542
EISEMANN P. M., « Le Fonds commun pour les produits de base », op. cit., p. 575
543
CARREAU D., FLORY T. et JUILLARD P., « Chronique de droit international économique », op. cit., p. 596
544
ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles , op. cit., p. 68
545
Ibid., pp. 81 – 85

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

CONCLUSION DU TITRE I

251. Le recours au commerce extérieur pour remédier à l’impossibilité ou à


l’insuffisance de la production locale des aliments est une pratique de longue date des
peuples remontant à l’Antiquité. L’autosubsistance alimentaire par la voie des
échanges internationaux a vu son fondement théorique fortifié par les économistes
classiques et néoclassiques. Sur le plan international, la promotion du commerce est
généralement considérée comme un moyen indispensable pour le développement
économique et social et l’élimination radicale de la pauvreté. En ce qui concerne le
présent travail, la promotion du commerce constitue une solution incontournable pour
le problème alimentaire qui frappe encore une partie importante de la population
mondiale. Particulièrement, le commerce permet une double amélioration de la
disponibilité des aliments tant au niveau de la quantité qu’au niveau de la diversité. Il
assure les approvisionnements stables des denrées alimentaires au fils des années. Il
étend en outre les possibilités d’accès aux aliments en optimisant le coût de
production et ainsi le prix des aliments, et en accroissant les revenus des pays qui
peuvent renforcer leur capacité à combler les déficits alimentaires par l’importation.

252. Sur le plan juridique, la problématique alimentaire et le commerce


international se rattachent à deux concepts indépendants, qui ont été traités dans des
forums internationaux différents. Bien que ces deux questions soient liées du fait des
échanges des produits agricoles, la question alimentaire était cependant ignorée des
négociations commerciales dès leur origine. A cause de la domination traditionnelle
du protectionnisme en matière agricole, les seules préoccupations alimentaires
héritées de la Charte de Havane par le biais des exceptions accordées à l’agriculture
furent écartées du régime contemporain du commerce multilatéral – GATT.

253. Les initiatives internationales prises hors du cadre commercial


multilatéral ont permis d’élaborer des instruments sur l’orientation du commerce pour
la promotion de la situation alimentaire. Faute d’effet contraignant et de contenu
précis, ces initiatives révélèrent leur caractère de soft law et demeurent infructueuses
en cas du manque de volonté politique des Etats participants. Les actions engagées se
focalisèrent sur la stabilisation des cours de produits primaires afin de garantir un
approvisionnement équitable des denrées alimentaires, qui pouvaient bénéficier à la

- 169 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

fois aux consommateurs et aux agriculteurs. Elles furent également loin de fournir des
solutions satisfaisantes.

254. En bref, les échanges agricoles avant l’avènement de l’OMC ont été
caractérisés par la pratique répandue de protectionnisme unilatéral et les carences du
cadre juridique. Il en a résulté un climat précaire pour le commerce agricole mondial
qui restreignit, pour les pays en développement, notamment ceux à faible revenu et à
déficit vivrier, les possibilités de générer des ressources régulières et stables pour
financer l’importation des denrées alimentaires ou bien l’investissement dans le
secteur agricole. Il faudra attendre l’adoption de l’Accord sur l’agriculture, lors de la
création de l’OMC à l’issue des négociations longues et difficiles du Cycle de
l’Uruguay, pour que la première rupture de ce genre de situation néfaste ait lieu.

- 170 -
QIN Quan| Thèse de doctorat | Novembre 2017

TITRE II – LA PRISE EN COMPTE CONVENTIONNELLE DES


PREOCCUPATIONS ALIMENTAIRES DANS L ’ACCORD SUR

L’AGRICULTURE

256. L’Accord sur l’agriculture apporte un changement profond à l’ordre


international des échanges agricoles, en les incorporant pour la première fois dans les
réglementations multilatérales régissant l’ensemble des relations commerciales
interétatiques. En ce qui concerne le présent travail, il a notamment une grande valeur
dans la mesure où il pose des bases juridiques pour promouvoir une libéralisation de
la circulation des produits agricoles qui tient compte de manière explicite des
inquiétudes suscitées par les problèmes alimentaires. En effet, le préambule de
l’Accord sur l’agriculture confirme expressément que les engagements des Membres
de l’OMC « devraient être pris de manière équitable … eu égard aux considérations
autres que d’ordre commercial, y compris la sécurité alimentaire et la nécessité de
protéger l’environnement ». 546

257. Il convient avant tout de souligner que la création, dans l’ordre juridique
du commerce multilatéral, d’une série de règles particulières pour discipliner les
échanges agricoles témoigne en soi d’une certaine reconnaissance des enjeux majeurs
associés aux produits agricoles, enjeux parmi lesquels figure inévitablement la
sécurité alimentaire. La réorientation du commerce agricole, telle qu’elle est
incorporée dans l’Accord sur l’agriculture, devrait conduire le marché international à
apporter une contribution positive dans la promotion du bien-être humain.
L’amélioration des possibilités et des modalités d’échanges agricoles internationaux
peut avoir une implication importante pour les pays en développement, en permettant
à ceux-ci d’explorer des nouveaux moyens financiers pour lutter contre la faim et la
malnutrition (Chapitre I). Différentes techniques manifestement liées aux
considérations alimentaires sont mises en place pour permettre aux Membres de

546
Préambule de l’Accord sur l’agriculture

- 171 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

l’OMC d’affronter la variation brutale des approvisionnements alimentaires (Chapitre


II). Cependant, tout comme le témoigne le régime d’aide alimentaire de l’OMC, des
complications peuvent toujours être générées par l’intégration des préoccupations
alimentaires dans un ordre international dominé par des enjeux commerciaux
(Chapitre III).

- 172 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Chapitre I – L’implication de la sécurité alimentaire dans un


commerce agricole ouvert et réglementé

258. Sur un plan général, la réforme du commerce agricole international


conduite par l’Accord sur l’agriculture vise à « établir un système de commerce des
produits agricoles qui soit équitable et axé sur le marché ». 547 En ce qui concerne les
Membres en développement, notamment ceux qui sont souvent exposés à la faim et à
la malnutrition, il en résulterait ainsi un environnement extérieur plus favorable pour
leurs différentes réponses aux problèmes alimentaires. Dans l’esprit d’un consensus
explicite atteint par les Ministres concernant la prise en compte des préoccupations de
la sécurité alimentaire pendant les négociations du Cycle de l’Uruguay, un traitement
spécial et préférentiel est accordé aux pays en développement dans chaque volet de la
réforme agricole multilatérale afin de faciliter le réaménagement de leurs politiques
agricoles nationales. 548 Surtout, l’Accord invite les pays développés à prévoir une
amélioration plus marquée des possibilités et modalités d’accès pour les produits
agricoles présentant un intérêt particulier pour les pays en développement. 549 Au stade
actuel, ces objectifs passent, d’un côté, par l’ouverture des marchés agricoles, surtout
ceux des pays développés, à travers une homogénéisation et une diminution des
obstacles commerciaux aux importations (Section I), et de l’autre côté, par la création
d’une base assainie de la concurrence internationale en disciplinant les politiques
agricoles nationales (Section II).

Section I - L’ouverture des marchés agricoles par homogénéisation et


diminution des barrières aux importations

259. Le commerce agricole antérieur à l’adoption de l’Accord sur l’agriculture


était caractérisé par des droits de douane exorbitants par rapport à ceux imposés sur
les produits industriels, et la pratique répandue des barrières non tarifaires, pratique

547
Préambule de l’Accord sur l’agriculture, para. 2
548
GATT, Négociations commerciales multilatérales Négociations de l’Uruguay, Comité des négociations commerciales
réuni à l’échelon des hauts fonctionnaires, Genève, [Link]/9, 11 avril 1989, p. 4
549
Préambule de l’Accord sur l’agriculture, para. 5

- 173 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

souvent en violation des disciplines du GATT de 1947. Des revendications fortes sont
émises à plusieurs occasions sur l’octroi d’avantages supplémentaires en faveur du
commerce international des pays en développement, « notamment par la suppression
des obstacles douaniers et non douaniers et l’application des principes de non
réciprocité et de traitement plus favorable ». 550 Il a fallu attendre la Déclaration
ministérielle adoptée à Punta del Este le 20 septembre 1986, pour que l’amélioration
de l’accès aux marchés s’inscrive parmi les ambitions primordiales visées par la
réforme du commerce agricole. 551

260. Selon les arrangements auxquels les Membres sont parvenus à l’issue des
négociations multilatérales du Cycle de l’Uruguay, 552 les Membres de l’OMC doivent
ouvrir leurs marchés agricoles en deux étapes : homogénéiser toutes les barrières aux
importations sous la forme de droits de douane et les consolider afin d’établir un
accès transparent au marché (Paragraphe 1), puis réduire les droits de douane
consolidés afin d’assurer un accès élargi au marché (Paragraphe 2). En tout état de
cause, un « accès minimum » pour chaque produit doit être garanti aux exportateurs
étrangers (Paragraphe 3).

Paragraphe 1 – L’homogénéisation des restrictions aux importations


pour un accès transparent aux marchés

261. Contrairement à la préférence du GATT pour les droits de douane


comme seul moyen licite de protection des marchés nationaux, les barrières non
tarifaires constituaient la forme principale de protectionnisme dans le secteur

Paragraphe 2 de la Résolution XIX associée à la Déclaration universelle pour l’élimination définitive de la faim et de la
550

malnutrition de 1974
551
A cette occasion, les Etats participants ont déclaré que « les négociations viseront à libéraliser davantage le commerce des
produits agricoles et à subordonner toutes les mesures touchant l’accès à l’importation et la concurrence à l’exportation, à
des règles et disciplines du GATT renforcées et plus opérationnelles compte tenu des princip es généraux régissant les
négociations : (i) amélioration de l’accès aux marchés, au moyen notamment de la réduction des obstacles aux
importations… ». Voir GATT, Déclaration ministérielle sur le Cycle de l’Uruguay, 20 septembre 1986, Punta del Este,
[Link], p. 6

Le texte de l’Accord sur l’agriculture ne contient pas en soi toutes les disciplines en matière agricole adoptées lors des
552

négociations du Cycle de l’Uruguay. Par exemple, les engagements chiffrés de réduction des droits de douane se trouvent
dans la Partie B du projet d’accord final sur l’agriculture présenté par Arthur Dunkel (alors Secrétaire général du GATT ) en
1991. Le fait que cette partie de texte n’a acquis aucun statut juridique à l’issue des négociations, n’empêche qu’il a été
appliqué par les Membres de l’OMC dans leurs réductions des tarifs douaniers. L’essentiel a été donc repris dans les listes d e
concessions de chaque Membre annexées à l’Acte final du Cycle de l’Uruguay. VINCENT Ph., L’OMC et les pays en
développement, Bruxelles, Larcier, 2010, pp. 253 – 254

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553
agricole. Mises en place sous des formes très variées, elles restreignent le volume
ou faussent le prix des importations des produits agricoles, et entraînent la
neutralisation de l’ouverture modeste des marchés agricoles accomplie par les
concessions tarifaires. 554

262. En effet, le problème des barrières non tarifaires avait déjà été pris en
compte par le Comité II du GATT dans une série de rapports adoptés entre 1959 et
1961. Une partie importante de textes ont été consacrés particulièrement à l’usage des
555
barrières non tarifaires et à leurs effets négatifs sur le commerce agricole.
Surgissant dans l’ordre du jour des négociations multilatérales depuis le Cycle de
Kennedy, les barrières non tarifaires étaient finalement réglementées de manière
systématique dans le cadre du processus de « tarification » instauré par l’Accord sur
l’agriculture et les Listes de concessions conclues à l’issue du Cycle de l’Uruguay. 556

553
K. W. Dan a observé en 1970 que les restrictions les plus importantes dans le commerce international des produits
agricoles de la zone tempérée sont les obstacles non tarifaires, une large proportion desquelles sont maintenues de manière
non conforme au GATT de 1947.
Voir DAM K. W., The GATT: Law and International Economic Organization, Chicago, The University of Chicago Press,
1970, p. 257
554
En fait, la prolifération des barrières non tarifaires est considérée par les auteurs comme conséquence de l’élimination ou
de la réduction des droits de douane. Les Etats participants au GATT s’appuyèrent sur ces mesures pour maintenir le niveau
de protection nationale. Sur ce point, J. Hillman a montré à juste titre que « … removal or reduction of tariffs has an
‘incitement’ effect in that it gives incentive to the introduction of new, or the extension of old, non -tariff measures in order to
maintain levels of domestic protection». Voir HILLMAN J., Non-tariff Agricultural Barriers, op. cit., p. 13
555
Dans son premier rapport, le Comité II a signalé la plainte portée par les Etats participants que « tariff concessions bought
by them in earlier rounds of negotiations had been substantiall y impaired by non-tariff measures for the protection of
agriculture applied in the importing countries ». GATT, La protection agricole : premier rapport du Comité II, [Link]/5,
16 mars 1959, p. 5, para. 11
Le deuxième rapport a affirmé que « the tariff is not generally the only or even the principal method; the use of a wide
variety of non-tariff devices is deeply entrenched in most countries». GATT, La protection agricole : deuxième rapport du
Comité II, L/1192, 19 mai 1960, p. 5, para. 12
Le troisième rapport a mis l’application des restrictions quantitatives en lumière en indiquant que « quantitative import
restrictions (frequently in discriminatory form and sometimes amounting to complete embargoes) was found to be
particularly widespread… ». Voir GATT, La protection agricole : Troisième Rapport du Comité II, L/1461, 10 mai 1961, p.
3, para. 5
Tous ces documents sont cités par DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT
1947 to the WTO Agreement on Agriculture, op. cit., p. 25
556
En effet, on connaît une avancée remarquable dans ce domaine pendant les négociations du Cycle de Tokyo, qui ont mené
à l’adoption d’une série de textes pour réglementer la pratique des barrière s non tariffaires, telles que les subventions et les
mesures compensatoires, les barrières techniques, les procédures des licences d’importation, les marchés publics,
l’évaluation en douane, et les mesures anti-dumping, etc. Malgré leur défaut intrinsèque en force juridique, ces textes ont
contribué considérablement à l’établissement subséquent d’un régime multilatéral en matière des barrières non tariffaires.
Pour ce qui est des négociations sur les barrières non tarifaires pendant le Cycle de l’Uruguay, v oir DESTA M. G., The Law
of International Trade in Agricultural Products : From GATT 1947 to the WTO Agreement on Agriculture, op. cit., pp. 63 –
66

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C’est là, la contribution la plus significative de l’Accord sur l’agriculture en matière


d’accès aux marchés. 557

263. En vertu des dispositions de l’Accord sur l’agriculture,


l’homogénéisation des barrières aux importations se réalise à travers le processus de
tarification visant à éliminer les obstacles non tarifaires (A) et la consolidation des
droits de douane qui en résultent (B). Une fois que les droits de douane consolidés
sont établis, les Membres de l’OMC doivent s’interdire de recourir de nouveau aux
mesures non tarifaires pour protéger leurs marchés intérieurs (C).

A. La tarification
264. Dans le cadre du processus de tarification, tous les Membres de l’OMC
sont obligés de convertir, au moment de la conclusion de l’Accord sur l’agriculture,
leurs barrières non tarifaires existantes en droits de douane équivalents, qui peuvent
offrir le même niveau de protection à la frontière. Cette obligation est en effet
imposée de manière implicite par l’article 4.2 de l’Accord sur l’agriculture, qui exige
ses Membres de l’OMC de ne pas maintenir, ni recourir ni revenir aux « mesures du
type de celles qui ont dû être converties en droits de douane proprement dits ». 558

265. Le langage de cet article étant concis, plusieurs interrogations ont surgi
en ce qui concerne les mesures visées par le processus de tarification, le résultat
devant être atteint à l’issue de la tarification, la méthode de conversion et le choix des
données de référence pour la tarification. Les travaux des négociations et les
interprétations offertes par l’Organe de règlement de différends (ORD) de l’OMC ont
fourni quelques lignes indicatives sur ces points.

557
Etant donné la nature très sensible du commerce agricole, l’OCDE a déclaré la tarification comme « one of the most
significant ‘systemic’ achievement of the Uruguay Round ». Voir OCDE, Le Cycle de l’Uruguay: évaluation préliminaire des
conséquences de l’Accord sur l’agriculture dans les pays de l’OCDE , Paris, 1995, p. 33
M. D. Ingo a également considéré la tarification comme l’aspect le plus important de l’Accord sur l’agriculture. INGCO M.
D., Agricultural Trade Liberalization in the Uruguay Round: One Step Forward, One Step Back? , Rapport supplémentaire
préparé pour la Conférence de la Banque mondiale sur « Le Cycle de l’Uruguay et les pays en voie de développement »,
Washington D.C., 26 – 27 January 1995, p. 4
558
Le libellé de l’article 4.2 de l’Accord sur l’agriculture est comme suivant :
« les Membres ne maintiendront pas de mesures du type de celles qui ont dû être converties en droits de douane
proprement dits, ni ne recourront ni ne reviendront à de telles mesures, exception faite de ce qui est prévu à l’article
5 et à l’Annexe 5 ».

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266. En fait, la note de bas de page 1 de l’article 4.2 a énuméré une série de
mesures pouvant faire l’objet du processus de tarification. Il s’agit des restrictions
quantitatives à l’importation, des prélèvements variables à l’importation, des prix
minimaux à l’importation, des régimes d’importation discrétionnaires, des mesures
non tarifaires appliquées par l’intermédiaire d’entreprises commerciales d’Etat, des
autolimitations des exportations. Sont couverts également « les mesures à la frontière
similaires autres que les droits de douane proprement dits, que ces mesures soient ou
non appliquées au titre de dérogations aux dispositions du GATT de 1947 ». 559

267. Or, comme l’a affirmé l’Organe d’appel dans l’affaire Chili – Système de
fourchettes de prix, cette liste n’a qu’une nature « exemplative, et non pas
exhaustive ». 560 Surtout, par les expressions vagues de « mesures à la frontière
similaires autres que les droits de douane proprement dits », il semble que, pour
résoudre les problèmes des obstacles non tarifaires, les rédacteurs de l’Accord ont
pris une approche globale, et non pas une approche énumérant toutes les « mesures
qui ont dû être converties » durant les négociations du Cycle de l’Uruguay. 561
L’obligation de tarification touche ainsi toutes sortes de barrières à l’importation qui
n’étaient pas appliquées sous la forme de « droits de douane proprement dits ». Les
seules mesures susceptibles d’échapper du processus de tarification sont celles
appliquées au titre de dispositions relatives à la balance des paiements et au titre
d’autres dispositions générales du GATT de 1994 ou d’autres accords conclus dans le
cadre de l’OMC. 562

559
La note de bas de page 1 de l’article 4.2
560
Dans cette affaire, le Chili a mis en place un système de fourchettes de prix et les mesures de sauvegarde appliqués aux
huiles végétales alimentaires, au blé et à la farine de blé, au sucre, afin de protéger son marché interne contre les fluct uations
des cours mondiaux. Ce système consistait à imposer à l’importation de ces produits, en surplus du droit ad valorem prévu
dans la Liste d’engagements du Chili, une taxe dont le mondant variait en fonction des prix mondiaux mensuels moyens
enregistrés sur les marchés les plus importants au cours des années précédentes. Le droit spécifique s’appliquait à ce titre
seulement lorsque le prix de référence calculé chaque semaine pour les produits concernés tombait en dessous de la limite
inférieure de la fourchette tandis qu’une remise était consentie lorsqu’il dépassait la limite supérieure. Le Groupe spéciale et
l’Organe d’appel ont, tous deux, considéré que ce système contrevenait à l’article 4.2 de l’Accord sur l’agriculture, en rais on
que ce système chilien était similaire à un prélèvement variable à l’importation et à un prix minimal à l’importation, qui
variaient automatiquement et continuellement, d’une manière au surplus non transparente et non prévisible.
Chili – Système de fourchettes de prix et mesures de sauvegarde appliqués à certains produits agricoles , Rapport du
l’Organe d’appel, WT/DS207/AB/R, 23 septembre 2002, p. 74, para. 209
561
Ibid., para. 210
562
La note de bas de page 1 de l’article 4.2 de l’Accord sur l’agriculture établi cette exception: « … mais non les mesures
appliquées au titre de dispositions relatives à la balance des paiements ou au titre d’autres dispositions générales ne
concernant pas spécifiquement l’agriculture du GATT de 1994 ou des autres Accords commerciaux multilatéraux figurant à
l’Annexe 1A de l’Accord sur l’OMC ».

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268. D’ailleurs, l’interprétation de l’Organe d’appel sur l’article 4.2 révèle


clairement que les rédacteurs de l’Accord sur l’agriculture ont soigneusement choisi
l’expression « mesures du type de celles qui ont dû être converties » pour renforcer
cette approche globale. Pour l’Organe d’appel, « les rédacteurs voulaient viser un
large éventail de mesures ». Ceci est donc contraire à l’argument du Chili que
l’obligation de tarification se limite aux mesures « qui ont effectivement été
converties ou qu’il a été demandé de convertir en droits de douane proprement dits »
(italique en texte original). 563

269. On remarque également la trace de l’approche globale du processus de


tarification dans l’expression « droits de douane proprement dits ». Au lieu d’utiliser
le terme « droits de douane », les rédacteurs de l’Accord souhaitaient établir une ligne
de démarcation entre les droits de douane ordinaires et autorisés et d’autres taxes et
charges supplémentaires qui prenaient la forme de droits de douane mais variaient
automatiquement et continuellement d’une manière instable, non transparente et
imprévisible. Ce dernier type de taxes partage souvent un certain niveau de similarité
avec les prélèvements variables à l’importation. 564 Ainsi, le simple fait que les
restrictions à l’importation soient mises sous forme de droit de douane ne leur permet
pas d’échapper au processus de tarification. 565 Donc, à l’issue du processus de

Il existe également d’autres exceptions au titre de l’Article 5 et de l’Annexe 5 de l’Accord sur l’agriculture. Pour les déta ils,
voir le présent travail, para. 330 – 339 et 340 – 347
563
Dans l’affaire du Chili – Système de fourchettes de prix, afin de défendre la légitimité de son système de fourchettes de
prix au titre de l’Article 4.2, le Chili a prétendu que « le fait qu’aucun pays n’a effectivement converti un système de
fourchettes de prix en tarifs durant les négociations du Cycle de l’Uruguay et qu’aucun Membre ne lui a demandé de
convertir son système de fourchettes de prix en tarifs durant ces négociations est ‘extrêmement pertinent’ aux fins de
l’interprétation de l’article 4.2 ». Mais l’Organe d’appel ne voit pas la possibilité de donner sens et effet au texte de l’article
4.2, « si cette disposition était interprétée de manière à n’inclure que les mesures particulières dont la conversion en droits de
douane proprement dits avait été demandée par les participants aux négociations du Cycle de l’Uruguay ».
Chili – Système de fourchettes de prix et mesures de sauvegarde appliqués à certains produits agricoles , Rapport de
l’Organe d’appel, 23 septembre 2002, WT/DS207/AB/R, para. 206 – 208
564
Ibid., para. 240 – 252
565
En effet, on ne trouve aucune définition de « droits de douane proprement dits » dans le texte de l’Accord sur
l’agriculture. Le Groupe spécial dans l’affaire Chili – Système de fourchettes de prix a constaté que « tous les droits de
douane “ proprement dits” prennent la forme de droits ad valorem ou de droits spécifiques (ou des deux à la fois) ». Cette
définition n’était cependant pas acceptée par l’Organe d’appel. Pour l’Organe d’appel, c’est plutôt en examinant l’usage et l e
contexte de ce terme, surtout l’article II : 2 du GATT de 1947 et l’Annexe 5 de l’Accord sur l’agriculture, que l’on voit la
distinction entre les droits de douane permissibles et ceux visés par le processus de tarification.
Pour les détails, Chili – Système de fourchettes de prix et mesures de sauvegarde appliqués à certains produits agricoles ,
Rapport du Groupe spécial, 3 mai 2002, WT/DS207/R, para. 7.52, et Rapport de l’Organe d’appel, 23 septembre 2002,
WT/DS207/AB/R, para. 276 – 277

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tarification, toutes les restrictions frontières à l’importation autres que les droits de
douane « proprement dits » devaient être converties en leurs équivalents tarifaires.

270. En ce qui concerne la méthode de tarification, aucun indice n’a été fourni
par les dispositions de l’Accord sur l’agriculture. C’est plutôt dans la Section A de
l’Annexe 3 des Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et
spécifiques s’inscrivant dans le cadre du programme de réforme, que l’on trouve les
prescriptions sur la méthode pour calculer les équivalents tarifaires. 566

271. Selon les Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et


spécifiques, les équivalents tarifaires doivent être établis pour to us les produits
agricoles assujettis à des restrictions frontalières autres que les droits de douane
proprement dits. Ils doivent être exprimés en droits ad valorem ou spécifiques et
calculés « d’une manière transparente sur la base de la différence effective entre les
prix intérieurs et les prix extérieurs, au moyen des données, sources de données et
définitions spécifiées à l’annexe 2 ». 567 En cas où un équivalent tarifaire ainsi calculé
est négatif ou inférieur au taux consolidé courant, « l’équivalent tarifaire initial
pourra être établi au niveau de ce taux ou sur la base des offres nationales relatives au
produit considéré ». 568 C’est ce que l’on appelle la méthode de « l’écart de prix » pour
établir les équivalents tarifaires des restrictions non tarifaires. 569 A ce propos, les
analyses dans deux rapports d’arbitrage de l’affaire EC –Banane III ont dégagé des

566
Les Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et spécifiques s’inscrivant dans le cadre du programme de
réforme, ont été publiées pendant les négociations multilatérales du Cycle de l’Uruguay afin de « permettre la mise au point
des projets de Listes de concessions et d’engagements dans les négociations sur l’agriculture et faciliter le processus de
vérification qui aboutira à l’établissement des Listes formelles qui seront annexées au Protocole du Cycle de l’Uruguay ». Ce
document étant de nature temporaire, son effet juridique est terminé à la conclusion du Cycle de l’Uruguay. Tout comme
d’autres modalités des négociations, il ne peut non plus être utilisé comme base pour engager une procédure de règlement des
différends au titre de l’Accord instituant l’OMC. Il peut servir cependant à un instrument supplémentaire dans le but de
l’interprétation de l’Accord sur l’agriculture et des Listes d’engagements des Membres.
GATT, Groupe de négociation sur l’accès aux marchés, Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et
spécifiques s’inscrivant dans le cadre du programme de réforme , [Link]/MA/W/24, 20 décembre 1993, para. 1 et 4
567
Ibid., Annexe 3, Section A, para. 4 et 6.
En vertu des Modalités, les prix extérieurs seront les valeurs unitaires moyennes c.a.f. effectives pour le pays importateur, et
le prix intérieur sera généralement un prix de gros représentatif qui prévaux sur le marché intérieur. En outre, l’Annexe 2
prévoit que « les participants présenteront des listes d’en gagements et des données explicatives établies suivant les
engagements de réduction et les modalités établies pour chaque domaine de la négociation. Dans les cas où cela sera spécifié,
les données explicatives feront partie intégrante des engagements spéci fiques auxquels elles se rapportent. »
568
Ibid., Annexe 3, Section A, para. 8
569
INGCO M. D., Agricultural Trade Liberalization in the Uruguay Round: One Step Forward, One Step Back? , op. cit., p.
15

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

principes directeurs pour l’application de cette méthode, surtout pour le calcul des
prix intérieurs et extérieurs. 570

272. Afin de calculer les équivalents tarifaires, les données des années de
1986 à 1988 ont été choisies comme données de référence. 571 Ce choix de période de
base a une importance cruciale, du fait que les équivalents tarifaires résultant du
processus de tarification auront établi le plafond du niveau de protection et servi ainsi
comme base d’engagements de réduction, objectifs des négociations multilatérales
subséquentes. Par conséquent, les pays participants aux négociations ont tout intérêt à
se référer aux données dans les années où les différences entre les prix intérieurs et
extérieurs sont les plus importantes. 572 Apparemment, le choix des années 1986 à
1988 a bien reflété cette considération. 573

273. Etant donné que la tarification était censée conférer une protection
équivalente à celle qui était assurée par les barrières non tarifaires, elle permet de
quantifier l’étendue des engagements des Membres et facilite ainsi la recherche de
leurs avantages réciproques. 574

B. La consolidation du tarif
274. Dans le but d’améliorer l’accès aux marchés agricoles, tous les Membres
de l’OMC devaient consolider leurs protections frontières à l’issue du Cycle de
l’Uruguay. Différentes méthodes ont été appliquées en fonction des types de
protections et du statut spécifique de chaque Membre. Précisément, en ce qui

570
Une discussion abondante sur le calcul des prix intérieurs est faite dans le premier rapport, tandis que le deuxième rapport
a accordé une attention spéciale sur la détermination des prix extérieurs. Sur les détails, voir CE – L’Accord de partenariat
ACP-CE – Recours à l’arbitrage conformément à la décision du 14 novembre 2001, Décision de l’Arbitre, 1 er août 2005,
WT/L/616, para. 84 – 92 ; et CE – L’Accord de partenariat ACP-CE – Deuxième recours à l’arbitrage conformément à la
décision du 14 novembre 2001, 27 octobre 2005, WT/L/625, para. 81 – 111. Pour une analyse de ces rapports, voir
MCMAHON J. A., The WTO Agreement on Agriculture : A Commentary, op. cit., pp. 43 – 50
571
GATT, Groupe de négociation sur l’accès aux marchés, Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et
spécifiques s’inscrivant dans le cadre du programme de réforme , [Link]/MA/W/24, 20 décembre 1993, Annexe 3,
Section A, para. 3
572
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., pp. 72 – 73
573
Ce choix de période de référence a pour conséquence d’entraîner une augmentation exorbitante des droits de douane
appliqués aux importations des produits agricoles. Prenons l’Union européenne comme exemple, les droits consolidés
s’élèvent à 274% pour le sucre raffiné, à 254% pour le beurre et à 174% pour la viande de bœuf. OCDE, Le Cycle de
l’Uruguay : évaluation préliminaire des conséquences de l’Accord sur l’agriculture , Paris, OCDE, 1995, pp. 30 – 32,
Tableaux 2, 3 et 4
574
LUFF D., Le droit de l’Organisation mondiale du commerce : analyse critique, Bruxelles, Bruylant, 2004, p. 220

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

concerne les tarifs douaniers classiques, ils ont été consolidés au taux en vigueur le
1er septembre 1986. Les droits de douane résultant du processus de tarification
devaient être consolidés à un taux égal à leurs équivalents tarifaires et insérés dans
les Listes des concessions tarifaires de chaque Membre de l’OMC annexées au GATT
de 1994. Dans le cas où les pays en développement ne disposaient pas des ressources
nécessaires pour procéder à la tarification complète de toutes les restrictions non
tarifaires, il leur a été offert une possibilité de « consolidation à des taux plafonds ».
Cela veut dire que ces pays en développement pouvaient fixer un tarif maximal
applicable à des groupes de produits agricoles ou à l’ensemble des produits agricoles.
En effet, certains pays en développement ont appliqué une consolidation à un taux
plafond unique à tous les produits agricoles, tandis que d’autres ont opté pour
différentes consolidations pour différents groupes de produits agricoles. 575

275. Une fois consolidés, les droits de douane chiffrés ont été enregistrés dans
la Liste de concessions tarifaires pour chaque Membre. Faisant partie intégrante du
GATT de 1994, cette Liste indique le tarif maximal pouvant être appliqué aux
importations des produits agricoles sur le territoire des Membres. Normalement, ils
n’ont donc plus le droit d’imposer des droits de douane d’importation supérieurs aux
droits de douane « consolidés ». Cependant, si un renforcement de la protection du
marché intérieur s’avère nécessaire, les Membres ont la possibilité de relever le tarif
au-dessus du niveau consolidé en invoquant l’article XXVIII du GATT de 1994. Dans
ce cas, le Membre concerné doit s’efforcer de maintenir un niveau général de
concessions réciproques et mutuellement avantageuses non moins favorable pour le
commerce que celui qui s’appliquait précédemment. 576 Souvent, une compensation
dans un autre secteur est envisagée de façon à permettre le rééquilibrage des niveaux
de concessions commerciales. Bien évidemment, l’obligation de notification à l’OMC
préalable au relèvement du tarif est imposée au Membre concerné. 577

C. L’interdiction des nouvelles mesures non tarifaires

575
ADAM E., Droit international de l’agriculture: sécuriser le commerce des produits agricoles , op. cit., p. 115
576
L’article XXVIII :2 du GATT de 1994 prévoit qu’ « au cours de ces négociations et dans cet accord, qui pourra comporter
des compensations portant sur d’autres produits, les parties contractantes intéressées s’efforceront de maintenir un niveau
général de concessions réciproques et mutuellement avantageuses non moins favorable pour le commerce que celui qui
résultait du présent Accord avant les négociations. »
577
ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles , op. cit., pp. 114 – 116

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276. Dès que la tarification et la consolidation sont achevées, les Membres de


l’OMC se voient interdits par l’article 4.2 de l’Accord sur l’agriculture de maintenir
ou de recourir de nouveau à toutes formes de restrictions à l’importation « autres que
les droits de douane proprement dits ». Cette interdiction n’est pourtant pas absolue.
En plus des mesures non tarifaires appliquées au titre de la balance de paiement et
d’autres dispositions contenues dans le GATT de 1994 et ses divers accords annexés,
sont également exemptées les restrictions imposées pour des raisons de sécurité
alimentaire au titre de la clause de « sauvegarde spéciale » de l’article 5 et du
« traitement spécial » prévu dans l’Annexe 5 de l’Accord sur l’agriculture. 578

277. Les dispositions de l’article 4 de l’Accord sur l’agriculture confirment


explicitement, dans le secteur agricole, la préférence du système commercial actuel
pour les tarifs douaniers. Ces derniers étant exprimés en pourcentage et ainsi plus
transparents, prévisibles et mieux aptes à servir de base à des futures négociations,
l’homogénéisation des restrictions à l’importation par le biais de la tarification, de la
consolidation et de l’interdiction de restrictions non tarifaires, instaure non seulement
un accès transparent aux marchés agricoles, mais également constitue une base solide
de l’élargissement éventuel d’un accès aux marchés. 579

Paragraphe 2 – La réduction des droits de douane consolidés pour un


accès élargi aux marchés

278. La réforme du commerce agricole encadrée par l’Accord sur l’agriculture


ne se borne pas à l’élimination des restrictions non tarifaires, ni à la consolidation des
droits de douane afin d’éviter leur augmentation future. Elle a introduit également
une série de concessions tarifaires pour élargir davantage l’accès aux marchés.

279. De tels élargissements de l’accès aux marchés agricoles reposent sur les
engagements des Etats membres relatifs à la réduction progressive des droits de
douane imposés à l’importation des produits agricoles. 580 Ces engagements sont

578
Pour une étude détaillée sur ces sujets, voir le présent travail p ara. 330 – 339, et 340 – 347
579
LUFF D., Le droit de l’Organisation mondiale du commerce : analyse critique, op. cit., p. 220
580
L’article 4.1 de l’Accord sur l’agriculture prévoit que « les concessions en matière d’accès aux marchés contenues dans
les Listes se rapportent aux consolidations et aux réductions des droits de douane, et aux autres engagements en matière
d’accès aux marchés qui y sont spécifiés ».

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établis conformément aux descriptions contenues dans les Modalités de


l’établissement des engagements contraignants et spécifiques et ensuite enregistrés
dans les Listes de concessions tarifaires de chaque Etat membre établies au titre de
l’Article II du GATT de 1994.

280. Plusieurs indications sur la méthode de réduction tarifaire sont mises en


place par les Modalités de l’établissement des engagements contraignants et
spécifiques. A titre d’exemple,

- la réduction tarifaire s’appliquera à tous les « droits de douane proprement


dits », y compris les droits de douane classiques déjà existant lors des
négociations multilatérales aussi bien que les droits de douane résultant de
la tarification ;

- en général, les droits de douane devront être réduits sur la base d’une
moyenne simple de 36% sur la période de 6 ans commençant en 1995 ;

- la réduction ne devra en aucun cas être inférieure à 15% pour chaque ligne
tarifaire ;

- normalement, le niveau des droits de douane consolidés servira de point de


départ de la réduction. Pour les droits de douane non consolidés, le point de
départ de réduction sera le niveau appliqué au 1 er septembre 1986.

- en vertu du principe du traitement spécial et différencié, une obligation de


réduction moins contraignante sera imposée en faveur des pays en
développement, en leur permettant de réduire leurs droits de douane de 24%
en moyenne, avec une réduction minimale de 10%, sur une période de mise
en œuvre de 10 ans.

- Les pays les moins avancés seront exemptés des engagements de


réduction. 581

581
GATT, Groupe de négociation sur l’accès aux marchés, Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et
spécifiques s’inscrivant dans le cadre du programme de réforme , [Link]/MA/W/24, 20 décembre 1993, Annexe 3, para.
3, 5, 15 et 16

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281. Ici, il est important de souligner que l’opération de réduction tarifaire est
basée sur « la moyenne simple » de l’ensemble des droits de douane et non sur le
volume de commerce de chaque produit. En réalité, la méthode de réduction ainsi
pratiquée laisse aux Membres une marge de manœuvre importante pour aménager
leurs réductions tarifaires tout en prenant en compte les considérations alimentaires.
A titre d’exemple, un Membre peut seulement effectuer une réduction tarifaire à 15%
des droits de douane imposés aux produits qui sont sensibles à la concurrence et
impliquent des intérêts majeurs par rapport à la sécurité alimentaire. Un degré plus
important d’abaissement tarifaire peut être effectué sur les produits qui sont
nécessaires ou souhaitables pour la sécurité alimentaire des consommateurs et dont
l’entrée sur son territoire n’affecte que peu de marchés internes. 582

Paragraphe 3 – La garantie pour un accès minimum aux marchés

282. Comme on l’a montré précédemment dans le présent travail, les données
de référence afin de calculer les équivalents tarifaires ont été fixées à celles des
années 1986 à 1988, où l’écart entre les prix intérieurs et extérieurs était le plus
important des dernières décennies. 583 Une fois que la période de base est fixée, il reste
à chaque Membre à effectuer le processus de tarification et à consolider ainsi ses taux
plafonds afin d’engager le processus de réduction tarifaire. Chaque Membre a
évidemment tout intérêt à recourir à ces données pour fixer ces taux plafonds à un
niveau le plus haut possible. Même si les droits de douane effectivement appliqués
par les Membres sont souvent inférieurs aux taux plafonds, on peut d’ores et déjà
anticiper le risque d’un renchérissement des droits de douane consolidés, qui rendra
éventuellement les conditions d’importation plus restrictives que leurs prédécesseurs
non tarifaires. 584

582
PARENT G., « L’OMC, l’Accord sur l’agriculture et la sécurité alimentaire », in F. Snyder (dir.), Sécurité alimentaire
international et pluralisme juridique mondial, Bruxelles, Bruylant, 2004, p. 26
583
INGCO M. D., Agricultural Trade Liberalization in the Uruguay Round: One Step Forward, One Step Back?, op. cit., p.
22 ; et TANGERMANN S., Implementation of the Uruguay Round Agreement on Agriculture by Major Developed Countries ,
UNCTAD/ITD/16, Rapport préparé pour la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, le 3 octobre
1995, p. 5
584
En réalité, le phénomène subséquent de « surtarification » a bien confirmé ce potentiel. Les tarifs douaniers appliqués par
les principaux pays développés à l’issue du processus de tarification sont exorbitant s. Ils se varient entre 100% et 500%,
ceux qui étant d’ailleurs très rare dans l’histoire du commerce international. D’autant plus que les droits de douane
finalement consolidés sont souvent remarquablement plus élevés que les réels équivalents tarifaires des restrictions non
tarifaires. A titre d’exemple, les droits de douane consolidés par l’Union européenne sont 60% plus élevés que les réels

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

283. Dans le but d’atténuer les impacts néfastes de cette tendance sur les
échanges internationaux, les Membres se sont engagés à maintenir le niveau existant
de l’ouverture du marché. Il s’agit des engagements sur les possibilités courantes
d’accès et les possibilités minimales d’accès, celles-ci assurant qu’une certaine
quantité minimale de produits agricoles peuvent en tous cas entrer dans les marchés
intérieurs.

284. Les engagements d’accès courant visent à garantir que le niveau


historique d’importations résiste aux impacts du processus de tarification. 585 Selon le
principe prévu dans les Modalités de l’établissement des engagements contraignants
et spécifiques, dans les cas où les importations d’un produit spécifique sont
supérieures à 5% de sa consommation intérieure correspondante pendant la période de
base 1986 – 1988, les possibilités courantes d’accès doivent être maintenues et
augmentées pendant la période de mise en œuvre de l’Accord sur l’agriculture. 586
Cela signifie que chaque Membre est obligé de créer des conditions d’importations
qui soient au moins équivalentes à celles pratiquées pendant la période de base. Du
fait que la plupart des possibilités d’accès des marchés agricoles antérieures au Cycle
de l’Uruguay étaient établies sur la base des accords bilatéraux à des conditions
préférentielles, le maintien d’un accès courant permet aux pays exportateurs de
continuer à bénéficier de ces conditions dans le nouveau régime commercial
multilatéral, et d’échapper du risque de la dégradation des conditions d’accès
découlant de la surestimation des équivalents tarifaires. 587

équivalents tarifaires des PAC appliquées dans les dernières années, tandis que les nouveaux droits de douane des Etats-Unis
sont 45% supérieurs aux taux pratiqués antérieurement.
Sur ce point, voir DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO
Agreement on Agriculture, op. cit., p. 75; et ANDERSON K., ERWIDODO et INGCO M., Integrating Agriculture into the
WTO : The Next Phase, Rapport présenté à la Conférence de l’OMC et de la Banque mondiale sur les pays en développement
dans le Cycle millénium tenue les 20 – 21 septembre 1999 à Genève, pp. 8 – 9
En vertu des Modalités de l’établissement d’engagements, « les possibilités d’accès courantes, à des conditions au moins
585

équivalentes aux conditions existantes, seront maintenues dans le cadre du processus de tarification ». GATT, Groupe de
négociation sur l’accès aux marchés, Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et spécifiques s’inscrivant
dans le cadre du programme de réforme, [Link]/MA/W/24, 20 décembre 1993, Annexe 3, para. 11
586
Ibid., Annexe 3, para. 6
587
WONGKAEW Th., L’accord sur l’agriculture et la sécurité alimentaire durable , op. cit., p. 36

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

285. Lorsque les niveaux historiques d’importations étaient très faibles –


inférieurs à 5% de la consommation intérieure, 588 un accès minimal serait établi, pour
l’année 1995, qui correspond à 3% de la consommation intérieure du produit visé
pendant la période de référence (1986 – 1988). Cet accès devait atteindre 5% à partir
de l’année 2000 pour les pays développés et à partir de l’année 2004 pour les pays en
développement. 589

286. En partique, la mise en œuvre par les Membres de l’OMC de ces


possibilités d’accès courantes et miminales est souvent passée par l’application des
contingents tarifaires. Il s’agissait de déterminer, pour chaque produit à importer, un
certain volume de contingent et d’appliquer un double niveau de taux de droits de
douane aux produits importés – un taux minimal ou faible pour les volumes soumis
aux contingents et un taux élevé pour les volumes hors contingents. Si les méthodes
utilisées par les pays importateurs afin d’allocation de leurs contingents tarifaires
entre pays exportateurs étaient très variées, 590 les règles suivantes devaient être
toujours respectées :

- pour les contingents établis sur la base de maintien de l’accès courant, les
pays importateurs n’étaient pas tenus de les généraliser sur la base du
principe de la nation la plus favorisée (NPF) ;

- en cas d’expansion de l’accès courant, toute expansion de ce type serait


effectuée sur une base NPF ;591

588
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., para. 5.2.1
589
GATT, Groupe de négociation sur l’accès aux marchés, Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et
spécifiques s’inscrivant dans le cadre du programme de réforme , [Link]/MA/W/24, 20 décembre 1993, Annexe 3, para.
5 et 15
590
Les dispositions concernant l’administration des contingents tarifaires se trouvent plutôt dans l’article XIII du GATT de
1994 – Application non discriminatoire des restrictions quantitatives, et non pas dans l’Accord sur l’agriculture. Du f ait que
cet article fait surtout office de directive générale et laisse aux Membres un pouvoir discrétionnaire relativement grand pou r
l’administration des contingents, diverses méthodes sont utilisées pour allouer les contingents tarifaires. Ces méthodes
peuvent être classifiées en catégories suivantes : taxes appliquées, premier arrivé - premier servie, licences sur demande,
mise aux enchères, transactions antérieures, importations effectuées par des organismes commerciaux d’Etat, groupements ou
associations de producteurs, méthodes d’allocation mixtes, etc. Pour une explication détaillée, voir FAO , Les négociations
commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur l’agriculture, op. cit., para. 5.3,
Tableau 4
591
GATT, Groupe de négociation sur l’accès aux marchés, Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et
spécifiques s’inscrivant dans le cadre du programme de réforme , [Link]/MA/W/24, 20 décembre 1993, Annexe 3, para.
11

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

- les contingents tarifaires mis en œuvre dans le cadre de l’accès m inimal


seraient généralisés sur une base NPF. 592

287. En tant qu’instrument supplémentaire pour améliorer l’accès aux


marchés pour les exportateurs, l’accès courant a légitimé les anciens échanges
effectués dans le cadre d’arrangements bilatéraux à des taux préférentiels, alors que
l’accès minimal a rendu possible le développement des échanges de certains produits,
échanges qui étaient auparavant peu dynamiques ou quasi-inexistants. Les
engagements en matière d’accès courant et d’accès minimal ont une grande
signification pour la sécurité alimentaire des Membres de l’OMC, surtout celle des
pays en développement. Ils ont non seulement permis aux pays exportateurs de
continuer à bénéficier du même niveau de revenus, mais également ouvert les
possibilités de nouvelles recettes d’exportations. La constitution et l’enrichissement
des stocks alimentaires sont ainsi assurés.

288. Bien évidemment, l’introduction des contingents tarifaires dans la mise


en œuvre de ces engagements signifie toujours une intervention importante du
pouvoir public de chaque Membre. Cela nécessite une bonne administration des
contingents tarifaires pour que ceux-ci soient appliqués de manière non
discriminatoire, transparente et prévisible. 593

289. De manière générale, les disciplines de l’Accord sur l’agriculture en


matière d’accès aux marchés ont parvenu à rendre plus évidents les obstacles
commerciaux à la frontière et à les soumettre à un processus de réduction. En plus de
faciliter directement l’ouverture des marchés agricoles, elles ont amélioré
sensiblement la transparence et la prévisibilité du commerce agricole, et contribué
ainsi à la création d’un système d’échanges agricoles « équitables et axés sur le
marché », système pouvant favoriser différentes solutions aux problèmes
alimentaires. Néanmoins, à cause de la pratique très étendue de toutes sortes de
soutiens financiers dans le secteur agricole, l’établissement réel d’un système
commercial de ce genre dépend davantage du réaménagement approfondi des

592
Ibid., Annexe 3, para. 14
593
L’administration des contingents tarifaires est souvent critiquée comme discriminatoire, manquant de transparence et de
prévisibilité. PARENT G., « L’OMC, l’Accord sur l’agriculture et la sécurité alimentaire », op. cit., p. 28

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

disciplines applicables dans le domaine de subventions, domaine extrêmement


compliqué et sensible.

Section II - La création d’une base assainie de la concurrence


internationale par la régularisation des subventions agricoles

290. Sous une forte influence de la doctrine interventionniste, la plupart de


pays industrialisés ont l’habitude de subventionner leur secteur agricole. 594 Justifiée
initialement par la nécessité de garantir l’autarcie agricole, 595 ce genre d’intervention
étatique allait rapidement au-delà des considérations relatives à la sécurité alimentaire
nationale. Elle visait davantage à préserver et à développer les milieux agricoles en
général, à stabiliser les prix internes et à augmenter les revenus des communautés
agricoles en particulier. 596 Dès la fin des années 1970, elle évoluait continuellement
en comprenant des soutiens financiers destinés à aider la liquidation des surplus
agricoles sur les marchés internationaux. 597 Engageant énormément de ressources
publiques et couvrant une large gamme de produits agricoles, 598 les subventions

594
En effet, les aides gouvernementales au secteur agricole constituent une pratique étendue et de longue histoire. Les
politiques modernes du transfert de revenus au profit des agriculteurs trouvent leur origine dans la grande récession
économique pendant les années 1930.
ANNANIA G., CARTER C. et MCCALLA A., « Agricultural Policy Changes, GATT Negociations and the U.S.-E.C.
Agricultural Trade Conflict », in G. Annania, C. Carter, et A. McCalla (dir.), Agricultural Trade Conflicts and GATT: New
Dimensions in U.S. – European Agricultural Trade Relations, Boulder, Westview Press, 1994, p. 5
595
Certains auteurs vont encore plus loin en préconisant un traitement spécial pour les produits alimentaires de base dans le
cadre de l’OMC. Pour les détails, voir DAS B. L., « The ‘Big Bang’ in Agriculture in the WTO », Third World Economics,
n°177, 1998, pp. 16 – 31
596
Dans ce sens, la PAC présente un très bon exemple. L’article 39.1 du Traité de Rome instituant la Communauté
européenne définit les objectifs de la PAC comme « a) d’accroître la productivité de l’agriculture en développant le progrès
technique, en assurant le développement rationnel de la production agricole ainsi qu’un emploi optimum des facteurs de
production, notamment de la main d’œuvre ; b) d’assurer ainsi un niveau de vie équitable à la production agricole,
notamment par le relèvement du revenu individuel de ceux qui travaillent dans l’agriculture ; c) de stabiliser les marchés ; d)
de garantir la sécurité des approvisionnements ; e) d’assurer des prix raisonnables dans les livraisons aux consommateurs ».
Le renforcement des soutiens agricoles est à un certain niveau le résultat des grandes influences politiques des communautés
agricoles aux Etats-Unis, et la réponse à la nécessité de préserver la mode traditionnelle de vie agricole dans les pays
européens tels que l’Allemagne, la Suisse, la Belgique, les Pays -Bas et les pays scandinaves. Voir HILLMAN J., « The US
Perspective», in K. A. Ingersent, A. J. Rayner et R. C. Hine (dir.), Agriculture in the Uruguay Round, New York, St.
Martin’s Press, 1994, p. 40, et CURSON G., Multilateral Commercial Diplomacy: The General Agreement on Tariffs and
Trade and Its Impact on National Policies and Techniques, London, M. Joseph, 1965, p. 206
597
Les recherches sur ce sujet relèvent une croissance tridimensionnelle remarquable de la distribution des subventions
agricoles pendant les dernières décennies. Une telle croissance se manifeste au niveau du nombre de pays distributeurs, au
niveau des catégories de produits couverts et au niveau du montant de ressources financières engagées.
Pour les détails, MINER W. et HATHAWAY D., « World Agriculture in Crisis: Reforming Government Policies », in W.
Miner et D. Hathaway (dir.), World Agricultural Trade: Building a Consensus, Halifax, The Institute for Research on Public
Policy, 1988, pp. 46 – 48; OCDE, National Policies and Agricultural Trade, Paris, 1987, p. 68; HEOKMAN B. et
KOSTECKI M., The Political Economy of the World Trading System: From GATT to WTO, Oxford, Oxford University Press,
1995, p. 197; GYLFASON T., « Prospects for Liberalization of Trade in Agriculture », J.W.T., Vol. 32, n°1, 1998, p. 32
598
A titre d’exemple, le soutien total à l’agriculture des pays de l’OCDE a atteint 362 milliards de USD en 1998, soit 1,4%
du PIB de la zone de l’OCDE. Les niveaux de soutien aux producteurs entre pays allaient de 1% à plus de 70% des recettes

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

agricoles sont distribuées sous les formes très diversifiées et de nature très
compliquée. Leur utilisation est souvent critiquée comme manquant de transparence.

291. Bien que les subventions agricoles constituent un outil efficace pour
atteindre des objectifs relatifs au bien-être national, elles produisent très souvent des
effets extraterritoriaux qui faussent considérablement le jeu de la concurrence sur le
marché international. 599 Précisément, en créant directement ou indirectement des
avantages de coût au profit de ses bénéficiaires, l’attribution des subventions altère
artificiellement les conditions de concurrence commerciale au détriment d’autres
producteurs efficaces mais n’ayant pas accès à tels financements. La répartition d u
marché qui en résulte ne dépend plus alors de considérations commerciales telles que
600
prix et qualité de produit, mais des ressources nationales. Cela va
incontestablement à l’encontre de l’esprit fondamental des échanges internationaux –
le principe des avantages comparatifs et de la spécialisation, et dégrade
substantiellement les conditions d’accès au marché étranger des agriculteurs d’autres
pays, notamment ceux des pays en développement. 601

292. Cependant, les effets nuisibles des subventions ne s’arrêtent pas là. Les
subventions généreuses maintenant un prix rémunérateur sur le marché interne
conduisent éventuellement à la surproduction. Celle dernière nécessite inévitablement
la mise en place des restrictions d’importations à la frontière et des financements
supplémentaires destinés à faciliter l’écoulement des produits excédentaires avec des
bas prix sur les marchés internationaux. De tels bas prix internationaux rendent, en

agricoles brutes totales. Le niveau de soutien dans certains pays dépassait 80% pour certains produits, les niveaux maximums
étant généralement atteints pour le sucre, le lait et le riz.
Pour le détail, voir OCDE, Politiques agricoles dans les pays de l’OCDE : suivie et évaluation, Paris, 1999, pp. 9 – 10, 22 –
24, et 33 – 34
599
RIVERS R. R. et GREENWALD J. D., « The Negotiation of a Code on Subsidies and Countervailing Measures: Bridging
Fundamental Differences », Law & Policy in International Business, Vol. 11, 1979, pp. 1447 – 1495; aussi STEWARD T. P.
(dir.), The GATT Uruguay Round: A Negotiating History (1986 – 1992), Boston, Kluwer Law and Taxation, 1993, p. 844
600
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., p. 312
601
Comme E. Grabitz l’a commenté dans son article, « les subventions distordent et subvertissent le processus de marché…
et entrainent l’allocation inappropriée des ressources, encouragent la production inefficace et diminuent la richesse
mondiale ». GRABITZ E., « Comment », in J. Bourgeois (dir.), Subsidies and International Trade: A European Lawyers
Perspective, Deventer, Kluwer Law International, 1991, p. 45
Sur ce point, également KRUGMAN P. et OBSTEFELD M., International Economics: Theory and Practice, 9ème édition,
Paris, Pearson education, 2012, pp. 139 – 141 et 221 – 222 ; et HERVE A. P., Le droit de l’OMC et l’agriculture: analyse
critique et prospective du système de régulation des subventions agricoles , op. cit., p. 9

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

revanche, indispensable de nouveaux soutiens financiers pour stabiliser les prix


internes. 602

293. En réalité, ce cercle vicieux a pour conséquence de maintenir sur le


marché mondial un bas prix qui est parfois moins élevé que le coût de production des
producteurs efficaces. 603 Ce bas prix, qui bénéficie sûrement aux consommateurs,
peut être cependant catastrophique pour la production nationale des pays en
développement. Au niveau individuel, sans aucun soutien financier de leurs
gouvernements, les agriculteurs de ces pays se voient évincés progressivement des
marchés internationaux aussi bien que des marchés nationaux. Finalement, certains
d’entre eux perdent définitivement leurs activités et rejoignent les populations sans
moyen suffisant pour s’alimenter. Au niveau de l’Etat, ces pays dépendent de plus en
plus des importations commerciales ou des aides alimentaires pour garantir les
approvisionnements alimentaires sur les marchés internes. Ces pays s’exposant
directement aux fluctuations des cours internationaux, leur sécurité alimentaire est
ainsi soumise à la précarité du marché mondial.

294. Bref, l’utilisation extensive des subventions en faveur des agriculteurs


comme celle qui a été pratiquée par les pays de l’OCDE dégradait continuellement les
conditions de concurrence au détriment des pays en développement et restreignait
leur capacité d’accès aux marchés internationaux. Etant marginalisés par rapport
auxmarché mondial, ces pays se trouvent privés des moyens indispensables pour
stimuler la production nationale et améliorer leur sécurité alimentaire. Ainsi, la
création d’une base juste et équitable de la concurrence internationale pour tous les
Membres de l’OMC devient partie incontournable du projet de la réforme du
commerce agricole.

602
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., p. 26, et MECHLEM K., « Harmonizing Trade in Agriculture Human Rights: Options for the Integration
of the Right to Food into the Agreement on Agricult ure », Max Planck Yearbook of United Nations Law, Vol. 10, 2006, p.
147
603
C’est exactement le cas du sucre. Avec l’assistance de diverses subventions, l’UE est devenue l’un des exportateurs les
plus importants du sucre dans le monde, malgré le fait que les coûts de production en Europe sont double de ceux qui dans la
plupart de pays en développement. Néanmoins, le prix de sucre sur le marché mondial est moins élevé que les coûts de
certains producteurs les plus efficaces.
FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : suivi des progrès accomplis en vue de la réalisation des objectifs du
Sommet mondial de l’alimentation et du Millénaire, op. cit., p. 21 ; Banque mondiale, Global Economic Prospects :
Realizing the Development Promise of the Doha Agenda, Washington D.C., 2004, p. 127

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

295. Dans ce sens, la contribution de l’Accord sur l’agriculture est marquée


par ses premiers efforts vers l’établissement d’un cadre institutionnel et normatif
régissant les pratiques des subventions agricoles. Dans ce cadre, l’Accord tente
d’instaurer et de maintenir un équilibre entre l’opportunité des subventions et la
nécessité de faire en sorte qu’elles ne perturbent pas le fonctionnement normal des
marchés agricoles. Concrètement, les règles élaborées pendant les négociations du
Cycle de l’Uruguay visent, d’une part, à la réduction progressive des mesures de
soutiens internes (Paragraphe 1) et, d’autre part, à l’utilisation réglementée des
subventions à l’exportation (Paragraphe 2).

Paragraphe 1 - La réduction progressive des mesures de soutien


interne604

296. L’élimination complète des mesures de soutien agricole n’est ni


envisageable ni souhaitable, du fait qu’elles se justifient par leur capacité à remédier
à de nombreuses défaillances du marché mondial, notamment à la défaillance liée à la
volatilité des prix. 605 Couvrant une large variété de pratiques gouvernementales
favorables aux agriculteurs, les mesures de soutien sont classées par l’Accord sur
l’agriculture en trois catégories en fonction de leurs impacts respectifs sur la
production et les échanges internationaux de produits agricoles, à savoir la catégorie
« orange », la catégorie « bleue » et la catégorie « verte ». 606 Certaines sont soumises
à l’obligation de réduction progressive (A), alors que d’autres en sont exemptées afin
de réserver une flexibilité suffisante pour les Membres d’élaborer les politiques
agricoles tenant compte de leurs propres circonstances (B).

604
En fait, le terme « soutien interne » est une expression très récente, dont la première apparition formelle dans un
instrument multilatéral en tant que concept juridique se trouve dans le texte de l’Accord sur l’agriculture. Certains auteurs
utilisent d’autres concepts pour décrire le même type d’aides financières accordées par les pouvoirs publics aux agriculteurs ,
par exemple, les « subventions à la production », les « subventions internes ». Voir RIVERS R. R. et GREENWALD J. D.,
« The Negotiation of a Code on Subsidies and Countervailing Measures: Bridging Fundamental Differences », op. cit., pp.
1462 – 1470
605
Comme l’a constaté A. P. Hervé, ce genre de défaillances de marché ne peuvent pas, en réalité, être remédiées par les
instruments de politique commerciale tels que les droits de douane. HERVE A. P., Le droit de l’OMC et l’agriculture :
analyse critique et prospective du système de régulation des subventions agricoles, op. cit., p. 24
606
Les mesures de soutien interne susceptibles de fausser la concurrence sur le marché agricole sont classées en catégorie «
orange ». Sont classées en catégorie « bleue » les mesures de soutien qui sont liées à la limitation de la production, et en
catégorie « verte » les mesures de soutien ayant des effets minimes ou nuls sur la production agricole ou sur les échanges
agricoles sur les marchés internationaux.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

A. La réduction progressive des mesures de soutien interne


encourageant directement la production
297. Les engagements pris par les Membres de l’OMC en matière de soutien
interne sont contenus dans la Partie IV de leurs Listes. 607 Ces engagements visent
seulement les mesures de soutien entrant dans la catégorie orange, c’est-à-dire les
mesures de soutien ayant pour incidence d’encourager directement la production
agricole et de fausser la concurrence sur les marchés internationaux. En pratique, il
s’agit souvent des mesures de soutien des prix de produits agricoles et de celles liées
aux volumes ou au type de production. 608

298. On ne trouve nulle part dans le texte de l’Accord sur l’agriculture une
définition spécifique des mesures de la catégorie orange. L’article 6.1 de l’Accord sur
l’agriculture indique tout simplement que « les engagements de réduction du soutien
interne de chaque Membre … s’appliqueront à toutes ses mesures de soutien interne
en faveur des producteurs agricoles, à l’exception des mesures internes » qui sont
exemptées conformément aux critères énoncés dans l’article 6 et l’annexe 2 de
l’Accord sur l’agriculture. Pour A. P. Hervé, une technique de déduction est
appliquée ici pour déterminer si une mesure de soutien appartient à la
catégorie orange. D’après lui, toute mesure de soutien interne en faveur des
producteurs est présumée entrer dans la catégorie orange jusqu’à preuve du contraire.
Il faut donc vérifier avant tout si la mesure en question correspond à la
catégorie verte ou bleue, ou si cette mesure est exemptée autrement du calcul des
engagements de réduction. 609

299. Une fois que la mesure en question est exclue des catégories
exemptées, 610 elle doit être évaluée par le Membre qui l’applique pour établir ses
engagements de réduction. Aux termes de l’article 6.1, les engagements de réduction
sont exprimés par « une mesure globale du soutien total (MGS Totale) » et des

607
Article 3.1 de l’Accord sur l’agriculture
608
LUFF D., Le droit de l’Organisation mondiale du commerce : analyse critique, op. cit., p. 229
609
HERVE A. P., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospective du système de régulation des
subventions agricoles, op. cit., p. 178
610
Quatre catégories de mesures de soutien sont exemptées des engagements de réduction, à savoir les mesures de la
catégorie verte, les mesures de développement relevant des programmes de développement agricole et rural dans les pays en
développement, les mesures de la catégorie bleue et les mesures relevant des aides de minimis. Voir le présent travail, para.
304

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

« Niveaux d’engagement consolidés annuels et finals ». Selon la définition donnée


par le premier article de l’Accord sur l’agriculture, on entend par MGS Totale « la
somme de tout le soutien interne accordé en faveur des producteurs agricoles,
calculée en additionnant toutes les mesures globales du soutien pour les produits
agricoles initiaux, toutes les mesures globales du soutien autres que par produit et
toutes les mesures équivalentes du soutien pour les produits agricoles ». 611

300. La méthode de calcul des MGS est décrite par une série de règles
complexes contenues dans les Annexes 3 et 4 de l’Accord sur l’agriculture. 612 Elle est
bien précise et complexe. Bref, les MGS sont soumises à une évaluation individuelle
en termes monétaires pour chaque produit agricole initial bénéficiant de différents
soutiens. Celles-ci correspondent à la différence entre le prix interne et le prix
mondial multipliée par le volume du produit bénéficiant du soutien .613 Dans le cas où
le calcul des MGS par produit bénéficiant du soutien des prix du marché n’est pas
réalisable, il est toujours possible de recourir aux « mesures équivalentes de soutien
(MES) ». Celles-ci sont calculées individuellement sur la base de dépenses
consacrées par les pouvoirs publics au soutien du produit en question. 614

301. En tout cas, tout soutien de ce genre accordé pendant la période de base
1986 – 1988 entre dans le calcul de la MGS Totale de base, qui représente le niveau
initial des engagements. Sur le fondement de celle-ci, les pays développés ont accepté
de réduire de 20% en six ans (1996 – 2000) leur niveau de soutien interne, alors que
les pays en développement sont convenus d’une réduction de 13% sur dix ans (1995 –
2004). Les pays les moins avancés ne sont pas tenus de prendre de tels
engagements. 615

611
Article 1h) de l’Accord sur l’agriculture
612
Pour une analyse précise sur ce sujet, voir DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products : From
GATT 1947 to the WTO Agreement on Agriculture, op. cit., pp. 396 – 410
613
Paragraphes 1, 6 et 8 de l’Annexe 3 de l’Accord sur l’agriculture
614
Annexe 4 de l’Accord sur l’agriculture
615
OMC, Comprendre l’OMC : les Accords; Agriculture : des marchés plus équitables pour les agriculteurs, texte disponible
sur le site Internet: [Link] (consulté le 2 août 2016)
En réalité, la réduction est faite en tranches égales en fonction de la durée de la période de mise en œuvre. Chaque année, les
Membres doivent réduire de manière progressive leur niveau de soutien par 3,33% de la MGS Totale de base pour les pays
développés et 1,3% pour les pays en développement.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

302. Les engagements de réduction de chaque Membre ainsi fixés sont


consolidés dans la Partie IV de la Liste au nom des « Niveaux d’engagement
consolidés annuels et finals », indiquant le soutien maximal que ce Membre est
autorisé d’accorder pendant chaque année de la période de mise en œuvre. 616 Il
convient de noter qu’à travers une expression globale des engagements de réduction
pour tous les produits, 617 une certaine autonomie est réservée aux Membres dans la
répartition annuelle des soutiens internes autorisés entre les produits concernés. 618

303. Jusqu’à l’année 2000, une trentaine de Membres se sont soumis aux
engagements de réduction. 619 Aux termes de l’article 6.3, ils seront considérés comme
respectant leurs engagements de réduction durant une année donnée, lorsque le niveau
de soutien qu’ils apportent effectivement aux producteurs pendant cette année
n’excédera pas leurs propres Niveaux d’engagement consolidés annuels et finals. 620
En revanche, une tolérance zéro est imposée aux Membres qui n’intègrent pas
d’engagements de réduction dans leurs Listes. De façon générale, ils sont interdits de
recourir aux mesures de la catégorie orange dépassant la limite de minimis.621

B. Les exemptions des engagements de réduction


304. N’ayant que des incidences nulles ou négligeables sur la production et
les échanges de produits agricoles, 622 quatre catégories de mesures de soutien sont
exemptées des engagements de réduction, à savoir les mesures de la catégorie verte,
les mesures de développement relevant des programmes de développement agricole et
rural dans les pays en développement, les mesures de la catégorie bleue et les mesures

616
Article 1h) de l’Accord sur l’agriculture
617
Article 6.1 de l’Accord sur l’agriculture
618
LUFF D., Le droit de l’Organisation mondiale du commerce : analyse critique, op. cit., p. 229

Corée – Mesures affectant les importations de viande de bœuf fraîche, réfrigérée et congelée , Rapport du Groupe spécial,
619

adopté le 31 juillet 2000, WT/DS161/R, WT/DS169/R, para. 808, note de bas de page n°421
En vertu de l’article 6.3 de l’Accord sur l’agriculture, ce niveau de soutien apporté effectivement aux producteurs durant
620

une année donnée est exprimé comme MGS totale courante.


L’article 7.2 b) de l’Accord sur l’agriculture stipule que « dans les cas où il n’existera pas d’engagements en matière de
621

MFS totale dans la Partie IV de la Liste d’un Membre, celui-ci n’accordera pas de soutien aux producteurs agricoles qui
excède le niveau de de minimis pertinent indiqué au para. 4 de l’article 6 ».
622
En fait, il n’existe pas de soutien agricole sans incidence sur la production ou les échanges internationaux de produits
agricoles. Comme il a été constaté par B. Hermelin, « toute mesure de politique agricole vise à avoir un effet sur l’offre
agricole, en l’augmentant ou en la maintenant, et comporte donc un effet sur les marchés agricole s, y compris pour les
mesures classées en catégorie verte ». HERMELIN B., « L’OMC est-elle une enceinte de régulation internationale ? », in J.-
P. Broussard et H. Delorme (dir.), La régulation des marchés agricoles internationaux, un enjeu décisif pour le
développement, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 316

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

relevant des aides de minimis. Les dispositions de l’Accord sur l’agriculture


concernant les deux premières donnent une grande discrétion aux Membres et leur
permettent de mieux accommoder les politiques internes à la sauvegarde de la
sécurité alimentaire. Une section du présent travail est particulièrement consacrée à
une analyse approfondie de ces règles.623

305. Quant aux mesures de la catégorie bleue, elles couvrent des aides
directement versées aux producteurs au titre de programmes de limitation de la
production. Ces aides sont souvent considérées comme des soutiens partiellement
découplés dans la mesure où il s’agit de versements subordonnés à une production
mais dont le montant effectif n’est pas directement lié au volume réel de cette
624 625
production. Elles bénéficient donc d’une exemption conditionnelle.
Principalement, ce genre de versements sera exclu des engagements de réduction
seulement s’ils sont fondés sur une superficie et des rendements fixes, ou s’ils sont
effectués pour 85% ou moins du niveau de base de la production, ou s’il s’agit de
versements accordés au bétail effectués pour un nombre de têtes fixe.626

306. En effet, le concept de catégorie bleue a été initialement créé au moment


de la conclusion de l’Accord de « Blair House » au profit des Etats-Unis et de
l’UE. 627 L’introduction de cette catégorie permettait à ces deux grandes puissances
commerciales de continuer à utiliser leurs propres systèmes de paiement
compensatoire, sans avoir rempli toutes les conditions de découplage. 628629 D’autres

623
Sur les mesures de la catégorie verte, voir le présent travail, para. 354 – 367; sur les aides au titre du développement, voir
le présent travail, para. 368 – 371
624
HERVE A. P., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospective du système de régulation des
subventions agricoles, op. cit., p. 183
625
Selon M. G. Desta, les versements exemptés à ce titre doivent être effectués de manière directe, c’est -à-dire qu’ils doivent
être payés aux agriculteurs par les budgets gouvernementaux sans avoir passé par aucun dispositif de manipulation de
marché. En plus, ces versements ne peuvent être accordés qu’à condition que les bénéficiaires aient pris des mesures
spécifiques pour limiter la production agricole. DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products:
From GATT 1947 to the WTO Agreement on Agriculture, op. cit., p. 411
626
Article 6.5 a) de l’Accord sur l’agriculture
BERTHELOT J., L’agriculture, talon d’Achille de la mondialisation, clés pour un Accord agricole solidaire à l’OMC ,
627

Paris, L’Harmattan, 2001, pp. 230 et s.; également BUTAULT J. P., Les soutiens à l’agriculture : théorie, histoire, mesure,
Paris, INRA Editions, 2004, p. 282
628
JOSLING T., TANGERMANN S. et WARLEY K., Agriculture in the GATT, op. cit., p. 204
629
Le « découplage » est un concept économique qui veut que les aides distribuées par les pouvoirs publics aux agriculteurs
soient forfaitaires, ce qui ferait d’elles des mesures ayant l’avantage de « modifier la répartition des revenus dans une

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Membres, tels que la Suisse, la Norvège et le Japon, ont pu aussi en profiter pour
maintenir une agriculture qui ne subsisterait pas sans soutien gouvernemental. 630

307. Ici, il convient de noter que la légitimité de la catégorie bleue est


sérieusement mise en doute par certains auteurs à cause de son incompatibilité avec
l’esprit général de l’Accord sur l’agriculture. 631 D’une part, cette catégorie aurait
« permis aux pays occidentaux [Etats-Unis et Union européenne surtout] une baisse
initiale automatique de leur MGS ». 632 Cependant, le fait qu’elle est incluse dans la
MGS Totale de base et les Niveaux d’engagement consolidés annuels et finals et
exclue du calcul de la MGS Totale courante vide le sens véritable des engagements de
réduction de ces Membres. Car en ce faisant, leur Niveau d’engagement final a été
déjà atteint même au début de la période de la mise en œuvre de l’Acco rd sur
l’agriculture. 633 D’autre part, la réticence des Membres utilisateurs des mesures de la
catégorie bleue à imposer des conditions supplémentaires pour un découplage
complet de la production et du prix fait obstacle à une opération transparente des
soutiens de cette catégorie. Certaines mesures qui ne limitent pas réellement la
production pourraient se mettre à l’abri de la catégorie bleue et échapper ainsi aux
engagements de réduction. 634 En outre, la légitimité de la catégorie bleue devient

économie sans interférer avec le libre fonctionnement des marchés, modifier les décisions de production des producteurs
nationaux, ni les décisions de consommation des consommateurs nationaux ». Voir BUTAULT J. P., Les soutiens à
l’agriculture : théorie, histoire, mesure, op. cit., p. 51
Pour une analyse économique sur la définition du concept « découplage », voir OCDE, Découplage : une vue d’ensemble du
concept, Paris, 2001, 45p.
630
ZOURE T. N., Le commerce des produits agricoles dans le droit de l’OMC , Paris, L.G.D.J., 2012, p. 138
631
Dans son article, S. Tangermann a pour opinion que la catégorie bleue était à un certain niveau « an anomaly that does not
fit the overall spirit of the Agreement on Agriculture ». TANGERMANN S., The European Union Perspective on
Agricultural Trade Liberalization in the WTO, Rapport présenté au Département de l’Economie agricole et du Business,
Université de Guelph, Ontario, 1999, p. 26
632
BERTHELOT J., L’agriculture, talon d’Achille de la mondialisation, clés pour un Accord agricole solidaire à l’OMC , op.
cit., p. 230
633
Selon l’étude de l’OCDE, la MGS Totale de base des Etats-Unis se lève à 24 milliards USD, et les paiements
compensatoires pendant la période de base comptent près que 10 milliards USD. Avec l’exemption de la catégorie bleue, la
MGS Totale courante en 1993 est fixée à 14 milliards USD, ce qui est déjà beaucoup moins élevé que le Niveau
d’engagement consolidé final pour l’année 2000, soit 19 milliards USD. O CDE, Le Cycle de l’Uruguay : evaluation
préliminaire des conséquences de l’Accord sur l’agriculture dans les pays de l’OCDE , op. cit., p. 40
C’est le même cas pour l’UE, dont la Commission européenne a déjà observé en 1996 l’accomplissement des engagements de
réduction de 20%. Commission européenne, CPA Working Notes: GATT and European Agriculture, Issue special, DG VI,
Brussels, 1996, p. 23
634
Dans son rapport, S. Tangermann a pu observer que: « it has never been clear whether the measures that have been
allowed to find a shelter under the blue box are really ‘production -limiting’ as stipulated in Article 6 :5 (a) of the
Agriculture Agreement ». TANGERMANN S., The European Union Perspective on Agricultural Trade Liberalization in the
WTO, op. cit., p. 26

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d’autant plus problématique dans les circonstances actuelles de la crise des prix, où le
développement de l’agriculture dans les pays en développement devient justement la
première priorité. 635

308. Enfin, il est également possible pour les mesures de soutien interne
appartenant à la catégorie orange de bénéficier d’une exemption des engagements de
réduction, à condition qu’elles entrent dans la limite de minimis. Le seuil est fixé par
l’article 6.4 de l’Accord sur l’agriculture à 5% de la valeur totale de la production
d’un produit initial pour les soutiens internes accordés par produit, et à 5% de la
valeur de la production agricole totale du Membre en question pour les soutiens
internes autres que par produit. Lorsqu’il s’agit des pays en développement, le niveau
de minimis s’élève à 10%. 636 Tous les soutiens qui ne dépassent pas ces limites
peuvent donc être exclus du calcul de la MGS.

309. Remarquons que les disciplines pertinentes de l’Accord sur l’agriculture


tentent d’apporter une transparence pour la pratique des soutiens internes à travers,
tout d’abord, l’introduction d’un système de classification de « feu de signalisation »
qui n’est pas encore complètement satisfaisant. De telle classification réserve, pour
les Membres de l’OMC, une marge relativement grande de liberté pour les aider à
adapter les politiques nationales aux réalités de leur agriculture. Elle reconnait
également la possibilité d’un abus de certaines exemptions grâce au déguisement des
mesures de soutien interne qui doivent être condamnées.637

310. Ensuite, la nouvelle transparence en matière de soutien interne se


manifeste par un contrôle plus visible de la mise en œuvre des engagements de
réduction. Si le recours aux instruments de mesures tels que les MGS et les MES

635
ZOURE T. N., Le commerce des produits agricoles dans le droit de l’OMC , op. cit., p. 138
636
L’article 6.4 de l’Accord sur l’agriculture dispose que:
« a) un Membre ne sera pas tenu d’inclure dans le calcul de sa MGS totale courante et ne sera p as tenu de réduire :
i) le soutien interne par produit qui devrait autrement être inclus dans le calcul, par un Membre, de sa MGS
courante dans le cas où ce soutien n’excédera pas 5% de la valeur totale de la production d’un produit
agricole initial de ce Membre pendant l’année correspondante ; et
ii) le soutien interne autre que par produit qui devrait autrement être inclus dans le calcul, par un Membre, de sa
MGS courante dans le cas où ce soutien n’excédera pas 5% de la valeur de la production agricole totale de ce
Membre.
b) Pour les pays en développement Membres, le pourcentage de minimis à retenir en vertu du présent paragraphe sera
de 10% ».
637
Sur le problème de l’abus des soutiens des catégorie bleue et verte, voir le présent travail, para. 480 – 481

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permet d’évaluer de manière plus objective et précise les niveaux de subvention,


l’institution des Listes d’engagements rend la mise en œuvre des engagements de
réduction plus transparente et la surveillance plus aisée. 638

Paragraphe 2 - L’utilisation réglementée des subventions à l’exportation

311. A l’abri des exceptions reconnues à l’agriculture, les subventions à


l’exportation des produits agricoles ont échappé pendant longtemps aux disciplines
multilatérales commerciales. C’est l’Accord sur l’agriculture qui a ramené cette
pratique déloyale dans le droit commun de l’OMC, en limitant les quantités
d’exportations subventionnées et le montant de dépenses consacrées à la subvention
des exportations. 639

312. Les dispositions de l’Accord sur l’agriculture relatives aux subventions à


l’exportation constituent le premier encadrement juridique en la matière pour « une
période transitoire », à partir de laquelle on envisage un processus continu de
libération du commerce agricole. 640 Un tel encadrement juridique s’est structuré
autour d’une double dichotomie dans le classement des subventions à l’exportation
agricoles ainsi que la détermination des disciplines qui y sont applicables. La
première dichotomie porte sur la « spécificité » des produits agricoles visés par les
subventions en cause, alors que la deuxième repose sur la « spécificité » des
subventions elles-mêmes. Plus précisément, les dispositions de l’Accord sur
l’agriculture distinguent dans un premier temps les subventions à l’exportation
octroyées aux produits agricoles spécifiés dans les Listes d’engagements des
Membres et celles aux produits agricoles qui ne sont pas ainsi spécifiés. A ces
dernières s’applique une interdiction complète (A). Dans un deuxième temps, les

638
HERVE A.P., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospective du système de régulation des
subventions agricoles, op. cit., p. 190
639
L’article 8 de l’Accord sur l’agriculture dispose que « chaque Membre s’engage à ne pas octroyer de subventions à
l’exportation si ce n’est en conformité avec le présent accord et avec les engagements qui sont spécifiés dans la Liste de ce
Membre ».
640
Selon ce qui a été prévu dans l’article 20, l’Accord sur l’agriculture a déjà anticipé l’engagement des nouvel les
négociations visant à une libération plus approfondie du commerce agricole. Il est stipulé que « reconnaissant que l’objectif à
long terme de réductions progressives substantielles du soutien et de la protection qui aboutiraient à une réforme
fondamentale est un processus continu, les Membres conviennent que des négociations en vue de la poursuite du processus
seront engagées un an avant la fin de la période de mise en œuvre… ».
Dans ce sens, M. G. Desta a pu remarquer des ambitions tellement « modestes » de l’Accord sur l’agriculture en matière de
subventions à l’exportation agricole. Voir DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From
GATT 1947 to the WTO Agreement on Agriculture, op. cit., p. 205

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disciplines applicables aux premières diffèrent, elles aussi, en fonction de la réponse


à la question de savoir si les subventions à l’exportation en cause sont spécifiées ou
non dans l’Accord sur l’agriculture. 641 En cas de réponse affirmative, elles font
l’objet d’engagements de réduction (B). Sinon, d’engagements anti -contournement
(C).642

A. L’interdiction complète des subventions à l’exportation pour les


produits agricoles « hors Liste »
313. Si les Membres de l’OMC se sont donnés la possibilité de consigner
leurs engagements de réduction de soutiens internes d’une façon globale pour
l’ensemble de produits agricoles, ce n’est pas le cas lors qu’il s’agit des subventions à
l’exportation.

314. Les négociateurs de l’Accord sur l’agriculture ont accepté l’idée que les
engagements en la matière devaient être définis produit par produit. A cette fin, il a
été établi une liste de produits ou groupes de produits qui sont au nombre de 22
particulièrement visés par ces engagements. 643 Les produits ou groupes de produits

641
Dans certaines études, la question de la « spécificité » des subventions à l’exportation est traitée d’un point de vue
différent. A titre d’exemple, dans son œuvre, A. P. Hervé se focalise plutôt sur l’aspect « discriminatoire » des subventions à
l’exportation pour analyser leur spécificité. Selon lui, le caractère « spécifique » est essentiel pour déterminer si la
subvention en cause doit être interdite ou non. Parce que c’est exactement la « spécificité » qui rend discriminatoire et donc
illégal les avantages apportés par cette subvention. Sur ce point, il s’est référé à l’article 2 de l’Accord sur les subventions et
les mesures compensatoires, qui fixe les principes directeurs permettant de déterminer la « spécificité » d’une subvention.
L’article 2.1 a) dispose que la subvention est spécifique lorsque « l’autorité qui accorde la subvention, ou la législation en
vertu de laquelle ladite autorité agit, limite expressément à certaines entreprises la possibilité de bénéficier de la
subvention ». En revanche, si le droit de bénéficier de la subvention est subordonné à des critères et conditions « objectifs »,
c’est-à-dire des critères et conditions neutres, qui ne favorisent pas certaines entreprises par rapport aux autres, et qui sont de
caractère économique et d’application horizontale, il n’y pas de spécificité. On peut toujours s’appuyer, le cas échéant, sur
d’autres facteurs énumérés dans l’article 2.1 c) pour vérifier si la subvention en cause est spécifique ou non. D’ailleurs,
l’Accord SMC prévoit qu’en cas où la subvention est accordée par l’autorité à un ensemble d’entreprises situées dans une
zone géographique déterminée, cette subvention sera réputée comme spécifique.
Pour les détails, HERVE A. P., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospect ive du système de régulation
des subventions agricoles, op. cit., pp. 147 – 150
642
En fait, l’Accord sur l’agriculture n’offre aucune indication sur la question savoir comment s’articuler ces deux ensembles
de critères de classification - la « spécificité » des produits agricoles et la « spécificité » des subventions à l’exportation.
Certains auteurs, tels que M. G. Desta, les appliquent d’une manière parallèle. Pour une analyse précise de ce sujet, voir
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products : From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., pp. 237 – 240
643
Cette liste de produits ou groupes de produits figure dans le paragraphe 7 de l’Annexe 8 des Modalités de l’établissement
des engagements. Il dispose que « les niveaux d’engagement en matière de dépenses et de quantités seront établis pour tous
les produits ou groupes de produits dans tous les cas où les exportations de ces produits sont subventionnées ». Les produits
ou groupes de produits visés particulièrement sont suivants : blé et farine de blé, céréales secondaires, riz, graines
oléagineuses, huiles végétales, tourteaux, sucre, beurre et huile de beurre, lait écrémé en poudre, fromages, autres produits
laitiers, viande bovine, viande porcine, viande de volaille, viande ovine, animaux vivants, œufs, vin, fruits, légumes, tabac,
coton.
GATT, Groupe de négociation sur l’accès aux marchés, Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et
spécifiques s’inscrivant dans le cadre du programme de réforme, [Link]/MA/W/24, 20 décembre 1993, Annexe 8, para.
7

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

concernés ont été classés d’une manière très générale, de sorte que certains
s’inquiètent du risque de manipulations dû à une latitude trop large laissée aux
Membres. 644 Etant l’élément constitutif de la Liste d’engagement, cette liste de 22
produits peut servir de base pour un premier contrôle sur l’utilisation des subventions
à l’exportation. 645

315. En fait, la présence ou l’absence d’un produit agricole spécifique sur la


Liste d’engagement joue un rôle décisif dans la détermination du statut juridique des
subventions à l’exportation en cause ainsi que dans la détermination des engagements
correspondants. Le texte de l’article 3.3 de l’Accord sur l’agriculture réaffirme
clairement ce point en disposant qu’« un Membre n’accordera pas de subvention à
l’exportation énumérée au paragraphe 1 de l’article 9 pour ce qui est des produits
agricoles ou groupes de produits spécifiés dans la section II de la Partie IV de sa Liste
excédant les niveaux d’engagement…et n’accordera pas de telles subventions pour ce
qui est de tout produit agricole non spécifié dans cette section de sa Liste ». Il est
donc évident que le nouvel régime du commerce agricole accepte, dans une certaine
limite, certaines formes de subventions à l’exportation accordées aux produits inscrits
dans la Liste d’engagement, alors que les subventions de nature identique seront
complètement interdites pour les produits « hors Liste ». 646

316. Ce qui mérite d’être souligné, c’est qu’aucune disposition dans l’Accord
sur l’agriculture ne porte sur les subventions à l’exportation autres que celles figurant
dans l’article 9.1 pour les produits « hors Liste ». De telle lacune législative devient la
source de débats vifs autour de la question sur le statut juridique de cette catégorie de
subventions. Le fait qu’elles tombent à la fois en dehors du champ d’application des
articles 3.3 et 10 pourrait nous conduire à prétendre que ce genre de subventions n’est

644
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., p. 236
645
Au paragraphe 8 de l’Annexe 8 des Modalités de l’établissement des engagements, les négociateurs de l’Accord sur
l’agriculture ont réservé la possibilité « de négocier des engagements pour des produits particuliers faisant partie de groupes
de produits ».
646
Sur ce point, voir l’analyse de l’Organe d’appel dans l’affaire Etats-Unis – Traitement fiscal des sociétés de vente à
l’étranger, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 24 févier 2000, WT/DS108/AB/R, para. 145 – 146

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647
pas interdit par l’Accord sur l’agriculture. Cependant, ce dernier n’est pas le seul
droit de l’OMC applicable aux subventions à l’exportation agricoles. Nous pouvons
toujours nous référer à l’Accord SMC pour examiner les subventions qui ne sont pas
couvertes par l’Accord sur l’agriculture. Ici, la disposition pertinente est l’article 3.1
a) de l’Accord SMC qui met en place une interdiction complète pour toutes les
subventions subordonnées aux résultats à l’exportation, à l’exceptio n de celles
prévues dans l’Accord sur l’agriculture. 648 Il est donc aisé de conclure qu’il est
interdit d’accorder des subventions à l’exportation, autres que celles énumérées à
l’article 9.1 de l’Accord sur l’agriculture, pour ce qui est des produits agrico les « hors
Liste ». 649

317. La même conclusion peut être également dégagée de l’intention des


négociateurs de l’Accord sur l’agriculture. Il est explicitement indiqué dans les
Modalités de l’établissement des engagements contraignants et spécifiques que les
engagements dans le cadre de nouvel ordre du commerce agricole comprennent « des
engagements de ne pas introduire ni réintroduire de subventions à l’exportation de
produits ou groupes de produits agricoles pour lesquels de telles subventions
n’avaient pas été accordées pendant la période de base ». 650 L’interdiction des
subventions à l’exportation pour les produits « hors Liste » peut ainsi être considérée
comme une extension logique de l’un de principes fondamentaux établis pendant les
négociations multilatérales du Cycle de l’Uruguay, selon lequel le nouveau régime
commercial ne tolère plus l’introduction des nouvelles pratiques ni l’expansion des
anciennes pratiques en matière de subventions à l’exportation. 651

647
L’article 3.3 de l’Accord sur l’agriculture couvre tous les produits agricoles et s’applique uniquement aux subventions
listées dans l’article 9.1, alors que l’article 10 traite du problème des subventions autres que celles dans l’article 9.1 et
touche seulement les produits figurant dans la Liste des Membres et faisant l’objectif des engagements de réduction.
648
L’article 3.1 a) de l’Accord SMC stipule que :
« exception faite de ce qui est prévu dans l’Accord sur l’agriculture, les subventions définies à l’article premier dont
la liste suit seront prohibées:
a) subventions subordonnées, en droit ou en fait, soit exclusivement, soit parmi plusieurs autres conditions, aux
résultats à l’exportation… »
649
Pour une analyse détaillée sur cette question, voir DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural
Products : From GATT 1947 to the WTO Agreement on Agriculture, op. cit., pp. 254 – 260
650
GATT, Groupe de négociation sur l’accès aux marchés, Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et
spécifiques s’inscrivant dans le cadre du programme de réforme, [Link]/MA/W/24, 20 décembre 1993, para. 12
651
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., pp. 235

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

B. Les engagements de réduction imposés aux subventions à


l’exportation
318. N’ayant pas l’ambition de résoudre, une fois pour tous, les problèmes
relatifs aux subventions à l’exportation, les rédacteurs de l’Accord sur l’agriculture se
sont contentés de déclencher une première réforme par la diminution progressive de
l’utilisation des principales pratiques déloyales en la matière. Une liste illustrative de
celles-ci se trouve à l’article 9.1 dudit Accord, qui vise notamment :

- l’octroi de subventions directes, y compris des versements en nature, par les


pouvoirs publics subordonnées aux résultats à l’exportation ;

- la vente ou l’écoulement à l’exportation de stocks de produits


agricoles constitués à des fins non commerciales à un prix inférieur aux prix
sur le marché intérieur;

- les versements à l’exportation d’un produit agricole financés par les


pouvoirs publics ;

- l’octroi de subventions pour réduire les coûts de commercialisation des


exportations ;

- les tarifs de transport et de fret intérieur plus avantageux pour les


expéditions à l’exportation ;

- les subventions aux produits agricoles subordonnées à l’incorporation de


ces produits dans des produits exportés. 652

319. Toutes les subventions à l’exportation ainsi énumérées sont soumises à


des engagements de réduction, qui sont définis en termes de volume des exportations
subventionnées et de dépenses budgétaires pour ces subventions. 653 Précisément, les
niveaux de base aux fins des engagements de réduction sont fixés respectivement à la
moyenne annuelle du volume des exportations et de dépenses consacrées aux

652
L’article 9.4 de l’Accord sur l’agriculture autorise les pays en développement à ne pas contracter des engagements pour ce
qui est des subventions pour réduire les coûts de la commercialisation des exportations des produits agricoles et des tarifs de
transport et de fret intérieur plus avantageux pour les expéditions à l’exportation, à condition que ces subventions « ne soient
pas appliquées d’une manière qui reviendrait à contourner les engagements de réduction ».
653
OMC, Agriculture : analyse : concurrence/subventions à l’exportation, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 4 juillet 2014)

- 202 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

subventions pendant la période de base de 1986 – 1990. 654 Les Membres ont pu
d’ailleurs négocier un « Accord de lissage des subventions à l’exportation » lui
permettant de choisir, comme point de départ pour les réductions, les niveaux moyens
de 1991 – 1992 dans le cas où ceux-ci sont supérieurs aux niveaux de la période de
base de 1986 – 1990.655

320. Ensuite, les Membres de l’OMC s’engagent à réduire, sur une période de
6 ans commençant en 1995, le volume des exportations bénéficiant de subventions de
21% et les dépenses budgétaires des subventions de 36%, par rapport au niveau de la
période de base, dans chacune des 22 catégories de produits définis. Ces chiffres sont
d’ailleurs de 14% et 24% sur dix ans pour les pays en développement. Les pays les
moins avancés seront exemptés de tels engagements de réduction. 656

321. L’opération de réduction est effectuée par tranches annuelles égales,


produit par produit. 657 Les niveaux des engagements annuels sont spécifiés dans les
Listes d’engagements et représentent le niveau maximal des dépenses au titre des
subventions et la quantité maximale des produits agricoles exportés pendant l’année
concernée.658 Bien entendu, il existe une certaine forme de flexibilité dans la mesure
où un Membre de l’OMC a la liberté de recourir, chacune des années de mise en
œuvre comprises entre la seconde et la cinquième, aux subventions à l’exportation au -
delà de ces niveaux d’engagements annuels pourvu qu’il satisfait aux conditions
prévues dans l’article 9.2 b) de l’Accord sur l’agriculture. 659 Cependant, ce Membre

654
GATT, Groupe de négociation sur l’accès aux marchés, Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et
spécifiques s’inscrivant dans le cadre du programme de réforme , [Link]/MA/W/24, 20 décembre 1993, annexe 8, para. 3
655
Ibid., para. 5 (c) et (d) ; FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II
– L’Accord sur l’agriculture, op. cit., Module 3.4
Certains auteurs considèrent que les recours répandus à cet « Accord de lissage » par les Membres ont sérieusement
compromis les résultats de réduction qui aurait été atteints s’ils ont choisi les niveaux moyens de la période de base comme
niveaux de base de réduction. Voir DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT
1947 to the WTO Agreement on Agriculture, op. cit., pp. 250 – 253
656
GATT, Groupe de négociation sur l’accès aux marchés, Modalités de l’établissement d’engagements contraignants et
spécifiques s’inscrivant dans le cadre du programme de réforme, [Link]/MA/W/24, 20 décembre 1993, para. 11 et 16
657
Ibid., para. 5 (c) et (d)
658
Article 9.2 a) de l’Accord sur l’agriculture
659
Ces conditions sont résumées par l’OCDE comme suivantes :
a) les montants cumulés des dépenses budgétaires et les quantités cumulées des exportations subventionnées, entre le
début de la période de mise en œuvre et l’année en question, n’excèdent pas les montants et quantités cumulés qui
auraient résulté du plein respect des niveaux des engagements annuels pertinents e n matière de dépenses et de

- 203 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

ne peut en tout état de cause dépasser ses plafonds finals en matière de subventions à
l’exportation. 660 L’Accord sur l’agriculture exige en outre les Membres de l’OMC de
consigner dans leur Liste les engagements se rapportant à des limitations concernant
l’élargissement de la portée de leurs subventions à l’exportation. 661

322. En bref, pour ce qui est des subventions à l’exportation au sens de


l’article 9.1, les Membres de l’OMC bénéficient en fait « d’une autorisation limitée
d’accorder de telles subventions à concurrence du niveau des engagements de
réduction spécifiés dans leur Liste » (italique dans le texte original). Cependant, cette
autorisation limitée se transformera en une prohibition générale une fois que les
niveaux des engagements de réduction spécifiques seront atteints. 662

C. Les engagements d’anti-contournement imposés aux subventions à


l’exportation non énumérées
323. Si la Liste d’engagements de réduction définit la limite dans laquelle un
Membre de l’OMC peut subventionner l’exportation de produits agricoles, elle porte
uniquement sur les mesures figurant dans l’article 9.1 de l’Accord sur l’agriculture.
Cette disposition laisse de côté certaines autres pratiques qui sont de nature à
entraîner des effets de distorsion des échanges et de recours excessif auxquelles qui
peuvent éventuellement conduire un Membre au non-respect de ses engagements en
matière de subventions à l’exportation. Il s’agit de deux types de mesures, à savoir
l’utilisation de subventions à l’exportation non énumérées dans l’article 9.1 et

quantités spécifiés dans la Liste du Membre, de plus de 3% et de 1,75%, respectivement, des niveaux atteints
pendant la période de base ;
b) les montants cumulés totaux des dépenses budgétaires au titre de ces subventions à l’e xportation et les quantités
qui en bénéficient pendant toute la période de mise en œuvre, ne sont pas supérieurs aux totaux qui auraient résulté
du plein respect des niveaux d’engagement annuels pertinents spécifiés dans la Liste du Membre ;
c) les dépenses budgétaires d’un Membre au titre de subventions et les quantités en bénéficiant, à l’achèvement de la
période de mise en œuvre, ne sont pas supérieures à 64% et 79% des niveaux de la période de base 1986 – 1990,
respectivement. Pour les pays en développement, ces niveaux seront respectivement de 76% et 86%.
OCDE, L’Accord sur l’agriculture du cycle de l’Uruguay : une évaluation de sa mise en œuvre dans les pays de l’OCDE ,
Paris, 2001, p. 82
660
OMC, Agriculture : analyse : concurrence/subventions à l’exportation, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 4 juillet 2014)
661
Article 9.3 de l’Accord sur l’agriculture
Etats-Unis – Traitement fiscal des sociétés de vente à l’étranger, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 24 févier 2000,
662

WT/DS108/AB/R, para. 151 – 152

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

l’utilisation de transactions concessionnelles, telles que l’aide alimentaire. 663 Cette


dernière faisant l’objet d’une analyse distincte du chapitre suivant, nous allons
aborder ici la question des subventions à l’exportation non énumérées.

324. Afin de prévenir le risque que le résultat obtenu de la réduction


progressive de subventions à l’exportation listées dans l’article 9.1 soit neutralisé par
le recours à d’autres formes de subventions, l’article 10.1 de l’Accord sur
l’agriculture impose aux Membres un engagement d’anti-contournement. L’idée
essentielle est que les Membres de l’OMC ne peuvent pas utiliser les subventions à
l’exportation non qualifiées au sens de l’article 9 .1 « d’une manière qui entraîne, ou
menace d’entraîner un contournement des engagements » en la matière. 664 Cet
engagement est interprété par l’Organe d’appel comme ayant pour but d’empêcher les
Membres à « éluder » leurs engagements en matière de subventions à l’exportation.665
Pour l’Organe d’appel, si le contournement peut se faire de nombreuses manières
différentes, il n’est pas nécessaire, pour constater une violation de l’article 10.1, de
démontrer « qu’il y a effectivement “contournement” des “engagements en matière de
subventions à l’exportation” ». Il suffit que « les “subventions à l’exportation” soient
“appliquées d’une manière qui … menace d’entraîner un contournement des
engagements en matière de subventions à l’exportation” » (italique dans le texte
original).666 En réalité, ce sont la structure et d’autres caractéristiques spécifiques de
la mesure en cause qui doivent être prises en considération lors de la détermination de
l’existence d’un contournement. 667

325. Parmi toutes les mesures non énumérées susceptibles être utilisées par les
Membres comme subventions déguisées à l’exportation, l’accent est mis sur trois
dispositifs : les crédits à l’exportation, les garanties de crédit à l’exportation et les

663
L’article 10.1 de l’Accord sur l’agriculture prévoit que :
« les subventions à l’exportation qui ne sont pas énumérées au paragraphe 1 de l’article 9 ne seront pas appliquées
d’une manière qui entraîne, ou menace d’entraîner, un contournement des engagements en matière de subventions à
l’exportation ; il ne sera pas non plus recouru à des transactions non commerciales pour contourner ces
engagements. »
664
Article 10.1 de l’Accord sur l’agriculture

Etats-Unis – Traitement fiscal des sociétés de vente à l’étranger, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 24 févier 2000,
665

WT/DS108/AB/R, para. 148


666
Ibid.
667
Ibid., para. 149

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

programmes d’assurance. Ne faisant l’objet d’aucun engagement subs tantiel imposé


aux Membres, ces dispositifs peuvent servir à des déguisements parfaits pour
contourner les engagements de réduction. De ce fait, l’Accord sur l’agriculture
appelle les Membres « à œuvrer à l’élaboration de disciplines convenues au niveau
international » auxquelles serait soumise la fourniture de crédits à l’exportation, de
garantie de crédit à l’exportation et de programmes d’assurance. 668 En fait, les travaux
pour établir de telles disciplines internationales sont actuellement entrepris aussi bien
dans le cadre de l’OCDE que dans le cadre des négociations multilatérales du Cycle
de Doha.669 Il est envisagé de plus que l’accord conclu dans le cadre de l’OCDE soit
multilatéralisé d’une certaine manière dans le cadre de l’Accord sur l’agriculture. 670
Ayant parvenu à constater une convergence sur un certain nombre de disciplines, ces
négociations multilatérales sont toutefois loin d’être bouclées.671

326. Nous observons d’ailleurs un renforcement substantiel de l’engagement


d’anti-contournement à travers une inversion de la charge de la preuve dans le cas des
subventions à l’exportation dépassant les niveaux d’engagement. 672 En règle générale,
lors des règlements des différends au sein de l’OMC, il incombe à un Membre
plaignant de présenter des éléments de preuve et des arguments suffisants pour établir
une présomption de l’existence d’une infraction au droit de l’OMC. L’article 10.3
renverse complètement cette charge de la preuve habituelle en faisant passer du
Membre plaignant au Membre défendeur la charge de démontrer qu’aucune

668
Article 10.2 de l’Accord sur l’agriculture
669
Sur les négociations dans le cadre de l’OCDE, voir OCDE, Direction des échanges, Arrangements relatifs à des lignes
directrices pour les crédits à l’exportation bénéficiant d’un soutien public – Proposition révisée de la présidente concernant
un Accord sectoriel sur les crédits à l’exportation de produits agricoles , TD/CONSENSUS (2000)25/Rev.4, 9 juillet 2002,
20p.
Sur les négociations du Cycle de Doha, voir OMC, Comité de l’agri culture, Le comité de l’agriculture règle trois questions
de mise en œuvre, OMC Doc. G/AG/11, 28 septembre 2001, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 2 août 2016)
670
OMC, Comité de l’agriculture, Le comité de l’agriculture règle trois questions de mise en œuvre , OMC Doc. G/AG/11, 28
septembre 2001, para. A.4 b), texte disponible sur le site Inte rnet :
[Link] (consulté le 2 août 2016)
671
Les participants à ces négociations ont parvenu à cetains consensus sur les crédits à l’exportation, les programmes de
garantie ou d’assurance du crédit à l’exportation ayant des périodes de remboursement de 190 jours et moins. Il a été
convenu que ces programmes devraient s’autofinancer et refléter la compatibilité avec le m arché. La période devrait être
suffisamment courte pour qu’une réelle discipline axée sur les conditions commerciales ne soit effectivement contournée.
OMC, Programme de travail de Doha : Déclaration ministérielle adoptée le 18 décembre 2005, WT/MIN(05)/DEC, 22
décembre 2005, para. 6
672
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., p. 254

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subvention à l’exportation n’a été accordée au-delà du niveau de ses engagements de


réduction. 673 Par conséquent, l’octroi excessif des subventions à l’exportation non
énumérées dans l’article 9.1 par un Membre par rapport aux niveaux de s es
engagements, sera considéré comme créant une infraction prima facie de ses
obligations dans le cadre de l’anti-contournement. Une telle infraction se
transformera automatiquement en une véritable violation des articles 10 et 8 sauf si ce
Membre arrive à prouver le contraire. 674

327. La conclusion de l’Accord sur l’agriculture a mis fin à l’ère où les


échanges commerciaux avaient été sérieusement perturbés par le recours arbitraire et
excessif des principaux joueurs du marché mondial aux barrières à l’importatio n et
aux subventions agricoles. Désormais, l’établissement et l’application des politiques
agricoles nationales doivent se soumettre à un cadre juridique tel qu’il est incorporé
dans cet Accord. En dépit du fait que ce cadre constitue seulement le premier
aménagement du commerce agricole et fait l’objet d’améliorations substantielles, il a
créé au minimum une ambiance correcte et réglementée des échanges d’où on peut
envisager un commerce agricole sain favorisant différents dispositifs de lutte contre
l’insécurité alimentaire. D’autant plus qu’il contient des arrangements spéciaux en
vue de répondre à certaines soucis spécifiques liés aux problèmes alimentaires.

673
Article 10.3 de l’Accord sur l’agriculture dispose que :
« tout Membre qui prétend que toute quantité exportée en dépassement du niveau d’un engagement de réduction n’est
pas subventionnée devra démontrer qu’aucune subvention à l’exportation … n’a été accordée pour la quantité
exportée en question ».
674
En fait, la règle de la charge de la preuve telle qu’elle est incorporée dans l’article 10.3 de l’Accord sur l’agriculture,
s’applique également aux subventions à l’exportation énumérées dans l’article 9.1. L’incapacité d’un Membre défendeur de
s’acquitter de cette charge de la preuve conduit directement à une violation des obligations au titre des articles 3 et 8 de
l’Accord sur l’agriculture. Pour une analyse approfondie sur ce sujet, voir DESTA M. G., The Law of International Trade in
Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on Agriculture, op. cit., pp. 253 – 267

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Chapitre II – Les arrangements spécifiquement consacrés à la


sécurité alimentaire

328. On trouve deux types d’arrangements spéciaux dans l’Accord sur


l’agriculture qui font la preuve d’une considération particulière accordée par les
négociateurs aux problèmes alimentaires. Cette considération se traduit d’une part par
des institutions de lutte contre la perturbation des approvisionnements alimentaires,
dont le fonctionnement est soumis à des conditions rigides (Section I) et, d’autre part,
par des exemptions aux engagements permettant aux Membres d’adopter des
politiques nationales destinées à encourager le développement de la production
agricole (Section II).

Section I – Les institutions garantissant la stabilisation des


approvisionnements alimentaires

329. Si l’élimination de barrières commerciales à la frontière facilite les


échanges internationaux des produits agricoles, elle pourrait être préjudiciable pour la
stabilité des approvisionnements alimentaires sur les marchés internes, marchés bien
protégés auparavant et qui sont désormais pleinement exposés à la volatilité des cours
internationaux. L’exigence de sécurité alimentaire nécessite que les rédacteurs de
l’Accord sur l’agriculture mettent en place plusieurs institutions permettant aux
Membres de faire face aux perturbations éventuelles des cours internationaux sur les
approvisionnements locaux de produits alimentaires. Il s’agit des restrictions
temporaires d’importations au titre de la sauvegarde spéciale (Paragraphe 1), des
suspensions provisoires de tarification pour préserver la production des aliments de
base au titre du traitement spécial (Paragraphe 2) et des recours aux restrictions à
l’exportation des produits agricoles pour assurer les approvisionnements des aliments
sur les marchés internes (Paragraphe 3). Il va de soit que le recours à ces institutions
et leur maintien sont soumis à des conditions relativement rigoureuses.

Paragraphe 1 – Le mécanisme de sauvegarde spéciale - Restrictions


temporaires d’importation pour stabiliser les approvisionnements

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330. Les règles générales du système commercial multilatéral interdisent aux


Membres d’imposer des droits de douane plus élevés que ceux existant au moment de
l’entrée en vigueur des accords de l’OMC. 675 Lorsqu’il s’agit du commerce agricole,
les Membres sont tenus de ne pas taxer les marchandises importés de manière
excédant les droits de douane incorporés dans la Liste d’engagements de réduction,
dès que le processus de tarification est effectué et que les droits de douane à
l’importation sont consolidés. Cela a suscité une inquiétude sur le risque, pour
certains produits agricoles, de forte augmentation du volume des importations ou de
chute importante des prix, risque résultant de l’ouverture des marchés agricoles via la
tarification. Ce genre de changement brusque du volume ou des prix d’importations
est considéré par les économistes comme très préjudiciable, voire catastrophique,
pour la production agricole nationale des pays importateurs, surtout pour celle des
pays en développement et leur sécurité alimentaire. 676 Dans le but de préserver la
production nationale des impacts de gros volumes d’importations des produits
agricoles à bas prix, l’article 5 de l’Accord sur l’agriculture instaure le mécanisme de
sauvegarde spéciale (MSS), permettant aux Membres de l’OMC de contourner leurs
obligations prévues dans les articles II et XI du GATT de 1994 concernant la liste de
concession et l’élimination générale des restrictions quantitatives.

331. En vertu de l’article 5.1 de l’Accord, les Membres sont autorisés, en cas
d’urgence, de freiner de manière temporaire les importations des produits en question
par l’adoption des droits de douane additionnels, lorsque le volume ou le prix de ces
produits atteint des niveaux de déclenchement préalablement fixés. 677 Le seul fait que

675
L’alinéa b), paragraphe 1 de l’article II du GATT de 1994 prévoit que :
« les produits repris dans la première partie de la liste d’une partie contractante et qui sont les produits du territoire
d’autres Parties contractantes ne seront pas soumis, à leur importation sur le territoire auquel se rapporte cette liste et
compte tenu des conditions ou clauses spéciales qui y sont stipulées, à des droits de douane proprement d its plus
élevés que ceux de cette liste. De même, ces produits ne seront pas soumis à d’autres droits ou impositions de toute
nature perçus à l’importation ou à l’occasion de l’importation, qui seraient plus élevés que ceux qui étaient imposés à
la date du présent Accord, ou que ceux qui, comme conséquence directe et obligatoire de la législation en vigueur à
cette date dans le territoire importateur, seraient imposés ultérieurement. »
676
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., p. 86
677
L’article 5.1 de l’Accord sur l’agriculture est ainsi libellé :
« nonobstant les dispositions du paragraphe 1 b) de l’article II du GATT de 1994, tout Membre pourra recourir aux
dispositions des paragraphes 4 et 5 ci-après en relation avec l’importation d’un produit agricole, pour lequel des
mesures visées au paragraphe 2 de l’article 4 du présent accord ont été converties en un droit de douane proprement
dit et qui est désigné dans sa Liste par les symboles “ SGS ” comme faisant l’objet d’une concession pour laquelle
les dispositions du présent article peuvent être invoquées si :

- 210 -
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le volume des importations augmente ou que le prix de certains produits bai sse
jusqu’à un certain niveau, suffit à activer le MSS. On constate donc le caractère
automatique du MSS par rapport aux autres mesures de sauvegardes prises au titre de
l’article XIX du GATT de 1994 ou de l’Accord sur les sauvegardes. Comme l’a
clairement énoncé le Groupe spécial et l’Organe d’appel dans l’affaire CE – Produits
de volailles, 678 au contraire de ce que prescrivent ces textes de l’OMC, le MSS au
titre de l’article 5.1 de l’Accord sur l’agriculture est un mécanisme « unique » qui
n’est pas subordonné à un critère de préjudice. Autrement dit, il ne requiert pas que
soit constatée l’existence d’un préjudice ou d’une menace de préjudice subi par une
branche de production nationale. 679

332. A cause de son automaticité, le MSS ne peut être activé que dans le
respect et dans les limites des strictes prescriptions des dispositions de l’article 5,
prescriptions à la fois substantielles et procédurales. Sur le plan substantiel, le MSS
est, premièrement, considéré comme faisant partie du processus de tarification, et la
possibilité d’y recourir est réservée uniquement pour les lignes tarifaires pour
lesquelles des mesures restrictives non tarifaires ont été converties en droits de

a) le volume des importations de ce produit entrant sur le territoire douanier du Mem bre accordant la concession
pendant quelque année que ce soit excède un niveau de déclenchement qui se rapporte à la possibilité d’accès au
marché existante ainsi qu’il est énoncé au paragraphe 4 ; ou, mais non concurremment,
b) le prix auquel les importations de ce produit peuvent entrer sur le territoire douanier du Membre accordant la
concession, déterminé sur la base du prix à l’importation c.a.f. de l’expédition considérée exprimé en monnaie
nationale, tombe au-dessous d’un prix de déclenchement égal au prix de référence moyen pour la période 1986 à
1988 du produit considéré. »
678
Dans cette affaire, un accord bilatéral a été conclu en juillet 1993 entre les CE et le Brésil à l’issue des négociations au
titre de l’article XXVIII du GATT de 1947 (Modification des listes). En plus de modifier les concessions inscrites dans la
Liste des CE concernant les oléagineux, cet accord a ajouté un nouveau contingent tarifaire global exemptant de droits d’un
volume total de 15500 tonnes pour trois genres de viande de volaille congelée. Un droit de base hors contingent a été fixé à
1600 écus/tonne, 940 écus/tonne et 1575 écus/tonne. Toute importation effectuée dans le cadre des contingents tarifaires
susmentionnés était soumise « à la présentation d’un certificat d’importation ». Les CE se réservaient le droit d’imposer un
droit additionnel (mesure de sauvegarde spéciale) sur les importations de viande de volaille congelée effectuées en sus du
contingent si le prix à l’importation se situait en dessous d’un prix de déclenchement déterminé. Ce dernier a été fixé
respectivement à 333,5 écus, 235,7 écus et 316,6 écus.
Le Brésil a demandé le 12 juin 1997 l’établissement d’un groupe spécial pour examiner la conformité des mesures
communautaires aux dispositions du GATT, de l’Accord sur les licences et de l’Accord sur l’agriculture. Il estimait
notamment que les Communautés européenes n’avaient pas respecté les dispositions des articles 4 et 5 de l’Accord sur
l’agriculture dans l’application des sauvegardes spéciales à l’importation hors contingent de viande de volaille.
Voir CE – Mesures affectant l’importation de certains produits provenant de volailles , Rapport du Groupe spécial, adopté le
12 mars 1998, WT/DS69/R, para. 8 – 14
679
CE – Mesures affectant l’importation de certains produits provenant de volailles , Rapport de l’Organe d’appel,
WT/DS69/AB/R, adopté le 13 juillet 1998, para. 167, et Rapport du Groupe spécial, adopté le 12 mars 1998, WT/DS69/R,
para. 283 – 284

- 211 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
680
douane proprement dits. Autrement dit, les produits dont les mesures non tarifaires
qui les protégeaient n’ont pas subi la tarification ne sont pas visés par le MSS. 681
Selon les études de l’OMC, il s’agit de moins de 20% de tous les produits agricoles
définis par « ligne tarifaire ». 682 Deuxièmement, les Membres doivent réserver, dans
leurs Listes d’engagements de réduction et sous la mention « SGS » (sauvegarde
spéciale), le droit d’invoquer le MSS pour les produits qu’ils considèrent comme
particulièrement sensibles par rapport aux courants internationaux. 683 Troisièmement,
le MSS ne peut pas être invoqué pour des importations entrant dans le cadre de
contingents tarifaires. 684 En réalité, 39 Membres se sont réservés le droit d’appliquer
un total de 6156 mesures de sauvegarde spéciale sur divers produits agricoles. 685 Les
études de la CNUCED montrent que presque 80% des lignes tarifaires des pays
membres de l’OCDE sont soumis au MSS. 686

333. S’agissant de la mise en œuvre des MSS, les Membres assument


l’obligation d’assurer le fonctionnement transparent de la clause de sauvegarde
spéciale. Précisément, ceux qui ont réservé le droit de recourir aux MSS s’engagent à
déposer une notification écrite auprès du Comité de l’agriculture pas plus tard que 10
jours à compter de la mise en œuvre de leur première MSS. En tout état de cause, le
Membre qui prend de telles mesures doit réserver, au profit de tous les Membres

680
ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles , op. cit., p. 123
681
LUFF D., Le droit de l’Organisation mondiale du commerce : analyse critique, op. cit., p. 226 – 227

OMC, Négociation de l’OMC sur l’agriculture : questions visées et état d’avancement, Notes du Secrétariat de l’OMC,
682

mise à jour le 1 er décembre 2004, p. 45


683
LUFF D., Le droit de l’Organisation mondiale du commerce : analyse critique, op. cit., p. 226 – 227
L’affaire Corée – Produits laitiers fait un bon exemple sur ce point. Dans cette affaire, la Corée du Sud a mis en place une
mesure de sauvegarde définitive sous la forme d’un contingentement des importations de certains produits laitiers. En effet,
la Corée du sud avait déjà réservé son droit de recourir aux MSS pour 34 g roupes de produits agricoles, les produits laitiers
ne faisant pas partie de ces produits. En conséquence, la Corée du sud ne pouvait pas invoquer les dispositions de l’article 5
de l’Accord sur l’agriculture pour justifier ses mesures de sauvegarde. Sur l es détails, voir Corée – Mesure de sauvegarde
définitive appliquée aux importations de certains produits laitiers, Rapport du Groupe spécial, adopté le 21 juin 1999,
WT/DS98/R, para. 4.54 et 4.282
684
OMC, Négociation de l’OMC sur l’agriculture : questions visées et état d’avancement, op. cit., p. 45
685
OMC, Sauvegarde spéciale pour l’agriculture, Notes d’information du Secrétariat, TN/AG/S/12, 20 décembre 2004, para.
3
Ce document contient une liste exhaustive des Membres faisant réservation à ce titre et des produits agricoles couverts par
ces réservations. Parmi ces Membres, le Suisse–Liechtenstein se trouve au premier rang en réservant la SGS pour 961
produits agricoles, suivi par la Norvège pour 581 produits et l’UE pour 539 produits.
686
CNUCED, Analyse des perspectives commerciales découlant du Cycle d’Uruguay dans certains secteurs: agriculture,
textiles et vêtements et autres secteurs de produits industriels, Rapport du secretariat du CNUCED, 19 juin 1995,
TD/B/WG.8/2, Genève, para. 16

- 212 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

intéressés, « la possibilité de procéder avec lui à des consultations au sujet des


conditions d’application desdites mesures ». 687

334. En vertu du libellé de l’article 5.1 de l’Accord sur l’agriculture, le MSS


peut être activé dans deux types de circonstances liés respectivement au niveau de
volumes d’importations et au niveau de leur prix. Ces deux modes de déclenchement
ne sont pas cumulables.

335. Lorsque les mesures de sauvegarde spéciale sont appliquées sur la base
de volumes d’importations, le niveau de déclenchement sera fixé « sur la base des
possibilités d’accès au marché définies comme étant les importations en pourcentage
de la consommation intérieure correspondante pendant les trois années précédentes
pour lesquelles des données sont disponibles ». 688 Le seuil est ainsi variable en
fonction de la proportion des importations du produit concerné par rapport à sa
consommation intérieure correspondante. Plus cette proportion est importante, plus
bas est le niveau de déclenchement. 689 Néanmoins, une double limitation est imposée
à l’application et au maintien du droit additionnel à ce titre : le droit additionnel ne
peut pas être appliqué à un niveau excédant d’un tiers du niveau du droit de douane
ordinaire ; le maintien de ce droit additionnel ne dure que jusqu’à la fin de l’année en
cours.690

336. Si les Membres prennent les mesures de sauvegarde spéciale pour la


raison que, pour telle ou telle expédition du produit concerné, le prix d’importation
tombe au-dessous d’un prix de déclenchement, le montant du droit additionnel à
imposer varie en fonction du rapport entre la différence du prix à l’importation c.a.f.
et du prix de déclenchement. Ce dernier est fixé au prix de référence égal à la
moyenne des prix à l’importation c.a.f. pratiqués pendant la période 1986 – 1988. En
ce qui concerne ce que l’on entend exactement par les termes « prix à l’importation

687
L’article 5.7 de l’Accord sur l’agriculture
688
L’article 5.4 de l’Accord sur l’agriculture
689
Sur ce point, l’article 5.4 définit le barème précis comme suivant : en cas où la possibilité d’accès au marché du produit en
question est inférieure ou égale à 10%, le niveau de d éclenchement de base sera égal à 125% ; en cas où cette possibilité se
trouve entre 10% et 30%, le niveau de déclenchement de base sera égal à 110% ; en cas où cette possibilité se lève plus que
30%, le niveau de déclenchement de base sera égal à 105%.
690
L’article 5.4 de l’Accord sur l’agriculture

- 213 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

c.a.f. », l’Organe d’appel a rejeté la définition donnée par la majorité des membres du
Groupe spécial dans l’affaire CE – Produits de volailles, selon laquelle il s’agissait en
effet du « prix à l’importation c.a.f. majoré des droits de douane ». 691 Pour l’Organe
d’appel, le sens ordinaire de ces termes doit être interprété comme signifiant
simplement un prix c.a.f. qui n’inclut pas les droits de douane ni les impositions
intérieures. 692 Quant à la méthode spécifiée dans l’article 5.5 pour calculer le montant
du droit de douane additionnel, la différence entre le prix c.a.f. d’importation de
chaque expédition et le prix de déclenchement est utilisée comme base de calcul. 693
Lorsque cette différence est supérieure à 10%, le droit de douane additionnel peut être
imposé. Il s’augmente à mesure que cette différence devient de plus en plus
importante.694

337. En bref, l’article 5 permet aux Membres de l’OMC d’adopter des


mesures de sauvegarde qui, dans certains cas, ne satisfont pas les conditions
rigoureuses énoncées dans l’article XIX du GATT ou dans l’Accord sur les

CE – Mesures affectant l’importation de certains produits provenant de volailles , Rapport du Groupe spécial, adopté le 12
691

mars 1998, WT/DS69/R, para. 281


692
Ibid., para. 143 – 149
La définition précise des termes « prix à l’importation c.a.f. » détermine si un Membre de l’OMC importateur peut ou non
imposer des droits de sauvegarde additionnels. Pour l’Organe d’appel, le texte de l’article 5.1 b) se réfère au « prix auquel
les importations de ce produit peuvent entrer sur le territoire douanier (sic) du Membre accordant la concession… », et non
pas « le prix auquel le produit peut entrer sur le marché intérieur (sic) ». En fait, c’est « au moment de l’entrée du produit
sur le territoire douanier, mais avant son ent rée sur le marché intérieur, que l’obligation d’acquitter les droits de douane et
les impositions intérieures intervient ». Donc le terme utilisé à l’article 5.1 b) se réfère uniquement au prix c.a.f. sans les
droits de douane, les taxes et les autres impositions intérieures. L’Organe d’appel considère d’ailleurs cette interprétation
comme en conformité avec la pratique habituelle dans le commerce international. En plus, la note n°2 relative à l’article 5.1
b) précise clairement que le prix de référence uti lisé pour invoquer les mesures de sauvegarde spéciale est « la valeur unitaire
c.a.f. moyenne du produit considéré ». Ce prix étant le prix de comparaison au titre de l’Article 5.1 b) et n’incluant non plus
les droits de douane, les rédacteurs de l’Accord sur l’agriculture n’avaient pas l’intention de considérer les droits de douane
ou d’autres impositions intérieures comme élément du « prix à l’importation c.a.f. ».
Cette différence est exprimée en pourcentage par rapport au prix de déclenchement {(Prix à l’importation c.a.f. – Prix de
693

déclenchement) / prix de déclenchement * 100}.


Voir LUFF D., Le droit de l’Organisation mondiale du commerce : analyse critique, op. cit., p. 226 – 227
694
En vertu de l’article 5.5 de l’Accord sur l’agriculture, le barème d e calcul est fixé comme suivant :
« a) si la différence entre le prix à l’importation c.a.f. de l’expédition exprimé en monnaie nationale (ci -après
dénommé le “prix à l’importation”) et le prix de déclenchement défini audit alinéa est inférieure ou égale à 10% du
prix de déclenchement, aucun droit additionnel ne sera imposé;
b) si la différence entre le prix à l’importation et le prix de déclenchement (ci -après dénommée la “différence”) est
supérieure à 10% mais inférieure ou égale à 40% du prix de déclench ement, le droit additionnel sera égal à 30% du
montant en sus des 10% ;
c) si la différence est supérieure à 40% mais inférieure ou égale à 60% du prix de déclenchement, le droit additionnel
sera égal à 50% du montant en sus des 4%, à quoi s’ajoutera le droit additionnel autorisé en vertu de l’alinéa b) ;
d) si la différence est supérieure à 60% mais inférieure ou égale à 75%, le droit additionnel sera égal à 70% du
montant en sus des 60% du prix de déclenchement, à quoi s’ajouteront les droits additionnel s autorisés en vertu des
alinéas b) et c) ;
e) si la différence est supérieure à 75% du prix de déclenchement, le droit additionnel sera égal à 90% du montant en
sus des 75%, à quoi s’ajouteront les droits additionnels autorisés en vertu des alinéas b), c ) et d)».

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

sauvegardes. Il semble que plus de moyens sont mis à la disposition des Membres
pour préserver leur production nationale des impacts brusques et nuisibles des cours
internationaux suite à l’élimination des restrictions quantitati ves. Néanmoins,
l’expérience pendant la période de mise en œuvre de l’Accord sur l’agriculture
témoigne que la protection de la production agricole et de la sécurité alimentaire
nationale offerte par le système de sauvegarde spéciale demeure plutôt sur le plan
théorique. Le manque des effets réels dans la pratique résulte principalement de
l’accessibilité très limitée au MSS et de l’incertitude imposée par les mesures de
sauvegarde spéciale aux échanges agricoles.

338. Comme nous venons de l’observer, l’accès au MSS subit une double
limitation : il est réservé uniquement pour les produits assujettis à la tarification et
pour les pays inscrivant préalablement de droit au titre de la SGS à la Liste
d’engagement de réduction. D’une part, la première condition sur la tarification prive
effectivement les Membres n’ayant pas de ressources nécessaires pour procéder à la
tarification de la possibilité d’invoquer ces mesures. En réalité, il s’agit surtout des
pays les moins avancés et des pays en développement importateurs nets de produits
alimentaires (PDINPA), dont la production nationale est extrêmement vulnérable à
l’envahissement des importations agricoles. D’autre part, la condition sur
l’inscription préalable freine d’autres Membres de s’appuyer désormais sur le MSS
pour réagir contre les fluctuations brutales des importations inattendues au moment
du dépôt de leurs Listes d’engagements de réduction. Cette double limitation d’accès
rend la clause de sauvegarde spéciale impraticable pour de nombreux Membres.

339. En outre, même si l’application réelle de la clause de sauvegarde spéciale


reste encore réduite, nous ne pouvons pas négliger l’incertitude éventuelle imposée
par les mesures de sauvegarde spéciale aux échanges agricoles. La clé de ce problème
repose sur la nature automatique de l’activation du MSS et sur sa nature provisoire.
Nous voyons que, lorsque le MSS est déclenché en raison du volume d’importation,
les droits additionnels ne s’appliquent que jusqu’à la fin de l’année considérée.
Lorsque le MSS est invoqué en raison du prix, les droits additionnels ne peuvent être
appliqués qu’à l’expédition concernée. L’activation et la désactivation du MSS se
succèdent ainsi de manière fréquente et souvent pour une période très courte. Le droit

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

additionnel réel à appliquer est calculé en fonction des données pertinentes au


moment de l’activation du MSS. En plus, l’article 5.7 de l’Accord sur l’agriculture
n’oblige pas les Membres à déposer une notification préalable avant que les mesures
de sauvegarde spéciale soient mises en œuvre. A un certain niveau, l’accumulation de
ces facteurs pourrait rendre l’application du MSS imprévisible pour les pays
exportateurs des produits agricoles et, le cas échéant, entraîner l’incertitude des cours
internationaux. 695

Paragraphe 2 – Le traitement spécial concernant la tarification –


Suspension provisoire de la tarification pour préserver la production des
aliments de base

340. Le MSS ne constitue pas la seule exemption aux engagements des


Membres dans le cadre de la tarification, exemption reposant sur des considérations
touchant la stabilité de la production nationale et la stabilité des approvisionnements
alimentaires sur les marchés locaux. Une deuxième dérogation de ce type a été
inscrite, au dernier moment du Cycle de l’Uruguay, dans l’Annexe 5 de l’Accord sur
l’agriculture au titre d’un « traitement spécial » comme réponse spécifique aux
préoccupations relatives à la sécurité alimentaire.

341. En effet, cette dérogation a été introduite dans le texte de l’Accord sur
l’agriculture lors des négociations de l’Accord de « Blair House II » en 1993. 696 Elle
a eu pour but de mettre à la disposition des Membres, surtout du Japon et de la Corée
du sud, des moyens pour faire face à des difficultés de sécurité alimentaire pendant le
processus d’amélioration de l’accès aux marchés. 697

342. Les dispositions de l’Annexe 5 autorisent les Membres de l’OMC à


s’écarter de leurs engagements de tarification imposés par l’article 4.2 et de continuer

695
CNUCED, The Uruguay Round and Its Follow-up: Building a Positive Agenda for Development: Report on a Workshop
Convened by the Secretary-General of UNCTAD 3 and Marche 1997, Genève, 1997, p. 46
696
Le premier Accord de « Blair House » a été conclu entre les Etats-Unis et la Communauté européenne le 20 novembre
1992 dans le but de régler les divergences importantes entre ces deux majeures puissances économiques, ces divergences
entravant sévèrement le processus des négociations du Cycle de l’Uruguay. CROOME J., Reshaping the World Trading
System: A History of the Uruguay Round, 2 nd rev. ed., The Hague Hague, Kluwer Law International, 1998, pp. 297 – 298
697
STEWARD T. P. (dir.), The GATT Uruguay Round: A Negotiating History (1986 – 1992), op. cit., p. 204; HATHAWAY
D. E., INGCO M. D., Agricultural Liberalisation and the Uruguay Round, Report presented at the World Bank Conference
on « The Uruguay Round and Developing Economies », 26-27 January 1995, p. 13

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

à utiliser des mesures non tarifaires pour les produits agricoles primaires et
travaillés.698 A ce titre, la pertinence des considérations liées à la sécurité alimentaire
est surtout accentuée par le fait qu’une section de règles moins contraignantes est
particulièrement consacrée aux produits agricoles primaires des pays en
développement, produits qui constituent « l’aliment de base prédominant » du régime
traditionnel de leur population. 699

343. Bien évidemment, des différents éléments doivent être réunis pour que la
déviation de tarification soit réalisable: les produits susceptibles de bénéfi cier du
traitement spécial au titre de l’Annexe 5 doivent être préalablement désignés sous le
symbole « TS-Annexe 5 » dans les Listes d’engagements des Membres ; la proportion
des importations des produits en question par rapport à leur consommation intéri eure
pendant la période de base ( 1986 – 1988) ne dépasse pas 3% ; des mesures efficaces
destinées à restreindre la production locale des produits en question doivent être
mises en place et aucune subvention à l’exportation n’a été octroyée pour ces produi ts
depuis 1986. 700

344. En contrepartie du traitement spécial au titre de l’Annexe 5, les Membres


concernés s’engagent en plus à garantir des possibilités d’accès minimales, qui sont
établies en fonction des différentes catégories de produits désignés dans leurs Listes.
Précisément, le niveau d’accès minimal pour un produit agricole constituant
« l’aliment de base prédominant du régime traditionnel » d’un pays en développement
est fixé, comme point de départ, à 1% de la consommation intérieure du produit en
question pendant la période de base. Ces pourcentages augmentent, par tranches
annuelles égales, à 2% au début de l’année 1999 et à 4% au début de l’année 2004. 701
Pour les autres produits agricoles primaires ou travaillés, les possibilités d’accès
minimales doivent représenter, en 1995, 4% de leur consommation intérieure et
augmenter jusqu’à 8% en 2000. 702

698
Article 1 de la Section A de l’Annexe 5 de l’Accord sur l’agriculture
699
Section B de l’Annexe de l’Accord sur l’agriculture
700
Article 1 a) – d) de la Section A de l’Annexe 5 de l’Accord sur l’agriculture
701
Article 7 a) de la Section B de l’Annexe 5 de l’Accord sur l’agriculture
702
En vertu de l’article 1 e) de la Section A de l’Annexe 5 de l’Accord sur l’agriculture,

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

345. Ainsi, le maintien des restrictions non tarifaires à la frontière est toléré
de façon provisoire pour certains produits agricoles de certains Membres. Leur
obligation de convertir les restrictions non tarifaires en droits de douane proprement
dits a été différée jusqu’au bout de la période de mise en œuvre de l’Accord sur
l’agriculture, et surtout au bout de dix ans pour les Membres en développement. Il
s’agit en effet du riz pour le Japon, la Corée du sud, les Philippines et le Taipei
chinois, du fromage et de la viande ovine pour Israël. 703

346. Certes, les Membres prétendant au traitement spécial sont autorisés à y


renoncer pour les produits désignés et à les soumettre au processus de tarification. 704
C’est le cas du Japon qui a notifié le 18 décembre 1998 son intention de cesser de
recourir à l’Annexe 5 et a remplacé depuis le 1 er avril 1999 les restrictions
quantitatives aux importations du riz par un système de contingents tarifaires
705
correspondant à ses engagements au titre d’accès minimal. Il est également
possible pour les Membres d’engager la négociation sur la possibilité de maintenir le
traitement spécial même après la fin de la période de mise en œuvre. Dans ce c as, le
Membre concerné doit accorder des concessions additionnelles et acceptables
déterminées pendant cette négociation. 706 C’est exactement le cas des Philippines
dont le traitement spécial pour le riz avait été prorogé du 1 er juillet 2005 pour une

« les possibilités d’accès minimales … correspondent … à 4% de la consommation intérieure des produits désignés
pendant la période de base à partir du début de la première an née de la période de mise en œuvre et, ensuite, sont
augmentées de 0,8% de la consommation intérieure correspondante pendant la période de base chaque année pendant
le reste de la période de mise en œuvre ».
703
Le Japon, la Corée du sud, les Philippines et Israël sont autorisés, à l’issu des négociations du Cycle de l’Uruguay, de ne
pas appliquer le processus de tarification à ces produits. Quant au Taipei chinois, c’était au cours de son processus
d’accession (en 2001) qu’il a lui aussi choisi de ne pas sou mettre le riz à la tarification.
Voir PARENT G., « La reconnaissance de caractère spécifique du commerce agricole à travers la prise en compte des
considérations liées à la sécurité alimentaire dans l’Accord sur l’agriculture », op. cit., p. 488 ; et ADAM E., Droit
international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles , op. cit., pp. 121 – 122
704
L’article 2 de la Section A de l’Annexe 5 de l’Accord sur l’agriculture prévoit que
« au début d’une année quelconque de la période de mis e en œuvre, un Membre pourra cesser d’appliquer le
traitement spécial pour les produits désignés en se conformant aux dispositions du paragraphe 6 ».
705
OMC, Comité de l’agriculture, Rapport succinct de la Réunion des 25 et 26 mars 1999 , le 7 mai 1999, G/AG/R/18, para.
43
706
Articles 3 et 4 de la Section A de l’Annexe 5 de l’Accord sur l’agriculture

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

durée de sept ans, et qui ont demandé le 20 mars 2012, pour la deuxième fois, une
dérogation au titre de l’Annexe 5 jusqu’au 30 juin 2017. 707

347. Théoriquement, l’Annexe 5 de l’Accord sur l’agriculture institue une


suspension provisoire de tarification qui pourrait être utilisée pour protéger certains
produits agricoles, surtout ceux ayant une connotation culturelle ou religieuse
importante pour la population de certains pays. Un tel arrangement conventionnel
révèle évidemment une véritable reconnaissance accordée par les négociateurs du
nouveau régime commercial multilatéral aux considérations non commerciales,
notamment à la sécurité alimentaire. Cependant, il est regrettable de voir que les
Membres invoquant l’Annexe 5, ainsi que les produits agricoles désignés à ce t itre,
sont si peu nombreux que cette reconnaissance conventionnelle n’a pas pu produire
d’effets remarquables dans la pratique. Cela est d’autant plus vrai que le renoncement
du Japon à l’application du traitement spécial a remis en question, de façon taci te, la
signification réelle de l’existence continue de cet arrangement. 708

Paragraphe 3 – Le recours aux restrictions à l’exportation – Mécanisme


de remède à la pénurie locale d’aliments

348. L’ouverture des marchés de marchandises dans le cadre de l’OMC vise


non seulement à diminuer progressivement les obstacles à l’importation, mais
également à restreindre les contraintes appliquées par les Membres à l’exportation. 709
Dans l’ensemble, les dispositions du GATT de 1994 concernant l’élimination
générale des restrictions quantitatives interdisent strictement aux Membres d’instituer
ou de maintenir toutes formes de prohibitions ou de restrictions à l’exportation. 710

707
OMC, Conseil du commerce des marchandises, Demande de dérogation concernant le traitement spécial pour le riz
accordé par les Philippines, G/C/W/665/Rev.1, 16 novembre 2012, pp. 1 – 3; et Commission européenne, Proposition de
Décision du Conseil établissant la position à prendre par l’Union européenne au sein du Conseil général de l’Organisation
mondiale du commerce en ce qui concerne la demande de dérogation aux règles de l’OMC présentée par les Philippines en
vue de proroger le traitement spécial pour le riz, Bruxelles, 15 juin 2012, pp. 2 – 3
708
DESTA M. G., The Law of International Trade in Agricultural Products: From GATT 1947 to the WTO Agreement on
Agriculture, op. cit., p. 94
709
Pendant les négociations multilatérales, les mesures liées aux exportations ont été abordées dans divers contextes, tels que
les interdictions d’exportation, les restrictions quantitatives à l’exportation, les contingents d’exportation, les autolimitations
des exportations et les droits d’exportation.
710
L’article XI 1) du GATT de 1994 dispose que :
« aucune partie contractante n’instituera ou ne maintiendra à l’importation d’un produit originaire du territoir e d’une
autre partie contractante, à l’exportation ou à la vente pour l’exportation d’un produit destiné au territoire d’une
autre partie contractante, de prohibitions ou de restrictions autres que des droits de douane, taxes ou autres

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Dans des circonstances exceptionnelles, l’imposition d’un contrôle à l’exportation des


aliments peut toutefois être justifiée pour une raison de sécurité alimentaire. En cas
de pénurie de produits vivriers, les Membres de l’OMC sont autorisés à prendre des
mesures temporaires de prohibitions ou restrictions à l’exportation dans le but de
prévenir ou de remédier à une situation critique. 711 Cela permet aux Membres
d’assurer de leur mieux des approvisionnements suffisants en aliments sur les
marchés internes.

349. Cependant, étant une mesure d’intervention directe dans les échanges
internationaux, l’instauration de prohibitions ou de restrictions à l’exportation par un
Membre pourrait exercer un effet immédiat de contraction de l’offre d’un produit
alimentaire spécifique sur le marché mondial. Une hausse des cours internationaux de
ce produit est ainsi envisageable. L’effet de ce type peut être particulièrement
nuisible pour certaines Membres dont les approvisionnements alimentaires dépendent
essentiellement de l’importation commerciale. 712 Les contraintes à l’exportation vont
en outre réduire sensiblement la capacité du marché mondial en tant que source
principale d’approvisionnement alimentaire extérieur. Par ailleurs, les obstacles
unilatéraux à l’exportation peuvent éventuellement compromettre la confiance dans
les échanges internationaux, inciter d’autres Membres à prendre des mesures
motivées par des objectifs d’autosuffisance, et enfin encourager la spéculation. 713

350. Pour que la garantie des approvisionnements alimentaires d’un pays


exportateur ne soit pas réalisée au prix des intérêts vitaux d’autres pays impo rtateurs,
l’Accord sur l’agriculture oblige les Membres de l’OMC à respecter certaines
conditions procédurales lors de l’instauration des mesures restrictives des
exportations agricoles. Aux termes de l’article 12 1) de l’Accord sur l’agriculture,

impositions, que l’application en soit faite au moyen de contingents, de licences d’importation ou d’exportation ou
de tout autre procédé ».
711
Aux termes de l’article XI 2) du GATT de 1994, l’interdiction aux prohibitions ou restrictions à l’exportation ne
s’applique pas aux
« …prohibitions ou restrictions à l’exportation appliquées temporairement pour prévenir une situation critique due à
une pénurie de produits alimentaires ou d’autres produits essentiels pour la partie contractante exportatrice, ou pour
remédier à cette situation… »
712
OCDE, Politiques agricoles des économies émergentes : suivi et évaluation 2009, Paris, 2009, pp. 15 – 16
713
Ibid.

- 220 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

lorsqu’il s’avère nécessaire pour un Membre d’imposer une nouvelle prohibition ou


restriction à l’exportation de produits alimentaires, il est obligé de « prendre dûment
en considération les effets de cette prohibition ou restriction sur la sécurité
alimentaire des Membres importateurs ». De surcroît, il doit communiquer, aussitôt
que possible, au Comité de l’agriculture une notification écrite préalablement à
l’instauration de telle prohibition ou restriction à l’exportation, et de préciser des
renseignements concernant le produit visé, la nature et la durée de la mesure
restrictive en cause. 714 Il engagera ensuite des consultations initiées par tout autre
Membre ayant un intérêt en tant qu’importateur sur toutes les questions liées à la
mesure restrictive en cause, et devra fournir à ce Membre, sur demande, tous les
renseignements nécessaires. 715 Les pays en développement ne sont pas liées à
l’obligation de notification, à moins qu’ils ne soient exportateurs nets du produit
alimentaire spécifique considéré. 716

351. Il faut admettre que, dans son ensemble, le droit de l’OMC sur les
restrictions à l’exportation touche un domaine qui souffre manifestement de « sous-
réglementation ». 717 A tout le moins, les dispositions pertinentes ne définissent pas de
manière adéquate les conditions précises selon lesquelles les mesures restrictives à
l’exportation peuvent être utilisées. En ce qui concerne les mesures restrictives à
l’exportation de produits alimentaires, le texte de l’Accord sur l’agriculture ne
contient aucun indice pour déterminer la portée des expressions clés telles
que « temporaire », « situation critique », « pénurie alimentaire » et « exportateur
net » d’un produit spécifique. Si l’incompatibilité d’une restriction à l’exportation
agricole d’un Membre par rapport aux règles de l’OMC devrait impliquer une
certaine forme de sanction prise par d’autre Membre affecté, ni l’article XI du GATT
de 1994, ni l’Accord sur l’agriculture ne contiennent aucune indication sur la nature

714
Pour le modèle de notification sur les prohibitions et restrictions à l’exportation, voir OMC, Manuel sur les prescriptions
en matière de notification au titre de l’Accord sur l’agriculture , Genève, 2010, p. 126
715
Article 12 1) b de l’Accord sur l’agriculture
716
Article 12 2) de l’Accord sur l’agriculture
717
ANANIA G., « Les restrictions à l’exportation de produits agricoles et l’OMC : quelles options disposent les décideurs
pour promouvoir la sécurité alimentaire ? », Passerelles, Vol. 15, n°3, 2014, texte disponible sur le site Internet :
[Link]
agricoles-et-l%E2%80%99omc (consulté le 2 août 2016)

- 221 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
718
possible de telle sanction. Pendant la période de la mise en œuvre du projet de
réforme du commerce agricole, les contraintes à l’exportation agricole n’ont pas fait
non plus l’objet de discussions approfondies prioritaires. 719 Pour l’OCDE, cette
lacune législative résulte peut-être de la réticence des Membres à traiter, dans le
contexte de libéralisation du commerce mondial, des thèmes relatifs à la souveraineté
nationale sur les ressources naturelles et à la politique financière nationale de lutte
contre l’inflation par le contrôle de l’approvisionnement national suffisant des
produits essentiels. 720

352. Même si les dispositions relatives aux restrictions à l’exportation


agricole, notamment celles sur leur notification et consultation, ont le mérite
721
d’accroître substantiellement la transparence sur le marché mondial, cela
n’empêche que les contraintes à l’exportation soient imposées pour des motifs autres
que la sécurité alimentaire. En dépit du recours temporaire aux restrictions à
l’exportation pour faire face à la pénurie alimentaire, certains Membres les ont
utilisées de manière permanente pour soutenir le secteur de transformation
agroalimentaire. 722

Section II – Les exemptions d’engagements relatives aux subventions


accordées au titre de la sécurité alimentaire

353. En principe, la question de savoir comment répartir ses propres


ressources publiques pour financer les politiques agricoles relève de la souveraineté
d’un Etat. Néanmoins, dans la mesure où les financements à l’agriculture impliquent
une distorsion de la production ou des échanges agricoles, les règles de l’Accord sur
l’agriculture relatives au soutien interne constituent une intervention du droit de
l’OMC dans la détermination des politiques nationales de ses Membres. Ceux -ci sont

718
FAO, Les conséquences de l’Accord sur l’agriculture du Cycle de l’Uruguay pour les pays en développement : un manuel
de formation, Rome, 1998, p. 72

OCDE, Etudes de l’OCDE sur la politique commerciale au-delà des tarifs : le rôle des obstacles non tarifaires dans le
719

commerce mondiale, Paris, 2005, p. 230


720
Ibid.

FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture - Manuel de référence - I - Introduction et sujets
721

généraux, op. cit., Module 4.2, Encadré 1


722
BILAL S. et PEZAROS P. (dir.), Negotiating the Future of Agricultural Policies: Agricultural Trade and the Millennium
WTO Round, The Hague, Kluwer Law International, 2000, p. 37

- 222 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

obligés de procéder à une réforme du secteur agricole dans le but de le rendre en


conformité à leurs engagements de réduction dans le cadre de l’Accord sur
l’agriculture. 723 A notre avis, une certaine souplesse a été accordée aux Membres pour
qu’ils puissent continuer à adopter les politiques agricoles de façon assurer leur
sécurité alimentaire. Précisément, l’exemption de certaines aides gouvernementales
au titre de la catégorie verte répond explicitement aux préoccupations alimentaires
(Paragraphe 1), alors que l’exemption des mesures de soutien prises dans le domaine
du développement agricole et rural des pays en développement peut exercer un
impact constructif sur le renforcement de leur sécurité alimentaire (Paragraphe 2).

Paragraphe 1 - La catégorie verte - Exemption faite pour répondre aux


préoccupations alimentaires

354. L’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture énumère une dizaine types de


soutiens internes pouvant bénéficier de l’exemption au titre de la catégorie verte.
Nous remarquons que différents éléments de la sécurité alimentaire sont pris en
compte dans les dispositions pertinentes.

