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Défis géopolitiques des États-Unis

Le document présente une revue de géopolitique centrée sur le rôle des États-Unis dans le contexte mondial actuel, en mettant en lumière les défis auxquels ils font face, notamment la montée en puissance de la Chine et la prolifération des armes nucléaires. Il aborde également les bouleversements politiques internes et la nécessité pour les États-Unis de maintenir leur position dominante dans l'innovation technologique. Enfin, le texte souligne l'importance d'une compréhension approfondie de la géopolitique américaine pour appréhender les enjeux futurs.

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Défis géopolitiques des États-Unis

Le document présente une revue de géopolitique centrée sur le rôle des États-Unis dans le contexte mondial actuel, en mettant en lumière les défis auxquels ils font face, notamment la montée en puissance de la Chine et la prolifération des armes nucléaires. Il aborde également les bouleversements politiques internes et la nécessité pour les États-Unis de maintenir leur position dominante dans l'innovation technologique. Enfin, le texte souligne l'importance d'une compréhension approfondie de la géopolitique américaine pour appréhender les enjeux futurs.

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SOMMAIRE L’Édito

Quentin BENOIT - Cofondateur de Terra Bellum 4


Un déclin technologique vis-à-vis de la Chine ?
Charles JEANNE - Promethei (INALCO) 6
Les États-Unis dans la rivalité turco-grecque
Artus DE VIVIE 10
L’intérêt des Etats-Unis pour l’ASEAN dans la rivalité sino-américaine
Protasius ISYUDANTO - Promethei (INALCO) 14
Quelles stratégies face à l’expansionnisme chinois?
Andréa LAQUET 20
Enjeu oublié de la guerre économique sino-américaine
Mat M. HAUSER & Othman EL HADJ SAÏD - Club influence de l’AEGE (EGE) 24
États-Unis, Chine et l’épreuve écologique
Zinedine GAID 30
États-Unis entre la démocratie et la norme démocratique
Oumaima GUIZANI - Comité Interuniversitaire des Nations Unies de Paris (CINUP) 36

2 - Revue TB N°4
États-Unis & la culture des gangs
Clément COILLE 40
Le DoJ : L’arme de la politique économique interventionniste
Pablo LECHAPELIER - Comité Interuniversitaire des Nations Unies de Paris (CINUP) 46
Thalassocratie : dominer la terre par la mer
Quentin BENOIT 52
AUKUS face à la Chine : L’alliance anglo-saxonne
Quentin BENOIT 56
SEMPER FI ! Le corps des United States Marines
Defense Insider 60
USA & Taiwan : L’inévitable rapprochement
Nicolas MÜLLER - Terra Bellum 64
Faillite de SVB : Vers un assouplissement monétaire ?
Yannick MEYER - Terra Bellum 68

©White House

Revue TB N°4 - 3
ÉDITO

Merci à nos lecteurs


Par Quen�n BENOIT - Cofondateur de Terra Bellum

Depuis leur indépendance en 1776, les États-Unis maintenir leur propre arsenal nucléaire tout en
ont l’Ins�tut
Par été uneTalleyrand
puissance poli�que, économique et travaillant avec d'autres pays pour empêcher la
culturelle majeure dans le monde. De la guerre froide proliféra�on des armes nucléaires. Cet objec�f est mis
à la mondialisa�on, les États-Unis ont joué un rôle à mal avec une Russie qui revient sur le devant de la
central dans les rela�ons interna�onales et la scène en Europe et déploie des armes nucléaires en
géopoli�que mondiale. Devenues hyperpuissance à Biélorussie. En plus de la Russie, l’expansion de l’OTAN
compter de l’éclatement du bloc sovié�que en 1991, et l’adhésion récente de la Finlande ne devraient
les États-Unis ont pour objec�f de maintenir l’ordre qu’aggraver la proliféra�on de ce type d’armement en
interna�onal et de soutenir la Pax Americana. Europe.
Cependant, au cours des dernières années, les États- La dédolarisa�on du monde est un autre défi auquel
Unis ont connu des bouleversements poli�ques et doivent répondre les États-Unis. Suite aux sanc�ons
sociaux importants qui ont remis en ques�on leur rôle occidentales sur la Russie, les pays en développement
et leur influence dans le monde. Les divisions ont pris conscience de ce que représentait une trop
poli�ques internes ont créé un climat de polarisa�on, grande dépendance aux systèmes de paiements
avec des conséquences sur la poli�que étrangère des dominés par les États-Unis. Le dollar est ainsi remplacé
États-Unis. progressivement par des ini�a�ves régionales et
L'administra�on de l'ancien président Donald Trump bilatérales tandis que le monde devient mul�polaire.
a été par�culièrement controversée, marquée par une Enfin, les États-Unis sont également confrontés à des
poli�que isola�onniste centré sur le pré carré défis liés aux droits de l'homme et à la démocra�e qui
historique des Etats-Unis, protec�onniste et un cons�tuent le fer de lance idéologique de l’Oncle Sam.
désengagement des affaires interna�onales qui a Tandis que la progression vers un monde mul�polaire
remis en ques�on le courant néo-conservateur qui semble fulgurante depuis un an. Nombreux sont les
domine la poli�que américaine depuis la fin du XXe puissances qui renouent avec des principes plus
Siècle. La parenthèse Trump a eu de profondes conservateurs et tradi�onnels.
répercussions sur les rela�ons des États-Unis avec ses Dans ce contexte, une compréhension profonde de
alliés tradi�onnels, ses partenaires commerciaux et les la géopoli�que des États-Unis est plus importante que
Américains eux-mêmes. jamais. Il est essen�el de comprendre l'histoire, la
Avec l'élec�on du président Joe Biden, les États-Unis poli�que et la culture des États-Unis pour saisir les
semblaient renouer avec l’ère Obama. Le nouveau enjeux actuels et futurs de la géopoli�que mondiale.
gouvernement cherche à rétablir les alliances Notre revue de géopoli�que sur les États-Unis est un
interna�onales et à renouveler son engagement espace d'analyse, de réflexion et de débat que nous
envers les ins�tu�ons mul�latérales. Mais cela ne sera avons ouvert à une pluralité de chercheurs et
pas facile, car les défis auxquels les États-Unis sont spécialistes sur les ques�ons liées à la poli�que
confrontés sont nombreux et son hégémonie est de étrangère, à la diploma�e, à la sécurité na�onale, à
plus en plus remise en cause à l’échelle interna�onale. l'économie, à la culture et à l'histoire des États-Unis. Je
Depuis la fin de la Guerre froide, les États-Unis ont suis convaincu que notre revue apportera une
été considérés comme la puissance mondiale contribu�on à la compréhension de la géopoli�que
dominante, mais leur posi�on est aujourd'hui remise des États-Unis et de son rôle dans le monde pour les
en ques�on par une série de défis qui se posent. amateurs de géopoli�que et je vous souhaite une très
L'un des défis les plus importants est la montée en bonne lecture.
puissance de la Chine, qui est en train de devenir une
puissance économique et militaire majeure. Les États-
Unis sont désormais confrontés à la tâche difficile de
maintenir leur posi�on de puissance dominante face à
la concurrence croissante de la Chine. Malgré la crise
en Ukraine, c’est bien le Pacifique qui préoccupe en
priorité la géopoli�que américaine, c’est en effet dans
le Pacifique, à la fin du XIXe siècle, que l’état américain
faisait ses premières armes à l’interna�onal.
Un autre défi important est la proliféra�on des
armes nucléaires et des armes de destruc�on massive.
Les États-Unis sont confrontés à la nécessité de

4 - Revue TB N°4
Revue TB N°4 - 5
GÉOPOLITIQUE

États-Unis
Un déclin technologique
vis-à-vis de la Chine ?
Par Charles JEANNE - Promethei (INALCO)

Ligne d'assemblage à la Ford Motor Compagny à Dearborn, Michigan en 1928. Ge�y Images

Dans le siècle suivant la Seconde Révolu�on incita�on à l’innova�on. Dans une infographie du
industrielle, l’innova�on technologique s’est emballée magazine The Atlan�c qui retrace l’ensemble des
à une vitesse encore jamais observée à l’âge de brevets créés aux États-Unis entre 1792 et 2015, on se
l’anthropocène – l’Ère de l’humain. Les États-Unis ont rend aisément compte du poten�el des États-Unis en
été et en sont toujours l’un des acteurs principaux, si ma�ère d’innova�on. Comme le rapporte ce
ce n’est l’acteur prépondérant dans ce�e course document, seulement 229 brevets ont été a�ribués
technologique qui vise à créer toujours plus de entre 1792 et 1800. Aujourd’hui, ce même nombre est
produc�vité, de croissance et de confort pour les a�ribué toutes les 7,2h. On y retrouve des innova�ons
hommes. Les Etats-Unis, du fait de leur modèle dont les contribu�ons sont majeures sur les hommes
économique, capitaliste libéral faisant du « laissez- et l’économie mondiale au quo�dien. C’est ainsi
faire » le mot d’ordre, ont largement permis l’exemple du système de géolocalisa�on par satellite,
l’innova�on effrénée depuis la cons�tu�on de l’État plus connu sous le nom de GPS. En 2011, une étude de
fédéral. On peut également considérer l’accent mis sur GPS Alliance démontrait qu’une perturba�on du
la protec�on de la propriété intellectuelle – par le biais système coûterait 92 milliards de dollars américains à
du brevet notamment – qui permet aux auteurs de la seule économie états-unienne. Si on peine encore à
protéger leurs créa�ons, ce qui représente une forte u�liser ces très récents brevets aujourd’hui, comme le

6 - Revue TB N°4
graphène – dont le brevet a été déposé peu avant 2015 grâce à ce�e poli�que économique libérale,
mais dont les applica�ons restent très limitées l’économie américaine se dis�ngue par le dynamisme
aujourd’hui –, on peut aisément considérer qu’une de ses entreprises. En effet, la liberté d’entreprendre
grande par�e d’entre eux seront à la base de est érigée comme norme fondamentale dans le
nombreux procédés et de technologies dans un futur à paysage économique des Etats-Unis. Ainsi,
moyen ou long-terme. l’innova�on technologique est le véritable corollaire
Pour les États, il reste essen�el de rester compé��f de ce�e liberté, historiquement promue sous des
en perme�ant et en encourageant une innova�on devises comme celle de l’American Way of Life (pour «
constante. Les États-Unis ont longtemps tenu ce rôle mode de vie américain »).
dominant sur la scène interna�onale, celui d’un pays à La plupart des technologies et méthodes de
la tête d’une course technologique effrénée. Selon les produc�on issues des Etats-Unis – tel que le fordisme
chiffres de l’Organisa�on mondiale de la propriété – ont rapidement été adoptées par l’Europe pendant
intellectuelle, le pays était le premier a�ributeur de la Seconde Révolu�on industrielle puis par le reste du
brevet au monde jusqu’en 2014, dont 300 678 ont été monde après la Seconde Guerre mondiale, plus
créés au cours de ce�e seule année. par�culièrement pendant les Trente Glorieuses et la
Cependant, si l’ambi�on états-unienne en ma�ère reconstruc�on de l’Europe après-guerre. Cela a entre
de progrès technologique a souvent été imitée sans autres permis d’élever Washington à la place de
jamais avoir été égalée, une nouvelle puissance vient puissance norma�ve, pouvant ainsi promouvoir ses
rapidement se hisser comme rival de taille. La Chine standards économiques et dans le même temps,
est désormais la deuxième économie du monde et favoriser l’essor de son économie et son poten�el
compte bien s’imposer comme la première, par tous d’innova�on.
les moyens possibles. Ce processus long est encore en De nos jours, les Etats-Unis sont pionniers dans de
cours aujourd’hui et il serait bien difficile de �rer des très nombreux domaines technologiques de pointe et
conclusions présomptueuses statuant de la réussite ou peuvent compter sur les cinq acteurs dominants du
non de celui-ci. Mais quels sont alors les faits ? numérique à l’échelle mondiale, les GAFAM (acronyme
Comment aujourd’hui pouvons-nous observer un désignant les entreprises Google, Apple, Facebook,
déclin des Éats-Unis dans l’innova�on technologique Amazon et Microso�). Ces dernières dominent
au profit de la République Populaire de Chine ? complètement les marchés sur lesquels elles
s’installent. Les revenus engendrés par leurs ac�vités
LES ÉTATS-UNIS, UNE PUISSANCE leur perme�ent d’inves�r des sommes considérables
D’INNOVATION SÉCULAIRE en recherche et développement, ce qui est posi�f pour
l’économie américaine. À �tre d’exemple, ce sont 58,2
La force de l’économie américaine a hérité d’un milliards de dollars que ces entreprises ont inves�
terreau fer�le propice à son développement. Que ce dans ce domaine pour la seule année 2016, comme le
soit la conquête de l’Ouest et la nécessité dès la rapporte le journal Les Echos dans un ar�cle publié en
seconde moi�é du XIXe siècle de créer les 2017.
infrastructures de transport perme�ant de relier ces
vastes régions à l’Est du pays, ou encore les vastes LA CHINE ET SON AMBITION FACE À
ressources – énergé�ques et en ma�ères premières – LA DOMINATION TECHNOLOGIQUE
nécessaires pour nourrir cet effort, les Etats-Unis ont
eu toutes les clefs en main pour détrôner le Royaume- AMÉRICAINE
Uni à la tête de l’économie mondiale peu avant le Ce�e omnipotence technologique que possèdent
début du XXe siècle. L’applica�on des doctrines les Etats-Unis leur donne un avantage colossal sur les
économiques libérales a fait que les Etats-Unis ont autres pays. D’autant plus que, comme pour tant
toujours eu une économie parmi les plus compé��ves d’autres, faire plier Washington dans ce domaine n’est
au monde. Dans une étude du World Economic Forum même pas dans les cordes de l’UE. La Chine, elle, a
parue en 2018, l’économie américaine reprend ce�e cependant ce�e ambi�on tant il lui est cher de devenir
même année la première place de ce classement, la première puissance mondiale. Mais en a-t-elle la
après que la méthodologie de comparaison entre les possibilité ?
140 pays étudiés ait changé afin de mieux prendre en L’ambi�on de Xi Jinping, secrétaire général du Par�
compte l’impact toujours plus grand des technologies communiste chinois, est de faire de la Chine une
numériques sur l’économie mondiale, comme le puissance de premier rang. Pour a�eindre cet objec�f,
rapporte le journal allemand Deutsche Welle. il est nécessaire pour Pékin de ra�raper le retard qu’il
Ce�e compé��vité éprouvée est le résultat d’un a accumulé vis-à-vis de Washington en ma�ère
effort d’innova�on conséquent qui ne décroît pas avec d’innova�on technologique, ce afin de concurrencer
le temps. Toujours selon une étude du World Economic les Etats-Unis sur les marchés sur lesquels ils sont
Forum, les Etats-Unis possèdent la deuxième implantés de longue date – Asie du Sud-Est, Eurasie,
économie la plus innovante au monde en 2019, Afrique, Europe et Amérique la�ne – puis
dépassée par l’économie helvète. Encore une fois éventuellement les surpasser. Et ce�e compé��on se

Revue TB N°4 - 7
joue actuellement dans de très nombreux secteurs d’énergies de plus que les Etats-Unis et reste
technologiques : les véhicules aux énergies nouvelles, aujourd’hui le premier éme�eur de gaz à effet de
les transports en général, l’intelligence ar�ficielle, serre, contribuant grandement au changement
l’informa�que quan�que, la biotechnologie… Après clima�que. Face à ce�e situa�on, Xi a adopté un plan
avoir concentré ses efforts sur la consomma�on, Xi de transi�on énergé�que ambi�eux pour le pays, qui
prévoit désormais de relancer la produc�on de biens pour rappel a ra�fié l’accord de Paris sur le climat à
en technologies de pointe afin d’accroître son l’issue de la COP21 en 2015. Selon la trajectoire
indépendance face à un Occident qui est de plus en souhaitée par le PCC, la Chine ne devra plus éme�re de
plus hos�le à la Chine. gaz à effet dans l’atmosphère à par�r de 2060. Les
Et ce que nous montrent ces quelques dernières inves�ssements réalisés dans ce domaine sont en
années et l’actualité, c’est que Pékin ne lésine pas sur conséquence, considérables, et Pékin est aujourd’hui
les moyens. Prenons par exemple le secteur de la le premier inves�sseur au monde dans les énergies
biologie, on ne retrouve aujourd’hui à sa tête alterna�ves, comprenant le renouvelable mais aussi le
quasiment que des entreprises occidentales. Mais nucléaire et l’hydrogène vert – « vert » signifiant créé
aujourd’hui, la Chine, tout comme nos pays, sait que la uniquement grâce à des sources non-carbonées.
recherche en biologie perme�ra d’apporter des
réponses à presque tous les grands problèmes que UN ÉLAN CHINOIS FATAL AU
nous rencontrerons au cours du siècle : à la fois POTENTIEL D’INNOVATION DES
technologie et sécurité alimentaire, santé des océans,
préven�on des pandémies et même lu�e contre le ETATS-UNIS ?
réchauffement clima�que. La Chine est récemment Les États-Unis ont montré une certaine capacité à
devenue un pionner dans les technologies biologiques, réagir aux crises, bien plus qu’à les an�ciper d’ailleurs.
devenant notamment le second marché On peut ainsi prendre l’exemple du Green New Deal,
pharmaceu�que du monde, possédant une croissance en référence au plan New Deal de Franklin D.
supérieure à celle des Etats-Unis, comme le rapporte Roosevelt, faisant intervenir l’État fédéral dans
Tom Connors, journaliste pour Bloomberg. Pékin l’économie pour perme�re son redressement face à la
pourrait, dans les prochaines années, mener Grande Dépression, la crise ayant touché les Etats-Unis
l’innova�on mondiale en ma�ère de biologie de dans les années 1930. Poli�que économique promue
synthèse et en ingénierie biologique. Dans la même par Biden, il s’agit de toute une série de mesures qui
dynamique, la Chine est aujourd’hui le premier acteur perme�rait aux États-Unis de réduire sa dépendance
mondial dans les énergies alterna�ves, ayant aux énergies fossiles et donc, accroître sa souveraineté
largement dépassé les Etats-Unis dans ce domaine. non seulement énergé�que, mais aussi et surtout
Même si la consomma�on énergé�que moyenne technologique. La Chine menant la danse en ma�ère
annuelle d’un Chinois est inférieure de moi�é à celle d’énergies renouvelables, il est vital que les Etats-Unis
d’un américain, le pays consomme 35% de plus ne reprennent la main afin de pouvoir répondre à une

Les technologies biologiques sont un des domaines dans lequel la Chine concurrence les Etats-Unis
demande intérieure grandissante, les énergies
renouvelables étant les moins chères aujourd’hui dans
presque tout le pays, et de pouvoir concurrencer
efficacement Pékin, qui est avantagé sur les marchés
interna�onaux.
De façon plus générale, il y a encore de grands défis
auxquels la Chine doit trouver des solu�ons si le pays
souhaite soutenir ses efforts importants entrepris dans
l’innova�on technologique. La rigidifica�on de
l’appareil d’Etat chinois, et la mise au pas de certains Promethei
géants de la « tech » et autres hommes d’affaires, tels
que Jack Ma qui avait été porté disparu après avoir Promethei est l’association des relations
cri�qué le régime chinois, ou encore Bao Fan, un internationales à l’Inalco (Institut National des
banquier chinois disparu dans le courant du mois de Langues et Civilisations Orientales). Nous menons
février 2023. Dispari�ons auxquelles le PCC serait lié, diverses activités tel que le MUN – pour «
pourraient effrayer les inves�sseurs étrangers, alors Modélisation des Nations Unies », mais aussi des
que le Par� s’implique toujours plus dans la vie des visites d’ambassades à Paris ou encore des
entreprises privées sous la direc�on de Xi, mais aussi conférences en lien avec les RI. Nous avons également
des entrepreneurs chinois. Ce�e peur, ra�onnelle au un pôle Presse qui publie hebdomadairement des
vu des événements, pourrait se retourner contre Pékin brèves sur l’actualité internationale ainsi que des
et ses ambi�ons pour le futur technologique de la articles traduit d’une langue étudiée à l’Inalco vers le
Chine. français. Il est possible de retrouver le résumé de
De son côté, l’économie américaine, même frappée notre vie associative sur nos comptes Instagram et
de plein fouet par la crise énergé�que et malgré le LinkedIn. Nos rédacteurs sont heureux de pouvoir
risque accru d’un défaut de paiement sur sa de�e, contribuer de leur plume au magazine de Terra
possède encore beaucoup de ressources qui Bellum.
pourraient perme�re au pays de garder l’ascendant
sur la Chine pour les décennies à venir. Certes, ce�e Charles JEANNE, Président de Promethei.
dernière ra�rape son retard dans une grande variété
de secteurs, mais rien n’est encore joué pour Pékin,
même alors que celle-ci émerge et que l’Occident
décline dans un monde qui change, où le pivot
économique du monde décline de plus en plus vers
l’Asie.

« How fast is technology accelera�ng », The Atlan�c.


World Intellectual Property Indicators 2021, World
Intellectual Property Organiza�on, 2021.
SULLIVAN, Arthur, « WEF study says US most
compe��ve economy », Deutsch Welle, 17/10/2018.
RICHAUD, Nicolas, « Quels sont les 10 chiffres qui
illustrent la puissance des GAFAM ? », Les Echos,
24/11/2017.
« Xi Jinping’s bold plan for China’s next phase of
innova�on », The Economist, 16/04/2022.
Connors, Tom, « How China may soon lead the Bio-
Revolu�on », Bloomberg, 29/03/2022.
JEFFRIES, Alan, « How China plans to win the future
of energy », Bloomberg, 15/03/2022.
YANG, William, « Why is China cracking down on
prominent business figures ? », Deutsche Welle,
01/03/2023.

Revue TB N°4 - 9
GÉOPOLITIQUE

Les États-Unis
Dans la rivalité turco-grecque
Par Artus DE VIVIE

Invasion de Chypre par la Turquie en 1974


La Turquie et la Grèce ont une histoire tumultueuse vers l’Ukraine. La Grèce se tourne donc vers son
qui resurgit aujourd’hui. Ancien vassal o�oman, protecteur américain, lui seul ayant la puissance de se
Athènes ob�ent son indépendance en 1822. Depuis ba�re sur plusieurs fronts.
ce�e date, 4 affrontements majeurs entre les 2 voisins Les États-Unis ont tradi�onnellement défendu la
ensanglanteront la région. Alors qu’une réconcilia�on Grèce dans sa rivalité contre Ankara. Dès 1914,
semblait possible en 1952 lorsqu’ils deviennent alliés Washington vendait des navires de guerre pour
au sein de l’OTAN, le président Erdogan pousse ses sauvegarder la supériorité grecque face à l’Empire
pions dans la Méditerranée orientale. Ankara y o�oman dans la mer Égée. Or, la première démocra�e
revendique la souveraineté sur plusieurs îlots grecs de l’histoire, considérée comme un pré carré
depuis 1970. Or, la tension est montée d’un cran britannique a longtemps été ignoré par le géant
depuis la découverte de gisements de gaz naturels américain. Le retrait des Anglais de la région fait
dans les zones disputées. Un bateau de prospec�on craindre une percée des par�s communistes en Grèce
turque escorté par des navires militaires a ainsi fait une et en Turquie, soutenus par la Yougoslavie. En 1947,
excursion dans les eaux territoriales grecques, au Truman formalise sa poli�que d’endiguement en
détriment d’Athènes qui semble bien seule face à son accordant 300 millions de dollars de subven�ons
ancien rival. L’espace aérien grec est lui aussi militaires à la Grèce et 100 millions de dollars à Ankara.
régulièrement violé. L’Union européenne fait la sourde Ce�e aide sécuritaire a con�nué après leur intégra�on
oreille vis-à-vis de l’expansionnisme d’Erdogan. La à l’OTAN en 1952. En 1995, la Grèce était la 4e plus
Turquie jouant le rôle de verrou migratoire, les grande bénéficiaire de l’aide américaine.
Européens ont du mal à adopter des déclara�ons Les rela�ons bilatérales se sont néanmoins refroidies
communes, d’autant plus que leur regard est tourné à par�r de 1974, le gouvernement Grecque cri�quant

10 - Revue TB N°4
le manque de sou�en de « l’Oncle Sam » face à Alliés. Or, l’ar�cle 5 engageant la défense collec�ve ne
l’invasion turque de Chypre qui entraînera la par��on peut être voté qu’à l’unanimité, le consensus étant le
de l’île. En effet, ce�e dernière était divisée entre des seul fondement de la prise de décision dans l’OTAN.
communautés grecques et turques, Ankara et Athènes Par conséquent, il serait plus que probable qu’un des
étant les garants de l’équilibre sécuritaire de Chypre. deux membres impose son veto en cas de
En réac�on à ce�e passivité américaine, la Grèce confronta�on militaire directe.
qui�e la branche militaire de l’OTAN qu’elle réintègre Une hypothèse serait que l’agresseur pourrait être
en 1980. De son côté, la Turquie subit un embargo des expulsé de l’OTAN après un consensus des autres pays
armes américaines de 1975 à 1978. membres (bien qu’il n’y ait encore aucun mécanisme
Face à la montée des tensions en Méditerranée formel pour ce processus). L’ar�cle 5 pourrait ensuite
orientale, force est de constater que les Américains être invoqué. Néanmoins, cet ar�cle s�pule une
adoptent une posi�on ambiguë, souhaitant ménager assistance obligatoire des na�ons, où chacune
la Turquie tout en contenant ses velléités s’engage à prendre les mesures jugées nécessaires
expansionnistes en Europe. Néanmoins, ils semblent pour répondre à l’a�aque, mais pas nécessairement
adopter une posi�on de plus en plus ferme vis-à-vis de de réponses militaires. Ainsi, à l’image de la crise de
la situa�on. Chypre, les États-Unis pourraient regarder ailleurs et
agir par voie diploma�que. Quoi qu’il en soit, l’alliance
DES TENSIONS QUI EMBARRASSENT transatlan�que se retrouverait fortement fragilisée.
LES AMÉRICAINS Par conséquent, ce�e rivalité n’arrange pas les
Américains, en déstabilisant l’OTAN à un moment
Ankara est un partenaire privilégié de Washington, crucial de son existence. Depuis la guerre en Ukraine
profitant de la rente stratégique que lui confère son et la revitalisa�on de l’OTAN, le président Biden
emplacement géographique. Cependant, le pays ne souhaite afficher un front uni de l’alliance atlan�que
cache pas sa volonté de diversifier ses partenaires et face à la Russie. Or, les deux pays développent une
entre�ent de bonnes rela�ons avec la Russie et stratégie de défense axée sur une poten�elle
cordiales avec la Chine. Il souhaite se placer en confronta�on dans la Méditerranée et non contre
stabilisateur régional, comme le témoigne son refus Moscou. De plus, une quan�té significa�ve du
d’accueillir des soldats américains en 2003 qui matériel militaire occidental à des�na�on des
a�aqueraient l’Irak par le nord. Néanmoins, les États- Ukrainiens transite par le port d’Alexandroúpolis avant
Unis ont conscience de son immense poten�el et ne de rejoindre le front. Il souhaite ainsi régler ce
souhaitent pas se brouiller avec Erdogan. En effet, la conten�eux par la voie diploma�que, afin d’éviter
Turquie est la deuxième armée de l’OTAN en effec�fs,
et met à disposi�on de l’alliance la base d’Incirlik où
sont déployées des armes nucléaires afin de contrôler
les détroits de la mer Noire. De plus, elle est le seul
membre culturellement musulman de l’OTAN, lui
accordant un levier diploma�que sur le Moyen-Orient.
Sa posi�on géographique lui permet d’assurer la
défense du flanc sud de l’OTAN, tout en maintenant
une capacité de projec�on dans la région gangrénée
par de mul�ples affrontements.
En raison de son importance régionale, Washington
ménage son allié. En effet, la menace turque n’est
jamais explicitement citée lors des exercices militaires
navals avec la Grèce. Par conséquent, les États-Unis
vont privilégier la voie diploma�que pour régler les
conten�eux et apaiser la rivalité turco-grecque.
Plusieurs mécanismes de « déconflic�ons » ont donc
été mis en place, avec au total 62 réunions depuis les
années 2000, qui n’ont cependant jamais abou� sur
des résultats concrets.
Rappelons également qu’aucun pays de l’OTAN n’a
été agressé militairement par un autre membre de
l’alliance. Les traités de l’alliance reposent sur la
chartre des Na�ons Unies qui condamne les agressions
militaires. En cas d’a�aque de son rival, la Grèce ou la
Turquie pourraient mobiliser l’ar�cle 5, qui s�pule «
qu'une a�aque contre un membre de l'Alliance est
considérée comme une a�aque dirigée contre tous les

