Routes médiévales au Maroc et al-Andalus
Routes médiévales au Maroc et al-Andalus
Présentation
1. Même si le lien entre fortification et axe routier est loin d’être univoque.
Allain, archéologue français actif au Maroc dans les années 1950,2 d’un article inédit
de celui-ci ayant pour objet la route impériale de Marrakech à Salé, découverte suivie
d’une publication dans la revue Hespéris-Tamuda.3 Les circonstances favorables
furent, en amont, les échanges d’idées avec quelques collègues du CIHAM-UMR
5648,4 puis, peu après, l’offre généreuse faite par la rédaction d’Hespéris-Tamuda,5
de coordonner un dossier thématique dans un numéro à venir de cette revue.
Tel qu’il était envisagé initialement, ce dossier avait l’ambition d’embrasser
toutes les formes de routes et de chemins médiévaux, ne prenant pas en compte
seulement la question des réseaux et des itinéraires ou celles de leur fonction et du
rôle du pouvoir dans leur mise en place, mais aussi leur dimension religieuse (les
routes de pèlerinage bien sûr – Hajj et pèlerinage régionaux –, mais également à une
autre échelle les parcours et circuits rituels), les spécificités fonctionnelles (ainsi les
chemins d’estive ou de transhumance – drailles, carraires ou cañadas, sous d’autres
cieux –), et même les voies d’eau (maritimes ou fluviales), qui dans certaines
conditions peuvent se substituer aux voies terrestres, comme ce fut le cas des siècles
durant le long de la chaîne rifaine au littoral difficilement praticable par terre. Les
possibilités d’application de nouvelles approches relevant de l’archéographie se
devaient aussi d’être discutées. En colophon, ce large éventail aurait pu s’ouvrir
aux routes de mise en valeur ou muséalisation du patrimoine médiéval marocain,
actuelles ou en projet.6 Il ne s’agissait pas vraiment de parvenir à une synthèse, bien
impossible à réaliser du fait du nombre encore trop faible des travaux spécifiques en
cours ou passés sur le Maroc, mais plutôt de proposer une vision “kaléidoscopique”
de la question pouvant servir de base à un débat plus approfondi.
Très vite, un tel programme s’est révélé irréaliste et cela pour plusieurs
raisons convergentes: aucun des archéologues ayant vocation à y participer n’était
2. Madame Catherine Bréhéret, fille aînée de Charles Allain, avait généreusement ouvert l’accès à ces
archives, ce qui permit de rédiger et de publier ensemble une brève biographie de cet archéologue hors
pair: Catherine Bréhéret et Patrice Cressier, “Charles Allain (1921-2001): Archéologue autodidacte et
novateur au Maroc,” Hespéris-Tamuda LVII, 2 (2022): 401-22.
3. Charles Allain, “La route impériale de Maroc à Sala au XIème et au XIIème siècles,” Hespéris-Tamuda
LII, 1 (2022): 205-44; Patrice Cressier et Sophie Gilotte, “Note préliminaire à l’édition posthume d’un
texte de Charles Allain (1920-2001) sur la route impériale de Marrakech à Rabat-Salé,” Hespéris-
Tamuda LII, 1 (2022): 197-204.
4. Principalement Sophie Gilotte (CNRS, CIHAM) et Yassir Benhima (Université de Paris 3,
CIHAM), qui – conjointement avec Marie-Odile Rousset (CNRS, Archéorient) – avaient organisé
les 30 et 31 mars 2021 une journée d’étude sur “Les structures matérielles de la route médiévale,”
rencontre qui fera prochainement l’objet d’une publication. Voir: [Link]
org/16013 [Dernière consultation le 8 septembre 2023].
5. En la personne de monsieur Khalid Ben-Srhir, qui n’a ensuite ménagé ni ses conseils ni ses
encouragements, ce dont je lui suis très reconnaissant.
6. On pense à l’initiative récente de la “Route des empires,” pilotée par le Centre Jacques Berque,
inspirée peut-être des “Rutas de El Legado andalusí” développées en Espagne dans les années 90 du
siècle dernier, adaptant le projet aux technologies apparues depuis et l’ouvrant à l’interactivité. Mais la
route ainsi tracée n’est que virtuelle, reliant quelques sites majeurs de l’histoire du Maroc.