A. Le soutien aux stocks alimentaires garantissant l’approvisionnement


alimentaire
355. Le texte de l’Annexe 2 reconnaît explicitement la liberté des Membres
dans l’utilisation des ressources publiques pour l’accumulation ou la détention d e
stocks afin de garantir l’approvisionnement alimentaire. Il est ainsi possible de
distribuer des aides publiques pour financer le stockage alimentaire, peu importe si
celui-ci est public ou privé, à condition qu’il fasse partie intégrante d’un programme
de sécurité alimentaire défini dans la législation nationale. 724 Cependant, plusieurs
conditions doivent être respectées pour qu’une vraie recherche de la sécurité
alimentaire ne se transforme pas en vrai soutien ayant des effets de distorsion.
D’abord, il faut que le volume et la formation de ce stock correspondent à des
objectifs prédéterminés qui visent uniquement à la sécurité alimentaire. Ensuite, la
distribution des aides à ce titre doit être transparente au niveau financier. Enfin, pour
établir le stock de sécurité, les produits alimentaires seront achetés aux prix courants

723
LUFF D., Le droit de l’Organisation mondiale du commerce : analyse critique, op. cit., p. 228
724
Paragraphe 3 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture

- 223 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

du marché, alors que l’écoulement de ce stock devra s’effectuer à des prix « qui ne
seront pas inférieures au prix courant du marché intérieur payé pour le produit et la
qualité considérés ». 725

B. L’aide alimentaire intérieure fournissant des produits vivriers


356. Les Membres de l’OMC jouissent de la liberté de fournir une aide
alimentaire intérieure à des segments de population qui souffrent de la faim ou de la
malnutrition. Cette aide peut prendre la forme de la distribution directe des produits
alimentaires aux bénéficiaires, ou bien la forme de la distribution de moyens qui leur
permettent de récupérer des aliments aux prix du marché ou à des prix subventionnés.
Bien évidemment, les critères selon lesquels les intéressés peuvent bénéficier de cette
aide doivent être clairement définis et strictement liés à des objectifs en matière de
nutrition. En outre dans le but d’éviter un abus quelconque de l’aide alimentaire pour
modifier artificiellement les conditions de concurrence internationale, le prix courant
de marché sera imposé à tous achats d’aliments à cette fin, alors que l’exigence de
transparence sera appliquée au financement et à l’administration de l’aide
alimentaire. 726

C. Les soutiens du revenu assurant un accès économique à


l’alimentation
357. Au travers des dispositions de l’Annexe 2, l’Accord sur l’agriculture
autorise les Membres de l’OMC de soutenir leurs producteurs avec des versements
directs. Cela permet ainsi aux Membres d’assurer, pour leurs producteurs, un accès
économique aux produits alimentaires. Les financements à ce titre peuvent être mis
en place sous la forme de soutien direct du revenu découplé, ou bien sous la forme de
la participation financière de l’Etat à des programmes de garantie des revenus et à des
programmes établissant un dispositif de sécurité pour les revenus.

358. En ce qui concerne le soutien du revenu découplé, les conditions selon


lesquelles les intéressés peuvent en bénéficier seront clairement définies en fonct ion

725
A titre d’exemple, les achats du gouvernement d’un produit sans aucune limite sur la quantité et le prix peuvent se
transformer facilement en un soutien des prix aux agriculteur s de ce produit par l’intermédiaire des achats illimités à un prix
fixé artificiellement par les pouvoirs publics. Voir LUFF D., Le droit de l’Organisation mondiale du commerce : analyse
critique, op. cit., p. 415
726
Paragraphe 4 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

du revenu, de la qualité de producteur ou de propriétaire foncier, de l’utilisation de


facteurs ou du niveau de la production. En plus, pour que les aides à ce titre soient
vraiment « découplées » et ne produisent que de moindres effets de distorsion aux
échanges agricoles, les conditions suivantes doivent être respectées : le montant de
ces aides pour une année donnée ne sera pas déterminé sur la base du type ou du
volume de la production, ni sur la base des prix intérieurs ou internationaux du
produit concerné, et non plus sur la base des facteurs de production employés.
Aucune production n’est prescrite comme condition pour pouvoir bénéficier de ces
aides.727

359. Lorsqu’il s’agit des programmes de garantie des revenus et des


programmes établissant un dispositif de sécurité pour les revenus, la participation
financière des pouvoirs publics est justifiée par la précarité de la production agricole,
celle-ci dépendant inévitablement des caprices de la nature. De ce fait, pour
bénéficier de versements à ce titre, les producteurs doivent avoir subi une perte de
revenu qui excède le seuil fixé par paragraphe 7 de l’Annexe 2 de l’Accord sur
l’agriculture. 728 Toutefois, la compensation de l’Etat à ce titre ne couvre qu’au
maximum 70% de la perte de revenu. Conformément à l’exigence de découplage,
comme tel est le cas du soutien au revenu découplé, le montant de cette compensation
sera uniquement en fonction du revenu et ne sera pas déterminé en fonction du type
ou du volume de la production, ni en fonction des prix intérieurs ou internationaux du
produit concerné, et non plus en fonction des facteurs de production employés. 729

D. Les aides directes visant des populations vulnérables


360. Les intérêts de certains groupes vulnérables menacés par l’insécurité
alimentaire sont aussi pris en considération, lorsque les Membres sont autorisés à
exempter des engagements de réduction les aides versées directement à ces groupes.
Il s’agit ici des aides distribuées à la suite des catastrophes naturelles, des aides à

727
Paragraphe 6 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture
728
En vertu du paragraphe 7 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture, cette perte de revenu sera « déterminée uniquement
au regard des revenus provenant de l’agriculture, qui exc ède 30% du revenu brut moyen ou l’équivalent en termes de revenu
net (non compris les versements effectués dans le cadre des mêmes programmes ou de programmes similaires) pour les trois
années précédents ou d’une moyenne triennale basée sur les cinq années précédentes et excluant la valeur la plus forte et la
valeur la plus faible ».
729
Paragraphe 7 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

l’ajustement des structures, et des aides directes aux producteurs dans les régions
défavorisées.

361. Les catastrophes naturelles, telles qu’elles sont énumérées dans le texte
de l’Annexe 2, causent très souvent des pertes de production pour les agriculteurs. 730
Parfois, cette perte de production peut être si sévère que les moyens accordés aux
agriculteurs affectés pour récupérer leurs produits vivriers sont considérablement
compromis. Pour remédier à cette situation, le Membre concerné est libre d’effectuer,
soit directement, soit par l’intermédiaire d’un programme d’assurance-récolte, des
versements à ses agriculteurs, à condition que l’autorité publique ait formellement
reconnue qu’une catastrophe naturelle s’est produite ou se produit sur son territoire.
Ici, il convient de souligner que ces aides ne sont versées qu’aux producteurs dont la
perte de production excède le seuil fixé par les dispositions pertinentes de l’Annexe 2
et que pour les pertes de revenus, de bétail, de terres, ou d’autres facteurs de
production consécutives à la catastrophe naturelle en question. 731 Le plafond de ces
aides ne dépasse pas le coût total du remplacement de ce qui aura été perdu. Si dans
la même année, un agriculteur bénéficie également des versements au titre d’un
programme de garantie des revenus ou d’un programme établissant un dispositif de
sécurité pour les revenus, l’ensemble de ces versements sera limité à 100% de la perte
totale.732

362. L’Annexe 2 de l’Accord sue l’agriculture prescrit d’ailleurs des


versements directs pour aider trois groupes d’agriculteurs qui pourraient tomber dans
des difficultés d’approvisionnement à cause de l’ajustement des structures. Il s’agit
des agriculteurs qui sont obligés d’abandonner leurs activités agricoles, de retirer de
la production agricole des terres ou d’autres ressources, ou bien de réinvestir dans la
restructuration financière ou matérielle de leurs activités. D’abord, les aides
accordées au premier groupe visent à retirer les populations engagées précédemment
dans les productions agricoles commercialisables, ou à faciliter leur passage à des

730
Le texte du paragraphe 8 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture énumère quelques exemples : les épidémies, les
infestations par des parasites, les accidents nucléaires et la guerre sur le territoire du Membre concerné.
731
Le paragraphe 8 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture stipule que « le droit à bénéficier de tels versements… sera
subordonné à une perte de production qui excède 30% de la production moyenne des trois années précédentes ou d’une
moyenne triennale basée sur les cinq années précédentes et excluant la valeur la plus forte et la valeur la plus faible ».
732
Paragraphe 8 c) et e) de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

activités non agricoles. Pour bénéficier de ces aides, les agriculteurs concernés
doivent abandonner complètement et définitivement leurs productions agricoles
commercialisables. 733 Ensuite, les aides au deuxième groupe ont pour finalité de
réduire la production de produits agricoles commercialisables ou d’autres ressources,
y compris le bétail. Dans ce cas-là, le bétail doit être abattu de manière permanente et
définitive, alors que les terres seront retirées des productions agri coles
commercialisables pour trois ans au moins. Aucun usage de ces ressources ne sera
désigné par l’autorité publique comme condition d’obtention de ces aides. De plus,
leur distribution ne sera liée ni au type ou à la quantité de la production, ni au pri x
intérieur ou international s’appliquant à la production réalisée sur les terres ou avec
d’autres ressources. 734 Enfin, les versements directs au titre d’aides à l’investissement
peuvent avoir une importance particulière pour les agriculteurs qui ont subi d es
désavantages structurels dont l’existence aura été démontrée de manière objective.
Ces versements sont destinés à aider à la restructuration financière ou matérielle des
activités de ces agriculteurs, ou bien à la reprivatisation de terres agricoles. En plus
de la conformité à la condition commune de « découplage », la distribution de ces
versements doit encore respecter les conditions quantitatives et temporaires. C’est -à-
dire, elle peut être effectuée uniquement pendant la période nécessaire à la réali sation
de l’investissement concerné et limitée au montant requis pour compenser le
désavantage structurel. 735

363. Dans la catégorie verte, il existe également des aides régionales – des
versements directs disponibles pour les producteurs des régions défavorisées . Pour
être en conformité avec les dispositions de l’Accord sur l’agriculture, le Membre
distribuant les versements à ce titre doit préciser les régions spécifiques qui affrontent
des difficultés provenant de circonstances chroniques et sont ainsi considér ées
comme défavorisées. 736 Comme dans le cas d’autres versements découplés, aucun lien

733
Paragraphe 9 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture
734
Paragraphe 10 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture
735
Paragraphe 11 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture
736
En vertu du paragraphe 13 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture, chaque région de ce type doit être « une zone
géographique précise d’un seul tenant ayant une identité économique et administrative définissable ». Les critères selon
lesquels ces régions sont considérées comme défavorisées doivent êt re neutres, objectives, et clairement énoncés dans la
législation ou la réglementation concernée.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

ne doit exister entre le montant des aides régionales et le type, le volume ou le prix de
la production réalisée par le producteur concerné. Ce montant n’excèdera pas les
coûts supplémentaires ou les pertes de revenu découlant de la réalisation d’une
production agricole dans la région déterminée. En outre, les aides régionales seront
distribuées exclusivement aux producteurs de régions dites « défavorisées », mais
seront généralement disponibles pour tous les producteurs dans ces régions. 737

E. Les aides promouvant à long terme la sécurité alimentaire


364. Les financements par les Membres eux-mêmes pour fournir des services
de caractère général au secteur agricole, ou de protéger l’environnement, peuvent
contribuer à long terme à la production agricole et finalement à la promotion de la
sécurité alimentaire.

365. A condition que les financements n’impliquent aucuns versements directs


aux producteurs ou aux transformateurs agroalimentaires, il est possible pour les
Membres d’exclure, du calcul des MGS, les dépenses consacrées ou les recettes
sacrifiées dans le cadre des programmes fournissant des services ou des avantages à
l’agriculture ou à la communauté rurale. De caractère général, une gr ande panoplie de
programmes de ce type sont énumérés dans le paragraphe 2 de l’Annexe 2, touchant
de nombreux domaines tels que la recherche, la lutte contre les parasites et les
maladies, les services de formation, de vulgarisation et de consultation, d’i nspection,
738
de communication et de promotion, ainsi que d’infrastructure. Nous notons

737
Paragraphe 13 de l’Annexe de l’Accord sur l’agriculture
En effet, on trouve des aides du type similaire parmi les subventions ne donnant pas lieu à une acti on telles qu’elles sont
énumérées dans l’article 8.2 de l’Accord sur les subventions et les mesures compensatoires de l’OMC. Il s’agit des
subventions aux régions défavorisées accordées par un Membre au titre d’un cadre générale de développement régional.
Parmi les critères énoncés dans la législation ou la réglementation, une mesure du développement économique a été
introduite afin de déterminer si une région sera considérée comme défavorisée. Dans les régions « défavorisées », le revenu
par habitant ou le revenu des ménages par habitant, ou le PIB par habitant doit être au moins 15% inférieur à la moyenne
pour le territoire concerné, ou bien le taux de chômage doit être au moins 10% supérieur à la moyenne pour le territoire
concerné. Il convient d’indiquer ici que les aides régionales prévues par l’Accord sur l’agriculture sont complètement
immunes de toutes accusations, que ce soit par la voie multilatérale ou par la voie unilatérale, alors que les subventions au x
régions défavorisées dans le cadre de l’Accord sur les subventions et les mesures compensatoires risquent toujours de
provoquer des accusations au titre de l’article XXIII 1b) du GATT de 1947.
738
Précisément, ces programmes comprennent :
« a) recherche, y compris la recherche de caractère général, la recherche liée aux programmes de protection de
l’environnement, et les programmes de recherche se rapportant à des produits particuliers;
b) lutte contre les parasites et les maladies, y compris les mesures générales et les mesures par prod uit, telles que les
systèmes d’avertissement rapide, la quarantaine et l’éradication ;
c) services de formation, y compris les moyens de formation générale et spécialisée ;
d) services de vulgarisation et de consultation, y compris la fourniture de moyen s destinés à faciliter le transfert
d’informations et des résultats de la recherche aux producteurs et aux consommateurs ;

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

également qu’au-delà de la promotion de la sécurité alimentaire au travers du


développement de l’agriculture et de la communauté rurale au sens général, les
préoccupations alimentaires ont été présentées dans le texte de l’Accord sur
l’agriculture sous l’angle de la salubrité des produits vivriers. L’Annexe 2 a
amplement confirmé ce point en autorisant la mise en place des aides aux services
d’inspection « pour des raisons de santé, de sécurité, de contrôle et de la qualité ou de
normalisation ». 739

366. Au titre des programmes de protection de l’environnement, les pouvoirs


publics peuvent effectuer des versements directs aux producteurs dans le but de
compenser leurs coûts supplémentaires ou leurs pertes de revenu résultant de
l’exécution de tels programmes. La légitimité de ces aides réside dans le fait que la
réalisation du bien commun apporte souvent de nombreuses contraintes et charges
financières aux producteurs, au moins au niveau des méthodes de production ou des
intrants. Bien évidemment, les conditions spécifiques définies dans ces programmes
doivent être réunies pour que les producteurs affectés puissent bénéficier de ces
aides.740

367. Ayant une importance décisive pour la survie de l’Etat, la sécurité


alimentaire demeure toujours la cause légitime des interventions des pouvoirs publics
dans le secteur agricole. Pour que l’exemption au titre de la catégorie verte ne soit pas
abusée, il faut encore qu’en dehors des conditions spécifiques prévues dans les
paragraphes 2 à 13 de l’Annexe 2, ces mesures de soutien soient conformes à une «

e) services d’inspection, y compris les services de caractère général et l’inspection de produits particuliers, pour des
raisons de santé, de sécurité, de contrôle de la qualité ou de normalisation ;
f) services de commercialisation et de promotion, y compris les renseignements sur les marchés, la consultation et la
promotion en rapport avec des produits particuliers, mais non compris les dépenses à des fins non spécifiées qui
pourraient être utilisées par les vendeurs pour abaisser leurs prix de vente ou conférer un avantage économique direct
aux acheteurs ; et
g) services d’infrastructure, y compris les réseaux électriques, les rout es et autres moyens de transport, les marchés
et les installations portuaires, les systèmes d’alimentation en eau, les barrages et les systèmes de drainage, et les
infrastructures de programmes de protection de l’environnement. Dans tous les cas, les dépen ses seront uniquement
destinées à mettre en place ou à construire des équipements et excluront la fourniture subventionnée d’installations
terminales au niveau des exploitations autres que pour l’extension de réseaux de services publics généralement
disponibles. Ne seront pas comprises les subventions aux intrants ou aux frais d’exploitation, ni les redevances
d’usage préférentielles. »
739
Paragraphe 2 e) de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture
740
Paragraphe 12 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture

- 229 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

prescription fondamentale », de telle sorte que les effets de distorsion impliqués par
ces mesures aux échanges ou à la production soient nuls ou, au plus, minimes. Dans
ce sens, l’Annexe 2 a établi deux critères de base à satisfaire pour justifier
l’exemption de la catégorie verte. D’abord, le soutien interne en question doit être
octroyé « dans le cadre d’un programme public financé par des fonds publics » et de
manière « n’impliquant pas de transferts de la part des consommateurs ». Ensuite,
l’effet de la mesure ne sera pas « d’apporter un soutien des prix aux producteurs ». 741

Paragraphe 2 - Les aides au titre du « développement » - Exemption


favorisant le développement agricole des pays en développement

368. A l’issue de l’examen à mi-parcours de 1989 à Montréal, les participants


aux négociations du Cycle de l’Uruguay ont abouti à une reconnaissance universelle
de la nécessité pour les pays en développement de prendre des mesures d’aide pour
encourager le développement agricole et rural. 742 Dans le cadre de réforme du
commerce agricole, cette reconnaissance se traduit en matière de soutien interne par
une exemption d’engagements de réduction visant à des aides financières octroyées
par les pays en développement au titre de leurs programmes de développement
agricole et rural. Contenue dans l’article 6.2 de l’Accord sur l’agriculture, cette
exemption constitue un élément essentiel du traitement spécial et pré férentiel au
profit des pays en développement. 743

369. Aux termes de l’article 6.2, entrent dans le champ d’application de cette
exemption toutes les mesures d’aide, directe ou indirecte, initiées par les pouvoirs
publics de ces pays pour encourager le développement agricole et rural. Précisément,
il s’agit de trois types d’aides, à savoir les subventions à l’investissement qui sont
généralement disponibles pour l’agriculture, les subventions aux intrants agricoles qui
sont généralement disponibles pour les agriculteurs qui ont des faibles revenus ou

741
Paragraphe 1 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture
742
GATT, Négociations commerciales multilatérales Négociations de l’Uruguay, Comité des négociations commerciales
réuni à l’échelon des hauts fonctionnaires, Genève, [Link]/9, 11 avril 1989, p. 4
743
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 7

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

sont dotés de ressources limitées, ainsi que les soutiens internes destinés à encourager
le remplacement des cultures de plantes narcotiques illicites. 744

370. Il convient de noter que le recours à l’exemption à ce titre n’est soumis à


aucune condition autre que celles indiquées dans le texte de l’article 6.2.
Particulièrement, nulle contrainte sur le plan temporel n’est imposée à ce propos. Les
pays en développement peuvent continuer à en bénéficier. Il leur suffit simplemen t de
respecter l’obligation de notification en ce qui concerne les mesures de soutien
interne pour lesquelles cette exemption est demandée. 745 Etant donné que l’agriculture
occupe une place prépondérante dans l’économie nationale des pays en
développement, et qu’une partie importante de la population est engagée dans les
activités agricoles, cette exemption d’engagements de réduction peut être essentielle
pour ces pays pour assurer leur propre sécurité alimentaire. 746

371. Etant un instrument essentiel pour la libéralisation des échanges de


produits agricoles soumis à des protections unilatérales excessives des Membres,
l’Accord sur l’agriculture ne laisse pas de côté les inquiétudes exprimées par certains
Membres en ce qui concerne leur situation de sécurité alimentaire dans le contexte de
la réforme du commerce agricole. L’insertion de diverses techniques spéciales dans
cet Accord permet aux Membres intéressés de faire face, à court terme, à des
fluctuations brutales des approvisionnements alimentaires ou bien de re nforcer, à long
terme, la production nationale de produits agricoles de base. Or, l’examen ci -dessus
révèle que toutes ces techniques sont adoptées au titre d’exception, dont
l’applicabilité est soumise à des conditions strictes. Si ces arrangements
exceptionnels témoignent que la sécurité alimentaire constitue un élément accessoire
à l’ordre commercial et n’occupe qu’une place marginale dans le système multilatéral
du commerce agricole, le régime de l’aide alimentaire de l’OMC va montrer que cet
« accessoire » peut engendrer parfois des conflits d’intérêts difficiles à concilier.

744
Article 6.2 de l’Accord sur l’agriculture
745
CNUCED, Module avancé de formation pour les négociations multilatérales sur l’agriculture, Genève, mars 2003, p. 29
746
PARENT G. et MAYER-ROBITAILLE L., « Agriculture et culture : le défi de l’OMC de prendre en compte les
considérations non commerciales », op. cit., p. 434

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

- 232 -
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Chapitre III – Le régime de l’aide alimentaire dans le cadre de


l’OMC

372. Les arrangements relatifs à l’aide alimentaire font partie intégrante des
résultats des négociations du Cycle de l’Uruguay en matière de concurrence à
747
l’exportation agricole. Ils révèlent certainement la complication générée par
l’intégration des préoccupations alimentaires dans un ordre international dominé par
des enjeux commerciaux. 748 Les textes de l’OMC pertinents tentent de mettre en place
et de maintenir soigneusement une sorte d’équilibre délicat entre les intérêts
nationaux des différents groupes de Membres, intérêts qui sont difficiles à être
conciliés lorsqu’il s’agit de transactions de denrées vivrières. Ainsi, la finalité
principale du régime de l’aide alimentaire dans le cadre de l’OMC revêt d’une double
nature. D’une part, ce régime vise à assurer une fourniture suffisante, voire
croissante, d’aide alimentaire afin de pouvoir continuer à répondre aux demandes
légitimes des Membres menacés par l’insécurité alimentaire, surtout des pays les
moins avancés (PMA) et des pays en développement importateurs nets de produits
alimentaires (PDINPA) (Section I). Il cherche, d’autre part, à prévenir que de tels
soutiens humanitaires ne feront pas l’objet d’abus pour faciliter la concurrence
déloyale (Section II).

Section I – L’assurance d’une fourniture suffisante d’aide alimentaire pour


les PMA et les PDINPA

373. Le problème de la sécurité alimentaire constituait l’une des sources


majeures de controverses pendant les négociations ardues tentant de réintégrer le

747
Le problème de l’aide alimentaire est d’ailleurs couvert par les dispositions de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture,
qui traitent des soutiens internes accordés au titre de la boîte verte. Il s’agit plutôt de l’aide alimentaire intérieure, qui relève
de l’ordre interne d’un pays et tombe donc en dehors du champ de discussion du présent chapitre.
748
En raison de ses effets probables de dépression de la production locale et de désordre des marchés commerciaux de
denrées alimentaires, l’aide alimentaire consistait et consiste toujours une source de controverse sur le plan de
développement. ZHANG R., « Food Security: Food Trade Regime and Food Aid Regime », op. cit., p. 573

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

commerce agricole dans le système d’échanges multilatéraux. 749 Lors de la conclusion


de l’Accord sur l’agriculture à l’issue du Cycle de l’Uruguay, les particip ants aux
négociations ont pris conscience des répercussions négatives éventuellement
engendrées, à court terme, par le programme de réforme du commerce agricole sur les
approvisionnements alimentaires des PMA et des PDINPA (Paragraphe 1). Destiné à
assouplir les répercussions sur ces deux groupes spécifiques de pays, un ensemble de
mesures, surtout celles relatives à l’aide alimentaire, a été adopté lors de la réunion
ministérielle de Marrakech en tant qu’accompagnement à l’Accord sur l’agriculture.
Ces mesures sont prescrites dans une décision ministérielle spécifique : la Décision
ministérielle de Marrakech sur les mesures concernant les effets négatifs possibles du
programme de réforme sur les pays les moins avancés et les pays en développement
importateurs nets de produits alimentaires (la Décision de Marrakech). Cependant, les
défauts intrinsèques de cette Décision devaient entraîner sa mise en œuvre quasiment
défaillante (Paragraphe 2).

Paragraphe 1 - La reconnaissance des difficultés potentielles des PMA et


des PDINPA relatives aux approvisionnements alimentaires

374. Dans son préambule, l’Accord sur l’agriculture signale clairement que
les engagements au titre du programme de réforme agricole devraient être pris de
manière « équitable » pour tous les Membres. Parmi différentes considérations, il faut
prendre en compte les effets négatifs susceptibles d’être générés par la mise en œuvre
du programme de réforme pour les PMA et les PDINPA (A). En cela, la Décision de
Marrakech met un accent tout particulier sur les difficultés susceptibles d e se
pourduire pour ces pays sur le plan des approvisionnements alimentaires (B).

A. L’établissement de la liste des PMA et PDINPA Membres


375. Si la Décision de Marrakech décrivait les pays bénéficiaires de ses
différentes mesures, elle n’en donnait pas la liste. C’est le Comité de l’agriculture qui
a adopté, à l’occasion de sa quatrième session en novembre 1995, une décision sur

749
MCMAHON J. A., « From Havana to Seattle: A History of Trade and Agriculture », in J. A. Mcmahon (dir.), Trade and
Agriculture: Negotiating A New Agreement?, London, Cameron May, 2001, pp. 29 – 63; également ZHANG R., « Food
Security: Food Trade Regime and Food Aid Regime », op. cit., p. 568

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l’établissement d’une liste des PMA et des PDINPA aux fins des engagements de
l’OMC.750

376. Selon cette décision, l’OMC reconnaît comme PMA les pays désignés
comme tels par l’ONU. 751 Cette dernière a créé le concept de PMA en 1971 pour
catégoriser un groupe particulier de pays en développement caractérisés par un faible
niveau de revenu et des entraves structurelles à la croissance. 752 Aujourd’hui, ils sont
au nombre de 47, dont 36 ont adhéré à l’OMC. 753 Ils représentent, dans leur ensemble,
moins de 2% du PIB mondial et contribuent environ à 1% du commerce mondial de
marchandises. 754

377. Si l’énumération des PMA ne semble pas poser le moindre problème, ce


n’est pas le cas pour établir la liste des PDINPA visés par la Décision de Marrakech.
Les textes de l’OMC ne comportent en eux aucune définition des pays « en
développement », et ils ne se réfèrent pas non plus à une telle définition donnée par
d’autres instruments pertinents. 755 De vastes consultations informelles engagées par le
Comité de l’agriculture à ce sujet ont abouti à l’adoption, lors de sa réunion de

750
OMC, Rapport du Comité de l’agriculture sur la Décision ministéri elle de Marrakech sur les mesures concernant les
effets négatifs possibles du programme de réforme sur les pays les moins avancés et les pays en développement importateurs
nets de produits alimentaires, Rapport pour la Conférence ministérielle de Singapour, G/L/125, 24 octobre 1996, para. 10
751
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 9, Encadré 1
752
C’est le Comité des politiques de développement du Conseil économique et social de l’ONU qui est chargé de procéder,
tous les trois ans, à un examen de la liste des PMA, sur lequel il se fonde pour émettre des recommandations au Conseil
économique et social afférentes aux pays qui devraient être ajoutés à la liste et ceux qui mériteraient d’en être retirés. Pour
identifier les PMA, le Comité considère trois dimensions de l’état de développement du pays concerné : (a) son niveau de
revenu, mesuré par le revenu national brut (RNB) par habitant ; (b) son st ock de capital humain mesuré par un indice du
capital humain (ICH) ; et (c) sa vulnérabilité économique, mesurée par un indice de vulnérabilité économique (IVE).
ONU, Le Comité des politiques de développement : affaires économiques et sociales, février 2014, p. 2
753
La liste de PMA émise sur le site Internet de l’OMC énumère 36 PMA Membres de l’OMC. Ils sont : Afghanistan,
Angola, Bangladesh, Bénin, Burkina Faso, Burundi, Cambodge, D jibouti, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Haïti, Iles
Salomon, Lesotho, Libéria, Madagascar, Malawi, Mali, Mauritanie, Mozambique, Myanmar, Népal, Niger, Ouganda,
République centrafricaine, République démocratique du Congo, République démocratique populaire Lao, Rwanda, Samoa,
Sénégal, Sierra Léone, Tanzanie, Tchad, Togo, Yémen, Vanuatu, et Zambie.
Les sept autres PMA sont en train de négocier pour accéder à l’OMC, à savoir : Bhoutan, Comores, Éthiopie, Guinée
équatoriale, Sao Tomé-et-Principe, Somalie, Soudan et Timor-Leste.
OMC, Comprendre l’OMC : l’Organisation : pays les moins avancés, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 15 octobre 2017)
754
OMC, Note d’information : Décisions en faveur des pays les moins avancés, Neuvième conférence ministérielle de
l’OMC, BALI, 2013, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 2 août 2016)
En pratique, on recourt souvent à la liste établie par le Comité d’aide au développement de l’OCDE pour identifier un
755

pays « en développement ». Par exemple, l’Annexe B de la Convention relative à l’aide alimentaire de 1999 dispose que les
pays bénéficiaires de l’aide alimentaire sont les pays et territoires en développement énumérés par ce Comité.

- 235 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

novembre 1995, d’une décision sur la modalité de l’établissement d’une liste de


PDINPA.

378. Selon cette décision, peuvent être inscrit dans la liste « tout pays en
développement Membre de l’OMC qui était importateur net de produits alimentaires
de base, pendant l’une quelconque des trois années de la période de cinq ans la plus
récente pour laquelle des données sont disponibles et qui notifie au Comité sa
décision d’être inscrit » dans cette liste. 756 Ainsi, c’est sur la base des notifications
des Membres concernés accompagnées des données statistiques pertinentes que le
Comité devra établir la liste de PDINPA, liste faisant l’objet d’une révision
annuelle. 757 Il convient de noter, en outre, que la seule inscription sur cette liste
n’aura pas pour effet de conférer automatiquement des avantages pour les Membres
concernés. Puisque dans le cadre des mécanismes visés par la Décision de Marrakech ,
ce sont plutôt les Membres donateurs et les institutions internationales concernées qui
auraient un rôle à jouer. 758

379. Etant initialement au nombre de 16, les PDINPA regroupent actuellement


31 Membres de l’OMC bénéficiaires des mesures au titre de la Décision de
Marrakech.759 En plus d’une augmentation progressive du nombre de PDINPA, nous
remarquons qu’une quinzaine de pays n’ont connu aucune amélioration de leur statut
pendant la dernière décennie. Ils sont toujours marqués par des difficultés sur le plan
de la sécurité alimentaire nationale.

756
Paragraphe 1 b) de la Décision du Comité de l’agriculture sur l’établissement d’une liste des PMA et PDINPA, G/AG/3,
24 novembre 1995, cité par FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II
– L’Accord sur l’agriculture, op. cit., Module 9, Encadré 1
757
Paragraphes 2 et 3 de la Décision du Comité de l’agriculture sur l’établissement d’une liste des PMA et PDINPA, G/AG/3,
24 novembre 1995, Ibid.
758
Paragraphe 17 du Rapport de la quatrième réunion du Comité de l’agriculture, adopté les 20 – 21 novembre 1995, cité par
OMC, Rapport du Comité de l’agriculture sur la Décision ministérielle de Marrakech sur les mesures concernant les effets
négatifs possibles du programme de réforme sur les pays les moins avancés et les pays en développement importateurs nets
de produits alimentaires, Rapport pour la Conférence ministérielle de Singapour, G/L/125, 24 octobre 1996, para. 10
759
A savoir : Antigua-et-Barbuda, Barbade, Botswana, Côte d’Ivoire, Cuba, Dominique, Egypte, El Salvador, Gabon,
Grenade, Honduras, Jamaïque, Jordanie, Kenya, Maldives, Maroc, Maurice, Mongolie, Namibie, Pakistan, Pérou, République
bolivarienne du Venezuela, République dominicaine, Saint-Kitts-et-Nevis, Saint-Vincent-et-les Grenadines, Sainte-Lucie,
Sénégal, Sri Lanka, Swaziland, Trinité-et-Tobago et Tunisie.
OMC, Comité de l’agriculture, Liste de l’OMC des pays en développement importateurs nets de produits alimentaires aux
fins de la Décision ministérielle de Marrakech sur les mesures concernant les effets négatifs possibles du programme de
réforme sur les pays les moins avancés et les pays en développement importateurs nets de produits alimentaires ,
G/AG/5/Rev.10, adopté le 23 mars 2012, p. 1

- 236 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

B. La reconnaissance des problèmes alimentaires futurs des PMA et des


PDINPA
380. De nombreux travaux ont accompagné la conclusion des négociations du
Cycle de l’Uruguay et ont étudié les impacts de la mise en œuvre de l’Accord sur
l’agriculture sur la sécurité alimentaire, notamment sur celle des pays en
développement. 760 Il a été prévu par la FAO que, parmi tous Membres de l’OMC, les
PMA et les PDINPA seraient les plus touchés par l’Accord sur l’agriculture et seront
confrontés, au moins à court terme, à des difficultés relatives aux approvisionnements
adéquats des produits vivriers. 761

381. Dans le secteur agricole, les pays en développement bénéficiaient


traditionnellement des concessions tarifaires offertes par les pays développés au ti tre
des arrangements commerciaux préférentiels. 762 Ce genre de préférence commerciale
permet aux pays bénéficiaires d’être en mesure de concurrencer d’autres fournisseurs
plus avancés ou compétitifs et de tirer plus de profits des écoulements de leurs
produits agricoles vers les marchés des pays développés. 763 Néanmoins, suite à la
réduction générale des droits de douane conformément au principe de la NPF,

760
A titre d’exemple, GREENFIELD J., DE NIGRIS M. et KONANDREAS P., « The Uruguay Round Agreement on
Agriculture: Food Security Implications for Developing Countries », Food Policy, Vol. 21, n°4 – 5, 1996, pp. 365 – 375;
FRANCOIS J., MCDONALD B. et NORDSTROM H., « Assessing the Uruguay Round », in W. Martin et L. A. Winters, The
Uruguay Round and the Developing Economics, Washington D.C., World Bank Publications, 1995, pp. 117 – 214; FAO, The
Uruguay Round Agreement and Its Implications for Food Security , la 19ème Session de la Comité de la sécurité alimentaire
mondiale, Rome, 22 – 25 mars 1994 ; FAO, Les conséquences de l’Accord sur l’agriculture du Cycle d’Uruguay pour les
pays en développement : un manuel de formation, op. cit., 167p.; et FAO, Evaluation de l’incidence du Cycle de l’Uruguary
sur les marchés agricoles et la sécurité alimentaire , CCP99/12 Rev., Rome, 1999
761
FAO, Les conséquences de l’Accord sur l’agriculture du Cycle de l’Uruguay pour les pays en développement : un manuel
de formation, op. cit., p. 102
762
Les préférences commerciales en faveur des pays en développement constituent, depuis plus d’un demi -siècle, un élément
important de l’ensemble du réseau de relations économiques et politiq ues entre le Nord et le Sud. En générale, elles sont
considérées comme aspect indissociable des politiques visant à promouvoir l’expansion économique dans le Sud en
permettant aux pays en développement d’exploiter des activités économiquement rémunératrice s. Les divers régimes de
préférences commerciales au sens strict qui existent actuellement peuvent être classés en deux catégories : le Système
généralisé de préférence sous l’égide de la CNUCED et les régimes préférentiels spéciaux dont bénéficient certai ns groupes
de pays en développement. Ces préférences se traduisent souvent par les concessions tarifaires non réciproques, dont les
marges préférentielles se diffèrent en fonction de la nature d’arrangements. En raison du problème de la compatibilité avec
les règles de l’OMC, les pays développés ont commencé à transformer certains régimes préférentiels spéciaux en zone
régionale de libre-échange, régime qui repose plutôt sur des préférences réciproques.
Pour une étude détaillée sur les arrangements commerciaux préférentiels, FAO, L’avenir des arrangements commerciaux préférentiels
en faveur des pays en développement et le nouveau cycle de négociations de l’OMC sur l’agriculture, Rome, 2001, texte disponible sur
le site Internet : [Link] (consulté le 2 août 2016)
763
Les pays d’Afrique ont été les principaux bénéficiaires des arrangements préférentiels. En pratique, ce type d’arrangement
permettait au pays bénéficiaire d’écouler ses produits dans le pays qui lui accorde la préférence à un prix inférieur à celui
pratiqué par les pays qui ne bénéficient pas d’un régime préférentiel. Le pays bénéficiaire d’une préférence commerciale
pouvait donc vendre plus ou vendre au même prix, mais avec un profit plus élevé, du fait que les droits de douane étaient
réduits. Pour des statistiques sur ce sujet, voir FAO , Les conséquences de l’Accord sur l’agriculture du Cycle de l’Uruguay
pour les pays en développement : un manuel de formation, op. cit., p. 88

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

l’avantage procuré par ces préférences a diminué de façon substantielle. Si cette


baisse a pu être compensée, pour certaine pays en développement exportateurs, par
les avantages provenant de la libéralisation des échanges, l’impact de l’érosion des
avantages préférentiels devrait être particulièrement prononcé dans les PMA et les
PDINPA, qui sont souvent exportateurs d’un nombre très limité de cultures
commerciales. Dans la mesure où ces pays n’ont été compétitifs sur le marché
mondial qu’à cause de telles préférences, l’érosion des avantages préférentiels
implique immédiatement une baisse de compétitivité des exportations, une diminution
des parts de marché et, par conséquent, une détérioration de la capacité de dégager
des recettes en devise pour financer les importations commerciales des produits
alimentaires. 764 Les possibilités pour les PMA et les PDINPA d’augmenter leurs
recettes d’exportation dans une proportion suffisante pour couvrir leurs factures
d’importations de produits alimentaires deviennent d’autant plus limitées, si l’on
prend en compte une hausse potentielle des cours internationaux des produits
alimentaires, dont une partie majeure provient des zones tempérées. 765

382. Selon la projection de la FAO, les prix des produits agricoles les plus
sensibles par rapport à la mise en œuvre de l’Accord sur l’agriculture sont ceux de
produits provenant des zones tempérées, tels que céréales, viande, produits laitiers et
766
sucre. La production et l’exportation de ces produits bénéficiaient pendant
longtemps des soutiens financiers importants des pays développés. A cause
essentiellement de la croissance démographique dans les pays en développement
importateurs et de la diminution de production dans quelques-uns des pays
développés exportateurs, on prévoit une hausse considérable des cours internationaux
de ces produits. Une telle augmentation de prix conduira de façon directe à un
alourdissement substantiel des factures d’importations vivrières pour le PMA et les

764
Cette érosion de préférence est particulièrement marquée pour les pays en développement bénéficiaires d’un accès
préférentiel aux marchés américains du sucre, et les pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique (pays A CP) qui exportent du sucre
et des bananes vers l’UE. La réforme du régime de préférences commerciales leur fera perdre d’importants avantages
économiques.
FAO, Les conséquences de l’Accord sur l’agriculture du Cycle de l’Uruguay pour les pays e n développement : un manuel de
formation, op. cit., pp. 88 – 90 ; et FAO, L’avenir des arrangements commerciaux préférentiels en faveur des pays en
développement et le nouveau cycle de négociations de l’OMC sur l’agriculture , op. cit.
765
FAO, Les conséquences de l’Accord sur l’agriculture du Cycle de l’Uruguay pour les pays en développement : un manuel
de formation, op. cit., p. 131
766
Pour la FAO, ce sont les produits les plus visés par l’Accord sur l’agriculture. Ibid, p. 97

- 238 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

PDINPA, alourdissement qui pouvait auparavant être compensé à un certain niveau


par les subventions à l’exportation accordées par les pays développ és.767 Ce remède
devient moins possible suite à la mise en œuvre de l’Accord sur l’agriculture, car les
réformes des politiques agricoles nationales de pays développés, surtout celles en
matière de subventions agricoles, auraient pour effet essentiel une réd uction de la
quantité des principaux produits vivriers vendus sur le marché mondial à des prix
subventionnés. 768

383. Aux difficultés auxquelles sont confrontées les PMA et les PDINPA dans
le financement des niveaux normaux d’importations commerciales des produi ts
alimentaires avec leurs recettes modestes, devrait s’ajouter encore la diminution de la
disponibilité de l’aide alimentaire suite à la réduction de subventions à l’exportation
agricoles. A son origine, l’opération de l’aide alimentaire était organisée en tant que
solution d’écoulement des excédents agricoles des pays développés vers le marché
mondial. Parmi tous produits, les céréales constituent la composante la plus
769
importante et la plus variable de l’aide alimentaire totale. Ils appartiennent
d’ailleurs au groupe de produits agricoles les plus visés par l’Accord sur l’agriculture.
Ainsi, la contraction de production résultant de la restriction du soutien des prix et de
la réduction des subventions à l’exportation dans les pays développés pourrait
entraîner une diminution des stocks céréaliers, qui étaient souvent utilisés par les
pays donateurs pour s’acquitter de leurs engagements en matière d’aide alimentaire.
En plus, les réformes en cours des politiques agricoles internes par les Etats -Unis et
l’UE, deux principaux donateurs de l’aide alimentaire, pourraient rendre précaire la
fourniture de l’aide alimentaire à l’avenir. 770

767
On remarque que le coût des importations de céréales a augmenté, entre 1993/94 et 1995/96, de 85% pour les PMA et de
68% pour les PDINPA. L’alourdissement de factures d’importations vivrières sera d’autant plus marqué pour les pays
africains et d’Amériques latines du fait que les produits alimentaires des zones tempérées ne sont pas produits localement.
VAN DER STEEN D., DANAU A. et POZNANSKY M., L’organisation mondiale du commerce et l’agriculture : la
souveraineté alimentaire menacée par les accords commerciaux, Bruxelles, Collectif Stratégies Alimentaires, 1999, 96p.
768
FAO, Les conséquences de l’Accord sur l’agriculture du Cycle de l’Uruguay pour les pays en développement : un manuel
de formation, op. cit., pp. 93 – 102
769
FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimentaire pour la sécurité alimentaire? ,
op. cit., p. 13
770
FAO, Les conséquences de l’Accord sur l’agriculture du Cycle de l’Uruguay pour les pays en développement : un manuel
de formation, op. cit., pp. 132 – 133

- 239 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

384. Si la mise en œuvre des disciplines de l’OMC doit pouvoir promouvoir


l’expansion du commerce et la croissance économique au profit de tous les Membres,
il est également possible que la libération accrue du commerce agricole peut exposer
aux pénuries vivrières, au moins à court terme, les pays qui sont déjà vulnérables sur
le plan alimentaire. En effet, lors de l’adoption de la Décision de Marrakech, les
Ministres étaient déjà conscients des difficultés susceptibles d’apparaître pour les
PMA et les PDINPA en matière d’approvisionnements de produits alimentaires de
base « provenant de sources extérieures suivant des modalités et à des conditions
raisonnables ». L’accent a été mis particulièrement sur les difficultés de financement
à court terme des niveaux normaux d’importations commerciales de produits
alimentaires de base. 771 C’était précisément afin de remédier aux effets pervers du
progrès de la libéralisation commerciale sur la sécurité alimentaire des PMA et des
PDINPA que la Décision de Marrakech a lancé une série de mécanismes spécifiques
qui contiennent des pistes pour les solutions futures en matière d’aide alimentaire.

Paragraphe 2 - La mise en œuvre défaillante des programmes


d’assistance alimentaire lancés par la Décision de Marrakech

385. En se référant à la Décision de Marrakech, l’article 16 de l’Accord sur


l’agriculture impose aux pays développés l’obligation de mettre en place des
mécanismes d’assistance alimentaire pour les PMA et les PDINPA (A). La Décision
de Marrakech souffrant de défaillances intrinsèques, la mise en œuvre de ces
mécanismes a connu un résultat manifestement modeste (B).

A. Les mécanismes d’assistance alimentaire dans le cadre de la Décision


de Marrakech
386. De nature compensatoire, les mécanismes d’assistance alimentaire
instaurés au titre de la Décision de Marrakech visent à la fois à l’amélioration des
approvisionnements extérieurs de produits alimentaires de base et à la promotion du
développement de l’agriculture dans les pays bénéficiaires. Parmi tous les
mécanismes, ceux relatifs à l’aide alimentaire occupent une place essentielle.

771
OMC, Agriculture : analyse : pays en développement importateurs nets de produits alimentaires , texte disponible sur le
site Internet : [Link] (consulté le 2 août 2016)

- 240 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

387. Bien que son efficacité ait été mise en doute, 772 l’aide alimentaire
représente une part importante, même plus qu’une moitié dans certains cas des
approvisionnements céréaliers pour les PMA et les PDINPA. 773 Les Ministres ont
convenu d’établir des mécanismes appropriés pour faire en sorte que la mise en
œuvre de l’Accord sur l’agriculture n’ait pas pour effet de compromettre une
fourniture adéquate de l’aide alimentaire par rapport aux besoins légitimes des PMA
et des PDINPA. 774 En cela, on peut d’ores et déjà envisager un examen périodique du
niveau de l’aide alimentaire fixé par le Comité de l’aide alimentaire en vertu de la
CAA de 1986. En plus, des négociations seront entamées dans des fo rums appropriés
pour fixer des engagements en matière d’aide alimentaire à un niveau suffisant pour
répondre aux besoins légitimes des pays en développement pendant la mise en œuvre
du programme de réforme. 775 Dans le même temps, il faut adopter des lignes
directrices pour assurer qu’une proportion croissante des denrées alimentaires soit
mise intégralement à la disposition des PMA et des PDINPA « à titre de don et/ou à
des conditions favorables appropriées ». 776

388. Lorsqu’il s’agit d’une autre voie d’approvisionnements alimentaires


extérieurs, la Décision a explicitement signalé les difficultés que les PMA et les

772
L’inquiétude sur ce sujet tient principalement au fait que l’aide alimentaire, comme toute autre intervention, peut avoir
des effets indésirables qui amoindrissent ou annulent les bénéfices attendus. Précisément, l’aide alimentaire pourrait créer
une « dépendance » chez les bénéficiaires en démotivant leurs comportements autosuffisants, fragiliser la production
alimentaire, le développement et la croissance agricole, et perturber les schémas des échanges commerciaux. Elle peut, en
outre, donner lieu à des gaspillages, d’être inutilement coûteuse et de se composer d’aliments inadaptés, ce qui risque
d’entraîner des changements dans les préférences alimentaires locales.
Sur le détail, voir FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimentaire pour la sécurité
alimentaire?, op. cit., pp. 40 – 58
773
Ibid., p. 6
Dans certains pays bien ciblés, l’aide alimentaire, y comp ris des transactions concessionnelles, peut se lever jusqu’à 70%
d’importations alimentaires totales. ZHANG R., « Food Security: Food Trade Regime and Food Aid Regime », op. cit., p.
573
774
Paragraphe 3 du préambule de la Décision de Marrakech dispose que :
« les Ministres conviennent donc d’établir des mécanismes appropriés pour faire en sorte que la mise en œuvre des
résultats du Cycle de l’Uruguay en matière de commerce des produits agricoles ne soit pas préjudiciable à la m ise à
disposition de l’aide alimentaire à un niveau qui soit suffisant pour continuer d’aider à répondre aux besoins
alimentaires des pays en développement, en particulier les pays les moins avancés et les pays en développement
importateurs nets de produits alimentaires ».
775
Paragraphe 3 i) de la Décision de Marrakech
En fait, l’CAA a fait écho à cette disposition dans son préambule lors de son renouvellement en 1999, qui se lit comme suit :
« … dans leur décision de Marrakech de 1994 sur les mesures relatives aux pays les moins avancés et aux pays en
développement importateurs nets de produits alimentaires, les ministres des pays membres de l’OMC ont convenus
de passer en revue le niveau d’aide alimentaire fixé par la Convent ion relative à l’aide alimentaire et conformément
aux recommandations élaborées par la suite lors de la Conférence ministérielle de Singapour en 1996 ».
Voir paragraphe 4 du préambule de la CAA de 1999
776
Paragraphe 3 ii) de la Décision de Marrakech

- 241 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

PDINPA risquent d’avoir à court terme dans le financement des niveaux normaux
d’importations commerciales. Pour assouplir ces difficultés de financement, ces pays
sont autorisés à recourir aux ressources d’institutions financières internationales au
titre de facilités existantes ou des facilités qui pourraient être créées dans le contexte
de programme d’ajustement. 777 A cet égard, les PMA et les PDINPA peuvent
notamment solliciter les assistances de la Banque mondiale et du FMI pour compléter
leurs financements des importations des produits alimentaires. Il est également
possible pour eux d’attendre la création de nouvelles facilités. 778

389. Au titre de la promotion du développement de l’agriculture dans les PMA


et les PDINPA, la Décision invite les pays développés de prendre pleinement en
considération, dans le contexte de leurs programmes d’aide, les demandes
d’assistance technique et financière des PMA et des PDINPA pour leur permettre
779
d’améliorer la productivité agricole et les infrastructures rurales. De telles
assistances techniques pourront être effectuées d’ailleurs dans un cadre multilatéral
qui implique à la fois la Banque mondiale, le FMI, la FAO, le Conseil international
780
des céréales et le Programme alimentaire mondial. Dans le même temps,
l’inscription d’un traitement différencié « approprié » en faveur des PMA et des
PDINPA a été prévu par la Décision de Marrakech dans l’élaboration future des
disciplines internationales destinées à régler la pratique en matière de crédits à
l’exportation de produits agricoles. 781

B. La mise en œuvre défaillante de la Décision de Marrakech


390. Etant le document d’accompagnement de l’Accord sur l’agriculture, la
Décision de Marrakech constitue un complément du traitement spécial et différencié
en faveur des pays en développement. Dans la mesure où elle cherche à alléger les

777
Paragraphe 5 de la Décision de Marrakech
778
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 9
779
Paragraphe 3 iii) de la Décision de Marrakech
HERVE A., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospective du système de régulation des subventions
780

agricoles, op. cit., p. 217


781
Paragraphe 4 de la Décision de Marrakech
L’élaboration des disciplines internationales relatives à l’octroi de crédits à l’exportation, de garanties de crédit à
l’exportation ou de programmes d’assurance a été d’ailleurs envisagée par l’article 10.2 de l’Accord sur l’agriculture. Les
travaux concernés se déroulent actuellement sous l’égide de l’OCDE.

- 242 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

factures d’importation des produits alimentaires, et à renforcer leur capacité de


production agricole afin de réduire leur niveau élevé de dépendance à l’égard des
importations commerciales, elle revêt certainement un intérêt particulier pour les
PMA et les PDINPA. Faisant partie intégrante des engagements contractés par les
Membres de l’OMC, la Décision de Marrakech les engage autant que les autres règles
dans le cadre du Cycle de l’Uruguay. De surcroît, en désignant le Comité de
l’agriculture comme organe de surveillance chargé de suivre la mise en œuvre de la
Décision de Marrakech, l’article 16 de l’Accord sur l’agriculture semble manifester
une intention sincère des Membres de l’OMC de poursuivre les actions prescrites
dans la Décision. 782

391. C’est en s’appuyant sur les notifications relatives aux mesures prises par
les pays développés dans le cadre de la Décision de Marrakech que le Comité de
l’agriculture remplit son mandat de suivre la mise en œuvre de celle-ci.783 A cette fin,
les Membres concernés doivent indiquer dans leurs notifications, conformément au
formulaire spécialement mis au point par le Comité de l’agriculture, son niveau total
et la quantité de l’aide alimentaire distribuée aux pays bénéficiaires, ainsi que la
proportion de l’aide alimentaire qui est fournie intégralement à titre de dons ou à des
conditions concessionnelles. Quant à l’assistance technique et financière au
développement de l’agriculture, les Membres donateurs fournissent les
renseignements pertinents sur le niveau total de l’aide, les institutions à travers
lesquelles l’aide a été acheminée et les divers secteurs ayant bénéficié d’une
assistance. En ce qui concerne les facilités de financement, le Comité de l’agriculture
s’est contenté de contrôler les données présentées par les institutions internationales
chargées d’administrer les facilités. 784 Il va en outre s’appuyer sur les travaux réalisés

782
En vertu de l’article 16.2 de l’Accord sur l’agriculture, le Comité de l’agriculture « surveillera, selon qu’il sera approprié,
la suite donnée à cette Décision ».
783
Au cours des trois premières années de la mise en œuvre de la Décision de Marrakech , 11 Membres donateurs ont soumis
des notifications conformément aux prescriptions établies par le Comité de l’agriculture, dont huit étaient donateurs au titre
de la CAA. Pour les détails, OMC, Comité de l’agriculture, Mise en œuvre de la Décision sur les mesures concernant les
effets négatifs possibles du programme de réforme sur les pays les moins avancés et les pays en développement importateurs
nets de produits alimentaires : note du Secrétariat, G/AG/W/42, 10 février 1999, para. 4 et Tableau 3
784
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 9

- 243 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

par l’OCDE pour suivre les actions en matière de crédits à l’exportation. 785 En plus,
d’autres organisations internationales, notamment le FMI, la Banque mondiale, le
Conseil international des céréales, la CNUCED, le Programme alimentaire mondial et
la FAO, sont invitées à fournir, en tant qu’observateurs au Comité de l’agriculture,
des informations sur les dispositions de la Décision en matière d’assistance. 786
Néanmoins, ce mode de suivi ne peut pas assurer une mise en œuvre effective de la
Décision.

392. Contrairement à l’espérance d’offrir quelques solutions à la question des


approvisionnements alimentaires des PMA et des PDINPA, la mise en œuvre de la
Décision de Marrakech a connu, en réalité, un état d’avancement décevant. En
matière d’aide alimentaire, on remarque, chez les Membres donateurs principaux, une
tendance de resserrer le maintien des stocks publics et la mise à disposition de
produits destinés à l’aide alimentaire. Cette tendance est clairement manifestée par la
diminution substantielle de l’ensemble des engagements annuels souscrits par les
pays donateurs lors du renouvellement de la CAA en 1999. 787 Ayant été fixé par la
CAA de 1995 à 5,5 millions de tonnes (équivalent blé), le niveau minimal
d’engagement annuel est retombé jusqu’à 4,9 millions de tonnes dans la CAA de
1999.788 Il est sensiblement inférieur au niveau minimal fixé par la CAA de 1986, soit
7,52 millions de tonnes, et encore plus inférieur à l’objectif de 10 millions de tonnes

785
Les travaux relatifs à l’élaboration des disciplines internationales en matière de crédits à l’exportation se déroulent
actuellement sous l’égide de l’OCDE. Celle-ci servit d’un forum d’échanges d’information et de coordination des politiques
nationales en la matière, aussi bien qu’un forum pour maintenir, développer et suivre les disciplines financières pour les
crédits à l’exportation. Ces disciplines sont contenues dans le document in titulé « Arrangement sur les crédits à l’exportation
bénéficiant d’un soutien public », dont la dernière version est mise à jour le 15 october 2015. L’Arrangement assigne des
limites aux conditions et modalités des crédits à l’exportation qui bénéficient d ’un soutien public et impose des restrictions à
l’octroi des crédits d’aide liée. Il prévoit également des procédures de notification préalable, de consultation, d’échanges
d’information et d’examen pour les offres de crédits à l’exportation qui constituen t des dérogations ou des exceptions à ces
dispositions ainsi que pour les offres de crédits d’aide liée. Les Participants à l’Arrangement sont l’Australie, le Canada, les
Communautés européennes, les États-Unis, le Japon, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, la République de Corée, et la Suisse.
Pour le texte le plus récent de l’Arrangement, voir OCDE, Direction des échanges et de l’agriculture, Arrangement sur les
crédits à l’exportation bénéficiant d’un soutien public, TAD/PG(2015)7, mise en vigueur le 15 octobre 2015, 168p.
786
OMC, Comité de l’agriculture, Mise en œuvre de la Décision sur les mesures concernant les effets négatifs possibles du
programme de réforme sur les pays les moins avancés et les pays en développement importateurs nets de produits
alimentaires : note du Secrétariat, G/AG/W/42, 10 février 1999, para. 7
787
ZHANG R., « Food Security: Food Trade Regime and Food Aid Regime », op. cit., p. 579
En outre, la CAA a été renouvelée en 1999 afin de donner suite aux Recommandations relatives aux pays le s moins avancés
et aux pays en développement importateurs nets de produits alimentaires adoptées par les ministres de l’OMC lors de leur
Conférence de Singapour en décembre 1996, à la Déclaration sur la sécurité alimentaire mondiale et au Plan d’action ado ptés
par le Sommet mondial de l’alimentation à Rome.
788
Article III de la CAA de 1995 et Article III de la CAA de 1999

- 244 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
789
établi par la CAA de 1995. Si le seul résultat réconfortant sur ce sujet est qu’au
moins 80% de l’aide alimentaire sera fournie sous forme de dons, 790 cela n’aura pas
d’effet significatif puisque le niveau minimal de contribution annuelle a été fixé si
bas qu’il n’a plus grand sens. 791

393. En outre, le paiement des coûts de transport et d’autres coûts


opérationnels encourus dans le cadre d’une opération d’aide alimentaire au titre de la
CAA peut être pris en compte afin d’évaluer de la contribution du pays donateur
concerné. 792 Cela implique une nouvelle diminution du volume total de l’aide
alimentaire disponible pour les PMA et les PDINPA. Par rapport à une demande
persistante de l’aide alimentaire due à son rôle irremplaçable dans l’amélioration de
la sécurité alimentaire de ces pays, les économistes ont observé un écart sensible
entre le volume d’expéditions effectives de l’aide alimentaire et le niveau
d’approvisionnements céréaliers requis pour répondre aux besoins alimentaires. Cet
écart ne cessera de grandir dans l’avenir. 793 Il nécessite, par conséquent, des
importations encore plus importantes de céréales sous conditions commerciales par
les PMA et les PDINPA, alourdissant ainsi davantage le fardeau financier de ces
pays, dont la situation de la sécurité alimentaire demeure très précaire. 794

394. En ce qui concerne l’assistance technique et financière dans le cadre des


programmes d’aide au développement, il a été révélé qu’elle demeurait
essentiellement une question bilatérale devant être réglée entre donat eurs et
bénéficiaires sur la base des demandes formulées par ces derniers. A cet égard, le
Secrétariat du Comité de l’agriculture a même annoncé, à l’occasion de sa première
évaluation du progrès de la mise en œuvre de la Décision de Marrakech, son

789
Article I de la CAA de 1995
790
Article IX c) de la CAA de 1999
791
HODDINOTT J. et COHEN M. J., Renegotiating the Food Aid Convention : Background, Context and Issues, op. cit., p. 4
L’article 10 d) de la CAA de 1999 prévoit qu’« il sera dûment tenu compte du paiement des coûts de transport et autres
792

coûts opérationnels dans les examens du respect pa r les membres de leurs engagements aux termes de la présente
Convention ».
793
YOUNG L. M., « Options for World Trade Organisation Involvement in Food Aid », The Estey Centre Journal of
International Law and Trade Policy, Vol. 3, n°1, 2002, pp. 14 – 15
794
Etant allée de pair avec un déficit alimentaire croissant, la diminution de l’aide alimentaire a conduit ces pays à subir,
depuis 1995, des factures exorbitantes d’importation de céréales. Voir KONANDREAS P., SHARMA R. et GREENFIELD,
J., The Uruguay Round, the Marrakech Decision and the Role of Food Aid, Rapport présenté au Workshop on Food and
Human Society: the Role of Food Aid and Finance for Food, Lysebu, Oslo, 26 – 29 Avril 1998, p. 92

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

ignorance sur la question de savoir si les PMA et les PDINPA avaient, en fait, soumis
des demandes conformément au paragraphe 3 iii) de la Décision de Marrakech. 795

395. L’accès aux facilités internationales de financement pour régler les


paiements additionnels des importations alimentaires paraît lui aussi poser un
problème. Le FMI et la Banque mondiale ont répété, à plusieurs occasions, qu’ils
disposent des ressources nécessaires pour répondre aux besoins supplément aires des
PMA et des PDINPA. 796 L’option concernant les « facilités qui pourraient être
créées » n’a guère suscité de discussions sérieuses. Il semble superflu de créer des
nouvelles facilités de financement spéciales pour la mise en œuvre du résultat du
Cycle de l’Uruguay. 797 Quant aux facilités de financement existantes, très peu de pays
en ont, en effet, tiré profit. A titre d’exemple, pendant la flambée des prix de 1995 –
1996, seulement une vingtaine de pays comptant parmi les PMA et les PDINPA ont
recouru à la Facilité de financement compensatoire et de financement pour imprévus
du FMI (FFCI). 798 Tous les aides financières ont été sollicitées soit au titre des
programmes d’ajustement, soit au titre des situations d’urgence. Aucune aide aux
PMA et aux PDINPA ne correspondait au mécanisme alimentaire de la FFCI. 799

795
OMC, Comité de l’agriculture, Mise en œuvre de la Décision sur les mesures concernant les effets négatifs possibles du
programme de réforme sur les pays les moins avancés et les pays en développement importateurs nets de produits
alimentaires : note du Secrétariat, G/AG/W/42, 10 février 1999, para. 23 – 24
796
Surtout, la Banque mondiale avait pour avis que l’incidence à long terme du Cycle de l’Uruguay sur les prix des produits
agricoles serait relativement faible. Par rapport à cette faible intensité des chocs, l’importante marge de manœuvre de l a
Banque peut assurer que celle-ci sera en mesure de répondre à toute demande supplémentaire de prêt formulée à la suite du
Cycle de l’Uruguay. Ibid., para. 31 – 33
797
En fait, suite à la Décision de Marrakech, un Groupe de travail a été établi en 1995 et chargé d’étudier les besoins
spéciaux des PMA et des PDINPA. Il comprend des représentants de la Banque mondiale , de la FAO, du Programme
alimentaire mondial et du FMI. Après avoir examiné les différentes facilités existantes et les incidences que devrait avoir le
Cycle de l’Uruguay sur les prix des produits agricoles, le Groupe a considéré qu’il n’était pas approprié de créer une facili té
d’ajustement spéciale pour le Cycle de l’Uruguay. Voir OMC, Comité de l’agriculture, Exercice annuel de surveillance de la
suite donnée à la Décision ministérielle sur les mesures concernant les effets négatifs possibles du programme de réforme
sur les pays les moins avancés et les pays en développement importateurs nets de produits alimentaires , G/AG/GEN/15, 18
décembre 1997, p. 3
798
Le FMI dispose de deux principales facilités destinées à aider les PDINPA, à savoir la Facilité d’ajustement structurel
renforcée (FASR) et la Facilité de financement compensatoire et de financement pour imprévus (FFCI) . Dans le cadre de la
FASR, le FMI peut fournir des ressources à des conditions préférentiel les en cas de renchérissement persistant des
importations de produits alimentaires, que celui -ci soit provoqué ou non par le Cycle de l’Uruguay. La FFCI, en particulier la
composante céréale de cette facilité, a été créée en 1963 (et en 1981 pour la compos ante céréale) pour répondre à des besoins
de financement en cas d’augmentation temporaire des prix des produits alimentaires. D’après la FAO , parmi toutes les
facilités existantes, la FFIC se rapproche le plus du type de problèmes visés par la Décision de Marrakech.
OMC, Comité de l’agriculture, Mise en œuvre de la Décision sur les mesures concernant les effets négatifs possibles du
programme de réforme sur les pays les moins avancés et les pays en développement imp ortateurs nets de produits
alimentaires : note du Secrétariat, G/AG/W/42, 10 février 1999, para. 31 – 33 ; et FAO, Les négociations commerciales
multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur l’agriculture, op. cit., Module 9

FAO, Etudes de la FAO sur des aspects sélectionnés des négociations de l’OMC sur l’agriculture , Rome, 2002, pp. 145 –
799

146

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

396. La question sur le traitement différencié en faveur des PMA et des


PDINPA était effectivement tenue compte dans les négociations de l’OCDE sur un
accord relatif aux crédits à l’exportation des produits agricoles. Des travaux à ce sujet
800
ont été également entrepris au sein de l’OMC. Cependant, cette notion de
traitement différencié ne commencera à donner un véritable sens que si les travaux
pertinents aboutissent à l’établissement des disciplines contrai gnantes en la matière.

397. Dans l’optique du présent travail, la Décision de Marrakech souffre


d’une double déficience. Dans un premier lieu, la déficience se présente sur le plan
juridique. Autrement dit, le manque d’efficacité est lié à l’absence d’obligations
contraignantes et précises. Il faut admettre que la Décision ne constitue pas plus
qu’un document d’accompagnement annexé au texte principal de l’Accord sur
l’agriculture. La simple référence faite par l’article 16 de l’Accord sur l’agriculture
ne nous donne pas l’impression que les mécanismes d’assistance prescrits dans cette
Décision portent, pour les Membres de l’OMC, des obligations fermes du même type
que celles en matière d’accès aux marchés et de subventions agricoles.801 En outre, le
langage utilisé par la Décision est d’une grande ambiguïté, ce qui a privé les
mécanismes d’assistance de tout caractère opérationnel. Si le texte de la Décision a
pleinement manifesté de bonnes intentions afin d’accompagner les PMA et les
PDINPA pendant la période de la réforme du commerce agricole, il ne contient ni
engagements quantifiés ni calendrier d’exécution. Il est ainsi impossible d’évaluer si
les engagements au titre de la Décision ont été accomplis par les Membres
concernés. 802 Le fait que les Ministres se sont contentés d’une série de mesures
vagues témoigne, à un certain niveau, d’un manque de volonté politique pour activer
les mécanismes d’assistance dans le cadre de la Décision. Sans aucune indication
concrète sur les moyens par lesquels les objectifs de la Décision seront atteints, celle-

800
OMC, Comité de l’agriculture, Mise en œuvre de la Décision sur les mesures concernant les effets négatifs p ossibles du
programme de réforme sur les pays les moins avancés et les pays en développement importateurs nets de produits
alimentaires : note du Secrétariat : révision, G/AG/W/42/Rev.4, 27 novembre 2001, paras 32 – 34
801
A titre d’exemple, l’article 3.1 de l’Accord sur l’agriculture prévoit que « les engagements en matière de soutien interne et
de subventions à l’exportation figurant dans la Partie IV de la Liste de chaque Membre constituent des engagements limitant
le subventionnement et font partie intégrante du GATT de 1994 ». L’incorporation explicite d’engagements telle qu’elle est
disposée dans cet article donne une force contraignante à la Liste d’engagements des Membres de l’OMC.
Voir DLIMI D., L’agriculture des pays en développement face à l’organisation mondiale du commerce, Paris, L’Harmattan,
2014, pp. 168 – 169
802
YOUNG L. M., « Options for World Trade Organization Involvement in Food Aid », op. cit., pp. 16 – 17

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

ci n’a pas plus de valeur qu’un simple et pur cadre conceptuel dans lequel on pourrait
envisager les opérations futures.

398. L’inefficacité de la Décision de Marrakech peut aussi être attribuée à sa


déficience institutionnelle, qui décentralise la mise en œuvre effective de la Décision.
En effet, les actions prises au titre de la Décision sont assujetties, pour une part, à des
décisions unilatérales des Membres donateurs et, pour une autre, à des décisions
émanant de la Banque mondiale ou du FMI. 803 Ne comprenant en soi aucun
engagement spécifique, la Décision compte uniquement sur la CAA pour répondre à
l’inquiétude des PMA et des PDINPA relative à la diminution potentielle de l’aide
alimentaire. La qualité de partie à la CAA étant réservée exclusivement aux pays
donateurs, les PMA et les PDINPA sont écartés de toutes les discussions touchant des
enjeux vitaux pour eux. N’offrant aucun moyen juridique permettant à ces pays
d’influencer les négociations déroulées au sein de la CAA, la Décision soumet
simplement les besoins légitimes de ces pays pour assurer la survie de leur peuple à la
804
bienveillance de quelques pays développés. En ce qui concerne l’assistance
technique et financière dans le contexte des programmes d’aide, la Décision n’engage
aucun pays et ne donne aucune directive spécifique sur la manière de « prendre
pleinement en considération » la demande d’assistance. Cela permet aux pays
donateurs d’interpréter cette obligation de « prendre pleinement en considération » de
la façon qui leur convient. 805 Enfin, le recours aux facilités du FMI et de la Banque
mondiale pour compléter le financement des importations commerciales des aliments
et l’octroi de tels financements doivent être en conformité avec les critères et
procédures établis par ces institutions. La grande difficulté pour les pays intéressés de
réunir toutes les conditions nécessaires rend quasiment inaccessibles ces facilités
compensatoires.806

803
M’RINI M. L., De la Havane à Doha – Bilan juridique et commercial de l’intégration des pays en développement dans le
système commercial multilatéral, op. cit., p. 397
804
DESTA M. G., « Food Security and International Trade Law: An Appraisal of the World Trade Organization Approach »,
op. cit., p. 457
805
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 9
FAO, Etudes de la FAO sur des aspects sélectionnés des négociations de l’OMC sur l’agriculture , op. cit., pp. 146 – 147
806

Pour les conditions détaillées d’accès aux ressources de la FFCI du FMI, voir LELART M., « Les mécanismes
compensatoires au FMI », Tiers Monde, Vol. 23, n° 91, 1982, pp. 619 – 628

- 248 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

399. Il semble que l’apport le plus significatif de la Décision de Marrakech


pour la sécurité alimentaire, jusqu’au présent, est de conjuguer les efforts de l’OMC,
de ses Membres et de toutes les institutions internationales concernées pour engager
des opérations collectives afin d’accompagner les Membres qui rencontrent des
difficultés d’approvisionnements pendant la mise en œuvre de libéralisation
commerciale. 807 L’application défaillante de la Décision inquiète tous les Membres de
l’OMC, aussi bien donateurs que bénéficiaires. Pour que la promesse d’assistance
contenue dans cette Décision puisse se transformer en aides tangibles, il faut
absolument renforcer l’efficacité de sa mise en œuvre. Cela a été déjà envisagé par
les négociations multilatérales en cours.

Section II – La prévention de l’abus de l’aide alimentaire conduisant à une


concurrence déloyale

400. Comme l’a montré précédemment le présent travail, la fourniture de


l’aide alimentaire a pour but premier d’écouler sur le marché mondial les surplus
résultant des politiques agricoles internes. 808 Si la disponibilité de l’aide alimentaire
varie en fonction de la quantité d’excédents agricoles, il est tout à fait possible que ce
genre d’assistance soit octroyé par les pays donateurs, qui sont en même temps les
grands exportateurs agricoles, pour servir d’autres objectifs que secours humanitaire.
Surtout, dans le cadre de la réforme du commerce agricole, l’aide alimentaire n’est
pas assujettie aux restrictions visant à réduire progressivement la distribution de
subventions à l’exportation des produits agricoles. Elle peut être utilisée par les
Membres de l’OMC pour renforcer la compétitivité de leurs exportations
commerciales. Tout comme les subventions ou les crédits à l’exportation, l’aide
alimentaire ainsi opérée a souvent pour effet de fausser les conditions d’échanges
agricoles sur le marché mondial. 809

401. Au sein du système multilatéral du commerce, l’encadrement de l’aide


alimentaire visant à minimiser ses perturbations éventuelles des cours internationaux
des produits agricoles s’inscrit dans l’article 10.4 de l’Accord sur l’agriculture,

807
PARENT G., « L’OMC, l’Accord sur l’agriculture et la sécurité alimentaire », op. cit., p. 33
808
Le présent travail, para. 221 – 222
809
OCDE, Agriculture et développement : vers des politiques cohérentes , Paris, 2005, p. 92

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

faisant partie intégrale des dispositifs de lutte contre le contournement des


engagements en matière de subventions à l’exportation. 810 Il repose sur trois éléments
principaux pour faire en sorte que l’aide alimentaire ne soit pas expédiée pour
promouvoir des exportations commerciales et ainsi faciliter une concurrence déloyale.
Concrètement, il introduit le concept de « concessionalité » dans la détermination
d’une aide alimentaire légitime (Paragraphe 1). Il impose le principe de
« dissociation » complète entre l’aide alimentaire et les ventes commerciales des
denrées alimentaires pour prévenir la pénétration déguisée des marchés étrangers
(Paragraphe 2). Enfin, le système d’« importations commerciales habituelles » est
adopté dans l’espoir d’éviter le déplacement des importations commerciales dans les
pays bénéficiaires (Paragraphe 3).

Paragraphe 1 - Le concept de « concessionalité » dans la détermination


d’une aide alimentaire légitime 811

402. La question concernant les impacts de l’aide alimentaire sur les cours
internationaux des produits alimentaires de base figure parmi les sujets qui ont suscité
de vives controverses au sein de l’OMC. Les Membres exportateurs s’inquiètent
surtout du risque de contournement des engagements en matière de subventions à
l’exportation, lorsque les produits alimentaires de base subventionnés sont expédiés
sous forme de transactions non commerciales, telles que l’aide alimentaire, par
certains Membres pour des raisons ou objectifs commerciaux. 812 L’origine de cette
inquiétude réside dans le fait qu’il n’existe, nulle part dans les textes juridiques
pertinents, une définition de l’ « aide alimentaire » qui soit universellement acceptée,
ni des directives détaillées qui permettent de distinguer l’aide alimentaire des

810
Dans l’affaire Etats-Unis – Cotton upland, l’Organe d’appel a explicitement indiqué que « l’aide alimentaire est visée par
la deuxième clause de l’article 10.1 dans la mesure où elle constitue une “transaction non commerciale” ». Voir Etats-Unis –
Subventions concernant le coton upland, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 3 mars 2005, WT/DS2 67/AB/R, para. 619
811
Dans le document officiel de l’OMC, la même idée est exprimée par l’expression « élément de libéralité de l’aide
alimentaire », ce qui signifie la « mesure dans laquelle l’aide alimentaire doit être fournie sous forme de dons ou de qua si-
dons ». Voir OMC, Comité de l’agriculture, Programme de travail préparatoire relatif au paragraphe 3 i) et ii) de la
Décision ministérielle de Marrakech sur les mesures concernant les effets négatifs possibles du programme de réforme sur
les pays les moins avancés et les pays en développement importateurs nets de produits alimentaires : note du Secrétariat,
G/AG/W/20, 14 mars 1996, para. 17
812
DESTA M. G., « Food Security and International Trade Law: An Appraisal of the World Trade Organization Approach » ,
op. cit., p. 451

- 250 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
813
transactions commerciales. C’est précisément l’obscurité de la ligne de
démarcation entre ces deux types de transactions qui ouvre la possibilité de déguiser
les ventes commerciales des produits alimentaires de base subventionnés en aide
alimentaire et d’échapper ainsi aux restrictions en matière de subventions à
l’exportation prescrites par l’Accord sur l’agriculture.

403. L’étude sur la jurisprudence du GATT ne nous permet pas non plus de
dégager des éléments utiles pour déterminer quelles opérations de fourniture de
produits alimentaires peuvent être classées comme aide alimentaire. En effet, cette
question a été traitée par le Groupe spécial du GATT dans l’affaire CEE -
Subventions à l’exportation de farine de froment.814 Lors de l’examen des termes de
« part équitable du commerce mondial d’exportation », les Etats-Unis ont considéré
toutes les ventes au titre de leur loi n°480 comme constituant une aide alimentaire et
ne devant pas être comptabilisées au titre du « commerce mondial ». 815 Cela était au
motif que ces transactions sont faites au profit des pays peu développés et à des
conditions qui étaient effectivement très avantageuses. 816 Cependant, la CEE a été
d’avis qu’en raison des engagements pris par les pays bénéficiaires pour des achats

813
Les premières tentatives visant à définir l’aide alimentaire peuvent remonter jusqu’au moment de la création du Sous -
Comité consultatif de l’écoulement des excédents de la FAO en 1954. En raison de difficultés d’ordre conceptuel, le Sous-
Comité n’est pas parvenu à une définition commune de l’aide alimentaire. Il s’est contenté plutôt d’établir une liste
d’opérations qu’il considère comme relevant de l’aide alimentaire. Depuis là, la définition de l’aide alimentaire et la
description de son rôle demeurent des sujets extrêmement débattus. Différentes définitions ont été proposées. Certaines
définissent l’aide alimentaire comme « l’ensemble des interventions alimentaires visant à améliorer la sécurité alimentaire
des populations pauvres dans le court et le long terme, qu’elles soient financées au moyen de ressources publiques et privées
internationales ou nationales ». D’autres entendent par cette notion de « trouver à l’échelle internationale des ressources
octroyées à des conditions de faveur sous forme de nourriture ou en vue de la fourniture de nourriture ». Aucune proposition
n’a été adoptée officiellement par les instruments internationaux relatifs à l’aide alimentaire. Pour ces propositions de
définition, voir FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimentaire pour la sécurité
alimentaire?, op. cit., p. 14
814
Dans cette affaire, la CEE a mis en place en 1967 un système communautaire de restitutions à l’exportation de farine de
froment dans le cadre de l’instauration du marché unique des céréales. Ces restitutions à l’exportation pouvaient être
accordées, le cas échéant, pour couvrir la différence entre le prix de la farine de forment établi dans la Communauté et ceux
qui était en vigueur sur les marchés des pays tiers. Le financement de la restitution à l’exportation de farine de froment était
assuré par une contribution publique du budget des Communautés. Un Groupe spécial a été saisi par les Etats -Unis pour
statuer si les subventions à l’exportation de farine de froment avaient été appliquées de manière compatible avec les
dispositions des articles 8 et 10 du Code sur les subventions et les droits compensatoires de 1979.
CEE - Subventions à l’exportation de farine de froment, Rapport du Groupe spécial (non adopté), 21 mars 1983, SCM/42,
para. 3.1 – 3.14
815
En fait, la loi n°480 contient les politiques des Etats -Unis en matière d’écoulement des excédents agricoles. Elle est
d’ailleurs connue comme la Loi sur l’aide au commerce des produits agricoles et sur son développement ( Agricultural Trade
Developement and Assistant Act ). Les transactions au titre de la loi n°480 sont effectuées soit sous forme de ventes à crédit,
soit sous forme de dons, soit sous forme d’aide alimentaire pour le développement. A cette époque, elles avaient représenté,
dans leur ensemble, plus de deux tiers du total des exportations américaines de la farine de froment. Ibid., para. 2.10, 2.14 et
3.20
816
Ces conditions de vente comprennent souvent de crédits à très long durée (15 à 40 ans), des taux d’intérêt très peu élevés
(4 à 5%), et de paiement initial réduit à la réception de la marchandise (environ 5%). Ibid., para. 2.14

- 251 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

futurs et en raison des conditions de transport, les ventes effectuées au titre de la loi
n°480 ne constituaient pas « exclusivement et automatiquement » une aide
alimentaire, mais intégraient également des éléments commerciaux importants. Pour
la CEE, seules les transactions « sous forme de dons purs et simples » constituaient
l’aide alimentaire. 817 A cet égard, le Groupe spécial a eu conscience des difficultés et
des problèmes soulevés lorsqu’il tentait de faire une distinction nette entre les
transactions à des conditions commerciales et celles à des conditions de faveur. En
considérant le volume de celles dernières et leur importance dans l’évolution
d’ensemble du marché de la farine de froment, le Groupe spécial a jugé qu’il n’était
pas nécessaire ni approprié, dans le cas d’espèce, de « tirer des conclusions
d’application générale » sur ce sujet. 818

404. Dans la mesure où la notion d’« aide alimentaire » peut être interprétée
dans son sens large en comprenant toute vente qui implique des concessions, ce qui
constitue d’ailleurs une pratique sensiblement répandue, il est effectivement très
difficile de tirer une ligne nette de démarcation entre la fourniture de l’aide
alimentaire et les exportations commerciales subventionnées. La solution offerte par
les rédacteurs de l’Accord sur l’agriculture à ce problème est d’adopter le concept de
« concessionalité » (sic), qui a été inscrit dans la CAA de 1986 pour établir un seuil
de base dans la détermination d’une opération d’aide alimentaire. 819 Cela permet
d’éviter, à un certain niveau, que le sens réel des engagements en matière de
subventions à l’exportation ne soit vidé par une interprétation élargie de la notion
d’aide alimentaire. En cela, l’Accord sur l’agriculture exige explicitement que l’aide
alimentaire soit fournie « dans la mesure du possible intégralement à titre de dons ou
à des conditions non moins favorables que celles qui sont prévues à l’article IV de la
Convention de 1986 relative à l’aide alimentaire ». 820

817
La CEE a observé que les pays bénéficiaires de la loi n°480 se sont engagés très souvent à réserver, lors de leurs futurs
achats, une part « raisonnable » de ses importations aux produits d’origine américaine, aux conditions commerciales
courantes. En plus, au moins 50% des produits exportés devaient être trans portés sur des bâtiments battant pavillon
américain, ce qui implique la prise en charge par les Etats -Unis de la différence éventuelle des coûts de fret. Ibid., para. 2.15
818
Ibid., para. 4.7, note de bas de page
819
DESTA M. G., « Food Security and International Trade Law: An Appraisal of the World Trade Organization Approach »,
op. cit., p. 451
820
Article 10.4 c) de l’Accord sur l’agriculture

- 252 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

405. Le concept de « concessionalité » tel qu’il est contenu dans la CAA est
fondé sur l’hypothèse que les fournitures de l’aide alimentaire ne sont pas toutes
effectuées sous la forme de dons purs et simples. La seule distinction entre une vente
commerciale et une transaction d’aide alimentaire pourrait se traduire par une faible
différence de prix payé par les acheteurs ou les bénéficiaires de l’aide alimentaire. Si
l’on prend le prix du marché comme référence d’évaluation, on entend par
« concessionalité » le niveau auquel les transactions en question sont effectuées au
profit des bénéficiaires à des conditions plus favorables que celles normalement
pratiquées sur le marché. Ainsi, du fait de son niveau de concessionnalité, une
transaction de produits vivriers peut être qualifiée d’aide alimentaire. 821

406. S’agissant des éléments essentiels du concept de « concessionalité », un


travail du Comité de l’agriculture réalisé en 1996 a montré que la CAA est en effet le
seul instrument international en la matière qui comporte des directives sur ce point. 822
Succédant aux dispositions correspondantes de la CAA de 1986, l’article IV de la
CAA de 1995 énumère quatre modalités de contributions de l’aide alimentaire, à
savoir :

- dons de céréales ;

- dons de céréales ou dons en espèces à utiliser pour l’achat de céréales au


profit du pays bénéficiaire ;

- ventes de céréales contre monnaie du pays bénéficiaire qui n’est ni


transférable ni convertible en devises ou en marchandises et services
susceptibles d’être utilisés par le membre fondateur ; et

- ventes de céréales à crédit, le paiement devant être effectué par annuités


raisonnables échelonnées sur vingt ans ou plus, moyennant un taux d’intérêt
inférieur aux taux commerciaux en vigueur sur les marchés mondiaux.

821
DESTA M. G., « Food Security and International Trade Law: An Appraisal of the World Trade Organization Approach »,
op. cit., p. 460
822
OMC, Comité de l’agriculture, Programme de travail préparatoire relatif au paragraphe 3 i) et ii) de la Décision
ministérielle de Marrakech sur les mesures concernant les effets négatifs possibles du programme de réforme sur les pays les
moins avancés et les pays en développement importateurs nets de produits alimentaires : note du Secrétariat, G/AG/W/20,
14 mars 1996, para. 17

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

407. Concernant les ventes de céréales contre monnaie ni transférable ni


convertible, la CAA précise que dans les circonstances exceptionnelles, les pays
donateurs peuvent accorder une dispense inférieure à 10%. En cas de ventes des
céréales à crédit, il est possible que l’accord conclu entre les pays concernés prévoit
le versement d’une fraction du principal allant jusqu’à 15% à la livraison de la
céréale.823

408. Ayant couvert à la fois l’aide fournie intégralement sous forme de dons
et l’aide sous forme de ventes concessionnelles, l’article IV de la CAA de 1995 exige
en plus que ces aides alimentaires soient fournies « autant que possible sous forme de
dons », surtout pour les pays en difficulté d’approvisionnements alimentaires. 824 Sur
ce sujet, l’article IX de la CAA de 1999 va encore plus loin en demandant que toute
aide alimentaire aux PMA soit fournie sous forme de dons. 825 Pour que la quantité de
l’aide alimentaire expédiée à ces pays aux conditions les plus favorables ne soit pas
diminuée pour quelque raison que ce soit, un seuil minimum est fixé pour chaque
membre donateur. Au moins 80% de la contribution totale d’un membre donateur doit
comporter de l’aide alimentaire sous forme de dons. En outre, les membres don ateurs
sont encouragés à augmenter progressivement ce pourcentage. 826

409. En résumé, en plus des dons de céréales et des dons en espèce pour
l’achat de céréales, la CAA ainsi que l’Accord sur l’agriculture considèrent les ventes
de céréales contre monnaie ni transférable ni convertible et les ventes de céréales à
crédit comme aide alimentaire légitime, à condition que ces deux types de ventes ne
représentent pas plus que 20% de la contribution totale d’un membre donateur.

823
La note de bas de page de l’article IV de la CAA de 1995
824
L’article IV de la CAA de 1995 se lit comme suit :
« l’aide alimentaire en vertu de la présente Convention pourra être fournie selon l’une quelconque des modalités
suivantes :
a) dons de céréales ;
b) dons de céréales ou dons en espèces à utiliser pour l’achat de céréales au profit du pays bénéficiaire ;
c) ventes de céréales contre monnaie du pays bénéficiaire qui n’est ni transférable ni convertible en devises ou en
marchandises et services susceptibles d’être utilisés par le membre donateur ;
d) ventes de céréales à crédit ; le paiement devant être effec tué par annuités raisonnables échelonnées sur vingt ans
ou plus, moyennant un taux d’intérêt inférieur aux taux commerciaux en vigueur sur les marchés mondiaux ;
étant entendu que ladite aide alimentaire est fournie autant que possible sous forme de dons, en particulier dans le
cas des pays les moins avancés, des pays à faible revenu par habitant et d’autres pays en développement qui ont de
graves difficultés économiques ».
825
Article IX b) de la CAA de 1999
826
Article IX c) de la CAA de 1999

- 254 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Paragraphe 2 - Le principe de « dissociation » dans la prévention de la


pénétration déguisée des marchés étrangers 827

410. Comme l’a observé précédemment le présent travail, l’aide alimentaire


internationale a été créée et opérée a priori comme un moyen de canalisation sur le
marché mondial des excédents des céréales des principaux pays exportateurs. 828 Il en
résulte ainsi que ce type d’opérations sert plus les intérêts commerciaux et politiques
de pays donateurs qu’il ne répond aux besoins humanitaires des pays en
développement en déficit alimentaire. 829 En plus de réduire les stocks, de limiter la
tension des prix intérieurs vers le bas et de maintenir ainsi un certain niveau de
revenu pour les exploitants agricoles, les expéditions d’aide alimentaire sont parfois
utilisées comme instrument efficace de pénétration des nouveaux marchés étrangers.
L’aide alimentaire fournie par les Etats-Unis au titre de leur loi n°480 offre un bon
exemple dans ce sens. 830

411. Cette loi promulguée en 1954 sous le label « nourriture pour la paix »
affirme explicitement que les programmes organisés à ce titre sont mis en œuvre
« pour développer et élargir les marchés d’exportation pour les matières premières
agricoles en provenance des Etats-Unis ». Il convient d’ailleurs de noter que cet
objectif occupe, dans le texte original de la loi n°480, une place plus importante que
831
l’objectif de lutter contre la faim et la malnutrition. En pratique, les pays

827
Dans le présent travail, nous entendons par le mot « dissociation » une rupture des liens établis par les pays donateurs
entre la fourniture de l’aide alimentaire et les exportations commerciales des denrées alimentaires futures.
828
Le présent travail, para. 221 – 222
829
Ce fait constitue en réalité l’origine du problème de mauvais ciblage dans une grande partie d’opérations d’aide
alimentaire. Le défaut sérieux de ciblage prive ces opérations de l’efficacité substantielle et met en doute leur véritable
raison d’être. On peut trouver la trace de ce problème dans les envois d’aide alimentaire par les Etats -Unis dans les années
1960 et 1970, dont les pays bénéficiaires ne sont pas vraiment les pays les plus menacés par l’insécurité alimentaire. Certai ns
entre eux étaient même dans une situation relativement favorable. CEE - Subventions à l’exportation de farine de froment,
Rapport du Groupe spécial (non adopté), 21 mars 1983, SCM/42, para. 2.15
En outre, il arrive souvent que les produits fournis au titre d’aide alimentaire ne correspondent pas à la diète habituelle des
populations bénéficiaires. FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimentaire pour la
sécurité alimentaire?, op. cit., p. 57
830
FAO, Assessing the Impact of Food Aid on Recipient Countries: A Survey , Rome, 2006, p. 20. En outre, plusieurs ONG,
telles que le GRET et l’OXFAM ont fait observation sur ce sujet. Voir OXFAM, Food Aid or Hidden Dumping?: Separating
Wheat from Chaff, Document d’information de l’OXFAM, 2005, 37p.
831
DIVEN P. J., « The Domestic Determinants of US Food Aid Policy », Food Policy, Vol. 26, n°5, 2001, p. 456. Le texte
original est en anglais:
« … to expand international trade, to develop and expand export markets for US agricultural commodities, to
combat hunger and malnutrition, to encourage economic development in developing countries, [to provide]
assistance to those countries that are determined to improve their own agricultural production.. . ».

- 255 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

bénéficiaires de cette loi s’engagent souvent à réserver, lors de leurs futurs achats,
une part raisonnable de leurs importations aux produits agricoles provenant des Etats-
Unis, aux conditions commerciales courantes. C’est justement de cette manière que
de nombreux pays, dont le Japon, l’Espagne, le Portugal, le Brésil et la Corée du Sud,
sont devenus des acquéreurs solvables pour des produits agricoles américains, après
avoir bénéficié des aides au titre de la loi n°480. 832 Sur ce point, l’USAID, la
première agence de développement des Etats-Unis, a bien noté que parmi les 50 pays
consommateurs les plus importants des produits agricoles américains, 43 étaient
bénéficiaires de l’aide alimentaire américaine. 833 On a constaté récemment que les
Etats-Unis ont expédié, dans le cadre des opérations du PAM, des céréales contenant
des OGM aux pays d’Afrique australe. Les Etats-Unis ont été ainsi fortement
critiqués pour leurs tentatives de se faire ouvrir des nouveaux marchés pour leurs
produits OGM au nom de l’aide alimentaire. 834

412. Bien évidemment, les actions d’assistance telles qu’elles sont opérées par
les Etats-Unis, notamment celles au titre de la loi n°480, écartent l’aide alimentaire
de ses finalités ultimes qui sont de sauver les populations en situation critique. Cela
ne figure pourtant pas parmi les préoccupations primordiales de l’OMC. Visant à
établir un système de commerce agricole équitable et axé sur le marché, l’OMC opte
de lutter contre tous les soutiens financiers inappropriés à la production et aux
échanges agricoles. Dans l’optique de l’OMC, le problème de l’aide alimentaire

Cité par GRET, Les enjeux de l’encadrement de l’aide alimentaire, note rédigée par le groupe de travail politiques agricoles
et sécurité alimentaire, p. 4
832
CEE - Subventions à l’exportation de farine de froment, Rapport du Groupe spécial (non adopté), 21 mars 1983, SCM/42,
para. 2.15
833
USAID, U.S. International Food Assistance Report 2004, Washington D.C., 2008, 49p.
834
Les Etats-Unis avaient expédié, jusqu’en 2002 et dans le cadre de leur programme d’aide, 500 000 t onnes de céréales
contenant des OGM à six pays d’Afrique australe sans les en informer. Il s’agit du Swaziland, du Lesotho, du Malawi, du
Mozambique, de la Zambie et du Zimbabwe. Dès qu’ils ont pris la connaissance sur ce fait en août 2002, le Malawi, le
Mozambique, la Zambie et le Zimbabwe ont refusé le maïs américain en optant pour le principe de précaution. Suite à cette
opposition, l’Uganda, le Bolivia, le Columbia, l’Equateur, et l’Inde ont également rejeté le même type d’aide alimentaire
fournie par les Etats-Unis. Pour une étude détaillée sur ce sujet, voir ZERBE N., « Feeding the Famine? American Food Aid
and the GMO Debate in Southern Africa», Food Policy, Vol. 29, n°6, 2004, pp. 593 – 608; également FAO, Déclaration de
l’Organisation des Nations Unies concernant l’utilisation des produits alimentaires génétiquement modifiés envoyés au titre
de l’aide alimentaire en Afrique australe, Rome, 2002, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 2 août 2016) ; GRET, Les enjeux de l’encadrement
de l’aide alimentaire, op. cit., p. 4; OXFAM, Food Aid or Hidden Dumping?: Separating Wheat from Chaff , op. cit., p. 22;
HANSCH S. et al., Genetically Modified Food in the Southern Africa Food Crisis of 2002 – 2003, Washington D.C., Institute
of the Study of International Migration, Georgetown University School of Foreign Service, 2004; OXFAM, Q+A on GM
Food Aid, OXFAM GB, 25 octobre 2002

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

réside plutôt dans le risque que l’aide alimentaire, si elle n’est pas disciplinée, permet
aux Membres de déguiser les exportations commerciales à des conditions favorables
et de faciliter ainsi la conquête déloyale des marchés étrangers. 835

413. En cela, l’Accord sur l’agriculture a adopté l’approche prise par la CAA
de 1995, en dissociant les opérations d’aide alimentaire des exportations
commerciales des denrées alimentaires pour minimiser les incidences de l’aide
alimentaire sur la production et les échanges agricoles. Précisément, l’article 10.4 a)
de l’Accord sur l’agriculture reprend les libellés de l’article VII.2 a) de la CAA de
1995, en demandant à ce que « l’octroi de l’aide alimentaire internationale ne soit pas
lié directement ou indirectement aux exportations commerciales de produits agricoles
à destination des pays bénéficiaires ». Ainsi, il incombe aux Membres donateurs de
l’OMC l’obligation de ne pas assortir l’aide alimentaire de la condition que les
Membres bénéficiaires doivent acheter des produits auprès des Membres donateurs.

414. Si l’intention des rédacteurs d’exclure toute aide alimentaire liée aux
exportations commerciales est clairement exprimée dans l’article 10. 4, son
interprétation et application ne paraît toutefois pas aussi simple. Dans un premier
temps, aucune définition n’a été donnée au mot clé « lié » par les textes de l’Accord
sur l’agriculture et ceux de la CAA de 1995, ce qui peut avoir une importance
essentielle dans l’application de cette disposition. 836 Nous pouvons seulement nous
référer aux Rapports du CSSD sur les accords de ventes liées conclus dans le contexte
d’opérations d’aide alimentaire, pour dégager quelques indices sur la nature de
« lien » visé par cette disposition. Le CSSD a noté qu’un accord typique de ventes
liées contenait souvent des arrangements selon lesquels une partie de s importations
commerciales visées par cet accord étaient réservées aux pays donateurs. Les ventes
liées de ce type sont estimées par le CSSD être incompatibles avec les Principes de la
FAO en matière d’écoulement des excédents et d’obligations consultatives, au motif
qu’« elles étaient susceptibles de servir d’instrument de préemption des marchés » et

835
DESTA M. G., « Food Security and International Trade Law: An Appraisal of the World Trade Organization Approach »,
op. cit., p. 462
836
Ibid.

- 257 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

qu’ « elles ne donnaient aucune protection aux exportations commerciales des pays
tiers ». 837

415. Dans un deuxième temps, l’article 10.4 a) de l’Accord sur l’agriculture et


l’article VII.2 a) de la CAA de 1995 abordent tous les deux seulement les expéditions
d’aide alimentaire liées aux exportations commerciales des produits agricoles. L’aide
alimentaire liée aux exportations commerciales des produits non agricoles est par
conséquent écartée de toutes prohibitions de l’OMC et de la CAA. En outre, les
Membres donateurs ne sont pas interdits d’utiliser l’aide alimentaire pour réaliser
leurs politiques étrangères. En s’acquittant de leurs obligations de contribution, ils
sont libres de choisir les pays appropriés comme bénéficiaires de leur aide
alimentaire, soit en concluant des arrangements bilatéraux avec ces pays, soit en les
spécifiant comme destinataires dans les opérations multilatérales. Une fois les
opérations d’aide achevées, un lien tacite sera établi entre le pays donateur et le pays
destinataire. Pour certains, le simple fait qu’un pays se propose souvent pour sauver
les populations d’un autre pays est déjà suffisant pour créer un lien entre eux, de
manière à ce que la plupart des achats futurs de ce dernier, y compris les produits
agricoles, seront probablement faits auprès des exportateurs de ce premier. 838 A cet
égard, le Groupe spécial dans l’affaire CEE - Subventions à l’exportation de farine de
froment a constaté que « lorsqu’ils se sont habitués à la qualité qui leur est fournie et
que des relations commerciales se sont établies sur la base de ventes à des conditions
de faveur, les importateurs aient [ont] tendance à continuer à s’approvisionner auprès
de la même source à des conditions commerciales ou selon une combinaison associant
conditions de faveur et conditions commerciales ». 839

416. La difficulté liée à l’interprétation et l’application du principe de


« dissociation » a été partiellement atténuée par le renouvellement de la CAA en
1999. Plusieurs expressions explicatives ont été ajoutées au texte pertinent pour

837
Cité par FAO, Procédures de notification et obligations consultatives en vertu des Principes de la FAO en matière
d’écoulement des excédents : guide à l’intention des membres du Sous-Comité consultatif de l’écoulement des excédents, op.
cit., p. 9. Le texte original se trouve dans les deux rapports du CSSD sur les ventes liées, CCP/CSD/ 69/51, adopté en juillet
1969, et CCP/CSD/73/120, adopté en septembre 1973.
838
DESTA M. G., « Food Security and International Trade Law: An Appraisal of the World Trade Organization Approach »,
op. cit., p. 463
839
CEE - Subventions à l’exportation de farine de froment, Rapport du Groupe spécial (non adopté), 21 mars 1983, SCM/42,
para. 4.21

- 258 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

donner plus d’éléments pour la définition du « lien » entre aide alimentaire et


exportations commerciales. Ainsi, ce qui visé par la CAA de 1999 peut être un lien
direct aussi bien qu’un lien indirect, un lien officiel aussi bien qu’un lien officieux,
un lien explicite aussi bien qu’un lien tacite, un lien avec des exportations
commerciales de produits agricoles aussi bien qu’un lien avec des exportations
commerciales d’autres marchandises et services. 840

Paragraphe 3 - Le système des « importations commerciales


habituelles » dans la prévention du déplacement des importations
commerciales

417. Lorsque l’on parle de l’efficacité de l’aide alimentaire, le problème qui


suscite le plus de controverse concerne les impacts potentiels de l’aide alimentaire sur
le commerce international des produits agricoles. Les études empiriques en la matière
sont abondantes et abordent souvent la question spécifique de savoir si et dans quelle
mesure l’aide alimentaire se substitue aux importations commerciales des produits
alimentaires dans les pays bénéficiaires. 841 La conclusion générale est que l’aide
alimentaire autre que celle dispensée en cas d’urgence pourrait déplacer, au moins à
court terme, certains approvisionnements alimentaires des marchés locaux et
diminuer ainsi les importations commerciales de produits alimentaires. Les
statistiques concernées montrent que les ventes commerciales substituées peuvent
représenter 40 – 70% de la valeur totale de denrées alimentaires fournies au titre de
l’aide alimentaire. 842

840
L’article IX. e) i) de la CAA de 1999 se lit comme suit :
« les membres feront en sorte que i) l’octroi de l’aide alimentaire ne soit pas lié directement ou indirectement,
officiellement ou officieusement, de manière expresse ou tacite, à des exportations commerciales de produits
agricoles ou autres marchandises et services à destination des pays bénéficiaires ».
841
Les études souvent citées sur ce sujet sont BARRETT C. B., Food Aid and Commercial International Food Trade, op. cit.,
27p.; BARRETT C. B. et MAXWELL D., Food Aid after Fifty Years: Recasting Its Role, New York, Routledge, 2005, 336p.;
CLAY E., PILLAI N. et BENSON C., Food Aid and Food Security in the 1990s: Performance and Effectiveness , Working
paper 113 of Overseas Development Institute, London, 1998, 61p. ; et SARAN R. et KONANDREAS P., « An Additional
Resource? A Global Perspective on Food Aid Flows in Relation to Developm ent Assistance », in E. J. Clay et O. Stokke
(dir.), Food Aid Reconsidered: Assessing the Impact on Third World Countries , London, Frank Cass, 1991, pp. 37 – 65;
AWOKUSE T. O., « Food Aid Impacts on Recipient Developing Countries: A Review of Empirical Met hods and Evidence »,
Journal of International Development, Vol. 23, n°4, 2011, pp. 493 – 514
Autrement dit, seulement 30% – 60% de l’aide alimentaire octroyée correspond à la « consommation supplémentaire » des
842

pays bénéficiaires. BARRETT C. B., Food Aid and Commercial International Food Trade, op. cit., p. 13

- 259 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

418. L’effet de déplacement est d’autant plus remarquable lorsque la


distribution des aides n’est pas ciblée exactement vers les populations les plus
nécessiteuses et de manière qui correspond à leurs besoins alimentaires. 843 Dans ce
cas-là, l’aide alimentaire fournie sous forme de ventes des produits alimentaires à des
conditions de faveur peut engendrer un accroissement immédiat de l’offre de
nourriture à bas prix sur les marchés locaux des pays bénéficiaires. Si cette situation
permet aux populations destinataires d’améliorer leur accès à la nourriture de base,
elle ouvre également la possibilité pour les populations non destinataires d’en tirer un
profit dans la mesure où elles sont acheteurs nets d’aliment. Le déplacement des
ventes commerciales s’aggrave en fonction des achats effectués par les populations
non bénéficiaires.844

419. Pour éviter que les importations commerciales des produits alimentaires
de base ne soient pas remplacées de manière inappropriée par les expéditions d’aide
alimentaire, l’Accord sur l’agriculture impose que toutes les transactions au titre de
l’aide alimentaire doivent être conformes aux Principes de la FAO en matière
d’écoulement des excédents et obligations consultatives (les Principes). L’accent est
mis sur le respect du système des « importations commerciales habituelles » (Usual
Marketing Requirement - UMR).845

420. Comme l’a noté précédemment le présent travail, l’ensemble du régime


de l’aide alimentaire internationale repose sur le principe de la « consommation
supplémentaire ». Aux termes de ce principe, les produits vivriers au titre de l’aide
alimentaire qui sont pleinement additionnels par rapport aux consommations
normales du pays bénéficiaire, n’auraient aucun effet préjudiciable sur la production

843
De nombreuses opérations de l’aide alimentaire, notamment celles dans le cadre de programmes, subissent des retards
importants dans les expéditions des aliments. Parfois, la durée du retard peut arriver jusqu’à deux ans.
CLAPP J., « WTO Agricultural Trade Battle and Food Aid », Third World Quarterly, Vol. 25, 2004, p. 1442 ; et BARRETT
C.B., Food Aid and Commercial International Food Trade, op. cit., p. 14
En plus, sur le problème de « ciblage », voir FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide
alimentaire pour la sécurité alimentaire?, op. cit., p. 34
844
FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimenta ire pour la sécurité alimentaire?,
op. cit., p. 46
845
L’article 10.4 b) de l’Accord sur l’agriculture stipule que :
« … les transactions relevant de l’aide alimentaire internationale, y compris l’aide alimentaire bilatérale qui est
monétisée, s’effectuent conformément aux “Principes de la FAO en matière d’écoulement des excédents et
obligations consultatives”, y compris, le cas échéant, le système des importations commerciales habituelles… ».

- 260 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
846
ou les échanges agricoles. Donc, c’est sur la base du niveau d’ « additionalité
» (sic) que l’on mesure l’impact de l’aide alimentaire sur les marchés agricoles.
D’après la FAO, une aide alimentaire peut être considérée comme additionnelle
lorsqu’ « elle est accordée à des personnes qui, du fait qu’elles sont incapables
d’avoir accès à des vivres par d’autres moyens, n’auraient pas consommé par ailleurs
le montant équivalent d’aliments ». Par conséquent, la forme d’aide alimentaire qui
s’approche le plus de l’additionalité absolue en matière de consommation serait celle
expédiée dans le cadre d’opérations d’urgence. Dans ces circonstances, les
bénéficiaires se trouvent dans une pénurie alimentaire extrême et ne disposerait par
ailleurs d’aucun accès à d’autres sources de nourriture. 847

421. En réalité, l’application du principe de « consommation supplémentaire »


est assurée par l’établissement du système d’UMR, qui est considéré par le CSSD
comme une technique utile et nécessaire dans ce sens. Tendant à préserver les
courants d’échanges normaux du produit en cause, un système typique d’UMR
s’insère souvent dans un accord d’aide alimentaire et contient un engagement spécial
pris par le pays bénéficiaire de maintenir ses importations commerciales au moins à
un niveau habituel, en sus des quantités du même produit qu’il se procure à des
conditions de faveur. 848 A cet effet, le Conseil de la FAO a adopté une série de
procédures précises sur la détermination du niveau d’UMR, la consultation avec tous
les pays intéressés, la notification préalable auprès du CSSD, et la renégociation
éventuelle d’un tel niveau. 849

422. Dans la pratique, le niveau d’UMR est tout d’abord proposé par le pays
donateur en se référant aux importations commerciales traditionnelles du pays

846
Le présent travail, para. 224 – 225
847
FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2005 : le commerce agricole et la pauvreté : le
commerce peut-il être au service des pauvres ?, Rome, 2005, p. 41 – 42
En effet, la FAO a noté que l’addtionalité peut varier en fonction des situations. Plus la capacité d’importation des produits
alimentaires est limitée, plus additionnelle l’aide alimentaire devient. Il en est ainsi notamment dans de s situations de conflit.
L’additionalité peut dépendre en outre de l’élaboration et de la mise en œuvre de programmes spécifiques. L’utilisation des
moyens financiers générés et leur capacité à accroître la demande ou l’offre contribueront à amplifier l’ad ditionalité.
848
FAO, Procédures de notification et obligations consultatives en vertu des Principes de la FAO en matière d’écoulement
des excédents : guide à l’intention des membres du Sous-Comité consultatif de l’écoulement des excédents, op. cit., p. 49
849
Pour le texte de ces Procédures, Ibid., pp. 49 – 53
Il s’agit des Procédures applicables à la détermination du chiffre des importations, annexées à la Résolution 2/55 adoptée pa r
le Conseil de la FAO à l’occasion de sa 55 ème session. FAO, Rapport du Conseil de la FAO – 55 ème Session, Rome, 17
novembre – 1 er décembre 1970, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 2 août 2016)

- 261 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

bénéficiaire. Normalement, il correspond à la moyenne des importations


commerciales du produit concerné pendant les cinq dernières années. 850 Lors de
l’établissement de ce niveau, il faut également prendre en considération la situation
économique et financière du pays bénéficiaire, ainsi que des exigences de s on
développement économique. De surcroît, les UMR doivent être calculés de manière
raisonnable et ne doivent imposer aucune charge excessive pour le pays bénéficiaire.
Le niveau d’UMR ainsi établi fait l’objet des consultations bilatérales avec tous les
pays intéressés et d’une notification préalable adressée au CSSD. 851 Ensuite, une
négociation s’engage entre pays donateur et pays bénéficiaire pour déterminer
définitivement le niveau d’UMR. En principe, celui-ci est fixé pour une période de 12
mois. En cas de dégradation postérieure des conditions sur la base desquelles devaient
été déterminés les UMR, il est toujours possible que ceux -ci soient renégociés ou
éliminés purement et simplement. 852

423. On peut constater aisément qu’étant un élément essentiel des accords


d’aide alimentaire, les UMR constituent un arrangement conventionnel destiné à
sauvegarder les intérêts des pays donateurs. 853 Il est peut-être vrai que le maintien du
niveau des UMR et la notion d’additionalité de l’aide alimentaire sont des principes
cruciaux pour les pays donateurs afin de s’assurer le soutien politique intérieur
nécessaire au maintien d’un niveau d’aide alimentaire approprié. Néanmoins, certains
estiment qu’en exerçant une pression économique exagérée sur les pays bénéficiaires,
l’application de ces principes neutralise tout bénéfice qu’ils pourraient retirer de
l’aide alimentaire et fausse complètement l’aspect humanitaire de celle -ci. Ces pays
ne cessent pas d’insister sur la nature non contraignante des règles contenues dans les
Principes.854

850
Ibid., p. 8
851
Dans sa notification au CSSD, le pays donateur doit indiquer les statistiques servant à déterminer le niveau des UMR, la
source de ces statistiques et les pays consultés pendant la période de c onsultation bilatérale, etc.
Ibid., p. 15
852
Il s’agit de la détérioration imprévue de la balance des paiements ou de la situation économique générale du pays
bénéficiaire.
Ibid., p. 53
853
DESTA M. G., « Food Security and International Trade Law: An Apprai sal of the World Trade Organization Approach »,
op. cit., p. 464
854
FAO, Sous-Comité consultatif de l’écoulement des excédents : 39 ème Rapport au Comité des produits, op. cit., para. 18

- 262 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

424. En gros, les dispositions de l’Accord sur l’agriculture relatives à l’aide


alimentaire reflètent une tentative paradoxale de restreindre, dans un système
d’échanges commerciaux des produits agricoles, les transactions non commerciales
des denrées alimentaires, qui sont par ailleurs reconnues comme « légitimes » et
doivent être maintenues à un niveau suffisant, voire croissant. Ce paradoxe réside
dans le fait que le texte pertinent de l’Accord sur l’agriculture ne crée en soi aucune
obligation spécifique et contraignante pour les Membres de l’OMC, surtout pour les
Membres donateurs. Chaque fois qu’il s’agit des engagements substantiels, on est
renvoyé à d’autres mécanismes relatifs à l’aide alimentaire internationale – la CAA
ou bien les Principes de la FAO.

425. Les références à ces deux instruments internationaux paraissent faire de


ceux-ci une partie intégrante de l’Accord sur l’agriculture, et frayer une nouvelle voie
à une meilleure cohérence entre l’OMC et d’autres organisations internati onales
s’intéressant à la sécurité alimentaire. 855 Certains auteurs vont même plus loin et
pensent que ces références donnent une certaine opportunité à l’ORD pour prendre en
considération les respects de ces autres normes dans le cadre de ses décisions. 856
Cependant, aucun arrangement opérationnel n’est prévu dans l’Accord sur
l’agriculture concernant l’articulation de ces mécanismes avec le système multilatéral
du commerce agricole. Ainsi, les simples références à la CAA et aux Principes de la
FAO ne peuvent pas en eux-mêmes avoir pour effet de transformer les engagements
en matière d’aide alimentaire en véritables obligations de droit de l’OMC dont les
Membres donateurs doivent s’acquitter. La mise en œuvre de ces deux instruments
échappant au suivi et au contrôle du Comité de l’agriculture, il serait difficile pour un
Membre victime de déterminer si et dans quelle mesure un non-respect des
engagements a eu lieu et de déclencher le mécanisme de contre-mesure dans le cadre
de l’OMC.857

855
PARENT G., « L’OMC, l’Accord sur l’agriculture et la sécurité alimentaire », op. cit., p. 32

MARCEAU G., « A Call for Coherence in International Law – Praises for the Prohibition against “Clinical Isolation” in
856

WTO Dispute Settlement », J.W.T., Vol. 33, n°5, 1999, pp. 87 – 152
857
KONANDREAS P., Multilateral Mechanisms Governing Food Aid and the Need for an Enhanced Role of the CSSD in the
Context of the New WTO Disciplines on Agriculture , op. cit., p. 6

- 263 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

426. Il est évident que les dispositions de l’Accord sur l’agriculture telles
qu’elles sont au stade actuel ne permettent pas de créer un régime spécial pour traiter
des problèmes alimentaires en général et de l’aide alimentaire en particulier. Les
références aux règles d’autres institutions internationales en matière d’aide
alimentaire ont pour effet final de mettre les enjeux vitaux de nombreux pays en
développement sous la bienveillance de quelques pays développés. N’étant pas
assujetties à des obligations concrètes et contraignantes, les opérations de l’aide
alimentaire restent, en réalité, en dehors du système puissant de l’OMC et demeurent
toujours une partie importante des politiques des affaires étrangères des Membres
donateurs. En fait, ce sont la nature non contraignante des « promesses » de la
fourniture de l’aide alimentaire légitime et la « créativité » dans le contournement des
restrictions des transactions concessionnelles, qui assurent que l’aide alimentaire
continue à faire l’objet de débats ardents dans le nouveau cycle des négociations
commerciales multilatérales.

- 264 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

CONCLUSION DU TITRE II

427. L’analyse approfondie de l’Accord sur l’agriculture nous permet de


constater une véritable présence des considérations liées à la sécurité alimentaire dans
le régime actuel du commerce agricole international. Si les échanges internationaux
de produits agricoles bien réglementés peuvent contribuer à long terme au
renforcement de la sécurité alimentaire de tout le monde par le biais de l’expansion
de l’économie, l’Accord sur l’agriculture dote les Membres, pour chaque volet du
programme de réforme agricole, des instruments spéciaux les aidant soit à faire face à
l’instabilité immédiate des marchés agricoles internes, soit à promouvoir la
production agricole et le développement rural. En plus, une décision ministérielle
annexée à l’Accord sur l’agriculture est spécialement consacrée à la problématique de
l’approvisionnement alimentaire des PMA et des PDINPA.

428. Néanmoins, comme l’a observé C. Pasquier, la sécurité alimentaire est


simplement et uniquement une présence « sans plus » dans l’Accord sur l’agriculture,
et est encore loin d’être centrale dans les préoccupations de l’OMC. 858 Même s’il est
généralement accepté par les Membres qu’un certain niveau de protection agricole est
nécessaire pour assurer la spécificité de l’agriculture et la sécurité alimentaire
nationale, ce sont toujours l’ouverture progressive du marché et la réduction de
soutien agricole qui constituent le courant dominant du commerce agricole
international. Le statut accessoire des préoccupations alimentaires dans le régime
multilatéral du commerce agricole peut être amplement expliqué, d’une part, par la
nature exceptionnelle de tous les arrangements destinés à renforcer tel ou tel aspect
de la sécurité alimentaire nationale, arrangements qui font l’objet d’interprétations
restrictives et dont l’application subit diverses contraintes. D’autre part, chaque fois
qu’il s’agit d’engagements essentiels en matière d’assistance aux pays menacés par la
faim, l’Accord sur l’agriculture se réfère aux instruments internationaux élaborés en
dehors du cadre de l’OMC et dont l’efficacité ne fait l’objet d’aucune garantie
substantielle.

858
PASQUIER C., « Sécurité alimentaire et liberté du commerce international », op. cit., p. 644

- 265 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

429. Malgré cela, il faut reconnaître que la référence de l’Accord sur


l’agriculture à la prise en compte de la sécurité alimentaire marque une avancée
majeure de l’ensemble des tentatives déployées par la communauté internationale
dans la lutte contre la faim. Au travers de la reconnaissance de la spécificité du
secteur agricole, la problématique alimentaire, qui était un facteur étranger à l’ordre
commercial, occupe désormais une place incontournable, même si elle est encore
marginale, dans le parcours de la poursuite de la libéralisation progressive du
commerce mondial. Les pistes de solution pour les problèmes alimentaires contenus
dans l’Accord sur l’agriculture nous permettent d’espérer une meilleure intégration de
la notion de sécurité alimentaire dans les échanges commerciaux futurs, intégration
dans le contexte d’une bonne coordination externe entre l’OMC et d’autres instances
internationales concernées par le problème alimentaire.

- 266 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Partie II L’Intégration de préoccupations alimentaires dans


le régime multilatéral du commerce agricole

436. L’année 2015 marque la fin de la période de suivi des deux objectifs
convenus par la communauté internationale en matière de réduction de la faim.
Adopté à l’occasion du Sommet mondial de l’alimentation de 1996, le premier
objectif cherche à « réduire de moitié le nombre des personnes sous-alimentées d’ici à
2015 au plus tard ». 859 Le deuxième est contenu dans l’Objectif du Millénaire pour le
développement établi par l’ONU lors du Sommet du Millénaire de 2000, visant à
réduire jusqu’en 2015 de moitié la proportion de la population souffrant de la faim. 860
Or, la dernière estimation de la FAO sur le nombre de populations chroniquement
sous alimentées dans le monde entier, annonce regrettablement la non réalisation de
ces objectifs ambitieux, malgré les progrès importants enregistrés dans de nombreux
pays :861 795 millions de personnes sous-alimentées pendant la période 2014-2016 par
apport à 1014 millions en 1990-1992 et 930 millions en 2000-2002. La proportion de
personnes sous-alimentées dans la population totale est passée de 18,6% en 1990-
1992 à 10,9% en 2014-2016. 862 On remarque également la persistance des écarts
importants entre de différentes régions en développement : les pays bénéficiant des
conditions politiques stables et d’une bonne croissance économique ont pu améliorer

859
FAO, Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale , adoptée par le Sommet mondial de l’alimentation de
1996, Rome, 13 – 17 novembre 1996, texte disponible sur le site Internet : [Link] (consulté
le 25 juillet 2016)
860
ONU, Objectifs du Millénaire pour le développment : rapport 2015, New York, 2015, p. 14
La FAO a prévu que l’objectif de réduire de moitié la proportion de populations sous alimentées pourrait être réalisé peu de
temps après 2015, alors que l’objectif de réduire de moitié le nombre de populations sous alimentées ne pourra pas être
réalisé avant la deuxième moitié des années 2040. FAO, World Agriculture towards 2030/2050: The 2012 Revision , ESA
Working Paper No.12-03, Rome, 2012, p. 6
861
FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : objectifs internationaux 2015 de réduction de la faim : des
progrès inégaux, op. cit., p. 8
On remarque que, dans les régions en développpment, la proportion de personnes sous -alimentées dans la population totale a
diminué, passant de 23,3% en 1990-1992 à 12,9% aujourd’hui. Sur les 129 pays en développement ayant fait l’objet du s uivi,
72 ont atteint le cible de réduction de la faim fixé par l’Objectif du Millénaire.
862
Ibid., p. 8, Table 1

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

rapidement leur situation de sécurité alimentaire, alors que la sous-alimentation a


reculé à un rythme beaucoup plus lent dans d’autres pays. 863

437. Si l’on s’interroge sur les causes qui ont freiné l’accomplissement de ces
objectifs et fait persister des résultats inégaux entre régions, le droit international
devrait faire du bilan du fait qu’il constitue l’encadrement juridique de toutes les
actions internationales engagées dans la promotion de la sécurité alimentaire
mondiale. Elément essentiel d’un tel encadrement juridique, le régime actuel du
commerce agricole de l’OMC est considéré comme inefficace, notamment dans la
mesure où il devrait aider ses Membres à faire face à des nouveaux enjeux
alimentaires apparus au fil de l’évolution de la situation alimentaire mondiale (Titre
I). Des efforts majeurs sont déployés par divers acteurs internationaux dans la
recherche des possibles approches conceptuelles pour un renforcement substantiel de
la sécurité alimentaire dans le contexte du commerce agricole international (Titre II).
Inspirés plus ou moins de ces approches, certains réaménagements du régime du
commerce agricole ont été proposés au cours des négociations multilatérales du Cycle
de Doha. En l’absence d’une volonté politique sérieuse, au sein de l’OMC, d’étendre
les valeurs poursuivies par ces approches dans la réforme en profondeur du commerce
agricole, ces réaménagements ne permettraient qu’une incorporation légèrement
meilleure des préoccupations alimentaires dans la gouvernance du commerce
international dominée par les idées néolibérales.

863
La FAO a enregistré des progrès rapides dans certaines régions comme l’Amérique latine, l’Asie de l’Est et du Sud -Est,
l’Asie centrale et le Caucase, l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest. Les autres régions, en particulier l’Asie de l’Ouest,
les Caraïbes et l’Océanie ont fait baisser la prévalence de la sous -alimentation plus lentement. Ibid., p. 10

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

TITRE I – LE REGIME MULTILATERAL DU COMMERCE


AGRICOLE FACE AUX NOUVEAUX ENJEUX ALIMENTAIRES

438. L’agriculture mondiale à l’aube du nouveau millénaire fait face à de


multiples enjeux alimentaires (Chapitre I), auxquels la législation agricole de l’OMC
ne paraît plus adaptée (Chapitre II). La mise en pratique des nouvelles solutions
techniques en vue d’instaurer la sécurité alimentaire mondiale, notamment
l’utilisation des biotechnologies modernes pour une intensification durable de la
productivité agricole à grande échelle, a connu des obstacles juridiques difficiles à
surmonter (Chapitre III).

- 269 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Chapitre I – Les nouveaux enjeux alimentaires pesant sur


l’agriculture globale

439. Suite à la croyance illusoire en l’abondance agricole à la fin du XXe


siècle, le marché agricole mondial se trouve de nouveau dans une tension sensible
entre l’offre et la demande des produits alimentaires (Section I). La crise alimentaire
mondiale de 2008 et la hausse des prix des produits alimentaires en 2011, rendent
extrêmement inquiétante la situation de l’insécurité alimentaire mondiale, ce qui
appelle des réponses immédiates par tous les acteurs sur la scène internationale
(Section II).

Section I - La tension entre l’offre et la demande de nourriture sur le


marché mondial

440. Au cours des dernières années, la tension entre l’offre et la demande de


nourriture est devenue de plus en plus sensible sur le marché mondial. Elle devrait
persister encore dans le futur prochain et demeurera le défi majeur à relever dans tous
les efforts tendant à éradiquer la faim. 864 En effet, elle est la conséquence d’une forte
croissance de besoins alimentaires (Paragraphe 1) par rapport à des contraintes
majeures sur l’augmentation de la production agricole dans le monde entier
(Paragraphe 2). Très récemment, elle s’est encore accentuée avec la promotion de
l’utilisation des agro-carburants dans les pays développés et émergents (Paragraphe
3).

Paragraphe 1 - La croissance de besoins alimentaires

441. A l’échelle globale, si la demande des céréales et d’autres produits


agricoles ne cesse pas de croître, c’est largement en raison du fait que la population
mondiale ne cesse pas d’augmenter. Selon les dernières prévisions démographiques
de l’ONU, le monde comptait 6,1 milliards de personnes en 2000 et la population
mondiale passerait de 7,2 milliards en 2013 à 8,1 milliards en 2025 et à 9,6

864
ADAM E., Droit international de l’agriculture : Sécuriser le commerce des produits agricoles, op. cit., p. XXVIII

- 271 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
865
milliards en 2050. La plus grande augmentation démographique sera concentrée
dans les régions en développement, et particulièrement dans les PMA, alors que la
population des régions développées restera largement inchangée. 866 Etant donné que
les PMA sont d’ores et déjà les pays les plus menacés par la sous -alimentation
chronique, la forte croissance démographique dans ces pays pourrait se trans former
en une contrainte sévère sur le renforcement de la sécurité alimentaire mondiale. 867
Cette dynamique démographique doit aussi prendre en compte le prolongement
éventuel de l’espérance de vie au niveau mondial. 868 La FAO et l’OCDE estiment
que, dans un futur proche, la production agricole devrait augmenter de plus de 40%
d’ici 2030 et de 70% d’ici 2050 par rapport aux niveaux moyens 2005-2007, pour
satisfaire les besoins alimentaires mondiaux. 869

442. L’évolution des revenus des populations peut également exercer des
impacts sur la demande de nourriture. D’une part, l’accroissement des revenus va
augmenter plus ou moins la demande alimentaire. Cette tendance est particulièrement
remarquable dans les pays en développement, où la proportion de revenu al louée aux
dépenses alimentaires est très élevée et le renforcement du pouvoir d’achat suite à
l’accroissement des revenus implique très souvent l’accroissement de la demande
870
alimentaire. D’autre part, l’accroissement des revenus rend possible la
diversification alimentaire. Dans les pays en développement, notamment les pays
émergents, elle se traduit par une transition nutritionnelle sensible, en passant à un
régime alimentaire plus riche en protéine animale. Ce genre de changement de régime
alimentaire entraîne un accroissement de consommation de viande et indirectement de
la consommation des céréales. 871

865
ONU, Division de la population du Département des affaires économiques et sociales, World Population Prospects : The
2012 Revision : Key Findings and Advance Tables, Working Paper No. ESA/P/WP.227., New York, 2013, p. 1
866
Le rapport montre que la croissance démographique devrait être la plus rapide dans les 49 PMA, et que plus de la moitié
de la croissance de la population mondiale d’ici 2050 devrait se produire en Afr ique. Pour les détails, Ibid., p. 4
867
FAO, World Agriculture towards 2030/2050: The 2012 Revision , ESA Working Paper No. 12-03, Rome, 2012, p. 2
868
Selon le rapport, l’espérance de vie au niveau mondial devrait atteindre 76 ans en 2045 – 2050. ONU, Division de la
population du Département des affaires économiques et sociales, World Population Prospects : The 2012 Revision : Key
Findings and Advance Tables, op. cit., p. 6
869
OCDE – FAO, Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2009 – 2018, Paris, 2009, p. 10
870
FAO, World Agriculture towards 2030/2050: The 2012 Revision, op. cit., p. 3
871
Ibid.

- 272 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

443. Aux facteurs pouvant affecter la tendance de la demande alimentaire, il


faut encore ajouter l’urbanisation et l’industrialisation en rapide croissance dans les
pays en développement pendant les dernières décennies. Elles ont conduit une partie
importante des populations agricoles, qui étaient auparavant les producteurs de
nourriture, à rejoindre le groupe de consommateurs urbains. Aujourd’hui, les villes
rassemblent plus de 50% de la population mondiale. Cette proportion s’élèvera à 67%
en 2050. 872 Une explosion urbaine continue est prévue pour l’Afrique, dont la
population urbaine aura triplé d’ici 2040. 873 Un tel exode agricole a été et demeurera
l’origine de transformations des habitudes alimentaires ainsi que d’un accroissement
de la demande alimentaire. 874

Paragraphe 2 - Les contraintes à la croissance de la production agricole

444. La FAO a estimé qu’afin de satisfaire les besoins alimentaires, qui


correspondent à la projection démographique de l’ONU, la production agricole
mondiale devrait être supérieure de 60% à ce qu’elle était pendant les années 2005 -
2007, sans compter la demande supplémentaire des produits utilisés pour la
production des agro-carburants.875 Or, les études récentes sur ce sujet ont pu révéler
qu’il serait difficile d’accroître la production agricole dans une proportion aussi
importante.876 Dans les pays en développement, le rendement annuel a progressé de
3% à 6% au cours des années 1960 et 1980. Mais leur taux de croissance annuel ne
877
dépasse pas une moyenne de 1% au cours des deux dernières décennies.
L’agriculture mondiale subit nombre de contraintes majeures qui empêchent notre
planète de reproduire une croissance de production aussi exceptionnelle que celle

872
ADAM E., Droit international de l’agriculture : Sécuriser le commerce des produits agricoles, op. cit., p. 9
873
Ibid.

CHARVET J.-P. et LEVASSEUR C., Atlas de l’agriculture : comment nourrir le monde en 2050 ? , Paris, Edition
874

Autrement, 2012, p. 26
875
FAO, World Agriculture towards 2030/2050: The 2012 Revision , op. cit., p. 7 ; et FAO, Produire plus avec moins : guide
à l’intention des décideurs sur l’intensification durable de l’agriculture paysanne , Rome, 2011, p. 7
876
GRIFFON M., Nourrir la planète. Pour une révolution doublement verte, Paris, Odile Jacob, 2006, 464p. ; DUBOIS S., Le
défi alimentaire : étude géopolitique et géoéconomique des agricultures mondiales, Paris, PUF, 2010, 568p ;
PARAMENTIER B. et PISANI E., Nourrir l’humanité : les grands problèmes de l’agriculture mondiale au XXIe siècle ,
Paris, La Découverte, 2009, 294p. ; et FAO, World Agriculture towards 2030/2050 : The 2012 Revision, op. cit., 154p.
877
CNUCED, Répondre à la crise alimentaire globale : les politiques essentielles pour le commerce, l’investissement et les
produits de base afin d’assurer la sécurité alimentaire durable et d’atténue r la pauvreté, Genève, 2008, p. 12

- 273 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

advenue pendant la « révolution verte ». Ces contraintes sont aussi bien sur le plan
économique que sur le plan environnemental.

445. Sur le plan économique, le poids de l’agriculture dans l’économie


nationale de nombreux pays tend à subir une double érosion, à cause de
l’industrialisation croissante et de l’urbanisation rapide. Il s’agit premièrement d’un
recul important des superficies agricoles à cause de la croissance urbaine, ce qui peut
atteindre jusqu’à 30 millions d’hectares chaque année dans le monde entier. 878 Il
s’agit notamment de l’Asie et de l’Afrique. La superficie moyenne des exploitations
en Chine et au Bangladesh est tombée d’environ 1,5 hectare dans les années 1970 à
tout juste 0,5 hectare en 2008 ; en Ethiopie et au Malawi, elle est tombée de 1,2
hectare à 0,8 hectare dans les années 1990. 879 Ensuite, l’érosion agricole s’est traduite
par un déclin substantiel du nombre d’agriculteurs au sein des populations rurales et
actives. Les pays développés ont connu depuis longtemps un exode rural très sévère.
Les agriculteurs ne comptent plus que 7,3% de la population active totale en 2000, et
sont ainsi devenus des acteurs économiques marginaux. 880 A ce fait, il faut encore
ajouter le vieillissement de la population agricole. 881 Nous observons aussi que
l’industrialisation et l’attractivité urbaine ont contribué à une nouvelle tendance, dans
les pays émergents, la baisse remarquable des jeunes des exploitations agricoles pour
s’engager dans les activités d’autres secteurs.

446. Les contraintes économiques sur l’agriculture se sont traduites en outre


par un désinvestissement sévère dans l’agriculture et la recherche agronomique
pendant les dernières décennies. Les financements constituent la condition préalable
et le moteur pour le développement agricole et la production alimentaire. Selon
l’estimation de la FAO, il faudrait des investissements bruts de 209 milliards d’USD
par an, aux prix constants de 2009, pour obtenir les augmentations de production

878
ADAM E., Droit international de l’agriculture : Sécuriser le commerce des produits agricoles, op. cit., p. 9 ; CHARVET
J.-P. et LEVASSEUR C., Atlas de l’agriculture : comment nourrir le monde en 2050 ? , op. cit., pp. 26 – 27
879
CNUCED, Répondre à la crise alimentaire globale : les politiques essentielles pour le commerce, l’investissement et les
produits de base afin d’assurer la sécurité alimentaire durable et d’atténuer la pauvreté , op. cit., p. 11
880
La diminution nette de la population active travaillant dans l’agriculture est encore plus remarquable dans les pays de
l’OCDE. A titre d’exemple, les agriculteurs ne comptent que 3,8% de la population active en France, 5% en Espagne, 3,3%
aux Pays Bas, 2,4% en Allemagne, 2% aux Etats-Unis, 2,3% au Canada, et 4% au Japon. DUBOIS S., Le défi alimentaire :
étude géopolitique et géoéconomique des agricultures mondiales , op. cit., pp. 52 – 53
881
ADAM E., Droit international de l’agriculture : Sécuriser le commerce des produits agricoles, op. cit., p. 9

- 274 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
882
agricole nécessaires d’ici 2050. En réalité, l’agriculture des pays en développement
connaît déjà un sous-investissement chronique, qui est encore accentué par une chute
continue de dépenses publiques consacrées à l’agriculture. Les études du HLPE ont
clairement illustré cette tendance : la part des aides au développement agricole dans
l’ensemble des dépenses publiques est passée de 11,3% en 1980 à 6,7% en 2002. 883
En outre, du fait des programmes d’ajustement structurel dans les pays en
développement, 884 ces aides publiques modestes ont été largement consacrées à la
spécialisation et à la production des cultures commerciales plus rentables destinées
aux marchés des pays développés, au détriment de la production vivrière destinée à la
consommation locale. 885 Si les financements budgétaires de l’agriculture des pays
développés dépassaient souvent 20%, ces pays ont également vécu un processus de
décapitalisation du secteur agricole, constatée à partir des années 1980, en raison de
l’abondance des stocks et des prix bas et relativement stables des produits agricoles
sur le marché mondial. 886

447. A cette forte baisse des capitaux internes disponibles pour le


développement agricole, s’ajoute une réduction des aides financières fournies aux
pays en développement par la communauté internationale. A titre d’exemple, l’aide
publique au développement (APD) accordée par les pays de l’OCDE a subi, depuis le
milieu des années 1980, une baisse de 43%. 887 La proportion occupée par les aides

882
FAO, Produire plus avec moins : guide à l’intention des décideurs sur l’intensification durable de l’agriculture paysanne ,
op. cit., p. 85
883
Ces études se sont concentrées sur 44 pays en développement, dont 17 en Afri que, 11 en Asie et 16 en Amérique latine et
caraïbe. Pour les détails, voir HLPE, Volatilité des prix et sécurité alimentaire, Rapport du Groupe d’experts de haut niveau
sur la sécurité alimentaire et la nutrition, Comité de la sécurité alimentaire mondial e, Rome, 2011, pp. 32 – 33
La même tendance a également été enregistrée par d’autres études, voir FAN S., YU B., et SAURKAR A., « Public Spending
in Development Countries: Trends, Determination and Impact », in S. Fan (dir.), Public Expenditures, Growth, and Poverty:
Lessons from Developing Countries, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2008, p. 27 ; et OPM, The decline in
Public Spending to Agriculture – Does It Matter ?, Oxford Policy Management Breifing Notes, 2007, 4p.
884
Un rapport de la Banque mondiale révèle qu’environ 80% des programmes de développement promus par la Banque en
Afrique subsaharienne dans les années 1980 comportaient des conditions en matière d’ajuste ment structurel en lien avec les
politiques agricoles. En générale, ces conditions portaient sur la réduction des subventions aux intrants, la libéralisation des
échanges avec les pays tiers, et le désengagement de l’Etat des fonctions de production, de se rvice et de contrôle des changes
et des échanges. Elles visaient une meilleure exploitation des avantages comparatifs des pays bénéficiaires et le
développement des cultures d’exportation, au lieu du développement du secteur traditionnel exploité par les p etits
agriculteurs et orienté vers la subsistance de la population locale.
Voir Banque mondiale, Le développement accéléré en Afrique au sud du Sahara. Programme indicatif d’action , Washington
D.C., 1981, 223p.
885
CNUCED, Répondre à la crise alimentaire globale : les politiques essentielles pour le commerce, l’investissement et les
produits de base afin d’assurer la sécurité alimentaire durable et d’atténuer la pauvreté , op. cit., pp. 12 – 13
886
HLPE, Volatilité des prix et sécurité alimentaire, [Link]., pp. 30 – 32
887
OCDE, Measuring Aid to Agriculture, Paris, 2010, p. 1

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

agricoles dans les aides au développement apportées par la Banque mondiale est
passée de 33% en 1981 à 8% en 2001. 888 Une réduction de deux tiers des aides
agricoles est aussi enregistrée pour d’autres organisations multilatérales pendant la
889
même période. Le déficit d’investissements dans l’agriculture réduit
considérablement la possibilité de renforcer la productivité agricole et le rendement
des terres et de cultures.

448. Sur le plan environnemental, la croissance de la production et de la


productivité agricoles est soumise à plusieurs conditions exogènes, parmi lesquelles
on cite souvent la terre, l’eau et le climat. Au stade actuel, le modèle intensif de
production agricole pratiqué depuis la « révolution verte » ne paraît plus durable.
Certes, il a contribué incontestablement à l’augmentation très forte des ren dements
agricoles au cours du XXe siècle, assuré ainsi la sécurité alimentaire des pays
développés et amélioré l’approvisionnement vivrier de certains pays en
développement. 890 Mais une telle abondance alimentaire a été réalisée aux dépens des
considérations environnementales. Reposant essentiellement sur la mécanisation
agricole, l’irrigation et une utilisation accrue d’intrants agricoles tels qu’engrais
minéraux et produits phytosanitaires, l’optimisation de la production par l’agriculture
intensive a pour conséquence l’exploitation excessive de terres et fait porter un lourd
fardeau à l’ensemble de l’environnement. On peut déjà observer une perte massive de
biodiversité, la dégradation et l’érosion des sols, la salinisation de terres irriguées,
voire un épuisement des aquifères d’eau douce. 891

449. En même temps, le caractère durable de l’agriculture mondiale est


892
menacée par la désertification et l’amenuisement des ressources en eau. La
désertification concerne près de la moitié de la surface de la planète, et tou che une
centaine de pays sur tous les continents et un tiers de la population mondiale parmi

Banque mondiale, L’appui de la Banque à l’agriculture en Afrique Subsaharienne : examen de l’IEG, Washington D.C.,
888

2007, p. 97
889
HLPE, Volatilité des prix et sécurité alimentaire, op. cit., pp. 33 – 34
890
Ibid., p. 38
891
FAO, Produire plus avec moins : guide à l’intention des décideurs sur l’intensification durable de l’agriculture paysanne ,
op. cit., p. 5
892
Selon la définition donnée par l’ONU, la désertification désigne « la dégradation des terres dans les zones arides, semi-
arides et subhumides sèches par suite de divers facteurs, parmi lesquels les variations climatiques et les activités humaines ».
Voir l’article 1 de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification, adoptée le 14 juin 1994 à Paris.

- 276 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
893
les plus pauvres et les plus vulnérables. Face à la dégradation des terres et la
désertification, les populations se trouvent dans un cercle vicieux : plus elles ont
besoin de se nourrir, plus elles surexploitent les terres – source de leurs revenus et de
leur nourriture, et plus celles-ci se dégradent. Cela pourrait aller jusqu’à une
stérilisation irréversible des sols. 894

450. Même si les superficies cultivables dans le monde apparaissent encore


bien supérieures aux superficies nécessaires pour garantir la sécurité alimentaire de
l’humanité, la diminution continue des terres arables dans de nombre pays en
développement résultant du changement climatique pose des contraintes sévères à
leur production agricole. 895 Ces contraintes peuvent les conduire à un accroissement
de dépendance aux importations pour s’assurer les approvisionnements alimentaires
nécessaires, ceci n’étant pas du tout assurant notamment pour les pays à fai ble revenu
et à déficit vivrier ayant une forte croissance démographique. 896

451. L’eau étant indispensable à l’agriculture, l’irrigation constitue un


élément clé contribuant à la sécurisation de la production et de l’amélioration de la
productivité agricole pendant les dernières décennies. 897 Utilisant déjà 70% du
volume total d’eau douce exploitée dans le monde, l’agriculture demande encore plus
d’eau pour répondre à l’accroissement des besoins alimentaires et énergétiques. 898 Or,
l’accroissement potentiel de production via l’expansion de l’irrigation serait moins
garanti dans un futur proche à cause de l’amenuisement de l’eau douce disponible
pour l’agriculture. 899 Il a été estimé qu’en 2000, la pénurie chronique d’eau touchait

Les pays les plus exposés au problème de désertification sont les pays Sahel, les pays de l’Afrique orientale et australe.
893

Sur ce sujet, voir Ministère des affaires étrangères et européennes, Direction générale de la mondialisation, du
développement et des partenariats, L’action extérieure de la France contre la dégradation des terres et la désertification ,
Paris, 2011, p. 2
894
Ibid., p. 3
895
La diminution des terres cultivables est la plus marquée dans les pays d’Asie du Sud et du Sud -Est, où cette ressource est
déjà rare. ROUDART L., Terres cultivables et terres cultivées : apports de l’analyse croisée de trois bases de données à
l’échelle mondiale, Document inscrivant dans le cadre de l’étude n°8 financée par le Ministre de l’agriculture et de la Pêche
de la France, Notes et études socio-économiques, n°34, 2010, p. 41
896
FAO, World Agriculture towards 2030/2050: The 2012 Revision , op. cit., p. 12
897
Selon l’estimation de l’ONU, 40% de l’alimentation mondiale est produite par le système d’agriculture irriguée qui
n’occupe que moins de 20% de terres cultivées. Voir ONU, UN Water, Managing Water under Uncertainty and Risk, The
United Nations World Water Development Report 4, Vol. 4, UNESCO, Paris, 2012, p. 46
898
Ibid.
C’est parce que le potentiel de l’expansion d’irrigation est très limite. Selon les études de la FAO , parmi 180 millions
899

hectares de terres arables dans les pays en développement susceptibles d’être visées par l’expansion d’irrigation, seule 20

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

un demi-milliard de personnes dans les pays en développement et que ce chiffre


devrait monter jusqu’à plus de quatre milliards d’ici à 2050. 900 Les ressources
renouvelables en eau douce paraissant abondantes à l’échelle mondiale, elles sont
toutefois extrêmement rares dans les régions où le besoin se fait le plus sentir. Le
changement climatique ne fera qu’accroître ce problème de la répartition
déséquilibrée des ressources en eau douce, tout en affectant l’approvisionnement en
eau de la planète du fait des sécheresses et des inondations plus sévèr es et plus
fréquentes.901

452. Hormis la diminution des terres cultivables et le bouleversement du cycle


hydrologique de la planète, le changement climatique entraînerait une grande
variabilité climatique et des phénomènes météorologiques extrêmes et affecterait
ainsi de façon négative le rendement potentiel de l’agriculture à court terme. A long
terme, le potentiel de production alimentaire augmentera légèrement à l’échelle
mondiale tant que la hausse des températures moyennes locales ne dépassera pas de 1
à 3 °C, mais il diminuera au-delà. Cependant, une baisse du rendement des cultures
céréalières est prévue pour les régions aux basses latitudes, notamment les régions à
saison sèche et les régions tropicales. 902 Des travaux de modélisation révèlent que
certains pays africains seront les plus touchés par l’augmentation des températures
locales. On anticipe une chute de 50% du rendement de l’agriculture pluviale d’ici
2020. En outre, le changement climatique devrait nuire à la production agricole des
pays du sud de l’Europe, qui sont déjà vulnérables à la variabilité du climat. 903 Le défi
agricole à l’horizon 2050 sera donc de produire plus et de produire mieux, et ce sous

millions hectares pourraient être utilisées jusqu’à 2050 à cette fin. Il faut aussi prendre en compte des demandes de l’eau
pour des usages autres qu’irrigation. FAO, World Agriculture towards 2030/2050: The 2012 Revision, op. cit., pp. 12 – 13
BLACK M. et KING J., The Atlas of Water, Mapping the World’s Most Critical Resources , 2 nd ed., Oakland, University of
900

California Press, 2009, p. 2; cité par ADAM E., Droit international de l’agriculture : Sécuriser le commerce des produits
agricoles, op. cit., p. 22
901
Sur ce sujet, voir ONU, UN Water, Managing Water under Uncertainty and Risk, op. cit., p. 49
902
GIEC, Bilan 2007 des changements climatiques : rapport de synthèse, Contribution des Groupes de travail I, II et III au
quatrième Rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, publié sous la direction
de R. K. Pachauri et A. Reisinger, Genève, 2008, p. 48
903
Ibid., p. 50

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conditions de trois fois moins – moins de terre, moins d’eau et moins de biodiversité
– et une précarité climatique. 904

Paragraphe 3 – La concurrence entre usages alimentaires et usages


énergétiques

453. Si la première émergence des marchés des agro-carburants était la


conséquence de deux flambées des prix du pétrole survenues dans les années 1970,
l’essor substantiel de la production et de l’utilisation de ces carburants d’origine
végétale est enregistré au cours de la dernière décennie. 905 La production mondiale
des agro-carburants a été multipliée par cinq, passant de moins de 20 milliards de
litres par an en 2001 à plus de 100 milliards de litres par an en 2011. 906

454. Cette explosion repose essentiellement sur la mise en place des politiques
publiques par certains pays développés et émergents visant à encourager le
développement des agro-carburants. 907 Ces politiques de soutien ont été élaborées non
seulement dans le but de sécuriser l’approvisionnement énergétique dans un contexte
de la hausse continue des prix des carburants fossiles, mais également dans celui de
répondre à des engagements inscrits dans le cadre de lutte contre le changement
climatique. Certaines d’entre elles ont pour effet direct de favoriser la production
agricole destinée à la fourniture des agro-carburants au détriment de la fourniture des
denrées vivrières. A ce propos, on peut citer les subventions agricoles accordées aux

904
PARAMENTIER B. et PISANI E., Nourrit l’humanité : les grands problèmes de l’agriculture mondiale au XXIe siècle ,
op. cit., p. 43
905
L’explosion récente de production d’agro-combustibles commence par les Etats-Unis et le Brésil, et passe vers l’Union
européenne et plusieurs pays en développement et émergents d’Asie et d’Afrique, notamment la Chine, l’Inde et l’Afrique du
Sud.
906
HLPE, Agro-carburants et sécurité alimentaire, Rapport du Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et
la nutrition, Comité de la sécurité alimentaire mondiale, Rome, 2013, p. 67
907
Pour l’HLPE, ces politiques publiques ont joué un rôle central dans la hausse de la production des agro -carburants.
Certaines incitent la demande et facilitent la création de nouveaux marchés, telles qu’exonérations fiscales, obligations
imposées aux distributeurs et aux stations-service d’incorporer un pourcentage d’agro-carburants dans les hydro-carburants,
passation de marchés publics, et subventions du parc automobile. D’autres ont pour objet de soutenir la production et la
distribution, telles que subventionnements des opérations de mélange et de transformation pour compenser le surcout des
agro-carburants, aides des banques publiques aux acteurs investissant dans la chaîne de production d’agro-carburants et dans
les installations et infrastructures connexes, appui des pouvoirs publics à la recherche -développement sur les agro-
carburants. Encore d’autres visent soit à protéger le marché intérieu r, soit à restreindre les exportations. En 2009, ces
soutiens s’élevaient à quelques 8 milliards de dollar pour les Etats -Unis et l’Union européenne. Pour les détails, Ibid., p. 34

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producteurs de cultures transformables en agro-carburants, le zonage des sites de


production de cultures énergétiques, etc. 908

455. Sur le marché mondial, ces politiques ont créé et soutenu une nouvelle
demande de cultures vivrières traditionnelles, telles que céréales, sucre à canne et
quelques cultures oléagineuses. Aujourd’hui, le secteur des agro-carburants absorbe
presque 40% du maïs provenant des États-Unis et deux tiers des huiles végétales
909
produites dans l’Union européenne. De surcroît, les politiques européennes
relatives aux agro-carburants conduisent même à la création d’un marché mondialisé
des agro-carburants et des matières premières pour agro-carburants. 910 Pour ces
derniers, les produits agricoles des pays en développement sont appelés à jouer un
rôle de premier plan. 911 Compte tenu des difficultés d’approvisionnement alimentaire
et d’accès à la nourriture auxquelles sont déjà confrontées la plupart de ces pays,
l’expansion de la production d’agro-carburants constitue une inflexion sensible dans
l’interaction dynamique de l’offre et la demande des produits vivriers sur le marché
mondial.

