Dernier été avant le bac : souvenirs d'ado
Dernier été avant le bac : souvenirs d'ado
***
[1]
La lumière qui passe par les fenêtres du hall est aveuglante, presque brûlante. Je la sens
percer mes yeux d'épingles et appuyer une main moite sur ma nuque. L'été a clairement débuté,
et il semble bien décidé à me défoncer le crâne.
Peut-être aussi que je traîne un reste de gueule de bois depuis samedi? Je sais, je sais, je
n'aurais pas dû boire autant, deux jours avant mes épreuves de rattrapage du bac. JE SAIS. Mes
parents ont déjà passé la journée d'hier à me le répéter, inutile d'en rajouter. Malgré les vapeurs
d'alcool, l'information a trouvé son chemin jusqu'à mon cerveau, merci.
Mais, je veux dire, ils attendaient quoi de nous ? On est des lycéens, on est en juillet, il fait
un soleil à fondre sur place, et c'était samedi, et merde. Quasiment tout le monde était déjà en
vacances et avait son bac à fêter, alors qu'est-ce que vous pensiez qu'on allait faire, hein ?
Bah oui, on a fait une soirée, voilà.
Chez Alex, en l'occurrence. Toute la classe, même ceux à qui je n'ai pas adressé la parole
plus de cinq ou six fois dans l'année. Il ne manquait qu'une personne, évidemment, mais toutes
les autres étaient là.
La bande. Matis, Éloïse, Yamina Olivier, Michael, tout le monde.
C'était vraiment la grosse soirée.
La très grosse soirée.
Baptiste a vomi dans les bacs à fleurs de la mère d'Alex.
Peut-être bien que c'était la dernière fois que je les voyais, tous. J'y réfléchissais sur le
chemin qui sépare ma maison de celle d'Alex. Sans trop savoir pourquoi, j'y suis allée à pied
plutôt qu'à vélo. Peut-être que c'était pour essayer de me fabriquer un genre de moment
introspectif à la con, comme dans un film indé américain. Il y avait le soleil qui se couchait au-
dessus des champs, les cigarettes volées à mon frère, les voitures que j'entendais sur l'autoroute
au loin, mes jambes bronzées qui s'échappaient de mon short, l'album acoustique de Narratah
dans mes écouteurs, ouais, tout y était, tableau complet.
1
[2]
Mais bon, ça n'a pas fonctionné, au final, La vie ne ressemble jamais aux films. Tout y est
sale et douloureux et sans aucune importance ni aucun sens. Aucune pensée philosophique ne
me venait. Pas de grand bilan de ma vie, pas de révélation sur la fin de l'adolescence, rien. Mon
cerveau bloquait sur l'espèce de mal de ventre que j'avais et sur des trucs absolument idiots. Par
exemple, ce dessin animé que je regardais quand j'étais petite et qui se passait dans la cour de
récré d'une école primaire... J'étais obsédée par l'idée de me souvenir de son titre, mais je n'ai
pas été foutue de le retrouver. Je crois qu'au fond je n'avais pas envie d'aller à cette soirée.
Après tout, moi, je n'avais rien à fêter, pour le moment.
Enfin, je me disais qu'au moins j'allais probablement ressentir un truc une fois arrivée là-
bas... Mais ça non plus ça n'a pas fonctionné.
Pas grand-chose n'a fonctionné. Je sais bien, je le sens au fond, que je ne les reverrai plus
jamais, plus comme ça, plus comme "la bande" parce que "la bande", elle est morte avec la fin
du lycée. L'année prochaine ils iront dans leurs écoles de commerce et d'ingénieurs et à la fac et
n'importe où, je le sais.
Et je sais aussi que ces gens ne me manqueront pas et que c’est ça qui me rend triste, en
fait, plutôt que leur future absence dans ma vie. Je suis restée dans mon coin de canapé et j'ai
bu en les regardant rire et danser et vomir dans les bacs à fleurs. Autour de la maison, la nuit
tombait et ils riaient tous de plus en plus fort. Silhouettes noires sur toile céleste orange.
2
[3]
Mes parents m'avaient dit de rentrer à vingt-trois heures dernière limite, à cause de cette
histoire de rattrapage, et comme la soirée commençait à vingt heures, bon, avec les vingt
minutes de retard réglementaires et les quinze minutes de marche, il ne me restait en fait que
deux grosses heures.
J'ai quand même réussi à faire le taf. Vous savez combien d'alcool une adolescente de dix-
sept ans peut ingérer en deux heures? Bah, depuis samedi soir, moi je sais : quatre bières, deux
whiskys et un shot de vodka enflammé par le briquet de Louis. J’ai déjà fait mieux, déjà fait pire,
en tout cas le lendemain j'avais la gorge qui me faisait mal, le cerveau en PLS et les yeux qui
brûlaient.
Peu de révisions ont été faites hier, inutile de vous mentir.
Je suis complètement à la ramasse.
Tout à l'heure, en arrivant ici, j'ai regardé un peu autour de moi pour voir si je reconnaissais
des gens du lycée. Non, pour la plupart c'était des inconnus, simplement d'autres échecs
scolaires dans mon genre venus des quatre coins du département pour se faire croire que tout
n'est pas encore perdu.
J'ai vu une seule fille de mon lycée. Une terminale L dont j'ignore le nom et que j'appelle
mentalement "la rousse aux yeux de poisson".