Présentation 11
faisant exception se sont penchés sur des réseaux routiers à échelle régionale14 ou
des itinéraires précis,15 voire sur un unique ouvrage d’art au rôle particulièrement
important.16
Je dois ouvrir ici une parenthèse pour rappeler que, depuis plus d’un siècle
et pour l’ensemble du Maghreb, un cas particulier de voies médiévales a échappé
au dédain des chercheurs et a même focalisé l’intérêt de certains: ce sont les
pistes transsahariennes par lesquelles se sont effectués très tôt les échanges entre
les pays de la Méditerranée et ceux de ce qu’il est convenu d’appeler le Sahel. Du
XIXème au XXème siècle la fascination du grand désert amena nombre d’explorateurs
romantiques à emprunter les routes du centre et de l’ouest aboutissant aux ports
sahariens marocains (de René Caillé et Tombouctou à Michel Vieuchange et Smara
cent ans plus tard).17 Routes historiques de l’or, du sel et des esclaves vers le nord,
chemins du cuivre et de l’islamisation vers le sud, elles devinrent vite l’objet d’étude
privilégiée d’aventuriers et de savants de toutes disciplines, dont beaucoup n’étaient
pas sans points communs avec les précédents (de Camille Douls18 à Odette du
14. Martin Forstner, Das Wegenetz des zentralen Maghreb in islamischer Zeit: ein Vergleich mit
dem antiken Wegenetz (Wiesbaden: Otto Harrassowitz, 1979); Saïd Dahmani, “Essai d’établissement
d’une carte des voies de circulation dans l’Est du Maghrib central du IXe au XIIe siècles,” in Actes du
IIIe colloque international sur l’histoire et l’archéologie de l’Afrique du Nord, réunis dans le cadre du
110e Congrès national des sociétés savantes, Montpellier, 1-15 avril 1985 (Paris: CTHS, 1986), 338-50;
Bakhta Moukraenta, “Essai sur le réseau routier de l’Ouest du Maghreb Central d’après les géographes
arabes (9e-12e siècles),” L’Africa Romana XVI (2004), 1-36. Agnès Charpentier, “Villes et campagnes
du pays tlemcénien islamisé: permanences et évolutions,” Topoi. Orient-Occident Supplément 12
[“Villes et campagnes aux rives de la Méditerranée ancienne. Hommages à Georges Tate”] (2013): 472-
5; [Link] Agnès Charpentier, “Défense et
voies de communication du pays tlemcénien, l’apport du SIG,” in Villes et campagnes dans l’émirat de
Tlemcen au Moyen Âge, UMR 8167 Orient et Méditerranée – Institut Méditerranéen – Université de
Tlemcen, Tlemcen, 2017. Inédit. (hal-02019351)
15. Faouzi Mahfoud, “Les relais sur la route Tunis-Kairouan,” Africa Romana XIV, t. 3 (2002):
2023-46.
16. Prévost, Virginie. “La chaussée d’al-Qanṭara, pont entre Djerba et le continent,” in Autour de
la géographie orientale… et au-delà. En l’honneur de J. Thiry, éd. L. Denooz et X. Luffin (Louvain:
Peeters, 2006), 135-88; Mohamed Ali Hbaieb, “À propos des voies entre l’île de Djerba et la presqu’île
de Zarzis: de nouvelles données sur la chaussée romaine et ṭarī q al-ğimāl,” in Le réseau routier dans le
Maghreb antique et médiéval. Actes du deuxième colloque international du Laboratoire de Recherche:
“Occupation du sol, peuplement et modes de vie dans le Maghreb antique et médiéval” éd. Abdellatif
Mrabet (Sousse: Université de Sousse-OSPMVMAM, 2016, 139-58), 139-58; Mohamed Ali Hbaieb,
“À propos des voies entre Djerba et le continent: Tarîq al-Qantara et Tarîq al-Jimâl d’après les données
des sources classiques,” Cahiers de Tunisie 218-219 (2018): 11-41 [en arabe].
17. À un siècle d’intervalle: René Caillié, Journal d’un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l’Afrique
centrale, précédé d’observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et autres peuples; pendant
les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828 [avec une carte itinéraire, et des remarques géographiques,
par M. Jomard, de l’institut] (Paris: Imprimerie nationale, 1830); Michel Vieuchange, Smara. Carnets
de route (Paris: Plon, 1932).