Ambassadeur George Tsunis


l’ouverture d’un second front en Europe. dans le futur. Bien que la vente n’ait pas encore été
L’ambassadeur américain en Grèce George Tsunis officialisée, le Pentagone a envoyé une déléga�on à
insiste sur la nécessité de déboucher sur un accord Athènes pour faire avancer le dossier. Les premières
diploma�que entre les deux pays, en accord avec les livraisons devraient débuter vers 2027 d’après le
règles interna�onales, tout en soulignant l’importance Premier ministre
stratégique des deux membres de l’OTAN. Dans sa Kyriakos Mitsotakis. Ces avions de combat de
réponse à la ques�on de savoir si la Grèce serait seule dernière généra�on perme�ront à la Grèce de
en cas d’a�aque, ce dernier a rétorqué : « L’armée sécuriser son espace aérien, face aux survols réguliers
grecque est capable de protéger sa patrie. Mais en tant de l’avia�on turque de la mer Égée et de ses îles. De
qu’ambassadeur des États-Unis, les États-Unis son côté, Erdogan s’est vu refuser ce�e précieuse
travailleront sans relâche pour la paix ». technologie depuis son évic�on du programme F-35
après l’achat du système an�-aérien russe S-400 en
UNE AFFIRMATION AMÉRICAINE DE 2019. La Turquie a vu alors son armée de l’air vieillir,
PLUS EN PLUS NETTE sans espoir de rééquilibrage avec son ennemi à court
terme. Le régime espère cependant trouver un
Or, les États-Unis ne restent pas stoïques face à compromis en achetant des F-16 et des kits de
l’impérialisme turc en Méditerranée orientale. En modernisa�on, en échange de la levée de son veto sur
effet, la coopéra�on militaire gréco-américaine est très l’adhésion de la Suède à l’OTAN. Or, la Chambre des
étroite depuis 1980, et s’est renforcée avec la signature représentants est hos�le à ce�e mesure, jus�fiant
de l’accord de coopéra�on de défense mutuelle leurs posi�ons par l’a�tude belliqueuse d’Ankara vis-
(MDCA) en 1990. Renouvelé régulièrement, cet accord à-vis d’Athènes et par leurs préoccupa�ons du respect
permet de consolider la présence américaine dans la des droits de l’homme. Néanmoins, le Congrès se dit
région, notamment dans le domaine mari�me. Les prêt à considérer la demande turque une fois le
exercices conjoints en Méditerranée orientale sont protocole d’adhésion de la Suède ra�fié par la Turquie.
fréquents et de nombreuses infrastructures sont mises Ce�e divergence entre les intérêts de la Turquie et
à la disposi�on de l’allié américain. La base navale de ceux des États-Unis et de l’OTAN explique
Crète, occupée par l’US Navy, est ainsi la plus l’éloignement de Washington vis-à-vis d’Erdogan. Au-
importante de la zone. C’est le seul port en eau delà de son expansionnisme régional, qui se fait au
profonde de la Méditerranée capable d’accueillir les détriment des principes otaniens de l’engagement à la
plus grands porte-avions, lui conférant une importance coopéra�on interna�onale et de la sécurité collec�ve,
stratégique. Récemment, plusieurs drones MQ-9 le président turc a fortement durci son régime, qui
Reaper ont été déployés dans la base aérienne de dérive de plus en plus vers l’autoritarisme. La liberté de
Larissa afin de sécuriser le flanc sud de l’OTAN. Le la presse est remise en ques�on et de nombreux
porte-parole de l’US Air force a assuré que ce�e opposants poli�ques sont emprisonnés. Le
technologie n’avait pas été installée en réac�on à repoussement des élec�ons présiden�elles suite au
l’invasion russe de l’Ukraine. Ce déploiement de forces récent tremblement de terre laisse craindre une
américaines et de matériels sophis�qués perme�rait manipula�on du scru�n. Ce�e contesta�on de la
ainsi de dissuader Erdogan d’agresser son voisin. démocra�e s’accompagne d’une répression sévère de
De plus, Washington semble prendre de plus en plus la minorité kurde, pourtant soutenue par les États-Unis
ses distances vis-à-vis d’Ankara qui s’aventure toujours en Syrie. Enfin, son développement économique et
plus loin en Méditerranée. Tout d’abord, le social est freiné par de graves problèmes de
département d'État américain a déclaré à la Turquie corrup�on, omniprésente dans le secteur public. La
que la souveraineté des îles grecques n'était pas proximité ouvertement affichée d’Erdogan avec
contestée. Des pourparlers auraient également été Pou�ne, qui s’illustre par des achats d’hydrocarbures
entamés afin de déplacer les équipements de la base russes, accentue son image sulfureuse. Or, le critère
militaire d’Incirlik en Crète, y compris l’arsenal principal d’adhésion à l’OTAN est l’engagement envers
nucléaire. De plus, les États-Unis viennent de lever un la démocra�e et l’État de droit, notamment en ce qui
embargo de 35 ans sur les armes à des�na�on de concerne la protec�on des droits de l’homme et des
Chypre, décision condamnée par Ankara. En effet, minorités, la transparence gouvernementale et la lu�e
aucun pays ne reconnaît la souveraineté turque sur la contre la corrup�on. Par conséquent, la Turquie
par�e nord de l’île, qui semble se militariser. Par bafoue les principes fondateurs de l’alliance.
conséquent, ces armes devront se retrouver dans les
mains de la communauté grecque au sud.
Ce�e affirma�on des Américains au côté de leur allié
grec s’incarne à travers les contrats militaires signés
ces dernières années. En effet, en juillet 2022, la
République hellénique a déclaré avoir envoyé une
demande officielle à LockHeed Mar�n pour la l’achat
de 20 F-35, tout en envisageant de futures commandes

12 - Revue TB N°4
Photos de la base navale de la baie de Souda en Crète, seule base navale en eau profonde de la mer Méditerranée

Revue TB N°4 - 13
GÉOPOLITIQUE

L’intérêt des États-Unis


Pour l’ASEAN dans la
rivalité sino-américaine
Par Protasius ISYUDANTO - Promethei (INALCO)

Leaders des dix na�ons de l’ASEAN et le président Joe Biden lors d’un sommet USA-ASEAN, les 12-13 Mai 2022

La concurrence sino-américaine n'est pas une stratégique ».² Lorsque Xi Jinping a pris le pouvoir en
nouveauté. Les rela�ons antagonistes entre les deux 2012, la Chine a renforcé son iden�té idéologique,
pays ont commencé lorsque les États-Unis ont forcé soulignant son incompa�bilité avec l'ordre mondial
l'empire Qing à ouvrir son port au commerce actuel. Les deux plus grandes économies ayant affirmé
interna�onal au XIXe siècle.¹ Entre la révolu�on leurs intérêts contradictoires et leur vision du monde
communiste et la mort de Mao Zedong en 1976, la dis�nc�ve (les États-Unis avec leur économie poli�que
Chine était essen�ellement considérée par les États- capitaliste libérale et la Chine avec son complexe État-
Unis comme une menace communiste en Asie. Ils ont société³), la rivalité est inévitable.
même eu un ton accueillant lorsque la Chine a publié L'année 2016 a marqué une augmenta�on des
un livre blanc sur une « montée pacifique » en 2005, tensions avec l'élec�on de Donald Trump à la
indiquant la volonté chinoise d'adhérer à l'ordre présidence des États-Unis, qui a endossé une poli�que
mondial dirigé par les États-Unis. Cependant, les États- « America First ». Deux ans plus tard, Trump a imposé
Unis ont l'habitude de réprimer les puissances des droits de douane sur les produits chinois, ce qui a
montantes et, lorsque la Chine est devenue la été perçu comme une volonté d’in�mida�on par la
deuxième plus grande économie en 2010, elle a Chine, ainsi que la fin de 18 ans de rela�ons
rapidement été désignée comme un « concurrent commerciales amicales avec les États-Unis. La Chine a

14 - Revue TB N°4
Les dix na�ons composant l’ASEAN
riposté par l’imposi�on de droits de douane et une Myanmar, le Timor oriental et le Vietnam. La région de
guerre commerciale s'en est suivie. Les États-Unis ont l’ASEAN abrite une popula�on d'environ 500 millions
concentré leurs efforts pour me�re fin à la d'habitants, une superficie totale de 4,5 millions de
dépendance énergé�que, relancer la fabrica�on kilomètres carrés, un produit intérieur brut combiné
na�onale et construire un discours mondial contre la de près de 700 milliards de dollars et un commerce
Chine.⁴ Mais ils ne peuvent pas nier qu'ils perdent en total d'environ 850 milliards de dollars.⁶
influence sur la scène mondiale. Sur le plan Le bloc regroupe des pays démocra�ques, une
économique, le Partenariat économique régional monarchie absolue et des États communistes, salués
global (PERG) a été créé en 2022. Il s'agit d'un accord pour leur capacité à gérer la sécurité régionale. Hillary
de libre-échange entre 15 pays d'Asie-Pacifique dirigé Clinton a un jour qualifié l’ASEAN de « pivot d'une
par la Chine, dans le but d'étendre l'influence structure régionale en évolu�on ».⁷ Elle a été fondée
grandissante de la Chine dans la région. Washington lorsque le président Nixon ne plaçait plus l'Asie dans la
reste en tête des inves�ssements dans la région (les liste des priorités des États-Unis et lorsque la Chine
inves�ssements américains ont augmenté de 41 % en était loin d'être une superpuissance régionale. Il s'agit
2021 pour a�eindre 40 milliards de dollars), mais les donc d'une associa�on non-alignée par excellence, ce
inves�ssements de Pékin ont augmenté de 96 % pour qui se manifeste dans ses principes principalement par
a�eindre près de 14 milliards de dollars, selon le la clause de non-ingérence. Dans un monde de plus en
rapport 2022 sur les inves�ssements dans l’ASEAN.⁵ plus polarisé, le poten�el de l’ASEAN et son non-
Comment les États-Unis peuvent-ils donc ralen�r ou alignement a�rent progressivement l'a�en�on des
même inverser ce�e tendance pour protéger leur superpuissances mondiales.
posi�on sur la scène mondiale ?
UN CHAMP DE BATAILLE ENTRE
L’ASEAN : « LE POINT D'APPUI D'UNE DEUX SUPERPUISSANCES
STRUCTURE RÉGIONALE EN PLEINE
L’a�rait de l’ASEAN ne se limite pas à sa taille et à sa
ÉVOLUTION » poli�que, mais aussi à sa posi�on. Trois des membres
L'Associa�on des na�ons de l'Asie du Sud-Est (ASEAN de l'ASEAN sont frontaliers de la Chine, tandis que la
en anglais) pourrait être la réponse au dilemme des mer la relie à l'Australie, à l'Inde, à la Corée du Sud et
États-Unis. Elle a été créée en 1967 et regroupe au Japon. Il s'agit d'un terrain d'entente neutre, ce qui
actuellement cinq États fondateurs : l’Indonésie, la signifie que l'alignement de l'ASEAN pourrait renverser
Malaisie, les Philippines, Singapour et la Thaïlande ; et la table poli�que mondiale. Tant la Chine que les États-
six autres États : Brunei, le Cambodge, le Laos, le

Revue TB N°4 - 15
Unis ont alors tenté de nouer des liens avec le groupe UN ATOUT AMÉRICAIN POSSIBLE EN
par divers moyens. ASIE-PACIFIQUE
La Chine a été impliquée dans divers conflits en Asie
du Sud-Est pendant la Guerre Froide, ce qui a tendu Pour la Chine, il est tout à fait naturel de chercher à
ses rela�ons avec les pays d'Indochine. Ce n'est qu'en resserrer les liens avec l'ASEAN. Dans le cadre de la
1991 que la Chine a établi des rela�ons diploma�ques poli�que de « fenfayouwei » (« recherche de la
avec tous les membres de l'ASEAN. Depuis lors, la réussite ») de Xi Jinping, la Chine envisage de s'imposer
coopéra�on s'est épanouie. Les échanges comme une grande puissance. L'ASEAN étant située
commerciaux entre la Chine et l'ASEAN ont a�eint 970 dans son arrière-cour, c'est la première région à être
milliards USD en 2022, avec une augmenta�on de 15% placée sous son influence. Pour les États-Unis,
chaque année. En 2010, la zone de libre-échange cependant, c'est un peu plus compliqué. L'intérêt des
Chine-ASEAN a été établie.⁸ Grâce à son projet « Belt États-Unis pour la région est ancré dans l'histoire. La
and Road Ini�a�ve » (BRI, aussi appelé « nouvelles guerre du Vietnam a été l'un des plus grands
routes de la soie »), Pékin a inves� 7,2 milliards USD
dans l'ASEAN. Pékin par�cipe aussi volon�ers aux
ac�vités de l’ASEAN, accueillant son quatrième forum
régional en 2000, coordonnant la créa�on de la
réunion des ministres de la défense de l'ASEAN Plus en
2010, et organisant un exercice naval conjoint en
2018.⁹ Les rela�ons sont toutefois compliquées en
raison de la ques�on de la mer de Chine méridionale,
dans laquelle les revendica�ons de la Chine entrent en
comp�on avec celles de cinq pays de l'ASEAN. La
Chine a accepté le code de conduite de 2002 mais
s'affirme de plus en plus en termes d'énergie et
d'ac�vités militaires.¹⁰
De leur côté, les États-Unis ont commencé à
s'engager officiellement avec l'ASEAN en 1977. En
2021, les échanges commerciaux entre les États-Unis
et l'ASEAN ont a�eint 441 milliards USD.¹¹ Les États-
Unis restent la première source d'inves�ssements
directs étrangers de l'ASEAN avec un flux total de 24,5
milliards USD en 2019. Ils disposent principalement de
deux plateformes économiques : l'accord-cadre sur le
commerce et l'inves�ssement, et l'ini�a�ve
d'engagement économique élargi dont les plans sont
convenus annuellement entre les deux par�es.¹² Sur le
plan poli�que, les États-Unis sont le premier État non-
membre de l'ASEAN à nommer un ambassadeur
résident auprès de celles-ci en 2010.¹³ Ils ont
également par�cipé au premier sommet de l'Asie de
Caricature illustran
l'Est tout en renforçant les alliances et les partenariats
avec les Philippines, l'Indonésie et Singapour.¹⁴
Le principal engagement des États-Unis concerne
toutefois la sécurité. L'armée américaine par�cipe à engagements étrangers des États-Unis dans leur
des exercices annuels et bisannuels avec huit membres histoire. Avec la ques�on de Taïwan, l'Asie du Sud-Est
de l'ASEAN. Elle accroît également les échanges de est devenue la véritable ligne de front des États-Unis.
renseignements militaires avec l'ASEAN. Jusqu'à 70 % Aujourd'hui, elle revêt la même importance, même s'il
des Asia�ques du Sud-Est es�ment que « la région est s'agit plutôt d'une ligne de front diploma�que. Si les
plus stable et plus sûre avec un engagement ac�f des États-Unis souhaitent liquider la montée en puissance
États-Unis ». Les États-Unis sont néanmoins cri�qués de la Chine, l’ASEAN est son point d'appui.
au niveau domes�que pour avoir abandonné l'ASEAN Si (et c'est un gros « si ») les Etats-Unis parviennent
pendant trop longtemps, ne s'intéressant à la région à rallier les pays de l’ASEAN, ils en �reront de grands
que dans le cadre de la poli�que de « pivot » d'Obama, avantages sur plusieurs fronts. Premièrement, ils
alors qu'elle est déjà sous forte influence chinoise. Il peuvent en �rer un profit économique. Le rendement
leur a également été reproché d'être trop axés sur les moyen des inves�ssements américains à l'étranger en
ques�ons militaires et d'avoir une vision 1993, par exemple, était de 10,3%, mais il était de
transac�onnelle de la diploma�e.¹⁵ 34,3% en Indonésie et de 33,7% en Malaisie.
Deuxièmement, cela leur assurerait un levier

16 - Revue TB N°4
stratégique puisque 50% des navires mondiaux toutefois d'une perspec�ve réaliste ? Même si les États
passent par la région. Troisièmement, ils pourraient de l'ASEAN sont neutres sur le papier, ils représentent
poursuivre et intensifier les opéra�ons an�terroristes, toujours, individuellement, des votes « décisifs » pour
ce qui aurait une grande influence dans la zone sur le la Chine et les États-Unis. S'ils devaient choisir, il est
plan militaire. Tous ces éléments tendent vers un seul réaliste de penser que le Cambodge, le Myanmar et le
but : porter un coup fatal à l'essor de la Chine. Parmi Laos sou�endraient la Chine. Les autres pays se
tous les navires qui passent par le détroit de Malacca, rallieraient probablement aux États-Unis. Les
60 % sont chinois. Si les États-Unis peuvent obtenir la Philippines et la Thaïlande sont déjà des alliés des
permission de sta�onner des soldats dans le détroit, ils États-Unis, et Singapour accueille une base navale
pourraient imposer un embargo pétrolier préjudiciable américaine, tandis que l'Indonésie, la Malaisie, le
à la Chine. Le renforcement des rela�ons économiques Vietnam et Brunei ont des différends territoriaux
entre les États-Unis et les pays de l'ASEAN pourrait mari�mes avec la Chine.¹⁷
également réduire la part de la Chine sur le marché de Le groupe n'est pas, toutefois, un objet immobile. Ils
sont conscients de leur posi�on au milieu d'une
rivalité géopoli�que. Les États de l'ASEAN en ont
profité et n'ont pas peur de refuser des faveurs. Par
exemple, dans les années 1990, lorsque la popula�on
des Philippines n'appréciait pas la présence
américaine, les États-Unis ont dû fermer leurs bases
navales et aériennes dans ce pays. Si la tendance
actuelle se main�ent, il est très probable que l'ASEAN
restera formellement neutre sur la scène mondiale.
Les États-Unis devraient donc trouver un terrain
culturel commun et s'en servir pour diffuser leur so�
power dans la région. Des ques�ons telles que les
droits de l'homme et l'environnement, par exemple,
pourraient être considérées comme du
néocolonialisme. Il est nécessaire de posi�onner de
telles interven�ons de la manière la plus diploma�que
possible, idéalement en suivant l'exemple des
partenaires locaux. Les États-Unis devraient
également développer leur programme d'aide tout en
maintenant leur posi�on de premier inves�sseur
direct étranger à l'organisa�on. Ils devraient
également a�énuer leur discours contre la Chine afin
de réduire les réac�ons néga�ves à chaque fois que les
États-Unis me�ent le pied en Asie du Sud-Est.
L'ensemble de l'Occident peut être impliqué dans
ce�e entreprise. L'Union Européenne est, par
exemple, capable d'aider à coordonner la poli�que
commerciale. De ce�e façon, elle pourrait
nt la guerre commerciale contre la Chine, lancée par Donald Trump en 2019
poten�ellement assurer une plus grande harmonie
dans la région en concentrant ses inves�ssements
dans les infrastructures sur la liaison avec les projets
l'ASEAN. Même si la coopéra�on entre les États-Unis et de la BRI en Asie centrale, plutôt que d'essayer de
l'ASEAN ne risque pas de faire dérailler les rela�ons concurrencer les inves�ssements chinois en Asie du
Chine-ASEAN, elle pourrait néanmoins ralen�r le Sud-Est.
développement du commerce et des rela�ons En conclusion, si les États-Unis souhaitent exercer
poli�ques entre la Chine et les pays de l'ASEAN. Enfin, une influence durable, ils devraient apprendre à
les États-Unis pourraient encourager les États de abandonner leur approche « �t-for-tat » et « hard
l'ASEAN à créer de temps à autre une crise avec la power » (ce qui a été souligné par l’ASEAN elle-même)
Chine pour freiner son ascension mondiale.¹⁶ en faveur d'une diploma�e douce et plus sub�le.

UNE ASEAN TOURNÉE VERS LES


ÉTATS-UNIS ? ¹DE VIENNE, Marie-Sybille, 2022. Géopoli�que d’Asie
du Sud-Est [Cours magistral]. Paris : Ins�tut na�onal
Il est clair qu'une ASEAN alignée sur les États-Unis des langues et civilisa�ons orientales.
peut être très bénéfique pour ces derniers, et même ²ZHANG, Biwu, 2015. Chinese Percep�ons of US
raviver leur importance sur la scène mondiale. S'agit-il Return to Southeast Asia and the Prospect of China’s

Revue TB N°4 - 17
Peaceful Rise. Journal of Contemporary China. vol. 24,
no. 91, p. 176-195.
³DE GRAAFF, Nana, VAN APELDOORN, Bas�aan,
2018. US-China rela�ons and the liberal world order:
contending elites, colliding visions?. Interna�onal
Affairs. P. 113-131.
⁴BOYLAN, Brandon, MCBEATH, Jerry, WANG, Bo,
2021. US-China Rela�ons: Na�onalism, the Trade War,
and COVID-19. Fudan Journal of the Humani�es and
Social Sciences. vol. 14, p. 23-40.
⁵SCOTT, Liam, LIM, Peh H., 2022. US-China Rivalry
Increases Tension in Southeast Asia [en ligne].
⁶UE, Union Européenne, 2009. ASEAN Overview [en
ligne].
⁷CABALLERO-ANTHONY, Mely, 2014. Understanding
ASEAN’s centrality: bases and prospects in an evolving
regional architecture. The Pacific Review. vol. 27, no. 4,
p. 563-584.
⁸DE VIENNE, Marie-Sybille, 2022. Géopoli�que d’Asie
du Sud-Est [Cours magistral]. Paris : Ins�tut na�onal
des langues et civilisa�ons orientales.
⁹DODGSON, Jennifer, 2021. China’s Security and
Defence Coopera�on in Southeast Asia. Mul�na�onal
Development Policy Dialogue. p. 1-31.
¹⁰HONG, Zhao, 2013. The South China Sea Dispute
and China-ASEAN Rela�ons. Asian Affairs. vol. 44, no.
1. P. 27-43.
¹¹USDS, United States Department of State, 2022. The
United States-ASEAN Rela�onship.
¹²ASEAN, Associa�on of Southeast Asian Countries,
2023. ASEAN-US Economic Rela�on [en ligne].
¹³USECI, U.S. Embassy & Consulates in Indonesia,
2023. Fact Sheet: Unprecedented U.S.-ASEAN Rela�ons
[en ligne].
¹⁴PARAMESWARAN, Prashanth, 2013. “The Power of
Balance:” Advancing US-ASEAN Rela�ons under the
Second Obama Administra�on. The Fletcher Forum of
World Affairs. vol. 37, no. 1, p. 123-134.
¹⁵HANG, Nguyen T. T., 2018. The U.S.-ASEAN
Rela�ons: An Overview. Slovak Journal of Poli�cal
Sciences. vol. 18, no. 1, p. 69-83.
¹⁶ZHANG, Biwu, 2015. Chinese Percep�ons of US
Return to Southeast Asia and the Prospect of China’s
Peaceful Rise. Journal of Contemporary China. vol. 24,
no. 91, p. 176-195.
¹⁷EIU, Economist Intelligence, 2022. ASEAN strives to
stay neutral as US-China tension rises [en ligne].

18 - Revue TB N°4
Revue TB N°4 - 19
GÉOPOLITIQUE

USA & Indopacifique


Quelles stratégies face à
l’expansionnisme chinois?
Par Andréa LAQUET

Taiwan, source de tensions entre les Etats-Unis et la Chine. Illustra�on par Kyoko Nemoto.

"L'océan Pacifique est assez de ses armées, la République Populaire de Chine


affirme donc plus de 200 milliards d’euros, soit 225
grand pour contenter à la fois milliards de dollars et plus de 1 553 milliards de yuans
alloués à ce secteur militaire. La scène occidentale
la Chine et les États-Unis" doit-elle y voir une réelle crainte ou une logique
construc�viste du contexte interna�onal actuel ?
Le 13 avril 2013, à Beijing, Xi Jinping prononce ces De l’autre côté de l’océan Pacifique, leader de la
quelques mots prome�eurs au secrétaire d'État scène interna�onale au niveau militaire, les États-Unis
américain John Kerry. Pourtant, il semblerait que la doivent néanmoins s’adapter au contexte mondial de
situa�on en zone Indopacifique ne reflète en rien les 2023. Force est de constater que le retrait de leurs
propos du représentant chinois, notamment au vu de troupes depuis l’Afghanistan en 2021 marque un
l’accroissement des conflits. premier échec de leur poli�que d’influence des
Le 5 mars 2023, la Chine annonce une augmenta�on armées dans les États nécessitant de l’aide. Malgré
de son budget militaire de 7,3%, contre un tout, avec un nouveau Président succédant à Donald
pourcentage légèrement plus modeste en 2022 : Trump, l’isola�onnisme moderne reste en constant
7,2%¹. Restant donc dans la même lignée progressive recul par les nouvelles décisions gouvernementales

20 - Revue TB N°4
sous Joe Biden. Également, dans la même lignée que la ou défini�ve, la Chine se dote d’une protec�on de ses
Chine, l’État américain alloue lui-aussi un budget repères commerciaux stratégiques.
considérable à la Défense Na�onale en 2023 avec 858 Malgré tout, il est évident que ces installa�ons
milliards de dollars. En d’autres termes, la puissance demeurent inquiétantes pour l’Inde, qui se retrouve
mondiale ne ralen�t pas sur ses ac�ons au sein de la encerclée du côté de l’Océan Indien par des bases
scène interna�onale, mais surtout dans l’océan Indien chinoises, mais surtout pour les États-Unis en leur
et l’océan Pacifique. « La défense du territoire na�onal qualité de leader de la puissance navale mondiale. En
contre la « « menace mul�domaines²» émanant de la effet, par l’étude parue dans « Energy Futures in Asia⁴»
Chine » en serait la cause. en 2004, l’État américain dénonce un véritable «
Bien que la guerre frappe aux portes de l’Europe, ce collier de perles » autour du territoire indien, bien que
n’est pas ici que le leader américain semble a�endu au la Chine se défende par « sa dépendance énergé�que
tournant. Comme sus cité, la région de l’Asie du Sud- à l’égard de l’étranger et de la vulnérabilité de ses
Est, encore une fois, a�re l’a�en�on des anciens routes commerciales⁵ ». La République Populaire de
gendarmes du monde, en par�culier par une Chine Chine reconnaît facilement sa faiblesse concernant ce
qui, certes, stagne sous un budget militaire sous le besoin d’importa�on de l’énergie par ces routes
seuil des 10% d’augmenta�on, mais qui con�nue mari�mes. En réalité, les États-Unis pointent du doigt
d’inquiéter la région avec la surveillance de ses une toute autre mo�va�on : renverser la posi�on de
nouvelles routes de la soie ou encore de sa force des Américains au profit d’un « nouvel équilibre
revendica�on territoriale de Taïwan. des puissances en Asie⁶ ». Ainsi, la Chine souhaiterait
Ainsi, depuis le début de l’ère du XXIème siècle, développer, au fil des ans, un solide arsenal militaire
quelles sont les perspec�ves militaires américaines opéra�onnel dans ce�e zone. Washington y voit donc
face à l’omniprésence chinoise dans l’Indopacifique ? ici, depuis 18 ans, une influence grandissante de la
En réalité, les tensions sino-américaines semblent Chine sur cet espace marin, souhaitant elle aussi
réellement s’accroître depuis 2004, malgré l’allocu�on garan�r une sécurité de l’océan Indien à la chinoise et,
de Xi Jinping sur un océan Pacifique pouvant accueillir probablement, se confronter aux États-Unis en
les deux géants. Malgré tout, cela n’a pas ralen� le montrant une puissance croissante. De plus, par son
développement de l’influence américaine dans la stratagème de surveillance de ses routes mari�mes, la
région, afin de tenter de ralen�r l’expansion chinoise. République Populaire de Chine garde également un
Dès lors, les États-Unis se doivent d’asseoir leur œil sur son adversaire régional en ma�ère d’économie
posi�on au sein de la région, dans un contexte mul� : l’Inde.
conflictuel depuis les années 2000. Mais en quoi ce�e stratégie commerciale et navale
dérange-t-elle tant la puissance américaine ?
SÉCURISATION DES ROUTES
MARITIMES ET STRATÉGIE DE
SURVEILLANCE EN MER : LA MONTÉE « L’émergence chinoise s’est
DES TENSIONS SINO-AMÉRICAINES en effet traduite ces dernières
DEPUIS 2004 ?
années par l’influence
La sécurisa�on des routes, qu’elles soient aériennes,
terrestres ou encore mari�mes, reste un enjeu crucial
grandissante de l’empire du
pour les États. Le commerce, au sein du so� power, Milieu dans la région et une
dans une op�que per�nente d’user « le pouvoir par
l’influence plus que par la coerci�on³», nécessite donc affirmation politico-militaire
une surveillance et une protec�on élaborées afin
d’éviter un ralen�ssement de la croissance na�onale de nature à concurrencer le
du pays et, de facto, une perte progressive de son
influence sur la scène interna�onale. Dès lors, leadership américain⁷. »
l’hégémonie commerciale chinoise sur les mers se doit
de suivre ce�e direc�ve. En combinant donc pouvoir La réponse apparaît évidente : en se dotant de
mari�me et pouvoir naval, la République Populaire de construc�ons plus ou moins durables ou encore en
Chine se dote d’une réelle protec�on de ses routes en augmentant son budget des armées, il demeure
mers afin d’établir des échanges stables entre son logique, du moins pour Washington, que la Chine
territoire et ses principaux collaborateurs. C’est accroît sa force des armées dans un but d’hégémonie
pourtant en ce point que les rela�ons sino-américaines sur ces eaux, et gagne du terrain dans la course au
semblent se tendre. En imposant des bases portuaires hard power avec en tête du podium : les Américains. À
et aériennes sur la trajectoire de ses routes mari�mes l’inverse, les États-Unis cherchent, depuis 2010, à
principales, qu’elles soient en construc�on temporaire limiter ce�e stratégie expansionniste chinoise dans
ce�e par�e de l’océan Indien. Avec un sen�ment de

Revue TB N°4 - 21
menace de la part de l’Inde face aux bases navales près
de ses côtes, il y a fort à parier que les rela�ons indo-
américaines ne feront que de se renforcer. Cela se
confirme d’autant plus avec, la même année du collier
de perles, la signature du contrat « Prochaines étapes
du partenariat stratégique⁸ » de 2004, à propos de la «
vente de technologies nucléaires civiles à l’Inde,
l’explora�on commune de l’espace et le commerce de
missiles et de hautes technologies de défense ». En
d’autres termes, les États-Unis semblent toujours
vouloir un coup d’avance sur l’influence chinoise dans
la zone de l’Asie du Sud-Est. En revanche, ce simple
contrat ne sera pas la seule stratégie américaine
concernant sa présence en zone Indopacifique. Les
bases militaires déployées dans ce�e région
démontrent également une influence forte des États-
Unis auprès de ses alliés, tout autour de la Chine.

