GRH et RSE : Évolutions et Interrogations
GRH et RSE : Évolutions et Interrogations
Benjamin Dubrion
2010/9 n° 39 | pages 31 à 51
ISSN 1768-5958
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Résumé
L’objet de cet article est d’interroger les pratiques récentes croisant GRH
et RSE. Nous montrons d’abord que les questionnements actuels autour
de la « gestion responsable des ressources humaines » ne sont pas
fondamentalement nouveaux, faisant écho aux interrogations menées il y a
plus d’un siècle par certains auteurs américains. C’est alors à la lumière de
ces interrogations que nous éclairons dans un deuxième temps la logique
des pratiques actuelles de RSE instaurées en direction des salariés.
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The aim of this paper is to question the recent practices combining human
resource management and corporate social responsibility. Firstly, we show
that the current debates about “responsible human resource management”
are not basically new, echoing the questions asked more than one century
ago by certain American authors. Then, in the light of these questions, we
try to shed light on the current practices of corporate social responsibility
instituted toward employees.
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Les débats qui ont eu lieu dès la fin du XIXème sur les modalités d’encadrement
de la relation d’emploi ont largement été portés par des auteurs associés au
courant institutionnaliste américain. Au croisement de plusieurs champs
disciplinaires – notamment l’économie, l’histoire et le droit –, ce courant, qualifié
aussi très souvent d’« ancien »5 institutionnalisme, a surtout été représenté par
Thorstein Veblen et John Roger Commons. En réaction à la pensée économique
classique, il se focalise sur l’analyse des institutions comme éléments orientant
les comportements des individus et participant de la dynamique du capitalisme.
En ce qui concerne l’étude de la relation d’emploi, les travaux de Commons
5. On parle d’« ancien » institutionnalisme, en opposition aux néo-institutionalismes que l’on peut repérer aujourd’hui en économie
à la suite des travaux de Williamson, et en sociologie à la suite des travaux de Meyer et Royan. Pour une synthèse sur l’ancien
institutionnalisme américain et son évolution, voir Hodgson (2004).
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Retracer dans notre travail le contexte et les débats qui ont eu lieu il y a un
siècle sur les labor problems repose sur un postulat : le recours à l’histoire – en
particulier ici des idées – peut être bénéfique pour mieux comprendre et donner un
sens à certaines transformations actuelles. En effet, les relations qu’entretiennent
aujourd’hui GRH et RSE ne sont pas sans rappeler des discussions anciennes
sur certaines transformations rencontrées aux Etats-Unis à partir de la fin du
XIXème siècle. D’une part, la période qualifiée aux Etats-Unis de Progressive Era
– s’étalant de la fin des années 1880 à la fin des années 1920 – est importante
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Notons par ailleurs que la responsabilité sociale des entreprises sur laquelle
Clark se focalise est éminemment plus restrictive que celle que l’on rencontre
aujourd’hui dans la littérature. Son approche, tout comme celle de nombreux
auteurs de l’époque, reste principalement limitée à la responsabilité sociale des
entreprises vis-à-vis de leurs salariés. C’est donc la question de la relation entre
employeurs et employés qui est au centre de ses interrogations. Ceci apparaît
clairement à travers les exemples qu’il donne pour illustrer les évolutions en cours,
au niveau sociétal mais aussi interne aux firmes en matière de responsabilité des
entreprises. Au premier niveau, il mentionne la responsabilité de ces dernières
par rapport aux accidents du travail, aux retraites et au chômage. Au niveau de
l’encadrement de la relation d’emploi interne aux entreprises, il fait référence aux
pratiques de gestion des salariés, et en particulier aux pratiques d’embauche, de
promotion, de rémunération/sanction et de licenciement. Celles-ci étaient selon lui
auparavant largement arbitraires, brutales, et aux seules mains de contremaîtres
autocrates. Il constate qu’elles sont de plus en plus mises en œuvre par des
spécialistes qui, dans leurs décisions de gestion, sont amenés à traiter avec des
syndicats. Ces problèmes sont aussi abordés par Commons (1919) qui s’interroge
plus généralement sur le sens des nouvelles pratiques de gestion des salariés
portées notamment par le développement du « management scientifique ».
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ce que les auteurs appelaient à la fin du XIXème siècle les labor problems. C’est
le cadre d’analyse de ces problèmes que nous allons maintenant présenter dans
la mesure où il éclaire, comme nous le verrons, le sens des pratiques actuelles
de RSE mises en œuvre à l’intention des salariés.
Dans le monde universitaire, des études et enquêtes vont alors être menées pour
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La liste des labor problems identifiés par les auteurs du début du siècle est
toujours sensiblement la même, mais présentée de différentes manières dans les
ouvrages traitant de la question (Adams et Sumner, 1905 ; Watkins, 1922). Adams
et Sumner (1905) identifient quatre grands labor problems, très peu éloignés des
thématiques que cherchent justement à traiter les pratiques actuelles de GRH
dites responsables : (1) le problème du travail des femmes et des discriminations
qu’elles peuvent rencontrer relativement aux hommes, ainsi que le travail des
enfants, (2) le problème de la discrimination au travail des personnes immigrées,
(3) le problème de l’exploitation (sweating system) de la main d’œuvre et enfin,
(4) celui de la précarité de l’emploi et du chômage. Ces quatre problèmes sont
analysés séparément dans les quatre chapitres de la première partie de l’ouvrage,
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Les solutions aux labor problems sont nombreuses et discutées. Adams et Sumner
(1905) en repèrent sept (la possibilité de grèves et boycotts, le syndicalisation
des travailleurs et des employeurs, l’intervention d’agences privées ou publiques
de conciliation comme des tribunaux spécifiques, les méthodes de partage du
profit, la mise en place de coopératives, la formation des travailleurs et la loi).