18. Entre autres exemples, en 1887, Camille Douls (1864-1889) séjourna durant plusieurs mois au
Sahara occidental [Camille Douls, Voyages dans le Sahara Occidental et le Sud Marocain (Rouen:
Imprimerie de Espérance Cagniard, 1888)]; il dressa une carte des pistes parcourues ([Link]
fr/ark:/12148/btv1b8439734w) améliorant celle qu’avait proposée Émile Masqueray peu avant “d’après
trois pèlerin de l’Adrar” pour la même région ([Link]
Présentation 13
19. Ainsi l’un des nombreux ouvrages d’Odette du Puigaudeau (1894-1991) est-il intitulé La piste:
Odette du Puigaudeau, La piste (Paris: Plon, 1954).
20. Théodore Monod (1902-2009), concevait les déplacements sur les pistes du Sahara comme
une véritable navigation, au sens martime (Emmanuel Nantet, “Théodore Monod et la navigation
transsaharienne,” in Mer et désert de l’Antiquité à nos jours: Approches croisées, dir. Thierry Sauzeau
et Gaëlle Tallet (Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2018). C’est ainsi qu’il qualifie les reste
d’une caravane médiévale enfouis dans le sable comme ceux d’une “épave caravanière” (Théodore
Monod, “Le ‘Maden Ijâfen’, une épave caravanière ancienne dans la Majâbat al-Koubrâ,” in Actes
du premier colloque international d’archéologie africaine (Fort-Lamy, République du Tchad, 11-16
décembre 1966), Études et Documents Tchadiens, Mémoire n° 1 (Fort Lamy: Institut national tchadien
pour les sciences humaines, 1969), 286-320.
21. Adolphe Duponchel, Le chemin de fer transsaharien, jonction coloniale entre l’Algérie et le
Soudan: études préliminaires du projet et rapport de mission (Montpellier: Typographie et lithographie
De Boehm et fils, 1878); Ministère des travaux publics. Organisme d’études du chemin de fer
transsaharien. Carte d’ensemble des tracés du transsaharien (Paris: Service géographique de l’armée);
Lakroum, Monique. “Les projets français de Transsaharien (XIXe-XXe siècles). Un challenge pour
l’industrie,” Culture technique 19 (1989): 295-302.
22. Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Le corridor
de la route transsaharienne. Vers un corridor économique: Commercialisation et gestion de la route
transsaharienne (s. l.: UNCTAD, 2022).
23. Lucie Bacon, Olivier Clochard, Thomas Honoré, Nicolas Lambert, Sarah Mekdjian et Philippe
Rekacewicz, “Cartographier les mouvements migratoires,” Revue européenne des migrations
internationales 32, 3 et 4 (2016): 185-214 (voir carte fig. 3).
24. Un ouvrage intéressant à plus d’un titre et au titre évocateur comme celui édité récemment par
Stéphanie Guédon laisse finalement peu de place à la route en elle-même: Stéphanie Guédon (éd.),
Pistes, circulation et échanges sur la bordure septentrionale du Sahara (Antiquité-Époque moderne)
(Bordeaux: Ausonius, 2020).
25. Jean Devisse, “Routes de commerce et échanges en Afrique occidentale en relation avec la
Méditerranée: un essai sur le commerce africain médiéval du XIe au XVIe siècle,” Revue d’histoire
économique et sociale 50, 1 (1972): 42-62 et 50, 3 (1972): 357-97; Jean Devisse, “Commerce et routes
du trafic en Afrique occidentale,” in Histoire Générale de l’Afrique, III, L’Afrique du VIIe au XIe siècle,
dir. Muhammad El Fasi et I. Hrbek. 397-463 (Paris: Éd. UNESCO), 1990.
14 Patrice Cressier
26. Alba San Juan Pérez, “Une route commerciale omeyyade à l’époque d’al-Ḥakam II: eau et
pouvoir dans le Sahara occidental médiéval,” in Les structures matérielles de la route médiévale, éd.
Yassir Benhima, Sophie Gilotte et Marie-Odile Rousset, en préparation.
27. Max Guy, Rabia El Mehdaoui et René Delfieu, “Les pistes transsahariennes vues par les images
de satellites,” in Sijilmassa et le commerce transsaharien. Actes du colloque international. Rissani-
Erfoud 21-22 octobre 2016, coord. Bidaouia Belkame, Hakim Ammar, Rahma El Hraiki, Zara Qninba
et Mohamed Saïd El Mortaji (Rabat: Faculté des Lettres et Sciences humaines, 2021), 83-118.
Malheureusement son apport est notablement réduit par la mauvaise qualité de la reproduction des
illustrations.