456. En cela, le rapport de l’HLPE en 2011 a démontré que la croissance la


plus forte de la production d’agro-carburants avait été enregistrée au cours des années
2006/2008. 912 Elle coïncidait avec l’augmentation spectaculaire du prix des denrées
alimentaires, qui a suscité des émeutes de la faim dans les villes d’une quarantaine de
pays en développement. 913 Cette constatation est réaffirmée par un rapport plus récent

908
Ibid.
909
HLPE, Volatilité des prix et sécurité alimentaire, op. cit., p. 34
910
Les directives sur les agro-carburants adoptées par l’UE en 2001 obligent les Membres de prendre des mesures visant à
remplacer 5,75% des carburants destinés aux transports par les agro -carburants avant 2010. Cela fait augmenter la production
d’agro-carburant de 0,28 milliards de gallon en 2001 à 1,78 milliards de gallon en 2007. Voir MICHELLE D., A Note on
Rising Food Prices, World Bank Policy Researching Working Paper, Washington D.C., 2008, p. 10
911
L’Amérique latine et l’Asie occupent actuellement la position dominante sur le marché mondial. L’Afrique attirant une
part importante des investissements dans les agro-carburants et étant partenaire de l’Union européenne dans le domaine
énergétique, on attend un rôle de plus en plus important que pourrait j ouer l’Afrique sur le marché mondial. HLPE, Agro-
carburants et sécurité alimentaire, op. cit., p. 37
912
A titre d’exemple, la production d’agro-carburants a absorbé en 2007 un tiers de la production nationale de maïs des
Etats-Unis, qui sont le premier exportateur de maïs sur le marché mondial. Voir GOLAY C., « Crise et sécurité alimentaires :
vers un nouvel ordre alimentaire mondial ? », Revue internationale de politique de développement, Vol. 1, 2010, para. 31
913
La hausse de prix est 37,5% pour le sucre, 77% pour le maïs, 118% pour le blé, et 224% pour le riz. Pour les détails, voir
HLPE, Volatilité des prix et sécurité alimentaire, op. cit., p. 19
Pour les émeutes de la faim, il s’agit notamment du Burkina Faso, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, de l’Egypte, de
l’Ethiopie, de l’Haïti, de l’Indonésie, du Madagascar et du Sénégal. GOLAY C., « Crise et sécurité alimentaires : vers un
nouvel ordre alimentaire mondial ? », op. cit., para. 42

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de l’HLPE, qui précise encore qu’en 2008 et en 2011/2012, les prix des céréales, des
oléagineux et d’autres produits agricoles concernés étaient en moyenne de 200% à
250% supérieur aux prix alimentaires moyens relevés au cours de la p ériode 2002 –
2004. Cette augmentation des prix alimentaires s’est accompagnée en plus d’une
volatilité forte et d’une flambée des prix alimentaire sans précédent depuis les années
1970.914 La forte croissance de la demande d’agro-carburants a été considérée par de
nombres observateurs et organisations, dont la Banque mondiale et les organisations
de la société civile, comme facteur important contribuant à la récente hausse des prix
alimentaires que l’on connait depuis 2007. 915

457. Dans l’optique du présent travail, au moins trois explications peuvent


être données pour répondre à la question de savoir comment le développement
d’agro-carburants tel qu’il est soutenu par les politiques en vigueur aggrave la tension
entre l’offre et la demande sur le marché agricole mondial. Premièrement,
l’utilisation de cultures vivrières traditionnelles aux fins de la production d’énergie a
pour conséquence directe de détourner les usages d’une partie importante des produits
végétaux auparavant destinés à la consommation humaine, et réduit la disponibilité de
nourriture et de fourrage. Cette offre réduite se traduit manifestement par le
renchérissement significatif des matières premières agricoles et notamment les
916
céréales. Dans ce contexte, la croissance de la demande d’agro-carburants
intensifiera la concurrence entre divers utilisateurs et différents types de demandes
pour les mêmes quantités disponibles.

458. Deuxièmement, la production d’agro-carburants à partir des produits de


base suppose d’avoir accès à la terre, ce qui est d’ailleurs manifestement facilité par

914
HLPE, Agro-carburants et sécurité alimentaire, op. cit., p. 67
915
Pour la Banque mondiale, l’augmentation de la production d’agro-carburants est responsable pour 70% à 75% de
l’augmentation des prix alimentaires entre 2002 et 2008, principalement en rai son qu’elle a provoqué une diminution de
l’offre de produits alimentaires et une substitution des cultures vivrières. MICHELLE D., A Note on Rising Food Prices, op.
cit., p. 17
Cependant, d’innombrables études consacrées à ce sujet n’arrivent pas à une con clusion universelle sur des liens entre agro-
carburants, hausse des prix alimentaires et sécurité alimentaire, en raison de la grande diversité des points de vue et des
modèles d’analyse. La difficulté consiste également à isoler l’impact des agro -carburants de celui des autres facteurs, tels
que la hausse de la demande d’aliments, combinée à l’adoption des régimes alimentaires à base de protéines animales dans
les grandes économies émergentes, l’influence de la gestion des stocks céréaliers de la Chine, le s événements
météorologiques dans les grands pays exportateurs, le ralentissement de la croissance de la productivité agricole, l’impact
des prix élevés du pétrole sur le coût des carburant et des intrants agricoles, et la spéculation. HLPE, Volatilité des prix et
sécurité alimentaire, op. cit., 98p.
916
HLPE, Agro-carburants et sécurité alimentaire, op. cit., p. 70

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les politiques en vigueur. Elle est donc en concurrence directe avec la production
alimentaire, au moins dans la mesure où elle nécessite une reconversion de
l’utilisation des terres et d’autres ressources connexes au détriment des cultures
destinées à l’alimentation. 917 Face à l’exigence d’augmenter la production agricole
pour satisfaire à la demande alimentaire sans cesse croissante, le développement des
agro-carburants appellera la croissance substantielle de la productivité des terres
« disponibles » à la production alimentaire. Cela est toutefois considéré comme un
objectif difficile à réaliser par l’agriculture intensive pratiquée jusqu’à présent. 918

459. Troisièmement, la promotion de l’utilisation des agro-carburants a pour


conséquence de lier étroitement le marché alimentaire au marché énergétique. 919 C’est
par l’intermédiaire des capacités de production d’agro-carburants qu’une relation
étroite entre les prix du pétrole et les prix des produits alimentai res est établie. 920
Désormais, la fluctuation du prix des produits pétroliers se répercutera directement
sur le prix des matières premières végétales entrant dans la production des agro -
carburants. 921 Ce genre de dynamique va exacerber l’instabilité du prix de ces
matières premières et les comportements spéculatifs qui troublent déjà sensiblement
le marché agricole mondial. 922

917
Ibid., p. 93 ; MICHELLE D., A Note on Rising Food Prices, op. cit., p. 11
918
Le présent travail, para. 444 – 452
919
L’ensemble d’études consacrées à l’estimation des corrélations entre les prix du pétrole et les prix de produits
alimentaires ont constaté peu de relations avant 2007, une relation étroite en 2007 – 2008, et une relation relativement étroite
et inégale ensuite. Voir MALLORY M. L., IRWIN S. H., et HAYES D. J., « How Market Efficiency and the Theory of
Storage Link Corn and Ethanol Markets», Energy Economics, Vol. 34, n°6, 2012, pp. 2157 – 2166; TYNER W. E., « The
Integration of Energy and Agricultural Markets», Agricultural Economics, Vol. 41, n°6, 2010, pp. 193 – 201; et ZHANG Z.,
LOHR L., ESCALANTE C., et WETZSTEIN M., « Ethanol, Corn, and Soybean Price Relations in a Volatile Vehicle -fuels
Market », Energies, Vol. 2, n°2, 2009, pp. 320 – 339
Certains observateurs ont pu même conclure que les prix de l’éthanol et/ou du pétrole brut ont un effet sur les prix du maïs à
long terme. Voir SERRA T., « Volatility Spillovers between Food and Energy Markets : A Semiparametric Approach »,
Energy Economics, Vol. 33, n°6, 2011, pp. 1155 – 1164 ; cité par HLPE, Agro-carburants et sécurité alimentaire, op. cit., p.
76
920
Par exemple, la production d’éthanol à partir de maïs demeure compétitive et rentable tant que les prix du pétrole sont
élevés. Les producteurs d’éthanol seront incités de continuer à acheter du maïs et à produire de l’éthanol jusqu’à ce que les
prix de maïs grimpent à un « point critique ». Au-delà, la production d’éthanol sera plus rentable. Donc, dans un marché
concurrentiel, et lorsque les capacités de production d’éthanol sont assez importantes pour détourner une part substantielle
du marché des céréales, les prix du maïs tendent vers ce point critique. HLPE, Agro-carburants et sécurité alimentaire, op.
cit., p. 76
921
Par exemple, c’est la pression exercée sur le maïs par les prix élevés du pétrole qui entraîne à la hausse les prix des autre s
cultures depuis 2007.
922
L’afflux de capitaux spéculatifs dans le marché mondial des produits de base est considéré comme l ’un des facteurs
causant l’envolée mondiale des prix des produits alimentaires. Il lie le marché de produits alimentaires à l’instabilité et a ux
turbulences récentes sur les marchés financiers, hypothécaires et immobiliers mondiaux. Quelques 170 milliards de USD
auraient été investis dans des contrats d’arbitrage sur indices, alors que le volume des contrats à terme et des contrats

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Section II - La crise alimentaire mondiale et la flambée des prix


alimentaires exigent des solutions rapides

460. Le déséquilibre sévère entre l’offre et la demande sur le marché agricole


mondial s’est transformé, depuis début 2005, en une envolée exorbitante des prix des
principales denrées de base. Plusieurs institutions internationales ont pu enregistrer
que la croissance des prix s’élevait en général à 83% entre 2005 et 2008, presque
300% pour le maïs, 127% pour le blé et 170% pour le riz. 923 La croissance de prix à
un tel niveau est considérée comme historiquement exceptionnelle. Comme l’a noté
O. De Schutter, ancien Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, « au
premier trimestre 2008, les prix nominaux internationaux de toutes les principales
denrées alimentaires ont atteint les niveaux les plus élevées enregistrés en près de 50
ans, tandis que les prix en valeur réelle ont atteint leur plus haut niveau en près de 30
ans… ». 924

461. Conjuguée avec des pénuries et une contraction des stocks alimentaires,
cette envolée des prix alimentaires arrivait finalement à provoquer, en 2007/2008, la
plus importante crise alimentaire depuis 1974. Celle-ci a directement touché 75
millions de personnes en 2007 et fait basculer, dans l’année suivante, encore 40
millions de personnes supplémentaires dans des situations extrêmement
critiques. Combinant ses effets avec ceux de la Grande récession dans la plupart des
pays industrialisés, elle a porté, pour la première fois dans l’histoire humaine
contemporaine, le nombre de personnes sous-alimentées à 1023 millions en 2009. 925
La proportion de personnes sous-alimentées revenant à 17%, tous les efforts entrepris

d’option sur les céréales négociées aurait accru de 32% à l’échelle mondiale. Voir CNUCED, Répondre à la crise
alimentaire globale : les politiques essentielles pour le commerce, l’investissement et les produits de base afin d’assurer la
sécurité alimentaire durable et d’atténuer la pauvreté, op. cit., p. 7
923
MITTAL A., The 2008 Food Price Crisis: Rethinking Food Security Policies , G24 Discussion Paper Series n°56, Genève,
CNUCED, 2009, p. 1
D’ailleurs, la Banque mondiale a pu noter une augmentation de 200% du prix pour l’huile de palme, 192% pour l’huile de
soja, et 48% pour d’autres denrées alimentaires telles que sucre, banane, crevette et viande. MICHELLE D., A Note on Rising
Food Prices, op. cit., p. 3
924
ONU, Assemblée générale, Le droit à l’alimentation : rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation ,
A/63/278, 21 octobre 2008, p. 4
FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : combattre l’insécurité alimentaire lors des crises prolongées ,
925

Rome, 2010, p. 8

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

par la communauté internationale depuis le début du millénaire dans le cadre de la


lutte contre la pauvreté et de l’éradication de la faim ont été ainsi réduits à néant. 926

462. Au niveau global, les conséquences de la crise se sont faites surtout


sentir dans les pays à faible revenu importateurs nets de produits alimentaires.
Dépendant largement des importations céréalières pour assurer l’approvisionnement
sur les marchés intérieurs, ces pays ont vu leur sécurité alimentaire directement
menacée par une hausse substantielle de la facture alimentaire. 927 Selon la FAO, ils
ont connu une augmentation de 37% de la facture globale des importations céréalières
en 2006/2007 et de 56% en 2007/2008. Pour les pays africains, ce pourcentage s’est
élevé à 74% en 2007/2008. 928 Les pays d’économie émergente et développée eux
aussi n’ont pas échappé aux effets négatifs de la crise : la hausse des prix des produits
alimentaires a aggravé les risques d’inflation ou de pauvreté qui existait déjà du fait
de l’envolée de prix de l’énergie et de l’effondrement des marchés financiers et
immobiliers. 929 Au niveau national, c’étaient les ménages les plus démunis dans les
pays en développement, dans les villes et à la compagne, qui étaient les plus
durement pénalisés par les conséquences désastreuses de la hausse des prix
alimentaires. En particulier, la capacité de s’alimenter a été essentiellement réduite
pour les ménages sans terres et ceux dirigés par les femmes. 930

463. Grâce à des bonnes récoltes de céréales à l’échelle mondiale en


2009/2010 et la reprise économique, notamment dans les pays en développement,
l’ensemble de la sécurité alimentaire mondiale a été légèrement amélioré en 2010,
parallèlement à un fléchissement des prix internationaux des céréales. 931 Cependant,

926
Des progrès assez satisfaisant avaient été accomplis en la matière. La proportion des personnes souffrant de l a faim dans
les pays en développement passait de près de 20% en 1990 – 1992 à moins de 18% en 1995 – 1997, et à un peu plus de 16%
en 2003 – 2005. FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : prix élevés des denrées alimentaires et sécurité
alimentaire – menaces et perspectives, Rome, 2008, p. 6
927
Au moins 40% de besoins alimentaires sont satisfaits par les importations. GOLAY C., « Crise et sécurité alimentaires :
vers un nouvel ordre alimentaire mondial ?», op. cit., para. 19
928
FAO, Perspectives de récolte et situation alimentaire , n°2, Rome, 2008, p. 17
929
CNUCED, Répondre à la crise alimentaire globale : les politiques essentielles pour le commerce, l’investissement et les
produits de base afin d’assurer la sécurité alimentaire durable et d’atténuer la pauvreté, op. cit., p. 1
FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : prix élevés des denrées alimentaires et sécurité alimentaire –
930

menaces et perspectives, op. cit., p. 24


931
Le nombre total des personnes sous-alimentées tombait à 925 millions en 2010, soit une baisse de 9,6%. Une baisse de
prix de 50% pour le riz, de 42% pour le blé et 32% pour le maïs est enregistrée par la FAO entre mai 2008 et mai 2010. FAO,

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

le rebond violent des cours internationaux à partir du deuxième semestre de l’année


2010 a conduit l’indice des prix des produits alimentaires encore au -dessus des
932
sommets atteints en 2007 – 2008. Le niveau exorbitant des prix alimentaires
demeure jusqu’à présent, poussant de nouveau quelque 22 pays dans une crise
alimentaire prolongée. La part de la population persécutée par l’insécurité alimentaire
dans ces pays est triplée par rapport à celle d’autres pays en développement. 933

464. Les pressions à la hausse des prix constamment exercées sur le marché
mondial ont engendré d’ailleurs une volatilité excessive des prix des denrées de base,
phénomène distinct mais étroitement lié à la flambée des cours internationaux. 934 La
fluctuation des prix est en effet un élément essentiel du bon fonctionnement des
marchés. C’est dans le contexte de la hausse continue des prix qu’elle est transformée
en une instabilité accrue des prix, faisant écho aux variations de l’offre des denrées
de base sur les marchés. 935 Une telle turbulence des prix est encore intensifiée par les
politiques commerciales adoptées par certains pays en réaction aux augmentations
initiales des prix et par la progression de la spéculation sur les marchés à terme des
principales denrées de base. 936

465. A court terme, lorsque les prix alimentaires continuent à monter, leur
volatilité peut avoir une forte incidence négative sur la sécurité alimentaire et les

L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : combattre l’insécurité alimentaire lors des crises prolongées , op. cit., pp.
8 – 10
932
La FAO a enregistré une augmentation de plus de 30% des prix alimentaires entre juin et décembre 2010, l’indice des prix
des céréales bondissant de 57% sur la même période. HLPE, Volatilité des prix et sécurité alimentaire, op. cit., p. 19
933
Ces pays affrontant à des crises prolongées sont identifiés par la FAO sur la base de trois critères : longue durée de la
crise, composition des flux d’aide humanitaire extérieure et inclusion du pays dans la liste des PFRDV. Pour la liste de ces
22 pays, voir FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : combattre l’insécurité alimentaire lors des crises
prolongées, op. cit., pp. 13 – 16
Il s’agit des pays suivants : Afghanistan, Angola, Burundi, Congo, Côte d’Ivoire, Erythrée, Ethiopie, Guinée, Haïti, Iraq,
Kenya, Libéria, Ouganda, République centrafricaine, République démocratique du Congo, Corée du Nord, Sierra Léone,
Somalie, Soudan, Tadjikistan, Tchad et Zimbabwe.
934
HLPE, Volatilité des prix et sécurité alimentaire, op. cit., p. 20
935
La hausse des prix alimentaires a produit des effets inégaux pour les consommateurs ayant différents pouvoirs d’achat.
Les consommateurs des pays de l’OCDE sont beaucoup moins sensibles à une hausse – même très importante – du prix des
produits agricoles de base, parce que l’alimentation ne constitue qu’une part modeste dans le budget total des ménages. La
demande alimentaire dans ces pays demeure donc inélastique. Cela ne permet pas aux marchés d’absorber les effets
turbulents entraînés par les variations de l’offre. Ibid., p. 24
936
Ces politiques visaient essentiellement à la restriction des exportations ou à l’augmentation des importations. Elles sont
considérées comme responsables de la flambée des prix du riz en 2007/2008. La grosse somme des capitaux spéculatifs
investis dans les marchés à terme a également joué un rôle, plus ou moins important en fonction des produits spécifiques,
dans la croissance de volatilité des prix alimentaires. Ibid., pp. 25 – 28

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conditions de vie des petits agriculteurs et des consommateurs pauvres. A long terme,
les fluctuations excessives des prix alimentaires, à la hausse comme à la baisse,
réduisent sensiblement la prévisibilité de rentabilité des exploitations agricoles. Cette
incertitude empêche l’augmentation des investissements dans l’agriculture et a ainsi
des conséquences néfastes sur la sécurité alimentaire mondiale à long terme. 937

466. Face à cette crise alimentaire sans précédent, les Etats, les institutions de
l’ONU et une grande partie des mouvements sociaux se sont mis à rechercher les
causes de la crise et des moyens d’y remédier. Les mesures individuellement prises
par les Etats visent à protéger les marchés intérieurs des fluctuations des prix des
denrées alimentaires sur les marchés internationaux, à favoriser l’accès des
populations vulnérables aux denrées alimentaires et à stimuler l’offre à court terme
des produits agricoles. 938

467. Compte tenu de la gravité et de la nature globale de cette crise, les


institutions onusiennes ne se sont pas contentés seulement de mobiliser des secours
d’urgence,939 mais ont tenté de coordonner tous les efforts sur la scène internationale.
A cette fin, le Secrétaire général de l’ONU, M. Ban Ki-moon a annoncé, le 29 avril
2008, la création d’une Equipe spéciale de haut niveau sur la crise mondiale de la
sécurité alimentaire.940 Etant composée des responsables des agences spécialisées, des

937
FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : comment la volatilité des cours internationaux porte -t-elle
atteinte à l’économie et à la sécurité alimentaire des pa ys?, Rome, 2011, pp. 20 – 21
938
Il s’agit des mesures commerciales et fiscales encourageant les importations des produits alimentaires de base ou
restreignant leurs exportations, des mesures de gestion et d’ouverture des réserves publiques, des mesures vis ant à contrôler
les prix et à empêcher la constitution de stocks spéculatifs, des programmes de protection sociale, du retour aux programmes
de soutien à l’agriculture, tels que subventions à la production agricole, réductions des taxes, programmes de prix minimum
d’achat visant à garantir les rémunérations des agriculteurs, diverses aides publiques au renforcement des infrastructures
d’irrigation et de stockage, etc. Pour un inventaire de ces mesures, voir HLPE, Volatilité des prix et sécurité alimentaire, op.
cit., pp. 77 – 81 ; également FAO, Comité des produits, Gestion des fluctuations importantes des cours internationaux des
produits : expériences et réponses des pouvoirs publics aux niveaux national et international , CCP 10/4, adopté à l’occasion
de la 68 ème session du Comité des produits, Rome, 14 – 16 juin 2010 pp. 4 – 8
939
A titre d’exemple, le PAM a lancé un appel urgent pour récolter 500 millions d’USD pour compenser la hausse de la
facture d’importations alimentaires. La FAO a suggéré un financement urgent de 1,7 milliards d’USD pour fournir aux
PFRDV les semences et les intrants nécessaires pour augmenter leur production agricole. Le Fonds international de
développement agricole a mis plus de 200 millions d’USD à la disposition des agriculteurs pauvres dans les pays les plus
affectés par la crise, afin d’augmenter leur production agricole. La Banque mondiale a également envisagé la création d’un
fonds de réaction à la crise mondiale.
ONU, Conseil de droit de l’homme, Renforcer la capacité d’adaptation : un cadre fondé sur les droits de l’homme pour la
réalisation de la sécurité alimentaire et nutritionnelle mondiale , Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation,
Oliver De Schutter, A/HRC/9/23, 8 septembre 2008, p. 33
940
ONU, Secrétaire général, Déclaration liminaire à la conférence de presse conjointe sur la crise alimentaire mondiale,
Berne, 29 avril 2008, texte disponible sur le site Internet : [Link]
(consulté le 30 août 2016)

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

fonds et des programmes de l’ONU, des institutions de Bretton Woods 941 et des
parties concernées du Secrétariat de l’ONU, elle a pour objectif d’ « assurer une
compréhension et une action complètes et coordonnées en vue de répondre aux
problèmes alimentaires immédiats et à plus long terme ». 942 Un cadre global d’action
reposant sur trois piliers – aide alimentaire, sécurité alimentaire à long terme et droit
à l’alimentation – est adopté par l’Equipe spéciale de haut niveau, ce qui est
considéré comme constituant la base d’un nouvel ordre alimentaire mondial visant à
lutte contre la faim. 943 Quant à la société civile, la première réponse à la crise est la
création d’une Alliance pour la révolution verte en Afrique (AGRA). En partenariat
avec la FAO, le PAM et le Fonds international de développement agricole, l’AGRA a
pour but de réhabiliter l’agriculture africaine. 944

468. Si la volonté sincère de coordonner leurs activités est incontestable, les


acteurs engagés dans les actions en réponse à la crise alimentaire, les organisations
internationales comme les Etats individuels, ne s’orientent pas tous vers la même
direction. Il est regrettable que l’Equipe spéciale de haut niveau regroupe souvent des
partisans des propositions très divergentes, voire contradictoires, sur les solutions
pour remédier à la crise alimentaire. Certains reconnaissent la nécessité d’augmenter
la production agricole et l’aide pour l’agriculture à l’échelle nationale, mais
préconisent la continuation des politiques existantes, y compris la libéralisation du
commerce agricole, comme une solution structurelle à la crise alimentaire. D’autres

941
Il s’agit du Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, institutions du système des Nations Unies créées
lors de la conférence internationale réunie à Bretton Woods dans le New Hamshire des Etats -Unis en juillet 1944.
942
Les principales fonctions de l’Equipe spéciale de haut niveau seront les suivantes :
« - conseiller le Secrétaire général sur les réponses appropriées aux problèmes alimentaires mondiaux ;
- étudier et approuver un Cadre de travail complet pour l’action, cohérent et coordonné, y compris une série de
stratégies pour une action immédiate et à plus long terme;
- développer des consensus larges, y compris avec les gouvernements et les acteurs externes clés, sur le Cadre de
travail et la façon de procéder proposée;
- assurer la mise en œuvre coordonnée du Cadre de travail et des activités liées; et
- favoriser une communication et un partage d’informations cohérents et coordonnés. »
Voir le site officiel de l’Equipe spéciale de haut niveau des Nations Unis sur la crise mondiale de la sé curité alimentaire,
[Link] (consulté le 13 décembre 2014)
943
GOLAY C., « Crise et sécurité alimentaires : vers un nouvel ordre alimentai re mondial ? », op. cit., para. 53 – 54
Regroupant des centres de recherche agricole en Afrique, des universités et des entreprises, l’AGRA ( Alliance for a Green
944

Revolution in Africa) vise à développer des semences améliorées, fortifier les sols, amélior er l’accès à l’eau et aux marchés,
développer le savoir agricole et encourager des politiques de soutien aux petits agriculteurs.
Toutes les informations relatives à l’AGRA sont disponibles sur le site Internet : [Link] (consulté le 30 août 2016)

- 287 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

appellent à un changement de paradigme basé sur le droit à l’alimentation et prônent


particulièrement la protection du droit à l’alimentation des petits agriculteurs. 945

945
GOLAY C., « Crise et sécurité alimentaires : vers un nouvel ordre alimentaire mondial ?», op. cit., para. 52 – 59

- 288 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Chapitre II – L’inadaptation des règles de commerce agricole à


l’évolution de la situation alimentaire mondiale

469. Face au déficit de l’offre sur le marché agricole mondial et à l’escalade


substantielle des prix alimentaires, le régime multilatéral du commerce agricole basé
sur l’Accord sur l’agriculture révèle clairement son inefficacité quant au
renforcement de la sécurité alimentaire des Membres (Section I). De ce fait, la
défiance quant au rôle que le marché mondial pourrait jouer dans l’assurance des
approvisionnements alimentaires ne cesse pas de croître sur la scène internationale
(Section II).

Section I - L’inefficacité du régime actuel du commerce agricole dans la


promotion de la sécurité alimentaire

470. L’inefficacité du régime actuel du commerce agricole dans la promotion


de la sécurité alimentaire se manifeste de deux manières. Premièrement, sur le plan
intérieur, l’Accord sur l’agriculture contient des défauts intrinsèques qui empêchent
les Membres de l’OMC de renforcer leur sécurité alimentaire nationale. C’est
notamment le cas pour la plupart des Membres en développement dans lesquels se
trouvent la majorité des populations souffrant de la faim (Paragraphe 1).
Deuxièmement, sur le plan extérieur, l’Accord sur l’agriculture paraît, dans son
ensemble, inadapté à la dégradation brusque de la situation alimentaire mondiale,
celle-ci étant marquée par les flambées et la volatilité des prix des produits de base
(Paragraphe 2).

Paragraphe 1 - Les éléments qui empêchent le renforcement de la


sécurité alimentaire nationale

471. S’il est incontestable qu’une considération explicite est accordée à la


sécurité alimentaire dans le texte de l’Accord sur l’agriculture, l’expérience montre à
l’évidence les carences intrinsèques du régime actuel de commerce agricole. Elles se
constatent aussi bien sur le plan normatif que dans la réception des disciplines de

- 289 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
946
l’OMC dans les comportements des Membres. Du point de vue du présent travail,
elles ont effectivement réduit l’ampleur de l’ouverture des marchés agricoles qui
aurait été réalisée à l’issue de la période de mise en œuvre (A), et elles n’ont pas
empêché la pratique continue des concurrences déloyales (B).

A. L’ouverture réduite des marchés agricoles


472. Du fait que ce sont les marchés des pays développés qui absorbent
l’essentiel des exportations agricoles provenant des pays en développement, le degré
d’ouverture de ces marchés représente une importance particulière pour ces
derniers.947 En théorie, l’élargissement de l’accès aux marchés des pays développés
devrait rendre possible le renforcement de leur capacité de générer les devises
nécessaires pour financer les importations des denrées alimentaires de base.
Néanmoins, les études sur les effets réels des disciplines de l’Accord sur l’agriculture
nous amènent à conclure que les conditions d’accès aux marchés agricoles des pays
développés postérieurs au Cycle de l’Uruguay ne se sont pas améliorées de façon
substantielle pour les pays en développement.

473. Premièrement, le choix de 1986-88 comme période de base pour


procéder au processus de tarification et fixer le niveau de consolidation tarifaire, a
conduit à une sur-tarification (en anglais : dirty tarification) des produits alimentaires
de base dans les pays de l’OCDE. Plusieurs parmi eux ont fixé les tarifs de base
appliqués à certains produits à des niveaux beaucoup plus élevés que ceux dérivant du
calcul des équivalents tarifaires. C’est notamment le cas pour les produits en
provenance de la zone tempérée qui sont sensibles pour la consommation alimentaire,
comme les céréales, les produits laitiers, la viande et le sucre. 948 Le niveau de base
était si élevé que la protection à la frontière à la suite de la mise en œuvre de
l’Accord sur l’agriculture reste toujours considérable même s’il a subi en proportion
assez importante une réduction.949 En ce qui concerne l’UE, cette sur-tarification est

946
Ce sont souvent les lacunes normatives qui permettent aux Membres de contourner l’esprit essentiel de l’O MC et rendent
insatisfaisante la réception des disciplines de l’OMC dans leurs pratiques réelles.
947
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 4.1
948
Ibid., Module 4.3
Prenons comme exemple les produits laitiers. A la suite de la mise en œuvre de l’Accord sur l’agriculture, les principaux
949

pays développés producteurs de lait à l’échelle mondiale ont jugé que leur secteur laitier respectif était suf fisamment

- 290 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

même arrivée à créer des barrières tarifaires plus élevées que celles en vigueur
pendant la période de 1986-88, barrières de nature quasiment prohibitive vis-à-vis des
importations agricoles. 950

474. Deuxièmement, afin de maintenir leur protection sur les produits


agricoles représentant des intérêts majeurs, en même temps que remplir leurs
engagements en matière d’accès aux marchés, les pays développés ont largement
recouru à la formule de la moyenne simple lors du calcul des réductions tarifaires. 951
Cette formule leur permettait d’opérer des réductions plus modestes sur certains
produits, par exemple au taux minimal de 15% sur les produits sensibles, et des
réductions plus importantes sur d’autres produits, tels que les produits tropicaux, pour
arriver finalement à la moyenne simple de 36%. Puisque de nombreux produits
tropicaux étaient déjà soumis à des droits de douane très faibles, leur accès aux
marchés des pays développés n’a pas été effectivement élargi même si les droits de
douane applicables ont subi des réductions relativement fortes. 952 En conséquence, les
réductions tarifaires ainsi effectuées par les pays développés n’ont pas eu pour effet
réel d’améliorer substantiellement les conditions d’accès à leurs marchés intérieur s
par les pays en développement.

475. L’application de la formule de la moyenne simple a également pu


entraîner une répartition hautement déséquilibrée des effets de réduction tarifaire sur
les produits de différentes lignes tarifaires. Ici, nous parlons de la dispersion des
droits de douane. 953 Ce phénomène se manifeste encore plus évidemment entre les
produits alimentaires de base et les produits des cultures commerciales, tels que café,

« sensible » pour justifier le maintien de barrières tarifaires élevées. En 2002, l’OCDE estimait que les tarifs appliqués à
l’importation de produits laitiers variaient en moyenne de 121% pour le fromage à 370% pour le beurre. Pour les détails, voir
ADAM E., La politique agricole face aux enjeux internationaux : la libéralisation conventionnelle du commerce
international des produits agricoles, op. cit., p. 183
950
Selon l’étude de M. D. Ingco, la différence entre le tarif équivalent ad valorem appliqué postérieur au Cycle de l’Uruguay et celui en
vigueur dans les années 1986 – 1988 peut monter jusqu’à 207% pour le riz, 97,2% pour le lait, 72% pour le beurre, 63% pour le sucre,
58,5% pour l’orge, 52,6% pour le blé et 21% pour la viande de mouton. INGCO M. D., Agricultural Trade Liberalization in the
Uruguay Round: One Step Forward, One Step Back?, op. cit., pp. 22 – 23
951
Voir le présent travail, para. 281
952
Dans certains cas, les taux sont tombés jusqu’à 1 ou 2%. Voir FAO , Les négociations commerciales multilatérales sur
l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur l’agriculture, op. cit., Module 4.3
953
INGCO M. D., Agricultural Trade Liberalization in the Uruguay Round: One Step Forward, One Step Back? , op. cit., p.
50

- 291 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

fèves de cacao, tabac et huile végétale. Les taux douaniers appliqués à ces premiers
demeuraient toujours très élevés à l’issue des réductions tarifaires, alors que ces
derniers se sont vus soumis à des taux encore beaucoup plus bas qu’auparavant. 954
Sous l’influence des signaux donnés par la dispersion des droits, de nombreux pays
en développement ont orienté leurs ressources modestes vers la promotion des
cultures commerciales, au détriment du développement de la production des denrées
de base, et comptaient sur les marchés internationaux pour assurer leurs
approvisionnements alimentaires. Cependant, l’augmentation des devises générées
par l’ouverture minime des marchés des pays développés, était si timide qu’elle ne
permettait guère de satisfaire la demande alimentaire sans cesse croissante des pays
en développement. En conséquence, ces pays qui étaient auparavant autosuffisants
rejoignent progressivement au groupe des PDINPA, affrontant souvent des déficits
alimentaires.

476. Troisièmement, dans le cas où de nombreux pays en développement se


concentrent sur la promotion des cultures commerciales, leur capacité de tirer des
profits de l’exportation de ces produits peut être sérieusement entravée si les pays de
l’OCDE continuent à maintenir une progressivité importante de droits de douane. 955
Ici, on entend par « progressivité des droits » une pratique des pays importateurs
appliquant les droits de douane à des taux progressivement croissants au long de la
956
filière de transformation. Autrement dit, ils imposent des taux tarifaires
relativement bas aux produits initiaux et des taux importants aux produits
transformés, tout en fonction de la part de la valeur ajoutée dans le produit final. Les
études sur ce sujet ont montré une diminution de la progressivité des droits à l’issue
du Cycle de l’Uruguay, celle-ci subsistant encore dans quelques filières de

954
Sur ce point, la FAO a observé des pics tarifaires particulièrement répandus dans trois groupes de produits: i) principaux
aliments de base; ii) fruits et légumes; et iii) industrie alimentaire (produits alimentaires transformés). En revanche, les
statistiques réunies par la FAO illustrent que, lors de la mise en œuvre de l’Accord sur l’agriculture, les taux des droits de
douane appliqués par l’UE passaient de 5% à zéro pour le café vert, de 3% à zéro pour les fèves de cacao, de 9% à 5% pour
les fruits tropicaux, de 17% à 12% pour l’huile végétale. FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur
l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur l’agriculture, op. cit., Module 4.3
955
Pour les statistiques sur ce sujet, voir OCDE, Tariff escalation and the environment, Paris, 1996, pp. 11 – 14
956
On utilise également le terme « escalade des tarifs » pour exprimer la même idée. Sur ce sujet, voir LINDLAND J., The Impact of the
Uruguay Round on Tariff Escalation in Agricultural Products, ESCP n°3, FAO, Rome, 1997, 74p.; également OCDE, The Uruguay
Round Agreement on Agriculture and Processed Agricultural Products, Paris, 1997, 117p.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

production, notamment le café, le cacao, les oléagineux, les légumes et les fruits. 957
Ce sont des produits agricoles dont les exportations représentent des intérêts majeurs
pour un bon nombre de pays en développement.

477. Du fait que l’expansion du commerce agricole concerne de plus en plus


les produits transformés, la question de la progressivité des droits de douane a une
importance particulière pour les pays en développement. 958 En réduisant la demande
des produits transformés dans ces pays, elle pourrait constituer des obstacles au
développement de leur propre secteur de transformation agricole et à la
diversification de leurs exportations. Etant écartés des marchés des produits
transformés et des marchés spécialisés de haute gamme, ces pays ne peuvent que
s’engager dans l’exportation d’une gamme très réduite de produits initiaux, qui
stimule peu la croissance économique, et se trouvent exposés pleinement aux risques
de la volatilité des cours internationaux. 959 Il ne faut pas oublier que la dépendance
excessive aux exportations d’un petit nombre de produits initiaux entraîne une
exploitation excessive des ressources naturelles, et trouble ainsi l’équilibre
environnemental de ces pays, rendant leur production agricole non durable. 960

478. Quatrièmement, s’il est vrai que l’Accord sur l’agriculture permet aux
Membres de disposer d’une protection supplémentaire au titre de la sauvegarde
spéciale, il n’en demeure pas moins que, dans le but de stabiliser les cours de produits
agricoles sur les marchés internes, le recours à ce type de protection est réservé
uniquement pour les produits qui avaient fait l’objet du processus de tarification. 961
Du fait que la plupart des pays en développement ne possédaient pas de ressources
nécessaires pour procéder à la tarification, il leur paraît impossible de dépendre de ce

957
LINDLAND J., The Impact of the Uruguay Round on Tariff Escalation in Agricultural Products , op. cit., pp. 16 – 17,
Tableau 4
A ce propos, selon le rapport du PNUD de 2005, les droits de douane appliqués par le gouvernement japonais aux produits
transformés sont sept fois plus élevés que ceux appliqués aux produits premiers. De même, au Canada, ils sont d ouze fois
plus élevés. Voir PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 2005 : la coopération internationale à la croisée
des chemins. L’aide, le commerce et la sécurité dans un monde marqué par les inégalités , Paris, ECONOMICA, 2005, p. 136
958
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 4.3
959
ELAMIN N. et KHAIRA H., « Triff Escalation in Agricultural Commodity Marckts », in FAO, Commodity Markets
Review 2003 – 2004, Rome, 2003, p. 101
OCDE, Tariff escalation and the environment, op. cit., pp. 19 – 20; également ELAMIN N. et KHAIRA H., « Tariff
960

Escalation in Agricultural Commodity Markets », op. cit., p. 101


961
Voir le présent travail, para. 331 et 338

- 293 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
962
mécanisme pour protéger leurs propres marchés agricoles. Ce sont les pays
développés qui sont les grands bénéficiaires du mécanisme de sauvegarde spéciale.
On estime qu’environ 80% des produits tarifiés des pays de l’OCDE font l’objet des
mesures de sauvegarde spéciale. 963 Les Etats-Unis et l’UE sont les deux principaux
utilisateurs des mesures de sauvegarde spéciale pendant la période de 1995 – 2001,
les premiers représentant 51% de l’utilisation de la sauvegarde basée sur le prix et la
seconde 57% de l’utilisation de la sauvegarde basée sur le volume. 964 Ainsi, ayant
dévié de la conception originelle comme outil pour faciliter la stabilisation des cours
internes, le recours aux mesures de sauvegarde spéciale a eu pour conséquence
d’exacerber les effets de la protection déjà établie par les tarifs élevés en place. 965

B. La pratique maintenue des concurrences déloyales


479. La soumission des pratiques en matière de soutien agricole à la
réglementation de l’OMC a bien marqué, en elle-même, les premières tentatives des
Membres à traiter le domaine de la concurrence sur le marché mondial des produits
agricoles. Cependant, la réticence des principaux acteurs sur ce terrain à s’engager à
une réduction substantielle des aides à l’agriculture se reconnaît dans le texte de
l’Accord sur l’agriculture lui-même du fait de plusieurs lacunes normatives
importantes. Ces lacunes normatives donnent aux pays développés des moyens de
continuer à s’appuyer sur des financements abondants pour maintenir la compétitivité
de leur agriculture, sans nécessairement aller à l’encontre des disciplines de l’OMC.

962
En total, 39 Membres, dont 24 sont les pays en développement, ont réservé le droit de recourir à la sauvegarde spéciale
pour 1724 groupes de produits agricoles. Ces Membres sont: Afrique du Sud, Australie, Barbade, Botswana, Bulgarie,
Canada, Communauté Européenne (15), Colombie, Corée, Costa Rica, El Salvador, Équateur, États -Unis, Guatemala,
Hongrie, Indonésie, Islande, Israël, Japon, Malaisie, Maroc, Mexique, Namibie, Nicaragua, Norvège, Nouvelle -Zélande,
Panama, Philippines, Pologne, République slovaque, République tchèque, Roumanie, Suisse -Liechtenstein, Swaziland,
Taipei chinois, Thaïlande, Tunisie, Uruguay, Venezuela.
OMC, Comité de l’agriculture, Sauvegarde spéciale pour l’agriculture, Notes d’information du Secrétariat,
G/AG/NG/S/9/Rev.1, 19 février 2002, p. 5, Tableau 2
963
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 4.3
964
Pendant cette période, les Etats-Unis ont enregistré 256 actions de sauvegarde basées sur le prix, alors que la Communauté
européenne a enregistré 147 actions de sauvegarde basées sur le volume et 65 actions basées sur le prix. Les seuls pays en
développement et économies en transition à avoir utili sé la clause de sauvegarde spéciale sont le Costa Rica, la Corée, la
Pologne, la Slovaquie, la République Tchèque et la Hongrie.
OMC, Comité de l’agriculture, Sauvegarde spéciale pour l’agriculture, Notes d’information du Secrétariat,
G/AG/NG/S/9/Rev.1, 19 février 2002, p. 2, Tableau 1 ; également CNUCED, Module avancé de formation pour les
négociations multilatérales sur l’agriculture, op. cit., p. 22
965
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 4.3

- 294 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Cela ne permet, en aucune façon, une véritable réduction des préjudices causés par
ces soutiens aux producteurs et exportateurs des pays en développement dépourvus
des aides du même type.

480. Prenons comme exemple la définition imparfaite du soutien de la


catégorie verte. Sachant que l’un des critères clés indispensables pour identifier les
politiques de la catégorie verte repose sur leurs effets de distorsion minimes sur la
production et sur les échanges, nous voyons nulle part dans l’Accord sur l’agriculture
une définition claire du concept d’« effets minimes ». L’absence d’une telle définition
obscurcit la ligne de démarcation entre les mesures de la catégorie verte proprement
dites et celles ayant un effet de distorsion. Car, lorsque l’on prend ce concept dans
son sens strict, presque toutes les politiques de production et de détention des stocks
sont susceptibles d’être considérées comme ayant un effet de distorsion. Sans
paramètre bien fixé, les interprétations arbitraires des « effets minimes » amènent la
catégorie verte à s’éloigner de son rôle initial qui est de servir comme dispositif idéal
pour permettre aux Membres d’adopter divers programmes de promotion de la
sécurité alimentaire nationale. En pratique, elle retient un espace quasiment sans
limite pouvant abriter des soutiens agricoles qui auraient été visés par les
engagements de réduction pris par les Membres dans le cadre de l’Accord sur
l’agriculture. Les Membres peuvent facilement maintenir leur niveau de soutien à
l’agriculture sans réduire les effets de distorsion de ces paiements sur le commerce
agricole.966 Ce fait peut continuer à porter atteinte au bon fonctionnement du marché
mondial et à la production agricole d’autres Membres. 967

481. Dans le cadre de la réglementation de la concurrence agricole,


l’exemption des mesures de la catégorie bleue du calcul de la MGS totale a été
instituée comme mécanisme transitoire afin d’encourager les Membres à abandonner
les soutiens ayant effet de distorsion sur le commerce. Or, cette institution s’est vue
privée de tout sens pour les pays en développement, du simple fait qu’elle vise
uniquement les programmes de limitation de la production. Pour ces pays, l’impératif

966
MCMAHON J. A., The WTO Agreement on Agriculture: A Commentary, op. cit., pp. 87 – 88
967
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 1.5

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

est plutôt d’amplifier fortement la production agricole et le recours aux politiques


visant à limiter la production agricole est très rare. 968

482. En même temps, les pays développés ont pleinement profité des lacunes
normatives de l’Accord sur l’agriculture concernant les entreprises commerciales
969
d’Etat (ECE) et d’autres mesures d’effets équivalents aux subventions à
l’exportation pour échapper aux restrictions relatives aux subventions à l’exportation.

483. Dès la création du GATT de 1947, les ECE ont été reconnues comme
partenaires légitimes des échanges. 970 Aujourd’hui, la position prédominante de ce
genre d’entreprises dans le commerce agricole est un phénomène commun qui couvre
de nombreux pays, dans lesquels l’agriculture joue un rôle important dans l’économie
nationale.971 Dans son rapport de 2001 sur les ECE dans le secteur agricole, l’OCDE a
constaté que tous les principaux exportateurs et importateurs de produits agricoles, à
l’exception de l’Union européenne, passe par des ECE pour gérer leurs échanges

La catégorie bleue sintéresse principalement les Etats -Unis et l’UE. Les politiques agricoles qualifiées en cette catégorie
968

comprennent, à titre d’exemple, les paiements compensatoires et les programmes de mi se hors production de certaines terres
de de l’UE et les paiements compensatoires (the deficiency payment) versés par les Etats-Unis. FAO, Les négociations
commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur l’agriculture, op. cit., Module 1.5
969
Le Mémorandum d’accord sur l’interprétation de l’article XVII du GATT de 1994 définit les entreprises commerciales
d’Etat comme « entreprises gouvernementales et non gouvernementales, y compris les office s de commercialisation,
auxquelles ont été accordés des droits ou privilèges exclusifs ou spéciaux, y compris des pouvoirs légaux ou constitutionnels ,
dans l’exercice desquels elles influent, sur leurs achats ou leurs ventes, sur le niveau ou l’orientation des importations ou des
exportations » .
Voir OMC, Mémorandum d’accord sur l’interprétation de l’article XVII de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le
commerce de 1994, 15 avril 1994, para. 1
En ce qui concerne les types d’ECE rapportant à des p roduits agricoles, l’OMC a établi une classification en cinq groupes, à
savoir les offices de commercialisation statutaires, les offices de commercialisation des échanges, les offices de
réglementation de la commercialisation, les agences de canalisation, et les organisations/entreprises de commerce extérieur.
Les objectifs cherchés par ces entreprises semblent comprendre, parmi tous, le soutien au revenu des producteurs nationaux,
la stabilisation des prix, l’expansion de la production nationale, le suivi de l’offre alimentaire nationale, l’augmentation des
recettes publiques, les contrôles des opérations du commerce extérieur, les économies d’échelle et d’envergure,
l’amélioration des termes de l’échange, la protection de la santé publique, la gestion des ressources nationales, le respect des
engagements internationaux sur les quantités et/ou sur les prix, etc.
Pour une étude compréhensive sur les fonctions des ECE, leur rôle et impact sur les marchés agricoles et les problèmes
suscités de leurs activités, voir OCDE, Les entreprises commerciales d’Etat dans le secteur agricole, Paris, 2001, 116p.
970
L’article XVII du GATT de 1947 est particulièrement consacré à la question du commerce d’état réalisé par
l’intermédiaire des ECE. En vertu de cet article, les activités des ECE sont considérées comme admissibles au sein du GATT
et de l’OMC à condition que ces entreprises se comportent en conformité aux dispositions pertinentes, telles que les
principes généraux de non-discrimination, l’obligation de ne pas effectuer des achats ou des ventes seulement pour des
considérations commerciales, etc. Voir paragraphe 1 de l’article XVII du GATT de 1947 et celui du GATT de 1994.
971
Le commerce d’Etat dans le secteur agricole couvre aussi bien les pays en dévelop pement que les pays développés. Si le
commerce d’Etat dans ceux derniers a reculé sensiblement du domaine manufacturier, il se réserve toujours pour
l’agriculture. Quant aux pays en développement, malgré les privatisations progressives de leur secteur agri cole, les ECE
réservent toujours leur place centrale dans l’économie nationale. OCDE, Les entreprises commerciales d’Etat dans le secteur
agricole, op. cit., p. 18

- 296 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
972
agricoles. Pour ces pays, les ECE constituent « un moyen approprié d’atteindre des
objectifs relevant de la politique agricole tels que le soutien des prix pour
d’importants produits agricoles ou la sécurité alimentaire ». 973 A cette fin, les ECE se
voient souvent investies par les pouvoirs publics des droits et privilèges exclusifs ou
spéciaux, leur permettant de rester immuablement prépondérantes sur les marchés
agricoles.

484. Cependant, le risque que les activités des ECE pourraient engendrer des
sérieuses entraves aux échanges agricoles n’est pas inconnu des participants au
commerce multilatéral. 974 Le statut de monopole associé à ces entreprises leur assure
justement des capacités d’influence substantielle sur l’accès aux marchés intérieurs et
sur les conditions de concurrence sur les marchés à l’exportation. 975 A propos de ces
conditions, les activités des ECE exportatrices impliquent, à deux niveaux, des

972
Sauf l’Union européenne qui n’a pas fait de notification sur les ECE au Comité de gestion des produits, les principaux
exportateurs ayant des ECE comprennent les Etats -Unis, le Canada, l’Australie et la Nouvelle Zélande. Du côté des
importations, nous notons les Etats-Unis, le Japon, l’Indonésie, et la Corée du sud. D’ailleurs, il ne faut pas o ublier la
Fédération russe, l’Ukraine et la Chine. Les deux premiers sont des participants potentiellement importants aux marchés
agricoles mondiaux. Sujettes dans le passé au régime de planification centralisée, ces pays sont toujours réputés fonctionner
en grande partie avec les ECE. En Chine, les importations et les exportations d’une vaste gamme de produits agricoles sont
détenues par les ECE. Ibid., pp. 18 – 19
973
OMC, Renseignements techniques sur les entreprises commerciales d’Etat , texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 31 août 2016)
974
Il est explicitement affirmé par l’article XVII :3 du GATT de 1947 que les parties contractantes reconnaissent que les
entreprises… pourraient être utilisées de telle façon qu’il en résulterait de sérieuses entraves au commerce ». Une obligation
de notification a été également imposée aux participants du com merce multilatéral dans le cadre de contrôle des
comportements des ECE. Sur l’obligation de notification, l’article XVII : 4 prévoit que :
« a) les parties contractantes notifieront aux PARTIES CONTRACTANTES les produits qui sont importés sur leurs
territoires ou qui en sont exportés par des entreprises du genre de celles qui sont définies à l’alinéa a) du paragraphe
premier du présent article.
b) toute partie contractante qui établit, maintient ou autorise un monopole à l’importation d’un produit sur leque l il
n’a pas été octroyé de concession au titre de l’article II devra, à la demande d’une autre partie contractante qui a un
commerce substantiel de ce produit, faire connaître aux PARTIES CONTRACTANTES la majoration du prix à
l’importation dudit produit pendant une période représentative récente ou, lorsque cela n’est pas possible, le prix
demandé à la revente de ce produit.
c) les PARTIES CONTRACTANTES pourront, à la demande d’une partie contractante qui a des raisons de croire
que ses intérêts dans le cadre du présent Accord sont atteints par les opérations d’une entreprise du genre de celles
qui sont définies à l’alinéa a) du paragraphe premier, inviter la partie contractante qui établit, maintient ou autorise
une telle entreprise à fournir sur les opérations de ladite entreprise des renseignements concernant l’exécution du
présent Accord.
d) les dispositions du présent paragraphe n’obligeront pas une partie contractante à révéler des renseignements
confidentiels dont la divulgation ferait obstacle à l’ application des lois ou serait d’une autre manière contraire à
l’intérêt public ou porterait préjudice aux intérêts commerciaux légitimes d’entreprises. »
975
Les entraves aux échanges agricoles sont causées particulièrement par deux types de monopoles dont bénéficient les ECE.
En cas de monopole de vente, les ECE exportatrices s’appuient sur l’assurance de soutien des pouvoirs publics sous forme de
garanties ou de subventions directes. Elles peuvent ainsi encourager la production, mettre les producteurs à l’ abri des risques
et peuvent même voir leurs pertes d’exploitation remboursées par les pouvoirs publics. En cas de monopole d’achat, les ECE
peuvent contrôler l’accès au marché intérieur des produits importés sur la base de critères établis par les pouvoirs publics et
non pas sur la base des considérations commerciales. Ce faisant, le monopole d’achat contrôle la demande de produits
importés en même temps qu’il soutient les prix intérieurs. Voir HERVE A. P., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse
critique et prospective du système de régulation des subventions agricoles , op. cit., p. 253

- 297 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

subventions à l’exportation susceptibles d’entraîner des effets anticoncurrentiels.


Premièrement, ces entreprises bénéficient de soutiens occultes ou d’autres avantages
qui ne seraient pas disponibles pour les entreprises privées. Deuxièmement, il arrive
souvent que les droits exclusifs délégués par les pouvoirs publics aux ECE
exportatrices établissent et maintiennent pour celles-ci un statut de bureau unique
dans les ventes de certains produits agricoles. Dans ce cas, ces entreprises ont la
possibilité d’octroyer elles-mêmes des subventions croisées aux ventes sur les
marchés à l’exportation. 976

485. Etant donné la conscience que les Membres de l’OMC ont en ce qui
concerne l’influence susceptible d’être imposée par les ECE sur les marchés agricoles
mondiaux, il est étonnant de noter qu’aucun arrangement spécifique n’a été envisagé
par l’Accord sur l’agriculture pour encadrer les pratiques des ECE. Le silence
complet de l’Accord sur l’agriculture sur ce sujet a pour effet de réserver des
possibilités importantes pour certains Membres, surtout les pays développés
exportateurs, de continuer à subventionner l’écoulement des produits agricoles aux
dépens des exportateurs non étatiques. Sous le couvert des structures institutionnelles
dont disposent les ECE, ces Membres peuvent contourner sans aucune difficulté les
engagements qu’ils ont pris en matière de soutien agricole. Cette lacune demeure
significative jusqu’à ce jour, même si la jurisprudence de l’OMC a clairement qualifié
les ECE comme des organismes des pouvoirs publics, qui doivent être soumises à
l’obligation de réduction requise à l’article 9.1 de l’Accord sur l’agriculture. 977 Il

976
OCDE, Les entreprises commerciales d’Etat dans le secteur agricole, op. cit., p. 20
D’allieur, le terme « subventions croisées » (en anlgais « cross subsidy ») est utilisé pour désigner un genre d’exercise
partiqué en monopole, qui permet les tranferts financiers entre catégories de consommateurs d’un même prduit ou d’usagers
d’un même service. Cet exercise est considéré comme subvention indirecte, dans la mesure où il peut être utilisé pour
conquérir des parts de marché ou compenser des pertes sur un segement d’activité ouverte à la concurrence. En réalité, les
subventions croisées sont souvent mises en place dans les secteurs tels que l’agriculture, la banque, l’eau, l’électricité, la
télécommunication, le service postal, etc. Comme ce qui est énoncé dans la Décision n°2003 -701 du juin 2003 se pronoçant
sur un différend entre les sociétés France Télécom et Completel, une subvention croisée existe dès lors que, « sur un marché
donné, les coûts de production du bien offert par un offreur sont couverts par des transferts de rentes perçues par ce même
offreur sur un autre marché. Une rente peut donc permettre de dégager les ressources nécessaires à la subvention d’un autre
service, soumis à la concurrence ».
977
Dans l’affaire Canada – Produits laitiers, les Etats-Unis ont allégué que, par l’intermédiaire de son Programme des
classes spéciales de lait, le gouvernement canadien avait subventionné les exportations des produits laitiers. Cela entraînait
une distorsion des marchés de produits laitiers et affectait d’une manière défavorable les ventes des produits laitiers
provenant des Etats-Unis. L’une des institutions canadiennes participant à c e programme, la Commission canadienne du lait
(la « CCL ») est une société d’Etat. Le Groupe spécial ainsi que l’Organe d’appel n’ont eu aucune difficulté de qualifier la
CCL d’un « organisme » du gouvernement fédéral canadien au sens de l’article 9.1 a) d e l’Accord sur l’agriculture. Voir
Canada – Mesures visant l’importation de lait et l’exportation de produits laitiers , Rapport du Groupe spécial, adopté le 17
mai 1999, WT/DS103/R, WT/DS113/R, para. 2.12 – 2.15, et 7.75 ; Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 13 octobre 1999,
WT/DS103/AB/R, WT/DS113/AB/R, para. 93 – 103

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

laisse aux Membres victimes de ces faits les seuls recours proposés par l’Accord sur
les subventions et les mesures compensatoires (l’Accord SMC). Or, ces recours ne
semblent pas être en mesure de répondre effectivement à ces types de subventions. 978
Il nous paraît ainsi tout à fait normal que les défauts existants dans l’encadrement des
activités des ECE et dans les remèdes appropriés à leurs effets de distorsion suscitent,
encore pendant les négociations du Cycle de Doha, des revendications fortes pour
procéder à une révision des règles sur les ECE.979

486. En outre, les accords de l’OMC, en particulier l’Accord sur l’agriculture,


souffrent d’une absence fondamentale en ce qui concerne la base juridique des
mesures d’effets équivalents aux subventions à l’exportation, telles que les garanties
de crédit à l’exportation, l’octroi de crédits à l’exportation, et les programmes
d’assurance. La seule disposition dans l’Accord sur l’agriculture portant sur ce type
de mesures est celle contenue dans l’article 10.2, qui soumet leur application à des
disciplines faisant l’objet d’un projet législatif futur de l’OMC. 980 L’aspect prospectif
de cette disposition rend précaire le statut de ces pratiques dans le régime multilatéral
du commerce agricole. Au moins, en attendant que ces disciplines soient élaborées, le
problème de droit applicable se pose chaque fois que l’ORD essaye de se prononcer
sur la question de savoir si telle ou telle garantie de crédit à l’exportation, ou bien tel
programme d’assurance est en conformité avec les règles pertinentes de l’OMC. C’est

978
Si l’on se réfère à la définition du « préjudice grave » de l’article 6.1 c) de l’Accord SMC pour porter des plaintes devant
le Groupe spécial de l’ORD, il sera difficile pour tout Membre de démontrer qu’en vertu de l’article 6.3 de l’Accord SMC,
ces comportements des ECE ont produit les effets de « détournement » des exportations d’autres Membres. Pour une analyse
détaillée, voir BENITAH M., The Law of Subsidies Under the GATT/WTO System, London, Kluwer Law International, 2001,
p. 113 ; cité par HERVE A. P., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospective du système de régulation
des subventions agricoles, op. cit., p. 252
979
En effet, le processus de révision a été enclenché par les Membres de l’OMC dans le cadre des négociations de Doha. A
l’occasion de la Conférence de Hongkong de 2005, les Ministres étaient convenus que les pratiques des ECE ayant des effets
de distorsion soient éliminées. A ce propos, les disciplines viseront à contraindre tous les exercices des pouvoirs publics
qui contourneraient les restrictions relatives aux subventions à l’exportation, au financement public et à la garantie contre les
pertes.
Voir OMC, Conférence ministérielle, Programme de travail de Doha, Déclaration ministérielle , WT/MIN(05)/DEC, 22
décembre 2005, para. 6
980
L’article 10.2 de l’Accord sur l’agriculture se lit comme suit :
« les Membres s’engagent à œuvrer à l’élaboration de disciplines convenues au niveau inter national pour régir
l’octroi de crédits à l’exportation, de garanties de crédit à l’exportation ou de programmes d’assurance et, après
accord sur ces disciplines, à n’offrir de crédits à l’exportation, de garanties de crédit à l’exportation ou de
programmes d’assurance qu’en conformité avec lesdites disciplines. »

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

exactement le problème auquel l’ORD a été confronté dans l’affaire Etats-Unis –


Coton Upland.981

487. Dans cette affaire, le Groupe spécial a été saisi par le Brésil pour savoir
si les programmes américains de garanties de crédit à l’exportation étaient contraires
aux articles 10.1 et 8 de l’Accord sur l’agriculture. 982 Le Groupe spécial a tenté de
résoudre ce problème en se référant aux disciplines applicables aux subventions à
l’exportation au sens général du terme. Son raisonnement juridique a d’abord assimilé
les garanties de crédit à l’exportation en cause aux subventions à l’exportation au
sens de l’Accord SMC. 983 Etant donné que ces garanties de crédit à l’exportation ne
figurent pas dans la liste de l’article 9 de l’Accord sur l’agriculture, ils constituent
des subventions à l’exportation au sens de l’article 10.1 du même accord. Ensuite, le
Groupe spécial a constaté que ces programmes de garanties de crédit à l’exportation
avaient été appliqués par les Etats-Unis d’une manière qui entraîne un contournement
de leurs engagements en matière de subventions à l’exportation. 984 Aux yeux du
Groupe spécial, le seul fait que l’article 10.2 de l’Accord sur l’agriculture s oit
spécifiquement consacré à cette catégorie particulière de mesures, ne permet pas de
les exempter des obligations générales telles qu’elles sont prévues par l’article 10.1.
Dans la mesure où une garantie de crédit à l’exportation pour les produits agric oles
correspond à la définition d’une subvention à l’exportation aux fins de l’article 10.1
de l’Accord sur l’agriculture, elle sera soumise aux disciplines d’anti-contournement

981
Le 27 septembre 2002, le Brésil a demandé l’ouverture de consultations avec les Etats -Unis concernant les subventions
qu’ils ont accodées aux producteurs, utilisateurs et/ou exportateurs de coto n upland des Etats-Unis, ainsi que la législation,
les réglementations, les instruments réglementaires et les modifications y relatives prévoyant de telles subventions (y
compris des crédits à l’exportation), des dons et toute autre mesure d’aide destinés aux producteurs, utilisateurs et
exportateurs de coton upland des Etats-Unis. D’après le Brésil, ces mesures sont des subventions prohibées et peuvent
donner lieu à une action. Elles sont incompatibles avec certaines obligations contractées par les Etats -Unis dans le cadre de
l’Accord sur l’agriculture, de l’Accord SMC et du GATT de 1994. Le Brésil a demandé le 6 février 2003 l’établissement
d’un groupe spécial.
982
Les Etats-Unis ont mis en place trois types de programmes de garanties de crédit à l’exportation du coton. Les deux
premiers programmes, le General Sales Manager 102 (GSM 102) et le General Sales Manager 103 (GSM 103), fournissent
des garanties aux exportateurs lorsque le crédit est accordé par des institutions financières étrangères. Le troisième type de
programme, le Programme de garantie du crédit–fournisseur (Supplier Credit Guarantee Program, SCGP), s’applique
lorsque le crédit est accordé par l’exportateur à l’acheteur des produits agricoles des Etats -Unis. Pour une description plus
détaillée de ces programmes, voir Etats-Unis - Subventions concernant le coton Upland, Rapport du Groupe spécial, adopté
le 8 septembre 2004, WT/DS267/R, para. 7.236 – 7.244
983
Sur ce point, le Groupe spécial a constaté que la Société de crédit pour les produits de base des Etats-Unis (U.S.
Commodity Credit Corporation) avait mis en place les programmes de garanties de crédit à l’exportation GSM 102, GSM
103 et SCGP « à des taux de primes qui sont insuffisants pour couvrir, à longue échéance, les frais et les pertes au titre de la
gestion de ces programmes » au sens du point j) de la Liste exemplative de subventions à l’exportation figurant à l’Annexe I
de l’Accord SMC. Ibid., para. 7.867 – 7.869
984
Ibid., para. 7.881

- 300 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
985
imposées par cette disposition. L’Organe d’appel a souscrit à la décision du Groupe
spécial et aussi à son raisonnement. 986

488. Il est aisé de voir que l’ORD dans l’affaire Etats-Unis – Coton Upland
s’est efforcé de combler la carence textuelle de l’Accord sur l’agriculture en matière
de garanties de crédit à l’exportation, tout en passant par une application provisoire
d’autres disciplines existantes susceptibles de présenter un intérêt. Toutefois,
l’approche prise par l’ORD dans l’interprétation de l’article 10.2 ne nous paraît pas
très convaincante. On a l’impression que le raisonnement du Groupe spécial et de
l’Organe d’appel étaient plus fondé sur des considérations politiques que sur des
arguments juridiques. 987 Sur ce point, nous partageons l’opinion séparée émise par un
membre de l’Organe d’appel dans cette affaire. En fait, la véritable existence de
l’article 10.2 témoigne de la claire conscience des Membres de l’OMC quant au
risque de contournement susceptible d’être causé par les crédits à l’exportation, les
garanties de crédit à l’exportation et les programmes d’assurance, ainsi que la
nécessité d’imposer des disciplines rigoureuses. Cependant, les Membres se
contentent de ne pas s’assujettir à des engagements immédiats, tout en laissant la
réglementation de ces mesures à des disciplines à élaborer ultérieurement. 988 Pour
nous, l’application des règles existantes à ces mesures va à l’encontre de l’intention
réelle des négociateurs telle qu’exprimée tout au long de l’histoire des négociations
multilatérales du Cycle de l’Uruguay.

985
Ibid., para. 7.908 – 7.911
Le raisonnement du Groupe spécial est comme suivant : si les rédacteurs de l’Accord sur l’agriculture avaient eu l’intention
d’exclure ou d’exempter ces mesures d’obligations d’anti contournement, ils l’auraient exprimée par une indication textuelle
explicite établissant que les disciplines existantes ne s’appliquent pas en attendant la négociation de disciplines convenues au
niveau international à laquelle fait référence l’article 10.2. L’absence à l’article 10.2 d’une telle indication implique que les
disciplines existantes énoncées dans l’Accord sur l’agriculture s’appliquent jusqu’à ce que des disciplines spécifiques visant
les crédits à l’exportation, les garanties de crédit à l’exportation et les programmes d’assurance aient été convenues au
niveau international.
Etats-Unis – Subventions concernant le coton Upland, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 3 mars 2005,
986

WT/DS267/AB/R, para. 609 – 610


987
Pour certains observateurs, les membres de l’ORD dans cette affaire ont essayé de rééquilibrer les rapports de force sur le
terrain, dans le seul but de contenter les pays en développement et de débloquer ainsi les négociations de Doha qui s’étaient
déjà trouvées dans l’impasse. C’est pour cette raison que la reprise de négociations de Doha à la suite de cette déci sion a été
considérée comme l’une des conséquences de l’affaire Etats-Unis – Coton Upland.
CROSS K. H., « King Cotton, Developing Countries and the “Peace Clause” : The WTO US Coton Subsidies Decision »,
J.I.E.L., Vol. 9, n°1, 2006, pp. 189 – 195 ; également HERVE A. P., Le droit de l’OMC et l’agriculture: analyse critique et
prospective du système de régulation des subventions agricoles, op. cit., p. 340
Etats-Unis - Subventions concernant le coton Upland, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 3 mars 2005,
988

WT/DS267/AB/R, para. 631 – 641

- 301 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

489. Il est indéniable que l’aspect prospectif de l’article 10.2 laisse la


possibilité aux Membres de trouver le moyen d’éluder leurs engagements en matière
de subventions à l’exportation pour les produits agricoles. Or, l’impératif de combler
cette lacune ne peut pas justifier une interprétation d’un texte lui faisant dire ce qu’il
ne dit pas, sous prétexte d’appliquer les règles d’interprétation des traités telles que
codifiées par les articles 31 et 32 de la Convention de Vienne sur le droit des
989
traités. Le risque que les pays développés exportateurs vont continuer à
subventionner, parallèlement au processus de la réforme du commerce agricole, de
façon massive l’exportation de leurs produits agricoles sous formes de crédits à
l’exportation ou de programme d’assurance, illustre justement l’urgence d’élaborer
les disciplines visées par l’article 10.2 de l’Accord sur l’agriculture. 990

490. Face à la pratique continue des subventions agricoles déloyales par les
pays de l’OCDE, la plupart de pays en développement subissent une double
contrainte dans le recours aux subventions « légitimes » pour soutenir le
développement du secteur agricole. Sur le plan juridique, un grand nombre de pays en
développement ont signalé dans leurs listes d’engagements une MGS totale de base
égale à zéro ou inférieur au seuil de minimis, tout en négligeant ou sous-estimant
certains programmes de soutien effectivement accordés à l’agriculture pendant la
période de base. 991 A propos des MGS totales de base déclarées, dont les valeurs sont
très faibles, on constate également certaines erreurs dans leur calcul. 992 Ce calcul
inapproprié de la MGS réduit nettement l’ampleur du soutien non exempté, tel que
soutien direct des prix, qui pourra être accordé à l’avenir au développement du

989
HERVE A. P., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospective du système de régulation des
subventions agricoles, op. cit., p. 335
990
La décision de l’affaire Etats-Unis – Coton Upland a bien illustré le rôle important du système de règlement des
différends dans la défense des intérêts commerciaux légitimes des Membres, ainsi que sa contribution significative dans
l’établissement du cadre juridique de l’OMC en matière de subventions à l’exportation. Or, les effets juridiques produits par
cette décision demeurent limites en pratique, du fait qu’elle s’impose seulement aux échanges du coton entre les Etats -Unis
et le Brésil. Les mesures d’effets équivalents aux subventions à l’exportation ne font l’objet d’aucune contrainte particulière
pour ce qui est d’autres produits agricoles provenant d’autres Membres de l’OMC. En tout état de cause, il faut attendre la
clôture du Cycle de Doha pour voir un accord concret qui donne un aperçu des engagements réels des Membres en ce qui
concerne les mesures visées par l’article 10.2.
991
Sur ce point, on parle souvent du soutien à certains facteurs de production tels que carburant et électricité, et du so utien à
des services tels qu’irrigation ou détention des stocks.
992
Par exemple, on note souvent l’inclusion du soutien négatif dans la MGS totale.

- 302 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
993
secteur agricole et du milieu rural. Sur le plan financier, l’agriculture dans les pays
en développement fait habituellement l’objet de diverses taxes et non pas l’objet des
aides publiques. Faute des ressources financières et techniques nécessaires et des
expériences précédentes en la matière, la plupart des pays en développement ne
disposent simplement pas de la capacité requise pour appliquer pleinement les
dispositions de l’Accord sur l’agriculture afin de réaliser les objectifs de leurs
politiques agricoles tels que le renforcement de la sécurité alimentaire nationale.

491. Il faut admettre que les aspects défectueux de l’Accord sur l’agriculture
et sa mise en œuvre ont effectivement ruiné la possibilité pour les Membres en
développement, notamment ceux menacés chroniquement par la pénurie alimentaire,
de profiter de l’expansion du commerce agricole pour améliorer leur accès physique
ou économique à l’alimentation. Les principaux outils offerts par cet accord visant à
aider au renforcement de la sécurité alimentaire nationale, tels que le mécanisme de
sauvegarde spéciale et celui du traitement spécial pour les produits constituant un
« aliment de base prédominant », sont largement inaccessibles pour la plupart des
Membres en développement. 994 Certains arrangements ont encore pour effet de
déprimer le développement de la production agricole dans ces pays.

Paragraphe 2 - L’inadaptation de l’Accord sur l’agriculture à


l’évolution récente de la situation alimentaire

492. La situation alimentaire mondiale s’est dégradée sérieusement à la suite


de la crise alimentaire de 2007/2008. Cette crise a particulièrement frappé les
échanges internationaux dans le domaine agro-alimentaire et ses effets pervers
persistent jusqu’à aujourd’hui. 995 Les discussions tendant à dégager des réponses à
cette crise ont bien suscité un renouveau d’intérêt pour stimuler un environnement
commercial plus propice à la sécurité alimentaire. Face au changement radical des
paramètres fondamentaux du marché agricole mondial (A), le cadre de l’OMC

993
FAO, Les négociations commerciales multilatérales sur l’agriculture – Manuel de référence – II – L’Accord sur
l’agriculture, op. cit., Module 1.5
994
Voir le present travail, para. 338 et 347
995
OCDE-FAO, Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2013 – 2022, Paris, 2013, pp 17 – 18

- 303 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

régissant les échanges agricoles montre une forte inadaptation à l’actualité de la


situation alimentaire mondiale (B).

A. Le changement radical du marché agricole mondial


493. Pendant les dernières décennies, les principaux paramètres qui
définissent le marché agricole mondial et son fonctionnement ont évolué
significativement. Aux fins du présent travail, l’accent est mis sur l’évolution des
circonstances dans lesquelles a été conçu l’encadrement multilatéral du commerce
agricole, et sur le changement des objectifs recherchés par les politiques agricoles et
commerciales. Il ne faut pas oublier que la participation de plus en plus active des
pays en développement au commerce agricole apporte également une modification
importante aux rapports de force entre les acteurs du marché mondial.

494. Lors de l’élaboration des premières disciplines régissant des échanges


agricoles multilatéraux, le monde souffrait d’une surproduction agricole résultant de
la remarquable « Révolution verte » et d’une baisse des prix des principaux produits
alimentaires sur le marché mondial. C’est aussi une époque où l’on était vivement
inquiet des politiques agricoles intérieures appliquées par les grandes puissances
économiques en la matière : les Etats-Unis et l’CEE. Leurs politiques encourageaient
non seulement une production nettement supérieure à la demande intérieure, mais
facilitaient également les écoulements à bas prix des aliments excédentaires sur le
marché mondial. 996 Les effets réels de ces politiques agricoles étaient d’ailleurs
assurés par la mise en place des politiques commerciales, qui cherchaient à protéger
strictement leurs marchés internes contre les importations des produits agricoles
provenant d’autres pays, ainsi qu’à créer de façon artificielle des conditions de
concurrence favorables aux exportations de leurs propres produits agricoles. C’était
justement dans ces circonstances que la conception de l’encadrement du commerce
agricole de l’OMC telle que l’on voit aujourd’hui a été élaborée lors des négociations
du Cycle de l’Uruguay.

996
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , Note d’information du Rapporteur spécial
pour le droit à l’alimentation, N° 4, novembre 2011, p. 13

- 304 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

495. Ce fait justifie aussi notre observation sur une répartition déséquilibrée
des forces entre les différents volets des disciplines de l’Accord sur l’agriculture. Ce
déséquilibre reflète exactement les différents niveaux d’importance accordée par les
négociateurs aux objectifs poursuivis par l’encadrement multilatéral du commerce
agricole. A ce stade, l’accent a été mis sur les moyens de limiter les conflits
commerciaux entre pays exportateurs et d’ouvrir davantage les économies protégées
aux importations. Ainsi, une partie importante du texte de l’Accord sur l’agriculture
tend à éliminer l’ensemble des obstacles non tarifaires à l’importation, à réduire
significativement les droits de douane, et à restreindre l’application abusive du
soutien agricole. Les engagements pris par les Membres dans les matières concernées
sont bien chiffrés et leur mise en œuvre est soumise à des calendriers précis. Par
contre, aucune discussion n’a porté sur la question de l’accès des pays importateurs
aux marchés mondiaux, et les règles concernant les restrictions et taxes à
l’exportation sont très peu nombreuses. Les obligations imposées par ces règles sont
ambigües, ce qui les prive d’une bonne partie de leur force contraignante. 997

496. En outre, dans cette ambiance favorable à la promotion du libre-échange,


les pays en développement sont invités à réaliser l’ajustement structurel économique
et à s’ouvrir aux marchés internationaux, en abandonnant les protections et soutiens
accordés auparavant à la production locale des denrées alimentaires de base. 998 Ils
sont aussi encouragés à réorienter leur production agricole vers des cultures de rente,
et à profiter du niveau bas des cours internationaux des produits alimentaires pour
répondre à leurs besoins alimentaires. Il s’en est suivi un recul très net des
investissements publics dans l’agriculture. 999

497. La fin du XXème siècle témoigne de la fin de l’ère de l’abondance


alimentaire. La surproduction agricole et le recul des prix ne sont plus l’actualité
d’aujourd’hui. La scène est dominée par la contraction sévère de l’offre par rapport à
la croissance forte des besoins alimentaires. En outre, l’économie alimentaire

997
HLPE, Volatilité des prix et sécurité alimentaire, op. cit., p. 12
998
ONU, Conseil des droits de l’homme, Preliminary Report to the Drafting Group of the Human Rights Council Advisory
Committee on the Right to Food, Working Paper by Jean Ziegler submitted to the Advi sory Committee, A/HRC/AC/2/CRP.2,
19 janvier 2009, p. 11 – 12
999
De SCHUTTER O., L’Organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 7

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

mondiale connait des bouleversements structurels profonds. Le jeu du marché


agricole mondial ne se borne plus aux pures et simples interactions entre pro ducteurs
et consommateurs des produits alimentaires. De nouveaux éléments tels que l’énergie
et la finance s’interposent dans la dynamique entre l’offre et la demande. Ce fait
ajoute une forte dose de complexité et de volatilité au fonctionnement du marché
agricole mondial. 1000 La Crise alimentaire mondiale de 2007/2008 a bien marqué le
sommet des hausses de prix et des fluctuations sévères des cours internationaux pour
les principaux produits alimentaires de base. 1001

498. Ayant frappé notamment les pays en développement, cette crise a mis en
lumière l’impératif absolu d’augmenter les investissements publics dans l’agriculture
et l’alimentation, et de renforcer les capacités des Etats à réglementer les politiques
alimentaires à des fins de sécurité alimentaire. Dans ces circonstances, les règles de
l’OMC, notamment celles de l’Accord sur l’agriculture, sont très importantes, car
elles définissent le cadre général de référence pour la politique agricole interne de
tous les Membres. Aux yeux du Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à
l’alimentation, le régime multilatéral du commerce agricole qui est actuellement axé
sur la gestion des réactions politiques des Membres de l’OMC face à l’abondance
alimentaire, doit se réorienter vers l’encouragement, voire le soutien, de divers
programmes agricoles destinés à atténuer la hausse des prix de produits agricoles et
leur volatilité. En cela, une grande souplesse doit être réservée particulièrement pour
les pays en développement. 1002

499. Pour améliorer substantiellement la sécurité alimentaire de ces pays, les


nouvelles politiques agricoles et commerciales doivent chercher à atteindre les
objectifs suivants :

- la croissance substantielle des investissements publics dans l’agriculture et


les soutiens aux petits agriculteurs, afin de renforcer la capacité de
production nationale et les possibilités économiques des petits agriculteurs ;

1000
Ibid., p. 1
1001
Voir le présent travail, para. 460
De SCHUTTER O., L’Organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1002

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial interna tional, op. cit., pp. 20 – 21

- 306 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

- la mise en place de filets de sécurité et de programmes de protection


sociale, qui va offrir un grand potentiel dans la lutte contre la vulnérabilité
des pauvres face à l’insécurité alimentaire ;

- la constitution de réserves alimentaires à l’échelon national ou régional


pour permettre aux gouvernements d’amortir l’impact des hausses de prix et
de limiter la volatilité des prix des produits agricoles de base ;

- la gestion coordonnée du marché, notamment la mise en place d’offices de


commercialisation et de systèmes de gestion de l’approvisionnement ;

- la réduction de la dépendance excessive du commerce international pour


garantir les approvisionnements alimentaires. 1003

500. A une telle réorientation des politiques agricoles et commerciales dans


une direction favorable à l’amélioration de la sécurité alimentaire, s’ajoute encore un
changement important des rapports de force entre les joueurs du marché agricole
mondial. Ce changement est en fait le résultat d’une revendication forte des pays en
développement portant sur leur participation à l’expansion des échanges
internationaux, avec tous les avantages qu’elle implique. 1004 Une telle position est très
bien exprimée par le fameux slogan du « Trade, not Aid », 1005 dont l’essentiel est
repris par tous les pays participant à la CNUCED lors de sa 10 ème session tenue au
Bangkok en 2000.

501. La déclaration adoptée à l’issue de cette conférence rappelle


l’engagement de la CNUCED pour « un système commercial multilatéral qui soit
juste, équitable et réglementé, qui fonctionne d’une manière non discriminatoire et
transparente, et procure des avantages à tous les pays, en particulier les pays en
développement » (notre traduction). La déclaration indique également que « pour

De SCHUTTER O., L’Organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1003

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., pp. 4 – 17
1004
VINCENT Ph., L’OMC et les pays en développement, op. cit., p. 204
L’expression « Trade, not Aid » a été lancée pour la première fois par Raul Prebisch, fondateur de la CNUCED, lors de la
1005

première session de celle-ci en 1964. Depuis là, cette philosophie ne cesse pas de s’évoluer, en incluant progressivement les
idées du « Trade and Aid » et « Aid for Trade ». Sur ce sujet, voir De LOMBAERDE P. et PURI L. (dir.), Aid for Trade :
Global and Regional Perspectives, le deuxième rapport mondial sur l’intégration régionale, Vol. 2 des Séries de l’Université
des Nations Unis sur le régionalisme, Dordrecht, Springer, 2009, pp. 5 – 6

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

qu’un tel système existe, il faudra en particulier améliorer l’accès au marché pour les
biens et les services présentant un intérêt particulier pour les pays en développement,
régler les questions relatives à la mise en œuvre des accords de l’OMC, appliquer
pleinement un traitement spécial et différencié, faciliter l’accession à l’OMC et
fournir une assistance technique » (notre traduction). 1006 Par cette déclaration, la
CNUCED a réaffirmé sa position que tous les pays et toutes les organisations
internationales devraient faire tout ce qui est en leur pouvoir, pour que le système
commercial multilatéral réalise son plein potentiel dans la promotion de l’intégration
de tous les pays, notamment les PMA, dans l’économie mondiale. 1007

502. En ce qui concerne l’OMC, la ferme volonté des pays en développement


de participer aux échanges multilatéraux s’est traduite d’abord par un nombre
important de demandes d’accession. Selon les statistiques du Secrétariat de l’OMC,
les nouveaux Membres qui ont adhéré à l’OMC depuis 1995 sont au nombre de 36. 1008
Jusqu’en mai 2017, les groupes de travail des accessions de l’OMC connaissent
encore 21 demandes d’accession faisant l’objet des travaux en cours. 1009

1006
CNUCED, Bangkok Declaration : Global Dialogue and Dynamic Engagement, TD/387, adoptée lors de la 10 ème session
de la CNUCED à Bangkok, 18 février 2000, para. 10
Le texte original est en anglais :
« The Conference emphasizes commitment to a multilateral trading system that is fair, equitable and rules -based and
that operates in a non-discriminatory and transparent manner and in a way that p rovides benefits for all countries,
especially developing countries. This will involve, among other things, improving market access for goods and
services of particular interest to developing countries, resolving issues relating to the implementation of Wo rld
Trade Organization (WTO) agreements, fully implementing special and differential treatment, facilitating accession
to the WTO, and providing technical assistance. The Conference reiterates that all countries and international
organizations should do their utmost to ensure that the multilateral trading system fulfils its potential in terms of
promoting the integration of all countries, in particular the least developed countries, into the global economy. A
new round of multilateral trade negotiations should take account of the development dimension. Securing early
progress on all these issues remains a matter of urgency for the international community. The Conference
emphasizes the role and contribution of regional integration in this process. »
1007
Ibid.
1008
Ce sont Afghanistan, Albanie, Arabie Saoudite, Arménie, Bulgarie, Cambodge, Cap -Vert, Chine, Croatie, Équateur,
Estonie, Ex-République Yougoslave de Macédoine, Fédération de Russie, Géorgie, Jordanie, Kazakhstan, Lettonie, Lituanie,
Moldova, Mongolie, Monténégro, Népal, Oman, Panama, République démocratique populaire Lao, République du Libéria,
République kirghize, Samoa, Seychelles, Tadjikistan, Taipei chinois, Tonga, Ukraine, Vanuatu, Viet Nam, Yémen. Voir
OMC, Accessions : protocoles d’accession des nouveaux Membres depuis 1995, y compris les engagements concernant les
marchandises et les services, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 16 octobre 2017)
1009
Ils sont Algérie, Andorre, Azerbaïdjan, Bahamas, Bélarus, Bhoutan, Bosnie -Herzégovine, Comores, Éthiopie, Guinée
équatoriale, Iran, Iraq, Libye, Ouzbékistan, République arabe syrienne, République Libanaise, Sao Tomé-et-Principe, Serbie,
Somalie, Soudan et Timor-Leste. Voir OMC, Accessions : tableau récapitulatif des accessions en cours, mise à jour juillet
2016, texte disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 16 octobre
2017)

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

503. Ensuite, cette participation dépasse largement une pure et simple


soumission aux règles existantes. D’un côté, en dehors d’une réclamation constante
de la mise en œuvre effective des traitements spéciaux et différenciés déjà inscrits
dans les accords de l’OMC, les pays en développement cherchent à mettre fin aux
politiques agricoles et commerciales préjudiciables des pays développés. L’affaire
Etats-Unis – Coton Upland a bien marqué le succès de ces tentatives dans le domaine
de subventions agricoles.

504. Dans cette affaire, le Brésil est parvenu à faire condamner, par les
instances judiciaires de l’OMC, l’ensemble du dispositif juridique des subventions
agricoles accordées aux producteurs, utilisateurs et/ou exportateurs américains de
coton Upland. 1010 En plus des protagonistes du différend, cette affaire a touché
également tous les principaux partenaires des échanges internationaux du coton
Upland.1011 Du fait que cette affaire connaît une implication massive des Membres de
l’OMC, et qu’elle intervient en pleine période des négociations du Cycle de Doha, les
constatations de l’ORD sur les subventions américaines du coton Upland revêtent une
signification importante pour le réaménagement futur des règles de l’OMC en matière
de soutien agricole. Car c’est par cette affaire qu’a été clairement reconnue sur le
plan politique l’existence de « forces concurrentes à l’hégémonie américano-
européenne » dans le domaine du commerce agricole. C’est aussi par cette affaire que
les dispositifs législatif et réglementaire relatifs aux subventions agricoles dans les
pays développés a été, pour la première fois, expressément condamné dans son

1010
Il s’agit de l’ensemble de la législation, les réglementations, les instruments réglementaires et les modifications relatives
au coton Upland, qui prévoient de telles subventions (y compris des crédits à l’exportation), des dons et toute autre mesure
d’aide destinés aux producteurs, utilisateurs et/ou exportateurs de coton Upland des Etats -Unis.
Précisément, le Brésil a demandé le Groupe spécial de :
1) vérifier la conformité des mesures de soutien interne américaines aux dispositions de l’article 13 de l’Accord sur
l’agriculture ;
2) statuer sur la question de savoir si les législations et réglementations des Etats -Unis en matière de soutien à
l’exportation des produits agricoles violent les articles 3.3, 8, 9.1 et 10 de l’Accord sur l’agriculture, et les
articles 3.1 et 3.2 de l’Accord SMC ;
3) examiner si les programmes américains de garanties de crédit à l’exportation du coton Upland sont incompatibles
avec les articles 8 et 10.1 de l’Accord sur l’agriculture, et les articles 3.1 et 3.2 de l’Accord SMC ;
4) constater si la loi américaine ETI (FSC Repeal and Extraterritorial Incom Act) de 2000 est compatible avec les
articles 8 et 10.1 de l’Accord sur l’agriculture et les articles 3.1 et 3.2 de l’Accord SMC.
Le Goupe spécial et l’Organe d’appel ont tous les deux confirmé l’essentiel des allégations brésiliennes. Voir Etats-Unis –
Subventions concernant le coton Upland, Rapport du Groupe spécial, adopté le 8 septembre 2004, WT/DS/267/R, para. 7.338
et 7.369, et Rapport de l’Organ d’appel, adopté le 3 mars 2005, WT/DS267/AB/R, para. 763
1011
En plus du Brésil et des Etats-Unis, protagonistes du différend, cette affaire connait la participation des autres pays en
tant que tierces parties, à savoir : Argentine, Australie, Bénin, Canada, Tchad, Chine, Taipei chinois, Communautés
européennes, Inde, Nouvelle-Zélande, Pakistan, Paraguay, Venezuela, République bolivarienne, Japon et Thaïlande.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1012
ensemble sur le plan juridique. Aux yeux de certains auteurs, la victoire du Brésil
sur les subventions cotonnières a bien marqué un tournant dans l’évolution du
système du commerce agricole de l’OMC. Ce système est en train de sortir de la
domination conjointe des Etats-Unis et de l’Union européenne et se soumet de plus en
plus à l’influence des pays en développement, notamment des pays émergents tels que
le Brésil, la Chine et l’Inde. 1013

505. De l’autre côté, à l’opposé du silence des pays en développement lors de


l’élaboration des premières disciplines agricoles de l’OMC, les pays développés se
sont regroupés en différentes coalitions afin de renforcer leurs positions dans les
négociations commerciales du Cycle de Doha. 1014 On voit surtout que le Brésil et
l’Inde n’hésitent pas à imposer leurs positions dans les négociations en cours et à agir
comme « leader » de coalition dans les arènes multilatérales. Ils visent à redéfinir
l’encadrement juridique des échanges agricoles en leur faveur. Si les pays émergents
constituent la force principale à cette fin, le rôle que d’autres pays en développement
peuvent jouer est non négligeable. Dans ce sens, la présence des pays africains, le
Bénin et le Tchad, dans l’affaire Etats-Unis – Coton Upland en tant que tierces
parties mérite une attention particulière.

506. En fait, la participation des pays africains à cette affaire est la première
manifestation de leur détermination à se faire entendre dans les débats portant sur la
question de coton. Afin de soutenir leur position dans ces débats, quatre pays
africains, Bénin, Burkina-Faso, Mali et Tchad, ont introduit l’initiative sectorielle en
faveur du coton lors de la conférence ministérielle de Cancun en 2003. 1015 Les auteurs
de cette initiative ont préconisé la mise en place à Cancun d’un système de réduct ion

HERVE A. P., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospective du système de régulation des
1012

subventions agricoles, op. cit., p. 322


1013
CROSS K. H., « King Cotton, Developing Countries and the “Peace Clause”: The WTO US Cotton Subsidies Decision »,
op. cit., pp. 153 – 154, et 188 – 189
1014
La coalition des pays en développement la plus importante est G20 ou G22, étant composée de : Afrique du Sud,
Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Chine, Colombie, Costa Rica, Cuba, Egypte, El Salvador, Equateur, Guatemala, Inde,
Mexique, Nigéria, Pakistan, Paraguay, Pérou, Philippines, Thaïlande, Venezuela.
Nous notons également le G90, qui regroupe les PMA, les membres de l’Union africaine, et les pays du groupe des Etats
d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique.
OMC, Conférence ministérielle de Cancun, Réduction de la pauvreté : initiative sectorielle en faveur du coton –
1015

Proposition conjointe du Bénin, du Burkina Faso, du Mali et du Tchad , le 15 août 2003, WT/MIN (03) /W/2 et WT/MIN (03)
/W/2/Add.1, 4p. Egalement GOUBA A., L’initiative sectorielle en faveur du coton africain : une négociation entre
souverains inégaux, Paris, L’Harmattan, 2007, 215p.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

du soutien à la production du coton en vue de leur élimination totale. 1016 Ils ont
également proposé la mise en place d’une série de mesures transitoires, qui visent à
indemniser les pertes de revenus subies par les producteurs de coton des PMA en
attendant l’élimination totale de ce soutien. L’installation d’un fonds d’urgence
d’appui à la production cotonnière a été prévue à cette fin. 1017

507. Suite à l’échec de la Conférence ministérielle de Cancun, les discussions


sur les soutiens au secteur cotonnier connaissent très peu de progrès dans le cadre des
négociations commerciales, bien que l’initiative sectorielle en faveur du coton jouisse
d’une grande légitimité. 1018 Le blocage sur cette question constitue effectivement
l’une des causes principales de l’impasse des négociations du Cycle de Doha.
L’observation de l’ancien Directeur général de l’OMC, Pascal LAMY, témoigne
parfaitement des impacts que les pays en développement peuvent exercer sur le
progrès des négociations commerciales en cours : « sans un accord sur la question du
coton, il ne peut pas y avoir de modalités concernant l’agriculture et les produits
industriels, …, sans modalités, nous ne pourrons pas ouvrir la voie menant à la
conclusion du Cycle [de Doha] ». 1019

1016
Sur ce point, ils ont précisément proposé :
- l’amélioration de l’accès aux marchés, notamment un accès libre et sans contingent pour le coton et l es produits
dérivés du coton pour les PMA ;
- l’élimination totale des soutiens internes ayant effet de distorsion au plus tard le 21 septembre 2005 ;
- les disciplines pour éviter les transferts d’une catégorie à l’autre des soutiens internes ;
- les critères ambitieux et spécifiques pour les soutiens autorisés au titre des catégories verte et bleue ;
- l’élimination totale des subventions à l’exportation du coton au plus tard le 1 juillet 2005 ;
- la notification annuelle des Membres à l’OMC concernant leurs progra mmes de subventions au coton ;
- l’obligation du Secrétariat de l’OMC d’établir des rapports périodiques sur la mise en œuvre des mesures
concernées.
OMC, Sous-Comité du Coton, Propositions d’éléments de modalités dans le cadre de l’initiative sectorielle en faveur du
coton, Communication du Groupe africain, TN/AG/SCC/GEN/2, 22 avril 2005, para. 17 – 24
1017
Pour juguler les conséquences socio-économiques pour les communautés paysannes des pertes de revenus consécutives
aux subventions à la production du coton, le niveau de ressources consacrées à ce fonds correspondra à 20% de la valeur de
la production cotonnière de l’année la plus favorable sur les trois dernières années pour chaque pays concerné. Ibid., para. 27

La légitimité de cette initiative peut être justifiée par les faits qu’ :
1018

1) elle implique tous les producteurs de coton africain sans exclusive ;


2) elle réclame une plus grande libéralisation des échanges agricoles plutôt que le bénéficie d’un traitement spécial
et différentié ;
3) elle est favorablement accueille non seulement par le groupe de Cairns et le G90, mais aussi par de nombreux
ONG intéressant au problème de coton africain.
MIROUDOT S., Quel avenir pour l’initiative sectorielle en faveur du coton après l’échec de Cancun ? – Rapport de
recherche, Paris, OCDE, 2014, p. 14 et s.
1019
Pascal LAMY a considéré la question de coton comme le « test décisif » pour l’engagement en matière de développement
pris dans le cadre du Cycle de Doha.
LAMY P., Allocution du 2 décembre 2008, Discours prononcé lors de la Réunion multipartenaires de haut niveau sur le coton
de la CNUCED, texte disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le
31 août 2016)

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

B. L’inadaptation des institutions commerciales à l’actualité de la situation


alimentaire mondiale
508. Aujourd’hui, ce qui inquiète énormément la communauté internationale,
ce sont le problème de la flambée des prix des produits alimentaires et celui de la
persistance de leur volatilité. Ils rendent extrêmement critique la sécurité alimentaire
d’un nombre exorbitant des populations dans les pays en développement. L’Accord
sur l’agriculture constituant le cadre général définissant les politiques agricoles et
alimentaires des Membres de l’OMC, il est regrettable de voir que la manière dont cet
Accord traite des préoccupations alimentaires est évidemment incompatible avec les
graves difficulités auxquelles est confronté la communauté internationale. 1020

- L’inadaptation de l’Accord sur l’agriculture aux marchés alimentaires


mondiaux sous tension

509. Il faut noter que la forte croissance des prix des produits alimentaires de
base et l’alourdissement significatif des factures des importations alimentaires ne sont
pas des phénomènes rares pour le marché mondial. 1021 On peut identifier, depuis les
années 1970, cinq épisodes de flambée des prix des produits alimentaires de base :
1974 – 1976, 1980 – 1982, 1995 – 1997, 2007 – 2008 et 2010 – 2011. Au total, elles
durent environ 10 ans et représentent, sur le plan temporel, 25% des cours
internationaux pour les produits agricoles. 1022 En effet, lors des négociations du Cycle
de l’Uruguay, les pays participants ont pu déjà anticiper la hausse des produits
agricoles, résultant de l’incorporation de l’agriculture dans le régime commercia l
multilatéral. C’était pour cela que la Décision de Marrakech a été élaborée en tant que
réponse à la hausse potentielle des cours internationaux des produits alimentaires. 1023
Il est pourtant surprenant de voir que si peu de considération a été accordée par les
accords de l’OMC, et par l’Accord sur l’agriculture plus particulièrement à la

1020
On voit que même les participants aux négociations commerciales en cours sont conscients de l’inflexibilité et
l’inadaptation du régime multilatéral du commerce vis -à-vis d’un monde qui ne cesse pas d’évoluer. Voir BELLMANN C.,
HEPBURN J. et WILKE M, « The Challenges Facing the Multilateral Trading System in Addressing Global Public Policy
Objectives », Revue internationale de politique de développement, Vol. 3, 2012, para. 67
1021
FAO, La flambée des prix des denrées alimentaires : faits, perspectives, effets et actions requises, HLC/[Link]/1,
Document d’information présenté à la Conférence de Haute niveau sur la sécurité alimentaire mondiale : les défis du
changement climatique et des bioénergies, Rome, 3 – 5 juin 2008, para. 7
1022
KONANDREAS P., Trade Policy Measures during Food Price Swings: WTO-Compatible Instruments to Respond to
World Price Instability, Rome, FAO, 2010, p. 2
1023
Voir le présent travail, para. 386 – 389

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

question des tensions sur les marchés d’approvisionnement alimentaire au plan


mondial.

510. Il nous semble que l’indifférence de l’Accord sur l’agriculture à l’égard


des pénuries alimentaires reflète une domination des exportateurs nets de denrées
alimentaires dans les négociations du Cycle de l’Uruguay. Comme indiqué ci -dessus,
les objectifs recherchés par les règles commerciales de l’OMC relatives à
l’agriculture se concentrent plutôt sur l’encadrement des politiques agricoles
permettant une surproduction agricole, celle-ci étant facilitée par des mesures
protectives à la frontière et des soutiens financiers. Par rapport à cela, la sécurité
alimentaire revêtait peu d’importance pour les négociateurs et restait seulement une
préoccupation lointaine qui n’a pas été traitée en fonction de ses propres
caractéristiques. 1024

511. Cette indifférence se traduit d’abord par le fait que les arrangements de
l’Accord sur l’agriculture consacrés aux préoccupations alimentaires sont peu
nombreux, et que la plupart de ces arrangements visent seulement à un aspect
spécifique du problème alimentaire : la protection du marché interne contre les
perturbations résultant de la forte augmentation des importations des produits
alimentaires à bas prix. Ici, nous parlons du mécanisme de sauvegarde spéciale (MSS)
et du traitement spécial accordé aux produits agricoles constituant l’aliment de base
prédominant du régime traditionnel des Membres importateurs. En plus, l’application
de ces mécanismes est soumise à une série des conditions rigoureuses pour qu’elle
n’entraîne pas des nouveaux obstacles au commerce agricole. 1025

512. La considération largement insuffisante accordée par l’Accord sur


l’agriculture au problème de la pénurie alimentaire s’est ensuite manifestée par la
manière dont le régime de l’OMC concernant l’aide alimentaire a été conçu. Remède
efficace au déficit alimentaire en cas d’urgence, l’aide alimentaire figure au premier
rang sur la liste des mécanismes d’assistance prévus par la Décision de Marrakech .
Ces mécanismes d’assistance visent à aider les pays en développement à faire face

1024
KONANDREAS P., Trade Policy Measures during Food Price Swings: WTO-Compatible Instruments to Respond to
World Price Instability, op. cit., p. 1
1025
Voir le présent travail, para. 332 – 337 et 343 – 344

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

aux difficultés susceptibles de résulter de la hausse des cours internationaux des


denrées alimentaires. 1026 Cependant, cette Décision n’impose aux Membres donateurs
aucun engagement précis et contraignant au profit des Membres bénéficiaires. La
fourniture de l’aide alimentaire fait plutôt l’objet d’un contrôle instauré p ar l’article
10.4 de l’Accord sur l’agriculture au titre de l’anti-contournement des engagements
en matière des subventions à l’exportation. En outre, cet article se réfère aux
Principes de la FAO en matière d’écoulement des excédents et obligations
consultatives et à la Convention relative à l’aide alimentaire, pour identifier une aide
alimentaire légitime. 1027 L’existence de cette référence révèle en soi que le régime de
l’OMC concernant l’aide alimentaire est effectivement fondé sur la base de la notion
d’ « écoulement des excédents ». On voit aisément que lorsqu’il s’agit de l’aide
alimentaire, ce qui préoccupait les négociateurs, c’était plutôt l’aide alimentaire
comme déguisement potentiel des subventions à l’exportation déloyales, que l’aide
alimentaire comme secours humanitaire pour les populations victimes de la pénurie
alimentaire.

513. Le manque d’attention des négociateurs à la question des tensions sur


l’approvisionnement alimentaire est d’ailleurs traduit par le fait qu’ils ont accepté de
laisser une grande ambiguïté dans les règles de l’OMC concernant l’application des
mesures restrictives à l’exportation des produits agricoles. Par exemple, l’article XI :
2 a) du GATT de 1994 autorise les Membres de l’OMC à recourir « temporairement »
aux restrictions à l’exportation « pour prévenir une situation critique due à une
pénurie de produits alimentaires ». 1028 Mais on ne trouve nulle part dans les accords
de l’OMC une définition quelconque sur les mots clés « temporairement » et
« situation critique ». De même, l’article 12.1 de l’Accord sur l’agriculture ne prévoit
non plus aucune condition précise sur l’invocation, la portée et la durée des
restrictions à l’exportation. Contenant les seules dispositions de l’Accord sur

1026
Voir le présent travail, para. 386 – 389
1027
Article 10.4 de l’Accord sur l’agriculture
1028
Article XI : 2 a) du GATT de 1994

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

l’agriculture concernant les restrictions à l’exportation, cet article n’impose que des
obligations floues aux Membres concernés. 1029

514. En outre, l’article 12.2 de l’Accord sur l’agriculture exonère les pays en
développement des obligations imposées par l’article 12.1, sauf s’ils sont exportateurs
nets des denrées alimentaires. Ni une liste des pays en développement exportateurs
nets des denrées alimentaires, ni de critères pour identifier ces pays, n’ont pourtant
été établis par l’OMC. 1030 Par conséquent, les pays en développement ne sont liés, en
réalité, d’aucune façon par les règles de l’OMC lorsqu’ils prennent des mesures
restrictives à leurs exportations.

515. L’imperfection des conditions contenues dans le texte de l’OMC sur


l’application des restrictions à l’exportation des produits agricoles, rend finalement
impossible la mise en place d’un véritable contrôle sur la compatibilité de ces
mesures avec les disciplines de l’OMC. C’est exactement ce qui s’est produit pendant
la récente crise alimentaire mondiale. Face à la contraction sévère des
approvisionnements alimentaires sur le marché mondial, plusieurs pays exportateurs
de céréales ont décidé de limiter, voire d’interdire, leurs exportations de céréales. 1031
Ces mesures restrictives ont effectivement accentué le déficit alimentaire de
nombreux PDINPA et rendu plus précaire leur sécurité alimentaire. Or, aucun
instrument juridique n’est disponible pour ces pays importateurs, leur permettant
d’être assurés que leur sécurité alimentaire est réellement prise en compte par les
pays exportateurs lors de l’institution de ces restrictions.

- L’inadaptation de l’Accord sur l’agriculture aux circonstances spécifiques des


pays en développement

1029
L’article 12.1 de l’Accord sur l’agriculture exige seulement des Membres concernés, lors de l’institution des prohibitions
ou restrictions à l’exportation, de prendre dûment en considération les effets de leurs mesures restrictiv es à la sécurité
alimentaire des Membres importateurs, et de notifier le Comité de l’agriculture et d’engager aux consultations avec les
Membres affectés.
1030
En effet, le Comité de l’agriculture a pu établir une liste de PDINPA sur la base des notifications d’inscription soumises
par les Membres concernés. Voir le présent travail, para. 375 – 379
Cependant, la simple existence d’une telle liste n’implique pas que les pays qui ne sont pas inscrits sur cette liste vont
automatiquement être considérés comme pays exportateurs nets des denrées alimentaires. KONANDREAS P., Trade Policy
Measures during Food Price Swings: WTO-Compatible Instruments to Respond to World Price Instability , op. cit., p. 19
1031
Les pays instituant les restrictions à l’exportation des céréales pendant la crise alimentaire mondiale de 2007/2008 sont
l’Inde, la Russie, l’Ukraine, le Thaïlande, et le Vietnam. ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le
commerce des produits agricoles, op. cit., pp. 33 – 34

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

516. L’absence d’arrangements concrets et opérationnels de l’OMC, qui


traitent spécifiquement de la question des restrictions des approvisionnements
alimentaires sur le marché mondial, constitue seulement un aspect de l’inadaptatio n
des règles de l’OMC par rapport à la situation de la sécurité alimentaire mondiale.
Ces règles sont aussi incompatibles avec les efforts visant à renforcer la sécurité
alimentaire nationale des pays en développement, dans la mesure où les dispositifs
actuels de l’Accord sur l’agriculture ne permettent pas à ces pays d’atténuer
efficacement les effets dévastateurs de la flambée des prix des produits alimentaires.
Notre affirmation est fondée sur l’expérience des Membres en développement dans la
mise en œuvre des programmes de réforme relatifs à l’accès aux marchés, au soutien
interne et aux facilités internationales de financement.

517. Lorsqu’il s’agit de l’accès aux marchés, les droits de douane à


l’importation constituent un dispositif utile pour les pays importateurs afin de
neutraliser les perturbations du marché interne entraînées par les fluctuations des
cours internationaux. Quand le prix du marché mondial baisse, les pays importateurs
augmentent les droits de douane à l’importation afin de protéger le ma rché interne de
l’envahissement des produits importés à bon marché. En revanche, lorsque le prix du
marché mondial augmente, les pays importateurs réduisent, voire éliminent, les droits
de douane appliqués à l’importation, dans le but de sauvegarder le prix du marché
interne à un niveau abordable pour les consommateurs. C’est exactement ce qu’ont
fait la majorité des pays importateurs net des produits alimentaires en réaction à la
Crise alimentaire mondiale. Dans son document d’information établi en 2008 sur le
problème de la flambée des prix alimentaires, la FAO a montré que près de la moitié
des gouvernements dans les 77 pays examinés a réduit les droits de douane à
l’importation des céréales lorsque leurs prix se sont envolés fortement en 2007/2008.
Ce faisant, ces pays ont tenté de garantir des approvisionnements alimentaires
adéquats et abordables pour la plupart de consommateurs. 1032

1032
FAO, La flambée des prix des denrées alimentaires : faits, perspectives, effets et actions requises, op. cit., para. 91

- 316 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

518. Or, étant plafonnée par le niveau initial des taux appliqués, la réduction
des droits de douane à l’importation des céréales n’a produit que peu d’effets.1033 A la
conclusion de l’Accord sur l’agriculture, les pays en développement sont parvenus à
consolider leurs droits de douane à l’importation des produits agricoles à un niveau
relativement haut par rapport aux droits de douane réellement appliqués. Avant
l’arrivée de la crise alimentaire mondiale, les droits de douane pratiqués par la plupart
des PFRDV à l’importation des céréales et des principales huiles végétales, se
trouvent en moyenne dans une fourchette de 8% à 14%. 1034 Bien évidemment, l’écart
entre droits de douane consolidés et droits de douane réellement appliqués réserve
une liberté assez large pour répondre à la dépression des cours internationaux. Par
contre, le niveau très bas des droits de douane laisse peu de marge pour ces pays pour
réagir contre la flambée des prix. Pour la majorité des pays frappés par la crise
alimentaire mondiale, même si leurs droits de douane étaient ramenés à zéro, cela ne
pourrait que contrebalancer une petite partie de la hausse globale des cours
internationaux des produits alimentaires. 1035

519. Les dispositions de l’Accord sur l’agriculture relatives au soutien interne,


notamment au soutien de la catégorie verte, ont une utilité limitée pour les pays en
développement dans la lutte contre l’insécurité alimentaire. A côté des contraintes
budgétaires subies par ces pays dues à leurs ressources limitées, ils rencontrent
encore de nombreuses difficultés lors de la mise en place des nouvelles politiques de
sécurité alimentaire.

520. La première difficulté concerne les politiques nationales


d’investissement dans l’agriculture et de soutien aux petits agriculteurs. La réflexion

1033
FAO, Comité des produits, Gestion des fluctuations importantes des cours internationaux des produits : Expériences et
réponses des pouvoirs publics aux niveaux national et international , op. cit., p. 4
1034
En général, le taux des droits de douane appliqués par les pays en développement à l’importation de la majorité des
denrées alimentaires est entre 10% et 20%. C’est pour diverses raisons politiques et économiques, par exemple, pour garantir
l’approvisionnement des aliments abordables, ou bien pour respecter leurs engagements pris dans le cadre d’ajustement
structurel. En 2006, ces taux enregistrés pour 61 PFRDV sont en moyenne 8% po ur le blé, 13% pour le riz, 12% pour le
maïs, 12% pour l’huile de soja, et 14% pour l’huile de palme. Si l’on écarte les dix PFRDV dont le niveau de droits de
douane est le plus haut, ces taux tombent à 4% pour le blé, 8% pour le riz, 6% pour le maïs, 9% p our l’huile de soya et
l’huile de palme.
KONANDREAS P., Trade Policy Measures during Food Price Swings: WTO-Compatible Instruments to Respond to World
Price Instability, op. cit., p. 17
1035
FAO, Comité des produits, Gestion des fluctuations importantes des cours internationaux des produits : Expériences et
réponses des pouvoirs publics aux niveaux national et international , op. cit., p. 4

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

sur la crise alimentaire mondiale a abouti à un consensus sur l’impératif de renforcer


la capacité de production agricole des pays en développement pour atteindre la
sécurité alimentaire durable. Cela nécessite l’augmentation substantielle des
investissements dans le secteur agricole et le milieu rural de ces pays. 1036 Cependant,
la poursuite de ce type de politiques est soumise à des sévères contraintes imposées
par les dispositions de l’Accord sur l’agriculture relatives au soutien de la catégorie
verte et au soutien de minimis.

521. Tout comme d’autres mécanismes incorporés dans cet Accord, les
critères permettant d’identifier une mesure de soutien de la catégorie verte reflètent
largement les politiques agricoles mises en place par les pays développés au moment
des négociations du Cycle de l’Uruguay. Etant élaborés dans une époque où les pays
en développement connaissaient un recul très net des investissements publiques dans
l’agriculture, ces critères n’étaient pas adaptés aux circonstances spécifiques de ces
pays. 1037 Une partie importante des soutiens agricoles accordés par ces pays à des fins
de sécurité alimentaire ne tombent pas dans la catégorie verte. 1038 Cela empêche les
pays en développement de profiter pleinement de l’exemption des engagements de
réduction au titre de la catégorie verte pour stimuler au maximum la production
agricole. L’inconvénient est d’autant plus remarquable lorsque la persistance de la
sous-alimentation chronique exige des mesures de soutien innovatrices permettant de
libérer les populations vulnérables de la misère.

522. En ce qui concerne les programmes de soutien qui ne correspondent pas à


tous les critères de la catégorie verte, par exemple les subventions pour les engrais et
autres formes de soutien des prix, la majorité des pays en développement doivent

1036
D’après le Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, l’amélioration substantielle de l’acc ès des petits
agriculteurs à des intrants productifs, aux services -conseils et au crédit, et les investissements, publics ou privés, pour les
infrastructures, le stockage, la transformation et le transport de base peuvent contribuer énormément à l’améliora tion durable
de la production agricole et la sécurité alimentaire. Voir De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et
l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire : placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial
international, op. cit., p. 6
1037
NASSAR A. et al., « Agricultural Subsidies in the WTO Green Box: Opportunities and Challenges for Developing
Countries », in R. Meléndez-Ortiz, C. Bellmann, et J. Hepburn (dir.), Agricultural Subsidies in the WTO Green Box:
Ensuring Coherence with Sustainable Development Goals, Cambrige, Cambrige Univesrity Press, 2009, pp. 329 – 368
1038
Avant la crise alimentaire mondiale, le soutien relevant de la catégorie verte représentait 60% du soutien total accordé par
les pays en développement à leurs secteurs agricoles. La plupart de ces pays financaient des services généraux tels que la
recherche, la lutte contre les maladies et les parasites et les services -conseils, alors que les grands pays en développement
comme la Chine et l’Inde investissent considérablement dans la constitution de stocks publics pour la sécurité alimentaire.
Ibid.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

respecter un plafond établi au titre de soutien de minimis.1039 Celui-ci équivaut, pour


les soutiens internes par produit, à un maximum de 10% de la valeur totale de la
récolte d’un produit spécifique et, pour les soutiens internes autres que par produit, à
10% de la valeur totale de la production agricole. 1040 Ce plafond de 10% plus 10%
paraît généreux si l’on le compare avec l’écart actuel entre les dépenses autorisées et
les dépenses réelles de ces pays. Il ne sera peut-être pas suffisant à l’avenir si l’on
prend en considération la croissance rapide du nombre de notifications récemment
soumises au Comité de l’agriculture sur l’adoption des nouveaux programmes de
soutien ayant un effet de distorsion. Les nouvelles dépenses dans le cadre de ces
programmes doivent soit s’inscrire dans la limite de minimis actuelle, soit bénéficier
de l’exemption accordée aux aides au titre du « développement » prévues par l’article
6.2 de l’Accord sur l’agriculture. Pour les pays qui sont en train de s’approcher de
leur limite de minimis, ils se verront obligés de réduire leurs dépenses consacrées à
d’autres formes de soutien interne qui existent déjà. Ceci n’est pas souhaitable dans
les circonstances actuelles où l’augmentation des investissements dans l’agriculture
est considérée comme le moteur indispensable pour stimuler la production
agricole.1041

523. La deuxième difficulté porte sur le recours aux critères de la catégorie


verte par les pays en développement pour justifier la mise en place de filets de
sécurité et de programmes de protection sociale. 1042 Durant la Crise alimentaire
mondiale, des efforts considérables ont été déployés, tant au niveau national qu’au
niveau international, pour élargir la portée et la couverture des programmes de filets
de sécurité et de protection sociale dans les pays en développement. Lors de la
conception de ces programmes, s’est posé le problème de l’inadaptation des

1039
Plus d’une centaine de pays en développement ne sont soumis aux engagements de réduire leurs contributions au soutien
interne. En ce qui concerne ces pays, l’article 7.2b) de l’Accord sur l’agriculture prévoit que :
« dans les cas où il n’existera pas d’engagements en matière de MGS totale dans la Partie IV de la Liste d’un
Membre, celui-ci n’accordera pas de soutien aux producteurs agricoles qui excède le niveau de minimis pertinent
indiqué au paragraphe 4 de l’article 6. »
Egalement De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité
alimentaire : placer la sécurité alimentaire au sommet du système commer cial international, op. cit., p. 8
1040
Article 6.4 de l’Accord sur l’agriculture
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1041

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international, op. cit., p. 8


1042
Il s’agit notamment des dispositions du paragraphe 7 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

dispositions de l’Accord sur l’agriculture aux circonstances spécifiques des pays en


développement. Comme indiqué ci-dessus, la plupart des critères relatifs à la
catégorie verte ont été conçus en fonction des programmes existants dans les pays
développés, dans lesquels l’exploitation agricole est effectuée à grande échelle, et la
composition des populations sous-alimentées ainsi que les causes de leur vulnérabilité
par rapport à l’insécurité alimentaire sont différentes de celles dans les pays en
développement. 1043 En conséquence, ces critères sont difficiles à appliquer aux
conditions et aux problèmes des petits agriculteurs des pays en développement, qui
cultivent surtout des petites surfaces avec une forte densité de main-d’œuvre. De
surcroît, ces pays ne disposent pas assez de ressources humaines et financières
nécessaires pour garantir le respect strict de toutes les conditions d’applications des
règles de la catégorie verte touchant les programmes de filets de sécurité et d’autres
protections sociales. C’est pour cette raison que la possibilité pour ces pays de créer
des nouveaux programmes de ce type est tellement limitée. 1044

524. La troisième difficulté repose sur le fait que certains critères de la


catégorie verte concernant la détention des réserves alimentaires nationales
constituent, d’une certaine manière, des obstacles pour les pays en développement à
1045
constituer leurs propres réserves alimentaires. En assurant stratégiquement
l’approvisionnement alimentaire en période de pénurie, les réserves alimentaires
peuvent jouer un rôle essentiel dans la diminution des impacts des flambées des prix
sur les consommateurs. Or, les pays en développement rencontrent des difficultés
dans la constitution des stocks publics à des fins de sécurité alimentaire, lorsqu’il faut
inclure « la différence entre le prix d’acquisition et le prix de référence extérieur »

1043
Par exemple, il existe une distinction entre les « producteurs » et les « populations vulnérables » dans les pays
développés. Les premiers représentent moins de 5% de la population. En revanche, il existe environ 500 millions de petits
exploitants agricoles dans les pays en développement, dont la plupart étaient les premières victimes de la crise alimentaire
mondiale.
Les producteurs des pays développés sont vulnérables face aux prix, aux revenus et aux risques de la météo, mais ces risques
sont très différents des vulnérabilités dont souffrent les petits agriculteurs dans les pays en développement.
De SCHUTTER O., L’Organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 9
1044
Ibid.
1045
Il s’agit du paragraphe 3 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agric ulture

- 320 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1046
dans le calcul de leur MGS. Ce faisant, les MGS de ces pays vont facilement
toucher, voire dépasser, leurs plafonds de minimis à l’avenir.

525. A propos des facilités internationales de financement existantes, la


Décision de Marrakech a offert aux pays en développent des possibilités d’y recourir
pour régler les paiements additionnels des importations alimentaires résultant de la
hausse des cours internationaux. En réalité, parmi toutes les facilités actuellement
existantes, la seule qui s’approche le plus des objectifs de la Décision de Marrakech
est la Facilité de financement compensatoire et de financement pour imprévus du FMI
(FFCI). Pendant longtemps, très peu de pays ont pu en tirer profit. 1047 La création par
le FMI en 2005 de la nouvelle facilité - Facilité de protection contre les chocs
exogènes (FCE) - n’a pas pu donner non plus une solution efficace au problème de
1048
recours limité aux facilités internationales de financement existantes. Cette
situation ne s’est légèrement améliorée qu’au moment où une « Composante d’accès
élevé » a été insérée à la FCE à l’occasion de la révision de celle-ci en novembre
2008. Dans le but de venir en aide aux pays en grande difficulté en raison de conflits,
de catastrophes naturelles et de hausse des prix alimentaires, ce nouveau méc anisme
permet un accès plus facile et plus rapide aux ressources du FMI. 1049

1046
La note de bas de page du paragraphe 3 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture dispose que :
« les programmes gouvernementaux de détention de stocks à des fins de sécurité alimentaire dans les pays en
développement dont le fonctionnement est t ransparent et assuré conformément à des critères ou directives objectifs
publiés officiellement seront considérés comme étant conformes aux dispositions du présent paragraphe, y compris
les programmes en vertu desquels des stocks de produits alimentaires à des fins de sécurité alimentaire sont acquis et
débloqués à des prix administrés, à condition que la différence entre le prix d’acquisition et le prix de référence
extérieur soit prise en compte dans la MGS. »
Voir le présent travail, para. 394 – 395
1047

Dans son évaluation de l’année 2004, le FMI a reconnu ce problème de recours limite à la FFCI. Voir FMI, Review of the
Compensatory Financing Facility, Département de l’élaboration et de l’examen des politiques du FMI, New York, 18 février
2004, p. 9
1048
La FCE a été établie par le FMI en novembre 2005 au sein de la Facilité pour la réduction de la pauvreté et pour la
croissance (FRPC), dans le but de fournir des financements concessionnels aux pays à faible revenu qui affrontent des chocs
exogènes et ne bénéficient pas d’arrangements de la FRPC déjà mis en place. Cependant, jusqu’à la fin de l’année 2007,
aucun pays n’a demandé d’assistance financière au titre de la FCE, malgré les difficultés de règlement que de nombreux pays
à faible revenu affrontaient à cause de la hausse des cours internationaux.
Pour les détails, voir FMI, Establishment of an Exogenous Shocks Facility under the Poverty Reduction and Growth Facility
Trust, document préparé par Département de l’élaboration et de l’examen des politiques du FMI, New York, 4 octobre 2005,
10p.
La FCE est récemment substituée par la Facilité de crédit de confirmation (FCC) , qui offre un plus large accès et peut être
utilisée à titre de précaution. Sur ce sujet, FMI, La Facilité de crédit de confirmation (FCC) du FMI, fiche technique du FMI,
New York, 25 avril 2014, 3p.
1049
FMI, Composante à accès élevé de la facilité de protection contre les chocs exogènes (FCE), fiche technique du FMI,
New York, 30 septembre 2013, 1p.; et FMI, Proposed Reforms to the Exogenous Shocks Facility (ESF), document préparé
par Département de l’élaboration et de l’examen des politiques du FMI, New York, 25 juille t 2008, pp. 5 – 8

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

526. Il nous revient de constater que l’inefficacité des dispositifs de l’OMC à


éliminer la sous-alimentation des populations et à limiter la pauvreté est ancrée
profondément dans le fait que l’OMC n’a pas traité des préoccupations alimentaires
d’une manière qui correspond à leurs caractéristiques spécifiques. A un certain
niveau, ce fait remet en cause la probabilité pour le marché mondial de fonctionner
correctement comme source fiable des approvisionnements alimentaires. On peut
douter également de la crédibilité et de l’impartialité de tous les efforts déployés
actuellement dans le cadre de la réforme du régime multilatéral du commerce
agricole.

Section II - La défiance vis-à-vis du marché agricole mondial comme


garantie des approvisionnements alimentaires

527. La défiance vis-à-vis du marché mondial est justifiée par le fait que les
principaux arguments en faveur de la poursuite de la libéralisation commerciale des
produits agricoles comme solution à la crise des prix des denrées alimentaires sont
réfutés, l’un après l’autre, par la tendance réelle des cours internationaux des produits
agricoles.

528. Premièrement, comme l’a noté précédemment le présent travail, la


règlementation du marché agricole mondial est fondée sur la théorie classique des
avantages comparatifs. Selon cette théorie, tous les pays sont supposés pouvoir tirer
bénéfice de l’expansion des échanges des produits agricoles provenant des régions
dotées des conditions de production les plus efficientes. 1050 Cette lecture paraissait
particulièrement convaincante au moment de la conception du régime multilatéral du
commerce agricole lors des négociations du Cycle de l’Uruguay. Ces négociations se
déroulaient dans un contexte où les prix des produits agricoles sur le marché
international avaient connu un net déclin grâce à la surproduction structurelle dans les
pays développés. Il semblait raisonnable pour les pays les plus pauvres de
s’approvisionner auprès des marchés internationaux en profitant de ce niveau bas des
prix. Les pays en développement étaient donc encouragés à se spécialiser dans le
production d’un nombre réduit de cultures de rente destinées à l’exportation, telles

1050
Voir le présent travail, para. 128 – 133

- 322 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

que café, cacao, tabac et coton, et à importer des produits vivriers pour répondre aux
besoins de consommation locale. 1051

529. Cependant, suite à l’ajustement structurel et à l’ouverture des marchés


locaux, ce qu’avaient promis les promoteurs du libre-échange agricole est devenu
illusoire pour à la plupart de pays en développement. La libéralisation du marché
depuis 20 ans a eu pour conséquence de lier davantage les prix intérieurs de ces pays
aux prix internationaux. Plus ces pays s’engagent dans le commerce multilatéral, plus
ils dépendent des marchés internationaux pour nourrir leurs populations. Faute de
tampon entre marché interne et marché mondial, cette dépendance a amené ces pays
dans une impasse où ils ont les mains liées lorsque leur sécurité alimentaire est
menacée par les fluctuations excessives des cours internationaux. 1052 Cela explique
parfaitement le doublement du nombre de pays en développement qui bénéficiaient
auparavant de l’autosuffisance agricole et qui rejoignent aujourd’hui le groupe des
PDINPA, faisant dépendre complètement leur sécurité alimentaire de f acteurs
exogènes.1053

530. Deuxièmement, de nombreux pays en développement en Afrique, Asie et


Amérique centrale, ont été touchés de façon répétée par des sècheresses au cours des
dernières années à cause du réchauffement climatique dans le monde entier. La
productivité agricole de ces pays est sévèrement affaiblie, du fait qu’ils dépendent,
parmi d’autres facteurs, de l’eau de pluie pour maintenir leurs niveaux actuels de
production. Par contre, les pays dans la zone tempérée sont beaucoup moins affectés
par ce changement du climat. 1054 On pourrait dire que ce déséquilibre évident de
productivité entre différentes régions peut justifier la poursuite continue du
programme de libéralisation commerciale. Le libre-échange devient justement
indispensable dans la mesure où il permet que les pertes en production agricole dans
les pays les plus touchés par le réchauffement climatique soient compensées en partie,
sinon en totalité, par le surplus provenant d’autres pays qui sont moins affectés.

1051
De SCHUTTER O., International Trade in Agriculture and the Right to Food , op. cit., pp. 23 – 29
1052
HLPE, Volatilité des prix et sécurité alimentaire, op. cit., pp. 9 – 10
1053
Voir le présent travail, para. 379
1054
OMC-PNUE, Commerce et changement climatique, Rapport établi par le Programme des Nations Unies pour
l’environnement et l’Organisation mondiale du commerce, Genève, 2009, pp. 20 – 21

- 323 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Cependant, comme l’a observé W. R. Cline dans son travail, la possibilité


d’adaptation aux effets du changement climatique par l’accroissement des échanges
sera limitée par le faible pouvoir d’achat des pays en développement qui auront
besoin d’augmenter leurs importations alimentaires pour face aux conséquences
climatiques défavorables. 1055 En outre, il nous paraît que les promoteurs de l’idée de
« compensation » ignorent le fait que, face au changement climatique qui affecte
l’ensemble du monde, les pays dans la zone tempérée pourraient être incapables eux
aussi de maintenir indéfiniment leurs niveaux actuels de production agricole. C’est
pourquoi cette idée s’est trouvée dans l’impasse lorsque le recul significatif des
récoltes en 2007 dans les principaux pays exportateurs de denrées alimen taires a
provoqué la crise alimentaire mondiale. Une diminution importante de la production
agricole dans ces pays, dès qu’elle se produit, rend immédiatement inapplicable cet
« idéal » mécanisme de compensation. 1056

531. Troisièmement, pour les défendeurs du commerce agricole comme


moyen de garantie des approvisionnements alimentaires, la libéralisation des
échanges agricoles permettrait aux produits vivriers de circuler des régions en surplus
aux régions à déficit alimentaire. Cet argument paraît toutefois très faible lorsque l’on
constate que l’écoulement des produits alimentaires ne s’oriente pas vraiment vers les
endroits où les demandes sur les marchés sont les plus fortes, mais plutôt vers les
endroits où les marchés sont solvables. Cette observation peut d’ailleurs être
confirmée par la constatation, à la fois paradoxale et explicable sur le plan
économique, que les pays souffrant chroniquement de déficit alimentaire sont des
exportateurs des produits agricoles. Le pouvoir d’achat des peuples locaux demeure à
un niveau si bas qu’il ne leurs permet pas d’acheter ce qu’ils produisent eux -
mêmes.1057

532. La défiance des Membres de l’OMC vis-à-vis du marché mondial comme


source fiable d’approvisionnement alimentaire s’est amplement manifestée par leurs

1055
CLINE W. R., Global Warming and Agriculture: Impact Estimates by Country, Washington D. C., Peterson Institute for
International Economics, 2007, p. 32
1056
De SCHUTTER O., « International Trade in Agriculture and the Right to Food », in O. De Schutter, K. Y Cordes (dir.),
Accounting for Hunger: The Right to Food in the Era of Globalisation, Oxford, Hart Publishing, 2011, p. 141
1057
Ibid.

- 324 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

comportements commerciaux pendant la dernière décennie, et notamment par leurs


réactions à la récente crise alimentaire mondiale. L’étude de la FAO montre qu’au
moins 55 pays en développement ont recouru à des politiques commerciales
interventionnistes afin de minimiser les effets catastrophiques de la hausse de prix sur
leur population. 1058 Sur ce point, l’accent doit être particulièrement mis sur les quinze
pays qui ont restreint drastiquement leurs exportations des céréales pour donner la
priorité à leur population. 1059 Ce fait a conduit certains pays importateurs à croire
qu’ils ne pouvaient plus dépendre du marché international pour assurer leur
subsistance. Cette attitude a eu des conséquences préjudiciables. 1060

533. La perte de confiance dans le commerce multilatéral pour la recherche de


l’autosubsistance alimentaire s’est d’abord exprimée par une multiplication des
accords bilatéraux conclus par les pays importateurs avec les fournisseurs pendant la
dernière décennie. Ces accords leur permettent de s’approvisionner à de s prix stables
indépendamment des prix mondiaux courants, ou en contrepartie de livraisons
d’autres produits ou d’équipements. 1061 La raison pour laquelle ces pays se sont
engagés dans des arrangements bilatéraux est partiellement due à la paralysie actuelle
des négociations agricoles du Cycle de Doha qui devaient normalement aboutir à un
marché mondial plus ouvert et plus juste. Il faut admettre que ces arrangements
bilatéraux permettent de garantir, voire de renforcer, les courants d’échanges au profit
de certains pays acquisiteurs des produits alimentaires. Ils risquent toutefois de causer
des grandes incertitudes pour d’autres pays importateurs qui sont étrangers à ce genre
de relations bilatérales, tout en réduisant effectivement les volumes des denrées

1058
Certains gouvernements ont subventionné les importations des denrées alimentaires de base, alors que d’autres
gouvernements ont diminué les droits de douane appliqués sur les importations des produits alimentaires ou au contraire pris
des mesures pour restreindre les exportations de céréales. FAO , L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : comment
la volatilité des cours internationaux porte-t-elle atteinte à l’économie et à la sécurité alimentaire des pays ?, op. cit., p. 24
Il s’agit des pays suivants : Argentine, Bangladesh, Bolivie, Cambodge, Chine, Egypte, Ethiopie, Inde, Kazakhstan,
1059

Malaisie, Pakistan, Russie, Tanzanie, Vietnam, and Zambie. IFPRI, Hausse des prix alimentaires et actions stratégiques
proposées : que faire, par qui et comment, Washington D.C., 2008, p. 5
1060
HLPE, Volatilité des prix et sécurité alimentaire, op. cit., p. 10
1061
OCDE – FAO, Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2006 – 2015, Paris, 2006, p. 25
On a connu une explosion de nombre d’accords commerciaux régionaux et bilatéraux, notamment pendant les années 2000 –
2006 : 3 accords en 1960, 17 en 1980, 27 en 1990, 102 en 2000, et 193 en 2006. BACCONNIER G. et al., La mondialisation
en fiches : genèse, acteurs et enjeux, Rosny, Bréal éditions, 2008, p. 217

- 325 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

alimentaires disponibles pour les échanges internationaux et en engendrant des


circuits commerciaux imprévus. 1062

534. En outre, le scepticisme de plus en plus marqué à l’égard du marché


mondial est confirmé par un passage de l’autosubsistance à l’autosuffisance co mme
moyen d’action stratégique principale face à la hausse des prix des produits
alimentaires. D’un côté, plusieurs gouvernements ont annoncé la relance de leurs
politiques de soutien à l’agriculture visant à renforcer leur production locale et leur
détention de stocks publiques. On peut citer le Cameroun, la Chine, l’Indonésie, la
Malaisie, les Philippines et le Sénégal, qui ont consenti d’importants efforts pour
promouvoir le réinvestissement dans l’agriculture et stimuler la production
1063
agricole. De l’autre côté, certains pays qui ont connu des difficultés
d’approvisionnement sur les marchés ont choisi, plutôt que de se procurer leurs
nourritures via le marché international, d’externaliser leur production alimentaire
nationale sur d’immenses surfaces cultivables qu’ils possèdent ou contrôlent dans
1064
d’autres pays. On voit ainsi le déclenchement d’une nouvelle vague
d’accaparement de terres, qui est considérée comme une stratégie innovante à long
terme pour assurer l’alimentation de leur population à bon marché.1065

535. Comme l’a observé le Comité de la sécurité alimentaire mondiale, ces


réactions des pays envers la hausse forte et la volatilité excessive des prix des
produits vivriers ont montré que les Etats souverains n’étaient pas encore prêts à

1062
OCDE – FAO, Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2007– 2016, Paris, 2007, p. 35
1063
JHA V., « Analysis and Responses to the Global Food Crisi s », Criterion, Vol. 4, n°3, 2009, pp. 107 – 108 ; et ONU,
Conseil des droits de l’homme, Promotion et protection de tous les droits de l’homme civils, politiques, économiques,
sociaux et culturels, y compris le droit au développement : faire de la crise un atout : renforcer le multilatéralisme,
A/HRC/12/31, 21 juillet 2009, p. 10
A titre d’exemple, de nombreux pays asiatiques, tels que la Chine, l’Inde et les Philippines, ont consenti d’importants effor ts
pour promouvoir le réinvestissement dans l’agriculture. Certains pays africains, tels que le Bénin, le Cameroun, Madagascar
et la République centrafricaine, ont pris des mesures à court terme destinées à stimuler la production. Des programmes
nationaux intégrés destinés à coordonner différentes mesures vis ant à améliorer les systèmes agricoles sont élaborés par
plusieurs pays en Amérique latine et en Afrique.
1064
Les pays suivants sont à placer dans cette catégorie : Arabie saoudite, Bahreïn, Jordanie, Koweït, Qatar, Emirats, Japon,
Chine, Inde, Corée du sud, Libye, Malaisie, et Egypte. Le cas le plus connu dans le récent accaparement des terres est celui
de l’achat de 1,3 million d’hectares de terres arables par la compagnie sud -coréenne Daewoo à Madagascar, qui a entraîné
des manifestations et le renversement du président en mars 2008.
GRAIN, Main basse sur les terres agricoles en pleine crise alimentaire et financière , Barcelone, octobre 2008, p.3; et
GOLAY C., « Crise et sécurité alimentaires : vers un nouvel ordre alimentaire mondial ? », op. cit., para. 47
1065
La crise alimentaire n’est que l’un des moteurs du déclenchement de l’accaparement des terres. L’autre moteur est la crise financière.
Suite à l’aggravation de la crise foncière, des sociétés agro-alimentaires et des investisseurs privés voient dans les investissements aux
terres agricoles à l’étranger une source de revenu importante et nouvelle. GRAIN, Main basse sur les terres agricoles en pleine crise
alimentaire et financière, op. cit., 13p.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

subordonner les priorités nationales à la stabilité des marchés internationaux. La


nécessité de revoir les politiques commerciales et les règles multilatérales, est plus
indispensable que jamais dans tous les efforts cherchant à diminuer le nombre de
populations sous-alimentées.1066

1066
HLPE, Volatilité des prix et sécurité alimentaire, op. cit., p. 13

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Chapitre III – Les défis juridiques à relever pour intensifier la


production agricole à l’aide de la biotechnologie moderne

536. Comme on l’a vu plus haut, la nécessité de maximiser la disponibilité des


aliments destinés à la consommation humaine se heurte à des contraintes
économiques et environnementales majeures, qui empêchent une augmentation
durable de la production agricole sur une grande échelle dans un futur proche. Dans
ces circonstances, il paraît que le recours à la technologie traditionnelle de la culture
seule ne permettra plus de trouver, de façon satisfaisante, un remède au déficit
alimentaire. Car l’efficacité de celle-ci est tributaire, dans une large mesure, de la
disponibilité des ressources naturelles, notamment terres arables, eau, et ressources
génétiques, qui ont déjà subi des dégradations sévères pendant les dernières décennies
et sont encore menacées par le changement climatique. On s’intéresse de plus en plus
à l’utilisation de la biotechnologie moderne pour relever les défis relatifs à
l’adaptation de la production agricole au changement climatique et à la conservation
des ressources naturelles nécessaires à la production alimentaire. 1067

1067
Le terme « biotechnologie » a été employé pour la première fois en 1919 par Karl Ereky, ingénieur hongrois, pour
évoquer la science et les méthodes qui permettent, à partir des matières premières, de fabriquer des produits à l’aide
d’organismes vivants. OCDE, La biotechnologie moderne et l’OCDE, Paris, 1999, p. 1
La Convention sur la diversité biologique définit la « biotechnologie » comme « toute application technologique qui utilise
des systèmes biologiques, des organismes vivants ou des dérivés de ceux-ci, pour réaliser ou modifier des produits ou des
procédés à usage spécifique ». Interprétée stricto sensu, cette notion implique une gamme de différentes nouvelles
technologies moléculaires « telles que la manipulation et le transfert de gènes, le typage de l’ADN et le clonage de végétaux
et d’animaux ».
Voir l’article 2 de la Convention sur la diversité biologique adoptée lors du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992 ;
aussi FAO, Déclaration de la FAO sur les biotechnologies, Rome, 2000, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 22 septembre 2016) ; et FAO, pour
l’alimentation, Etude FAO recherche et technologie n°9, Rome, 2004, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 22 septembre 2016)
Selon la définition tirée du Protocole de Carthagène sur la prévention des risques biotechnologiques relatif à la Convention
sur la diversité biologique (Protocole de Carthagène), le terme « biotechnologie moderne » s’entend : 1) de l’application des
techniques in vitro aux acides nucléiques, y compris la recombinaison de l’acide désoxyribonucléique (ADN) et
l’introduction directe d’acides nucléiques dans les cellules ou organites ; ii) de la fusion cellulaire d’organismes
n’appartenant pas à la même famille taxonomique, qui surmontent les barrières naturelles de la physiologie de la
reproduction ou de la recombinaison et qui ne sont pas des techniques utilisées pour la reproduction et la sélection de type
classique ». Cette définition est d’ailleurs adoptée par la Commission du Codex Alimentarius lors de sa 24 ème session tenue à
Genève les 2 – 7 juillet 2001.
Voir l’article 3 i) du Protocole de Carthagène sur la prévention des risques biotechnologiques relatif à la Convention sur la
diversité biologique, adopté le 29 janvier 2000 à Montréal lors de la Réunion extraordinaire de la Conférence des Parties à l a
Convention sur la diversité biologique. Egalement FAO , Glossaire de la biotechnologie pour l’alimentation, op. cit.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

537. Parmi les nombreuses biotechnologies disponibles et leurs différentes


applications, le génie génétique mérite d’une attention particulière. 1068 Permettant un
transfert inter- ou intra-espèces de gènes héritables grâce à la technologie de l’acide
désoxyribonucléique (ADN) recombinant, le génie génétique rend possible une
amélioration des cultures plus rapide et plus ciblée en termes de génotype et de
phénotype, amélioration irréalisable par les méthodes de sélection et de hybridation
traditionnelles. 1069 Il est donc considéré comme pouvant contribuer remarquablement
à optimiser les performances de l’exploitation agricole, notamment lorsqu’il est
appliqué pour accroître l’efficacité de la caractérisation, de la conservation et de
l’utilisation durable des ressources génétiques pour l’alimentation et l’agriculture.1070
Une telle contribution tient essentiellement à un double avantage que l’application du
génie génétique peut apporter à la production agricole. 1071 Sur le plan économique,
cette application permet d’augmenter le rendement de l’exploitation agricole, grâce à
un renforcement de la résistance des cultures à certaines maladies ou certains
ravageurs, ou grâce à une amélioration de leur tolérance au sel, à la sècheresse ou à
certains métaux. Les exploitations agricoles peuvent en outre réaliser des économies
par une réduction des pulvérisations de substances chimiques, telles que les pesticides
et herbicides. 1072 Sur le plan de santé et nutrition humaines, l’application du génie

1068
Le génie génétique consiste seulement à une application particulière des biotechnologies modernes, qui couvrent un large
éventail de technologies utilisées dans les domaines de l’agriculture, de l’élevage, de la foresterie, des pêches et de
l’aquaculture, et de l’agro-industrie. FAO, Biotechnologie, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 14 octobre 2016)
1069
WIKIPEDIA, Génie génétique, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 25 septembre 2016) ; et WIKIPEDIA,
Organisme génétiquement modifié, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 25 septembre 2016)
Il convient de rappeler que les méthodes de sélection traditionnelles sont encore la technique la plus souvent utilisée pour
obtenir de meilleurs rendements et mettre au point des plants résistants aux maladies, aux insectes, et aux agressions
abiotiques. En plus, la sélection classique fournit toujours l’essentiel des nouvelles variétés utilisées en général. Sur ce point,
OMS, Biotechnologie alimentaire moderne, santé et développement : étude à partir d’exemples concrets, Genève, 2005, pp.
48 – 49
1070
Dans l’exploitation agricole, on cherche toujours des moyens efficaces pour améliorer la productivité, pour augmenter la
résistance des plantes aux maladies et aux ravageurs, ou encore pour obtenir des produits de meilleure qualité nutritionnelle
et plus faciles à transformer. Basée sur les lois de l’hérédité, la réalisation de ces objectifs se passe par une amélioratio n
génétique et de sélection des cultures, de bétail et du poisson. En cela, les méthodes classiques reposent essentiellement sur
les techniques dérivant des études de biologie et de génétique cellulaire. L’essor technique dans le domaine de biologie
moléculaire au cours des années 1970 et 1980 a permet d’introduire des méthodes plus directes dans l’analyse des séquences
génétiques, méthodes rendant possible une identification précise des marqueurs génétiques des caractères cherchés.
OMS, Biotechnologie alimentaire moderne, santé et développement : étude à partir d’exemples concrets, op. cit., pp. 4 – 5
1071
BONNY S., « Les biotechnologies, source de sécurité alimentaire pour demain ? », Cahiers agricultures, Vol. 7, n°6,
1998, pp. 440 – 446
1072
Pour les études agro-économiques sur ce sujet, citons QAIM M. et ZILBERMAN D., « Yield Effects of Genetically
Modified Crops in Developing Countries », Science, Vol. 299, n°5608, 2003, pp. 900 – 902; HUANG J., ROZELLE S.,

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

génétique favorise non seulement la production de nouveaux types d’aliments o u de


compléments nutritionnels, mais aussi contribue à une amélioration de la qualité des
productions. 1073

538. Pendant les derniers vingt ans, l’application du génie génétique à la


production agricole continue à croître à une vitesse impressionnante. Inexistantes en
1993, les surfaces utilisées pour l’exploitation de cultures génétiquement modifiées
(cultures GM) sont passées de 1,7 millions d’hectares en 1996 à 179,7 millions
d’hectares en 2015. Elles représentent actuellement 4% des terres arables à l’échelle
mondiale et se répartissent dans 28 pays. Durant la période 1996 – 2014,
l’exploitation des cultures génétiquement modifiées a conduit à un cumul total des
bénéfices économiques de 150 milliards USD. En outre, il a été estimé que la valeur
du marché mondial des cultures génétiquement modifiées se montait à 15,3 milliards
de USD en 2015, représentant 34% du marché mondial du commerce des semences, et
qu’elle devrait atteindre 28,7 milliards de USD d’ici 2019. 1074

539. D’un point de vue purement technique, le génie génétique présente de


grandes potentialités permettant de répondre aux besoins alimentaires d’une

PRAY C. et WANG Q., « Plant Biotechnology in China », Science, Vol. 295, n°5555, 2002, pp. 674 – 676; COGHLAN A.,
« Modified Crops the Good News for Farmers », New Scientist, Vol. 186, n°2498, 2005, p. 11; ISMAEL Y. R., BENNETT R.
et MORSE S., « Farm Level Impact of Bt Cotton in South Africa », Biotechnology and Development Monitor, n°48, 2001,
pp. 15 – 19; BENNETT R. et al., « Bt Cotton, Pesticides Labor and Health: a Case Study of Small Holder Farmers in the
Makhathini Flats, Republic of South Africa », Outlook on Agriculture, Vol. 32, n°2, 2003, pp. 123 – 128; GIANESSI L. P. et
al., « Plant Biotechnology: Current and Potential Impact for Improving Pest Management in US Agriculture: an Analysis of
40 Case Studies », Washington D.C., National Center for Food and Agricultural Policy, 2002, 76p.; BENBROOK C. M., The
Bt Premium Price: What Does It Buy ? The Impact of Extra Bt Corn Seed Costs on Farmer Earnings and Corporate
Finances, Idaho, Benbrook Consulting Services, 2002, 8p.; HERREN H. R., Potentials and Threats of the Genetic
Engineering Technology: Quest for an African Strategy at the Dawn of a New Millennium, Nairobi, International Center of
Insect Physiology and Ecology, 1999, 9p.; HERRERA-ESTRELLA L., « Transgenic Plants for Tropical Regions: Some
Considerations about Their Development and Their Transfer to the Small F armer », Proceedings for the Natural Academy of
Science USA, Vol. 96, n°11, 1999, pp. 5978 – 5981; cités par OMS, Biotechnologie alimentaire moderne, santé et
développement : étude à partir d’exemples concrets, op. cit., pp. 48 – 49
1073
OMS, Biotechnologie alimentaire moderne, santé et développement : étude à partir d’exemples concrets, op. cit., pp. 8 –
10
En plus, une nouvelle génération d’OGM est actuellement en cours de développement de façon plus favorable à l’intérêt
direct du consommateur : elle permettrait de renforcer la valeur nutritionnelle d’un produit, d’en diminuer la teneur en
graisse ou d’en améliorer les caractéristiques organoleptiques.
1074
JAMES C., Vingtième Anniversaire de la commercialisation mondiale des plantes GM (1996 – 2015) et principaux faits
concernant les plantes GM en 2015, Résumé du Rapport annuel de l’ISAAA intitulé « Global Status of Commercialized
Biotech/GM Crops : 2015 », International Service for the Acquisition of Agri-Biotech Applications (ISAAA), Brief N°51,
2015, p. 4 – 11
L’ISAAA est une organisation non-gouvernementale créée en 1991 ayant comme but principal de promotion des
biotechnologies, en particulier des OGM dans les pays en développement. Pour leurs activités, consulter le site Internet :
[Link] (consulté le 25 septembre 2016)

- 331 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

population en expansion, grâce à ses méthodes révolutionnaires de production de


denrées alimentaires destinées, directement ou indirectement, à la consommation
humaine. Or, dans un contexte de globalisation du commerce agricole, l’exploitation
des cultures génétiquement modifiées sur une grande échelle et la circulation
transfrontière des aliments dérivés d’organismes génétiquement modifiés
(OGM),10751076 soulèvent des fortes inquiétudes, voire des rejets, de certains groupes
sociaux pour des raisons d’ordres multiples.1077 Dans ces circonstances, le droit s’est

1075
En effet, il n’existe pas d’une définition universellement acceptée pour décrire l’ensemble d’organismes vivants dérivés
de l’application du génie génétique. Dans les littératures portant sur ce sujet, on trouve plusieurs expressions utilisées pour
nommer ce type d’organismes, telles que « organismes génétiquement modifiés », « organismes transgéniques », etc.
Certains accords internationaux, comme le Protocole de Carthagène, emploient de s termes tels que « organisme vivant
modifié » (OVM) pour désigner « tout organisme vivant possédant une combinaison de matériel génétique inédite obtenue
par recours à la biotechnologie moderne ». La Directive 2001/18/CE du Parlement européen et du Consei l du 12 mars 2001
définit l’OGM comme « un organisme, à l’exception des êtres humains, dont le matériel génétique a été modifié d’une
manière qui ne s’effectue pas naturellement par multiplication et/ou par recombinaison naturelle ».
Voir l’article 3 g) du Protocole de Carthagène sur la prévention des risques biotechnologiques relatif à la Convention sur la
diversité biologique, et l’article 2.2 de la Directive 2001/18/CE du Parlement européen et du Conseil du 12 mars 2001
relative à la dissémination volontaire d’organismes génétiquement modifiées dans l’environnement et abrogeant la directive
90/220/CEE du Conseil.