Et puis là, dans le hall, il y a lui, aussi. Ca ne me surprend pas tellement, qu'il soit au
rattrapage. Il n'a pas dû avoir l'année idéale pour pouvoir assurer au bac, hein..
La faute à qui ?
La faute à ceux qui, samedi, ont fait la fête sans lui.
La faute à moi.
Si j'avais su qu'il serait là aujourd'hui, j'aurais bu davantage. Jusqu'au coma éthylique.
Histoire d'être certaine de ne pas pouvoir venir.
Je ne pense pas qu'il m'ait vue.
J'espère qu'il ne m'a pas vue.
Je ne sais pas s'il m'a vue.
Faites qu'il ne m'ait pas vue.
J'ai le cœur qui fait des bonds bizarres, comme s'il essayait de se caler sur son rythme
habituel sans y parvenir. Normalement je devrais être en train de me concentrer, de tenter des
dernières révisions d'urgence... Ouais. C'est ça. Impossible. Parce qu'il est là.
Je me demande à quel point il a foiré son bac. S'il est ici, c'est qu'il ne l'a pas foiré
complètement. Pas plus que moi, en tout cas.
On n'arrête pas de nous parler du bac, depuis le début de l'année, depuis le début du
lycée, depuis toujours. C'est la porte d'entrée pour la suite, la porte de sortie de la jeunesse, la
première chose vraiment importante de nos vies. Blablabla.
3
[4]
Peut-être que je l'ai cru, à une époque. Mais ça fait déjà un bon moment que je n'en ai plus
rien à faire, de ça.
Depuis cet hiver, au moins. Je ne crois plus à cette histoire.
Depuis cet hiver, le bac, je l'encule bien profond.
Ça doit être pour ça que je suis au rattrapage, d'ailleurs.
Pour le moment, il est assis à l'autre bout du hall, et autant que je sache, il ne m'a pas
regardée une seule fois. Moi je l'ai regardé du coin de l'œil un sacré tas de fois depuis que je suis
arrivée. Je n'arrive pas à me concentrer. Je sais que je devrais pourtant... Si je me foire encore,
mes parents vont péter un câble. Mais les échos des voix, des pas, de tous les autres losers
comme moi, tout résonne dans le hall, c’est insupportable.
Allez, autant arrêter de faire semblant de réviser, parce qu'en réalité je suis bloquée sur la
même page de mon cours de maths depuis déjà un quart d'heure, et je n'ai aucune idée de ce
que raconte le paragraphe que je viens de lire dix fois. Refermons ça et allons prendre l'air. Au
moins, dehors, je ne pourrai plus le voir et il ne pourra plus me voir non plus.
Peut-être qu'il m'a oubliée, qui peut savoir ?
Tu parles... Tu peux te faire des films si ça te chante, pauvre meuf, mais évidemment qu'il
se souvient de toi! Vous avez été dans la même classe pendant quatre mois, et puis même avant
ça..
J'ai une image qui me vient au moment précis où je fais un premier pas dehors. Le soleil
m'aveugle une seconde, tout passe en noir et blanc.
Deux gamins de huit ans qui rentrent de l'école primaire ensemble parce qu'ils habitent
dans le même quartier. Lui et moi.
4
[5]
5
|6]
Il y a d'autres élèves en train de fumer, à quelques mètres de moi. Je n'ai pas envie de me joindre à
eux. Pas envie de parler. En plus je ne fume même pas vraiment.
Alors je m'assieds et je sors mon teléphone pour faire mine d'être occupée. Les cours que je serre
sous mon bras, je sais bien que je ne les réviserai plus. Cest trop tard, les épreuves commencent bientôt.
ça ne sert plus à rien. Ces cours, ces kilos de copies doubles, jamais plus je ne les relirai, c'est déjà
terminé alors que ça n'a pas encore commencé.
Qu'est-ce que j'en ferai, de toute cette merde ? Si je ne brûle pas ces trucs dès ce soir, je les vois
déjà pourrir au fond de mon placard pendant des années et des années, prenant la poussière et se
fossilisant avec le reste de mon passé. Mes poupées de gamine, mes jeux de société, ma première paire
de talons, les flacons de parfum vides, les vêtements qui ne me vont plus.
À nouveau je revois ces deux gamins qui rentrent de l'école ensemble. Lui et moi, L'image est
silencieuse.
Il faut que je me calme, sinon je vais me foirer. Respire. Doucement. Regarde les arbres, le soleil
dans leurs feuilles..
Voilà. Arrête de tourner en boucle sur des choses qui n'existent plus et concentre-toi sur ce qu'il
reste à faire. De l'autre côté de la cour, les mecs qui fument me sourient. Je n'ai pas besoin de leurs
regards pour savoir que je suis une fille jolie.
"Une jolie fille" ? Non, c'est bizarre dans ce sens-là, je trouve... Ça fait un peu vous voyez ce que je
veux dire "Les jolies filles, leurs habitudes, leurs comportements, leurs goûts. Notre grand dossier du
mois".
"Une fille jolie" c'est mieux. Une jolie flle. Une fille jolie... J'imagine qu'il y a une règle pour
organiser tout ça, la place des adjectifs et compagnie, mais je ne la connais pas.