28. Par exemple Charles Tissot, “Itinéraire de Tanger à Rbat,” Extrait du Bulletin de la Société de
Géographie (septembre 1876): 3-72; Antonio Blázquez [y Delgado-Aguilera], “Vía romana de Tánger
a Cartago,” Boletín de la Real Sociedad de Geografía XLIII (1901): 324-51. Voir une bibliographie
détaillée dans la contribution de Aomar Akerraz dans ce dossier.
29. Pierre Salama, Les voies romaines de l’Afrique du Nord (Alger: Imprimerie officielle du
Gouvernement de l’Algérie, 1951). Notons que cet ouvrage précède de beaucoup celui de Raymond
Chevallier, Les voies Romaines, Collection “U” Série Histoire ancienne (Paris: Armand Colin, 1972).
30. Par exemple Jean-Pierre Laporte, “Notes sur le réseau routier de Maurétanie tingitane,” in Le
réseau routier dans le Maghreb antique et médiéval. Actes du deuxième colloque international du
Laboratoire de Recherche: “Occupation du sol, peuplement et modes de vie dans le Maghreb antique et
médiéval” éd. Abdellatif Mrabet (Sousse: Université de Sousse-OSPMVMAM, 2016), 227-67.
31. Voir par exemple: Marie-Hélène Corbiau, Baudouin Van den Abeele, Jean-Marie Yante et Anne-
Marie Bultot-Verleysen (éd.). La route au Moyen Âge. Réalités et représentations (Turnhout: Brepols,
2021).
Présentation 15
On ne peut prétexter, en tout cas, du silence des auteurs médiévaux pour justifier
cette absence de curiosité des historiens et plus encore des archéologues, car ces
auteurs ne sont pas avares d’information, à commencer par les géographes, décrivant
par le menu les itinéraires reliant les villes principales du Maghreb et d’al-Andalus
et qui en énumèrent les étapes. Pour l’Occident musulman, au sein d’une production
littéraire foisonnante, les ouvrages les plus connus, ceux auxquels les archéologues
eux-mêmes ont le plus souvent recours en quête d’autres informations, sont dus à
al-Bakrī (Kitāb al-Masālik wa-al-Mamālik)32 ou à al-Idrīsī (Nuzhat al-Mushtāq et
Uns al-Muhaj wa-Rawḍ al-Furaj),33 ce dernier texte constituant un véritable guide
dont l’analyse est l’objet de l’une des contributions à ce volume. On ne peut négliger
non plus les auteurs orientaux ayant étendu leur intérêt à l’Occident de la Dār al-
Islam, parmi lesquels émerge la figure d’Ibn Khurdādbeh34 ou celle d’Ibn Hawqal.35
Mais, quoique de grande utilité, ce vaste corpus n’est pas suffisant pour qui veut
approfondir le sujet car, outre de poser les problèmes d’interprétation de toute source
textuelle (reconnaissance et localisation des toponymes, anachronisme des données),
son apport reste très limité pour la connaissance de la route en elle-même, de sa
réalité matérielle ou des circonstances de son émergence.36
D’autres sources documentaires, porteuses d’informations nécessitant une
analyse beaucoup plus serrée, peuvent également être mobilisées. Elles sont utiles à
des degrés divers: récits de voyages (riḥla-s)37 qui renvoient surtout, encore une fois,
à des itinéraires, recueils de chroniques historiques (en particulier dans leurs comptes
rendus de campagnes militaires), textes hagiographiques, ouvrages juridiques.
Certaines contributions à ce dossier montrent tout l’intérêt d’une exploitation
systématique de ces différents types d’ouvrages. Mais sauf exception, la matérialité
de la route, le quotidien et les aléas de la circulation, comme bien d’autres aspects
pratiques, nous échappent presque totalement.
32. Al-Bakrī, Description de l’Afrique septentrionale, éd. et trad. Baron de Slane (Paris: Maisonneuve,
1965).
33. Al-Idrīsī, Le Magrib au 6e siècle de l’hégire (12 après J.C.) Nuzhat al-Mushtaq. éd et trad
Mahamad Hadj-Sadok (Paris: Publisud, 1983); Jean-Charles Ducène, L’Afrique dans le Uns al-muhaj
wa-rawḍ al-furaj d’al-Idrīsī (Louvain: Peeters, 2010).
34. Ibn Khurdādbeh, Kitāb al-masālik wa al-mamālik, éd. et trad. Michael Jan de Goeje, Bibliotheca
geographorum arabicorum 6 (Leyde: Brill, 1889).