L’OMNIPRÉSENCE DES MILITAIRES


AMÉRICAINS EN INDOPACIFIQUE :
QUELS ENJEUX POUR 2023 ?
Les bases militaires américaines ne sauraient passer
inaperçues dans la zone Indopacifique, et ce, plus
intensément depuis le mandat de Barack Obama⁹, qui
a une volonté de se focaliser plus durement dans la
région. Cela a logiquement pour but de marquer un L'USS Nim
réel posi�onnement sécuritaire en faveur des alliés,
mais surtout contre l’expansion chinoise de Xi Jinping. Nimitz et Theodore Roosevelt lors d'opéra�on
En effet, la solidarité des puissances indienne et reçoivent pas un sou�en large de leurs ac�ons
japonaise envers les États-Unis restent une belle intraéta�ques dans les pays en ques�on. En revanche,
opportunité pour le leader militaire mondial de cela ne les limite pas dans l’accès à une nouvelle zone
s’affirmer dans ce�e région par l’installa�on de divers géopoli�que, là où les tensions semblent
points stratégiques. S’implantant militairement incontestablement se durcir à cause de la Chine :
parlant au Japon depuis des décennies ou encore en interven�on au Cachemire face à l’Inde et au Pakistan,
Corée du Sud, ils accèdent également aux ports avec un conflit dans la région de l’Himalaya pour une
vietnamiens même sans réelle base construite au sein tenta�ve de structura�on de fron�ères en faveur du
du pays. Dès lors, leur ingérence est sans appel. leader asia�que¹¹. Les Américains ont donc tout intérêt
Pour reprendre la carte du Monde diploma�que¹⁰, à rester dans l’Indopacifique afin de garder un pied-à-
issue de The United States Department of Defense, il terre en cas d’escalade des violences. Seront-ils, en
semble incontestable que les États-Unis réussissent revanche, soutenus par les occidentaux alors même
une implanta�on forte dans la région. Les zones que la guerre toque aux portes de l’Europe avec
d’influence américaines restent percutantes : in fine, l’annexion de l’Ukraine depuis février 2022 ? En
elles se confrontent directement à leur adversaire parallèle, il faut également noter une neutralité
chinois, allant même toucher une par�e de Taïwan, un d’opinion de la Chine à son grand allié, la Russie, bien
territoire contesté par le géant asia�que. Enfin, la que certaines entreprises chinoises soient peu à peu
VIIème flo�e militaire américaine demeure non loin suspectées de vouloir envoyer une aide militaire à son
également de ce�e zone de conflit, limitant voisin. En con�nuant sur ce�e voie, il semble possible
dras�quement les a�aques envers ce�e terre que le couple sino-russe s’estompe également, laissant
revendiquée. Plus encore, les États-Unis décident de toujours plus de place à la coopéra�on interéta�que
renforcer en 2023 les rela�ons américano-taïwanaises, provenant des États-Unis.
afin de démontrer une nouvelle fois leur capacité de En conclusion, les États-Unis gardent la même ligne
sécurité collec�ve face à une montée des tensions, directrice que depuis la poli�que de Barack Obama,
notamment avec les récents incidents militaires aux soit 2011. Face à une montée des tensions entre Xi
abords de l’île démocra�que ou encore dans la Mer de Jinping et Taïwan ou encore avec le collier de perles
Chine méridionale. chinois, la puissance militaire américaine ne saurait se
Pourtant, ce�e présence peut être cri�quée. Après re�rer de la zone Indopacifique. Au contraire, elle
la guerre en Afghanistan de 2001 à 2021 ou encore par s’intensifie au profit de ses alliés pour développer
la coali�on interna�onale de 2003, les États-Unis ne davantage une omniprésence étatsunienne et

22 - Revue TB N°4
oute.025.0187. URL : h�ps://[Link]/revue-
[Link]
⁵Ibid.
⁶PERHSON Christopher, String of Pearls, op. cit. et
Lawrence Spine�a, « The Malacca Dilemma » -
Countering China’s “String of Pearls” with Land-Based
Airpower, School of Advanced Air and Space Studies,
Maxwell Air Force Base, juin 2006 in AMELOT Laurent,
« La stratégie chinoise du « collier de perles » », Outre-
Terre, 2010/2-3 (n° 25-26), p. 187-198.
⁷PAJON Céline, SEAMAN John, « La puissance
militaire américaine en Asie-Pacifique. Les défis du
rééquilibrage stratégique face à la Chine », dans :
Thierry de Montbrial éd., Ramses 2015. Le défi des
émergents. Paris, Ins�tut français des rela�ons
interna�onales, « Ramses », 2014, p. 156-159.
⁸NSSP, SINGH Jaswant, « Les États-Unis et l'Inde : le
poids du passé, les promesses de l'avenir », Poli�que
américaine, 2006/2 (N° 5), p. 13-24.
⁹BRUSTLEIN Coren�n, « La nouvelle posture militaire
américaine en Asie », Poli�que étrangère, 2013/2
(Eté), p. 53-65.
¹⁰MARIN Cécile et PRIVAT Fanny, « Présence
américaine dans le voisinage chinois », in la revue «
manière de voir » n°170, avril-mai 2020
¹¹MATHOU Thierry, « L'Himalaya, « nouvelle fron�ère
mitz dirige une forma�on de navires du Groupe de Frappe des portes-avions
» de la Chine », Hérodote, 2007/2 (n° 125), p. 28-50.
¹²Auteur inconnu, « Un général américain alerte sur
ns conjointes en mer de Chine méridionale en février 2021. Photo: US Navy le risque d’une guerre avec la Chine en 2025 », Nouvel
préserver au maximum leur poids. Pour autant, la Obs, 28 janvier 2023
déclara�on du Général de l’Armée de l’Air américaine
Michael Minihan à propos du rival chinois n’apporte
rien de bon : « J'espère me tromper. Mon ins�nct me
dit que nous comba�rons en 2025¹² ». Ainsi, malgré
une tenta�ve d’encerclement des États-Unis des zones
de tensions en zone Indopacifique afin de les surveiller,
court-on, au contraire, vers un futur conflit sino-
américain, alors même que les médias semblent
s’alerte de l’incident des ballons chinois de 2023, qui
dirige le conflit vers une nouvelle zone : les États-Unis-
mêmes ?

¹Auteur inconnu, « La Chine augmente son budget


militaire pour 2023 », France 24, 5 mars 2023
²VILBOUX Nicole, « Le budget de défense des Etats-
Unis : on augmente, on augmente ! »,
DEFENSE&Industries n°16, juin 2022
³MARTEL Frédéric à propos de Joseph Nye, in « Vers
un « so� power » à la française », Revue interna�onale
et stratégique, 2013/1 (n° 89), p. 67-76. DOI : 10.3917/
ris.089.0067. URL : h�ps://[Link]/revue-
interna�[Link]
⁴Défini comme le « document interne de la société de
consultants Booz Allen & Hamilton pour le compte de
l’Office of Net Assessment », in AMELOT Laurent, « La
stratégie chinoise du « collier de perles » », Outre-
Terre, 2010/2-3 (n° 25-26), p. 187-198. DOI : 10.3917/

Revue TB N°4 - 23
ÉCONOMIE

Les États-Unis, la Chine


Enjeu oublié de la guerre
économique sino-américaine
Par Mat M. HAUSER & Othman EL HADJ SAÏD - CLUB INFLUENCE DE L’AEGE (EGE)

260 000 m² de bureaux au sein de l'Apple Park (71 ha), inauguré en 2018 à Cuper�no (Silicon Valley)

A l’ère d’une mondialisa�on effrénée, les normes LA NORMALISATION COMME OUTIL


jouent un rôle capital en perme�ant aux acteurs de DE DOMINATION DES MARCHÉS
tenir cap�f des marchés en�ers en profitant de leur ÉCONOMIQUES
avance, sur le plan de l’innova�on notamment. Fort
logiquement la normalisa�on, arme de conquête et de Si les concepts de management de l’informa�on ou
domina�on des espaces économiques, est devenue le d’intelligence juridique trouvent peu à peu leur
sujet d’un affrontement entre Pékin et Washington. chemin dans la pensée géopoli�que et
Les antagonismes entre les deux empires adverses géoéconomique, la normalisa�on reste elle un
trouvent ainsi à s’exprimer dans une guerre larvée qui con�nent vierge, souvent délaissé par les think-tanks
fait rage dans les centres de R&D et dans les comités et les chercheurs. Pourtant, si comme l’a dit le
de normalisa�on, une guerre silencieuse mais philosophe Georges Canguilhem « normaliser, c’est
terriblement stratégique puisqu’elle définit imposer une exigence à une existence », alors la
aujourd’hui les futurs monopoles de demain. normalisa�on, dans un cadre de guerre économique
exacerbée, apparaît véritablement comme l’écriture
des règles du jeu du marché.

24 - Revue TB N°4
La normalisa�on (“standardiza�on” dans la langue technologies normées, à l’époque, par des acteurs
de Shakespeare), peut être définie comme un privés, qui en ont �ré une avance concurren�elle
processus concerté par des acteurs économiques certaine et donc des bénéfices importants sur leurs
visant à définir des normes et des standards dans un concurrents.
secteur donné ou sur un produit donné. Ces normes ne Mais si les citoyens ne pensent pas à ce�e guerre
sont pas adoptées suite à des processus législa�fs : des normes quand ils se connectent en WiFi, les
elles sont le fait de travaux conjoints d’acteurs ou entreprises américaines se rappellent bien que ce
d’industriels d’un secteur qui se réunissent dans des drôle d'acronyme, devenu un nom commun, est gravé
comités de normalisa�on, dont les plus en le�res d’or sur l’étendard des entreprises de la
embléma�ques sont l’ISO (voca�on interna�onale) et Silicon Valley. La WiFi est en effet une norme de
l’ETSI (voca�on européenne). connexion sans-fil, imposée au niveau mondial par un
Si ini�alement ces normes avaient avant tout pour consor�um d’entreprises américaines face à une
objec�f de protéger le consommateur, de garan�r un norme concurrente, la WaPi, poussée par les sociétés
niveau de qualité dans les biens et services vendus ou chinoises.
de perme�re une forme d’interopérabilité entre les Par une simple norme, les entreprises américaines
différentes offres du marché, certains acteurs et Etats ont donc pu établir une domina�on de plusieurs
ont rapidement saisi l’importance de ce travail de années sur leurs concurrentes de l’Empire du Milieu.
normalisa�on dans la compé��on économique. En Et cela, les entreprises des deux pays ne l’ont pas
effet, à par�r des années 1970, certaines entreprises oublié. A l’heure des singularités technologiques et de
se sont rendu compte qu’en s’inves�ssant ac�vement la course innova�on des années 2020s (5G/6G, IA,
dans les comités de normalisa�on, ils pouvaient aider smart ci�es, metaverse, IoT…), les deux na�ons
à écrire la future norme sur un produit précis, et donc antagonistes inves�ssent pleinement ce champ
l’écrire de façon à favoriser leur propre produit, ou à norma�f, avec des enjeux clairs : les Américains
pénaliser celui de leurs concurrents. Car c’est bien de veulent à tout prix rester dominants et freiner
cela qu’il s’agit : en s'inves�ssant volontairement dans l’expansion des entreprises technologiques chinoises,
le processus de normalisa�on, un acteur par� à la tandis que ces dernières souhaitent bien sûr détrôner
compé��on économique écrit en réalité les règles du leurs adversaires du pays de l’Oncle Sam. Afin
jeu auquel il joue lui-même. Il entre ainsi ensuite dans d’accomplir ces objec�fs, les deux pays ont mis en
l’arène concurren�elle en ayant l’arbitrage à son place de véritables “stratégies na�onales de
avantage. normalisa�on”.
Quelques exemples fameux perme�ent de
comprendre que les normes, si elles sont méconnues UNE STRATÉGIE AMÉRICAINE
du grand public, structurent en réalité toute la réalité DÉFENSIVE FONDÉE SUR L’INERTIE
économique et notamment toute l’innova�on. Par
exemple, en France, des géants industriels comme D’UNE DOMINATION TECHNOLOGIQUE
Airbus, Schneider Electric, Air Liquide ou même EDF, se PASSÉE
sont inves�s dans les comités de normalisa�on dès la
fin du XXè siècle, que ce soit pour par�ciper à la Ainsi que les exemples précédents l’ont démontré,
rédac�on de normes au sein de comité ou pour établir les Etats-Unis sont, à l’heure actuelle, les gagnants
des normes de facto, c'est à dire en ayant un monopole historiques de la normalisa�on sur les enjeux
tel sur un secteur auquel force d'autres acteurs à technologiques. Ce�e domina�on sans partage, qui
suivre son propre process pour être interopérable. Le assure une avance et des débouchés conséquents aux
meilleur exemple de succès norma�f français est entreprises américaines, s’explique tout simplement
probablement celui de la norme “GSM” (2G), très par la domina�on technologique absolue des
favorable à l’époque aux entreprises françaises, et américains dans les secteurs innovants, notamment le
adaptée au niveau mondial pour perme�re numérique. Les américains ne dominent pas
l’interopérabilité de la téléphonie mobile. l’innova�on parce qu’ils dominent les normes, ils
Il apparaît clairement avec l’exemple de la norme dominent les normes parce qu’ils dominaient
GSM que les normes sont partout, jusque dans nos l’innova�on. Et ils main�ennent désormais ce�e
téléphones portables. Et c’est bien le cas, les normes avance par la normalisa�on.
sont partout. L’extension de fichier .doc ou l’API Win32 Ce�e domina�on sans partage dans l’innova�on
(à la base de tout logiciel fonc�onnant sous Windows) s’explique par l’a�rac�vité sans pareil des Etats-Unis
sont devenues tellement communes et en termes de R&D : les entreprises américaines, en
monopolis�ques que les gens ne les remarquent plus. par�culier celles de la Silicon Valley, sont sur-
De même, écouter une chanson au format MP3 (une innovantes par rapport au reste de la planète. Ils
norme de compression audio), imprimer un document développent ainsi des technologies de pointe
au format A4 (norme d’imprimerie) ou le stocker sur proposant des innova�ons de rupture qui, quand elles
une clé USB (norme de connec�que informa�que), ne deviennent pas des normes de facto (à l’exemple de
toutes ces ac�ons impliquent le recours à des Win32 ou de l’extension .doc), sont imposées dans les

Revue TB N°4 - 25
comités norma�fs, d’abord au niveau na�onal, puis au FONDÉE SUR DES LIENS PUBLIC-
niveau interna�onal. PRIVÉ MASSIFS
Au niveau na�onal, l’American Standards Ins�tute
(ANSI), coordonne ainsi les travaux de normalisa�on Pékin a bien compris qu’en réduisant l’écart avec les
na�onaux, pour faire émerger un standard unique aux américains en termes d’innova�on, la Chine pourrait
peu à peu miner la force de frappe norma�ve des
américains et, à terme, déverrouiller une grande par�e
des marchés ou, pire encore, verrouiller une grande
par�e des marchés aux entreprises américaines.
Preuve que les cadres du gouvernement chinois ont
bien saisi cet enjeu stratégique, dès 2018
l'Administra�on des Normes de Chine (SAC) a lancé
l'ini�a�ve "China Standards 2035", une stratégie
formalisant l'ambi�on de la Chine de faire de ses
normes indigènes la nouvelle langue du marché
mondialisé. Ce�e stratégie chinoise peut être ar�culée
en trois grands axes.
Le premier axe est facilement iden�fiable puisqu'il
s'agit des efforts du PCC pour booster l'innova�on
domes�que du pays. Justement conscient que la force
de frappe norma�ve des Etats-Unis vient, en par�e,
des innova�ons portées par la Silicon Valley, la Chine
s’est décidée à inves�r massivement pour a�eindre
puis dépasser la R&D américaine. Ainsi, depuis 2018 la
Chine consacre chaque année en moyenne 2.4% de
son PIB en R&D, un chiffre en constante augmenta�on.
Organisa�on Interna�onale de Normalisa�on Surtout, les instances du PCC s'assurent d'être les
Etats-Unis. Ce standard sera ensuite défendu bec-et- interfaces du dialogue entre toutes les par�es
ongles dans les comités interna�onaux par l’intégralité prenantes de la société chinoise, poussant les
des acteurs américains, avec des entreprises coalisées universités, les entreprises et les industriels du secteur
avec des alliés de circonstances. Par exemple, dans le militaire à travailler et inves�r ensemble sur des
cadre de la norme WiFi, le projet fait l’objet d’un innova�ons de rupture. Encore et surtout, toujours en
consensus de toutes les entreprises américaines copiant la stratégie américaine, les autorités chinoises
majeures (Apple, Comcast, Intel, Dell, Cisco, ont bien compris l'intérêt de définir une norme
Broadcom, Motorola, Qualcomm, Texas Instruments, na�onale faisant consensus entre les entreprises
Microso� et T-MOBILE), qui fondent ensemble la “WiFi locales concurrentes, cela avant même de se lancer à
Alliance” afin de porter la norme au niveau la conquête des comités de normalisa�on
interna�onal, cela avec des entreprises partenaires interna�onaux ; concrètement ce�e stratégie du
comme les coréens de Samsung ou les finlandais de “front commun” apparaît dans le projet du PCC de
Nokia. faire travailler ensemble des géants chinois de l’IA
La stratégie américaine consiste donc (Sense Time, Xiaomi, Dahua, ZTE…) afin d’établir une
essen�ellement à conserver une forte avance dans les norme chinoise qu’ils imposeront à l’interna�onale
innova�ons stratégiques, pour faire émerger des ensuite.
standards internes, qui seront ensuite défendus par Le deuxième axe de la stratégie chinoise consiste
tous les acteurs américains au sein des comités justement à imposer au niveau interna�onal les
interna�onaux comme l’ISO, contre les normes standards chinois na�onaux évoqués à l’instant. Pour
étrangères. cela, la Chine a mis en place une tac�que de noyautage
Ce�e stratégie a permis jusqu’à maintenant aux des comités norma�fs interna�onaux, notamment au
américains de garder de l’avance sur leurs concurrents sein de l'ISO et l'IEC, les principaux comités norma�fs
interna�onaux (moins innovants, plus divisés, interna�onaux. Ainsi, le nombre d'acteurs chinois au
incapables même de s’unir entre entreprises sein de l'ISO a doublé en dix ans (2005 à 2015) et a
na�onales). Mais ce socle de la stratégie américaine, presque doublé depuis 2015. D'ailleurs, à par�r de
basée sur une domina�on ancienne de la R&D par les 2015 la présidence de l'ISO est même assurée par un
américains, pourrait être ébranlé par l’arrivée dans la chinois, M. Xiaogang, tandis que l'IEC était elle dirigée
compé��on interna�onale d’un acteur équivalent en par M. Yinbiao. Une étude de l'US-China Business
termes d’innova�on. Council établit par ailleurs qu'entre 2010 et 2020, la
place de membres chinois (c'est à dire de
UNE STRATÉGIE CHINOISE représentants d'entreprises chinoises) au sein des
VOLONTARISTE, GLOBALE ET comités de normalisa�on a augmenté de 67 à 73%.

26 - Revue TB N°4
Une par�cipa�on accrue mais très bien ciblée, ci�es" : drones, IoT, automa�sa�on par l'IA, tout est
notamment dans le secteur des terres rares, de l'IA, du fait à la fois pour augmenter les performances de la
commerce électronique, du cloud, de la BRI, mais aussi pour faire de ces centres des vitrines
reconnaissance faciale et des ordinateurs quan�ques. locales de la technologie chinoise, qui a voca�on à être
Ce noyautage des comités de normalisa�on permet adoptée ensuite dans tout le pays allié. Une étude
aux entreprises chinoises d’imposer leurs normes par américaine publiée en 2013 par RWR Advisory es�me
le haut. Mais la Chine s’est, en plus de cela, donné les ainsi que depuis le début de la BRI, la Chine a signé
moyens d’assurer elle-même la diffusion de ses près de 150 contrats pour transformer des villes-
normes, pour rendre les acteurs économiques étapes étrangères en "smart ci�es" aux standards
dépendant de Pékin. chinois. Le rapport donne l'exemple du Turkménistan,
Le troisième axe correspond ainsi à ce�e volonté de où la Chine a poussé à l'adop�on d'une centaine de
la Chine de diffuser leurs normes au niveau mondial, normes chinoises par les autorités locales, une
afin de procéder à une forme d’encerclement norma�f monnaie d'échange contre des inves�ssements
du marché euro-américain par des marchés régionaux chinois massifs dans la région. Dans une autre

GAFAM, NATU et BATX, les géants américains et chinois qui prennent l’Europe entre deux feux.
acquis aux standards chinois. Or les dirigeants chinois perspec�ve, la Chine est parvenue grâce à la China–
disposent d’un ou�l tout trouvé pour ce�e entreprise Laos Coopera�ve Agricultural Science and Technology
de diffusion : le projet de Nouvelles routes de la soie Demonstra�on Base, à pousser le Laos à adopter
(Belt and Roads Ini�a�ve - BRI). Ce projet de diffusion totalement les normes chinoises (et à rejeter les
mondiale des normes chinoises dans les nouvelles normes américaines) dans le secteur de l’agro-
technologies est souvent surnommé les "nouvelles alimentaire, la promesse de la Chine étant de mener
routes de la soie digitales". Le principe de ce projet est des inves�ssements massifs au Laos si celui-ci se
rela�vement simple, créer des sortes de "comptoirs soume�ait à ses standards. Il apparaît ainsi clairement
norma�fs" ou de "colonies norma�ves" dans les pays que par ce projet de BRI, la Chine dispose donc d'un
étapes de la BRI, en offrant à des îlots urbains locaux moyen concret pour imposer de facto à tous ses
des installa�ons haut-de-gamme sur le plan partenaires les normes favorables aux entreprises
technologique : que ce soit les installa�ons portuaires, chinoises.
rou�ères, aéroportuaire, logis�ques, les data center La stratégie chinoise, très rodée, fonc�onne ainsi
ou l'aspect sécuritaire, Pékin déploie dans ces villes- comme un rouleau compresseur norma�f, tapant tous
étapes tout son arsenal technologique afin de azimuts (innova�on, comités de normalisa�on,
transformer les villes des Etats-partenaires en "smart influence de fait) pour détrôner le pays de l’Oncle Sam.