Dans le présent travail, le terme « aliments dérivés d’OGM » est utilisé pour décrire l’ensemble des aliments produits au
1076

moyen de la biotechnologie moderne. Ce type d’aliments sont classés par l’OMS en quatre catégories, à savoir :
- aliments constitués d’organismes vivants ou viables ou qui en contiennent, maïs par exemple ;
- aliments tirés d’OGM ou contenant des ingrédients qui en dérivent, comm e la farine, les aliments protéinés ou
de l’huile de soja génétiquement modifié ;
- aliments contenant tels ou tels ingrédients ou additifs produits par des micro -organismes génétiquement
modifiés (MGM), par exemple des colorants, des vitamines ou des acides animés essentiels ; et
- aliments contenant des ingrédients traités par des enzymes qui proviennent de MGM, par exemple le sirop de
maïs à haute teneur en fructose produit à partir de l’amidon par action d’une glucose -isomérase tirée d’un
micro-organisme génétiquement modifié.
OMS, Biotechnologie alimentaire moderne, santé et développement : étude à partir d’exemples concrets, op. cit., p. 4
1077
Il s’agit précisément des préoccupations d’ordres métaphysique, éthique et philosophique, socio -économique, sanitaire et
environnemental.
Sur l’ordre métaphysique, éthique et philosophique, la transgénèse franchit les limites naturelles, en recombinant de l’ADN
de différentes espèces ou règnes pour produire des nouvelles formes de vie. Cette manipulation génétique est considérée
comme l’humanité s’investissant dans des sphères réservées à Dieu, et entre ainsi en conflit avec les représentations
symboliques véhiculées par nombre de religions. Aux yeux des sociétés laïques, la modification artificielle des éléments de
la nature relèverait de « l’irresponsabilité morale », en raison que la nature, complexe et vivante, demeure toujours
imprévisible pour l’homme, que les scientifiques ne possédent pas encore toutes les connaissances permettant d’assurer
l’innocuité des produits issus de la transgénèse. Au niveau philosophique, certaines personnes rejettent les produits
génétiquement modifiés parce qu’ils sont fabriqués d’une manière à l’encontre de leurs valeurs morales.
Sur le plan socio-économique, l’application du génie génétique à la production agricole pourrait menacer l’agriculture
familiale, tout en imposant aux petits agriculteurs un nouveau mode de culture susceptible de résulter de la contamination, d e
la pollinisation et de la pollution transgénique. La culture des OGM empièterait donc sur le droit des agriculteurs de choisir
la façon dont ils souhaitent travailler. On s’inquiète également la possible dépendance des paysans envers les grandes
entreprises de l’industrie semencière. En outre, les récentes reconnaissanc es de la brevetabilité des espèces vivants soulèvent
le fameux problème du « biopiraterie », qui porte sur l’appropriation des ressources génétiques par les pays du Nord et son
possible atteinte à la souveraineté des peuples du Sud sur leurs ressources gén étiques.
On est préoccupé également par les risques pour la santé humaine liés à l’incertitude découlant de l’insertion d’un gène ou
d’une séquence d’ADN au sein d’un organisme différent, ainsi que par les risques découlant de la dissémination des produits
génétiquement modifiés dans l’environnement. Ces risques sont distincts en fonction de l’organisme modifié, micro -
organisme, plante ou animal.
Pour une analyse précise sur ce sujet, DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT,
Bruxelles, Bruylant, 2011, pp. 34 – 45 ; pour quelques littératures supplémentaires sur ces problèmes, OURY P. -J., La
querelle des OGM, Paris, PUF, 2006, 320p.; FRIANT-PERROT M., « Les nouveaux aliments », in S. Mahieu et K. Merten-
Lentz (dir.), Sécurité alimentaire : nouveaux enjeux et perspectives, Bruxelles, Bruylant, 2013, pp. 89 – 114; Société royale
du Canada, Rapport du Groupe d’experts sur l’avenir de la biotechnologie alimentaire , Ottawa, 2001, pp. 4 – 8, 48 – 92, et

- 332 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

trouvé confronté à une mission bien délicate et ambitieuse : il s’agit de créer et de


maintenir un cadre réglementaire cohérent, permettant de concilier un ensemble
d’enjeux économiques, politiques et environnementaux, dont certains apparaissent a
priori antinomiques. 1078

540. Dans ce sens, le droit international encadrant le commerce des produits


génétiquement modifiés devraient, d’un côté, réserver une espace réglementaire
suffisamment large au profit du développement et de l’exploitation des
biotechnologies modernes et, de l’autre côté, veiller à ce que les aspects négatifs du
commerce des produits issus de ces technologies soient maîtrisés de manière
appropriée. Dans ce sens, il est regrettable de voir que le régime commercial
multilatéral en vigueur n’est pas arrivé, jusqu’au présent, à concilier des intérêts
conflictuels en la matière d’une façon acceptable pour tous les Membres. Si le recours
à la technologie transgénique pour améliorer la production agroalimentaire est
inévitable pour relever les défis alimentaires et environnementaux, il faut que les
règles pertinentes de l’OMC s’adaptent aux nouveaux facteurs qui découlent des
progrès scientifique et technologique. En ce qui concerne le présent travail, une telle
adaptation consiste, au moins, à chercher une meilleure cohabitation entre l’impératif
de sécurité sanitaire des aliments dérivés d’OGM et celui de leur libr e circulation
transfrontière.

541. Or, il s’agit d’un défi difficile à relever. Les obstacles pour réussir à
concilier ces enjeux conflictuels trouvent leur origine dans le caractère intrinsèque de
l’aliment, celui-ci contenant une dimension à la fois biologique, culturelles et

117 – 188; ROBIN M.-M., Le monde selon Monsanto : de la dioxine aux OGM, une multinationale qui vous vent du bien ,
Paris, La Découverte, 2009, 385p.; MOURLANE D., « Economie et commerce en agriculture : les OGM, l’aboutissement
d’une logique libérale », in F. Prat (dir.), Collectif CC-OGM Société civile contre OGM : arguments pour ouvrir un débat
public, Barret-sur-Méouge, Yves Michel, 2004, Chapitre 4; BRAC DE LA PERRIERE R. A. et BRIAND -BOUTHIAUX A.,
« Du brevet sur les OGM à la privatisation du vivant », in F. Prat (dir.), Collectif CC-OGM Société civile contre OGM :
arguments pour ouvrir un débat public, Barret-sur-Méouge, Yves Michel, 2004, Chapitre 3; AUBERT M. -H., Rapport
d’information déposé par la délégation de l’Assemblée nationale pour l’Union européenne, sur la dissémination volontaire
des OGM dans l’environnement, Assemblée nationale française, n°2538, 2000, pp. 21 – 47; et OMS, Vingt questions sur les
aliments transgéniques, 8p., texte disponible sur le site Internet : [Link] -
technology/faq-genetically-modified-food/fr/ (consulté le 15 octobre 2016)
1078
MAHIEU S., « Le contrôle des risques dans la réglementation européenne relative aux OGM : vers un système
conciliateur et participatif », in NIHOUL P. et MAHIEU S. (dir.), La sécurité alimentaire et la régulation des OGM,
Bruxelles, Larcier, 2005, p. 156

- 333 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1079
commerciale. Les controverses dans le milieu scientifique sur la question de
l’innocuité des produits transgéniques pour la santé humaine et l’environnement,
viennent embrouiller la situation. L’absence à l’heure actuelle d’une réponse avec
certitude scientifique à cette question, laisse les significations culturelles de l’aliment
exercer une influence encore plus importante sur la perception des consommateurs et
la réaction des pouvoirs publics par rapport à ce type de produits. 1080 Ce fait a pour
effet d’aiguiser considérablement l’antagonisme entre les valeurs culturelles et les
valeurs commerciales représentées par les aliments dérivés d’OGM. L’opposition
entre l’exigence de démantèlement des barrières aux échanges et la volonté de
protéger la santé publique, appelle non seulement une solution politique, mais aussi
un traitement juridique.

542. A partir de cette spécificité du commerce des produits transgéniques, on


observe un effet complexe, sur le plan juridique, des dynamiques interétatiques sur le
commerce des OGM (Section I). Le caractère exclusivement économique des
fonctions de l’OMC explique la primauté que le droit de l’OMC accord régulièrement
aux logiques commerciales, chaque fois qu’il se trouve confronté au problème de la
légitimité des contraintes de sécurité sanitaire dans le système de libre-échange
(Section II). Les difficultés pour les Membres de justifier une mesure de protection au
sein de l’OMC deviennent un obstacle majeur lorqu’il s’agit pour eux de respecter les
engagements internationaux qu’ils ont pris en matière de prévention des risques
biotechnologiques.

Section I – L’effet complexe des dynamiques interétatiques dans le domaine


du commerce des OGM sur le plan juridique

543. Le secteur de la biotechnologie moderne se situe au croisement des


thèmes aussi fondamentaux et divers que le développement de l’industrie
agroalimentaire, la promotion de la recherche scientifique et technologique, la
protection de la santé publique et de l’environnement, les exigences d u libre-échange,
la sauvegarde des intérêts des consommateurs, etc. Ce fait explique pourquoi les

1079
Voir le présent travail, para. 19 – 30
1080
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et communautaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, op. cit., p. 18

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

discussions sur la façon de réglementer le commerce d’OGM, sont animées depuis


l’origine par des confrontations et interactions entre diverses valeurs et approches
poursuivies par des sociétés possédant des spécificités économiques, sociales et
culturelles variées. Ainsi, on assiste systématiquement à une grande divergence
d’orientations législatives nationales (A), derrière laquelle une tendance à la
convergence est en train d’émerger au niveau international (B).

Paragraphe 1 - Une hétérogénéité de législations nationales relatives


aux OGM

544. Les avancées de la génétique et de la biologie moléculaire pendant les


dernières décennies, ont permis la mise au point et la commercialisation d’OGM qui
portent des caractères pouvant se révéler très bénéfiques pour la production
alimentaire. Or, la mise en exergue de cet avantage potentiel ne peut pas dissimuler le
fait que l’introduction d’un gène étranger dans un organisme receveur n’est pas
encore un processus parfaitement maîtrisé par les scientifiques, et que ce genre de
manipulation des organismes vivants peuvent avoir des conséquences très diverses
quant à l’intégration, à l’expression et à la stabilité de ce gène. 1081

545. En effet, beaucoup des gènes et traits phénotypiques dont sont porteurs
les OGM agricoles sont d’un genre nouveau. Au stade actuel, on ignore s’ils peuvent
être utilisés dans l’alimentation sans présenter aucune menace à la santé publique.
L’incertitude persiste toujours sur le terrain scientifique, malgré de nombreuses
études menées sur les conséquences pouvant éventuellement être entraînées par
l’utilisation, la dissémination, la commercialisation et la consommation des produits
1082
génétiquement modifiés. Dans ces circonstances, l’arrivée sur les marchés
internationaux des aliments contenant des OGM a déclenché l’inquiétude des
consommateurs quant aux risques ou dangers sanitaires susceptibles d’être associés à
la consommation de ce type d’aliments.

546. Lors de la 53 ème Assemblée mondiale de la santé tenue à Genève par


l’OMS, l’émergence des préoccupations des consommateurs à l’égard de l’innocuité

1081
OMS, Biotechnologie alimentaire moderne, santé et développement : étude à partir d’exemples concrets, op. cit., p. 14
1082
Ibid., p. 2

- 335 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des aliments ayant subi une manipulation génétique a attiré l’attention de la


communauté internationale. Précisément, une résolution adoptée à cette occasion a
reconnu explicitement que les aliments obtenus à l’aide des biotechnologies modernes
constituaient une question de santé publique importante. Elle a demandé ensuite à
l’OMS de fournir des bases scientifiques à ses Membres afin de faciliter les décisions
concernant les effets de ce type d’aliments sur la santé humaine. 1083 Au cours des
années suivantes, une série de consultations d’experts sur la sécurité sanitaire
d’aliments dérivés d’OGM ont été menées conjointement par la FAO et l’OMS. Ces
consultations ont conduit à conclure qu’il était impossible de se prononcer d’une
manière générale sur tous les aliments dérivés d’OGM, en raison de la grande
diversité des gènes insérés et des manières d’opérer. L’innocuité de ce type
d’aliments devrait être évaluée au cas par cas. 1084

547. L’absence d’une conclusion scientifique ferme sur la sécurité sanitaire


des aliments dérivés d’OGM, notamment sur leurs impacts cumulés à long terme sur
la santé humaine et l’environnement, renforce les tensions entre les principaux
participants au commerce d’OGM. Ces tensions trouvent leur origine dans les
controverses et parfois les oppositions quant à la façon d’aborder le rôle de la science
et de la technologie dans la société en général, et celui des nouvelles méthodes dans
la production agro-alimentaire en particulier. 1085 Cette opposition de vue, notamment

OMS, Résolution de l’Assemblée mondiale de la santé sur la sécurité sanitaire des aliments , WHA 53.15, 20 mai 2000, p.
1083

3
Le texte original est en anglais :
« The Fifty-Third World Health Assembly, …
Aware of the increased concern of consumers about the safety of food, particularly after recent foodborne -disease
outbreaks of international and global scope and the emergence of new food products derived from biotechnology…
Requests the Director-General… (11) to support Member States in providing the scientific basis for health -related
decisions regarding genetically modified foods… ».
1084
Pour les résultats de ces consultations d’experts, voir FAO/OMS, Aspects de la salubrité des aliments génétiquement
modifiés d’origine végétale, Rapport d’une consultation conjointe d’expertes FAO/OMS sur les aliments produits par
biotechnologie, Genève, 29 mai – 2 juin, 2000, 39p.; FAO/OMS, Evaluation de l’allergénicité des aliments génétiquement
modifiés, Rapport de la Consultation mixte FAO/OMS sur les aliments dérivés des biotechnologies, Rome, 22 – 25 janvier
2001, 30p.; FAO/OMS, Safety Assessment of Foods Derived from Genetically Modified Microorganisms , Repport of a joint
FAO/OMS expert consultation on foods derived from biotech nology, Geneva, 24 – 28 September 2001, 29p.; et FAO/OMS,
L’évaluation de la sécurité sanitaire des aliments issus d’animaux génétiquement modifiés (y compris des poissons) , Rapport
de la Consultation mixte FAO/OMS d’experts, Rome, 17 – 21 novembre 2003, 45p.
1085
En effet, le fameux contentieux relatif aux viandes traitées aux hormones entre les Communautés européennes et les
Etats-Unis datant dès la fin des années 1980, a très bien illustré le conflit de perception entre les pays Nord -Américains (les
Etats-Unis et le Canada) et les pays européens sur l’innocuité des aliments obtenus par l’application des nouvelles méthodes
de production. Afin de répondre à l’inquiétude des consommateurs par rapport aux risques susceptibles d’être causés pour la
santé humaine, le Conseil des Ministres des Communautés européennes a adopté plusieurs directives, interdisant la mise sur
le marché des viandes et des produits carnés provenant d’animaux traités aux hormones de croissance. Il s’agitait en
particulière des directives 81/602/CEE, 88/146/CEE et 88/299/CEE. En 1996, les Etats -Unis ont porté plainte devant l’ORD

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

celle entre les Etats-Unis et l’Europe, conduit à une profonde divergence d’approche
normative en ce qui concerne la réglementation nationale du commerce d’OGM et de
leurs produits dérivés. 1086

548. Le système régulatoire des Etats-Unis repose essentiellement sur une


conception d’OGM en termes de « produits ». 1087 De cette manière, les produits
génétiquement modifiés sont traités comme des « nouveaux produits » obtenus par
l’utilisation des nouvelles technologies, qui consistent en rien d’autre que les
extensions des outils traditionnels de transformation des vivants. Leur utilisation ne
modifie ni la substance ni l’innocuité du produit. 1088 Conservant les caractéristiques
essentielles de leur variété parentale, les produits génétiquement modifiés sont les
« équivalents substantiels » des produits obtenus de manière traditionnelle, et peuvent
être soumis au même traitement accordé à ces derniers au niveau des exigences
réglementaires. 1089

de l’OMC, et demandé l’établissement d’un groupe spécial pour statuer sur l’incompatibilité de ces directives européennes
avec les disciplines pertinentes de l’OMC, notamment avec celles de l’Accord SPS et du GATT de 1994.
Sur cette affaire, Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés (CE - Hormones),
Rapport du groupe spécial Etats-Unis, adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, 420p., et Rapport de l’Organe d’appel,
adopté le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, 136p. ; également, FRIANT-PERROT M., « Les nouveaux
aliments », op. cit., pp. 89 – 114

Pour une analyse de l’opposition entre l’Union européenne et les Etats-Unis en matière de réglementation de la sécurité
1086

sanitaire des aliments, voir ECHOLS M. A., « Food Safety Regulation in the European Union and the United States:
Different Cultures, Different Laws », Columbia Journal of European Law, Vol. 4, 1998, pp. 525 – 543; également SHAFFER
G. C. et POLLACK M. A., « Les différentes approches de la sécurité alimentaire : comparaison Union européenne / Etats-
Unis », in J. Bourrinet et F. Snyder (dir.), La sécurité alimentaire dans l’Union européenne, Bruxelles, Bruylant, 2003, pp.
129 – 146, et notamment en ce qui concerne les produits génétiquement modifiés, pp. 140 – 145
1087
DEBOYSER P. et MAHIEU S., « La régulation internationale des OGM : une nouvelle tour de Babel ? », in NIHOUL P.
et MAHIEU S. (dir.), La sécurité alimentaire et la régulation des OGM, Bruxelles, Larcier, 2005, p. 249
1088
ECHOLS M. A., « Food Safety Regulation in the European Union and the United States : Different Cultures, Different
Laws », op. cit., p. 538; SHAFFER G. C. et POLLACK M. A., « Les différentes approches de la sécurité alimentaire :
comparaison Union européenne / Etats-Unis », op. cit., p. 140
1089
Le principe d’« équivalence en substance » ou d’ « équivalence substantielle » a été élaboré au début des années 1990 par
la FAO, l’OMS et l’OCDE. Selon ce principe, une évaluation du risque présenté par un aliment dérivé d’OGM doit
comporter une comparaison entre le produit fini et un produit analogue présentant un degré de sécurité acceptable. On peut
considérer qu’un aliment dérivé d’OGM ne présente pas plus de danger qu’un produit alimentaire traditionnel (dans les
limites des variations naturelles), si cet aliment dérivé d’OGM est comparable, sur le plan toxicologique et nutritionnel, au
produit traditionnel et dans la mesure où la modification génétique dont il résulte est elle-même considérée comme dénuée de
risque. Reposant sur un processus comparatif, ce principe est utile pour identifier les similitudes et les différences entre
l’aliment dérivé d’OGM et un élément de référence ayant des antécédents de consommation salubre, sur lequel on peut
ensuite se baser pour évaluer la salubrité. Cependant, il convient de garder toujours dans l’esprit que le principe
d’équivalence en substance ne constitue pas en soi une évaluati on des risques, mais plutôt « le point de départ d’une
démarche visant à évaluer la sécurité des aliments dérivés d’OGM par rapport à leurs homologues traditionnels.
Pour les détails, voir OCDE, Safety Evaluation of Foods Derived by Modern Biotechnology : Concepts and Principles, Paris,
1993, pp. 14 – 16 ; également FAO/OMS, Aspects de la salubrité des aliments génétiquement modifiés d’origine végétale ,
op. cit., pp. 7 – 8

- 337 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

549. Ayant pour avis que les aliments dérivés d’OGM sont généralement
sûrs, 1090 les autorités américaines n’envisagent le principe de précaution 1091 que
comme un outil scientifique d’évaluation des risques, exprimant une rationalité
purement scientifique.1092 Elles ont établi un système souple de mise sur le marché de
ces produits 1093 et n’exigent que les entreprises étiquettent ce type de produits

1090
Selon G. Dufour, les Etats-Unis utilisent le principe d’équivalence substantielle en tant que « seuil de décision ». C’est-à-
dire, lors de prendre une décision sur l’innocuité d’un produit, on se base uniquement sur la déduction logique que le
nouveau produit ne présente pas d’autres changements que ceux attribuables au nouv eau gène. Ainsi, s’il est démontré que
les modifications apportées au nouveau produit sont sans danger, on peut présumer que le nouveau produit ne produira pas
d’effet négatif sur la santé et l’environnement.
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 62
1091
Selon la définition donnée par P. Martin-Bidou, le principe de précaution exige des Etats de « prendre des mesures visant
à prévenir la dégradation de l’environnement même en l’absence de certitude sc ientifique absolue quant aux effets néfastes
des activités projetées ». MARTIN-BIDOU P., « Le principe de précaution en droit international de l’environnement »,
R.G.D.I.P., Vol. 103, 1999, pp. 631 – 666
Il est très difficile de définir le principe de précaution avec précision. Il s’agit en fait d’un énoncé peu précis, même au
niveau de la langue, qui se présente de façon très variée dans les divers instruments internationaux relatifs à la protection de
l’environnement. MARCEAU G., « Le principe de précaution et les règles de l’Organisation mondiale du commerce
(OMC) », in Ch. Leben et J. Verhoeven (dir.), Le principe de précaution : aspects de droit international et communautaire,
Paris, L.G.D.J., 2001, p. 136
Pour avoir une première idée sur le contenu de ce principe, citons comme exemple la formulation de ce principe figurant
dans la Déclaration de Rio de 1992 sur l’environnement et le développement. Le principe 15 de cette déclaration énonce
que :
« pour protéger l’environnement, des mesures de précaution doivent être largement appliquées par les Etats selon
leurs capacités. En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue
ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effect ives visant à prévenir la
dégradation de l’environnement ».
Le principe de précaution connaît sa naissance en droit allemand sous le terme Vorsorgeprinzip, qui a été formulé au début
des années 1970 pour assurer le dédommagement d’atteinte à la vie humaine causé par des produits chimiques aux effets
nocifs reportés dans le temps. Peu de temps, ce principe a été adopté dans les systèmes juridiques de nombreux pays et été
étendu à tous les aspects de la responsabilité environnementale. C’est dans le contexte de la lutte contre la pollution de la
mer du Nord, que le principe de précaution est formellement inséré dans l’ordre juridique international au cours des années
1980. La plupart des spécialistes se réfèrent à la Déclaration ministérielle de la Deuxième Co nférence de l’OCDE sur la
protection de l’environnement de la mer du Nord en 1987 comme le premier texte juridique international contenant
explicitement ce principe. Ce texte a rapidement inspiré le développent de nombreux instruments internationaux, qui a vaient
pour effet de faciliter une diffusion du principe de précaution dans tous les domaines de la protection internationale de
l’environnement. Pour une étude approfondie sur l’émergence et le développement du principe de précaution, voir CAZALA
J., Le principe de précaution en droit international : étude d’un mode conventionnel de gestion de l’incertitude scientifique ,
Thèse de l’Université Paris II, 2003, pp. 6 – 56 ; également DUPUY P.-M., « Le principe de précaution, règle émergente du
droit international général », in Ch. Leben et J. Verhoeven (dir.), Le principe de précaution : aspects de droit international et
communautaire, Paris, L.G.D.J., 2001, pp. 95 – 111
Sur l’application du principe de précaution dans le domaine biotechnologique, voir GODARD O., « Le principe de
précaution à l’épreuve des OGM », in A. Marciano et B. Tourrès (dir.), Regards critiques sur le principe de précaution : le
cas des OGM, Paris, Librairie Phylosophique J. VRIN, 2011, pp. 85 – 161
1092
Dans leur article, G. E. Issac et W. A. Kerr ont fait une distinction entre dimension scientifique et dimension sociale dans
l’application du principe de précaution. Selon la rationalité scientifique, le principe de précaution est utilisé uniquement
comme outil d’évaluation des risques. Alors, selon la rationalité sociale, on recours au principe de précaution non seulement
à des fins de l’évaluation des risques, mais également à des fins de gestion des risques. ISSAC G. E. et KERR W. A.,
« Genetically Modified Organisms at the World Trade Organization : A Harvest of Trouble », J.W.T., Vol. 37, n°6, 2003, pp.
1088 - 1089
En outre, la responsabilité dans ce domaine est partagée entre plusieurs agences gouvernementales, telles que la FDA,
l’Agence de protection de l’environnement (EPA), le Départe ment de l’Agriculture (USDA) par l’intermédiaire de l’Animal
and Plant Inspection Service. Pour un aperçu du régime réglementaire des Etats -Unis en matière d’OGM, voir DUFOUR G.,
Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp. 48 – 52

- 338 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1094
seulement sur une base volontaire. De plus, les Etats-Unis ont également adopté
des politiques commerciales visant à garantir un accès facile et fiable aux marchés
étrangers pour les produits génétiquement modifiés qu’ils ont développés ou
développeront à l’avenir. De leur point de vue, toute restriction ou contrôle aux
échanges internationaux des produits génétiquement modifiés constitue
nécessairement une mesure protectionniste déguisée, qui aura pour effet une
fragmentation du marché international et doit être combattue. 1095

550. Tandis qu’en Europe, l’aliment a fait, très tôt, l’objet d’une prudence
particulière et échappe dans une certaine mesure à la logique économique. On se
méfie des innovations technologiques appliquées dans l’alimentation du fait que,
jusqu’à ce jour, on n’a pas encore accumulé des connaissances suffisantes pour
déterminer si la consommation des aliments ainsi fabriqués pourrait présenter des
dangers pour la santé humaine. Cette perception de l’acceptabilité des risques
sanitaires a fait s’inscrire l’esprit de prévention dans la législation alimentaire
communautaire, celle-ci visant à atteindre un niveau de « risque zéro » en termes de
sécurité sanitaire des aliments. 1096 Le principe de précaution est utilisé tant dans
l’évaluation des risques que dans le processus de gestion des risques. Cette approche
permet de déterminer un niveau de protection non seulement selon une rationalité
purement scientifique, mais également en fonction des préoccupations éthiques ou
sociales. 1097 Ainsi, les aliments issus des nouvelles technologies font l’objet d’une
« présomption de nocivité » et ne peuvent pas être commercialisés sauf si leur

Il s’agit d’une procédure simplifiée de notification, établie par la FDA pour toutes les denrées alimentaires génétiquement
1093

modifiées. La FDA considére que l’obtention préalable d’une autorisation officielle n’est pas nécessaire pour l eur
commercialisation. Ce système confère donc une autonomie substantielle aux opérateurs économiques. C’est à eux qui
choisissent de consulter la FDA avant la commercialisation.
STEWART T. P. et JOHANSON D. S., « Policy in Flux: The European Union’s Laws on Agricultural Biotechnology and
Their Effects on International Trade », Drake Journal of Agricultural Law, Vol. 4, 1999, pp. 248 – 250
1094
Ce n’est que dans le cas où un produit génétiquement modifié apparaîtrait substantiellement différent de son équival ent
naturel, que l’étiquetage est exigé. ANDERSON K. et POHL NIELSEN M. Ch., « Cultures transgéniques et commerce
international », Economie internationale, Vol. 87, 2001, p. 48
1095
BOY L., « La place du principe de précaution dans la directive UE du 12 mars 2001 relative à la dissémination volontaire
d’organismes génétiquement modifiés dans l’environnement », R.J.E., Vol. 27, n°1, 2002, p. 6
1096
FRIANT-PERROT M., « Les nouveaux aliments », op. cit., pp. 90 – 91 ; également SALMON N., « A European
Perspective on the Precautionary Principle, Food Safety and the Free Trade Imperative of the WTO », European Law Review,
Vol. 27, n°2, 2002, p. 153
1097
ISSAC G. E. et KERR W. A., « Genetically Modified Organisms at the World Trade Organization : A Harvest of
Trouble », op. cit., p. 1089

- 339 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1098
innocuité est établie. C’est exactement le cas des aliments obtenus à partir
d’OGM.

551. Reposant sur la conception de l’OGM en tant que processus de


production, l’Union européenne a instauré une réglementation stricte s’appliquant
spécifiquement aux OGM et à leurs aliments dérivés. 1099 La mise sur le marché de
ceux-ci est soumise non seulement à une procédure préalable d’évaluation de
l’innocuité et d’autorisation en tant que contrôle a priori, mais aussi à des exigences
harmonisées et contraignantes d’étiquetage et de traçabilité comme moyen de suivi a
posteriori. De cette façon, la réglementation communautaire en matière d’OGM
cherche à la fois à maintenir un niveau de protection élevé au profit des
consommateurs et à leur garantir le libre choix en leur fournissant des informations
appropriées sur l’histoire des aliments qu’ils consomment.1100

1098
A l’origine, la mise sur le marché des premiers aliments contenant des OGM destinés à la consommation humaine et
animale a été soumise à une procédure communautaire d’autorisation instaurée par la directive 90/220/CEE sur la
dissémination volontaire d’OGM dans l’environnement. Par l’adoption du règlement (CE) n°258/97 sur les nouveaux
aliments et les nouveaux ingrédients alimentaires, l’autorité communautaire a procédé à une approche globale de la
« nouveauté » et élargi ainsi la gamme d’aliments concernés en couvrant l’ensemble des aliments non traditionnels. La mise
en place un mécanisme d’autorisation préalable est pour assurer « que les nouveaux aliments et les nouveaux ingrédients
alimentaires font l’objet d’une évaluation d’innocuité unique suivant une procédure communautaire avant d’être mis sur le
marché dans la Communauté ».
Communautés européennes, Directive du Conseil du 23 avril 1990 relative à la dissémination volontaire d’organismes
génétiquement modifiés dans l’environnement, Journal officiel des Communautés européennes, 8 mai 1990, L117/15, p.1
Communautés européennes, Règlement (CE) n°258/97 du Parlement européen et du Conseil du 27 janvier 1997 relatif aux
nouveaux aliments et aux nouveaux ingrédients alimentaires, Journal officiel des Communautés européennes, 14 février
1997, L43/1, p. 1
1099
DEBOYSER P. et MAHIEU S., « La régulation internationale des OGM : une nouvelle tour de Babel ? », op. cit., p. 249
et 251
Si le règlement (CE) n° 258/97 offre un cadre commun pour les denrées alimentaires non traditionnellement consommées par
les européens, il s’est focalisé dès le départ sur les aliments produits par l’application des techniques issues de la
biotechnologie moderne et notamment du génie génétique. Ce fait est expliqué par la définition de « nouveaux aliments et de
nouveaux ingrédients alimentaires » donnée par ce règlement. En vertu de l’article 1 du règlement, les nouveaux aliments
couvrent notamment :
« a) les aliments et ingrédients alimentaires contenant des organi smes génétiquement modifiés au sens de la
directive 90/220/CEE ou consistant en de tels organismes;
b) les aliments et ingrédients alimentaires produits à partir d’organismes génétiquement modifiés, mais n’en
contenant pas ;
c) les aliments et ingrédients alimentaires présentant une structure moléculaire primaire nouvelle ou délibérément
modifiée ;
d) les aliments et ingrédients alimentaires composés de micro -organismes, de champignons ou d’algues ou isolés à
partir de ceux-ci ;
e) les aliments et ingrédients alimentaires composés de végétaux ou isolés à partir de ceux -ci et les ingrédients
alimentaires isolés à partir d’animaux, à l’exception des aliments et des ingrédients alimentaires obtenus par des
pratiques de multiplication ou de reproduction tradi tionnelles et dont les antécédents sont sûrs en ce qui concerne
l’utilisation en tant que denrées alimentaires… »
Communautés européennes, Règlement (CE) n°258/97 du Parlement européen et du Conseil du 27 janvier 1997 relatif aux
nouveaux aliments et aux nouveaux ingrédients alimentaires , Journal officiel des Communautés européennes, 14 février
1997, L43/1, p. 2
Il s’agit notamment des documents suivants : la directive 2001/18/CE du Parlement européen et du Conseil du 12 mars
1100

2001 relative à la dissémination volontaire d’organismes génétiquement modifiés dans l’environnement et abrogeant la

- 340 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

552. Face à une telle grande divergence d’approches réglmentaires


1101
poursuivies par les pays principaux participants au commerce d’OGM, de
nombreux pays en développement se trouvent dans un dilemme lorsqu’elles adoptent
leurs propres politiques nationales en ce qui concerne l’évaluation et la gestion des
risques susceptibles d’être associés aux produits transgéniques entrés sur leurs
territoires. 1102

D’un côté, dans la mesure où ces pays doivent respecter leurs engagements en
matière de droit à l’alimentation, et où le génie génétique peut être un outil efficace
pour combattre la faim et la malnutrition, ils ont tout intérêt à faciliter l’exploitation
des cultures génétiquement modifiées et le commerce des aliments dérivés d’OGM,
afin d’améliorer la quantité et la qualité des aliments disponibles pour leurs
peuples. 1103 De l’autre côté, en plus des possibles effets nocifs associés à la
consommation des aliments transgéniques pour la santé publique, ces pays craignent
que les importations de ces produits puissent porter atteinte à leurs exportations des
1104
produits agricoles traditionnels. C’est notamment le cas pour certains pays
africains dont la plupart des exportations agricoles sont destinées aux marchés
européens, où les importations et la commercialisation des produits transgéniques

directive 90/220/CEE du Conseil, le règlement (CE) n°1829/2003 du Parlement européen et du Conseil du 22 septembre 203
concernant les denrées alimentaires et les aliments pour animaux génétiquement modifiés, et le règlement (CE) n°1830/2003
du Parlement européen et du Conseil du 22 septembre 2003 concernant la traçabilité et l’étiquetage des organismes
génétiquement modifiés et la traçabilité des produits destinés à l’ alimentation humaine ou animale produits à partir
d’organismes génétiquement modifiés, et modifiant la directive 2001/18/CE.
Pour comprendre plus la réglementation communautaire relative aux OGM, voir MAHIEU S., « Le contrôle des risques dans
la réglementation européenne relative aux OGM : vers un système conciliateur et participatif », op. cit., pp. 153 – 240 ;
ZARRILLI S., International Trade in GMOs and GM Products: National and Multilateral Legal Frameworks , Genève,
CNUCED, 2005, pp. 9 – 13
1101
Sur les oppositions de vue sur la question d’OGM entre les Etats-Unis et l’Europe, voir JOLY P.-B., « Les OGM dans
l’agriculture et dans l’alimentation : le face à face Etats-Unis/Europe », Cahiers français, n° 294, 2000, pp. 53 – 59
1102
BROSSET E., « Droit international et produits alimentaires génétiquement modifiés : entre pénurie et suralimentation »,
in A. Mahiou et F. Snyder (dir.), La sécurité alimentaire, La Haye, Nijhoff, 2006, p. 281
1103
ZARRILLI S., International Trade in GMOs and GM Products: National and Mul tilateral Legal Frameworks, op. cit.,
pp. 8 – 9
1104
Il s’agit des problèmes dits de « co-existence » susceptibles d’être suscités par l’exploitation des cultures génétiquement
modifiées. Ils désignent particulièrement les problèmes liés aux pertes économiqu es comme conséquence des risques de
contamination génétique entre les cultures génétiquement modifiées et les cultures traditionnelles, par exemples, les pertes
économiques liées à l’impossibilité, pour un agriculteur conventionnel, de vendre sa récolte au prix pratiqué pour les
produits non génétiquement modifiés. Sur ce sujet, voir CORTI VARELA J., Le rapport du Panel OMC sur les OGM, UMR
8103 of Comparative Law, Université Paris 1 – CNRS Paris, 2006, p. 13, texte disponible sur le site de l’Ecole des Hau tes
Etudes en Sciences Sociales de Paris : [Link] (consulté le 16 octobre 2017);
également ZARRILLI S., International Trade in GMOs and GM Products: National and Multilateral Legal Frameworks, op.
cit., pp. 8 – 9

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

doivent satisfaire un ensemble des conditions rigoureuses, et une partie importante de


consommateurs sont très sensibles aux produits ayant fait l’objet de manipulations
génétiques. La contamination d’OGM sur les variétés végétales locales ou la moindre
présence involontaire des OGM dans la chaîne agroalimentaire, risque de conduire au
rejet des produits agricoles provenant de ces pays par les marchés européens. Dans ce
sens, il est essentiel pour ces pays de maintenir la mention du type « sans OGM » afin
de préserver leurs possibilités d’exportation, même si cela impliquerait une
interdiction de production locale ou une entrave à la circulation transfrontière des
produits génétiquement modifiés. 1105

553. C’est partiellement pour cette raison qu’en 2002, plusieurs pays de
l’Afrique australe, le Malawi, le Mozambique, la Zambie, et le Zimbabwe ont
renoncé aux importations des maïs génétiquement modifiés expédiés par les Etats-
Unis à titre de l’aide alimentaire. 1106 Dans une déclaration de l’ONU, ces pays ont
réaffirmé officiellement leurs réserves à l’égard de l’aide alimentaire contenant des
OGM. Ils ont ainsi proclamé qu’en absence, en matière de commerce des produits
alimentaires et de l’aide alimentaire, d’accord international en vigueur traitant
spécifiquement des aliments contenant des OGM, c’était au pays bénéficiaire de
l’aide d’accepter ou non de tels produits. 1107

554. Dans son œuvre, M. Echols a constaté qu’« à cultures différentes, lois
différentes ». 1108 De même, on observe en matière d’OGM une grande hétérogénéité
législative au niveau national, qui résulte d’une diversité de regards et approches
portés sur les OGM par les pays dans de différentes conditions économiques, sociales
et culturelles. Dans un contexte de mondialisation des échanges toujours croissante,

1105
ZARRILLI S., International Trade in GMOs and GM Products: National and Multilateral Legal Frameworks , op. cit.,
pp. 7 – 9
1106
Ibid. ; également BROSSET E., « Droit international et produits alimentaires génétiquement modifiés : entre pénurie et
suralimentation », op. cit., p. 281
Par exemple, la Zambie n’a pas accepté les expéditions d’aide alimentaire contentant des maïs génétiquement modifés, afin
d’éviter le danger susceptible d’être porté par les maïs génétiquement modifiés pour la santé humaine, ainsi que la
contamination des variétés locales de maïs qui pourrait susciter le rejet de ses exportations des aliments par les marchés
européens. Le Zimbabwé craignait que l’entrée sur son territoir e des maïs génétiquement modifiés risquerait de menacer les
variétés locales de maïs et de porter atteinte à ses exportations de viande bovine vers l’Europe.
ONU, Déclaration de l’Organisation des Nations Unies concernant l’utilisation des produits alime ntaires génétiquement
1107

modifiés envoyés au titre de l’aide alimentaire en Afrique australe , op. cit.


1108
ECHOLS M., Food Safety and the WTO. The Interplay of Culture, Science and Technology, op. cit., p. 13

- 342 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

cette hétérogénéité des réglementations nationales se transforme en obstacles au


commerce international des produits transgéniques, et provoque des contentieux
commerciaux. Le conflit d’intérêt entre les principaux participants du commerce
d’OGM a été mis en exergue avec une acuité toute particulière dans les affaires
Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la
commercialisation des produits biotechnologiques (affaire CE – Produits
biotechnologiques). 1109 Vu l’importance des enjeux socio-économiques impliqués
dans le commerce d’OGM, une intervention internationale s’avère indispensable afi n
de parvenir à une convergence des systèmes nationaux vers un modèle commun de
régulation. Une telle convergence pourrait être matérialisée sous la forme d’une
conciliation des approches législatives nationales ou bien d’une harmonisation des
normes dans les matières concernées. 1110

Paragraphe 2 - Une convergence vers un modèle commun de


réglementation

555. Il faut admettre que, si la nécessité de créer un système universel de


réglementation du commerce d’OGM paraît incontestable, la manière d’y parvenir
n’est pourtant pas évidente.

556. Sur le plan international, le thème des OGM a retenu l’attention d’un bon
nombre d’organisations internationales qui ont des vocations différentes. 1111 Surtout,

1109
En effet, les approches régulatoires des Membres d e l’OMC en matière de sécurité sanitaire des produits agroalimentaires
sont si divergentes et parfois contradictoires, qu’elles constituent l’une des sources importantes de contentieux commerciaux .
Quant aux OGM, plusieurs plaintes ont été portées devant l ’ORD de l’OMC en ce qui concerne la conformité de certaines
mesures nationales entravant les importations des produits transgéniques aux disciplines pertinentes de l’OMC. Il s’agit
précisément de l’affaire Egypte – Prohibition à l’importation de thon en boîte à l’huile de soja, et des affaires Communautés
européennes – Mesures affectant l’approbation et la commercialisation des produits biotechnologiques . Dans l’affaire contre
l’Egypte, le Thaïlande a déposé en septembre 2000 auprès de l’ORD une plainte con cernant la prohibition imposée par
l’Egypte à l’importation de thon en boîte provenant du Thaïlande soupçonné d’être emballé dans de l’huile de soja
génétiquement modifié. Sur cette affaire, Egypte – Prohibition à l’importation de thon en boîte à l’huile d e soja, Demande
de consultations présentée par la Thaïlande, 27 septembre 2000, G/L/392, G/SPS/GEN/203, 1p.
Les affaires CE – Produits biotechnologiques portent sur les plaintes déposées les 13 et 14 mai 2003 par les Etats-Unis, le
Canada et l’Argentine, concernant le moratoire imposé par les Communautés européennes sur l’examen des demandes
d’approbation des produits biotechnologiques et sur l’octroi d’approbation pour ces produits, ainsi que sur les interdictions
nationales appliquées par certains Etats membres concernant la commercialisation et l’importation des produits
biotechnologiques.
1110
DEBOYSER P. et MAHIEU S., « La régulation internationale des OGM : une nouvelle tour de Babel ? », op. cit., pp. 257
– 258
Il s’agit aussi bien des organisations intergouvernementales que des ONG, Même si, stricto sensu, les ONG n‘ont pas de
1111

capacité de créer du droit, elles jouent indéniablement un rôle moteur dans l’élaboration des normes internationales relative s
aux OGM, soit en soumettant des projets de textes internationaux, soit en assistant aux négociations à titre d’observateurs, ou

- 343 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

à cause de la double facette de leur spécificité, celle de marchandise et cell e de


risque, les produits transgéniques tombent à la fois dans le domaine de compétence
des organisations internationales s’intéressant au commerce des marchandises et de
celles ayant pour vocation la protection de la santé et de l’environnement. 1112 Or, la
prolifération des institutions en charge des OGM n’a pas abouti à un bon
développement de l’encadrement conventionnel dans ce domaine. Le cadre juridique
international en vigueur semble particulièrement lacunaire et déséquilibré. La soft law
demeure majoritaire dans ce domaine, et les règles ayant force contraignant sont peu
nombreuses et hautement concentrées autour d’un thème très précis, à savoir la
gestion des risques potentiellement liés à la circulation transfrontière des OGM. 1113

557. En cela, un déséquilibre patent se manifeste pour ce qui est du poids des
institutions internationales engagées sur le terrain. Au niveau mondial, citons le
Programme pour l’environnement de l’ONU (PNUE), la FAO et l’OMS, qui
constituent les enceintes spécialisées les plus propices pour traiter du problème des
risques susceptibles d’être créés par les OGM pour la santé humaine et pour
l’environnement. Les travaux entrepris au sein du PNUE ont amené à l’adoption en
2000 du premier instrument multilatéral contraignant pour sécuriser les mouvements
transfrontières des OGM, à savoir le Protocole de Cartagene sur la prévention des
risques biotechnologiques relatif à la Convention sur la diversité biologique

parfois en tant que membre de délégations nationales. BROSSET E., « Droit international et produits alimentaires
génétiquement modifiés : entre pénurie et suralimentation », op. cit., p. 272
1112
Ibid., pp. 271 – 281
1113
On remarque, déjà au début des années 1990, certaines organisations internationales avaient entrepris des travaux pour
élaborer des textes destinés à encadrer l’utilisation de la biotechnologie. Très souvent, ces textes manquent de force
contraignante. Par exemple, OCDE, Considérations de sécurité relatives à la biotechnologie , Paris, 1992, 58p. ; et FAO,
Towards An International Code of Conduct for Plant Biotechnolog y as It Affects the Conservation and Utilization of Plant
Gentic Resources, Rapport de la Commission des ressources génétiques pour l’alimentation et l’agriculture, 5 ème session,
CPGR/93/9, 1993, 24p.
En outre, E. Brosset a pu observer que, excepté le Protocole de Carthagène, tous les actes visant expressément les
biotechnologies étaient non obligatoires. Souvent sous les formes de directive, déclaration, ou bien lignes directrices, ces
textes se présentent une valeur plutôt déclaratoire ou programmatrice. Pour E. Brosset, la rareté du droit conventionnel en
matière d’OGM pourrait être expliquée par des raisons non spécifiques au domaine d’OGM, telles que les caractéristiques
rigides et complexes de la négociation interétatique, mais aussi par des raisons s pécifiques, telles que les différences
culturelles majeurs qui existent dans le monde sur la manière d’aborder les concepts d’alimentation ou de progrès
scientifique. Il convient de souligner pourtant que l’absence d’une valeur contraignante ne veut pas co nduire à dénier la
contribution de ces textes à la formation du droit conventionnel en la matière, dans la mesure où ils peuvent servir de guide
dans l’adoption de conventions contraignantes, voire même être un des éléments constitutifs des obligations com portées par
ces conventions.
BROSSET E., « Droit international et produits alimentaires génétiquement modifiés : entre pénurie et suralimentation », op.
cit., pp. 282 – 283

- 344 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1114
(Protocole de Cartagene). Ayant pour objectif principal de prévenir les effets
défavorables des OGM sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité,
le Protocole de Cartagena évoque les risques pour la santé humaine de manière
indirecte.1115

558. Quant à la FAO et l’OMS, institutions spécialisées onusiennes dans les


domaines de santé et d’alimentation, leur contribution au développement du cadre
juridique international en matière d’OGM ne reste que sur le plan technique. De telle
contribution est matérialisée principalement par l’intermédiaire des travaux conjoints
entrepris dans le cadre du Codex Alimentarius. 1116 Au lieu de jouer un rôle central
dans l’élaboration des règles juridiques communes, la FAO et l’OMS demeurent de
simples forums de discussion interétatiques. 1117

1114
Le Protocole de Carthagène est adopté le 29 janvier 2000 en tant qu’accord compl émentaire de la Convention sur la
diversité biologique. Entré en vigueur le 11 septembre 2003, il constitue le premier accord international environnemental sur
les OGM. Il a pour but de garantir la sécurité de la manipulation, du transport et de l’utilisat ion des organismes vivants
modifiés (OVM) résultant des biotechnologies modernes qui peuvent avoir des effets nocifs sur la diversité biologique. A ce
jour, il a recueilli 170 pays membres de ratification. Pour connaître plus ce protocole, voir MACKENZIE R . et al., Guide
explicatif du Protocole de Carthagène sur la prévention des risques biotechnologiques , Gland, UICN – Union mondiale pour
la nature, 2003, 301p.
1115
L’article 1 du Protocole de Carthagène énonce son objectif comme « contribuer à assurer un degré adéquat de protection
pour le transfert, la manipulation et l’utilisation sans danger des organismes vivants modifiés résultant de la biotechnologi e
moderne qui peuvent avoir des effets défavorables sur la conservation et l’utilisation durable de la div ersité biologique,
compte tenu également des risques pour la santé humaine, en mettant plus précisément l’accent sur les mouvements
transfrontières ».
1116
Le Codex Alimentarius a été créé conjointement par la FAO et l’OMS en 1963, et se fonctionne sous la double tutelle de
ces deux organisations. Il est chargé d’élaborer des normes alimentaires internationales harmonisées destinées à « protéger la
santé des consommateurs et à promouvoir des pratiques loyales en matière de commerce de denrées alim entaires ». Depuis
1989, la Commission du Codex Alimentarius s’intéresse aux questions découlant de l’utilisation de la biotechnologie à
l’alimentation. Cependant, les travaux réalisés au sein de la Commission n’ont pas abouti à développer de normes précis es
pour renseigner les Etats quant à l’innocuité et à la sécurité des aliments génétiquement modifiés pour la santé ou pour
l’environnement. Après l’établissement d’une liste de méthodes d’analyse disponibles pour la détection ou l’identification
des aliments dérivés des biotechnologies, la Commission s’est penchée sur l’élaboration d’un ensemble de principes
généraux pour l’analyse des risques ainsi que des directives spécifiques concernant l’évaluation des risques potentiels
découlant de l’emploi de la transgénèse, afin d’orienter la conduite des gouvernements dans la pratique. Il s’agit notamment
des « Principes pour l’analyse des risques liés aux aliments dérivés des biotechnologies modernes » (CAC/GL 44-2003),
« Directives régissant la conduite de l’évaluation de la sécurité sanitaire des aliments dérivés de micro -organismes à ADN
recombiné » (CAC/GL 46-2003), « Directives régissant la conduite de l’évaluation de la sécurité sanitaire des aliments
dérivés de plantes à ADN recombiné » (CAC/GL 45-2003) et son « Annexe sur l’évaluation de l’allergénicité potentielle »,
et « Directive régissant la conduite de l’évaluation de la sécurité sanitaire des aliments dérivés d’animaux à ADN
recombiné » (CAC/GL 68-2008). Ces principes et directives indiquent la marche à suivre sur le plan technique, afin de
vérifier le caractère sécuritaire des aliments dérivés d’OGM ou de détecter leur présence. Sur les travaux du Codex
Alimentarius sur les OGM, voir DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp.
146 – 148, et 151 – 154
1117
Pour certains auteurs, même si l’engagement de ces institutions sur le plan technique est non négligeable, le rôle qu’elles
ont joué dans la création d’un cadre juridique en matière d’OGM demeure très réduit par rapport à ce qui pouvait être espéré.
BROSSET E., « Droit international et produits alimentaires génétiquement modifiés : entre pénurie et suralimentation », op.
cit., p. 272 – 276

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

559. Tout au contraire, l’OMC est intervenue largement dans les débats
provoqués par l’aspect sanitaire et environnemental des produits génétiquement
modifiés, même si ce sujet paraît à première vue étrangère à son unique vocation de
la libéralisation des échanges. 1118 C’est à travers une approche très abstraite et neutre
de la notion de marchandises, que les accords de l’OMC englobent potentiellement
les échanges des produits génétiquement modifiés. 1119 L’intervention de l’OMC dans
ce domaine s’est vue encore multipliée et approfondie, grâce aux effo rts que ses
organes juridictionnels ont investis dans le règlement des contentieux relatifs au
commerce des produits génétiquement modifiés. Sur ce point, citons les fameuses
affaires CE – Produits biotechnologiques, qui revêtent une importance particulière
dans ce sens. Lors de l’examin de la légitimité des mesures prises par les
Communautés européennes et certains de ses Membres pour restreindre les
importations des produits génétiquement modifiés, l’ORD s’est effo rcé d’interpréter
et d’appliquer les règles commerciales multilatérales pertinentes à la lumière de la
spécificité du secteur biotechnologique. Malgré le fait que certains raisonnements du
groupe spécial et de l’Organe d’appel dans ces affaires font l’objet de vives critiques
de certains commentateurs, 1120 la force exécutoire des décisions et recommandations
de l’ORD a eu pour effet réel de renforcer le rôle primordial des disciplines de
l’OMC dans la réglementation internationale de commerce des produits
1121
génétiquement modifiés. En réalité, ce fait permet d’insérer dans l’ordre juridique

1118
Comme l’a rappellé R. Romi, « l’OMC ne détient pas une légitimité supérieure qui lui permettrait de phagocyter les
débats mondiaux » et notamment les débats relatifs à la sécurité alimentaire et l’environnement. Elle ne gouverne qu’une
seule dimenstion de l’économie et ne développe trop souvent qu’une conception p olitiquement univoque de la notion de
libre-échange. ROMI R., Droit et administration de l’environnement, 6 ème éd., Paris, Montchrestien, 2007, p. 60
1119
BROSSET E., « Droit international et produits alimentaires génétiquement modifiés : entre pénurie et suralimentation »,
op. cit., pp. 276 – 277

Pour les critiques sur le raisonnement et la décision de l’ORD dans les affaires CE – Produits biotechnologiques, voir
1120

PEEL J., « A GMO by Any Other Name… Might Be an SPS Risk!: Implications of Expanding the Scope of the WTO
Sanitary and Phytosanitary Measures Agreement » E.J.I.L., Vol. 17, n°5, 2006, pp. 1021 – 1022; également CORTI
VARELA J., Le rapport du Panel OMC sur les OGM, op. cit., p. 13
1121
Dans les affaires CE – Produits biotechnologiques, l’applicabilité de l’Accord SPS a été contestée par les Communautés
européennes. Le Groupe spécial a adopté une approche extensive lors de l’interprétation de plusieurs termes contenus dans
cet Accord qui définissent la notion de « mesure SPS ». Ce fait a eu pour effet d’ouvrir le champ d’application de l’Accord
SPS vers presque tous les problèmes sanitaires, environnementaux et voire économiques liés aux OGM. Sur ce point , Voir
Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la commercialisation des produits biotechnologiques ,
Rapport du groupe spécial, adopté le 29 septembre 2006, WT/DS291/R, WT/DS292/R et WT/DS293/R, para. 7.189 – 7.211 ;
également PEEL J., « A GMO by Any Other Name… Might Be an SPS Risk!: Implications of Expanding the Scope of the
WTO Sanitary and Phytosanitary Measures Agreement » op. cit., pp. 1021 – 1022; et CORTI VARELA J., Le rapport du
Panel OMC sur les OGM, op. cit., p. 12

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international une certaine primauté assurée par les règles de l’OMC en faveur des
objectifs commerciaux par rapport aux impératifs socio-environnementaux.

Section II – La prééminence des logiques commerciales dans la


réglementation multilatérale de la sécurité sanitaire des aliments
transgéniques

560. Si la sécurité sanitaire des aliments est officiellement acceptée comme un


objectif légitime de l’OMC (Paragraphe 1), sa réalisation est soumise à la
prééminence des logiques commerciales. Afin d’assurer que l’exercice du droit
autonome des Membres de l’OMC en matière de santé et d’environnement ne se
transforme, en aucun cas, en l’expression d’un protectionnisme déguisé, l’Accord
SPS a mis en place un système de contrôles basé uniquement sur les principes
scientifiques (Paragraphe 2). Or, le secteur biotechnologique est fortement caractérisé
par l’incertitude scientifique concernant les impacts néfastes susceptibles d’apparaître
avec les produits génétiquement modifiés à la santé publique et à l’environnement.
Dans la mesure où il s’appuie excessivement sur les facteurs scientifiques pour
déterminer la légalité des mesures de protection, l’Accord SPS empêche les Membres
d’agir à titre de précaution contre les risques dont la possibilité de réalisation et
l’ampleur ne sont pas encore établies par la science (Paragraphe 3).

Paragraphe 1 - L’acceptation de la sécurité sanitaire des aliments


comme objectif légitime de l’OMC

561. Si le libre-échange est l’objectif incontestable poursuivi par le système


commercial multilatéral, ce dernier ne cherche pas à établir un marché mondial
absolu. Il réserve, dès l’origine, une place aux impératifs de sécurité sanitaire des
aliments. Déjà à l’époque du GATT, prédécesseur de l’OMC, il était généralement
reconnu que les Etats ont la responsabilité de protéger la santé de leurs citoyens et
l’environnement lorsque l’entrée sur leur territoire de certains produits étrangers
risque d’y porter atteinte, et que les mesures nationales adoptées à cette fin pourraient
constituer des obstacles au commerce. Ainsi, l’article XX b) du GATT de 1947
autorise, à titre d’exception, les parties contractantes de s’écarter des disciplines
générales en matière de commerce des marchandises, telles que le principe de non-

- 347 -
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discrimination, la réduction des droits de douane et l’élimination générale des


restrictions quantitatives. Elles peuvent donc imposer des restrictions au commerce, si
elles jugent que ces mesures sont « nécessaires à la protection de la santé et de la vie
des personnes et des animaux ou à la préservation des végétaux », et ne constituent en
aucun cas une « discrimination arbitraire ou injustifiable » ou une « restriction
déguisée au commerce international ». 1122

562. Lors de la conclusion de l’Accord instituant l’OMC, les Etats ont décidé
que « leurs rapports dans le domaine commercial et économique devraient être
orientés vers le relèvement des niveaux de vie, la réalisation du plein emploi et d’un
niveau élevé et toujours croissant du revenu réel et de la demande effective, et
l’accroissement de la production et du commerce de marchandises et de services, tout
en permettant l’utilisation optimale des ressources mondiales conformément à
l’objectif de développement durable, en vue à la fois de protéger et préserver
l’environnement et de renforcer les moyens d’y parvenir d’une manière qui soit
compatible avec leurs besoins et soucis respectifs à différents niveaux de
développement économique ». 1123 On a l’impression que les éléments tels que
« relèvement des niveaux de vie », « utilisation optimale des ressources mondiales »,
« développement durable » et « besoins et soucis respectifs à différents niveaux de
développement économique » constituent autant d’objectifs de l’OMC, dont certains
concernent spécifiquement la sécurité sanitaire des produits et la protection de
l’environnement. 1124 De cette façon, la recherche de la sécurité sanitaire des aliments
n’est plus conçue comme une simple exception à libre circulation des marchandises.
Elle est acceptée par l’OMC comme un objectif légitime distinct, celui-ci étant appelé
de cohabiter avec l’impératif du libre-échange.1125

1122
L’article XX b) du GATT de 1994 se lit comme suit :
« sous réserve que ces mesures ne soient pas appliquées de façon à constituer soit un moyen de discrimination
arbitraire ou injustifiable entre les pays où les mêmes conditions existent, soit une restriction déguisée au
commerce international, rien dans le présent Accord ne sera interprété comme empêchant l’adoption ou
l’application par toute partie contractante des mesures : … b) nécessaires à la protection de la santé et de la vie des
personnes et des animaux ou à la préservation des végétaux… »

Préambule de l’ Accord instituant l’Organisation mondiale du Commerce


1123

OMC, Accord instituant l’Organisation mondiale du commerce, 15 avril 1994, Genève, 14p.
1124
SNYDER F., « Sécurité alimentaire dans l’Union européenne et gouvernance de la mondialisation », op. cit.,p. 11
1125
DEBOYSER P. et MAHIEU S., « La régulation internationale des OGM : une nouvelle tour de Babel ? », op. cit., p. 259

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563. Certes, l’Accord instituant l’OMC ne contient qu’un écrit général qui
manque de force juridique contraignante, et l’article XX b) du GATT de 1947
autorise seulement certains types de normes nationales, par exemple les normes
nationales portant exclusivement sur les caractéristiques des produits finals, et non
pas celles concernant les processus et méthodes de production. 1126 L’adoption à
l’issue du Cycle de l’Uruguay, de l’Accord sur l’application des mesures sanitaires et
phytosanitaires (Accord SPS) et de l’Accord sur les obstacles techniques au
commerce (Accord OTC), vient compléter ces textes, tout en établissant un ensemble
de règles et disciplines précises afin d’orienter les Membres de l’OMC lors qu’ils
élaborent, adoptent et mettent en œuvre leurs mesures de protection. Le présent
travail s’intéresse davantage à l’Accord SPS en raison de son importance primordiale
en la matière. 1127

564. Etant entièrement consacré au problème de la coordination entre


libéralisation du commerce et sécurité sanitaire des produits, l’Accord SPS vise
essentiellement à « préserver le droit souverain des gouvernements d’établir le niveau
de protection qu’ils jugent approprié », et simultanément d’ « assure[r] que ce droit
souverain ne soit pas exercé abusivement à des fins protectionnistes et n’entraîne pas

1126
Les dispositions de l’article XX du GATT de 1947 doivent être lues conjointement avec celles des article I et III du
même texte. Les articles I et III interdisent aux Etats contractants d’opérer une discrimination entre les produits similaire s
provenant de différents partenaires commerciaux et entre ses pr opres produits et les produits étrangers similaires. Dans la
détermination de la similarité entre deux produits, le fait que des procédés ou méthodes de production (PMP) différents
soient employés pour leur fabrication n’en fait pas en soi des produits non « similaires ».
BOSSIS G., « La notion de sécurité alimentaire selon l’OMC : entre minoration et tolérance timide », R.G.D.I.P., 2001, p.
337
1127
En droit de l’OMC, plusieurs textes traitent du problème relatif aux mesures nationales entravant le commerce d es
produits pour des motifs sanitaire et environnemental. Il s’agit notamment des articles XX b) et g) du GATT de 1947, de
l’Accord SPS et de l’Accord OTC. Dans certains cas, il est tout à fait possible pour les Membres concernés d’invoquer
simultanément les dispositions de l’Accord SPS et celles de l’Accord OTC pour justifier leurs mesures restrictives. Par
exemple, une mesure d’étiquetage obligatoire des aliments transgéniques destinés à la mise en marché peut relever tant de
l’Accord SPS que de l’Accord OTC.
Cependant, le présent travail s’intéresse seulement à l’Accord SPS, et non pas l’Accord OTC, pour trois raisons.
Premièrement, l’Accord SPS fait partie des textes du Cycle de l’Uruguay résultants des négociations multilatérales dans le
domaine du commerce agricole, domaine qui intéresse au présent travail. Deuxièmement, les réflexions dans cette partie de
travail se focalisent plutôt sur l’aspect spécifique de l’innocuité des aliments transgéniques, et non pas leur aspect techni que
en général. Troisièmement, l’Accord SPS consiste à un texte fondamental de l’OMC en matière de sécurité alimentaire, et
occupe une place primordiale dans les discussions sur ce sujet. Au niveau du texte, il décrit non seulement les conditions
d’application précises des mesures d’exception au titre de l’article XX b) du GATT de 1994, et établit également une
présomption de satisfaction aux disciplines du GATT des mesures nationales conformes aux dispositions de l’Accords SPS.
En outre, une partie considérable des affaires portées devant l’ORD de l’OMC sont relatives à l’Accord SPS. Elles sont au
nombre de 46 jusqu’à l’année 2017. Ce fait rend possible le développement au sein de l’OMC d’une jurisprudence
importante relative à l’interprétation et à l’app lication de l’Accord SPS.
Pour les informations précises des affaires relatives à cet accord, voir OMC, Règlement des différends : les différends :
indice des différends par Accord : mesures sanitaires et phytosanitaires, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 16 octobre 2017)

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des obstacles non nécessaires au commerce international ». 1128 De façon générale,


l’article 2.1 de l’Accord SPS pose le principe fondamentale que les Membres de
l’OMC ont le droit « de prendre les mesures sanitaires et phytosanitaires qui sont
nécessaires à la protection de la santé et de la vie des personnes et des animaux ou à
la préservation des végétaux », à condition que ces mesures sont conformes aux
dispositions contenues dans cet accord. 1129 En pratique, l’exercice de ce droit peut
être traduit non seulement par la détermination d’un niveau de protection san itaire et
phytosanitaire qui paraît approprié aux Membres concernés, mais aussi par le choix
des mesures que ces Membres jugent appropriées pour instituer ou maintenir le
niveau de protection qu’ils ont déterminé.

565. L’Accord SPS définit le concept « niveau approprié de protection »


comme niveau de protection « considéré approprié par le Membre établissant une
mesure sanitaire ou phytosanitaire » pour protéger la santé et la vie des personnes et
des animaux ou préserver les végétaux sur son territoire. 1130 De cette façon de définir
ce concept « niveau de protection approprié », on peut déjà dégager que la
détermination du niveau approprié de protection ne se relève pas d’une exception. Il
s’agit plutôt d’un droit souverain. 1131

1128
OMC, Comprendre l’Accord de l’OMC sur les mesures sanitaires et phytosanitaires, mai 1998, le texte est disponible sur
le site Internet : [Link] (consulté le 8 décembre 2016)
Aux termes de son préambule, l’Accord SPS a pour vocation d’« établir un cadre multilatéral de règles et disciplines pour
orienter l’élaboration, l’adoption et l’application des mesures sanitaires et phytosanitaires afin de réduire au minimum leur s
effets négatifs sur le commerce », et d’ « élaborer des règles pour l’application des dispositions du GATT de 1994 qui se
rapportent à l’utilisation des mesures sanitaires et phytosanitaires, en particulier les dispositions de l’article XX b) ».
1129
L’article 2.1 de l’Accord SPS dispose que :
« les Membres ont le droit de prendre les mesures sanitaires et phytosanitaires qui sont nécessaires à la protection
de la santé et de la vie des personnes et des animaux ou à la préservation des végétaux à condition q ue ces mesures
ne soient pas incompatibles avec les dispositions du présent accord. »
1130
Selon l’Annexe A.1 de l’Accord SPS, on entend par le terme « mesure SPS » comme toute mesure appliquée pour
protéger la vie ou la santé des personnes ou des animaux con tre les risques découlant des additifs, contaminants, toxines ou
organismes pathogènes présents dans leurs aliments, pour protéger la vie des personnes contre les maladies véhiculées par
des animaux ou des plantes, pour protéger la vie des animaux ou des v égétaux contre les parasites, maladies, organismes
porteurs de maladies ou organismes pathogènes, ou pour empêcher ou limiter tout type de dommage découlant de l’entrée, de
l’établissement ou de la dissémination de parasites.
Les mesures SPS peuvent prendre de différentes formes, telles que lois, décrets, réglementations, prescription et procédures
pertinentes, y compris les critères relatifs au produit final, les procédés et méthodes de production, les procédure d’essai,
d’inspection, de certification et d’homologation, les régimes de quarantaine, les dispositions relatives aux méthodes
statistiques, procédures d’échantillonnage et méthodes d’évaluation des risques pertinentes, et les prescriptions en matière
d’emballage et d’étiquetage directement liées à l’innocuité des produits alimentaires.
1131
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et communautaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, op. cit., p. 69

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

566. Cette constatation est d’ailleurs confirmée par les dispositions de


l’Accord SPS en ce qui concerne l’harmonisation des politiques nationales sur la base
des normes internationales existantes. Dans le but de réduire le plus largement
possible les effets néfastes au commerce international résultant de la diversité des
mesures SPS nationales, l’article 3.1 encourage les Membres d’établir leurs mesures
SPS sur la base des normes internationales élaborées par les organisations
1132
internationales compétentes. Ces normes capables de garantir une certaine
prévisibilité des mesures de sauvegarde susceptibles d’être prises par les Membres,
jouent un rôle de premier plan dans la prévention du protectionnisme, des restrictions
déguisées au commerce et des discriminations abusives en matière de sécurité
sanitaire et d’environnement.

567. L’harmonisation des mesures SPS ne constitue pourtant pas une


obligation ferme pour les Membres. Dans le préambule de l’Accord SPS, ceux-ci ont
exprimé explicitement que, même s’ils désirent « favoriser l’utilisation de mesures
sanitaires et phytosanitaires harmonisées entre les Membres, sur la base de normes,
directives et recommandations internationales élaborées par les organisations
internationales compétentes », une telle harmonisation sera réalisée « sans exiger
d’aucun Membre qu’il modifie le niveau de protection de la santé et de la vie des
personnes et des animaux ou de préservation des végétaux qu’il juge approprié ».1133
L’article 3.3 va dans le même sens en autorisant les Membres d’introduire ou de
maintenir « des mesures sanitaires ou phytosanitaires qui entraînent un niveau de
protection sanitaire ou phytosanitaire plus élevé que celui qui serait obtenu avec des
mesures fondées sur les normes, directives ou recommandations internationales
pertinentes s’il y a une justification scientifique ou si cela est la conséquence du
niveau de protection sanitaire ou phytosanitaire qu’un Membre juge approprié… ».

568. En vertu de ces prescriptions, les Membres de l’OMC jouissent du droit


de s’écarter des normes internationales pertinentes pour s’assurer un niveau plus

1132
L’article 3.1 de l’Accord SPS stiple que :
« afin d’harmoniser le plus largement possible les mesures sanitaires et phytosanitaires, les Membres établiront
leurs mesures sanitaires ou phytosanitaires sur la base de normes, directives ou recommandations internationales,
dans les cas où il en existe, sauf disposition contraire du présent accord, et en particulier les dispositions du
paragraphe 3 ».
1133
Le sixième alinéa du préambule de l’Accord SPS

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

élevé de protection sanitaire et phytosanitaire, même s’il est fortement recommandé


par l’Accord SPS de s’appuyer, dans la mesure la plus large possible, sur les normes
internationales existantes pour établir leur niveau approprié de protection. Les
remarques de l’Organe d’appel dans l’affaire Communautés européennes – Mesures
1134
concernant les viandes et les produits carnés (CE - Hormones), viennent
confirmer cette constatation en soulignant que l’Accord SPS reconnaît explicitement
« le droit des Membres d’établir leur propre niveau approprié de protection sanitaire,
lequel peut être supérieur (c’est-à-dire plus prudent) à celui qui découle des normes,
directives, et recommandations internationales existantes » (sic). Il est ajouté en plus
que « ce droit d’un pays membre de mettre en place son propre niveau de protection
sanitaire… est un droit autonome et ne constitue pas une “exception” par rapport à
une “obligation générale” ». 1135 Quand il examinait l’affaire Australie – Mesures
visant les importations de saumons (Australie – Saumons), l’Organe d’appel est allé
plus loin en déclarant le droit des Membres de l’OMC de fixer un niveau de
protection très élevé, même jusqu’à un niveau de « risque nul ». 1136

569. Dans ce sens, lorsqu’un Membre doit se confronter à un risque qui


menace la santé humaine, animale ou végétale sur son territoire, il dispose de trois
options pour établir une mesure SPS visant à assurer son niveau approprié de
protection.1137 Selon l’Organe d’appel dans l’affaire CE – Hormones, ces trois options
ont la même valeur, et il n’existe aucun lien du type de principe-exception entre
eux.1138 Premièrement, il peut élaborer une mesure SPS « en conformité » avec une
norme internationale, en intégrant complètement la norme internationale pertinente

1134
Le présent travail, note de bas de page 1085
1135
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté
le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 124 et 172

Selon l’Organe d’appel,


1136

« comme nous l’avons dit dans notre rapport sur l’affaire Communautés européennes – Hormones, le “risque”
évalué dans le cadre d’une évaluation des risques doit être un risque vérifiable; l’incertitude théorique n’est pas le
genre de risque qui doit être évalué aux termes de l’article 5:1. Cela ne signifie pas, cependant, qu’un Membre ne
peut déterminer que son niveau de protection approprié correspond à un risque nul” ».
Australie – Mesures visant les importations de saumons, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 20 octobre 1998,
WT/DS18/AB/R, para. 125
1137
CONDELLO F., « International Trade Rules on Food Security and Genetically Modified Organisms », in S. Mahieu et K.
Merten-Lentz (dir.), Sécurité alimentaire: nouveau enjeux et perpectives, Bruxelles, Bruylant, 2013, p. 289; également VAN
DEN BOSSCHE P. et ZDOUC W. (dir.), The Law and Policy of the World Trade Organization: Text, Cases and Materials ,
3 rd ed., Cambridge, Cambridge University Press, 2013, p. 910
1138
VAN DEN BOSSCHE P. et ZDOUC W. (dir.), The Law and Policy of the World Trade Organization: Text, Cases and
Materials, op. cit., p. 911

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dans cette mesure et en la transformant en une norme nationale. Ce faisant, cette


mesure peut bénéficier d’une présomption de compatibilité avec les dispositions
pertinentes de l’Accord SPS et du GATT de 1994. 1139 Deuxièmement, le Membre
désirant adopter une mesure SPS peut le faire « sur la base » d’une norme
internationale, en retenant seulement « quelques-uns des éléments de la norme
1140
internationale, sans nécessairement les incorporer tous ». Troisièmement, le
Membre concerné peut adopter une mesure SPS plus stricte que celle qui correspond
à une norme internationale pertinente si, sur la base d’une évaluation des
renseignements scientifiques disponibles, il considère que la norme inte rnationale
pertinente n’est pas suffisante pour obtenir le niveau de protection qu’il juge
approprié.1141

570. Ces trois options traduisent la liberté dont les Membres de l’OMC
peuvent jouir lorsqu’ils cherchent à déterminer leur niveau approprié de protection et
à adopter des mesures SPS correspondants, le cas où les risques menaçant la santé
humaine, animale ou végétale sont établis par des preuves scientifiques. Il ne faut pas
oublier que le droit de l’OMC offre également à ses Membres la possibilité de

1139
Il s’agit d’une mesure prise en vertu de l’article 3.2 de l’Accord SPS, qui prévoit que :
« les mesures sanitaires ou phytosanitaires qui sont conformes aux normes, directives ou recommandations
internationales seront réputées être nécessaires à la protection de la vie et de la santé des personnes et des animaux
ou à la préservation des végétaux, et présumées être compatibles avec les dispositions pertinentes du présent
accord et du GATT de 1994 ».
Sur ce point, l’Organe d’appel a noté que,
« conformément au paragraphe 2 de l’article 3 de l'Accord SPS, un Membre peut décider de promulguer une
mesure SPS qui est en conformité avec une norme internationale. Cette mesure incorporerait complètement la
norme internationale et la transformerait en pratique en une norme nationale. Pareille mesure bénéficie d’une
présomption (quoique réfragable) de compatibilité avec les dispositions pertinentes de l’Accord SPS et du GATT
de 1994 ».
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le
16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 170
1140
Il s’agit d’une mesure SPS prise à titre de l’article 3.1 de l’Accord SPS. Cet article exigent des Membres de l’OMC
d’établir leurs mesures sanitaires ou phytosanitaires « sur la base de normes, directives ou recommandations internationales,
dans les cas où il en existe ». Ibid., para. 171
Il convient de souligner ici que le Membre imposant une telle mesure ne bénéficie pas de la présomption de compatibilité
accordée par l’article 3.2 de l’Accord SPS. En conséquence, cette mesure doit toujours faire l’objet d’un examen au regard
de toutes les disciplines pertinentes de l’Accord SPS, notamment l’obligation de fonder les me sures SPS sur les preuves
scientifiques suffisantes (article 2.2) et de procéder à une évaluation des risques (article 5.1). Selon certains commentateu rs,
le Membre gagne peu le bénéfice en adoptant ce type de mesures SPS.
PAUWELYN J., « The WTO Agreement on Sanitary and Phytosanitary (SPS) Measures as Applied in the First Three SPS
Disputes: EC-Hormones, Australia-Salmon, and Japan-Varietals », J.I.E.L., Vol. 2, n°4, 1999, p. 655
Il s’agit d’une mesure prise à titre de l’article 3.3 de l’Accord SPS, aux fins duquel,
1141

« il y a une justification scientifique si, sur la base d’un examen et d’une évaluation des renseignements
scientifiques disponibles conformément aux dispositions pertinentes du présent accord, un Membre détermine que
les normes, directives ou recommandations internationales pertinentes ne sont pas suffisantes pour obtenir le
niveau de protection sanitaire ou phytosanitaire qu’il juge approprié ».
Voir la note de bas de page n°2 de l’Accord SPS.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

recourir aux mesures restrictives du commerce, dans le cas où ils ne possèdent pas
des renseignements suffisants leur permettant d’apporter la preuve scientifique du
risque qu’ils entendent prévenir. Si cette possibilité ne peut pas être considérée
comme une application directe du principe de précaution dans le domaine du
commerce des produits alimentaires, 1142 il s’agit au moins de la reconnaissance d’un
droit d’agir « avec prudence et précaution » lorsque les Membres font face à la fois au
manque de preuves scientifiques suffisantes et à l’impératif de se protéger d’un risque
sérieux dont la nature et l’ampleur sont encore indéfinies. 1143 Mettant l’accent sur
l’impératif de sécurité et sur la logique de prévention, ce droit d’agir « avec prudence
et précaution » en cas de manque des preuves scientifiques suffisantes trouve sa
double source en tant que droit autonome dans l’Accord SPS : une source explicite au
titre de l’article 5.7, et une source implicite dans d’autres dispositions de cet accord.

571. Afin que les mesures nationales de protection sanitaire ne constituent pas
des obstacles non nécessaires au commerce international, les articles 2.2 et 5.1 de
l’Accord SPS imposent aux Membres de l’OMC l’obligation de fonder leurs mesures
de protection sanitaire sur « des principes scientifiques » ou sur la base d’une
évaluation du risque, et de ne pas les maintenir « sans preuves scientifiques

1142
Pour l’instant, on ne peut pas constater une réception du principe de précaution comme règle autonome dans le droit de
l’OMC. En fait, de nombreux juristes ont d’opinion que le principe de précaution n’a pas encore acquis le statut de règle de
droit coutumière. Faute de consensus général des Etats su r les composantes et paramètres essentiels de ce qui constitue le
principe de précaution, on ne peut non plus constater son existence en tant qu’un principe général de droit. MARCEAU G.,
« Le principe de précaution et les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) », op. cit., p. 136 ; aussi BOY L.,
CHARLIER C., RAINELLI M. et REIS P., « La mise en œuvre du principe de précaution dans l’Accord SPS de l’OMC – les
enseignements des différends commerciaux », Revue économique, Vol. 54, 2003, p. 1293
En ce qui concerne le présent travail, le principe de précaution a été invoqué par les Communautés européennes dans
l’affaire CE – Hormones, en tant qu’une règle coutumière du droit international ou qu’un principe général de droit, pour
justifier leur interdiction de mise sur le marché des viandes traitées aux hormones, interdiction n’étant pas établie sur la base
d’une évaluation du risque conformément aux exigences énoncées dans l’article 5.1 de l’Accor SPS. Les organes
juridictionnels de l’OMC n’ont pas accepté l’argument des Communautés européennes sur ce point. Ils étaient d’opinion que
le principe de précaution n’a pas été incorporé, en tant que tel, dans l’Accord SPS comme motif justifiant des mesures SPS
incompatibles avec les obligations des Membres énoncées dans les dispositions de cet accord. Même s’il existe un principe
coutumier de précaution, sa mise en œuvre ne saurait exempter les Membres de l’OMC de l’obligation de conduire une
évaluation des risques conformément aux articles 5.1 et 5.2 de l’Accord SPS. Pour une analyse détaillée sur ce sujet, voir
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-Unis,
adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 4.202, et 8.15 7, 8.158, Rapport du groupe spécial Canada, adopté le 12 juin
1998, WT/DS48/R/CAN, para. 8.160, et Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et
WT/DS48/AB/R, para. 124
La réticence des organes juridictionnels de reconnaitre une p lace autonome du principe de précaution dans l’Accord SPS, ne
signifie pourtant pas un rejet total de l’OMC de la valeur juridique de ce principe. Il est indiscutable que certains élément s
ou composantes du principe de précaution ont déjà été intégrés dans le droit de l’OMC, surtout dans plusieurs dispositions de
l’Accord SPS, par exemple le sixième alinéa de son préambule et son article 3.3. Communautés européennes – Mesures
concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et
WT/DS48/AB/R, para. 124
MARCEAU G., « Le principe de précaution et les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) », op. cit., p.
1143

142

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1144
suffisantes ». Dans le cas où il existe un risque incertain ou dont les conséquences
ou l’ampleur sont incertaines, l’article 5.7 permet aux Membres de déroger à ces
obligations et d’adopter des mesures restrictives au commerce, compte tenu des
renseignements pertinents disponibles. 1145 Toutefois, les mesures de précaution ainsi
prises ne peuvent être que « provisoires » et doivent satisfaire plusieurs conditions, à
savoir que les Membres concernés doivent s’efforcer d’« obtenir les renseignements
additionnels » nécessaires pour procéder à une évaluation du risque et réexaminer les
mesures prises à ce titre dans « un délai raisonnable ». 1146 Si les interprétations
strictes des organes juridictionnels de l’OMC sur les prescriptions de l’article 5.7 ont
eu pour effet de resserrer davantage les conditions d’application des mesures
préventives, la légitimité du choix des Membres d’agir « avec prudence et
précaution » n’a jamais été remise en question, lorsque la nocivité des produits en
question pour l’environnement ou la santé publique n’est pas prouvée de façon
certaine par les scientifiques mais seulement redoutée. 1147

L’article 2.2 de l’Accord SPS prévoit que :


1144

« les Membres feront en sorte qu’une mesure sanitaire ou phytosanitaire ne soit appliquée que dans la mesure
nécessaire pour protéger la santé et la vie des personnes et des animaux ou préserver les végétaux, qu’elle soit
fondée sur des principes scientifiques et qu’elle ne soit pas maintenue sans preuves scientifiques suffisantes,
exception faite de ce qui est prévu au paragraphe 7 de l’article 5 ».
L’article 5.1 dispose que :
« les Membres feront en sorte que leurs mesures sanitaires ou phytosanitaires soient établies sur la base d’ une
évaluation, selon qu’il sera approprié en fonction des circonstances, des risques pour la santé et la vie des
personnes et des animaux ou pour la préservation des végétaux, compte tenu des techniques d’évaluation des
risques élaborées par les organisations internationales compétentes ».
1145
L’article 5.7 dispose que
« dans les cas où les preuves scientifiques pertinentes seront insuffisantes, un Membre pourra provisoirement
adopter des mesures sanitaires ou phytosanitaires sur la base des renseignements p ertinents disponibles, y compris
ceux qui émanent des organisations internationales compétentes ainsi que ceux qui découlent des mesures
sanitaires ou phytosanitaires appliquées par d’autres Membres. Dans de telles circonstances, les Membres
s’efforceront d’obtenir les renseignements additionnels nécessaires pour procéder à une évaluation plus objective
du risque et examineront en conséquence la mesure sanitaire ou phytosanitaire dans un délai raisonnable. »
C’est à l’occasion de se prononcer sur l’affaire Japon – Produits agricoles II, que l’Organe d’appel a identifié quatre
1146

conditions que doit respecter un Membre de l’OMC pour invoquer l’article 5.7 de l’Accord SPS :
« conformément à la première phrase de l’article 5.7, un Membre peut provisoirement adopter une mesure SPS si
cette mesure est imposée relativement à une situation dans laquelle “les informations scientifiques pertinentes sont
insuffisantes”, et adoptée “sur la base des renseignements pertinents disponibles” .
Conformément à la seconde phrase de l’article 5.7, une telle mesure provisoire ne peut être maintenue que si le
Membre qui a adopté la mesure “s’efforc[e] d’obtenir les renseignements additionnels nécessaires pour procéder à
une évaluation plus objective du risque”, et “examin[e] en conséquence la mesure … dans un délai raisonnable”.
Ces quatre prescriptions sont de toute évidence cumulatives par nature et sont d’importance égale aux fins de
déterminer la compatibilité avec cette disposition. Chaque fois qu’il n’est pas satisfait à l’une de ces quatre
prescriptions, la mesure en cause est incompatible avec l’article 5.7 ».
Japon – Mesures visant les produits agricoles, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 22 février 1999, WT/DS76/AB/R,
para. 89
1147
Voir le présent travail, para. 614

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572. Récemment, ce droit d’agir « avec prudence et précaution » en cas du


manque des preuves scientifiques suffisantes a connu une évolution intéressante, à la
suite des interprétations par les organes juridictionnels de l’OMC de l’articulation
entre les articles 2.2 et 5.7. A première vue, le libellé « exception faite de ce qui est
prévu au paragraphe 7 de l’article 5 » inséré dans l’article 2.2, laisse à penser que
l’article 5.7 constitue une exception, qui permet aux Membres de déroger à certaines
dispositions de l’Accord SPS. C’est également dans cette optique que les organes
juridictionnels dans l’affaire Japon – Mesures visant les produits agricoles (Japon –
Produits agricoles II)1148 et celle Japon – Mesures visant l’importation de pommes
(Japon – Pommes) 1149 ont interprété de manière rigoureuse les prescriptions de
l’article 5.7. Ainsi, du fait de cette nature exceptionnelle, l’article 5.7 ne peut pas être
retenu d’office et doit donc être invoqué par la partie qui souhaite s’en préval oir.1150

573. La nouvelle tendance d’interprétation de l’article 5.7 a été initiée par le


groupe spécial dans l’affaire CE – Produits biotechnologiques. Ce dernier a soutenu
une opinion divergente, en déclarant que l’article 5.7 ne constitue pas une exception
aux obligations imposées par les articles 2.2 et 5.1, et a considéré qu’il s’agitssait
d’un « droit [autonome] assorti de réserves ». 1151 En l’espace, le groupe spécial a

1148
Dans cette affaire, les Etats-Unis ont contesté la conformité avec les dispositions de l’Accord SPS des mesures du Japon,
qui prohibaient l’importation des produits agricoles qui n’avaient pas été soumis à un essai de quarant aine. Cet essai devait
être effectué pour chaque variété du produit agricole en question, même si le traitement s’était avéré efficace pour d’autres
variétés du même produit. Japon – Mesures visant les produits agricoles, Rapport du groupe spécial, adopté le 27 octobre
1998, WT/DS76/R, 191p., et Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 22 février 1999, WT/DS76/AB/R, 51p.
1149
Dans cette affaire, les Etats-Unis ont allégué que le maintien en application par le Japon de restrictions quarantenaires à
l’égard des pommes importées pour prévenir l’introduction du feu bactérien, avait pour effet de restreindre les importations
de pommes provenant des Etats-Unis et était incompatible avec les règles de l’OMC, surtout avec les règles de l’Accord SPS.
Précisément, ces restrictions consistaient, entre autres, en l’interdiction d’importer des pommes provenant de vergers dans
lesquels la présence du feu bactérien était décelée, en l’obligation d’inspecter trois fois par an les vergers produisant pou r
l’exportation afin de détecter la présence du feu bactérien, en l’interdiction pour tout verger d’exporter au Japon si le feu
bactérien est détecter dans une zone tampon de 500 mètres autour du verger et en l’obligation de traiter au chlore, après la
récolte, les pommes exportées. Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport du groupe spécial, adopté le 15
juillet 2003, WT/DS245/R, 304p., et Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 26 novembre 2003, WT/DS245/AB/R, 115p.
1150
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-
Unis, adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 8.157 et note de bas de page n° 469 ; également IYNEDJIAN M.,
L’Accord de l’Organisation mondiale du commerce sur l’application des mesures sani taires et phytosanitaires : une analyse
juridique, Paris, L.G.D.J., 2002, p. 163
1151
CORTI VARELA J., Le rapport du Panel OMC sur les OGM, op. cit., p. 6
Pour le Groupe spécial,
« … qualifier l’article 5.7 de droit assorti de réserves et non d’exception si gnifie que, si une mesure SPS contestée
a été adoptée et est maintenue d’une manière compatible avec les quatre prescriptions cumulatives de l’article 5.7,
la situation est ‘[telle que] ce qui est prévu au paragraphe 7 de l’article 5’ (article 2.2), et l’o bligation énoncée à
l’article 2.2 de ne pas maintenir des mesures SPS sans preuves scientifiques suffisantes n’est pas applicable à la
mesure contestée. Inversement, si une mesure SPS contestée n’est pas compatible avec l’une des quatre
prescriptions de l’article 5.7, la situation n’est pas ‘[telle que] ce qui est prévu au paragraphe 7 de l’article 5’

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retenu l’argument des Communautés européennes, que l’article 5.7 établit un droit
autonome pour les Membres importateurs, et non pas une simple exception à l’article
2.2, en raison du fait qu’« il pourrait être invoqué en tant que moyen de défense
affirmatif contre une allégation de violation au titre de l’article 2.2 ». 1152 En allant
plus loin, le groupe spécial a énoncé que le fait que les mesures SPS adoptées et
maintenues au titre de l’article 5.7 sont censées être de nature temporaire, ne change
rien à la qualification de l’article 5.7 en tant que droit autonome.1153 Cette approche
de la relation entre les articles 5.7 et 2.2 a été également adoptée par l’Organe d’appel
dans l’affaire Canada – Maintien de la suspension d’obligations dans le différend CE
– Hormones (Canada – Maintien de la suspension). Ce dernier a même souligné que
l’article 2.2 exclut du champ d’application les situations où les preuves scientifiques
pertinentes sont insuffisantes. A cette constatation, il a ajouté encore
que « l’applicabilité des articles 2.2 et 5.1, d’une part, et de l’article 5.7, d’autre part,
dépendra du caractère suffisant des preuves scientifiques ». 1154

574. La qualification par les organes juridictionnels du droit de prendre des


mesures préventives au titre de l’article 5.7 en tant qu’un droit autonome, a une
implication profonde sur l’attribution de la charge de preuve en ce qui concerne la
conformité d’une mesure SPS avec l’article 5.7. 1155 Pour que les dispositions de

(article 2.2), et l’obligation pertinente énoncée à l’article 2.2 est applicable à la mesure contestée, pour autant qu’il
n’y a pas d’autres éléments qui rendent l’article 2.2 inapplicable ».
Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la commercialisation des produits biotechnologiques ,
Rapport du groupe spécial, adopté le 29 septembre 2006, WT/DS291/R, WT/DS292/R et WT/DS293/R, para. 7.2974 et
7.3004
1152
En effet, le Groupe spécial a qualifié la relation entre les articles 5.7 et 2.2 comme
« une relation dans laquelle “une disposition [à savoir l’article 5.7] autorise, dans certaines circonstances, un
comportement [à savoir l’adoption provisoi re de mesures SPS dans les cas où les preuves scientifiques sont
insuffisantes sur la base des renseignements pertinents disponibles] qui serait sinon incompatible avec une
obligation établie dans une autre disposition [à savoir l’obligation énoncée à l’ar ticle 2.2 de ne pas maintenir une
mesure SPS sans preuves scientifiques suffisantes], [dans les cas où] l’une des deux dispositions [à savoir l’article
2.2] fait référence à l’autre disposition, [et] dans les cas où l’une des dispositions [à savoir l’artic le 2.2, et en
particulier la clause “ exception faite de ce qui est prévu au paragraphe 7 de l’article 5”] donnait à entendre que
l’obligation [énoncée à l’article 2.2 de ne pas maintenir une mesure SPS sans preuves scientifiques suffisantes]
n’était pas applicable” aux mesures qui relèvent de l’article 5.7 ».
Ibid., para. 7.2962 et 7.2968
1153
Ibid., para. 7.2971

Canada – Maintien de la suspension d’obligations dans le différend CE – Hormones, Rapport de l’Organe d’appel,
1154

adopté le 16 octobre 2008, WT/DS321/AB/R, para. 674


Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la commercialisation des produits biotechnologiques ,
1155

Rapport du groupe spécial, adopté le 29 septembre 2006, WT/DS291/R, WT/DS292/R et WT/DS293/R, para. 7.2976

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l’article 2.2 soient applicables à une mesure SPS contestée, il est nécessaire de
vérifier si celle-ci ne remplit pas toutes les prescriptions de l’article 5.7 et tombe ainsi
en dehors du champ d’application de cette article. Ainsi, c’est à la partie plaignante
qui allègue l’incompatibilité d’une mesure SPS avec l’article 2.2, de démontrer que la
mesure SPS contestée est également incompatible avec au moins l’une des
prescriptions énoncées à l’article 5.7. 1156

575. Il convient de souligner que l’article 5.7 n’épuise pas toutes les
possibilités pour les Membres de l’OMC d’agir « avec prudence et précaution » en
cas de l’absence de certitude scientifique. La jurisprudence de l’OMC en la matière a
bien révélé l’implication de ce droit dans d’autres dispositions de l’Accord SPS,
notamment celles concernant la détermination du niveau approprié de protection et
celles prescrivant l’évaluation des risques.

576. Comme ce qui a déjà été montré plus haut par le présent travail, le
sixième alinéa du préambule et l’article 3.3 de l’Accord SPS énoncent manifestement
le droit des Membres de l’OMC à établir un niveau approprié de protection plus élevé
que celui indiqué dans les normes internationales pertinentes, sans que cela puisse
être interprété comme une mesure ayant des effets protectionnistes. 1157 Pour certains
commentateurs, ces prescriptions traduisent elles-mêmes l’incorporation de certains
éléments de précaution dans le droit de l’OMC. 1158 Ce droit de déterminer un niveau
de protection sanitaire « plus élevé » a été en outre qualifié par l’Organe d’appel dans
l’affaire CE – Hormones de « droit autonome et non d‘exception’ à une ‘obligation
générale’ ». 1159 D’ailleurs, cette constatation a été reprise par l’Organe d’appel dans
l’affaire Australie – Mesures visant les importations de saumons (Australie –
Saumons).1160 En l’espèce, il a affirmé que la détermination du niveau approprié de

1156
Ibid.
BOY L., CHARLIER C., RAINELLI M. et REIS P., « La mise en œuvre du principe de précaution dans l’Accord SPS de
1157

l’OMC – les enseignements des différends commerciaux », op. cit., p. 1298

MARCEAU G., « Le principe de précaution et les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) », op. cit., p.
1158

141
1159
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté
le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 172 – 173
Dans cette affaire, le Canada a demandé l’établissement d’un Groupe spécial de l’OMC pour prononcer sur la conformité,
1160

avec les article XI et XIII du GATT de 1994 et les articles 2 et 5 de l’Accord SPS, de la prohibition appliquée par le
gouvernement australien à l’importation de saumons non traités, frais, réfrigérés ou congelés en provenance du Canada.

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protection est « une prérogative revenant au Membre concerné ». En allant encore


plus loin, il a énoncé le droit pour chaque Membre de déterminer que son niveau
approprié de protection correspond à un « risque nul ». 1161 A été ainsi reconnu le droit
des Membres d’être prudents, et même plus prudents que ne l’exigent les normes
internationales. 1162

577. Les remarques faites par l’Organe d’appel lors de l’interprétation des
notions clés contenues dans l’article 5 de l’Accord SPS, telles que « risques » et
« évaluation des risques », contiennent également plusieurs indices en ce qui
concerne l’existence d’un tel droit d’agir avec prudence et précaution au cours d’une
évaluation des risques.

578. Dans l’affaire CE – Hormones, l’Organe d’appel a rejeté l’idée du groupe


spécial sur la notion de « risques ». Ce dernier voulait apporter une dimension
quantitative à cette notion, en exigeant que l’évaluation des risques doive permettre
« d’établir pour le risque un ordre de grandeur minimal ». 1163 L’Organe d’appel a
pourtant trouvé que les dispositions de l’Accord SPS ne contiennent aucune
indication quantitative pour ce qui peut être qualifié de « risques ». Donc, il ne
semble pas nécessaire pour les Membres concernés, au cours de l’évaluation des
risques, d’évaluer la probabilité d’occurrence d’un dommage donné pour la santé
humaine. Il sera suffisant pour peu qu’un danger potentiel existe pour la santé
humaine sans avoir à être avéré. Ce faisant, l’Organe d’appel a permis aux Membres
d’agir contre un risque potentiel pour la santé humaine même avant que celui -ci soit
avéré.1164

Australie – Mesures visant les importations de saumons, Rapport du groupe spécial, adopté le 12 juin 1998, WT/DS18/R,
312p., et Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 20 octobre 1998, WT/DS18/AB/R, 95p.
Australie – Mesures visant les importations de saumons, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 20 octobre 1998,
1161

WT/DS18/AB/R, para. 125 et 199


MARCEAU G., « Le principe de précaution et les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) », op. cit., p.
1162

141
1163
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté
le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 184 et 186
BOY L., CHARLIER C., RAINELLI M. et REIS P., « La mise en œuvre du principe de précaution dans l’Accord SPS de
1164

l’OMC – les enseignements des différends commerciaux », op. cit., p. 1300

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579. Lorsqu’il a statué sur la question de savoir si l’interdiction


communautaire d’importation des viandes traitées aux hormones était établie « sur la
base » d’une évaluation des risques conformément aux exigences de l’article 5.1 de
l’Accord SPS, l’Organe d’appel a considéré que l’évaluation des risques ne consiste
pas en un examen purement et simplement « objectif ». Elle doit également prendre
en compte les incertitudes humaines. 1165 Dans cette perspective, les dispositions de
l’article 5.1 n’exigent pas que l’évaluation des risques repose nécessairement sur
l’opinion majoritaire représentant le courant scientifique « dominant ». Une opinion
1166
dissidente mais sérieuse peut elle aussi justifier une mesures SPS. Ainsi,
l’obligation pour les Membres concernés de fonder leur mesure SPS sur la base d’une
évaluation des risques, ne diminue en rien leur droit de prendre des mesures de
précaution en l’absence de certitude scientifique. Pour certains auteurs, ces remarques
de l’Organe d’appel semblent impliquer qu’une évaluation des risques peut être
compatible avec les exigences de l’Accord SPS même si elle ne fait que constater
l’incertitude scientifique et repose sur l’utilisation d’opinions scientifiques
minoritaires quant à l’existence ou l’ampleur d’un risque allégué. 1167

1165
Selon l’Organe d’appel,
« il est essentiel de ne pas perdre de vue que le risque qui doit être évalué dans le cadre d’une évaluation des
risques aux termes de l’article 5.1 n’est pas uniquement le risque qui est vérifiable dans un laboratoire scientifique
fonctionnant dans des conditions rigoureusement maîtrisées, mais aussi le risque pour les sociétés humaines telles
qu’elles existent en réalité, autrement dit, les effets négatifs qu’il pourrait effectivement y avoir sur la santé des
personnes dans le monde réel où les gens vivent, travaillent et meurent ».
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le
16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 187
1166
Sur ce point, l’Organe d’appel est d’avis que
« l’évaluation des risques pourrait faire ressortir à la fois l’opinion la plus répandue qui représente le courant
scientifique “dominant” ainsi que les opinions de scientifiques qui ont un point de vue divergent. L’article 5.1 ne
requiert pas que l’évaluation des risques fasse état nécessairement du seul point de vue de la majorité de la
communauté scientifique intéressé[Link], l’existence même d’opinions dissidentes exposées par des
scientifiques compétents qui ont mené des recherches sur la question à l’examen peut être révélatrice d’une
certaine incertitude dans la communauté scientifique. Parfois, les divergences peuvent indiquer que les opinions
scientifiques sont à peu près également partagées, ce qui peut dénoter une forme d’incertitude scientifiqu e. Dans la
plupart des cas, les gouvernements responsables et représentatifs ont tendance à fonder leurs mesures législatives
et administratives sur l’opinion scientifique “dominante”. Dans d’autres cas, des gouvernements tout aussi
responsables et représentatifs peuvent agir de bonne foi sur la base de ce qui peut être, à un moment donné, une
opinion divergente provenant de sources compétentes et respectées. En soi, cela ne témoigne pas nécessairement de
l’absence d’une relation raisonnable entre la mesure SPS et l’évaluation des risques, notamment lorsque le risque
en question peut être mortel et qu’il est perçu comme posant une menace évidente et imminente pour la santé et la
sécurité publiques. L’existence ou l’absence de cette relation ne peut être déte rminée qu’au cas par cas, après avoir
tenu compte de toutes les considérations qui influent logiquement sur la question des effets négatifs potentiels sur
la santé ».
Ibid., para. 194
1167
MARCEAU G., « Le principe de précaution et les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) », op. cit.001,
p. 147

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

580. D’ailleurs, il paraît tout à fait normal pour l’Organe d’appel que les
gouvernements « représentatifs et conscients de leurs responsabilités agissent en
général avec prudence et précaution », lorsqu’ils se trouvent face aux « risques de
dommages irréversibles, voire mortels, pour la santé des personnes ». 1168 L’Organe
d’appel a souligné de plus que le groupe spécial doit toujours garder ce fait à l’esprit,
lorsqu’il détermine « s’il existe des ‘preuves scientifiques suffisantes’ pour justifier
le maintien par un Membre d’une mesure SPS particulière ». 1169 A ce titre, on voit
aisément que les organes juridictionnels de l’OMC ont laissé aux Membres de l’OMC
une certaine marge de manœuvre pour agir « avec prudence et précaution », afin de
protéger la santé humaine, animale et végétale. 1170

Paragraphe 2 - L’exercice de l’autonomie étatique en matière SPS


strictement encadré par les principes scientifiques

581. Tant les règles telles qu’elles sont énoncées par le texte de l’Accord SPS
que les interprétations jurisprudentielles de l’ORD, font clairement une place à
l’impératif de protection de la santé publique et de l’environnement. Toutefois, dans
un contexte de libéralisation des échanges, la mise en place d’une telle protection
implique très souvent des entraves au commerce international, et les mesures
restrictives prises à ce titre risquent de faire l’objet d’abus par les Membres de
l’OMC pour poursuivre des objectifs protectionnistes. 1171 Afin d’assurer une plus
grande sécurité juridique en la matière et de réduire au minimum les effets négatifs
des mesures SPS sur le commerce, l’Accord SPS se réfère à la sci ence comme le seul
fondement légitime final d’une mesure de protection de la santé publique et de

1168
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté
le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 124
1169
Ibid., para. 124
1170
MARCEAU G., « Le principe de précaution et les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) », op. cit., p.
145 ; BOY L., CHARLIER C., RAINELLI M. et REIS P., « La mise en œuvre du principe de précaution dans l’Accord SPS
de l’OMC – les enseignements des différends commerciaux », op. cit., p. 1300
1171
Certains auteurs ont observé que le domaine SPS est particulièrement sensible au néo -protectionniste. D’un côté, la
pression imposée par les disciplines de l’OMC de réduire, voire de supprimer, les barrières tarifaires, a motivé les Membres
de se pencher sur d’autres moyens pour protéger leurs marchés internes. On risque ainsi de voir apparaître et multiplier des
barrières non tarifaires. Le domaine SPS étant extrêmement complexe, les mesures SPS peuvent être facilement utilisées à
des fins protectionnistes. De l’autre côté, les progrès de la science ont permis de révéler de nouveaux risques liés à la
consommation des produits agro-alimentaires. Les hypothèses d’incertitude scientifique vont probablement se mu ltiplier à
l’avenir.
Voir GAMERDINGER D., Les formes nouvelles ou renouvelées du protectionnisme étatique : aspects juridiques, Thèse de
l’Université de Nice, 1989, pp. 405 – 412 ; plus récemment, NGO M. A., « La conciliation entre les impératifs de sécurité
alimentaire et la liberté du commerce dans l’Accord SPS », Revue internationale de droit économique, n°1, 2007, pp. 28 – 29

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l’environnement. Il exige des Membres de l’OMC de fonder leurs mesures SPS « sur
les principes scientifiques » et de ne pas les maintenir « sans preuves scientifiques
suffisantes ». 1172 Ces mesures ne peuvent non plus créer de « discrimination arbitraire
ou injustifiable » entre les Membres de l’OMC ni constituer une « restriction
déguisée au commerce international ». 1173 Seuls les Membres qui alignent leurs
mesures de protection sur les normes internationales pertinentes, peuvent bénéficier
d’une présomption de compatibilité avec les dispositions de l’Accord SPS et du
GATT de 1994, et donc éviter d’être contestés au regard de ces exigences. 1174

582. De cette façon, les rédacteurs de l’Accord SPS ont assigné à la science
un rôle prépondérant dans l’identification d’une mesure protectionniste. L’idée
initiale nous paraît tout à fait judicieuse. Les renseignements scientifiques sont
théoriquement objectifs et vérifiables.1175 Ils permettent a priori d’établir l’existence
d’une base objective à la prétention d’un Membre de l’OMC que la santé publique ou
l’environnement sur son territoire est menacé par un risque SPS. 1176 On a l’impression
que la science constitue la seule cause « sûre » d’une réglementation nationale visant
à protéger la santé publique et l’environnement, dont l’adoption implique des
considérations de multiples ordres, y compris très souvent des éléments subjectifs tels
que la culture alimentaire ou bien les « inquiétudes » des consommateurs par rapport
à un produit spécifique. Le recours aux renseignements scientifiques permet d’assurer
au moins un certain degré de certitude quant à la détermination de la validité d’une
mesure SPS au regard des termes de l’Accord SPS.1177 Dans cette optique, la science
joue avant tout un rôle informatif, en fournissant aux décideurs politiques des
connaissances nécessaires pour faire face à des risques SPS. 1178

1172
Article 2.2 de l’Accord SPS
1173
Article 2.3 de l’Accord SPS
1174
Article 3.2 de l’Accord SPS
1175
NGO M. A., « La conciliation entre les impératifs de sécurité alimentaire et la liberté du commerce dans l’Accord SPS »,
op. cit., p. 36
1176
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 159
1177
NGO M. A., « La conciliation entre les impératifs de sécurité alimentaire et la liberté du commerce dans l’Accord SPS »,
op. cit., p. 36
1178
Sur le rôle informatif de la science dans le cadre de l’Accord SPS, voir OUELLET R., Le rôle de la science dans
l’Accord sur l’application des mesures sanitaires et phytosanitaires de l’OMC, Thèse de l’Université Laval, 2002, pp. 107 –
245 ; PEEL J., Risk Regulation under the WTO SPS Agreement : Science as an International Normative Yardstick ?, Jean

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

583. Cependant, le rôle assigné à la science par l’Accord SPS dépasse de loin
ce cadre. Les exigences de l’Accord SPS relatives aux preuves scientifiques sont
tellement précises et rigoureuses, qu’elles conduisent à confier à la science un rôle
plutôt normatif, dans la mesure où la science devrait aussi servir à déterminer la
légitimité d’une mesure SPS. Par ailleurs, ce rôle normatif de la science ne cesse
d’être renforcé par la jeu de l’interprétation des organes juridictionnels de l’OMC. 1179
Dans ces circonstances, les Membres de l’OMC voient largement réduite leur marge
de manœuvre en matière de protection de la santé publique et de l’environnement. 1180
Une lecture attentive des dispositions de l’Accord SPS et de la jurisprudence en la
matière permet de confirmer ces constatations.

584. Aux termes de l’Accord SPS, le Membre cherchant à réaliser un objectif


de protection de la santé publique et de l’environnement, doit fonder sa mesure SPS
sur la base d’une norme internationale pertinente, 1181 ou bien sur la base des preuves
scientifiques en cas d’absence d’une telle norme internationale ou en cas où le
Membre décide de s’en s’écarter. 1182 Dans le domaine des OGM, on remarque
pourtant qu’il n’existe, à ce jour, aucune norme internationale précise qui permet de
connaître le caractère sécuritaire des produits dérivés d’OGM pour la santé publique
ou pour l’environnement. 1183 Au lieu d’adopter des normes sur l’innocuité des
produits dérivés d’OGM, les organisations internationales compétentes telles qu’elles
sont énoncées dans le préambule de l’Accord SPS, commission du Codex
alimentarus, office internationale des épizootiques, se sont intéressées plutôt à

Monnet Programme Working Paper 02/04, New York Uni versity School of Law, 2004, 99p. ; GREEN A. et EPPS T., « The
WTO, Science, and the Environment : Moving towards Consistency », J.I.E.L., Vol. 10, n°2, 2007, pp. 285 – 316
1179
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 238
1180
BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et communautaire : rapports croisés et perspectives
d’harmonisation, op. cit., pp. 87 – 103
1181
Article 3.1 de l’Accord SPS
En effet, l’Accord SPS encourage les Membres de l’OMC d’harmoniser le plus largement possible leurs réglementations
sanitaires et phytosanitaires. C’est parce que ces réglementations nationales sont très divergentes, et que ce fait oblige le s
producteurs et les exportateurs d’adapter leurs produits aux diverses exigences nationales. Ainsi, la seule existence d’une
telle diversité est susceptible d’entraver la circulation internationale des marchandises. L’harmonisation des réglementation s
nationales sur la base de normes internationales permet de réduire les effets négatifs des mesures nationales sur le commerce
international. BOSSIS G., La sécurité sanitaire des aliments en droit international et communautaire : rapports croisés et
perspectives d’harmonisation, op. cit., pp. 119 – 122
1182
Articles 2.2 et 3.3 de l’Accord SPS
1183
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp. 146 – 157

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

élaborer une série de normes, directives et principes dans l’optique d’orienter les Etas
dans le processus d’analyse des risques potentiels découlant de l’emploi du génie
génétique.1184 Ces normes indiquent la marche technique à suivre afin de détecter ou
d’identifier la présence de produits transgéniques et de vérifier le caractère sécuritaire
de ce type de produits. 1185 On assiste ainsi à l’absence de normes internationales
pertinentes qui pouraient servir de guide à un Membre de l’OMC pour établir une
1186
mesure de protection sanitaire et phytosanitaire. Dans cette situation, il se voit

1184
En vertu du sixième alinéa du préambule de l’Accord SPS, les « organisations internationales compétentes » sont la
Commission du Codex Alimentarius, l’Office international des épizooties (OIE), et les organisations internationales et
régionales compétentes opérant dans le cadre de la Convention internationale pour la protection des végétaux (CIPV) . Ces
organisations participent aux activités du Comité SPS et peuvent être appelées à se prononcer à titre d’experts dans le cadre
d’avis donnés aux groupes spéciaux de l’ORD.
1185
La Commission du Codex Alimentariux étudie depuis 1989 les questions survenant de l’utilisation de la biotechnologie
en matière alimentaire. En 1999, elle a décidé d’instituer un Groupe intergouvernemental spécial sur les aliments dérivés des
biotechnologies, chargeant d’« élaborer des normes, directives ou autres recommandations … pour les aliments dérivés des
biotechnologies ou des trais introduits dans les aliments par des biotechnologies, sur la base de preuves scientifiques et de
l’analyse des risques ». Etant conscient de l’impossibilité d’adopter des normes concernant tous les aliments issus de la
biotechnologie, le Groupe s’est penché, depuis sa première réunion en 2000, plutôt sur l’élaboration d’un ensemble de
principes généraux pour l’analyse des risques ainsi que des direct ives spécifiques concernant l’évaluation des risques, en
plus de l’établissement d’une liste de méthodes d’analyse disponibles pour la détection ou l’identification d’aliments dérivé s
des biotechnologies. Les travaux du Groupe ayant pris fin en 2008, la Co mmission du Codex Alimentarius a adopté les
documents suivant soumis par le Groupe : Principes applicables à l’analyse des risques liés aux aliments dérivés des
biotechnologies (CAC/GL 44-2003, adoptés en 2003 et révisés en 2008 et 2011) ; Directive régissant la conduite de
l’évaluation de la sécurité sanitaire des aliments dérivés des plantes à ADN recombiné (CAC/GL 45 -2003, adoptée en 2003
et révisée en 2008) ; Directive régissant la conduite de l’évaluation de la sécurité sanitaire des aliments produits à l’aide de
micro-organismes à ADN recombiné (CAC/GL 46-2003, adoptée en 2003) ; et Directive régissant la conduite de l’évaluation
de la sécurité sanitaire des aliments dérivés d’animaux à ADN recombiné (CAC/GL 68 -2008, adoptée en 2008). De plus, le
Comité du Codex Alimentarius sur l’étiquetage a adopté en 2011 les Directives régissant l’étiquetage des produits dérivés
des biotechnologies, (Complidation de textes du Codex sur l’étiquetage applicables à l’étiquetage des aliments dérivés de la
biotechnologie moderne, CAC/GL 76-2011). Tous ces documents sont disponibles sur le rubricque « Normes alimentaires
internationales » du site du Codex alimentarius : [Link]
(consulté le 16 ocetobre 2017).
L’OIE a créé en 2005 un groupe ad hoc sur les biotechnologies, qui avait entre autres pour mandat d’assister à l’OIE à
élaborer « des lignes directives visant l’identification, le dépistage, et la certification aux fins du commerce international, des
animaux d’élevage et des produits d’origine animale ayant fait l’objet de procédures biotechnologiques ». Depuis 2008, les
travaux sur les biotechnologies se poursuivent plutôt dans le cadre des groupes ad hoc : celui sur la vaccinologie et celui sur
les tests de diagnostic moléculaire. Les travaux du groupe ad hoc sur la vaccinologie devront permettre de connaître les
implications de l’utilisation des vaccins issus des biotechnologies chez les animaux sur la sécurité sanitaire des aliments et
de la santé animale. Jusqu’à ce jour, ces travaux ne sont pas encore parvenus à donner lieu à de nouvelles normes ou
directives. Voir OIE, Rapport de la Réunion du Groupe ad hoc de l’OIE sur la biotechnologie, Paris, 12-14 juin 2007, in
OIE, Rapport de la Réunion de la Commission des normes biologiques , Paris, 25-27 septembre 2007, Annexe III, pp. 13 –
39; OIE, Rapport de la Réunion de la Commission des normes biologiques, Paris, 25-27 septembre 2007, p. 5, ; OIE, Rapport
de la Réunion de la Commission des normes biologiques de l’OIE , 78 SG/12/CS2 B, Paris, 26 au 28 janvier 2010, p. 5.
La Commission intérimaire sur les mesures phytosanitaires établie dans le cadre de la CIPV, aujourd’ hui connue sous le nom
de Commission des mesures phytosanitaires (CMP), a adopté en avril 2004 une série de normes visant à donner « des
indications sur l’évaluation des risques phytosanitaires potentiel s posés par les organismes vivants modifiés ». Ces normes
présentent un intérêt particulier en matière d’évaluation des risques découlant d’OVM, du fait que son Annexe 5 énumère de
manière non exhaustive les risques pouvant découler d’une modification des caractéristiques adaptatives, les effets négatifs
liés aux flux ou au transfert de gène, ou encore ceux qui peuvent survenir par rapport aux organismes non -visés. Pour le texte
original de ces normes, FAO, CIPV, Analyse du risque phytosanitaire pour les organismes de quarantaine, incluant
l’analyse des risques pour l’environnement et des organismes vivants modifiés : normes internationales pour les mesures
phytosanitaires, n°11, 2004, 28p.
Pour une étude détaillée sur les travaux entammés par ces trois organisations internationales en matière des OGM, DUFOUR
G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp. 146 – 157
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp. 146 – 151 ; également
1186

CONDELLO F., « International Trade Rules on Food Security and Genetically Modified Organisms », op. cit., pp. 290 – 291

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

obligé de se référer aux preuves scientifiques comme le seul point de repère de sa


décision.1187

585. Cependant, les interprétations jurisprudentielles de l’OMC en ce qui


concerne la justification scientifique révèlent une tendance de l’ORD à recourir de
façon excessive et quasiment exclusive aux facteurs scientifiques, quand il examine la
conformité des mesures nationales contestées avec les dispositions de l’Accord
SPS. 1188 En bref, pour qu’une mesure SPS soit considérée par l’ORD comme
conforme à l’ensemble de dispositions de l’Accord SPS, le Membre concerné doit
pouvoir présenter des preuves scientifiques suffisantes pour justifier non seulement la
nécessité de mettre en place une mesure SPS, mais également la détermination de son
niveau approprié de protection et du choix des mesures à adopter. 1189 Ce faisant, les
Membres de l’OMC voient peser sur eux une lorde charge lorsqu’ils désirent adopter
une mesure SPS.

586. Afin de déterminer si les mesures SPS contestées étaient « nécessaires »


pour protéger la santé ou l’environnement des Membres concernés, l’ORD a attaché
une importance particulière à l’évaluation des risques. Selon le principe fon damental
énoncé par l’article 2.2 de l’Accord SPS, les Membres de l’OMC doivent fonder leurs
mesures SPS « sur des principes scientifiques » et ne pas les maintenir « sans preuves
scientifiques suffisantes ». 1190 L’article 5.1 du même texte précise davantage que les
mesures SPS doivent être adoptées sur la base d’une évaluation des risques, « compte
tenu des techniques d’évaluation élaborées par les organisations internationales
compétentes ». 1191 Sans définir clairement la relation hiérarchique entre ces deux

1187
PEEL J., Risk Regulation under the WTO SPS Agreement: Science as An International Normative Yardstick ?, op. cit., p.
95
1188
Aux termes de l’article 5.3 de l’Accord SPS, les Membres de l’OMC sont tenus de tenir compte, « en tant que facteurs
économiques pertinents : du dommage potentiel en termes de perte de production ou de ventes dans le cas de l’entrée, de
l’établissement ou de la dissémination d’un parasite ou d’une maladie ; des coûts de la lutte ou de l’éradication sur le
territoire du Membre importateur ; et du rapport coût -efficacité d’autres approches qui permettraient de limiter les risques ».
En réalité, les facteurs économiques sont les seuls facteurs non -scientifiques qui ont jamais été pris en considération par les
organes juridictionnels de l’OMC dans le règlement des différends en matière SPS.
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp. 219 – 221
1189
Ibid., p. 159
1190
Article 2.2 de l’Accord SPS
1191
Article 5.1 de l’Accord SPS

- 365 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1192
dispositions, les organes juridictionnels de l’OMC ont considéré l’article 5.1
comme une application spécifique du principe général énoncé par l’article 2.2. 1193 La
constatation d’une violation du premier laisse présumer une violation du dernier.1194
Dans cet esprit, la plupart des groupes spéciaux ont examiné au premier abord les
mesures contestées au regard des exigences relatives à l’évaluation des risques. 1195

1192
En fait, on ne trouve nulle part dans l’Accord SPS une définition de l’express ion « fondée sur des principes
scientifiques ». L’interprétation donnée par le Groupe spécial dans l’affaire CE – Hormones sur ces termes, semble
confondre à un certain degré avec l’opération d’une évaluation des risques. D’après le G roupe spécial, « pour qu’une mesure
soit fondée sur des principes scientifiques, il fallait qu’un Membre de l’OMC ait identifié un risque précis contre lequel la
mesure était censée assurer une protection, et qu’il ait effectué un examen quelconque des pre uves scientifiques ou d’autres
informations scientifiques pertinentes pour démontrer que la mesure assurait effectivement une protection contre ce risque ».
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-Unis,
adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 4.58
Les organes juridictionnels de l’OMC n’ont pas précisé la relation hiérarchique entre les article 2.2 et 5.1. Ils ont simplem ent
constaté qu’une violation de l’article 5.1 peut impliquer une violation de l’article 2.2, alors que les violations de l’article 2.2
ne sont pas toutes visées à l’article 5.1, étant donné le caractère plus général de l’article 2.2. Australie – Mesures visant les
importations de saumons, Rapport du groupe spécial, adopté le 12 juin 1998, WT/DS18/R, para. 8.52
Il faut noter d’ailleurs que les organes juridictionnels de l’OMC n’ont pas adopté la même méthodologie pour interpréter ces
deux articles. L’Organe d’appel dans l’affaire CE – Hormones a simplement précisé que les deux articles devraient être lus
ensembles, sans avoir procédé à une analyse de l’article 2.2 ni une analyse sur le rapport de ces deux articles. Communautés
européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés , Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 janvier
1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 180 et 250
Les Groupes spéciaux dans les affaires Australie – Saumons et CE – Produits biotechnologiques s’étaient servis de l’article
5.1 pour interpréter l’article 2.2, alors que les Groupes spéciaux dans les affaires Japon – Produits agricoles II et Japon –
Pommes ont procédé d’abord à une analyse de conformité de la mesure en question avec l’article 2.2 pour ensuite passer à
l’examen de l’article 5.1. Pour certains auteurs, une telle discordance au niveau de méthodologie d’interprétation donne lieu
à un flou juridique, qui permet aux organes juridictionnels de l’OMC de jouir d’une flexibilité considérable lors qu’ils
examinent les preuves scientifiques présentées par les parties aux différends. DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des
accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp. 172 – 173 ; OUELLET R., Le rôle de la science dans l’Accord sur l’application
des mesures sanitaires et phytosanitaires de l’OMC, op. cit., p. 267 ; également PEEL K., Risk Regulation under the WTO
SPS Agreement : Science as an International Normative Yardstick ?, op. cit., p. 80
1193
Le Groupe spécial dans l’affaire CE – Hormones a pour avis que « l’obligation d’établir une mesure sanitaire sur la base
d’une évaluation des risques peut être considérée comme une application spécifique des obligations fondamentales énoncées
à l’article 2.2 de l’Accord SPS ».
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-Unis,
adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 8.93
1194
Sur ce point, le Groupe spécial dans l’affaire Australie – Saumons a pour avis que, s’il constate une violation de l’article
5.1 ou 5.2 plus spécifique, « il peut être présumé que cette constatation laisse supposer qu’il y a une violation des
dispositions plus générales de l’article 2.2 ». Australie – Mesures visant les importations de saumons, Rapport du groupe
spécial, adopté le 12 juin 1998, WT/DS18/R, para. 8.52
L’Organe d’appel a partagé ce point de vue, en déclarant qu’ « en maintenant une prohibition à l’importation de saumons du
Pacifique … contrairement à l’article 5.1, l’Australie [avait], par implication, agi également de manière incompatible avec
l’article 2.2 de l’Accord SPS ». Australie – Mesures visant les importations de saumons, Rapport de l’Organe d’appel,
adopté le 20 octobre 1998, WT/DS18/AB/R, para. 137 – 138
Plus récemment, le Groupe spécial dans l’affaire CE – Produits biotechnologiques a suivi la même logique et conclu qu’ « en
maintenant les mesures de sauvegarde contestées d’une manière incompatible avec l’article 5.1, les Communautés
européennes ont, par implication, également agi d’une manière incompatible avec les deuxième et troisième prescriptions de
l’article 2.2 ». Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la commercialisation des produits
biotechnologiques, Rapport du groupe spécial, adopté le 29 septembre 2006, WT/DS291/R, WT/DS292/R et WT/DS293/R,
para. 7.3396
1195
C’est seulement dans les affaires Japon – Produits agricoles II et Japon – Pommes que les Groupes spéciaux ont examiné
les mesures SPS en question au regard des dispositions de l’article 2.2. L’analyse porte plutôt sur l’expression « sans preuves
scientifiques suffisantes ». Japon – Mesures visant les produits agricoles, Rapport du groupe spécial, adopté le 27 octobre
1998, WT/DS76/R, para. 8.28 – 8.31 ; Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport du groupe spécial, adopté
le 15 juillet 2003, WT/DS245/R, para. 8.77 – 8.108

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Une fois que la violation de l’article 5.1 établie, il sera inutile de procéder à une
analyse de l’article 2.2.1196

587. En plus d’une préférence des organes juridictionnels à entamer leur


examen par une analyse de l’article 5.1, on remarque également que les exigences de
l’Accord SPS relatives à l’évaluation des risques ne cessent de s’intensifier au fur et à
mesure du développement de la jurisprudence en matière SPS.

588. L’article 5.1 de l’Accord SPS impose aux Membres de l’OMC


l’obligation de procéder à une évaluation des risques qui permet d’étayer
objectivement la mesure SPS adoptée. Pour les organes juridictionnels de l’OMC,
cette disposition implique de premier abord qu’une évaluation des risques doit être
effectuée pour chaque substance que le Membre concerné considère comme menaçant
la santé publique ou l’environnement sur son territoire. Cette règle a été énonc ée,
pour la première fois, par le Groupe spécial à l’occasion de l’affaire CE – Hormones
1197
comme « l’un des principes fondamentaux d’une évaluation des risques ».
L’Organe d’appel de son côté a refusé l’admissibilité des études scientifiques
présentées par les Communautés européennes en tant qu’évaluation des risques au
sens de l’article 5.1. C’est parce que ces études attestaient seulement le risque
potentiel des hormones de croissance en général, et n’étudiaient pas le type particulie r
de risque en fonction de l’agent précis susceptible de cause cancer quand elle était

1196
Dans l’affaire CE – Hormones, après avoir constaté que les mesures communautaires étaient incompatibles avec les
prescriptions des articles 3 et 5 de l’Accord SPS, le Groupe spécial a considéré inutile d’examiner la conformité des mesures
en cause avec les dispositions de l’article 2, au motif que « les articles 3 et 5 prévoient des droits et obligations plus
spécifiques que les “ droits et obligations fondamentaux ” énoncés à l’article 2 ». Communautés européennes – Mesures
concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-Unis, adopté le 18 août 1997,
WT/DS26/R/USA, para. 8.271
L’Organe d’appel a approuvé l’approche d’analyse appliquée par le Groupe spécial et confirmé la conclusion de celui-ci sur
ce sujet. Dans l’esprit d’ « économie jurisprudentielle », il n’a trouvé « ni nécessaire ni approprié de déterminer s’il y a aussi
eu violation de l’article 2.2 de l’Accord SPS », parce que les Communautés européennes n’avaient « pas fourni une
évaluation des risques » qui étayait raisonnablement leurs mesures. Communautés européennes – Mesures concernant les
viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48 /AB/R,
para. 250
D’ailleurs, le même ordre d’analyse a été suivi par l’ORD dans les affaires Australie – Mesures affectant l’importation de
pommes en provenance de Nouvelle-Zélande (Australie – Pommes), et Inde – Mesures concernant l’importation de certains
produits agricoles (Inde – Produits agricoles). Australie – Mesures affectant l’importation de pommes en provenance de
Nouvelle-Zélande, Rapport du groupe spécial, adopté le 9 août 2010, WT/DS367/R, para. 7.210 – 7.215 ; Inde – Mesures
concernant l’importation de certains produits agricoles, Rapport du groupe spécial, adopté le 14 octobre 2014,
WT/DS430/R, para. 7.281 – 7.283
1197
Sur ce point, le Groupe spécial a noté que « l’un des principes fondamentaux d’une évaluation des risques est qu’elle doit
être effectuée pour chaque substance prise individuellement ». Communautés européennes – Mesures concernant les viandes
et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-Unis, adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 8.257

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

utilisée d’une manière spécifique et à des fins spécifiques. 1198 Ce point de vue a été
repris par les instances juridictionnelles subséquentes. Dans l’affaire Japon -
Pommes, lorsqu’il a examiné si les études présentées par le Japon satisfaisaient à
l’article 5.1 de l’Accord SPS, l’Organe d’appel a clairement indiqué que l’évaluation
du risque doit présenter plus qu’« un examen général de la maladie que l’on cherche à
éviter en imposant une mesure phytosanitaire ». 1199 Certes, en l’absence d’une
prescription de l’Accord SPS concernant la méthodologie d’évaluation des risques,
les Membres sont « libres d’examiner dans leur analyse des risques de multiples
agents en rapport avec une maladie, à condition que l’évaluation des risques attribue
une probabilité d’entrée, d’établissement ou de dissémination de la maladie à chaque
agent spécifiquement ». 1200

589. En appliquant cette approche d’interprétation dans le domaine


biotechnologique, on pourrait dire qu’une évaluation générale portant sur les risques
encourus par l’utilisation du génie génétique dans la production agro-alimentaire, ne
suffirait pas à justifier une mesure SPS. Il faut que chaque type d’aliment

1198
Pour l’Organe d’appel, les études scientifiques présentées par les Communautés européennes constituent
« des études générales qui attestent effectivement l’existence d’un risque général de cancer, mais elles ne mettent
pas en évidence et n’étudient pas le type particulier de risque dont il s’agit en l’occurrence - le potentiel
cancérogène ou génotoxique des résidus de ces hormones présents dans la viande provenant de bovins auxquels les
hormones ont été administrées à des fins anabolisantes - comme l’exige le paragraphe 4 de l’Annexe A de l’Accord
SPS ».
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le
16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 200
1199
Dans cette optique, le Groupe spécial ainsi que l’Organe d’appel ont jugé l’évaluation des risques soumise par le Japon
n’était pas suffisamment spécifique pour en constituer une, puisqu’elle n’contenait pas d’évaluation du risque relative aux
pommes importées des Etats-Unis en particulier. Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport de l’Organe
d’appel, adopté le 26 novembre 2003, WT/DS245/AB/R, para. 198 – 206, et particulièrement para. 202
Plus récemment, le Groupe spécial institué dans le cadre d’affaire Canada – Maintien de la suspension, a considéré que
l’évaluation des risques présentée par les Communautés européennes ne répondait pas à la définition de l’évaluation des
risques. Il a ainsi conclu au motif que les études avaient abordé les effets de l’œstradiol et des œstrogènes en général sur la
santé des consommateurs et non pas sur la possibilité que les effets négatifs identifiés soient associés à la consommation de
viande traitée aux hormones anabolisantes. L’Organe d’appel a confirmé la constata tion du Groupe spécial, en rappelant que
« suivant la définition de l’évaluation des risques qui figure au paragraphe 4 de l’Annexe A … les Communautés
européennes étaient tenues de procéder à une évaluation des risques axée sur le risque spécifique en cau se. Le
risque particulier évalué par les Communautés européennes en l’espèce était le potentiel d’effets neurobiologiques,
sur la croissance, sur la reproduction et immunologiques ainsi que d’effets immunotoxiques, génotoxiques et
cancérogènes découlant de résidus d’œstradiol-17β présents dans la viande provenant de bovins auxquels cette
hormone avait été administrée à des fins anabolisantes. Bien que les Communautés européennes … n’étaient pas
tenues de démontrer que ces effets négatifs sur la santé se produiraient réellement, elles étaient néanmoins tenues
de démontrer que ces effets négatifs pourraient découler de la présence de résidus d’œstradiol -17§ dans la viande
provenant de bovins traités ».
Canada – Maintien de la suspension d’obligations dans le différend CE – Hormones, Rapport du groupe spécial, adopté le 31
mars 2008, WT/DS321/R, para. 7.537, et Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 octobre 2008, WT/DS321/AB/R, para.
559
Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 26 novembre 2003,
1200

WT/DS245/AB/R, para. 198 – 206, et particulièrement para. 204

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

génétiquement modifié fasse l’objet d’une évaluation des risques. C’est justement
dans cet esprit que le Groupe spécial institué dans le cadre de l’affaire CE – Produits
biotechnologiques a entamé une analyse très longue pour vérifier s’il existait une
évaluation des risques pour chaque produit faisant l’objet de la plainte et s’il existait
un lien précis entre le risque identifié par l’évaluation et la nature de la mesure SPS
adoptée.1201

590. Pour qu’une évaluation des risques soit considérée comme valable pour
justifier une mesure SPS, il faut qu’elle réponde à toutes les prescriptions énoncées à
l’Annexe A.4 de l’Accord SPS. En effet, la définition de la notion d’« évaluation des
risques » donnée par l’Annexe A.4 distingue entre deux types d’études sci entifiques
en fonction de l’origine du risque.1202 L’évaluation du risque de type I vise les risques
provenant d’un parasite ou d’une maladie et doit, après avoir identifié ces risques,
permettre de constater la « probabilité » de ceux-ci en fonction des mesures SPS à
adopter. 1203 L’évaluation du risque de type II renvoie aux risques découlant de
substances spécifiques présents dans l’alimentation humaine ou animale, tels
qu’additifs, contaminants, toxines ou organismes pathogènes. Une telle étude devrait
permettre d’identifier les effets négatifs sur la santé des personnes, et d’évaluer la
« possibilité » que ces effets se produisent. 1204 Apparemment, l’évaluation de type I

1201
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 185
1202
Lors de définir le terme « évaluation des risques », l’Annexe A.4 de l’Accord SPS prévoit deux différentes études
scientifiques, à savoir :
- « évaluation de la probabilité de l’entrée, de l’établissement ou de la dissémination d’un parasite ou d ’une
maladie sur le territoire d’un Membre importateur en fonction des mesures sanitaires et phytosanitaires qui
pourraient être appliquées, et des conséquences biologiques et économiques qui pourraient en résulter » ; ou
- « évaluation des effets négatifs que pourrait avoir sur la santé des personnes et des animaux la présence
d’additifs, de contaminants, de toxines ou d’organismes pathogènes dans les produits alimentaires, les boissons
ou les aliments pour animaux ».
1203
Il s’agit du type d’évaluation des risques prévu par la première clause de l’Annexe A.4. Selon l’Organe d’appel,
l’évaluation du risque découlant de parasites ou de maladies doit être effectuée selon trois étapes, à savoir :
- identifier la ou les maladies dont un Membre veut empêcher l’entrée, l’établissement ou la dissémination sur son
territoire ainsi que les conséquences biologiques et économiques qui pourraient en résulter ;
- évaluer la probabilité de l’entrée, de l’établissement ou de la dissémination de ces maladies ainsi que des conséquences
biologiques et économiques qui pourraient en résulter; et
- évaluer la probabilité de l’entrée, de l’établissement ou de la dissémination de ces maladies en fonction des mesures SPS
qui pourraient être appliquées.
Australie – Mesures visant les importations de saumons, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 20 octobre 1998,
WT/DS18/AB/R, para. 121, cité par Japon – Mesures visant les produits agricoles, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 22
février 1999, WT/DS76/AB/R, para. 112
1204
Il s’agit du type d’évaluation des risques prévu par la deuxième clause de l’Annexe A.4. Selon le Groupe spécial dans
l’affaire CE – Hormones, en cas de risques découlant de l’alimentation, l’évaluation s’effectuera plutôt en deux étapes. Elle
devra permettre d’identifier les effets négatifs sur la santé des personnes, et d’évaluer, si de tels effets négatifs existent, la
possibilité que ces effets se produisent.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

est plus exigeante que celle de type II, du fait que la première devra non seulement
permettre de constater que le dommage peut exister (sa possibilité), mais également
d’évaluer les chances de réalisation d’un tel dommage (sa probabilité). 1205

591. Quel que soit le type d’étude à effectuer, pour qu’une évaluation des
risques soit valable au regard des exigences de l’Accord SPS, elle doit identifier,
avant tout, le risque que le Membre concerné cherche à prévenir par la mise en place
d’une mesure SPS. A cette fin, le risque visé par la mesure SPS doit être
suffisamment spécifique et scientifiquement vérifiable. 1206 Si une telle prescription
n’implique en aucun cas un certain seuil quantitatif de risque à franchir par
l’évaluation des risques, 1207 elle exige au moins que l’évaluation des risques établisse
des preuve scientifiques relatives à un risque avéré et non pas à un risque qui se

Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-Unis,
adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 8.98
1205
Dans son étude, R. Ouellet a résumé clairemenent la distinction entre deux types d’opération – évaluation de la
probabilité et évaluation de la possibilité. Selon lui, « le terme possibilité s’apparente à celui de potentiel. […] évaluer la
possibilité consiste donc à évaluer si quelque chose peut exister. Evaluer la probabilité suppose plus que cela. Le mot
probabilité est défini dans les termes suivants : apparence, raison, indice, qui laisse à penser qu’une chose est probable, qui
permet de conjecturer ce qui s’est produit ou ce qui se produira. Evaluer la probabilité consiste à évaluer les chances que
quelque chose existe ». OUELLET R., Le rôle de la science dans l’Accord sur l’application des mesures sanitaires et
phytosanitaires de l’OMC, op. cit., p. 137
Pour plus de détails sur l’évaluation des risques dans l’Accord SPS, Voir IYNEDJIAN M., L’Accord de l’Organisation
mondiale du commerce sur l’application des mesures sanitaire s et phytosanitaires : une analyse juridique, op. cit., pp. 81 –
109
1206
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté
le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 186
Pour une analyse sur ce point, DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp.
183 – 188
1207
Dans l’affaire CE – Hormones, l’Organe d’appel a rejeté l’idée du Groupe spécial que l’expression « risque scientifique
identifié » impliquait qu’un certain « ordre de grandeur minimal » ou seuil de risque minimal devait être établi dans le cadre
de l’évaluation des risques, pour qu’une mesure SPS fondée sur la base de cette évaluation puisse être consi dérée comme
compatible avec l’article 5.1. Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport
de l’Organe d’appel, adopté le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 186
L’Organe d’appel dans l’affaire Australie – Saumons a indiqué que le risque pouvait être exprimé tant sous forme
quantitative que qualitative. Australie – Mesures visant les importations de saumons, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le
20 octobre 1998, WT/DS18/AB/R, para. 124
D’ailleurs, le Groupe spécial dans l’affaire CE – Produits biotechnologiques a également souligné que « la jurisprudence de
l’OMC a clairement établi que l’Accord SPS n’exigeait pas que les évaluations des risques soient de nature quantitative pour
répondre à la définition de l’Annexe A.4 ». Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la
commercialisation des produits biotechnologiques, Rapport du groupe spécial, adopté le 29 septembre 2006, WT/DS291/R,
WT/DS292/R et WT/DS293/R, para. 7.3027
Cependant, certains auteurs ont observé que la distinction établie par l’Annexe A.4 de l’Accord SPS entre les termes
« probabilité » et « possibilité » implique une dimension quantitative du risque lors de l’évaluation de la « probabilité » du
risque. Ils ont également remarqué que certaines organisations internationales , par exemple l’OIE, ne reconnaissent pas que
le risque qualitatif puisse fournir une base objective pour l’élaboration de normes. GRUSZCZYNSKI L., « Science in the
Process of Risk Regulation under the WTO Agreement on Sanitary and Phytosanitary Measures », German Law Journal,
Vol. 7, n°4, 2006, p. 394; également BUTTON C., The Power to Protect: Trade, Health and Uncertainty in the WTO,
Oxford, Hart Publishing, 2004, p. 66

- 370 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1208
produirait dans le futur. Ainsi, pour qu’une évaluation des risques d’un produit
dérivé d’OGM soit considérée comme admissible par l’ORD, elle doit identifier
exactement le risque présent par l’insertion d’une caractéristique ident ifiable dans un
produit précis et non pas se contenter d’évaluer la possibilité d’effets négatifs. 1209 La
simple possibilité théorique des effets négatifs à long terme n’entre pas dans
l’évaluation des risques aux termes de l’article 5.1. Ainsi, est écartée la possibilité
pour les Membres de l’OMC d’agir avec prudence en cas d’absence de certitude
scientifique. 1210

592. Une fois que le risque visé par la mesure SPS est identifié, l’évaluation
des risques doit ensuite constater, selon l’origine de ces risques, soit la « probabilité »
soit la « possibilité » que ceux-ci se réalisent. En effet, plusieurs auteurs ont remis en
question le bien-fondé d’une telle distinction entre deux types d’évaluation. 1211 Dans
une Directive adoptée en 2000, le Comité SPS a également proposé aux Membres de
l’OMC, au lieu de procéder à une évaluation d’une manière qui correspond à l’origine
du risque, d’adopter une nouvelle approche d’évaluation basée sur la cible du risque,
telle que la vie et la santé des personnes, celles des animaux et cell es des
végétaux.1212 Or, cette nouvelle approche n’a pas été prise en compte par le Groupe
spécial institué dans le cadre de l’affaire CE – Produits biotechnologiques. En
l’espèce, il s’est toujours appuyé sur deux ensembles de critères pour examiner si une

L’obligation de démontrer des preuves scientifiques d’un risque avéré a été clairement énoncée dans l’affaire Japon –
1208

Produits agricoles II. En l’espèce, le Groupe spécial a indiqué que


« notre tâche dans le présent différend consiste à déterminer si oui ou non le Japon, à ce jour, manque à cette
obligation [celle de ne pas maintenir une mesure sans preuves scientifiques suffisantes] ; non si oui ou non à
l’avenir des preuves scientifiques pourraient être produites qui permettraient au Japon de se conformer à son
obligation ».
Japon – Mesures visant les produits agricoles, Rapport du groupe spécial, adopté le 27 octobre 1998, WT/DS76/R, para. 8.31
1209
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp. 186 – 187
Dans l’affaire CE – Hormones, l’Organe d’appel a déjà signalé que « l’incertitude théorique n’est pas le genre de risque
1210

qui doit être évalué aux termes de l’article 5.1 ». Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les
produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 186
1211
Pour G. Dufour, rien ne justifie cette différenciation. DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC
et du GATT, op. cit., p. 162. Certains auteurs ne sont même pas très sûrs si les rédacteurs de l’Accord SPS aient réellement
souhaité cette distinction. PAUWELYN J., « The WTO Agreement on Sanitary and Phytosanitary (SPS) Measures as Applied
in the First Three SPS Disputes. EC – Hormones, Australia – Salmon, Japan – Varietal », op. cit., p. 647. D’autres
considèrent cette distinction plutôt comme un exemple illustrant la flexibilité de l’Acco rd à l’égard des politiques nationales
en matière de sécurité alimentaire. GOH G., « Tipping the Apple Cart: The Limits of Science and Law in the SPS Agreement
after Japan – Apples », J.W.T., Vol°40, n°4, 2006, p. 677
OMC, Comité SPS, Directives pour favoriser la mise en œuvre de l’article 5.5 dans la pratique , G/SPS/15, 18 juillet
1212

2000, p. 6, para. B.2

- 371 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

évaluation des risques existe en ce qui concerne chacun des produits en question. 1213
Ce qui nous paraît étonnant, c’est qu’après avoir reconnu le caractère moins exigeant
de l’évaluation des risques de type II, 1214 le Groupe spécial a quand même rejeté
certaines études scientifiques soumises par l’Autriche, au motif qu’elles n’évaluaient
pas la « probabilité » de réalisation du risque. 1215 On a l’impression que le Groupe
spécial a tenté d’attribuer à la notion de « possibilité » une signification qui la
rapproche de celle de « probabilité », et d’insérer une obligation d’évaluer les
chances de réalisation du risque à l’évaluation des risques de type II. 1216

593. La troisième prescription relative à l’évaluation des risques exige du


Membre concerné d’effectuer une évaluation de la probabilité d’entrée,
d’établissement ou de dissémination d’un parasite ou d’une maladie, « en fonction
1217
des mesures SPS qui pourraient être appliquées ». Concernant uniquement
l’évaluation des risques de type I, cette exigence a connu un certain durcissement tel

En l’espèce, le Groupe spécial a confirmé l’applicabilité de deux définitions d’évaluation des risques dans tous les cas
1213

sauf dans celui impliquant la mesure française à l’égard du colza MS1/RF1 (EC -161). DUFOUR G., Les OGM et l’OMC :
analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 164

Lors qu’il a statué sur la question de savoir si les études scientifiques soumises par l’Autriche co ntenaient une évaluation
1214

des risques au sens de l’article 5.1, le Groupe spécial a remarqué que :


« l’Organe d’appel [dans l’affaire Australie – Saumon] a simplement fait observer à cet égard que la première
clause différait sensiblement de la deuxième clause, et que la deuxième clause ne requérait “que” l’évaluation des
effets négatifs que “pourrait” avoir sur la santé des personnes et des animaux la présence de certaines substances
dans les produits alimentaires (“the evaluation of the potential for adverse effects”), alors que la première partie de
la phrase exigeait une évaluation de la “probabilité” de l’entrée, de l’établissement ou de la dissémination d’un
parasite ou d’une maladie et des conséquences biologiques et économiques qui pourraient en résul ter ».
Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la commercialisation des produits biotechnologiques ,
Rapport du groupe spécial, adopté le 29 septembre 2006, WT/DS291/R, WT/DS292/R et WT/DS293/R, para. 7.3048
1215
Il s’agit des études scientifiques soumises au Groupe spécial par l’Autriche dans le but d’établir que, les insectes se
nourrissant des cultures transgéniques risquent de développer une résistance aux pesticides. Précisément, parmi les preuves
scientifiques communiquées par l’Autriche afin de justifier sa mesure de sauvegarde à l’égard du maïs BT -176, deux études
examinaient le mécanisme grâce auquel les insectes développent une résistance à la toxine BT après avoir ingéré certaines
cultures transgéniques. Le Groupe spécial a rejeté ces études au motif qu’elles n’avaient pas évalué la probabilité de
réalisation du risque. Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la commercialisation des produits
biotechnologiques, Rapport du groupe spécial, adopté le 29 septembre 2006, WT/DS291/R, WT/DS292/R et WT/DS293/R,
para. 7.3076 – 7.3978
D’ailleurs, le Groupe spécial a considéré qu’une étude communiquée par l’Autriche concernant le maïs MON810 n’avait pas
évalué la probabilité du risque associé à l’ingestion par les insectes de plantes de maïs MON810, et donc qu’elle ne
constituait en elle-même une évaluation des risques au sens de l’Annexe A.4 de l’Accord SPS. Ibid., para. 7.3098
De même, le Groupe spécial a rejeté l’une des études présentées par l’Allemagne au soutien de s a mesure concernant le maïs
BT-176. Cette étude a conclu à une possibilité que la présence de gènes marqueurs de résistance aux antibiotiques dans les
plantes transgéniques, utilisées pour l’alimentation humaine ou animale, ait des effets négatifs sur la s anté des personnes ou
des animaux. Le Groupe spécial avait pour avis que cette étude n’avait pas procédé à l’évaluation de cette possibilité. Ibid.,
para. 7.3151
Pour certains auteurs, le Groupe spécial aurait dû se référer à la définition de l’évaluation des risques de type II pour
examiner ces études, et exiger une évaluation de la possibilité, et non pas une évaluation de la probabilité. DUFOUR G., Les
OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 164
1216
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 166
1217
Annexe A.4 de l’Accord SPS

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

qu’il ressort des raisonnements des organes juridictionnels à l’occasion des affaires
Australie – Saumons et Japon – Pommes. Dans l’affaire Australie – Saumons,
l’Organe d’appel a souscrit à l’observation du Groupe spécial, selon laquelle l’étude
présentée par l’Australie n’avait ni apprécié ni évalué l’efficacité de la mesure de
quarantaine en cause. En conséquence, elle ne pouvait pas être considérée c omme
constituant une véritable évaluation des risques au sens de l’article 5.1 de l’Accord
SPS. 1218 Il nous semble donc que l’évaluation des risques doit non seulement
identifier le risque, la probabilité de sa propagation ainsi que les mesures à prendre
pour éviter ou réduire ce risque, mais également évaluer scientifiquement et
précisément l’efficacité de ces mesures. 1219

594. L’exigence d’évaluer les risques « en fonction des mesures SPS qui
pourraient être appliquées » est devenue encore plus stricte suite à l’interprétation de
l’Organe d’appel dans l’affaire Japon – Pommes. En l’occurrence, l’embargo japonais
sur les pommes provenant des Etats-Unis a été condamnée, du fait que le Japon s’est
contenté seulement de procéder à une évaluation des risques qui appréciait le risque,
la probabilité de sa réalisation et les mesures particulières en application. Une telle
évaluation aurait dû identifier encore toutes les autres mesures envisageables et aurait
dû faire mention de leur efficacité propre.1220 De cette façon, le Membre désireux de
se mettre à l’abri d’une protection SPS se voient obligé non seulement de prouver
scientifiquement le risque qu’il cherche à éviter ainsi que la nécessité et l’efficacité

Australie – Mesures visant les importations de saumons, Rapport du groupe spécial, adopté le 12 juin 1998, WT/DS18/R,
1218

para. 8.90, et Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 20 octobre 1998, WT/DS18/AB/R, para. 132 – 134
1219
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 189
1220
D’après le Groupe spécial, les termes « en fonction des mesures qui pourraient être appliquées » impliquent qu’« il
faudrait prendre en considération non seulement les mesures particulières en application, mais aussi, au moins, une série
potentielle de mesures pertinentes ». En l’espèce, le Japon n’avait pas tenté d’identifi er des mesures de réduction des risques
autres que celles qu’il avait appliquées. A cet égard, le Japon n’avait pas « convenablement évalué » la probabilité d’entrée
« en fonction des mesures SPS qui pourraient être appliquées ».
De même, l’Organe d’appel a considéré qu’
« une évaluation des risques ne devrait pas se limiter à un examen de la mesure déjà en place ou ayant la
préférence du Membre importateur... l’évaluation envisagée au paragraphe 4 de l’Annexe A de l’Accord SPS ne
devrait pas être faussée par des idées préconçues sur la nature et la teneur de la mesure à prendre ; elle ne devrait
pas non plus se transformer en une démarche conçue spécialement et menée en vue de justifier des décision a
posteriori ».
Ainsi, l’Orange d’appel a confirmé la constatation du Groupe spécial au motif que l’évaluation des risques effectuée par le
Japon avait été « conçue et effectuée de telle manière qu’aucune politique phytosanitaire autre que le système de
réglementation déjà en place n’a été prise en considération ».
Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport du groupe spécial, adopté le 15 juillet 2003, WT/DS245/R, para.
8.285 ; et Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 26 novembre 2003, WT/DS245/AB/R, para. 208 – 209

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des mesures prises, mais également de procéder à une évaluation des risques qui fait
état de toutes les mesures envisageables et applicables. 1221

595. Pour certains auteurs, ces interprétations jurisprudentielles ne tiennent


pas compte du caractère distinct de chaun des deux volets de l’analyse des risques :
évaluation des risques et gestion des risques. 1222 En obligeant le Membre concerné
d’identifier clairement toutes les solutions envisageables dont l’efficacité aura été
scientifiquement prouvée, les organes juridictionnels de l’OMC semblent insérer dans
le volet d’évaluation des risques certaines tâches qui devraient normalement être
réalisées par le Membre concerné au stade de gestion des risques. Ce faisant, une
partie importante de l’autonomie, dont les Membres de l’OMC pourraient jouir dans
le cadre de gestion des risques, est désormais soumise à un contrôle juridictionnel
basé strictement sur les éléments scientifiques. 1223

596. On a l’impression que, en requérant toujours un peu plus pour qu’une


évaluation des risques soit considérée conforme à toutes les exi gences de l’Accord
SPS, les organes juridictionnels de l’OMC ont assimilé progressivement l’évaluation
des risques à une justification scientifique, allant même jusqu’à confondre les deux

1221
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 189
1222
L’évaluation des risques et la gestion des risques constituent deux composantes centrales de l’analyse des risques.
Selon la FAO, l’analyse des risques sert à effectuer un e estimation des risques pesant sur la santé et la sécurité des
personnes, afin de définir et de mettre en œuvre des mesures appropriées visant à les maîtriser et à communiquer avec les
parties prenantes au sujet des risques et des mesures appliquées. Elle permet aux décideurs politiques de prendre des
décisions efficaces et transparentes, et contribue à l’obtention de meilleurs résultats en matière de sécurité sanitaire des
aliments et à l’amélioration de la santé publique.
En général, l’analyse des risques est un mécanisme structuré de prise de décision comportant trois volets distincts mais
étroitement liés : évaluation des risques, gestion des risques et communication sur les risques. L’évaluation des risques est un
processus scientifique, visant à identifier et à caractériser les dangers, à évaluer l’exposition des dangers et à caractériser les
risques. La gestion des risques appartient plutôt au domaine politique, consistant à mettre en balance des différentes
politiques possibles en consultation avec l’ensemble des parties intéressées, en tenant compte de l’évaluation des risques et
d’autres facteurs pertinents pour la protection de la santé des consommateurs et la promotion de pratiques commerciales
loyales et, au besoin, à choisir les mesures de prévention et de contrôle appropriées. Alor, la communication sur les risques
consiste à des échanges interactifs, tout au long du processus d’analyse des risques, d’informations et d’opinions sur les
risques, les facteurs liés aux risques et les perceptions des risques, entre les responsables de leur évaluation et de leur
gestion, les consommateurs, l’industrie, les scientifiques et les autres parties intéressées, concernant notamment l’explicat ion
des résultats de l’évaluation des risques et des fondements des décisions prises en matière de gestion des risques.
FAO, Analyse des risques relatifs à la sécurité sanitaire des aliments : guide à l’usage des autorités nationales responsables
de la sécurité sanitaire des aliments, Etude FAO alimentation et nutrition n°87, Rome, 2007, pp. 6 – 9
La distinction entre évaluation des risques et gestion des risques réside dans le fait que : l’évaluation des risques est un
processus essentiellement scientifique visant à déterminer l’exi stence d’un danger et la probabilité qu’il se réalise, alors que
la gestion des risques implique plutôt un choix politique basé sur les résultats scientifiques ainsi que d’autres facteurs
pertinents, y compris de jugements sur la valeur sociale, après avoi r évaluer de différentes alternatives en vue de définir le
niveau souhaité de protection SPS et, le cas échéant, le type de mesure de limitation des risques nécessaire pour atteindre c e
niveau de protection.
CNUCED, Module de formation concernant l’Accord de l’OMC sur les mesures sanitaires et phytosanitaires, New York et
Genève, 2005, p. 10
1223
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 190

- 374 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1224
notions. Comme l’a remarqué R. Ouellet, l’évaluation des risques ne sert
désormais plus seulement à fournir de l’information aux décideurs politiques, elle
doit aussi présenter la justification scientifique des choix faits par les Membres de
l’OMC. 1225 De cette façon, les interprétations de l’ORD ont pour conséquence de
pervertir le rôle de la science. Elles ont aussi réduit les options offertes par le texte de
l’Accord SPS aux Membres de baser leur mesure SPS soit sur une évaluation des
risques, soit sur des principes scientifiques, et les a fusionnées en une seule obligation
de fournir des preuves scientifiques suffisantes pour justifier la mesure en cause.
Encore une fois, est écartée la possibilité pour les Membres de l’OMC de se situer en
situation d’incertitude scientifique, afin d’agir avec prudence à l’encontre des eff ets
néfastes à long terme des OGM, effets sur lesquels les scientifiques actuels demeurent
incapables de se prononcer. 1226

597. Par ailleurs, on a remarqué qu’au travers des interprétations relatives à


l’exigence de baser une mesure SPS sur un fondement scientifique, les organes
juridictionnels de l’OMC ont connu une extension considérable de leur pouvoir d e
contrôle de la conformité des réglementations SPS nationales avec les dispositions de
l’Accord SPS. Une telle extension permet à ces organes de s’immiscer dans la
manière dont les Membres mènent leur évaluation des risques, et d’imposer leurs
vues sur les preuves scientifiques soumises. 1227 Pour certains auteurs, il s’agit d’une
sorte d’ingérence dans la sphère de compétence des autorités nationales en matière de
réglementation SPS. 1228 C’est notamment le cas des groupes spéciaux quand ils

1224
Selon R. Ouellet, la distinction entre évaluation des risques et justification scientifique réside dans le fait que la
justification scientifique renvoie toujours à une réponse certaine, à une certitude, tandis que la notion d’incertitude
scientifique est inhérente à toute évaluation des risques. Si toute justificatio n scientifique implique nécessairement une
évaluation des risques, le contraire ne va pas de soi. OUELLET R., Le rôle de la science dans l’Accord sur l’application des
mesures sanitaires et phytosanitaires de l’OMC, op. cit., p. 118 et note de bas de page 307.
1225
Ibid., p. 259
1226
THOMAS U. P., « Fonction et rôle du Codex Alimentarius dans le débat sur le commerce international des OGM », in E.
Brosset et E. Truilhé-Marengo (dir.), Les enjeux de la normalisation technique internationale : entre environnement, santé et
commerce international, Paris, La documentation française, 2006, p. 236
Selon lui, « la philosophie de l’analyse du risque telle qu’elle prévaut à l’OMC … repose sur le postulat selon lequel les
scientifiques comprennent les types de risques inhérents à tout procédé et méthode de production. Les incertitudes sont
perçues comme des questions non résolues tenant pour l’essentiel à l’a magnitudes des risques potentiels. »
1227
COVELLI N. et HOHOTS V., « The Health Regulation of Biotech Foods under the WTO Agreements », J.I.E.L., Vol. 6,
n°4, 2003, p. 773 – 785
1228
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 178

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

remplissent leur fonction d’établissement des « faits de la cause » dans plusieurs


affaires.