Heureusement que le français n'est pas aux épreuves du rattrapage. Même si, pour être honnête,
je ne connais pas tellement plus de choses dans les autres matières.
Aucune importance.
Je tourne la tête sur le côté pour ne pas regarder ces types. Sous mes doigts, la pierre du banc est
granuleuse et froide, j'ai l'impression de sentir la moindre aspérité me griffer la peau. Ça fait un peu de
bien. En quantité modérée, mais je prends quand même.
Je suis plutôt grande, plutôt blonde, plutôt avec un bon cul et plutôt avec des bons seins. Je suis
l'une de ces filles que les mecs qualifient de bonnasses quand ils sont entre eux. J'ai eu pas mal de
copains au lycée. J'étais populaire. Sur ce terrain-là et sur les autres.
Sur ma droite, la rousse aux yeux de poisson me repère. Elle s'arrête un instant de discuter avec le
mec qui l'accompagne et me fait un geste de la main, avec un sourire gigantesque. Comme si elle était
contente de me voir. Comme si on se connaissait. Je t'appelle "la rousse aux yeux de poisson", meuf, ne
souris pas en me voyant ! Un peu de dignité, s'il te te plaît. Dresse-moi ton majeur, plutôt.
Cela dit, peut-être qu'elle sourit parce que ça l'amuse de voir que même une reine peut se
retrouver au rattrapage, non ? Dans ce cas-là, ça va. Je réponds. à son geste puis, histoire d'éviter que ne
lui vienne l'idée stupide de me parler, je penche la tête en arrière contre le dossier du banc, jusqu'à
basculer et voir à l'envers la pluie de lumière entre les feuilles des arbres. Dans ce sens-là, ça fait comme
des colonnes blanches qui montent vers le ciel.
Insérer ici une métaphore religieuse bien sentie. Mais je ne suis même pas baptisée, j'y connais
rien à ces trucs.
6
[7]
Tiens, pour le coup, voilà quelque chose qui ressemble réellement aux films américains :
oui, dans toutes les cours de tous les lycées du monde, il y a des castes.
Moi j'étais dans celle de la royauté. J'étais invitée à toutes les fêtes, draguée par tous les
mecs, l'océan des élèves des castes inférieures s'ouvrait devant moi quand je marchais dans les
couloirs et le matin on se courbait pour baiser la pointe de mes baskets.
J'exagère à peine.
Je redresse la tête, range mon portable et me coince les mains sous les cuisses pour arrêter
de bouger. Ma mère m'a forcée à porter un corsage blanc et une espèce de jupe de tailleur, à
attacher mes cheveux. Il paraît que ça ne peut que jouer en ma faveur auprès des examinateurs
et que ça me fait ressembler à une adulte responsable. Moi je trouve que les gros boutons noirs
du corsage me donnent plutôt l'air d'un clown triste.
Mes parents n'ont pas été vraiment ravis quand on a su les résultats du bac la semaine
dernière.
8,7. Pas loin, mais quand même raté. La seule matière où j'ai eu une bonne note, c'est
histoire de l'art. Mais c'était une option et ça ne valait pas grand-chose dans la moyenne. J'ai
juste toujours été bonne pour inventer des noms de tableaux. Ah! Ah!
C'était ma petite excentricité, ça, histoire de l'art. Le détail pittoresque qui venait poser une
couleur inattendue à mon profil de star du lycée, comme un accessoire fantaisie ajouté à un
ensemble chic.
Je n'aurais pas cru que ce serait également ce qui me sauverait de la déchéance complète.
Mes parents n'ont pas été ravis par mes résultats, mais ils n'ont pas été surpris non plus.
Ça fait des mois que je chute, note après note, point après point, matière après matière.
Depuis cet hiver.
Depuis ce qui s`est passé avec lui.
C'est maintenant que je le réalise.
Je croyais que j'avais surmonté, que j'avais oublié.
Je comprends maintenant que non.
Je n'ai pas oublié ce qui s'est passé cet hiver, je n'ai pas oublié les deux gamins qui rentrent
de l'école primaire ensemble, je n'ai pas oublié les ruines du passé entassées au fond de mon
placard, je n'ai rien oublié.
7
[8]
8
[9]
En me tournant un peu sur le côté je peux voir l'intérieur du hall, à travers une fenêtre sale
sur laquelle quelqu'un a écrit NIKEZ VOS MÈRES FDP.
Il est toujours là.
Et il me regarde.
Il détourne les yeux dès qu'il voit que moi aussi, je le regarde, mais oui, oui, il m'a vue.
Il se souvient de moi.
Bien sûr qu'il se souvient de moi. Au fond je le savais bien. Est-ce qu'il se rappelle les deux
gamins sur le chemin de la maison ? Son père qui répare mon vélo ? Ou bien, juste tout comme
dans ma tête j'ai des trucs genre "la rousse aux yeux de poisson", "le renoi aux baskets trouées"
ou "le gros qui sent la friture" peut-être que dans sa tête je ne suis désormais plus que "la
blonde au cul bandant" ?
Je ne peux pas savoir. Tout le monde n'a pas une fosse commune à souvenirs au fond de
son placard.
S'il ne se rappelle pas les deux gamins qui rentrent ensemble de l'école, s'il ne se souvient
que de la blonde au cul bandant, alors je me demande s`il me déteste.
Plutôt, je me demande à quel point il me déteste.