Les débats ayant eu lieu au début du siècle font émerger un consensus à la fin
10. Dans l’un de ses premiers articles, justement intitulé « A Piece Rate System, Being a Step toward Partial Solution of the Labor
Problem », Taylor (1895) cherche à montrer en quoi le système de paiement à la pièce peut apparaître comme un dispositif spécifique,
internes aux entreprises, de résolution partielle des labor problems.
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des années 1920, consensus portant sur trois grandes catégories de solutions
(Kaufman, 2000). La première catégorie défend la nécessité du syndicalisme et
de la négociation collective. Dans cette voie, qui repose sur la reconnaissance
de l’inégalité de pouvoir de négociation entre employeur et employé, les salariés
doivent s’unir pour négocier collectivement leur salaire et conditions de travail.
La seconde approche défend l’idée que c’est à l’Etat d’intervenir, par des lois
protectrices des travailleurs et par l’instauration d’un système de protection sociale.
Enfin, la dernière perspective tend à évacuer l’importance donnée aux syndicats
et à l’Etat au profit de la mise en place discrétionnaire, par l’employeur, de règles
spécifiques de gestion des salariés et de méthodes de travail particulières. C’est
dans la lignée de cette approche que vont se constituer progressivement les
services d’« administration du personnel » et que va s’autonomiser du point de
vue académique la « gestion des ressources humaines » – « administration du
personnel » à l’époque – comme discipline à part entière.
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Les débats sur la résolution des labor problems nous semblent pouvoir être
mobilisés pour éclairer les interrogations suscitées par le développement actuel
de pratiques RH présentées comme « socialement responsables ». Cet éclairage
sera fait ici en deux temps. Nous nous focaliserons d’abord sur la question du
conflit d’intérêt existant entre les membres de la relation d’emploi. Nous limiterons
alors notre raisonnement à la question de la réconciliation possible des intérêts
des seuls employeurs et salarié qui pourrait être permises par les pratiques de
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conflictuels »12, ajoutant plus loin que « contrairement à une idée assez répandue,
la maximisation de la richesse de l’actionnaire n’est pas contradictoire avec la
satisfaction des autres partenaires, les salariés notamment » (p. 2481).
En effet, montrer que les politiques de RSE peuvent avoir un impact positif sur
la profitabilité de firmes permettrait de mieux asseoir leur rôle et validerait les
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. Nous
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soulignons.
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Dans ce cadre, les perspectives qui consistent à présenter les pratiques de RSE à
l’égard des salariés comme des moyens efficaces d’atténuer l’opposition d’intérêt
existant entre les membres de la relation d’emploi paraissent discutables. Si
certains travaux récents ne valident qu’en partie l’existence d’un véritable business
case pour la RSE, la question selon laquelle ils ne font finalement qu’apporter un
« vernis scientifique » à des problèmes qui sont d’abord et avant tout politiques
reste posée. Cette question, que nous allons plus amplement aborder, entre en
résonance forte avec les débats ayant eu lieu au début du XXème siècle sur
les labor problems. En effet, les membres de la Personnel Management School
avaient tendance à rejeter les solutions politiques, au profit de celles présentées
comme scientifiques. Cette problématique ressurgit et est amplifiée lorsque
l’on dépasse le niveau d’analyse des seuls intérêts des employeurs et salariés
pour intégrer d’autres parties prenantes et poser la question plus générale de
la dimension régulatoire de la RSE. C’est ce qu’il nous faut voir maintenant,
notamment à la lumière du cadre théorique contemporain proposé par Tsoukas
(1999).
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Cette distinction peut être utilisée pour situer les pratiques de RSE mises en
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Enfin, la période récente est marquée par la montée d’acteurs aux pouvoirs
d’influence non négligeables sur le comportement des firmes dans un contexte
au sein duquel la mondialisation a justement atténué le rôle des Etats et
des partenaires sociaux par rapport à la période fordiste. La montée des
« nouveaux mouvements sociaux » (Gendron, 2006) – les organisations non
gouvernementales (ONG) – et leur capacité à modifier certaines pratiques des
entreprises grâce à des actions médiatiques fortes pose justement la question
des formes de régulations portées par la RSE.
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privées pour généraliser les normes à tous les acteurs. Nous ne sommes donc
pas ici, en tout cas à première vue, dans une situation dans laquelle les firmes
chercheraient à contourner l’action publique. Ce sont plutôt les Etats eux-mêmes
qui avalisent les normes promues initialement dans un cadre privé.
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Ceci nous conduit à une seconde recommandation en lien cette fois-ci avec
les compétences requises des équipes RH, mais pas seulement, en matière
de négociation sociale. Car en effet, l’une des conditions nécessaire au bon
déroulement des négociations sociales est justement que ceux qui y participent
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Pour finir, à l’intention des directions générales et en lien avec les arguments
que nous avons développés sur le caractère régulatoire de la RSE, il nous
paraît important de souligner que pour convaincre les salariés et plus largement
l’ensemble des parties prenantes que les décisions qui sont prises par les
directions sont justes et pertinentes, il faut en amont, autant que faire se peut,
communiquer largement sur les orientations futures stratégiques de l’entreprise
mais surtout tenter de faire participer ces parties à la prise de décision. Ainsi
que nous avons essayé de le montrer dans cet article, la délibération collective
– c’est-à-dire la politique – nous semble être le meilleur moyen pour diminuer au
final le risque de voir certaines entreprises revenir sur leurs décisions sous la
pression d’acteurs percevant ces dernières comme trop unilatérales.
Bibliographie
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