598. A l’occasion de l’examen du rapport du groupe spécial sur l’affaire CE –


Hormones, l’Organe d’appel a clairement indiqué que les activités des groupes
spéciaux concernant l’établissement des faits sont subordonnées aux prescriptions de
l’article 11 du Mémorandum d’accord sur les règles et procédures régissant le
règlement des différends. 1229 Aux termes de cet article, la tâche des groupes spéciaux
au stade de l’établissement des faits consiste à une « évaluation objective des faits ».
Ils ne doivent ni se livrer à un réexamen complet, ni s’en remettre totalement aux
constatations des autorités nationales. 1230 Les constatations de l’Organe d’appel nous
conduisent à croire que, lorsque celui-ci examine si une mesure SPS est basée sur une
évaluation des risques au sens de l’article 5.1, il n’est pas nécessaire pour les organes
juridictionnels de procéder, eux aussi, à un examen des preuves scientifiques ayant
servi à l’évaluation des risques. Il faut qu’ils vérifient plutôt le fondement
scientifique de l’évaluation des risques et le respect général des démarches de
l’évaluation telles qu’elles sont énoncées dans l’Annexe A.4 de l’Accord SPS. 1231
C’est justement dans cette optique que l’Organe d’appel a mis un accent particulier
sur le « lien objectif » entre la mesure SPS contestée et l’évaluation des risques,
comme point clé pour déterminer la conformité avec l’article 5.1. Il a déclaré
précisément qu’« un groupe spécial ne peut que déterminer si une mesure SPS donnée

1229
L’article 11 du Memorandum d’accord sur les règles et procédures régissant le règlement des différends dispose que :
« la fonction des groupes spéciaux est d’aider l’ORD à s’acquitter de ses responsabilités au titre du présent
mémorandum d’accord et des accords visés. En conséquence, un groupe spécial devrait procéder à une évaluation
objective de la question dont il est saisi, y compris une évaluation objective des faits de la cause, de l’applicabilité
des dispositions des accords visés pertinents et d e la conformité des faits avec ces dispositions, et formuler
d’autres constatations propres à aider l’ORD à faire des recommandations ou à statuer ainsi qu’il est prévu dans les
accords visés. Le groupe spécial devrait avoir régulièrement des consultations avec les parties au différend et leur
donner des possibilités adéquates d’élaborer une solution mutuellement satisfaisante ».
1230
Selon l’Organe d’appel,
« en ce qui concerne l’établissement des faits, les activités des groupes spéciaux à cette fin sont tou jours
subordonnées aux prescriptions de l’article 11 du Mémorandum d’accord : le critère applicable n’est ni l’examen
de novo proprement dit, ni la “déférence totale”, mais “l’évaluation objective des faits”. Nombre de groupes
spéciaux ont refusé par le passé de se livrer à un réexamen complet, à raison étant donné que dans le cadre des
pratiques et des systèmes actuels ils ne sont guère à même d’effectuer pareil réexamen. A l’inverse, ... s’en
remettre totalement ... aux constatations des autorités nationa les ne saurait garantir l’“évaluation objective” prévue
par l’article 11 du Mémorandum d’accord ».
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le
16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R, para. 117
1231
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 174

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

est établie ou non “ sur la base d’une évaluation des risques” ». 1232 Autrement dit, le
groupe spécial doit statuer sur la question de savoir s’il y a « une certaine relation
objective entre deux éléments » (italique dans le texte original). 1233 Ayant suivi la
même logique, le Groupe spécial dans l’affaire Japon – Produits agricoles II a
énoncé qu’afin de constater qu’une mesure SPS était maintenue « sans preuves
scientifiques suffisantes » au sens de l’article 2.2, il doit y avoir une « absence de lien
objectif ou rationnel » entre la mesure phytosanitaire en cause et les preuves
scientifiques présentées. 1234

599. En réalité, les organes juridictionnels de l’OMC ont cependant dépassé


de loin cette ligne de conduite. Dans l’affaire Japon – Produits agricoles II, avant de
lancer son analyse relative à la base scientifique, le Groupe spécial a explicitement
reconnu qu’il n’était pas habilité à effectuer sa propre évaluation des risques. Malgré
cela, il n’a pas hésité, en plus de vérifier si le Japon avait adopté sa mesure
phytosanitaire « sur la base » d’un fondement scientifique, à réviser lui-même les
preuves scientifiques présentées par les parties, tout en s’appuyant sur les avis des
experts scientifiques consultés. 1235 C’est à la lumière des avis des experts consultés
sur ces preuves, que le Groupe spécial a conclu que la réglementation japonaise
relative aux essais par variété était maintenue sans preuves scientifiques

1232
Sur ce point, l’Organe d’appel avait pour avis qu’:
« un groupe spécial ne peut que déterminer si une mesure SPS donnée est établie ou non “sur la base d’”une
évaluation des risques. Comme on le verra plus loin, cela signifie qu’un groupe spécial doit statuer sur la question
de savoir si une mesure SPS est suffisamment étayée ou raisonnablement justifiée par l’évaluation des risques ».
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le
16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R, para. 186
1233
Selon l’Organe d’appel,
« l’expression “sur la base de” peut être utilisée à bon droit pour désigner une c ertaine relation objective entre
deux éléments, c’est-à-dire une situation objective qui persiste et qui est observable entre une mesure SPS et une
évaluation des risques ».
Plus loin, il a rappelé que :
« l’article 5:1, lorsqu’il est lu en contexte comme il se doit et qu’il est interprété à la lumière de l’article 2:2 de
l’Accord SPS, exige que les résultats de l’évaluation des risques justifient suffisamment – c’est-à-dire qu’ils
étayent raisonnablement - la mesure SPS en jeu. La prescription voulant qu’une mesure SPS soit établie “sur la
base d’”une évaluation des risques est une prescription de fond en ce sens qu’il doit y avoir une relation logique
entre la mesure et l’évaluation des risques ».
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le
16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R, para. 189 et 193

A l’avis du Groupe spécial,


1234

« pour qu’une mesure phytosanitaire soit “maintenue sans” preuves scientifiques suffisantes, il doit y avoir
absence de lien objectif ou rationnel entre, d’une part, la mesure phytosanitaire en cause (en l’espèce, la
prescription relative aux essais par variété) et, d’autre part, les preuves scientifiques présentées au Groupe spécial
(en l’espèce, en particulier les six études auxquelles se réfère le Japon) ».
Japon – Mesures visant les produits agricoles, Rapport du groupe spécial, adopté le 27 octobre 1998, WT/DS76/R, para. 8.29
1235
Ibid., para. 8.32

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1236
suffisantes. Cette démarche n’a pas été remise en question par l’Organe
d’appel. 1237 Dans cette situation, on observe aisément que le champ de contrôle
juridictionnel de l’OMC en ce qui concerne le fondement scientifique est étendu
jusqu’à réévaluer les constatations des autorités compétentes nationales. L’obligation
de baser une mesure SPS sur un fondement scientifique est ainsi devenue une
exigence de baser une mesure SPS sur des preuves scientifiques jugées suffisantes par
les experts scientifiques consultés par les groupes spéciaux. 1238

600. De même, le Groupe spécial dans l’affaire Japon – Pommes a examiné de


façon minutieuse toutes les preuves présentées par les parties, au regard de la
définition de « preuves scientifiques suffisantes » qu’il a développé. 1239 Il a noté en
effet que les preuves scientifiques soumises par le Japon avaient indiqué la présence
d’un léger risque de contamination du feu bactérien par les pommes provenant des
Etats-Unis. 1240 Malgré cette observation, le Groupe spécial s’est toutefois rangé à
l’opinion des experts consultés, que ces preuves scientifiques étaient essentiellement
hypothétiques ou circonstancielles et n’étaient donc pas suffisantes à étayer
l’allégation du Japon sur le risque en question. 1241 Plus tard, cette conclusion a été
avalisée par l’Organe d’appel. 1242

601. Pour certains auteurs, les groupes spéciaux instaurés pour trancher ces
affaires avaient outrepassé les limites de leur marge discrétionnaire circonscrite par
l’article 11 du Mémorandum d’accord sur les règles et procédures régissant le
règlement des différends. Ils auraient simplement examiné « si les éléments de preuve

1236
Ibid., para. 8.43
Japon – Mesures visant les produits agricoles, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 22 février 1999, WT/DS76/AB/R,
1237

para. 72 – 85
1238
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 175
Selon le Groupe spécial, l’expression « preuves scientifiques suffisantes » contient des éléments suivants :
1239

« a) premièrement, la notion même de “preuves scientifiques” semble exclure les éléments d’information qui ne
peuvent être considérés comme des “preuves”. Elle semble exclure aussi toute preuve qui n’est pas “scien tifique”.
b) deuxièmement, le terme “suffisantes” semble désigner non seulement la quantité et la qualité des preuves en tant
que telles, mais aussi le “lien de causalité” entre la mesure phytosanitaire en cause et les preuves scientifiques
établissant l’existence d’un risque phytosanitaire et justifiant la mesure ».
Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport du groupe spécial, adopté le 15 juillet 2003, WT/DS245/R, para.
82
1240
Ibid., para. 173
1241
Ibid., para. 170, 175 et 176
Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 26 novembre 2003,
1242

WT/DS245/AB/R, para. 217 – 224

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

et l’analyse proposée par le Japon reflètent des principes de systématicité, rigueur et


objectivité ». 1243 En entamant eux-mêmes une appréciation soigneuse des preuves
scientifiques soumises par les parties, ils ont agi en tant que « responsable de
l’évaluation des risques » et substitué leurs propres jugements scientifiques à ceux
des autorités compétentes nationales. 1244 Or, ni l’OMC, ni l’ORD, ne sont des
instances compétentes chargées de procéder à une évaluation des risques, ou bien de
trancher les débats scientifiques. 1245

602. Ce n’est qu’à l’occasion de l’affaire Canada – Maintien de la


suspension, que l’approche interventionniste du Groupe spécial pour interpréter
l’exigence sur le fondement scientifique a été contestée, pour la première fois avec
succès, devant l’Organe d’appel. 1246 En occurrence, l’Organe d’appel a souligné que
c’est la tâche du Membre de l’OMC d’effectuer l’évaluation des risques. Le pouvoir
d’un groupe spécial ne consiste pas à examiner si l’évaluation des risques effectuée
par un Membre de l’OMC est correcte ou non, mais à déterminer « si cette évaluation
des risques est étayée par un raisonnement cohérent et des preuves scientifiques
1247
respectables et est, en ce sens, objectivement justifiable ». Certes, les
consultations avec les experts scientifiques sont indispensables pour le groupe spécial
afin d’examiner la conformité d’une mesure SPS avec l’article 5.1. Elles ne devraient
pourtant pas être entamées dans le but de procéder à sa propre évaluation des
risques.1248 Ensuite, l’Organe d’appel a précisé la marche à suivre quand un groupe

1243
LUFF D., Le droit de l’Organisation mondiale du commerce : analyse critique, op. cit., p. xxi
WOLFRUM R., STOLL P.-T. et KAISER K. (dir.), WTO – Institutions and Dispute Settlement, Leiden, Nijhoff, 2006, p.
1244

387

BOISSON DE CHAZOURNES L. et MBENGUE M. M., « Le rôle des organes de règlement des différends de l’OMC
1245

dans le développement du droit : à propos des OGM », in J. Bourrinet et S. Maljean-Dubois (dir.), Le commerce international
des organismes génétiquement modifiés, Paris, La Documentation française, 2002, p. 202 ; également CRAWFORD-BROWN
D., PAUWELYN J. et SMITH K., « Environmental Risk, Precaution, and Scientific Rationality in the Context of
WTO/NAFTA Trade Rules», Risk Analysis, Vol. 24, n°2, 2004, p. 468
Canada – Maintien de la suspension d’obligations dans le différend CE – Hormones, Rapport de l’Organe d’appel,
1246

adopté le 16 octobre 2008, WT/DS321/AB/R, para. 593 et s.


1247
A cette occasion, l’Organe d’appel a précisé également que :
« un groupe spécial doit déterminer si la mesure SPS est “ établie sur la base ” d’une évaluation des risques. C’est
la tâche du Membre de l’OMC d’effectuer l’évaluation des risques. La tâche du groupe spécial est d’examiner cette
évaluation des risques. Dans le cas où un groupe spécial va au -delà de ce mandat limité et agit en tant que
responsable de l’évaluation des risques, il substituerait son propre jugement scientifique à celui du responsable de
l’évaluation des risques et ferait un examen de novo et par conséquent, outrepasserait ses fonctions au titre de
l’article 11 du Mémorandum d’accord ».
Ibid., para. 590
1248
Ibid., para. 592

- 379 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

spécial examine l’évaluation des risques effectuée par un Membre de l’OMC. 1249 En
principe, un tel examen doit comporter deux aspects d’analyse : le premier consiste à
examiner si le fondement scientifiques provient d’une source respectée et compétente,
et représente « des données scientifiques légitimes d’après les normes de
communauté scientifique pertinente », alors que le deuxième vise à déterminer « si le
raisonnement du responsable de l’évaluation des risques était objectif et cohérent », et
si ses conclusions sont suffisamment étayées par le fondement scientifique sous -
jacent.1250

603. Il nous semble que l’Organe d’appel a tenté de délimiter le champ de


contrôle relatif à l’exigence de fondement scientifique, tout en ét ablissant un
ensemble de critères d’examen applicables lorsqu’un groupe spécial remplit sa
mission d’examiner une évaluation des risques. Cependant, une marge de discrétion
considérable est toujours réservée au profit des groupes spéciaux, notamment pour c e
qui est du deuxième aspect d’examen. 1251 A l’occasion de l’affaire Australie –
Mesures affectant l’importation de pommes en provenance de Nouvelle-Zélande
(Australie – Pommes), l’Organe d’appel a explicitement reconnu la nécessité pour les
groupes spéciaux d’examiner « comment les preuves scientifiques sont utilisées pour
formuler des conclusions particulières et les étayer », afin de déterminer l’existence
d’un lien rationnel ou objectif entre la mesure SPS en question et l’évaluation des
risques. 1252 Sans indiquer clairement et précisément les conditions qu’un groupe

Sur ce sujet, l’Organe d’appel a précisé que,


1249

« … lorsqu’il examine la compatibilité d’une mesure SPS avec l’article 5:1 de l’Accord SPS, un groupe spécial
doit, tout d’abord, identifier le fondement scientifique sur la base duquel la mesure SPS a ét é adoptée. Il n’est pas
nécessaire que ce fondement scientifique exprime l’opinion de la majorité dans la communauté scientifique mais il
peut exprimer des points de vue divergents ou minoritaires. … le groupe spécial doit ensuite vérifier que ce
fondement provient d’une source respectée et compétente. Bien qu’il ne soit pas nécessaire que le fondement
scientifique représente l’opinion de la majorité dans la communauté scientifique, il doit néanmoins avoir la rigueur
scientifique et méthodologique nécessaire pour être considéré comme des données scientifiques dignes de foi. …
Un groupe spécial devrait aussi évaluer si le raisonnement énoncé sur la base des preuves scientifiques est objectif
et cohérent. Autrement dit, un groupe spécial devrait examiner si l es conclusions particulières tirées par le Membre
qui évalue le risque sont suffisamment étayées par les preuves scientifiques utilisées à cette fin. Enfin, le groupe
spécial doit déterminer si les résultats de l’évaluation des risques “justifient suffisam ment” la mesure SPS en
cause ».
Canada – Maintien de la suspension d’obligations dans le différend CE – Hormones, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le
16 octobre 2008, WT/DS321/AB/R, para. 591
Australie – Mesures affectant l’importation de pommes en provenance de Nouvelle -Zélande, Rapport de l’Organe d’appel,
1250

adopté le 29 novembre 2010, WT/DS367/AB/R, para. 220


1251
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 180
1252
L’Organe d’appel est d’avis qu’:
« un groupe spécial doit toutefois pouvoir examiner si les conclusions du responsable de l’évaluation des risques
sont fondées sur les preuves scientifiques utilisées à cette fin et sont, en conséq uence, objectives et cohérentes. Il

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

spécial doit respecter lorsqu’il entame ce genre d’examen, l’Organe d’appel laisse
dans une grande ambiguïté la question de savoir quel degré de contrôle est
convenable quand l’ORD exerce son pouvoir discrétionnaire. La réponse à cette
question peut avoir des impacts directs sur la marge de manœuvre réservée aux
Membres de l’OMC. 1253

604. On remarque qu’en interprétant les exigences relatives à l’évaluation des


risques, l’ORD ne se borne pas à faire de la science le critère central dans le
processus de l’évaluation des risques. Le recours constant à la science élève celle -ci
au rang de norme de détermination ultime de la légalité des mesures SPS. La place
centrale de la science au sein de l’Accord SPS se manifeste non seulement à l’étape
de l’évaluation des risques, mais aussi à d’autres étapes du processus d’analyse du
risque, telles que la détermination du niveau de protection ainsi que le choix des
mesures à adopter. 1254

605. Pour ce qui est de la détermination du niveau de protection, le Préambule


de l’Accord SPS reconnaît explicitement le droit souverain des Membres de l’OMC
de définir librement le niveau de protection qu’ils jugent convenable. 1255 Au cours des
négociations menant à l’adoption de l’Accord SPS, les Etats ont déjà exprimé
clairement leur volonté de préserver une marge de manœuvre importante à l’étape de
détermination du niveau de protection approprié et d’exclure l’obligation d’établir
leur niveau de protection sur la base d’une évaluation des risques. 1256 Or, la

n’est possible de déterminer si le lien rationnel ou objectif requis existe qu’en examinant comment les preuves
scientifiques sont utilisées pour formuler des conclusions particulières et les étayer. A cet égard, le rai sonnement
du responsable de l’évaluation des risques joue un rôle important pour montrer si un tel lien existe ou non ».
De même,
« un groupe spécial doit comprendre comment certaines conclusions ont été tirées, et connaître le lien entre ces
conclusions et le fondement scientifique sous-jacent pour être en mesure de déterminer si les liens objectifs et
rationnels requis existent entre les données scientifiques, l’évaluation des risques et les mesures SPS qui en ont
résulté ».
Australie – Mesures affectant l’importation de pommes en provenance de Nouvelle -Zélande, Rapport de l’Organe d’appel,
adopté le 29 novembre 2010, WT/DS367/AB/R, para. 225 – 226
1253
BUTTON C., The Power to Protect: Trade, Health and Uncertainty in the WTO , op. cit., p. 165
1254
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp. 226 et 234
1255
Voir le présent travail, para. 565 – 566
Cette observation est faite par R. Ouellet. Selon lui, l’étape de détermination du niveau de protection approprié en est une
1256

étape où des considérations politiques, sociologiques, culturelles ou historiques entrent nécessairement en ligne de compte.
« Même les Etats-Unis et le Canada… avaient d’abord compris que l’étape médiane dans l’élaboration des mesure SPS était

- 381 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

jurisprudence sur ce sujet a laissé planer un doute quant à la réelle capacité des
Membres à adopter des mesures conformes au niveau de protection qu’ils jugent
approprié. A plusieurs occasions, l’ORD a imposé une exigence de justification
scientifique à l’exercice d’une telle prérogative étatique. Premièrement, dans l’affaire
CE – Hormones, l’Organe d’appel a déclaré que le droit qu’a un Membre de définir
son niveau de protection approprié n’était pas absolu et sans limite. Cela est
clairement indiqué à l’article 3.3. 1257 La référence à cet article permet à l’Organe
d’appel de conditionner le processus de détermination du niveau de protection
approprié à l’établissement d’un fondement scientifique, même si l’Accord SPS ne le
prévoit pas de manière explicite. 1258 Deuxièmement, l’Organe d’appel a affirmé le
droit des Membres de l’OMC de fixer un niveau de protection très élevé, allant même
jusqu’à fixer son niveau de risque acceptable à zéro. 1259 Comme l’a remarqué G.
Dufour, la reconnaissance d’un droit de fixer le niveau de risque acceptable à zéro,
implique nécessairement un droit d’adopter une mesure destinée à prévenir le risque
non encore prouvé. 1260 En exigeant que le risque faisant l’objet d’une évaluation doit
être précis et avéré par la science, et qu’il ne doit pas relever de la simple
hypothèse,1261 les interprétations de l’ORD conduisent, en fin de compte, à dénier aux
Membres de l’OMC le droit de fixer le niveau de risque approprié dans les situations
de très faibles risques. 1262 Troisièmement, dans l’affaire Japon – Pommes, le Groupe
spécial a condamné la mesure prise par le Japon en raison qu’elle était

une étape politique qui ne relevait pas du jugement scientifique, mais relevait en propre du pouvoir souverain de chaque
Membre ».
OUELLET R., Le rôle de la science dans l’Accord sur l’application des mesures sanitaires et phytosanitaires de l’OMC , op.
cit., p. 159 et 163
1257
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté
le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R, para. 173
1258
Comme l’a observé R. Ouellet, « pas de fondement scientifique, pas de niveau de protection, pas de mesure ». OUELLET
R., Le rôle de la science dans l’Accord sur l’application des mesures sanitaires et phytosanitaires de l’OMC , op. cit., p.
293 ; également PEEL J., Risk Regulation under the WTO SPS Agreement : Science as an Inte rnational Normative
Yardstick ?, op. cit., p. 14 ; POSTELNICU-REYNIER A., « L’OMC, la souveraineté alimentaire et le cadre international des
stratégies juridiques de sécurité alimentaire », in F. Synder (dir.), Sécurité alimentaire internationale et pluralisme juridique
mondial, Bruxelles, Bruylant, 2004, p. 136
Australie – Mesures visant les importations de saumons, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 20 octobre 1998,
1259

WT/DS18/AB/R, para. 125


1260
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 224
1261
Voir le présen travail, para. 591, note de bas de page 1206
1262
SYKES A. O, « Domestic Regulation, Sovereignty and Scientific Evidence Requirements: A Pessimistic View », Chicago
Journal of International Law, Vol. 3, n°2, 2002, p. 364

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

« manifestement disproportionnée au risque identifié, compte tenu des preuves


scientifiques disponibles ». 1263 Cette constatation semble suggérer qu’un caractère
proportionnel du niveau de protection assuré par la mesure en cause par rapport aux
preuves scientifiques disponibles, est nécessaire pour étayer la légitimité de cette
mesure. On voit ainsi que les Membres de l’OMC ne sont pas réellement libres de
fixer le niveau de protection qu’ils souhaitent sans que leur niveau de protection soit
fondé scientifiquement. 1264

606. Le droit pour un Membre de déterminer son niveau de protection


approprié est de plus encadré par l’article 5.5 de l’Accord SPS. Cet article impose aux
Membres de l’OMC l’obligation d’assurer une cohérence dans l’application du
concept de niveau de protection approprié, et d’éviter toute distinction arbitraire ou
injustifiable dans le traitement des risques dans des situations comparables,
distinction susceptible d’entraîner une discrimination ou une restriction déguisée au
commerce international. 1265 Les interprétations de l’ORD de l’article 5.5 témoignent à
nouveau de l’omniprésence de la science dans chaque étape du test de cohérence.1266
Précisément, lorsqu’ils ont eu à examiner si les Membres défendeurs avaient appliqué

Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport du groupe spécial, adopté le 15 juillet 2003, WT/DS245/R,
1263

para. 8.198
Cette approche a été confirmée par l’Organe d’appel. Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport de l’Organe
d’appel, adopté le 26 novembre 2003, WT/DS245/AB/R, para. 163
1264
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 222
1265
L’article 5.5 de l’Accord SPS stipule qu’ :
« en vue d’assurer la cohérence dans l’application du concept du niveau approprié de protection sanitaire ou
phytosanitaire contre les risques pour la santé ou la vie des personnes, pour celles des animaux ou pour la
préservation des végétaux, chaque Membre évitera de faire des distinctions arbitraires ou injustifiables dans les
niveaux qu’il considère appropriés dans des situations différentes, si de telles distinctions entraînent une
discrimination ou une restriction déguisée au commerce international ».
1266
Le test de cohérence au sens de l’article 5.5 a été développé par l’Organe d’appel à l’occasion de l’affaire CE –
Hormones. Il s’agit d’un test composé de trois éléments :
« le premier élément est le fait que le Membre imposant la mesure incriminée a adopté ses propres niveaux
appropriés de protection sanitaire contre les risques pour la santé ou la vie des personnes dans plusieurs situations
différentes. Le deuxième élément est le fait que ces niveaux de protection présentent des différences
(“distinctions” selon les termes de l’article 5:5) arbitraires ou injustifiables dans le traitement des situations
différentes. Le dernier élément est le fait que les différences arbitraires ou injustifiables entraînent une
discrimination ou une restriction déguisée au commerce international. Nous comprenons le dernier élément comme
signifiant que la mesure concrétisant ou mettant en œuvre un niveau particulier de protection entraîne, lors de son
application, une discrimination ou une restriction d éguisée au commerce international » (italique en texte original).
Selon l’Organe d’appel, ces trois éléments sont par définition cumulatifs, et la présence de chaque élément doit être
démontrée pour qu’une violation de l’article 5.5 puisse être constatée. Communautés européennes – Mesures concernant les
viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R,
para. 214 – 215
En outre, ces trois éléments sont repris par le Comité SPS lors de l’ado ption d’une directive destinée à favoriser la mise en
œuvre de l’article 5.5 dans la pratique. Pour les détails, OMC, Comité SPS, Directives pour favoriser la mise en œuvre de
l’article 5.5 dans la pratique, 18 juillet 2000, G/SPS/15, p. 2

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des niveaux de protection différents dans des situations comparables, les Groupes
spéciaux dans les affaires CE – Hormones et Australie – Saumons, ont eu recours à
des critères scientifiques pour vérifier si ces situations présent aient le même type de
risques pour la santé, ou bien si le même type de substances dangereuses était en
cause.1267 Ici, la base scientifique sert à déterminer à quelles situations les Membres
de l’OMC peuvent comparer le risque qu’ils visent à prévenir. 1268 Une fois qu’il a été
constaté que les Membres défendeurs avaient appliqué un niveau de protection
différent de celui atteint par des mesures déjà appliquées dans des situations
comparables, les Groupes spéciaux ont examiné ensuite la question de savoir sur
quelle base scientifique les Membres défendeurs pouvaient justifier leur position.1269
En l’espèce, les Groupes spéciaux ne se sont pourtant pas contenté d’une simple
vérification de l’existence d’une base scientifique à l’appui de la différence des
niveaux de protection. Ils ont également apprécié eux-mêmes ces fondements
scientifiques, souvent à la lumière des avis des experts scientifiques qu’ils ont
consulté. Ce faisant, ils se sont substitués aux Membres concernés et ont tenté de
déterminer le niveau de protection qui aurait dû être fixé. 1270 Finalement, à la
troisième étape du test de cohérence, la justification scientifique figure sur la liste des
indices en ce qui concerne l’existence d’une discrimination ou d’une restriction
déguisée au commerce international. 1271

Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-
1267

Unis, adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 8.176, 8.187, 8.209 et 8.221, Rapport du groupe spécial Canada,
adopté le 12 juin 1998, WT/DS48/R/CAN, para. 8.179, 8.190, 8.212 et 8.224 ; Australie – Mesures visant les importations de
saumons, Rapport du groupe spécial, adopté le 12 juin 1998, WT/DS18/R, para. 8.123 – 8.129
1268
OUELLET R., Le rôle de la science dans l’Accord sur l’application des mesures sani taires et phytosanitaires de l’OMC,
op. cit., p. 295
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-
1269

Unis, adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 8.192 – 2.200, 8.213 – 8.214, 8.227 – 8.238, 8.264 – 8.269, Rapport
du groupe spécial Canada, adopté le 12 juin 1998, WT/DS48/R/CAN, para. 8.195 – 8.203, 8.216 – 8.217, 8.230 – 8.241,
8.267 – 8.272; Australie – Mesures visant les importations de saumons, Rapport du groupe spécial, adopté le 12 juin 1998,
WT/DS18/R, para. 8.130 – 8.137
1270
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 230
1271
L’Organe d’appel dans l’affaire Australie – Saumons a dégagé plusieurs « signaux d’alarme » pouvant servir à indiquer
l’existence d’une discrimination ou d’une restriction déguisée au commerce international. Surtout, le troisième « signal
d’alarme » renvoie à l’incompatibilité de la mesure SPS en cause avec les articles 5.1 et 2.2, e t implique par conséquent la
nécessité d’une justification scientifique pour échapper à la constatation d’une violation de l’article 5.5. Australie – Mesures
visant les importations de saumons, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 20 octobre 1998, WT/DS1 8/AB/R, para. 161,
163, et notamment 165 – 166
Par ailleurs, ces « signaux d’alarme » sont résumés par le Comité SPS comme suit :
- différences substantielles dans les niveaux de protection considérés comme appropriés dans des situations
différentes ;
- existence de différences arbitraires ou injustifiables dans les niveaux de protection considérés par un Membre
comme appropriés dans des situations différentes ;

- 384 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

607. Ainsi, la science intervient encore une fois comme critère décisif qui
circonscrit la latitude des Membres de l’OMC dans la détermination du niveau de
protection qu’ils jugent approprié. Or, choisir un niveau de protection approprié
constitue une décision politique, qui relève de l’entière discrétion des Etats et ne peut
pas se fonder uniquement sur le jugement scientifique. D’autres facteurs, tels que
considérations politiques, sociologiques, culturelles, voire historiques, vont
nécessairement entrer en ligne de compte. 1272 Par l’intermédiaire de l’exigence de
cohérence, l’Accord SPS impose aux Membres de l’OMC une obligation de
comportement dans leur détermination du niveau de protection. A ce titre, l’ORD
s’immisce encore une fois au cœur de la réglementation nationale des Membres,
jusqu’à finalement rendre formelle leur souveraineté en matière de sécurité
alimentaire.1273

608. L’ingérence de l’OMC dans l’exercice de la prérogative souveraine de


ses Membres en matière SPS, ne se limite pas à leur imposer l’obligation de justifier
scientifiquement la nécessité d’adopter une mesure pour atteindre leur niveau de
protection approprié. L’Accord SPS exige davantage que les Membres s’en remettent
à la science pour faire leur choix de la mesure à appliquer. De façon précise, toutes
les mesures envisageables doivent d’abord être énumérées avec précision dans une
étude scientifique type d’évaluation des risques, lorsque le risque potentiel découle
1274
d’un parasite ou d’une maladie. Ensuite, une telle étude doit évaluer
scientifiquement l’efficacité de chaque mesure listée. 1275 Finalement, un Membre doit

absence de justification scientifique à l’appui d’une mesure sanitaire ou phytosanitaire censée êtr e appliquée
-
pour obtenir le niveau approprié de protection, ou fait pour une mesure de ne pas être établie sur la base d’une
évaluation des risques adoptés aux circonstances (soit qu’il n’y ait pas d’évaluation du risque, soit que celle -ci
soit insuffisante).
OMC, Comité SPS, Directives pour favoriser la mise en œuvre de l’article 5.5 dans la pratique , 18 juillet 2000, G/SPS/15, p.
3, directive A.2
On remarque que les deux premiers signaux d’alarme correspondent aux deux premiers éléments du test de cohéren ce. Le
troisième se réfère explicitement à la justification scientifique au sens des article 2.2 et 5.1 de l’Accord SPS.
1272
Sur cette question, voir DEBIA M. et ZAYED J., « Les enjeux relatifs à la perception et à la communication dans le cadre
de la gestion des risques sur la santé publique », Revue en science de l’environnement, Vol.4, n°1, 2003, texte disponible sur
le site Internet : [Link] (consulté le 16 octobre 2017)

POSTELNICU-REYNIER A., « L’OMC, la souveraineté alimentaire et le cadre international des stratégies juridiques de
1273

sécurité alimentaire », op. cit., pp. 128 et 143


1274
Le présent travail, para. 593 – 594
1275
Ibid.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

recourir à la science afin de justifier que la mesure qu’il a choisie est proportionnée
par rapport au risque identifié et au niveau de protection fixé. Il s’agit de l’article 5.6
de l’Accord SPS, qui impose aux Membres de l’OMC d’assurer que la mesure
adoptée « n’est pas plus restrictive pour le commerce qu’il n’est requis », compte
tenu de la faisabilité technique et économique. 1276 Le triple critère juridique que
l’ORD a tiré de cet article, 1277 ainsi que la manière dont il l’a appliqué dans son
examen, démontrent bien une référence à la science dans l’examen de
proportionnalité. Prenons comme exemple la façon dont le Groupe spécial dans
l’affaire Japon – Produits agricoles II, s’est basé sur les avis des experts scientifiques
consultés pour constater que la mesure appliquée par le Japon n’était pas la meilleure
pour atteindre le niveau de protection qu’il jugeait approprié. L’Organe d’appel n’a
pas remis en question la démarche suivie par le Groupe spécial. 1278 On a l’impression
que, ce faisant, l’OMC exerce un contrôle sur tous les aspects de la réglementation
nationale en matière SPS, allant jusqu’à évaluer le bien-fondé du choix des mesures

L’article 5.6 de l’Accord SPS se lit comme suit :


1276

« sans préjudice des dispositions du paragraphe 2 de l’article 3, lorsqu’ils établiront ou maintiendront des mesures
sanitaires ou phytosanitaires pour obtenir le niveau approprié de protection sanitaire ou phytosanitaire, les
Membres feront en sorte que ces mesures ne soient pas plus restrictives pour le commerce qu’il n’est requis pour
obtenir le niveau de protection sanitaire ou phytosanitaire qu’ils jugent approprié, compte tenu de la faisabilité
technique et économique ».
La note de bas de page de cet article ajoute encore qu’:
« aux fins du paragraphe 6 de l’article 5, une mesure n’est pas plus restrictive pour le commerce qu’il n’est requis
à moins qu’il n’existe une autre mesure raisonnablement applicable compte tenu de la faisa bilité technique et
économique qui permette d’obtenir le niveau de protection sanitaire ou phytosanitaire approprié et soit
sensiblement moins restrictive pour le commerce ».
1277
Dans l’affaire Australie – Saumons, un triple critère a été établie par l’Organe d’appel afin de déterminer s’il y a une
violation de l’article 5.6. Plus tard, ce critère est repris par l’Organe d’appel pour statuer sur le différend dans l’affair e Japon
– Produits agricoles II. Selon ce critère, une mesure ne sera pas considérée comme plus restrictive pour le commerce qu’il
n’est requis, à condition qu’il n’existe pas une autre mesure qui :
- soit « raisonnablement applicable compte tenu de la faisabilité technique et écono mique » ;
- permette « d’obtenir le niveau de protection sanitaire ou phytosanitaire jugé approprié par le Membre », et
- soit « sensiblement moins restrictive pour le commerce que la mesure SPS contestée ».
Australie – Mesures visant les importations de saumons, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 20 octobre 1998,
WT/DS18/AB/R, para. 194 ; et Japon – Mesures visant les produits agricoles, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 22
février 1999, WT/DS76/AB/R, para. 95
1278
En l’espèce, le Groupe spécial a soigneusement examiné les preuves qui lui ont été présentées par les parties au différend
et les avis des experts consultés. Sur la base des avis des experts, il a constaté qu’« il peut être présumé qu’il existe une
mesure de remplacement qui réunirait tous les éléments de l’article 5:6 ». Il a conclu en conséquence que « la prescription
relative aux essais par variété maintenue par le Japon est plus restrictive pour le commerce qu’il n’est requis au sens de
l’article 5:6 ».
Pour une analyse approfondie sur ce point, Japon – Mesures visant les produits agricoles, Rapport du groupe spécial, adopté
le 27 octobre 1998, WT/DS76/R, para. 8.74 – 8.104

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des Membres. De surcroît, un tel contrôle est basé sur les seules données
scientifiques.1279

609. Au travers cette longue analyse sur la manière par laquelle l’ORD a
abordé la question de fondement scientifique, on a l’impression qu’un Membre de
l’OMC désirant adopter une mesure SPS doit posséder une réelle capacité
d’argumentation scientifique, pour qu’il puisse prouver la légitimité de sa politique
nationale.1280 Cette exigence sur la capacité de présenter une justification scientifique
solide est encore renforcée par le principe établi par l’ORD dans l’affaire CE –
Hormones en ce qui concerne l’attribution de la charge de la preuve. 1281 Selon ce
principe, il suffit pour le Membre plaignant de simplement mettre en doute
l’existence d’un fondement scientifique, et d’établir ainsi une présomption de
l’incompatibilité de la mesure en cause avec l’Accord SPS. Il n’est pas tenu de
présenter les preuves de l’innocuité de produit qu’il désire exporter. 1282 La charge de
démonter le caractère dangereux d’un produit appartient uniquement au Membre
défendeur ayant adopté la mesure incriminée. Il doit en plus prouver que la mesure
adoptée respecte les autres conditions pertinentes de l’Accord SPS, telles que
l’existence d’un lien objectif ou rationnel entre les données scientifiques et la mesure

J. Pauwelyn est d’avis que l’article 5.6 porte en lui le germe d’une ingérence dans le choix des Etats. PAUWELYN J., «
1279

The WTO Agreement on Sanitary and Phytosanitary (SPS) Measures as Applied in the First Three SPS Disputes. EC –
Hormones, Australia – Salmon, Japan – Varietal », op. cit., p. 652
1280
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 182
1281
En effet, le Memorandum d’accord sur les règles et procédures régissant le règlement des différends ne contient aucune
précision en ce qui concerne l’attribution de la charge de la preuve. C’est à l’occasion de l’affaire CE – Hormones que le
Groupe spécial a, pour la première fois, traité de cette question. Il a postulé le principe suivant :
« il incombe aux Etats-Unis [les plaignants] de présenter un commencement de preuve d’incompatibilité avec
l’Accord SPS, et que la charge de la preuve se déplace ensuite aux Communautés européennes [les défendeurs], à
qui il appartient de démontrer que les mesures en cause remplissent les conditions posées par l’Accord SPS ».
L’Organe d’appel a confirmé ce principe, en déclarant que :
« la charge de la preuve incombe initialement à la partie plaignante, qui doit fournir un commencement de preuve
d’incompatibilité avec une disposition particulière de l’Accord SPS en ce qui concerne la partie défenderesse, ou
plus exactement, sa (ses) mesure(s) SPS faisant l’objet de la plainte. Une fois que ce commencement de preuve a
été apporté, la charge de la preuve passe à la partie défender esse, qui doit à son tour repousser ou réfuter
l’incompatibilité alléguée ».
Ce principe d’attribution de la charge de la preuve est suivi de façon systématique par les organes de règlement des
différends instaurés dans le cadre des affaires subséquentes.
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-Unis,
adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 8.55, et Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 janvier 1998,
WT/DS26/AB/R, para. 98
1282
CHRISTOFOROU Th., « Science, Law and Precaution in Dispute Resolution on Health and Environmental Protection :
What Role for Scientific Experts ? », in J. Bourrinet et S. Maljean-Dubois (dir.), Le commerce international des organismes
génétiquement modifiés, Paris, La Documentation française, 2002, p. 267

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

adoptée, la nature cohérente de son niveau de protection ainsi que la proportionnalité


de la mesure adoptée. 1283

610. Si l’on applique ces règles au secteur biotechnologique, la spécificité de


ce secteur rend quasiment impossible pour la plupart de Membres de l’OMC
d’encadrer l’importation des produits génétiquement modifiés au motif de protéger la
santé publique ou l’environnement. A l’heure actuelle, l’état de connaissances sur le
caractère dangereux des produits génétiquement modifiés permet seulement de
démonter très généralement l’existence d’un risque, et non pas de prouver de manière
précise et immédiate l’existence des conséquences néfastes. Même si certaines études
scientifiques arrivent à présenter les effets inquiétants susceptibles d’être provoqués
par la consommation d’aliments génétiquement modifiés, les scientifiques ne sont pas
encore en mesure d’expliquer les raisons précises de ce genre de résultats. En égard
aux interprétations rigoureuses de l’ORD sur les dispositions de l’Accord SPS, ce
genre d’études ne peuvent pas être considérées comme constituant une évaluation des
risques au sens de l’article 5.1. 1284 C’est ainsi que le Groupe spécial institué pour
trancher l’affaire CE – Produits biotechnologiques n’a pas admis, en tant qu’une
évaluation des risques, l’étude soumise par l’Allemagne pour justifier s a mesure de
sauvegarde à l’égard du maïs BT-176.1285

611. D’ailleurs, sauf les Membres principaux exportateurs des produits


génétiquement modifiés, la plupart de Membres de l’OMC ne possèdent aujourd’hui
pas de données scientifiques, ou bien des ressources techniques, financières et
humaines, nécessaires au bon déroulement d’une évaluation des risques qui satisfait
toutes les exigences prescrites à l’Accord SPS. 1286 Certes, l’Accord SPS ne contraint

1283
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp. 200 – 202
1284
Ibid., p. 180
1285
Dans cette affaire, l’Allemagne a présenté une étude, selon laquelle il exista it une possibilité que la présence des gènes
marqueurs de résistance aux antibiotiques (GMRA) dans les plantes génétiquement modifiées susceptibles de servir de
nourriture, ait des effets négatifs sur la santé des personnes et des animaux. Le Groupe spécia l a trouvé que cette étude faisait
certes référence aux possibilités du risque, mais n’évaluait pas davantage cette possibilité, puisqu’elle ne consacrait que
quelques paragraphes aux plantes génétiquement modifiées contenant des GMRA comme source addition nel du
développement possible d’une résistance aux antibiotiques. En conséquence, le Groupe spécial n’a pas considéré cette étude
comme constituant une évaluation des risques au sens de l’article 5.1 de l’Accord SPS.
Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la commercialisation des produits biotechnologiques ,
Rapport du groupe spécial, adopté le 29 septembre 2006, WT/DS291/R, WT/DS292/R et WT/DS293/R, para. 7.3151
1286
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 204

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

pas les Membres de l’OMC à procéder à leur propre évaluation des risques. Ils
peuvent toujours opter de se baser sur une évaluation des risques réalisée par un autre
Membre.1287 Cependant, la réalisation d’une telle option demeure largement tributaire
de l’assentiment du Membre auteur de l’évaluation des risques. 1288 Si l’on prend en
considération la position prédominante du secteur privé dans le développement des
biotechnologies modernes, il est tout à fait possible que le Membre auteur de
l’évaluation refuse de divulguer les informations pertinentes, au motif qu’il s’agit de
1289
données confidentielles relevant du domaine privé. Aucune disposition de
l’Accord SPS, ni la règle de l’attribution de la charge de la preuve établie par l’ORD,
n’exige des Membres exportateurs des produits génétiquement modifiés de divulguer
les renseignements scientifiques en leur possession, même si ces renseignements
pourraient comporter des éléments démontrant un caractère potentiellement nocif du
produit qu’ils exportent. 1290 La seule difficulté matérielle d’obtenir toutes les données
nécessaires au bon déroulement d’une évaluation des risques, ou bien un manque de
ressources techniques, financières ou humaines, ne permet pas à un Membre de se

1287
C’est ce qui a été reconnu par l’Organe d’appel dans l’affaire CE – Hormones :
« l’article 5.1 n’exige pas du Membre qui adopte une mesure sanitaire qu’il procède à sa propre évaluation des risques.
Il exige uniquement que les mesures SPS “ soient établies sur la base d’une évaluation, selon qu’il sera approprié en
fonction des circonstances…”. La mesure SPS peut fort bien trouver une justification objective dans une évaluation des
risques ainsi qui a été effectuée par un autre Membre ou par une organisation internationale ».
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le
16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 190
1288
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 202
C’est justement ce qui s’est passé dans l’affaire CE – Hormones. En l’espèce, les Communautés européennes n’avaient
1289

présenté aucune évaluation des risques liée à l’une des hormones en question – l’acétate de mélengestrol, tandis que les
Etats-Unis et le Canada en possédaient tous les deux, mais refusaient de divulguer l’information au motif qu’il s’agissait des
données confidentielles relevant du domaine privé.
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-Unis,
adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 8.255, Rapport du groupe spécial Canada, adopté le 12 juin 1998,
WT/DS48/R/CAN, para. 8.258, et Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et
WT/DS48/AB/R, para. 201
1290
L’article 13 du Memorandum d’accord sur les règles et procédures régissant le règlement des différends prévoit que :
« chaque groupe spécial aura le droit de demander à toute personne ou à tout organisme qu’il jugera approprié des
renseignements et des avis techniques. Toutefois, avant de demander de tels renseignements ou avis à toute
personne ou à tout organisme relevant de la juridiction d’un Membre, il en informera les autorités de ce Membre.
Les Membres devraient répondre dans les moindres délais et de manière complète à toute demande de
renseignements présentée par un groupe spécial qui jugerait ces renseignements nécessaires et appropriés. Les
renseignements confidentiels ne seront pas divulgués sans l’autorisation formelle de la personne, de l’organisme
ou des autorités du Membre qui les aura fournis ».
En vertu de cet article, le groupe spécial a le pouvoir de demander, lors du règlement d’un différend, des renseignements à
l’une ou l’autre des parties au différend. Ce pouvoir demeure toutefois discrétionnaire et inconditionné.
RUIZ-FABRI H., « Preuve et secret dans le règlement des différends de l’Organisation mondiale du commerce », L’Astrée,
Vol. 12, 2000, p. 62

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

libérer de la charge de fournir des preuves scientifiques suffisantes pour justifier la


mesure qu’il a adopté. 1291

612. En conséquence, un Membre de l’OMC qui ne produit pas de produits


génétiquement modifiés et désire restreindre, voire d’interdire, leur importation, ne
peut pas compter sur les Membres exportateurs pour obtenir les données nécessaires à
établir les bases scientifiques de son choix. Il demeure contraint de faire face à deux
options : soit accepter les conclusions des Membres exportateurs et, plus précisément,
des entreprises privées qui détiennent pour l’instant le monopole du savoir en la
matière ; soit posséder lui-même une réelle capacité d’argumentation scientifique à
l’appui de son allégation des risques. C’est-à-dire qu’il doit pouvoir recueillir les
connaissances techniques et scientifiques suffisantes et précises, qui lui permettront
de répondre à toutes les exigences d’évaluation des risques et de pourvoir passer les
tests de cohérence et de proportionnalité. 1292 Or, un Membre choisissant la deuxième
option ne peut pas s’assurer que sa mesure réussit nécessairement le contrôle
juridictionnel de l’ORD. En réalité, ce dernier peut toujours décider de s’en remettre
à un avis scientifique différent, et déclarer l’incompatibilité d’une mesure avec
l’Accord SPS, par son seul jugement sur le caractère suffisant des preuves
scientifiques présentées par le Membre concerné.1293 Ainsi, les Membres de l’OMC
voient leur capacité de se baser sur un courant scientifique minoritaire demeurer
seulement sur le plan théorique. 1294

613. Les dispositions de l’Accord SPS relatives à la justification scientifique,


ainsi que les interprétations jurisprudentielles de celles-ci, imposent un fardeau de

1291
Dans l’affaire Japon – Pommes, le Japon prétendait que les Etats-Unis, en tant qu’Etat exportateur touché par la maladie
que la mesure en cause entendait prévenir, possédaient davantage de renseignements concernant le feu bactérien qu’un pays
comme le Japon où la maladie n’existait pas. Selon Le Groupe spécial, le fait que le pays exportateur dispos e de
connaissances plus étendues ne consiste pas « un facteur qui devrait justifier automatiquement l’attribution différente de la
charge de la preuve ou l’imposition à une partie d’une charge de la preuve plus lourde ». Japon – Mesures visant
l’importation de pommes, Rapport du groupe spécial, adopté le 15 juillet 2003, WT/DS245/R, para. 8.44
1292
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 205
1293
CHRISTOFOROU Th., « Science, Law and Precaution in Dispute Resolution on Health and Environmental Protection :
What Role for Scientific Experts ? », op. cit., p. 265 ; OUELLET R., Le rôle de la science dans l’Accord sur l’application
des mesures sanitaires et phytosanitaires de l’OMC, op. cit., p. 286 ; également OUELLET R., « L’Accord sur l’application
des mesures sanitaires et phytosanitaires de l’OMC et les OGM ou de la difficulté de prévoir les résultats de croisements
pourtant inéluctables », in R. Ouellet, M. Blanquet et N. de Grove-Valdeyron (dir.), Sécurité alimentaire et OGM, Toulouse,
Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, 2007, p. 149
Pour une analyse approfondie sur ce point, voir DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du
1294

GATT, op. cit., pp. 192 – 198

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

recherche scientifique très lourd aux Membres de l’OMC désirant adopter une mesure
restreignant le commerce international. Cependant, en ce qui concerne les produits
génétiquement modifiés, on se trouve face à diverses difficultés, qui empêchent la
réalisation des études déterminantes quant à leur inocuité.1295 Dans cette situation, on
s’interroge naturellement si et dans quelle mesure un Membre pourra prendre une
mesure à titre de précaution, lorsqu’il ne possède pas toutes les preuves lui permettant
d’effectuer une évaluation de risques qui remplit toutes les exigences de l’Accord
SPS.

Paragraphe 3 - Le recours extrêmement difficile aux mesures de


précaution pour faire face à l’incertitude scientifique du secteur
biotechnologique

614. L’Accord SPS prescrit un ensemble d’exigences rigoureuses contraignant


les Membres de l’OMC à fonder leurs mesures de protection sur une justification
scientifique. Il leur reconnaît toutefois un droit autonome d’agir avec « prudence et
précaution », au cas où les preuves scientifiques à leur disposition ne permettent pas
d’établir, avec certitude, le risque qui pourrait résulter de l’importation de certains
produits et menacer la santé humaine ou l’environnement sur leur territoire. Il s’agit
en particulier de l’article 5.7 de l’Accord SPS, aux termes duquel les Membres de
l’OMC sont autorisés de recourir à une mesure de précaution, à titre provisoire et en
fonction des preuves scientifiques disponibles. Cependant, la conformité intégrale
d’une telle mesure avec les dispositions de l’Accord SPS, doit être assurée par des
efforts continus visant à obtenir les renseignements additionnels nécessaires pour
procéder à une évaluation plus objective du risque. La mesure provisoire ainsi
adoptée doit aussi faire l’objet d’une révision dans un délai raisonnable. 1296

615. Si le libellé de l’article 5.7 traduit une certaine incorporation du principe


de précaution dans l’Accord SPS, cette incorporation demeure très timide et

1295
Dans son œuvre, G. Dufour a énuméré plusieurs difficultés de recherche scientifique en matière d’OGM : la nouveauté de
la technologie, la difficulté à obtenir des renseignements liés aux méthodes de détection, le manque d e clarté des
informations relatives aux recombinaisons d’ADN, la nécessité de mener des études sur une plus longue période,
l’imprécision des résultats obtenus, le monopole du savoir par une poignée d’industrie, le manque de ressources de nombreux
pays, etc. Ibid., p. 238
1296
Pour le texte de l’article 5.7 de l’Accord SPS, voir le présent travail, note de bas de page 1145

- 391 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

strictement encadrée par les paramètres contenus dans cet article. 1297 Notamment,
l’application de cet article est réservée uniquement pour des situations
1298
d’« insuffisance de preuves scientifiques ». Quant au principe de précaution, tel
qu’il est formulé en droit international public général, il ne trouve pas son application
au sein de l’OMC. 1299 On observe, sans aucune difficulté, que l’Accord SPS restreint
considérablement l’autonomie dont les Membres de l’OMC peuvent jouir, quand ils
tentent de recourir à une mesure de précaution pour contrôler l’importation des
produits qu’ils considèrent comme potentiellement dangereux. De plus, l’état actuel
des connaissances relatives à la biotechnologie rend extrêmement difficile pour les
Membres d’exercer une telle autonomie résiduelle dans la réglementation du
commerce des produits génétiquement modifiés.

616. Une analyse minutieuse de la jurisprudence relative à l’Accord


SPS permet de révéler, dans un premier temps, une forte réticence de l’OMC à
considérer le principe de précaution en tant que principe juridique pertinent, tant pour
interpréter les dispositions de l’Accord SPS, que pour justifier une mesure SPS .1300

617. Dans l’affaire CE – Hormones, le principe de précaution a été pour la


première fois invoqué en tant que « règle pertinente de droit international applicable

1297
Sur la définition et l’origine du principe de précaution, voir le présent travail, note de bas de page 1091, 1092 et 1142
1298
Voir le présent travail, para. 621 – 623
1299
Il convient de souligner ici que, si l’article 5.7 de l’Accord SPS consiste à une sorte d’expression du principe de
précaution, il se distingue manifestement à ce principe. L’étude de G. Dufour illustre bien les différences entre le principe de
précaution prévu par l’Accord SPS et celui développé en droit international de l’environnement, notamment celui contenu
dans le Protocole de Carthagène. Ces différences résident précisément dans le seuil de connaissances nécessaires po ur faire
jouer la précaution, ainsi que dans la manière de concevoir le risque et la précaution. Par exemple, l’Accord SPS ne tient pa s
compte de l’incertitude scientifique et l’article 5.7 exige qu’une mesure de précaution ne peut être adoptée qu’en situa tion de
preuves scientifiques insuffisantes. Tandis qu’en droit international de l’environnement, la seule existence de présomptions
sérieuses du risque découlant d’expériences préliminaires ou de théories valables suffit à justifier la prise de mesure de
précaution. Le Protocole de Carthagène n’exclut pas, quant à lui, l’incertitude scientifique. Par ailleurs, contraire à ce qu i est
prévu dans les règles d’attribution de la charge de la preuve dégagées de l’Accord SPS, le Protocole de Carthagène incombe
à l’Etat exportateur des produits transgéniques l’obligation de fournir des renseignements sur la sécurité du produit exporté
et de défrayer les coûts afférents à une nouvelle évaluation. Voir DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords
SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp. 277 – 281
Egalement, comme l’a déclaré l’Organe d’appel dans l’affaire CE – Hormones, il « n’est pas nécessaire de poser en principe
que l’article 5.7 est exhaustif en ce qui concerne la pertinence du principe de précaution ». Communautés européennes –
Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 janvier 1998,
WT/DS26/AB/R et WT/DS48/AB/R, para. 124
1300
LANFRANCHI M.-P. et TRUILHE E., « La portée du principe de précaution », in J. Bourrinet et S. Maljean-Dubois
(dir.), Le commerce international des organismes génétiquement modifiés , Paris, La Documentation française, 2002, pp. 75 –
83

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

dans les relations entre les parties » pour l’interprétation de l’Accord SPS. 1301 En
l’espèce, les Communautés européennes se sont référées au principe de précaution, en
tant qu’ « une règle coutumière générale du droit international ou du moins un
principe de droit général », pour soutenir que leur décision d’embargo à l’égard de la
viande traitée aux hormones était établie sur la base d’une évaluation des risque s.1302
Cependant, le Groupe spécial avait pour avis que, même si le principe de précaution
pourrait être utilisé pour interpréter l’Accord SPS, il ne l’emporterait pas sur l’énoncé
1303
explicite des articles 5.1 et 5.2. Le Groupe spécial a conclu ainsi à
l’incompatibilité de la mesure prise par les Communautés européennes avec les
dispositions de l’Accord SPS, du fait qu’elle n’avait pas été établie sur la base d’une
évaluation scientifique des risques. 1304 L’Organe d’appel a confirmé la décision du
Groupe spécial sur ce point, en déclarant particulièrement que « le principe de
précaution, du moins en dehors du droit international de l’environnement, n’avait pas

1301
Selon les constatations de l’Organe d’appel dans l’affaire Etats-Unis – Normes concernant l’essence nouvelle et ancienne
formules, le droit de l’OMC n’entend pas s’isoler cliniquement du reste du droit international public. L’article 3.2 du
Mémorandum d’accord prévoit explicitement que les Accords de l’OMC doivent être in terprétés « conformément aux règles
coutumières d’interprétation du droit international public ». Ces règles coutumières d’interprétation sont codifiées dans
l’article 31 de la Convention de Vienne sur le droit des traités de 1969. Il est stipulé dans Para graphe 3 alinéa c de l’article
31 que l’interprétation d’un traité doit prendre en ligne du compte « toute règle pertinente de droit international applicable
dans les relations entre les parties ».
Voir Etats-Unis – Normes concernant l’essence nouvelle et ancienne formules, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 29
avril 1996, WT/DS2/AB/R, pp. 18 – 19
1302
Précisément, les Communautés européennes one allégué que le principe de précaution était devenu une règle coutumière
générale du droit international ou du moins un principe de droit général. En conséquence, il devait être utilisé pour
interpréter les dispositions de l’Accord SPS, notamment celles relatives à l’évaluation des risques, à savoir les articles 5. 1,
5.2 et l’Annexe A 4) de l’Accord SPS. Ce faisant, il est tout à fait possible qu’une évaluation des risques satisfait les
exigences de l’Accord SPS, même si les scientifiques ne s’accordaient pas sur la possibilité et l’ampleur du risque, ni que
tous les Membres de l’OMC ou la plupart d’entre eux perçoi vent et évaluent le risque de la même façon.
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-Unis,
adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 8.157 et 8.158 ; Rapport du groupe spécial Canada, adopté le 18 août 1997,
WT/DS48/R/CAN, para. 8.160 et 8.161 ; Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R,
WT/DS48/AB/R, para. 16 et 121
1303
Il semble ainsi que, même si le principe de précaution constituait une règle véritable du droit international, il ne pourrait
pas justifier les mesures SPS qui étaient néanmoins incompatibles avec les obligations imposées aux Membres de l’OMC par
les dispositions pertinentes de l’Accord SPS.
Sur ce point, le Groupe spécial a précisé que
« dans la mesure où ce principe pourrait être considéré comme faisant partie du droit coutumier international et
pourrait être utilisé pour interpréter l’article 5.1 et 2 concernant l’évaluation des risques en tant que règle
coutumière d’interprétation du droit international public (au sens de l’article 3.2 du Mémorandum d’accord sur le
règlement des différends), nous estimons qu’il ne l’emporterait pas sur l’énoncé explicite de l’article 5.1 et 2
indiqué ci-dessus, étant donné en particulier que ce principe a été incorporé, avec un sens spécifique, à l’article 5.7
de l’Accord SPS ».
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-Unis,
adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 8.157; Rapport du groupe spécial Canada, adopté le 18 août 1997,
WT/DS48/R/CAN, para. 8.160
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport du groupe spécial Etats-
1304

Unis, adopté le 18 août 1997, WT/DS26/R/USA, para. 8.158; Rapport du groupe spécial Canada, adopté le 18 août 1997,
WT/DS48/R/CAN, para. 8.161

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

encore faire l’objet d’une formulation faisant autorité ». 1305 Pour l’Organe d’appel, il
est vrai que plusieurs dispositions de l’Accord SPS ont pris en compte le p rincipe de
précaution. Or, une telle incorporation de précaution dans l’Accord SPS n’avait pas
pour motif de justifier des mesures SPS incompatibles avec les obligations des
Membres énoncées dans cet Accord. 1306

Plus récemment, le Groupe spécial a refusé, une fois de plus, de considérer le


principe de précaution comme règle de droit international pertinente pour
l’interprétation de l’Accord SPS. C’est dans l’affaire CE – Produits
biotechnologiques que les Communautés européennes ont tenté de convaincre le
Groupe spécial d’interpréter les différentes dispositions de l’Accord SPS à la lumière
du principe de précaution, en alléguant que ce principe était « devenu un principe à
part entière et général du droit international ». 1307 Ayant noté les controverses sur le
statut du principe de précaution en droit international, le Groupe spécial s’est abstenu
de se prononcer sur la question de savoir si le principe de précaution est ou non un
principe reconnu de droit international général ou coutumier.1308 Il résulte d’une telle
attitude du Groupe spécial que l’on n’a jamais reconnue au principe de précaution le
statut de règle applicable entre les parties. En conséquence, le principe de précaution
n’a jamais vraiment servi à l’ORD comme outil d’interprétation de l’Accord SPS au

1305
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés, Rapport de l’Organe d’appel, adopté
le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R, WT/DS48/AB/R, para. 12 3
1306
Ibid., para. 124
Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la commercialisation des produits biotechnologiques ,
1307

Rapport du groupe spécial, adopté le 29 septembre 2006, WT/DS291/R, WT/DS292/R et WT/DS293/R, para. 7.78
1308
Le Groupe spécial a remarqué en particulier qu’
« il n’y a eu, jusqu’ici, aucune décision faisant autorité prise par une cour ou un tribunal international qui
reconnaisse le principe de précaution en tant que principe de droit international général ou coutumier. Il e st exact
que des dispositions appliquant explicitement ou implicitement le principe de précaution ont été incorporées dans
de nombreuses conventions et déclarations internationales, même si, pour la plupart, il s’agit de conventions et de
déclarations sur l’environnement. Par ailleurs, le principe a été invoqué et appliqué par les Etats au niveau
national, là encore dans le cadre essentiellement du droit environnemental national. D’un autre côté, des questions
subsistent en ce qui concerne la définition et la teneur précises du principe de précaution. Enfin, en ce qui
concerne la doctrine, nous notons que de nombreux auteurs ont été d’avis que le principe de précaution existait en
tant que principe général dans le droit international. Dans le même temps, com me l’Organe d’appel l’a déjà noté,
d’autres se sont dits sceptiques et considèrent que le principe de précaution n’a pas encore atteint le statut de
principe général dans le droit international. Etant donné que le statut juridique du principe de précaution reste
incertain, … nous considérons que la prudence nous suggère de ne pas essayer de régler cette question complexe,
en particulier s’'il n’'est pas nécessaire de le faire ».
Ibid., para. 7.88 – 7.89

- 394 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

titre de « règle pertinente de droit international applicable dans les relations entre les
parties ». 1309

618. Dans une telle ambiance, il n’est pas surprenant que l’ORD n’accorde
non plus aux Membres de l’OMC la possibilité d’invoquer directement le principe de
précaution, dans le but de justifier leurs mesures entravant le commerce international.
Cette question a été abordée par le Groupe spécial dans l’affaire CE – Produits
biotechnologiques. En l’espèce, les parties plaignantes ont allégué que, le moratoire
appliqué par les Communautés européennes depuis octobre 1998 en ce qui concerne
l’approbation des produits biotechnologiques, l’avait été avec un « retard injustifié »
et n’était ainsi pas en conformité avec les prescriptions de l’article 8 et celles de
l’Annexe C 1) a) de l’Accord SPS. 1310 D’après les Communautés européennes, l’état
des connaissances scientifiques en matière d’OGM devrait permettre de justifier les
retards causés par des demandes de renseignements additionnels nécessaires pour
achever une évaluation des risques. Ces demandes sont tout à fait légitimes, parce que
le fait que le produit en cause résulte de l’application d’une nouvelle technologie dont
le caractère sécuritaire n’a pas encore été prouvé par la science, exige en soi les Etats
d’agir avec prudence et précaution. Dans cette logique, le principe de précaution doit
être pris en compte lors d’évaluer le « caractère injustifié » du retard des procédures
d’approbation communautaires au titre de l’Annexe C 1) a). 1311

Le Groupe spécial a constaté à cet égard qu’aucune contradiction n’existait


entre l’obligation énoncée par l’Annexe C 1) a) d’achever les procédures
d’approbation sans retard injustifié et l’application d’une approche de prudence et de

1309
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., 2011, p. 288
1310
Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la commercialisation des produits biotechnologiques ,
Rapport du groupe spécial, adopté le 29 septembre 2006, WT/DS291/R, WT/DS292/R et WT/DS293/R, para. 7.1466
Précisément, l’article 8 de l’Accord SPS dispose que :
« les Membres se conformeront aux dispositions de l’Annexe C dans l’application des procédures de contrôle,
d’inspection et d’homologation, y compris les systèmes nationaux d’hom ologation de l’usage d’additifs ou
d’établissement de tolérances pour les contaminants dans les produits alimentaires, les boissons ou les aliments
pour animaux, et par ailleurs feront en sorte que leurs procédures ne soient pas incompatibles avec les disp ositions
du présent accord ».
Et l’Annexe C 1) a) du même accord dispose qu’ :
« en ce qui concerne toutes procédures visant à vérifier et à assurer le respect des mesures sanitaires ou
phytosanitaires, les Membres feront en sorte a) que ces procédures soi ent engagées et achevées sans retard
injustifié […] ».
1311
Ibid., para. 7.1485

- 395 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1312
précaution. En effet, l’Annexe C 1) a) n’empêche pas les Membres soucieux
d’exiger des renseignements ou clarifications supplémentaires pour assurer que leurs
prescriptions SPS pertinentes sont respectées. 1313 Mais l’application d’une approche
de prudence et de précaution doit être soumise à certaines limites, de sorte que
l’approche de précaution n’absorbe pas la discipline imposée par l’Annexe C 1) a),
soit que des procédures d’approbation soient engagées et achevées sans retard
injustifié. 1314 Par conséquent, même si un Membre était autorisé à agir suivant une
approche de précaution, c’était son obligation fondamentale d’« arriver à une décision
au sujet d’une demande ». 1315 Il ne peut pas invoquer les motifs tels que « la science
en constante évolution, la complexité et l’incertitude scientifiques, et des
renseignements ou données scientifiques disponibles limités », en eux-mêmes et à eux
seuls, pour justifier le retard de ses décisions de fond en matière
d’approbation. 1316 Ainsi, le Groupe spécial a rejeté l’allégation des Communautés
européennes que le principe de précaution permettait de justifier le retard des
procédures d’approbation d’un produit, en attendant des renseignements scientifiques
supplémentaires. 1317

619. D’ailleurs, le Groupe spécial a exprimé clairement sa réticence de se


prononcer sur le principe de précaution, quand celui-ci a été invoqué par les
Communautés européennes en tant que principe général du droit international pour
justifier leurs mesures de sauvegarde contestées. 1318 Le Groupe spécial a trouvé

1312
Ibid., para. 7.1523
1313
Ibid., para. 7.1522
1314
Ibid., para. 7.1523
1315
Ibid., para. 7.1523
1316
Ibid., para. 7.1526
1317
Ibid., para. 7.1527
Pour le Groupe spécial, la disposition de l’Ann exe C 1) a) ne devrait pas être interprétée « comme autorisant les Membres à
se mettre dans une sorte de position d’attente pendant qu’ils ou d’autres entités engagent des recherches en vue d’obtenir de s
renseignements et données scientifiques additionnels ». L’obligation fondamentale impliquée dans cet article est
« l’obligation faite aux Membres d’arriver à une décision de fond ». Cela ne veut pas dire que « les décisions de fond au
sujet des demandes doivent donner une réponse clairement affirmative ou n égative aux demandeurs ». Il est toujours possible
pour les Membres d’« accorder des approbations limitées dans le temps ou des approbations soumises à d’autres conditions
appropriées ».
1318
Ibid., para. 4.523 et 4.743
Pour les Communautés européennes,
« des risques particuliers ne peuvent être évalués et potentiellement identifiés dans l’évaluation des risques que sur
la base des renseignements scientifiques disponibles au moment de l’évaluation. Les connaissances scientifiques ne
sont peut-être pas suffisantes pour identifier clairement le risque. En outre, les risques ne seront peut -être connus
ou pertinents qu’à une étape ultérieure. C’est pourquoi l’approche (ou le principe) de précaution devient très

- 396 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

simplement inutile d’examiner l’argument des Communautés européennes, puisque


celui-ci avait déjà été traité suffisamment sous l’angle de l’article 5.7 de l’Accord
SPS.1319

620. Ainsi, l’ORD a écarté la pertinence du principe de précaution, dans sa


formulation connue en droit international public général, à l’égard des relations
commerciales entre les Membres de l’OMC. La seule possibilité pour les Membres
d’agir à titre de précaution est réservée par l’article 5.7 de l’Accord SPS, dont la
réalisation demeure encore incertaine. Il s’agit d’une précaution conditionnelle, à
laquelle le recours est strictement encadré par les paramètres énoncés à l’article 5.7.

621. Les constatations de l’ORD relatives aux conditions d’application de


l’article 5.7 ont démontré, dans un deuxième temps, une extrême difficulté pour un
Membre d’invoquer avec succès cette précaution réduite afin de justifier sa mesure
restrictive pour le commerce. Précisément, en fixant un seuil de connaissances
scientifiques disponibles au moment du recours à la précaution, l’ORD restreint
l’application de l’article 5.7 aux seules situations d’« insuffisance de preuves
scientifiques ». Il impose de plus un lourd fardeau de recherche au Membre ayant
invoqué l’article 5.7, en l’obligeant de façon implicite de procéder à une évaluation
des risques en cause afin de pourvoir fournir des « renseignements additionnels »
dans un délai raisonnable.

622. En effet, la première phrase de l’article 5.7 énonce les obligations


préalables qu’un Membre de l’OMC doit respecter avant la mise en place de sa
mesure de précaution provisoire. 1320 Celle-ci ne peut être imposée qu’à une situation
dans laquelle « les informations scientifiques pertinentes sont insuffisantes », et doit

pertinent. Les gouvernements qui sont prudents en matière de gestion et de réglementation des risques ont le droit
d’élaborer et d’appliquer des sauvegardes appropriées pour protéger les citoyens et l’environnement. Ils ont le
droit d’adopter des options en matière de gestion des risques, telles qu’un progr amme de surveillance générale
appropriée, qui permettent de déceler et identifier toute incidence négative qui n’avait pas été envisagée ni prévue
lors du processus initial d’évaluation des risques. Cette approche est entièrement conforme à l’évolution au niveau
international ».
1319
Ibid., para. 7.3220
1320
Le présent travail, note de bas de page 1145

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

être adoptée « sur la base des renseignements pertinentes disponibles ». 1321 Dès lors,
on s’interroge sur la question de savoir dans quelles circonstances les preuves
scientifiques peuvent être considérées comme « insuffisantes ». Les réponses de
l’ORD à cette question ont contribué à circonscrire, de façon assez précise,
l’applicabilité de l’article 5.7 dans une sphère tellement étroite.

D’un côté, l’article 5.7 ne reconnaît pas aux Membres de l’OMC la possibilité
d’invoquer le principe de précaution, pour faire face à la situation dans laquelle les
preuves scientifiques disponibles permettent de procéder à une évaluation des risques
conformément à l’article 5.1 de l’Accord SPS. Ce point de vue a été élucidé par
l’Organe d’appel dans l’affaire Japon – Pommes, où le Japon a invoqué l’article 5.7
pour justifier ses restrictions quarantenaires relatives à l’importation des pommes
provenant des Etats-Unis. D’après l’Organe d’appel, le caractère insuffisant des
preuves scientifiques pertinentes peut être constaté, dans le cas où « l’ensemble de
preuves scientifiques disponibles ne permettent pas, sur le plan quantitatif ou
qualitatif, de procéder à une évaluation adéquate des risques telle qu’elle est exigée
par l’article 5.1 et définie dans l’Annexe A de l’Accord SPS ». 1322 De cette façon,
l’Organe d’appel a confirmé la conclusion du Groupe spécial que la mesure restrictive
du Japon n’avait pas satisfait la première condition d’application de l’article 5.7.
Parce qu’il existait, depuis deux cents ans, une masse de renseignements scientifiques
de qualité, qui permettraient de procéder à une évaluation du risque de transmission
du feu bactérien au Japon par l’importation des pommes américaines. 1323

Japon – Mesures visant les produits agricoles, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 22 février 1999, WT/DS76/AB/R,
1321

para. 89
1322
Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 26 novembre 2003,
WT/DS245/AB/R, para. 179
Pour aboutir à cette constatation, l’Organe d’appel a noté qu’il était instructif de lire l’article 5.7 dans le contexte plus
général de l’article 5 de l’Accord SPS, qui s’intitule « Evaluation des risques et détermination du niveau approprié de
protection sanitaire ou phytosanitaire ». Ayant énoncé une discipline essentielle dans le cadre de l’article 5, l’article 5.1
éclaire les autres dispositions de l’article 5, y compris l’article 5.7. En outre, la deuxième phrase de l’article 5.7 fait
référence à une « évaluation plus objective du risque ». De ces éléments, l’Organe d’appel a pu dégager un lien entre la
prescription d’insuffisance des preuves scientifiques pertinentes et l’obligation de procéder à une évaluation des risques
conformément à l’article 5.1. Ainsi, lorsqu’il s’agit de la conformité des restrictions japonaises à l’article 5.7, la questi on la
plus importante est de savoir si les preuves pertinentes « sont suffisantes pour permettre d’évaluer la probabilité de l’entrée,
de l’établissement ou de la dissémination… du feu bactérien, au Japon ».
Au cours de son raisonnement, le Groupe spécial a remarqué que les études sci entifiques et l’expérience pratique se sont
1323

accumulées depuis deux cents ans en ce qui concerne le risque de transmission du feu bactérien par les pommes. On n’assiste
donc plus au genre de situation visé par l’article 5.7, qui est destiné plutôt « à être invoqué dans les situations où l’on n’avait
pas ou peu de preuves dignes de foi sur la question considérée ». Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport
du groupe spécial, adopté le 15 juillet 2003, WT/DS245/R, para. 8.219

- 398 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

De l’autre côté, la précaution au titre de l’article 5.7 ne peut pas être invoquée
en cas d’« incertitude scientifique ». Cette notion a été établie par l’Organe d’appel
dans l’affaire Japon – Pommes. A l’occasion de l’appel, le Japon a contesté la
constatation du Groupe spécial quant au caractère suffisant des preuves scientifiques
concernant le risque en cause, sous prétexte que les débats scientifiques portant sur
certains aspects de la transmission du feu bactérien n’avaient pas encore abouti à une
conclusion. La mesure restrictive japonaise était ainsi imposée pour faire face à une
situation d’« incertitude que les preuves scientifiques ne permettent pas de régler »,
situation qui relève également à l’article 5.7. 1324 L’Organe d’appel a préféré pourtant
faire une distinction entre la situation d’incertitude scientifique et celle d’insuffisance
des preuves scientifiques, tout en soulignant que « ces deux notions ne sont pas
interchangeables », et que l’article 5.7 ne fait référence qu’à cette dernière, la
suffisance des preuves scientifiques et non pas à la première, la situation d’incertitude
scientifique. 1325 Sans aller plus loin pour préciser les différences entre ces deux
notions, l’Organe d’appel a exclu simplement l’ « incertitude scientifique » comme
motif pour déclencher une mesure de précaution au sens de l’arti cle 5.7.1326 De même,
lors de se prononcer sur l’affaire Canada - Maintien de la suspension, l’organe
d’appel a affirmé que l’expression d’« insuffisance des preuves scientifiques
pertinentes » ne devrait pas couvrir la situation dans laquelle il existe seulement une
« controverse scientifique ». 1327 Il nous paraît ainsi que l’article 5.7 exige, en tout état

De même, l’Organe d’appel a indiqué que l’ensemble des preuves scientifiques disponibles permettraient de procéder à une
évaluation sur la probabilité de l’entrée, de l’établissement ou de la dissémination du feu bactérien au Japon par
l’intermédiaire des pommes provenant des Etats-Unis. En conséquence, « en ce qui concerne le risque de transmission du feu
bactérien par les pommes exportées des Etats-Unis vers le Japon, … les “preuves scientifiques pertinentes” ne sont pas
“insuffisantes” au sens de l’article 5.7 ». Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport de l’Organe d’appel,
adopté le 26 novembre 2003, WT/DS245/AB/R, para. 182
Japon – Mesures visant l’importation de pommes, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 26 novembre 2003,
1324

WT/DS245/AB/R, para. 183


1325
Sur ce point, l’Organe d’appel est d’avis que :
« l’application de l’article 5.7 est déclenchée non par l’existence d’une incertitude scientifique mais plutôt par
l’insuffisance des preuves scientifiques. Le texte de l’article 5.7 est clair : il fait référe nce aux “cas où les preuves
scientifiques pertinentes seront insuffisantes” et non à l’“incertitude scientifique”. Ces deux notions ne sont pas
interchangeables. Par conséquent, nous ne pouvons pas accepter l’approche du Japon consistant à interpréter
l’article 5.7 à travers le prisme de l’“incertitude scientifique” ».
Ibid., para. 184
1326
CHIH N. H., « Can Article 5.7 of the WTO SPS Agreement be a Model for the Precautionary Principle? », Script-ed, Vol.
4, n°4, 2007, p. 374
1327
Selon l’Organe d’appel,

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

de cause, une certaine connaissance acquise mais incomplète, et écarte nettement la


situation dans laquelle ce qui est connu relève davantage de la théorie scientifique et
du doute.1328

623. On observe aisément que les interprétations de l’ORD sur la notion


d’« insuffisance des preuves scientifiques » ont pu fixer un seuil difficile à surmonter
pour invoquer la précaution et ainsi restreindre sévèrement le champ d’application de
l’article 5.7. Dans ces circonstances, le recours par les Membres de l’OMC à des
mesures de précaution est extrêmement limité : il n’est possible que dans le seul cas
où certaines connaissances relatives au risque à prévenir sont déjà acquises par les
scientifiques, mais ne permettent pas encore de procéder à une évaluation des risques
conformément à l’article 5.1 de l’Accord SPS. 1329 Si, très rarement, un Membre arrive
à prouver que sa mesure de précaution a été adoptée en situation d’insuffisance de
preuves scientifiques, il devra encore démontrer qu’il s’efforcé d’« obtenir des
renseignements additionnels nécessaire pour procéder à une évaluation plus objective
du risque », et qu’il a examiné la mesure en cause « dans un délai raisonnable ».

« l’existence d’une controverse scientifique n’est en soi pas suffisante pour conclure que les preuves scientifiques
pertinentes sont “insuffisantes” ».
Il a considéré cependant qu’
« il peut être possible de procéder à une évaluation des risques satisfaisant aux prescriptions de l’article 5.1 même
s’il y a au sein de la communauté scientifique divergence de vues en ce qui concerne un risque particulier. En
revanche, l’article 5.7 concerne les situations où les lacunes dans l’ensemble des preu ves scientifiques ne
permettent pas à un Membre de l’OMC d’arriver à une conclusion suffisamment objective en ce qui concerne le
risque. Lorsqu’il détermine si de telles lacunes existent, un Membre ne doit pas exclure les preuves scientifiques
pertinentes en provenance de toute source compétente et respectée. Dans les cas où il existe, entre autres opinions,
un avis scientifique compétent et respecté qui met en question la relation entre les preuves scientifiques pertinentes
et les conclusions en ce qui concerne le risque, de sorte qu’il n’est pas possible de procéder à une évaluation
suffisamment objective du risque sur la base des preuves scientifiques existantes, un Membre peut adopter des
mesures provisoires au titre de l’article 5.7 sur la base de cet a vis compétent et respecté ».
Canada – Maintien de la suspension d’obligations dans le différend CE – Hormones, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le
16 octobre 2008, WT/DS321/AB/R, para. 677
1328
Dans son étude, O. Godard a élucidé les différences entre l’incertitude scientifique et l’insuffisance des preuves
scientifiques. Dans le cas d’incertitude scientifique, les scientifiques demeurent incapables de se prononcer sur les
phénomènes de base qui sont pourtant au fondement de la réalisation possible ou probable des dommages. Ils n’arrivent non
plus à établir objectivement la distribution des probabilités. En conséquence, on fait face au risque hypothétique et non
avéré, à l’incertitude scientifique. Dans le cas d’insuffisance des preuves scientifiques, le manque de preuves concerne
essentiellement des variables non définies, mais la nature physique du dommage encouru est élucidée.
GODARD O., « Le principe de précaution et la proportionnalité face à l’incertitude scientifique », in Conseil d’Etat, Rapport
Public 2005 – Responsabilité et socialisation du risque, Paris, La Documentation française, 2005, pp. 390 – 392
1329
Par exemple, un Membre pourrait invoquer l’insuffisance des preuves scientifiques , quand son évaluation des risques fait
état d’une possibilité, non pas d’une probabilité telle qu’elle est exigée par l’article 5.1, d’entrée, d’établissement ou de
dissémination du risque en cause. DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit.,
pp. 245 et 260

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

624. L’obligation de mener à bien des recherches en cours quant au risque à


prévenir est prévue à la deuxième phrase de l’article 5.7, 1330 dont les premières
interprétations sont données par l’ORD lors de l’affaire Japon – Produits agricoles II.
En occurrence, le Groupe spécial a considéré que les études fournies par le Japon
pour soutenir ses allégations relatives à l’article 5.7, ne permettaient pas d’examiner
le caractère approprié de sa mesure de quarantaine – essais par variété pour la levée
de l’embargo sur certains produits agricoles étrangers. 1331 En outre, ces essais ont été
appliqués depuis au moins une vingtaine d’années, sans être soumis à aucune révision
subséquente. Le Groupe spécial a donc constaté que le Japon ne s’était p as acquitté de
ses obligations d’« obtenir les renseignements additionnels » et d’examiner en
conséquence sa mesure de quarantaine « dans un délai raisonnable ». 1332 L’Organe
d’appel a confirmé cette conclusion en ajoutant que, même si une mesure provisoire
est adoptée en raison de l’insuffisance des preuves scientifiques, le Membre concerné
ne peut pas être dispensé de son obligation de ne pas maintenir le mesure SPS sans
preuves suffisantes. 1333 Il est allé encore plus loin en déclarant que l’obligation
d’ « obtenir les renseignements additionnels » prescrit à l’article 5.7 implique en effet
que le Membre concerné devrait procède à une évaluation des risques. 1334 Certains
auteurs ont pu même comprendre de cette affaire que le maintien d’une mesure de
précaution au titre de l’article 5.7 ne peut pas être justifié, sauf si le Membre

1330
Voir le présent travail, note de bas de page 1145

Japon – Mesures visant les produits agricoles, Rapport du groupe spécial, adopté le 27 octobre 1998, WT/DS76/R, para.
1331

8.56
1332
Ibid., para. 8.58
1333
Précisément, l’Organe d’appel a estimé que l’article 5.7 de l’Accord SPS fait partie du contexte de l’article 2.2 et
« devrait être prise en considération pour interpréter l’obligation de ne pas maintenir une mesures SPS sans preuves
scientifiques suffisantes ». Cet article fonctionne « comme une exemption assortie de réserve de l’obligation énoncée à
l’article 2.2 de ne pas maintenir de mesures SPS sans preuves scientifiques suffisantes ».
Japon – Mesures visant les produits agricoles, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 22 février 1999, WT/DS76/AB/R,
para. 80
1334
Le raisonnement de l’Organe d’appel sur ce point est que :
« ni l’article 5.7 ni aucune autre disposition de l’Accord SPS n’établit des conditions préalables explicites
concernant les renseignements additionnels devant être collectés ou une procédure de collecte spécifique. En outre,
l’article 5.7 ne précise pas quels résultats effectifs doivent être obtenus ; l’obligation est de “s’efforcer d’obtenir”
des renseignements additionnels. Toutefois, l’article 5.7 indique qu’il faut obtenir les renseignements additionnels
en vue de permettre au Membre de procéder à “une évaluation plus objective du risque”. En conséquence, les
renseignements à obtenir doivent être en rapport avec la réalisation d’une telle évaluation du risque, c’est-à-dire
l’évaluation de la probabilité de l’entrée, de l’établissement ou de la dissémination, en l’espèce, d’un parasite en
fonction des mesures SPS qui pourraient être appliquées ».
Ibid., para. 92

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

concerné procède « sans délai » à une évaluation des risques lui permettant d’en
fournir la preuve scientifique. 1335

On peut donc dégager de la deuxième phrase de l’article 5.7 une obligation de


procéder à une évaluation des risques afin de justifier le maintien d’une mesure de
précaution. Cela nous paraît raisonnable au premier abord, si l’on considère que
l’objectif réel de la mesure de précaution n’est jamais d’autoriser un Etat à prétendre
indéfiniment à une situation d’insuffisance de preuves scientifiques. Cependant, en
vertu des règles établies par l’ORD relatives à l’attribution de la charge des preuves,
ce est au Membre invoquant l’article 5.7 de prouver le caractère dangereux pour la
santé ou l’environnement des produits en question. Rien dans l’Accord SPS n’oblige
les Membres et les entreprises possédant les informations pertinentes à les
divulguer.1336 Cela va sans dire que certaines informations sont strictement protégées
1337
par le secret industriel. Dans ces circonstances, le fardeau de recherches
scientifiques imposé au Membre désirant recourir à la précaution devient si lourd, que
l’on doute sérieusement de la réelle possibilité pour une majorité des Membres de
l’OMC de mettre en pratique leur faculté d’invoquer l’article 5.7, Membres qui
subissent des contraintes sévères quant aux moyens financiers et techniques
nécessaires à la réalisation de recherches concernées.

625. De cette première jurisprudence relative à l’Accord SPS, on peut déjà


remarquer une tendance de l’ORD d’adopter une approche rigide dans l’interprétation
et l’application des prescriptions de l’article 5.7. Cette tendance a un profond impact
sur la jouissance des Membres de l’OMC de leur droit souverain dans la
réglementation du commerce international des produits agroalimentaires. Surtout,
lorsqu’il a poursuivi le même type d’exercice pour régler les différends commerciaux
relatifs au produits génétiquement modifiés, domaine scientifique très complexe et
fortement évolutif, l’ORD a rendu encore plus problématique la capacité des

1335
DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 262
GODARD O., « Le principe de précaution comme norme de l’action publique, ou la proportionnalité en question », Revue
1336

économique, Vol. 54, n°6, 2003, pp. 1257 – 1259


ALLBEURY K. et TRUILHE E., « La preuve dans le règlement des différends à l’OMC. Applications possibles en
1337

matière d’OGM », in J. Bourrinet et S. Maljean-Dubois (dir.), Le commerce international des organismes génétiques
modifiés, Paris, La Documentation française, 2002, p. 298

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Membres de protéger la santé publique et l’environnement contre des risques, dont la


réalisation et l’importance divise encore la communauté scientifique.

626. En particulier, le rejet par l’ORD par rapport au recours de l’article 5.7
en cas de l’incertitude scientifique, a bloqué la possibilité pour les Membres de
l’OMC de se mettre à l’abri des mesures de précaution, lors qu’ils doivent faire face
aux risques potentiels liés aux produits génétiquement modifiés. C’est parce qu’il
existe actuellement, au moins dans le domaine public, encore peu de preuves précises
et fiables permettant d’établir les dangers, qui sont susceptibles d’être provoqués par
1338
la culture ou la consommation de ce type de produits. Les préoccupations
soulevées à propos de l’innocuité et de la sécurité des produits génétiquement
modifiés sont considérées, en grande partie, comme appartenant au domaine d e
l’incertitude scientifique. 1339 Néanmoins, l’ORD a réservé la possibilité d’adoption de
mesures SPS au titre de l’article 5.7 uniquement pour des situations d’insuffisance de
preuves scientifiques par rapport à un risque bien identifié. Tout risque non avéré est
traité comme faisant partie de l’incertitude scientifique et écarté du champ
d’application de l’article 5.7. 1340

627. De même, en refusant clairement l’applicabilité de l’article 5.7 à la


situation d’incertitude scientifique, l’ORD semble considérer que lorsqu’il existe une
évaluation des risques répondant aux exigences prévues par l’Accord SPS, on en
déduit qu’il existe des preuves scientifiques suffisantes. En plus, une telle situation
constitue un fait objectif et immuable. L’évolution des travaux scientifiques remettant
en question les conclusions préalables, ne permettrait pas de passer d’une situation de
suffisance à une situation d’insuffisance de preuves, et donc ne peut pas justifier
l’invocation de l’article 5.7. Seule une nouvelle évaluation conduite en conformité
avec les dispositions de l’Accord SPS permet de remplacer l’évaluation déjà produite

1338
Dans son étude, G. Dufour a résumé les raisons pour lesquelles peu de preuves scientifiques existent dans le domaine
public en ce qui concerne les risques potentiellement liés aux produits génétiquement modifiés : capacités financières et
techniques limitées des établissements publics et des ONG pour réaliser des recherches, nécessité d’étudier sur une longue
période de temps les effets, et difficultés d’obtenir les résultats détenus par les entreprises développant les produits
génétiquement modifiés. DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 252
1339
Ibid., p. 249
1340
Voir le présent travail, para. 621 – 623

- 403 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1341
et justifier l’adoption d’une mesure de protection. C’est ce que le Groupe spécial a
constaté dans les affaires CE – Produits biotechnologiques, lorsqu’il a examiné la
conformité des mesures de sauvegarde mise en place par les six membres des
Communautés européennes. 1342

Suivant la logique du Groupe spécial, dès lors qu’il existe déjà des évaluations
des risques démontrant l’innocuité et la sécurité de l’utilisation du produit concerné,
le doute est levé, personne ne peut désormais prétendre adopter une mesure de
précaution au titre de l’article 5.7. Le recours aux mesures de précaution n’est admis
que lorsqu’il y a une absence d’évaluation des risques. Quant aux aliments
transgéniques, ils ne sont jamais commercialisés avant qu’une évaluation des risques
ne soit effectuée. Le seuil établi par le Groupe spécial pour le recours à une mesure
de précaution, a pour effet de refuser à un Membre, qui met en doute les résultats
d’une évaluation préalablement conduite, d’agir avec précaution avant qu’une
nouvelles évaluation soit conclue conformément à l’article 5.1 de l’Accord SPS,
malgré l’existence des doutes sérieux émis par des études scientifiques fiables. 1343

1341
L’attitude de l’Organe d’appel sur ce point a changé lorsqu’il a examiné l’affaire Canada – Maintien de suspension. A
l’occurrence, l’Organe d’appel a reconnu la possibilité d’invoquer l’article 5.7, au cas où l’évolution des travaux
scientifiques remettaient en doute une évaluation des risques sans toutefois permettre que soit menée une n ouvelle évaluation
des risques. Canada – Maintien de la suspension d’obligations dans le différend CE – Hormones, Rapport de l’Organe
d’appel, adopté le 16 octobre 2008, WT/DS321/AB/R, para. 701
Pour certains auteurs, il s’agit d’un développement jurisprudentiel très important mais plutôt théorique, du fait que l’Organ e
d’appel n’a pas procédé à une analyse du dossier sur ce point. Il faut attendre une affaire subséquente traitant de ce sujet
pour savoir comment appliquer l’article 5.7 dans ce type de situation. DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des
accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., p. 275
1342
Afin de justifier leurs mesures de sauvegarde, les six pays membres des Communauté s européennes ont soumis
individuellement les différentes études scientifiques, dont certaines concluaient clairement d’un doute à un risque sérieux
relié à la commercialisation des produits biotechnologiques. Le Groupe spécial a toutefois refusé de les co nsidérées comme
constituant des évaluations des risques au sens de l’Accord SPS. Il a déclaré également la non applicabilité de l’article 5.7
pour justifier ces mesures de sauvegarde à titre de précaution. Sur ce point, le Groupe spécial avait pour motif q u’il n’y avait
pas « insuffisance de preuves scientifiques », en raison qu’il existait déjà, pour chaque produit en question, une évaluation
des risques. Ces évaluations ont été faites au niveau communautaire et servi à l’approbation de la commercialisatio n des
produits en question. Aucune entre elles ne signalait un danger potentiel de la commercialisation des produits
biotechnologiques.
Le Groupe spécial a déclaré en particulier que,
« lorsqu’il a été procédé à une évaluation des risques […], elle ne ces se pas d’être une évaluation des risques au sens
de l’Annexe A 4) simplement parce qu’un Membre particulier juge que les risques n’ont pas été évalués avec un
degré de précision « suffisant », que l’évaluation n’a pas résisté aux passage du temps, et qu’il est « probable » que
l’évaluation devra être révisée à un certain moment à l’avenir ».
Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la commercialisation des produits biotechnologiques ,
Rapport du groupe spécial, adopté le 29 septembre 2006 , WT/DS291/R, WT/DS292/R et WT/DS293/R, para. 7.3215 -
7.3371, notamment para. 7.3240
1343
Pour G. Dufour, le raisonnement du Groupe spécial sur ce sujet mène à conclusion qu’il ne peut exister que deux
situations possibles : la complétude des savoirs ou l’absence des savoirs. Aucune possibilité de dégradation ne semble exister
entre les deux. L’incomplétude des savoirs étant exclue, l’article 5.7 ne pourra servir à donner un temps de réflexion aux
Membres de l’OMC qui constatent une dissension dans la communa uté scientifique, ou qui s’opposent aux données exposées
dans une évaluation des risques existante, mais qui ne détiennent pas encore de preuve spécifique soutenant leur opposition.

- 404 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

628. Le raisonnement du Groupe spécial sur ce sujet nous parait très artificiel.
Bien que les scientifiques aient encore du mal à prouver immédiatement les
implications néfastes de la biotechnologie, en raison de la nouveauté de la technique
et de l’absence de recul, les renseignements déjà obtenus ont suffisamment démontré
que l’on ne se trouve plus dans une ignorance complète des risques liés aux produits
génétiquement modifiés. Les doutes sur l’innocuité de ces produits ne résident pas
dans « un simple fantasme de risque », 1344 mais relèvent plutôt de « l’existence
plausible d’un risque », au sujet duquel les théories scientifiques sont reconues et les
données préliminaires déjà obtenus révèlent la nécessité de conduire des études plus
approfondies. 1345 Si l’esprit essentiel du principe de précaution est d’appeler à un
traitement avec humilité des données scientifiques existantes, et d’agir avant que les
dommages soient causés, l’article 5.7 de l’Accord SPS devrait permettre à un
Membre, soucieux du risque et désirant maintenir un niveau élevé de protection,
d’adopter une mesure de sauvegarde, en attendant que soit élucidée l’incertitude. 1346
Dans ce sens, le présent travail partage l’opinion des plusieurs auteurs : en exigeant
les Membres de l’OMC d’identifier avec précision le risque menaçant leur santé
publique et leur environnement, les interprétations données par l’ORD sur l’article
5.7 excluent nettement toutes les situations d’incertitude scientifique. En
conséquence, cet article s’apparente davantage à un principe de prévention qu’à un
principe de précaution, et restreint effectivement la marge de manœuvre des Membres
en matière de règlementation des produits génétiquement modifiés. 1347

629. D’une lecture attentive de la jurisprudence relative à l’Accord SPS, il


résulte: si une certaine forme de précaution est insérée dans le droit de l’OMC, la

DUFOUR G., Les OGM et l’OMC : analyse des accords SPS, OTC et du GATT, op. cit., pp. 260 – 261
1344
NOIVILLE Ch., « Principe de précaution et Organisation mondiale du commerce. Le cas du commerce alimentaire »,
J.D.I., Vol. 127, n°2, 2000, p. 276
1345
Selon Ch. Noiville, l’adoption d’une mesure de précaution devrait pouvoir être justifiée, dès lors qu’un risque est
« plausible » ou « scientifique crédible », c’est-à-dire que l’hypothèse de son existence est formulée avec un rigueur
méthodologique susceptible » de railler une quantité non négligeable, même minoritaire, de scientifiques. Ibid., p. 273 – 276
1346
Ibid., p. 276
1347
Sur ce point, R. Romi est allé encore plus loin, en affirmant que l’Accord SPS, en exigeant qu’une mesure adoptée au
titre de l’article 5.7 se base sur une évaluation précise mais lacunaire du risque, s’apparente davantage à un « principe de
certitude » qu’à un « principe de précaution ». ROMI R., « Le pont de la rivière Kwaï, métaphore juridique sur l’OMC et
l’environnement », in Y. Le Gall, D. Gauthier et P.-Y. Legal (dir.), Du droit du travail aux droits de l’humanité : études
offertes à Philippe-Jean Hesse, Renne, PUR, 2003, p. 481

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

façon par laquelle l’ORD a interprété les conditions d’application de l’article 5.7 rend
extrêmement difficile pour un Membre de justifier ses mesures de sauvegarde
entravant provisoirement les importations des produits génétiquement modifiés.
L’adoption de mesures de précaution étant reconnue aujourd’hui comme un droit
autonome des Membres, et non pas une exception, elle revêt une importance
primordiale en matière de sécurité sanitaire des aliments. Cependant, en privilégiant
la science au risque, l’approche adoptée par l’ORD pour interpréter l’Accord SPS a
pour effet de subordonner le principe de précaution aux impératifs économiques. Les
préoccupations portant sur la sécurité sanitaire des aliments dérivés d’OGM
demeurent toujours secondes derrière l’objectif de défendre le principe suprême de la
libre circulation des marchandises. 1348 Se basant essentiellement sur les facteurs
strictement scientifiques et les considérations économiques, l’aménagement de
l’Accord SPS affaibli substantiellement la capacité discrétionnaire des Membres de
l’OMC en matière de réglementation des OGM.

1348
BOSSIS (G.), « La notion de sécurité alimentaire selon l’OMC : entre minoration et tolérance timide », op. cit., p. 346

- 406 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

CONCLUSION DU TITRE I :

630. Il est regrettable d’observer que la croissance impressionnante de la


production agricole résultant de la Révolution verte et le recul des prix des principaux
produits alimentaires sur le marché mondial, n’ont pas pu être transformés finalement
en grand progrès dans la lutte internationale contre la faim. La réduction de moitié du
nombre des personnes sous-alimentées demeure toujours un objectif loin d’être
réalisé dans un futur proche. On constate en plus la persistance des écarts importants
au niveau de sécurité alimentaire entre différentes régions de développement.

631. Parmi les causes qui ont freiné l’amélioration de la situation alimentaire
nationale, figure le régime multilatéral du commerce agricole basé sur l’Accord sur
l’agriculture de l’OMC. Si l’on souhaite que la réforme du commerce agricole visant
à améliorer les possibilités et modalités d’échanges internationaux des produits
agricoles, peut avoir une implication positive sur la sécurité alimentaire des Membres
de l’OMC, en leur permettant d’explorer des nouveaux moyens pour financer leurs
approvisionnements alimentaires, ce n’est pas le cas d’aujourd’hui. Le présent travail
révèle certains défauts intrinsèques du régime actuel du commerce agricole qui lui
rendent inefficace pour atteindre un tel objectif. Il s’agit des défauts aussi bien sur le
plan normatif que dans la réception des disciplines de l’Accord sur l’agriculture dans
les comportements des Membres de l’OMC.

632. En bref, la mise en œuvre des engagements en matière d’accès au marché


a mené éventuellement à une réduction considérable de l’ampleur de l’ouverture des
marchés agricoles au détriment des pays en développement. L’application des
disciplines relatives au soutien agricole est allée de pair avec une tolérance généreuse
des pratiques massives des concurrences déloyales des pays développés. Certes,
l’Accord sur l’agriculture a mis à la disposition des Membres de l’OMC plusieurs
outils à des fins spécifiques de sauvegarder leur sécurité alimentaire. Les principaux
d’entre eux sont pourtant inaccessibles pour la plupart des pays en développement.
Certains arrangements ont même eu des effets dissuasifs et décourageants pour le
développement de la production agricole dans ces pays.

- 407 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

633. Le début du XXIème siècle témoigne le retour d’une forte augmentation


de besoins vivriers pesant lourdement sur le secteur agroalimentaire, dont la
croissance potentielle de productivité subit des contraintes économiques et
écologiques majeures. Le croisement des marché alimentaire, marché financier et
marché de l’énergie vient troubler encore les cours des produits de base. Finalement,
l’escalade sans précédent des prix des denrées de base et l’extrême instabilité du
marché agricole ont provoqué en 2008 la plus importante crise alimentaire depuis
1974, qui touche directement plus qu’une centaine millions de personnes et exige une
réponse immédiate de l’ensemble de la communauté internationale.

634. Les normes en vigueur régissant les échanges internationaux des produits
agricoles constituent un élément essentiel de l’encadrement juridique de toutes les
actions gouvernementales afin de promouvoir la sécurité alimentai re. Ces normes,
notamment celles dans le cadre de l’OMC, sont élaborées dans le but de répondre à la
surproduction agricole et de faciliter l’écoulement des excédents en résultant. A cause
d’une évolution radicale des paramètres fondamentaux du marché agri cole mondial,
les règles de l’OMC relatives au commerce agricole ne sont plus adaptées à l’actualité
de la situation alimentaire mondiale. Celle-ci exige que les politiques agricoles et
commerciales soient réorientées vers une direction favorable aux investissements
publics dans le secteur agroalimentaire, et au renforcement des capacités des Etats à
réglementer les instruments politiques à des fins de sécurité alimentaire. Or, l’Accord
sur l’agriculture n’a pas pris suffisamment en compte la question des pénuries
alimentaires sur le marché mondial. Les préoccupations alimentaires des pays en
développement ne sont pas traitées de manière qui correspond à leurs spécificités. Ces
aspects défectueux de l’Accord sur l’agriculture contribuent directement à la per te de
confiance du public vis-à-vis du marché agricole mondial comme source fiable des
approvisionnements alimentaires.

635. D’ailleurs, le recours aux biotechnologies modernes pour trouver un


remède technique efficace au déficit alimentaire mondial, a soulevé des sérieux
conflits d’intérêts de multiple ordre, et ainsi un nouveau défi juridique difficile à
relever : comment créer et maintenir un cadre réglementaire cohérent, qui permet aux
Etats de réserver une espace politique suffisamment large en faveur de l’ exploitation

- 408 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des OGM, et de minimiser simultanément les risques sanitaires et environnementaux


qui y sont potentiellement associés. Les règles de l’OMC relatives au commerce des
produits OGM, notamment celles de l’Accord SPS, ne sont pas arrivées à concilier
ces enjeux majeurs d’une façon satisfaisante pour tous les Membres. Les logiques
commerciales l’ont emporté régulièrement sur les impératifs de protéger la santé
publique et l’environnement, chaque fois que le droit de l’OMC se trouve confronté
au problème de la sécurité sanitaire des produits OGM. S’appuyant excessivement sur
les facteurs scientifiques, l’Accord SPS a restrient sérieusement le droit autonome des
Membres de l’OMC en matière de sécurité sanitaire des produits OGM.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

TITRE II – LES APPROCHES CONCEPTUELLES VISANT A UNE


MEILLEURE INCORPORATION DE LA SECURITE ALIMENTAIRE

DANS L ’ORDRE JURIDIQUE COMMERCIAL

636. Les deux dernières décennies sont marquées par un tournant radical des
réflexions sur l’agriculture : on est passé d’un désintérêt vis-à-vis de l’agriculture
sacrifié au profit de l’industrialisation dans les stratégies nationales de
1349
développement, à une réaffirmation de l’importance de l’agriculture dans le
développement économique et social. L’accent est mis particulièrement sur la
contribution que l’agriculture peut apporter à la réduction de la pauvreté, au
développement rural, à la promotion de la sécurité alimentaire, ainsi qu’à la
protection de l’environnement. L’agriculture regagne ainsi sa priorité au cœur des
préoccupations nationales et internationales. Le Rapport de la Banque mondiale sur le
développement dans le monde de 2008 (World Development Report 2008) a mis en
évidence ce changement de point de vue à l’égard de l’agriculture au sein des forums
internationaux.

637. Consacré spécifiquement aux questions liées à l’agriculture, le Rapport


tente de délivrer un message principal : le développement de l’agriculture est
essentiel pour répondre à l’objectif de réduire la proportion de la population souffrant
de la sous-alimentation chronique.1350 A cette fin, il faut que les pays produisent la
plus grande partie des aliments qu’ils consomment. Dans ce sens, la production
familiale des denrées alimentaires mérite une attention spéciale, du fait que 75% de la
population sous-alimentée sont des paysans dans des petites exploitations rurales. Si
l’on veut que se matérialise l’effet de promotion de la sécurité alimentaire, auquel on

Ce modèle de développement économic s’est installé dès les années 1960. D’ailleurs, il est bien soutenu par l’expérience
1349

des pays occidentaux. La révolution verte asiatique a également confirmé cette tendance. La vision de l’industrialisation en
économie ouverte domine dès lors sur le plan de développement, tout en ignorant le secteur agricole.
1350
Selon le WDR (World Development Report) 2008, la croissance en agriculture est en moyenne deux fois plus efficace que
la croissance des autres secteurs pour réduire la pauvreté. VIN DEL B. et JACQUET P., « Agriculture, développement et
sécurité alimentaire », in P. Jacquet et J.-H. Lorenzi (dir.), Les nouveaux équilibres agroalimentaires mondiaux, Paris, PUF,
2011, p. 73

- 411 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

peut s’attendre par le développement agricole, il faut bien mobiliser les agriculteurs
individuels vers une production alimentaire destinée à la consommation locale. Car
ils constituent l’ossature du développement agricole et sont plus efficaces lorsqu’ils
sont regroupés dans le cadre d’organisations professionnelles. Néanmoins, ce constat
n’a pas pour effet de nier l’importance des échanges internationaux/régionaux de
denrées alimentaires, mais simplement de restituer la place indissociable de la
production locale dans la chaîne de production et de consommation. 1351

638. Suite à la publication du Rapport de la Banque mondiale sur le


développement de 2008, les discussions au sein des forums internationaux sur le
développement en général, et sur l’éradication de la pauvreté et la lutte contre
l’insécurité alimentaire en particulier, portent de plus en plus sur le renforcement de
la productivité agricole à long terme et la restitution du secteur agricole dans
l’économie nationale, comme solution optimale du problème alimentaire. Surtout,
l’envolée brutale et exorbitante des prix des produits agricoles de base dès l’année
2007 a eu pour conséquence immédiate d’insérer le développement substantiel du
secteur agricole en tête de l’ordre du jour des principales instances régionales et
internationales. Les discussions dans ce domaine conduisent également à une
réflexion plus précise, entre autres, sur la nécessité de redéfinir la façon avec laquelle
les politiques agricoles visant à promouvoir la sécurité alimentaire s’articulent avec
l’ordre commercial.

639. Certains observateurs considèrent la sécurité alimentaire comme


constituant l’une des finalités recherchées par le commerce international, dont la
réalisation ne peut être possible qu’à travers la véritable réalisation du droit de
chacun à une alimentation adéquate et saine (Chapitre II). D’autres vont encore plus
loin en préconisant la restructuration du régime du commerce agricole au niveau
international, tout en respectant la souveraineté alimentaire de chaque pays et de ses
populations (Chapitre III). Cependant, nous verrons avec regret que, malgré toutes
ces tentatives de chercher une solution opérationnelle du problème alimentaire, aucun
progrès substantiel n’a été accompli par les négociations commerciales du Cycle de

Banque mondiale, Rapport sur le développement dans le monde 2008 : l’agriculture au service du développement,
1351

Washington D.C., 2008, pp. 183 – 187

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Doha sur l’agriculture. Les derniers résultats des négociations demeurent toujours
ceux contenus dans le Projet révisé des Modalités établi en décembre 2008. L’analyse
du texte de ce projet nous permet de conclure que la théorie économique néo -libérale
se situe encore sur le terrain des négociations commerciales. Les propositions et
arguments fondés sur la notion de multifonctionnalité de l’agriculture n’ont pas pu
obtenir, pour la sécurité alimentaire, un statut juridique plus important que celui de
« valeur auxiliaire de l’ordre commercial » (Chapitre I).

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Chapitre I – La multifonctionnalité de l’agriculture : outil pour


justifier la sécurité alimentaire comme considération auxiliaire au
commerce agricole

640. Au sein de l’OMC, le changement de point de vue à l’égard du rôle de


l’agriculture dans le développement économique et social, se manifeste par
l’introduction de la notion de multifonctionnalité de l’agriculture dans la poursuite de
la réforme agricole de l’OMC (Section I). Cela a conduit à une incorporation directe
des éléments de la multifonctionnalité de l’agriculture dans les normes juridiques en
cours de formation (Section II). Or, une telle incorporation n’est pas encore arrivée à
un degré suffisamment important pour rendre possible une mutation radicale du statut
juridique de la sécurité alimentaire, celle-ci étant toujours considérée comme
seulement une valeur auxiliaire de l’ordre juridique commercial.

Section I – L’insertion du concept de multifonctionnalité de l’agriculture


dans la réforme agricole de l’OMC

641. La reconnaissance des diverses fonctions que l’agriculture peut remplir


dans le développement d’une société a donné naissance à la notion de
« multifonctionnalité de l’agriculture » sur la scène internationale (Paragraphe 1).
Constituant la base principale des arguments de l’Union européenne pour défendre
ses politiques agricoles, cette notion s’est inscrite dans les textes et les négociations
de l’OMC sur l’agriculture sous l’appellation de « considérations non commerciales »
(Paragraphe 2).

Paragraphe 1 – L’émergence du concept comme justification de


l’intervention du pouvoir public en réponse à la défaillance du marché

642. Par le terme « multifonctionnalité de l’agriculture », on entend qu’au-


delà de la production des biens primaires destinés aux échanges, l’activité ag ricole
peut induire un certain nombre d’externalités, positives ou négatives, et par là
contribuer à satisfaire ou au contraire porter atteinte à plusieurs objectifs de la

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1352
société. Ainsi, si la fonction économique de production des biens primaires
destinés aux échanges constitue la fonction première et principale de l’activité
1353
agricole, cette fonction n’est toutefois pas exclusive. L’agriculture remplit
également des fonctions écologique, sociale et culturelle. En cela, on cite souvent, à
titre d’exemple, la viabilité des zones rurales, la qualité de l’environnement, la
sécurité alimentaire, la durabilité, le bien-être des animaux, le patrimoine culturel,
etc.1354

643. Dès son apparition sur la scène internationale (A), la notion de


« multifonctionnalité de l’agriculture » a fait objet de controverses dans le domaine
agricole. Les positions défendues par les principaux acteurs en la matière sont si
divergentes qu’elles ne permettent même pas d’établir une définition universelle de
cette notion (B).

A. L’apparition de la notion de « multifonctionnalité de l’agriculture » sur la


scène internationale
644. Il faut noter avant tout que la conscience des différentes fonctions
pouvant être remplies par l’agriculture n’est ni originale ni récente. Ni originale,
parce que la multifonctionnalité n’est pas une spécificité attribuée exclusivement à
l’agriculture. De façon générale, une activité peut être considérée comme présentant
un caractère multifonctionnel si elle remplit plusieurs fonctions. 1355 Ni récente, parce
que l’on remarque que, déjà en 1600, O. de Serres (1539 – 1619), père de
l’agriculture française, avait fait une présentation des divers apports de l’agriculture
sur la santé, la qualité de la nutrition, les paysages, ou encore l’éducation de la
population. 1356 On retrouve également des réflexions sur ce sujet dans d’autres

1352
L’étude principale de l’OCDE sur la multifonctionnalité de l’agriculture a utilisé une définition au sens large des
« externalités » donnée par J. E. Meade dans son œuvre The Theory of Economic Externalities. The Control of Environmental
Pollution and Similar Social Costs publié en 1973 : « une économie (déséconomie) externe est un événement qui confère un
avantage appréciable (inflige un dommage sensible) à une (ou des) personne(s) qui n’était (étaient) pas des parties
pleinement consentantes à la (ou aux) décision(s) qui a (ont) conduit directement ou indirectement à l’événement en
question ». Cité par OCDE, Multifonctionnalité : élaboration d’un cadre analytique, Paris, 2001, p. 67
1353
BILAL S. et PEZAROS P. (dir.), Negotiating the Future of Agricultural Policies: Agricultural Trade and the Millennium
WTO Round, op. cit., p. 41
1354
OCDE, Multifonctionnalité : élaboration d’un cadre analytique, op. cit., p. 29
1355
Ibid., p. 13
DE SERRES O., Théâtre d’agriculture et Mesnage des Champs, Paris, Actes Sud, 2001, 1545p., cité par MUNDLER P.,
1356

« Multifonctionnalité de l’agriculture de développement rural », Economie & Humanisme, n°362, 2002, p. 64

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domaines. Par exemple, lors de sa défense de « l’ordre externe des champs », J.


Méline (1838 - 1925) a attribué une fonction de « cohésion sociale et politique » à
l’agriculture. L’agriculture se voit donc assignée différentes fonctions selon les
époques et les lieux. En fonction de la « demande sociale » dans une période donnée,
les pouvoirs publics s’intéressent plus ou moins à telle ou telle fonction. 1357

645. Sur le plan international, les débats concernant les apports de


l’agriculture à la société interviennent, dès la fin des années 1980, dans le contexte
d’une vaste réflexion au sein de l’OCDE sur la réforme des politiques agricoles. Lors
de l’évaluation des politiques agricoles en vigueur, les pays membres s’interrogent
sur ce que l’on attend de l’agriculture en dehors de sa contribution traditionnelle à
fournir des produits primaires, et sur le futur du secteur agricole. 1358 C’est justement
là où la reconnaissance des différentes fonctions que l’agriculture peut
éventuellement exercer dans les domaines environnemental, social et culturel est
devenue un enjeu important. 1359 Des débats vifs sont conduits autour de la question
cruciale de savoir si l’activité agricole peut être considérée, par rapport à celle
d’autres secteurs, comme « unique » en raison de ses multiples fonctions. Certains
ont pour opinion que la reconnaissance du caractère multifonctionnel de l’agriculture
offre une perspective de changement radical dans la façon avec laquelle l’agriculture
est orientée par les politiques publiques. 1360 D’autres pensent que toutes les activités
économiques manifestent une caractéristique de multifonction, et que l’agriculture
n’est pas différente des autres secteurs économiques dans ce sens. Ils se préoccupent
plutôt des risques susceptibles d’être entrainés par le renouvellement profond de la
manière avec laquelle on traite du développement agricole et de son insertion dans

1357
Cité par MUNDLER P., « Multifonctionnalité de l’agriculture de développement rural », op. cit., p. 64
1358
L’évaluation des politiques agricoles, et de leur évolution, des pays m embres de l’OCDE a été effectuée dans un cadre
défini par les principes énoncés par les ministres pour la première fois en 1987 et réitérés depuis, notamment en 1998. Sur l a
réforme des politiques agricoles de l’OCDE et ses principes, voir OCDE, L’agriculture dans un monde en mutation : quelles
politiques pour demain, Communiqué de presse de la réunion du Comité de l’agriculture au niveau des ministres, Paris, 5 – 6
mars 1998, para. 10
1359
BLANCHEMANCHE S., LAURENT C., MOURIAUX M.-F. et PESKINE E., « Multifonctionnalité de l’agriculture et
statuts d’activité », Economie rurale, Vol. 60, n°260, 2000, p. 41
1360
MUNDLER P., « Multifonctionnalité de l’agriculture de développement rural », op. cit., p. 64

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l’espace rurale, renouvellement découlant de la reconnaissance de la


multifonctionnalité de l’agriculture.1361

646. La plupart des textes concernant la « multifonctionnalité de


l’agriculture » indiquent l’Agenda 21, adopté à l’issu de de la Conférence des Nations
Unies pour l’environnement et le développement à Rio en juin 1992, comme la
première apparition formelle de ce terme sur la scène internationale. Le Chapitre 14
de l’Agenda 21 énumère, au premier rang des domaines d’activité pour la promotion
d’un développement agricole et rural durable, l’« examen, planification et
programmation intégrée des politiques agricoles, compte tenu du caractère
multifonctionnel de l’agriculture et, en particulier, de son importance pour la sécurité
alimentaire et un développement durable ». A cette fin, il est impératif pour tous les
pays « d’intégrer les questions de développement durable à l’analyse et à la
planification de la politique agricole ». Surtout, ils ont besoin « d’évaluer de manière
exhaustive l’incidence de ces politiques sur la performance du secteur alimentaire et
agricole, sur la sécurité alimentaire, sur le bien-être rural et sur les relations
commerciales internationales afin de pouvoir déterminer les mesures de redressement
appropriées ». Lorsqu’il s’agit de la sécurité alimentaire, le principal objectif est
« d’accroître sensiblement et durablement la production agricole et d’améliorer
sensiblement l’accès à des denrées alimentaires suffisantes et adéquates du point de
vue culturel pour l’ensemble de la population ». 1362

647. En très peu de temps, la notion de « multifonctionnalité de l’agriculture »


s’est retrouvée au cœur des débats de plusieurs instances internationales traitant des
1363
politiques agricoles, telles que la FAO, l’OCDE et l’OMC. Les
fonctions « multiples et indispensables » de l’agriculture ont été reconnues de façon
explicite et officielle par la FAO lors de la célébration de son cinquantenaire à

1361
Ibid.

ONU, Agenda 21, adopté par la Conférence des Nations Unies pour l’environnement et le développement, Rio, 14 juin
1362

1992, para. 14.5 – 14.6


1363
SAMAIN CERVILLA P., Le cheminement d’un concept : la multifonctionnalité de l’agriculture, Mémoire de recherche
de l’Institut d’étude politique de Toulouse, 2012, p. 35

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1364
Québec. A l’issu du Sommet mondial de l’alimentation tenue par la FAO en 1996
à Rome, les pays participants se sont engagés à poursuivre « des politiques et
méthodes participatives et durables de développement alimentaire, agricole,
halieutique, forestier et rural », et de lutter contre les ravageurs, la sécheresse et la
désertification, tout en considérant le caractère multifonctionnel de l’agriculture. 1365
Plus tard, la FAO a initié une série d’études de cas et des débats intensifs sur le
caractère multifonctionnel de l’agriculture et des terres. Les efforts ainsi déployés
sont parvenus à établir une analyse ouverte, intégrée et cohérente des questions
relatives à ce sujet. Cette analyse a été mise à jour à l’occasion de la Conférence sur
le caractère multifonctionnel de l’agriculture et des terres, organisée en 1999 par la
FAO en collaboration avec les Pays-Bas. 1366

648. La première inscription du terme de multifonctionnalité, en tant que tel


dans un document officiel de l’OCDE se trouve dans le Communiqué de la presse de
la réunion du Comité de l’agriculture au niveau des ministres de 1998. A cette
occasion, les ministres de l’agriculture des pays membres ont fortemen t souligné le
« rôle particulièrement important » de l’agriculture dans la vie économique des
régions rurales de nombreux pays de l’OCDE. 1367 Dans le but d’atteindre les objectifs
communs à long terme établis par les pays membres, les ministres ont convenu,
comme l’un des principes d’action, de « préserver et [de] renforcer le rôle
multifonctionnel de l’agriculture pour lutter contre les déséquilibres territoriaux,

1364
FAO, La Déclaration de Québec : la Déclaration du cinquantenaire de la FAO sur l’agriculture et l’alimentation ,
Québec, 16 octobre 1995, le texte original est en anglais et disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 17 juin 2015)
1365
FAO, Plan d’Action du Sommet mondiale d’alimentation, adopté le 13 novembre 1996, Rome, Engagement Trois
1366
Cette conférence internationale s’est tenue les 12 – 17 septembre 1999 à Maastricht, ayant pour objectif immédiat
« d’évaluer la mesure dans laquelle l’analyse du caractère multifoncti onnel de l’agriculture et des terroirs peut aider les
principales parties prenantes, à savoir les producteurs agricoles et autres utilisateurs de terres, les responsables politiqu es et
d’autres décideurs clés, à mettre en œuvre des pratiques agricoles et u ne utilisation des terres durable. Pour les informations
détaillées de cette conférence, voir FAO, Conclusions de la Conférence sur le caractère multifonctionnel de l’agriculture et
des terroirs (Maastricht, Pays-Bas, septembre 1999), C 99/INF/20Rev.1, Rome, 12 – 23 novembre 1999, 14p.
1367
Précisément, les ministres ont annoncé qu’ « au-delà de sa fonction première de fournir des aliments et des fibres,
l’activité agricole peut aussi façonner les paysages, apporter des avantages environnementaux t els que la conservation des
sols, la gestion durable des ressources naturelles renouvelables et la préservation de la biodiversité, et contribuer à la
viabilité socio-économique de nombreuses zones rurales. Dans de nombreux pays de l’OCDE, en raison de [son] caractère
multifonctionnel, l’agriculture joue un rôle particulièrement important dans la vie économique des régions rurales ».
OCDE, L’agriculture dans un monde en mutation : quelles politiques pour demain, op. cit., para. 10

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encourager la gestion durable des ressources naturelles et favoriser la diversité des


modes de développement des exploitations ». 1368

649. Suite à la réunion de 1998, l’OCDE a lancé une série importante de


travaux consacrés spécifiquement à la notion de multifonctionnalité de
l’agriculture. 1369 Parmi tous ces travaux, l’étude intitulée « Multifonctionnalité :
élaboration d’un cadre analytique », réalisée en 2001, mérite une attention
particulière. Elle a dégagé deux approches pour définir la notion de
« multifonctionnalité de l’agriculture » : une approche « positive » et une approche
« normative ». 1370 Ces approches se sont imposées comme référence dans la plupart
des études réalisées dorénavant sur la définition de cette notion. Ainsi, l’OCDE a pu
établir sa place centrale dans l’animation des discussions relatives au caractère
multifonctionnel de l’agriculture. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que la réforme des
politiques agricoles des pays membres de l’OCDE était intimement liée à la reprise
des négociations commerciales du Cycle de Doha. La poursuite des débats au sein de
l’OCDE sur la multifonctionnalité de l’agriculture connaît ainsi son extension
naturelle sur le terrain de l’OMC.

B. La définition de la notion de « multifonctionnalité de l’agriculture »


650. Au cœur de l’actualité et des débats, la notion de « multifonctionnalité de
l’agriculture » est pourtant imprécise et se prête à diverses interprétations. 1371 Le
manque d’une définition de la multifonctionnalité agricole qui fasse l’unanimité, ou
bien l’absence d’une liste universelle des éléments composants cette notion, peut être
expliquée par le fait que l’établissement d’une telle définition ou d’une telle liste
dépend largement des conditions de l’environnement naturel et socio-économique

1368
Ibid., para. 15
1369
Les travaux sur la multifonctionnalité de l’agriculture sont menés, au fils des années, en parallèle à d’autres études de
l’OCDE sur des sujets connexes tels que le développement durable, les politiques environnementales, les échanges, le rôle
des aménités dans le développement rural, etc. Citons surtout les études suivantes : OCDE, Multifonctionnalité : élaboration
d’un cadre analytique, op. cit., 172p. ; OCDE, Multifonctionnalité : conséquences pour l’action publique, Paris, 2003,
124p. ; OCDE, La multifonctionnalité dans l’agriculture : quel rôle pour le secteur privé ?, Paris, 2005, 152p. ; OCDE, Le
financement des politiques agricoles dans l’optique de la fourniture de biens d’intérêt public et de la multifonctionnalité :
quel niveau d’administration?, Paris, 2005, 78p. ; OCDE, Multifonctionnality in Agriculture : Evaluating the Degree of
Jointness, Policy Implications, Paris, 2008, 252p.
1370
Voir le présent travail, para. 653 – 656
1371
Comme l’a reconnu l’OCDE dans ses travaux, « la discussion de la multifonctionnalité à l’OCDE et dans d’autres
instances a souffert de l’absence de définition claire du concept et des différentes interprétations qui lui ont été données ».
OCDE, Multifonctionnalité : élaboration d’un cadre analytique, op. cit., p. 9

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s’imposant aux différents types d’agriculture. C’est pour cette raison que la présence
de telle ou telle fonction et son importance relative dans la société se manifestent de
façon différente selon le pays et le contexte. L’accent mis par une société sur telle ou
telle fonction de l’agriculture permet ainsi d’exprimer les différentes visions de
l’activité agricole et sa place dans cette société. 1372 Les divergences existant dans les
propositions de négociations multilatérales des pays dits « Amis de la
multifonctionnalité » confirment très bien notre observation sur ce point.

651. Faisant tous référence à la multifonctionnalité de l’agriculture dans leurs


propositions de négociations commerciales, les pays amis de la multifonctionnalité,
tels que l’Union européenne, la Norvège, la Suisse, le Japon et la Corée du Sud,
estiment que les multiples rôles de l’agriculture découlent de la spécificité du secteur
agricole et du contexte sociologique, économique, historique et culturel dans lequel
s’inscrit chaque agriculture. Ils reconnaissent tous la fonction de protection de
1373
l’environnement et des paysages et la fonction de développement rural.
Cependant, un inventaire des éléments de la multifonctionnalité préconisés par ces
pays, illustre clairement l’accent qu’ils ont mis sur les différents aspects de la
spécificité du secteur agricole. L’Union européenne souligne de façon générale
l’importance de l’agriculture dans le maintien d’un « développement territorial
équilibré », alors que le Japon et la Corée du Sud mettent en avant plus précisément
les multiples services environnementaux et culturels rendus par la culture du riz. La
Norvège souhaite maintenir la production agricole pour conserver la biodiversité et
éviter l’exode rural, tandis que la Suisse insiste sur l’entretien du paysage et
l’occupation du territoire. 1374

1372
MOREDDU C., « Multifonctionnalité : un aperçu des travaux de l’OCDE », Economie rurale, n°273 – 274, 2003, p. 77
Citons comme exemple la définition de « multifonctionnalité » donnée par le Ministre français de l’agriculture et de la
pêche, selon qui l’agriculture peut être qualifiée de multifonctionnelle si cette « […] agriculture correspond à la réalité d’une
activité agricole bien conduite, qui contribue en même temps à la production agricole, mais aussi à la protection et au
renouvellement des ressources naturelles, à l’équilibrer du territoire et à l’emploi. C’est une vision de l’agriculture dans
laquelle l’environnement, le bien-être des animaux, la qualité et identification des produits ne sont plus des contraintes
pesant sur l’activité agricole, mais des aouts permettant de valoriser cette production agricole sur le marché national,
communautaire et mondial […] ».
Voir Ministre de l’agriculture et de la pêche, Discours devant le Congrès national de la Confédération national de la
mutualité, de la coopération et du crédit agricole, Toulouse, 7 mai 1999.
AUMAND A., La dynamique des négociations sur la multifonctionnalité à l’OMC , Documents de travail de l’IDDRI,
1373

n°3, Paris, IDDRI, 2004, p. 4


1374
Ibid., p. 5, Tableau 1

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652. Vu la confusion résultant des diverses interprétations de la notion de


« multifonctionnalité de l’agriculture », l’OCDE a éprouvé la nécessité d’élaborer une
« terminologie commune » pour faciliter les discussions sur les politiques agricoles
parmi les membres. C’est pour cette raison qu’elle a consacré ses premiers travaux à
la mise au point d’un cadre d’analyse, qui permet d’éclairer le sens de cette notion. 1375
A travers un examen sur les caractéristiques des multiples biens et services produits
par l’agriculture, l’OCDE a pu dégager deux approches susceptibles d’être utilisées
pour définir la notion de « multifonctionnalité de l’agriculture ».

653. La première approche est qualifiée de « positive ». La


multifonctionnalité est interprétée comme la « caractéristique » d’une activité
économique. Dans ce sens, la qualité particulière qui rend une activité économique
multifonctionnelle tient à ses produits ou à des effets multiples et liés entre ces
produits. Ces produits et effets peuvent être positifs ou négatifs, désirés ou non
désirés, complémentaires ou contradictoires. Ils peuvent également se renforcer ou se
neutraliser. D’ailleurs, certains produits ont une valeur sur les marchés existants
tandis que d’autres peuvent échapper aux mécanismes de marché. De cette manière,
la multifonctionnalité ne peut pas être considérée comme spécifique à l’agriculture, et
elle constitue en fait une des propriétés de nombreuses activités économiques. 1376

654. En mettant en avant les caractéristiques des produits multiples de


l’agriculture, l’approche « positive » permet d’établir une définition opérationnelle de
la multifonctionnalité, sans qu’une liste exhaustive et définitive de produits multiples
de l’agriculture ne soit indispensable à la poursuite de l’analyse conceptuelle. Cette
approche a été adoptée par l’OCDE dans son étude conceptuelle. Pour elle, les
éléments essentiels devant être couverts par la définition de la multifonctionnalité
sont « i) l’existence de produits multiples, de base et autres, qui sont conjointement
produits par l’agriculture ; et ii) le fait que certains produits autres présentent les
caractéristiques d’externalités ou de biens d’intérêt public, le résultat étant que les
marchés de ces biens n’existent pas ou fonctionnent mal ». 1377 Ainsi, par l’adoption

1375
MOREDDU C., « Multifonctionnalité : un aperçu des travaux de l’OCDE », op. cit., p. 78
1376
OCDE, Multifonctionnalité : élaboration d’un cadre analytique, op. cit., p. 15, Encadré I.4
1377
Ibid., p. 13

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d’une définition positive de la multifonctionnalité, on met en lumière la distinction


entre fonctions marchandes et fonctions non marchandes d’une activité économique.
L’encouragement d’une activité multifonctionnelle veut dire l’encouragement d’une
fonction non marchande de cette activité. 1378

655. La deuxième façon pour définir la multifonctionnalité implique


l’approche « normative », selon laquelle la multifonctionnalité doit être définie
« d’après les fonctions multiples assignées à l’agriculture ». 1379 En soulignant les
« objectifs » que l’activité agricole doit atteindre dans une société, la notion de
« multifonctionnalité » ainsi définie ne se limite pas à l’idée que la
multifonctionnalité est seulement « une caractéristique du processus de production ».
La multifonctionnalité de l’agriculture revêt une valeur en elle-même : maintenir une
agriculture multifonctionnelle ou rendre une agriculture « plus » multifonctionnelle,
peut devenir un objectif des pouvoirs publics. 1380

656. L’approche « normative » est retenue par l’Union européenne et la


FAO.1381 Pour l’Union européenne, l’agriculture est multifonctionnelle parce qu’elle
n’est pas limitée à la seule fonction de production de biens agricoles. Elle doit
préserver et gérer les paysages, protéger l’environnement, maintenir la viabilité de
zone rurale et répondre aux préoccupations du consommateur relatives à la qualité et
la sécurité des nourritures. Ici, il ne s’agit pas des effets secondaires associés à la
fonction productive de l’agriculture. Ce sont des fonctions interdépendantes et ayant
une valeur qui leur est propre. Elles permettent de renforcer la place spéciale de
l’agriculture dans la société. 1382

1378
MUNDLER P., « Multifonctionnalité de l’agriculture de développement rural », op. cit., p. 65
1379
OCDE, Multifonctionnalité : élaboration d’un cadre analytique, op. cit., p. 15, Encadré I.4
1380
Ibid.
1381
La France, elle aussi, préfère un concept normatif de la multifonctionnalité. Elle insiste sur l e fait que la
multifonctionnalité « permet de rendre compte des contributions de l’agriculture au patrimoine et aux objectifs de la
nation ». La multifonctionnalité est ainsi définie comme « l’ensemble des contributions de l’agriculture à un développement
économique et social considéré dans son unité ». Alors, la reconnaissance officielle de la multifonctionnalité exprime « la
volonté que ces différentes contributions puissent être associées durablement de façon cohérente ». Voir Ministère de
l’agriculture et de la pêche de la France, Contribution de la France à la Conférence OAA/FAO sur le caractère
multifonctionnel de l’agriculture et des terroirs, Conférence OAA/FAO, Maastricht, 12 – 17 septembre 1999 ; également
LAURENT C., « Activité agricole, multifonctionnalité, pluriactivité », Pour, n°164, 1999, pp. 41 – 46
1382
Commission européenne, Contribution of the European Community on the Multifonctional Character of Agriculture ,
Info-Paper, 1999, p. 1

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657. De même façon, la FAO prône l’aspect « objectif » de la


multifonctionnalité et tente, par-là, d’« englober les services fournis par le secteur
agricole à l’ensemble de la société ». Si l’importance de la production agricole reste
incontestable, une gamme d’avantages indirects d’ordre écologique, socioculturel et
économique ont pris une place considérable. Pour la FAO, une telle notion intég rée
de la multifonctionnalité permet « de mieux comprendre les interactions complexes
entre l’agriculture et l’utilisation connexe des terres, les biens et services multiples
fournis par l’agriculture, la contribution que ces biens et services apportent à la
réalisation des buts plus larges de la société, ainsi que les incidences sur l’agriculture
des facteurs environnementaux, économiques et sociaux, notamment la démographie
et la mondialisation croissante des marchés et échanges ». 1383

658. Quelle que soit l’approche choisie pour définir cette notion, les partisans
de la « multifonctionnalité de l’agriculture » reconnaissent le caractère conjoint de
multiples produits ressortissant de l’activité agricole. 1384 Autrement dit, ils sont
conscients qu’il existe, dans les résultats de l’activité agricole, des liens
indissociables entre les produits de base (produits agricoles en l’espèce) et d’autres
produits – environnementaux ou sociaux, externalités positives ou négatives. Les
premiers sont sans doute des biens marchands pouvant être soumis aux règles de
marché, tandis que les derniers sont souvent des biens non marchands, qui présentent
le caractère de biens d’intérêt public et peuvent difficilement être valorisés par le
marché.1385

FAO, Le caractère multifonctionnel de l’agriculture et des terroirs, ERC/00/6, 22 ème Conférence régionale de la FAO
1383

pour l’Europe, Porto, 24 - 28 juillet 2000, para. 5


1384
Ici, nous parlons de la nature de « la production conjointe » de l’agriculture. Comme l’a indiqué l’OCDE, la production
conjointe « fait référence à des situations où une entreprise produit au moins deux produits qui ont des liens entre eux de
sorte qu’un accroissement ou une diminution de l’offre d’un seul produit affecte le niveau de l’autre (des autres) ». Souvent,
on distingue trois types de production conjointe. Dans la première situation, la production conjointe est due aux
interdépendances techniques dans le processus de production. Le deuxième type de production conjointe fait référence à des
situations dans lesquelles de multiples produits sont obtenus à partir d’un seul et même intrant qui est non imputable. Le
troisième type de production conjointe peut être dûe à des intrants imputables qui sont fixes au niveau de l’entreprise.
OCDE, Multifonctionnalité : élaboration d’un cadre analytique, op. cit., p. 17
1385
Afin de montrer clairement ce genre de difficulté, T. N. Zouré a pris les cas suivants :
- L’optimisation des gains conduit les agriculteurs à recourir aux pesticides qui, bien que pouvant accroître la
production, peuvent dégrader les sols et polluer les nappes phréatiques ;
- La culture de certaines plantes permet de lutter contre la sécheresse dans les régions sahéliennes, même si par
ailleurs, ces cultures ne sont pas rentables
ZOURE T. N., Le commerce des produits agricoles dans le droit de l’OMC, op. cit., p. 177

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659. En réalité, la protection de l’environnement, la promotion de la sécurité


alimentaire et la préservation des ressources naturelles sont des objectifs a priori non
commerciaux. Dans la plupart de cas, la poursuite de ces objectifs ne bénéficie
d’aucun avantage financier immédiat. En plus, en respectant les normes
environnementales ou sociales, les agriculteurs risquent de subir des coûts
additionnels ou des pertes de revenus. Il s’agit des coûts ou des pertes qui ne peuvent
pas être compensés par le marché. Pour certains économistes, ce genre de d éfaillance
de marché doit être corrigée par l’Etat, 1386 « non seulement en fournissant le cadre
réglementaire et institutionnel complexe […] sans lequel aucune économie de marché
ne peut fonctionner efficacement, mais aussi en reconnaissant les contraintes et les
1387
fonctions multiples attachées à l’activité agricole ». En conséquence, la
reconnaissance de la multifonctionnalité de l’agriculture, ainsi que la reconnaissance
de la défaillance du marché dans la production des externalités non commerciales, ont
pour effet d’établir la justification de l’intervention des pouvoirs publics dans les
politiques agricoles. 1388

Paragraphe 2 – L’insertion de la notion de « multifonctionnalité de


l’agriculture » dans les négociations commerciales

660. C’est par l’intermédiaire de l’expression « considérations autres que


d’ordre commercial » que la notion de multifonctionnalité trouve sa place dans les
négociations commerciales agricoles (A). La reconnaissance universelle de ces
considérations n’empêche pas qu’elles soient traitées de manière très divergente par
les Membres de l’OMC (B).