35. Ibn Ḥawqal, Configuration de la terre (Kitāb Ṣūrat al-Arḍ), trad. Johannes Hendrik Kramers
et Gaston Wiet (Beyrouth: Commission internationale pour la traduction des chefs d’œuvre – Paris:
Maisonneuve et Larose, 1964).
36. Ainsi que le souligne, par exemple, Faouzi Mahfoud, “Les relais sur la route Tunis-Kairouan.”
37. La plus ancienne pour l’Occident serait celle d’Ibn al-Qallas (m. 948) [Manuela Marín, “Riḥla”
y biografías de Ibn al-Qallas (m. 337/948) (Grenade: Universidad de Granada, 1995)], mais les plus
connues sont probablement celles d’Ibn Ğubayr (m. 1217) [Ibn Ğubayr, Ibn Ŷubayr. A través del
Oriente (Riḥla), éd. et trad. Felipe Maíllo Salgado (Madrid: Alianza editorial, 2007)] ou d’Ibn Baṭṭūṭa
(m. 1368 ?) [Ibn Baṭṭūta, Voyages d’Ibn Battuta, trad. C. Defrémy et B. R. Sanguinetti, préface et notes
Vincent Monteil (Paris: Éditions Anthropos, 1968) (Ière éd. 1853-1858)].
16 Patrice Cressier
On ne peut espérer beaucoup non plus des quelques exemples qui nous sont
parvenus de cartographie arabe médiévale (et des copies tardives): les mappemondes
d’al-Idrīsī ou d’Ibn Ḥawqal, négligent ainsi totalement la représentation des routes
au profit de celle des villes et localités censées être reliées par celles-ci, ainsi qu’aux
fleuves, montagnes et lignes littorales.38 Cette absence est d’autant plus curieuse que
ces cartes viennent en complément de textes qui, eux, rendent compte d’itinéraires.
J’ai évoqué plus haut le relatif engouement que connaissent, depuis quelques
années, les recherches sur la route médiévale au Nord de la Méditerranée, conséquence
lointaine du développement de l’archéologie médiévale,39 et conséquence plus directe
encore de l’émergence de l’archéogéographie comme discipline attentive aux formes
du paysage habité et en particulier à la morphologie des parcellaires. Ce bond en
avant de la méthodologie et des connaissances est rendu possible par les progrès de
la télédétection, mais aussi par le renouvellement des questionnements. La route est
perçue comme élément structurant du paysage et appréhendée sur la longue durée.
Progressivement l’attention croît également sur la nature et le tracé des chemins
antérieurs à l’Antiquité tant en Europe du Nord que – et peut-être surtout – en Égypte
et au Proche Orient.40 Pour la France, il est impératif de consulter les travaux de
Sandrine Robert, Nicolas Verdier et Magali Watteau.41 Pour les régions d’Espagne et
38. Jean-Charles Ducène, “L’Afrique dans les mappemondes circulaires arabes médiévales.
Typologie d’une représentation,” Cartes et géomatique 210 (2011): 19-35; Emmanuelle Tixier Du
Mesnil, “Représentations de l’Afrique par Bakrī (XIe siècle) et Idrīsī (XIIe siècle),” Cartes et géomatique
210 (2011): 53-61; Franco Sánchez, Francisco. “Les deux chemins opposés de la cartographie arabo-
islamique médiévale: la mappemonde “islamique” (“l’école d’al-Bahlī,” Xe siècle) ou le monde en
sa diversité (al-Šarif al-Idrīsī, XIIe siècle),” in Parcourir le monde: Voyages d’Orient. éd. Dominique
de Courcelles (Paris: Publications de l’École nationale des chartes, 2013). [Link]
org/enc/953 [Dernière consultation 10 septembre 2023]. Voir aussi l’“Atlas catalan” de 1375: https://
[Link]/ark:/12148/btv1b55002481n [dernière consultation 18 août 2023].
39. Dont il faut bien constater qu’elle n’acquiert ses lettres de noblesse que dans les années 70 du
siècle passé.
40. Entre de nombreux exemples: Imela Herzog, “Least-cost Networks,” in Archaeology in the Digital
Era. Papers from the 40th Annual Conference of Computer Applications and Quantitative Methods in
Archaeology (CAA), Southampton, 26-29 March 2012, éd. Graeme Earl, Tim Sly, David Wheatley,
Iza Romanowska, Konstantinos Papadopoulos, Patricia Murrieta-Flores et Angeliki Chrysanthi
(Amsterdam: Amsterdam University Press, 2013), 237-48; Louis Manière, Maël Crépy et Bérangère
Redon. “Geospatial Data from the “Building a Model to Reconstruct the Hellenistic and Roman Road
Networks of the Eastern Desert of Egypt, a Semi-Empirical Approach Based on Modern Travelers’
Itineraries.” Journal of Open Archaeology Data 8 (2020): article 7; Alvise Matessi, “The ways of an
empire: Continuity and change of route landscapes across the Taurus during the Hittite Period (ca.