Revue TB N°4 - 27
Une stratégie qui devrait con�nuer à voir son efficacité l’équa�on semble donc plutôt de savoir si les Etats de
augmenter de manière exponen�elle à mesure que la l’UE auront la liberté d’adopter le système norma�f
Chine con�nue à gagner en poids économique et en qu’il préfère, s’ils se verront imposer ce choix par des
influence géoéconomique. règlements communautaires, et si cet affrontement
norma�f peut être l’accélérateur de la disloca�on déjà
DES ACTEURS EUROPÉENS ENTRE en cours de l’union.
DEUX FEUX
Face à cet affrontement entre deux géants, les
acteurs européen se trouvent dans une situa�on très Créée en 1997, l'AEGE regroupe les diplômés de
compliquée. Autrefois terre de précurseurs et l'EGE et les étudiants en cours d'année universitaire.
d’industriels, l’Europe est depuis le plan Marshall sous En dehors de son rôle de fédération des diplômés de
une ne�e domina�on économique américaine, pays l'EGE, elle mène des campagnes de sensibilisation
qui importe en Europe à la fois ses biens, mais aussi ses autour de l'intelligence économique.
standards. Par le nombre d'anciens présents dans la sphère IE,
Dans certains États européens, qui vivent mal ce�e elle est aujourd'hui un véritable réseau d'experts des
vassalité aux intérêts économiques américains, des métiers, des pratiques et savoir-faire en intelligence
tenta�ves ont existé et existent toujours pour résister économique.
au marteau norma�f de la Silicon Valley, parfois avec L’AEGE compte en septembre 2020, 2142 membres
quelques succès européens, comme dans le cas de la issus des formations longues (SIE, RIE et RSIC) et
norme GSM précédemment évoquée. Mais ce�e professionnelles en executive (MSIE et MRSIC) de
posi�on d’opposi�on aux normes étatsuniennes, si elle l'EGE.
restait tenable jusqu’à la fin du XXème siècle, apparaît L'AEGE constitue le plus important réseau français
comme de plus en plus difficile à assumer aujourd’hui sur le domaine de l’intelligence économique.
face à la montée de la Chine : pour une entreprise
européenne, se posi�onner contre les proposi�ons de L'AEGE a pour principal objectif de développer les
normes américaines dans un comité norma�f ce serait synergies au sein du réseau des étudiants et des
de facto se faire le défenseur de la contre-proposi�on anciens de l’École de Guerre Économique. Les
de norme chinoise, dont les représentants sont missions que se fixe l'association se déclinent en 3
toujours en embuscade. Or ces normes chinoises ne parties :
sont pas nécessairement plus respectueuses de la Accompagner ses adhérents dans les démarches
souveraineté économique et poli�que des Etats d'insertions professionnelles
européens (sans même parler du fait que soutenir une Mobiliser le réseau des anciens sur des projets
norme chinoise exposerait probablement une professionnels
entreprise à des sanc�ons américaines qui, en u�lisant Informer et former. L'association participe donc au
l'extraterritorialité du droit américain et des rayonnement de l’École de Guerre Économique et de
probléma�ques de compliance viseraient à faire un l'Intelligence Economique par l'animation du réseau
exemple contre l’entreprise européenne “traîtresse”). des anciens étudiants
Face à cet entre-deux et face à ces deux colliers dans
lesquels l’Europe peut décider de placer son cou,
certains en Europe prétendent impulser une forme de
troisième voie norma�ve, visant à faire émerger des
standards européens, capable de rétablir l’équilibre
dans un monde de l’innova�on �raillé entre les
GAFAM américains et les BATX chinois. Mais si ce
souhait d’une souveraineté norma�ve européenne est
louable, dans la réalité il semble que ce�e ambi�on
restera avant tout un voeu pieu : en effet, les
entreprises européennes, placées en situa�on
d'hyper-concurrence dans une union largement
dominée par quelques puissances industrielles,
peinent grandement à établir des standards au niveau
na�onal et encore moins au niveau communautaire. Il
est donc illusoire, à court et moyen terme, de voir
réellement émerger des ini�a�ves norma�ves
européennes qui auront réussies à faire l’unanimité
tant au niveau na�onal que communautaire.
Les pays européens semblent donc condamnés à
choisir entre deux maîtres, la seule inconnue de

28 - Revue TB N°4
Revue TB N°4 - 29
ÉCOLOGIE

Les États-Unis, la Chine


et l’épreuve écologique
Par Zinedine GAID

John Kerry, photographié à Pékin avec le président Xi Jinping, a évoqué l'idée d'un accord bilatéral
sur le changement clima�que lors d'une visite en Chine en février 2014. Photographie : Jim Bourg/Reuters
Les Accords de Paris du 12 décembre 2015 virent les RAPPORT DE FORCE INFORMATIONNEL
représentants de près de 195 pays adopter par ET « PIÈGE DE THUCYDIDE »
consensus un accord reconnaissant officiellement
l’urgence clima�que et à prendre des mesures visant à Un pas de plus vers la « montée aux
diminuer ou contenir ses émissions de gaz à effet de extrêmes » ? – La rivalité sino-américaine fait l’objet de
serre. Un an plus tard, Donald Trump remplace Barak nombreux débats au sein des rela�ons interna�onales
Obama à la tête de la présidence américaine. Son et de l’opinion publique. Parmi les thèses sur le sujet,
inves�ture donne au climato-scep�cisme un souffle l’une d’elles se dis�ngue par�culièrement, celle de
nouveau, mais surtout, voit la rivalité sino-américaine politologue Graham Allison – thèse devenue
s’accentuer davantage à mesure de déclara�ons désormais classique dans le champ académique. En
interposées sur les différents canaux de effet, dans son ouvrage Vers la guerre, l’auteur
communica�on. Ce débat sur le climat, explique comment tout un ensemble de facteurs se
l’environnement et l’écologie en général révèle me�ent en place progressivement entre la Chine et les
plusieurs enjeux sous-jacents : proprement clima�que, États-Unis, dessinant les contours et les disposi�ons
économique, militaire, poli�que et surtout d’une virtuelle guerre entre les deux puissances. La
symbolique. C’est à ce dernier type d’enjeu thèse principale d’Allison étant que : « Quand une
(symbolique), opposant deux puissances que sont les puissance ascendante menace de supplanter une
États-Unis et la Chine, que nous nous concentrerons puissance établie, quelles que soient ses inten�ons, il
dans la présente étude. en résulte une telle tension structurelle que le conflit
violent devient la règle, non l’excep�on. »¹. Ce�e
« règle », c’est ce qu’il appelle le « piège de

30 - Revue TB N°4
Thucydide », en tant que l’historien athénien ÉTATS-UNIS : « LE CHANGEMENT
expliquait la guerre du Péloponnèse comme la CLIMATIQUE A-T-IL EU LIEU ? »
conséquence du « développement de la puissance
d’Athènes qui, inspirant des craintes à Sparte, rendit la Le rapport qu’entre�ennent les États-Unis aux
guerre inévitable ». En somme, c’est le « rapport de ques�ons clima�que et écologique est plutôt
force » naissant entre deux unités-poli�ques qui rend ambivalent, dans la mesure où il est tributaire des
possible tensions voire conflits armés. A ce �tre, les alternances poli�ques qui scandent la vie
« rapports de force informa�onnels » rentrent de démocra�que américaine, oscillant ainsi entre
pleins pieds dans ce�e catégorie de facteurs causaux à affirma�on et déni. Les démocrates sont en règle
même de pouvoir par�ciper à la construc�on d’un générale beaucoup plus sensibles à ces enjeux que les
« climat » de guerre. républicains ; l’étude du Pew Research Center en 2015
Qu’est-ce qu’un « rapport de force montrait en ce sens que 68 % des sympathisants
informa�onnel » ? – Par « rapport de force démocrates considéraient le changement clima�que
informa�onnel », nous entendrons : une mise-en- comme un danger réel, contre 20 % seulement pour
rela�on antagonique de deux protagonistes dans le les républicains⁷. A ce �tre, l’ancien président Donald
cadre d’un duel au sens de Clausewitz² – ou, Trump avec sa décision de se re�rer des accords de
davantage, dans le cadre d’une lu�e plus large –, Paris en 2017 représente bien le paradoxe états-unien
devenant dès lors adversaires, bataillant pour le sur ces ques�ons.
monopole de l’informa�on légi�me – qui est l’enjeu
spécifique de ce�e lu�e – ; c’est-à-dire, disposant et
exerçant un pouvoir communica�onnel (discursif et
iconique) de faire-voir et faire-croire, donc, de dire, de
montrer et d’imposer la « vérité » qu’ils auront
considérés comme telle, sur le réel et sur l’adversaire
en ques�on, et ainsi, accroitre davantage sa puissance
d’influence. « Lu�e », « bataille », il s’agit donc
effec�vement de « guerre » ou plutôt de « conflit »,
mais s’inscrivant dans le cadre des schèmes de
pensée et de sen�r, c’est-à-dire d’une « guerre
cogni�ve »³, qui est tout autant une guerre de
l’« affect »⁴. Reste à savoir quel est l’objec�f poli�que
de ce�e guerre d’influence dans le cadre de la
ques�on éco-clima�que ?
Incarner la norme symbolique – En effet,
l’enjeu de la lu�e informa�onnelle sur la ques�on du
« climat » s’inscrit dans ce�e ambi�on pour la Chine et
les États-Unis d’incarner la norme symbolique dans le
concert des na�ons. En somme, d’exercer un pouvoir
d’influence pour instaurer, légi�mer et empuissanter
davantage une sorte de so� power « vert », ou un
« pouvoir culturel vert ». A ce �tre, la Chine comme les
États-Unis sont parmi les puissances qui dépensent le
plus dans la communica�on publique extérieure : 10
milliards de dollars par an pour les Chinois, et 666
millions pour le département américain⁵. Il s’agit donc
de faire figure d’exemplarité sur la scène
interna�onale, sur un sujet par�culièrement sensible Donald Trump, lors de sa présidence à fait disparaître
et décisif qu’est la « ques�on clima�que », dans la
tout document men�onnant l’idée de « réchauffement clima�que »
mesure ou prendre les devants sur ce�e ques�on, c’est
à coup sûr « être considéré comme étant du bon côté Le complexe pétro-industriel et la post-vérité –
de l’Histoire. Y souscrire c’est revendiquer une L’opinion trumpiste et climato-scep�que n’est pas un
modernité, et se situer au-dessus d’un camp phénomène récent. Elle est le fruit d’un long travail de
‘‘réac�onnaire’’ »⁶. « propagande » dis�llée dans l’espace public
américain par de grands groupes pétro-industriels tels
Exxon ou Southern Company. Comme le souligne
David Colon, la plupart des discours climato-
scep�ques doivent leur paternité au think-tank Global
Climate Science Communica�ons Team, créé au
lendemain des accords de Kyoto en 1997. Ce

Revue TB N°4 - 31
consor�um a pour principale mission de « vendre du clivée sur ce�e ques�on éco-clima�que, et ce, même
doute » et décrédibiliser le discours scien�fique du au plus haut sommet de l’État. L’affichage
GIEC⁸. En enrôlant des scien�fiques outsiders et explicitement climato-scep�que de la présidence
diffusant des thèses alterna�ves, le but était Trump ne signifie pas que tous les acteurs de la
d’invalider par des paralogismes le lien de causalité ou poli�que américaine aient adopté de telles posi�ons.
de corréla�on entre différents facteurs (pollu�on/ Et en premier lieu le Département de la Défense, qui
réchauffement clima�que) ; d’une part⁹. D’autre part, dès le début des années 2000, et en par�culier depuis
étant donné la persistance de la communauté le « choc Katrina », mul�plie, rapports, analyses, notes
scien�fique dans ses analyses, il convenait également stratégiques et disposi�fs de défense au sujet du
de proposer une vision alterna�ve au changement changement clima�que. Comme l’expliquait le général
clima�que : notamment en expliquant par exemple, James Ma�s lors de son audi�on en 2017 : « Le
comme le fera Donald Trump, que le changement changement clima�que impacte la stabilité dans des
clima�que n’est pas tant dû à l’effet de l’homme et de zones où nos troupes opèrent aujourd’hui. Il est
son ac�vité techno-économique, qu’à un système de nécessaire que les commandements opéra�onnels
cycle probablement résorbable à terme : « Je pense
qu’il y a probablement une différence. Mais je ne sais
pas si c’est fait par l’homme. (…) Je ne nie pas le
changement clima�que. Mais ça pourrait très bien
revenir en arrière. On parle de plus de… millions
d’années. »¹⁰. Pure expression en ce sens de l’ère de la
« post-vérité » où les principes de hiérarchies et de
légi�mités intellectuelles sont remis en ques�on.
Trump et la stratégie du conflit – On ne
s’étonnera donc pas que Trump ait pu exiger à son
administra�on de faire disparaître tout document
men�onnant l’idée de « réchauffement clima�que »
sur le site Internet de la présidence, tout en interdisant
l’usage d’un tel syntagme dans les communica�ons
officielles¹¹. Et ce plus encore lorsque l’on sait qu’aux
États-Unis, les industriels disposent du droit de
pouvoir financer les campagnes poli�ques. Les
accointances étroites entre Trump et les lobbies
pétroliers¹² ne sont plus à démontrer pour comprendre
le pourquoi de telles prises de posi�ons en faveur d’un
climato-scep�cisme assumé et offensif. Ce�e posture
quasi-belliciste se retrouve jusque dans sa
communica�on à l’interna�onal. Déjà en 2012, alors
affilié au Par� républicain, il avait qualifié le
changement clima�que de « canular », et déclara dans
un tweet : « Le concept de réchauffement clima�que a
été créé par et pour les Chinois afin de rendre le
secteur manufacturier américain non compé��f ». Vue aérienne d'une centrale énergé�que au ch
Ce�e praxis de l’a�aque frontale sera l’une des
constantes de la communica�on trumpiste, surfant sur incorporent les moteurs d’instabilité qui impactent
l’infotaitement typiquement américain. On se l’environnement sécuritaire à leur planifica�on. (…) Le
rappellera également en septembre 2020 lors de changement clima�que est un défi qui nécessite une
l'assemblée générale de l’ONU, en pleine crise du réponse transversale, qui implique tout le
COVID-19, le président américain de déclarer : « Nous gouvernement »¹⁴. Pour impulser une réelle prise de
avons mené une bataille féroce contre l’ennemi conscience de ces enjeux, le Pentagone peut aussi
invisible : le virus chinois. Nous devons tenir pour compter sur les industries culturelles, dont
responsable le pays qui a déchaîné ce�e peste sur le principalement Holywood. Les produc�ons du Jour
monde. » Et d’accuser ensuite la Chine de déverser « d’Après, de 2012, d’Avatar ou encore d’Interstellar,
des millions et des millions de tonnes » de déchets sont des illustra�ons parfaites de ce�e tenta�ve de
dans les océans, tout en se livrant à la surpêche et produc�on culturelle prenant en compte les enjeux
polluant l’atmosphère¹³. Le conflit discursif direct clima�ques au sérieux, et par�cipant ainsi « à la
semble donc être l’impéra�f catégorique de la transforma�on des mentalités en les acculturant aux
communica�on trumpiste. signaux de l’Anthropocène, entrant ainsi en
Le Pentagone et Hollywood à la rescousse – convergence avec la diploma�e interna�onale sur le
Cependant, la société américaine reste extrêmement changement clima�que »¹⁵. La présidence de Joe

32 - Revue TB N°4
Biden est à ce �tre bien plus proche d’une telle vision, pic de réduc�on d’émissions de CO2 à l’horizon de
annonçant par exemple son ambi�on d’une 2030 et de faire tous les efforts possibles pour
produc�on électrique domes�que « zéro carbone » l’a�eindre avant. En janvier 2017 au Forum de Davos,
dès 2035. Xi Jinping aver�ssait sur le fait que les pays signataires
de l’accord de Paris devaient « coller » à l’accord
CHINE : QUAND DIRE, C’EST (NE PAS) « plutôt que de s’en détourner ». L’officiel et
FAIRE diplomate Xie Zhenhua, déclara quant à lui que son
pays était « capable de prendre le rôle de leadership
Vertu et responsabilité chinoise – A ce�e dans la lu�e contre le changement clima�que ». Lors
variabilité de l’opinion américaine sur le climat, la du 19ème congrès du PCC, Xi Jinping d’un ton
posi�on chinoise paraît traduire une constance à toute prophé�que, a�este : « Si c’est à nous qu’il revient
épreuve ; et surtout, une forme de « mesure » qui d’accomplir l’édifica�on de la civilisa�on écologique,
contraste dras�quement avec l’épanchement ses effets bénéfiques profiteront aux généra�ons
trumpien. A l’invec�ve publique de Trump lors de successives de Chinois durant des siècles. Nous devons
ancrer solidement l’idée de la civilisa�on écologique
socialiste, créer une nouvelle situa�on de
modernisa�on marquée par le développement
harmonieux de l’homme et de la nature, et apporter
les contribu�ons de notre généra�on à la protec�on
de l’écosystème »¹⁷. Toutes ces déclara�ons et prises
de posi�ons publiques – à la fois à l’échelle na�onale
et interna�onale – témoignent de ce�e volonté
poli�que pour le PCC, d’incarner la voie principale –
pour ne pas dire exclusive – du salut écologique, et
ainsi, cer�fier de la vertu, de la responsabilité et du
leadership moral de la Chine. De là, la mul�plica�on et
la répé��on des déclara�ons allant en ce sens, de telle
sorte à tendanciellement performer la réalité¹⁸ – de la
même façon que le PCC s’évertue à répéter ad
nauseam l’appartenance « sacrée » du territoire
taiwanais à la République populaire de Chine sur la
scène interna�onale, et ainsi, faire « comme si » cela
était le réel pour tous¹⁹.

« Civilisa�on écologique » et économie du


charbon – Pour appuyer davantage ce�e poli�que, le
PCC �t inscrire en mars 2018, le concept de
« civilisa�on écologique » dans sa Cons�tu�on. Ce
concept fut développé au milieu des années 2000 sous
la plume des dirigeants Pan Yue et Hu Jintao, il renvoie
à la fois à ce qui caractériserait en propre la civilisa�on
harbon chinoise, en périphérie de [Link]: Donald Chan / Reuters
chinoise, tout en étant un Idéal-régulateur à a�eindre.
La civilisa�on chinoise serait par essence, selon Pan
l’assemblée générale de l’ONU en 2020, le président Yue, conforme aux exigences et à l’esprit écologique
chinois Xi Jinping appela la communauté véritable ; cependant, l’influence culturelle
interna�onale à éviter la « s�gma�sa�on » et de occidentale « polluerait spirituellement » cet esprit
rétorquer à son adversaire du jour : « Nous devons originaire chinois. L’Occident, et les États-Unis en tête,
suivre les enseignements de la science et donner tout seraient des machines à polluer, à la fois
son rôle à l’Organisa�on mondiale de la santé (OMS) matériellement, mais aussi spirituellement²⁰. En ce
afin d’apporter une réponse interna�onale commune sens, la pollu�on physique et morale est perçue
à la pandémie, a déclaré le président chinois. Toute comme un phénomène exogène à l’environnement
tenta�ve visant à poli�ser la ques�on ou la chinoise. Les différents maux dont souffrirait la
s�gma�sa�on doit être rejetée. »¹⁶. Ce�e popula�on chinoise, tels les « nuages bruns » et autres
‘‘tempérance’’, tout comme ce�e volonté d’endosser troubles sanitaires, seraient en par�e la faute de
la responsabilité du leadership, semble se transposer l’Occident, de façon directe ou indirecte. On a là un bel
également sur la ques�on éco-clima�que. Lors du exemple de déni et de stratégie de diversion issu de la
forum de Coopéra�on économique de l’Asie-Pacifique propagande du PCC, de telle sorte à s’exonérer de
de 2014, Xi Jinping indiqua à son interlocuteur du jour, toute mise en défaut. La différence entre les mots (la
Barak Obama, l’inten�on de la Chine de parvenir à son « civilisa�on écologique ») et les choses (le réel de la

Revue TB N°4 - 33
Le cinéma d’Hollywood pousse la prise de conscience des enjeux clima�ques avec des films comme Interstellar.
vie effec�ve) est encore plus grande lorsque l’on poli�ques qui rythment la vie démocra�que nord-
regarde la dépendance de l’économie chinoise à américaine.
l’égard du charbon. Malgré les engagements pris lors L’épreuve verte : ou la nouvelle Modernité – Il
des accords de Paris en 2015, la Chine non seulement n’en reste pas moins vrai que la ques�on éco-
con�nue d’ouvrir des centrales à charbon, mais, pis clima�que cons�tue aujourd’hui sur la scène
encore, ouvre des centrales – dont elle exploitera les interna�onale, une sorte d’« épreuve » au sens de
richesses de façon exclusive – dans d’autres pays, et Bruno Latour²³ ; c’est-à-dire que ce�e ques�on
notamment en Afrique, là où passent par exemple les cons�tue le lieu d’un rapport de force entre acteurs
« Nouvelles routes de la soie », comme le Kenya²¹ ; de où, précisément, l’ordre existant (sa hiérarchie, ses
telle sorte à « exporter » sa propre pollu�on hors de classifica�ons, ses statuts, etc.) est virtuellement et
son sol. momentanément remis en cause, remis en ques�on,
rejoué à neuf, sujet d’une vulnérabilité, du fait d’un
SOCIOLOGIE DES CONFLITS enjeu jugé comme crucial – en l’occurrence ici, l’enjeu
INFORMATIONNELS EN RELATIONS clima�que. Les épreuves, explique Cyril Lemieux, sont
« des occasions pour les acteurs sociaux de reme�re
INTERNATIONALES en ques�on certains rapports de force et certaines
Le gouvernement de soi avant les autres – Le croyances jusqu’alors ins�tués, de redistribuer entre
premier enseignement que l’on peut �rer de ce�e eux ‘‘grandeurs’’ et posi�ons de pouvoir, et d’inventer
conflictualité informa�onnelle entre les États-Unis et de nouveaux disposi�fs organisa�onnels et techniques
la Chine, c’est que les tenta�ves d’influences, à la fois appelés à contraindre différemment leurs futures
vis-à-vis de l’adversaire comme des �ers que rela�ons. »²⁴. En ce sens, l’épreuve éco-clima�que (ou
cons�tuent les autres na�ons, n’ont pas véritablement « épreuve verte »), fonc�onne à la fois comme un
l’efficace que l’on pourrait croire. Tout au plus impéra�f et une interpella�on éthico-poli�que vis-à-
renforcent-elles les croyances et les jugements déjà vis de laquelle les acteurs-éta�ques ne peuvent se
existant chez les protagonistes de la scène détourner en�èrement sous peine de discrédit. Elle
interna�onale, de même qu’elle renforce les cons�tue un point de clivage nécessaire, parce que
différentes opinions publiques au sein de ces deux nouveau « rite de passage » obligé pour les grandes
puissances respec�ves. A ce �tre, et afin de parer à puissances de ce monde, afin de réitérer leur
toute dissonance où cri�que éventuelle, le PCC a puissance (États-Unis, UE, etc.), ou bien pour les
échafaudé un disposi�f de contrôle par�culièrement ‘‘outsiders’’, de la révéler au grand jour (Chine, Brésil,
serré de sa popula�on sur laquelle s’exerce (au final) etc.). En somme, ce�e « ques�on verte » est un
prioritairement les « Trois guerres » : guerre de moment inédit perme�ant d’éprouver à nouveau frais
l’opinion publique, guerre psychologique, et guerre du la puissance et la modernité d’un État. Or, c’est
droit²². Du côté Américain, l’opinion est laissée au précisément, cet impéra�f de mise-en-jugement, de
« libre » jeu des lobbies, médias interposés, remise-en-cause virtuelle et provisoire de l’ordre établi
groupements militants et intellectuels et autres par�s dans lequel les États-Unis avaient la première place,
qui insupportent ces derniers. Accepter de réduire ses

34 - Revue TB N°4
émissions de gaz et autres rythmes de produc�on et ¹⁰Le Monde, 15/10/2018
de consomma�on, c’est reme�re en ques�on les ¹¹David Colon, opus cité, p.348
principes mêmes par lesquels les USA sont devenue la ¹²Michel Lachkhar, « Environnement : Trump et le
première puissance mondiale, c’est épingler en son lobby pétrolier veulent défaire la poli�que d'Obama »
cœur l’american way of life. C’est enfin, imposer et se ¹³Pierre Antoine-Donnet, « Du coronavirus au climat
soume�re à des règles contraignantes communes, : comment Trump et Xi se sont étrillés à l'ONU »
jugées défavorables, alors même que les USA se sont ¹⁴Cité in Jean-Michel Valan�n, Géopoli�que d’une
fait les chantres de l’extra-territorialité du droit et de planète dérèglée, Seuil, Paris, 2022, p.65
l’imposi�on arbitraire et stratégiques de ses propres ¹⁵Jean-Michel Valan�n, L’aigle, le dragon et la crise
règles en vue d’intérêts par�culiers²⁵. De là, entre planétaire, Seuil, Paris, 2020, p.175-76
autres, les résistances vis-à-vis de la ques�on ¹⁶Pierre Antoine-Donnet, « Du coronavirus au climat
clima�que par les franges les plus conservatrices du : comment Trump et Xi se sont étrillés à l'ONU »
personnel poli�que américain et d’un large pan de la ¹⁷Jean-Paul Maréchal, « La realpoli�k clima�que
popula�on ayant voté Donald Trump en 2017. Le chinoise », Groupes d’études géopoli�ques
slogan « Make Amercia great again ! » illustre au fond ¹⁸J.L. Aus�n, Quand dire, c’est faire, Seuil, Paris,
les obstacles psychiques d’un renouvellement du 1991
logiciel culturel américain : pour redevenir grande à ¹⁹Sophie Boisseau du Rocher, Emmanuel Dubos de
nouveau, l’Amérique doit répéter les rece�es du passé Prisque, opus cité, p.101
qui ont fait d’elle une grande na�on : capitalisme, ²⁰Ibid., p.117
produc�on, industrialisa�on, exporta�on, ²¹France 24, « Climat : la Chine est-elle le nouveau
protec�onnisme, etc. Comment dès lors penser une leader ?
quelconque place pour une forme de « sobriété » ou ²²Paul Charon, Jean-Bap�ste Jeangène Vilmer, Les
d’« écologie » ? A l’inverse, la Chine assume opéra�ons d’influence chinoises. Un moment
pleinement – ne fût-ce qu’en discours – ce�e épreuve machiavélien, IRSEM, 2021, p.29 et suivantes.
verte – et en appelle même à incarner une ²³Bruno Latour, La science en ac�on. Introduc�on à
« civilisa�on écologique », comme nous l’avons vu plus la sociologie des sciences, La découverte, Paris, 2005
haut –, précisément parce que, aussi polluante qu’elle ²⁴Cyril Lemieux, « A quoi sert l’analyse des
puisse être au même �tre que les USA, la Chine n’a controverses ? », Mil Neuf Cent. Revue d’histoire
aucun problème à jouer à un jeu reme�ant intellectuelle, 2007/1, n.25
virtuellement en cause l’ordre interna�onal de la ²⁵Ali Laidi, Le droit, nouvelle arme de guerre
puissance, bien au contraire ! Elle s’évertuera à jouer économique, Babel, Paris, 2020
les « premiers de la classe » – et ce plus encore
concernant un enjeu assurément stratégique dans un
avenir proche, pour ne pas dire immédiat –, qui�e à
faire dans l’hypocrisie s’il le faut à l’occasion.