De l'autre côté de la cour, sur le mur de ce lycée, il y a une grande horloge. 13 h 50. Plus
que dix minutes avant les épreuves. Je devrais réviser. Je passe mon doigt le long de la tranche
de mon classeur...
Qui j'essaie de tromper?
Je regarde à nouveau par-dessus mon épaule, vers le hall.
Lui révise, Cette fois je n'ai pas l'impression qu'il vient de détourner les yeux. Peut-être qu'il
s'intéresse bien moins à ma présence que je ne m'intéresse à la sienne. Je profite de ses yeux
baissés pour mieux le regarder.
Il est toujours aussi moche.
J'aimerais dire le contraire. Ou j'aimerais dire que ce n'est pas important. Ou j'aimerais dire
que la beauté c'est subjectif et tout ça. Mais c'est un mensonge, et je crois que la plupart des
gens qui disent ces conneries le savent, au fond. Non, la beauté, la laideur, ce n'est pas subjectif.
Ou alors, juste un peu.
"Marginalement", comme dirait ma prof d'histoire-géo.
Mon ex-prof d'histoire-géo. Faut que je m'habitue, sérieux... Enfin, en même temps, je ne
l'ai pas encore eu, ce rattrapage.
9
[10]
10
[11]
J'avais aussi posté une photo, prise un jour où j'étais assise derrière lui en cours. Il était
penché en avant sur sa table et son pantalon était un peu tendu, dévoilant le haut de ses fesses.
On pouvait voir qu'il y avait quelques boutons autour de sa raie. J'avais partagé la photo en
direct, pendant le cours, et mon téléphone avait passé l'heure à vibrer des commentaires hilares
de mes amis, qui de chaque coin de la classe essayaient d'avoir un aperçu du monstrueux
spectacle auquel j'avais droit. "LOL". "Barres de rire !!!" " T'as trouvé le cassos ultime !" " Ca sent
quoi ? ^^". MDR".
J'étais fière.
Lui, il n'avait pas conscience de ce qui se passait, et il n'a finalement remonté son pantalon
qu'à la fin du cours, quand il a réalisé. J'ai fait comme si je n'avais rien remarqué, lorsqu'il m'a
regardée du coin de l'œil. La photo que j'avais postée avait dejà suscité trente-deux
commentaires.
C'était nous qui gérions ce groupe Facebook mais tout le lycée y avait accès, alors il a bien
dû finir par être mis au courant. Pourtant il ne m'en a jamais parlé, et le lendemain il ne m'a
même pas adressé un regard énervé.
Peut-être qu'il n'a jamais su. Peut-être qu'il n'a pas osé m'engueuler. Peut-être que je lui
faisais peur. Peut-être qu'il avait depuis longtemps dépassé le stade de la colère.
Enfin...Je ne sais pas. La vérité, c'est qu'à ce moment-là, je n'y ai même pas réfléchi. Je
m'en moquais, en fait, de ce qu'il pouvait ressentir.
À ce moment-là, les gamins qui rentraient de l'école ensemble, je m'en foutais, Vous ne
pouvez pas savoir ce que c'est que d'être populaire. Le plaisir que c'est d'écraser quelqu'un, de
l'humilier simplement parce que vous en avez le pouvoir. Vous ne pouvez pas savoir à quel point
c'est bon.
Là tout de suite, j'ai envie de vomir. J'ai littéralement envie de vomir. Je sens des asticots
acides qui me rampent dans la gorge. Ça faisait des mois que ça ne m'était pas arrivé. C'est
comme pourrir de l'intérieur. Qu'il ne soit pas venu m'embrouille, ça m'avait paru normal, à
l'époque. Je veux dire, on ne faisait rien de mal, n'est-ce pas ? On s'amusait juste. Après tout, ces
débiles n'avaient qu'à remonter leurs pantalons et s'acheter une foutue crème contre l'acné,
non ? Au final, c'était presque pour leur bien, ce qu'on faisait, pour les motiver à se prendre en
main. Vous n'êtes pas d'accord ? Nous on l'était tous.
11
[12]
12
[13]
Il s'est tranché les poignets pendant le cours, assis tout seul dans un coin de la salle, et il a
attendu. Nous on n'a rien vu, On discutait, on dormait à moitié. on rigolait tout bas en se
moquant de la bave qui s'accumulait aux coins des lèvres de M. Lechamp, et pendant ce temps-
là, lui se vidait de son sang sur ses feuilles de cours.
On a finalement compris lorsqu'il a glissé sur le côté avec un bruit lourd, comme si on
lâchait sur le sol un sac de cours trop rempli.
Depuis, la salle a été fermée. Nos cours de philo ont été déplacés à un autre étage.
J'imagine qu'ils la rouvriront l'année prochaine, quand on aura oublié. Je devais passer devant
pour aller en maths ou en anglais. Parfois je regardais la porte du coin de l'æil, parfois non.
Certains ont dit qu'il avait des problèmes chez lui : parents divorcés, fascination pour les tueurs
en série, image d'Épinal de "l'adolescent à problèmes". Ça a raconté qu'il prenait un traitement
contre la dépression, et que ce n'était pas nous qui lui avions donné envie de se suicider, que
c'était plus compliqué que ça, que ce n'était pas notre faute.