1650-1200 BCE),” Journal of anthropological Archaeology 62 (2021): [Link]
science/article/pii/S027841652100026X?via%3Dihub; etc.
41. Sandrine Robert et Nicolas Verdier, “Pour une recherche sur les routes, voies et réseaux...,” Les
Nouvelles de l’archéologie 115 [Du sentier à la route. Archéologie des réseaux viaires, éd. Armelle
Bonis et Sandrine Robert] (2009): 5-8; Magali Watteaux, “La grille rhumboïdale. Une méthode d’analyse
des trames routières,” site web Formagraire: [Link] 2010; Magali
Watteaux, “The Road Network in the Longue Durée: A Reading Key of the History of Territories,” Open
Archaeology 3 (2017): 149-74; Sandrine Robert, “Vers un nouveau modèle analytique en archéologie
routière,” Revue Archéologique de Narbonnaise 49 [Actes du colloque Voies, réseaux, paysages en
Gaule, en hommage à Jean-Luc Fiches] (2021): 477-91. Il s’agit là d’une simple sélection.
Présentation 17
du Portugal ayant constitué al-Andalus, ce type d’approche n’en est encore qu’à ses
balbutiements,42 fait d’autant plus regrettable que l’intensité des liens établis entre
les deux rives du détroit durant tout le Moyen Âge, imposerait d’engager des études
comparatives.43
Au regard des pays de l’Europe chrétienne, ceux relevant de la Dār al
Islām – et plus concrètement ceux d’Occident – présentent un certain nombre de
caractéristiques devant impérativement être prises en compte pour toute étude
approfondie des réseaux viaires médiévaux. Tout d’abord, l’implication du pouvoir
politique du moment dans la construction, l’entretien et le maintien de la sécurité des
routes ne répond pas seulement aux nécessités de contrôle du pays, des populations
et des flux commerciaux, mais aussi à des impératifs religieux. En effet, les allusions
aux chemins sont nombreuses dans le Coran où ils sont considérés comme œuvre
de Dieu destinée à éviter l’égarement des croyants.44 Le calife (ou son représentant)
est donc tenu de tenir ce rôle pour le bien de la communauté. On ne s’étonnera pas,
cependant, que le premier bénéficiaire des aménagements réalisés soit très souvent le
souverain lui-même. Pour al-Andalus, ce n’est pas un hasard si les quelques mentions
de ce type de travaux dans les sources écrites ont trait aux chemins et aux ponts des
42. Comme en témoigne Eneko López de Marigorta, “La vía califal entre Córdoba y Toledo.
Propuesta metodológica de integración de la ruta a su entorno físico mediante SIG,” Arqueología y
Territorio Medieval 19 (2012): 33-58.
43. Dès le milieu du siècle dernier, des travaux plus conventionnels ont cependant porté leurs fruits
depuis la reconstitution des principaux itinéraires par Félix Hernández jusqu’à ceux de Francisco
Franco Sánchez sur les routes en elles-mêmes: Félix Hernández Jiménez, Estudios de geografía
histórica española. Tomo I (Madrid: Ediciones Polifemo, 1994), Félix Hernández Jiménez, Estudios
de geografía histórica española. Tomo II (Madrid: Ediciones Polifemo, 1997). Il s’agit de réédition
d’articles initialement publiés entre 1958 et 1973); Francisco Franco Sánchez, “La responsabilidad
de los cadíes en la reparación y mantenimiento de los ‘espacios viales’ de Al-Andalus,” Anuario
Jurídico y Económico Escurialense XXVI, I [Homenaje a Fray José López Ortiz, O.S.A. (1898-
1992)], (San Lorenzo de El Escorial: Ediciones Escurialenses, 1993), 343-60; Félix Hernández
Jiménez, “La caminería en al-Andalus (ss. VIII-XV J.C.): Consideraciones metodológicas, históricas
y administrativas para su estudio,” TST. Transportes, Servicios y Telecomunicaciones 9 (2005): 34-64.