¹Graham Allison, Vers la guerre. L’Amérique et la


Chine dans le Piège de Thucydide ?, Odile Jacob, Paris,
2019, p.15
²Carl Von Clausewitz, De la guerre, Édi�ons de
Minuit, Paris, 1995
³Chris�an Harbulot, « De la légi�mité de la guerre
cogni�ve », Revue interna�onale et stratégique,
2004/4 (N.56)
⁴Frédéric Lordon, Les affects de la poli�que, Seuil,
Paris, 2018
⁵Sophie Boisseau du Rocher, Emmanuel Dubos de
Prisque, La Chine e(s)t le Monde. Essai sur la sino-
mondialisa�on, Odile Jacob, Paris, 2019, p.244
⁶Frédéric Charillon, Guerres d’influence. Les États à la
conquête des esprits, Odile Jacob, Paris, 2022, p.40
⁷Ibid.
⁸Le Groupe d’experts intergouvernemental sur
l’évolu�on du climat.
⁹David Colon, Propagande. La manipula�on de
masse dans le monde contemporain, Flammarion,
Paris, 2021, p.346

Revue TB N°4 - 35
POLITIQUE

États-Unis
Entre la démocratie et la
norme démocratique
Par Oumaima GUIZANI - Comité Interuniversitaire des Na�ons Unies de Paris (CINUP)

Pères pèlerins embarquant sur le Mayflower pour leur voyage en Amérique. Bernard Gribble (1872 - 1962

Nulle no�on n'est plus au cœur de la poli�que que la contradictoirement on acceptait le statut d'esclave
no�on de citoyenneté et aucune n'est plus suscep�ble qui se transmet par voie héréditaire.
de varier au cours de l'histoire ou d'être contestée
dans ses fondements théoriques. Aux Etats-Unis, elle a C’est bien avant la naissance de treize colonies qu’il
toujours été associée à l'idée de démocra�e, mais convient de rechercher les racines des idées et des
seulement en théorie. Dès l'origine, les revendica�ons régimes poli�ques des états unis. L'idée selon laquelle
les plus radicales en faveur de la liberté et de l'égalité les hommes naissent égaux remonteaux penseurs
poli�que ont coexisté avec l'accepta�on de grecs de l’An�quité aussi bien qu’aux origines du
l'esclavagisme, forme la plus extrême de servitude chris�anisme. Platon et Aristote sou�ennent tous deux
dont les effets hantent toujours nos mémoires. Ainsi, dans leurs écrits qu’un gouvernement pour être moral,
l'égalité des droits poli�ques, premier a�ribut de la doit obéir à la loi. Ce principe a pris corps à travers les
citoyenneté américaine, fut proclamée en même âges dans la doctrine moderne selon laquelle le
temps qu'on tolérait sa néga�on absolue. Le deuxième pouvoir devrait appartenir à la loi et non aux individus.
a�ribut, le rejet déclaré des privilèges héréditaires, ne De longue date, la no�on d’un gouvernement
fut pas plus facile à me�re en œuvre car cons�tu�onnel aux pouvoirs limités a dominé la
doctrine et la tradi�on anglaises. Elle remonte à un

36 - Revue TB N°3 4
épisode spectaculaire; la signature de la grande charte Révolu�on américaine et à la rupture des liens qui
en 1215, quand le roi Jean fut contraint d’accepter que ra�achaient les colonies à l’Angleterre : tous ont le
son pouvoir fût limité. Ce sont ces idées qui furent droit de se gouverner eux-mêmes et tout
transplantées dans le nouveau cadre poli�que gouvernement émane du consentement des
américain. gouvernés. L'auteur de la Déclara�on d'Indépendance,
Thomas Jefferson, a traduit l'élan intellectuel vers la
En immigrant dans le nouveau monde, les tout révolu�on en des mots qui, même aujourd'hui, nous
premiers colons obéissaient à des raisons paraissent teintés d'extrémisme. Dans son document,
économiques ou religieuses. Parmi ceux qui y furent il affirme que tous les hommes sont poli�quement
poussés par leur religion se trouvaient les pères égaux ; qu'un gouvernement légi�me ne peut tenir
pèlerins débarqués du Mayflower, qui fondèrent la son pouvoir que du peuple; et que l'unique raison
colonie de Plymouth en 1620, et les puritains qui d'être un gouvernement consiste à assurer au peuple
s’installèrent dans la baie du Massachuse�s une le droit à la vie, à la liberté et à la recherche du
dizaine d’années plus tard. Ces deux groupes bonheur. Ces opinions s'inscrivaient dans le droit de la
recherchaient la liberté religieuse pour eux-mêmes tradi�on anglaise �ssée au fil des siècles et avaient
mais ils n'entendaient pas accorder à autrui ce�e plus par�culièrement pris corps dans les écrits du
même liberté de culte. Les puritains, par exemple, théoricien anglais John Locke. Façonnées par
expulsèrent Roger Williams de la baie du l'expérience américaine pendant plusieurs
Massachuse�s parce qu'il défiait l'orthodoxie décennies, agrémentées des théories de
dominante en déniant à L’État le pouvoir de Montesquieu sur la sépara�on des pouvoirs, et
réglementer la religion, en revendiquant la liberté interprétées par Jefferson, elles devinrent la clef de
religieuse et en dénonçant le droit pour les Blancs de voûte de la pensée poli�que américaine. Le principe
s'emparer des terres indiennes. Quand il fonda la primordial était et demeure que le gouvernement est
colonie de Rhode Island, il s'efforça de me�re ses le serviteur du peuple et non son maître. Dans la
convic�ons en pra�que, et c'est ainsi que le Rhode pra�que, on observait des contradic�ons
Island montra la voie de la démocra�e aux autres choquantes entre la réalité et les principes que les
colonies. Les puritains eux-mêmes, bien malgré eux, Américains prétendaient suivre. La plus manifeste
contribuèrent au développement de la démocra�e de ces contradic�ons consistait à refuser par la
dans la mesure où leur façon de concevoir force l'accès des droits fondamentaux à certaines
l'administra�on du temple abou�ssait à assurer la catégories de personnes, notamment aux esclaves
supréma�e des fidèles et l'affranchissement de la noirs et aux autochtones du con�nent américain,
congréga�on vis-à-vis de la hiérarchie ecclésias�que. Il les Indiens. Même à l'intérieur du groupe dominant, la
en résulta des conséquences poli�ques qui moi�é des individus n'étaient pas en mesure de
s'exercèrent bien au-delà des murs de l'Église. Il y avait
aussi ceux à qui l'ancienne société n'offrait pas de
perspec�ves de progrès social. C'était le cas pour les
benjamins des familles de quatre enfants, les
aventuriers, les repris de jus�ce et les débiteurs
insolvables. Ils affluèrent vers les rivages de l'Amérique
où nombre d'entre eux prospérèrent. Des marchands,
des négociants, des agriculteurs poussés par
l'ambi�on traversèrent également l'Atlan�que pour
installer des colonies principalement au nord et au
centre du pays; dans le sud, des planteurs créèrent
de vastes domaines agricoles où se développa
rapidement une concep�on du travail fondée sur
l'esclavage. Puis de nombreux cul�vateurs allemands,
écossais et irlandais avancèrent vers l'ouest à la
conquête de l'arrière-pays, amplifiant encore ce
mouvement progressif vers le couchant qui, depuis
l'arrivée des premiers Européens, semblait
encourager le goût de l'indépendance et de
l'individualisme. De tous temps, les Américains ont
cherché à défier l'autorité et à promouvoir le profit
personnel. Hantés par le souvenir des despo�smes
européens, ils avaient conçu leurs nouvelles
ins�tu�ons avec le souci de limiter l'exercice du
pouvoir poli�que. Un principe fondamental dominait
toutes les discussions qui conduisirent, finalement, à la

John Locke peint par Godfrey Kneller (1697)


La Déclara�on d’indépendance des treize Etats-Unis d’Amériques ©Todd Taulman / Ge�y Images
par�ciper aux ac�vités poli�ques. De plus, toutes les peuple », ou en d'autres termes quels sont les
femmes étaient écartées à la fois du droit de vote et Américains qui ont le droit de par�ciper à la poli�que.
de tous les autres aspects de la vie poli�que. Les Chaque société exclut certaines personnes de sa vie
Fondateurs pouvaient difficilement prévoir l'énorme poli�que (la communauté poli�que). L'étendue de ces
concentra�on du pouvoir qui allait bientôt exclusions – la raison pour laquelle certaines
accompagner, dans le secteur privé, le développement personnes se trouvent écartées peut affecter la
des grandes sociétés et entreprises dans un État portée de la démocra�e. La cité grecque, archétype
industrialisé. de la démocra�e, excluait beaucoup de ses habitants
-les esclaves, les femmes, et les hommes libres qui
La démocra�e est donc l'un des concepts les plus n'en étaient pas citoyens. Même au plus tort du
insaisissables de l'histoire poli�que américaine. Dans régime démocra�que, seule une faible minorité de
les documents officiels qui ont marqué la naissance de résidents était autorisée à prendre part à la vie
ce�e na�on le mot « démocra�e » n'apparaît pas ; à sa poli�que, ce qui réduisait sévèrement la portée de
place, les fondateurs ont u�lisé le terme de « l'expression « gouvernement populaire ». Les
république », qui signifie « la chose publique », voire sta�s�ques anéan�ssent les préten�ons d'autres
une société gouvernée par l'intérêt public et dans cet États qui se qualifient eux-mêmes de démocra�es.
intérêt, mais ne désigne pas clairement un Par exemple, dans la république d'Afrique du Sud,
gouvernement émanant du peuple. C'est quelques malgré une Cons�tu�on ostensiblement
années plus tard que l'on enregistra une explosion démocra�que, plus de la moi�é de la popula�on
du sen�ment démocra�que, au temps d’Andrew adulte (celle qui a des ancêtres noirs) est écartée à
Jackson, et depuis lors le terme « démocra�e » est �tre permanent de la société poli�que ; les méthodes
devenu d'un usage courant dans toute rhétorique, en u�lisées pour faire respecter ce�e exclusion ont
dépit du scep�cisme certain qu'il suscite en privé. Le amené l'Afrique du Sud au seuil de la dictature et au
terme « démocra�e »signifie, li�éralement, « le bord du chaos. La démocra�e se mesure certes, de
gouvernement par le peuple » ; les racines manière significa�ve, à la propor�on de la société
grecques du mot introduisent une nuance, celle de « admise à par�ciper à la vie poli�que. Néanmoins, ma
populace ». De toute évidence, le sens originel, de concep�on de la démocra�e est une concep�on
caractère péjora�f, et les circonstances qui l'ont transcendantale de philosophie poli�que ou même
façonné ont peu de rapport avec la réalité de philosophie morale, le sociologisme et
d'aujourd'hui. Définir la démocra�e comme le l’économisme n’ont rien à voir. Ma concep�on ne
gouvernement par le peuple ne nous avance guère, s’intéresse pas à la démocra�e en tant que régime
sauf si nous avons clairement compris qui est le « poli�que, le système des par�s, cons�tu�ons, le

38 - Revue TB N°4
système électoral, etc. Dans ce�e concep�on, c’est la méconnaissance de la liberté par les régimes
norme démocra�que qui m’intéresse car je situe la poli�ques, esclavage, traite des personnes,
ques�on très au-dessus dans les cieux et non pas sur discrimina�ons religieuses, ethniques, du genre et
terre pour comba�re le rela�visme dans lequel sont d’orienta�on sexuelle, inégalité homme-femme, crime
tombées justement les théories démocra�ques. Cela de guerre, génocide, viol, torture. Ce sont les
veut dire qu’il ya un grand nombre de tendances de tribunaux qui évaluent le degré de souffrance. Ainsi,
philosophies, d’opinions, de prises de posi�ons que ce la norme démocra�que peut se situer au-dessus
soient de la part des scien�fiques, notamment ceux des spécificités culturelles. Animée tout en�ère par la
des sciences historiques et sociales, ou que ce soient recherche de la non-souffrance, elle est cons�tu�ve
des tendances idéologiques de type radicalisme qui de l’homme. Elle fait par�e de sa nature psychique et
ensemble convergent pour rela�viser la démocra�e, corporelle. L’homme, qu’il soit né dans une tribu
ce que veut dire aussi, pour nous inciter de croire que africaine ou aux Etats-Unis, il reste un être humain qui
c’est un mauvais régime, c’est un régime qui est est né pour devenir démocrate et non, est-on tenté
faillible c’est un régime de chaos c’est un régime de d’ajouter, pour souffrir.
tyrannie , de démagogie etc. ce�e rela�vision de la
démocra�e vient du camp empiriste qui regarde la
démocra�e à travers la lorgne�e de la réalité et
effec�vement si on regarde la réalité, la démocra�e Le CINUP, Comité Interuniversitaire des Nations
ce n’est pas quelque chose de très brillant mais tous Unies de Paris est la fédération de 21 associations de
ces gens-là ne disent rien de plus que ce qu’a dit déjà Nations Unies franciliennes, issues des hautes
Platon. Platon est le plus grand cri�que de la institutions estudiantines telles que Sciences Po, HEC,
démocra�e et il a dressé le procès de la démocra�e l’ESSEC, Dauphine, la Sorbonne. Le CINUP regroupe
dans la plupart de ses ouvrages pour dire que la 2300 étudiants, et organise des conférences et
démocra�e est le plus mauvais régime que les êtres colloques, visites d’ambassade et d’institutions
humains puissent connaitre et il avait donc une internationales, un podcast, publie un magazine et de
concep�on, qui n’est pas la mienne, mais une la recherche... Retrouvez les sur les réseaux sociaux,
concep�on également idéaliste du régime poli�que. et [Link] !
J’essaie alors de défendre la démocra�e contre ce
rela�visme qui vient soit des idéologies de droite, soit
des sciences sociales. Je prends un exemple:
Yuvalharari dans son œuvre sapiens, il développe la
chose suivante, pour démontrer que les droits de
l’homme du régime démocra�que, l’histoire les
ignore, la biologie les ignore, la nature les ignore, il
nous donne l’exemple de l’oiseau. Que l’oiseau vole
nous dit –il non pas parce qu’il a le droit de voler mais
parce qu’il a des ailes. On peut dire donc que si l’oiseau
a des ailes dans la nature, il a le droit de voler. Parce
que si on lui coupe les ailes, on lui imposerait une
souffrance qui ne peut pas être tolérée et donc pour
démontrer l’universalité de la norme démocra�que, il
faut par�r du principe de non-souffrance qui peut
nous servir à fonder universellement la norme
démocra�que. Pour cela, on peut prendre les trois
dimensions de l’homme. L’homme est un être
physique, c’est un volume dans l’espace, c’est de la
chair, c’est du sang, c’est un mélange vivant dans
lequel s’associe la chimie, l’électricité etc. Nous savons
tous que nous passons notre vie à éviter la souffrance
et la fuir physiquement, un bébé dès qu’il a mal dans
son corps, il pleure parce qu’il y a une souffrance
quelque part et dès lors qu’il n’y a plus de souffrance,
il sourit et c’est ainsi notre vie. En outre, toute entrave
à la liberté de penser et de s’exprimer cons�tue aussi
une souffrance. L’homme est porté par sa nature et par
son expérience à rejeter la souffrance quelle qu’elle
soit. Chose lui frayant la voie du bénéfice de ses droits.
Le principe de non-souffrance surplombe le droit,
qui encadre les situa�ons de souffrance:

Revue TB N°4 - 39
SOCIÉTÉ

États-Unis
La culture des gangs
Par Clément COILLE

Line-up de N.W.A. dans le film Straight Ou�a Compton ©Universal


Les États-Unis, terre d’immigra�on et de États-Unis est de bon augure pour son développement
« L’American Dream », a�re des immigrants du monde interne, elle engendre des disparités, des
en�er. Cet objec�f du rêve américain n’est pas réservé marginalisa�ons ou encore, exporte la mafia italienne
à tout le monde. Avec le racisme, la marginalisa�on et comme Cosa Nostra. Ce�e dernière donna naissance à
la pauvreté, la culture des gangs s’est pe�t à pe�t la mafia italo-américaine. Le terme « Mafia » désigne
installée au sein de la société américaine. Elle pousse une organisa�on criminelle italienne dont les ac�vités,
les poli�ciens étatsuniens à prendre des mesures pour exercées par des clans familiaux, sont soumis à
endiguer ce phénomène qui s’installe de plus en plus l'omerta, reposent sur une stratégie d'infiltra�on de la
dans l’espace public et touche aujourd’hui les plus société civile et de ses ins�tu�ons. Certains pensent
jeunes comme les plus âgés de la société. que ce terme est une traduc�on de « vantard »,
« hardiesse » ou encore « misère ». La mafia-italo-
LES PRÉMICES AVEC L’ARRIVÉ DE LA américaine émerge à New York dans les quar�ers
MAFIA ITALO-AMÉRICAINE pauvres des immigrants italiens, mais s’installe
également dans d’autres villes de la côte Est comme
Au 19ème siècle, après la guerre de Sécession (1861- Cleveland, New Orleans, Chicago ou encore Miami.
1865), les États-Unis entrent dans un âge d’or avec un Ce�e mafia était essen�ellement composée d’italiens
développement économique, social, démographique, originaires de Sicile mais aussi d’irlandais ou encore de
industriel et technologique. Ce�e période coïncide juifs.
avec un afflux de migrants européens, principalement La période de la prohibi�on, décrétée par Franklin D
en provenance du Royaume-Uni, d’Allemagne, de Roosevelt de 1920 à 1933, permet aux mafias de
Scandinavie ou encore d’Italie. Ce�e migra�on vers les prendre de l'ampleur grâce à des appuis poli�ques et

40 - Revue TB N°4
la corrup�on des milieux policier, judiciaire et allemande sur son sol. Il l’ob�ent sous condi�on de
poli�que. Les trafics d’alcool, très lucra�fs pendant s’exiler défini�vement des Etats-Unis et de retourner
ce�e période, offrent un terreau fer�le pour en Italie. Il s’installe finalement à Cuba pour
développer les trafics de main d’œuvre ou encore les administrer ses affaires à proximité des Amériques
jeux d’argent. avant d’être renvoyé en Italie sur pression du
Salvatore Lucania, dit Lucky Luciano, est l’un d’eux. gouvernement américain. Il décédera en 1962.
Jeune immigré sicilien qui au moment de son arrivé à Pour endiguer le phénomène de la mafia sur le
New York a tenté de s’intégrer : la barrière de la langue territoire américain, les États-Unis de Richard Nixon
fut trop difficile tout comme le fait d’avoir troqué la (1969-1974), décide de promulguer le « RICO Act »
pauvreté de la Sicile pour celle de New York. Le milieu (Racketeer Influenced and Corrupt Organizayions act).
dans lequel il grandit est pauvre, sans éduca�on et où Ce�e loi fut promulguée par l’ar�cle 901 de la loi 1970
la majeure par�e des enfants ont arrêté l’école sur le contrôle du crime organisé et sa codifica�on. Elle
prématurément. Ils rêvent tous d’une chose : vivre fut ini�alement créée pour comba�re le crime
dans l’opulence et le luxe. La pauvreté engendre la organisé et la mafia. La loi RICO prend en compte une
forma�on de plusieurs bandes de jeunes qui liste de 35 crimes (27 crimes fédéraux et 8 crimes
comme�ent des délits, ce sont eux qui seront à d’État) sur une période de 10 ans. Ainsi, par la
l’origine de la créa�on de pe�ts gangs. Lucky Luciano promulga�on de ce�e loi, les polices d’états ou les
gravit pe�t à pe�t les échelons de la pègre pour se fédéraux peuvent inculper n’importe quelle personne
hisser au rang de Parrain des parrains ou « Capo di tu� impliquée de prêt ou de loin en lien avec les gangs ou
capi », avec sous ses ordres tous les chefs mafieux du la mafia, le travail des autorités dans la lu�e contre le
pays. En plus d’être le chef des 5 grandes familles de la crime organisé est donc simplifié.
Cosa Nostra de New-York, il créé, entre-autre, La mafia italo-américaine représente les prémisses
« L’Unione Siciliana » ce qui lui permet de fédérer les des gangs d’aujourd’hui qui se forment dans les bas
différents gangs et chefs mafieux du pays sous son quar�ers des grandes villes et empruntent la voie de
égide. Malgré la grande dépression de 1929 et la fin de l’inégalité pour réaliser l’Américan Dream. Leurs
la prohibi�on, les affaires restent plus que prospères, membres souhaitant vivre, ou survivre, être en
l’organisa�on a diversifié ses ac�vités dans le racket et sécurité et se regroupe en communauté : c’est la
la pros�tu�on. C'est justement ce�e dernière naissance des gangs ethniques aux Etats-Unis.
« ac�vité » qui conduit Lucky Luciano à être condamné
et incarcéré pour 50 ans en 1936, tout comme Al LES GANGS ETHNIQUES
Capone fut condamné pour fraude fiscale. Contre
toute a�ente, Lucky Luciano réussi à obtenir sa Les gangs aux États-Unis ont côtoyé et ont de
libéra�on en 1946 grâce à un accord trouvé avec le nombreux points communs avec les mafias des 19ème
gouvernement en 1941, tandis qu’il menait toutes ses et 20èmes siècles, mais leur structure n’est pas la
affaires depuis sa cellule. On apprendra plus tard que même. La mafia est une organisa�on installée de
Lucania contrôlait les quais de New-York et que le longue date, avec une base patriarcale et composée
sabotage du « SS Normandie », orchestré par son d'adultes. Le gang a lui une iden�té avant tout
organisa�on, permet une relaxe tandis que le ethnique qui cherche à prospérer dans un espace lui
gouvernement américain craignait une opéra�on aussi défini par ce�e origine et composé à la racine de
Prise d’un alambic et d’alcool clandes�ns lors de la prohibi�on ©Evere� Historical / Shu�erstock
jeunes membres. Ceux-ci n’ont qu’une famille, le gang, 1972. Bloods et Crips vont se livrent une guerre
et ne reconnaissent qu’une seule loi, celle du gang. fratricide depuis.
À Los Angeles, Detroit, Chicago, New York, A par�r des années 70, les gangs hispaniques
Washington ou Philadelphie, l’opinion publique s’est s’implantent à Los Angeles, comme la MS-13 (Mara
faite de leur ac�vité une image sanglante et réductrice Salvatrucha). Ce gang de rue a pour but de protéger les
: guerres de graffi�s sur les murs des quar�ers chauds immigrés salvadoriens des autres gangs de la région
pour délimiter un territoire, affrontements rangés sous californienne. Les groupes d’auto-défense salvadoriens
les ponts autorou�ers, fusillades à la sor�e des se transforment en ce�e organisa�on criminelle telle
discothèques, règlements de comptes pour la que nous la connaissons aujourd’hui pour son extrême
distribu�on de la drogue. violence et sa cruauté.
A compter des années 50, les gangs européens Les années 70 sont marqués par le trafic de drogue,
disparaissent progressivement pour laisser place aux qui permet aux gangs de se développer dans une
afro-américains et aux la�no-américains. Le lien entre Amérique toujours plus riche et développée ou
gangs et économies devient évident, si l’immigra�on explose les consommateurs mais surtout là ou l’État
fournit la main d’œuvre légale comme illégale, ces est le moins présent voire absent. Ce�e généralisa�on
regroupements doivent pouvoir financer leur sécurité du trafic de drogue sera à par�r des années 80 couplée
et s’assurer des revenus tandis que discrimina�on est aux réformes libérales de l’administra�on Reagan, qui
toujours de rigueur aux Etats-Unis, ne serait-ce que fracturent de plus en plus la société. Les inégalités
pour trouver un emploi. Les Etats-Unis sont le seul sociales plongent une par�e de la popula�on dans une
pays riche à avoir autant de gang alors que leurs misère absolue, en marge de la société, sans travail,
services de police sont parmi les plus développés du sans alloca�on, sans sécurité sociale ou encore sans
monde. éduca�on scolaire, un phénomène touchant
Ce contexte donne naissance à des gangs de rue par�culièrement les minorités. Celles-ci se retrouvent
généralement affiliés au Bloods ou Crips qui sont les en marge de la société américaine. Ces espaces vont
plus célèbres gangs afro-américains aux Etats-Unis. Les rapidement être comblés et devenir des territoires de
Crips (Community Ressources for Independant vente et de consomma�ons de drogue mais également
people), représenté par la couleur bleue, se forment à de pros�tu�on, de recel de fausse monnaie ou d’objets
la fin des années 60 à Los Angelse par Raymond volés, de vols avec violence, de cambriolages, etc...
Washington et Stanley Williams. Les Crips souhaitent L’argent perçu au travers du trafic de drogue permet
refléter l’aspira�on sociale du mouvement d’égalité largement aux gangs de s’équiper en armes et
raciale. Ils vont toutefois se quereller avec d’autres « donne » du travail à tout jeune qui en cherche, sous
bandes rivales de Los Angeles et oublier pe�t à pe�t réserve d’adhérer au gang. Les gangs, parfois associés
leur mouvement social. À la suite d’une de ces mais souvent rivaux, suivent les flux économiques et
querelles menées par les Crips sur deux personnes, les voies de communica�ons. Grâce à la route 66, les
Vincent Owens et Sylvester Sco�, ces derniers gangs s’établissent dans tout le pays alors qu’ils étaient
s’unissent à d’autres bandes indépendantes sous une ini�alement limités aux grandes aggloméra�ons.
même bannière et donnent naissance aux Bloods en En réac�on, le gouvernement américain au début
des années 70 créé un arsenal juridique pour frapper

42 - Revue TB N°4
les trafiquants. La Drug Enforcement Administra�on Les années 90 marquent un changement de codes
(DEA), fondée en 1973 et consacrée à la lu�e contre la dans les gangs avec l’émergence du Rap et plus
drogue ne semble pourtant pas réellement endiguer le par�culièrement du « gangsta rap » qui met en
trafic. Celui-ci génère tant d’argent qu’il est très musique leur quo�dien chao�que. Cet art leur permet
difficile de le frapper là où cela serait le plus efficace. d’exprimer leur style de vie : dans la rue pour certain,
Arrêter les hauts responsables est difficile avec leurs ou pour d’autre de dénoncer les condi�ons de vie très
appuis poli�ques ou privés et geler leurs comptes dures, ou encore la violence présente
bancaires ne sert à rien car l’argent transite sur des quo�diennement. Ce style musical permet de diffuser
comptes offshores. Aussi, les gangs, contrairement à la culturellement et ar�s�quement une image d'Épinal
mafia, ne sont pas dans un schéma d’organisa�on malgré tout proche de la réalité des gangs.
pyramidale ou patriarcale. Ils sont composés d’une Mais certains éléments me�ent le feu aux poudres,
mul�tude de « sets » équivalents à des filiales. Un set notamment le tabassage à Los Angeles d’un certain
vit de manière autonome sans lien hiérarchique avec Rodney King par quatre policiers blancs en 1991 et leur
un autre set. La mul�plica�on de ces sets engendre acqui�ement un an plus tard. La communauté afro-
une structure tentaculaire où arriver à sa tête est américaine est en ébulli�on à la suite de cet
utopique. acqui�ement, la trève de Wa� en 1992 entre les
Dans les années 90, il devient de plus en plus Bloods et les Crips s’axe contre les violences policières
compliqué voire impossible d’éradiquer les gangs car et la discrimina�on raciale, et popularisa la chanson
l’Etat frappe en bas de la hiérarchie : une fois qu’un « Fuck Tha Police » de NWA: l’hymne de ces émeutes
gang ou un set n’est plus là, un autre reprend sa place qui dénonce les violences policières et les
automa�quement. A cela, la demande toujours discrimina�ons que subit la communauté noire. Cela
croissante de drogue de la part des consommateurs permet d’obtenir des réformes dans la police de Los
place les USA comme l’un des plus gros marchés de Angles mais aussi des réformes à l’échelle régionale
drogues au monde. comme na�onale. Le lien entre la rue et la musique se
fait de plus en plus ressen�r, sans nécessairement faire
LES GANGS MODERNES la promo�on du style de vie de gangster mais
davantage en revendiquant son appartenance au gang
par le biais d’une couleur dis�ncte (bleu Crips ou rouge

Membres du gang des Bloods, un des plus important d’amérique avec plus de 50000 membres associés ©Ge�y
Bloods) ou par des mots de vocabulaire. Mais le numérique rend plus difficile le travail des fédéraux ou
maître-mot pour les véritables gangsters était le de la police d’État. Du fait des « sets », les gangs sont
silence : moins on parle, moins on a de problèmes, toujours aussi opaques et moins organisés
que ce soit dans la vie en générale ou dans l’industrie structurellement ce qui ne permet pas aux autorités de
musicale. remonter suffisamment dans la chaîne de
Avec l’émergence d’internet et des réseaux sociaux, commandement.
les années 2000 permirent aux gangs de prendre un Parmi les affaires RICO (en référence à la loi de 1970
tourant avec une nouvelle généra�on qui casse les liées aux gangs), on peut compter l’affaire du
codes et promeut ouvertement le style de vie des rappeur Tekashi 69 dont le manager, membre des
gangs tout en montrant leurs affilia�ons. L’explosion « nine trey bloods », un gang de New-York affilié aux
du style rap permet à la culture gangster de se Bloods, a été arrêté par le FBI par affilia�on à son
développer et se démocra�ser. manager en finançant indirectement les ac�vités du
Depuis les années 2010 et jusqu’à nos jours, le rap a gang. Dans ce�e affaire, les paroles du rappeur ont été
pris de plus en plus d’ampleur. Certains dérivés du rap u�lisées contre lui. Il collabora ensuite avec les

Los Angeles, ville la plus prolifique des Etat-Unis en gangs, devant Chicago ©Joel Mo� / Unsplash
perme�ent de promouvoir la « vraie vie » d’un autorités et permis de faire arrêter plusieurs membres
gangster notamment avec la Drill ou la Trap. Si certains de ce gang avant d’obtenir la liberté.
rappeurs s’émancipent de la criminalité ou d’une vie A Atlanta, en Géorgie, 75% des meurtres sont liés
difficile grâce à leur succès musical, d’autres aux gangs, en 2022 s’est déclenché, l’affaire Young
perme�ent, par le biais de la musique, de financer Thug et YSL (Young Stoner Life pour le label musical
leurs ac�vités ou d’aider le gang. Il n’est pas rare que mais aussi connu sous le nom Young Slime Life) qui
des ar�stes du rap soient ra�rapés par leur passer ou était surveiller par les autorités de l’État depuis 2012.
par les membres du gang et perdent la vie dans un Le rappeur Young Thug, qui revendique son affilia�on
banal « règlement de compte ». au gang des Bloods, est le Chef de YSL selon les
La guerre ouverte de certains gangs à Chicago, qui autorités. Comme dans l’affaire précédente, les
fut renommée « Chiraq » ou « Chirak » en Français, a paroles du rappeur ont été u�lisées contre lui et, à
fait plus de morts (4265) que les soldats américains l’heure actuelle, le procès est toujours en cours.
tués lors de la guerre en Irak de 2003 à 2011 (4422). Grâce à loi RICO, certaines personnes arrêtées ont pu
Les réseaux sociaux tels qu’Instagram ou Twi�er sont passer des « Plea Deal » ou un marché perme�ant
aussi largement u�lisés par les membres de gang pour d’incriminer encore plus le rappeur qui n’aurait jamais
relayer leurs actes ce qui relève et banalise encore arrêter d’être dans la rue malgré ses revenus grâce à la
d’un cran la violence et l’insécurité. L’indépendance musique.
des gangs et leurs décentralisa�ons facilité par l’ère