Mais il avait quand même décidé de faire ça au lycée, en plein cours, au milieu de nous
tous. Alors je ne sais pas. Je pense que si, c'était notre faute, ou au moins, que c'était ce que lui
croyait, voulait nous dire, et peut-être que c'est son avis qui compte plutôt que le nôtre.
Il est resté plusieurs semaines à l'hôpital.
Je ne sais pas si des élèves de la classe sont allés le voir. Je n'y suis pas allée, moi, en tout
cas, ni personne que je connaisse. Il n'est jamais revenu au lycée, après ça. La dernière fois que
je l'ai vu, avant aujourd'hui, c'était quand il était allongé par terre, avec tout ce sang sombre et
visqueux qui coulait de sa table.
En tombant sur les dalles du sol, ça faisait de toutes petites explosions qui envoyaient des
gouttelettes autour. Eloise, qui était assise près de lui, en a reçu sur ses baskets. Elle a dû s'en
racheter des nouvelles.
13
[14]
Depuis son coin du hall il relève la tête. J'hésite à tourner la mienne, mais il ne regarde pas
dans ma direction. Il fixe le mur face à lui d'un air absent, comme si une pensée venait soudain
d'interrompre ses révision.,
Il s'est coupé les cheveux assez court, depuis la dernière fois que je l'ai vu.
Depuis ce samedi matin là. Depuis la flaque de sang sur ses feuilles de cours.
14
[15]
Je pensais être passée à autre chose. Je le pensais vraiment. Mais c'était des conneries. Je
ne suis pas passée à autre chose. Je suis toujours ce samedi matin là, je suis toujours dans la
salle de philo, je suis toujours en train de regarder la flaque de sang sur ses notes.
Ça lui va plutôt bien, les cheveux courts.
Ça ne le rend pas beau, mais c'est un pas dans la bonne direction. Si j'avais été une autre
personne, j'aurais pu lui donner des conseils, lui suggérer des tenues, je ne sais pas.
Je me demande s'il a beaucoup repensé à nous, ces derniers mois.
J'ai cassé avec Michael en février, et je n'ai eu aucun autre mec depuis. Je passe mes
soirées, mes week-ends, mes vacances, à regarder des films sur internet, à manger des
saloperies, à jouer à Candy Crush et à dormir. Je n`ai plus fait mes devoirs depuis janvier, je n`ai
plus lu un seul livre. J'ai continué à aller aux soirées des uns et des autres pour boire.
Parfois un garçon, Olivier, Enzo, un autre, buvait lui aussi assez pour trouver le courage de
me faire monter dans une chambre. Je me laissais faire, pour passer le temps et offrir une
justification claire, pendant quelques heures, à mes envies de vomir.
Plus personne ne parle de lui. Depuis des mois, plus personne n'a prononcé son prénom,
au lycée. Mot interdit. C'est comme cette salle qu'ils ont fermée... On se tait, on oublie, on
avance. Samedi soir, personne n'a parlé de lui, pas une fois.
Et même moi... Je me donne le beau rôle, là, à jouer la fille qui s'en veut, mais quand est-ce
que j'ai parlé de lui, en fait ? Quand, putain ?! J'ai laissé les gens oublier à quel point ils étaient
laids.
J'ai détourné le regard de la porte fermée. J'ai continué ma vie, comme les autres. S'il n'y
avait pas cette image des deux enfants qui rentrent de l'école ensemble, est-ce que je
ressentirais tout ce que je ressens?
Qui me dit que je ne serais pas plutôt alle me racheter des nouvelles chaussures pour
oublier le sang sur les anciennes ? Je ne suis pas meilleure qu'Éloïse, que Michael, que personne.
C'est trop facile, là, à la fin de l'année, de la jouer tourmentée par la culpabilité en
ressassant de vieilles images et des envies de pleurer. De quel droit je me complais là-dedans ?
Elle est où, maintenant, la gamine qui rentrait de l'école avec lui, hein ? Qu'est-ce que j'ai fait,
ces derniers mois, à part me contempler dans le miroir, encore et encore ? Je ne suis même pas
allée le voir à l'hôpital, putain!
J'essaie de me persuader que j'ai compris des choses, appris de mes erreurs, mais je suis
toujours une reine du lycée, toujours plus intéressée par moi-même que par les autres. Tout ce
que je veux savoir, c'est s'il me hait. Pas comment il va.
15
[16]
Une fois.
Au tout début du printemps, il faisait encore super froid, c'était la journée d'appel à la
défense, ce truc pour remplacer le service militaire. Un mercredi. J'étais contente, parce que ça
me permettait de rater une journée de cours sans que personne puisse y trouver à redire. C'était
dans une caserne, à une demi-heure de chez moi. Une vaste blague. Toute la journée, on nous a
parlé de l'importance de la défense nationale, montré des documentaires visiblement tournés
dans les années 1990, et fait passer des épreuves destinées à vérifier qu'on savait lire et écrire.
L'une d'elles consistait à regarder un programme télé et à y retrouver les horaires de telle
émission ou le nom de telle autre. Gros niveau. Vive la défense nationale. La future élite de la
nation est là.
Au moins je n'avais pas eu besoin de passer au rattrapage, cette fois-là.
À ma table, il y avait un type qui avait une maladie de peau et qui ne savait ni lire ni écrire.