A. Le statut de la notion de multifonctionnalité dans les négociations


commerciales

1386
On entend par le terme « défaillance de marché » les situations dans lesquelles le marché est incapable d’atteindre
l’optimum social. Il s’agit précisément des cas où aucun marché ne peut être établi entre les producteurs et les
consommateurs de l’externalité. Pour une étude détaillée sur ce point, voir OCDE, Multifonctionnalité : élaboration d’un
cadre analytique, op. cit., p. 77
1387
GUYOMARD H., La multifonctionnalité de l’agriculture : éléments d’analyse de la position française danse la
perspective des prochaines négociations agricoles multilatérales à l’Organisation mondiale du commerce , Note rédigée pour
le Cabinet du Ministère de l’agriculture et de la pêche, 1999, pp. 21 – 23
1388
ZOURE T. N., Le commerce des produits agricoles dans le droit de l’OMC , op. cit., pp. 175 – 179

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661. La notion de multifonctionnalité de l’agriculture est apparue de façon


curieuse dans les négociations commerciales agricoles. Cela peut être expliqué dans
trois sens.

662. Premièrement, si la multifonctionnalité est un terme relativement


nouveau dans les discussions de l’OMC sur les politiques agricoles, certains pays ont
déjà fait référence, de façon régulière, à l’idée essentielle de ce terme pour soutenir
leurs propositions dans les négociations agricoles du Cycle de l’Uruguay.
Précisément, la CEE, le Japon, la Norvège et la Suisse ont mis en avant les
conséquences susceptibles d’être entrainées par une libéralisation rapide et profonde
du commerce agricole sur l’environnement, la sécurité alimentaire nationale et les
risques de déstabilisation du secteur agricole. Dans sa proposition soumise à la
réunion du GATT tenue les 25 et 26 septembre 1989, la CEE a souligné la nécessité
de maintenir la spécificité de l’agriculture et opté pour une amélioration, au lieu
d’une transformation, des règles existant dans le domaine du commerce agricole. Le
Japon a également demandé que les négociations prennent en compte les
préoccupations non commerciales, notamment la sécurité alimentaire et la stabilité de
l’approvisionnement en produits alimentaires de base. 1389 Par la suite, la Corée du
Sud et l’île Maurice ont rejoint ces pays, tout en plaçant le concept d’une agriculture
multifonctionnelle au cœur de la défense de leurs politiques agricoles. 1390 Pour eux,
l’agriculture joue un rôle crucial pour atteindre certains objectifs nationaux tels que la
protection de l’environnement, le développement rural ou la sécurité alimentaire.
L’application des règles libérales du commerce agricole, surtout celles concernant le
découplage des aides à la production, risque de menacer la viabilité des régions
rurales et de mettre en péril la réalisation de ces objectifs. 1391

663. Deuxièmement, l’absence du terme de « multifonctionnalité de


1392
l’agriculture » dans les textes officiels du GATT/OMC, n’empêche pas qu’il

1389
AUMAND A., La dynamique des négociations sur la multifonctionnalité à l’OMC , op. cit., p. 3
1390
Avec l’Union européenne, la Norvège, la Suisse, le Japon, ces pays forment le gro upe des « Amis de la
multifonctionnalité ».
1391
AUMAND A., La dynamique des négociations sur la multifonctionnalité à l’OMC , op. cit., p. 4
L’absence de ce terme dans le texte officiel du GATT/OMC peut être partiellement expliquée par les désaccords des
1392

Membres pour inclure certaines considérations non commerciales telles que la sécurité alimentaire, l’aménagement rural et le
bien-être des animaux dans la notion de multifonctionnalité. Sur ce point, on s’i nterroge sur la question de savoir si ces

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trouve sa base légale dans l’accord final du Cycle de l’Uruguay, sous l’expression de
« considérations autres que d’ordre commercial ». 1393 Dans son préambule, l’Accord
sur l’agriculture indique que « les engagements au titre du programme de réforme
devraient être pris de manière équitable par tous les Membres, eu égard aux
considérations autres que d’ordre commercial, y compris la sécurité alimentaire et la
nécessité de protéger l’environnement… ». En vertu de l’article 20 du même accord,
ces considérations non commerciales doivent être prises en compte dans les futures
négociations agricoles engagées dans le cadre de la poursuite du proces sus de
réforme, ainsi que les nouvelles règles à adopter sur l’agriculture. 1394 De la même
façon, la Déclaration ministérielle de Doha de 2001 a affirmé ouvertement le
consensus des Membres de l’OMC sur les considérations non commerciales comme
suit :

« nous prenons note des considérations autres que d’ordre commercial


reflétées dans les propositions de négociation présentées par les Membres et
confirmons que les considérations autres que d’ordre commercial seront prises
en compte dans les négociations comme il est prévu dans l’Accord sur
l’agriculture ». 1395

664. Troisièmement, ayant reçu une reconnaissance universelle dans les


négociations commerciales agricoles, les « considérations autres que d’ordre
commercial » ne sont pas traitées de même façon par tous les Membres de l’OMC.1396
A l’instar de l’absence d’une définition de la multifonctionnalité, le sens du terme

considérations non commerciales correspondent au concept de multifonctionnalité élaboré par l’OCDE et à l’idée de
productions multifonctionnelles comme étant « liées à la terre et ayant un caractère de bien public ». Les Etats-Unis et le
groupe de Cairns ont pour opinion que, au moins en ce qui concerne les pays développés, la sécurité alimentaire et la
durabilité rurale sont plutôt les « conséquences » de l’agriculture dans certaines circonstances, et non pas les v éritables
productions non marchandes de l’activité agricole.
BURRELL A., « Multifonctionnalité, considérations non commerciales au cycle de Doha », Economie rurale, n°273 – 274,
2003, pp. 16 – 21
1393
ZOURE T. N., Le commerce des produits agricoles dans le droit de l’OMC, op. cit., p. 184
1394
L’article 20 de l’Accord sur l’agriculture dispose que : « reconnaissant que l’objectif à long terme de réductions
progressives substantielles du soutien et de la protection qui aboutiraient à une réforme fondamentale est un processus
continu, les membres conviennent que les négociations en vue de la poursuite du processus seront engagées un an avant la fin
de la période de mise en œuvre, compte tenu (…) des considérations autres que d’ordre commercial ».
1395
OMC, Déclaration ministérielle de Doha, WT/MIN(01)/DEC/1, 14 novembre 2001, para. 13
GUYOMARD H., « Soutien, fonctions non marchandes et multifonctionnalité de l’agriculture », in J. P. Butault (dir.),
1396

Les soutiens à l’agriculture : théorie, histoire, mesure, Paris, INRA Editions, 2004, pp. 69 – 84

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« considérations autres que d’ordre commercial » n’a pas reçu non plus de définition
universelle. Au-delà de la sécurité alimentaire et de la protection de l’environnement,
l’Accord sur l’agriculture ne précise pas ce qu’il convient d’inclure dans les
considérations non commerciales. Il se contente de laisser une grande latitude à
chaque Membre de l’OMC pour déterminer ses propres considérations non
commerciales.1397 Dans une note commune sur les préoccupations non commerciales
soumise à l’occasion d’une session extraordinaire du Comité de l’agriculture, trente -
huit Membres de l’OMC ont annoncé que « chaque pays a le droit, sur la base des
règles définies d’un commun accord, de traiter de considérations autres que d’ordre
commercial telles que le renforcement du développement rural et de la viabilité socio -
économique, le renforcement de la sécurité alimentaire et la protection de
l’environnement, et de promouvoir la coexistence de plusieurs types
d’agriculture ». 1398 Néanmoins, en réalité, la reconnaissance du droit de tous les
Membres à défendre leurs considérations non commerciales ne veut pas dire que les
besoins particuliers des pays en développement relatifs au secteur agricole soient
couverts par les discussions sur la multifonctionnalité de l’agriculture. Ils sont plutôt
débattus dans le cadre de traitement spécial et différencié. 1399

B. Les positions divergentes des Membres de l’OMC à l’égard des


considérations non commerciales
665. Apparemment, la reconnaissance de la nécessité de prendre en compte les
considérations non commerciales dans les négociations commerciales sur
l’agriculture ne pose pas de problème. Ce qui soulève de vives controverses, c’est la
question fondamentale de savoir quels sont les moyens appropriés à mettre en œuvre
pour intégrer ces considérations dans les réglementations du commerce agricole
international. La réponse à cette question permettra de déterminer la limite dans

1397
OMC, Négociations de l’OMC sur l’agriculture : aperçu générale – première phase : considérations « autres que
d’ordre commercial » : l’agriculture peut servir à des fins multiples, mise à jour le 10 octobre 2002, texte disp onible sur le
site Internet : [Link] (consulté le 7 septembre 2016)
OMC, Comité de l’agriculture, Note sur les préoccupations non commerciales : révision, note technique déposée par la
1398

Barbade, le Burundi, Dominique, Chypre, les Communautés européennes, la Corée, l’Estonie, les Fidji, l’Islande, Israël, le
Japon, la Lettonie, le Liechtenstein, Madagascar, Malte, Maurice, Mauritanie, la Mongolie, la Norvège, la Pologne, la
République slovaque, la République tchèque, la Roumanie, Sainte -Lucie, la Slovénie, la Suisse et la Trinité-et-Tobago,
G/AG/NG/W/36/Rev.1, 9 novembre 2000, para. 3
1399
ZOURE T. N., Le commerce des produits agricoles dans le droit de l’OMC , op. cit., p. 186

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laquelle un Membre de l’OMC peut défendre ses propres « considérations autres que
d’ordre commercial ».

666. Pour les Membres du groupe « Amis de la multifonctionnalité », les


multiples fonctions de l’agriculture sur les plans environnemental et so cial peuvent
être résumées à la production de biens et services d’intérêt public. C’est justement en
raison de ce caractère public que ces biens et services ne peuvent pas être fournis par
le marché en quantité suffisante ou de manière stable pour satisfai re la demande
sociale et, surtout, qu’ils ne peuvent pas être obtenus hors de l’activité agricole. 1400
En ce qui concerne la sécurité alimentaire, la Norvège, le Japon, l’île Maurice, la
Suisse et la Corée du Sud cherchent à maintenir un certain niveau de protection pour
leur production agricole nationale, ceci étant considéré comme primordial pour
garantir leur sécurité alimentaire nationale. 1401 Importateurs nets de produits de base,
ils sont amplement conscients de l’incertitude et des risques du marché mondia l dans
la garantie de la sécurité des approvisionnements en produits de base. L’impossibilité
pour le marché mondial de fonctionner comme une source fiable
d’approvisionnement réside dans l’instabilité des approvisionnements résultant de

AUMAND A., La dynamique des négociations sur la multifonctionnalité à l’OMC , op. cit., p. 6
1400

A ce sujet, le Japon a présenté l’importance des caractéristiques multifonctionnelles de l’agr iculture comme suit :
« a) non seulement l’agriculture fournit-elle des produits pour les échanges, mais elle est également à l’origine de
valeur multidimensionnelle et d’intérêt public grâce à des activités de production durable. Cependant, ces valeurs ne
sont pas échangeables et ne peuvent pas être prises en compte par les prix du marché.
b) la multifonctionnalité de l’agriculture est une notion qui veut que l’agriculture soit une activité économique qui
non seulement a pour objet de produire des aliments et des fibres, mais aussi de créer des valeurs tangibles et
intangibles qui s’expriment de diverses façons dans chaque pays. Celles -ci peuvent varier compte tenu de facteurs
pertinents comme la géographie, le climat et la perspective historique de chaque pays. »
OMC, Comité de l’agriculture, Proposition du Japon concernant les négociations sur l’agriculture à l’OMC ,
G/AG/NG/W/91, 21 décembre 2000, p. 5
1401
Surtout, l’île Maurice a pour avis que, dans la gestion des considérations autres que d’ordre commerci al, « l’approche
selon laquelle toute distorsion des échanges doit être minimale n’est pas appropriée pour la plupart des petits pays en
développement insulaires et des petits producteurs ». Il souhaite être autorisé à utiliser des moyens appropriés pour f aire en
sorte que l’agriculture joue son rôle multifonctionnel, notamment pour limiter la dépendance de ces pays aux importations
par le maintien d’un niveau de production nationale suffisant, en particulier par la protection des cultures sensibles et
essentielles sur les plans culturel et environnemental. Pour l’île Maurice,
« le meilleur moyen de parvenir à la sécurité alimentaire est de combiner des mesures qui visent … à :
1) assurer des recettes d’exportation stables et prévisibles afin de constituer les réserves en devises indispensables
à l’achat de produits alimentaires suivant des modalités et conditions raisonnables et en temps utile ;
2) assurer l’accès physique aux produits alimentaires par le biais de sources d’approvisionnement différentes et
appropriées et grâce à des moyens efficaces et sûrs de transport et de stockage ;
3) encourager la production agricole nationale compte tenu des diverses contraintes de nature topographique ou
agroclimatique. L’exclusion de certains produits des engagements de réduc tion contribuerait aussi à maintenir
la production alimentaire ;
4) permettre aux pays donateurs de mettre en place une réserve internationale de produits alimentaires ;
5) favoriser l’accès aux techniques agricoles pertinentes, y compris aux nouvelles semences et variétés
végétales ».
OMC, Comité de l’agriculture, Négociations sur l’agriculture dans le cadre de l’OMC – proposition de négociation de
Maurice, G/AG/NG/W/96, 28 décembre 2000, p. 2

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l’incertitude de volumes échangés, les risques d’embargo ou de mesures restrictives


aux exportations par les principaux pays exportateurs, les risques de variation de la
demande mondiale, de désastres climatiques, et les fluctuations des prix dues à la
forte instabilité de ce marché. 1402 En cela, la Norvège souligne qu’une certaine
souplesse devrait être accordée aux Membres dans l’élaboration de leurs politiques
nationales, leur permettant de respecter la spécificité de leur agriculture et de prendre
en compte leurs propres considérations non commerciales. Une telle souplesse doit
préserver une place suffisamment large à des mesures liées à la production pour
assurer le développement de la production de produits agricoles essentiels et
maintenir un niveau de production nationale qui garantisse la sécurité alimentaire. De
surcroît, elle devrait tenir compte des différences dans les conditions de production
non seulement entre pays mais aussi au sein d’un même pays. 1403

667. Ainsi, les pays « Amis de la multifonctionnalité de l’agriculture »


plaident pour une certaine tolérance des soutiens à la production agricole, qui leur
permettent de rechercher la combinaison optimale entre la production intérieure,
l’importation de produits et les stocks alimentaires publics afin de s’assurer de leur
sécurité alimentaire au sens large. Lors des négociations du Cycle de Doha, ils tentent
à maintenir les catégories verte et bleue et la clause de paix, 1404 ainsi qu’à réviser,

1402
AUMAND A., La dynamique des négociations sur la multifonctionnalité à l’OMC, op. cit., p. 6
1403
Dans sa proposition, la Norvège a annoncé que :
« chaque Membre devrait pouvoir bénéficier d’une certaine souplesse dans l’élaboration de sa politique nationale en
vue de développer la production agricole intérieure nécessaire po ur permettre de prendre en compte les
considérations non commerciales (internes) en fonction des conditions et du potentiel de production, des objectifs et
du contexte historique et culturel de chaque pays. La production intérieure de produits agricoles cl és est d’une
importance capitale pour la Norvège pour pouvoir préserver les fonctions (considérations) non commerciales de son
agriculture. Du fait des différences dans les conditions de production tant entre les pays qu’à l’intérieur des pays et
de la nécessité de maintenir la production intérieure au niveau nécessaire pour pouvoir prendre en compte de façon
appropriée les considérations non commerciales, il faut que les pays qui souffrent d’un désavantage comparatif
puissent avoir recours à un ensemble de mesures qui fasse une large place à des mesures liées à la production. En
revanche, les mesures qui renforcent la concurrence à l’exportation ne devraient pas être considérées comme faisant
partie d’une stratégie à long terme pour traiter les considérations non commerciales. Si ces considérations sont prises
en compte, de telles mesures pourraient être soumises à des disciplines plus strictes. »
OMC, Comité de l’agriculture, Négociations de l’OMC sur l’agriculture : proposition de la Norvège, G/AG/NG/W/101, 16
janvier 2001, p. 3
1404
La clause de paix concerne les dispositions de l’article 13 de l’Accord sur l’agriculture intitulé « modération »,
prévoiyant que des subventions accordées aux produits agricoles ayant fait l’objet d’un engagement au titre de cet accord ne
peuvent pas être contestées au titre d’autres Accords de l’OMC, en particulier l’Accord sur les subventions et le GATT de
1994. Cette clause a expirée fin 2003.
L’article 13 de l’Accord sur l’agriculture dispose comme suit :
« Pendant la période de mise en œuvre, nonobstant les dispositions du GATT de 1994 et de l’Accord sur les
subventions et les mesures compensatoires (dénommé dans le présent article l’« Accord sur les subventions »):
a) les mesures de soutien interne qui sont pleinement conformes aux dispositions de l’Annexe 2 du présent accord :
i) seront des subventions ne donnant pas lieu à une action aux fins de l’application de droits compensateurs ;

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voire à assouplir, des critères définissant les mesures exemptes d’engagements de


réduction. Pour l’Union européenne, le maintien des catégories verte et bleue est
d’une importance particulière. Notamment, les soutiens de la catégorie bleue sont
indispensables pour garantir la pérennité du « modèle agricole européen ». Leur
maintien est considéré par l’UE comme condition préalable pour la poursuite des
négociations sur une nouvelle réduction de la MGS. 1405 L’UE propose également de
réviser les critères de la catégorie verte de manière qu’ils soient suf fisamment souples
pour couvrir les soutiens agricoles visant à des objectifs non commerciaux même s’ils
sont couplés à la production. Bien évidemment, ces soutiens devraient être bien
ciblés, transparents et faiblement perturbants les échanges agricoles. 1406 De même, le
Norvège propose une distinction entre la production agricole destinée au marché
interne et la production orientée vers l’exportation, la première faisant l’objet des
engagements de réduction moins stricts. 1407 La Corée du Sud souhaite mettre en place

ii) seront exemptées des actions fondées sur l’article XVI du GATT de 1994 et la Partie III de l’Accord sur les
subventions ; et
iii) seront exemptées des actions fondées sur l’annulation ou la réduction, en situation de non -violation, des
avantages des concessions tarifaires résultant pour un autre Membre de l’article II du GATT de 1994, au sens du
paragraphe 1 b) de l’article XXIII du GATT de 1994 ;
b) les mesures de soutien interne qui sont pleinement conformes aux dispositions de l’article 6 du présent accord, y
compris les versements directs qui sont conformes aux prescriptions du paragraphe 5 dudit article, telles qu’elles
apparaissent dans la Liste de chaque Membre, ainsi que le soutien interne dans les limites des niveaux de minimis et
en conformité avec le paragraphe 2 de l’article 6 :
i) seront exemptées de l’imposition de droits compensateurs à moins qu’une détermination de l’existence d’un
dommage ou d’une menace de dommage ne soit établie conformément à l’article VI du GATT de 1994 et à la Partie
V de l’Accord sur les subventions, et il sera fait preuve de modération pour l’ouverture de toute enquête en matière
de droits compensateurs ;
ii) seront exemptées des actions fondées sur le paragraphe 1 de l’article XVI du GATT de 1994 ou les articles 5 et 6
de l’Accord sur les subventions, à condition que ces mesures n’accordent pas un soutien pour un produit spécifique
qui excède celui qui a été décidé pendant la campagne de commercialisation 1992 ; et
iii) seront exemptées des actions fondées sur l’annulation ou la réduction, en situation de non-violation, des
avantages des concessions tarifaires résultant pour un autre Membre de l’article II du GATT de 1994, au sens du
paragraphe 1 b) de l’article XXIII du GATT de 1994, à condition que ces mesures n’a ccordent pas un soutien pour
un produit spécifique qui excède celui qui a été décidé pendant la campagne de commercialisation 1992 ;
c) les subventions à l’exportation qui sont pleinement conformes aux dispositions de la Partie V du présent accord,
telles qu’elles apparaissent dans la Liste de chaque Membre :
i) seront passibles de droits compensateurs uniquement après qu’une détermination de l’existence d’un dommage ou
d’une menace de dommage fondée sur le volume, l’effet sur les prix ou l’incidence aura é té établie conformément à
l’article VI du GATT de 1994 et à la Partie V de l’Accord sur les subventions et il sera fait preuve de modération
pour l’ouverture de toute enquête en matière de droits compensateurs ; et
ii) seront exemptées des actions fondées sur l’article XVI du GATT de 1994 ou les articles 3, 5 et 6 de l’Accord sur
les subventions. »
1405
Il a été annoncé que : « les CE sont disposées à négocier de nouvelles réductions du niveau de soutien pour autant que,
notamment, les notions de “boîte bleue” et de “boîte verte” soient maintenues ». OMC, Comité de l’agriculture, Proposition
globale de négociation des Communautés européennes, G/AG/NG/W/90, 14 décembre 2000, p. 4
1406
Ibid., pp. 4 – 5
1407
OMC, Comité de l’agriculture, Négociations de l’OMC sur l’agriculture : proposition de la Norvège, G/AG/NG/W/101,
16 janvier 2001, p. 4

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

une nouvelle exemption des engagements de réduction pour les « mesures de soutien
compensatoires liées à la multifonctionnalité de l’agriculture ». Sont concernées en
particulier les mesures de soutien « visant à maintenir la capacité intérieure de
production de produits agricoles essentiels, en vue d’assurer la sécurité
1408
alimentaire ». Le Japon, lui aussi, demande une amélioration des critères
définissant les mesures de la catégorie verte, dans le but de promouvoir la réforme de
la politique agricole en tenant compte les aspects publics de la production
agricole.1409

668. S’agissant de l’accès au marché, les pays Amis de la multifonctionnalité


souhaitent préserver la clause de sauvegarde spéciale et adopter une approche pl us
souple leur permettant de réduire les droits de douane en fonction de la spécificité de
chaque produit. Ainsi, le Japon propose que les niveaux de droits de douane
appropriés soient établis au cas par cas, par pays et par produit. 1410 L’UE préfère
maintenir la formule de réduction tarifaire adoptée dans le cadre du Cycle de
l’Uruguay. Cette formule permet aux Membres de procéder à la réduction des droits
de douane avec une souplesse suffisante tout en tenant en compte de la situation
particulière de certains secteurs.1411 L’approche de l’UE va certainement à l’encontre
de la volonté forte d’autres Membres de l’OMC de réduire la disparité des tarifs
douaniers, notamment les pics tarifaires, ainsi que la progressivité des tarifs. 1412
D’ailleurs, tout en soulignant la spécificité et la faible compétitivité de l’agriculture
des petites économies, l’île Maurice s’appuie sur la multifonctionnalité pour

OMC, Comité de l’agriculture, Proposition pour les négociations sur l’agriculture dans le cadre de l’OMC : proposition
1408

présentée par la République de Corée, G/AG/NG/W/98, 9 janvier 2001, p. 4


OMC, Comité de l’agriculture, Proposition du Japon concernant les négociations sur l’agriculture de l’OMC ,
1409

G/AG/NG/W/91, 21 décembre 2000, p. 13


1410
Dans sa déclaration faite à la 2ème session extraordinaire du Comité de l’agriculture en juin 2000, le Japon a eu pour avis qu’il fallait
examiner les niveaux de droits de douane en détail, « produit par produit, en tenant pleinement compte des divers facteurs, tels que les
caractéristiques de chaque produit, y compris la situation de l’offre et de la demande, la nécessité de maintenir la production agricole
nationale à un certain niveau, ainsi que les enseignements tirés de la mise en œuvre de l’Accord du Cycle de l’Uruguay ». OMC, Comité
de l’agriculture, Deuxième session extraordinaire du Comité de l’agriculture 29 – 30 juin 2000, G/AG/NG/W/27, 11 juillet 2000, p. 1
1411
Les Communautés européennes proposent que « la formule adoptée pour les réductions tarifaires soit un engagement
quant à la réduction moyenne globale des tarifs consolidés et à une réduction minimale par ligne tarifaire, comme c’était le
cas dans le cadre du cycle de l’Uruguay ». OMC, Comité de l’agriculture, Proposition globale de négociation des
Communautés européennes, G/AG/NG/W/90, 14 décembre 2000, p. 2
1412
Voir le présent travail, para. 473 – 476

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

sauvegarder un accès avantageux au marché européen établi par les accords


commerciaux préférentiels bilatéraux signés entre les pays ACP et l’UE. 1413

669. Les argumentaires fondés sur la multifonctionnalité tentant de justifier la


protection du marché intérieur et le soutien à la production nationale se heurtent
fortement aux réserves des pays du Groupe de Cairns et des Etats-Unis.1414 Vu que
toute activité économique produit des externalités, ces pays rejettent l’idée que
l’agriculture revêt une spécificité du fait de sa multifonctionnalité. En cela, la sécurité
alimentaire est considérée comme un produit joint au commerce plutôt qu’u ne
externalité de la production nationale. En contribuant à diversifier et à stabiliser les
sources d’approvisionnement, un commerce agricole plus libéral constituerait une
meilleure stratégie contre les risques de rupture de l’offre que le seul développem ent
de la production nationale. Parce que la production agricole est soumise à des aléas
climatiques, phytosanitaires et sanitaires et à des effets perturbateurs générés par les
politiques commerciales et agricoles des Etats. 1415

670. Une communication adressée par le Groupe de Cairns au Comité de


l’agriculture en 1999 a très bien illustré la position de ces pays à ce sujet :

« certains Membres de l’OMC prétendent que les objectifs dits de


‘multifonctionnalité’ de l’agriculture – comme l’emploi dans les zones rurales,
la préservation des paysages, etc. – justifient le maintien de niveaux élevés de
soutien et de protection pour l’agriculture. Tout comme il serait inacceptable

1413
Il s’agit principalement des conventions de Lomé et de l’accord de Cotonou. Les conventions de Lomé consistent à une
série de conventions de coopération commerciale conclues entre la CEE, plus tard l’UE, et de s pays d’Afrique, des Caraïbes
et du Pacifique. La première convention de Lomé a été signée le 28 février 1975 entre la CEE et 46 pays ACP, et renouvelée
en 1797 (Lomé II, 57 pays), 1984 (Lomé III, 66 pays) et 1990 (Lomé IV, 70 pays). Suite à l’expiration de les conventions de
Lomé, l’accord de Cotonou a été conclu le 23 juin 2000 entre l’UE et 79 pays ACP.
Selon l’île Maurice, en raison de leurs caractéristiques géographiques et économiques, les petites économies, surtout les
petites économies insulaires, ne peuvent pas être compétitives sur le marché mondial. Les préférences commerciales
demeurent le seul moyen pour ces économies de soutenir leur production agricole à moindre coût. La production sucrière de
Maurice fait un bon exemple dans ce sens. L’île Maurice est le principal bénéficiaire du protocole sucre mis en place dans le
cadre de la première convention de Lomé. Le quota alloué à Maurice représente 38% du quota total du protocole sucre. Les
contingents tarifaires des Communautés européennes accordés à Maurice représentent près de la totalité de sa production. De
1995 à 1997, le sucre a représenté 90% des exportations agricoles de Maurice et 23% de ses exportations totales. Voir
AUMAND A., La dynamique des négociations sur la multifonctionnalité à l’ OMC, op. cit., pp. 7 – 8
1414
Le Groupe de Cairns est créé en 1986 et constitué de 19 pays développés et pays en développement qui ont pour objectif
commun la lutte contre le protectionnisme. Ces pays sont : Australie, Afrique du Sud, Argentine, Brésil, Colombie, Costa
Rica, Bolivie, Canada, Chili, Indonésie, Malaisie, Guatemala, Nouvelle -Zélande, Pakistan, Paraguay, Pérou, Philippines,
Thaïlande et Uruguay.
1415
AUMAND A., La dynamique des négociations sur la multifonctionnalité à l’OMC , op. cit., p. 9

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

d’introduire la ‘multifonctionnalité’ à l’OMC pour le secteur manufacturier et


les services, il est injustifié de l’appliquer à l’agriculture. Des objectifs autres
que commerciaux ne devraient pas être utilisés pour dissimuler des politiques
protectionnistes qui perpétuent la pauvreté, la famine et la dégradation de
l’environnement. L’OMC reconnaît les préoccupations autres que
commerciales auxquelles il peut être répondu par des politiques ciblées et
transparentes qui ne faussent pas la production et le commerce » (notre
traduction) ». 1416

671. Tenant le même type de discours, les Etats-Unis ont également considéré
la multifonctionnalité comme un prétexte au maintien des mesures protectionnistes
qui pourraient même aller à l’encontre des objectifs visés par la multifonctionnalité,
comme celui de la sécurité alimentaire. Le traitement spécial accordé au se cteur
agricole au titre de la multifonctionnalité est inacceptable du fait qu’il pénalise à un
certain degré les producteurs agricoles les plus performants. 1417

672. Ici, la position négative des Etats-Unis et des pays du groupe de Cairns
en ce qui concerne la multifonctionnalité comme justification de la spécificité du
secteur agricole, ne doit pas être confondue avec leur position générale à l’égard des
considérations non commerciales. 1418 Ces pays reconnaissent sans doute le droit
souverain de chaque Membres à promouvoir ses propres objectifs nationaux en
matière agricole. Or, la prise en compte de ce genre d’objectifs doit être soumise à

OMC, Comité de l’agriculture, Communications du Groupe de Cairns, 19 ème réunion ministérielle du Groupe de Cairns,
1416

WT/L/312, Buenos Aires, 3 septembre 1999, p. 2


Le texte original est en anglais :
« Some WTO Members suggest that the so-called “multifunctional” objectives of agriculture - rural employment,
landscape and the like - justify maintaining high levels of agricultural support and protection. Just as it would not
be acceptable to introduce “multifunctionality” in the WTO for manufacturing and services, th ere is similarly no
justification to apply it in agriculture. Non-trade objectives should not be used as a smoke screen for protectionist
policies which perpetuate poverty, hunger and environmental degradation. The WTO recognises non -trade concerns
and these can be addressed through targeted and transparent policies which do not distort production and trade. »
1417
Dans leurs propositions sur la réforme du commerce agricole, les Etats -Unis ont considéré que :
« même après les résultats significatifs du Cycle de l’Uruguay, les pouvoirs publics règlementent encore trop souvent
l’accès aux marchés. Trop souvent les programmes gouvernementaux dictent les décisions en matière de production
et de commercialisation, décision que les agriculteurs, … sont mieux à même de prendre en fonction de la capacité
de production naturelle de leurs terres. Trop souvent encore, des agriculteurs, des éleveurs et des transformateurs
efficaces et productifs sont confrontés à des pratiques qui faussent les échanges et à la concurrence déloyale des
subventions publiques ».
Voir OMC, Comité de l’agriculture, Déclaration des Etats-Unis introduisant une proposition concernant une réforme
globale à long terme du commerce des produits agricoles, G/AG/NG/W/32, 12 juillet 2000, p. 1
1418
BURRELL A., « Multifonctionnalité, considérations non commerciales au cycle de Doha », op. cit., p. 20

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

l’impératif de réduire substantiellement le soutien et la protection faussant les


échanges agricoles. Ainsi, lorsqu’une intervention de l’Etat s’avère nécessaire pour
corriger une défaillance de marché relative à des produits non marchands de
l’agriculture, la meilleure façon est « de recourir à des mesures n’ayant pas d’effet de
distorsion des échanges et à des programmes ciblés sur la préoccupation en question
1419
sans créer de nouvelles distorsions économiques ». Il s’agit des politiques
découplées de la production et bien ciblées sur la défaillance en question. Cette façon
de réagir évite de répercuter le coût de la réalisation de ces objectifs sur les pays tiers
par la fermeture de marchés ou la mise en place d’une concurrence déloyale, ou les
deux.1420 Dans ce sens, la notion de multifonctionnalité ne constitue qu’un prétexte
utilisé par certains Membres de l’OMC pour résister à la libéralisation des échanges
agricoles et maintenir leurs niveaux élevés de soutien à l’agriculture et de protection
du marché interne. La plupart des pays du groupe de Cairns s’opposent ainsi à toute
extension des critères de la catégorie verte. Ils cherchent même à réviser ces critères
pour que le niveau des mesures de la catégorie verte soit plafonné. 1421

673. Les Etats-Unis, quant à eux, visent une réduction substantielle du soutien
interne ayant des effets de distorsion sur les échanges. Ils proposent une approc he
plus équitable et plus simple du plafonnement, de la consolidation et de la réduction
de ce type de soutien, tout en reconnaissant « le rôle légitime des gouvernements dans
l’agriculture ». A cette fin, ils proposent une nouvelle classification des soutiens en
deux catégories : les soutiens exemptés des engagements de réduction et les soutiens
soumis aux engagements de réduction. En parallèle, les critères définissant les

OMC, Comité de l’agriculture, Proposition concernant une réforme globale à long terme du commerce des produits
1419

agricoles : communication des Etats-Unis, G/AG/NG/W/15, 23 juin 2000, p. 2


1420
Il est possible que la poursuite d’objectifs ruraux et environnementaux d’un pays par le biais de politiques de soutien à
l’agriculture engendre des répercussions socio-économiques négatives pour les autres pays. Nous pouvons ci ter les pressions
à la baisse sur les cours internationaux et la délocalisation de productions vers les régions subventionnées, au détriment de
zones qui disposaient auparavant d’avantages comparatifs.
AUMAND A., La dynamique des négociations sur la multifonctionnalité à l’OMC, op. cit., p. 9
1421
Il a été proposé par les pays du groupe de Cairns que « les critères de base et les critères spécifiques suivant les
politiques qui s’appliquent aux mesures de soutien de la ‘catégorie verte’ qui ne font pas l’objet d’engagements de réduction
et d’élimination seront examinés pour assurer que ces mesures de soutien interne répondent toutes à la prescription
fondamentale selon laquelle leurs effets de distorsion sur les échanges ou leurs effets sur la production doiven t être nuls ou,
au plus, minimes ». OMC, Comité de l’agriculture, Négociations de l’OMC sur l’agriculture : proposition de négociation du
Groupe de Cairns : soutien interne, G/AG/NG/W/35, 22 septembre 2000, p. 2
Cependant, certains pays en développement de ce groupe, notamment l’Indonésie, soulignent l’importance de soutenir leur
agriculture à des fins de sécurité alimentaire et de développement rural, même si ces soutiens entraînent des distorsions. Vo ir
AUMAND A., La dynamique des négociations sur la multifonctionnalité à l’OMC, op. cit., p. 9

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

mesures de soutien exemptées seront améliorées dans le sens d’une plus grande
transparence.1422 Quant à l’accès au marché, les Etats-Unis poursuivent l’objectif de
« maximiser les possibilités d’accès aux marchés pour tous les pays et uniformiser le
niveau et la structure des consolidations tarifaires pour tous les pays en ce qui
concerne tous les produits ». Pour cela, ils proposent d’éliminer la sauvegarde
spéciale telle qu’elle est définie dans l’article 5 de l’Accord sur l’agriculture. Ils
demandent également de réduire de manière substantielle ou d’éliminer la disparité
des niveaux tarifaires et la progressivité des droits de douane. 1423

674. Lorsqu’il s’agit de la sécurité alimentaire, les Etats-Unis ont pour


opinion que la poursuite de la libéralisation du commerce des produits agricoles et la
réalisation de programmes d’assistance légitime sont des éléments essentiels pour
renforcer la sécurité alimentaire. La réforme commerciale doit viser à élaborer des
disciplines spécifiques qui élargissent les sources d’approvisionnement et favorisent
l’efficacité de la production agricole. Etant donné que la réforme commerciale ne
peut pas, à elle seule, répondre aux besoins de tous les pays en matière de sécurité
alimentaire, il paraît nécessaire de maintenir les disciplines en vigueur de l’OMC
concernant l’aide alimentaire. En plus, les négociations commerciales doivent tenir
compte du rôle que les divers programmes de crédit continuent à jouer dans
l’amélioration de la situation de sécurité alimentaire d’autres Membres. 1424

675. Dans les négociations du Cycle de Doha, les pays en développement


partagent un point de départ commun pour la poursuite de la réforme agricole. En
général, ils dénoncent le caractère déséquilibré des engagements pris dans le cadre du
Cycle de l’Uruguay et l’inadaptation des disciplines de l’Accord sur l’agriculture aux
besoins spécifiques des pays en développement. 1425 Ils souhaitent que cette situation

OMC, Comité de l’agriculture, Proposition concernant une réforme globale à long terme du commerce des produits
1422

agricoles : communication des Etats-Unis, G/AG/NG/W/15, 23 juin 2000, p. 5


1423
Ibid., p. 3
1424
Ibid., pp. 6 – 7
1425
Précisément, les pays en développement critiquent les critères de classification des soutiens internes qui autorisent,
seulement et sans restriction, les subventions directes. Ces pays ne peuvent pas en profiter à cause de leurs contraintes
budgétaires. En plus, l’application des règles de l’Accord sur l’agriculture n’est pas arrivé à supprimer les pics tarifaires et la
progressivité des tarifs en vigueur pratiqués par les pays développés. Ces pays voient également un échec de l’OMC pour
limiter les soutiens nationaux, ce qui se traduit subséquemment par l’augmentation du niveau global de subvention des pays
de l’OCDE. OMC, Comité de l’agriculture, Accord sur l’agriculture : traitement spécial et différencié et catégorie
développement : proposition à l’intention de la session extraordinaire de Juin 2000 du Comité de l’agriculture présentée par

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soit corrigée par une double approche. D’une part, les politiques agricoles des pays
développés doivent être soumises à une plus grande discipline et l’accès à leurs
marchés internes doit être substantiellement amélioré. D’autre part, les pays en
développement devraient pouvoir bénéficier d’une plus grande flexibilité lors de
l’élaboration de leurs politiques agricoles, à savoir notamment le droit de protéger et
de soutenir le développement de leur secteur agricole. Ils dénoncent d’ailleurs la
promotion de la multifonctionnalité par les pays développés à travers les soutiens à la
production et la protection à la frontière. 1426

676. Cependant, à cause de leur position hétérogène dans le commerce


agricole mondial, les pays en développement ont des positions divergentes à l’égard
des considérations non commerciales. Exportateurs de produits agricoles, les pays en
développement appartenant au Groupe de Cairns cherchent à accélérer le processus de
libéralisation des échanges agricoles et à élargir l’accès aux marchés internes des
pays partenaires commerciaux. En revanche, certains pays en développement
importateurs de produits agricoles et pays en transition économique se sont
rapprochés des pays Amis de la multifonctionnalité, et défendent l’idée que
l’agriculture est un secteur crucial dans la réalisation des objectifs nationaux vitaux.
Dans leur note technique déposée au Comité de l’agriculture de l’OMC, ces pays
insistent que « chaque pays a le droit (…) de traiter de considérations autres que
d’ordre commercial telles le renforcement du développement rural et de la viabilité
socio-économique, le renforcement de la sécurité alimentaire et la protection de
l’environnement, et de promouvoir la coexistence de plusieurs types
d’agriculture…les forces du marché, seules, étaient une base insuffisante pour
aborder les considérations autres que d’ordre commercial ». 1427

Cuba, la République Dominicaine, le Honduras, le Pakistan, Haïti, le Nicaragua, le Kenya, l’Ouganda, le Zimbabwe, Sri
Lanka et El Salvador, G/AG/NG/W/13, 23 juin 2000, pp. 3 – 4
1426
AUMAND A., La dynamique des négociations sur la multifonctionnalité à l’OMC , op. cit., p. 10
OMC, Comité de l’agriculture, Note sur les préoccupations non commerciales : révision, note technique déposée par la
1427

Barbade, le Burundi, Dominique, Chypre, les Communautés européennes, la Corée, l’Estonie, les Fidji, l’Islande, Israël, le
Japon, la Lettonie, le Liechtenstein, Madagascar, Malte, Maurice, Mauritanie, la Mongolie, la Norvège, la Pologne, la
République slovaque, la République tchèque, la Roumanie, Sainte-Lucie, la Slovénie, la Suisse et la Trinité-et-Tobago,
G/AG/NG/W/36/Rev.1, 9 novembre 2000, p. 1

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677. Entre ces deux extrêmes, se trouvent encore un groupe de pays en


développement « d’optique commune » (Like-minded Group), 1428 qui cherchent à la
fois plus de libéralisation du marché agricole des pays développés et plus de
protection pour leur propre secteur agricole. 1429 Dans leur proposition soumise au
Comité de l’agriculture dans le cadre du traitement spécial et différencié, ils ont opté
pour la création d’une nouvelle catégorie de soutien au titre du développement. 1430
S’appuyant sur l’article XXI du GATT qui instaure des exemptions au titre de la
sécurité nationale, 1431 ces pays demandent une flexibilité plus grande pour leurs
politiques relatives au commerce de produits agricoles. Précisément, les instruments
politiques entrant dans la « boîte développement » devraient permettre aux pays en
développement: de protéger et de renforcer la capacité de production intérieure de
produits alimentaires, notamment d’aliments de base ; d’améliorer la sécurité
alimentaire et l’accessibilité aux produits alimentaires ; de protéger le marché
intérieur par la réévaluation et le réajustement des tarifs douaniers ; d’interdire toute
forme de dumping de produits agricoles et d’éliminer les subventions à l’exportation ;
et de préserver la liberté d’accorder les soutiens aux exploitants agricoles. 1432

678. Vu l’importance cruciale de la sécurité alimentaire dans leur sécurité


nationale et souveraineté politique, les pays d’ « optique commune » ont trouvé

1428
Ayant partagé le même type d’intérêts relatifs au secteur agricole, onze pays en développement s’identifient comme pays
de « Like-minded Groupe » (terme original en anglais). Ce groupe comprend Cuba, la République Dominicaine, le Honduras,
le Pakistan, Haïti, le Nicaragua, le Kenya, l’Ouganda, le Zimbabwe, Sri Lanka et El Salvador.
MURPHY S. et SUPPAN S., Introduction to the Development Box: Finding Space for Development Concerns in WTO’s
1429

Agriculture Negotiations, Winnipeg, IISD, 2003, p. 17


1430
La notion de soutien de la « boîte développement » est apparue pour la première fois comme « Bread Box » dans les
propositions des ONG et plus tard dans les propositions de la FAO. Un groupe de pays dits « Amis de la boîte
développement » se sont réunis à la veille de la Conférence ministérielle de Doha. Présidé par le Pakistan, ce groupe est
arrivé à organiser, avec un grand succès, un séminaire consacré particulièrement à ce sujet. IISD, The Development Box,
IISD Trade and Development Brief n°5 of a series, Winnipeg, 2003, pp. 1 – 2
1431
L’article XXI du GATT de 1947 dispose qu’ :
« aucune disposition du présent Accord ne sera interprétée a) comme imposant à une partie contractante l’obligation
de fournir des renseignements dont la divulgation serait, à son avis, contraire aux intérêts essentiels de sa sécurité; b)
ou comme empêchant une partie contractante de prendre tout es mesures qu’elle estimera nécessaires à la protection
des intérêts essentiels de sa sécurité: i) se rapportant aux matières fissiles ou aux matières qui servent à leur
fabrication; ii) se rapportant au trafic d’armes, de munitions et de matériel de guerr e et à tout commerce d’autres
articles et matériels destinés directement ou indirectement à assurer l’approvisionnement des forces armées; iii)
appliquées en temps de guerre ou en cas de grave tension internationale; c) ou comme empêchant une partie
contractante de prendre des mesures en application de ses engagements au titre de la Charte des Nations Unies, en
vue du maintien de la paix et de la sécurité internationales. »
OMC, Comité de l’agriculture, Accord sur l’agriculture : traitement spécial et différencié et catégorie développement :
1432

proposition à l’intention de la session extraordinaire de Juin 2000 du Comité de l’agriculture présentée par Cuba, la
République Dominicaine, le Honduras, le Pakistan, Haïti, le Nicaragua, le Kenya, l’Ouganda, le Zimb abwe, Sri Lanka et El
Salvador, G/AG/NG/W/13, 23 juin 2000, p. 5

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

nécessaire d’exempter les produits-clés, surtout les aliments de base, des


engagements en matière de soutien interne ou d’accès aux marchés.1433 Ces produits-
clés ne se limitent pas seulement aux aliments de base qui représentent la source
principale de calorie. En certains cas, ils comprennent également d’autres produits
agricoles ayant une importance primordiale pour la population, surtout pour les
groupes sociaux vulnérables. On peut citer dans ce sens le coton pour le Pakistan et
quelques pays africains. 1434 De telles exemptions seraient applicables uniquement aux
pays en développement, et aurait pour effet de les encourager et de les aider à
développer leur capacité de production intérieure et à rendre leur secteur agricole plus
compétitif sur le marché mondial. 1435

679. En parallèle avec les pays d’« optique commune », l’Inde plaide la
création d’une « boîte de sécurité alimentaire ». Cette proposition est basée sur l’idée
que la sécurité alimentaire fait partie intégrante de la sécurité nationale, et qu’une
croissance rapide de l’agriculture est indispensable pour l’assurance de la sécurité
alimentaire et des moyens de subsistance pour la plupart des populations des pays en
développement agricoles. Revêtant une extrême importance socio-économique,1436 le
développement agricole dans ces pays se voit entravé par de nombreux obstacles
difficiles à surmonter. 1437 Faute de protection et de soutiens appropriés, leur secteur
agricole demeure vulnérable face à la concurrence sur le marché mondial. Du fait que
l’agriculture des pays en développement présente des caractéristiques différentes que
celles des pays développés, les « considérations en matière de sécurité alimentaire et
de moyens de subsistance » des pays en développement « ne se situent pas du tout sur

Ils proposent une nouvelle approche selon laquelle les disciplines de l’Accord sur l’agriculture s’appliquent seulement
1433

aux produits ou secteurs agricoles figurés sur la liste établie par c haque Membre. Voir Ibid.
MURPHY S. et SUPPAN S., Introduction to the Development Box: Finding Space for Development Concerns in WTO’s
1434

Agriculture Negotiations, op. cit., p. 19


1435
Ibid.
1436
Cette importance réside dans le fait que l’agriculture reste le prin cipal employeur dans les pays à faible revenu, apporte
une contribution substantielle au PIB des pays en développement, et constitue également une source importante de devises et
de recettes.
1437
La vulnérabilité de l’agriculture des pays en développement e st due à : une contribution élevée de l’agriculture au PIB
national, un faible niveau de commercialisation des produits agricoles, une faible productivité, une faible orientation par l e
marché, une prépondérance de petites exploitations opérationnelles non rentables et marginales, un manque d’infrastructure,
une dépendance à l’égard de la mousson, une exposition aux catastrophes naturelles et au fait qu’une grande partie de la
population est tributaire de l’agriculture pour ses moyens de subsistance, etc. V oir OMC, Comité de l’agriculture,
Négociations relatives à l’Accord sur l’agriculture de l’OMC : propositions de l’Inde dans les domaines suivants : i)
sécurité alimentaire, ii) accès aux marchés, iii) soutien interne et iv) concurrence à l’exportation , G/AG/NG/W/102, 15
janvier 2001, p. 2

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

le même plan que les considérations autres que d’ordre commercial avancées pas
quelques pays développés dans le cadre de la multifonctionnalité de l’agric ulture afin
de rendre légitime et donc de perpétuer leurs subventions qui faussent les échanges, et
ne devraient pas être confondues avec ces considérations ou leur être assimilées ».1438
L’Inde a proposé ainsi une série de mesures au titre de la « boîte de sécurité
alimentaire ». Elles cherchent, entre autre, à exempter les instruments d’intervention
visant à garantir la sécurité alimentaire de toutes formes d’engagements de réduction,
à préserver une certaine souplesse en matière de soutien interne et une li berté de
maintenir, voire de relever, le niveau de consolidations tarifaires. 1439

Section 2 – La traduction directe de la multifonctionnalité de l’agriculture


en normes juridiques en cours de formation

680. L’article 20 de l’Accord sur l’agriculture, ainsi que la Déclaration


ministérielle de Doha énoncent clairement que les négociations commerciales dans le
cadre de la poursuite de la réforme agricole ont pour mandat de prendre en compte les
considérations autres que d’ordre commercial. Cependant, en raison des dif férents
niveaux de développement économique et social des Membres de l’OMC, les intérêts
en jeu en matière agricole manifestent une grande hétérogénéité. Les objectifs que
certains Membres cherchent à atteindre au titre de « considérations non
commerciales » n’ont pas la même signification ou la même importance pour d’autres
Membres. Cela explique parfaitement les divergences, voire les confrontations, des
positions soutenues par les participants aux négociations, et ainsi les difficultés
immenses que les négociateurs doivent surmonter pour parvenir à un consensus
nécessaire à l’adoption de nouvelles règles.

681. C’est dans ces circonstances que le nouveau Cycle de négociations sur
l’agriculture a été lancé en 2001 à l’issue de la Conférence ministérielle de Doha .1440

OMC, Comité de l’agriculture, Négociations relatives à l’Accord sur l’agriculture de l’OMC : propositions de l’Inde dans les
1438

domaines suivants : i) sécurité alimentaire, ii) accès aux marchés, iii) soutien interne et iv) concurrence à l’exportation,
G/AG/NG/W/102, 15 janvier 2001, pp. 4 – 5
1439
OMC, Comité de l’agriculture, Négociations relatives à l’Accord sur l’agriculture de l’OMC : propositions de l’Inde
dans les domaines suivants : i) sécurité alimentaire, ii) accès aux marchés, iii) soutien interne et iv) concurrence à
l’exportation, G/AG/NG/W/102, 15 janvier 2001, pp. 5 – 6
En vertu de l’article 20 de l’Accord sur l’agriculture, les Membres étaient tenus d’engager à des négociations en vue de la
1440

poursuite du processus de réforme agricole « un an avant la fin de la période de mise en œuvre ». Par conséquent, les
nouvelles négociations devraient démarrer en 1999. Ainsi, la Conférence ministérielle de Seattle a été convoquée dans le but

- 440 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Cette conférence a établi un programme des négociations, comprenant trois étapes


importantes : établissement des formules et autres « modalités » pour les
engagements des Membres, finalisation des projets d’engagements des Membres, et à
la fin des négociations, adoption d’un accord dans le cadre d’un engagement
unique.1441 A cause des complexités et difficultés rencontrées par les négociateurs au
fil des négociations, le programme de Doha a pris, à plusieurs reprises, des retards
importants. Jusqu’à ce jour, la conclusion des négociations du Cycle de Doha sur
l’agriculture reste toujours incertaine. 1442

682. Les longues discussions sur l’ensemble des questions de fond relatives au
commerce des produits agricoles ont permis d’élaborer un projet des Modalités pour
les engagements des Membres, dont la dernière révision a été établie en décembre
2008. 1443 Même si ce projet est encore loin de constituer un acte final à adopter
comme nouvel accord de l’OMC portant sur le commerce des produits agricoles, il
constitue une base fondamentale à partir de laquelle les Membres présenteront leurs
premières offres ou leurs « projets d’engagements globaux ». Il permet ainsi de
définir le cadre des négociations à poursuivre subséquemment et éventuellement le
contenu final des nouveaux engagements des Membres. 1444

d’adopter un programme et un calendrier de négociations. Confronté à de nombreuses difficultés, la Conférence ministérielle


de Seattle n’a pas pu lancer le Cycle du Millénaire de négociations multilatérales. Il a fallu attendre la Conférence
ministérielle de Doha pour voir le lancement d’un nouveau Cycle de négociations.
1441
OMC, Négociation de l’OMC sur l’agriculture : questions visées et état d’avancement, op. cit., p. 10
1442
Etant restés très divisés sur ce qui devrait servir de base des négociations, les Membres de l’OMC ont vu leurs e fforts
pour réformer le commerce mondial des produtis agricoles heurter à l’impasse pendant des années. L’adoption du « paquet
de Nairobi » lors de la dixième Conférrence ministérielle de l’OMC en décembre 2015 a eu pour effet de réanimer les
négociations sur l’agriculture. Au cours de la session extraordinaire du Comité de l’agriculture du 18 juillet 2016, de
nouvelles propositions sur les soutiens internes, l’accès aux marchés, le coton et les restrictions à l’exportation ont donné
lieu à des discussions constructives. Mais de nettes divergences subsistent toujours sur le terrain de négociations. Les travax
menés aux sessions spécifiques distinctes des 19 et 21 juillet sur la détention de stocks publics et sur un mécanisme de
sauvegarde spéciale ont également très peu de progrès. OMC, Nouvelles 2016 : négociations sur l’agriculture : rénunion
informelle - Négociations sur l’agriculture : de nouvelles propositions, mais des progrès inégaux, 18 et 21 juillet 2016, texte
disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 7 septembre
2016)
Le premier Projet des Modalisés a été élaboré le 17 février 2003 (TN/AG/W/1), qui fait l’o bjet de plusieurs révisions
1443

subséquentes.
1444
OMC, Négociation de l’OMC sur l’agriculture : questions visées et état d’avancement, op. cit., p. 10
Selon le Président des négociations de l’agriculture, le terme « modalité » est utilisé pour indiquer les façons à faire ou
les méthodes à suivre avec l’objectif ultime d’amener les Membres à abaisser les tarifs et à réduire les subventions, et d’en
faire des engagements contraignants à l’OMC ». Voir OMC, Agriculture : négociations. Textes du Président 2008, mis à jour
le 9 décembre 2008, texte disponible sur le site Internet : [Link]
(consulté le 7 septembre 2016)

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

683. Par l’intermédiaire du Projet révisé de Modalités de 2008 (ci-après « le


Projet des modalités de 2008 »), des nouvelles normes réglementaires, visant à
remédier aux difficultés des Membres dans la mise en œuvre de certains programmes
étatiques pour atteindre leurs objectifs non marchands, sont insérées dans l’ordre du
jour des négociations du Cycle de Doha sur l’agriculture. Même si elles font l’objet
de vifs débats, qui n’ont pas abouti à un consensus jusqu’au présent, elles mettent en
place des grandes lignes qui permettraient à certaines considérations non
commerciales, notamment celles liées à la sécurité alimentaire, d’être sérieusement
prises en compte lors de la relecture des règles de l’Accord sur l’agriculture.
Certaines normes en cours de formation sont conçues pour donner aux Membres de
l’OMC une certaine flexibilité en matière d’accès aux marchés (Paragraphe 1), alors
que d’autres se focalisent principalement sur l’amélioration du régime en vigueur
gouvernant la distribution des soutiens agricoles (Paragraphe 2).

Paragraphe 1 – La nouvelle flexibilité en matière d’accès aux marchés

684. Dans l’optique de continuer la libéralisation du commerce agricole, les


négociateurs du Cycle de Doha tentent de corriger, par les nouvelles disciplines, les
pratiques déloyales apparues dans le domaine de l’accès aux marchés pendant la
période de mise en œuvre de l’Accord sur l’agriculture du Cycle de l’Uruguay. Les
négociateurs visent particulièrement les problèmes de la sur-tarification, de la
dispersion des droits de douane, et de la progressivité des droits de douane, etc. A
cette fin, ils se penchent sur l’établissement d’un système de simplification des droits
de douane ainsi que l’introduction d’une formule « étagée » de réduction tarifaire. 1445

1445
Selon le Projet de 2008, les pays développés sont proposés de réduire leurs tarrifs consolidés finals en six tranches
annuelles égales sur cinq ans suivant la formule étagée ci-après :
« a) dans les cas où le tarif consolidé final ou l’équivalent ad valorem sera supérieur à zéro et inférieur ou égal à
20%, la réduction sera de 50% ;
b) dans les cas où le tarif consolidé final ou l’équivalent ad valorem sera supérieur à 20% et inférieur ou égal à 50%,
la réduction sera de 57% ;
c) dans les cas où le tarif consolidé final ou l’équivalent ad valorem sera supérieur à 50% et inférieur ou égal à 75%,
la réduction sera de 64% ; et
d) dans les cas où le tarif consolidé final ou l’équivalent ad valorem sera supérieur à 75%, la réduction sera de
70%. »
En principe, les pays en développement réduiront leurs tarifs consolidés finals en onze tranches annuelles égales sur dix ans
suivant la formule étagée ci-après :
a) dans les cas où le tarif consolidé final ou l’équivalent ad valorem sera supérieur à zéro et inférieur ou égal à 30%,
la réduction sera de deux tiers de l’abaissement pour les pays développés ;
b) dans les cas où le tarif consolidé final ou l’équivalent ad valorem sera supérieur à 30% et inférieur ou égal à 80%,
la réduction sera de deux tiers de l’abaissement pour les pays développés ;

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

En même temps, de nouveaux éléments sont insérés dans les disciplines en cours de
formation, en réponse aux préoccupations non commerciales des Membres de l’OMC
liées aux activités agricoles. Il s’agit des « produits sensibles » (A), des « produits
spéciaux » (B), et du « Mécanisme de sauvegarde spéciale » (C). Le premier concerne
l’ensemble des Membres de l’OMC, alors que les deux derniers sont réservés
uniquement aux Membres en développement.

A. Les « produits sensibles »


685. Par l’adoption du Programme de travail de Doha du Juillet 2004, les
Membres de l’OMC ont introduit formellement la possibilité de désigner certains
produits agricoles comme « sensibles », et de les soumettre à des engagements de
réduction plus souples, afin de répondre à leurs préoccupations non commerciales
liées à la production et à la commercialisation de ces produits. 1446 L’idée principale
est que chaque Membre de l’OMC a le droit de désigner un nombre « approprié » de
produits agricoles à traiter comme « sensibles ». Les critères de « sensibilité » sont
laissés à leur appréciation. Ces produits peuvent échapper à une réduction tarifaire à
taux plein prévu par la formule générale, et ainsi faire l’objet d’une r éduction
moindre des droits de douane. En contrepartie, les Membres concernés doivent
garantir, à leurs partenaires commerciaux, une amélioration substantielle de l’accès à
leurs marchés locaux, à travers l’instauration des contingents d’importation
supplémentaires. 1447

686. A partir de là, des travaux techniques considérables ont été entamés afin
de définir les paramètres clés permettant de déterminer la désignation des produits
sensibles et leur traitement. Précisément, ces travaux visent à répondre aux questio ns
suivantes : comment désigner les produits sensibles ? Quelle est la formule de

c) dans les cas où le tarif consolidé final ou l’équivalent ad valorem sera supérieur à 80% et inférieur ou égal à
130%, la réduction sera de deux tiers de l’abaissement pour les pays développés ; et
d) dans les cas où le tarif consolidé final ou l’équivalent ad valorem sera supérieur à 130%, la réduction sera de deux
tiers de l’abaissement pour les pays développés.
OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre 2008,
para. 61 et 63
1446
GOHIN A., « La sélection des produits agricoles sensibles : le cas européen », Revue d’études en agriculture et
environnement, n°87, 2008, p. 50
1447
OMC, Programme de travail de Doha : décision adoptée par le Conseil général le 1 er août 2004, WT/L/579, 2 août 2004,
para. 31 – 34

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

réduction tarifaire pour ces produits ? Quelle formule va être appliquée dans
l’instauration des contingents d’importation supplémentaires ? A cause des intérêts
importants engagés dans la désignation des produits sensibles et de l’extrême
complexité technique dans l’établissement de diverses formules, les négociateurs ne
sont pas parvenus, jusqu’à l’heure actuelle, à un consensus sur ces points précis. Les
derniers résultats des discussions, consolidés dans le Projet de 2008, ont pu seulement
offrir quelques options ou fourchettes possibles, sur lesquelles les Membres tiennent
toujours des positions opposées.

687. En pratique, un produit agricole peut être considéré comme « sensible »


essentiellement pour des raisons politiques. Afin de maintenir une protection
douanière dans la mesure du possible, les Membres de l’OMC sont susceptibles de
désigner comme sensibles des produits qui bénéficient actuellement des droits de
douane élevés. 1448 Sur la question de savoir comment désigner les produits sensibles,
le Projet de 2008 offre deux options : ou bien les désigner parmi les produits ou les
lignes tarifaires déjà soumis à un contingent tarifaire antérieur au Cycle de Doha ; ou
bien les désigner parmi tous les produits ou toutes les lignes tarifaires, peu importe si
le produit en question était déjà soumis ou pas à un contingent tarifaire antérieur au
Cycle de Doha. 1449

688. En ce qui concerne le nombre « approprié » de produits sensibles, le


Projet de 2008 propose que les Membres développés puissent désigner au maximum
4% des lignes tarifaires comme « produits sensibles ». Pour ces Membres, si plus de
30% de lignes tarifaires se trouvent dans la fourchette supérieure de la formule
« étagée », ils auront le droit de sélectionner, en supplément, 2% de lignes tarifaires
comme produits sensibles, à condition qu’ils augmentent leurs contingents tarifaires
de façon plus importante. 1450 Sur ce point, les Membres en développement bénéficient
d’une plus grande flexibilité. Ils peuvent désigner jusqu’à un tiers de plus de lignes

BAUDOUIN M., « Les négociations agricoles à l’OMC : quel cadre multilatéral pour les agricultures mondiales ? », in J.
1448

Chaise et T. Balmelli (dir.), Essays on the Future of the World Trade Organisation, Vol. 1, Genève, Edis, 2008, p. 64
OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1449

2008, para. 83
1450
Ibid., para. 71

- 444 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1451
tarifaires comme « produits sensibles ». Cependant, ce chiffrage n’a pas
été accepté par tous les Membres, le texte du Projet de 2008 notant que le Canada et
le Japon s’y opposent. Dans leurs annonces, le Canada a indiqué sans ambiguïté qu’il
désirait 6%, et le Japon 8%. 1452 Sur cette question, il reste à voir si les Membre sont
prêts à accorder une plus grande flexibilité dans la désignation des produits sensibles
que celle qui est déjà prévue dans le Projet de 2008 et, si tel est le cas, quelles
seraient les conditions à respecter. 1453

689. Une fois déclarés comme sensibles, ces produits seront écartés de la
formule de réduction « étagée » généralement appliquée aux tarifs consolidés finals.
Ils seront autrement soumis à une réduction tarifaire moins importante, dont le niveau
de réduction pourra être d’un tiers, d’une moitié, ou de deux tiers de ce qui résulte de
la formule générale de réduction « étagée ». En plus, le niveau de cette moindre
réduction ne se variera pas pour tous les produits au sein d’une ligne tarifaire. 1454

690. En échange à l’autorisation d’opérer une telle réduction tarifaire


moindre, les Membres développés ont l’obligation d’accorder des nouvelles
« possibilités d’accès », qui se traduisent par l’instauration des contingents
d’importation supplémentaires. Dans la limite de ces nouveaux contingents, ils
doivent garantir l’accès des produits à leurs marchés internes à un droit de douane
moins élevé. Selon le Projet de 2008, ces nouvelles possibilités d’accès
correspondront au minimum à 4% de la consommation intérieure des produits
concernés, s’ils font l’objet de l’écart de deux tiers. Ce point de pourcentage sera de
3,5 si l’écart d’une moitié est appliqué, ou de 3 si l’écart d’un tiers est utilisé. 1455 En
plus, ces contingents tarifaires supplémentaires seront accessibles à tous les Membres
sur la base du principe de la nation la plus favorisée. 1456

1451
Ibid., para. 72
OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture : produits sensibles : désignation,
1452

TN/AG/W/5, 6 décembre 2008, para. 4


OMC, Comité de l’agriculture, Groupe de négociation sur l’agriculture – Rapport du Président, S.E.M. David Walker, au
1453

Comité des négociations commerciales aux fins du bilan dans le cadre du CNC, TN/AG/25, 22 mars 2010, p. 2

OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1454

2008, para. 73
1455
Ibid., para. 74
1456
Ibid., para. 82

- 445 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

691. L’exemption au titre de « produits sensibles » est considérée comme une


composante cruciale du nouveau régime d’accès aux marchés en cours de formation.
Si tous les Membres de l’OMC sont autorisés à y recourir, elle présente une
importance particulière pour certains pays développés, surtout ceux de l’OCDE. C’est
parce que ces pays présentent souvent des consolidations tarifaires considérablement
élevées sur un nombre limité de produits qui s’avèrent sensibles à une libéralisation
significative des importations, 1457 et que les dispositions concernant les produits
sensibles offrent la seule possibilité pour ces pays de s’exonérer au moins d’une
partie des réductions tarifaires prévues par la formule générale. Ce fait explique
parfaitement la raison pour laquelle les pays du G10 ont insisté fortement, à plusieurs
occasions importantes, sur la possibilité de maintenir un niveau élevé de protection
contre les importations pour les produits qu’ils jugent sensibles. 1458

692. Bien que les Membres de l’OMC ont exprimé de façon répétée leur
volonté de faire avancer les négociations sur les produits sensibles, ils n’arrivent pas,
jusqu’à ce jour, à établir leurs propres listes de produits sensibles. Les difficultés
auxquelles ils font face résident d’abord dans le fait que la sélection d’un produit
sensible par un pays pourrait produire des impacts sur les marchés et prix mondiaux
et, de façon indirecte, sur l’intérêt pour un autre pays de sélectionner ou non ce
produit comme sensible. Ensuite, étant donné le nombre limité de lignes t arifaires
susceptibles d’être désignées comme sensibles, l’établissement de la liste de ces
produits revient à faire des compromis entre les différents secteurs agricoles. Enfin, la
volatilité brutale qui règne actuellement sur les cours internationaux vient renforcer
l’incertitude sur les évolutions des marchés nationaux et mondiaux des produits
agricoles. Ce fait complique davantage la désignation des produits sensibles. 1459 Au-
delà de ces difficultés, les négociateurs n’ont pas réussi non plus à concilier
différentes positions sur des questions techniques très complexes : quel est le niveau

FAO, Comité des Produits, Négociations commerciales multilatérales dans le cadre de l’Organisation mondiale du
1457

commerce, adopté les 14 – 16 juin 2010 à l’occasion de la 68 ème session du Comité des produits, Rome, CCP 10/3, p. 3
1458
Le G10 regroupe dix pays importateurs nets agricoles : Suisse, Bulgarie, Liechtenstein, Japon, Corée du Sud, Norvège,
Taïwan, Maurice, Israël et Islande.
1459
GOHIN A., « La sélection des produits agricoles sensibles : le cas européen », op. cit., p. 50

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

approprié de classification nécessaire pour l’identification des produits sensibles ?1460


Comment estimer la consommation intérieure lors du calcul de la taille des
contingents supplémentaires ?1461

693. La flexibilité accordée aux produits sensibles relative à la réduction


tarifaire est susceptible de concerner de nombreux produits agricoles essentiels pour
lesquels il existait et existe toujours d’importants obstacles au commerce. Il s’agit
surtout de certains produits agro-alimentaires provenant des pays développés et
faisant traditionnellement l’objet d’une protection particulière, par exemple les
produits laitiers et le sucre. En cela, certains pays en développement craignent qu’ une
telle flexibilité pourrait éroder l’essentiel des progrès réalisés dans les négociations
sur d’autres aspects d’accès aux marchés. Elément clé des disciplines d’accès aux
marchés, les règles relatives aux produits sensibles constituent l’une des source s
principales de l’incertitude et des divergences, voire des conflits, qui freine la
conclusion des négociations agricoles. 1462

B. Les « produits spéciaux »


694. Au moment du lancement des négociations multilatérales du Cycle de
Doha, les ministres des Membres de l’OMC ont convenu que les règles et disciplines
agricoles à négocier devraient « permettre aux pays en développement de tenir
effectivement en compte leur besoin de développement, y compris en matière de
sécurité alimentaire et de développement rural ». 1463 Les efforts visant à accomplir le
mandat de « développement » du Cycle de Doha en matière agricole, et
particulièrement le mandat lié à la sécurité alimentaire, ont conduit à l’insertion, dans
le projet des textes à négocier, plusieurs traitements flexibles b énéficiant uniquement
aux Membres en développement. Ce fait manifeste bien la volonté des Membres de
l’OMC de tenir compte des besoins particuliers de ces pays dans la promotion de

1460
Par exemple, au cas de « fromage », il s’agit de savoir si un produit sensible doit être une catégorie générale telle que
« fromage », ou bien une sous-catégorie de « fromage à pâte dure », ou bien de manière encore plus précise de « fromage de
type cheddar ».
Pour une discussion détaillée sur cette question, voir OMC, Agriculture : négociations – guide non officiel du « Projet révisé
de modalités » du 6 décembre 2008, 9 décembre 2008, p. 18
1461
Pour une discussion détaillée sur cette question, voir Ibid., pp. 18 – 19
FAO, Comité des Produits, Négociations commerciales multilatérales dans le cadre de l’Organisation mondiale du
1462

commerce, adopté les 14 – 16 juin 2010 à l’occasion de la 68 ème session du Comité des produits, Rome, CCP 10/3, p. 4
1463
OMC, Déclaration ministérielle de Doha, WT/MIN(01)/DEC/1, 14 novembre 2001, para. 13

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

libéralisation commerciale. En matière d’accès aux marchés des produits agr icoles,
ces flexibilités sont mises en place au titre des « produits spéciaux » et du Mécanisme
de sauvegarde spéciale.

695. En effet, le concept de « produits spéciaux » ne correspond pas à un


nouveau sujet des négociations commerciales. L’étude de la FAO ont pu montrer que
les débats portant sur les concepts similaires, tels que « produits spécifiques »,
« produits de base », « produits stratégiques », faisaient déjà partie des négociations
multilatérales peu de temps après la conclusion du GATT de 1947. 1464 A l’époque,
certaines Parties contractantes avaient exprimé leur souci concernant les impacts de la
libéralisation commerciale sur les produits primaires, en raison de leur importance
particulière dans le commerce et le développement de nombreux pays en
développement. Au fil de temps, les objectifs de développement étant
progressivement pris en compte dans le processus de libéralisation commerciale, ces
produits primaires gagnaient en importance dans les négociations multilatérales.
Cependant, à la suite de l’intégration de l’agriculture dans la structure réglementaire
du Cycle de l’Uruguay, les discussions sur ces produits sont devenues fragmentaires
et se sont inscrites dans les négociations sur des thèmes très précis : le traitement
différencié et la préférence au profit des pays en développement, l’exemption au
processus de tarification, l’exemption aux engagements en matière de soutien interne,
etc. 1465 Dans le texte officiel de l’Accord sur l’agriculture, le paragraphe 7 de
l’annexe 5 est la seule disposition reconnaissant de manière explicite la spécificité de
certains produits agricoles. Il autorise les Membres en développement à s’écarter de
l’obligation de tarification pour « un produit agricole primaire qui est l’aliment de
base prédominant du régime traditionnel de la population ». En raison des conditions
strictes pour invoquer cette exemption, très peu de Membres ont fait usage de cette
disposition. 1466

1464
DEEP FORD J. P., KOROMA S., YANOMA Y., et KHAIRA H., « Special Products: A Comprehensive Approach to
Identification and Treatment for Development », in J. Morrison et A. Sarris (dir.), WTO Rules for Agriculture Compatible
with Development, Rome, FAO, 2007, p. 151

DEEP FORD J. P., KOROMA S., YANOMA Y., et KHAIRA H., « Identifying ‘Special Products’ – Developing Country
1465

Flexibility in the Doha Round », in FAO, Commodity Market Review 2005 – 2006, Rome, FAO, 2005, p. 8
1466
BAUDOUIN M., « Les négociations agricoles à l’OMC : quel cadre multilatéral pour les agricultures mondiales ? », op.
cit., p. 67

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

696. Il faut attendre l’adoption du Programme de travail de Doha de juillet


2004 pour que la question liée aux produits spéciaux soit présentée comme sujet
crucial énuméré dans l’ordre du jour des négociations agricoles et examinée de
manière intégrale. Le Programme de travail de Doha a établi le principe que chaque
Membre en développement aura la liberté de déterminer un nombre approprié des
produits auxquels il entend donner le qualificatif de « spécial », et que ces produits
1467
seront soumis à des engagements de réduction plus modérés. Les travaux
subséquents ont parvenu à dégager des grandes lignes encadrant la désignation et le
traitement tarifaire de ces produits. Etant consolidées dans le Projet de 2008 , celles-ci
constituent des règles fondamentales gouvernant les produits spéciaux. Ce sont des
règles qui doivent être suivies dans les négociations futures sur l’accès aux marchés
pour une meilleure prise en compte des considérations non commerciales.

697. Le Projet de 2008 réaffirme clairement qu’il revient à chaque Membre en


développement de sélectionner « lui-même », et ensuite de protéger, les produits qui
sont essentiels pour la garantie de la sécurité alimentaire, des moyens d’existence et
du développement rural. 1468 Il convient de noter que, par le terme « lui-même », les
négociateurs ont reconnu de façon explicite et définitive la compétence complète des
Membres en développement dans la détermination des produits spéciaux. Or,
l’exercice de cette compétence ne doit pas être arbitraire. Elle doit respecte r une série
d’indicateurs énumérés dans l’Annexe F dudit Projet. Ils sont au nombre de 12 et
fondés sur les critères de la sécurité alimentaire, de la garantie des moyens
d’existence et du développement rural. 1469

1467
OMC, Programme de travail de Doha : décision adoptée par le Conseil général le 1 er août 2004, WT/L/579, 2 août 2004,
para. 41
1468
Le Projet prévoit que « les pays en développement Membres seront autorisés à désigner eux -mêmes des produits
spéciaux, guidés par des indicateurs fondés sur les critères de la sécurité alimentaire, de la gara ntie des moyens d’existence
et du développement rural ».
OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre 2008,
para. 129
1469
Ibid., para. 129 et Annexe F.
A titre illustratif, ils portent sur les éléments suivants : l’apport du produit concerné sur le plan nutritionnelle ou calorique de
la population ; la proportion du produit concerné dans la consommation intérieure ; la production intérieure et les
exportations totales ; la proportion de la population engagée dans la production du produit concerné et surtout celle de la
population exploitée dans des conditions défavorisées ; la proportion du revenu des ménages et des recettes douanières tirés
de la production du produit concerné ; la proportion des dépenses alimentaires consacrées au produit concerné ; la
productivité relativement faible de produit concerné.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

698. En fonction des différents critères et indicateurs, les Membres en


développement pourront désigner 12% de lignes tarifaires comme produits spéciaux.
Ceux-ci bénéficieront d’une dérogation à la réduction tarifaire prévue par la formule
étagée, et feront l’objet d’un abaissement moyen global de 11%. Dans tous les cas,
5% de ces lignes tarifaires seront complètement exemptées de réduction tarifaire. Une
telle réduction tarifaire plus souple ne sera soumise à aucune condition pour
l’instauration de contingents d’importation supplémentaires. 1470

699. Une flexibilité supplémentaire est offerte aux petites économies


vulnérables et aux Membres ayant accédé récemment à l’OMC. S’agissant des
Membres faisant parties des petites économies vulnérables, ils pourront choisir
d’appliquer à la fois la formule « étagée » modérée prévue à leur intention et le
pourcentage autorisé pour les produits spéciaux. Ils pourront également renoncer à ce
cumul et opter pour un abaissement moyen global de 24%. Dans ce cas -là, les lignes
tarifaires qui auront été ainsi choisies comme produits spéciaux ne seront pas
soumises à un quelconque abaissement tarifaire minimal, et ne seront pas guidées par
les indicateurs. 1471 Quant aux Membres ayant accédé récemment, ils auront la
possibilité de désigner au maximum 13% de lignes tarifaires comme produi ts
spéciaux, ceux-ci faisant l’objet d’un abaissement moyen global de 10% en
supplément.1472

700. L’idée d’une catégorie de « produits spéciaux » au profit des pays en


développement a trouvé un écho au sein de la FAO. Elle a pour raison que
l’introduction du concept de « produits spéciaux » pourrait aider ces pays à « soutenir
et à développer la production rurale de ces produits importants ainsi que les revenus
ruraux », et que « si le développement donne de bons résultats, l’augmentation des
approvisionnements et la baisse des prix peuvent à terme bénéficier aussi aux
populations urbaines car les coûts d’importation seront réduits ». 1473

1470
Ibid., para. 129
1471
Ibid., para. 130
1472
Ibid., para. 131
1473
FAO, « Identification de produits spéciaux : critères de sélection possibles », in FAO, Appui de la FAO aux négociations
de l’OMC. Notes d’information de la FAO : contribution à la réunion ministérielle de l’OMC de Cancun , 2003, texte
disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 7 septembre 2016)

- 450 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

701. Le concept de produits spéciaux est une source de tensions pendant les
négociations entre pays développés et pays en développement. Les controverses
portent sur plusieurs points. Premièrement, les critères selon lesquels sont déterminés
les produits spéciaux contiennent des concepts ambigus et potentiellement
conflictuels. Si la sécurité alimentaire est une notion discutée et réglementée dans les
négociations du Cycle de Doha, les concepts de la garantie des moyens d’existence et
du développement rural sont très vagues et difficiles à cerner. Etant conscients de ce
problème, les négociateurs tentent de définir les paramètres de ces critères à l’aide
d’une série d’indicateurs. Les indicateurs énumérés dans l’annexe F restent toutefois
insuffisants et les critères de détermination des produits spéciaux doivent toujours
faire l’objet d’une précision au cours des négociations à venir.1474

702. Deuxièmement, le chiffrage proposé par le Projet de 2008 sur les


produits spéciaux ne fait pas l’unanimité parmi les négociateurs. Lors de l’élaboration
du Projet, certains pays en développement ont déjà exprimé leurs réserves au sujet
des chiffres spécifiés. 1475 Aucune évolution substantielle ne s’est produite depuis ce
moment-là. 1476 Il n’est peut-être pas étonnant que ces réserves soient toujours
maintenues, du fait que ce sont des intérêts cruciaux d’un bon nombre de pays en
développement qui sont en jeu. A leurs yeux, les dispositions concernant les produits
spéciaux leur offrent un outil clé de développement permettant d’assurer la sécurité
alimentaire, la sécurité des moyens de substance et le développement rural. Un
certain niveau de protection pourrait ainsi être garanti au profit de la production
nationale, qui ne présente pas nécessairement des avantages comparatifs par rapport

1474
La sélection des indicateurs ne consiste que la première phase dans la désignation des produits spéciaux. Il reste de
nombreux problèmes techniques à résoudre. A tit re d’exemple, si l’apport du produit concerné sur le plan nutritionnelle ou
calorique de la population est choisi comme indicateur, à quel point de pourcentage cet apport nutritionnel doit se lever pour
que le produit concerné soit considéré comme spécial ? En dehors de cela, les négociateurs doivent aussi répondre à la
question de savoir combien d’indicateurs doivent être utilisés pour déterminer un produit spécial. Un seul ou bien plusieurs?
Voir MATTHEWS A., The Impact of WTO Agricultural Trade Rules on Food Security and Development: An Examination of
Proposed Additional Flexibility for Developing Countries, IIIS Discussion Paper N° 371, 2011, p. 6
La note de bas de page du paragraphe 129 du Projet de 2008 indique qu’« un certain nombre de pays en développement
1475

Membres ont exprimé des réserves au sujet des chiffres spécifiés dans le présent paragraphe, en faisant également observer
que cela pourrait être affecté par ce qui est décidé dans d’autres parties du texte ».
OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre 2008,
para. 129
1476
Dans son rapport au Comité des négociations commerciales, Président S.E.M. David Walker a observé que la situation
n’a pas évolué et les pays concernés maintiennent toujours leurs réserves. Voir OMC, Comité de l’agriculture, Groupe de
négociation sur l’agriculture – Rapport du Président, S.E.M. David Walker, au Comité des négociations commerciale ,
TN/AG/26, 21 avril 2011, para. 28

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

aux importations, mais dont dépendent un grand nombre des populations rurales. Pour
certaines économies vulnérables, la production nationale est si importante qu’elle
peut contribuer non seulement à l’amélioration de l’état de sécurité alimentaire aux
niveaux des ménages et du pays, mais également aux processus de transformation et
de développement structurels. Or, d’autres Membres de l’OMC, surtout les Membres
exportateurs des produits agricoles, craignent que la mise en œuvre des règles
relatives aux produits spéciaux puisse écarter une part considérable de leurs
exportations. Ils insistent pour que la définition des principaux paramètres en
question doive prendre en compte cette possibilité. 1477

703. Troisièmement, si la détermination des produits spéciaux peut être


effectuée selon les critères et indicateurs prévus dans le Projet de 2008 , ce dernier ne
fournit aucun outil sur lequel les Membres de l’OMC pourront s’appuyer dans la
désignation des produits sensibles. Cette lacune législative est susceptible d’entraîner,
en pratique, le chevauchement des concepts, surtout lorsqu’il s’agit des produits
agricoles provenant des pays en développement. Autrement dit, certains produits
pourraient se présenter à la fois sur la liste de produits spéciaux et celle de produits
sensibles.1478 Cette confusion des concepts risque de multiplier les points de tension
entre les différents groupes de pays et de compliquer les négociations
commerciales. 1479

704. Au-delà du manque des critères et outils objectifs et précis pour désigner
les produits spéciaux, il reste encore une question fondamentale à laquelle il faut
répondre : s’il est nécessaire de limiter le nombre de produits éligibles, est -ce qu’il

FAO, Comité des Produits, Négociations commerciales multilatérales dans le cadre de l’Organisation mondiale du
1477

commerce, adopté les 14 – 16 juin 2010 à l’occasion de la 68 ème session du Comité des produits, Rome, CCP 10/3, p. 4
1478
MATTHEWS A., The Impact of WTO Agricultural Trade Rules on Food Security and Development: An Examination of
Proposed Additional Flexibility for Developing Countries, op. cit., p. 7
1479
Dans le but de simplifier le processus des négociations et d’obtenir le plus rapide un consensus sur ces sujets, certains
auteurs ont proposé de faire l’économie d’un concept, en réunissant deux groupes de produits en un seul concept : celui de
produits essentiels. Ces produits pourraient être classifiés en quatre catégories selon les critères tels q ue la sécurité
alimentaire, la garantie des moyens d’existence, le développement rural, le caractère essentiel du produit concerné à
l’alimentation des populations, la part de la production du produit concerné dans la production agricole totale, la part de la
consommation du produit concerné dans la consommation agricole apparente totale, la part de la consommation du produit
concerné couvert par la production nationale, la part de l’emploi représentée par le produit concerné dans la population
active agricole totale, la poursuite d’objectif non marchand, etc. En fonction de leur classification, les produits essentiels
seront réservés soit uniquement pour les pays en développement, soit uniquement pour les pays développés, soit pour tous les
Membres de l’OMC. Ils bénéficieront de la flexibilité de différents niveaux en ce qui concerne la réduction tarifaire.
Sur ce point, voir ZOURE T. N., Le commerce des produits agricoles dans le droit de l’OMC , op. cit., pp. 197 – 200

- 452 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

est également nécessaire, dans la détermination des produits spéciaux, de prendre en


compte la diversité des situations réelles dans les pays en développement ? En plus,
comme l’a noté la FAO dans son rapport, il faut peut-être aussi prendre en compte la
possibilité que la liste des produits spéciaux puisse s’évoluer au fil de temps, « en
raison du caractère dynamique des systèmes alimentaires, des systèmes de
subsistance et du développement rural ». 1480 Evidemment, la poursuite des discussions
sur ces questions va compliquer davantage les négociations commerciales et différer
la conclusion du Cycle de Doha.

C. Le mécanisme de sauvegarde spéciale


705. Les règles de l’OMC en vigueur contiennent déjà plusieurs mécanismes
de sauvegarde, autorisant les Membres à augmenter au titre provisoire les droits de
douane de certains produits afin de protéger la stabilité de leurs marchés nationaux de
l’augmentation soudaine du volume des importations ou de la chute importante des
prix. Il s’agit de l’article XIX du GATT de 1994, et de l’article 5 de l’Accord sur
l’agriculture et de l’Accord sur les sauvegardes. Cependant, un grand nombre de pays
en développement se sont vus privés de la possibilité de recourir à ces mécanismes, à
cause des conditions extrêmement rigoureuses imposées à leur invocation et à leur
application. 1481 Par exemple, les mesures de sauvegarde spéciale au titre de l’article 5
de l’Accord sur l’agriculture, sont uniquement réservées aux produits agricoles
soumis au processus de tarification. De ce fait, cette clause exclut, de son champ
d’application, la plupart des pays en développement qui avaient opté pour des taux
plafonds plutôt que de poursuivre le processus de tarification. 1482

706. Dans le but de remédier à cette situation gravement déséquilibrée au


détriment des pays en développement, les négociateurs s’efforcent, d’une part, de
réduire et d’éliminer définitivement le recours des Membres développés aux mes ures

1480
FAO, La situation des marchés des produits agricoles, Rome, 2006, p. 12
1481
Le mécanisme de sauvegarde prévu par l’article XIX du GATT de 1994 et l’Accord sur les sauvegardes ne peut être
invoqué qu’à condition qu’un préjudice soit établi et qu’une compensation soit mise en place. Cependant, la plupart des pays
en développement ne sont pas capables, ni sur le plan technique, ni sur le plan financier, de procéder à l’établissement de
préjudice et à la fourniture de compensation.
GRANT J. H. et MEILKE K. D., Triggers, Remedies and Tariff Cuts: Assessing the Impact of a Special Safeguard
Mechanism for Developing Countries, Canadian Agricultural Trade Policy Research Network Working Paper 2008 – 09,
October 2008, p. 4
1482
Voir le présent travail, para. 338

- 453 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

de sauvegarde spéciale au titre de l’article 5 de l’Accord sur l’agriculture. 1483 Sur ce


point, le Projet de 2008 propose une réduction pure et simple, le premier jour de la
mise en œuvre, à 1% des lignes tarifaires pouvant bénéficier des mesures de
sauvegarde spéciale. Cette réduction sera suivie par une élimination totale de mesures
de sauvegarde spéciale au bout de la septième année de la mise en œuvre. 1484 D’autre
part, les négociateurs envisagent d’introduire un nouveau Mécanisme de sauvegarde
spéciale (MSS), dont les pays en développement seront les seules bénéficiaires et les
conditions de recours seront plus souples. 1485

707. Le nouveau MSS partage la même philosophie qui fonde la sauvegarde


spéciale contenue dans l’article 5 de l’Accord sur l’agriculture. En principe, dans le
cas d’une augmentation brutale du volume des importations ou de forte chute des
prix, les Membres en développement seront autorisés à imposer, de façon provisoire,
à l’importation de certains produits agricoles des droits de douane additionnels qui
pourront s’élever jusqu’au-dessus des niveaux consolidés. L’application de la
sauvegarde spéciale pourra donc être fondée sur le volume, ou bien sur les prix des
importations. Il faut toutefois noter que le recours au MSS ne sera pas possible si une
mesure de sauvegarde au titre de l’article XIX du GATT de 1994 ou de l’Accord sur
les sauvegardes est déjà mise en place. 1486

708. Le recours au MSS sera relativement plus facile que celui à l’article 5 de
l’Accord sur l’agriculture. Les règles pertinentes n’exigent pas des Membres
concernés de désigner préalablement, dans leurs listes, les produits agricoles
susceptibles d’être soumis au MSS. Le MSS pourra être « invoqué en principe pour

1483
Lors de l’élaboration du premier projet de modalités, il a été convenu que « les dispositions de l’article 5 de l’Accord sur
l’agriculture cesseront de s’appliquer pour les pays développés… ».
OMC, Comité de l’agriculture, Négociations sur l’agriculture – premier projet de modalités pour les nouveaux engagements,
TN/AG/W/1, 17 février 2003, para. 23
1484
Le Projet de 2008 prévoit que « les pays développés Membres réduiront à 1% des lignes tarifaires inscrites dans les Listes
le nombre de lignes admissibles au bénéfice de la SGS le premier jour de la mise en œuvre, et elle aura été éliminée au plus
tard à la fin de la septième année de la mise en œuvre… ».
OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre 2008,
para. 126
1485
Il est disposé dans le Programme de travail de Doha que : « un Mécanisme de sauvegarde spéciale (MSS) sera établi pour
utilisation par les pays en développement Membres ». OMC, Programme de travail de Doha : décision adoptée par le
Conseil général le 1 er août 2004, WT/L/579, 2 août 2004, para. 42
OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1486

2008, para. 132

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1487
toutes les lignes tarifaires ». En plus, aucun lien n’est établi entre l’invocation du
MSS et le processus de tarification. Cependant, tout comme d’autres types de mesures
de sauvegarde, le recours au MSS suppose nécessairement la réunion des condi tions
relatives au seuil de déclenchement.

709. Dans l’hypothèse du MSS fondé sur le volume, on pourra avoir recours
au mécanisme au moment où le volume des importations dépasse le seuil de
déclenchement. Ce dernier serait constitué de la moyenne des importatio ns pendant la
période précédente de trois ans. Le texte du Projet de 2008 a illustré plusieurs
mesures correctives possibles, chacune d’elles correspondant à un certain niveau de
seuil de déclenchement. Précisément, elles seraient :1488

« a) dans le cas où le volume des importations pendant une année excédera


110% mais n’excédera pas 115% des importations de base, le droit additionnel
maximal qui pourra être imposé en sus des tarifs appliqués n’excédera pas
25% du tarif consolidé courant ou 25 points de pourcentage, le chiffre le plus
élevé étant retenu ;

b) dans les cas où le volume des importations pendant une année excédera
115% mais n’excédera pas 135% des importations de base, le droit additionnel
maximal qui pourra être imposé en sus des tarifs appliqués n’excédera pas
40% du tarif consolidé courant ou 40 points de pourcentage, le chiffre le plus
élevé étant retenu ;

c) dans le cas où le volume des importations pendant une année excédera


135% des importations de base, le droit additionnel maximal qui pourra être
imposé en sus des tarifs appliqués n’excédera pas 50% du tarif consolidé
courant ou 50 points de pourcentage, le chiffre le plus élevé étant retenu ;

d) dans le cas où, d’un point de vue formel, ces seuils de déclenchement
pourraient être atteints, mais où le niveau absolu des importations sera

1487
Ibid.
1488
Ibid., para. 133

- 455 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

manifestement négligeable par rapport à la production nationale et à la


consommation intérieure, des mesures correctives ne seraient pas appliquées. »

710. En ce qui concerne le MSS fondé sur les prix, il sera activé lorsque le
prix à l’importation c.a.f. de l’expédition entrant sur le territoire du Membre concerné
tombe en-dessous du prix de déclenchement. Normalement, ce prix de déclenchement
est égal à 85% de la valeur unitaire c.a.f. mensuelle moyenne du produit concerné
pour la période de trois ans la plus récente précédant l’année d’importation pour
1489
laquelle des données sont disponibles. La mesure corrective pouvant être
appliquée à ce titre consisterait en un droit additionnel qui n’excédera pas 85% de la
différence entre le prix à l’importation de l’expédition concernée et le prix de
déclenchement. 1490

711. En principe, le MSS fondé sur le volume pourra être maintenu pour une
période maximale de 12 mois à compter de l’invocation initiale de la mesure de
sauvegarde. S’il s’agit d’un produit saisonnier, cette période pourra durer au
maximum 6 mois ou bien aussi longtemps que nécessaire pour couvrir la période
correspondant à la saison effective, la période la plus longue étant retenue. 1491 Par
contre, la mesure corrective au titre de MSS fondé sur le prix pourra être appliquée
seulement expédition par expédition. 1492

712. Ce nouveau MSS seulement au profit des pays en développement


consiste l’un des points de blocage des négociations agricoles du Cycle de Doh a. La
tension persiste surtout entre les pays du G33 et les Etats-Unis. La divergence
fondamentale réside dans la question de savoir si le nouveau MSS aura pour objectif
de remédier aux turbulences des marchés résultant de la poursuite de libéralisation du
Cycle de Doha, ou bien de neutraliser les fluctuations du marché dans un sens plus
large.1493 Pour les pays du G33, un accès souple au MSS est indispensable pour les
pays en développement. C’est parce que la poursuite continue de la libéralisation du

1489
Ibid., para. 135 et la note de bas de page n°26
1490
Ibid., para. 136
1491
Ibid., para. 140
1492
Ibid., para. 136
1493
MATTHEWS A., The Impact of WTO Agricultural Trade Rules on Food Security and Development: An Examination of
Proposed Additional Flexibility for Developing Countries, op. cit., p. 9

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

commerce agricole rend plus vulnérables leurs agriculteurs, notamment ceux


disposant des ressources limitées, tout en les exposant directement à la concurrence
avec les produits agricoles à bas prix exportés par les pays développés et aux aléas
des marchés externes. Faute des sources budgétaires nécessaires pour soutenir leurs
agriculteurs ou garantir leurs moyens d’existence, les pays en développement auront
besoin d’un mécanisme de défense en matière d’accès aux marchés, leur permettant
de maintenir une protection tarifaire appropriée et de garantir une stabilité de marché
interne.1494

713. En revanche, les Etats-Unis considèrent le MSS comme un instrument


des politiques commerciales. En permettant aux Membres d’échapper temporairement
aux engagements de réduction tarifaire dans des conditions strictement définies, le
MSS devrait viser à soutenir une libéralisation du marché agricole plus ambitieuse et
ainsi ne pouvoir être provoqué que dans des circonstances strictement définies.
Certains pays en développement exportateurs des produits agricoles ont aussi pour
avis que le MSS sera utilisé seulement dans des conditions exceptionnelles. Dans le
contexte où les échanges des produits agricoles entre les pays en développement
1495
augmentent de façon substantielle pendant la dernière décennie, le recours
arbitraire au MSS par certains Membres importateurs aurait pour effet de réduire
considérablement les bénéfices que les pays en développement exportateurs
pourraient éventuellement tirer de l’ouverture du marché. Cela pourrait met tre en
péril tous les efforts de ces pays visant à améliorer leur sécurité alimentaire par la
promotion des exportations. 1496

714. En raison d’une telle divergence de base sur les véritables objectifs que
le MSS devrait atteindre, les négociateurs n’arrivent pas à se mettre d’accord sur les
paramètres exacts définissant ce nouveau mécanisme. Les vifs débats continuent
toujours sur les aspects techniques, tels que les produits visés par le MSS, les
conditions d’invocation, les mesures correctives et le plafond des d roits de douane

1494
PAL P. et WADHWA D., An Analysis of the Special Safeguard Mechanisms in the Doha Round of Negotiations: A
Proposed Price-trigger-based Safeguard Mechanism, Indian Council for Research on International Econo mic Relations
Working Paper N°189, 2006, pp. 9 – 31
1495
MATTHEWS A., The Impact of WTO Agricultural Trade Rules on Food Security and Development: An Examination of
Proposed Additional Flexibility for Developing Countries, op. cit., pp. 2 – 3
1496
Ibid., p. 17

- 457 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

additionnels. En plus, de nouvelles controverses sont nées autour de la question de


savoir si un seuil de déclenchement additionnel serait nécessaire pour limiter les cas
dans lesquels le MSS relèverait les tarifs au-delà des taux antérieurs au Cycle de
Doha, et, dans l’affirmative, quel devrait être le niveau de ce seuil. 1497 Le Projet de
2008 avait pour objectif de parvenir à un consensus sur ces questions, mais ses
propositions n’ont pas été acceptées par tous les Membres. Les discussions
subséquentes se sont déroulées principalement sur le plan technique et analytique.
Jusqu’à ce jour, aucune option de compromis n’a pas été soumise à l’examen du
Groupe de négociation. 1498

Paragraphe 2 – L’amélioration du régime de soutien agricole

715. La fin de la période de mise en œuvre de l’Accord sur l’agriculture du


Cycle de l’Uruguay témoigne une persistance des niveaux élevés de soutien déloyal à
l’agriculture maintenus par certains Membres de l’OMC, sans pour autant enfreindre
les règles en vigueur. Ce phénomène est dû partiellement aux lacunes existant dans
les règles substantielles. Ils rendent difficile la détermination de la conformité des
pratiques des Membres avec les critères énumérés dans le texte de l’Accord sur
l’agriculture, et permettent ainsi à ce genre de pratiques d’échapper aux engagements
de réduction. 1499 C’est dans ces circonstances qu’une grande partie d’efforts déployés
dans la poursuite de la réforme en matière de soutien agricole se traduit par plusieurs
tentatives des négociateurs afin d’améliorer les disciplines encadrant les
comportements des Membres dans l’attribution de soutien agricole.

716. Bien évidemment, l’amélioration du régime de soutien agricole passe


également par une prise en compte plus efficace des considérations non
commerciales, notamment la sécurité alimentaire. Cela s’explique par la révision des
dispositions gouvernant l’octroi des soutiens internes classés comme catégorie verte
(A), l’amélioration de l’administration de l’aide alimentaire (B), et la m ise en place

1497
OMC, Agriculture : négociations - un guide non officiel des sauvegardes pour l’agriculture. GATT , ancienne sauvegarde
pour l’agriculture (SGS) et nouveau mécanisme (MSS), corrigé le 5 août 2008, texte disponible sur le site internet :
[Link] (consulté le 7 septembre 2016)

OMC, Comité de l’agriculture, Groupe de négociation sur l’agriculture – Rapport du Président, S.E.M. David Walker, au
1498

Comité des négociations commerciale, TN/AG/26, le 21 avril 2011, para. 29 – 36


PRINCE H. A., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospective du système de régulation des
1499

subventions agricoles, op. cit., p. 353

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des nouvelles disciplines gouvernant les activités des entreprises commerciales d’Etat
exportatrices (C)

A. La révision des critères de la catégorie verte


717. Si de nombreux Membres de l’OMC trouvent nécessaire d’accorder un
soutien à leur agriculture, notamment pour atteindre leurs objectifs nationaux non
marchands, les préoccupations relatives à la sécurité alimentaire ont attiré une
attention particulière lors de la révision des critères définissant les mesures de la
catégorie verte. Constituant la partie principale des soutiens agricoles exemptes des
engagements de réduction prévues dans l’Accord sur l’agriculture, 1500 les mesures de
soutien de la catégorie verte doivent remplir « une prescription fondamentale, à
savoir que leurs effets de distorsion sur les échanges ou leurs effets sur la production
doivent être nuls ou, au plus, minimes ». Elles doivent respecter, en plus, deux
conditions : l’une implique que ces soutiens soient fournis dans le cadre d’un
programme public et des fonds publics, alors que l’autre exige que ces mesures
n’aient pas pour effet d’apporter un soutien des prix aux producteurs. 1501 Lorsqu’il
s’agit de certains types particuliers de programmes de services publics, il faut encore
remplir les critères spécifiques énumérés dans l’annexe 2 de l’Accord sur
l’agriculture.

718. L’expérience pendant la période de mise en œuvre de l’Accord sur


l’agriculture montre que l’application des dispositions relatives à la catégorie verte a
pourtant suscité de nombreux doutes sur leur efficacité. D’abord, pour pouvoir être
classées comme catégorie verte, les mesures de soutien doivent remplir la condition
primordiale concernant les effets nuls ou minimes de distorsion sur les échanges. Ce
qui rend difficile l’application de cette condition, c’est que le texte de l’Accord sur
l’agriculture ne prévoit aucune définition sur le terme « effets de distorsion sur les
échanges ». En réalité, comme l’ont observé J. P. Butault et C. Le Mouël, « il n’existe
pas d’instrument de soutien du revenu des agriculteurs totalement découplé ». Au

1500
D’autres types de mesures de soutien exemptées concernent les mesures de développement relevant des programmes de
développement dans les pays en développement (l’article 6.2 de l’Accord sur l’agriculture), les mesures de la boîte
bleue constituées de versements au titre des programmes de limitation de la production (l’article 6.5 de l’Accord sur
l’agriculture), et les mesures relevant des aides de minimis dont les effets sont négligeables ou insignifiants (l’article 6.4 de
l’Accord sur l’agriculture).
1501
Paragraphe 1 de l’annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

sens strict, toutes les formes de soutiens financiers accordés aux agriculteurs peuvent
avoir une incidence, plus ou moins importante, sur la production des produits
agricoles concernés et faussent, d’une façon ou d’autre, les condition s d’échanges de
ces produits. 1502 L’absence de définition claire de l’expression « effets de distorsion
sur les échanges » a pour conséquence négative de permettre aux grands utilisateurs
de soutien agricole de ranger une quantité considérable de mesures de soutien dans la
boite verte, mesures qui auraient été autrement soumises au calcul de la MGS totale.
Les mesures de soutien les plus critiquées dans ce sens sont celles relatives aux
versements directs aux producteurs, notamment les soutiens de revenu décou plé, les
programmes de garantie des revenus et ceux établissant un dispositif de sécurité pour
les revenus. 1503

719. Ensuite, les critères de la catégorie verte, tel qu’ils sont rédigés
actuellement, ne conviennent pas pour assurer la sécurité alimentaire de la p lupart des
1504
pays en développement. Sachons que, pour bénéficier de l’exemption des
engagements de réduction au titre de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture, le
soutien doit être offert conformément à un programme public financé par des fonds
publics qui n’implique pas de transferts de la part des consommateurs. En plus, ce
soutien ne peut pas apporter un soutien des prix aux producteurs. Or, la plupart des
pays en développement se trouvent souvent face à des contraintes budgétaires et
techniques sévères pour respecter ces deux premières conditions. Ils voient peu de
possibilité pour financer le développement de leur agriculture. Notre observation est
confirmée par la note d’information du secrétaire de l’OMC sur l’état d’utilisation de
subventions internes par les Membres pendant la période de mise en œuvre de
l’Accord sur l’agriculture. Selon ce document, la majorité des Membres en
développement n’utilisait pas ou très peu le soutien interne de catégorie verte, alors

1502
BUTAULT J. P. et LE MOUEL C., « Pourquoi et comment intervenir en agriculture ? », in J. P. Butault (dir.), Les
soutiens à l’agriculture : théorie, histoire, mesure, Paris, INRA Editions, 2004, 2004, p. 51

PRINCE H. A., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospective du système de régulation des
1503

subventions agricoles, op. cit., p. 354


1504
PARENT G., « La reconnaissance de caractère spécifique du commerce agrico le à travers la prise en compte des
considérations liées à la sécurité alimentaire dans l’Accord sur l’agriculture », op. cit., p. 510

- 460 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

que les utilisateurs les plus importants des soutiens verts étaient les Etats-Unis,
l’Union européenne et le Japon. 1505

720. Les interrogations des Membres de l’OMC sur l’application effective des
règles gouvernant la pratique des aides publiques ont mené à l’insertion de la
redéfinition des paramètres de la catégorie verte dans l’ordre du jour de négociations
du Cycle de Doha sur l’agriculture. Les grandes lignes qui président à l’éventuelle
révision des disciplines pertinentes sont établies par le Programme de travail de Doha
du Juillet 2004. Le Programme réaffirme le principe fondamental qui commande les
règles de la catégorie verte : « les critères de la catégorie verte seront réexaminés et
clarifiés en vue de faire en sorte que les mesures de la catégorie verte aient des effets
de distorsion des échanges ou des effets sur la production nuls, ou au plus
minimes ». 1506 Il précise davantage que ce réexamen et cette clarification devront
porter sur les concepts fondamentaux, les principes et le caractère effectif de la
catégorie verte, afin de rendre plus effectifs certains critères d’utilisations. Le
Programme souligne, en plus, que la révision de la catégorie verte doit tenir dûment
compte des considérations non commerciales. 1507

721. Dans cet esprit, le Projet de 2008 propose une série de modifications à
l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture. Parmi ces modifications, ce qui intéresse le
plus notre étude, ce sont celles qui créent des nouvelles flexibilités pour que les
Membres en développement puissent bénéficier véritablement de l’exemption au titre
de la catégorie verte afin d’encourager le développement agricole. Il s’agit
premièrement d’une extension du champ d’application du paragraphe 2 de l’Annexe 2
concernant les programmes de services publics à certaines politiques et services des
Membres en développement. Un nouvel alinéa étant ajouté au texte existant du
paragraphe 2, le terme « programmes de services publics » couvre désormais
« les politiques et services relatifs aux zones de peuplement agricole, aux
programmes de réforme foncière, au développement rural et à la garantie des moyens

1505
OMC, Comité de l’agriculture, Usage par les Membres des catégories de soutien interne, des subventions à l’exportation
et des crédits à l’exportation, Note d’information du Secrétariat , Révision, G/AG/NG/S/12/Rev.1, 12 mars 2001, pp. 3 – 13
1506
OMC, Programme de travail de Doha : décision adoptée par le Conseil général le 1 er août 2004, WT/L/579, 2 août 2004,
Annexe A, para. 16
1507
Ibid.

- 461 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

d’existence en milieu rural dans les pays en développement Membres ». Parmi ces
programmes de services publics des pays en développement susceptibles d’être
qualifiés en mesures de soutien vert, figurent explicitement les politiques visant à
améliorer la sécurité alimentaire et nutritionnelle. 1508

722. Deuxièmement, les négociateurs ont révisé les notes de bas de page 5 et
6 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture, afin de redéfinir la méthode de calc ul
de la MGS en cas de dépenses consacrées à la détention de stocks publics à des fins
de sécurité alimentaire et à la fourniture d’aide alimentaire intérieure. Selon le texte
original de la note de bas de page 5, la légitimité des programmes gouvernementa ux
de détention de stocks à des fins de sécurité alimentaire est conditionnée par
l’incorporation de la différence entre le prix d’acquisition et le prix de référence
extérieur dans la MGS. 1509 Or, cette condition a été retirée de l’Annexe B du Projet de
2008, en réponse à la demande des pays du Groupe africain de poursuivre leurs
objectifs nationaux de développement agricole avec plus de soutien de la catégorie
verte. 1510 Il est ainsi proposé qu’en cas où l’acquisition de stocks de produits
alimentaires est effectuée par les pays en développement « avec pour objectif de
soutenir les producteurs ayant de faibles revenus ou dotés des ressources limitées », il
ne sera pas nécessaire de tenir compte de la différence entre le prix d’acquisition et le
prix de référence extérieur dans le calcul de la MGS. 1511

723. Sur ce point, une autre modification en faveur des pays en


développement prévue par l’Annexe B porte sur les produits alimentaires acquis à des
prix subventionnés. En vertu des notes de bas de page 5 et 6 de l’Annexe 2 actuelle,
la fourniture des produits alimentaires à des prix subventionnés peut être qualifiée

OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1508

2008, annexe B, p. 42
1509
La note de bas de page 5 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture prévoit qu’ :
« aux fins du paragraphe 3 de la présente annexe, les programmes gouvernementaux de détention de stocks à des fins
de sécurité alimentaire dans les pays en développement dont le fonctionnement est transparent et assuré
conformément à des critères ou directives objectifs publiés officiellement seront considérés comme étant conformes
aux dispositions du présent paragraphe, y compris les programmes en vertu desquels des stocks de produits
alimentaires à des fins de sécurité alimentaire sont acquis et débloqués à des prix administré s, à condition que la
différence entre le prix d’acquisition et le prix de référence extérieur soit prise en compte dans la MGS. »
1510
Voir la proposition du 20 novembre 2002 rendue par le Groupe africain (JOB (02) /187)
OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1511

2008, annexe B, p. 42

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

comme soutien de la catégorie verte, si elle a « pour objectif de répondre aux besoins
alimentaires des populations pauvres urbaines et rurales des pays en développement
sur une base régulière et à des prix raisonnables ». A cela, le Projet de 2008 a ajouté
que soit inclus dans la catégorie verte l’acquisition de produits alimentaires à des prix
subventionnés, si ces produits sont achetés « d’une manière générale » auprès de
producteurs ayant de faibles revenus ou dotés de ressources limitées dans les pays en
développement, et s’ils sont achetés avec pour objectif de lutter contre la faim et la
1512
pauvreté en milieu rural. Dans cette situation, la différence entre le prix
d’acquisition et le prix de référence extérieur pourra également être exclue du calcul
de la MGS. 1513 Ce faisant, il est possible pour les pays en développement de
comptabiliser au moins une partie considérable des aides publiques, qui étaient
auparavant classées dans la catégorie orange, comme relevant de la
catégorie verte.1514 D’ici, nous pouvons déjà anticiper un élargissement important des
marges de manœuvre dont les Membres en développement seront susceptibles de
jouir dans leurs opérations futures des programmes de développement agricole. 1515

724. Troisièmement, les modifications proposées par l’Annexe B du Projet de


2008 permettent d’assouplir, au profit des pays en développement, les conditions
d’application de certains programmes d’aide publique. A titre d’exemple, les
Membres touchés par des catastrophes naturelles peuvent accorder, normalement, à
leurs agriculteurs certaines aides publiques, si ceux-ci ont subi une perte de
production qui excède 30% de la production moyenne des 5 années précédentes. 1516
Dans le Projet de 2008, le seuil de 30% n’est plus retenu pour les pays en
développement. Il est prévu au contraire que « dans les pays en développement
Membres, des versements à titre d’aide en cas de catastrophes naturelles pourront être
accordés aux producteurs lorsque la perte de production sera inférieure à 30% de la

1512
Ibid.
1513
Ibid.
1514
M. Baudouin a observé que certains Membres souhaitent limiter cette exclusion aux seuls cas où « la différence entre le
prix d’acquisition et le prix de référence extérieur » n’excède pas le plafond de minimis.
BAUDOUIN M., « Les négociations agricoles à l’OMC : quel cadre multilatéral pour les agricultures mondiales ? », op. cit.,
p. 83
OMC, Agriculture : négociations – guide non officiel du « Projet révisé de modalités » du 6 décembre 2008, 9 décembre
1515

2008, p. 12
1516
L’alinéa a), paragraphe 8 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture

- 463 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1517
production… ». En plus, ces pays auront toute latitude de déterminer la perte de
production du ou des secteurs ou de la ou des régions affectées « sur une base
agrégée ». 1518 Une modification de même genre est inscrite dans le Projet de 2008 en
ce qui concerne la participation financière de l’Etat à des programmes d’assurance -
récolte ou d’assurance-production dans un pays en développement. 1519

725. Par ailleurs, nous remarquons également une nouvelle souplesse accordée
par le Projet de 2008 au profit des pays en développement à l’égard des versements
au titre de programmes d’aide régionale. L’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture
existant dispose que ce type de versement est exclusivement réservé aux producteurs
dans des régions défavorisées, et que ces régions doivent « être une zone
géographique précise d’un seul tenant ». Cependant, l’Annexe B du Projet de 2008 a
dispensé les Membres en développement de l’obligation de respecter la condition
relative au caractère géographique des régions défavorisées. 1520

726. En gros, la tentative de créer ces nouvelles flexibilités au profit des pays
en développement a pour objectif d’élargir la liberté d’action de ces Membres dans
leur application de certains programmes nationaux afin de stimuler la production
agricole. Parallèlement à cela, il existe un courant visant à durcir les conditions
d’utilisation de la catégorie verte pour les pays développés, afin d’entraver son
utilisation croissante en remplacement de soutiens ayant des effets de distorsion et
afin d’obtenir une « réduction substantielle » de soutien interne dans ces pays. Les
partisans de ce courant se recrutent principalement parmi les pays du G20 et certains
pays exportateurs agricoles du Groupe Cairns. Ils sont d’avis que les dispositions en
vigueur relatives à la catégorie verte toléraient certains soutiens publics des pays

OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1517

2008, annexe B, p. 44
1518
Ibid., p. 44, note de bas de page 8
1519
Ibid., p. 44
Il est prévu que :
« dans le cas d’une participation financière de l’Etat à des programmes d’assurance-récolte ou d’assurance-production, le droit à
bénéficier de tels versements sera subordonné à une perte de production qui excède 30% de la production moyenne sur une
période dont il est démontré qu’elle est appropriée d’un point de vue actuariel. Dans le cas d’une participation financière de
l’Etat à des programmes d’assurance-récolte ou d’assurance-production dans un pays en développement Membre, le droit à
bénéficier des versements pourra être accordé aux producteurs lorsque la perte de production sera inférieure à 30% de la
production moyenne des cinq années précédentes ou d’une moyenne triennale basée sur les cinq années précédentes. »
1520
Ibid., p. 46
L’Annexe B du Projet de 2008 précise que « les pays en développement Membres seront exemptés de la condition selon
laquelle une région défavorisée doit être une zone géographique d’un seul tenant ».

- 464 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

développés ayant des effets de distorsion sur les échanges. Ceci avait pour effet
négatif de compromettre la compétitivité et la sécurité alimentaire des Membres qui
1521
n’accordaient pas d’aides publiques à leur secteur agricole. Cependant, les
propositions tentant de rendre plus contraignants les critères de la catégorie verte se
sont heurtées à la forte résistance des grands utilisateurs de soutiens agricoles,
notamment l’Union européenne et le Japon. Ces pays ont milité pour que les règles et
disciplines actuellement applicables à la catégorie verte soient maintenues, en
invoquant la nécessité de poursuivre la multifonctionnalité de l’agriculture et de
garantir la sécurité alimentaire. 1522 En conséquence, les négociations du Cycle de
Doha sur ces points ne sont pas parvenues à un progrès significatif. La condition
primordiale posée par la boîte verte - « effets de distorsion sur les échanges »
demeurant toujours sans définition précise, les distinctions entre les soutiens soumis
aux engagements de réduction et ceux exemptés d’une telle réduction restent
incertaines. Même le simple essai pour clarifier l’expression « période de base », qui
constitue la base temporelle pour déterminer le droit de bénéficier des versements à
titre de soutien de revenu découplé, 1523 d’aide à l’ajustement des structures, ou
d’aides régionales, 1524 s’est heurté à l’opposition des Membres grands utilisateurs de
soutiens verts. 1525

727. Apparemment, la révision des dispositions relatives à la distribution des


soutiens internes de la catégorie verte ne suffit pas en elle-même à assurer,

1521
Voir les propositions datées du 27 septembre 2002 déposées par le Groupe Cairns (JOB (02) /132) et le Canada (JOB (02)
/131)
1522
OMC, Comité de l’agriculture, Proposition globale de négociations des Communautés européennes, G/AG/NG/W/90, 14
décembre 2000, p. 4 ; également OMC, Comité de l’agriculture, Proposition du Japon concernant les négociations sur
l’agriculture à l’OMC, G/AG/NG/W/91, 21 décembre 2000, p. 13
1523
Selon l’Annexe B du Projet de 2008, le critère de détermination du soutien du revenu découplé devra se faire, ne plus sur
la base d’« une période de base définie et fixe », mais plutôt « au cours d’une période de base antérieure définie, fixe et
invariable qui sera notifiée au Comité de l’agriculture ».
Voir OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture, TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
2008, annexe B, p.43
1524
Le Projet de 2008 prévoit que les versements au titre de l’aide à l’ajustement des structures ou au titre des programmes
d’aides régionales soient établis sur « une période de base antérieure définie, fixe et invariable qui sera notifiée au Comité de
l’agriculture ». Ibid., pp. 45 – 46
1525
Le Projet des modalités de 2006 a prévu que la « période de base » sur laquelle les versements sont fondés devrait être
une période « antérieure définie, fixe et invariable », à condition qu’elle n’entraîne pas une augmentation du soutien. Comme
l’a noté M. Baudouin, étant susceptible de mettre en place un plafond sur la distribution des soutiens de la catégorie verte,
cette clause de « non-augmentation » est contestée par les grands utilisateurs de la catégorie verte. Elle n’est pas retenue par
le Projet révisé des modalités de 2008.
Voir BAUDOUIN M., « Les négociations agricoles à l’OMC : quel cadre multilatéral pour les agricultures mondiales ? », op.
cit., p. 81

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

particulièrement pour les Membres en développement, une prise en compte effective


de la spécificité de leur agriculture et de leur situation en matière de sécurité
alimentaire. L’amélioration de l’administration de l’aide alimentaire permet
cependant de combler à un certain niveau cette lacune législative.

B. Le renforcement de l’administration de l’aide alimentaire


728. L’aide alimentaire figure sur la liste des thèmes les plus difficiles à
traiter pendant les négociations du Cycle de Doha sur l’agriculture. En raison de la
contribution incontestable que l’aide alimentaire apporte dans le secours humanitaire
international, la nécessité de préserver son rôle important dans la garantie de la
sécurité alimentaire de nombreux Membres de l’OMC, surtout en cas d’urgence, n’a
jamais été remise en cause.1526 Autour de la table de négociations, les débats relatifs à
l’aide alimentaire se focalisent plutôt sur la question de savoir comment améliorer
l’efficacité de l’administration de l’aide alimentaire. Deux courants d’opinion
s’opposent l’un à l’autre. Certains Membres sont d’avis qu’un degré maximum de
flexibilité devrait être accordé à l’opération de l’aide alimentaire, afin de faire en
sorte que les considérations humanitaires de celle-ci ne soient pas compromises.
D’autres ont prôné un renforcement du régime en vigueur dans le but d’éviter, ou au
moins de réduire, la distorsion des conditions de concurrence sur le marché mondial
et les perturbations sur les marchés nationaux des Membres bénéficiaires. A le urs
yeux, ce genre de renforcement réglementaire est indispensable pour assurer
l’efficacité véritable des aides humanitaires à long terme. 1527

729. L’aide alimentaire internationale de nos jours étant étroitement liée à sa


conception initiale remontant à plus d’un demi-siècle – moyen d’écoulement
d’excédents alimentaires, ce qui préoccupe le plus les Membres de l’OMC dans la
fourniture de l’aide alimentaire, c’est le risque potentiel que celle -ci continue à servir
comme moyen d’exporter des produits subventionnés. 1528 Ainsi, dans le cadre des

1526
FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2006 : l’aide alimentai re pour la sécurité alimentaire?,
op. cit., p. 20
1527
Ibid.
1528
P. Konandreas a observé que le système d’aide alimentaire a été considérablement amélioré pendant les dernières
décennies, notamment lorsqu’il s’agit de l’identification précise des besoins dans les pays bénéficiaires et de la flexibilité
des mesures prises en réponse à ces besoins. Néanmoins, ces améliorations ne suffisent pas pour que l’aide alimentaire
puisse se détacher de sa conception initiale comme moyen d’écoulement de surplus. La fournitu re de l’aide alimentaire est
toujours conditionnée par la disponibilité des approvisionnements alimentaires des pays donateurs.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

négociations du Cycle de Doha, l’élaboration des nouvelles disciplines pertinentes est


toujours orientée par une philosophie identique que celle qui présidait au régime d e
l’aide alimentaire internationale résultant du Cycle de l’Uruguay. Les discussions sur
l’aide alimentaire internationale sont conduites en parallèle aux discussions sur
d’autres aspects de la concurrence à l’exportation, tels que les subventions à
l’exportation, les crédits et garanties de crédit à l’exportation, les pratiques des
entreprises commerciales d’Etat exportatrices, etc. 1529 Les négociations en matière
d’aide alimentaire concernent essentiellement une révision de l’article 10.4 de
l’Accord sur l’agriculture.

730. Lors de l’adoption du Programme de travail de Doha, les Membres de


l’OMC ont convenu que l’objectif des nouvelles disciplines en matière d’aide
alimentaire internationale serait d’empêcher le détournement commercial, et que
serait éliminée toute aide alimentaire fournie en dehors du cadre des disciplin es
effectives.1530 Cet engagement a été réaffirmé par les ministres des Membres lors de
la 6 ème Conférence ministérielle de Hong Kong en décembre 2005. En plus de fixer le
délai pour la suppression définitive des subventions à l’exportation, ils se sont mis
d’accord sur l’adoption de « disciplines effectives concernant l’aide alimentaire en
nature, la monétisation et les réexportations de façon qu’il ne puisse pas y avoir de
faille permettant la poursuite du subventionnement des exportations ». 1531 En même
temps, ils ont réaffirmé leur engagement de maintenir un niveau adéquat d’aide
alimentaire et de prendre dûment en compte les intérêts des Membres bénéficiaires de
cette aide. A cette fin, les ministres ont introduit une qualification de « catégorie
sure » pour l’aide alimentaire d’urgence véritable, afin de « faire en sorte qu’il n’y ait
pas d’entrave involontaire empêchant de faire face aux situations d’urgence ». 1532

KONANDREAS P., « WTO Negotiations on Agriculture: A Compromise on Food Aid is Possible », in J. Morrison et A.
Sarris (dir.), WTO Rules for Agriculture Compatible with Development, Rome, FAO, 2007, p. 319
1529
Ibid., p. 324
1530
OMC, Programme de travail de Doha : décision adoptée par le Conseil général le 1 er août 2004, WT/L/579, 2 août 2004,
para. 18
1531
OMC, Conférence ministérielle, Programme de travail de Doha, Déclaration ministérielle, WT/MIN(05)/DEC, adoptée le
18 décembre 2005 à la 6 ème session de la Conférence ministérielle tenue à Hong Kong, para. 6
1532
Ibid.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

731. Ainsi, les travaux pour définir les modalités des engagements des
Membres sont menés avec pour but d’atténuer au maximum les possibilités de
détournement commercial, tout en assurant un niveau adéquat d’aide alimentaire, en
particulier en cas d’urgence. 1533 Les règles contenues dans le Projet de 2008 visent à
la fois à fixer des exigences générales applicables à toutes les transactions d’aide
alimentaire, et à mettre en place des conditions spécifiques pour réglementer les
opérations d’aide alimentaire dans des circonstances différentes.

732. En général, pour toutes les formes d’aide alimentaire, les Membres
devront veiller à ce que l’aide alimentaire soit déterminée selon les besoins et fournie
intégralement sous forme de dons. Elle ne sera pas liée d’aucune façon aux
exportations commerciales de produits agricoles ou d’autres marchandises et services,
ni à des objectifs de développement des marchés. Sauf pour des raisons logistiques et
afin d’accélérer l’opération de l’aide alimentaire d’urgence, il sera interdit de
réexporter, sous quelque forme que ce soit, les produits agricoles four nis au titre de
l’aide. Sauf en cas d’urgence où la fourniture de l’aide alimentaire en nature est
nécessaire et inévitable, les Membres s’abstiendront de procéder à ce type
d’opération, afin d’éviter l’effet défavorable éventuel sur la production locale o u
régionale des mêmes produits ou des produits de remplacement. En revanche, le
Projet de 2008 encourage les Membres de l’OMC de s’orienter vers plus d’aide
alimentaire en espèces, en présumant la conformité de ce type d’aide avec les
disciplines pertinentes. 1534 Afin de faciliter la surveillance des transactions d’aide
alimentaire et de garantir leur transparence, les Membres donateurs devront assumer
l’obligation de notification annuelle, auprès du Comité de l’agriculture, concernant
toutes les informations relatives à leurs opérations d’aide alimentaire. 1535

733. Pour la suite, le Projet de 2008 prévoit deux séries de règles applicables
aux différents types d’opérations d’aide alimentaire en fonction de la situation dans
laquelle elles sont procédées. Il s’agit de l’aide alimentaire fournie en cas d’urgence
et l’aide alimentaire fournie dans d’autres situations.

OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture, TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1533

2008, annexe L, para. 1


1534
Ibid., annexe L, para. 2 – 5
1535
Ibid., annexe L, para. 13

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

734. Afin de maintenir un niveau stable du secours humanitaire nécessaire


dans des circonstances critiques, le Projet de 2008 introduit une « catégorie sûre » en
ce qui concerne l’aide alimentaire fournie en réponse à une situation urgente. Toutes
les opérations d’aide alimentaire relevant de cette catégorie, peu importe si elles sont
en nature ou en espèces, seront réputées conformes aux disciplines de l’OMC.
Toutefois, une telle conformité suppose que ces opérations respectent quelques
conditions procédurales. 1536

735. D’abord, pour lancer une opération d’aide alimentaire, il faut soit une
déclaration de situation d’urgence par le Membre concerné ou par le Secrétaire
général de l’ONU, soit un appel d’urgence par un pays ou une institution multilatérale
pertinente. 1537 De plus, cette déclaration devra être suivie par une évaluation des
besoins spécifiques, et cette évaluation devra être effectuée avec la participation du
Membre bénéficiaire et sous l’auspice d’une institution pertinente de l’ONU, par
exemple le Programme alimentaire mondial, ou d’une institution compétente de la
Croix-Rouge. 1538 Pendant la période où le résultat de cette évaluation des besoins
n’est pas encore disponible, l’opération d’aide alimentaire, même si elle est
déclenchée, ne pourra donner lieu à aucune procédure de règlement d’un différend
1539
pour le motif du manquement aux conditions préalables. Ensuite, pendant
l’opération, les Membres donateurs devront fournir une notification tous les six mois
pour garantir la transparence de telle opération. La monétisation de l’aide alimentaire
d’urgence sera réservée uniquement pour les PMA bénéficiaires aux seules fins de
transport et de livraison sur leur territoire. 1540 Enfin, la surveillance postérieure à
l’opération de l’aide alimentaire sera réalisée par une institution pertinente de l’ONU,

1536
Ibid., annexe L, para. 6
1537
Ibid.
Selon le Projet de 2008, les institutions compétentes pour émettre un appel d’urgence incluent : une institution de l’ONU, y
compris le Programme alimentaire mondial et le Processus d’appels consolidés des Nations Unies; le Comité international de
la Croix-Rouge ou la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge; une institution
intergouvernementale régionale ou internationale pertinente; une organisation humanitaire non gouvernementale de
réputation bien établie œuvrant traditionnellement en co llaboration avec les institutions précédentes.
Il s’agit précisément du Comité international de la Croix-Rouge ou de la Fédération internationale des Sociétés de la
1538

Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.
La durée de cette période pourrait être de trois moi s. OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités
1539

concernant l’agriculture, TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre 2008, annexe L, para. 7


1540
Ibid., annexe L, para. 8

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

surtout à travers une évaluation de la persistance du besoin réel. L’aide ne resterait


dans la « catégorie sûre » que si elle reste nécessaire. 1541

736. En ce qui concerne l’aide alimentaire destinée à d’autres fins, le Projet


de 2008 prévoit des conditions plus contraignantes. Ce type de transactions étant
exclues de la « catégorie sûre », leur éligibilité ne pourra être justifiée que par une
pleine conformité à l’ensemble des critères énoncés dans le Projet de 2008. Ceux -ci
concernent particulièrement l’aide alimentaire en nature. Dans ce cas, une évaluation
des besoins ciblés devrait être réalisée préalablement au lancement du projet d’aide.
Avec la participation des Membres bénéficiaires, cette évaluation pourrait être
effectuée par une organisation multilatérale pertinente telle que l’ONU, ou bien un
Membre donateur, ou bien une ONG humanitaire. La fourniture de l’aide alimentaire
en nature aura pour objectif précis de corriger des situations de déficit alimentaire
chronique. Elle sera strictement ciblée en faveur d’une population identifiée comme
menacée par l’insécurité alimentaire. Elle devra aussi veiller à éviter ou à réduire le
détournement commercial. 1542 Normalement, la monétisation de l’aide alimentaire en
nature sera prohibée sauf si elle est nécessaire pour financer des activités liées à la
fourniture d’aide alimentaire ou l’achat d’intrants agricoles. 1543

737. De façon générale, la tentative au sein de l’OMC de rendre plus efficace


le système multilatéral d’administration de l’aide alimentaire internationale passe,
d’un côté, par l’application d’une distinction entre deux types d’aides alimentaires
et,1544 d’un autre côté, par le renforcement d’une coopération externe entre l’OMC et
d’autres institutions internationales ayant vocation de secours humanitaire. L’a nalyse
des nouvelles disciplines proposées par le Projet de 2008 nous permet d’anticiper une
participation plus importante d’autres institutions internationales à la future
administration d’aide alimentaire dans le cadre de l’OMC, à la fois pour identifier une

1541
Ibid., annexe L, para. 10
1542
Ibid., annexe L, para. 11
Selon le Projet de 2008, il sera considéré comme donnant lieu un détournement commercial, si « la fourniture d’aide
alimentaire en nature par un Membre détournait d’une manière importante des transactions commerciales qui sinon se
seraient déroulées sur ou ver un marché fonctionnant normalement dans le pays bénéficiaire ».
1543
Ibid., annexe L, para. 12, p. 80
1544
En fait, cette distinction a été adoptée par les négociateurs dans le premier projet de modalités établi en 2003. OMC,
Comité de l’agriculture, Négociations sur l’agriculture : premier projet de modalités pour les nouveaux engagements :
révision, TN/AG/W/1/Rev.1, 18 mars 2003, Appendice 6

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

situation d’urgence et des populations ciblées et pour surveiller les opérations des
programmes d’aide, même si la participation active de ces institutions risque de poser
la question de la compétence de l’OMC en la matière.

C. La mise en place des disciplines régissant les pratiques des entreprises


commerciales d’Etat exportatrices 1545
738. La réglementation des activités des entreprises commerciales d’Etat
(ECE) dans le commerce agricole figure parmi les « nouveaux » thèmes qui sont
traités dans les négociations du Cycle de Doha sur l’agriculture. 1546

739. En effet, les ECE sont reconnues comme acteurs légitimes des échanges
dès la création du cadre multilatéral du commerce. 1547 De façon formelle ou dans les
faits, les Etats attribuent souvent à ces entreprises un « pouvoir de marché » exclusif
ou spécial, afin d’atteindre certains objectifs nationaux. 1548 La position privilégiée
qu’elles détiennent sur le marché suscite l’inquiétude que ces entreprises seraient
capables de limiter l’accès aux marchés intérieurs ou de fausser les conditions de
concurrence sur les marchés à l’exportation. 1549 Dans le contexte où la libéralisation

Dans le cadre de l’OMC, les entreprises commerciales d’Etat sont définies comme suit :
1545

« entreprises gouvernementales et non gouvernementales, y compris les offices de commercialisation, auxquelles ont
été accordés des droits ou privilèges exclusifs ou spéciaux, y compris des pouvoirs légaux ou constitutionnels, dans
l’exercice desquels elles influent, par leurs achats ou leurs ventes, sur le niveau ou l’orientation des importations ou
des exportations ».
OMC, Mémorandum d’accord sur l’interprétation de l’Article XVII de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le
commerce de 1994, 15 avril 1994, para. 1
1546
Il s’agit d’ailleurs de l’élaboration des disciplines concernant les crédits à l’exportation, les garanties de crédit à
l’exportation ou les programmes d’assurance, l’initiative africaine sur le coton, la libéralisation du commerce des produits
tropicaux et des produits de diversification, etc.
1547
La question du commerce d’Etat était présente sur la liste des sujets traités lors de la rédaction du texte du GATT de
1947. L’article XVII du GATT de 1947 contient un ensemble de dispositions particulièrement consacrées à la réglementation
des comportements des ECE. La légitimité de leur statut comme partenaires du commerce international ne sera pas remise en
cause tant qu’elles se conforment aux disciplines contenues dans cet article. En principe, elles sont assujetties au principe du
traitement non discriminatoire et à celui de la nation la plus favorisée, et doivent agir sur la base des « considérations
commerciales ».
MCCORRISTON S. et MACLAREN D., « State Trading, the WTO and GATT Article XVII », The World Economy, Vol. 25,
n°1, 2002, pp. 109 – 110
Pour les objectifs liés au secteur agricole, voir OMC, Opérations des entreprises commerciales d’Etat qui ont trait au
1548

commerce international. Note d’information du Secrétariat , G/STR/2, 26 octobre 1995, para. 6


1549
En fait, la propriété de ces entreprises en soi ne pose pas de problème. C’est plutôt la manière par laquelle des droits
« exclusifs ou spéciaux » sont attribués par les pouvoirs publics, ainsi que la nature de ces droits exclusifs et l’impact sur l es
échanges résultant de leur utilisation, qui préoccupent les Membres de l’OMC. L’OCDE a résumé six effets
anticoncurrentiels qui sont susceptibles d’être entraînés par l’exercice de ces droits exclusifs dans un sens général: (i) les
droits exclusifs ont pour conséquence de créer une position dominante qui peut entraver l’accès aux marchés aux concurrents
étrangers ; (ii) en plus du pouvoir monopole, les droits exclusifs peuvent générer un pouvoir de monopsone ; (iii) les ECE
peuvent plus facilement faire de la discrimination entre les partenaires commerciaux par le biais des prix et des normes de
qualité ; (iv) dans la mesure où les droits exclusifs créent des entreprises avec un statut de bureau unique, les ECE ont la
possibilité d’octroyer des subventions croisées aux ventes sur les marchés à l’exportation ; (v) du fait de leurs liens avec les
pouvoirs publics, elles peuvent bénéficier de subventions occultes ou d’autres avantages qui ne seraient pas octroyés à des

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des échanges passe par la réduction des barrières à la frontière et la restriction des
subventions ayant des effets de distorsion sur les échanges, la tolérance des activités
des ECE qui ne sont soumises à aucune contrainte règlementaire risquerait de
neutraliser les bénéfices éventuellement tirés du processus de libéralisation. 1550 Etant
parfaitement conscients de ce risque, les organisateurs du commerce multilatéral se
sont efforcés sans cesse de réglementer le comportement des ECE en accord avec les
principes généraux sur lesquels est basé le régime multilatéral du commerce. 15511552

740. Depuis longtemps, les ECE sont très présentes sur les marchés mondiaux
des produits agricoles, notamment sur les marchés des céréales et des produits
laitiers.1553 Une étude réalisée en 1982 a montré qu’environ 90% des transactions de
céréales dans les années 1970 se faisaient entre des partenaires dont au moins un était
une ECE.1554 On a l’impression que, même de nos jours, ces entreprises continuent à
occuper une place prédominante dans le secteur agricole des pays en développement,
et qu’elles sont nombreuses dans les transactions opérées par les pays développés.
Les recherches de l’OCDE ont constaté que presque tous les pays principaux
exportateurs et importateurs de produits agricoles passent par ce type d’entreprises
pour gérer leurs échanges agricoles. 1555 La place prépondérante des ECE dans les

entreprises privées ; et (vi) les ECE négligent des dépôts de bilan ce qui leur donne un avantage par rapport aux entreprises
privées.
OCDE, Les entreprises commerciales d’Etat dans le secteur agricole , op. cit., p. 20
1550
Ibid., p. 12
1551
En général, les dispositions du GATT prennent comme point de départ le principe d’une économie de marché où les
entreprises prennent des décisions fondées sur des principes économiques et non sur des directives gouvernementales.
DAVEY W. J., « Article XVII GATT: An Overview », in T. Cottier et P. C. Mavriodis (dir.), State Trading in the 21 st
Century, Michigan, Michigan University Press, 1998, pp. 17 – 28
1552
En plus de l’article XVII, on trouve des références aux ECE dans les articles suivants du GATT de 1947 : Article II : 4
(Liste de concession), Article III (Traitement national en matière d’impositions et de réglementations intérieures), Ad
Article XI (Elimination générale des restrictions quantitatives), Ad Article XII (Restrictions destinées à protéger l’équilib re
de la balance des paiements), Article XIII (Application non discriminatoire des restrictions quantitatives), Article XIV
(Exceptions à la règles de non-discrimination), Article XVI (Subventions), et Article XVIII (Aide de l’Etat en faveur du
développement économique).
1553
MCCORRISTON S. et MACLAREN D., « State Trading, the WTO and GATT Article XVII », op. cit., p. 108
1554
MCCALLA A. F. et SCHMITZ A., « State Trading in Agriculture », in M. M. Kostecki (dir.), State Trading in
International Market, New York, St. Martin’s Press, 1982, pp. 55 – 77
1555
Parmi les pays exportateurs, les pays ayant des ECE comprennent les Etats -Unis (le Commodity Credit Corporation), le
Canada (la Commission canadienne du blé), l’Australie (la Commission australienne du blé et l’Of fice du sucre du
Queensland), et la Nouvelle Zélande (l’Office du lait néo-zélandais) etc. Parmi les importateurs, ceux qui opèrent avec les
ECE sont les Etats-Unis, le Japon (L’Agence pour les produits alimentaires), l’Indonésie (le Badan Urusan Logistick ), et la
Corée du Sud (Ministère de l’Agriculture et des Forêts et l’Organisation de commercialisation des produits animaux).
OCDE, Les entreprises commerciales d’Etat dans le secteur agricole , op. cit ., pp. 18 – 19

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

échanges des produits agricoles pourrait être expliquée par le fait qu’elles sont
considérées par la majorité des pays, tant les pays développés que les pays en
développement, comme « un moyen approprié » pour les pouvoirs publics de réaliser
des objectifs liés au secteur agricole, objectifs tels que le soutien des prix des
produits agricoles importants ou la sécurité alimentaire. 1556 Tout comme dans d’autres
domaines, ces entreprises profitent pleinement de leurs dispositions institutionnelles
privilégiées et pratiquent souvent des échanges non concurrentiels. En réalité, la
nature anti-concurrentielle de ces pratiques a pour effet de créer des barrières
déguisées à l’importation des produits agricoles, et de permettre un contournement
potentiel des engagements pris par les Membres de l’OMC au titre de l’élimination
des subventions à l’exportation. 1557

741. Vu l’importance remarquable des ECE dans les transactions


transfrontières des produits agricoles, ainsi que leurs effets nuisibles susceptibles
d’être causés sur la promotion du libre-échange, il est curieux de noter une évidente
lacune législative sur ce sujet dans le texte de l’Accord sur l’agriculture. Dans cet
accord, la seule référence aux ECE se trouve dans la note de bas de page concernant
l’article 4.2, selon laquelle les mesures non tarifaires appliquées par les Membres via
leurs ECE relèvent des obstacles non tarifaires faisant l’objet d’un processus de
tarification. 1558 En dehors de cela, aucune exigence n’a été imposée par l’Accord sur
l’agriculture pour réglementer les activités de ce type d’entreprises.

742. Cette lacune législative est susceptible d’être comblée, au moins


partiellement, lors de la conclusion des négociations du Cycle de Doha. Le mandat
des négociateurs concernant le problème des ECE vise spécifiquement à mettre en
place un contrôle sur leurs comportements dans l’exportation des produits agricoles.
Comme l’indique le Programme de travail de Doha, ce contrôle passe par
l’élimination des pratiques des ECE exportatrices ayant des effets équivalents à ceux

OMC, Opérations des entreprises commerciales d’Etat qui ont trait au commerce international. Note d’information du
1556

Secrétariat, G/STR/2, 26 octobre 1995, para. 8


1557
OCDE, Les entreprises commerciales d’Etat dans le secteur agricole, op. cit., pp. 51 – 58
1558
Voir la note de bas de page de l’article 4.2 de l’Accord sur l’agriculture.

- 473 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1559
de subventions à l’exportation. Ainsi, les disciplines proposées par le Projet de
2008 se concentrent, avant tout, sur l’élimination de toutes les formes de subventions
à l’exportation dont bénéficient actuellement les ECE, y compris celles liées à l’aide
alimentaire et aux crédits à l’exportation. Il s’agit précisément des subventions à
l’exportation qui sont accordées aux ECE exportatrices des produits agricoles ou par
elles, des différentes formes de financement ou des facilités de financement par les
pouvoirs publics, et de la garantie, directe ou indirecte, des pouvoirs publics contre
les pertes.1560

743. Sur ce sujet, une attention particulière a été prêtée par les rédacteurs du
Projet de 2008 aux besoins alimentaires des Membres en développement. Le texte du
Projet a explicitement reconnu le rôle central des ECE dans l’assurance des
approvisionnements des produits alimentaires à des prix stables sur les marchés
intérieurs de ces pays. Au titre du traitement spécial et différencié, sera autorisé le
maintien ou l’utilisation continue des pouvoirs de monopoles d’exportation par les
ECE des Membres en développement, dans le but de « préserver la stabilité des prix à
la consommation intérieurs » et d’ « assurer la sécurité alimentaire ». 1561

744. Jusqu’à l’adoption du Projet de 2008, l’élaboration des nouvelles règles


commerciales touchant la question de la sécurité alimentaire a été orientée vers la
« prise en compte effective des considérations autres que commerciales ». Les
revendications des principales considérations non commerciales font souvent écho au
concept de « multifonctionnalité de l’agriculture ». Au sein de l’OMC, les débats
intensifs sur ce sujet ont conduit à la conception de plusieurs arrangements visa nt
particulièrement à répondre aux besoins spécifiques de nombreux Membres en
développement dans la lutte contre la faim et la réduction de pauvreté. Cependant, les
négociations commerciales entreprises afin de déterminer les paramètres de ces
arrangements sont actuellement dans l’impasse, du fait que les enjeux pour chaque
Membre sont extrêmement importants et divergents.

1559
OMC, Programme de travail de Doha : décision adoptée par le Conseil général le 1 er août 2004, WT/L/579, 2 août 2004,
para. 18
OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1560

2008, annexe K, para. 3


1561
Ibid., annexe K, para. 4

- 474 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Chapitre II – Le droit à l’alimentation : outil opérationnel pour


orienter les politiques des Membres de l’OMC vers la compatibilité
entre objectifs commerciaux et enjeux alimentaires

745. Comme l’a révélé précédemment le présent travail, le régime juridique


actuellement encadrant les échanges des produits agricoles a été conçu dans un
contexte où le protectionnisme l’emportait sur le marché mondial, dont le cours
international des produits agricoles était maintenu de manière artificielle à un niveau
bas. Ainsi, les efforts tentant d’établir un marché ouvert pour les produits agricoles se
concentraient à la fois sur la réduction substantielle des tarifs douaniers exorbitants et
sur la restriction des soutiens agricoles faussant les conditions de concurrence du
marché mondial. Cette orientation idéologique qui avait autrefois conduit à la
conclusion de l’Accord sur l’agriculture, continue à diriger les négociations
commerciales du Cycle de Doha.

746. Les tentatives visant à une prise en compte effective des « considérations
autres que commerciales » dans la révision des disciplines gouvernant le commerce
agricole international, ont réussi à faire insérer dans le Projet des modalités de
2008 1562 quelques nouveaux arrangements favorables à la promotion de la sécurité
alimentaire. Or, il nous semble que ces arrangements se contentent seulement de
traiter certains aspects techniques des politiques agricoles, laissant de côté les réelles
causes profondes de la pénurie alimentaire qui gênent depuis longtemps de nombreux
pays en développement. De surcroît, ces ajustements techniques sont si timides que
l’on pourrait même anticiper une subordination constante des enjeux alimentaires aux
considérations commerciales dans le futur système juridique du commerce
international.

747. Au-delà de ce fait, l’impasse des négociations du Cycle de Doha et les


débats inhérents à ces négociations semblent révéler eux-mêmes que le projet de

1562
Le présent travail, para. 682 – 683

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

réduire, voire de supprimer, les droits de douane exorbitants et les subventions


agricoles déloyales a déjà atteint ses limites. Ces limites sont d’ailleurs parfaitement
illustrées par le contentieux apparu en juillet 2008 entre l’Inde et les Etats-Unis,
contentieux portant sur le niveau approprié du déclenchement de la clause de
sauvegarde spéciale. 1563 Du fait que les divergences profondes entre les Membres de
l’OMC dominent constamment le terrain des négociations commerciales, aucun
avancement substantiel n’a été atteint depuis l’établissement du Projet des modalités
en 2008. Malgré plusieurs mobilisations du Président des négociations sur
l’agriculture pour débloquer cette impasse, les Membres restent toujours tr ès divisés
sur ce qui devrait servir de base aux futures négociations. 1564

748. La crise alimentaire de 2007/2008 et la persistance subséquente de la


volatilité forte des cours internationaux des produits alimentaires ont provoqué des
interrogations sur la capacité de l’OMC de mieux répondre aux préoccupations
alimentaires de ses Membres. Certaines sociétés civiles sont même allées à remettre
en cause la représentativité et la légitimité de l’OMC dans la poursuite des objectifs
globaux de développement durable. 1565 Il est regrettable de relever que, faute de
consensus, l’OMC n’est pas encore arrivé à enclencher une dynamique qui dépasse
les réflexions actuelles à deux dimensions sur la façon de poursuivre la réforme
agricole : l’une se penche sur les droits de douane et l’autre sur les soutiens agricoles.