44 - Revue TB N°4
La prison n’arrête pas l’expansion des gangs, étant promue dans la sphère publique et prend une part très
donné la popula�on carcérale majoritairement liée importante aux Etats-Unis, ce qui contribue d’autant
aux gangs, la prison n’est qu’une l’extension de ce plus à la difficulté qu’à le gouvernement pour lu�er
mode de vie. Ce qui existe dans les rues existe contre le phénomène des gangs. Le 2ème
également dans le milieu carcéral : la fracture raciale amendement qui autorise le port d’armes dans
et ethnique y est tout aussi présente, le trafic, la certains états fait également la part belle aux
violence et seul change l'environnement. membres des gangs pour régler leur compte et
Comme nos sociétés, le crime organisé évolue. La entraver les autorités publiques. En juin 2022, la Cour
mafia des années 1920 a fait de la prohibi�on ses Suprême des Etats-Unis consacrait le port d’armes
heures de gloire avant de laisser place aux gangs de hors du domicile, invalidant ainsi une loi de l’Etat de
rue moins pyramidales, et qui u�lisent aujourd’hui les New-York.
réseaux sociaux pour promouvoir leur culture. Ce�e
culture des gangs, bien présente aux USA, résulte
d’une fracture sociale, raciale, économique et
poli�que qui pousse les minorités ethniques à se
solidariser entre elles. Des groupes d’auto-défense
émergent des gangs plus ou moins indépendants. Ces
gangs offrent une opportunité pour se sor�r du ghe�o
et de la misère. La fin du 20e siècle marque
l’avènement de la culture des gangs dans la musique
ou le sport malgré peu d'élus qui parviennent à
s’extraire de leur situa�on in fine. La violence entre les
gangs a augmenté avec l’u�lisa�on des réseaux
sociaux tout comme leur exporta�on aussi bien
géographique que culturelle. Leur musique est

Carte des gangs à l’échelle na�onale


GÉOPOLITIQUE

Le Department of Justice
L’arme impitoyable de la politique
économique interventionniste
Par Pablo LECHAPELIER - Comité Interuniversitaire des Na�ons Unies de Paris (CINUP)

The Department of Jus�ce ©Ramin Talaie/Ge�y Images

La BNP Paribas, la Société Générale, le Crédit avoir respecté la législa�on en vigueur. Quelle
Agricole, ALSTOM, ALCATEL, TOTAL, Airbus, Technip, législa�on ? Celle de la loi américaine, qui présente
SIEMENS, ING, la Royal Bank of Scotland ou encore une pe�te par�cularité ignorée de la majorité. Elle est
HSBC… Ces entreprises ont pour point commun de en par�e extraterritoriale et s’applique donc
toute être de grosses mul�na�onales, connues dans le principalement en dehors du territoire des USA. Elle lui
monde en�er, dotés de savoir faire historiques et de permet de mener une guerre discrète et silencieuse à
technologies inimitables, mais un autre point commun l’Allemagne, à la France, au Royaume-Uni ou encore au
les rassemble. Elles ont toutes fait l’objet d’a�aques en Japon, pourtant tous signataires de traités
jus�ce, parfaitement légales, capables de les me�re en interna�onaux historiques et membres de l’ONU, de
difficulté, de perturber leur ac�vité commerciale, et l’OTAN, du G7 ou encore de l’OMC… des pays alliés,
donc de les amener à prendre des décisions risquées peut-être parfois seulement en apparence.
devant les menaces auxquels elles se trouvent Le DOJ (Department Of Jus�ce) s’est
exposées. progressivement transformé en ou�l d’espionnage et a
Ce sont les Etats Unis qui, en 20 ans, ont infligé des commencé à œuvrer pour faciliter des conquêtes
dizaines de milliards de $ à de grandes entreprises, en commerciales sans équivalant, au service des
Europe, en Asie et en Amérique du Sud pour ne pas entreprises américaines, capables d’aba�re les

46 - Revue TB N°4
concurrents les plus solides, ou de s’approprier des corrup�on ». Les Etats Unis, n’ayant rien à voir dans
quan�tés phénoménales de données sensibles sans ce�e affaire et n’ayant subi aucun préjudice réel
s’en voir empêché par les autorités des autres pays. déclarent alors leur jus�ce compétente, les sommes
versées s’étant échangées sous forme de dollar
UNE JUSTICE AMERICAINE A américain. Pour me�re un terme aux poursuites,
L’IMAGE DE SA PUISSANCE Technip a dû reconnaître les faits et verser 338 millions
de $ au département de jus�ce américaine (DOJ).
Loin des yeux mais pas loin du cœur, la jus�ce La même année, c’est au tour d’un des fleurons
américaine surveille de près ses plus gros expatriés et na�onaux français de payer son dû. Le fabricant de
a trouvé un moyen infaillible de s’assurer que chacun téléphone Alcatel-Lucent est poursuivi pour les
respecte ces lois, qu’il soit américain, ou qu’il ne le soit mêmes faits de corrup�on qui se seraient ce�e-fois
pas. Pendant la seconde moi�é du XXème siècle, la déroulés au Honduras, à Taiwan, et au Costa Rica. Bien
montée en puissance des USA précédemment que déjà condamné par la jus�ce française, les
évoquée à permis de développer la compétence de sa transac�ons avaient été effectuées en dollar, un
jus�ce et de lui octroyer des lois un peu spéciales, de argument encore une fois suffisant pour que la jus�ce
portées interna�onales. Au fil du temps, ces lois ont eu américaine y applique ses lois. Alcatel écope alors
tendance à se mul�plier, à tel point que les entreprises d’une amende de 137 millions de $.
du monde en�er s’en inquiètent de plus en plus. A par�r des épisodes Technip et Alcatel, les
La première de ces lois fut le « Trading with the poursuites du JOP contre de grosses entreprises
enemy act » qui interdisait aux entreprises interna�onales, dont beaucoup françaises, se sont
américaines tout commerce avec les pays ennemis mul�pliées, et le montant des amendes n’a plus cessé
comme l’Allemagne à l’époque des grandes guerres. d’augmenter. Voilà alors que Total se voit amendé de
Ce�e loi existe toujours, et on trouve sur la liste noire 398 millions de $ en 2013, accusé de corrup�on en
des nouveaux « ennemis publiques », Cuba, la Syrie, la Iran. En 2014, c’est ALSTOM qui, s’étant rendue
Corée du Nord, l’Iran, le Soudan ou la Chine. coupable de corrup�on en Indonésie, doit déverser
60 ans après la première, en 1977, les USA adoptent 778 millions de $. C’est ensuite au tour de l’Allemand
une deuxième loi majeure de portée interna�onale. SIMENS de payer 800 millions de $, le suédois Telia
C’est le « Foreing Corrupt Prac�ces Act » qui permet à perds ensuite 691 millions de $ pour ensuite laisser la
la jus�ce américaine de poursuivre tout entreprise ou place au laboratoire israélien Teva, condamné pour
personne qui aurait tenté de corrompre des agents corrup�on, blanchiment et viol d’embargo, qui paiera
publics à l’étranger dans n’importe quel pays, quelque 519 millions de $.
soient les na�onalités de l’accusé ou de l’agent. En Selon un rapport parlementaire de 2019 in�tulé «
1998, ce�e loi est renforcée avec la loi interna�onale Protéger nos entreprises des lois à portée
sur la lute contre la corrup�on et pour la concurrence. extraterritoriale », les USA auraient imposé près de 7
Elle interdit alors à toute personne ou toute milliards de $ d’amende à des entreprises étrangères
entreprises, américaine ou non, de tenter de soudoyer entre 2008 et 2018, au �tre du fameux « Foreing
ou de faire pression sur un agent publique, quelque Corrupt Prac�cies Act ».
soit le pays concerné, pour obtenir un avantage
quelconque, et donc adopter un comportement LA SOLIDIFICATION DE L’APPAREIL
considéré comme an�-concurren�el. JURIDIQUE AMERICAIN
Il suffit alors qu’un pot de vin soit versé en dollar
américain, ou qu’un mail soit échangé sur un serveur En 1996, les USA se dotent de deux nouvelles lois de
américain pour que la jus�ce américaine se déclare portée interna�onal. Le « Helms Burton Act », qui
compétente, et que les procureurs commencent à impose un embargo encore plus sévère aux cubains, et
enquêter, même si l’entreprise concernée est française la loi « Amato-Kennedy », plus connue sous le nom de
et que les faits ont eu lieu de l’autre côté de la loi « Iran And Libya Sanc�on Act ». Celle-ci interdit
l’atlan�que, comme au Nigeria ce�e-fois les transac�ons avec l’Iran et la Libye qui
sont exclus du système bancaire interna�onal, et avec
L’ONCLE SAM ET SA JUSTICE tout autre pays considéré comme état voyou (« Rogue
OMNISCIENTE DANS LE MONDE Country »), officiellement suspecté de soutenir le
terrorisme, de chercher à se doter de l’arme nucléaire,
C’est donc en 2010, au Nigeria que la société Technip ou de vouloir entraver les « processus de paix » au
a fait par�e d’une des premières entreprises à faire les Proche-Orient. La portée de ces deux lois a
frais de ce�e nouvelle loi. L’une de ses filiales, la rapidement été contestée par l’Union Européenne dès
société pétrolière TSJK, dont elle dé�ent ¼ du capitale, la fin de l’année 1996, sans réel succès.
est accusée d’avoir versé près de 180 millions de Toujours selon le même rapport parlementaire, plus
dollars de dessous de table à des responsables de 15 milliards de dollars ont été infligés aux
poli�ques nigériens pour obtenir des concession entreprises étrangères ayant violé les sanc�ons
pétrolières, actant alors ce qu’on appelle un « pacte de interna�onales imposées par les lois de 1996 entre

Revue TB N°4 - 47
2008 et 2018. En décembre 2012, c’est au tour d’HSBC soudainement qu’elle a été vendue pour 12 milliards
d’être condamné à payer 1,9 milliard de $ d’amende de dollars après 18 mois de négocia�ons avec le géant
pour complicité de blanchiment d’argent sale en américain General Electrics. Face à la grande surprise
provenance de cartels mexicains. En 2014, la BNP na�onale, le PDG de l’époque Patrick Kron a du mal à
Paribas enfreint elle aussi les lois américaines et se se jus�fier devant la presse : « Je répète que je suis fier
retrouve contrainte de verser 9 milliards de $ pour de donner un avenir à l’ensemble de nos ac�vités,
avoir facilité des transferts de fonds (près de 190 même si c’est, pour certaines, à l’extérieur du groupe. »
milliards) avec l’Iran, le Soudan, et Cuba, frappés expliquera-t-il devant les micros des journalistes. Selon
d’embargos. En 2015, la Commerzbank allemande lui, ce�e opéra�on par�culièrement réussie allait
règle à son tour une facture d’1 milliard de $, toujours perme�re à ALSTOM de se recentrer sur ses ac�vités
pour des transac�ons jugées illégales entre 2002 et de transport, son « vrai mé�er », alors que le groupe
2012, l’Iran étant par�culièrement surveillé par les se débat avec la jus�ce.
autorités américaines. Le pays est visé par 5 lois En effet 2014 marquait, comme évoqué
interna�onales qui prévoient toute de lourdes précédemment, la condamna�on d’ALSTOM par le DOJ
sanc�ons pour les contrevenants, américains ou non.
Les banques chinoises Kunlun et Dangdong, et
banques irakiennes Efaf et Islamic Bank le savent bien,
ayant été exclues du système bancaire américain.
Quant à la Dalian Global Unity Shipping ou au géant
chinois de la téléphonie Huawei, leur droit de
commercer avec des partenaires américains leur a été
re�ré.
Les années suivantes, d’autres lois sont entrées en
vigueur pour compléter l’arsenal américain et
renforcer son protec�onnisme commercial. La
fiscalité, la concurrence financière, le droit de la
concurrence, l’espionnage… le droit américain est celui
qui comporte le plus de lois extraterritoriales, et la
situa�on n’a cessé de se compliquer depuis qu’il les a
transformés en armes économiques de premier choix.
En 2018, avec le « Cloud Act », les Etats Unis se sont
arrogés le droit de collecter les données des
entreprises ciblées par les ac�ons en jus�ce, ou
qu’elles se trouvent, et ce, au mépris des règles
établies par la Coopéra�on Judiciaire Interna�onale.
Ce�e nouveauté lui donne le droit de s’adresser aux
hébergeurs américains pour obtenir toutes les
données stockées sur leur serveur sans passer par une
demande d’entraide, et donc sans aucune surveillance
des autorités de la société mis en cause. Aujourd’hui,
c’est plus de 65% du marché mondial du cloud qui est
détenu par des entreprises américaines.
Le géant Alstom paya une
ALSTOM, LE GRAND SCANDALE pour ses ac�vités de corrup�on en Indonésie, alors
NATIONAL contraint de verser 778 millions de dollars d’amende.
Or, d’après les derniers éléments rendus publics, il
A �tre d’exemple, voici une affaire qui illustre semblerait qu’il existe un lien entre des menaces de
parfaitement ce dont les USA se sont rendus capable. poursuite chez les cadres du groupe, à �tre personnel
Une affaire érigée en grand scandale na�onal, la vente ce�e fois, et la décision de vendre ce�e branche
de la branche énergie d’ALSTOM. Concepteur du TGV, énergie aux américains. Par soucis de transparence, il
reconnu mondialement pour son savoir-faire, et que est important de préciser qu’il n’existe à ce jour, que
tous les inves�sseurs français ont eu à un moment ou des témoignages, parfois anonymes, ainsi que le livre
à un autre dans leur portefeuille d’inves�ssement, in�tulé « le piège américain », de l’ancien comptable
l’entreprise fait par�e des moteurs de l’économie d’ALSTOM, Frederic Pierucci, emprisonné 2 ans au
française. Sa branche ALSTOM énergie, rassemble les moment de l’affaire.
ac�vités des énergies renouvelables, des énergies Les journalistes d’inves�ga�on et plusieurs juristes
thermiques et nucléaires, ainsi qu’une quan�té français soupçonnent donc l’u�lisa�on du « Deal Of
phénoménale d’informa�ons stratégiques et de Jus�ce », une méthode désormais bien rodée, qui ne
brevets français. En 2014, la France apprends serait que l’applica�on d’une poli�que américaine de

48 - Revue TB N°4
chantage économique moderne opérée en toute demandes d’informa�ons nécessaires à l’enquête.
légalité par la première puissance mondiale. En 2018, Une aubaine pour les services de renseignement
le député français Olivier Marleix a publiquement américains qui ont pu obtenir un accès privilégié à
pointé le rôle du ministère de l’économie de l’époque toute ces données stratégiques.
dans ce�e vente, représenté par le président actuel
Emanuel Macron, qui aurait autorisé ce�e opéra�on. L’IMPERATIF DE MODERNISATIN DE
Le député a également demandé l’ouverture d’une LA JUSTICE FRANÇAISE
enquête qui aurait dû démarrer dès 2014, et qui
pourrait apporter un éclairage nouveau sur les raisons Avec des lois d’une telle portée, aucune transac�on
de la vente d’ALSTOM et sur les méthodes américaines n’est en réalité véritablement protégée des ac�ons de
pour garan�r leur souveraineté économique. la jus�ce américaine. Les USA se voient aujourd’hui
reprochées de transformer des combats éthiques
comme la lu�e contre la corrup�on ou le financement
du terrorisme, en prétexte opportuniste facilitant
l’espionnage ou l’a�aque de grosses sociétés
étrangères, au service des sociétés américaines. En
France par�culièrement, il est très facile pour le DOJ
d’intervenir au vu de la mauvaise protec�on législa�ve
des entreprises françaises. La loi du 26 juillet 1968,
connue sous le nom de « loi de blocage », rela�ve à la
communica�on de documents, de renseignements
commerciaux, stratégiques ou technologiques, est le
seul ou�l juridique, périmé au vu des enjeux
contemporains, dont les entreprises françaises
peuvent de servir pour faire face au géant américain.
Obsolète et facilement contournable, elle doit
impéra�vement être modernisée en incluant une
obliga�on de déclara�on et un suivit de dossier par les
autorités françaises. Une extension du règlement
général pour la protec�on des données (RGPD) devrait
être sérieusement étudiée selon plusieurs juristes
spécialistes de la ques�on. Le RGPD devrait donc
assurer une réelle protec�on des personnes morales
quant à l’u�lisa�on des données et à leur transfert
sans contrôle à des puissances étrangères. Pour fixer
les fron�ères du droit interna�onal en ma�ère
d’extraterritorialité, il est envisagé de saisir la Cour
interna�onale de jus�ce.

UNE STRATEGIE QUI S’IMBRIQUE


DANS LA POLTITIQUE
e amende record de 778 millions de dollars et plaida coupable de corrup�on INTERVENTIONISTE AMERICAINE
Malgré le sen�ment d’injus�ce que peuvent révéler
TOUJOURS PLUS D’INTERVENTIONS l’étude des procédures peu orthodoxes du DOJ, il est
AMERICAINES EN FRANCE important de se rappeler que ces amendes punissent
des crimes qui n’avaient pas lieu d’être. Quelle
Plus récemment, l’avionneur Airbus a versé 3,6 différence entre l’ingérence des Etats Unis dans
milliards de $ pour éviter les poursuites pénales pour l’Affaire Airbus, et leur interven�on militaire au
corrup�on, dont 530 millions de dollars au trésor Vietnam ou en Serbie ? Dorénavant informé des
américain. La procédure d’enquête américaine a duré agissements répréhensibles du DOJ, il reste bon de
6 ans, pendant lesquels des milliers d’informa�ons remarquer que ce�e interven�onniste correspond au
sensibles ont été rendues accessibles à une puissance fil rouge américain qui, malgré quelques épisodes
étrangère. Puis en 2020 le fleuron français spécialiste isola�onnistes, semble avoir fait vœu de s’ériger en
du nucléaire Orano, a lui aussi été visé par une gendarme du monde, sur le plan poli�que, militaire,
enquête pour un pacte de corrup�on passée avec des mais aussi économique. Ils imposent alors parfois leur
élus américains. En conséquence, on parle alors d’une vision de la jus�ce et de ce qu’est un bon régime, y
amende record de 24 milliards de dollars. Le groupe à compris concernant le financement et les échanges
du montrer pa�e blanche et se plier à toute les économiques entre d’autres pays. Malgré l’argument

Revue TB N°4 - 49
judiciaire brandi par l’Oncle Sam pour jus�fier ses Le CINUP, Comité Interuniversitaire des Nations
interven�ons autour de tout ce qui touche au dollar Unies de Paris est la fédération de 21 associations de
américain, de près ou de loin, il reste injuste que la Nations Unies franciliennes, issues des hautes
somme des amendes leur revienne au lieu d’être institutions estudiantines telles que Sciences Po, HEC,
versées aux acteurs vic�mes du dommage en l’ESSEC, Dauphine, la Sorbonne. Le CINUP regroupe
ques�on. 2300 étudiants, et organise des conférences et
colloques, visites d’ambassade et d’institutions
VERS UNE LEGISLATION internationales, un podcast, publie un magazine et de
INTERNATIONALE ? la recherche... Retrouvez les sur les réseaux sociaux,
et [Link] !
« L’union fait la force ». C’est peut-être dans l’op�que
de suivre ce mantra proclamé par Vonck lors des
premières indépendances de 1790, que la France
souhaite proposer un projet de loi commune au sein
des pays de l’OCDE et de l’Union Européenne, l’objec�f
étant de rétablir la souveraineté na�onale en ma�ère
de jus�ce et de protéger les ac�vités et la santé des
entreprises et de leurs ac�onnaires. Mais avant
l’adop�on et la mise en œuvre de ces mesures, les
opéra�ons con�nuent. Il est difficile d’imaginer les
Etats-Unis en maître chanteur interna�onal, pourtant
le pays de la bourse, des milliardaires du pétrole et des
technologies modernes ne s’encombre pas d’une
poli�que par�culière pour entretenir de bons rapports
avec ses voisins, quand le jeu en vaut autant la
chandelle. Les entreprises françaises a�endaient
beaucoup de la visite du président français à la Maison
Blanche le 30 novembre dernier. Ayant promis de
s’entretenir avec Joe Biden au sujet de toute ces
mesures protec�onnistes, de la limita�on de l’accès
américain aux entreprises françaises, et de l’impact
des décisions de la jus�ce sur leur produc�vité,
Emanuel Macron s’est trouvé face à un Joe Biden à
l’écoute, mais dont la réponse fut claire : « Vous n’avez
qu’à faire pareil ».

50 - Revue TB N°4
Revue TB N°4 - 51
CONCEPT

La Thalassocratie
Dominer la terre par la mer
Par Quen�n BENOIT

Échan�llon des forces de projec�on de l’US Navy lors des exercices majeurs Valiant Shield 2020 en mer des Philippines ©US NAVY
Au Ve siècle avant J-C, Athènes domine le monde ce�e réalité géopoli�que a conduit les théoriciens,
grec et plusieurs centaines de cités, ceci alors qu’elle poli�ciens et juriste à jus�fier l’appropria�on des mers
ne compte que 300 000 habitants. Le Royaume-Uni, à & océans.
sa pleine expansion à la fin du XIXe siècle, domine un La bulle papale Inter caetera en 1493 était publiée à
empire de huit fois plus d’habitants et 90 fois plus la suite du premier voyage transatlan�que de
grand que les îles britanniques. Le Portugal, la Christophe Colon en 1492. Elle délimitait le territoire
Hollande ou encore Venise, se taillent une puissance a�ribué à la couronne de Cas�lle (actuelle Espagne),
considérable dans l’histoire grâce au contrôle de la 12 ans plus tôt, la bulle Aeterni regis faisait de même
mer malgré leur pe�te taille comparée à des pour le royaume du Portugal en lui autorisant un
puissances plus fortes démographiquement et pesant monopole de naviga�on le long des côtes africaine.
d’avantage en termes de puissance militaire brute. Ces deux bulles abou�ssent au Traité de Tordesillas en
Toutes ces puissances historiques ont en commun le 1494, un véritable partage de l’Amérique entre les
fait de se reposer sur la mer pour mul�plier leur deux puissances navigatrices. Par la seule force de la
puissance et dominer un espace géographique voile, les deux royaumes ont en un temps record
propor�onnellement plus important que leur propre mul�plié leur territoire et ouvert la porte sur deux
territoire. La mer serait donc un mul�plicateur de siècles de prospérités. Le siècle d’or de l’Espagne est
puissance, un véritable levier et par conséquent un couramment admis de 1492 à la fin du XVIIe siècle. Le
vecteur posi�f pour qui ambi�onne d’accéder au XVIIIe siècle amorcera une la transi�on vers un
panthéon des grandes puissances. nouveau siècle d’or, celui d’une autre puissance, le
Une Thalassocra�e est une puissance qui fonde sa Royaume-Uni. Au XXe siècle, les Etats-Unis s’imposent
puissance sur une domina�on de l’espace mari�me,

52 - Revue TB N°4
au monde, grâce à la mer, qui leur a permis de vaincre pas vrai. Il faut voir le rapport terre-mer comme une
leur rival Japonais et de s’imposer en Europe. complémentarité, la mer est certes un mul�plicateur
de puissance mais il faut quelque chose à mul�plier.
LA THALASSOCRATIE THÉORISÉE Une thalassocra�e n’est donc pas une puissante en
PAR L’AMÉRIQUE force brute en comparaison à une véritable puissance
terrestre, mais elle dispose de meilleurs moyens de
Le père moderne de la géopoli�que des projec�on tout autant u�le si bien u�lisés. Il faut
espaces mari�mes n’est autre que l’Américain Alfred cependant retenir qu’une puissance terrestre peut
Mahan avec la no�on de Sea Power, évoquée dans son très bien à son tour se doter d’une puissance mari�me
principal ouvrage, The Influence of Sea Power upon et donc l’emporter, un exemple ici avec Sparte qui
History, 1660-1783. Alfred Mahan conclu que de défait Athènes lors de la guerre du Péloponnèse après
nombreuses na�ons fondent, depuis l’An�quité, leur s’être doté d’une flo�e ou encore Rome développant
puissance sur la mer. Ce�e volonté manifeste dans sa marine de guerre lors des guerres puniques contre
l’histoire les a mené à devenir une puissance majeure. Carthage.
La domina�on des espaces mari�mes permet donc de
mul�plier la puissance de ces na�ons. LA THALASSOCRATIE AU SERVICE
Cependant, si une na�on terrestre n’a pas besoin de DE LA GÉOPOLITIQUE
la mer pour exister, une thalassocra�e, forcément avec
une base terrestre, est dépendante de l’espace Le modèle britannique d’une puissance fortement
mari�me. Développer une marine requiert des délocalisée par rapport à son cœur territorial s’est
installa�ons portuaires, nécessite des moyens et n’est effondré au XXe siècle au profit du modèle de l’Etat-
donc pas à la portée de n’importe quelle puissance. Con�nent, incarné par les Etats-Unis ou l’URSS au XXe
C’est donc qu’il faut bien être une puissance terrestre siècle en y ajoutant aujourd’hui l’Inde et la Chine.
pour pouvoir se lancer sur les espaces mari�mes, L’époque contemporaine a ainsi vu l’émergence de la
l’Espagne, le Royaume-Uni puis les Etats-Unis ont superpuissance américaine, une puissance
structuré leur espace terrestre avant de se tourner géopoli�que terrestre et mari�me.
vers les espaces mari�mes pour décupler leur
puissance.
La mer comme espace à contrôler est donc
« L’espace maritime évolue en
totalement dépendante de la terre, l’inverse n’étant devenant un espace de plus en
plus contrôlé mais il est avant
tout une voie de
communication »
C’est un cas de figure similaire qui se présente
aujourd’hui avec la Chine, puissance con�nentale, 2e
flo�e de guerre en tonnage dernière les Etats-Unis,
première en nombre de bâ�ments militaires. Pour
autant, il semble de moins en moins nécessaire d’être
un Etat-Con�nent pour entretenir et jus�fier de
l’intérêt géopoli�que des espaces mari�mes. Les
avancées technologiques en ma�ère de systèmes de
missiles ou de détec�on, font que l’image de la marine
de guerre évolue constamment et sa puissance n’est
plus nécessairement propor�onnelle à son tonnage.
Une marine peut rapidement se transformer en
gouffre financier, non opéra�onnel la moi�é de
l’année si l’on compte les périodes de maintenances.
L’espace mari�me évolue en devenant un
espace de plus en plus contrôlé mais il est avant tout
une voie de communica�on. Le poten�el de ce�e voie
de communica�on a déjà théorisé dès l’an�quité par
des penseurs comme Xénophon, les moyens et
technologies de l’époque étaient alors le seul frein aux
ambi�ons des puissances. C’est avec l’époque
Alfred Mahan (1840-1914) moderne, dès le XVIe siècle, que l’espace mari�me a