On pourra consulter également de nombreux articles d’intérêt plus ponctuel, par exemple: Alfonso
Carmona, “Las vías murcianas de comunicación en época árabe,” in Caminos de la Región de Murcia.
Función histórica y rentabilidad socioeconómica (Murcie: Consejería de Política Territorial y Obras
Pública, 1989), 152-66; Maribel Fierro et Luis Molina. “Caminos de al-Andalus, Al-Andalus y la
Historia,” 2020 [Link] Carlos Gozalbes Cravioto et Enrique
Gozalbes Cravioto. “Los caminos almohades hacia las Navas,” in Las Navas de Tolosa 1212-2012,
éd. Patrice Cressier et Vicente Salvatierra Cuenca (Jaén: Universidad de Jaén, 2014), 171-82; María
Jesús Rubiera Mata, “El vocablo árabe sikka en su acepción de vía y de sus posibles arabismos en la
toponimia hispánica: Aceca, Seca y Villa Seca,” Sharq Al-Andalus. Estudios Árabes 3 (1986): 129-32;
Jésus Zanón, “Un itinerario de Córdoba a Zaragoza en el siglo X,” Al-Qantara 7, 1 (1986): 32-52;
Juan Zozaya, “Caminería en época omeya,” in Atlas de caminería hispánica. I. Caminería peninsular
y del Mediterráneo, éd. Manuel Criado del Val (Madrid: Fundación de la Asociación Española de
la Carretera, 2012), 142-7; etc. Plus récemment et plus ambitieux à échelle régionale: Joan Negre,
Calçades, camins i carreres. Beu historia sobre l’origen de la xarxa viària de les comarques Centrals
Valencianes (Gandia: CEIC Alfons el Vell, 2018).
44. Voir par exemple Franco Sánchez, “La responsabilidad de los cadíes.”
18 Patrice Cressier
45. Ibn Ḥayyān, Crónica del califa ‘Abderraḥmān III an-Nāṣir entre los años 912 y 942 (Muqtabis V),
trad. María Jesús Viguera et Federico Corriente (Saragosse, Madrid: Anubar, Instituto Hispano Árabe
de Cultura, 1981), 317. L’archéologie a fourni un nombre considérable d’informations sur ce réseau
viaire “princier” local: Antonio Vallejo Triano, La ciudad califal de Madīnat al-Zahrā’. Arqueología de
su arquitectura (Cordoue: Editorial Almuzara, 2010), 81-92; repris en partie par Desiderio Vaquerizo
Gil, “Infraestructuras viarias y de comunicación,” in Arqueología de Madinat Qurtuba. Reflexiones,
novedades, historias, éd. Desiderio Vaquerizo Gil et Javier Rosón Lorente (Cordoue: Casa Árabe -
Diputación de Córdoba, 2022), 127-35.
46. Voir, par exemple: Jocelyne Dakhlia, “Dans la mouvance du prince: la symbolique du pouvoir
itinérant au Maghreb,” Annales ESC 3 (1988): 735-60; Maribel Fierro, “Algunas reflexiones sobre el
poder itinerante almohade,” e-Spania 8 (2009): [Link] Mehdi
Ghouirgate, L’ordre almohade (1120-1269). Une nouvelle lecture anthropologique (Toulouse: Presses
universitaires du Midi, 2014) 311-55; Yassir Benhima, “Gouverner en mouvement: le pouvoir itinérant
dans le Maghreb mérinide (milieu du XIVe siècle),” in Gouverner les hommes, gouverner les âmes.
XLVIe Congrès de la SHMESP (Montpellier, 28-31 mai 2015) (Paris: Éditions de la Sorbonne, 2016)
[Link]
47. Richard W. Bulliet, The camel and the wheel (Cambridge: Harvard University Press, 1975).
L’idée est reprise par le même auteur dans un forum en ligne en 2022, sous un titre plus explicite encore:
“When and How Did Late Antiquity Turn into Early Medieval? A Transport Perspective,” [Link]
[Link]/s/ab22fe1900 [Dernière consultation le 15 septembre 2023].
48. Mais, sans la possibilité d’un charroyage (et donc de pistes adaptées), comment expliquer, par
exemple, le transport d’Alméria à Marrakech de la cuve de marbre de ‘Abd al-Malik b. al-Manṣūr,
sculptée à Cordoue en 392/1002 et remployée à la grande mosquée de la nouvelle capitale almoravide?