Il avait copié sur moi pour répondre aux questions sur le programme télé. Un autre, à l'avant de
la salle, portait une casquette imbibée de gras, et lorsque le militaire qui s'occupait de nous lui a
demandé de la retirer, le mec l'a insulté. Cétait le zoo complet.
Parmi la meute qui m'entourait s'était trouvé Grégory Dollay, un garçon qui avait été dans
ma classe en seconde. Je savais que c'était l'un de ses seuls potes. Je les voyais de temps en
temps dans la cour, aux pauses, à se partager leurs écouteurs et leurs paquets de gâteaux.
Je ne sais pas pourquoi on s'était retrouvés ensemble dans cette galère. Probablement que
ça avait à voir avec nos dates de naissance. Ou quelque chose comme ça.
Toujours est-il que, enfermé pour la journée dans une caserne avec des gens que tu ne
connais pas, forcément, tu t`accroches au seul visage familier dans le périmètre, même si tu ne
lui accorderais pas un "bonjour" en temps normal. Et c'était pareil pour lui, d'ailleurs. Je suis
certaine qu'il me méprisait, le reste du temps, avec mes cheveux qui sentent l'après-shampoing
et mes jeans moulants.
Mais là, les conditions nous forçaient à une trêve. On avait donc passé la journée
ensemble, parfois à discuter, parfois simplement à se protéger l'un l'autre de la solitude absolue.
C'est après le repas du midi qu'on avait parlé de lui. Je me souviens que j'avais mon gros
manteau et que dans la cour de la caserne il y avait des feuilles mortes partout, qui sentaient
I'humidité et le moisi. Tout était mouillé, absolument tout, comme si la neige de l'hiver venait
juste de fondre. Il faisait beau mais mon souffle formait des nuages à chaque mot et mon nez
coulait un peu. Je me sentais poisseuse.
Grégory fumait une cigarette en me racontant le scénario débile du dernier film d'horreur
qu'il avait vu et moi je faisais semblant de l'écouter en pensant à d'autres trucs. Gregory est un
garcon vraiment bizarre, lui aussi, avec toujours d'horribles t-shirts de groupes de métal, les
cheveux longs et gras et une peau assez vilaine. Je ne sais pas si sa classe se foutait de sa gueule
comme la mienne se foutait de la gueule de son pote. Probablement. A un moment, il m`a
raconté qu'il collectionnait les couteaux et s'y connaissait en armes à feu. Ça semblait
l'intéresser pour de vrai, ces histoires d'armée, il espérait un jour intégrer les forces spéciales ou
je ne sais pas quoi. Je dirais bien que, de tous les gens du lycée, Grégory est le plus susceptible
de faire un jour les gros titres des journaux, rubrique faits divers... Mais ce serait faux, puisque
les gros titres des journaux, il y a déjà quelqu'un d'autre qui y a eu droit, cette année, dans notre
16
lycée.
Au bout d'un moment à me geler le cul au milieu des feuilles mortes pendant qu'il fumait
et délirait, je ľ'ai coupé et j'ai demandé s'il avait des nouvelles de lui. La question me hantait
depuis le matin, quand j'avais vu qu'on était dans le même groupe.
Il a terminé ce qu'il restait de sa cigarette avant de me répondre, sans me regarder.
Oui, il continuait à le voir, mais il avait ordre de ne pas en parler aux gens de sa classe. Et
forcément, ça m'incluait. Bien sûr qu'il ne voulait pas que Grégory nous parle de lui.
Evidemment. Qu'est-ce que j'espérais, d'ailleurs ? Qu'il me dise "oui oui, de ouf, d'ailleurs il
aimerait trop te voir, t`as qu'à passer chez lui, il sera trop content d'avoir des nouvelles ! Son
père t'offrira un Coca".
Pauvre meuf. Pauvre meuf. Pauvre connasse. Regarde-toi.
Je n'ai pas insisté. Ni tellement tenté de rediscuter avec Grégory pendant le reste de la
journée. Le soir, on s'est quittés avec un geste de la main, et le lendemain, au lycée, on s'est
croisés dans les couloirs et on ne s'est pas dit bonjour.
17
[17]
Il faut que j'arrête de le regarder. II va finir par remarquer que je le fixe. Je retourne mon
attention vers les gros boutons noirs de mon corsage. Je les fais tourner lentement, l'un après
l'autre, entre mes doigts.
J'espère qu'il va mieux. J'espère qu'il n'a plus envie de mourir. J'espère que...
Je n'en sais rien. J'espère qu'un jour il ira bien. Je l'espère sincèrement. Je jure que je
l'espère sincèrement.
Je dois me concentrer. Plus qu'une minute, sur la grosse horloge fixée au mur. Si j'ai mon
rattrapage, alors je ne serai plus lycéenne. J'irai à la fac avec Domitille, Yamina et Chloé. Les BFF,
ensemble pour toujours. La royauté continuera, on fera de nouvelles soirées, on pourra oublier
tout ça. Passer à autre chose. Pour de vrai, cette fois. Avancer, être heureuses, comme avant.
Après tout, nous étions des gamins. On ne savait pas. On ne voulait faire de mal à personne. On
s'amusait.
Mais maintenant je suis une adulte responsable, n'est-ce pas? C'est bien ce que proclame
ma tenue, non ? Maintenant j'ai appris de mes erreurs et je suis devenue une bonne personne.