1563
ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles , op. cit., p. 193
Il s’agit de l’affaire Inde – Droits d’importation additionnels. Le 6 mars 2007, les Etats-Unis ont demandé l’ouverture de
consultations avec l’Inde au sujet de deux droits que l’Inde avait appliqués aux importations de certains mar chandises en sus
de son droit de douane de base. L’un concerne le droit additionnel visant les importations d’alcools pour la consommation
humaine, alors que l’autre est le droit additionnel supplémentaire visant les importations de certains produits agric oles et
industriels et des boissons alcooliques. Le rapport du Groupe spécial a été distribué le 9 juin 2008, avec la conclusion que les
Etats-Unis n’avaient pas pu établir que les droits d’importation additionnels imposés par le gouvernement de l’Inde éta ient
de la nature d’un droit de douane proprement dit, et ainsi incompatibles avec les dispositions pertinentes du GATT de 1994.
L’Organe d’appel a emis son rapport le 30 octobre 2008. En remarquant les erreurs que le Groupe spécial avait comm is lors
de l’interprétation des termes clés en question, l’Organe d’appel a considéré que les droits additionnels et les droits
additionnels supplémentaires de l’Inde étaient incompatibles avec les dispositions pertinentes du GATT de 1947, dans la
mesure où ces droits aboutissent à l’imposition de droits plus élevés que ceux inscrits dans la Liste de concession de l’Inde.
Pour une analyse détaillée, voir Inde – Droits additionnels et droits additionnels supplémentaires sur les importations en
provenance des Etats-Unis, Rapport du Groupe spécial, adopté le 9 juin 2008, WT/DS360/R, 209p., et Rapport de l’Organe
d’appel, adopté le 30 octobre 2008, WT/DS360/AB/R, 109p.
1564
OMC, Nouvelles 2016 : négociation sur l’agriculture : rénunion informelle - Négociations sur l’agriculture : de
nouvelles propositions, mais des progrès inégaux, 18 et 21 juillet 2016, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 7 septembre 2016)
1565
Les critiques se focalisent sur les impacts négatifs des règles du commerce international sur la justice sociale. Pour une
étude approfondie sur ce sujet et les littératures concernées, voir HARRISON J., The Human Rights Impact of the World
Trade Organisation, Oxford, Hart Publishing, 2007, 276p.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

749. Le retour au sein de l’OMC d’une approche du commerce agricole


fondée sur le droit à l’alimentation modifie la perspective à partir de laquelle les
Membres doivent réévaluer les impacts des politiques commerciales su r la sécurité
alimentaire (Section I). Cette nouvelle approche est intégrale et offre aux Membres de
l’OMC des outils opérationnels tant dans l’examen des compatibilités entre leurs
engagements commerciaux et leurs responsabilités en matière des droits de l’homme
(Section II), que dans la réconciliation substantielle des enjeux alimentaires avec
l’objectif général de libéralisation du commerce agricole (Section III).

Section I – Le changement radical des perspectives concernant les impacts


des politiques commerciales sur la sécurité alimentaire

750. La crise alimentaire mondiale de 2007/2008 a eu pour conséquence de


réveiller l’intérêt de l’ensemble de la communauté internationale sur l’utilisation des
règles commerciales internationales pour soutenir un environnement politique
favorable à la promotion de la sécurité alimentaire. 1566 A l’occasion de plusieurs
évènements importants, la communauté internationale a rappelé de façon répétée
l’impératif de clôturer rapidement les négociations commerciales du Cycle de Doha
comme l’une des réponses à long terme à la pénurie alimentaire. 1567 Cependant, les
divergences qui opposaient les Membres de l’OMC antérieurement à l’explosion de la
crise, continuent à persister sur les terrains de négociations et empêchent tout
avancement significatif du Cycle de Doha. En particulier, les Membres en
développement doute que l’encadrement juridique du commerce agricole
international, tel qu’il est actuellement et tel qu’il sera à l’issu du Cycle de Doha, leur
permet réellement d’assurer une sécurité alimentaire au niveau national. Les analyses
sur les causes de l’impasse des négociations de Doha nous amènent aussi à nous
demander s’il existait et existe toujours une autre voie dans les réflexions sur la

1566
De SCHUTTER O., « International Trade in Agriculture and the Right to Food », op. cit., p. 137
Lors du Sommet de G8 tenu à l’Aquila en juillet 2009, les chefs d’E tat se sont engagés de réduire les distorsions sur les
1567

échanges et de s’abstenir de mettre en place de nouveaux obstacles au commerce et à l’investissement et des mesures
déloyales pour stimuler les exportations. A cette fin, ils ont visé une conclusion am bitieuse, intégrale et équilibre du Cycle
de Doha et rappelé des efforts relancés pour amener à un aboutissement à temps et réussit des négociations. Les engagements
du même type ont également été pris à l’issue du Sommet mondial sur la sécurité alimentair e tenu à Rome en novembre
2009.
Voir G8, L’Initiative de L’Aquila pour la sécurité alimentaire , adoptée par le Sommet de G8 au 10 juillet 2009, para. 7 ; et
FAO, Déclaration du Sommet mondial sur la sécurité alimentaire , WSFS 2009/2, adoptée par le Sommet mondial sur la
sécurité alimentaire, 16 – 18 novembre 2009, Rome, para. 22

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

corrélation entre commerce et développement (Paragraphe 1). La persistance des


hauts prix des produits alimentaires de base et leur forte volatilité continuant à
perturber de nombreux PDINPA et PMA, s’avère nécessaire une perspective intégrale
et complètement nouvelle à partir de laquelle l’OMC doit réévaluer les impacts que le
régime actuel du commerce agricole impose sur la promotion de la sécurité
alimentaire (Paragraphe 2).

Paragraphe 1 – Le revirement des réflexions sur les problèmes


alimentaires au sein de l’OMC

751. Le revirement existant dans les réflexions sur les problèmes alimentaires
au sein de l’OMC peut s’expliquer, d’une part, par une exagération des contributions
attendues du marché ouvert à la croissance économique des pays en développement
(A) et, d’autre part, par une absence des discussions en profondeur quant aux
préoccupations alimentaires dans les négociations de Doha sur l’agriculture (B).

A. La contribution illusoire du marché ouvert à la croissance économique des


pays en développement
752. Comme ce qui est illustré précédemment dans le présent travail, le
fondement théorique du système commercial multilatéral trouve sa racine dans la
théorie des avantages comparatifs. Selon cette théorie, les pays ont tout intérêt à se
spécialiser dans la production de biens qui présentent les meilleurs coûts de
production, et à développer les échanges avec d’autres pays dans un marché
ouvert. 1568 Les marchés ouverts étaient ainsi présentés par les promoteurs du libre-
échange aux pays en développement comme solution efficace pour stimuler la
croissance économique, afin de les motiver à participer plus activement aux
négociations multilatérales et à ouvrir leurs marchés nationaux. 1569 Cette philosophie
du néolibéralisme continue à orienter les négociations commerciales du Cycle de
Doha, notamment celles relatives au commerce agricole, tout en soulignant que les
pays en développement détiennent en général un avantage comparatif dans le secteur

1568
Le présent travail, para. 128 – 133
PRINCE H. A., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospective du système de régulation des
1569

subventions agricoles, op. cit., p. 361

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agricole, et que l’élimination de la protection et des subventions agricoles des pays de


l’OCDE apporterait des gains substantiels pour ces pays. 1570

753. Or, aujourd’hui, la corrélation entre commerce et croissance économique


ne paraît plus aussi évidente qu’autrefois. Récemment, certaines études sur les raisons
profondes de l’échec des négociations de Doha ont pu révéler un défaut essentiel du
fondement théorique sur lequel est basé le régime actuel du commerce international.
On a l’impression que l’objectif « développement » fixé à la libéralisation
commerciale ne repose, en effet, sur aucune recherche théorique ou empirique. A ce
propos, T. Voituriez a écrit qu’ « aucune énoncé à valeur scientifique comparable à la
théorie des avantages comparatifs n’énonce ni ne prédit un lien théorique entre
ouverture commerciale et développement, même avec une approche qui réduirait le
développement à la croissance ». 1571 Il a également souligné que le commerce, sous
forme d’importations ou d’exportations, n’est pas identifié par les économistes
comme figurant parmi les premières variables qui déterminent la croissance
économique. 1572

754. Cette remise en question de l’interaction entre croissance économique et


libéralisation commerciale est d’ailleurs soutenue par de plus en plus d’analyses
économiques qui montrent que les bénéfices attendus par les pays en développement

En fait, jusqu’à récemment, la plupart des modèles économiques confirmaient cette idée. Dans son rapport de 2004, la
1570

Banque mondiale suggérait encore qu’une libéralisation du commerce agricole entrainerait des gains annuels mondiaux de
358 milliards de dollars (aux prix de 1997), dont plus de deux tiers (240 milliards de dollars) pour les pays en
développement, sortant des centaines de millions de personnes de la pauvreté. Banque mondiale, Global Economic
Prospects: Realizing the Development Promise of the Doha Agenda , Washington D.C., 2004, p. 51
Sur l’estimation des bénéfices potentiels du commerce agricole pour les pays en développement, voir HERTEL T.,
HOEKMAN B. et MARTIN W., « Agriculture Negotiations in the Context of a Broader Round: A Developing Country
Perspective », in P. L. Kennedy et W. W. Koo (dir.), Agricultural Trade Policies in the New Millennium, New York, Food
Products Press, 2002, pp. 89 – 112 ; et ANDERSON K., « Subsidies and Trade Barriers », in B. Lomborg (dir.), Global
Crises, Global Solutions, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, pp. 541 – 577
VOITURIEZ T., « Agriculture et développement : impasse à l’OMC », op. cit., p. 283
1571

En fait, cette idée n’est pas originale. F. Rodriguez et D. Rodrik ont déjà établi en 2000 que le lien substantiel entre
commerce agricole et développement, que l’on définisse le développement comme croissance des pays du même nom ou la
réduction de la pauvreté parmi ceux-ci, n’est fondé ni théoriquement ni empiriquement.
RODRIGUEZ F. et RODRIK D., « Trade Policy and Economic Growth: A Sceptic’s Guide to the Cross -National Evidence »,
NBER Macroeconomics Annual, Vol. 15, 2000, p. 288; sur ce point, citons également ROSE A. K., « Do We Really Know
That the WTO Increases Trade? », American Economic Review, Vol. 94, n°1, 2004, p. 98
1572
Dans son article, T. Voituriez a listé l’épargne, l’investissement et le progrès technique comme premiers déterminants de
la croissance. Dans les versions récentes de la théorie de la croissance, le terme de « progrès technique » comprend les
facteurs suivant : investissement en capital physique, publique, humain, apprentissage par la pratique, recherche et
développement. VOITURIEZ T., « Agriculture et développement : impasse à l’OMC », op. cit., p. 284

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de la libéralisation du commerce agricole ont été surestimés. 1573 Il est certain qu’un
meilleur accès au marché et des prix plus élevés sont profitables aux pays
exportateurs nets de produits agricoles, à savoir les pays de l’OCDE et certains pays
en développement qui disposent d’un secteur agricole fortement mécanisé et d’un
niveau relativement bas de salaires en ce secteur. Ils peuvent bénéficier de tous les
avantages de la libéralisation des marchés agricoles, celle-ci leur permettant
d’optimiser les ressources pour obtenir des résultats plus efficaces au niveau des
politiques économiques nationales. 1574

755. Or, ce n’est pas le cas pour d’autres pays en développement. Si les gains
que ces pays peuvent tirer de l’augmentation du commerce agricole sont réels, ces
gains sont très contrastés et restreints. 1575 Il faut également garder à l’esprit que le
coût d’ajustement à cette libéralisation commerciale est trop élevé pour ces pays, ce
qui les empêche de profiter des avantages offerts par le régime actuel du commerce
agricole, ou bien neutralise les gains résultant de celui-ci. Les simulations
économiques sur les effets de la libéralisation n’ont pas accordé assez d’attention à ce
problème.1576 Sur le plan général, les pertes de recettes douanières pour les pays en
développement résultant de la réduction tarifaire pourraient être significative et ne

1573
Pour ce type d’analyses économiques, citons BOUET A., BUREAU J. C., DECREUX Y. et JEAN S., Multilateral
Agricultural Trade Liberalization : The Contrasting Fortunes of Developing Countires in the Doha Round , Document de
travail du CEPII, 2004, 85p. ; HERTEL T. W., KEENEY R. et VALENZUELA E., Global Analysis of Agricultural Trade
Liberalization : Assessing Model Volatility, working paper presented at the American Agricultural Economics Association
Annual Meeting, Denver, 2004, 27p. ; LAIRD S., PETER R. et VANZETTI D., Southern Discomfort: Agricultural Policies,
Trade and Poverty, CREDIT research paper 04/02, Centre for Research in Economic Development and International Trade,
University of Nottingham., 2004, 42p.; également ANDERSON K., MARTIN W., et VAN DER MENSBRUGGHE D.,
« Impact of Global Trade and Subsidy Policies on Developing Country Trade », J.W.T., Vol. 40, n°5, 2006, p. 945
1574
Les pays en développement gagnants du programme de réforme de commerce agricole sont surtout la Rus se, le Brésil, la
Chine et les pays du Groupe de Cairns, tel que l’Argentine, le Chili, la Colombie, Costa Rica, l’Indonésie, la Malaisie, les
Philippines, l’Afrique du Sud, le Thaïlande et l’Uruguay.
BUREAU J.-C., GOZLAN E. et JEAN S., « La libéralisation des marchés agricoles, une chance pour les pays en
développement ? », Revue française d’économie, Vol. 20, n°1, 2005, p. 124
1575
En fait, les perspectives initiales du Cycle de Doha semblaient prometteuses. Lors d’une réunion ministérielle de l’OMC
à Cancún en 2003, on a estimé une croissance du revenu mondiale d’au moins 520 milliards de dollars, croissance permettant
la sortie de 144 millions de personnes de la pauvreté. Mais selon la nouvelle hypothèse appliquée en 2005, les gains
potentiels chutent à 287 milliards de dollars pour 2015, soit le tiers de ce qui avait été estimé. Les bénéfices globaux attendus
au Cycle de Doha s’élèvent à 96 milliards de dollars à l’horizon 2015, dont seulement à peine 16 milliards de dollars pour le s
pays en développement, représentant 0,16% de leur PIB. Leurs gains liés au secteur agricole s’élèvent à moins de 0,1% du
PIB, soit 9 milliards de dollars. Les gains en rapport direct avec les réductions des subventions des pays développés sont
estimés à 1 milliard de dollars. La répartition de ces gains parmi ces pays sera très contrastée. La moitié des bénéfices sont
supposés aller à seulement huit pays en développement : l’Argentine, le Brésil, la Chine, l’Inde, le Mexique, la Thaïlande, la
Turquie et le Vietnam.
GALLAGHER K. P., « Un nouvel enjeu pour Doha : réintroduire le développement », L’économie politique, n°35, 2007, pp.
28 – 29
1576
Ibid., p. 31

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seraient pas suffisamment compensées par les bénéfices qu’ils peuvent tirer de
l’augmentation des exportations. 1577 Pour les pays en développement qui bénéficiaient
et bénéficient toujours d’une préférence commerciale, une libéralisation multilatérale
du commerce agricole serait synonyme d’érosion de ces préférences et aurait pour
conséquence de diminuer substantiellement la compétitivité de leurs exportations.
Cela sera surtout le cas pour les exportations des PMA, celles-ci restant déjà à des
niveaux très faibles malgré les généreuses préférences accordées par l’Union
européenne. 1578 D’ailleurs, la majorité des pays en développement dépendant de
l’exportation des produits agricoles pour récupérer des devises, ne disposent pas des
infrastructures institutionnelles et techniques adéquates et efficaces pour profiter des
mesures politiques offertes par l’Accord sur l’agriculture et d’autres accords de
l’OMC. Leur modèle de production agricole et les mécanismes pour apporter les
produits agricoles sur le marché international ne sont pas non plus adaptés au
fonctionnement du marché agricole mondial. Il est donc inévitable pour ces pays
d’opérer des réformes structurelles et de renforcer substantiellement leur capacité
technique avant qu’ils puissent réellement bénéficier de la libéralisation commerciale.
Sans ces opérations préalables, il sera purement hypothétique, voire illusoire, pour
ces pays de s’intégrer dans la libre circulation des produits agricoles et d’en tirer des
gains substantiels. 1579

756. Pour les pays PDINPA et PMA dont l’agriculture continue à être un
secteur fragile, l’approfondissement du programme de réforme dans le cadre de
l’Accord sur l’agriculture ne leur apportera que des bénéfices modestes. Dans la
mesure où il existe des différences importantes en terme de productivité entre ces
pays et les pays développés, l’élimination des sources existantes de distorsion qui
apportent un avantage disproportionné aux pays développés, n’aura pas pour résultat
d’améliorer de manière substantielle la compétitivité des agriculteurs des PDINPA et

Ibid., pp. 31 – 32
1577

Selon le modèle de la CNUCED, les pertes totales pour les pays en développement relatives aux négociation s sur l’accès aux
marchés pour les produits non agricoles pourraient se lever à 63,4 milliards de dollars, soit presque quatre fois le niveau d es
gains.
1578
BUREAU J.-C., GOZLAN E. et JEAN S., « La libéralisation des marchés agricoles, une chance pour les p ays en
développement ? », op. cit., pp. 110 – 111, 116 et 122
PRINCE H. A., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospective du système de régulation des
1579

subventions agricoles, op. cit., p. 363

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

PMA tant sur le marché mondial que sur les marchés nationaux. 1580 Sans obtenir des
aides publiques adéquates, les agriculteurs de ces pays ne pourraient jamais
concurrencer ceux des pays développés sur un terrain d’égalité, à moins que leurs
salaires soient fixés à des niveaux très bas pour compenser leur productivité beaucoup
moins élevée. Dans ce contexte, pour ces pays qui compte sur l’agriculture pour leur
subsistance, encourager à ouvrir leur secteur agricole à la concurrence internationale
tout en plafonnant les droits de douane d’importation à des taux peu élevés, peut
présenter une sérieuse menace à leur sécurité alimentaire nationale. 1581

757. D’ailleurs, la surestimation des gains à attendre pour les pays en


développement de l’ouverture du marché conduit à penser que l’augmentation des
exportations agricoles de ces pays résultant d’une simple réduction tarifaire de leurs
partenaires commerciaux serait très limitée. Dans certains secteurs agricoles, par
exemple le sucre et le coton, c’est plutôt la suppression des subventions à
l’exportation européennes et des aides à la production américaines, qui permettrait
d’améliorer les termes d’échanges pour les agriculteurs des pays en
développement. 1582 De même, une quantité importante des obstacles non tarifaires
imposés par les pays développés empêchent l’entrée sur leurs marchés des produits
primaires des pays en développement. 1583 Il s’agit en général des normes techniques
et SPS portant non seulement sur la qualité finale du produit, mais également sur la
1584
chaîne de transformation. Ces normes restreignent considérablement les
exportations agro-alimentaires des pays en développement, du fait que ceux-ci

1580
Selon le rapport de la CNUCED, la productivité par travailleur agricole actif en moyenne reste beaucoup plus basse dans
les pays en développement que dans les pays développés. En 2006, la productivité du travail agricole dans les PMA se situait
à 46% de celle d’autres pays en développement, et à 1% de celle des pays développés. En plus, cet écart de productivité ne
cesse pas de s’élargir : la productivité du travail a connu seulement une croissance de 18% dans les PMA entre 1983 et 2003,
tandis que le taux de croissance dans la même période était 41% dans les autres pays en développement et 62% dans les pays
développés.
CNUCED, Rapport 2006 sur les pays les moins avancés : développer les capacités productives, UNCTAD/LDC/2006,
Genève, 2006, p. 146
De SCHUTTER O., Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation : mission auprès de l’Organisation
1581

mondiale du commerce, A/HRC/10/005/Add.2*, 25 juin 2008, p. 11


1582
BUREAU J.-C., GOZLAN E. et JEAN S., « La libéralisation des marchés agricoles, une chance pour les pays en
développement ? », op. cit., pp. 128 – 129
1583
CERREX, Study of the Consequences of the Applicaton of Sanitary and Phytosanitary (SPS) Measures on ACP Countries ,
commissioned by CTA, Wageningen, CTA, 2003, pp. 1 – 2
1584
HENSON S. J., BROUDER A.-M. et MITULLAH W., « Food Safety Requirements and Food Exports from Developing
Countries: The Case of Fish Exports from Kenya to the European Union », American Journal of Agricultural Economics,
Vol. 82, n°5, 2000, pp. 1159 – 1169

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

manquent souvent de capitaux, d’infrastructure et de travailleurs qualifiés


indispensables pour répondre à l’ensemble de ces normes. A ce propos, ce qui est le
plus problématique, ce sont les cahiers des charges imposées par les acteurs privés
des pays développés aux importateurs et aux producteurs des pays en développement.
Ils vont au-delà des exigences réglementaires et échappent souvent au processus de
tarification qui vise seulement la réglementation publique. 1585 Lorsqu’il s’agit des
produits agricoles transformés qui représentent une plus haute valeur aj outée, ce sont
plutôt des barrières tarifaires qui excluent les producteurs des pays en développement
des marchés des pays développés. De nombreux produits agricoles se heurtent à des
pics tarifaires et à une progressivité des droits de douane, qui découra gent la
diversification de la production agro-alimentaire de ces pays vers des produits
transformés à haute valeur ajoutée. Faute d’un accès aux marchés étrangers de haute
valeur, ces pays se voient privés de toutes autres possibilités qu’une dépendance
excessive envers l’exportation d’un nombre limité de produits de base. 1586

B. L’absence de discussion en profondeur des problèmes alimentaires dans les


négociations sur l’agriculture
758. Depuis l’adoption du Projet de 2008, les efforts investis dans la révision
des règles multilatérales du commerce agricole ont abouti à des progrès peu
satisfaisants. L’avancement le plus remarquable est représenté par le « Paquet de
Nairobi » - un ensemble de décisions ministérielles adoptées à l’issue de la dernière
Conférence ministérielle tenue à Nairobi du 15 du 19 décembre 2015. 1587 Parmi tous,

1585
Les normes les plus nuisibles pour les pays en développement concernent les procédés de production, la certification et la
traçabilité. Sur les normes privées, voir REARDON T., Private Standards and the Supermarket Revolution, Standards and
Trade Course, The World Bank, Washington D.C., 27 – 28 janvier 2004, cité par BUREAU J.-C., GOZLAN E. et JEAN S.,
« La libéralisation des marchés agricoles, une chance pour les pays en développement ? », op. cit., p. 133 ; et OCDE,
Rapport final sur les normes privées et l’évolution de la filière agroalimentaire , AGR/CA/APM(2006)9/FINAL, Paris, 2006,
65p.
1586
JOSLING T., « An Overview of the WTO Agricutural Negotiations », in A. F. McCalla et J. Nash (dir.), Reforming
Agricultural Trade for Developing Countries: Key Issues for a Pro -Development Outcome of the Doha Round, Vol. 1,
Washington D. C., World Bank, 2007, p. 26
1587
En décembre 2013, les Membres de l’OMC se sont réunis à Bali à l’occasion de la 9 ème session de la Conférence
ministérielle. Ils ont parvenus à un paquet de décisions ministérielles portant sur trois pilliers : la facilitation des échanges,
certaines questions agricoles et des disponsitions relatives au développement. Plusieurs observateurs ont pour avis que
l’adoption du paquet de Bali constitue une étape importante pour la poursuite des négociations de Doha et contribue
considérablement au renforcement du système commercial multilatéral. Rapidement, les négociations se tournaient de
nouveau vers l’impass lors que l’Inde avait posé son véto en juillet 2014 tout en indiquant sa ferme volonté de négocier tout
de suite une clause sur sa souveraineté alimentaire. Le véto de l’Inde a également amené les Membres de l’OMC à revoir et
reformuler la décision prise à Bali en ce qui concerne la détention des stocks publics à des fins de sécurité alimentaire. Il faut
attendre le compromis obtenu en octobre 2014 à l’issue des négociations directes entre les Etats -Unis et l’Inde, pour que les
négociations en vue de la mise en œuvre du paquet de Bali soient débloquées. Malgré le fait que l’agriculture constitue l’un

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

les engagements en matière de concurrence à l’exportation sont considérés comme le


« résultat le plus important en ce qui concerne l’agriculture » depuis l’intégration de
celle-ci au système commercial multilatéral il y a 20 ans. 1588 En plus de l’élimination
des subventions à l’exportation de produits agricoles, 1589 les Membres se sont mis
d’accord sur des nouvelles règles pour les crédits à l’exportation, garanties de crédit à
l’exportation ou programmes d’assurance. 1590 A ce sujet, la décision ministérielle a
assuré un traitement différencié et plus favorable au profit des PMA et PDINPA en ce
qui concerne le délai de remboursement pour l’acquisition de produits alimentaires de
base. 1591 En outre, les Membres de l’OMC se sont engagés à poursuivre des
négociations portant sur un MSS en faveur des pays en développement 1592 et sur une

des piliers du Programme de travail post Bali, les discussions au sein du Comité de l’agriculture se bornent toujours sur une
simple reprise des positions déjà exprimées par les Membres sur leurs intérêts offensifs et/ou défensifs.
Pour plus d’informations, OIF, De Bali à Nairobi : éclairages sur les négociations multilatérales, Note d’analyse, Paris,
2015, 33p.
1588
OMC, Conférence ministérielle, Allocution prononcée par le DG Azevêdo à la cérémonie de clôture de la dixième
Conférence ministérielle, 19 décembre 2015, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 13 septembre 2016)
1589
Aux termes de cette décision, les pays développés se sont engagés de mettre un terme immédiatement à toutes les
subventions à l’exportation. A titre d’exception, ce type de paiements sont autorisés jusqu’en 2020 pour les produits laitier s,
la viande de porc et les produits transformés. Quant aux pays en développ ement, ils sont tenus de cesser progressivement
l’octroi des subventions à l’exportation d’ici fin 2018, avec cinq années supplémentaires pour certaines subventions à
l’exportation couvrant les frais de transport et de commercialisation.
OMC, Conférence ministérielle, Concurrence à l’exportation, Décision ministérielle du 19 décembre 2015, WT/MIN(15)/45,
WT/L/980, 21 décembre 2015, para. 6 – 7 et note de bas de page 3, 4 et 5
1590
Ces mesures sont dénomées le « soutien au financement à l’exportation » et comprennent : « a) le soutien financier direct,
comprenant des crédits/un financement directs, un refinancement et un soutien de taux d’intérêt ; b) la couverture du risque,
comprenant une assurance ou réassurance-crédit à l’exportation et des garanties de crédit à l’exportation ; c) les accords de
crédit de gouvernement à gouvernement couvrant les importations de produits agricoles en provenance du pays créancier
dans le cadre desquels une partie ou la totalité du risque est prise en charge par les pouvoirs pub lics du pays exprotateurs ; et
d) toute autre forme de soutien du crédit à l’exportation par les pouvoirs publics, direct ou indirect, y compris la facturat ion
différée et la couverture du risque de change ». Les nouvelles règles portent sur les modalités et les conditions d’accorder ce
type de soutien.
Pour les détails, OMC, Conférence ministérielle, Concurrence à l’exportation, Décision ministérielle du 19 décembre 2015,
WT/MIN(15)/45, WT/L/980, 21 décembre 2015, para. 13 – 17
1591
Normalement, le délai de renboursement maximal pour le soutien au financement à l’exportation ne dépassera pas 18
mois. A titre d’« un traitement différentié et plus favorable », les PMA et les PDINPA bénéficieront d’un délai entre 36 et 54
mois pour l’acquision de produits alimentaires de base. En plus, « au cas où l’un de ces Membres serait confronté à des
circonstances exceptionnelles qui empêchent encore de financer des niveaux normaux d’importations commerciales de
produits alimentaires de base et/ou d’accéder aux prêts accordés par des institutins financières multilatérales et/ou régionales
dans ces délais, il y aura une prorogation du délai visé ».
Ibid., para. 15 et 17
1592
OMC, Conférence ministérielle, Mécanisme de sauvegarde spéciale en faveur des pays en développement Membres,
Décision ministérielle du 19 décembre 2015, WT/MIN(15)/43, WT/L/978, 21 décembre 2015, para. 2

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

« solution permanente » à la question de la détention de stocks publics à des fins de


sécurité alimentaire. 1593

759. Les négociations de Doha sur les autres aspects du commerce agricole
demeurent toujours dans l’impasse, malgré plusieurs tentatives de les relancer. 1594
Dans une certaine mesure, cette impasse peut être imputable à la réticence des pays
en développement, qui doutent fortement que la poursuite du programme de réforme
agricole dans le cadre de l’OMC facilite réellement la mise en œuvre de politiques
nationales efficaces afin de répondre à leurs préoccupations majeures relatives au
1595
secteur agricole. C’est surtout le cas pour un bon nombre de pays en
développement importateurs des produits agricoles de base, qui ont été gravement
frappés par les flambées des prix suite à la crise alimentaire de 2007/2008. Face à
l’impératif de prendre rapidement des mesures efficaces pour stabiliser les marchés
nationaux et remédier au déficit alimentaire, ils voient leurs mains liées faute des
outils politiques qui soient à la fois à leur disposition et en conformité avec les
disciplines de l’OMC.

760. Comme l’a montré plusieurs fois le présent travail, la conception de


l’encadrement juridique de l’OMC en matière agricole visait principalement la
dimension commerciale des échanges des produits agricoles. D’autres dimensions du
commerce agricole, telles que les dimensions alimentaire, environnementale et
culturelle, n’occupaient qu’une place accessoire dans les débats se déroulant au sein
de l’OMC. Ce fait peut être expliqué par la domination des pays exportateurs nets de
denrées alimentaires dans les négociations multilatérales. Pour ces pays, la sécurité
alimentaire, ainsi que la protection environnementale et la préférence culturelle,
revêtent relativement peu d’importance par rapport à l’ouverture des marchés
étrangers à leurs exportations et à la régularisation des conditions de con currence

1593
OMC, Conférence ministérielle, Détention de stocks publics à des fins de sécurité alimentaire , Décision ministérielle du
19 décembre 2015, WT/MIN(15)/44, WT/L/979, 21 décembre 2015, para. 2
1594
Même si les négociateurs ont également réussi à obtenir de concessions concrètes sur des thèmes de longue date du
commerce agricole tels que le coton et l’aide alimentaire, de n ombreuses questions ne sont toujours pas résolues. HEPBURN
J., « Evaluer les décisions sur l’agriculture dans le paquet de Nairobi », Passerelles, Vol. 17, n°2, 2016, texte disponible sur
le site Internet : [Link]
l%E2%80%99agriculture-dans-le-paquet-de-nairobi (consulté le 12 septembre 2016)
PRINCE H. A., Le droit de l’OMC et l’agriculture : analyse critique et prospective du système de régulation des
1595

subventions agricoles, op. cit., pp. 361 – 362

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1596
internationale. Cette observation est également confirmée par la description des
négociations de l’OMC sur l’agriculture : ce sont l’accès aux marchés, le soutien
interne et les subventions à l’exportation, et non pas d’autres thèmes, qui constit uent
les trois piliers du programme de réforme agricole.

761. On remarque d’ailleurs que, lors de l’élaboration des disciplines sur le


commerce agricole, un accent excessif a été mis sur l’analogie entre échanges des
produits agricoles et échanges d’autres marchandises, tels que services et produits
industriels, et sur la nécessité de soumettre ces premiers aux règles relevant d’une
philosophie analogue à celle contenue dans les règles gouvernant les échanges de
marchandises et de services. Ce fait avait pour conséquence d’exclure en pratique la
possibilité de traiter la sécurité alimentaire, de même que d’autres aspects non
commerciaux de l’agriculture, de manière indépendante et en fonction de leurs
propres caractéristiques. 1597 Ainsi, la sécurité alimentaire était considérée soit comme
un élément joint au commerce, soit comme une externalité liée à la production
agricole, et ignorée par les participants aux négociations de l’OMC sur
l’agriculture. 1598

762. Le désintérêt de l’OMC pour la question alimentaire demeure inchangé


depuis le déclenchement des négociations multilatérales du Cycle de Doha, qui
avaient pour objectif explicite le « développement » du Tiers-Monde. Même si de
nombreux pays en développement souffrant du déficit alimentaire sont frappés
gravement par les flambées brutales des cours internationaux, les Membres de l’OMC
ne se sont pas mobilisés pour examiner en profondeur les causes et les enseignements
de la crise alimentaire mondiale. Les travaux à l’OMC au sujet de la sécurité
alimentaire paraissent insignifiants par rapport à ceux entamés par d’autres
institutions internationales en réponse à cette crise. 1599

De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mond iale de la sécurité alimentaire :
1596

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 19


1597
Ibid.
1598
Le présent travail, para. 666 et 669
1599
Depuis la crise alimentaire mondiale, les travaux à l’OMC sur la sécurité alim entaire sont menés principalement dans le
cadre de l’Equipe spéciale de haut niveau sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire et celui du Comité de l’agricultur e.
Il ne s’agit pas de travaux indépendants de l’OMC et comprend seulement une séance d’i nformation tenue le 18 novembre
2010 et plusieurs vidéo débats. Pour plus d’information, OMC, Agriculture : questions. Sécurité alimentaire, texte disponible
sur le site Internet : [Link] (consulté le 15 septembre 2016)

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

763. Etant donné l’importance croissante du rôle que l’OMC peut jouer dans
la coopération technique pour la gouvernance globale de la sécurité alimentaire , la
méconnaissance de l’OMC à l’égard du problème alimentaire ne paraît plus
acceptable. Il convient de souligner que l’Accord sur l’agriculture, avec d’autres
disciplines de l’OMC touchant le commerce agricole, constitue un cadre contraignant
de politique générale pour les politiques agricoles et alimentaires de ses Membres.
Toutes les mesures que ceux-ci mettent ou envisagent de mettre en place pour
satisfaire les besoins immédiats ou de renforcer la sécurité alimentaire nationale à
long terme, feront l’objet d’un examen de conformité aux règles de l’OMC. Le
Membre concerné s’exposera au risque d’être visé par de représailles économiques en
cas de non-conformité. 1600 En conséquence, le résultat des négociations multilatérales
de Doha aura une incidence significative sur le futur développement agricole et la
sécurité alimentaire de tous les Membres de l’OMC.

764. C’est pour cette raison que l’OMC fait partie indispensable de la
stratégie globale de la communauté internationale pour faire face à la crise
alimentaire mondiale. En effet, lors de la création en 2008 de l’Equipe spéciale de
haut niveau sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire (HLTF) de l’ONU, l’OMC
se trouvait parmi les premières institutions spécialisées réunies par le Secrétaire
général des Nations Unies. 1601 Une partie importante des politiques et des actions
recommandées par l’Equipe spéciale sont étroitement liées à l’OMC et ses
négociations en cours. A ce propos, les stratégies à court terme se concentrent sur
l’ajustement des politiques commerciales et fiscales afin d’aider les groupes
vulnérables à faire face aux flambées des prix internationaux des denrées
alimentaires. A long terme, on vise à améliorer le fonctionnement des marchés des

De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1600

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 19


1601
L’Equipe spéciale de haut niveau sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire (HLTF) a été créée en avril 2008 dans
un contexte de flambée des prix des produits alimentaires. Elle est conçue comme un « mécanisme de communication appelé
à jouer un rôle de catalyseur au niveau de l’ensemble du système des Nations Unies » pour faire face à la crise alimentaire
mondiale et protéger la sécurité alimentaire et la nutrition pour tous. Présidée par le Secrétaire général de l’ONU, l’Equipe
spéciale rassemble actuellement 23 organisations, fonds, programmes et institutions spécialisées de la famille de l’ONU. Elle
a pour mission première d’élaborer une stratégie globale visant à la fois à apporter une solution aux besoins immédiats des
populations vulnérables et à contribuer à renforcer leur résilience à plus long échéance. A travers cette double approche, la
stratégie globale vise simultanément à tous les aspects de l’insécurité a limentaire – disponibilité, accès, stabilité et utilisation
des denrées alimentaires.
Pour savoir plus sur le HLTF, sa composition actuelle, son fonctionnement et ses diverses versions du Cadre d’action
globale, voir le site Internet officiel : [Link] (consulté le 15 septembre
2016)

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

denrées alimentaires tout en alignant les efforts sur l’objectif consistant à renforcer la
sécurité alimentaire et à encourager durablement la petite agriculture. 1602

765. D’ailleurs, nous ne découvrons aucun élément, dans les documents


officiels de l’OMC définissant le mandat des négociations de Doha et la manière de
les poursuivre, ce qui empêche les Membres de l’OMC de démarrer, lors d’une
séance de négociation ou de réunion, une discussion sur le commerce agricole et le
problème alimentaire. En revanche, il leur est demandé de manière explicite
d’accorder « une attention spéciale » aux préoccupations des pays en développement
relatives à la sécurité alimentaire et au développement rural. 1603 En plus, le Secrétariat
de l’OMC dispose également d’un pouvoir discrétionnaire pour attirer l’attention des
Membres et négociateurs commerciaux sur l’urgence de diverses questions posées par
la crise alimentaire mondiale. Il peut ainsi orienter les discussions vers les solutions
possibles dans le cadre de l’OMC en réponse aux besoins des Membres en
difficulté.1604 Il est regrettable de voir que le Secrétariat reste toujours dans l’inaction
sur ce point. D’autant plus que les demandes répétées des Membres en
développement souffrant de déficit alimentaire en vue d’examiner leurs difficultés
provoquées par l’envolée des prix des denrées alimentaires n’ont pas été entendues
par les négociateurs participants au Cycle de Doha. Sont restées également sans suite
les initiatives lancées par certains Membres afin de créer des instruments politiques
permettant d’agir sur la volatilité des prix et de faciliter les distributions urgentes de
denrées alimentaires en cas de crise. 1605 Nous voyons aisément que, malgré la

1602
HLTF, Cadre global d’action actualisé, ONU, septembre 2010, pp. 18 – 20 et 33 – 36
Le premier cadre d’action a été mis au point en juillet 2008. La mise à jour de ce cadre a été effectuée en septembre 2010
pour couvrir des aspects plus nombreux et traiter d’une manière plus détaillée l’ensemble des questions de sécurité
alimentaire et nutritionnelle.
1603
OMC, Programme de travail de Doha : décision adoptée par le Conseil général le 1 er août 2004, WT/L/579, 2 août 2004,
p. 3
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1604

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international, op. cit., p. 19


1605
Ici, nous parlons de la proposition du Japon en 2000 sur la constitution d’une réserve alimentaire internationale et une
proposition en 2001 sur la création d’un mécanisme de rése rve alimentaire faite conjointement par la Côte d’Ivoire, Cuba, la
République dominicaine, l’Egypte, le Honduras, la Jamaïque, le Kenya, Maurice, le Maroc, le Pakistan, le Sénégal, le Sri
Lanka, Ste Lucie, la Trinité et Tobago, la Tunisie et le Venezuela.
Sur ces propositions, voir OMC, Comité de l’agriculture, Proposition du Japon concernant les négociations sur l’agriculture
de l’OMC, G/AG/NG/W/91, 21 décembre 2000, para. 41 ; également OMC, Comité de l’agriculture, Proposition relative à la
mise en œuvre de la Décision ministérielle de Marrakech en faveur des pays les moins avancés et des pays en développement
importateurs nets de produits alimentaires : Présentée par la Côte d’Ivoire, Cuba, l’Égypte, le Honduras, la Jamaïque, le
Kenya, le Maroc, Maurice, le Pakistan, la République dominicaine, le Sénégal, Sri Lanka, Sainte -Lucie, la Trinité-et-
Tobago, la Tunisie et le Venezuela, G/AG/W/49,19 mars 2001, pp. 2 – 3

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présence constante de la sécurité alimentaire parmi les thèmes débattus aux réunions
de l’OMC, la crise alimentaire mondiale et les difficultés qu’elle soulève demeurent
des préoccupations lointaines dans les négociations de Doha sur l’agriculture.

Paragraphe 2 – Nouvelle perspective pour réévaluer les impacts de la


réforme du commerce agricole sur la sécurité alimentaire

766. Si l’approche par laquelle l’OMC et les négociations de Doha traitent du


problème agroalimentaire se focalise excessivement sur les dimensions commerciales
du programme de réforme agricole, comme nous venons de le voir, le concept de
« droit à l’alimentation » nous offre une nouvelle perspective pour réexaminer les
liens entre la promotion du commerce agricole et la garantie de la sécurité alimentaire
des Membres de l’OMC. Il s’agit d’une perspective globale (A), qui permet une
réévaluation sur de multiples plans des impacts profonds de ce programme sur la
sécurité alimentaire nationale (B).

A. Une perspective globale


767. L’introduction du concept de droit à l’alimentation dans les réflexions
sur la question de savoir comment poursuivre le programme de réforme agricole dans
le cadre de l’OMC, aura pour effet d’améliorer l’articulation entre deux secteurs
réglementaires essentiels pour toutes actions de lutte contre la faim : les règles
gouvernant le commerce international et les règles concernant la sécurité alimentaire.
Cette nouvelle perspective permet également de mettre en lumière et de faire
réinscrire, dans les négociations commerciales, certains aspects du problème
alimentaire qui étaient généralement ignorés des débats concernant les impacts du
commerce sur la sécurité alimentaire.

768. Premièrement, la méconnaissance actuelle des considérations relatives à


la sécurité alimentaire dans les discussions de l’OMC, illustre bien clairement un
défaut de coordination entre différentes facettes de la gouvernance globale du
problème alimentaire. A cet égard, on observe une discordance manifeste entre les
engagements pris par les Membres de l’OMC en matière de commerce multilatéral et
les obligations qu’ils souscrivent sur le plan international concernant la sécurité

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1606
alimentaire. D’autant plus que les réflexions sur la promotion du libre-échange
continuent à avancer sans tenir suffisamment en compte des efforts déployés par la
communauté internationale dans la recherche de la sécurité alimentaire pour tout le
monde. 1607 Le défaut de coordination entre ces deux secteurs réglementaires fait
parfaitement écho au problème de la fragmentation du droit international, qui fait
l’objet d’une étude spéciale du Commission du droit international de l’ONU: chaque
régime se spécialise sur les problèmes d’un domaine précis, dispose de ses propres
règles et institutions, voire ses propres mécanismes de règlement de différends, et
jouit d’une autonomie relative par rapport aux autres régimes et par rapport au droit
international en général. 1608

769. Bien évidemment, il existe toujours des possibilités que la question de la


discordance entre les règles internationales gouvernant le commerce agricole et celles
promouvant la sécurité alimentaire soit résolue sur le plan national par chaque
Membre de l’OMC, grâce à l’introduction d’une cohérence dans ses politiques
nationales. Or, en réalité, cette approche de cohérence nationale est mise en échec par
deux faits : d’un côté, le défaut de coordination réglementaire est reproduit très
souvent sur le plan national. O. De Schutter, l’ancien Rapporteur spécial de l’ONU
sur le droit à l’alimentation, a pu observer l’existence répandue d’une ignorance des
négociateurs commerciaux quant aux obligations liées au problème alimentaire des
gouvernements qu’ils représentent. 1609 Il constate également que les négociateurs

De SCHUTTER O., Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation : mission auprès de l’Organisation
1606

mondiale du commerce, op. cit., p. 18


De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1607

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 19


1608
Le problème de fragmentation du droit international se produit au cours du dernier demi -siècle suite à l’expansion et la
diversification du champ d’application du droit international. Or, cette expansion est accompagnée d’un défaut de
coordination au sein de groupes régionaux ou fonctionnels d’Etat. Comme l’a observé la Commission du droit international,
« l’accent a été mis sur la solution de problèmes précis plutôt que sur la mise en place d’une réglementation générale de type
juridique ». Ce problème fait partie d’un paradoxe bien connu de la mondialisation : si la mondialisation a conduit à une
uniformisation croissante de la vie sociale dans le monde, elle s’est aussi traduite par sa fragmentation croissante. Cette
fragmentation de la société internationale est accompagnée de l’apparition de règles ou d’ensembles de règles, d’institutions
juridiques et de domaines de pratiques juridiques spécialisés et relativement autonomes.
Pour une diagnostique précise de ce problème, voir ONU, Commissi on du droit international, Fragmentation du droit
international : difficultés découlant de la diversification et de l’expansion du droit international , Rapport du Groupe d’étude
de la Commission du droit international, A/CN.4/L/702*, 28 juillet 2006, 25p. ; également SIMMA B., « Self-contained
Regimes », N.Y.I.L, Vol. 16, 1985, pp. 111 – 136 ; plus récemment SIMMA B. et PULKOWSKI D., « Of Planets and the
Universe : Self-contained Regimes in International Law », E.J.I.L., Vol. 17, n°3, 2006, pp. 483 – 529 ; et plus général
BUFFARD I., CRAWFORD J., PELLET A. et WITTICH S. (dir.), International Law Between Universalism and
Fragmentation : Festschrift in Honour of Gerhard Hafner, Leiden, Nijhoff, 2008, 1086p.
1609
De SCHUTTER O., « International Trade in Agriculture and the Right to Food », op. cit., p. 176

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commerciaux se préoccupent rarement de la question de l’identification des


implications potentielles de leurs positions dans les négociations commerciales sur la
sécurité alimentaire nationale. 1610 D’un autre côté, lors de l’élaboration de leurs
politiques nationales, les Membres de l’OMC sont souvent confrontés au risque de
1611
« regulatory chill » défavorable à la réalisation de la sécurité alimentaire.
Contrairement aux engagements bien précis et chiffrés de l’OMC dont l’effet
juridique est renforcé par des menaces de sanction économique, les obligations
imposées par le droit international aux Etats en matière de sécurité alimentaire sont
souvent ambiguës en terme de contenu et sont dépourvues d’effet contraignant. En
cas de conflit entre ces deux catégories d’engagements, il ne sera pas étonnant que les
Etats préfèrent opter pour le respect des engagements commerciaux plutôt que pour le
respect des obligations humanitaires. Pour eux, la mise de côté de ces derniers
pourrait être moins onéreux aussi bien sur le plan économique que sur le plan
politique.1612

770. Ainsi, ceux qui préconisent une approche cohérente des politiques
nationales non seulement exagèrent la capacité des processus politiques nationaux
dans la correction du problème de la fragmentation réglementaire, mais aussi sous-
estiment la contribution qu’un environnement réglementaire cohérent au niveau
international pourrait apporter au renforcement de la sécurité alimentaire
nationale.1613 Dans un contexte où il existe sur le plan international un déséquilibre
manifeste entre les engagements commerciaux et les obligations humanitaires,
l’absence d’incitations appropriées au niveau international rend illusoire l’idée de
réaliser la compatibilité entre ces deux régimes sur le plan national. Dans ce sens, une

1610
Ibid.
1611
Ibid., p. 177
Le terme anglais de « regulatory chill » est traduit en français comme « paralysie réglementaire ». Il est utilisé dans le
domaine de droit international pour décrire la situation, dans laquelle un Etat s’abstient d’élaborer ou de mettre en œuvre
certaines politiques nationales à cause d’une menace potentielle ou réelle de certaines sanctions. Ce terme se trouve souvent
dans les littératures juridiques. Mais on ne trouve pas une définition universelle acceptée par tous les commentateurs.
Pour une connaissance préliminaire sur ce terme, voir TIETJE C. et BAETENS F., The Impact of Investor-State-Dispute
Settlement (ISDS) in the Transatlantic Trade and Investment Partnership, Etude préparée pour le Ministère des affaires
étrangers des Pays-Bas, 2014, pp. 40 – 48 ; également TIENHAARA K., « Regulatory Chill and the Threat of Arbitration: A
View from Political Science », in C. Brown et K. Miles (dir.), Evolution in Investment Treaty Law and Arbitration ,
Cambrige, Cambrige University Press, 2011, pp. 606 – 628
1612
HAWKES S. et PLAHE J. K., The WTO’s Agreements on Agriculture and The Right to Food in Developing Countries ,
op. cit., p. 11
1613
De SCHUTTER O., « International Trade in Agriculture and the Right to Food », op. cit., pp. 177 – 178

- 491 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

approche du commerce international fondée sur le droit à l’alimentation est


susceptible de créer, à un certain niveau, des incitations de ce type permettant une
intégration effective et harmonieuse des préoccupations alimentaires dans les
politiques commerciales nationales.

771. Grâce aux efforts continuellement faits par les institutions internationales
dans la clarification et la matérialisation du contenu du droit à l’alimentation, les
obligations de chaque Etat de garantir la sécurité alimentaire pour son peuple n’ont
plus une valeur essentiellement politique. Elles se concrétisent dans l’ordre juridique
en objectifs spécifiques de respecter, de protéger et de donner effet au droit à une
alimentation adéquate et saine pour chaque individu, objectifs dont le suivi et
1614
l’évaluation des progrès réalisés deviennent désormais possibles. Cette
concrétisation permet aux Membre de l’OMC d’identifier et d’examiner plus
facilement les impacts des politiques commerciales sur la réalisation de leur sécurité
alimentaire nationale, et ainsi d’intégrer de façon substantielle les préoccupations
alimentaires dans leurs positions au cours des négociations commerciales.

772. De plus, étant un composant indissociable des droits de l’homme, le droit


à l’alimentation est fondé sur un engagement universel de respecter la valeur de la
dignité humaine et revêt ainsi une nature impérative. 1615 Ce fait permet à ce droit de
figurer parmi les normes jus cogens, dont le respect doit être garanti dans tous les
circonstances.1616 Tout en s’appuyant sur cette constatation, O. De Schutter, l’ancien
Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, a tenté de légitimer sa
proposition de voir les règles relatives au droit à l’alimentation prévaloir sur les
disciplines prévues dans le cadre des accords commerciaux. 1617 Il est peut-être vrai
que la pertinence du recours aux jus cogens en référence à tous les droits de l’homme
1618
reste encore à consolider à l’échelle internationale. Cela n’exclut pas
complètement la possibilité pour un Membre de l’OMC d’invoquer des considérations

1614
Le présent travail, para. 51 – 56
1615
MECHLEM K., « Food Security and the Right to Food in the Discourse of the United Nations », op. cit., pp. 68 – 69
1616
BENSALAH-ALAOUI A., La sécurité alimentaire mondiale, op. cit., p. 49 ; et également VAN BOVEN T. C., « Le
critères de distinction des droits de l’homme », op. cit., p. 52
De SCHUTTER O., Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation : mission auprès de l’Organisation
1617

mondiale du commerce, op. cit., p. 18


1618
ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles , op. cit., p. 210

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

relatives au droit à l’alimentation dans une procédure de règlement de différends, 1619


ni la possibilité pour les organes juridictionnels de l’OMC d’interpréter les règles
commerciales en vigueur de manière compatible avec le droit international en matière
1620
de sécurité alimentaire. En tout état de cause, la réalisation du droit à
l’alimentation doit être facilitée, et non pas entravée, par l’organisation d’un régime
commercial multilatéral.

773. Surtout, les controverses théoriques sur la supériorité de hiérarchie


normative des règles du droit à l’alimentation par rapport à celles du commerce
multilatéral, n’empêchent en aucun cas l’insertion, dans les négociations
commerciales en cours, une réflexion sur les impacts des politiques commerciales sur
le droit à l’alimentation. 1621 A ce propos, J. Feyder, l’ancien président du Comité pour
les PMA auprès de l’OMC, est allé encore plus loin en proposant une incorporation
des droits de l’homme dans les statuts de l’OMC. Il est d’avis que « l’Accord sur
l’agriculture pourrait viser à réaliser le droit à l’alimentation et le Programme de
Doha pour le développement pourrait contribuer à la réalisation de l’Objectif n°1 du
Millénaire pour le développement », c’est-à-dire de réduire de moitié la proportion
des populations souffrant de la faim. 1622

774. Deuxièmement, l’insertion du concept de droit à l’alimentation dans le


parcours d’élaboration des futures politiques commerciales internationales va
modifier la perspective à partir de laquelle les échanges des produits agricoles
doivent être organisés. Au point de vue du droit à l’alimentation, les nouvelles
politiques régissant le commerce agricole devraient prendre en compte toutes les
dimensions de la problématique alimentaire, pouvoir répondre aux difficultés et

Sur la possibilité d’invoquer le droit à l’alimentation dans une procédure de règlement de différends de l’OMC, voir
1619

KONSTANTINOV B, « Invoking the Right to Food in the WTO Dispute Settlement Process: The Relevance of the Right to
Food to the Law of the WTO », in O. De Schutter et Y. C. Kaitlin (dir.), Accounting for Hunger: The Right to Food in the
Era of Globalisation, Oxford, Hart Publishing, 2011, pp. 211 – 238
1620
La jurisprudence de l’OMC a établi que les règles de l’OMC ne peuvent pas être interprétées dans un contexte
« d’isolement clinique » par rapport au droit international. Etats-Unis – Normes concernant l’essence nouvelle et ancienne
formules, Rapport de l’Organe d’appel adopté le 29 avril 1996, WT/DS2/AB/R, p. 19
Aussi, l’article 3.2 du Mémorandum d’accord sur les règles et procédures régissant le règlement des différends confirme que
les normes de l’OMC peuvent être clarifiées « conformément aux règles coutumières d’interprétation du droit international »
qui comprennent l’article 31, paragraphe 3 c) de la Convention de Vienne sur le droit des traités. Cet article stipule que
l’interprétation des traités doit prendre en compte « toute règle pertinente de droit international applicable dans les relations
entre les parties ».
1621
ADAM E., Droit international de l’agriculture : sécuriser le commerce des produits agricoles , op. cit., p. 210
1622
FEYDER J., La faim tue, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 187

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

besoins spécifiques des groupes sociaux vulnérables à l’insécurité alimentaire, et


veiller à maintenir un équilibre entre différents intérêts concernés tant sur le plan
spatial que temporel. Ce sont des thèmes qui étaient généralement ignorés dans les
débats au sein de l’OMC et doivent être désormais inscrits dans les négociations de
Doha sur l’agriculture.

775. Une approche du commerce international fondée sur le droit à


l’alimentation peut inciter à une évaluation intégrale et complète des impacts du
commerce sur la sécurité alimentaire. Cette évaluation devrait prendre en compte non
seulement le besoin d’assurer un apport suffisant de calorie pour chaque individu,
mais aussi la disponibilité durable et l’accessibilité à une nourriture adéquate, c’est-à-
dire une alimentation contenant des nutriments nécessaires à la santé physique et
mentale des personnes et au développement des enfants, et qui soit par ailleurs
culturellement acceptable. 1623 Ainsi, le programme de réforme agricole dans le cadre
de l’OMC ne devrait plus se borner à une simple amélioration des conditions de
circulation des produits agricoles. Il faut envisager en outre un renforcement des
productivités agricoles, la garantie des moyens économiques nécessaires pour tous les
individus, et l’assurance d’une satisfaction nutritionnelle et culturelle de la
consommation alimentaire.

776. Cette approche du commerce agricole complète la perspective actuelle


des réflexions commerciales visant principalement des pays ou groupes de pays
participants au commerce multilatéral. Elle met l’accent en particulier sur les groupes
sociaux les plus vulnérables à l’insécurité alimentaire au sein des pays, tant dans les
pays importateurs des produits alimentaires que dans les pays exportateurs de ces
produits. Ici, il convient de rappeler que la vraie cause de pénurie alimentaire
aujourd’hui ne réside plus dans le défaut de disponibilité des produits agricoles sur le
marché, mais plutôt dans le défaut d’accès des populations affamées aux denrées
alimentaires à un prix abordable. Dans ce contexte, la présomption que le commerce
peut contribuer à la sécurité alimentaire en facilitant le transfert efficace des denrées
alimentaires des régions excédentaires aux régions en déficit, omet de prendre en

De SCHUTTER O., Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation : mission auprès de l’Organisation
1623

mondiale du commerce, op. cit., p. 5

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

considération un élément clé qui détermine l’accessibilité de ces produits : les écarts
importants de pouvoir d’achat de différentes régions. A cet égard, il n’est pas
étonnant de voir qu’en réalité, la libéralisation du commerce agricole a facilité plutôt
la circulation des produits alimentaires des régions dont le coût de production est le
plus compétitif vers les régions solvables, que les flux alimentaires provenant des
marchés excédentaires vers les marchés déficitaires.1624 C’est partiellement pour cette
raison que l’expansion du commerce agricole n’a pas réussi à constituer un remède
efficace au déficit alimentaire.

777. De plus, la théorie du libre-échange laisse simplement de côté le


problème auquel sont confrontés très souvent les producteurs qui ne bénéficient pas
d’avantage comparatif – la marginalisation de ses producteurs dans le marché
mondial et national et éventuellement leur éviction définitive du marché. C’est
exactement le risque grave qui menace la majeure partie des populations affamées,
qui vivent dans les régions rurales et dépendent des petites exploitations agricoles
pour leur subsistance. 1625 Sans aucun avantage comparatif, ni soutien supplémentaire
accordé par les pouvoirs publics, ces petits agriculteurs se voient incapables de
soutenir la concurrence des producteurs subventionnés des pays développés sur un
marché ouvert et en sont exclus progressivement. Leurs revenus sont insuffisants
pour acquérir les denrées alimentaires qu’ils ne produisent pas eux -mêmes.1626 Dans
cette situation, l’expansion du commerce agricole résultant du processus de
libéralisation ne leur offre pas de secours significatif. Comme l’a écrit O. De Schutter
dans son rapport, « si l’augmentation de la production agricole et la libéralisation du
commerce agricole ont contribué à la disponibilité des produits alimentaires sur le
marché, le développement accru du commerce des denrées alimentaires ne sera
d’aucun secours aux personnes pauvres et marginalisées, si elles demeurent exclues

1624
De SCHUTTER O., « International Trade in Agriculture and the Right to Food », op. cit., p. 141
1625
L’ONU a enregistré qu’environ 50% des populations souffrant de la faim sont de petits exploitants agricoles, vivant de 2
hectares ou moins de terre arable. 20% entre eux sont des ouvriers agricoles sa ns terre, alors que 10% sont des éleveurs de
bétail, des pêcheurs et des personnes vivant des produits de la forêt. ONU, Halving Hunger: It Can Be Done, Report of UN
Millennium Project Task Force on Hunger, 2005, pp. 3 – 4
D’ailleurs, selon le rapport de la CNUCED, en 2000 – 2003, 70% de la population économiquement active travaillait dans le
secteur agricole dans les PMA, contre 52% dans les autres pays en développement et 3% dans les pays développés. Voir
CNUCED, Rapport 2006 sur les pays les moins avancés, op. cit., p. 146
1626
Banque mondiale, Rapport sur le développement dans le monde 2008 : l’agriculture au service du développement, op.
cit., p. 3 ; et ONU, Halving Hunger: It Can Be Done, op. cit., pp. 66 – 67

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

de la production et n’ont pas de moyens d’acheter les denrées qui arrivent sur le
marché ». 1627

778. Or, les denrées alimentaires figurent parmi des produits de première
nécessité pour la subsistance de personnes, ce qui les différencient des autres produits
et services. Rien ne peut justifier l’exclusion des marchés des petits agriculteurs, qui
sont à la fois les producteurs et les consommateurs de denrées alimentaires. 1628 Les
réflexions qui prêttent attention au droit à l’alimentation mettent en lumière les
situations vulnérables de ces groupes et tentent de corriger les impacts négatifs de la
libéralisation commerciale susceptibles d’accentuer les atteintes à leur sécurité
alimentaire. De ce point de vue, les politiques portant sur le commerce agricole
international doivent envisager d’offrir une protection substant ielle à ces groupes,
protection qui les met à l’abri de la concurrence avec les producteurs des pays
développés. Ce type de protection s’avère nécessaire même après l’élimination des
sources existantes de distorsion commerciale qui apportent actuellement u n avantage
disproportionné aux pays développés. Ceci vient du fait que l’agriculture continue à
être un secteur fragile et que la productivité par travailleur agricole actif reste
beaucoup plus basse en moyenne dans les pays en développement que dans les p ays
développés. 1629 Sans prendre en considération cet écart remarquable en termes de
productivité, tout effort pour établir un marché libre des produits agricoles sans
distorsion serait dénué de sens. La poursuite du programme de réforme agricole dans
le cadre de l’OMC n’aura pas pour résultat d’améliorer les positions des producteurs
vulnérables des pays en développement sur le marché, position leur permettant

De SCHUTTER O., Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation : mission auprès de l’Organisation
1627

mondiale du commerce, op. cit., p. 6


1628
JOSEPH S., Blame it on the WTO? A Human Right Critique, Oxford, Oxford University Press, 2011, p. 195
Le rapport de la CNUCED a enregistré qu’en 2006, la productivité du travail agricole dans les PMA se situait tout juste à
1629

46% de celle des autres pays en développement et à 1% de celle des pays développés. En outre, cet écart de productivité ne
cesse pas de s’élargir : la productivité du travail n’a connu qu’une croissance de 18% dans les PMA entre 1983 et 2003,
contre 41% dans les autres pays en développement et 62% dans les pays développés. Certaines estimations suggèrent même
que les différences en productivité par travailleur active entre les producteurs les plus efficaces et ceux les moins efficaces se
lèvent au moins à 1:1000.
Sur ce point, CNUCED, Rapport 2006 sur les pays les moins avancés, op. cit., p. 146 ; et MAZOYER M., « Pauvreté
paysanne, sous-alimentation et avenir de l’humanité », in S. Desgain et O. Zé (dir.), Nourrir la planète: comprendre la
souveraineté alimentaire, Bruxelles, Luc Pire, 2008, p. 20

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d’entrer en concurrence sur un pied d’égalité avec les producteurs des pays
développés et de tirer des bénéfices de l’expansion du commerce agricole. 1630

779. L’insertion du concept de droit à l’alimentation dans les réflexions


commerciales encourage les Membres de l’OMC à veiller à maintenir un double
équilibre entre différents intérêts en matière de sécurité alimentaire, lors de
l’élaboration de leurs politiques commerciales. Il s’agit, d’une part, d’un équilibre
d’intérêt sur le plan temporel. Ici, il convient de noter que le défi aujourd’hui en
matière de sécurité alimentaire, ne réside plus simplement dans la croissance de la
production agricole et l’amélioration de conditions de circulations des denrées
alimentaires des régions excédentaires aux régions déficits. Il concerne plutôt la
question de savoir comment organiser la production et la commercialisation de ces
produits, de sorte que l’accès aux denrées alimentaires des groupes sociaux souffrant
de la faim et de la malnutrition soit substantiellement renforcé et que le mode durable
de production soit pratiqué de manière favorable à ces groupes. 1631 Dans le contexte
d’envolée continue des cours internationaux des produits agricoles et de leur forte
volatilité, il existe un conflit potentiel entre les objectifs de court terme et les
objectifs de long terme. Les premiers cherchent à procurer des denrées alimenta ires à
bas prix afin d’assurer les approvisionnements alimentaires sur les marchés locaux à
un prix abordable pour les groupes vulnérables. Alors que, les derniers visent à mettre
en place des politiques qui encouragent les investissements dans le secteur agricole et
le renforcement substantiel de la productivité des producteurs locaux. Une bonne
gouvernance globale de la sécurité alimentaire exige que l’exercice des politiques
commerciales puisse permettre aux pays, surtout aux pays nets importateurs des
produits alimentaires subissant des contraintes financières, de concilier les besoins
immédiats envers les nourritures importées à bas prix et les objectifs à long terme de
renforcement de la productivité agricole et de réorientation de la production agricole
en fonction des consommations locales. 1632

De SCHUTTER O., Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation : mission auprès de l’Organisation
1630

mondiale du commerce, op. cit., pp. 10 – 11


1631
De SCHUTTER O., « International Trade in Agriculture and the Right to Food », op. cit., p. 142
1632
Ibid., p. 142

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780. D’autre part, un équilibre d’intérêts doit être cherché sur le plan spatial,
ce qui implique une obligation des Etats de prendre en considération les effets
extraterritoriaux susceptibles d’être engendrés par leurs politiques commerciales sur
la sécurité alimentaire des autres pays. 1633 Si l’obligation extraterritoriale incombant à
l’Etat de donner effet au droit à l’alimentation reste un sujet très complexe et fait
l’objet des vives controverses, on est parvenu à un certain consensus sur l’obligation
étatique de respecter et de protéger l’exercice du droit à l’alimentation des autres
pays. En précisant le contenu de l’article 11 du Pacte international relatif aux droits
économiques, sociaux et culturels, l’Observation générale n°12 a affirmé que les
Etats devraient prendre des mesures pour respecter et protéger l’exercice du droit à
l’alimentation dans les autres pays. 1634 Le Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à
l’alimentation a également indiqué, à plusieurs occasions, que les Etats devraient
s’abstenir à prendre des décisions commerciales susceptibles de conduire à une
violation du droit à l’alimentation des autres Etats. 1635 A ce propos, on remarque des
critiques adressées à certaines politiques commerciales, telles que les subventions
agricoles et la progressivité de droits de douane. Celles-ci étant pratiquées par les
pays développés et légitimées par le droit de l’OMC, elles ont contin ué à porter
atteinte à la réalisation des droits économiques, sociaux et culturels des pays en
1636
développement. Si le lien causal impliqué dans ces arguments demeure
contestable, ce n’est pas le cas lorsque certains pays exportateurs des produits
agricoles ont mis en place des restrictions à l’exportation des céréales comme réponse
immédiate à la crise alimentaire 2007/2008. Etant prises unilatéralement afin de
garantir des approvisionnements alimentaires adéquats sur les marchés nationaux, ces

S’agissant de l’obligation extraterritoriale des Etats en matière des droits de l’homme dans l e contexte de l’OMC, voir
1633

JOSEPH S., Blame it on the WTO ? A Human Right Critique, op. cit., pp. 245 – 264
1634
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 36
1635
De SCHUTTER O., « A Human Right Approach to Trade and Investment Policies », in FIAN, The Global Food
Challenge: Towards a Human Right Approach to Trade and Investment Policies , FIAN, Cologne, 2009, p. 20
De même, J. Ziegler a constaté dans son rapport que
« les Etats devrait en outre s’abstenir de prendre à l’OMC, au FMI ou à la Banque mondiale des décisions
susceptibles d’entrainer des violations du droit à l’alimentation dans d’autres pays. De toute évidence, les décisions
prises par un ministre de l’agriculture ou par un ministre des finances dans le cadre de ces organisations constituent
des mesures prises par les autorités d’un Etat, qui peuvent avoir des effets en dehors du territoire national. Toute
décision qui a pour effet de porter atteinte au droit à l’alimentation doit être revue. »
ONU, Commission des droits de l’homme, Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation , E/CN.4/2005/47, 24
janvier 2005, para. 52
1636
JOSEPH S., Blame It on the WTO? A Human Right Critique, op. cit., p. 251

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

mesures restrictives ont eu pour effet direct de diminuer la quantité de céréales


disponibles sur le marché mondial et aggravé les difficultés d’approvisionnement
d’un bon nombre de pays importateurs des produits agricoles de base.

B. Une évaluation des impacts du commerce agricole sur la sécurité


alimentaire
781. L’approche commerciale basée sur le droit à l’alimentation permet de
réexaminer si le programme de réforme agricole dans le cadre de l’OMC va entraver
ou contribuer à la réalisation des objectifs relatifs à la sécurit é alimentaire. D’un
point de vue du droit à l’alimentation, ces impacts du commerce agricole sur la
sécurité alimentaire peuvent être examinés sur trois plans.

782. Sur le plan macroéconomique, la libéralisation du commerce agricole


encourage chaque pays à se spécialiser dans la production des produits agricoles pour
lesquels il bénéficie d’un avantage comparatif, et à se procurer sur le marché
international les denrées qui sont moins chères que celles produites localement. Elle
entraîne ainsi une double dépendance accrue des pays envers le commerce
international pour assurer leur sécurité alimentaire. La spécialisation dans la
production d’un certain nombre des produits agricoles entraîne une dépendance vis -à-
vis des devises étrangères nécessaires pour payer les importations des produits
agricoles qui ne sont plus produits localement. En même temps, l’élimination des
barrières au commerce agricole engendre une flambée des importations des
nourritures de base à bas prix, et débouche ainsi sur une deuxième dépendan ce envers
ces importations pour garantir les approvisionnements adéquats sur les marchés
locaux.1637

783. La dépendance excessive vis-à-vis du commerce pourrait s’avérer


particulièrement nocive pour la sécurité alimentaire de certains pays en
développement, dans la mesure où ils comptent sur les exportations d’un nombre très
limité de produits primaires traditionnels pour récupérer les devises nécessaires aux
importations des denrées alimentaires de base. 1638 Accompagnée d’une détérioration

De SCHUTTER O., Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation : mission auprès de l’Organisation
1637

mondiale du commerce, op. cit., p. 12


1638
C’est exactement le cas des pays de l’Afrique subsaharienne, qui maintient une dépendance envers les exportations des
cultures de rente telles que le café, le cacao, le coton, le tabac, le thé et le sucre.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des termes d’échanges, elle rend plus vulnérables les producteurs de ces pays aux
fluctuations des cours internationaux. Précisément, la baisse des cours du marché
mondial peut se traduire par une hausse brutale des importations, celle -ci conduisant
ensuite à baisser les prix des produits similaires sur les marchés locaux. En l’absence
des protections effectives à la frontière, cette situation pourrait mener jusqu’à
l’exclusion progressive des producteurs locaux de toute activité et menacer
1639
directement leur capacité à vivre de leur culture. Or, comme l’a révélé
précédemment le présent travail, les mesures disponibles dans le régime actuel du
commerce agricole pour sauvegarder les producteurs locaux ne paraissent pas
efficaces. 1640 En revanche, l’augmentation des prix sur le marché mondial pourrait
entraîner des difficultés de paiement pour certains pays en développement, surtout les
PDNIPA. C’est exactement ce qu’ils ont éprouvé pendant la crise alimentaire
mondiale 2007/2008. En témoigne un échec évident de différents mécanismes établis
dans la Décision de Marrakech, mécanismes conçus particulièrement pour assister les
Membres de l’OMC à faire face à ce type de problème. 1641 Dans le contexte d’une
flambée exorbitante des prix des produits alimentaires de base et leur forte volatilité,
cette dépendance envers les importations pour satisfaire les besoins alimentaires
devient encore plus dangereuse pour les PDINPA qu’il y a 20 ans lors de la
conclusion du Cycle de l’Uruguay. 1642

784. Sur le plan microéconomique, l’expansion du commerce transfrontière


des produits agricoles contribue non seulement à une réorientation de la production
alimentaire vers les marchés étrangers plutôt que la consommation locale, mais
également à une restructuration des chaînes d’approvisionnement alimentaire à
l’échelle mondiale. Cette restructuration se traduit à la fois par une concentration des
chaînes d’approvisionnement et par une dualisation du système alimentaire mondial
au profit des grands exploitants agroalimentaires. Elle se produits aussi bien dans les
pays en développement que dans les pays développés. 1643 D’un côté, en profitant des

1639
De SCHUTTER O., « International Trade in Agriculture and the Right to Food », op. cit., p. 162
1640
Le présent travail, para. 338
1641
De SCHUTTER O., « International Trade in Agriculture and the Right to Food », op. cit., pp. 164 – 165
1642
Ibid., p. 141
FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : suivi des progrès accomplis en vue de la réalisation des objectifs
1643

du Sommet mondial de l’alimentation et de la Déclaration du Millénaire, Rome, 2004, pp. 18 – 19

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

accès avantageux à la haute technologie, ainsi qu’aux crédits, soutiens publics,


intrants agricoles et marchés de haute valeur, 0,5% des exploitants agricoles opèrent
sur des terrains excédant 100 hectares et génèrent une partie disproportionnée des
recettes totales tirées de l’activité agricole. D’un autre côté, faute d’investissements
suffisants, 85% des producteurs agricoles dépendent de 2 hectares ou moins de terre
arable pour leur subsistance. 1644 La tendance de la convergence au niveau de la
transformation et de la distribution des produits agroalimentaires renforce encore plus
cet écart, tout en établissant et en maintenant une position dominante des grandes
entreprises sur le marché. 1645 Cela intensifie la concurrence entre les fournisseurs et
permet aux acheteurs de leur imposer des politiques des prix réduisant la part de la
valeur finale du produit revenant aux producteurs. De plus, incapables de répondre
aux normes imposées par ces entreprises, les petits exploitants sont privés de l’accès
aux chaînes globales d’approvisionnement, et relégués vers les marchés locaux moins
rémunérateurs où ils s’exposent à la compétition des produits subventionnés
provenant des pays développés. 1646

785. D’ailleurs, le commerce agricole peut affecter de façon profonde l’état de


sécurité alimentaire sur le plan de l’environnement et de la santé. Sur le plan
environnemental, le commerce agricole incite les pays de se spécialiser dans la
production d’un nombre réduit des cultures pour lesquelles ils bénéficient des
avantages comparatifs. La continuation de cette spécialisation conduit à
l’homogénéisation de la production agricole et la substitution de la monoculture à la
polyculture. Ce fait risque de menacer la biodiversité en général et la diversité
génétique des cultures vivrières en particulière, dont la préservation est indispensable
pour maintenir une production agricole durable.1647 Dépendant essentiellement de la
mécanisation agricole, l’irrigation et une utilisation accrue des intrants à base de

1644
COHEN M. J. et al., Impact of Climate Change and Bioenergy on Nutrition, Rome, FAO, 2008, p. 3
1645
MURPHY S., Concentrated Market Power and Agricultural Trade, EcoFair Trade Dialogue Discussion Papers No.1,
2006, pp. 13 – 15
1646
De SCHUTTER O., « International Trade in Agriculture and the Right to Food », op. cit., p. 168
L’essentiel des efforts ont été mobilisés vers le développement d’un nombre restreint des variétés standards et à haute rendement.
1647

Ainsi, les espèces actuellement cultivés sont de nombre à peine plus que 150. La plupart des populations sur la planète vivent sur une
douzaine d’espèces de plantes, au sein desquelles dominent seulement quatre cultures (le blé, le riz, le maïs et la pomme de terre).
ESQUINAS-ALCAZAR J., « Protection Crop Genetic Diversity for Food Security: Political, Ethical and Technical Challenges »,
Nature Reviews Genetics, Vol. 6, 2005, pp. 946 – 953; voir aussi MANGELSDORF P. C., « Genetic Potentials for Increasing Yields of
Food Crops and Animals », Proceeding of the National Academy of Sciences, Vol. 56, 1966, pp. 370 – 375

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

pétrole, tels qu’engrais minéraux et produits phytosanitaires, les modes de production


agricole intensive actuellement pratiqués pèsent lourdement sur l’environnement. 1648
En outre, l’expansion du commerce agricole encourage les attentes des
consommateurs à l’égard de la disponibilité de tous les aliments en tout temps de
l’année, indépendamment de la saison. Ces modes de consommation alimentaire
s’appuient sur de longues chaînes de production et de distribution, qui implique une
contribution significative à l’émission massive de gaz à effet de serre par le transport
à longues distances. 1649 La recherche d’une sécurité alimentaire durable pour tout le
monde exige que l’élaboration des futures règles applicables au commerce agricole
international prenne effectivement en considération ces effets négatifs des échanges
sur l’environnement.

786. Enfin, s’il est vrai que les produits alimentaires importés enrichissent
considérablement les approvisionnements sur les marchés nationaux, il ne faut pas
négliger leurs impacts négatifs sur la santé et l’état nutritionnel des consommateurs.
Les importations massives des produits alimentaires transformés provenant des pays
développés, ont conduit à une transformation des habitudes diététiques des pays en
développement en régimes « occidentaux » riches en sel, en sucre et en graisse. De
cette transformation, résulte une croissance des cas d’obésité, et aussi des
cardiopathies et du diabète. Lors du choix d’une politique commerciale, les
gouvernements devraient également prendre en compte les effets de la dépendance
envers des denrées importées sur la santé de leurs peuples. 1650

Section II – L’examen des compatibilités entre les engagements


commerciaux et les obligations en matière de droits de l’homme

787. L’approche du commerce international basée sur le droit à l’alimentation


peut offrir aux Etats un nouvel outil opérationnel, en les aidant à s’assurer de la
compatibilité de leurs engagements commerciaux par rapport aux obligations qu’ils

1648
En général, les problèmes environnementaux résultant des modes actuelles de production agricole concernent la perte
massive de biodiversité, la dégradation et l’érosion des sols, la salinisation de terres irriguées, voire l’épuisement des
aquifères d’eau douce.
FAO, Produire plus avec moins : guide à l’intention des décideurs sur l’intensification durable de l’agriculture paysanne ,
op. cit., p. 5
1649
De SCHUTTER O., « International Trade in Agriculture and the Right to Food », op. cit., p. 171
1650
Ibid., p. 174

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

souscrivent en matière de droits de l’homme. Il s’agit d’une méthodologie


d’évaluation des effets des accords de commerce et d’investissement sur la réalisation
du droit à l’alimentation, méthodologie définie par une série de principes proposés
par l’ancien Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, O. De
Schutter.1651

788. En fait, l’évaluation des effets des accords de commerce et


d’investissement sur les droits de l’homme pourrait constituer un outil important pour
les Etats pendant les négociations de tels accords, dans la mesure où il permet aux
Etats d’éviter de s’engager dans des situations rendant difficile, voire impossible, le
1652
respect de leurs obligations en matière de droits de l’homme. Si ce type
d’évaluation était régulièrement conseillé par différents organes de l’ONU en matière
de droits de l’homme, 1653 peu de lignes directrices ont été mises à la disposition des
Etats en ce qui concerne la méthode appropriée susceptible d’être appliquée à une
telle évaluation. 1654 L’élaboration des « Principes directeurs sur l’impact des accords

ONU, Conseil des droits de l’homme, Principes directeurs applicables aux études de l’impact des accords de commerce
1651

et d’investissement sur les droits de l’homme , Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, Olivier De
Schutter, A/HRC/19/59/Add.5, 19 décembre 2011, para. 1 – 2
HARRISON J. et GOLLER A., « Trade and Human Rights: What Does ‘Impact Assessment’ Have to Offer? », Human
1652

Rights Law Review, Vol. 8, n°4, 2008, p. 592


1653
ONU, Conseil des droits de l’homme, Promotion and Protection of All Human Rights, Civil, Political, Economic, Social
and Cultural Rights, Including the Right to Development , Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation,
Addendum, A/HRC/10/5/Add.2, 4 février 2009, para. 37 – 38 ; ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels,
Examen des rapports présentés par les Etats parties conformément aux articles 16 et 17 du Pacte : observation finales du
Comité des droits économiques, sociaux et culturels – Equateur, E/C.12/1/Add.100, 7 juin 2004, para. 56 ; ONU, Comité des
droits de l’enfant, Examen des rapports présentés par les Etats parties en application de l’article 44 de la Convention
relative aux droits de l’enfant : observations finales : El Salvador, CRC/C/15/Add.232, 30 juin 2004, para. 48 ; ONU,
Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, Observations finales du Comité pour l’élimination de
la discrimination à l’égard des femmes : Colombie, CEDAW/C/COL/CO/6, 2 février 2007, para. 29 ; ONU, Comité pour
l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, Observations finales du Comité pour l’élimination de la
discrimination à l’égard des femmes : Philippines, CEDAW/C/PHI/CO/6, 25 août 2006, para. 26 ; ONU, Comité pour
l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, Observations finales du Comité pour l’élimination de la
discrimination à l’égard des femmes : Guatemala, CEDAW/C/GUA/CO/6, 2 juin 2006, para. 32
1654
Un nombre très limité des lignes directrices ont été impliquées dans les rapports du Haut -commissariat des Nations Unies
aux droits de l’homme. Par exemple, deux types d’évaluation d’impact doivent être effectuées : évaluation ex ante et
évaluation ex post. La réalisation de ces évaluations doit être transparente et résulter d’un processus participatif. Pour les
détails, voir ONU, Commission des droits de l’homme, Libéralisation du commerce des services et droit de l’homme,
Rapport du Haut-commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, E/CN.4/Sub.2/2002/9, 25 juin 2002, para. 67 ;
ONU, Commission des droits de l’homme, Intégration du droit au développement dans le droit et la politique du commerce
international à l’Organisation mondiale du commerce , Note du secrétariat, E/CN.4/Sub.2/2004/17, 9 juin 2004, para. 24 ; et
ONU, Commission des droits de l’homme, Etude analytique du principe fondamental de non-discrimination dans le contexte
de la mondialisation, Rapport du Haut-Commissaire, E/CN.4/2004/40, 15 janvier 2004, para. 55

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

de commerce et d’investissement sur les droits de l’Homme » permet de remplir cette


lacune de méthodologie. 1655

789. Le projet des Principes directeurs a établi sept principes afin d’orienter
les Etats dans la réalisation d’une évaluation des effets des accords commerciaux sur
les droits de l’homme. Pour commencer, le projet a affirmé la responsabilité de
chaque Etat de préparer des études d’impact sur les droits de l’homme avant la
conclusion des accords de commerce et d’investissement. 1656 Cette responsabilité
trouve sa base juridique dans les obligations identifiées par le Comité des droits
économiques, sociaux et culturels de l’ONU dans l’Observation générale n°12 sur le
droit à l’alimentation. Celle-ci précise que les Etats devraient faire en sorte que le
droit à une nourriture suffisante bénéficie d’une attention appropriée dans les accords
internationaux pertinents. Il leur faut également envisager « d’élaborer à cette fin de
nouveaux instruments juridiques internationaux ». 1657 A ce propos, un Etat serait
considéré comme commettant une violation du droit à l’alimentation s’il « ne tient
pas compte de ses obligations juridiques internationales concernant le droit à
l’alimentation lorsqu’il conclut des accords avec d’autres Etats ou avec des
organisations internationales ». 1658

790. L’objectif de ces études est fixé comme suit : les Etats doivent s’assurer
que la conclusion de tous les accords de commerce et d’investissement n’entre pas en
contradiction avec ses obligations internationales préexistantes, notamment celles de
respecter et de protéger les droits de l’homme et de contribuer à leur promotion. 1659
Ainsi, les études d’impact sur les droits de l’homme ont pour objectif spécifique
d’identifier les effets potentiels des accords de commerce et d’investissement sur la

1655
En fait, dans son article publié en 2005, S. Walker a déjà indiqué un ensemble de s sujets nécessaires à traiter lors
d’effectuer une évaluation d’impact des accords commerciaux sur les droits de l’homme. WALKER S., « Human Rights
Impact Assessments of Trade-related Policies », in M. W. Gehring et M.-C. Cordonier Segger (dir.), Sustainable
Development in World Trade Law, The Hague, Kluwer Law International, 2005, pp. 217 – 256
1656
ONU, Conseil des droits de l’homme, Principes directeurs applicables aux études de l’impact des accords de commerce
et d’investissement sur les droits de l’homme, op. cit., Principe I
1657
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 36
1658
Ibid., para. 19
1659
ONU, Conseil des droits de l’homme, Principes directeurs applicables aux études de l’impact des accords de commerce
et d’investissement sur les droits de l’homme, op. cit., Principe II

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

réalisation du droit à l’alimentation et surtout de mesurer la capacité de l’Etat


concerné de satisfaire à ses obligations vis-à-vis de son peuple.1660

791. Lorsqu’il s’agit du rapport entre les études d’impact et la conclus ion des
accords du commerce et d’investissement, le projet des Principes souligne que
l’élaboration de ces études devrait être réalisée antérieurement à la conclusion de tels
accords afin de pouvoir orienter l’issue des négociations. Dans le cas où ces étu des
révèlent la possibilité d’une violation potentielle des droits de l’homme par l’accord
en cours de négociation, celui-ci doit être révisé afin d’éliminer toutes les
incompatibilités identifiées avant sa conclusion définitive. 1661 Du fait qu’il existe des
situations dans lesquelles les impacts résultant de l’entrée en vigueur des accords
commerciaux ne peuvent pas tous être anticipés ou mesurés, ces études pourraient
être complétées par une évaluation ex post, si nécessaire. 1662

792. Compte tenu de la complexité et de la diversité susceptibles de peser sur


le processus d’évaluation, le projet des Principes demande aux Etats de fonder leur
évaluation sur les droits de l’homme et de remplir un ensemble de conditions
minimales afin d’assurer la crédibilité et l’efficacité de cette évaluation : a)
indépendance ; b) transparence ; c) participation inclusive ; d) expertise des
personnes chargées d’effectuer l’étude d’impact et financement suffisant ; et e)
intégration de l’évaluation réalisée au processus de prise de décision. 1663 En outre,
lorsqu’il adopte une méthodologie appropriée applicable à l’évaluation d’impact,
l’Etat concerné doit prendre en compte les éléments suivants : a) la référence
explicite au contenu normatif des obligations en matière de droits de l’homme,
contenu clarifié par les organes judiciaires ou non judiciaires chargés de surveiller la
conformité aux droits de l’homme ; b) l’inclusion d’indicateurs relatifs aux droits de
l’homme, afin de mesurer si l’accord en question crée des obstacles pour un Etat dans

1660
Ibid., p. 6
1661
Ibid., p. 8
En fonction des résultats de ces études, les remèdes à l’incompatibilité des engagements commerciaux par rapport aux
obligations des droits de l’homme pourraient comprendre la résiliation ou la révision de la convention en question,
l’insertion d’une mesure de sauvegarde dans la convention ou d’une compensation imposée à l’Etat -tiers, et l’adoption des
mesures d’atténuation.
1662
Ibid., Principe III
1663
Ibid., Principe IV

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

l’établissement du cadre réglementaire et institutionnel et la mise en œuvre des


politiques et programmes pertinents afin d’assurer le respect effectif des droits de
l’homme ; et c) l’assurance que les compromis négociés ont fait l’objet de larges
consultations, ainsi que l’assurance que ces décisions sont conformes aux principes
d’égalité et de non-discrimination, et n’entraînent pas de régression en matière de
respect des droits de l’homme. 1664

793. Dans le but d’assurer un équilibre entre les intérêts de différents


domaines, les Etats doivent veiller à ce que l’évaluation identifie à la fois les impacts
positifs et négatifs de chaque accord de façon spécifique. Ils doivent se servir de cette
évaluation pour garantir que la conclusion de tels accords contribu e à la pleine
protection des droits de l’homme. A ce propos, la durabilité des bénéfices
économiques et sociales de l’ensemble des peuples prévaut sur les gains économiques
et/ou politiques à court terme résultant des accords de commerce et d’investissemen t.
Ainsi s’avèrent indispensables des mesures complémentaires pour garantir une
protection suffisante au profit des groupes sociaux directement affectés par ces
accords. Le projet des Principes énumère cinq conditions à satisfaire dan s la
recherche d’un tel équilibre d’intérêts. 1665

794. Afin que l’évaluation d’impact se penche sur l’ensemble des impacts
potentiels des accords de commerce et d’investissement sur les droits de l’homme, sa
préparation doit suivre certaines étapes clés telle qu’elles sont indiquées da ns le
projet des Principes : a) identification des droits et des groupes de populations les
plus affectés ; b) encadrement de l’étude d’impact par la définition des questions à
traiter et de la méthodologie à respecter, y compris le choix et l’usage des

1664
Ibid., Principe V
1665
Ibid., Principe VI
Ces conditions sont comme suit:
- le processus pour établir l’équilibre de priorités doit engager une participation effective, libre, active et
significative de tous les groupes sociaux, y compris les groupes de population les plus pauvres et les plus
vulnérables ;
- le respect des principes d’égalité et de non-discrimination pour éviter la création ou l’amplification des résultats
illégaux ou discriminatoires ;
- aucun compromis d’intérêts ne prive d’aucune façon la capacité des peuples de jouir de l’essentiel de leurs droits
de l’homme ;
- tout compromis d’intérêts conduisant à une dégradation de niveau de protection des droits de l’homme sera
considéré comme hautement soupçonné et devra être amplement justifié ;
- il faut trouver, dans toute la mesure du possible, des solutions visant à ce que les bénéfices et les pertes soient
partagés parmi les groupes sociaux, et non pas concentrés sur certains g roupes.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

indicateurs ; c) collecte de preuves basées sur des recherches qualitatives et


quantitatives ; d) analyses et publication des résultats ; e) conclusions et
recommandations ; et f) établissement d’un mécanisme de surveillance et de
contrôle.1666

795. Il faut garder à l’esprit que la contribution normative de ces principes ne


réside pas dans la création des nouvelles obligations internationales. Comme l’a
indiqué le projet des Principes, il s’agit plutôt d’explorer les implications juridiques
des normes et critères internationaux qui existent déjà en matière de droits de
l’homme, dans le but d’éviter, lors de l’élaboration des règles commerciales, des
conflits normatifs potentiels qui empêchent la pleine réalisation du droit à
l’alimentation. 1667 Dans la mesure où l’évaluation d’impact est établie sur les
contenus normatifs du droit à l’alimentation et les indicateurs correspondants, elle
aura pour conséquence de renforcer les positions des gouvernements dans les
négociations commerciales. 1668

Section III – La réconciliation substantielle des enjeux alimentaires avec


l’objectif général de libéralisation du commerce agricole

796. D’un point de vue du droit à l’alimentation, la sécurité alimentaire ne


peut être réalisée par les Etats que dans le cadre d’un système commercial
multilatéral qui leur permet de mener à bien des politiques nationales visant à la
pleine satisfaction de ce droit. Ainsi, un tel système devrait non seulement s’abstenir
d’imposer des obligations portant atteinte au droit de tout le monde à une
alimentation adéquate, mais également assurer que les Etats disposent de l’espace
politique assez large pour adopter des mesures facilitant la réalisation progressive du
droit à l’alimentation. 1669 A ce stade, on voit encore mal comment les travaux au sein
de l’OMC permettent l’instauration d’un système du commerce multilatéral favorisant
la promotion de la sécurité alimentaire.

1666
Ibid., Principe VII
1667
Ibid., para. 6
1668
De SCHUTTER O., « International Trade in Agriculture and the Right to Food », op. cit., p. 180
1669
ONU, Comité des droits économiques, sociaux et culturels, Observation générale n°12 : le droit à une nourriture
suffisante (article 11 du Pacte), op. cit., para. 9

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

797. Pendant la dernière décennie, les débats de l’OMC sur la sécurité


alimentaire se sont concentrés largement sur l’élaboration des nouvelles règles af in de
1670
renforcer l’administration de l’aide alimentaire et d’établir des protections
tarifaires supplémentaires pour les produits agricoles indispensables pour la sécurité
alimentaire des pays en développement. 1671 Les négociations agricoles continuent à
avancer avec comme direction principale la résolution des problèmes des pays
développés et d’autres pays exportateurs relatifs à la surproduction et à l’écoulement
subventionné des produits agricoles sur le marché mondial. Sont négligées les
véritables causes profondes de la pénurie alimentaire – la sous production agricole et
le désinvestissement dans le secteur agricole s’agissant des pays souffrant de la
pénurie alimentaire. 1672

798. Si le système multilatéral du commerce agricole devrait être perfectionné


afin qu’il puisse contribuer substantiellement à la promotion de la sécurité alimentaire
de ses Membres, il faut que les futures négociations de l’OMC sur l’agriculture
envisagent de réconcilier effectivement les enjeux alimentaires avec l’objectif général
de libéralisation du commerce agricole. Les disciplines commerciales en jeu doivent
être réajustées de manière plus équilibrée, de sorte qu’elles permettent la mise en
œuvre effective des politiques nationales à court terme (paragraphe 1), sans entraver
la réalisation du plan stratégique de long terme (paragraphe 2).

Paragraphe 1 – Les politiques à court terme

799. Face aux flambées des cours internationaux des produits agricoles de
base et leur volatilité constante, certaines mesures nationales visant à garantir la
satisfaction immédiate des besoins alimentaires, surtout ceux des groupes
vulnérables, sont considérées comme indispensables par les amis du « droit à
l’alimentation ». Il s’agit, à cet égard, de la mise en place de filets de sécurité et de
garanties de revenu au profit des groupes sociaux en difficulté d’accès aux aliments

1670
Le présent travail, para. 728 – 737
1671
Le présent travail, para. 684 – 714
1672
KONANDREAS P., « WTO Negotiations on Agriculture and the Stake of Food -Insecure Developing Countries », in A.
Sarris et J. Morrison (dir.), The Evolving Structure of World Agricultural Trade: Implications for Trade Policy and Trade
Agreements, Rome, FAO, 2009, pp. 240 – 241

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

(A), et de la détention de stocks publics permettant de soulager la difficulté


d’approvisionnements en denrées alimentaires (B).

A. Les filets de sécurité et garanties de revenu


800. Aujourd’hui, il est généralement accepté que la mise en place de filets de
sécurité et de programmes de protection sociale constitue un outil politique nécessaire
et efficace pour réduire la vulnérabilité des populations affamées des pays en
développement face aux fluctuations brutales des cours des produits alimentaires. 1673
S’il est vrai que les pays ont largement eu recours aux mesures commerciales comme
premier secours pendant la récente crise alimentaire, des efforts considérables ont été
déployés tant au niveau national qu’au niveau international pour étendre la portée et
la couverture des filets de protection sociale. 1674

801. Cependant, sur le plan réglementaire, ces efforts se sont heurtés à un


certain degré d’incertitude résultant des critères imposés par l’Accord sur
l’agriculture aux soutiens internes de catégorie verte, notamment soutiens relatifs aux
paiements directs, aux revenus et aux filets de sécurité pour les producteurs agricoles.
Selon l’observation de O. De Schutter, le problème réside dans le fait que, à l’i nstar
de la plupart de disciplines contenues dans l’Accord sur l’agriculture, les critères de
la catégorie « verte » conditionnant le soutien direct aux producteurs et les
programmes de garantie, ont été conçus principalement en fonction de divers
programmes existants dans les pays développés. 1675 Ces programmes reposent sur une
distinction entre producteurs agricoles, consommateurs de denrées alimentaires et
populations vulnérables, et leur accordent des traitements différents. Si une telle
distinction paraît raisonnable pour les pays développés où les agriculteurs ne
représentent que moins de 5% de la population, elle perd son sens en pratique
lorsqu’il s’agit des pays en développement victimes de la pénurie alimentaire. Dans
ces pays, la plupart des « populations vulnérables » sont des petits agriculteurs qui
sont en même temps des acheteurs nets des denrées alimentaires. De plus, avec de

1673
FAO, La situation des marchés des produits agricoles : flambée des prix et crise alimentaire – expériences et
enseignements, Rome, 2009, p. 47
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1674

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial internat ional, op. cit., pp. 8 – 9
1675
Ibid., p. 9

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

grandes exploitations et des coûts de fonctionnement importants liés à la production


agroindustrielle, les agriculteurs des pays développés sont sensibles plutôt aux prix,
revenus et risques climatiques. Ces sources de vulnérabilité sont différentes de celles
perturbant les petits agriculteurs des pays en développement : la faible productivité,
le défaut d’accès au crédit et aux intrants et la concurrence déloyale sur le marché.
Dans la mesure où la répartition des groupes sociaux et le type de risques visés par
les programmes de protection sociale des pays développés se distinguent
considérablement de ceux des pays en développement, il est compréhensible que les
règles appliquées aux producteurs des pays développés répondent difficilement aux
conditions et problèmes des petits agriculteurs dans les pays en développement. 1676

802. Prenons comme exemple les aides publiques versées au titre des
programmes de garanties des revenus et des programmes établissant un dispositif de
sécurité pour les revenus. En vertu du paragraphe 7 de l’Annexe 2 de l’Accord sur
l’agriculture, les producteurs ont uniquement droit à ce type de versements dans de s
conditions très précises, surtout à condition de justifier que la perte de revenu excède
30% de la production moyenne triennale sur les cinq années précédentes. 1677 Ce seuil
a bien été abaissé dans le Projet des modalités de 2008, selon lequel ce pourcentage
pourrait être inférieur à 30%. 1678 Cependant, cette méthode complexe de calcul perd
complètement sa faisabilité dans la mesure où les pouvoirs publics des pays en
développement ne disposent pas de ressources humaines et financières nécessaires
pour tenir une comptabilité détaillée des revenus des agriculteurs. En outre, il est
évident que ces calculs sont superflus lorsqu’il s’agit de nombreux petits agriculteurs
qui sont des acheteurs nets de denrées alimentaires et vivent au bord du seuil de
pauvreté. Dans ces circonstances, le recours aux dispositions relatives aux

1676
Ibid., p. 9
Précisément, la perte de revenus sera « déterminée uniquement au regard des revenus provenant de l’agriculture, qui
1677

excède 30% du revenu brut moyen ou l’équivalent en termes de revenu net (non compr is les versements effectués dans le
cadre des mêmes programmes ou des programmes similaires) pour les trois années précédentes ou d’une moyenne triennale
basée sur les cinq années précédentes et excluant la valeur la plus forte et la valeur la plus faible ».
OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1678

2008, annexe B, p. 44

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

programmes de garanties des revenus devient soit difficile, soit inutile pour les
Membres en développement. 1679

803. Par conséquent, il paraît nécessaire pour les négociateurs du Cycle de


Doha d’examiner plus soigneusement la pertinence des critères de la catégorie
« verte » dans les conditions nationales particulières des pays en développement. En
général, la révision des critères de la catégorie « verte » doit tenir compte des
situations spécifiques de la sécurité alimentaire des pays en développement. Les
nouvelles règles en la matière ne devraient pas limiter les possibilités pour ces pays
de mettre en place des programmes de filets de sécurité innovants. Un accen t
particulier serait mis sur le renforcement des soutiens aux petits agriculteurs. En cela,
une couverture complète de protection sociale afin de garantir la sécurité alimentaire
pour tout le monde exige que les filets de sécurité axés sur les producteurs agricoles
soient combinés avec ceux destinés aux consommateurs des denrées alimentaires. Les
programmes ainsi élaborés devraient veiller à ce que les petits agriculteurs acheteurs
nets de denrées alimentaires ne soient pas privés d’accès à cette catégorie de soutien
public, simplement en raison de leur appartenance simultanément aux deux
groupes.1680

B. Les réserves alimentaires


804. Les réserves alimentaires peuvent jouer un rôle essentiel en cas de
resserrement des approvisionnements en denrées alimentaires, tout en permettant aux
pouvoirs publics d’agir rapidement sur la volatilité des prix et de faciliter les
distributions urgentes des denrées alimentaires. Constituant une sorte d’« assurance
stratégique » d’approvisionnements alimentaires en période de pénurie, elles sont
considérées comme l’un des recours traditionnels lors d’une situation de crise. 1681
Leur constitution et détention sont vivement recommandées depuis longtemps par la
communauté internationale. Pour sa part, la FAO n’a pas manqué d’insister de façon
répétitive sur la nécessité pour les pays à faible revenu et à déficit alimentaire de se

De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1679

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 9


1680
Ibid., p. 9
1681
FAO, Cadre juridique de la sécurité alimentaire, Etude FAO Législative n°59, Rome, 1996, p. 44

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

pencher sur la contribution importante que les stocks alimentaires peuvent apporter à
leur sécurité alimentaire. Elle a également proposé son assistance aux Etats dans
l’établissement des infrastructures pour le stockage des céréales et la formation des
personnels chargés de la gestion des stocks. 1682

805. Dans le contexte où les marchés nationaux sont en lien de plus en plus
étroit avec les marchés internationaux au fur et à mesure du processus de
libéralisation du commerce agricole, l’importance des réserves alimentaires devient
plus significative du fait qu’elles doivent servir du tampon entre les marchés
nationaux et internationaux, ce qui permet de minimiser l’impact des flambées de prix
sur les consommateurs. Ayant conscience de cette importance, certains Membres de
l’OMC ont tenté, au début du Cycle de Doha, d’introduire un cadre réglementaire
dans l’Accord sur l’agriculture pour la constitution internationale d e stocks de
produits alimentaires. En 2000, le Japon a proposé d’examiner la possibilité de créer
une réserve alimentaire internationale pour l’aide d’urgence, afin de compléter les
1683
régimes d’aide alimentaire bilatéraux et multilatéraux existants. Dans une
proposition conjointe à l’OMC, seize pays en développement ont souhaité la
constitution, par les pays développés gros exportateurs, des stocks spécifiquement
destinés aux PDINPA et PMA à des prix raisonnables lorsque les prix du marché
mondial seraient élevés. 1684 Cependant, les Membres de l’OMC n’ont pas pu se mettre
d’accord sur la nécessité de constituer une réserve alimentaire mondiale pour assurer
la sécurité alimentaire et la question est ensuite disparue du programme des
négociations. 1685

806. La récente crise alimentaire mondiale a réveillé de nouveau l’intérêt des


pays, surtout des pays en développement frappés par la crise, pour la constitution et la
détention des réserves alimentaires. Ce thème a attiré beaucoup d’attention tant dans

1682
Ibid., p. 43
OMC, Comité de l’agriculture, Proposition du Japon concernant les négociations sur l’agriculture de l’OMC ,
1683

G/AG/NG/W/91, 21 décembre 2000, para. 41


1684
OMC, Comité de l’agriculture, Proposition relative à la mise en œuvre de la Décision ministérielle de Marrakech en faveur des pays
les moins avancés et des pays en développement importateurs nets de produits alimentaires : Présentée par la Côte d’Ivoire, Cuba,
l’Égypte, le Honduras, la Jamaïque, le Kenya, le Maroc, Maurice, le Pakistan, la République dominicaine, le Sénégal, Sri Lanka,
Sainte-Lucie, la Trinité-et-Tobago, la Tunisie et le Venezuela, G/AG/W/49, 19 mars 2001, p. 3
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1685

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international, op. cit., p. 11

- 512 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

les enceintes internationales telles que le G20 et le Comité de la sécurité alimentaire,


que dans les forums régionaux. 1686 Pourtant, la position officielle de nombreux
Membres de l’OMC demeure inchangée. Les principaux pays exportateurs de céréales
expriment toujours un avis négatif sur la nécessité de constituer des réserves
alimentaires mondiales, sauf si elles sont explicitement réservées aux crises
humanitaires. 1687

807. Ainsi, les discussions au sein de l’OMC sur les réserves alimentaires
restent dans les bornes des dispositions relatives à la réduction du soutien interne. En
particulier, le paragraphe 3 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture énonce les
critères concernant la détention des stocks publics par les Membres de l’OMC à des
fins de sécurité alimentaire, dont les dépenses peuvent être exemptées du calcul de
MGS. En vertu de ces dispositions, les stocks publics à des fins de sécurité
alimentaire doivent remplir trois conditions : i) le volume des stocks doit
correspondre à des objectifs préalablement déterminés et prévus explicitement dans la
législation nationale ; ii) ils doivent être transparents du point de vue financier ; et iii)
les achats de produits alimentaires par les gouvernements ou leurs départements
doivent s’effectuer au prix courant du marché, et leurs ventes ne pourront se faire à
un prix inférieur au prix courant du produit en question sur le marché. Sur cette
dernière condition, une certaine souplesse est accordée aux Membres en
développement. Ils sont autorisés à acheter et à fournir les stocks alimentaires à des
prix fixés par les pouvoirs publics et non au prix du marché, à condition que la
différence entre le prix d’acquisition et le prix de référence extérieur soit inclue dans
le calcul de leur MGS. 1688

808. Etant donné que le Projet de modalités de 2008 envisage une réduction
importante des niveaux de soutien de minimis, la disposition prévoyant l’inclusion de
la différence entre le prix d’acquisition et le prix de référence extérieur dans le calcul

1686
Ibid.
Les organismes de coopération régionale chargés des travaux sur ce sujet concernent notamment l’Association des nations de
l’Asie du Sud-Est (ANASE), l’Association sud-asiatique de coopération régionale (ASACR), la Communauté de
développement de l’Afrique australe (CDAA), l’Union économique et monétaire ouest -africaine (UEMOA), la Communauté
économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (SWAC) sous
l’auspice de l’OCDE.
1687
Ibid.
1688
Paragraphe 3 de l’Annexe 2 de l’Accord sur l’agriculture

- 513 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

de la MGS, a suscité quelques préoccupations pendant les négociations de Doha sur


l’agriculture. Précisément, pour les pays développés, cette réduction se lèvera à 50%
des niveaux de minimis visés à l’article 6.4 de l’Accord sur l’agriculture, réduction
prenant effet dès le début de la période de mise en œuvre. Quant aux pays en
développement, les niveaux de minimis seront réduits d’au moins deux tiers du taux
de réduction appliqué aux pays développés pendant une période de trois ans à
compter du premier jour de mise en œuvre. 1689 En cela, les pays en développement ont
tenté d’exclure de façon complète la formation de stocks alimentaires de ce qui est
considéré comme un soutien ayant des effets de distorsion sur les échanges. Les
efforts ainsi déployés ont été consolidés dans le Projet de modalités de 2008, qui
permet aux pays en développement d’exclure de leur MGS l’acquisition de stocks de
produits alimentaires avec pour objectif de « soutenir les producteurs ayant de faibles
revenus ou dotés de ressources limitées ». 1690 A cela, le Projet ajoute que seuls les
stocks de produits achetés à des producteurs ayant de faibles revenus ou dotés de
ressources limitées, qui sont ensuite fournis à des prix subventionnés à des
consommateurs ruraux ou urbains pauvres, pourront être considérés comme étant
conformes aux critères des soutiens de la catégorie « verte ». 1691

809. Certes, ce genre de modification représente évidemment une amélioration


des règles en vigueur. En particulier, elle élargit à un certain niveau l’espace politique
dont les Membres en développement disposent pour renforcer leur sécurité
alimentaire. Néanmoins, la seule satisfaction à tous les critères des soutiens de la
catégorie verte définis dans l’Accord sur l’agriculture est encore loin d’être suffisante

1689
OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
2008, para. 30 et 31
Il est stipulé au paragraphe 30 que
« les niveaux de minimis visés à l’article 6 :4 a) de l’Accord sur l’agriculture du Cycle de l’Uruguay pour les pays
développés Membres (c’est-à-dire 5% de la valeur totale de la production d’un produit agricole initial d’un Membre
dans le cas du de minimis par produit et 5% de la valeur de la production agricole totale d’un Membre dans le cas du
de minimis autre que par produit) seront réduits d’au moins 50% avec effet à partir du premier jour de la période de
mise en œuvre ».
En outre,
« pour les pays en développement Membres ayant des engagements concernant la MGS totale consolidée finale, les
niveaux de minimis visés à l’article 6 :4 a) de l’Accord sur l’agriculture du Cycle de l’Uruguay (c’est -à-dire 10% de
la valeur totale de la production d’un produit agricole initial d’un Membre dans le cas du de minimis par produit et
10% de la valeur de la production agricole totale d’un Membre dans le cas du de minimis autre que par produit) …
seront réduits d’au moins deux tiers du taux de réduction sp écifié au paragraphe 30 ci-dessus. Le délai de mise en
œuvre sera de trois ans à compter du premier jour de mise en œuvre. »
1690
Ibid., annexe B, p. 42
1691
Ibid.

- 514 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

pour que les programmes de réserves alimentaires deviennent réellement


opérationnels en pratique. Etant donné que la formation et la détention des stocks
publics impliquent souvent des achats publics et des opérations quotidiennes de
certaines institutions étatiques, telles que les ECE, il faut que ces programmes
respectent en plus les règles de l’OMC encadrant les autres aspects d’activités
commerciales de ces institutions. 1692 L’Accord sur l’agriculture ne contient aucune
disposition précise sur ces points, tandis que les négociateurs du Cycle de Doha se
concentrent sur l’élimination des subventions à l’exportation accordées aux ou
distribuées par les ECE. 1693 C’est uniquement au titre de traitement spécial et
différencié, que le Projet de modalités de 2008 propose quelques dispositions qui sont
susceptibles de faciliter les Membres en développement à générer des recettes
nécessaires pour la constitution de leurs stocks alimentaires. Les ECE de ces
Membres sont ainsi autorisées à jouir continuellement de leurs privilèges spéciaux
afin de « préserver la stabilité des prix à la consommation intérieure » et d’« assurer
1694
la sécurité alimentaire ». Or, l’absence d’une clarification précise de ces
expressions dans le texte du Projet pourrait entraîner, en pratique, des incertitudes et
complexités pour les Membres en développement lorsqu’ils cherchent à créer des
réserves alimentaires. Pour éviter cette situation, certains partisans du « droit à
l’alimentation » suggèrent tout simplement que les règles de l’OMC sur les marchés
publics ne s’appliquent pas à la constitution des stocks publics à des fins de sécurité
alimentaire. 1695

810. Il est peut-être vrai que l’OMC n’est pas l’enceinte la plus propice pour
traiter du problème de réserves alimentaires internationales et qu’un bon nombre de
Membres restent réticents à entamer des discussions sérieuses sur ce thème. Cela
n’empêche pas que l’OMC renforce son mécanisme intérieur chargeant de l’examen

1692
L’importance de certaines dispositions de l’Accord sur l’agriculture et d’autres accords de l’OM C sur la formation de
réserves alimentaires a été exploitée dans une récente étude de l’Institut pour la politique agricole et commerciale. Voir,
MURPHY S., Trade and Food Reserves: What Role Does the WTO Play?, Institute for Agriculture and Trade Policy, 2010,
16p.
OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1693

2008, annexe K, pp. 74 – 75


1694
Ibid., annexe K, p. 75
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la cris e mondiale de la sécurité alimentaire :
1695

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 11

- 515 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

de la compatibilité entre ses accords commerciaux et d’autres traités régionaux et


internationaux. 1696 Dans la mesure où de nombreuses réserves alimentaires régionales
impliquent l’acquisition de denrées alimentaires par les pays participants et des
échanges transfrontières des produits agricoles, on peut déjà anticiper des conflits
potentiels entre les engagements commerciaux d’un pays donné envers l’OMC et ses
obligations dans le cadre de coopération régionale en matière de constitution de
réserves alimentaires. Il faut que les négociateurs de l’OMC gardent toujours à
l’esprit, lors de l’élaboration des futures règles du commerce agricole, non seulement
la nécessité, mais aussi la possibilité pour les Membres de concilier ce type de
conflits réglementaires, afin qu’ils ne fassent pas l’objet de mesures disciplinaires ou
de différends commerciaux, lorsqu’ils cherchent légitimement l’amélioration de leur
sécurité alimentaire. 1697

Paragraphe 2 – Les stratégies à long terme

811. Fixant les paramètres fondamentaux des politiques commerciales à la


disposition des Membres de l’OMC, l’Accord sur l’agriculture ainsi que le Projet des
modalités de 2008 peuvent avoir des implications significatives sur l’élaboration de
leurs stratégies nationales à long terme visant à promouvoir une sécurité alimentaire
durable. Une approche commerciale basée sur le droit à l’alimentation nécessite que
l’encadrement réglementaire de l’OMC crée une ambiance favorable pour ses
Membres, notamment les Membres en développement, afin de les aider à redresser
amplement et effectivement les causes profondes du problème alimentaire. En
particulier, les Membres de l’OMC souffrant d’insécurité alimentaire chronique
devraient être encouragés à réinvestir suffisamment dans leur secteur agricole et à
soutenir notamment les petits exploitants pour renforcer la productivité agricole
nationale (A), ainsi qu’à maintenir un marché interne ordonné de produits

1696
A ce stade, il s’agit du Comité de l’OMC des accords commerciaux régionaux, qui a pour mandat d’examiner les divers
accords commerciaux régionaux et d’analyser les conséquences systématiques de ces accords pour le système commercial
multilatérale et les relations entre eux. Pour les informations détaillées de ce Comité, voir OMC, Travaux du Comité des
accords commerciaux régionaux, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 15 septembre 2016)
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1697

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., pp. 11 – 12

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

alimentaires pour remédier à la volatilité des prix (B), afin de limiter la dépendance
excessive envers le commerce international et de garantir la sécurité l’alimentaire.

A. Le renforcement des financements publics dans l’agriculture


812. Les réflexions en période d’après crise sur les sources profondes et les
solutions appropriées du problème alimentaire ont abouti à une reconnaissance
générale que le renforcement de la productivité agricole nationale des pays en
développement constitue une étape incontournable pour ces pays afin atteindre leur
sécurité alimentaire durable. En effet, un rapport de la Banque mondiale avait déjà
reconnu en 2007 que la nécessité d’investir dans l’agriculture avait été gravement
sous-estimée.1698 A l’occasion du sommet du G8 à l’Aquila en juillet 2008, les chefs
d’Etats participants ont réaffirmé la nouvelle priorité accordée aux investissements
dans le secteur agricole par la « Nouvelle donne alimentaire », politique prônée par la
Banque mondiale en réponse à la crise alimentaire mondiale. 1699 Il a été annoncé,
dans la Déclaration commune de l’Aquila sur la sécurité alimentaire mondiale
adoptée à l’issue du sommet, que les efforts de relance agricole des pays et des
régions les plus pauvres seraient au cœur de la stratégie de lutte contre la faim. 1700 La
FAO elle aussi conseille fortement aux gouvernements de stimuler et d’accroître les
investissements dans l’agriculture, du fait que la rapide augmentation de populations
affamées en 2008 et 2009 a montré la fragilité des systèmes alimentaires actuels. 1701

813. Particulièrement, dans le contexte où persistent les flambées des prix des
produits agricoles de base et leur forte volatilité, un système alimentaire national
résistant aux fluctuations brutales des marchés agricoles ne peut reposer que sur une

1698
HUSSON S., « Crise alimentaire : les atouts de l’agriculture familiale », Faim et développement, n°240, 2009, p. 13
1699
Dans son discours prononcé le 2 avril 2008, le Président de la Banque mondiale , Robert Zoellick, a appelé la nécessité de
mettre en place une « Nouvelle donne alimentaire » à l’échelle mondiale, pour contrer la flambée des prix des denrées
alimentaires qui menace la stabilité des pays pauvres.
Sur ce sujet, voir ZOELLICK R. B., De la conduite des affaires économiques en des temps diffic iles, Banque mondiale, 2
avril 2008, texte disponible sur le site Internet :
[Link]
7043~piPK:437376~theSitePK:1074931,[Link] (consulté le 11 janvier 2016)
1700
G8, L’Aquila Joint Statement on Global Food Security : L’Aquila Food Security Initi ative, adopté le 10 juillet 2009 au
Sommet du G8 à l’Aquila, texte original est en anglais et disponible sur le site Internet :
[Link]
(consulté le 15 septembre 2016)
1701
FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : crises économiques – répercussions et enseignements, op. cit., p.
42

- 517 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1702
solide capacité de production agricole nationale. Etant donné la fragilité du secteur
agricole dans les pays en développement ainsi que le désintérêt général de leurs
gouvernements à l’égard des investissements dans l’agriculture, le renforcement et le
maintien de cette capacité impliqueront évidemment une augmentation significative
des soutiens financiers, nationaux ou internationaux, accordés aux producteurs et à un
développement durable et équitable des régions rurales. 1703 La principale composante
des populations affamées étant les petits agriculteurs et leurs familles, l’augmentation
du financement public dans l’agriculture devrait être accompagnée d’une attention
particulière accordée à ce segment de population. 1704

814. En réalité, il existe de vastes possibilités pour les pays en développement


de bénéficier du potentiel d’augmentation de la production et de la productivit é
agricoles, grâce à l’amélioration de l’accès des petits paysans à des intrants
productifs, aux services-conseils et au crédit, ainsi qu’aux investissements, publics et
privés, pour les infrastructures, le stockage, la transformation et le transport de ba se,
etc. 1705 De nombreuses mesures destinées à ces fins sont soumises aux règles de
l’Accord sur l’agriculture relatives au soutien interne. Selon ces règles, les dépenses
publiques consacrées aux mesures de soutien sont regroupées en gros en deux
catégories, à savoir celles ayant un effet de distorsion nul ou minime sur les échanges
et exemptées des engagements de réduction et celles ayant un effet de distorsion sur
les échanges et soumis au calcul de la MGS. 1706

815. La plupart des investissements des pouvoirs publics visant à soutenir les
petits agriculteurs sont couverts par les dispositions gouvernant les services généraux
des gouvernements, tels que la recherche, les services-conseils, les infrastructures et

FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : prix élevés des denrées alimentaires et sécurité alimentaire –
1702

menaces et perspectives, op. cit., p. 32


1703
Comme l’a indiqué le rapport de la FAO, « il y a de vaste possibilité d’accroitre substantiellement la production et la
productivité agricoles dans les pays en développement. Si celles -ci n’ont pas augmenté, c’est parce que les ressources
consacrées à l’agriculture ont diminué. Il faut accroître les inve stissements publics et privés dans l’agriculture des pays en
développement ».
FAO, La situation des marchés des produits agricoles : flambée des prix et crise alimentaire – expériences et enseignements,
op. cit., p. 49
1704
De SCHUTTER O., « International Trade in Agriculture and the Right to Food », op. cit., p. 183
1705
FAO, La situation des marchés des produits agricoles : flambée des prix et crise alimentaire – expériences et
enseignements, op. cit., p. 49
1706
Le présent travail, para. 296 et s.

- 518 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

transports, les programmes pour l’environnement et les programmes


d’investissement. Ils relèvent de la catégorie de soutien ayant un effet de distorsion
nul ou minime sur les échanges, autrement dit la catégorie verte, et sont ainsi
exemptés des engagements de réduction imposés par l’Accord sur l’agriculture. 1707
Certains chercheurs ont pu observer que les pays en développement utilisaient déjà
largement les mesures de catégorie verte avant la crise alimentaire mondiale : ce type
de soutien représentait environ 60% du soutien total distribué par ces pays à leurs
petits agriculteurs. 1708 Il est estimé que ce pourcentage va certainement accroître
rapidement à moyen terme avec les réinvestissements des pays en développement
dans l’agriculture. 1709

816. Cependant, il convient de noter que les futures possibilités pour les pays
en développement d’exploiter leur productivité potentielle se heurtent à des
contraintes importantes. Si les restrictions budgétaires constituent le premier souci
pour tous les pays en développement, notamment pour les PMA, au moment de
prendre des mesures de la catégorie verte, l’inadaptation des critères de ces mesures
aux circonstances spécifiques des pays en développement devient de plus en plus une
contrainte normative limitant considérablement les marges de manœuvre de ces pays
dans les opérations pertinentes.1710 Comme l’a révélé précédemment le présent travail,
les critères applicables aux mesures de la catégorie verte ont été conçus dans le
contexte où un montant exorbitant de soutien agricole était apporté par les pays
développés à leurs producteurs, tandis que les investissements publics des pays en
développement dans l’agriculture accusaient un recul très net et que l’on voyait mal à
cette époque la possibilité pour ces pays de devenir des grands utilisateurs de soutien
vert.1711 En conséquence, la première priorité des négociateurs du Cycle de l’Uruguay

1707
Différents types de mesures de la catégorie verte sont utilisées, dont la plupart financent surtout des services généraux tel
que la recherche, la lutte contre les maladies et les parasites et les services -conseils. Certains grands pays en développement
comme la Chine et l’Inde investissent considérablement dans la constitution et la détention de stocks publics pour la fin de
sécurité alimentaire. De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la
sécurité alimentaire : placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 6
1708
NASSAR A. et al., « Agricultural Subsidies in the WTO Green Box: Opportunities and Challenges for Developing
Countries », op. cit., pp. 329 – 368

De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1709

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 6


1710
Ibid.
1711
Le présent travail, para. 718 – 719

- 519 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

a été de réduire au maximum le soutien agricole octroyé aux producteurs.


L’exemption de réduction au titre de la catégorie verte n’est que possible à des
conditions très rigoureuses. Comme les critères actuels de la catégorie verte reflètent
largement les politiques mises en place par les pays développés à l’époque des
négociations du Cycle de l’Uruguay, leurs producteurs peuvent continuer à bénéficier
des aides publiques généreuses. En revanche, les pays en développement ont eu
beaucoup de difficultés à accéder aux mesures de la catégorie verte pour financer leur
agriculture à cause des critères tellement stricts. 1712

817. L’une des revendications principales des pays en développement pendant


les négociations du Cycle de Doha sur l’agriculture a été de réviser les disciplines
dirigeant la distribution du soutien interne, de sorte que celles -ci s’adaptent mieux à
leurs circonstances nationales et soutiennent les efforts nationaux pour protéger la
sécurité alimentaire et les moyens de subsistances des zones rurales. 1713 Dans ce sens,
le Projet de modalités de 2008 porte certains amendements à l’Annexe 2 de l’Accord
sur l’agriculture : un élargissement de la portée des services publiques généraux et
quelques souplesses dans les conditions d’application relatives à la détention de
stocks publics à des fins de sécurité alimentaire et à certains programmes d’aide
publique. 1714 Certes, ces amendements reflètent à un certain niveau les politiques
nationales déployées par les pays en développement. Or, les travaux qui ont abouti à
ces amendements ont été effectués avant la crise alimentaire, et aucun progrès n’a été
rempli depuis lors. Ni débats ni analyses approfondies n’ont été entreprises pour voir
si de nouvelles modifications des règles pertinentes ne devraient pas être envisagées.
Ainsi, aux yeux des partisants du droit à l’alimentation, les propositions du Projet de
modalités de 2008 ne représentent pas plus qu’une actualisation des critères de
certaines mesures de la catégorie verte, et sont encore loin de contribuer à une

1712
Le présent travail, para. 720 – 726

De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1713

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 7


OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1714

2008, annexe B, pp. 42 – 47

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

amélioration substantielle du cadre réglementaire favorable aux politiques nationales


destinées au renforcement de la sécurité alimentaire des pays en développement. 1715

818. En plus des mesures de la catégorie verte, il est toujours possible pour les
pays en développement de recourir à une deuxième flexibilité normative pour
soutenir leurs petits agriculteurs. Il s’agit des aides publiques prévues dans l’article
6.2 de l’Accord sur l’agriculture, à savoir les mesures d’aide généralement
disponibles pour l’agriculture, les subventions aux intrants agricoles généralement
disponibles pour les producteurs à faibles revenus ou dotés de ressources limitées, et
le soutien interne destiné à encourager le remplacement des cultures de plantes
narcotiques illicites. Les aides publiques correspondant à ces descriptions ne sont
soumises à aucun engagement de réduction du soutien interne. 1716 Il est évident que la
conception initiale de cette clause consiste à encourager les Membres en
développement à financer le développement de leur secteur agricole. Néanmoins, le
texte de l’Accord sur l’agriculture ne contient aucune condition précise définissant les
paramètres de ce type de mesures de soutien. En pratique, ce défaut législatif risq ue
d’entraîner une grande incertitude quant à la légitimité des mesures de soutien prises
à ce titre par les pays en développement, surtout lorsqu’ils font l’objet de
contestations de la part des autres Membres de l’OMC. Les négociateurs de Doha
n’ont consacré, jusqu’au présent, aucun effort sérieux à ce sujet. On voit mal
comment les difficultés qui entravent le recours effectif à l’article 6.2 de l’Accord sur
l’agriculture pourront être résolues dans un futur prévisible.

819. En cas où les mesures de soutien agricole ne relèvent pas de la catégorie


verte, ni ne correspondent aux descriptions de l’article 6.1, deux cas de figures sont
possibles pour les Membres en développement. Pour ceux qui se sont engagés à
réduire leurs contributions au soutien interne, 1717 les nouvelles mesures de soutien
seront incluses dans l’ensemble du soutien total ayant effet de distorsion sur les
échanges, et ainsi soumises à des plafonds de dépenses et autres réductions des

De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1715

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 7


1716
L’article 6.2 de l’Accord sur l’agriculture
Il s’agit des pays suivants : Argentine, Brésil, Chine, Colombie, Costa Rica, Mexique, Maroc, Papouasie Nouvelle -
1717

Guinée, Afrique du Sud, Thaïlande, Tunisie et Venezuela.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

dépenses selon les conditions et formules fixées par l’Accord sur l’agriculture et le
Projet de modalités de 2008. 1718

820. En ce qui concerne les Membres en développement n’ayant pas


d’engagements de réduction, les nouvelles politiques de soutien devraient être
notifiées au Comité de l’agriculture et soumises à un plafond de dépenses de minimis.
Ce plafond équivaut, pour le soutien interne par produit, à un maximum de 10% de la
valeur totale de la production d’un produit agricole initial et, pour le soutien interne
autre que par produit, à un maximum de 10% de la valeur de la production agricole
totale.1719 Cependant, ce pourcentage est considéré par certains experts du commerce
international comme trop généreux pour les pays en développement, sous prétexte
qu’il existe actuellement un écart important entre les dépenses autorisé es par
l’Accord sur l’agriculture et les dépenses réellement consacrées par ces pays aux
programmes de soutien. 1720 Le Projet de modalités de 2008, lui aussi, envisage une
baisse considérable du plafond de minimis, en proposant pour les Membres en
développement une réduction d’un tiers du niveau actuel de minmis.1721

821. Ce n’est pas là une tendance souhaitable pour la promotion de la sécurité


alimentaire. Du fait que la catégorie verte est toujours définie de façon très étroite et
techniquement difficile pour les pays en développement, il est probable que de
nombreuses nouvelles politiques destinées à promouvoir la sécurité alimentaire seront
classées dans la catégorie des soutiens ayant des effets de distorsion sur les échanges
et s’inscriront ainsi dans la limite de minimis. Dans la mesure où le renforcement des
investissements dans l’agriculture devient impératif pour augmenter la production et
la productivité agricoles des pays en développement, il sera important de préserver un
niveau suffisamment haut de soutien de minimis qui encourage ces pays à adopter des
nouveaux programmes internes pour l’agriculture et la sécurité alimentaire.

1718
Sur le niveau de base pour les réductions globales du soutien interne ayant des effets de distorsion sur les échanges et la
formule de leur réduction, voir OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture,
TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre 2008, pp. 4 – 6
1719
L’article 6.4 de l’Accord sur l’agriculture

De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1720

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 8


OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1721

2008, p. 9

- 522 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Actuellement, le Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation observe


une augmentation considérable des notifications totales des soutiens ayant des effets
de distorsion sur les échanges de la part des pays en développement. 1722 Pour les
Membres en développement qui s’approchent déjà de leur limite de minimis, une
réduction de niveau de minimis impliquerait une réduction considérable de la
possibilité pour ces pays de financer davantage de programmes internes ayant un effet
positif sur la sécurité alimentaire.

822. Du point de vue du droit à l’alimentation, la sécurité alimentaire ne


devrait pas être traitée par l’OMC simplement et purement comme une préoccupation
légitime du régime multilatéral du commerce. Il faut qu’elle réponde aux objectifs
principaux du commerce international. S’agissant du soutien agricole, les
programmes internes destinés à renforcer la sécurité alimentaire des pays en
développement devraient être évalués en fonction de leur capacité de contribuer à
l’exercice du droit à l’alimentation. Leurs effets de distorsion potentiels sur les
échanges ne constituent qu’un facteur secondaire lors de la prise des positi ons
politiques.1723

B. La gestion ordonnée du marché afin de gérer la volatilité des prix


823. L’agriculture est en soi une entreprise à haut risque et imprévisible, du
fait que la production agricole dépend largement d’un bon nombre de facteurs
exogènes, tels que les facteurs climatiques, environnementaux et macroéconomiques.
Ainsi, les seuls efforts cherchant à augmenter la production agricole ne paraissent pas
suffisants pour garantir une sécurité alimentaire à long terme. Il faut encore qu’ils
soient accompagnés des politiques visant à adapter la production alimentaire aux
besoins des populations affamées, à améliorer la commercialisation et la distribution
des denrées alimentaires, et à diminuer la volatilité des prix sur les marchés internes.
A ces fins, s’avère nécessaire un mécanisme interne de gestion des marchés de
l’alimentation. 1724

De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1722

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 8


1723
Ibid.
1724
Ibid., p. 12

- 523 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

824. Ayant la conviction que l’action de l’Etat constitue un moyen approprié


pour réaliser les objectifs des politiques agricoles, les gouvernements comptent
depuis longtemps sur les offices nationaux de commercialisation des produits
agricoles (ONC) pour gérer et ordonner la production, la distribution et le commerce
des denrées alimentaires. 1725 Par l’intermédiaire de ces institutions, est ainsi engagée
une large gamme d’interventions étatiques sur le marché agricole, telles que la
régulation et l’achat de la production intérieure, la fixation des prix à la
consommation et à la production, le contrôle des circuits intérieurs de distribution et
le commerce extérieur. 1726 Dans les pays en développement, le rôle de l’ONC dans la
réalisation des politiques nationales peut s’étendre à des objectifs encore plus larges
comme le développement rural ou la sécurité alimentaire. 1727 En particulier, les ONC
peuvent directement contribuer à la sécurité alimentaire nationale de ces pays, dans la
mesure où ils fournissent un cadre politique de soutien à la production de denrées
alimentaires essentielles ou stratégiques, et stabilisent les prix de ces produits à un
niveau à la fois abordable pour les consommateurs et rentable pour les
producteurs. 1728

825. Néanmoins, on observe une vague de démantèlement et de privatisation


des ONC pendant les années 1980 et 1990, à la suite d’un changement radical

1725
Les offices de commercialisation sont apparus dans la première moit ié du XXème siècle et ont connu leur apogée au
cours des années 1960 et 1970. De façon générale, ils sont souvent connus sous le terme anglais de « marketing board » et
signifient :
« des institutions disposant de pouvoirs délégués par l’Etat leur permett ant de commercialiser les produits agricoles
au nom des producteurs, et donc de s’interposer dans l’échange du produit agricole brut entre producteurs agricoles
et acheteurs. Ces institutions bénéficient de pouvoirs délégués par l’autorité gouvernementale, sont obligatoires pour
les producteurs visés par leurs activités, résultent de la volonté des producteurs et sont financées par des
contributions obligatoires des producteurs au prorata de leur volume de production. »
La littérature en la matière distingue quatre types d’offices qui se différencient en fonction de leur niveau d’intervention
dans la commercialisation du produit agricole visé : les offices promotionnels, les offices de négociation, les agences de
vente centralisée et les offices de contingentement de l’offre.
ROYER A., COUTURE J.-M., et GOUIN D.-M., « Démantèlement et pérennité des offices de commercialisation : une
question de paradigme ? », Economie Rurale, n°341, 2014, pp. 25 – 26
1726
FAO, Etudes de la FAO sur des aspects sélectionnés des négociations de l’OMC sur l’agriculture, op. cit., p. 105
1727
Ibid., p. 110
1728
En général, ces offices fonctionnent comme des coopératives de producteurs et bénéficient souvent d’un soutien financier
direct de l’Etat. Ils utilisent souvent des contingents administrés pour la réglementation directe d’approvisionnement
national. Ils servent également de forum des négociations des prix entre les producteurs, les transformateurs et les
distributeurs, reflètent théoriquement mieux l’intérêt public. Souv ent, ils ont pour responsabilité de maintenir les réserves
alimentaires stratégiques à des fins de situations urgentes. Ils peuvent en plus offrir un cadre de mesures de soutien pour
assurer durablement la viabilité des petites et moyennes exploitations ag ricoles. Par exemple, le soutien d’un prix plancher
peut constituer un filet de sécurité important pour les revenus ruraux et encourager ainsi une augmentation des
approvisionnements alimentaires sur les marchés nationaux.
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 12

- 524 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

d’orientation de la coordination de la mise en marché des produits agricole s, du


paradigme de l’Etat interventionniste au paradigme du libre-marché. 1729 A cette
époque, les ONC étaient considérés comme protectionnistes, inefficaces et ayant un
effet de distorsion sur les données des marchés, à cause du déficit budgétaire, de la
mauvaise gestion et des incitations perverses résultant de leurs comportements
anticoncurrentiels. Ainsi, les institutions financières internationales, telles que la
Banque mondiale et le Fonds monétaire international, insistaient vivement pour que
les politiques d’ajustement structurel des pays en développement comprennent le
démantèlement ou la privatisation des ONC, et non simplement la réforme de ces
1730
institutions. Les participants aux négociations multilatérales du Cycle de
l’Uruguay, eux aussi, ont partagé l’idée que les ONC pourraient avoir un effet de
distorsion sur les échanges et que leurs comportements devraient être bien
circonscrits, en raison qu’ils exerçaient leurs activités plutôt en fonction des priorités
politiques nationales que des résultats déterminés par le marché. 1731

826. Il est vrai que jusqu’à nos jours, les ONC continuent à exister dans un
bon nombre de pays en développement et à bénéficier de certains monopoles du
marché pour des produits agricoles stratégiques ou sensibles. Mais, leurs effets
bénéfiques potentiels dans la correction des défaillances du marché et la promotion de
1732
la sécurité alimentaire étaient largement ignorés. C’est la persistance des
fluctuations fortes des cours internationaux des produits agricoles résultant de la crise
alimentaire mondiale, qui a éveillé l’intérêt pour ces pays de remettre en valeur le
rôle positif des ONC dans la gestion ordonnée du marché interne. Afin de renforcer
effectivement la capacité des pays en développement dans la lutt e contre la volatilité

1729
COLEMAN W. D., « From Protected Development to Market Liberalism: Paradigm Cha nge in Agriculture?», Journal of
European Public Policy, Vol. 5, n°4, 1998, pp. 632 – 651
1730
BARRETT C. B. et MUTAMBATSERE E., « Marketing Boards », in L. E. Blume et S. N. Durlauf (dir.), The New
Palgrave Dictionary of Economics, 2 nd ed., Palgrave Macmillan, London, 2005, pp. 7 – 8
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1731

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 13


1732
BARRETT C. B. et MUTAMBATSERE E., « Marketing Boards », op. cit., p. 10
Prenons comme exemple les régimes de gestion de l’approvisionnement en produits laitiers, volailles et œufs du Canada. Ces
régimes ont réussi à garantir des prix équitables pour les producteurs, peti ts et moyens, ainsi que pour les consommateurs
tout en assurant un approvisionnement alimentaire suffisant et sûr du marché intérieur. Même si cet exemple n’est pas
directement applicable aux pays en développement en raison des faibles capacités administra tives de leurs agriculteurs et de
l’Etat, les ONC offrent aux petits agriculteurs ayant des ressources limitées un outil de négociation utile, leur permettant
d’obtenir des prix équitables auprès des transformateurs et distributeurs.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

des prix de denrées alimentaires, il faut que des outils politiques favorables puissent
soutenir un mécanisme interne de gestion des marchés de l’alimentation et soient mis
à la disposition des ONC. 1733 En particulier, le bon fonctionnement des ONC et leur
capacité à maintenir un marché interne ordonné ne peuvent être assurés que par le
maintien d’une marge de manœuvre suffisamment large permettant à ces institutions
de gérer le volume et le prix des importations des produits alimentaire s.1734

827. Néanmoins, les efforts visant à améliorer la gouvernance de


l’approvisionnement et de la commercialisation des denrées alimentaires dans les
pays en développement affrontent, au stade actuel, des défis juridiques difficiles à
surmonter. Les conditions d’accès aux soutiens financiers imposées par les
institutions financières internationales à certains pays en développement, constituent
l’obstacle le plus important pour ces pays s’ils veulent recourir de façon flexible aux
ONC et au mécanisme de gestion de l’approvisionnement lorsqu’ils cherchent à
mettre en œuvre le droit à l’alimentation. 1735 Même si les activités des ONC ne sont
pas interdites par les disciplines de l’OMC, la possibilité de mettre pleinement en jeu
ces institutions dans la gestion ordonnée du marché afin de promouvoir la sécurité
alimentaire, est limitée.

828. Premièrement, les activités des ONC sont bien encadrées par les
dispositions du GATT de 1994 concernant les entreprises commerciales d’Etat. 1736
Particulièrement, au terme de l’article XVII du GATT de 1994, les ONC doivent agir
en conformité avec les principes généraux de non-discrimination. Les achats ou
ventes à l’importation ou à l’exportation doivent, en plus, être effectuées
« exclusivement sur la base de considérations commerciales », telles que le prix, la
qualité, la disponibilité, l’acceptabilité, le transport et des autres conditions d’achat
ou de ventes. 1737 Ainsi, les préoccupations relatives à la sécurité alimentaire ne

De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1733

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 13


1734
Presque toutes les entreprises commerciales d’Etat orientées vers l’exportation des produits agricoles sont basées dans
des pays développés. FAO, Etudes de la FAO sur des aspects sélectionnés des négociations de l’OMC l’agriculture , op. cit.,
p. 103

De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1735

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 13


1736
Le présent travail, para. 739, note de bas de page 1548
1737
Paragraphe 1 b) de l’article XVII du GATT de 1994

- 526 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

peuvent pas être invoquées par les Membres de l’OMC pour justifier les opérations de
leurs ONC.

829. Deuxièmement, dans le cadre de l’Accord sur l’agriculture, certaines


flexibilités ont été réservées aux Membres de l’OMC afin de les aider à gérer le
volume d’approvisionnement des denrées alimentaires et à stabiliser leurs prix sur le
marché interne. Il s’agit des contingents tarifaires appliqués aux importations des
produits agricoles. 1738 En effet, le principe fondamental de l’Accord sur l’agriculture
en matière d’accès aux marchés exige que tous les Membres de l’OMC établissent un
programme de tarification, en remplaçant toutes les mesures à la frontière par des
droits de douane qui sont ensuite soumis à des réductions globales. 1739 Dans des cas
exceptionnels, les Membres peuvent toujours opter pour des contingents
d’importations afin d’assurer un niveau de protection relativement élevé à leurs
producteurs, tout en garantissant un niveau minimum d’accès aux marchés pour les
produits agricoles provenant d’autres pays. 1740

830. Cependant, en pratique, l’utilisation des contingents d’importations par


les pays en développement, notamment les PDINPA et les PMA, est soumise à des
contraintes institutionnelles, financières et techniques sévères. Parmi les Membres qui
ont prévu des contingents tarifaires dans leurs Listes d’engagements, la plupart sont
des pays développés qui ont inscrit le plus grand nombre de produits soumis à des
contingents tarifaires. Peu de PDINPA et PMA ont négocié des contingents tarifaires,
partiellement du fait qu’ils ne disposaient pas des capacités techni ques et des

1738
En général, les contingents tarifaires impliquent l’application des droits de douane aux taux différents pour les
importations d’un même produit : le taux courant s’applique à un volume prédéterminé d’importations et un deuxième taux
plus élevé s’applique à toutes les importations qui dépassent ce volume. Les engagements en matière de contingents tarifaires
figurent normalement dans les Listes d’engagements des Membres. Les Membres qui appliquent et maintiennent des
contingents tarifaires sont obligés d’adresser à la fois des notifications ponctuelles et des notifications annuelles au Comité
de l’agriculture.
OMC, Glossaire : contingent tarifaire, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 15 septembre 2016) ; et OMC, Agriculture :
analyse : accès aux marchés, texte disponible sur le site internet :
[Link] (consulté le 15 septembre 2016)
1739
L’article 4.2 de l’Accord sur l’agriculture
1740
Les contingents d’importation sont souvent utilisés par les Membres de l’OMC pour maintenir les possibilités d’accès aux
marchés courantes et minimales, ou des protections non tarifaires pour certains produits au titre du traitement spécial
(Annexe 5 de l’Accord sur l’agriculture), ou au titre de la sauvegarde spécia le (Article 5 du même accord).
Pour les possibilités d’accès courantes et minimales, GATT, Groupe de négociation sur l’accès aux marchés, Modalités de
l’établissement d’engagements contraignants et spécifiques s’inscrivant dans le cadre du pro gramme de réforme,
[Link]/MA/W/24, 20 décembre 1993, Annexe 3, para. 6 et 11

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

ressources financières indispensables pour une administration efficace des


contingents tarifaires. 1741 De plus, c’était en parallèle aux négociations multilatérales
du Cycle de l’Uruguay que la plupart des pays en développement démantelaient leurs
institutions agricoles intérieures au lieu de les préserver. Il était donc peu probable
pour eux de négocier des contingents tarifaires. Etant donné que seuls les pays qui ont
inscrits des contingents tarifaires dans leurs Listes d’engagements, peuvent y
recourir, la majorité des pays en développement devaient s’abstenir d’établir et
d’appliquer les contingents tarifaires pendant la période de mise en œuvre de
l’Accord sur l’agriculture. Pour le petit nombre des PDINPA et de PMA qui ont
négocié des contingents tarifaires, l’administration de ceux-ci s’est avèree très
complexe et couteuse. 1742

831. Théoriquement, il existe toujours des possibilités pour ces Membres


d’opter pour de nouveaux contingents tarifaires lors des négociations du Cycle de
Doha. Toutefois, ce fait risque de se heurter à des nouvelles difficultés, dans la
mesure où la libéralisation du commerce agricole se dirige vers des conditions
d’application plus rigoureuses et des critères plus complexes en ce qui concerne
l’administration des contingents tarifaires. Déjà, les négociations du Cycle de Doha
envisagent une réduction continue des obstacles commerciaux aux importations des
produits agricoles, y compris des réductions des tarifs contingentaires consolidés à un
taux de 50% pour les Membres développés et de 15% pour les Membres en
développement. 1743 Face à une grande diversité des méthodes institutionnelles et
législatives de gestion de marchés internes, le Projet de modalités de 2008 a
également proposé des critères plus stricts applicables à la gestion de contingents
tarifaires dans le but d’harmoniser les politiques en la matière. 1744 L’application de

1741
Actuellement, 43 Membres de l’OMC ont inscrit un total de 1425 contingents tarifaires dans leurs Listes d’engagements.
Le nombre de contingents tarifaires par Membre va de 1 (Chili) à 232 (Norvège). Pour les détails, voir OMC, Comité de
l’agriculture, Contingents tarifaires et autres, Note d’information du Secrétariat, TN/AG/S/5, 21 mars 2002, p. 5
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mo ndiale de la sécurité alimentaire :
1742

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 14

OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture , TN/AG/W/4/Rev.4, 6 décembre
1743

2008, para. 109 et 111


1744
Par exemple, les contingents tarifaires inscrits dans les Listes d’engagements seront considérés comme faisant partie des
« licences d’importation » au sens de l’Accord sur les procédures de licences d’importation du Cycle de l’Uruguay et ains i
soumis aux disciplines de cet Accord. La négociation et l’inscription des contingents tarifaires doivent être accompagnées
d’une publication des renseignements pertinents au plus tard 90 jours avant la date d’ouverture du contingent tarifaire
concerné. Les requérants présentant une demande concernant des contingents tarifaires inscrits dans les Listes

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

ces critères est rendue encore plus difficile par un mémorandum d’accord adopté par
les Membres de l’OMC à l’occasion de la Conférence ministérielle de Bali en 2013.