Revue TB N°4 - 53
moderne, dès le XVIe siècle, que l’espace mari�me a des autres tandis qu’une puissance passive devra se
gagné en importance, une importance qui s’est alors contenter d’obéir à celui qui les contrôles. Les
concré�sée par la domina�on et le partage du monde véritables théoriciens de la stratégie à grande échelle
par les puissances occidentales jusqu’au XXe siècle. permise par la mer remontent aux XVI et XVIIe siècles.
Ce�e voie de communica�on est plus rapide mais L’anglais Walter Raleigh, explorateur, officier de marine
aussi plus rentable que la communica�on terrestre ou de l’ère élisabéthaine déclare dans une cita�on célèbre
même aérienne, actuellement plus de 80% des « Qui �ent la mer �ent le commerce du monde ; qui
échanges se font par voie mari�me. Le réseau �ent le commerce �ent la richesse ; qui �ent la
d’Océans et de mers interconnectées représente à lui richesse du monde �ent le monde lui-même », voilà ici
seul 70% de la surface navigable et permet une liberté la seule chose à retenir s’il en est dans cet épisode. On
de mouvement considérable. Le navire possède aussi prédisait, au XIXe siècle, la fin de l’espace mari�me
une capacité d’emport importante, mesurée en comme principale voie de communica�on et
tonnage, et bien supérieure à tout transport, aérien ou d’échange grâce au chemin de fer notamment et
terrestre. l’évolu�on des transports terrestres. Paradoxalement,
La mer est aussi un théâtre militaire. Posséder c’est le britannique Mackinder qui réintroduit la
une force navale, c’est disposer d’une force de nécessité d’un contrôle terrestre avec sa théorie du
projec�on, comme pour le commerce, bénéficiant hearthland, l’île mondiale, sorte de con�nent
d’une forte capacité d’emport et d’une vaste liberté de eurasia�que dont le cœur se situe à cheval entre
mouvement. La mer offre aussi une certaine flexibilité l’actuelle Ukraine et la Russie. Reprenant la cita�on du
tac�que, choisir le point d’a�aque et réembarquer si XVIe siècle de Walter Raleigh, il l’adapte à sa théorie «
besoin est. Son autonomie et sa flexibilité n’est pas à qui �ent l’Europe orientale �ent le heartland, qui �ent
négliger. C’est parce que les Britanniques possédaient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île
la mer en début du XIXe siècle qu’ils pouvaient, avec mondiale domine le monde ».
quelques dizaines de milliers d’hommes, monopoliser
10x plus d’effec�fs de l’armée napoléonienne. La mer DES ETATS-UNIS À LA NOUVELLE
permet aussi d’agir directement sur les flux des « LIGUE DE DÉLOS »
importa�ons ou des exporta�ons des pays en menant
un blocus, un rôle déjà important auparavant mais La marine cons�tue le bras long de la poli�que
encore plus compte tenu de la mondialisa�on et étrangère des Etats-Unis, isolé du monde sur leur
l’interdépendance des pays. Cela nous mène à un « état-con�nent ». La géopoli�que contemporaine de
premier constat qui sera largement en faveur des Washington implique de grandes responsabilités qui
par�sans d’une marine fortes et structurées. En exigent donc une grande puissance mari�me. Seule
partant du principe que les voies de la communica�on une marine hauturière, c’est-à-dire capable d'exécuter
sont vitales pour un pays, une puissance ac�ve, une stratégie offensive sur des distances
soucieuse de son rang, devra dominer ses voies de transocéaniques peut convenir à ses ambi�ons. Le
communica�ons voir être en mesure d’agir sur celles risque principal pour les Etats-Unis est de fixer des

Au delà de la marine de guerre, la force de la Thalassocra�e réside dans le commerce interna�onal ©Unsplash

54 - Revue TB N°4
Comment les États-Unis controlent la majorité du monde

objec�fs ambi�eux en négligeant de se donner les Si l’OTAN est, dans l’Atlan�que et la Méditerranéen,
moyens de les a�eindre. la parfaite émana�on de ce�e « stratégie
La Doctrine Monroe à la fin du XIXe siècle et au début coopéra�ve », les Etats-Unis mul�plient également les
du XXe siècle interdit toute ingérence européenne accords et la coopéra�on bilatérale avec les
dans les affaires des Amériques et plus largement dans principales marines et puissances li�orales du monde,
l’hémisphère occidental. L’applica�on de ce�e de la France à l’Inde en passant par le Japon ou les
doctrine n’a été possible que grâce à la Royal Navy Philippines. Les États-Unis contrôlent environ 750
britannique qui partageait des intérêts convergents. bases dans au moins 80 pays du monde et
Lors de la course à l’armement à par�r du début du XXe dépensaient plus pour leur armée que les 10 pays
siècle et du retrait de la Royal vers ses eaux territoriale, suivants réunis en 2021. Le �ssu de bases américaines
les Etats-Unis n’ont eu d’autres choix que d’assumer permet non seulement de quadriller le monde mais
eux-mêmes leur poli�que et donc inves�r dans une d’avoir la capacité de réaliser des exercices et du
marine américaine conséquente pour dissuader les partage de renseignements avec ces pays. Il ne s’agit
puissances européennes. ici que des installa�ons américaines, auxquelles il faut
L’exemple historique de ce�e crainte est en 1943 y ajouter les accords bilatéraux ainsi que les structures
quand le commentateur poli�que Walter Lippmann et alliances diverses. Quid donc de la résistance de
reprochait aux anciennes administra�ons ce�e Thalassocra�e si ses alliés venaient à faire
présiden�elles d'avoir pris de vastes engagements défec�on ?
dans l'océan Pacifique après la guerre hispano- Enfin, il ne faut pas négliger toutes les face�es de
américaine à la fin du XIXe siècle mais de ne pas avoir ce�e Thalassocra�e qui ne se limite pas aux moyens
construit une marine suffisamment puissante pour les militaires. Ce�e no�on d’empire Thalassocra�que
défendre face au Japon qui c’était imposé dans la comme l’explique Mahan est un ensemble, militaire
région. avec une forte dominance de la marine, logis�que
Si aujourd’hui l’US Navy peut être considérée mais aussi voir avant tout économique, le but est
comme la 1ère marine du monde, une chose sur tantôt de s’assurer un contrôle sur le commerce des
laquelle Washington a conclu est que la marine ma�ères premières, tantôt de se cons�tuer et
américaine a besoin d'aide étrangère non seulement d’inves�r un marché de consomma�on interne (Etats-
pour le combat, mais aussi et surtout pour la police de Unis) puis externe (Europe).
la mer en temps de paix. Par conséquent, la
thalassocra�e américaine adopte une forme
tentaculaire qui doit s’imposer et s’appuyer sur des
marines « alliées ». Les Etats-Unis ne doivent donc pas
seulement fonder mais aussi diriger l'effort de police.
C’est ce que l’on retrouve dans la revue stratégique de
2007 et 2015 « Une stratégie coopéra�ve pour la
puissance mari�me du 21ème siècle justement pour
ponctuer son caractère mul�na�onal ».

Revue TB N°4 - 55
MARITIME

AUKUS face à la Chine


L’alliance anglo-saxonne
Par Quen�n BENOIT

Mee�ng trillatéral entre les trois puissances de l’alliance AUKUS, mai 2023, San Diego (Californie) ©Reuters
Malgré l’éclatement de la crise ukrainienne en américains dans la région sur le long terme. L’Inde est
Europe suite à l’interven�on russe de février 2022, le une puissante émergente qui prend sa revanche sur un
pivot de l’ac�vité Géopoli�que mondiale demeure et ordre post-1945 qui ne l’inclus pas comme membre
poursuit son déplacement vers la zone Indo-Pacifique. permanent du Conseil de sécurité malgré la place
Les grands enjeux du 21e siècle se joueront dans ce�e croissante du pays dans les rela�ons interna�onales et
région du monde avec principalement la Chine son statut de puissance majeure. L’Inde est aussi le
émergente après la parenthèse COVID face aux États- principal obstacle au développement du dialogue du
Unis qui dominent la région du Pacifique à la suite de QUAD, une ini�a�ve lancée en 2007, pour un an puis
la victoire sur son rival japonais en 1945. L’Inde, réouverte en 2017 sous l’égide du président américain
l’Indonésie, les Philippines, le Vietnam, sont autant de Donald Trump.
puissances non-alignées qui souhaitent �rer le
meilleur par� (principalement économique) de ce�e
rivalité sino-américaine. Le Japon, cherche à proposer
« C’est par la mer, suivant les
un nouveau modèle de gouvernance du Pacifique, préceptes d’Alfred Mahan et
c’est ce qu’à confirmer la visite du 1er ministre
japonais Kishida en Inde en mars 2023, ou il a annoncé du Sea Power que ce bloc
un plan visant à promouvoir la vision japonaise d'un «
Indo-Pacifique libre et ouvert ». Bien qu’allié et anglo-saxon compte bien
soutenu par les Etats-Unis, le Japon fait toujours courir
le risque de devenir un électron libre ou à minima dominer la Chine »
autonome qui pourrait me�re à mal les intérêts

56 - Revue TB N°4
Ce dialogue devait ini�alement se concentrer autour « Avec AUKUS, les États-Unis
de la collabora�on en ma�ère de sécurité et de
défense dans la zone indopacifique entre les Etats- affinent leur stratégie, ils
Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde. Finalement, l’Inde,
pour ne pas froisser la Chine mais aussi pour ne pas
accordent maintenant à
s’aligner sur une alliance stricte avec les Etats-Unis (la
cri�que principale de la Chine étant que le QUAD serait
l’Australie l’accès à des
l’OTAN du Pacifique) limite la portée du dialogue à des technologies auparavant
ac�ons et une coopéra�on économico-commerciale et
humanitaire, bien plus que des exercices militaires et partagées uniquement avec le
des rela�ons interarmées qui étaient ini�alement
prévus. Royaume-Uni. »
Il manquait donc aux Etats-unis une véritable
structure, un bloc militaire sur lequel pouvoir compter, Washington affirme que l'objec�f du plan est de
tantôt face à la Chine, tantôt pour assurer des procurer des sous-marins nucléaires d'a�aque (SNA) à
débouchés commerciaux à son complexe militaro- l'Australie "le plus tôt possible" ainsi que de fournir la
industriel. C’est pourquoi AUKUS est donc une alliance capacité de produire, d'exploiter et d'entretenir sa
anglo-saxonne et c’est par la mer, suivant les préceptes propre flo�e de SNA afin de "promouvoir un Indo-
d’Alfred Mahan et du Sea Power que ce bloc anglo- Pacifique libre et ouvert". Ces SNA perme�ront aux
saxon compte bien dominer la Chine, avec l’alliance Etats-Unis de répar�r entre leurs partenaires de
AUKUS. l'alliance le fardeau du main�en d'une "présence sous-
marine collec�ve" dans l'Indopacifique, qui vise
AUKUS, UN PARTENARIAT CENTRÉ notamment à dissuader une invasion chinoise de
AUTOUR DE L’AUSTRALIE Taïwan et restreindre la présence chinoise à la « 1ère
barrière d’îles ». AUKUS implique également une
coopéra�on technologique plus large, y compris dans
Le 15 septembre 2021, les États-Unis, le Royaume- les cybercapacités et les missiles hypersoniques ainsi
Uni et l’Australie ont annoncé la forma�on d’AUKUS. que le partage de renseignements.
L’alliance des trois démocra�es mari�mes anglo- Avec AUKUS, les États-Unis affinent leur stratégie, ils
saxonnes dans un partenariat de défense mutuel à accordent maintenant à l’Australie l’accès à des
plusieurs niveaux, axé principalement sur technologies auparavant partagées uniquement avec
l’Indopacifique et, bien que non explicitement déclaré, le Royaume-Uni. La sous-marinade américaine
contre la Chine. L’Australie est la pièce centrale réalisera également de nombreuses visites dans les
d’AUKUS dans le Pacifique qui doit le plus bénéficier de ports australiens tout au long des prochaines années.
ce partenariat de défense. Malgré un récent Le choix de l'Australie comme pivot centrale de
apaisement récent de la rela�on sino-australienne, l’alliance n’est pas anodin, le pays a été partenaire de
’influence chinoise a�eint le pré-carré australien que tous les engagements américains majeurs durant le
cons�tue les na�ons insulaires du Pacifique, les îles siècle passé, de la seconde guerre mondiale à la guerre
Kiriba�, Vanuatu, Papouasie, îles Salomon. L’alliance de Corée, en passant par le Vietnam, l’Afghanistan et
AUKUS se matérialise principalement par des plans l’Irak. Les livres blancs de la défense australiennes ont
d'inves�ssement et d'infrastructure, mais de toujours reflété le besoin d'entretenir un corps
nombreux experts présument des inten�ons militaires expédi�onnaire à cet effet, celui de soutenir les états-
à terme. L’armée étant le garant des intérêts des états, unis.
si ses inves�ssements étaient menacés, c’est bien son AUKUS signe historiquement l’engagement des
armée qui viendrait les protéger. Etats-Unis dans le pacifique contemporain, il donne
L’atout militaire du Pacifique étant la domina�on aussi une plus grande clarté à l’idée d’une Grande-
mari�me, les sous-marins à propulsion nucléaire en Bretagne qui aurait renoué avec ses ambi�ons
sont un éléments clef. L’Australie ne possède pas mondiales et engage l’Australie à jouer un rôle proac�f
d'industrie nucléaire civile, rejeté sur fond en ma�ère de sécurité dans le Pacifique.
d’écologisme par le premier ministre australien en Compte tenu de l’accent ini�al mis sur la technologie
2008. Par ruissellement, l’Australie a un accès très de propulsion nucléaire, qui est stratégique et secrète,
restreint au domaine du nucléaire militaire. C’est dans il est peu probable que l’AUKUS soit le noyau d’un
ce cadre, qu’AUKUS a lancé un programme visant à groupe plus large et que d’autres pays s’y joindraient.
accélérer l’acquisi�on par l’Australie de sous-marins à C’est en fait une ini�a�ve trilatérale anglo-saxonne qui
propulsion nucléaire. Ce�e première résolu�on a fait permet une plus grande collabora�on et une plus
du bruit en France puisque l’Australie a rompu dans le grande orienta�on stratégique sans les complexités
même temps son contrat de 56 milliards d'euros avec des grandes coali�ons qui sont souvent vic�mes de
Naval Group qui devait lui livrer des sous-marins priorités et d’intérêts divergents comme l’OTAN qui
diesel-électriques. compte de nombreux membres ou encore le mirage

Revue TB N°4 - 57
des grandes coali�ons qui sont souvent vic�mes de UNE MONTÉE DES TENSIONS DANS
priorités et d’intérêts divergents comme l’OTAN qui LE PACIFIQUE ?
compte de nombreux membres ou encore le mirage de
la Défense Européenne.
Mais AUKUS n’est pas le seul partenariat qui vise à En créant un partenariat militaire entre trois pays
contrebalancer la Chine dans le Pacifique et à servir les anglo-saxons, la Chine a interprété ce partenariat
desseins américains. comme un défi non seulement au rôle régional de la
Chine comme puissance, mais aussi comme allant à
UNE ALLIANCE ANGLO-CENTRÉ l’encontre de sa propre idéologie poli�que. Pour le
moment la Chine se contente de contrer ces ini�a�ves
La Nouvelle-Zélande est la grande absente de ce stratégiques ou de défense avec des ou�ls
partenariat anglo-saxon dans le Pacifique. Cela économiques en contrôlant sa produc�on, ses
s’explique par les tensions poli�que avec les Etats- importa�ons et exporta�ons. Elle développe des
Unis. Le traité ANZUS (Australie, Nouvelle-Zélande et partenariats avec les puissances du Pacifique et est
USA) signé en 1951 est depuis tombé en désuétude en retourné, après plusieurs années d’une poli�que
raison de changements dans la vision stratégiques de étrangères incisive, à une poli�que de séduc�on avec
la Nouvelle-Zélande. Le partenariat Five-Eyes centré un changement de direc�on au sein de son ministère
autour du renseignement existe depuis 1943 et a des affaires étrangères en février 2023.
également été plombé par des tensions entre les deux
pays. AUKUS reflète la rela�on tendue entre les deux La Chine ne peut pas non plus se passer du fer
pays et exclu volontairement la Nouvelle-Zélande de australien dont les importa�ons a�eignent des chiffres
l’équa�on. records, en 2022, 60% de son fer provient de l’Australie
et 20% du Brésil. Tant que la Chine n’aura pas trouver
de nouveaux fournisseurs, par exemple en Guinée et
« AUKUS est la réponse à dans le reste du con�nent africain, elle ne pourra pas
cette réticence, elle incarne ce contrebalancer ce�e dépendance à l’Australie.
Le rôle d’AUKUS est donc de montrer les muscles et
rôle de sécurité des intérêts d’apporter une façade militaire à l’alliance anglo-
saxonne plus concrète que pour le QUAD. Dans les
anglo-saxons dans le faits, les liens économiques restent encore importants,
trop sans doute pour faire craindre réellement une
Pacifique » guerre chaude, si ces liens persistent.
Le SNA est un bâ�ment clef pour couvrir l’immensité
AUKUS est donc une ini�a�ve beaucoup plus ciblée du Pacifique, sa capacité de parcourir de longues
et très anglo-centrée. Une réponse à la diminu�on du distances rela�vement rapidement tout en restant
rôle du QUAD et représente un changement indétecté est primordial pour les Etats-Unis et ses
d’orienta�on d’une géopoli�que américaine plus alliés. C’est un besoin militaire vital pour les intérêts de
anglo-centrée sur le long terme, pour le moment nul l’Australie qui en est dépourvue. Mais AUKUS ne
ne le sait. Dans tous les cas, les états-unis auront aussi devrait pas fournir de SNA a l’Australie avant 2030. Une
besoin de perme�re à davantage de puissances ques�on en suspens est donc, comment AUKUS
régionales de par�ciper à la lu�e face à la Chine. pourra-t-il accroître sa présence dans les confins du
La plupart des pays de la région sont ré�cents à Pacifique entre-temps ?
choisir leur camp, ils craignent une nouvelle forme de Pour le moment, l’alliance semble s’en tenir à un rôle
guerre froide avec une structure régionale binaire, restreint et lointain, la communica�on américaine
pour le moment Washington a essayé de les rassurer dans le Pacifique compte encore sur les alliances
en disant que ce n’était pas nécessaire, et la Chine très locales comme le QUAD ou la poli�que d’apaisement
pragma�que dans sa poli�que externe, ne cherche pas avec la Chine qui est ini�ée dans les deux sens. Le
non plus à forger son propre bloc d’alliances. AUKUS sommet du QUAD de 2021 et la pression de l’Inde
est la réponse à ce�e ré�cence, elle incarne ce rôle de redéfinissait la stratégie de l’organisa�on pour élargir
sécurité des intérêts anglo-saxons dans le Pacifique, il son champ d'ac�on et y inclure des no�ons
est peu probable que les états-unis chercheront à économiques ou humanitaire, de développement
a�rer dans l’alliance de nouveaux pays asia�ques. régional, des ini�a�ves de santé, la lu�e contre le
L’orienta�on militaire stratégique claire de ce�e changement clima�que et une coopéra�on mari�me.
ini�a�ve pourrait conduire à de plus grandes fric�ons Le QUAD pourrait ainsi devenir une forme d’alliance
entre les États-Unis et la Chine, et donc intensifier les so� pour a�rer les puissances régionales là ou AUKUS,
efforts chinois pour forcer les pays à s’éloigner de la plus anglo-centré aurait les priorités militaires et
coopéra�on avec Washington. technologiques.

58 - Revue TB N°4
Revue TB N°4 - 59
Le sous-marin à propulsion nucléaire est la pièce maitresse pour la domina�on du Pacifique ©US NAVY
MILITAIRE

SEMPER FI !
Le corps des United
States Marines
Par Defense Insider

U.S Marines, Ba�le Color Detachment à Washington D.C. ©USMC

Un des corps d’armée les plus célèbre de la planète, Irak. Leurs adversaires assimilés à des “terroristes”, au
une existence aussi vieille que la na�on qu’il sert et mieux à des “insurgés” n’employaient pas de moyens
présent dans tous les conflits impliquant les USA de haute intensité. La présidence de Barack Obama
depuis leur créa�on. Se basant sur le précepte que depuis 2011 et l’annonce de la stratégie du pivot
chacun de ses membres est un fusilier à part en�ère. asia�que fut l’évènement ini�ateur du débat
Ce�e ins�tu�on se prépare à un tournant de son capacitaire des différents corps d’armée américain. Le
histoire face à la menace que l’Amérique appréhende. contexte d’un affrontement sino-américain a poussé
Pour ce numéro de la revue Terra Bellum, la nouvelle les marines vers un recentrage vers les capacités
voie des US Marines. expédi�onnaires et le combat li�oral.
Pour preuve, le détachement permanent en Norvège
LE VIRAGE DOCTRINAL est abandonné simultanément à l’annonce du
renforcement de la base à Darwin en Australie. Ce
Ce�e année, l’état-major de l’USMC a officialisé une mouvement de reflux d’Europe vers l’Océanie et l’Asie
nouvelle vision stratégique. Durant les deux dernières du Sud-est n’en est qu’à son amorçage, ce qui pose des
décennies, le corps s’est concentré sur la guerre ques�ons de crédibilité des capacités européennes et
d’infanterie via les déploiements en Afghanistan et en

60 - Revue TB N°4
françaises de défense mais ceci est un autre débat que service au nombre de tout de même douze. Enfin, que
nous ne traiterons pas aujourd’hui. nous avons précédemment nommé, douze
Ce qu’il faut appréhender en observant les catamarans classe Spearhead.
dynamiques militaires mondiales avec les yeux d’un Passons maintenant aux évolu�ons structurelles qui
officiel américain, c’est bien le main�en de la présence modifieront la doctrine de combat des marines. Tout
américaine mais en sortant des logiques qui ont mené d’abord la mesure phare déjà largement média�sée
les grandes interven�ons en début de siècle. En clair ce par les médias américains. Les trois bataillons de chars
qu’il va être généralisé c’est le déploiement de pe�ts Abrams ainsi que toutes les compagnies de
con�ngents sur les unités de la Navy en mesure de les pontonnier sont purement et simplement dissoutes.
recevoir mais aussi par la redistribu�on des troupes via C’est donc plus de 400 véhicules qui sont par�s vers les
le réseau de bases américaines à travers le monde. Le dépôts de l’US Army ou vers des ventes via des
but étant bien sûr de diminuer le temps de réac�on procédures FMS.
des forces américaines. Ensuite sur la structure de l’infanterie, trois des
Ce�e volonté va se traduire logis�quement par la vingt-quatre bataillons sont dissous. Ce�e dispari�on
mise en place du principe de “seabasing” li�éralement doit être compensée par le passage du groupe de
“être basé en mer”. Les exemples sont l’affecta�on combat de 12 à 15 personnels. Les compagnies
permanente de l’USS Hershel Woody Williams à la d’assaut subissent le même sort en passant de six à
base de Souda Bay. Bâ�ment classé comme une quatre. Le blindé à roues LAV-25 est conservé et le
“expedi�onnary sea base”, son sister ship Le Lewis nombre de véhicules logis�que est revu à la hausse.
Puller est basé dans le Golfe Arabo persique. L’USS La baisse capacitaire concerne aussi la troisième
Williams a réalisé un tour complet d’Afrique en 2021 dimension avec une énième baisse de commande
pour marquer l’applica�on de ce�e présence pour votre créa�on favorite : le F-35. Passant de 314 à
permanente des forces d’interven�on américaines 260 appareils il ne sera pas seul dans sa chute car trois
dans les zones de tensions. D’autres bâ�ments plus escadrons d’hélicoptères sont aussi dissous.
pe�ts comme les catamarans classe SpearHead Pour finir sur 21 ba�eries d’obusier M-777
servent d’éclaireur en profitant de leur capacité de seulement 5 survivront. Les pièces tractées étant
transit rapide avec un détachement limité. considérées comme un boulet au pied de la nouvelle
Si nous appliquons cela au théâtre plus largement doctrine entrainant une perte de mobilité des pe�ts
indo-pacifique donc fortement orienté vers une détachements. Ce�e dernière décision nous permet
confronta�on poten�elle avec des éléments chinois, de vous emmener vers le chapitre final de ce�e
nous pouvons assimiler cela à la stratégie de la transforma�on, dresser une par�e du visage d’une
seconde guerre mondiale de sauts de puce d’île en île expédi�on future.
qui a l’avantage d’imposer un tempo rapide à
l’adversaire, une véritable bataille de l’ini�a�ve et de la
célérité décisionnelle.

UN ENGAGEMENT LARGE, DES


FORCES CONTRAINTES
L’USMC se prépare donc à mener une myriade
d’opéra�ons tac�que mais avec un niveau de réflexion
et d’engagements matériels qui relève d’une
dimension stratégique. Le Pentagone à un nouveau
nom pour cela : EABO (Expedi�onnary Advanced Base
Opera�ons).
Pour effectuer de telles opéra�ons les marines
disposent de l’impressionnante flo�e de transport du
Military Seali� Command mais ce qui est cœur de
l’ac�on c’est bien les bâ�ments pouvant déployer des
forces dans le cadre d’opéra�ons amphibie.
Tout d’abord les deux nouveaux porte-aéronefs
d’assaut amphibie de la classe America suivi de sept
autres plus anciens de la classe Wasp. De quoi
cons�tuer plusieurs escadres suivant les disponibilités
de ces navires noyau de leur disposi�f. A cela s’adjoint
douze classe San Antonio assimilable à des transport
de chalands de débarquement. Ces navires sont la
relève de l’ancienne généra�on de TCD américain
classe Harpers Ferry et Whidbey Island qui restent en U.S Marine en OPEX ©USMC

Revue TB N°4 - 61
Simula�on d’un assaut amphibie pendant « Ssand Young 23 » ©USMC
marines. Les Li�oral combat team (LCT) se dirige vers
THE FEW, THE PROUD les plages. L’USS Tripoli de classe America déploie son
Comme pour tout concept l’imagina�on fait par�e groupe aérien modèle 2025, soit 6 F-35 équipés de
de l’essence de sa genèse, appliqué JSM (joint strike missile), 4 AH-1Z Viper, 12 MV-22B
professionnellement cela devient de la prospec�ve. Osprey, 4 CH-53K King Stallion et 4 UH-1Y Venom.
Alors projetons-nous. Dans le ciel, les traînés des premiers Tomahawk �ré
Phase 1 par le PACSAG (Pacific surface ac�on group) de trois
Nous sommes en 2030, quelque part en zone Arleigh Burke zèbre l’azur. Quelques vieux Hornet ont
indopacifique à une dizaine de mille nau�que d’une île lancé la veille une salve de AGM-84D Harpoon dans
menacée d’invasion par une na�on en expansion de la l’espoir d’augmenter l’a�ri�on de l’adversaire. Les
région. Pour contrer ce débarquement, une opéra�on premières pertes américaines ont été aussi annoncés,
amphibie est montée en moins de 48 heures. c’est la rapidité décisionnelle qui prime dans ce�e
Certaines des trente unités du programme LAW (light dynamique de saut de puce, une fois lancé impossible
amphibious warship) dispersées entre l’Afrique et de se retrancher. Se mouvoir sans cesse grâce au
Hawaï ont rallié en urgence la zone d’opéra�ons. A Li�oral Logis�c Ba�alion et tenir jusqu’à l’arrivée de
bord de chacune, 75 marines avec leurs véhicules et plus de forces.
des éléments de génie pour établir les premières Phase 3
posi�ons. Leur mission n’est qu’une avant-garde, la Deux carriers strike group sont à pied d’œuvre pour
mise en place des porteurs de ba�erie HIMARS (high contenir les mouvements navals adverses, les sous-
mobility ar�llery rocket system). Les dernières marins des deux camps sont en embuscade. Une
informa�ons du drone envoyé depuis une Arleigh destruc�on mutuelle conven�onnelle garan�e... A ce
Burke flight III annonce l’arrivée des navires ennemis le stade-là, la poli�que doit prendre le pas sinon les
lendemain. Les HIMARS sont maintenant dotés de simula�ons de combat de haute intensité vont trouver
missiles an�-navires d’une portée de 500 kilomètres, leur raison d’être.
�rer en nombre suffisant et s’appuyant sur leur
vélocité les marines espère me�re hors combat une CONCLUSION
par�e des forces adverses. Ils calculent mentalement,
“91 secondes pour 85 kilomètres au dernier Ce scénario décrit une vision très limitée auquel vous
entraînement, cela nous laisse 7 minutes trente pour devez ajouter des facteurs que vous soupçonnez bien :
se redéployer vers une autre posi�on de �r”. cybera�aques majeures, guerre des mines, u�lisa�on
Phase 2 d’engins balis�ques hypersoniques, condi�ons météo
Quelques jours au pas de course depuis Yokosuka, exécrables lors de la saison des cyclones, niveau
Diego Garcia ou Darwin ont permis d’amener un d’entraînement de chaque unité au moment de
régiment d’ac�on li�orale et ses 2000 premiers l’escalade, cadre juridique de l’interven�on, etc. Des

62 - Revue TB N°4
dizaines d’autres éléments découlant des premiers
s’imbriquant pour former un contexte.
Voilà pourquoi l’évolu�on de l’USMC est un sujet
déchaînant les débats outre-Atlan�que. Ils seront les
premiers au contact, ils devront s’emparer de
l’ini�a�ve, à plusieurs milliers de kilomètres du
territoire américain et poten�ellement sans sou�en
extérieur.
Les Jarheads seront encore une fois la digue des USA
sur toutes les côtes du globe. Les premiers hommes
pour l’ouverture d’un affrontement dont l’esprit
moyen voie déjà l’inéluctabilité.