Hein ?
Pauvre connasse. Tu n'as rien compris, rien appris, que dalle.
Tu le sais, au fond.
Le soleil qui passe à travers les arbres de la cour, avec ces feuilles super vertes. C'est
comme une pluie de lumière. Ça lance plein de reflets et d'éclats aveuglants sur mes yeux.
18
[18]
L'absolution, voilà. C'est bien un terme religieux, ça, non ? Ca fait chier de ne pas croire en
Dieu. Ave Maria, je suis désolée d'avoir poussé un camarade de classe au suicide, Jésus Jésus qui
êtes aux cieux,
Jésus Jésus, hop, pardonnée.
Les autres commencent à entrer.
C'est l'heure. Je me lève, les jambes un peu tremblantes, les cheveux chauffés par le soleil,
la lumière qui fait briller mon déguisement de clown triste ou d'adulte responsable, et le monde
qui repasse un instant en noir et blanc quand je retourne à l'intérieur.
Il n'est plus dans le hall. Il est parti vers les salles d'examen, lui aussi.
Je vais d'abord vers l'histoire-géo. C'est la matière que je suis le plus susceptible de réussir.
Si j'arrive à avoir 15, alors c'est bon, j'ai mon bac, même plus besoin de réussir les maths. J'ai
peur.
J'ai beau me dire que ça va aller, j'ai peur.
Personne devant moi. L'examinateur me sourit et me fait entrer. Il regarde ma tenue. C'est
un jeune prof. Il me mate, clairement. Pas un regard de gros dégueulasse, mais il me mate. Ma
mère avait raison : cette tenue à la con ne peut que jouer en ma faveur.
Sous ma poitrine, mon cœur bat super fort.
Je tombe sur le développement économique et social en Afrique.
Ça fait partie des chapitres que j'ai révisés.
Je connais.
Je sais déja que c'est bon.
J'ai mon bac.
Je regarde l'examinateur et lui souris.
Si je réponds, alors tout pourra continuer.
La vie pourra reprendre son cours normal. J'arrêterai de passer devant la porte de la salle
de philo. J'arrêterai de revoir cette flaque de sang presque noir sous mes paupières.
Deux gamins qui rentrent à la maison ensemble, sans trop se parler, juste leurs baskets sur
le trottoir qui avancent en même temps.
J'ouvre la bouche.
19
[19]
Quelques heures plus tard, on est de nouveau tous dans le hall de ce lycée qui n'est celui
de personne.
La nervosité ambiante atteint des sommets rarement connus dans l'histoire humaine. On
attend qu'ils affichent les résultats. Ici il n'y a que des élèves merdiques, des nuls qui ont raté
leur année. Fumeurs de joints invétérés, semi-analphabètes, dépressifs en dernière instance, on
est tous là, la cour des miracles de l'enseignement secondaire. Probablement une grosse
proportion de cancres absolus qui, en temps normal, se foutent complètement de leurs notes.
Pourtant, là, tout le monde semble au bord de la crise cardiaque, ça tourne dans tous les sens,
ça se ronge les ongles, ça se lève, ça se rassoit, ça se relève, ça se rerassoit.
Il est à nouveau là, près des panneaux d'affichage encore vides, son sac posé à ses pieds.
C'est le même sac qu'à l'époque, avec tous ces noms de groupes ridicules écrits dessus. Cette
fois c'est sûr, quand je le regarde il me regarde aussi.
Je n'ai pas le temps de détourner les yeux. Il hoche la tête dans ma direction, pour me
saluer.
Bien sûr qu'il ne m'a pas oubliée.
Je m'approche de lui.
Bizarrement je suis calme. Désormais, tout est joué.
On se dit bonjour, sans se faire la bise.
Il y a un silence. Il me complimente sur ma tenue. Je baisse un instant les yeux sur mon
corsage de clown triste en me demandant s'il se fout de ma gueule. Mais non, il a l'air sincère,
alors je le remercie. Je me sens quand même obligée de préciser que c'est une idée de ma mère.
Il répète que ça me va bien. Je répète merci.
Je devrais demander comment il va, mais bon, comment on peut aller, après une tentative
de suicide ? Alors je l'interroge plutôt sur les matières qu'il a repassées, sur les points qu'il lui
manque. Philo et éco, et il lui manque un peu plus d'un point. Philo. Ironique, hein ? J'ai un flash
mental.
20
[20]
Il sourit, d'un air poli. C'est pas un sourire qui signifie "je suis content de te voir", c'est juste
un sourire comme ça. Au moins il ne signifie pas non plus "va crever, sale conne".
Il y a un nouveau silence. Je n'ose pas le regarder plus d'une seconde. Pareil pour lui. Ça
pourrait être notre toute première discussion, ce serait la même.
Ça sort tout seul. Je n'ai même pas le temps de penser aux mots qu'ils sont déjà hors de ma
bouche.
Je lui dis que je suis désolée, pour tout.
Il ne me répond pas, ne me regarde pas.
J'ai les yeux qui piquent.
Un type vient afficher les résultats.
D'un seul coup, tout le hall se réunit autour de nous, comme des pigeons qui se précipitent
sur des miettes de pain. L'un à côté de l'autre, on cherche nos noms dans les listes.
On trouve le sien en premier.
Il l'a eu.
Sa note finale est de 11,2.