832. Après avoir réaffirmé les dispositions pertinentes du Projet de 2008, le


Mémorandum d’accord de Bali ajoute une série de conditions procédurales à
respecter par les Membres lors de notification ou de modification de l’a dministration
du contingent tarifaire. 1745 En outre, il met en place un mécanisme d’examen et de
surveillance par le Comité de l’agriculture sur la mise en œuvre des obligations
incombant aux Membres de l’OMC en matière d’administration du contingent
tarifaire.1746 Dans ce sens, nous partageons l’observation d’O. De Schutter que l’esprit
principal dirigeant les négociations du Cycle de Doha en matière de contingent
tarifaire est plutôt « de discipliner et de minimiser l’application à long terme des
contingents tarifaires », que de faciliter l’usage plus étendu et plus flexible de ce type
de politiques commerciales. 1747 De surcroît, la manière par laquelle les travaux
techniques des négociations du Cycle de Doha tentent de discipliner ce type de
pratiques est essentiellement basée sur l’expérience de la gestion des contingents
tarifaires dans les pays développés. Le régime ainsi établi risque d’être mal adapté
1748
aux conditions et aux capacités techniques des pays en développement.
Evidemment, cette tendance n’est pas souhaitable si l’on veut encourager les pays en
développement à profiter amplement du mécanisme de contingent tarifaire, afin de
soutenir une gestion ordonnée du marché interne favorable à une production et une
consommation alimentaires durables.

d’engagements n’auront à s’adresser qu’à un seul organe administratif. Le délai d’examen des demandes ne dépassera en
aucun cas 30 jours pour les demandes examinées « au fur et à mesure de leur réception » et 60 jours pour les demandes
examinées « simultanément ».
Pour les détails, OMC, Comité de l’agriculture, Projet révisé des Modalités concernant l’agriculture, TN/AG/W/4/Rev.4, 6
décembre 2008, para. 115 – 125
1745
OMC, Conférence ministérielle, Mémorandum d’accord sur les dispositions relatives à l’administration des contingents
tarifaires pour les produits agricoles, tels que définis à l’article 2 de l’Accord sur l’agriculture , Décision ministérielle
adoptée le 7 décembre 2013 à la 9 ème session de la Conférence ministérielle tenue à Bali, WT/MIN (13) /39, WT/L/914, 11
décembre 2013, para. 1, 2, 4 et 5 de l’Annexe A
1746
Ibid., para. 11, 13 et 14, et para. 3 de l’Annexe A
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1747

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 14


1748
Ibid.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

833. Troisièmement, dans le cadre du programme de réforme du commerce


agricole, des nouveaux instruments ont été proposés par le Projet de modalités de
2008, afin d’offrir aux Membres en développement certaines souplesses dans leur
gestion du volume des importations des denrées alimentaires. Il s’agit du Mécanisme
de sauvegarde spéciale et des dispositions relatives aux produits spéciaux. Le MSS
autorise les Membres en développement à imposer des droits de douane
supplémentaires sur les produits alimentaires importés, en cas d’augmentation brutale
du volume des importations ou de forte chute des prix sur le marché interne. 1749 Alors
que, les dispositions relatives aux produits spéciaux accordent aux pays en
développement la faculté de séléctionner les produits agricoles qui sont essentiels
pour la garantie de la sécurité alimentaire, des moyens d’existence et du
développement rural. Les produits agricoles ainsi choisis peuvent être exonorés du
processus de tarification et des engagements de réduction tarifaire. 1750

834. Remarquons toutefois que l’importance de ces deux instruments dans


l’élaboration des politiques nationales pour gérer la volatilité des prix de denrées
alimentaires est assez limitée. En effet, ils ont été tous les deux conçus dans un
contexte d’abondance des produits agricoles de base sur le marché international
résultant de la surproduction agricole dans les pays développés exportateurs. Leur but
essentiel est d’aider les Membres de l’OMC à faire face à la chute des prix de denrées
alimentaires sur les marchés internes provoquée par une augmentation importante des
importations des produits similaires et non pas, au contraire, de traiter le risque de
flambée des prix engendré par un resserrement significatif d’approvisionnements
alimentaires destinés à la consommation vivrière. Ce dernier cas est précisément le
défi actuel le plus important qui affecte la gouvernance globale de la sécurité
1751
alimentaire en période d’après-crise alimentaire. De plus, les conditions
d’application prévues dans le Projet de 2008 limitent que le recours aux MSS en
matière de gestion des prix et des fluctuations du volume serait restreint aux seules
situations extrêmes et à titre temporaire. Or, la création et le maintien d’institutions

1749
Le présent travail, para. 707 – 711
1750
Le présent travail, para. 696 – 699
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1751

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 14

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

intérieures solide à cette fin exige que des mesures à plus long terme soient mises en
place pour réagir aux flambées de prix. Il est regrettable que ce type de mesures n’ait
pas encore été étudié dans le Cycle de Doha. 1752

835. Au stade actuel, il faut reconnaître que de nombreux pays en


développement ne disposent pas d’un encadrement de politiques publiques nécessaire
pour gérer la volatilité des prix. 1753 Il convient pour les négociateurs du Cycle de
Doha de continuer à étudier les options disponibles dans le cadre de l’OMC, pour
encourager ces pays de mettre en place des politiques innovantes et favorables à
l’établissement et au fonctionnement d’un système de gestion ordonnée de
l’approvisionnement. 1754

1752
Ibid.
1753
DANA J. et GILBERT C. L., « Managing Agricultural Price Risk in Developing Countries », in H. Geman (dir.), Risk
Management in Commodity Markets: From Shipping to Agriculturals and Engergy , Chichester, John Wiley & Sons, 2009,
pp. 234 – 235
De SCHUTTER O., L’organisation mondiale du commerce et l’agenda sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire :
1754

placer la sécurité alimentaire au sommet du système commercial international , op. cit., p. 20

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Chapitre III – Souveraineté alimentaire : base idéologique des


stratégies alternatives vers un système du commerce agricole
coordonné

836. Depuis presqu’un demi-siècle, les efforts déployés par les instances
internationales dans la recherche de réponses au problème de la faim dans le monde
sont focalisés principalement sur des considérations liées à l’augmentation de la
production agricole et à la libéralisation des échanges agricoles. Ce fait explique le
changement profond des modes de production et de redistribution des denrées
alimentaires à l’échelle mondial. Il s’agit d’un passage de l’agriculture de
subsistance, destinée à la consommation interne, à l’agriculture commerciale axée sur
des exportations vers les marchés mondiaux et un développement rapide de la chaîne
d’approvisionnement planétaire. A un certain niveau, un tel changement pourrait être
justifié par l’argument que la promotion du libre-échange des produits agricoles peut
contribuer à la sécurité alimentaire mondiale, dans la mesure où il permet une
optimisation d’allocation des ressources, optimisation qui conduit éventuellement à
une amélioration substantielle de la disponibilité et de l’accessibilité des denrées
alimentaires sur le plan géographique.

837. En parallèle avec ces arguments favorables aux politiques agricoles et


alimentaires néolibérales pour faire face au problème de la faim, il existe toujours un
courant d’opinion animé par les mouvements paysans transnationaux et les
organisations de la société civile (OSC), 1755 qui remettent constamment en question la
capacité du régime multilatéral du commerce agricole à répondre à la complexité des
enjeux agricoles et alimentaires. En fondant leurs revendications sur le concept de
« souveraineté alimentaire », ces mouvements paysans et OSC tentent de défendre le
droit des peuples à se nourrir et donc le droit pour les Etats de développer une
politique agricole correspondant à l’intérêt propre de leur population sans être source

1755
Le présent travail, note de bas de page 1772

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1756
de dumping vis-à-vis des pays tiers. Il s’agit d’une nouvelle approche stratégique
visant à réorienter les politiques agricoles et alimentaires de sorte qu’elles facilitent
véritablement la réalisation de la sécurité alimentaire de tout le monde.

838. Apparu initialement comme une alternative nécessaire aux politiques


agricoles et alimentaires néolibérales, le concept de souveraineté alimentaire suscite
des vifs débats sur la scène internationale en ce qui concerne la question de savoir
quel est le modèle approprié du développement agricole (Section I). Méritant une
attention particulière des instances nationales, régionales et internationales ayant
vocation de traiter du problème alimentaire, le concept de souveraineté alimentaire
est susceptible d’ouvrir une nouvelle piste vers un réaménagement coordonné de
l’encadrement juridique de la production et du commerce agricoles en faveur de tous
les efforts visant à la réalisation de la sécurité alimentaire (Section II).

Section I – L’émergence du concept de souveraineté alimentaire comme


alternative nécessaire au modèle de développement agricole néolibéral

839. Etant un concept émergeant en rupture avec le modèle néolibéral du


développement agricole (Paragraphe I), le concept de souveraineté alimentaire ne
trouve pas sa source dans le droit international positif (Paragraphe II).

Paragraphe 1 – Un concept en rupture avec le modèle néolibéral du


développement agricole

840. La naissance du concept de « souveraineté alimentaire » s’inscrit dans un


contexte où les modes modernes de production et de redistribution des produits
vivriers sont remises en question (A). Dès son émergence sur la scène internationale,
la souveraineté alimentaire fait l’objet de diverses définitions et interprétations, dont
les sens dénotatif et connotatif ne cessent pas de s’enrichir (B).

A. La remise en question du mode de production agricole moderne


841. La montée sur la scène internationale du concept de « souveraineté
alimentaire » marque la dernière évolution des approches des politiques alimentaires

1756
LAROCHE DUPRAZ C. et POSTOLLE A., Le concept de souveraineté alimentaire constitue-t-il un outil politique utile
pour les PED dans le cadre des négociations commerciales internationales agricoles? , Communication présentée au
Séminaire Sécurité alimentaire de l’UMR MOISA, Montpellier, le 8 avril 2010, p. 2

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

depuis les années 1960 : des politiques centrées sur l’autosuffisance aux politiques
fondées sur la souveraineté alimentaire, tout en passant par des politiques orientées
par la recherche de la sécurité alimentaire. 1757

842. Pendant les années 1960 et 1970, l’autosuffisance alimentaire figurait


parmi les objectifs principaux des politiques agricoles nationales des pays du Nord
comme des pays du Sud, visant à satisfaire intégralement la demande alimentaire
nationale par la production agricole locale. En Europe, la garantie de l’autosuffisance
a été rendue possible pour la plupart des produits agricoles grâce à la mise e n place
de la PAC en 1962. 1758 Celle-ci accordait une préférence à la production locale pour
assurer la sécurité des approvisionnements alimentaires en favorisant les
1759
interventions des pouvoirs publics dans la gestion du marché agricole commun. De
même, suite à la proclamation de l’indépendance des pays asiatiques et africains, le
concept de l’autosuffisance alimentaire se développait et s’était inscrit dans la
construction d’« Etats Nations viables » reposant sur des économies nationales fortes
et indépendantes. Tout en soulignant une « indépendance alimentaire »,
l’autosuffisance alimentaire était ainsi considérée comme constitutive de la
1760
souveraineté nationale. Visant spécifiquement à l’augmentation de
l’approvisionnement alimentaire, les politiques nationales à cette époque étaient
marquées par un fort interventionnisme des Etats dans le secteur agricole. En
particulier, ceux-ci jouaient un rôle central dans la commercialisation des produits

1757
Sur l’évolution des politiques agricoles, voir PEEMANS J. -P., « Les politiques agricoles au fil du temps : logiques
dominantes et conséquences », in S. Charlier et G. Warnotte (dir.), La souveraineté alimentaire : regards croisés, Louvain-
la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, 2007, pp. 29 – 52
1758
A la naissance de la PAC, le Traité de Rome instituant la Communauté économique européenne a fixé cinq objectifs
principaux, à savoir d’accroître la productivité de l’agriculture, d’assurer un niveau de vie équitable à la population agricole,
de stabiliser les marchés, de garantir la sécurité des approvisionnements et d’assurer des prix raisonnables aux
consommateurs. Pour atteindre ces objectifs, trois principes d’acti on a été posés sur les marchés agricoles communs :
l’unicité des marché, la préférence communautaire et la solidarité financière. Pour les détails, voir BUTAULT J. -P., GOHIN
A. et GUYOMARD H., « Des repères historiques sur l’évolution de la politique agric ole commune », in J.-P. Butault (dir.),
Les soutiens à l’agriculture : théorie, histoire, mesure, Paris, INRA Editions, 2004, pp. 85 – 87
1759
Précisément, de 1962 à 1992, la PAC a institutionnalisé un prix agricole minimum, supérieur au cours mondial, doubl é
d’une protection aux frontières ajustées à ce prix : les « prélèvements variables », isolant le marché européen des fluctuations
du marché mondial. Les productions excédentaires, exportées vers le reste du monde, ont également bénéficié de cette
protection via le système des « restitutions aux exportations » : les producteurs pouvaient exporter leurs produits sur le
marché mondial, aux prix mondial, tout en bénéficiant du prix garanti communautaire, puisque la différence entre ces deux
prix était « restituée » aux producteurs sous forme d’une subvention.
LAROCHE DUPRAZ C. et POSTOLLE A., Le concept de souveraineté alimentaire constitue-t-il un outil politique utile pour
les PED dans le cadre des négociations commerciales internationales agricoles? , op. cit., p. 4
1760
OCDE, La souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest : des principes à la réalité, Document préparé par le Club du
Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO) dans le cadre du premier Forum régional sur la souveraineté alimentaire organisé
par le ROPPA à Niamey en novembre 2006, Paris, 2007, p. 13

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

vivriers et l’administration des prix. La légitimité des interventions publiques et


l’encadrement ou le contrôle des marchés faisaient rarement l’objet de
1761
contestations.

843. Souffrant d’un fort endettement, les pays du Sud étaient forcés de
renoncer, dans les années 1980, à leurs ambitions d’autosuffisance alimentaire au
niveau national, et de se pencher vers les programmes des ajustements macro -
économiques et financiers proposés par les institutions internationales financières
telles que le FMI et la Banque mondiale. On observe ainsi un affaiblissement
remarquable de l’Etat dans l’élaboration et la gestion de ses politiques agricoles
nationales. Un tel affaiblissement a en fin de compte mené au démantèlement
progressif des instruments d’une politique intégrée et autonome de développement
agricole.1762

Dans la même période, afin de pouvoir s’inscrire dans la libération des


échanges internationaux, un bon nombre de pays africains qui sont aujourd’hui
perturbés constamment par la pénurie alimentaire avaient adhéré au régime
multilatéral commercial, pour lequel l’intégration substantielle de l’agriculture a été
envisagée. En mettant en conformité leurs politiques agricoles et pratiques
commerciales avec les prescriptions imposées par les institutions internationales
financières et les règles commerciales multilatérales, ces pays étaient contraints
d’abandonner leur rôle principal dans le développement agricole, la gestion des
filières et la satisfaction des besoins vivriers des populations, au profit du secteur
1763
privé et des marchés. C’est dans ces circonstances que l’autosuffisance
alimentaire, qui comportait une ambition politique, cédait sa place à la sécurité

1761
BLEIN R., « Souveraineté alimentaire : des principes aux réalités », Grain de sel, n°37, décembre 2006 – février 2007, p.
12
1762
Il est enregistré qu’entre 1980 et 1987, les institutions financières internationales ont octroyé 36 prêts en Afrique
Subsaharienne et 46 prêts ailleurs dans le monde, dont respectivement 80% et 33% comportaient des conditions en matière
d’ajustement structurel en lien avec les politiques agricoles. Ces conditions visaient à la réduction des subventions aux
intrants, la libéralisation des échanges avec les pays tiers, le désengagement de l’Etat des fonctions de production, de serv ice
et de contrôle des changes et des échanges visaient une meilleure exploitation des avantages comparatifs des pays
bénéficiaires dans le secteur alimentaire.
MATTHEWS A. et MAHE L.P., « L’accord agricole de Marrakech et les politiques agricoles nationales des PED : poursuite
de l’ajustement structurel ? », Travaux présenté au Séminaire sur « Le GATT et les échanges agricoles méditerranés » du
CIHEAM-CHANIA, Grèce, 3 – 5 décembre 1995, in Z. Papadopoulou et L. Cauwet (dir.), The GATT and Mediterranean
Agricultural Trade, Chania : CIHEAM, 1997, p. 184
1763
CUZON J.-R., « Souveraineté alimentaire, quelle prise en compte dans les politiques agricoles ? », Grain de sel, n°37,
décembre 2006 – février 2007, p. 19

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

alimentaire, concept qui s’articule autour d’une vision plutôt « technique » des enjeux
1764
alimentaires. Comme l’a constaté M. Hrabanske, désormais, les enjeux
alimentaires ne sont plus confiées aux Etats mais se trouvent entre les mains du
marché.1765

844. Comme l’a montré précédemment le présent travail, la notion de sécurité


alimentaire, telle qu’elle est définie par les institutions internationales, notamme nt la
FAO, repose essentiellement sur une vision technique du phénomène de la faim dans
le monde :1766 la faim était autrefois considérée comme le résultat d’un déséquilibre
entre les niveaux de production agricole insuffisants et une croissance d émographique
excessive et, plus tard, comme le résultat d’une distribution inégale des aliments.
Ainsi, le discours de la FAO relatif à la sécurité alimentaire se focalisaient sur l’idée
de « disponibilité de l’offre » et celle d’« accès à la nourriture », auxquelles ont été
intégrées des considérations sanitaires, nutritionnelles et culturelles à partir des
années 1990. 1767 Cette manière de poser le problème de la faim explique bien la
raison pour laquelle les politiques publiques mises en place favorisent le s solutions
centrées sur l’augmentation de la production et de la productivité agricoles ainsi que
la promotion de la libre circulation des produits vivriers à l’échelle mondiale.

845. Il convient de noter ici que l’autosuffisance alimentaire privéligie la


production nationale comme moyen pour atteindre la fin recherchée, tandis que la
sécurité alimentaire met l’accent sur la fin elle-même : l’accès de chacun à
l’alimentation adéquate et saine, et cette fin pourra être réalisée à travers une
combinaison de production locale, d’importations régionales ou internationales et
d’aides alimentaires. 1768 Le concept de sécurité alimentaire s’inscrit donc dans le

1764
WINDFUHR M. et JONSEN J., Food Sovereignty: Towards Democracy in Localized Food System, ITDG Working
Papers, 2005, p. 15
HRABANSKI M., « Souveraineté alimentaire : mobilisations collectives agricoles et instrumentalisations multiples d’un
1765

concept transnational », Revue Tiers Monde, n°207, 2011, p. 155


1766
Etant la principale institution internationale promouvant la notion de sécurité alimentaire, la FAO s’appuie sur une
« nouvelle imagination scientifique » et la mise en œuvre d’un ensemble de savoirs experts et de techniques spécifiq ues,
telles que recensements, outils statistiques, prévisions, enquêtes, etc., pour constituer la faim et l’alimentation comme un
enjeu mondial.
THIVET D., « Des paysans contre la faim : la « souveraineté alimentaire », naissance d’une cause paysanne transnationale »,
Terrains & travaux, n°20, 2012, p. 71
1767
Ibid., p. 73
1768
BLEIN R., « Souveraineté alimentaire : des principes aux réalités », Grain de sel, n°37, décembre 2006 – février 2007, p.
13

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

contexte d’une libéralisation à la fois externe et interne du secteur agricole,


libéralisation externe marquée par le démantèlement des protections aux frontières et
libéralisation interne caractérisée par le retrait de l’Etat de la production agricole et
de la gestion des marchés. 1769

846. C’est l’ouverture des négociations commerciales multilatérales du Cycle


de l’Uruguay qui a provoqué les premiers débats publics conduisant finalement à la
naissance de la notion de souveraineté alimentaire. Ces débats concernaient
précisément deux thèmes spécifiques, l’un portant sur l’intégration de l’agriculture
dans le régime multilatéral du commerce et l’autre sur la création de l’OMC et le
renforcement de l’Organe de règlement des différends. 1770 Les négociations sur ces
sujets ont eu des impacts profonds sur la capacité des Etats à définir leurs propres
politiques agricoles et alimentaires : la conclusion des négociations du Cycle de
l’Uruguay a mis un terme à l’ère dans laquelle les échanges agricoles et alimentaires
échappaient presque totalement aux réglementations multilatérales régissant
l’ensemble des relations commerciales interétatiques. La marge de manœuvre des
Membres de l’OMC dans l’élaboration des politiques agricoles et alimentaires est
désormais encadrée strictement par une série de disciplines ayant des effets juridiques
contraignants, dont le non-respect impliquerait des représailles ou sanctions
économiques sévères. 1771 Pour les défenseurs de la souveraineté alimentaire, cette
soumission des politiques agricoles nationales des Membres aux règles de l’OMC
implique une limitation, au moins partielle, de leur souveraineté nationale dans
l’organisation des activités agricoles, au profit d’une organisation supranationale dont
la légitimité d’aborder la question d’enjeux agricoles et alimentaires est tout à fait
douteuse.

847. Lors du forum des ONG se déroulant en parallèle avec le Sommet


mondial de l’alimentation de 1996, de nombreuses ONG de développement et des
OSC ont mis en doute la contribution éventuelle du libre-échange à la promotion de
la sécurité alimentaire mondiale. Depuis là, les pensées néolibérales de

1769
OCDE, La souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest : des principes à la réalité, op. cit., p. 13
1770
Ibid., p. 15
1771
Ibid.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

développement agricole en général, et le mode de production agricole orienté vers


l’exportation et la dépendance envers les importations pour assurer les
approvisionnements alimentaires en particulier, sont constamment et vivement
critiquées par les altermondialistes dans différents réseaux sociaux lors de différentes
occasions.1772

Pour eux, la division mondiale du travail agricole basée sur les avantages
comparatifs a contribué en effet à la constitution d’un secteur agricole dual : un rôle
accru des grosses entreprises agro-alimentaires dans la production et la distribution
des produits vivriers et, simultanément, une marginalisation visible de la petite
paysannerie concurrencée par les importations des produits agricoles à bas prix. C e
sont exactement ces petits paysans qui constituent l’essentiel des populations
souffrant de la sous-alimentation chronique. 1773 De plus, la mondialisation néolibérale
a pour conséquence d’intensifier les causes structurelles de la faim et de la
malnutrition : « la libéralisation et la globalisation du commerce, les politiques
d’ajustement structurels, l’absence de contrôle des FMN (firmes multinationales) qui
a abouti à une concentration sauvage des ressources et des processus de production
ont aggravé la pauvreté et la faim […], détruit les sociétés rurales et les systèmes de
production vivrières, mit à l’accent sur des gains de productivité à court terme ». 1774

D’ailleurs, les mouvements paysans et les ONG s’attaquent particulièrement


aux politiques d’exportation déloyales pratiquées par certains pays développés,
politiques dont l’existence même va paradoxalement à l’encontre de l’esprit essentiel
du libre-échange. Il s’agit surtout des subventions à l’exportation, qui conduit au
dumping agricole, à la dépendance alimentaire excessive aux importations, à la non

1772
En ce qui concerne les réseaux sociaux altermondialistes promouvant la souveraineté alimentaire, on peut citer, par
exemple, la Via Campesina, la Campagne internationale « Plus et mieux », l’Oxfam, le Réseau des organisations paysannes
et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA), l’International Federation of Agricultural Producers (IFAP), et le
World Forum of Fish Harvesters and Fishworkers (WFF), etc. Quant aux forums sociaux, on peut citer les Forums sociaux
mondiaux, les forums mondiaux sur la souveraineté alimentaire tenus au Cuba en 2001 et au Mali en 2007, et les forums des
ONG/OSC auprès de la FAO en parallèle avec les Sommets mondiaux de l’alimentation de 1996, de 2002 et de 2009.
DUPRAZ C.-L. et POSTOLLE A., Le concept de souveraineté alimentaire est-il incompatible avec les négociations
agricoles à l’OMC, travail présenté au Symposium « Innovation and Sustainable Development in Agriculture and Food »
(ISDA) organisé par l’UMR Innovation à Montpellier du 28 juin 2010 au 1 juillet 2010, p. 7
1773
Ibid., p. 9
1774
Comité international de planification des ONG/OSC pour la souveraineté alimentaire (CIP), « Contribution spéciale des
organisations et des mouvements sociaux à la situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2005 », in FAO, La
situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2005. Le commerce agricole et la pauvreté : le commerce peut-il être
au service des pauvres ?, Rome, 2005, p. 120

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compétitivité des agricultures locales et finalement à l’augmentation de l’insécurité


alimentaire. 1775

848. C’est en opposant à la vision libérale des enjeux alimentaires que les
ONG et OSC relancent systématiquement le débat sur le rôle de l’Etat dans le
développement de l’agriculture, dans la régulation des échanges agricoles est dans la
satisfaction des besoins vivriers des populations. 1776 La notion de souveraineté
alimentaire est ainsi mise en avant par ces organisations dans le but d’orienter
l’opinion publique vers un retour à la « souveraineté nationale », afin de corriger les
effets néfastes de la libéralisation croissante des échanges agricoles et de la
dépendance alimentaire excessive à l’égard des importations.1777

B. L’enrichissement de la signification de la souveraineté alimentaire


849. Le concept de souveraineté alimentaire a été formellement présenté, pour
la première fois, sur la scène publique internationale par la Via Campesina lors du
Sommet mondial de l’alimentation tenu à Rome en 1996. 1778 Dans sa déclaration
communiquée au sommet, la souveraineté alimentaire est définie comme « le droit de
chaque pays de maintenir et de développer sa propre capacité de produire son
alimentation de base, en respectant la diversité culturelle et agricole », et constitue
« une condition préalable d’une véritable sécurité alimentaire ». 1779 En profitant de
cette occasion, les ONG et OSC participants au sommet ont également soutenu, dans
leur ensemble, que « le droit international doit garantir le droit à l’alimentation, en

1775
Sur ce point, les ONG ont pour avis que : « les exportations subventionnées, les prix artificiellement bas, le dumping
constant, et même certains programmes d’aide alimentaire, augmentent l’insécurité alimentaire et ren dent les populations
dépendantes des denrées alimentaires qu’elles ne sont pas en mesure de produire ». Voir Forum des ONG/OSC, Une
déclaration du forum des ONG adressée au Sommet mondial de l’alimentation , Déclaration finale du forum des ONG au
Sommet mondial de l’alimentation, Rome, 17 novembre 1996.
1776
BREGER T. et PARE F., « Souveraineté alimentaire », in F. Collart Dutilleul et J.-P. Bugnicourt (dir.), Dictionnaire
juridique de la sécurité alimentaire dans le monde, Bruxelles, Larcier, 2013, p. 635
1777
CHARLIER S. et VERHAEGEN E., « Introduction la souveraineté alimentaire : enjeux et perspectives », in S. Charlier et
G. Warnotte (dir.), La souveraineté alimentaire : regards croisés, Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain,
2007, p. 13
1778
La Via Campensina est fondée en 1993, résultant d’un rapprochement entre la Coordination paysanne européenne (CPE)
et des associations d’Amérique du Sud, du Canada, des Etats -Unis et des Caraïbes. Peu à peu, elle multiplie les rencontres
avec des syndicats d’Asie et d’Afrique, et collabore avec les représentants du réseau des organisations paysannes de
producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA). En bref, c’est un mouvement transnational q ui englobe des organisations de
paysans, de petits et moyens producteurs, de femmes paysans, d’ouvriers agricoles et de communautés rurales autochtones
d’Asie, des Amériques, d’Europe et d’Afrique. Il représente les groupes souvent ignorés par les organisa tions internationales
qui leur imposent des politiques agricoles néolibérales.
1779
Via Campesina, Déclaration pour la souveraineté alimentaire de 1996, Rome, 11 – 17 novembre 1996, texte est
disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 30 janvier 2016)

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assurant que la souveraineté alimentaire ait priorité sur les politiques macro -
économiques et la libéralisation commerciale ».1780

850. Comme l’illustrent ces textes, la « souveraineté alimentaire » est, dès son
origine, définie en termes de « droit », dont les défenseurs ont établi un lien direct
avec le droit à l’alimentation. Elle se présente en même temps comme une nouvelle
approche pour assurer la sécurité alimentaire des populations. De cette façon,
l’élaboration de la première définition de la souveraineté alimentaire a permis de
réunir dans la même formulation deux notions préexistantes distinctes: une notion
juridique faisant référence à un droit humain fondamental promu par l’ensemble de la
communauté internationale - le droit à l’alimentation, et une notion descriptive
renvoyant à un état de la réalité - la sécurité alimentaire. 1781 En bref, il s’agit de
rendre « effectif » le droit à l’alimentation et de poser la « précondition » de la
sécurité alimentaire. 1782

851. Dès son introduction dans le débat public, le concept de souveraineté


alimentaire ne cesse d’évoluer au fil du temps. L’initiative de la Via Campensina est
rapidement acceptée par de multiples ONG et OSC, qui continuent jusqu’à nos jours à
enrichir le contenu de ce concept. Parmi tous les efforts consacrés à la définition de la
souveraineté alimentaire, il convient de souligner deux travaux collectifs qui
marquent les étapes majeures d’un telle évolution.

852. Le Forum des ONG/OSC pour la souveraineté alimentaire organisé en


marge du Sommet mondial de l’alimentation de 2002 a contribué à un premier
élargissement de la définition de souveraineté alimentaire. Cet élargissement est
passé par une intégration de la diversité des secteurs impliqués dans la production
d’aliments et un accent particulier accordé au respect des normes écologiques,
sociales, économiques et culturelles. Il est ainsi annoncé que :

1780
Forum des ONG/OSC, Une déclaration du forum des ONG adressée au Sommet mondial de l’alimentation , Sommet
mondiale de l’alimentation, Rome, le 17 novembre 1996, texte disponible sur le site Internet :
[Link] (consulté le 30 janvier 2016)
1781
THIVET D., « Des paysans contre la faim : la « souveraineté alimentaire », naissance d’une cause paysanne
transnationale », op. cit., pp. 73 – 74
1782
Ibid.

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« la souveraineté alimentaire est le droit des populations, des communautés et


des pays à définir leurs propres politiques concernant l’agriculture, la culture
de la terre, la pêche, l’alimentation et la terre, qui soient écologiquemen t,
socialement, économiquement, et culturellement appropriées à leurs
spécificités. Il inclut le droit effectif à l’alimentation et le droit effectif de
produire l’alimentation, ce qui signifie que tous ont le droit à une nourriture
saine, nutritive et culturellement appropriée et à des ressources de production
alimentaire, ainsi que la capacité de se nourrir eux-mêmes ainsi que leurs
sociétés ». 1783

853. Le deuxième travail important contribuant à l’enrichissement de la notion


de souveraineté alimentaire est mis à jour lors du Forum mondial pour la souveraineté
alimentaire tenu au Mali en février 2007. 1784 La Déclaration de Nyéléni adoptée à
l’issu de ce forum définit la souveraineté alimentaire comme « le droit des peuples à
une alimentation saine, dans le respect des cultures, produite à l’aide des méthodes
durables et respectueuses de l’environnement, ainsi que leur droit à définir leurs
propres systèmes alimentaires et agricoles ». 1785 Cette déclaration précise encore que
la souveraineté alimentaire « place les producteurs, distributeurs et consommateurs
des aliments au cœur des systèmes et politiques alimentaires en lieu et place des
exigences des marchés et des [entreprises] transnationales ». Elle défend les intérêts
et l’intégration de la prochaine génération, représente une stratégie de résistance et de
démantèlement du commerce entrepreneurial et du régime alimentaire actuel, et
donne également des orientations pour que les systèmes alimentaires, agricoles,
halieutiques et d’élevage soient définis par les producteurs locaux. De plus, la

1783
Forum des ONG/OSC, La souveraineté alimentaire : un droit pour tous. Déclaration du Forum des ONG/OSC pour la
souveraineté alimentaire, Sommet mondial de l’alimentation, Rome, 8 – 13 juin 2002, texte disponible sur le site Internet :
[Link]
daration-politique-du-forum-des-ongs-sommet-fao-rome5 (consulté le 30 janvier 2016)
1784
Ce forum est organisé par une alliance de mouvements sociaux internationaux, qui rassemble la Via Campesina, Le
ROPPA (Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles d’A frique de l’Ouest), la Marche mondiale des
femmes, le Forum mondial des Pêcheurs et des Travailleurs de la Pêche, le Forum mondial des peuples de pêcheurs, le
Comité international de planification pour la souveraineté alimentaire, le Réseau pour la souvera ineté alimentaire et les Amis
de la Terre. Plus de 500 délégués provenant de 98 pays y participent pour élaborer une stratégie en faveur d’une production
alimentaire au service des petits producteurs et des consommateurs et non des entreprises multinationa les.
Pour plus d’informations sur ce forum, voir le site Internet : [Link] (consulté le 30
janvier 2016)
1785
Forum pour la souveraineté alimentaire, Déclaration finale de Nyéléni, Mali, le 27 février 2007, texte disponible sur le
site Internet : [Link] (consulté le 30 janvier 2016)

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souveraineté alimentaire donne la priorité aux économies et aux marchés locaux et


nationaux et fait primer « une agriculture paysanne et familiale, une pêche
traditionnelle, un élevage de pasteurs, ainsi qu’une production, distribution et
consommation alimentaire basée sur la durabilité environnementale, sociale et
économique ». Elle promeut un commerce transparent qui garantisse un revenu juste à
tous les peuples et les droits des consommateurs à contrôler leurs aliments et leur
alimentation. Elle garantit encore que les droits d’utiliser et de gérer les terres,
territoires, eaux, semences, bétail et biodiversité soient aux mains de ceux et celles
qui produisent les aliments. Enfin, la souveraineté alimentaire implique de nouvelles
relations sociales, sans oppression et inégalité entre les hommes et les femmes, les
peuples, les groupes sociaux, les classes sociales et les générations. 1786

854. Cette présentation particulièrement longue de la souveraineté alimentaire


témoigne d’une convergence extraordinaire de revendication, largement hétérogènes
et même parfois contradictoires, d’un plus grand nombre d’organisation s ONG et
OSC et de mouvements sociaux qui prônent cette notion. Pour certains auteurs, une
telle définition englobe non seulement une opposition à l’interprétation libérale de la
sécurité alimentaire, mais également l’expression de nouveaux radicalismes
agraires.1787

855. Une relecture de l’ensemble de textes consacrés à la définition de la


souveraineté alimentaire nous permet de dégager trois lignes de développement du
contenu de cette notion. Notons d’abord un glissement de terminologie utilisée dans
ces textes de référence sur la souveraineté alimentaire. Celle-ci est initialement
définie comme un « droit des Etats/pays », ensuite un droit « des populations, des
communautés et des pays », puis de façon exclusive un droit « des peuples ». Une
telle évolution de la terminologie portant sur les sujets de droit témoigne d’une
extension considérable du champ d’application personnel de la souveraineté
alimentaire. Selon C. Laroche Dupraz et A. Postolle, cette extension reflète bien « un
passage progressif d’une référence à la souveraineté nationale vers la souver aineté

1786
Ibid.
1787
LAROCHE DUPRAZ C. et POSTOLLE A., Le concept de souveraineté alimentaire constitue-t-il un outil politique utile
pour les PED dans le cadre des négociations commerciales internationales agricoles? , op. cit., p. 7

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populaire », et revient à favoriser une approche en termes de droits de l’homme. 1788


Ensuite, en passant d’un droit de « maintenir et développer leur propre capacité de
produire leur alimentation » à un droit de « définir leurs propres systèmes
alimentaires et agricoles », les revendications des défenseurs de la souveraineté
alimentaire manifestent de plus en plus un caractère « alternatif » vis-à-vis de
l’orientation des politiques alimentaires axées sur une forte dépendance aux
importations. 1789 Enfin, si toutes ces définitions prennent comme point de départ
l’accès de tout le monde à une alimentation adéquate et saine, on remarque une
augmentation évidente de l’importance accordée aux conditions sociales et
environnementales de la production agricole. Particulièrement, la dernière version de
la notion de souveraineté alimentaire consacre un long passage à des valeurs devant
être respectées lors de l’élaboration et de la mise en œuvre des nouvelles politiques
agroalimentaires : la durabilité environnementale ainsi que la justice et l’égalité
sociale et économique. 1790

Paragraphe 2 – Un concept n’ayant pas d’existence propre en droit


international positif

856. Si certains pays en développement ont incorporé le concept de


souveraineté alimentaire dans leur législation nationale ou leur stratégie régionale
(A), le droit international positif n’en a pas encore fait une notion juridique (B).

A. La référence à la souveraineté alimentaire en droit national et en stratégie


régionale
857. Suite à la montée en puissance des stratégies de lutte contre la pauvreté
et l’insécurité alimentaire dans les pays en développement la fin des années 1990 et le
début des années 2000, les enjeux agricoles et alimentaires ont retrouvé leur place
centrale sur la liste des priorités des gouvernements et des institutions régionales. On
remarque, en conséquence, une insertion progressive de la souveraineté alimentaire,
concept proposé initialement par des mouvements sociaux, dans la législation
nationale de certains pays en développement et les stratégies régionales. Même si ces

1788
Ibid., p. 8
1789
Ibid.
1790
Ibid.

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mises en oeuvre nationales et régionales restent encore peu nombreuses, ils méritent
une attention particulière du fait qu’ils marquent la première consécration de la
souveraineté alimentaire – une notion d’origine politique - par des textes
juridiques.1791

858. Déjà en 1999, l’adoption de la constitution bolivarienne a eu pour


conséquence de poser les fondements de la souveraineté alimentaire. 1792 Parmi tous
les pays qui ont incorporé le concept de souveraineté alimentaire dans leurs
constitutions ou lois nationales, le Venezuela est le premier qui a développé des
politiques pour atteindre les objectifs de souveraineté alimentaire à l’échelle
nationale. Dans le cadre de la poursuite de la réforme agraire, il a adopté en 2008 une
série de lois visant à la promotion de la souveraineté alimentaire. Parmi celles -ci,
citons notamment la Loi sur la sécurité alimentaire et la souveraineté alimentaire, qui
a affirmé explicitement la responsabilité des pouvoirs publics de garantir le droit à
l’alimentation et la souveraineté alimentaire. 1793

De même, lors de sa révision en 2008, la constitution équatorienne a consacré


l’ensemble du Chapitre III à la souveraineté alimentaire. En vertu de l’article 281, la
souveraineté alimentaire constitue « un objectif stratégique et une obligation de l’Etat
pour garantir que les personnes, communautés, peuples et nationalités atteignent
l’autosuffisance en aliments sains et culturellement appropriés de façon
1794
permanente » (notre traduction). Dans le but de garantir la réalisation de cet

1791
Selon le rapport établi par la FAO en 2013, pendant la dernière décennie, quatorze pays en développement ont intégré la
notion de souveraineté alimentaire dans leurs constitutions et législations nationales, à savoir Argentine, Bolivie, Brésil,
Equateur, Nicaragua, Uruguay, Venezuela, Mexique, Colombie, Honduras, Guatemala, Sénégal, Mali et Népal. Sur ce sujet,
voir FAO, Food Security and Sovereignty (Base Document for Discussion), FAO, Rome, 2013, pp. 16 – 31 ; également Via
Campesina, Déclaration de Maputo: V Conférence international de l a Via Camensina, Maputo, Mozambique, 19 – 22
octobre 2008, texte est disponible sur le site Internet : [Link]
28/darations-mainmenu-66/308-daration-de-maputo-v-confnce-internationale-de-la-via-campesina (consulté le 2 février
2016)
1792
Il s’agit des articles 305, 306 et 307 de la Constitution bolivarienne de 1999.
1793
D’autres lois vénézuéliennes favorables à la souveraineté alimentaire sont : la Loi sur une santé agricole intégrée, la Loi
sur le développement d’une économie populaire, la Loi sur la promotion et le développement de petites et moy ennes
entreprises et d’unités de production sociale.
Voir BEAUREGARD S. et GOTTLIEB R., Food Policy for People: Incorporating Food Sovereignty Principles into State
Governance. Case Studies of Venezuela, Mali, Ecuador, and Bolivia, Urban and Environmental Policy, Occidental College,
2009, p. 26
1794
Le texte origine est en anglais :
« Food sovereignty is a strategic objective and obligation of the State in order to ensure that persons, communities,
peoples and nations achieve self-sufficiency with respect to health and culturally appropriate food on a permanent
basis ».

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

objectif, l’Equateur a établi en 2009 un mécanisme national de mise en œuvre de la


souveraineté alimentaire, à travers la mise en œuvre de la Loi organique sur la
souveraineté alimentaire. Encadré par un ensemble de critères spécifiques, ce
mécanisme est conçu pour faciliter l’élaboration des politiques nationales, qui
encouragent la production adéquate, la conservation, les échanges, la transformation,
la commercialisation et la consommation des aliments sains et nutritionnels, surtout
ceux produits par les petites paysanneries, tout en respectant et en protégeant l’agro -
biodiversité et les savoirs traditionnels, sous la direction des principes d’égalité, de
solidarité, d’inclusion et de durabilité économique et environnementale. 1795

859. En Afrique de l’Ouest, les politiques agricoles adoptées par le Sénégal et


le Mali sous la forme de lois d’orientation font explicitement référence à l’objectif de
souveraineté alimentaire. Selon la Loi d’orientation agro-sylvo-pastorale du Sénégal,
la souveraineté alimentaire fait partie des objectifs poursuivis et de la responsabilité
de l’Etat. En réaffirmant la réduction de la pauvreté comme la principale priorité de
l’Etat, l’article 5 de cette loi prévoit que l’Etat sénégalais « s’emploie à assurer à
toutes les personnes exerçant les métiers de l’agriculture en niveau de vie leur
permettant de faire face durablement à leurs besoins alimentaires… », et « œuvre
également en vue d’atteindre, à moyen terme, un niveau de sécurité alimentaire qui
garantisse la souveraineté alimentaire ». A cette fin, la politique de développement
agro-sylvo-pastorale doit envisager « la réduction de l’impact des risques climatiques,
1796
économiques, environnementaux et sanitaires… ». Dans la même loi, l’Etat
sénégalais manifeste clairement son ambition de reconquérir le marché national et
d’améliorer la couverture des besoins alimentaires du pays au travers d’une politique
de diversification et de substitution aux importations. Il s’engage à intervenir sur les
marchés, y compris au niveau de la politique de protection, lorsque ses productions

1795
Article 1 de la Loi organique sur la souveraineté alimentaire, cité par FAO , Food Security and Sovereignty (Base
Document for Discussion), FAO, Rome, 2013, p. 18
Cette loi a été publiée dans le supplément au Journal officiel n°583 daté du 5 mai 2009. Voir, ONU, Conseil économique et
social, Observations finales concernant le troisième rapport de l’Equateur, adoptées par le Comité à sa quarante -neuvième
session (14 – 30 novembre 2012), E/C.12/ECU/CO/3, 13 décembre 2012, p. 2
1796
Articles 5 et 6 de la Lois agro-sylvo-pastorale du Sénégal, cités par OCDE, La souveraineté alimentaire en Afrique de
l’Ouest : des principes à la réalité, Document préparé par le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO) dans le cadre
du premier Forum régional sur la souveraineté alimentaire organisé par le ROPPA à Niamey en novembre 2006, Paris, 2007,
p. 32

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sont mises en danger par des distorsions induites par les politiques de ses partenaires
commerciaux. 1797

860. Ces politiques de protection des marchés nationaux ont été mises en
pratique, lorsque le gouvernement sénégalais a décidé, en 2004, de mettre en place un
système de gestion de l’offre pour faire face au problème d’un sur-approvisionnement
des oignons sur le marché national. Ce système repose essentiellement sur le contrôle
des importations, le contrôle du volume produit et le contrôle du prix à production. Le
contrôle des importations est passé surtout par une réduction, et plus tard une
interdiction totale, des importations d’oignons provenant des pays étrangers durant la
période de commercialisation de l’oignon local. Même si leur conformité aux
disciplines de l’OMC continue à poser problème, ces politiques de gestion de l’offre
d’oignon connaissent un succès remarquable, dans la mesure où elles permettent une
croissance sensible de la production nationale.1798

861. S’agissant du Mali, sa Lois d’orientation agricole annonce dans l’article


3 que la politique de développement agricole a pour but « de promouvoir une
agriculture durable, moderne et compétitive reposant, prioritairement sur les
exploitations familiales agricoles », et « vise à garantir la souveraineté alimentaire et
à faire du secteur agricole le moteur de l’économie nationale en vue d’assurer le bien -
être des populations ». Le titre III de cette loi traite spécifiquement de la souveraineté
alimentaire, dont le texte réaffirme qu’elle constitue « la ligne directrice » de toute la
politique de développement agricole, et que « la sécurité alimentaire est une
dimension de la souveraineté alimentaire ». 1799 Il continue à incomber à l’Etat de
définir, en concertation avec les collectivités territoriales, les politiques de
développement des productions visant prioritairement la souveraineté alimentaire à

1797
L’article 24 de la loi portant sur la diversification, les filières et la régulation des marchés précise que :
« la diversification des productions agricoles constitue en puissant levier dans l’amélioration des revenus des ruraux
et de la souveraineté alimentaire du pays. En outre, elle devra permettre le développement de filières d’exportations
correspondant à la demande internationale, d’une part, et répondant aux besoins pressants de substitution aux
importations de produits alimentaires, d’autre part ».
Et l’article 36 de la Loi d’orientation agro-sylvo-pastorale stipule que :
« chaque fois que nécessaire, l’Etat prend des mesures de protection ou accorde des subventions pour réduire ou
supprimer les distorsions dans les échanges économiques extérieurs…dans le respect des accords de l’Organisation
mondiale du commerce. Dans le cadre des négociations commerciales multilatérales et bilatérales, l’Etat œuvre à la
suppression des pratiques déloyales dans les échanges commerciaux ».
1798
BREGER T. et PARE F., « Souveraineté alimentaire », op. cit., p. 638
1799
Article 51 de la Loi d’orientation agricole du Mali

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1800
moyen terme. D’ailleurs, l’intervention des pouvoirs publics sur le marché
national est explicitement autorisée. Il est ainsi stipulé que « l’Etat veille à la
régulation des importations et exportations des produits agro-alimentaires ». 1801
L’article 183 va encore plus loin en indiquant que « l’Etat, au besoin et en
concertation avec la profession agricole et les autres acteurs du secteur privé, prend
des mesures appropriées pour protéger les marchés nationaux de produits
agricoles ». 1802

862. On remarque également un recours manifeste des stratégies agricoles


régionales ou sous régionales à la souveraineté alimentaire. P renons comme exemple
la Politique agricole de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest
(CEDEAO).1803 En exécution du traité révisé de la CEDEAO de 1993, la Commission
ministérielle pour l’agriculture et l’alimentation a établi en 2001 un cad re
d’orientation pour la définition d’une politique agricole régionale. Le processus
d’élaboration lancé subséquemment a conduit finalement à doter l’ensemble des pays
ouest-africains d’une politique agricole commune. La vision et les objectifs de celle -
ci font clairement référence à la souveraineté alimentaire régionale, qui passe par une
sécurité alimentaire prioritairement fondée sur la reconquête des marchés régionaux,
la valorisation des productions régionales et la maîtrise des importations. 1804 En
particulier, les objectifs spécifiques de la Politique agricole de la CEDEAO envisage

1800
Article 53 de la Loi d’orientation agricole du Mali
1801
Article 54 de la Loi d’orientation agricole du Mali
1802
Textes cités par OCDE, OCDE, La souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest : des principes à la réalité, op. cit.,
pp. 33 – 34
1803
La CEDEAO est une organisation intergouvernementale ouest -africaine créée le 28 mai 1975, dans le but de promouvoir
la coopération et l’intégration avec pour objectif de créer une union économique et monétaire ouest -africaine. Elle compte
aujourd’hui 15 pays membres, à savoir Bénin, Burkina Faso, Cap -Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-
Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sierra Leone, Sénégal et Togo.
D’ailleurs, dans les textes et d’autre littérature portant sur c e sujet, la politique agricole de la CEDEAO se présente souvent
sous le terme « ECOWAP » (Agricultural Policy for the Economic Community of West African States).
1804
Selon la vision de la Politique agricole de l’CEDEAO, « la politique agricole s’inscrit dans la perspective d’une
agriculture moderne et durable, fondée sur l’efficacité et l’efficience des exploitations familiales et la promotion des
entreprises agricoles grâce à l’implication du secteur privé. Productive et compétitive sur le marché intra - communautaire et
sur les marchés internationaux, elle doit permettre d’assurer la sécurité alimentaire et de procurer des revenus décents à se s
actifs ».
De plus, la Politique agricole de la CEDEAO a pour objectif général « de contribuer de manière durable à la satisfaction des
besoins alimentaires de la population, au développement économique et social et à la réduction de la pauvreté dans les Etats
membres, ainsi que des inégalités entre les territoires, zones et pays ».
CEDEAO, Projet de politique agricole de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest – ECOWAP, Annexe
à la décision A/DEC./01/05 portant adoption de la politique agricole de la Communauté Économique des Etats d’Afrique de
l’Ouest, Janvier 2005, pp. 4 – 5

- 548 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

précisément l’assurance de la sécurité alimentaire de la population et de la qualité


sanitaire des produits, « dans le cadre d’une approche garantissant la souveraineté
alimentaire de la région », la réduction de la dépendance vis-à-vis des importations, et
la promotion d’une intégration économique et commerciale équitable des
exploitations agricoles dans les marchés nationaux, régionaux et internationaux. 1805

B. L’absence d’une notion juridique en droit international positif


863. Si l’effectivité des initiatives nationales et régionales en faveur de la
souveraineté alimentaire exige que ce concept trouve sa propre place dans la sphère
du droit international, ce n’est pas encore le cas d’aujourd’hui. Jusqu’à ce jour, la
souveraineté alimentaire reste un concept invoqué essentiellement par la société
civile, et son existence en tant que notion juridique n’est pas encore établie en droit
international positif. L’absence d’un consensus sur la signification, la référence à un
terme discutable de « souveraineté » et l’imbrication avec d’autres normes existant
déjà en droit international, incitent les observateurs à s’interroger sur le fait de savoir
si la « souveraineté alimentaire » est bien le terme le plus approprié à plaider devant
les instances internationales en faveur de la cause défendue par ses partisans.

864. Correspondant à une cause politique commune de lutter contre le


scandale de la faim dans le monde, le concept de souveraineté alimentai re ne connaît
pas encore un consensus sur sa signification et sa portée. L’absence d’un tel
consensus peut être expliquée en partie par le fait que ce concept s’ancre
profondément dans des réalités nationales et répond avant tout aux intérêts locaux. 1806
En conséquence, bien que la définition initiale de la Via Campesina soit assez claire
sur l’orientation donnée à ce concept, l’hétérogénéité de l’état de développement
agricole de chaque pays ou région explique que la souveraineté alimentaire soit
interprétée de manière très variée, en fonction des différents regroupements des
acteurs et des intérêts concrets qu’ils défendent.

865. Parmi tous les forces politiques prônant la souveraineté alimentaire, nous
pouvons identifier trois principaux réseaux, dont chacun s’en tient à sa propre vision

1805
Ibid., pp. 5 – 6
HRABANSKI M., « Souveraineté alimentaire : mobilisations collectives agricoles et instrumentalisations multiples d’un
1806

concept transnational », op. cit., p. 157

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

pour apprécier cette notion en réponse à des objectifs locaux. Basé sur une vision
protectionniste, le premier réseau rassemble des syndicats majoritaires européens, qui
s’inscrivent dans la défense catégorielle de leur secteur professionnel et bénéficient
de relations privilégiées avec les pouvoirs publics. 1807 Ils réclament, en effet, une
autonomie de décision des Etats au niveau des politiques agricoles et alimentaires, et
réaffirment la nécessité de protéger leur agriculture en recourant à des mesures
restrictives aux frontières et à des prix rémunérateurs au profit des agriculteurs
européens, sans remettre en cause le dumping à l’exportation ni le modèle
productiviste. Ces mesures de protection permettraient aux producteurs européens de
rester compétitifs, d’exporter et de s’enrichir sur le marché mondial, tout en assurant
la souveraineté alimentaire de l’Europe et de leur propre sécurité. 1808 Le deuxième
réseau est composé des mouvements et des ONG proches de l’ « altermondialisme »,
tels que le Via Campesina. 1809 Visant à un développement agricole durable et
autocentré, ces organisations rejettent le modèle productiviste de l’agro -business et
tentent de lier défense professionnelle et défense de l’intérêt général. Leur vision de
la souveraineté alimentaire est fondée sur la promotion des exploitations familiales et
paysannes développant des systèmes de production diversifiés et écologiques, et sur
le renoncement à la dépendance envers des semences des entreprises multinationales.
Bien évidemment, la promotion de cette agriculture multifonctionnelle nécessite une
1810
protection suffisante aux frontières et un soutien interne efficace. Enfin, le
troisième réseau se compose de représentants syndicaux des pays en développement,
en particulier ceux des pays africains. 1811 Représentant des exploitants victimes des
importations européennes, ces représentants syndicaux s’appuient sur une vision
d’« autonomie de décision » en préconisant, avant tout, la nécessité de reconnaître la

1807
Pour ce type d’organisation syndicale, citons par exemple la C onfédération générale des betteraviers de France (CGB), la
Confédération des betteraviers belges (CBB), la Confédération internationale des betteraviers européens (Cibe), et le Comité
des organisations professionnelles agricoles (Copa). HRABANSKI M., « Souveraineté alimentaire : mobilisations collectives
agricoles et instrumentalisations multiples d’un concept transnational », op. cit., p. 159
1808
GRENADE F., Le concept de souveraineté alimentaire à la lumière de la problémati que du Niger, Mémoire de
l’Université de Liège, 2010, p. 12

Il s’agit également de la Confédération paysanne, la Coordination paysanne européenne et d’autres syndicats agricoles.
1809

HRABANSKI M., « Souveraineté alimentaire : mobilisations collectives agricoles et instrumentalisations multiples d’un
concept transnational », op. cit., p. 159
1810
Ibid., p. 161
1811
A titre d’exemple, le Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA), le Conseil
national de concertation et de coopération des ruraux du Sénégal (CNCR), et la Coordination nationale des organisations
paysannes du Mali (CNOP), ou encore l’Association pour la redynamisation de l’élevage du Niger (AREN).

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

souveraineté des pays et des régions dans le choix de leurs politiques agricoles et
alimentaires, peu importe le contenu même de ces politiques. 1812

866. Nous observons ainsi une divergence évidente des usages de la notion de
souveraineté alimentaire en pratique. Il est indéniable que l’existence d’une telle
divergence permet de rassembler un plus grand nombre de forces publiques dans des
actions collectives transnationales. Cependant, ces différences d’appréciation révèlent
justement le fait que le « périmètre » du concept de souveraineté alimentaire reste
encore imprécis. 1813 Elles empêchent l’émergence d’une vision commune sur le
problème de la faim et les solutions appropriées, vision basée sur la souveraineté
alimentaire et susceptible d’être acceptée par l’ensemble de la communauté
internationale.

867. En outre, le concept de souveraineté alimentaire fait une référence


précise au terme de « souveraineté ». Si une telle référence s’avère justifiée d’un
point de vue politique, elle paraît contestable sur le plan strictement juridique.
D’abord, l’idée initiale de construire ce concept à partir de la notion de souveraineté,
avait pour objectif de justifier les revendications d’une sorte de liberté ou
d’autonomie des Etats ou des peuples dans l’élaboration et la mise en œuvre de leurs
propres politiques agroalimentaires, sans être restreints par des forces
supranationales.1814 Or, dans l’ordre juridique, la souveraineté est souvent considérée
comme indivisible et tire sa force de son unité absolue. On ne peut pas imaginer
l’existence en droit d’un ou de quelques fragments de souveraineté. Donc, en droit, il
n’y a pas beaucoup de sens de parler de la souveraineté alimentaire. 1815 En fait,
certains observateurs craignent que l’accentuation excessive sur une « souveraineté
en matière alimentaire » risquerait de « faire perdre à la notion toute son utilité ». 1816

1812
GRENADE F., Le concept de souveraineté alimentaire à la lumière de la problématique du Niger, op. cit., p. 12
1813
OCDE, La souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest : des principes à la réalité, Document préparé par le Club du
Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO) dans le cadre du p remier Forum régional sur la souveraineté alimentaire organisé
par le ROPPA à Niamey en novembre 2006, Paris, 2007, p. 7
1814
BREGER T. et PARE F., « Souveraineté alimentaire », op. cit., p. 637

MOIROUD C., « Du concept de “souveraineté” à la “souveraineté alimentaire”, in G. Parent, F. Collart Dutilleul et S.


1815

Morales (dir.), De la souveraineté à la sécurité alimentaire : objectifs, stratégies et moyens juridiques, Cowansville, Yvon
Blais, 2013, pp. 40 – 42
1816
BREGER T. et PARE F., « Souveraineté alimentaire », op. cit., p. 637

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

868. Ensuite, l’essentiel de la définition de la souveraineté alimentaire renvoie


à la notion d’« autonomie » alimentaire : chaque Etat devrait disposer de la latitude
nécessaire pour définir et veiller à un degré d’autonomie en matière agroalimentaire
afin de répondre non seulement aux besoins vivriers des populations locales, mais
1817
également à la vulnérabilité des exploitants agricoles nationaux. Si l’intérêt
principal défendu par les partisans de la souveraineté alimentaire est de maintenir les
marges de manœuvre pour administrer les affaires agroalimentaires par et pour les
Etats ou les peuples eux-mêmes dans un cadre défini, ne serait-il pas mieux de
simplement employer le terme d’ « autonomie alimentaire » ? Au moins, les
revendications ainsi formulées auraient plus de sens sur le plan juridique. 1818

869. Enfin, la souveraineté a reculé sensiblement pendant les dernières


décennies sur le terrain de la gouvernance de problème alimentaire au profit de
multiples institutions internationales. Dans ces circonstances, peut-on invoquer le
concept de « responsabilité alimentaire » ou de « responsabilité en matière
alimentaire », au lieu de la souveraineté alimentaire ? Le recours à un tel concept
conduit à accentuer la responsabilité absolue de l’Etat à répondre aux besoins vivriers
de son peuple. Il s’agit de la responsabilité de l’Etat de s’abstenir d’entraver l’accès
aux aliments et aux intrants agricoles, ainsi que sa responsabilité de protéger et de
soutenir l’agriculture vulnérable, les agriculteurs marginalisés et les populations
exposées à l’insécurité alimentaire, sans devoir être subordonné à un cadre relationnel
quelconque. 1819 L’Etat peut ainsi invoquer cette « responsabilité » pour justifier ses
actions dans le domaine agroalimentaire en cas de non-conformité avec les
engagements internationaux qu’il souscrit. Dans l’ordre juridique interne, la notion de
« responsabilité alimentaire » permet également de rendre justiciables des
réclamations au profit des groupes sociaux vulnérables.

870. Si la référence discutable au terme de « souveraineté » a pour effet de


limiter la place susceptible d’être réservée par le droit positif pour le concept de
souveraineté alimentaire, l’imbrication de ce concept et le concept de droit à

FERCOT C., « La souveraineté alimentaire : l’alimentation au croisement de la politique et du droit », in F. Collart


1817

Dutilleul (dir.), Penser une démocratie alimentaire, vol. I, INIDA, San José, Costa Rica, 2013, pp. 291 – 292
1818
Ibid.
1819
Ibid., pp. 292 – 293

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

l’alimentation met directement en question la véritable nécessité de créer une notion


juridique distincte afin de répondre à la même problématique. Grâce aux efforts
continuellement investis par la communauté internationale, le contenu normatif du
droit à l’alimentation est établi pas à pas par une série de textes officiellement
adoptés par une grande majorité des Etats. Le contenu d’un tel droit est ensuite
renforcé et enrichi considérablement par les actions du Rapporteur spécial de l’ONU
sur le droit à alimentation. 1820 En créant une triple obligation opposable à la charge
des Etats, la notion de droit à l’alimentation constitue déjà une approche juridique,
même si elle paraît encore insuffisante à l’heure actuelle, pour poursuivre l’objectif
final de la sécurité alimentaire pour le monde entier. De surcroît, la notion de droit à
l’alimentation implique déjà une autonomie d’action de l’Etat, du fait que celui -ci
doit adopter des lois pour s’assurer que le droit à l’alimentation soit respecté, protégé
et exécuté.1821

871. Une relecture des textes décrivant la notion de souveraineté alimentaire


révèle que la logique de celle-ci s’inscrit essentiellement dans une réflexion relative
au droit à alimentation et que deux notions sont souvent portées simultanément par de
différents acteurs. 1822 De même, l’ancien Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à
l’alimentation, J. Ziegler, a proclamé que « la souveraineté alimentaire devrait être
considérée comme une autre solution pour l’agriculture et le commerce des produits
agricoles, afin que les Etats honorent l’engagement qu’ils ont pris de respecter,
protéger et réaliser le droit à l’alimentation ». 1823 Dans ce sens, la souveraineté
alimentaire incarne également un moyen au service de l’objectif d’assurer l’accès
durable du monde à une alimentation adéquate et saine. Elle renvoie aussi à la
nécessité de protéger les droit fondamentaux des individus, et surtout le droit des
personnes vulnérables. 1824

872. Certes, la notion de souveraineté alimentaire emporte également un droit


« collectif » des peuples à être autonomes en ce qui concerne les choix relatifs à

1820
Le présent travail, para. 51 – 56
1821
ZIEGLER J., Le droit à l’alimentation, Paris, Ed. Mille et Une Nuits, 2003, p. 111
1822
FERCOT C., « La souveraineté alimentaire : l’alimentation au croisement de la politique et du droit », op. cit., p. 293
1823
Parole de J. Ziegler cité par BREGER T. et PARE F., « Souveraineté alimentaire », op. cit., p. 639
1824
FERCOT C., « La souveraineté alimentaire : l’alimentation au croisement de la politique et du droit », op. cit., p. 288

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017
1825
l’agriculture ou à l’alimentation. Cependant, dans un contexte de globalisation et
de prédominance des lois de marché, un simple renvoi à ce droit n’est pas suffisante
pour que la souveraineté alimentaire puisse trouver un écho dans les orientations
actuellement définies par les institutions internationales. Il faut encore que cette
notion se dote, au-delà des grands principes, d’un contenu opérationnel et trouve une
traduction effective dans les politiques internationales, régionales, nationales et
locales. Pour l’instant, il nous semble que les partisans de la souveraineté alimentaire
peuvent s’appuyer sur le droit à l’alimentation et le droit au développement pour
rendre effectives leurs revendications sur le plan de droit international positif. 1826

Section II – Le recours au concept de la souveraineté alimentaire pour une


gouvernance coordonnée des politiques agricoles et alimentaires

873. Même si la souveraineté alimentaire reste une notion prônée


principalement par la société civile, dont la mise en œuvre dans l’ordre juridique
international paraît toujours difficile, son introduction dans les débats publics porte
une contribution indéniable à une réflexion approfondie sur la façon de traiter le
problème alimentaire dans le contexte du commerce globalisé. Par le biais des
discussions portant sur la positionnement des enjeux alimentaires dans l’ordre
commercial international (Paragraphe 1), le concept de souveraineté alimentaire
entraîne certaines implications orientées vers une gouvernance globale plus
coordonnée pour la sécurité alimentaire (Paragraphe 2).

Paragraphe 1 – Le repositionnement des enjeux alimentaires dans


l’ordre commercial international

874. Le repositionnement des enjeux alimentaires dans l’ordre commercial


international est passé par un repositionnement du débat alimentaire autour des
considérations politiques (A), une revalorisation du rôle de l’Etat en matière

1825
Il s’agit d’un « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ou d’un « droit à l’autodétermination », en vertu duquel les
peuples déterminent librement leur statut politique et leur modèle de développement socio-économique, indépendamment de
toute influence étrangère. Sur ce sujet, voir CHARPENTIER J., « Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le droit
international positif », Revue québécoise de droit international, n°2, 1985, pp. 195 – 213 ; également CHARBONNEAU C.,
« Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes : un droit collectif à la démocratie… et rien d’autre », Revue québécoise de
droit international, n°9, 1995, pp. 111 – 130
1826
BREGER T. et PARE F., « Souveraineté alimentaire », op. cit., p. 639

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

agroalimentaire (B) et un accent particulier porté sur l’agriculture pa ysanne et


familiale (C).

A. Le repositionnement du débat alimentaire autour des considérations


politiques
875. Le problème alimentaire est analysé sous différents angles et suivant des
méthodes de recherche diversifiés. Ce fait conduit à des divergences d’opinion en ce
qui concerne les causes profondes du problème et les solutions à apporter pour y
remédier. Les institutions internationales ont opté pour les solutions techniques dans
la lutte contre la sous-alimentation et la malnutrition, alors que les partisans de la
souveraineté alimentaire remettent les choix politiques au cœur du problème de
l’insécurité alimentaire. 1827

876. Pendant le dernier demi-siècle, la tentative de répondre au défi de la faim


à travers le développement d’une approche technologique a connu un succès
remarquable en termes de la production agricole globale. La révolution verte a eu
pour résultat d’augmenter de manière impressionnante les volumes de production
agricole dans les régions qui l’ont mise en œuvre. Ce succès est d’autant plus
indéniable que la croissance de la production agricole a été supérieure d’environ 8% à
la croissance démographique. 1828

877. Néanmoins, si l’on prend en considération le fait que près de 800


millions de personnes souffrent aujourd’hui de la sous-alimentation chronique, dont
les trois quarts sont des ruraux qui vivent de l’agriculture, cette croissance de la
production agricole paraît largement insuffisante et trop inégale pour subvenir de
façon convenable aux besoins de toute l’humanité. 1829 Il semble que l’approche
technique appliquée auparavant dans la lutte contre la faim a permis purement et
simplement d’augmenter la productivité agricole, mais n’est pas arrivé à réaliser une
répartition équitable parmi différents groupes sociaux du gain provenant de cette
augmentation. Favorisant une agriculture plus fortement capitalisée, le modèle actuel
de production récompense les plus grandes plantations, qui peuvent faire des

1827
GRENADE F., Le concept de souveraineté alimentaire à la lumière de la problématique du Niger , op. cit., pp. 16 – 17
1828
MAZOYER M., « Pauvreté paysanne, sous-alimentation et avenir de l’humanité », op. cit., pp. 11 – 29
1829
Ibid. Egalement FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde : objectifs internationaux 2015 de réduction de la
faim : des progrès inégaux, op. cit., p. 46

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

économies d’échelle, avoir accès au crédit, et investir dans la mécanisation et


l’irrigation, au détriment des très petites exploitations familiales et d’individus ne
disposant pas de moyens pour opérer cette transition. Les augmentations de
production sont ainsi allées de pair avec la persistance d’inégalités considérables. Ce
fait explique parfaitement le paradoxe de la révolution verte : le nombre de personnes
souffrant de la faim a crû dans les mêmes proportions, et en certains cas dans des
proportions plus importantes, que la production alimentaire par capita. 1830 Il est
regrettable que, pendant longtemps, cette injustice sociale a été sous-estimée ou
mal interprétée, du fait qu’une dissociation entre production et distribution persiste
dans les réflexions centrées sur la cause technique de l’insécurité alimentaire.

878. Dans ce sens, O. De Schutter a constaté que l’insécurité alimentaire


chronique soulève plutôt un défi politique qu’un défi technique. Elle est surtout le
résultat des choix du passé qui ont gravement accru les inégalités entre les pays et au
sein de chaque pays. La diminution de l’aide au développement du secteur agricole et
le régime du commerce international pénalisant les paysans les plus vulnérables sont
identifiés comme deux causes importantes du phénomène de la faim. 1831 De même, M.
Teller-Péron a observé que dans un monde qui produit plus de nourriture que jamais,
90% des cas de sous-alimentation sont la conséquence de politiques ou d’absence de
politiques, ceci menant éventuellement à la marginalisation, à la croissance des
inégalités et à l’absence de justice sociale. 1832 Vu le caractère politique du problème
de la faim dans le monde, les partisans de la souveraineté alimentaire tentent de sortir
ce problème et ses causes du domaine technique pour les placer dans le domaine du
politique. Ils préconisent encore qu’une meilleure intégration des petits pays ans dans
les processus de décision politique permettra véritablement de progresser dans la lutte
contre la faim. 1833

1830
De SCHUTTER O. (dir.), L’économie politique de la faim : garantir le droit à l’alimentation dans un monde de
ressources rares, Leçon inaugural du Groupe ESA, Edition Groupe ESA, Angers, 2010, p. 25
1831
De SCHUTTER O. et DIOUFF J., « Combattre la faim, une responsabilité commune », Libération, le 16 novembre 2009,
texte disponible sur le site Internet : [Link]
commune_593760 (consulté le 28 février 2016)
1832
TELLER-PERON M., « Le droit à se nourrir », in S. Desgain et O. Zé (dir.), Nourrir la planète : comprendre la
souveraineté alimentaire, Bruxelles, Luc Pire, 2008, p. 57
1833
De SCHUTTER O., « La crise alimentaire et l’économie politique de la faim », in A. Zacharie (dir.), Refonder les
politiques de développement : les relations Nord-Sud dans un monde multipolaire, Bruxelles, La Muette, 2010, p. 4

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

B. La revalorisation du rôle de l’Etat en matière agroalimentaire


879. On peut constater qu’aujourd’hui l’Etat n’est plus le seul acteur engagé
de manière prépondérante dans la construction et le maintien des relations
internationales. 1834 Dès la fin de la seconde guerre mondiale, les organisations
internationales exercent des fonctions diverses dans le système international, dont
certaines ont acquis une autonomie croissante vis-à-vis de leurs Etats membres et
peuvent même imposer à ceux-ci des obligations juridiquement contraignantes. Très
récemment, de plus en plus des ONG et des mouvements sociaux apparaissent sur la
scène internationale et exercent des influences à différents niveaux sur la
gouvernance des affaires internationales.

880. Les partisans de la souveraineté alimentaire ont pu observer que l’érosion


de la souveraineté nationale des Etats en matière agroalimentaire est particulièrement
remarquable pendant les dernières décennies. Suite à leur intégration progressive dans
une économie globalisée, les Etats ont de moins en moins de pouvoir dans la
détermination des politiques agricoles et alimentaires, en raison de l’intervention de
plus en plus importante des institutions internationales à vocation économique telles
que l’OMC, le FMI et la Banque mondiale. 1835 En fait, de telle perte du contrôle
absolu des Etats sur les politiques agricoles et alimentaires est l’une des
conséquences du développement du mode actuel de production et de distribution
alimentaires. Ce modèle de développement agricole est axé essentiellement sur la
production destinée aux exportations vers les marchés externes et la dépendance
envers les importations pour assurer l’approvisionnement alimentaire sur les marchés
internes. En particulier, l’intégration du secteur agricole dans le régime commercial
multilatéral de l’OMC a pour effet de banaliser les spécificités des aliments et de la
production agricole, et de les soumettre à la logique marchande, selon laquelle les
aliments et les moyens de production constituent des biens strictement privés, des
marchandises comme les autres, gouvernés essentiellement par la loi du marché. 1836

FERCOT C., « La souveraineté alimentaire : l’alimentation au croisement de la politique et du droit », op. cit., pp. 286 –
1834

287
1835
ISSAOUI-MANSOURI K., « Souveraineté alimentaire : un concept en émergence », Revue Possibles, Vol. 34, n°1-2,
2010, p. 3
1836
PARE F., « Etat, bien commun et souveraineté alimentaire », Revue possibles, Vol. 34, n°1-2, 2010, p. 201

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Les interventions des Etats afin d’assurer la sécurité alimentaire pour leurs
populations étant ainsi restreintes, les responsabilités reposent désormais sur les
seules épaules des citoyens ou des entreprises privées, qui sont libres d’entreprendre
en tant que producteurs, transformateurs ou distributeurs et libres de consommer ce
qu’ils désirent au prix qu’ils désirent. 1837

881. Cependant, les agricultures et les systèmes alimentaires du monde sont


de nature extrêmement hétérogène, puisqu’ils sont conditionnés par des facteurs
exogènes très variées et incontrôlables, ainsi que des considérations nationales
légitimes sur les plans culturel, politique, sanitaire et social. Ce sont ces conditions
qui placent les agriculteurs de différents pays dans une situation commerciale très
inégale, voir intrinsèquement inéquitable sur le plan économique. Le modèle de
développement agricole et la mondialisation des échanges agricoles favorisent
évidemment les agricultures capitalisées et de monoculture à grande échelle, et
affaiblissent celles des pays en développement tout en exposant les agriculteurs à des
1838
conditions de concurrence désavantageuses. Ils ont également pour effet
d’exacerber la volatilité du prix des produits agricoles, de dégrader la biodiversité et
d’autres qualités de l’environnement nécessaires au maintien de la productivité
agricole, et d’écarter les citoyens du processus de détermination des politiques
agroalimentaires. 1839

882. Aux yeux des défenseurs de la souveraineté alimentaire, la stratégie


actuelle de gouvernance de la sécurité alimentaire est essentiellement fondée sur les
libertés des individus de consommer et d’entreprendre, alors que la sécurité
alimentaire d’un peuple relève du bien commun et d’une responsabilité publique.
Cette stratégie individualiste et marchande ne pourra pas résoudre durablement et
véritablement les problèmes engendrés par le système alimentaire actuellement
dominant, ni remédier de manière substantielle à la situation décevante de la sécurité
alimentaire. 1840 Comme l’a constaté F. Paré, coordonnateur de la Coalition pour la

1837
Ibid., p. 202
1838
ISSAOUI-MANSOURI K., « Souveraineté alimentaire : un concept en émergence », op. cit., p. 3
1839
PARE F., « Etat, bien commun et souveraineté alimentaire », op. cit., p. 203
1840
ISSAOUI-MANSOURI K., « Souveraineté alimentaire : un concept en émergence », op. cit., p. 3

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

souveraineté alimentaire, même si les citoyens et les entreprises privées peuvent, par
leurs choix individuels au titre d’une consommation responsable ou de leur
responsabilité sociale, contribuer à l’émergence de réalités souhaitables sur les plan s
sociaux et environnementaux, ils n’en sont pas les responsables ultimes, parce que le
bien commun est essentiellement « une responsabilité publique collective ». 1841

883. De plus, dans la mesure où il existe toujours une menace des sanctions
économiques susceptibles d’être imposées par le régime de règlement de différends
de l’OMC, on observe effectivement un déséquilibre entre la force du droit
économique et celle des droits de l’homme à une alimentation adéquate et saine. Il
paraît raisonnable que les Membres de l’OMC favorisent le droit au commerce en cas
de doute, car en cas d’échec la sanction sera certaine et économique. 1842 Donc le vrai
défi ne réside pas dans la création et la mise en œuvre de nouveaux droits individuels,
comme le droit des paysans, mais plutôt dans la restauration des capacités nationales
et du droit collectif des peuples et de leurs Etats aux fins de la réalisation de la
sécurité alimentaire. 1843

884. C’est exactement là qu’entre en scène la souveraineté alimentaire, c’est-


à-dire la responsabilité et la capacité des Etats, en tant que gardiens du bien commun,
de gouverner et suivre les activités des « opérateurs alimentaires ». Notamment
lorsque leur population n’est pas en mesure de manger à sa faim, les Etats ont
toujours un rôle incontournable à jouer. 1844 Ainsi, les Etats devraient pouvoir
renforcer leur gouvernance sur leur système alimentaire, tout en adoptant pleinement
et librement leurs propres politiques publiques agroalimentaires, notamment des
mesures de protection aux frontières, de manière à préserver un rapport normal et
légitime entre les producteurs agricoles et les consommateurs. 1845

1841
PARE F., « Pour la sécurité alimentaire, restaurer la capacité d’Etat à réguler les affaires alimenta ires – aperçu de
l’analyse de la Coalition pour l’identification d’un outil effectif de restauration politique », in F. Collart Dutilleul (dir.),
Penser une démocratie alimentaire, vol. I, INIDA, San José, Costa Rica, 2013, pp. 297 – 300
De SCHUTTER O., Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation : Mission auprès de l’Organisation
1842

mondiale du commerce, op. cit., pp. 18 – 19

PARE F., « Pour la sécurité alimentaire : restaurer la responsabilité d’Etat. Les besoins de la société civile : la
1843

souveraineté alimentaire au service de la sécurité alimentaire », Revue internationale de droit économique, n°4, 2012, p. 95
1844
Ibid., p. 90
1845
Ibid.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

885. Dans ce sens, on s’interroge sur la question de savoir s’il est possible que
les aliments et l’agriculture puissent bénéficier d’un accord-cadre autre que ceux de
l’OMC, parce que le domaine agricole porte une multifonctionnalité et ne devrait pas
être traité comme ayant exclusivement une valeur commerciale. 1846 Cette idée est en
effet inspirée de l’approche d’une convention internationale conclue sous l’égide de
l’UNESCO concernant les produits et les services culturels - la Convention sur la
protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles . 1847 Tendant à
assurer un équilibre essentiel entre la nature à la fois culturelle et économique des
biens et services culturels, cette convention permet aux Etats parties d’adopter des
mesures destinées à protéger et promouvoir la diversité des expressions cultur elle sur
leur territoire. Elle invite également les Etats parties à prendre en compte leurs
engagements dans la protection et la promotion de la diversité des expressions
culturelles, lorsqu’ils négocieront au sein d’autres forums internationaux tel que
l’OMC, sans subordonner l’un à l’autre. 18481849 Bien évidemment, il n’en demeure pas
moins que la mise en œuvre de ce genre de solution devra relever de nombreux
défis.1850

C. L’accent sur l’agriculture familiale

1846
PARENT G., La promotion et la protection de la diversité des pratiques et des produits agricoles , Québec, 2007, pp. 2 –
4
La Convention a été adoptée par la Conférence générale de l’UNESCO le 20 octobre 2005. Elle est entrée en vigueur le
1847

18 mars 2007 et 141 Etats l’avaient ratifiée le 20 janvier 2016.


Pour plus d’informations sur cette convention, voir le site officiel de l’UNESCO : [Link]
URL_ID=31038&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=[Link]#STATE_PARTIES (consulté le 20 mars 2016)
1848
Les dispositions de l’article 20 de la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des
expressions culturelles sont consacrées aux relations de la Convention avec les autres instruments internationaux. Elle s se
lisent comme suit :
« 1. les parties reconnaissent qu’elles doivent remplir de bonne foi leurs obligations en vertu de la présente
Convention et de tous les autres traités auxquels elles sont parties. Ainsi, sans subordonner cette Convention aux
autres traités,
(a) elles encouragent le soutien mutuel entre cette Convention et les autres traités auxquels elles sont parties ; et
(b) lorsqu’elles interprètent et appliquent les autres traités auxquels elles sont parties ou lorsqu’elles souscrivent à
d’autres obligations internationales, les Parties prennent en compte les dispositions pertinentes de la présente
Convention.
2. rien dans la présente Convention ne peut être interprété comme modifiant les droits et obligations des Parties au
titre d’autres traités auxquels elles sont parties ».
1849
Sur les relations de la Convention avec les autres instruments internationaux, voir BERNIER I., Les relations entre la
Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles et les a utres
instruments internationaux : l’émergence d’un nouvel équilibre entre le commerce et la culture , 2009, 24p.
1850
Sur ce sujet, voir PARENT G., La promotion et la protection de la diversité des pratiques et des produits agricoles , op.
cit., pp. 4 – 7

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

886. Promouvoir l’agriculture familiale constitue un élément clé des


revendications des défenseurs de la souveraineté alimentaire. Représentant la
principale forme d’organisation de l’agriculture à travers le monde, l’agriculture
familiale regroupe des types d’exploitations agricoles extrêmement hétérogènes, aussi
bien de toutes petites exploitations de subsistance en Afrique que de grandes
entreprises à vocation commerciale aux Etats-Unis ou en Australie. 1851 Elle désigne,
selon la définition proposée par la FAO, un mode d’organisation de l’agriculture dans
lequel la production agricole, forestière, halieutique, pastorale et aquacole est gérée et
exploitée par une famille et repose principalement sur la main-d’œuvre familiale.
Dans cette forme d’exploitation, la famille et la production évoluent ensemble et
remplissent des fonctions économiques, environnementales, sociales et culturelles. 1852
De façon générale, c’est par des liens organiques entre la famille et l’unité de
production et par le recours essentiellement au travail familial, que l’agriculture
familiale se distingue radicalement de l’exploitation agricole du type capitaliste qui
vise principalement la rentabilité du capital. 1853

887. Selon les derniers recensements de la FAO, parmi plus de 570 millions
d’exploitations agricoles dans le monde, 500 millions relèveraient de l’agriculture
familiale. De caractère très hétérogènes, les exploitations familiales occupent au total
de 70% à 80% des terres agricoles et 40% des actifs dans le monde. Même si elle

1851
Selon les derniers recensements de la FAO, parmi les quelque 570 millions d’exploitations agricoles dans le monde, 500
millions relèveraient de l’agriculture familiale. Les exploitations familiales comptent donc plus de 90% des exploitations
agricoles sur la planète. FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture : ouvrir l’agriculture familiale à
l’innovation, Rome, 2014, pp. 9 – 10
1852
Faisant souvent l’objet de débats sur la sécurité alimentaire et le développement rural, la no tion d’agriculture familiale
reste imprécise. Jusqu’à ce jour, on n’est pas encore parvenu à un consensus sur la question de savoir ce qui constitue
exactement des exploitations familiales, du fait de leur très grande diversité et de la complexité de leurs moyens de
subsistance. De nombreuses définitions s’appuient sur des éléments ayant trait à la propriété et à la gestion, à l’utilisatio n de
la main-d’œuvre et à la superficie ou à la dimension économique. A des fins du présent travail, nous citons la défi nition
donnée par la FAO dans le cadre de l’Année internationale de l’agriculture familiale :
« l’agriculture familiale englobe toutes les activités agricoles reposant sur la famille, en relation avec de nombreux
aspects du développement rural. L’agriculture familiale permet d’organiser la production agricole, forestière,
halieutique, pastoral ou aquacole qui, sous la gestion d’une famille, repose principalement sur la main -d’œuvre
familiale, aussi bien les hommes que les femmes ».
Ibid., p. 9
1853
Souvent, ces liens organiques se matérialisent i) par l’inclusion du capital d’exploitation dans le patrimoine familial et ii )
par la combinaison de logiques domestiques et d’exploitation, marchandes et non marchandes, dans les processus
d’allocation du travail familial et de sa rémunération, ainsi que dans les choix de répartition des produits entre
consommations finales, consommations intermédiaires, investissement et accumulation. Pour une analyse détaillée sur ce
sujet, voir CIRAD, Les agricultures familiales du monde : définitions, contributions et politiques publiques, Rapport
d’expertise réalisé sous contrat n°AFD/STR/RCH/REC/2012 -MCT-001 entre l’AFD et le Cirad intitulé « Etude sur la
contribution de l’agriculture familiale à la sécurité alimentaire », Montpellier, 2013, pp. 10 – 12

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

n’approvisionne que faiblement le marché international, l’agriculture familiale


produit plus de 80% des denrées alimentaires mondiales en termes de valeur. 1854
Néanmoins, l’agriculture familiale souffre depuis longtemps d’une image négative
aux yeux des décideurs politiques en raison de sa « faible productivité ». Le manque
de reconnaissance des gouvernements en ce qui concerne les potentialités de
l’agriculture familiale en termes d’un développement durable des milieux ruraux,
conduit à un délaissement de cette forme d’agriculture sur le terrain de la stratégie
nationale de bon nombre de pays en développement. Elle est ainsi soumise à des
politiques nationales défavorables par rapport aux autres formes d’agriculture. 1855
Faute d’accès aux ressources productives comme aux ressources publiques, elle
demeure toujours vulnérable face à l’instabilité des prix, à la spéculation financière et
aux crises climatiques et économiques, et se voit davantage fragilisée par la
mondialisation. 1856

888. C’est en ce sens que le concept de la souveraineté alimentaire intervient


et s’oppose aux politiques agricoles néolibérales, tout en mettant en avant le rôle
prépondérant que l’agriculture familiale et paysanne peut jouer pour nourrir la planète
et lutter contre la faim et la malnutrition. Ainsi, les organisations de défense de la
souveraineté alimentaire, telles que Via Campesina, revendiquent fortement de mettre
en œuvres des politiques, nationales ainsi que internationales, visant à valoriser et
soutenir le développement de cette forme d’agriculture à plus grande échelle. Selon
eux, le système alimentaire industriel ne pourrait plus assurer « un approvisionnement
en nourriture saine et de qualité », et qu’il entraîne la circulation des aliments
« depuis des zones où sévissent de la pauvreté et la faim, vers les zones riches et
1857
abondantes ». L’agriculture familiale, quant à elle, s’oppose à la forme
d’agriculture mécanisée, qui est développée sur de grandes surfaces et repose sur les

1854
FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture : ouvrir l’agriculture familiale à l’innovation, op. cit.,
pp. 10 – 11
1855
Coordination SUD a observé une inégalité dans l’accès aux ressource s publiques entre les agricultures familiales et
d’autres formes d’agricultures de type capitaliste dans la plupart des pays en développement. Coordination SUD, Défendre
les agricultures familiales : lesquelles, pourquoi ?, Résultats des travaux et du séminaire organisé par la Commission
agriculture et alimentation de Coordination SUD, Paris, 11 décembre 2007, p. 5

Sur les menaces pesant sur les agricultures familiales, voir LAPLANTE M., L’agriculture familiale, Avis du Conseil
1856

économique social et environnemental, Journal officiel de la République française, Mandature 2010 -2015, Séance du 9
décembre 2014, pp. 19 – 21
1857
CIRAD, Les agricultures familiales du monde : définitions, contributions et politiques publiques, op. cit., p. 41

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

activités des agro-entreprises caractérisées par un recours important aux capitaux et


au foncier. Elle tente de baser les activités sociales et économiques liées à
l’exploitation agricole sur les structures de la famille et les conditions locales telles
que les terroirs et le groupe d’appartenance. Elle ne fonctionne pas selon une logique
capitaliste de maximation des profits, mais selon une rationalité de recherche avant
tout à assurer la reproduction des moyens de subsistances et des revenus de la famille.
Elle donne la priorité aux économies et aux marchés locaux et nationaux, et fait
primer une agriculture paysanne et familiale et une distribution et une consommation
alimentaires basées sur la durabilité environnementale, sociale et économique. 1858

889. Ainsi, les politiques visant à protéger et à soutenir l’agriculture familiale,


doivent permettre à valoriser ses différents atouts et capacités dans le relèvement de
multiples défis liés au développement d’une agriculture durable qui s’adapte au
contexte actuel mondialisé. 1859 Selon Coordination SUD, il s’agit précisément des
capacités de

« maintenir ou créer des emplois, et de maintenir des jeunes ruraux sur leur
territoire, voire absorber des jeunes qui arrivent sur le marché du travail ; gérer
le risque et s’adapter ; lutter contre la pauvreté et l’inégalité ; produire
suffisamment pour assurer la souveraineté (alimentaire) locale et
approvisionner les marchés locaux ; contribuer à la croissance économique,
aux exportations et rentrées de devises ; être compétitif dans le cadre de la
mondialisation, tant pour les marchés d’export que pour résister à la
concurrence des importations ; préserver les ressources naturelles et la
biodiversité, préserver l’environnement ; maintenir des spécificités culturelles
sur les territoires ruraux, considérées aujourd’hui comme des patrimoines ;
contribuer à des processus de développement local et au maintien de territoires
ruraux “vivants” et entretenus ». 1860

KROLL J.-C., « Agriculture, fournisseurs, filières : les implications politiques d’une régulation des échanges », in E.
1858

Pisani (dir.), Une politique mondiale pour nourrir le monde, Heidelberg, Springer, 2007, p. 39
1859
DOUSSIN J.-P., « Souveraineté alimentaire et agriculture familiale – Réflexions autour d’une démarche volontaire de
renforcement de capacité des organisations de producteurs : le commerce équitable », in F. Collart Dutilleul et T. Bréger
(dir.), Penser une démocratie alimentaire, Vol. 1, Inida, Costa Rica, 2013, p. 319
1860
Coordination SUD, Défendre les agricultures familiales : lesquelles, pourquoi ?, op. cit., pp. 7 – 8

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

890. Les revendications des défenseurs de la souveraineté alimentaire


relatives à l’agriculture familiale ne sont pas sans écho sur la scène politique
1861
internationale. Notamment, en proclament 2014 l’«Année internationale de
l’agriculture familiale », l’ONU a reconnu officiellement la contribution significative
de l’agriculture familiale à l’éradication de la faim et de la pauvreté, à l’amélioration
de la sécurité alimentaire, de la nutrition et des moyens d’existence, à la gestion des
ressources naturelles, à la protection de l’environnement et au développement
durable, notamment dans les zones rurales. Elle a également exprimé sa volonté de
prendre en compte l’agriculture familiale dans le cadre des stratégies internationales
et la capacité des agricultures familiales à répondre aux urgences alimentaires,
sociales et écologiques. Désormais, l’agriculture familiale est remise au cœur des
politiques agricoles, environnementales et sociales dans les programmes d’actions
nationaux.1862 C’est dans cette ambiance, que la FAO a consacré en 2015 son entière
étude annuelle à ce thème, en fournissant la première estimation globale des
exploitations agricoles familiales à travers le monde et les premières propositions
politiques visant à valoriser amplement le potentiel de cette forme d’agriculture. 1863

Paragraphe 2 – Les implications de la souveraineté alimentaire dans une


gouvernance coordonnée de la production vivrière et du commerce
agricole

891. Comme l’a révélé précédemment le présent travail, la définition de la


sécurité alimentaire illustre clairement que la société internationale a opté pour une
vision technique dans le traitement du problème de la faim dans le monde. Cette
vision favorisait l’adoption des stratégies internationales centrées sur deux solutions

1861
Par exemple, dans son Rapport sur le développement dans le monde de 2008, la Banque mondiale à souligné que, dans les
régions rurales où est connu un taux élevé de pauvreté, l’amélioration de la productivité agricole des petits exploitants
familiaux et le renforcement de leur viabilité peuvent avoir une incidence spectaculaire sur la réductio n de la pauvreté, de la
sous-alimentation et de la malnutrition. Banque mondiale, Rapport sur le développement dans le monde 2008 : l’agriculture
au service du développement, op. cit., p. 12
La dernière étude de la FAO sur l’état de l’insécurité alimentaire dans le monde a consacré une section spéciale à la
contribution de l’agriculture familiale et de la petite agriculture à la sécurité alimentaire et la nutrition. FAO, L’état de
l’insécurité alimentaire dans le monde : objectifs internationaux 2015 de réduction de la faim : des progrès inégaux, op. cit.,
pp. 33 – 35
1862
Pour les informations détaillées sur l’Année internationale de l’agriculture familiale, voir le site Internet :
[Link] (consulté le 14 juin 2017)
FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture : ouvrir l’agriculture familiale à l’innovation, op. cit.,
1863

183p.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

de nature technique, qui sont d’ailleurs largement influencées par l’esprit


néolibérale. 1864 Il s’agit, d’un côté, de l’augmentation de la production agricole
mondiale afin d’améliorer la disponibilité physique des denrées alimentaires et,
d’autre côté, de la promotion de libre circulation des produits agricoles visant à
favoriser l’accès à ces produits vivriers. On espérait que l’établissement et le bon
fonctionnement d’un marché mondial des produits agricoles permettraient de combler
les déficits alimentaires dans les pays en développement.1865

892. C’est dans ces circonstances que les programmes d’ajustement structurel
ont été imposés aux nombreux pays en développement et que le secteur agricole a été
soumis aux règles multilatérales régissant le commerce international . Les politiques
internationales ainsi mises en place ont eu pour conséquence de contraindre les pays
en développement de suivre la voie de la « marchandisation des ressources
agricoles ». 1866 Ces ressources sont désormais traitées plutôt comme des biens
destinés aux échanges mondialisés, que comme des biens spécifiques du fait qu’ils
sont nécessaires à la vie humaine. La production et l’exploitation des produits
agricoles ont été ainsi dissociées des demandes locales et soumises aux forces du
marché, force qui étaient considérées comme créant par elles-mêmes « une
dynamique de redistribution propice à la réalisation de l’objectif de sécurité
alimentaire ». 1867

893. L’émergence de la notion de souveraineté alimentaire et les mobilisations


collectives transnationales autour de ce thème sont venues remettre en question la
capacité d’un système de commerce agricole organisé dans un esprit néolibérale afin
de répondre à la complexité des enjeux agricoles et alimentaires. En effet, les
organisations de défense de la souveraineté alimentaire ont vivement critiqué la
libéralisation et la globalisation du commerce comme faisant partie des causes ayant
contribué à l’exacerbation de la pauvreté et de la faim. Ont été particulièrement

1864
THIVET D., « Des paysans contre la faim : la « souveraineté alimentaire », naissance d’une cause paysanne
transnationale », op. cit., p. 71

HRABANSKI M., « Souveraineté alimentaire : mobilisations collectives agricoles et instrumentalisations multiples d’un
1865

concept transnational », op. cit., pp. 153 – 154


1866
BREGER T. et PARE F., « Souveraineté alimentaire », op. cit., p. 637
1867
Ibid.

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

touchés la plupart de pays en développement, dont le choix d’un modèle de


développement agricole fondé sur la spécialisation et les exportations d’un nombre
limité des cultures de rente réduit considérablement la production vivrière locale et
subordonne directement leurs enjeux alimentaires aux fluctuations des cours
internationaux. En plus, les concurrences déloyales pratiquées par les pays
développés exportateurs des produits agricoles dégradent encore les termes de
l’échange au détriment des agriculteurs des pays en développement, et affaiblissent
ainsi leur position financière et leur capacité à se procurer les nourritures
indispensables pour leur vie quotidienne. 1868 C’est exactement en réponse à ces effets
nuisibles du libre-échange sur la sécurité alimentaire, que les mouvements paysans
transnationaux et les OSC s’efforcent de promouvoir le concept de « souveraineté
alimentaire » dans les débats publics comme nouvelle approche stratégique pour
réorienter les politiques agricoles et alimentaires.

894. En cela, les défenseurs de la souveraineté alimentaire viennent dénoncer


l’instauration d’un marché mondial, libéral et concurrentiel, des produits agricoles.
Ils souhaitent que l’action centrale en faveur de la sécurité alimentaire repose sur le
développement des capacités agricoles des pays les moins avancés, qui constituent les
principales victimes de la sous-alimentation, et non sur l’augmentation de la
productivité et des volumes de production des pays exportateurs des denrées
alimentaires. Dans cette optique, il faut rompre avec la libéralisation des marchés
agricoles et garantir un prix rémunérateur aux agriculteurs grâce à l’instauration d’un
marché interne. Les mesures mises en place pour soutenir un tel marché interne

1868
Lors du Sommet mondial de l’alimentation, les ONG/OSC ont déjà critiqué le caractère déloyal du soutien aux
exportations : « les exportations subventionnées, les prix artificiellement bas, le dumping constant, et même certains
programmes d’aide alimentaire, augmentent l’insécurité alimentaire et rendent les population s dépendantes des denrées
alimentaires qu’elles ne sont pas en mesure de produire ». Forum des ONG/OSC, Une déclaration du forum des ONG
adressée au Sommet mondial de l’alimentation, Sommet mondial de l’alimentation, Rome, le 17 novembre 1996, texte
disponible sur le site Internet : [Link] (consulté le 30 janvier 2016)
Plus tard, elles ont proclamé que « la libéralisation et la globalisation du commerce, les p olitiques d’ajustement structurel,
l’absence de contrôle des FMN qui a abouti à une concentration sauvage des ressources et des processus de production ont
aggravé la pauvreté et la faim […]détruit les sociétés rurales et les systèmes de production vivrièr es […] ». Forum des
ONG/OSC pour la souveraineté alimentaire, « La souveraineté alimentaire un droit pour tous » & « Déclaration finale »,
Sommet mondiale de l’alimentation, Rome, 8 – 13 juin 2002, cité par LAROCHE DUPRAZ C. et POSTOLLE A., Le concept
de souveraineté alimentaire est-il incompatible avec les négociations agricoles à l’OMC, op. cit., p. 9

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

doivent également viser à interdire l’exportation à bas prix des produits agricoles sur
d’autres marchés. 1869

895. De façon intéressante, malgré toutes les oppositions à la libéralisation du


commerce agricole, le concept de souveraineté alimentaire est présenté par ses
promoteurs comme compatible avec la mondialisation, dans le but d’éviter sa
marginalisation idéologique et sectorielle. 1870 Ils ont souligné à plusieurs occasions
que la souveraineté alimentaire ne signifie pas le refus des échanges et ne propose pas
une réforme sectorielle « destinées à ne bénéficier qu’aux producteurs d’aliments ».
Ce concept implique plutôt une subordination des politiques commerciales au droit
des peuples à avoir une production saine, sûre et écologiquement durable. Il se
présente comme une proposition alternative permettant de répondre aux besoins des
sociétés dans leur ensemble. 1871

896. Donc, prôner la souveraineté alimentaire ne veut pas dire refuser les
échanges. Ce concept reconnaît en revanche le rôle positif que pourrait jouer le
commerce agricole, dans la mesure où les politiques commerciales sont définies de
manière à respecter les droits des populations à une certaine autonomie dans la
détermination des politiques agroalimentaires qui leur conviennent. Dans cette
optique, devrait être modifié le régime actuel du commerce agricole tel qu’il est
maintenu dans le cadre de l’OMC, du fait qu’il dépend de manière excessive des
forces du marché, et laisse aux puissantes sociétés transnationales le soin de
déterminer la façon d’organiser la production et la commercialisation des denrées
vivrières.

897. A l’opposé, les promoteurs de la souveraineté alimentaire soutiennent


que les politiques commerciales à mettre en œuvre devraient « garantir des prix
rémunérateurs corrects pour tous les agriculteurs et pêcheurs ; appliquer le droit de
protéger les marchés intérieurs des importations à bas prix ; réglementer la production

HRABANSKI M., « Souveraineté alimentaire : mobilisations collectives agricoles et instrumentalisations multiples d’un
1869

concept transnational », op. cit., pp. 153 – 154


1870
LAROCHE DUPRAZ C. et POSTOLLE A., Le concept de souveraineté alimentaire est-il incompatible avec les
négociations agricoles à l’OMC, op. cit., 9p.
1871
Comité international de planification des ONG/OSC pour la souveraineté alimentaire (CIP), « Contribution spéciale des
organisations et des mouvements sociaux à la situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2005 », op. cit., p. 120

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

sur le marché intérieur afin d’éviter la création d’excédents ; mettre fin à toutes les
aides, directes et indirectes, à l’exportation ; supprimer progressivement les
subventions à la production qui encouragent une agriculture non durables, des
régimes fonciers inéquitables et des pratiques de pêche destructives ; et soutenir des
programmes de réforme agraire intégrés, notamment des pratiques d’agriculture et de
pêche durables ». 1872 Les politiques commerciales ainsi formulées visent, d’une part,
à mettre en place une protection efficace au profit des marchés intérieurs, comme
réponse au démantèlement des droits de douane et des politiques de soutien interne
imposé par l’Accord sur l’agriculture. D’autre part, elles cherchent à corriger les
conditions de concurrence des exportations, en éliminant les subventions aux
exportations qui déstructurent les cultures vivrières locales dans les pays en
développement.

898. Quels que soient les instruments adoptés pour mettre en œuvre des
politiques, l’idée essentielle est que l’agriculture et l’alimentation sont fondamentales
pour toutes les populations, à la fois pour la production et l’approvisionnements des
denrées alimentaires adéquates et saines, et en tant qu’éléments de base pour la bonne
santé des communautés ou la qualité des cultures et de l’environnement. C’est pour
cette raison que les règles régissant le commerce agricole ne doivent pas primer les
objectifs commerciaux sur les impératifs locaux et nationaux en matière sociale,
environnementale, culturelle et de développement. Il faut accorder la priorité aux
aliments de qualité, sains, naturels et abordables, ainsi qu’aux produits de subsistance
culturellement appropriés et destinés aux marchés locaux, nationaux et régionaux. 1873
Dans ce sens, il faut réserver à chaque Etat un espace discrétionnaire suffisamment
large, lui en permettant d’exercer une intervention efficace dans l’organisation de la
production et de la commercialisation des produits alimentaires, même dans la
protection des marchés internes, afin de répondre avant tout aux besoins vivriers de
son peuple.1874

1872
Ibid., p. 121
1873
Ibid.
1874
BREGER T. et PARE F., « Souveraineté alimentaire », op. cit., p. 637

- 568 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

899. Au stade présent, le réel défi auquel fait face la communauté


internationale consiste à réaménager dans son ensemble le cadre réglementaire
gouvernant les échanges internationaux. Le nouveau cadre devrait intégrer
l’importance du rôle de l’agriculture en termes écologiques, sociaux, de d roits
humains et d’éradication de la pauvreté. Cela signifie avant tout un traitement spécial
du secteur agricole au sein de l’OMC. 1875

1875
CHARLIER S. et WARNOTTE G. (dir.), La souveraineté alimentaire : regards croisés, Louvain-la-Neuve, Presses
universitaires de Louvain, 2007, p. 16

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

CONCLUTION DU TITRE II

900. La situation alimentaire mondiale restant toujours très précaire, la


communauté internationale a recentré l’attention sur la contribution que l’agriculture
pourrait apporter à la réduction de la pauvreté, au développement rural et à la
promotion de sécurité alimentaire. Encourager le développement agricole, notamment
dans les pays victimes de la sous-alimentation chronique, est retourné au cœur des
stratégies internationales en matière de sécurité alimentaire. On envisage ainsi une
réorientation des politiques internationales vers la direction en faveur de
l’augmentation des soutiens publics dans le secteur agroalimentaire, de la
stabilisation des marchés internes, et du renforcement des protections sociales pour
les groupes sociaux vulnérables. Cela nécessite une intégration effective des
préoccupations alimentations dans l’élaboration et la mise en œuvre des normes
juridiques régissant le fonctionnement du marché mondial des produits agricoles. A
ce propos, le présent travail tente de recenser les efforts investis par différents acteurs
internationaux dans la recherche des possibles approches conceptuelles, selon
lesquelles l’encadrement juridique du commerce agricole multilatéral sera redéfini de
façon à permettre une cohabitation harmonieuse, voire un soutien mutuel, avec les
politiques agricoles adoptées par les Membres de l’OMC pour renforcer leur sécurité
alimentaire nationale.

901. Au sein de l’OMC, les tentatives visant à une meilleure prise en compte
des préoccupations alimentaires dans l’ordre commercial, se sont concrétisées par
l’incorporation directe des éléments essentiels de la notion « multifonctionnalité de
l’agriculture » dans les dispositions pertinentes du projet de révision de l’Accord sur
l’agriculture. En mettant l’accent sur la spécificité de la production agricole et les
fonctions particulières que l’agriculture peut remplir dans le développem ent d’une
société, la notion de multifonctionnalité de l’agriculture permet de légitimer
l’intervention du pouvoir public dans les échanges agricoles pour remédier à la
défaillance du marché.

902. Dans ce sens, les négociateurs du Cycle de Doha ont proposé des
nouveaux arrangements en matière d’accès au marché, afin de réserver aux Membres
de l’OMC une certaine marge de manœuvre dans la protection de la production

- 570 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

agricole locale et la préservation de la stabilité des marchés internes. Les propositions


relatives au soutien agricole au titre de l’multifonctionnalité de l’agriculture, ont tenté
de créer des nouvelles flexibilités pour faciliter aux pays en développement la mise
en œuvre des politiques agricoles visant à stimuler la production locale, d’amélior er
l’efficacité du système d’administration de l’aide alimentaire, et de réglementer les
activités des ECE tout en connaissant leur rôle central dans l’assurance des
approvisionnements alimentaires. Or, à cause d’une importance cruciale des enjeux
engagés dans les négociations relatives à l’agriculture et d’une forte hétérogénéité des
objectifs poursuivis par les Membres de l’OMC, les négociateurs n’ont pas réussi à
boucler les discussions pour déterminer les paramètres fondamentaux de ces
arrangements. Les négociations du Cycle de Doha demeurant dans l’impasse jusqu’à
ce jour, la révision du régime actuel du commerce agricole en faveur d’une meilleure
prise en compte des préoccupations alimentaires ne pourra pas être réalisée dans un
futur proche.

903. Même dans le cas où l’on peut envisager la conclusion du Cycle de


Doha, une simple révision de certains aspects techniques du régime actuel du
commerce agricole, au travers l’adoption du concept « multifonctionnalité de
l’agriculture » dans les nouvelles disciplines, telles qu’elles sont proposées lors des
dernières négociations multilatérales, ne suffit pas à permettre une intégration
cohérente des impératifs alimentaires dans l’ordre commercial. Dans la mesure où le
néolibéralisme continue à diriger les négociations du Cycle de Doha, les enjeux
commerciaux l’emporteront toujours sur le terrain de jeu, et la sécurité alimentaire ne
connaîtra qu’un statut secondaire dans le système juridique du commerce
international.

904. Dans ces circonstances, il nous paraît nécessaire que les discussions au
sein de l’OMC afin de poursuivre la réforme des politiques agricoles ressortent des
réflexions actuelles basées principalement sur les droits de douane et les soutiens
agricoles. Une approche du commerce agricole fondé sur le droit à l’alimentation vise
que les politiques internationales du commerce agricole soient réexaminées et ensuite
réorientées de sorte à permettre une cohabitation harmonieuse entre enjeux
commerciaux et impératifs alimentaires. A cette fin, les Membres de l’OMC doivent

- 571 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

réévaluer les impacts des politiques commerciales en vigueur sur la sécurité


alimentaire, notamment sur celle des pays menacés par la sous-alimentation
chronique. Une attention particulière doit être accordée aux intérêts des groupes
oubliés ou marginalisés par le mouvement global de libre-échange. De cette façon, les
Membres peuvent réformer leurs propres politiques agricoles et commerciales dans le
but d’établir et de maintenir un équilibre d’intérêts entre différents domaines aussi
bien sur le plan temporel que sur le plan spatial.

905. D’un point de vue du droit à l’alimentation, les règles commerciales de


l’OMC pourraient contribuer immédiatement à la promotion de sécurité alimentaire
de ses Membres, si elles leur permettent de prendre des mesures efficaces afin de
garantir une protection sociale au profit des groupes touchés par la faim et de détenir
des stocks publics pour atténuer la pénurie alimentaire. A long terme, dans le but de
limiter la dépendance excessive de certains Membres de l’OMC envers le marché
mondial pour garantir la sécurité alimentaire, le droit de l’OMC doit laisser à ces
Membres une marge de manœuvre assez large, pour qu’ils puissent adopter des
politiques nationales encourageant les financements publics dans le secteur agricole
pour renforcer la productivité nationale, ainsi que les politiques nationales visant à
maintenir un marché interne ordonné de produits alimentaires.

906. D’ailleurs, la notion de souveraineté alimentaire est fortement prônée par


les mouvements altermondialistes au sein de différents forums internationaux en tant
qu’approche révolutionnaire pour réexaminer les rapports entre sécurité alimentaire et
commerce international. Les débats animés autour de ce thème sont allés si loin que
l’on remet en cause la vrai contribution que la libéralisation du commerce
international des produits agricoles pourrait apporter au renforcement de la sécurité
alimentaire mondiale. Surtout, les règles de l’OMC relatives au commerce agricole
sont critiquées comme ayant strictement encadré l’autonomie des Membres dans
l’élaboration des politiques nationales, et ainsi restreint leur souveraineté nationale
dans l’organisation des activités agricoles.

907. Ayant revendiqué une autonomie collective des peuples dans la prise de
décisions politiques en matière agroalimentaire, la notion de souveraineté alimentaire
a été adoptée dans certains législations nationales et stratégies régionales relatives au

- 572 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

développement agricole. Cette notion ne connaît pourtant pas sa propre existence


dans le droit international positif, du fait que la société internationale n’a pas pu
jusqu’à ce jour formuler une vision commune du problème alimentaire mondial
autour de la souveraineté alimentaire. Malgré ce fait, l’approche fondée sur la
souveraineté alimentaire peut toujours contribuer à la réalisation d’une gouvernance
globale plus coordonnée pour la sécurité alimentaire, en permettant de repositionner
les enjeux alimentaires au cœur des politiques commerciales, et de sauvegarder à
chaque Etat une autonomie suffisante pour organiser la production agricole locale et
le fonctionnement des marchés internes de sorte à pouvoir répondre aux besoins
vivriers de son peuple.

- 573 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

CONCLUSION GENERALE

908. Vu l’état toujours très inquiétant de la sécurité alimentaire du monde


d’aujourd’hui, force est de constater que l’énorme effort que les Etats ont déployé,
individuellement et collectivement, dans la lutte internationale contre la faim depuis
le Sommet mondial de l’alimentation de 1996, n’a pas pu faire sortir de la misère une
proportion significative de populations sous-alimentées. Il nous paraît que la faim
dans le monde gagne de nouveau du terrain. Si les régions les plus menacées par la
faim sont perturbées par la recrudescence des conflits armés et les bouleversements
climatiques, la sécurité alimentaire dans d’autres régions s’est détériorée à cause des
ralentissements économiques qui limitent l’accès des pauvres à la nourriture. 1876

909. Etant donné que les niveaux de sous-alimentation et de pauvreté reculent


à un rythme nettement plus lent depuis 2010, les chefs d’Etat se sont rassemblés au
sein de l’ONU en septembre 2015 et engagés à atteindre les Objectifs de
développement durable (ODD). Etant élaborés dans le cadre du Programme de
développement durable à l’horizon 2030, ces objectifs sont au nombre de dix-sept et
cherchent, ambitieusement, à mettre à fin toutes formes de pauvreté et de faim, à
combattre l’inégalité et à s’attaquer aux changements climatiques. En particulier,
l’Objectif deux vise spécifiquement à atteindre à une « faim zéro » d’ici à 2030. A
cette fin, les efforts seront mobilisés à tous les niveaux pour éliminer l a faim et toutes
les formes de malnutrition, doubler la productivité agricole et les revenus des petits
producteurs alimentaires, et assurer la viabilité des systèmes de production agricole.
Les chefs d’Etat sont ainsi convenus que la coopération internationale doit être
renforcée et les politiques adoptées dans le cadre du Programme de développement
durable doivent faciliter l’augmentation des investissements dans le secteur agricole
des pays en développement afin d’améliorer leur productivité agricole, la correction
et la prévention des distorsions commerciales sur les marchés agricoles mondiaux, et

1876
FAO, L’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde : renforcer la résilience pour favoriser la paix et
la sécurité alimentaire, op. cit., p. 2

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

la mise en œuvre des mesures capables de garantir le bon fonctionnement des


marchés des denrées alimentaires. 1877 Cela nécessite un changement profond du
système mondial d’alimentation et d’agriculture, notamment une réforme radicale du
régime juridique encadrant la production et la commercialisation des produits
agricoles.

910. Ayant subi une sévère fragmentation et un manque de force


contraignante, le droit international positif n’a pas pu diriger de façon efficace les
actions gouvernementales en faveur de l’amélioration de sécurité alimentaire
mondiale. Notamment, le droit de l’OMC, en promouvant la mondialisation du
commerce agricole selon les théories néolibéralistes, a largement limité les
possibilités pour les Membres de réaliser leur sécurité alimentaire nationale.
Concrètement, en ce qui concerne l’approvisionnement stable et durable des denrées
alimentaires, l’Accord sur l’agriculture maintient un modèle problématique de
production et de circulation internationale des produits agricoles, et concrétise ainsi
la vulnérabilité des pays importateurs nets des aliments et des pays les moins avancés
vis-à-vis de la fluctuation du marché agricole mondial. Quant à la sécurit é sanitaire
des aliments, l’Accord sur l’application des mesures sanitaires et phytosanitaires a été
élaboré afin d’équilibrer l’exigence de libéraliser le commerce et l’impératif de
chaque Membre d’assurer l’innocuité de la nourriture de son peuple. En adopta nt une
approche strictement scientifique, il ne laisse que peu d’autonomie aux Membres pour
réagir efficacement à l’encontre des risques alimentaires. En outre, la réforme du
commerce agricole dans le cadre du Cycle de Doha est toujours poursuivie sous
l’influence du néolibéralisme, et ne touche pas les piliers fondamentaux de l’Accord
sur l’agriculture. La révision proposée par les négociateurs du Cycle de Doha au titre
de la prise en compte des « considérations non commerciales », porte uniquement sur
certains aspects techniques représetant des intérêts secondaires, qui ne permettent
guerre une amélioration substantielle des moyens de subsistance au profit des
Membres en déficit alimentaire.

ONU, Assemblée générale, Résolution adoptée par l’Assemblée générale le 1 er septembre 2015 : Projet de document final
1877

du Sommet des Nations Unies consacré à l’adoption du programme de développement pour l’après -2015, A/RES69/315, 15
septembre 2015, pp. 16 – 17

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911. En privilégiant systématiquement les intérêts commerciaux au détriment


des besoins vivriers, le droit de l’OMC manifeste une inadaptation évidente à
l’impératif de mettre à la disposition de ses Membres des moyens efficaces pour faire
face au problème alimentaire. Dans un contexte où l’élimination de la faim remonte
au top de la liste de tâches à remplir par l’ensemble de la communauté internationale,
il paraît raisonnable que tout arrangement politique qui positionne la sécurité
alimentaire comme objectif de valeur secondaire n’est plus admissible. C’est pour
cette raison que les négociations du Cycle de Doha restent toujours dans l’impasse.
On n’accepte plus un régime international qui tolère la persistance de la faim et de la
pauvreté, et revendique de plus en plus fortement la réalisation du droit à
l’alimentation pour tout le monde, ainsi que l’autonomie souveraine dans la
détermination des politiques nationales en matière agroalimentaire.

912. Certes, il sera irréaliste de croire que le problème de sous-alimentation


soit résolu de manière satisfaisante dans le cadre d’un forum international dont le
mandat est étroitement concentré sur la régulation du commerce international. Or, si
les dirigeants du monde sont sérieux sur la réalisation des Objectifs de
développement durable, il faut que les politiques commerciales internationales soient
bien reformulées pour que les besoins vivriers des Membres de l’OMC puissent être
satisfaits. Si les négociations du Cycle de Doha ne parviennent pas finalement à
produire des nouvelles normes qui assurent pour la sécurité alimentaire une place « au
sommet du système commercial international », tel qu’il a été préconisé par O. de
Schutter, elles doivent au minimum réviser les règles existantes des accords
pertinants, de façon à promouvoir les valeurs fondamentales telles que solidarité,
équité et respect de diversité. 1878 Faute de cela, le système actuel d’échanges
multilatéraux risque de perdre sa légitimité et sa crédibilité.

Dans son œuvre, F. Snyder a énuméré trois valeurs principales sur lesquelles devrait fonder une bonne norme juridique de
1878

sécurité alimentaire internationale, à savoir solidarité, équité et respect de diversité. SNYDER F., International Food Safety
and Global Pluralism, Bruxelles, Bruylant, 2004, p. 19

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concernant les effets négatifs possibles du programme de réforme sur les pays les
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Journal officiel de l’Union européenne, 17 avril 2001, L106/1, 38p.
- Règlement (CE) n° 1829/2003 du Parlement européen et du Conseil du 22
septembre 203 concernant les denrées alimentaires et les aliments pour
animaux génétiquement modifiés, Journal officiel de l’Union européenne, 18
octobre 2003, L268/1, 23p.
- Règlement (CE) n° 1830/2003 du Parlement européen et du Conseil du 22
septembre 2003 concernant la traçabilité et l’étiquetage des organismes
génétiquement modifiés et la traçabilité des produits destinés à l’alimentation
humaine ou animale produits à partir d’organismes génétiquement modifiés, et
modifiant la directive 2001/18/CE, Journal officiel de l’Union européenne, 18
octobre 2003, L268/24, 5p.
- Règlement 178/2002 du 28 janvier 2002

IX. Jurisprudence:

CJCE
Firma Max Neumann c. Hauptzollant Hof/Saale, Arrêt du 13 décembre 1967, Aff.
17/67, Rec. XIII, pp. 573 – 594
Commission c. Allemagne, Manquement – « Loi de pureté » pour la bière, Arrêt du 12
mars 1987, Affaire 178/84, 16p.
CPJI

- 637 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Oscar Chinn, arrêt du 12 décembre 1934, série A/B, n°63, pp. 65 – 90

CIJ
Plates-formes pétrolière (Iran- Etats Unis d’Amérique), exceptions préliminaires,
arrêt du 12 décembre 1996, 41p.

GATT
Etats-Unis – Restrictions à l’importation des produits laitiers, Résolutions adoptées
par les parties contractantes le 26 octobre 1951 et le 8 novembre 1952, BISD II/16,
1S/31, 2S/28

France – Mesures d’encouragement appliqué à l’exportation du blé et de la farine,


Rapport de Conciliation adopté le 21 novembre 1958, L/924 – 7S /48, 12p.

CEE – Régime concernant les prix minimaux à l’importation, le certificat et le


cautionnement pour certains produits transformés à base de fruits et de légumes,
Rapport du Groupe spécial adopté le 18 octobre 1978, L/4687 - 25S/68, 31p.

CEE – Restrictions à l’importation de pommes en provenance du Chili, Rapport du


Groupe spécial adopté le 10 novembre 1980, L/5047 – 27S/107, 17p.

CEE - Subventions à l’exportation de farine de froment, Rapport du Groupe spécial


(non adopté), 21 mars 1983, SCM/42 , 77p.

Japon – Commerce des semi-conducteurs, Rapport du Groupe spécial adopté le 4 mai


1988, L/6309 BISD 35S/126, 46p.

Japon – Restriction à l’importation de certains produits agricoles, Rapport du


Groupe spécial adopté le 2 février 1988, L/6253 - 35S/180, 72p.

Canada – Importation, distribution et vente de boissons alcooliques au Canada par


les organismes provinciaux de commercialisation, Rapport du Groupe spécial adopté
le 22 mars 1988, L/6304 – 35S/38, 48p.

CEE – Restrictions à l’importation de pommes de table – Plainte du Chili, Rapport


du Groupe spécial adopté le 22 juin 1989, L/6491 - 36S/100, 44p.

Etats-Unis – Restrictions à l’importation de sucre et de produits contenant du sucre


appliquées au titre de la Dérogation de 1955 et de la note introductive de la liste de
concessions tarifaires, Rapport du Groupe spécial adopté le 7 novembre 1990, L/6631
– 37S/245, 32p.

OMC
Etats-Unis – Normes concernant l’essence nouvelle et ancienne formules
- Rapport du Groupe spécial, adopté le 29 janvier 1996, WT/DS2/R, 56p.
- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 29 avril 1996, WT/DS2/AB/R, 34p.

Australie – Mesures visant les importations de saumons


- Rapport du Groupe spécial, adopé le 12 juin 1998, WT/DS18/R, 312p.

- 638 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 20 octobre 1998, WT/DS18/AB/R,


95p.
Communautés européennes – Mesures concernant les viandes et les produits carnés
- Rapport du Groupe spécial Etats-Unis, adopté le 18 août 1997,
WT/DS26/R/USA, 420p.,
- Rapport du Groupe spécial Canada, adopté le le 18 août 1997, WT/DS48
/R/CAN, 454p.
- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 janvier 1998, WT/DS26/AB/R et
WT/DS48/AB/R, 136p.
Communautés européennes – Mesures affectant l’importation de certains produits
provenant de volailles
- Rapport du Groupe spécial, adopté le 12 mars 1998, WT/DS69/R, 96p.
- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 13 juillet 1998, WT/DS69/AB/R , 73p.

Japon – Mesures visant les produits agricoles


- Rapport du Groupe spécial, adopté le 27 octobre 1998, WT/DS76/R, 191p.
- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 22 février 1999, WT/DS76/AB/R, 51p.

Inde – Restrictions quantitatives à l’importation de produits agricoles, textiles et


industriels
- Rapport du Groupe spécial, 6 avril 1999, WT/DS90/R, 230p.

Corée – Mesure de sauvegarde définitive appliquée aux importations de certains


produits laitiers
- Rapport du Groupe spécial, adopté le 21 juin 1999, WT/DS98/R, 237p.
- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 14 décembre 1999, WT/DS98/AB/R,
61p.

Canada – Mesures visant l’importation de lait et l’exportation de produits laitiers


- Rapport du Groupe spécial, adopté le 17 mai 1999, WT/DS103/R,
WT/DS113/R, 249p.
- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 13 octobre 1999, WT/DS103/AB/R,
WT/DS113/AB/R, 47p.
- Recours des Etats-Unis et de la Nouvelle-Zélande à l’article 21 :5 du
Mémorandum d’accord, Rapport du Groupe spécial, adopté le 11 juillet 2001,
WT/DS103/RW, WT/DS113/RW, 83p.
- Recours des Etats-Unis et de la Nouvelle-Zélande à l’article 21 :5 du
Mémorandum d’accord, Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 3 décembre
2001, WT/DS103/AB/RW, WT/DS113/AB/RW, 45p.

Etats-Unis – Traitement fiscal des sociétés de vente à l’étranger


- Rapport du Groupe spécial, adopté le 8 octobre 1999, WT/DS108/R, 372p.
- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 24 févier 2000, WT/DS108/AB/R, 77p.

Corée – Mesures affectant les importations de viande de bœuf fraîche, réfrigérée et


congelée
- Rapport du Groupe spécial, adopté le 31 juillet 2000, WT/DS161/R,
WT/DS169/R, 279p.

- 639 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 11 décembre 2000, WT/DS161/AB/R,


WT/DS169/AB/R, 71p.

Chili – Système de fourchettes de prix et mesures de sauvegarde appliqués à certains


produits agricoles
- Rapport du Groupe spécial, 3 mai 2002, WT/DS207/R, 200p.
- Rapport du l’Organe d’appel, 23 septembre 2002, WT/DS207/AB/R, 109p.

Egypte – Prohibition à l’importation de thon en boîte à l’huile de soja


- Demande de consultations présentée par la Thaïlande, 27 septembre 2000,
G/L/392, G/SPS/GEN/203, 1p.

Japon – Mesures visant l’importation de pommes


- Rapport du Groupe spécial, adopté le 15 juillet 2003, WT/DS245/R, 304p.
- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 26 novembre 2003, WT/DS245/AB/R,
115p.

Etats-Unis – Subventions concernant le coton upland


- Rapport du Groupe spécial, adopté le 8 septembre 2004, WT/DS267/R, 441p.
- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 3 mars 2005, WT/DS267/AB/R, 352p.

CE – L’Accord de partenariat ACP-CE – Recours à l’arbitrage conformément à la


décision du 14 novembre 2001
- Décision de l’Arbitre, 1er août 2005, WT/L/616, 33p.

CE – L’Accord de partenariat ACP-CE – Deuxième recours à l’arbitrage


conformément à la décision du 14 novembre 2001
- Décision de l’Arbitre, 27 octobre 2005, WT/L/625, 34p.

Communautés européennes – Mesures affectant l’approbation et la


commercialisation des produits biotechnologiques
- Rapport du Groupe spécial, adopté le 29 septembre 2006, WT/DS291/R,
WT/DS292/R et WT/DS293/R, 1277p.
Canada – Maintien de la suspension d’obligations dans le différend CE – Hormones
- Rapport du Groupe spécial, adopté le 31 mars 2008, WT/DS321/ R, 344p.
- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 16 octobre 2008, WT/DS321/AB/R,
380p.

Inde – Droits additionnels et droits additionnels supplémentaires sur les importations


en provenance des Etats-Unis
- Rapport du Groupe spécial, adopté le 9 juin 2008, WT/DS360/R, 209p.
- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 30 octobre 2008, WT/DS360/AB/R,
109p.

Australie – Mesures affectant l’importation de pommes en provenance de Nouvelle -


Zélande
- Rapport du Groupe spéciale, adopté le 9 août 2010, WT/DS367/R, 686p.
- Rapport de l’Organe d’appel, adopté le 29 novembre 2010, WT/DS367/AB/R,
199p.

- 640 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

ORGANES JUDICIAIRES NATIONAUX


Plyler v. Doe (457 US 202(1982), décision de la Cour suprême des Etats-Unis du 15
juin 1982
Jón Kristinsson c. Islande, Affaire n° 13/1989/173/229, décision de la Commission
européenne des droits de l’homme du 1 mars 1990
Gebrüder V. v. Regierungsrat des Kanton Berns, voir Recueil de la jurisprudence,
décision du Tribunal fédéral de la Confédération suisse, octobre 1995, ATF 121 I
367, 371, 373
Eldridge v. British Columbia (Attorney General), Affaire n° [1997] 3 S.C.R.624.,
décision de la Cour suprême du Canada du 9 octobre 1997
O Salish Kendro (AKS) & Ors v. Government of Bangladesh & Ors [1999] ICHRL
118, décision du 3 août 1999
Carlos Torres Benvenuto et al. c. Pérou, Affaire n° 12.034., décision de la
Commission interaméricaine des droits de l’homme du 27 septembre 1999
Residents of Bon Vista Mansions v. Southern Metropolitan Local Council , 2000 (6)
BCLR 625 (W), Affaire 01/12312, décision de la Haute Cour de l’Afrique du Sud
Social and Economic Rights Action Center and the Center for Economic and Social
Rights c. Nigéria, décision de la Commission africaine des droits de l’homme et des
peoples concernant la Communication n° 155/96, case n°ACHPR/COMM/A044/1 du
27 mai 2002
Minister of Health and others v. Treatment Action Campaign and others, Affaire n°
CCT8/02, décision du Conseil constitutionnel de l’Afrique du Sud du 5 juillet 2002
Gosselin c. Québec (Procureur général), Affaire n° 2002 SCC 84, décision de la
Cour suprême du Canada du 19 décembre 2002
People’s Union for Civil Liberties v. Union of India and others, requête [civil] n° 196
de 2001, décision de la Cour suprême de l’Inde du 13 mars 2003
Grootboom v. Oostenberg Municipality and Others 2003 (3) BCLR 277 (C), décision
de la Cour constitutionnelle d’Afrique du sud
Khosa and others v Minister of Social Development, Affaire n° CCT 13/03, décision
du Conseil constitutionnel de l’Afrique du Sud du 4 mars 2004

X. Press :

Le Figaro, « En Europe, l’épidémie liée aux concombres s’étend », le 27 mai 2011,


texte disponible sur le site Internet : [Link]
[Link]
(consulté le 26 août 2016)
Le Figaro, « Concombre contaminés : trois cas suspects en France », le 29 mai 2011,
texte disponible sur le site Internet : [Link]
france/2011/05/28/01016-20110528ARTFIG00524-concombres-contamines-trois-cas-
[Link] (consulté le 26 août 2016)

- 641 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Libération, « L’ONU est coupable de génocide en Irak’. L’ex-onusien Denis Halliday


était hier à Paris », le 19 janvier 1999, texte disponible sur le site Internet :
[Link]
l-ex-onusien-denis-halliday-etait-hier-a-paris (consulté le 19 juin 2016)

XI. Sites d’Internet:

Chinese Ministry of Health – Statistics:


http:/[Link]/statistics/digest01/[Link] ,
[Link]

Le Dispositif français de sécurité alimentaire:


[Link]
francais/#

EU food safety – GMOs – Labelling:


[Link]

FAO – Biotechnology:
[Link]

FAO – De la famine à la sécurité alimentaire:


[Link]

FAO – The implications of the Uruguay Round Agreement on Agriculture for


Developing Countries (Bibliography):
[Link]

Forum pour la souveraineté alimentaire de Nyéléni 2007, 23 – 27 février 2007,


Sélingué, Mali :
[Link]

[Link] – biotechnology:
[Link]

WHO – Biotechnology:
[Link]

Le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et


l’agriculture :
[Link]

- 642 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Index

Article 5.6 de l'Accord SPS, 386

A Article 5.7 de l'Accord SPS, 399, 589


Australie – Saumons, 352, 358, 366, 370, 373, 384,
Accès à l’alimentation, 45, 48, 64, 85, 104 386
Accès au marché, 37, 190, 213, 308, 432, 436, 482 Autosuffisance alimentaire, 60, 70, 150, 536, 537,
Accès courant, 186, 187, 188 538
Accès minimal, 187, 188, 217, 218 Avantages absolus, 99
Accord de Blair House, 196 Avantages comparatifs, 87, 101, 102, 125, 127,
Accord de Blair House II, 216 150, 190, 322, 451, 480, 481, 503, 540
Accord SMC, 9
Accord SPS, 7, 9, 37, 349, 647 B
Accord sur la sécurité alimentaire mondiale, 45, 82
Acide désoxyribonucléique (ADN) recombinant, Banque mondiale, 41, 47, 89, 150, 157, 177, 186,

330 191, 242, 244, 246, 248, 275, 276, 281, 283,

Agriculture familiale, 561-565 286, 287, 411, 412, 481, 497, 500, 519, 527,

Agro-carburants, 279, 280, 281, 282, 616 537, 558, 565, 605, 606, 617, 633, 635

Aide alimentaire, 61, 66-70, 74, 129, 130, 153-157, Barrières non tarifaires, 174-177, 181

160-163, 206, 214, 231, 233-264, 287-313, 316, Biodiversité, 276, 279, 345, 421, 503, 544, 547,

458, 466-470, 474, 510, 514, 572 559, 564

Aide au développement, 245, 257 Biotechnologies modernes, 269, 333, 336, 389

Ajustement structurel, 275, 305, 323, 527, 566 Boîte développement (Development Box), 438

Aliment, 31-38 Boîte de sécurité alimentaire, 439, 440

Alliance pour la révolution verte en Afrique, 9, 287


Altermondialisme, 30, 634 C

Amis de la multifonctionnalité, 421, 426, 429, 430,


Canada – Maintien de la suspension, 357, 368,
432, 437
379, 380, 400, 404, 640
Analyse des risques, 374, 613
Canada – Produits laitiers, 298
Année internationale de l’agriculture familiale,
Catégorie sûre, 469, 470
565
CE – Hormones, 352, 354, 357, 358, 359, 366, 367,
Approvisionnement alimentaire, 40, 64, 65, 86,
368, 369, 370, 371, 376, 379, 380, 382, 383,
145, 220, 223, 265, 280, 313, 314, 320, 324,
384, 387, 389, 392, 400, 404, 640
502, 536, 558
CE – Produits biotechnologiques, 343, 346, 356,
Article 2.2 de l'Accord SPS, 57, 362, 365
366, 369, 370, 371, 388, 394, 395, 404
Article 5.1 de l'Accord SPS, 365
CE – Produits de volailles, 211, 214
Article 5.5 de l'Accord SPS, 214, 383

- 643 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

CEE – Subventions à l’exportation de farine de Cycle de Doha (2001- ), 207, 268, 299, 309, 310,
froment, 251, 252, 258 311, 325, 413, 420, 430, 436, 441, 444-447,
Changement climatique, 277, 278, 279, 324, 329 451, 453, 456, 461, 465, 466, 471, 477, 479,
Charge de la preuve, 136, 207, 387, 389 488, 490, 513, 514, 517, 522, 530, 571, 572,
Charte de la Havane, 14, 130, 137, 138, 152, 164, 576
165, 166, 167, 628, 636 Cycle de Kennedy (1964-1967), 176
Clause de la nation la plus favorisée, 118, 629 Cycle de Tokyo (1973-1979), 139
Clause de sauvegarde, 212, 215, 432, 478 Cycle de l’Uruguay (1986-1994), 91, 144, 171, 174,
Clause du traitement national, 118 175, 176, 178, 181, 186, 192, 202, 216, 230,
Codex Alimentarius (Commission de), 33, 345, 363 233, 234, 237, 243, 246, 290, 292, 301, 304,
Comité de la sécurité alimentaire mondiale, 107, 312, 313, 318, 322, 349, 426, 427, 432, 436,
237, 275, 279, 326, 610, 616 442, 448, 458, 467, 502, 521, 522, 527, 530,
Commerce international, 25, 28, 37, 59, 61, 63, 65, 539
86, 67, 90, 98, 100, 102, 104, 108, 110, 116,
120, 124 D
Commission des mesures phytosanitaires (CMP),
364 Décision de Marrakech, 16, 234, 235, 236, 240,

Concessionalité, 250, 252, 253 241, 242, 243, 244, 245, 246, 247, 248, 249,

Conférence des Nations Unies sur le commerce et 312, 313, 321, 502

le développement (CNUCED), 116, 164, 167, Déclaration commune de l’Aquila, 519

169, 212, 244, 307, 308 Déclaration de Nyéléni, 543

Consolidation du tarif, 177, 181, 182, 183, 290, Déclaration universelle des droits de l’homme, 39,

435 50, 78

Consommation supplémentaire, 156, 260, 261 Droit à l’alimentation, 48, 51, 583, 593, 613, 615

Contingent tarifaire, 444, 531 Directives volontaires de la FAO, 109

Considérations autres que l’ordre commercial Dispersion des droits de douane, 291, 292, 442

(Considérations non commerciales), 29, 219, Disponibilité alimentaire, 24, 39, 40, 41, 44, 67,

415, 427, 428, 430, 434, 437, 440, 442, 449, 68, 83, 84, 98, 101, 102

458, 461, 474, 576 Droit d’accès, 13, 60, 61, 66

Convention internationale pour la protection des Droit d’accès fondé sur la production (production-

végétaux (CIPV), 364 based entitlement), 13, 60

Convention relative à l’aide alimentaire, 9, 14, 67, Droit d’accès foncé sur l’échange (trade-based

74, 160, 161, 235, 241, 314 entitlement), 61-66

Convention sur la protection et la promotion de la Droit d’accès lié au transfert (transfer-based

diversité des expressions culturelles, 561 entitlement), 13, 66

Corn Law, 112


Cour internationale de justice, 117 E
Crédits à l’exportation, 206, 207, 242, 244, 247,
Ecoulement des excédents, 153, 154, 609
249, 299, 301, 302, 474, 486
Effets minimes, 295
Crise alimentaire, 306, 316, 319, 519, 595
Croissance de besoins alimentaires, 271-273

- 644 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Engagements d’anti-contournement, 200, 205-208, Fonds international de développement agricole,


300, 314 286, 287
Entreprises commerciales d’Etat (ECE), 296, 459, Fonds monétaire international (FMI), 157, 287
467, 471 Formule étagée de réduction tarifaire, 442, 444,
Equipe spéciale de haut niveau sur la crise 445, 450
mondiale de la sécurité alimentaire, 286 Forum des ONG/OSC pour la souveraineté
Equivalence en substance / Equivalence alimentaire, 542, 543, 567, 636
substantielle, 337 Forum mondial pour la souveraineté alimentaire,
Etats-Unis – Coton Upland, 300, 301, 302, 309, 310 543
Evaluation des risques, 365-377, 379-382, 385- Fragmentation du droit international, 492, 630
388, 393-405, 417-438, 469-470, 491, 494, 496

G
F
Garanties de crédit à l’exportation, 206, 299, 300,
Facilité de crédit de confirmation (FCC), 321, 615 301, 467, 486
Facilité de financement compensatoire et de GATT, 9, 14, 37, 88, 90, 91, 96, 112, 116, 118, 119,
financement pour imprévus (FFCI), 246 126, 127, 128, 130, 131, 132, 133, 134, 135,
Facilité de protection contre les chocs exogènes 136, 137, 138, 139, 142, 144, 145, 148, 151,
(FCE), 321 152, 161, 170, 174, 175, 176, 178, 179, 180,
Facilité pour la réduction de la pauvreté et pour la 181, 182, 183, 184, 186, 187, 189, 190, 191,
croissance (FRPC), 321 194, 196, 197, 199, 200, 201, 202, 204, 207,
FAO, 9, 14, 23, 24, 38, 40, 41, 42, 43, 44, 45, 46, 208, 210, 211, 214, 216, 219, 220, 221, 228,
47, 48, 51, 53, 54, 55, 57, 60, 61, 64, 65, 66, 67, 230, 247, 251, 296, 297, 299, 300, 314, 332,
69, 70, 73, 74, 75, 79, 80, 81, 82, 83, 84, 87, 89, 337, 338, 345, 347, 348, 349, 350, 353, 358,
101, 102, 103, 105, 106, 107, 109, 110, 130, 362, 363, 364, 365, 366, 369, 370, 371, 372,
142, 143, 144, 150, 152, 153, 154, 155, 156, 373, 374, 375, 376, 378, 380, 381, 382, 383,
157, 158, 159, 160, 162, 163, 187, 191, 204, 384, 387, 388, 389, 390, 392, 395, 400, 402,
222, 230, 235, 236, 237, 238, 239, 241, 242, 403, 404, 405, 426, 430, 431, 438, 448, 453,
243, 244, 246, 248, 251, 255, 256, 257, 258, 454, 458, 471, 472, 478, 528, 529, 537, 579,
260, 261, 262, 263, 267, 268, 272, 273, 274, 580, 581, 582, 583, 586, 590, 597, 598, 608,
275, 276, 277, 283, 284, 285, 286, 287, 290, 623, 624, 636, 638
291, 292, 293, 294, 295, 296, 303, 312, 316, Génie génétique, 330, 635
317, 325, 326, 329, 330, 336, 337, 344, 345, Gestion des risques, 339, 341, 344, 374
364, 374, 418, 419, 423, 424, 438, 446, 447, Groupe 33, 456
448, 450, 452, 453, 466, 467, 479, 502, 503, Groupe Cairns, 464, 465
504, 510, 511, 513, 519, 520, 526, 528, 538, Groupe d’Optique commune (Like-minded Group),
540, 546, 547, 556, 562, 563, 565, 575, 589, 438-439
590, 591, 592, 593, 596, 607, 608, 609, 610,
611, 612, 613, 614, 615, 617, 618, 619, 621,
636, 642
Fondement scientifique, 375-380, 382, 387

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Modalités de l’établissement des engagements


I
contraignants et spécifiques, 184, 186, 202
Importations commerciales habituelles (Usual Modèle HOS, 87, 100
Marketing Requirements), 156, 250, 259, 260 Monoculture, 503, 559
Incertitude scientifique, 347, 360, 375, 391, 396, Multifonctionnalité de l’agriculture, 416, 417, 423,
399, 403, 405 587, 598
Inde – Droits d’importation additionnels, 478
Initiative africaine sur le coton, 471 N
Insuffisance des preuves scientifiques, 399-401
Niveau de protection approprié, 350, 381-383, 385
Nouveaux aliments, 340
J
Nouvelle donne alimentaire, 519
Japon – Pommes, 356, 366, 373, 378, 382, 390,
398, 399 O
Japon – Produits agricoles, 355, 356, 366, 371,
377, 386, 401 Objectifs de développement durable (ODD), 575
Objectifs du Millénaire pour le développement, 23,
Justiciabilité de droit à l’alimentation, 47, 51
Justification scientifique, 351, 365, 374, 382, 384, 24, 629

387, 390, 391 Offices de commercialisation (Marketing Board),


307
Office international des épizooties ou Organisation
L
mondiale de la santé animale (OIE), 364
Lien objectif ou rationnel, 377, 387 Organisations communes des marchés, 146
Liste de concessions tarifaires, 182 Organisation de coopération et de développement
économiques (OCDE), 70, 104, 129, 191, 207,

M 212, 222, 244, 247, 272, 275, 290, 292, 294,


296, 302, 417-422, 446, 472, 481, 482
Mécanisme de sauvegarde spéciale, 11, 443, 448, Organisation mondiale du commerce (OMC) , 28,
454, 486, 532, 627 87, 128, 134, 137
Memorandum d’accord sur les règles et Organisation mondiale de la santé (OMS) , 75, 335,
procédures régissant le règlement des 336, 344, 345
différends, 376, 387, 389 Organismes génétiquement modifiés (OGM), 37,
Memorandum d’accord sur l’interprétation de 256, 332-334
l’article XVII du GATT de 1994
Mesure d’effets équivalents aux subventions à P
l’exportation, 296, 299
Mesure globale du soutien total (MGS Totale), Pacte international relatif aux droits économiques,
193, 194, 197, 198, 228, 295, 302, 321, 431, sociaux et culturels, 39, 46, 57, 58, 60, 61, 68,
460, 462, 463, 515, 516, 520 78, 79, 107, 108, 152, 500, 630, 635, 636
Mesure sanitaire et phytosanitaire (Mesure SPS), Paralysie réglementaire (Regulatory chill), 493
352, 353, 357-369

- 646 -
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Pays à faible revenu et à déficit vivrier (PFRDV), Projet des modalités de 2008, 442, 444, 445, 449,
277, 317 451, 452, 454, 455, 458, 461, 462, 463, 464,
Pays les moins avancés (PMA), 233-242, 244-248, 465, 468, 469, 470, 474, 477, 485, 512, 518,
252, 265, 272, 308-311, 317, 469, 480, 483-486, 531, 532
495, 514, 521, 529, 530 Proportionnalité, 387, 390
Pays en développement importateurs nets de Protocole de Carthagène sur la prévention des
produits alimentaires (PDINPA), 215, 233-236, risques biotechnologiques relatif à la
237-242, 244-248, 265, 292, 315, 323, 480, 483, Convention sur la diversité biologique
486, 502, 514, 529, 530 (Protocole de Carthagène), 329
Période de base, 181, 185, 186, 194, 202, 204,
217, 290, 302, 465 R
Pics tarifaires, 292, 432, 436, 485
Politique agricole commune (PAC), 14, 126, 145 Rapport de la Banque mondiale sur le

Politiques agricoles, 190, 220, 620, 621 développement de 2008, 412

Politique agricole de la Communauté économique Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à

des Etats de l’Afrique de l’Ouest (ECOWAP), 549 l’alimentation, 306

Préférence commerciale (Arrangements Réserve alimentaire (internationale), 513-518

commerciaux préférentiels), 237, 483 Restitution à l’exportation, 147-149, 412

Prélèvements variables à l’importation, 127, 147, Restriction à l’exportation, 65, 219-222, 314, 315,

178, 179 499

Principe de dissociation, 250, 255-258 Restrictions quantitatives, 104, 119, 131, 132, 136,

Principe de non-discriminationPrincipe de 139, 142, 143, 151, 178, 210, 215, 218, 219,

précaution, 405, 599 348

Principes de la FAO en matière d’écoulement des Révolution verte, 304, 407

excédents et obligations consultatives, 260, 314


Produits de base, 163-169 S
Produits essentiels, 452
Sécurité alimentaire, 42, 43, 62, 83, 90, 91, 116,
Produits sensibles, 626
122, 123, 124, 185, 265, 332, 348, 352, 382,
Produits spéciaux, 443-453
390, 488, 535, 584, 589, 592, 597, 599, 600,
Programme alimentaire mondial, 9, 14, 69, 73, 74,
602, 613, 622
155, 157, 242, 244, 246, 469, 609, 629
Sécurité sanitaire des aliments, 25, 40-43, 46, 54,
Programme d’assurance, 299, 302
110, 120-122, 131, 333, 336, 339, 347, 348,
Programme de développement durable à l’horizon
405, 575
2030, 575
Soft law, 27, 170, 344
Programme des Nations Unies pour le
Sommet mondial de l’alimentation, 23, 39, 42, 43,
développement (PNUD), 157
69, 74, 82, 84, 87, 102, 108, 109, 150, 191, 244,
Programme des Nations Unies pour
267, 419, 502, 539, 541, 542, 543, 567, 575,
l’environnement (PNUE), 344
610, 612, 615, 632, 636
Programme intégré de la CNUCED, 15, 164, 167
Soutien à l’agriculture, 295, 326, 434
Progressivité des droits de douane, 292, 293, 432,
435, 422, 484, 499

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QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Soutien interne, 192-194, 198, 222, 230-231, 316- Sur-tarification (Dirty tarification), 290, 441
319, 435-439, 447, 460, 464, 487, 514, 519-523,
550, 568 T
Soutien de minimis, 195-198, 302, 318-321, 325,
514, 515, 523, 524, 530 Traitement spécial et différencié, 184, 242, 308,

Souveraineté alimentaire, 19, 534, 537, 538, 541, 428, 437, 473, 516

548, 550, 551, 552, 554, 555, 558, 559, 564, Tarification, 119, 176-181

566, 568, 569, 587, 588, 590, 591, 595 Traité international sur la sécurité alimentaire, 85

Spécificité de l’agriculture, 124-130 Traité international sur les ressources

Subventions agricoles, 130, 189, 190, 192, 208, phytogénétiques pour l’alimentation et

239, 247, 279, 302, 309, 477, 480, 499 l’agriculture, 642

Subventions à l’exportation, 251, 255, 256, 258,


638 V
Subventions croisées aux ventes (Cross Subsidy),
Via campensina, 540, 541
298
Volatilité des prix alimentaires, 285, 525-533

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NOM Prénom| Thèse de doctorat | mois année

La sécurité alimentaire en droit international du commerce

Résumé :

Garantir la sécurité alimentaire demeure une responsabilité primordiale des gouvernements et de la communauté
internationale. Le droit international, moyen principal d’encadrer les comportements des Etats et de rendre exécutoires
les stratégies internationales, n’a toutefois pas pu faciliter effectivement la lutte contre la faim dans le monde. C’est
particulièrement le cas des normes juridiques élaborées dans le cadre de l’OMC. En définissant les termes et conditions
du commerce international des produits agricoles, ces normes exercent une influence majeure sur la sécurité alimentaire
tant au niveau international qu’au niveau national. Si les accords de l’OMC offrent à ses Membres certains moyens pour
faire face au problème alimentaire, ces moyens ne sont ni suffisants ni efficaces pour atteindre cet objectif. Ayant
privilégié constamment les considérations commerciales par rapport aux impératifs alimentaires, les règles de l’OMC
relatives au commerce agricole contribuent à restreindre sérieusement l’autonomie des Membres qui souhaitent
améliorer leur situation de sécurité alimentaire. Ainsi, les politiques internationales régissant le commerce agricole
devraient être reformulées, de sorte que les Membres de l’OMC puissent répondre aux besoins vivriers des peuples. Si
une telle réforme ne parvient pas, pour l’instant, à établir des règles permettant aux Membres de l’OMC en déficit
alimentaire de générer effectivement des ressources pour se procurer des aliments, elle doit viser au minimum à
neutraliser les impacts négatifs des politiques commerciales en vigueur. Faute de cela, le système actuel d’échanges
multilatéraux risque de perdre sa légitimité et sa crédibilité.

Descripteurs : sécurité alimentaire – sécurité sanitaire des aliments – commerce international des
produits agricoles – Accord sur l’agriculture – Accord SPS – multifonctionnalité de l’agriculture –
droit à l’alimentation – souveraineté alimentaire
QIN Quan| Thèse de doctorat |Novembre 2017

Food Security in International Trade Law

Abstract:

Today’s world food situation is particularly disturbing. To guarantee food security for all remains the primary
responsibility of governments and international society. As one of the major instruments to implement international
strategy for food security, international law has failed to provide effective solution to mitigate the factors that contribute
to food insecurity. This is particularly what happened when food problem was treated within WTO. Having established
the terms and conditions of international trade in food and agricultural products, WTO trade regulations have major
influence on food security both at international level and at national level. Even if the relevant WTO agreements did
offer certain policy approaches to its Members to tackle their food problem, these policy approaches are neither
sufficient nor efficient to achieve this goal. By constantly prioritizing commercial considerations over food concerns,
WTO rules related to trade in agriculture seriously restrict the exercise of discretionary power of those Members who
wish to improve their food situation. Therefore, international trade policies must be reformed, so that WTO Members
can take creative measures to meet their people’s basic needs. Even it appears still difficult at present to create new rules
that may allow food-deficit Members to generate sufficient income to guarantee their access to food; this reform must at
least search for effective solutions to offset the negative impacts of trade policies on food security. Otherwise, the
legitimacy and credibility of current global trading system will be at risk.

Keywords: food security – food safety – international trade in agriculture – Agreement on


Agriculture – SPS Agreement – multifunctionality of agriculture – right to food – food sovereignty

Nota : cette page, dernière de couverture, sera retournée avant reliure.

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