Présentation 19
Dans ces conditions quelles sont les questions que posent encore les routes
médiévales du Maroc aux historiens et aux archéologues (et auxquelles nous aurions
aimé apporter quelques réponses)? Elles sont si nombreuses que je me limiterai
ici à en proposer une liste très abrégée. Il est tout d’abord impératif de raisonner
sur la longue durée: si un héritage romain est probable sur une petite partie du
Maroc, ailleurs il serait bon de vérifier l’origine protohistorique de certaines voies
et, d’une certaine façon, l’historique de leur mise en place.49 La réflexion doit
assumer d’être diachronique, visant à mettre en évidence l’évolution, voire les
mutations, des réseaux viaires au cours du seul Moyen Âge, débouchant à terme sur
une cartographie historique globale de ces réseaux. Pour ce faire, la reconstitution
des itinéraires anciens doit être généralisée à l’ensemble du territoire, à partir des
textes médiévaux bien sûr, mais aussi de tout autre type d’indices relevant de
disciplines variées (archéologie, géomorphologie, ethnographie, etc.). Ce repérage
des itinéraires mettrait en évidence une éventuelle hiérarchie des routes et chemins,
et devrait aller de pair avec la reconstitution des tracés eux-mêmes, car itinéraire et
tracé sont deux choses bien différentes; pour ces derniers s’impose le recours aux
nouvelles méthodologies de l’archéogéographie (et le recours à de nouveaux notions
comme celle des Least-cost Networks).50
La matérialité de la route reste une grande inconnue, non seulement celle de la
chaussée elle-même ou ce qui en tient lieu, mais aussi celle des ouvrages d’art qui la
ponctuent; un simple inventaire des ponts anciens du Maroc reste ainsi à faire, pour
ne pas parler des études de cas nécessaires, ou encore d’enquêtes sur la question
des péages.51 Les étapes principales (manzil-s) devaient comporter des structures
d’hébergement des voyageurs, tout comme en Orient (caravansérails, khān-s ou
fundūq-s), mais nous en ignorons encore tout pour le Maghreb, qu’il s’agisse des
solutions architecturales ou des modes de gestion; nous disposons tout au plus de
quelques informations sur l’aménagement de certains points d’eau (citernes en
particulier).52
49. Sur les (très) grands traits de la genèse du réseau viaire du Maroc: Frédéric Abécassis, “La mise en
place du réseau routier marocain: aperçu historique,” in De l’Atlas à l’Orient musulman. Contributions
en hommage à Daniel Rivet, dir. Dominique Avon et Alain Messaoudi (Paris: Karthala, 2011), 85-97.
50. Imela Herzog, “Least-cost Networks.” Au Maroc, l’étude de l’interaction route/parcellaire, si
utile lorsque l’on a recours à la télédétection en Europe du Nord, est rendu plus complexe du fait de
l’inexistence de parcellaires orthonormés jusqu’à l’époque moderne: Jean Le Coz, Les tribus Guichs au
Maroc. Essai de Géographie agraire. Extrait de la Revue de Géographie du Maroc 7 (1965).
51. Sur la question des ponts et de leurs constructeurs, une contribution à ce dossier était prévue. Son
auteur ne put malheureusement concrétiser son projet.
52. Rappelons, sur ce point particulier l’apport de Charles Allain, “La route impériale de Maroc à Sala.”
Il est curieux de constater qu’en Algérie, dans la seconde moitié du XIXème siècle, ces préoccupations
sont encore de pleine actualité: Anonyme, Itinéraires des routes de l’Algérie, avec l’indication des
étapes, des grand’haltes, caravansérails et des ressources en vivres, eaux, bois, fourrages, etc. Publiés,
d’après les documents officiels. Province de Constantine (Alger: Librairie Bastide, 1865).
20 Patrice Cressier
53. Voir Jean Célérier, L’Atlas et la circulation au Maroc, Hespéris VII, 4 (1927): 447-97.
54. L’extension à l’ensemble du Maghreb s’impose. En amont de ce projet, les tentatives d’intégrer
des collègues de Tunisie et d’Algérie au présent dossier n’ont pas été couronnées de succès.
22 Patrice Cressier
défauts – le lecteur en jugera – est que l’extension de certains textes peut paraître
excessive. Considérant l’intérêt et la nouveauté du sujet, l’équipe de rédaction
d’Hespéris-Tamuda a choisi d’assumer cet excès. Pour cela et pour son soutien
permanent, je ne saurais assez la remercier ici.
Bibliographie
Abécassis, Frédéric. “La mise en place du réseau routier marocain: aperçu historique.” In
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