Il l'a еu. Il est bachelier. Il éclate de rire.
On trouve mon nom ensuite.
21
[21]
Je l'ai raté.
En même temps, comment aurais-je pu l'avoir, après avoir dit à l'examinateur que le
développement économique de l'Afrique, je m'en branlais complètement ?
Il me regarde d'un air triste et arrête de rire, par solidarité.
A son tour, il me dit qu'il est désolé.
J'éclate de rire.
Il ne comprend peut-être pas pourquoi, et moi-même, je ne suis pas certaine de le savoir,
mais il ne peut s'empêcher de rire aussi.
On se regarde pendant un peu plus d'une seconde, cette fois. Il me demande si je vais
tenter de le repasser. Retourner au lycée pour encore un an. Je lui dis que oui. Qu'à défaut
d'avoir rattrapé mon bac, je vais essayer de rattraper l'année qui vient de s'écouler.
On verra s'il m'est possible de devenir autre chose que la blonde au cul bandant.
Je l'ignore, mais je veux essayer.
Il hoche la tête, comme s'il comprenait, ce coup-ci. Peut-être que c'est le cas.
Autour de nous des éleves hurlent de joie, d'autres tombent à genoux de désespoir,
littéralement. C'est une scène très bizarre. Un peu religieuse, encore une fois. On s'éloigne
lentement, se dirigeant d'un même pas vers la sortie de ce lycée qui n'est pas le nôtre.
Son père l'attend devant le bâtiment, me dit-il.
Il s'arrête, réfléchit une seconde, puis propose de me ramener en voiture, si ça peut
m'arranger.
J'hésite. Je lui dis que je préfère marcher. Que j'ai besoin de réfléchir. Il hausse les épaules
et dit que ça aurait pu être marrant. Comme quand on était gosses et qu'on rentrait de l'école
ensemble.
J'ai les dents qui se serrent à m'en faire mal. Je peux sentir mes mâchoires qui grincent, qui
craquent, tout mon visage qui devient minéral, froid et bouillant à la fois.
Il hausse encore les épaules et essaie de démarrer une phrase, mais il ne sait pas trop quoi
dire.
Je pense qu'il a conscience, comme moi, qu'on ne se reverra probablement jamais. Je vais
devenir un souvenir dans son placard, lui un souvenir dans le mien.
Mon visage me fait atrocement mal.
Ma langue a un goût de métal.
Ave Maria, je suis désolée d'avoir poussé un camarade de classe au suicide, Jésus Jésus qui
êtes aux cieux, Jésus Jésus.
Je lui souhaite bonne chance pour la suite. Il me souhaite la même chose.
On s'arrête sur le trottoir, et de l'autre côté de la rue je vois son pere dans une voiture.
Lui et moi, nous nous fixons un moment sans trop savoir quoi nous dire en guise d'adieu.
Alors je lui demande s'il me hait.
J'aimerais lui demander s'il va mieux, j'aimerais être généreuse, j'aimerais ceci et cela, mais
je suis encore moi, pour le moment, encore moi pour quelques minutes, et j'ai besoin de savoir,
j'ai besoin de sa réponse pour peut-être un jour changer.
Il reste silencieux un moment. Il regarde en direction de son père, puis à nouveau vers moi.
Dépassant de la manche de son sweat, je devine une grosse cicatrice toute blanche.
Il me répond qu'il ne sait pas. Que c'était le cas avant. Avant qu'il n'essaie de se tuer. Qu'il
22
me haïssait, moi comme les autres. Mais qu'il ne sait plus trop ce qu'il ressent pour nous,
aujourd'hui.
Il dit que, d'une certaine façon, parfois, on lui manque.
Je lui dis qu'il a le droit de me hair.
Qu'à sa place, je me haïrais. Il rit un peu, d'un air gêné.
Il me répond que je n'étais pas la pire.
Je lui dis que ce n'est pas une excuse.
Que je n'étais pas la meilleure non plus.
On se regarde à nouveau.
Je me dresse sur la pointe des pieds et je lui fais une bise. Il a l'air surpris. Ça ne doit pas lui
arriver souvent.
23
[22]
Je m'éloigne sans regarder son père, et simplement, je lui crie félicitations pour son
rattrapage.
Il lève la main dans ma direction, me regarde partir. Il a l'air triste. Ou, je ne sais pas... Il a
l'air quelque chose. Je ne sais pas quoi. Peut-être que de me voir comme ça, rentrer de l'école
pour retourner chez moi, ça lui fait mal au visage, à lui aussi. Peut-être qu'il pense au pneu crevé
de mon vélo. Ou peut-être qu'il s'en fout. Je ne sais pas.
On ne peut jamais savoir exactement ce que les autres pensent. On peut juste essayer,
nous, de ne pas penser des choses trop sales à leur propos.
Personne n'est "la rousse aux yeux de poisson", "le geek moche au cul plein de boutons"
ou "la blonde au cul bandant". Personne n'est ça ailleurs que dans le regard des autres.
Lorsque j'atteins une rue perpendiculaire, échappant à son regard à lui, j`accélère le pas,
sans chercher à savoir vers où je me dirige. Au-dessus de moi le soleil ressemble à un feu
d'artifice, dont les explosions colorées s'étalent sur mes yeux mouillés. Mon visage se déplie et
je commence à pleurer.
24