SEMPER FI !!

Recrues en forma�on, au Marine Corps Air Ground Combat Center, Californie ©USMC

Revue TB N°4 - 63
GÉOPOLITIQUE

USA & Taiwan


L’inévitable
rapprochement
Par Nicolas MÜLLER - Terra Bellum

Nancy Pelosi (Démocrate) & Tsai Ing-wen (Président de Taiwan)©Office of the President/Ge�y images

Alors que la réponse de la Chine à une rencontre rejoints par 17 autres législateurs américains, dont 10
entre des responsables américains et taïwanais de membres du House Select Commi�ee sur le Par�
haut rang a été rela�vement modeste, la trajectoire communiste chinois. Dans une déclara�on conjointe
des rela�ons sino-américaines et sino-taïwanaises publiée après la réunion, McCarthy a réitéré la
reste l’escalade. Cela perpétuera le risque d'incidents à nécessité pour les États-Unis de livrer les armes
travers le détroit, cons�tuera une menace vendues à Taïwan "en temps voulu" et de renforcer la
omniprésente de coerci�on militaire chinoise contre coopéra�on commerciale et technologique, tandis que
Taïwan et augmentera les contraintes sur les rela�ons Tsai a fait l'éloge du partenariat américain. Les deux
commerciales américano-chinoises. Le 5 avril, la par�es ont également souligné la nécessité de
présidente taïwanaise Tsai Ing-wen a rencontré le préserver la liberté et la démocra�e des menaces
président de la Chambre des États-Unis, Kevin extérieures, bien qu'aucun des deux dirigeants n'ait
McCarthy, à la bibliothèque Ronald Reagan de la ville explicitement nommé la Chine. En réponse à la
californienne de Simi Valley, marquant la première fois réunion McCarthy, la Chine a mené des ac�vités
qu'un président taïwanais en exercice rencontre le militaires limitées autour de Taïwan, notamment une
chef de la Chambre des représentants des États-Unis le patrouille dans le détroit de Taïwan et un voyage naval
Sol américain depuis 1979. Tsai et McCarthy ont été à l'est de Taïwan.

64 - Revue TB N°4
Le récent voyage de Tsai en Californie était Commandement du théâtre oriental de l'Armée
poten�ellement la visite la plus média�sée d'un populaire de libéra�on (PLA ETC) d'organiser des
président taïwanais aux États-Unis depuis que le exercices de �r réel dans la mer de Chine orientale, qui
président de l'île, Lee Teng-hui, a prononcé un discours impliquaient deux destroyers et une frégate.
d'ouverture à l'Université Cornell en 1995, qui a La réponse militaire de la Chine au Tsai-McCarthy a
déclenché la troisième crise du détroit de Taiwan. Ce été modeste en raison d'une combinaison de calculs
n'était également que la troisième fois qu'un président poli�ques, diploma�ques et économiques. En réponse
taïwanais s'asseyait avec un président de la Chambre à la réunion Pelosi-Tsai d'août 2022, Pékin s'est engagé
des États-Unis (quel que soit le lieu), la deuxième étant à mener des exercices militaires à �r réel dès l'arrivée
la rencontre de Tsai avec le prédécesseur de McCarthy, de Pelosi à Taipei, puis a rempli cet engagement après
Nancy Pelosi, à Taipei il y a à peine huit mois. son départ, marquant les plus grands exercices à �r
Le 6 avril, l'Administra�on de la sécurité mari�me réel autour de Taïwan depuis près de 30 ans. Avant
(MSA) de la province chinoise du Fujian (qui se trouve l'arrivée de Pelosi à Taïwan, Pékin avait également
juste en face du détroit de Taïwan) a annoncé sur sa communiqué par des voies de communica�on à
page WeChat qu'elle procéderait à des ''inspec�ons Washington qu'il pourrait imposer une zone
sur place'' des cargos et des navires de construc�on d'exclusion aérienne autour de Taïwan pour arrêter la
lors des patrouilles. des par�es centrale et nord du visite, bien que cela ne se soit pas produit. Jusqu'à
détroit de Taiwan, avec le plus gros navire de la MSA, présent, la réponse de la Chine à la réunion de
le Haixun 06, à la tête des opéra�ons. L'armée McCarthy a été beaucoup plus modérée, Pékin n'ayant
taïwanaise suit le Haixun 06 et a conseillé aux navires fait aucune promesse explicite d'ac�on militaire, bien
dans le détroit d'ignorer toute demande de la Chine que les menaces génériques concernant les
d'embarquer sur leurs navires et d'informer les garde- "conséquences graves" aient abondé. Ce�e réponse
côtes taïwanais s'ils reçoivent de telles demandes. plus discrète est probablement le résultat de plusieurs
Le 5 avril, la Chine a fait naviguer son porte-avions considéra�ons de la part de la Chine, notamment :
Shandong à 200 milles à l'est de la pointe sud de La menace symbolique réduite posée à la
Taïwan, accompagnée d'une frégate et d'un navire de souveraineté chinoise. Pékin considère qu'un haut
sou�en. Le porte-avions USS Nimitz est également responsable étranger en visite à Taïwan (comme Pelosi
dans la région, naviguant à 400 milles à l'est de Taïwan l'a fait au cours de l'été) comme un affront beaucoup
selon le ministre de la Défense de l'île, bien que plus grand à la souveraineté de la Chine - et donc plus
l'armée américaine n'ait pas encore associé sa digne d'une plus grande réponse - par rapport au
présence à celle du Shandong. président taïwanais voyageant à l'étranger pour
Il y a eu peu de mises à jour des autorités taïwanaises rencontrer un tel responsable (comme Tsai a
ou chinoises suite à l'engagement du 2 avril du récemment fait pour s'asseoir avec McCarthy). C'est

Porte-avions CNS Shandong (CV-17), le nouvel étandard chinois dans le Pacifique ©[Link]

Revue TB N°4 - 65
aussi pourquoi il est plus courant que les aériennes de l'armée chinoise à travers la ligne
gouvernements étrangers accueillent des déléga�ons médiane du détroit (qui pendant des décennies a servi
taïwanaises, ce qui est moins suscep�ble de de fron�ère mari�me de facto séparant les eaux
déclencher des représailles chinoises que l'inverse. taïwanaises et chinoises) - augmente le risque d'une
Tsai, par exemple, a visité les États-Unis sept fois (y collision et affrontements militaires ultérieurs. De tels
compris le dernier voyage en Californie) depuis sa prise incidents pourraient provoquer des crises poli�ques,
de fonc�on en 2016. chaque par�e exigeant une myriade de formes de
Un risque de tendre les rela�ons Chine-UE répara�on, mais il est peu probable qu'ils dégénèrent
En outre, la réunion McCarthy-Tsai a coïncidé avec en un conflit militaire plus important étant donné
les visites en Chine du président français Emmanuel l'hésita�on de Taïwan et de la Chine à invoquer
Macron et de la présidente de la Commission inu�lement les coûts économiques et humains élevés
européenne Ursula von der Leyen. Pékin mène une de la guerre. Des réunions de haut niveau entre des
campagne pour réparer ses rela�ons diploma�ques responsables américains et taïwanais présenteront
avec l'Europe depuis au moins six mois afin régulièrement des obstacles aux rela�ons
d'empêcher le camp de confinement américain de économiques américano-chinoises, chaque visite
gagner des par�cipants, et une riposte militaire approfondissant la méfiance mutuelle dans les
agressive contre Taïwan lors des visites des dirigeants rela�ons sino-américaines dans les mois précédant et
français et européens aurait risqué de salir ces efforts. suivant l'événement, tout en renforçant la percep�on
Cependant, cela augmente également le poten�el de à long terme que les ques�ons non économiques ne
la Chine à apporter une réponse plus forte dans les peuvent être traitées séparément de la rela�on plus
prochains jours maintenant que Macron et von der large entre les États-Unis et la Chine. La coerci�on
Leyen sont par�s. militaire de Pékin sur Taïwan renforcera également la
Le poten�el de réac�on poli�que à Taiwan percep�on de la menace de l'Europe vis-à-vis de la
Une réac�on militaire agressive à la rencontre Chine, en par�culier en ce qui concerne la paix dans
McCarthy-Tsai menacerait également les intérêts l'Indo-Pacifique et la stabilité de la chaîne
poli�ques de la Chine à Taïwan en prolongeant d'approvisionnement pour les biens cri�ques tels que
poten�ellement le règne du Par� progressiste les puces semi-conductrices de classe mondiale de
démocrate (DPP) plus scep�que vis-à-vis de la Chine. Taïwan. Cela augmentera la probabilité de toujours
Taïwan organisera des élec�ons présiden�elles et plus de restric�ons commerciales européennes à
législa�ves en janvier 2024, où Pékin espère une
victoire du par� d'opposi�on (et compara�vement
plus favorable à la Chine) du Kuomintang. Mais toute
ac�on qui renforce la percep�on de la menace de
l'électorat taïwanais à l'égard de la Chine avant ce�e
date pourrait influencer le vote en faveur du DPP - un
phénomène dont la Chine a déjà été témoin de
première main, avec sa répression brutale contre les
manifestants de Hong Kong en 2019, largement
considérée comme ayant contribué à la réélec�on de
Tsai en janvier 2020.
Malgré la prudence de Pékin concernant la rencontre
Tsai-McCarthy, les stratégies de la Chine et des États-
Unis envers Taïwan resteront de nature escalade,
présentant de fréquentes crises poli�ques dans les
rela�ons inter-détroit, des risques d'incidents
mari�mes et des obstacles à l'améliora�on des
rela�ons économiques américano-chinoises. dans un
avenir prévisible. Depuis l'arrivée au pouvoir de Tsai en
2016, la stratégie de la Chine envers Taïwan a
progressivement évolué de la coerci�on économique à
la coerci�on militaire. Les États-Unis, pour leur part,
ont également tenté de changer le statu quo en
poursuivant des rela�ons diploma�ques non officielles
avec Taiwan. Ensemble, leurs ac�ons conduiront à
l'évolu�on de la sécurité dans l'Indo-Pacifique et des
rela�ons économiques sino-américaines dans les
années à venir. La dernière campagne d'inspec�on de
la Chine contre les navires commerciaux transitant par
le détroit de Taiwan - combinée aux incursions

66 - Revue TB N°4
l'encontre de la Chine, similaires à la récente 2022. De telles ac�ons visent à démontrer la volonté
interdic�on d'exporta�on imposée par les Pays-Bas sur de la Chine de défendre militairement ses vues sur la
les équipements de fabrica�on de semi-conducteurs souveraineté sur Taïwan dans l'espoir de convaincre
avancés. Mais de nouveaux accords commerciaux Taipei et les capitales occidentales que soutenir la
entre la Chine et les pays européens, comme les souveraineté taïwanaise ne vaut pas la peine de
accords récemment signés par le président français risquer une guerre avec la Chine.
Macron sur l'aérospa�ale et l'énergie nucléaire à Les États-Unis, quant à eux, ont lentement tenté de
Pékin, seront toujours possibles. Et les rela�ons de la changer le statu quo dans leurs rela�ons avec Taiwan
Chine avec l'Union européenne, en par�culier, au cours des deux dernières années. Entre octobre
resteront probablement profondément nuancées et 2021 et septembre 2022, le président américain Joe
parfois contradictoires, car le bloc se compose de 27 Biden a affirmé au moins trois fois que les États-Unis
États membres et de mul�ples ins�tu�ons défendraient Taïwan en cas d'invasion chinoise – une
suprana�onales ayant des stratégies et des intérêts posi�on non étayée par des documents qui codifient
différents concernant Pékin. les liens non officiels de Washington avec Taipei,
La stratégie de la Chine envers Taiwan depuis comme le 1979 Loi sur les rela�ons avec Taiwan. Et les
l'élec�on de Tsai en 2016 a été d'exercer la coerci�on récentes rencontres de McCarthy et de son
pour obtenir des concessions poli�ques à Taipei. De prédécesseur Pelosi avec Tsai montrent que, dans
2016 à 2019, Pékin a déployé des ou�ls économiques, l'environnement poli�que américain actuel
tels que des restric�ons à l'importa�on et des d'opposi�on bipar�te à la Chine, les dirigeants de
barrières non tarifaires, contre des secteurs courte durée de la Chambre des représentants se
poli�quement liés de l'économie taïwanaise (par contentent d'u�liser les visites diploma�ques pour
exemple l'agriculture), dans le but d'éroder le sou�en obtenir un sou�en électoral, malgré les réserves de la
électoral de Tsai et du DPP. Mais depuis la réélec�on de Maison Blanche sur la nature progressive de ces
Tsai en janvier 2020, Pékin est passé à une stratégie de visites.
coerci�on militaire – qui a inclus des incursions Alors que la Chine pourrait temporairement
aériennes croissantes dans la zone d'iden�fica�on de assouplir sa posi�on sur Taïwan si le KMT remporte la
la défense aérienne de Taïwan, davantage de présidence, Pékin con�nuera de s'impa�enter face à
déploiements navals au large des côtes sud-est et l'absence de progrès dans la réunifica�on inter-détroit
nord-est de Taïwan et les exercices de �r réel en août. et pourrait encore recourir à la coerci�on militaire. Le
recours con�nu de la Chine à la coerci�on militaire
sou�endra la domina�on du DPP dans la poli�que
taïwanaise, quel que soit le résultat des élec�ons de
2024. Cela rend peu probables les perspec�ves
d'améliora�on des rela�ons inter-détroit, d'autant
plus que la posi�on du président chinois Xi Jinping sur
la ques�on devient de plus en plus intolérante. Si le
KMT remporte les élec�ons, les représentants
américains pourraient devoir se contenter d'un
rythme plus lent des réunions américano-taïwanaises,
et la Chine pourrait temporairement assouplir sa
stratégie militaire coerci�ve contre Taïwan. Mais
même dans ce cas, le KMT devrait trouver un équilibre
entre l'améliora�on des rela�ons commerciales avec
Pékin et la représenta�on des opinions de citoyens
taïwanais de plus en plus soucieux de leur
souveraineté. Ainsi, une présidence du KMT pourrait
ressembler davantage au second mandat de l'ancien
président Ma Yingjeou ( 2012-2016), au cours duquel
les rela�ons inter-détroit ont été en proie à des
impasses poli�ques et Pékin s'est de plus en plus
impa�enté devant l'absence de progrès en ma�ère de
réunifica�on pacifique. avec Taïwan. Étant donné la
volonté accrue de Pékin d'u�liser la coerci�on militaire
depuis 2020, une telle impasse pourrait
éventuellement voir Pékin u�liser à nouveau l'armée
contre un KMT non engagé, même si cela se produirait
dans un délai moins accéléré que si le DPP restait au
pouvoir.

Revue TB N°4 - 67
ÉCONOMIE

Faillite de SVB
Vers un assouplissement
monétaire ?
Par Yannick MEYER - Terra Bellum

Silicon Valley Bank, nouvelle icone d’un système à bout de souffle ©Ge�y images

L'interven�on gouvernementale aux États-Unis et en américaine a également mis en place un nouveau


Suisse a contribué à limiter le risque d'une crise programme de prêt qui offre aux banques à liquidité
bancaire systémique imminente, mais le sen�ment des limitée un accès plus favorable au financement.
inves�sseurs reste fragile et les risques du secteur Pendant ce temps, en Suisse, les autorités ont organisé
financier subsistent, ce qui obligera probablement les le 19 mars le rachat par UBS du Credit Suisse, une
banques centrales à assouplir, voire dans certains cas à ins�tu�on financière mondiale d'importance
inverser, les poli�ques monétaires de resserrement. systémique qui faisait face à un effondrement
Au cours des trois dernières semaines, les autorités imminent en raison d'une perte de confiance. Pour
américaines et suisses sont intervenues dans leurs conclure l'accord, les autorités suisses ont offert des
systèmes bancaires respec�fs avec suffisamment de incita�ons financières à UBS et ont anéan� de manière
force et de rapidité pour prévenir le risque immédiat ina�endue toute une classe de détenteurs
d'instabilité financière systémique. Aux États-Unis, la d'obliga�ons – soulignant à quel point elles tenaient à
Federal Deposit Insurance Corpora�on (FDIC) a repris empêcher le Credit Suisse de sombrer de peur de
les 12 et 20 mars deux banques de taille moyenne, déclencher une crise financière suisse (et peut-être
Silicon Valley Bank (SVB) et Signature Bank, et a garan� mondiale)...
l'ensemble de leurs dépôts. La Réserve fédérale

68 - Revue TB N°4
Les autorités américaines ont invoqué une soi-disant Le cours de l'ac�on UBS est passé de 18,2 dollars le
excep�on de risque systémique pour garan�r tous les 17 mars (juste avant l'annonce de la fusion UBS) à 21,1
dépôts auprès de SVB et de Signature Bank, y compris dollars le 20 mars (le lendemain de l'annonce de
les dépôts non assurés dépassant le plafond l'accord ), et est depuis tombé à 20,1 dollars le 29
d'assurance de 250 000 $ de la FDIC (qui représentait mars.
l'essen�el du financement des dépôts des deux Aux États-Unis, les pe�tes et moyennes banques
banques). Le nouveau programme de prêt mis en place ayant une structure de bilan similaire à SVB restent les
par la Fed permet aux banques d'emprunter sur la plus exposées au risque d'instabilité financière. La First
valeur nominale des garan�es éligibles plutôt que Republic Bank, basée en Californie, reste sous
d'exiger des décotes sur la valeur de la garan�e. pression, le cours de son ac�on ayant chuté de près de
La fusion UBS-Credit Suisse a imposé des pertes de 90 % depuis début mars, malgré la fourniture de 30
16 milliards de francs suisses (environ 17 milliards de milliards de dollars de dépôts par les grandes banques
dollars) à certains détenteurs du capital de niveau 1 du américaines.
Credit Suisse. Dans le cadre de la fusion, les autorités Selon le Financial Times, les fonds du marché
suisses ont également fourni 108 milliards de dollars monétaire américain ont enregistré 286 milliards de
de financement à UBS et une garan�e de perte de 9,7 dollars d'entrées depuis début mars, tandis que les
milliards de dollars, qui n'entrera en vigueur qu'après pe�tes et moyennes banques américaines ont subi
qu'UBS aura absorbé les premiers 5,4 milliards de d'importantes sor�es. Les sor�es des pe�tes et
dollars de pertes. moyennes banques se sont élevées à 100 milliards de
Dans le contexte d'un resserrement monétaire dollars du 8 au 15 mars seulement, selon la Réserve
mondial important, la mauvaise ges�on des risques de fédérale, tandis que les grandes banques américaines
SVB et de Signature Bank, la faible rentabilité et les ont en fait enregistré un afflux de dépôts.
pertes financières du Credit Suisse ont conduit à Le risque d'une ruée vers les dépôts sur les grandes
l'effondrement de la confiance des inves�sseurs dans banques américaines d'importance systémique reste
les trois cas. Chez SVB et Signature Bank, une grande faible, mais les contraintes sur des interven�ons
par�e des dépôts non assurés et poten�ellement gouvernementales plus agressives et de nouvelles
instables a été inves�e dans des obliga�ons à long faillites de banques de taille moyenne pourraient
terme et à taux fixe. Les hausses de taux d'intérêt de la s'avérer déstabilisantes si elles conduisent à une ruée
Fed ont augmenté les coûts de financement des
banques et, face à l'accéléra�on des sor�es de dépôts,
les ont forcées à vendre leurs ac�fs à long terme à des
valeurs dépréciées. Cela a entraîné des pertes
importantes et, finalement, une ruée sur les dépôts de
SVB et de Signature Bank. Bien que les ac�fs de SVB
aient été très bien notés ( c'est-à -dire qu'ils avaient un
risque de crédit très faible), les pertes de valeur de
marché imposées aux deux banques de taille moyenne
par les sor�es de dépôts ont conduit à leur faillite. En
Suisse, le Credit Suisse avait subi plusieurs scandales
financiers et des années de faible rentabilité et de
pertes financières, une accéléra�on des sor�es et la
perte du sou�en du principal inves�sseur stratégique.
En ce sens, les facteurs d'instabilité des secteurs
bancaires américain et suisse diffèrent. Aux États-Unis,
l'effondrement des banques de taille moyenne et la
possibilité d'une ruée plus large sur les dépôts
bancaires ont contraint les autorités à intervenir. En
Suisse, c'est l'effondrement imminent d'une ins�tu�on
financière d'importance systémique mondiale qui a
forcé les autorités à intervenir non seulement pour
éviter un effondrement, mais aussi pour trouver un
acheteur pour le Credit Suisse. A en juger par le cours
de l'ac�on UBS après l'annonce de la fusion, les
marchés semblent convaincus que le sauvetage du
Credit Suisse a résolu les risques immédiats
d'instabilité financière. Certaines par�es du système
bancaire américain restent cependant sous pression
suite à l'effondrement de SVB et de Signature Bank. Le géant suisse dans la tourmente ©Keystone / Urs Flueeler

Revue TB N°4 - 69
plus large sur les banques de deuxième et troisième
rangs. Pour éviter les paniques bancaires auto-
réalisatrices, les autorités américaines con�nueront
d'intervenir de manière préven�ve pour empêcher
l'effondrement incontrôlé des ins�tu�ons financières.
Le gouvernement américain voudra faire tout ce qu'il
faut pour empêcher une crise bancaire systémique,
notamment parce qu'une telle crise pourrait faire des
ravages dans d'autres par�es du système financier
américain (y compris le très important marché du
Trésor), ce qui se répercuterait sur l'ensemble du
système économique et financier. Cependant, les
régulateurs financiers américains doivent
soigneusement équilibrer leurs paroles et leurs ac�ons
pour rassurer les marchés sur le fait que la crise reste
sous contrôle, sans aller jusqu'à fournir une garan�e
globale risquée. Le Trésor américain et même la Fed
sont confrontés à des contraintes juridiques,
stratégiques, poli�ques et budgétaires quant à la
mesure dans laquelle ils peuvent fournir des garan�es
pour une ac�on plus énergique. Brûlées par le
contrecoup poli�que qui a suivi la crise bancaire de
2008-2009, les autorités répugnent à être perçues
comme u�lisant l'argent des contribuables pour
renflouer les banques. Et, en fonc�on des mesures de
sauvetage nécessaires pour prévenir l'instabilité
systémique, la Fed et le Trésor peuvent parfois exiger
des législateurs du Congrès qu'ils autorisent une
Le Federal Depo
interven�on, en fonc�on de son ampleur, du budget
supplémentaire nécessaire.
Dans le sillage de l'effondrement de la SVB, aucune 2,5 milliards de dollars, respec�vement, en
grande banque américaine n'a jusqu'à présent subi de conséquence. La perte associée au sauvetage de la SVB
pression financière significa�ve reflétée dans ses coûts est la plus importante de l'histoire de la FDIC.
de financement ou le cours de ses ac�ons. En fait, les L'extension de l'assurance-dépôts à tous les dépôts
banques américaines d'importance systémique (telles nécessiterait une ac�on du Congrès. Mais les autorités
que JPMorgan, Chase et Bank of America) ont américaines peuvent étendre la garan�e aux dépôts
enregistré des afflux de dépôts depuis début mars. Ces non assurés en invoquant une excep�on pour risque
banques d'importance systémique représentent systémique, comme elles l'ont fait à la suite de la
environ les deux �ers des ac�fs du secteur bancaire récente faillite de SVB et de Signature Bank.
américain. La fragilité financière est concentrée dans le Les inquiétudes persistantes concernant l'instabilité
�ers restant, à savoir dans les pe�tes et surtout du secteur bancaire pèseront sur les prêts bancaires,
moyennes banques (comme SVB). les perspec�ves économiques et le resserrement
Le système financier américain (et, à son tour, monétaire de la banque centrale, ce qui pourrait
mondial) dépend de manière cri�que du bon conduire la Réserve fédérale à réduire les taux
fonc�onnement du marché du Trésor américain, qui d'intérêt avant la fin de l'année compte tenu du
vaut 22 000 milliards de dollars. À mesure que ralen�ssement de la croissance et des inquiétudes
l'instabilité du secteur bancaire s'est accrue, les concernant la fragilité du secteur bancaire. Pour
échanges ont fortement augmenté. Bien qu'il y ait eu l'instant, le secteur bancaire européen apparemment
quelques problèmes, le marché a con�nué à mieux plus solide donne à la Banque centrale européenne
fonc�onner que lors de l'instabilité induite par le une plus grande marge de manœuvre pour resserrer sa
COVID en mars 2020, car de nombreux pays se sont poli�que monétaire, même si elle a signalé qu'elle
bloqués. garderait un œil sur la stabilité financière avant de
Fin 2022, la FDIC disposait de suffisamment de fonds décider des taux d'intérêt le 4 mai. L'instabilité du
pour couvrir 1,3 % (ou 130 milliards de dollars) des secteur bancaire aura une incidence néga�ve sur le
dépôts assurés, qui représentaient à l'époque 43 % de crédit et pourrait peser sur la confiance des
tous les dépôts du système bancaire américain. La FDIC consommateurs, réduire la demande, la croissance
a vendu une grande par�e de SVB et de Signature Bank économique et les pressions infla�onnistes. Les 20 à
à First Ci�zens et à la New York Community Bank, et 25 plus grandes banques, qui subissent beaucoup
s'a�end à subir des pertes de 20 milliards de dollars et moins de pression financière que les pe�tes banques,

70 - Revue TB N°4
divergents des économistes et des marchés indiquent
une incer�tude accrue.
Dans son dernier résumé des projec�ons
économiques, la Réserve fédérale a abaissé sa
prévision de croissance du PIB réel ce�e année à 0,4
%. La Commission européenne prévoit une croissance
de la zone euro de 0,9 % ce�e année. Récession ou
pas, les risques pesant sur la croissance économique
sont pondérés à la baisse pendant le reste de 2023.

osit Insurance Corpora�on, actuel pillier de la stabilité bancaire américaine

représentent les deux �ers de l'ensemble du crédit


bancaire. Mais les pe�tes et moyennes banques sont
les principaux fournisseurs de crédit aux économies
locales, et en par�culier aux pe�tes et moyennes
entreprises ainsi qu'aux ménages, y compris les prêts
hypothécaires commerciaux. La Réserve fédérale a
revu à la baisse ses prévisions de croissance
économique et les sondages des principaux
économistes indiquent une récession aux États-Unis
plus tard ce�e année, indiquant la possibilité que la
Fed puisse baisser les taux d'intérêt avant la fin de
2023.
Au 27 mars, les marchés financiers indiquent que les
taux directeurs des banques centrales aux États-Unis
et en Europe ont a�eint un sommet. Dans le cas de la
Réserve fédérale, les marchés s'a�endent même à des
baisses de taux avant la fin de l'année. Même les
marchés à terme américains a�achent une probabilité
des deux �ers que la Fed n'augmentera pas les taux
lors de sa prochaine réunion le 3 mai.
Selon un sondage d'éminents économistes
universitaires, l'Ini�a�ve sur les marchés mondiaux de
la Booth School of Business de l'Université de Chicago,
menée du 15 au 17 mars, 49 % des économistes
interrogés s'a�endent à ce que le taux des fonds
fédéraux a�eigne 5,5 à 6,0 % de 4,5 à 4,75. %. Tout
aussi important, 70% ne s'a�endent plus à ce que la
Fed réduise ses taux avant 2024. Les points de vue très

Revue TB N°4 - 71

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